diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18028-8.txt | 21397 | ||||
| -rw-r--r-- | 18028-8.zip | bin | 0 -> 373364 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18028-h.zip | bin | 0 -> 396678 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18028-h/18028-h.htm | 21534 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 42947 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18028-8.txt b/18028-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9a6c7e5 --- /dev/null +++ b/18028-8.txt @@ -0,0 +1,21397 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chevalier d'Harmental + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18028] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Alexandre Dumas + +LE CHEVALIER D'HARMENTAL + +(1842) + + + + +Table des matières + + +Chapitre 1. +Chapitre 2. +Chapitre 3. +Chapitre 4. +Chapitre 5. +Chapitre 6. +Chapitre 7. +Chapitre 8. +Chapitre 9. +Chapitre 10. +Chapitre 11. +Chapitre 12. +Chapitre 13. +Chapitre 14. +Chapitre 15. +Chapitre 16. +Chapitre 17. +Chapitre 18. +Chapitre 19. +Chapitre 20. +Chapitre 21. +Chapitre 22. +Chapitre 23. +Chapitre 24. +Chapitre 25. +Chapitre 26. +Chapitre 27. +Chapitre 28. +Chapitre 29. +Chapitre 30. +Chapitre 31. +Chapitre 32. +Chapitre 33. +Chapitre 34. +Chapitre 35. +Chapitre 36. +Chapitre 37. +Chapitre 38. +Chapitre 39. +Chapitre 40. +Chapitre 41. +Chapitre 42. +Chapitre 43. +Chapitre 44. +Chapitre 45. +Chapitre 46. +Chapitre 47. +Chapitre 48. +Post Scriptum. +Bibliographie--OEuvres complètes. + + + + +Chapitre 1 + + +Le 22 mars de l'an de grâce 1718, jour de la mi-carême, un jeune +seigneur de haute mine, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, monté sur un +beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, à +l'extrémité du pont Neuf qui aboutit au quai de l'École. Il était si +droit et si ferme en selle, qu'on eût dit qu'il avait été placé là en +sentinelle par le lieutenant général de la police du royaume, messire +Voyer d'Argenson. + +Après une demi-heure d'attente à peu près, pendant laquelle on le vit +plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la +Samaritaine, son regard, errant jusque-là, parut s'arrêter avec +satisfaction sur un individu qui, débouchant de la place Dauphine, fit +demi-tour à droite et s'achemina de son côté. + +Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune +cavalier était un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taillé en +pleine chair, portant au lieu de perruque une forêt de cheveux noirs +parsemée de quelques poils gris, vêtu d'un habit moitié bourgeois, +moitié militaire, orné d'un noeud d'épaule qui primitivement avait été +ponceau, et qui, à force d'être exposé à la pluie et au soleil, était +devenu jaune-orange. Il était, en outre, armé d'une longue épée passée +en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes; +enfin, il était coiffé d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un +galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur passée, son maître +portait tellement incliné sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne +pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'équilibre. Il y +avait au reste dans la figure, dans la démarche, dans le port, dans tout +l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait âgé de quarante-cinq à +quarante-six ans, et qui s'avançait tenant le haut du pavé, se dandinant +sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre +signe aux voitures de passer au large, un tel caractère d'insolente +insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'empêcher de +sourire et de murmurer entre ses dents: + +--Je crois que voilà mon affaire! + +En conséquence de cette probabilité, le jeune seigneur marcha droit au +nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci, +quoiqu'il ne connût aucunement le cavalier, voyant que c'était à lui +qu'il paraissait avoir affaire, s'arrêta en face de la Samaritaine, +avança son pied droit à la troisième position, et attendit, une main à +son épée et l'autre à sa moustache, ce qu'avait à lui dire le personnage +qui venait ainsi à sa rencontre. + +En effet, comme l'avait prévu l'homme aux rubans orange, le jeune +seigneur arrêta son cheval en face de lui, et portant la main à son +chapeau: + +--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre +tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé? + +--Non, palsambleu! monsieur, répondit celui à qui était adressée cette +étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis +vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour +moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est +dû, vous m'appellerez capitaine. + +--Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en +s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes +incapable de laisser un galant homme dans l'embarras. + +--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que +ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que +je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la +Tournelle. + +--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne +au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement +touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable? + +--Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier. + +--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre +tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé? + +--Non, palsambleu! Monsieur, répondit celui à qui était adressée cette +étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis +vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour +moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est +dû, vous m'appellerez capitaine. + +--Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en +s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes +incapable de laisser un galant homme dans l'embarras. + +--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que +ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que +je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la +Tournelle. + +--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne +au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition. + +--À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement +touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable? + +--Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier. + +--Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois +avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom. + +--C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Liégeois d'origine. + +Les deux interlocuteurs se saluèrent de nouveau. + +--Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul +d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramassé cette nuit, de compagnie +avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une +rencontre; nos adversaires étaient trois et nous n'étions que deux. Je +me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gacé et chez le comte de +Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait passé la nuit dans +son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre, +attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous +fallait absolument un second ou plutôt un troisième, je suis venu +m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier +gentilhomme qui passerait. Vous êtes passé, je me suis adressé à vous. + +--Et vous avez, pardieu, bien fait! Touchez là, baron je suis votre +homme. + +Et pour quelle heure, s'il vous plaît, est la rencontre? + +--Pour neuf heures et demie, ce matin. + +--Où la chose doit-elle se passer? + +--À la porte Maillot. + +--Diable! il n'y a pas de temps à perdre! Mais vous êtes à cheval et moi +à pied: comment allons-nous arranger cela? + +--Il y aurait un moyen, capitaine. + +--Lequel? + +--C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe. + +--Volontiers, monsieur le baron. + +--Je vous préviens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un léger +sourire, que mon cheval est un peu vif. + +--Oh! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et +jetant sur le bel animal un coup d'oeil de connaisseur. Ou je me trompe +fort, ou il est né entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena. +J'en montais un pareil à Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait +coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela +rien qu'en le serrant avec mes genoux. + +--Alors vous me rassurez. À cheval donc, capitaine, et à la porte +Maillot! + +--M'y voilà, monsieur le baron. + +Et, sans se servir de l'étrier que lui laissait libre le jeune seigneur, +d'un seul élan le capitaine se trouva en croupe. + +Le baron avait dit vrai: son cheval n'était point habitué à une si +lourde charge; aussi essaya-t-il d'abord de s'en débarrasser; mais le +capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bientôt qu'il +avait affaire à plus forts que lui. De sorte qu'après deux ou trois +écarts qui n'eurent d'autres résultats que de faire valoir aux yeux des +passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'obéissance, +et descendit au grand trot le quai de l'École, qui, à cette époque, +n'était encore qu'un port, traversa, toujours du même train, le quai du +Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Conférence, et, +laissant à gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des +Champs-Élysées qui conduit aujourd'hui à l'arc de triomphe de l'Étoile. +Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de +son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver à la porte +Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de +répit. + +--Maintenant, monsieur, sans indiscrétion, dit-il, puis-je vous demander +pour quelle raison nous allons nous battre? J'ai besoin; vous comprenez, +d'être instruit de cela pour régler ma conduite envers mon adversaire, +et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue. + +--C'est trop juste, capitaine, répondit le baron. Voici les faits tels +qu'ils se sont passés. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est +pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine? + +--Pardieu! c'est moi qui l'ai lancée dans le monde, en 1705, avant mes +campagnes d'Italie. + +--Eh bien! répondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter, +capitaine, d'avoir formé là une élève qui vous fait honneur! Bref, nous +soupions donc chez elle tête à tête avec d'Harmental. + +--Sans aucune créature du beau sexe? demanda le capitaine. + +--Oh! mon Dieu! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une espèce de +trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point +aller, n'aimant qu'une femme à la fois, et amoureux pour le quart +d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes. + +--Très bien. + +--Nous étions donc là parlant de nos affaires, lorsque nous entendîmes +une joyeuse société qui entrait dans le cabinet à côté du nôtre. Comme +ce que nous avions à nous dire ne regardait personne, nous fîmes silence +et ce fut nous qui, sans le vouloir, écoutâmes la conversation de nos +voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard! nos voisins parlaient +justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions +pas. + +--De la maîtresse du chevalier, peut-être? + +--Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arrivèrent de leurs discours, +je me levai pour emmener Raoul; mais, au lieu de me suivre, il me mit la +main sur l'épaule et me fit rasseoir. + +--Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite +d'Averne? + +--Depuis la fête de la maréchale d'Estrées, où, déguisée en Vénus, elle +lui a donné un ceinturon d'épée accompagné de vers où elle le comparait +à Mars. + +--Mais il y a déjà huit jours, dit une troisième voix. + +--Oui, répondit la première. Oh! elle a fait une espèce de défense, soit +qu'elle tînt véritablement à ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle sût que +le régent n'aime que ce qui lui résiste. Enfin, ce matin, en échange +d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu +répondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse: + +--Ah! ah! dit le capitaine, je commence à comprendre. Le chevalier s'est +fâché? + +--Justement; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du +moins je l'espère, et de profiter de cette circonstance pour se faire +rendre son brevet de colonel, qu'on lui a ôté sous le prétexte de faire +des économies, d'Harmental devint si pâle que je crus qu'il allait +s'évanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour +qu'on fît silence: + +--Messieurs, dit-il, je suis fâché de vous contredire, mais celui de +vous qui a avancé que madame d'Averne avait accordé un rendez-vous au +régent, ou à tout autre, en a menti. + +--C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, répondit +la première voix; et s'il y a en elle quelque chose qui vous déplaise, +je me nomme Lafare, capitaine aux gardes. + +--Et moi, Fargy, dit la seconde voix. + +--Et moi, Ravanne, dit la troisième voix. + +--Très bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures à +neuf heures et demie, à la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face +de moi. Ces messieurs parlèrent d'autre chose, et nous achevâmes notre +souper. Voilà toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant +autant que moi. + +Le capitaine fit entendre une espèce d'exclamation qui voulait dire: +Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgré cette demi-désapprobation +de la susceptibilité du chevalier, il n'en résolut pas moins de soutenir +de son mieux la cause dont il était devenu si inopinément le champion, +quelque défectueuse que cette cause lui parût dans son principe. +D'ailleurs, en eût-il eu l'intention, il était trop tard pour reculer. +On était arrivé à la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait +attendre, et qui avait aperçu de loin le baron et le capitaine, venait +de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'était le +chevalier d'Harmental. + +--Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en échangeant avec lui une +poignée de main, permets qu'à défaut d'un ancien ami, je t'en présente +un nouveau. Ni Surgis ni Gacé, n'étaient à la maison; j'ai fait +rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai exposé notre embarras +et il s'est offert à nous en tirer avec une merveilleuse grâce. + +--C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef, +répondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel +perçait une légère nuance d'étonnement, et à vous, monsieur, +continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et +pour faire connaissance dans une si méchante affaire; mais vous +m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je +l'espère, et je vous prie, le cas échéant, de disposer de moi comme j'ai +disposé de vous. + +--Bien dit, chevalier, répondit le capitaine en sautant à terre, et vous +avez des manières avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde. +Le proverbe a raison: il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent +pas. + +--Quel est cet original? demanda tout bas d'Harmental à Valef, tandis +que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les +jambes. + +--Ma foi! je l'ignore, dit Valef; mais ce que je sais, c'est que sans +lui nous étions fort empêchés. Quelque pauvre officier de fortune, sans +doute, que la paix a mis à l'écart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous +le jugerons tout à l'heure à la besogne. + +--Eh bien! dit le capitaine, s'animant à l'exercice qu'il prenait, où +sont nos muguets, chevalier? Je me sens en veine ce matin. + +--Quand je suis venu au-devant de vous, répondit d'Harmental, ils +n'étaient point encore arrivés; mais j'apercevais au bout de l'avenue +une espèce de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en +retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une très +belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car à +peine s'il est neuf heures et demie. + +--Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant à son tour de +cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental; car, +s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est +nous qui aurions l'air de nous faire attendre. + +--Tu as raison, dit d'Harmental. + +Et, mettant pied à terre à son tour, il s'avança vers l'entrée du bois, +suivi de ses deux compagnons. + +--Ces messieurs ne commandent rien? demanda le propriétaire du +restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique. + +--Si fait, maître Durand, répondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de +peur d'être dérangé, avoir l'air d'être venu pour autre chose que pour +une promenade. Un déjeuner pour trois! Nous allons faire un tour d'allée +et nous revenons. + +Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'hôtelier. + +Le capitaine vit reluire l'une après les autres les trois pièces d'or, +et calcula avec la rapidité d'un amateur consommé ce que l'on pouvait +avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres; mais comme il +connaissait celui à qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation +de sa part ne serait point inutile; en conséquence, s'approchant à son +tour du maître d'hôtel: + +--Ah çà! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur +des choses, et que ce n'est point à moi qu'on peut en faire croire sur +le total d'une carte? Que les vins soient fins et variés, et que le +déjeuner soit copieux, ou je te casse les os! Tu entends? + +--Soyez tranquille, capitaine, répondit maître Durand; ce n'est pas une +pratique comme vous que je voudrais tromper. + +C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mangé: règle-toi là-dessus. + +L'hôtelier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et +reprit le chemin de sa cuisine, commençant à croire qu'il avait fait une +moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord espéré. Quant au capitaine, +après lui avoir fait un dernier signe de recommandation moitié amical, +moitié menaçant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron, +qui s'étaient arrêtés pour l'attendre. + +Le chevalier ne s'était pas trompé à l'endroit du carrosse de louage. Au +détour de la première allée, il aperçut ses trois adversaires qui en +descendaient. C'étaient, comme nous l'avons déjà dit, le marquis de +Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne. + +Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts détails +sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois reparaître +dans le cours de cette histoire. + +Lafare, le plus connu des trois, grâce aux poésies qu'il a laissées, et +à la carrière militaire qu'il a parcourue, était un homme de trente-six +à trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une gaîté et d'une +bonne humeur intarissables, toujours prêt à tenir tête à tout venant à +table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du +beau sexe et fort aimé du régent, qui l'avait nommé son capitaine des +gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimité, +l'avait trouvé son rival quelquefois, mais son fidèle serviteur +toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms à +tous ses roués et à toutes ses maîtresses, ne le désignait-il jamais que +par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularité +de Lafare, si bien établie qu'elle fût par de recommandables +antécédents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de +l'opéra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de +devenir un homme rangé. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui +conserver sa réputation, disaient tout bas que cette conversion +apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de +Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Condé, +laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le +régent d'une affection toute particulière. Au reste, sa liaison avec le +duc de Richelieu, qui passait de son côté pour être l'amant de +mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance à ce bruit. + +Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en +substituant l'épithète qu'il avait reçue de la nature au titre que lui +avaient légué ses pères, était cité, comme l'indique son nom, pour le +plus beau garçon de son époque. Ce qui, dans ce temps de galanterie, +imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais reculé, et +dont il s'était toujours tiré avec honneur. En effet, il était +impossible d'être mieux pris dans sa taille que ne l'était Fargy. +C'était à la fois une de ces natures élégantes et fortes, souples et +vivaces, qui semblent douées des qualités les plus opposées des héros de +roman de ces temps-là. Joignez à cela une tête charmante qui réunissait +les beautés les plus opposées, c'est-à-dire des cheveux noirs et des +yeux bleus, des traits fortement arrêtés et un teint de femme. Ajoutez à +cet ensemble de l'esprit, de la loyauté, du courage autant qu'homme du +monde, et vous aurez une idée de la haute considération dont devait +jouir Fargy auprès de la société de cette folle époque, si bonne +appréciatrice de ces différents genres de mérite. + +Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laissé sur sa jeunesse des +mémoires si étranges que, malgré leur authenticité, on est toujours +tenté de les croire apocryphes, c'était alors un enfant à peine hors de +page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte +dorée, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la +fougue, l'imprudence et l'avidité de la jeunesse. Aussi outrait-il, +comme on a l'habitude de le faire à dix-huit ans, tous les vices et +toutes les qualités de son époque. On comprend donc facilement quel +était son orgueil de servir de second à des hommes comme Lafare et Fargy +dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les +ruelles et dans les petits soupers. + + + + +Chapitre 2 + + +Aussitôt que Lafare, Fargy et Ravanne virent déboucher leurs adversaires +à l'angle de l'allée, ils marchèrent de leur côté au-devant d'eux. +Arrivés à dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau à la main +et se saluèrent avec cette élégante politesse qui était, en pareille +circonstance, un des caractères de l'aristocratie du dix-huitième +siècle, et firent quelques pas ainsi, tête nue et le sourire sur les +lèvres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point été informé +de la cause de leur réunion, ils auraient eu l'air d'amis enchantés de +se rencontrer. + +--Messieurs, dit le chevalier d'Harmental, à qui la parole appartenait +de droit, j'espère que ni vous ni moi n'avons été suivis; mais il +commence à se faire un peu tard, et nous pourrions être dérangés ici; je +crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus +écarté où nous soyons plus à notre aise pour vider la petite affaire qui +nous rassemble. + +--Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut: à cent pas d'ici à +peine, une véritable chartreuse; vous vous croirez dans la Thébaïde. + +--Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine; l'innocence mène au salut! + +Ravanne se retourna et toisa des pieds à la tête notre ami au ruban +orange. + +--Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le +jeune page d'un ton goguenard, je réclamerai la préférence. + +--Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques +explications à donner à monsieur d'Harmental. + +--Monsieur Lafare, répondit le chevalier votre courage est si +parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une +preuve de délicatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gré +parfait; mais ces explications ne feraient que nous retarder +inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps à perdre. + +--Bravo! dit Ravanne; voilà ce qui s'appelle parler, chevalier; une fois +que nous nous serons coupé la gorge, j'espère que vous m'accorderez +votre amitié. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a +longtemps que je désirais faire votre connaissance. + +Les deux hommes se saluèrent de nouveau. + +--Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es chargé d'être +notre guide, montre-nous le chemin. + +Ravanne sauta aussitôt dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq +compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage +restèrent sur la route. + +Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires +avaient gardé le plus profond silence, soit de peur d'être entendus, +soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger +l'homme se replie un instant sur lui-même, on se trouva au milieu d'une +clairière entourée de tous côtés d'un rideau d'arbres. + +--Eh bien! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour +de lui, que dites-vous de la localité? + +--Je dis que si vous vous vantez de l'avoir découverte dit le capitaine, +vous me faites l'effet d'un drôle de Christophe Colomb! Vous n'aviez +qu'à me dire que c'était ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais +conduit les yeux fermés, moi. + +--Eh bien! monsieur, répondit Ravanne, nous tacherons que vous en +sortiez comme vous y seriez venu. + +--Vous savez que c'est à vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit +d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe. + +--Oui, monsieur, répondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple +du chevalier; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout à la +fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour +un pareil motif. + +D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'était +point perdue, mais il n'y répondit qu'en mettant l'épée à la main. + +--Il paraît, mon cher baron, dit Fargy s'adressant à Valef, que vous +êtes sur le point de partir pour l'Espagne? + +--Je devais partir cette nuit même, mon cher comte répondit Valef, et il +n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais à vous voir ce +matin pour me déterminer à rester jusqu'à cette heure, tant j'y vais +pour choses importantes. + +--Diable! voilà qui me désole, reprit Fargy en tirant son épée; car si +j'avais le malheur de vous retarder, vous êtes homme à m'en vouloir mal +de mort. + +--Non point. Je saurais que c'est par pure amitié, mon cher comte, +répondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous +prie, car je suis à vos ordres. + +--Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui +pliait proprement son habit et le posait près de son chapeau; vous voyez +bien que je vous attends. + +--Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en +continuant ses préparatifs avec le flegme goguenard qui lui était +naturel. Une des qualités les plus essentielles sous les armes, c'est le +sang-froid. J'ai été comme vous à votre âge, mais au troisième ou +quatrième coup d'épée que j'ai reçu, j'ai compris que je faisais fausse +route, et je suis revenu dans le droit chemin. Là! ajouta-t-il en tirant +enfin son épée, qui, nous l'avons dit, était de la plus belle longueur. + +--Peste, monsieur! dit Ravanne en jetant un coup d'oeil sur l'arme de +son adversaire, que vous avez là une charmante colichemarde! Elle me +rappelle la maîtresse-broche de la cuisine de ma mère, et je suis désolé +de ne pas avoir dit au maître d'hôtel de me l'apporter pour faire votre +partie. + +--Votre mère est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai +entendu parler de toutes deux avec de grands éloges, monsieur le +chevalier, répondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je +serais désolé de vous enlever à l'une et à l'autre pour une misère comme +celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez +donc tout bonnement que vous prenez une leçon avec votre maître d'armes, +et tirez à fond. + +La recommandation était inutile; Ravanne était exaspéré de la +tranquillité de son adversaire, à laquelle, malgré son courage, son sang +jeune et ardent ne lui laissait pas l'espérance d'atteindre. Aussi se +précipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les épées se +trouvèrent engagées jusqu'à la poignée. Le capitaine fit un pas en +arrière. + +--Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'écria Ravanne. + +--Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, répondit le capitaine; +c'est un axiome de l'art que je vous invite à méditer. D'ailleurs, je ne +suis pas fâché d'étudier votre jeu. Ah! vous êtes élève de Berthelot à +ce qu'il me paraît. C'est un bon maître, mais il a un grand défaut: +c'est de ne pas apprendre à parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en +ripostant par un coup de seconde à un coup droit, si je m'étais fendu, +je vous enfilais comme une mauviette. + +Ravanne était furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la +pointe de l'épée de son adversaire, mais si légèrement posée qu'il eût +pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colère redoubla de +la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplièrent +plus pressées encore qu'auparavant. + +--Allons, allons, dit le capitaine, voilà que vous perdez la tête +maintenant, et que vous cherchez à m'éborgner. Fi donc! jeune homme, fi +donc! À la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez à la figure? Vous me +forcerez de vous désarmer! Encore? Allez ramasser votre épée, jeune +homme, et revenez à cloche-pied, cela vous calmera. + +Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne à vingt +pas de lui. + +Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son +épée et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la +sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme était pâle comme sa +veste de satin, sur laquelle apparaissait une légère goutte de sang. + +--Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant; +mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espère à faire de moi un homme. +Encore quelques passes, s'il vous plaît, afin qu'il ne soit pas dit que +vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde. + +Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour +en faire sous les armes un homme à craindre. Aussi, au premier coup de +cette troisième reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter à sa propre +défense toute son attention; mais lui-même avait dans l'art de l'escrime +une trop grande supériorité pour que son jeune adversaire pût reprendre +avantage sur lui. Les choses se terminèrent comme il était facile de le +prévoir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'épée des mains de +Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-même et avec une +politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable. + +--Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous êtes un +brave jeune homme; mais, croyez-en un vieux coureur d'académies et de +tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez né, les guerres de +Flandre; quand vous étiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous +étiez aux pages, celles d'Espagne: changez de maître; laissez là +Berthelot, qui vous a montré tout ce qu'il sait; prenez Bois-Robert, et +je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez +pas à moi-même! + +--Merci de la leçon, monsieur dit Ravanne en tendant la main au +capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'était point le maître de +retenir, coulaient le long de ses joues; elle me profitera, je l'espère. +Et, recevant son épée des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci +avait déjà fait, il la remit au fourreau. + +Tous deux reportèrent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir où +en étaient les choses. Le combat était fini. Lafare était assis sur +l'herbe, le dos appuyé à un arbre: il avait reçu un coup d'épée qui +devait lui traverser la poitrine; mais heureusement, la pointe du fer +avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os, de sorte que +la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'était en +effet; il n'en était pas moins évanoui, tant la commotion avait été +violente. D'Harmental, à genoux devant lui, épongeait le sang avec son +mouchoir. + +Fargy et Valef avaient fait coup fourré: l'un avait la cuisse traversée, +l'autre le bras à jour. Tous deux se faisaient des excuses et se +promettaient de n'en être que meilleurs amis à l'avenir. + +--Tenez, jeune homme, dit le capitaine à Ravanne en lui montrant les +différents épisodes du champ de bataille, regardez cela et méditez; +voilà le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour +une drôlesse! + +--Ma foi! répondit Ravanne tout à fait calmé, je crois que vous avez +raison, capitaine, et vous pourriez bien être le seul de nous tous qui +ayez le sens commun. + +En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans +l'homme qui lui portait secours. + +--Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami? +Envoyez-moi une espèce de chirurgien que vous trouverez dans la voiture, +et que j'ai amené à tout hasard; puis, gagnez Paris au plus vite, +montrez-vous ce soir au bal de l'opéra, et si l'on vous demande de mes +nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant à +moi, vous pouvez être parfaitement tranquille, votre nom ne sortira +point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise +discussion avec la connétable, faites-le-moi savoir au plus tôt, et nous +nous arrangerions de manière que la chose n'eût pas de suite. + +--Merci, monsieur le marquis, répondit d'Harmental; je vous quitte parce +que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes; autrement, +croyez-moi, rien n'aurait pu me séparer de vous avant que je vous visse +couché dans votre lit. + +--Bon voyage, mon cher Valef! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit +cette égratignure qui vous empêche de partir. À votre retour, n'oubliez +pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n° 14. + +--Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid, +vous n'avez qu'à le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec +l'exactitude et le zèle d'un bon camarade. + +Et les deux amis, se donnèrent une poignée de main, comme s'il ne +s'était absolument rien passé. + +--Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine à Ravanne. N'oubliez pas +le conseil que je vous ai donné: laissez là Berthelot et prenez +Bois-Robert; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez à temps, +et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma +colichemarde dit bien des choses agréables à la maîtresse-broche de +madame votre mère. + +Ravanne, quelle que fût sa présence d'esprit, ne trouva rien à répondre +au capitaine; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui +lui parut le plus malade des deux blessés. + +Quant à d'Harmental, à Valef et au capitaine, ils gagnèrent l'allée où +ils retrouvèrent le carrosse de louage, et dans le carrosse le +chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le réveilla et lui annonça, +en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare +et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre +à son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de +lui servir d'aide; puis, se retournant vers le capitaine: + +--Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller +manger le déjeuner que nous avions commandé; recevez donc tous mes +remerciements pour le coup de main que vous m'avez donné, et, en +souvenir de moi, comme vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît, veuillez +accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard: ce sont +de bonnes bêtes; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans +l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit à dix +lieues en une heure. + +--Ma foi! chevalier, répondit le capitaine en jetant de côté un regard +sur le cheval qui lui était offert si généreusement, il ne fallait rien +pour cela; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se +prêtent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne grâce +que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour +quelque chose que ce fût, souvenez-vous, en revanche, que je suis à +votre service. + +--Et le cas échéant, monsieur, où vous retrouverai-je? demanda en +souriant d'Harmental. + +--Je n'ai pas de domicile bien arrêté, chevalier; mais vous aurez +toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la +Normande, et en vous informant à elle du capitaine Roquefinette. + +Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le +capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-même que le chevalier +d'Harmental lui avait laissé le plus beau des trois. + +Alors, comme ils étaient près d'un carrefour, chacun prit sa route et +s'éloigna au grand galop. + +Le baron de Valef rentra par la barrière de Passy et se rendit droit à +l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de +laquelle il était, et partit le même jour pour l'Espagne. + +Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et +au galop dans le bois de Boulogne, afin d'apprécier les différentes +qualités de sa monture, et ayant reconnu que c'était, comme l'avait dit +le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait +chez maître Durand, où il mangea à lui seul le déjeuner qui était +commandé pour trois. + +Le même jour, il conduisit son cheval au marché aux chevaux, et le +vendit soixante louis. C'était la moitié de ce qu'il valait, mais il +faut savoir faire des sacrifices quand on veut réaliser promptement. + +Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'allée de la Muette, regagna +Paris par la grande avenue des Champs-Élysées, et trouva en rentrant +chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient. + +L'une de ces deux lettres était d'une écriture si bien connue à lui +qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'après y avoir +porté la main avec la même hésitation que s'il allait toucher un charbon +ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui décelait l'importance qu'il +y attachait. Elle contenait ce qui suit: + +«Mon cher chevalier, + +On n'est pas maître de son coeur, vous le savez, et c'est une des +misères de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la même +personne ni la même chose. Quant à moi je veux au moins avoir sur les +autres femmes le mérite de ne pas tromper celui qui a été mon amant. Ne +venez donc pas à votre heure accoutumée car on vous dirait que je n'y +suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'âme d'un +valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros +mensonge. + +Adieu, mon cher chevalier; ne gardez point de moi un trop mauvais +souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en +pense à cette heure, c'est-à-dire que vous êtes un des plus galants +gentilshommes de France. + +Sophie d'Averne.» + +--Mordieu! s'écria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante +table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tué ce pauvre Lafare, +je ne m'en serais consolé de ma vie! + +Après cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit +à marcher de sa porte à sa fenêtre d'un air qui prouvait que le pauvre +garçon avait encore besoin de quelques déceptions de ce genre pour être +à la hauteur de la morale philosophique que lui prêchait la belle +infidèle. Puis, après quelques tours, il aperçut à terre la seconde +lettre, qu'il avait complètement oubliée. Deux ou trois fois encore il +passa près d'elle en la regardant avec une superbe indifférence; enfin, +comme il pensa qu'elle ferait peut-être diversion à la première il la +ramassa dédaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'écriture, qui +lui était inconnue, chercha la signature, qui était absente, et, ramené +par cet air de mystère à quelque curiosité, il lut ce qui suit: + +«Chevalier, + +Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le coeur la +moitié du courage que vos amis prétendent y reconnaître, on est prêt à +vous offrir une entreprise digne de vous et dont le résultat sera à la +fois de vous venger de l'homme que vous détestez le plus au monde et de +vous conduire à un but si brillant que, dans vos plus beaux rêves, vous +n'avez jamais rien espéré de pareil. Le bon génie qui doit vous mener +par ce chemin enchanté, et auquel il faut vous fier entièrement, vous +attendra ce soir, de minuit à deux heures, au bal de l'Opéra. Si vous y +venez sans masque, il ira à vous; si vous y venez masqué, vous le +reconnaîtrez à un ruban violet qu'il portera sur l'épaule gauche. Le mot +d'ordre est: Sésame, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez +s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.» + +--À la bonne heure! dit d'Harmental; et si le génie au ruban violet +tient seulement la moitié de sa promesse, ma foi! il a trouvé son homme! + + + + +Chapitre 3 + + +Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est +nécessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, était +l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique +cette famille n'eût jamais joué un rôle important dans l'histoire, elle +ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait +acquise, soit par elle-même, soit par ses alliances. Ainsi, le père du +chevalier, le sire Gaston d'Harmental, étant venu en 1682 à Paris, et +ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait, +haut la main, ses preuves de 1399, opération héraldique qui, s'il faut +en croire un mémoire du parlement, aurait fort embarrassé plus d'un duc +et pair. D'un autre côté, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant +été nommé chevalier de l'Ordre, à la promotion de 1694, avait avoué, en +faisant reconnaître ses seize quartiers que le plus beau de son visage, +comme on le disait alors, était fait des d'Harmental, avec qui ses +ancêtres étaient en alliance depuis trois cents ans. En voilà donc assez +pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'époque sur laquelle +nous écrivons. + +Le chevalier n'était ni pauvre ni riche, c'est-à-dire que son père en +mourant lui avait laissé une terre située dans les environs de Nevers, +laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille +livres de rente. + +C'était de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le +chevalier avait reçu une excellente éducation, et il se sentait une +grande ambition dans le coeur; il avait donc, à sa majorité, +c'est-à-dire vers 1711, quitté sa province, et était accouru à Paris. + +Sa première visite avait été pour le comte de Torigny, sur lequel il +comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, à cette époque, +le comte de Torigny n'y était pas lui-même. Mais comme il se souvenait +toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille +d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le +chevalier de Villarceaux qui n'avait rien à refuser à son ami le comte +de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon. + +Madame de Maintenon avait une qualité: c'était d'être restée l'amie de +ses anciens amants. Elle reçut parfaitement le chevalier d'Harmental, +grâce aux vieux souvenirs qui le recommandaient auprès d'elle, et +quelques jours après le maréchal de Villars étant venu lui faire sa +cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune +protégé, que le maréchal, enchanté de trouver une occasion d'être +agréable à cette reine in partibus, répondit qu'à compter de cette heure +il attachait le chevalier d'Harmental à sa maison militaire, et +s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne +opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui. + +Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une +pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu était définitive. + +Louis XIV en était arrivé à la dernière période de son règne, à l'époque +des revers. Tallard et Marsin avaient été battus à Hochstett, Villeroy à +Ramillies, et Villars lui-même, le héros de Friedlingen, venait de +perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugène. +L'Europe, un instant étouffée sous la main de Colbert et de Louvois, +réagissait tout entière contre la France. La situation des affaires +était extrême; le roi, comme un malade désespéré qui change à chaque +heure de médecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai +nouveau révélait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus +soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir à faire la paix. Vainement +elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontières: ce +n'était point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnât passage +aux armées ennemies à travers la France pour aller chasser son +petit-fils du trône de Charles II, et qu'il livrât comme places de +sûreté Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, à moins qu'il n'aimât +mieux, dans un an pour tout délai, le détrôner lui-même à force ouverte. +Voilà à quelles conditions une trêve était accordée au vainqueur des +Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille; à celui +qui, jusque-là, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et +la guerre; à celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le +châtieur des nations, le grand, l'immortel; à celui enfin pour lequel, +depuis un demi-siècle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on +mesurait l'alexandrin, on épuisait l'encens. + +Louis XIV avait pleuré en plein conseil. + +Ces larmes avaient produit une armée, et cette armée avait été donnée à +Villars. + +Villars marcha droit à l'ennemi, dont le camp était à Denain, et qui, +les yeux fixés sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa sécurité. +Jamais responsabilité plus grande n'avait chargé une tête. Sur un coup +de dé, Villars allait jouer le salut de la France. + +Les alliés avaient établi, entre Denain et Marchiennes, une ligne de +fortifications que, dans leur orgueil anticipé, Albemarle et Eugène +appelaient la grande route de Paris. Villars résolut d'enlever Denain +par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugène. + +Il fallait, pour réussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non +seulement l'armée ennemie, mais l'armée française, le succès de ce coup +de main étant dans son impossibilité même. + +Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de +Landrecies. Une nuit, à une heure convenue toute son armée s'ébranle et +marche dans la direction de cette ville. Tout à coup l'ordre est donné +d'obliquer à gauche; le génie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars +franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on +croyait impraticables, et où le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'à +la ceinture; il marche droit aux premières redoutes, et les emporte +presque sans coup férir, s'empare successivement d'une lieue de +fortifications, atteint Denain, franchit le fossé qui l'entoure, pénètre +dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protégé, +le chevalier d'Harmental, qui lui présente l'épée d'Albemarle, qu'il +venait de faire prisonnier. + +En ce moment, on annonce l'arrivée d'Eugène. Villars se retourne, +atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare +et attend. Là, le véritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a +été qu'une escarmouche. Eugène pousse attaque sur attaque, revient sept +fois à la tête de ce pont briser ses meilleures troupes contre +l'artillerie qui le protège et contre les baïonnettes qui le défendent; +enfin ayant ses habits criblés de balles, tout sanglant de deux +blessures, monte sur son troisième cheval, et le vainqueur de Hochstett +et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants +de colère. En six heures tout a changé de face: la France est sauvée, et +Louis XIV est toujours le grand roi. + +D'Harmental s'était conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses +éperons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussière, se +rappela par qui il avait été recommandé, et le fit approcher de lui, +pendant qu'au milieu du champ de bataille même il écrivait sur un +tambour le résultat de la journée. En voyant d'Harmental, Villars +interrompit sa lettre. + +--Êtes-vous blessé? lui demanda-t-il. + +--Oui, monsieur le maréchal, mais si légèrement que cela ne vaut pas la +peine d'en parler. + +--Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues à cheval à franc +étrier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde? + +--Je me sens capable de tout, monsieur le maréchal, pour le service du +roi et le vôtre. + +--Alors, partez à l'instant même, descendez chez madame de Maintenon, +dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le +courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous +conduire chez le roi, laissez-vous faire. + +D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et, +tout poudreux, tout sanglant, sans débotter, il sauta sur un cheval +frais et gagna la première poste; douze heures après, il était à +Versailles. + +Villars avait prévu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui +sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la +main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa +chambre, contre l'habitude, car il était un peu malade. Madame de +Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du +roi, et levant les deux mains au ciel: + +--Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majesté le sait, nous ne +sommes rien par nous-mêmes, et c'est de Dieu que nous vient toute grâce. + +--Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, étonné de voir +à ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas. + +--Sire, répondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte +d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugène est en fuite; le maréchal +de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majesté. + +Malgré la puissance qu'il avait sur lui-même, Louis XIV pâlit; il sentit +que les jambes lui manquaient, et il s'appuya à la table pour ne pas +tomber sur son fauteuil. + +--Qu'avez-vous, sire? s'écria madame de Maintenon en allant à lui. + +--J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le +roi, et vos amis sauvent le royaume. + +Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi. + +Alors Louis XIV, encore tout pâle et tout ému, passa derrière le grand +rideau qui fermait le salon où était son lit, et l'on entendit la prière +d'actions de grâces qu'il adressait à demi-voix au Seigneur; puis, au +bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'était +arrivé. + +--Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses détails. + +Alors d'Harmental fit le récit de cette merveilleuse bataille, qui +venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut +fini: + +--Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien? +Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos +habits, vous n'êtes point resté en arrière. + +--Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais +s'il y a réellement quelque chose à dire de moi, je laisse, avec la +permission de Votre Majesté, ce soin à monsieur le maréchal de Villars. + +--C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous +souviendrons, nous. Vous devez être fatigué, allez vous reposer; je suis +content de vous. + +D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit +jusqu'à la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se +hâta de profiter de la permission royale qui lui était donnée, il y +avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. + +À son réveil, on lui remit un paquet que l'on avait apporté pour lui du +ministère de la guerre. C'était son brevet de colonel. + +Deux mois après, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moitié de sa +monarchie, mais la France resta intacte. + +Trois ans après, Louis XIV mourut. + +Deux partis bien distincts, bien irréconciliables surtout, étaient en +présence au moment de cette mort: celui des bâtards, incarné dans +monsieur le duc du Maine, et celui des princes légitimes, représenté par +monsieur le duc d'Orléans. + +Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volonté, le +courage de sa femme, Louise-Bénédicte de Condé, peut-être, appuyé comme +il l'était par le testament royal, eût-il triomphé; mais il eût fallu se +défendre au grand jour, comme on était attaqué, et le duc du Maine, +faible de coeur et d'esprit, dangereux à force d'être lâche, n'était bon +qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menacé de face, +et dès lors ses artifices sans nombre, ses faussetés exquises, ses +marches ténébreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et +presque sans combat, il fut précipité de ce faîte où l'avait porté +l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse; +il se retira mutilé, abandonnant la régence à son rival, et ne +conservant de toutes les faveurs accumulées sur lui que la surintendance +de l'éducation royale, la maîtrise de l'artillerie et le pas sur les +ducs et pairs. + +L'arrêt que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et +tout ce qui lui était attaché. Le père Letellier alla au-devant de son +exil, madame de Maintenon se réfugia à Saint-Cyr, et monsieur le duc du +Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa +traduction de Lucrèce. + +Le chevalier d'Harmental avait assisté en spectateur intéressé, il est +vrai, mais en spectateur passif, à toutes ces intrigues, attendant +toujours qu'elles revêtissent un caractère qui lui permît d'y prendre +part. S'il y avait eu lutte franche et armée, il se fût rangé du côté où +la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on +peut le dire en matière politique, pour tourner avec le vent de la +fortune, il resta respectueux à la mémoire de l'ancien roi et aux ruines +de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait +à cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel +politique, fut interprétée à opposition, et un matin, comme il avait +reçu le brevet qui lui accordait un régiment, il reçut l'arrêté qui le +lui enlevait. + +D'Harmental avait l'ambition de son âge: la seule carrière ouverte à un +gentilhomme de cette époque était la carrière des armes; son début y +avait été brillant, et le coup qui brisait à vingt-cinq ans toutes ses +espérances d'avenir lui fut profondément douloureux. Il courut chez +monsieur de Villars, dans lequel il avait trouvé autrefois un protecteur +si ardent. Le maréchal le reçut avec la froideur d'un homme qui ne +serait pas fâché, non seulement d'oublier le passé, mais de voir le +passé oublié. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan était en +train de changer de peau, et il se retira discrètement. + +Quoique cet âge fût essentiellement celui de l'égoïsme, la première +épreuve qu'en faisait le chevalier lui fut amère; mais il était dans +cette heureuse période de la vie où il est rare que les douleurs de +l'ambition trompée soient profondes et durables; l'ambition est la +passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore +toutes celles que l'on a à vingt-cinq ans. + +D'ailleurs, l'esprit du temps n'était point tourné encore à la +mélancolie. C'est un sentiment tout moderne, né du bouleversement des +fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitième siècle, il +était rare que l'on rêvât aux choses abstraites, et que l'on aspirât à +l'inconnu; on allait droit aux plaisirs, à la gloire ou à la fortune, et +pourvu qu'on fût beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver +là. C'était encore l'époque où l'on n'était pas humilié de son bonheur. +Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matière pour que l'on ose +avouer que l'on est heureux. + +Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait à la joie, et la France +semblait voguer, toutes voiles dehors, à la recherche de quelqu'une de +ces îles enchantées comme on en trouve sur la carte dorée des Mille et +une Nuits. Après ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV, +apparaissait tout à coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune +royauté: chacun s'épanouissait à ce nouveau soleil, radieux et +bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les +papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le +plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, était de retour; +on l'accueillait comme un ami qu'on n'espérait plus revoir; on courait à +lui de tous côtés, franchement, les bras et le coeur ouverts, et, de +peur sans doute qu'il ne s'échappât de nouveau, on mettait à profit tous +les instants. Le chevalier d'Harmental avait gardé sa tristesse huit +jours; puis il s'était mêlé à la foule, puis il avait été entraîné par +le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jeté aux pieds d'une jolie +femme. + +Trois mois il avait été l'homme le plus heureux du monde; pendant trois +mois il avait oublié Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne +savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un régent; il +savait qu'il fait bon vivre quand on est aimé, et il ne voyait pas +pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours. + +Il en était là de son rêve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant +avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue +Saint-Honoré, il avait été tout à coup brutalement réveillé par Lafare. +Les amoureux ont, en général, le réveil mauvais, et l'on a vu que, sous +ce rapport, d'Harmental n'était pas plus endurant que les autres. +C'était, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait +aimer véritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvénile, il +pensait que rien ne pourrait reprendre dans son coeur la place de cet +amour; c'était un reste de préjugé provincial qu'il avait apporté des +environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si étrange, +mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer +l'admiration qu'elle méritait à cette folle époque, l'avait tout d'abord +accablé. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de réveiller +toutes les douleurs passées, que l'on croyait disparues et qui n'étaient +qu'endormies. L'âme a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se +ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir. +D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa maîtresse lui avait +rappelé la perte de son régiment. + +Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si +mystérieuse, pour faire quelque diversion à la douleur du chevalier. Un +amoureux de nos jours l'eût jetée avec dédain loin de lui, et se serait +méprisé lui-même, s'il n'avait pas creusé sa douleur de manière à s'en +faire, pour huit jours au moins, une pâle et poétique mélancolie; mais +un amoureux de la régence était bien autrement accommodant. Le suicide +n'était pas encore découvert, et l'on ne se noyait alors, quand +d'aventure on tombait à l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main +la moindre petite paille où se retenir. + +D'Harmental n'affecta donc pas la fatuité de la tristesse. Il décida, en +soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opéra, et, pour un amant +trahi d'une manière si imprévue et si cruelle, c'était déjà beaucoup. + +Mais, il faut le dire à la honte de notre pauvre espèce, ce qui le porta +surtout à cette philosophique détermination, c'est que la seconde +lettre, celle où on lui promettait de si grandes merveilles, était d'une +écriture de femme + + + + +Chapitre 4 + + +Les bals de l'Opéra étaient alors dans toute leur fureur. C'était une +invention contemporaine du chevalier de Bouillon, à qui il n'avait fallu +rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi à la société +dissipée de ce temps-là pour se faire pardonner le titre de prince +d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'était donc +lui qui avait inventé ce double plancher qui met le parterre au niveau +du théâtre, et le régent, juste appréciateur de toute belle invention, +lui avait accordé, pour le récompenser de celle-là, une pension de six +mille livres. C'était quatre fois ce que le grand roi donnait à +Corneille. + +Cette belle salle, à l'architecture riche et grave, que le cardinal de +Richelieu avait inaugurée par sa Mirame, où Lulli et Quinault avaient +fait représenter leurs pastorales et où Molière avait joué lui-même ses +principaux chefs-d'oeuvre, était donc ce soir-là le rendez-vous de tout +ce que la cour avait de noble, de riche et d'élégant. D'Harmental, par +un sentiment de dépit bien naturel dans sa situation, avait donné un +soin plus grand que d'habitude encore à sa toilette. Aussi arriva-t-il +comme la salle était déjà pleine. Il en résulta qu'un instant il eut la +crainte que le masque au ruban violet ne pût le rejoindre, attendu que +le génie inconnu avait eu la négligence de ne point lui assigner un lieu +de rendez-vous. Il se félicita alors d'être venu à visage découvert, +résolution qui, pour le dire en passant, annonçait de sa part une grande +sécurité dans la discrétion de ses adversaires dont un mot l'eût envoyé +devant le parlement ou tout au moins à la Bastille; mais telle était la +confiance que les gentilshommes avaient réciproquement à cette époque +dans leur loyauté, qu'après avoir passé le matin son épée à travers le +corps de l'un des favoris du régent, le chevalier venait, sans +hésitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal. + +La première personne qu'il aperçut fut le jeune duc de Richelieu, que +son nom, ses aventures, son élégance et peut-être ses indiscrétions, +commençaient à mettre si fort à la mode. On assurait que deux princesses +du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empêchait pas mesdames +de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de +Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se +partager son coeur. + +Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des roués du régent, +qu'à cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait +son Mentor. Richelieu commençait à raconter à Canillac une histoire tout +haut et avec de grands éclats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas +assez pour arriver au milieu d'une conversation entamée; ce n'était +d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre, +lorsque le duc l'arrêta par la basque de son habit. + +--Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'êtes pas de trop; je +raconte à Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, à lui, comme +lieutenant nocturne de monsieur le régent, et à vous, comme exposé au +même danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un +mérite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'à vingt +personnes, de sorte qu'elle est à peine connue. Répandez-la: vous me +ferez plaisir et à monsieur le régent aussi. + +D'Harmental fronça le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce +moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque. + +--Ravanne! cria Richelieu, Ravanne! + +--Je n'ai pas le loisir, répondit le chevalier. + +--Savez-vous où est Lafare? + +--Il a la migraine. + +--Et Fargy? + +--Il s'est donné une entorse. + +Et Ravanne se perdit dans la foule, après avoir échangé avec son +adversaire du matin le salut le plus amical. + +--Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac. + +--Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, à ma sortie de +la Bastille, où m'avait envoyé mon duel avec Gacé, trois ou quatre jours +peut-être après avoir reparu dans le monde, Rafé me remet un charmant +petit billet de madame de Parabère, par lequel je suis invité à passer +le soir même chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au +moment où l'on sort de la Bastille que l'on méprise un rendez-vous donné +par la maîtresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas +demander si je fus exact. À l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je +trouve assis à côté d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent! + +--Son mari? dit Canillac. + +--Non, point; Son Altesse Royale elle-même. Je fus d'autant plus étonné +qu'on m'avait fait entrer comme si la dame était seule. Néanmoins, comme +vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point étourdir; je +pris un air composé, naïf et modeste, un air comme le tien, Canillac, et +je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le +régent éclata de rire. Comme je ne m'attendais pas à cette explosion, je +fus, je l'avoue, un peu déconcerté. Je pris une chaise pour m'asseoir, +mais le régent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre +côté de la marquise: j'obéis. + +--Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons écrit pour une affaire fort +sérieuse. Voilà cette pauvre marquise qui, toute séparée qu'elle est +depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte. + +La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne +pouvait en venir à bout elle se couvrit la figure avec son éventail. + +--Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le régent, +j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait +être. + +--Oh! monsieur, épargnez-moi, dit la marquise. + +--Allons, mon petit corbeau, reprit le régent, cela va être fini. Un peu +de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me répondit, mon cher duc? + +--Non, dis-je, assez embarrassé de ma personne. + +--Il me répondit que c'était de moi ou de vous. + +--C'est une atroce calomnie! m'écriai-je. + +--Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avoué. + +--Alors, repris-je, si la marquise a tout avoué, je ne vois pas ce qui +me reste à vous dire. + +--Aussi, continua le régent, je ne vous demande pas pour que vous me +donniez des renseignements plus détaillés, mais afin que, comme +complices du même crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre. + +--Et qu'avez-vous à craindre, monseigneur? demandai-je. Quant à moi, je +sais que, protégé par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver. + +--Ce que nous avons à craindre, mon cher? les criailleries de Parabère, +qui voudra que je le fasse duc. + +--Eh bien! mais si nous le faisions père? répondis-je. + +--Justement s'écria le régent, voilà notre affaire, et vous avez eu la +même idée que la marquise. + +--Pardieu, madame, répondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi. + +--Mais la difficulté, objecta madame de Parabère, c'est qu'il y a plus +de deux ans que je n'ai même parlé au marquis, et que, comme il se pique +de jalousie, de sévérité, que sais-je! il a fait serment que si jamais +je me trouvais dans la position où je me trouve, un bon procès le +vengerait de moi. + +--Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquiétant, ajouta le régent. + +--Peste! je crois bien, monseigneur! + +--J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens +ne vont pas jusqu'à forcer un mari de recevoir sa femme chez lui. + +--Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme? + +--Voilà la difficulté. + +--Attendez donc, madame la marquise; sans indiscrétion est-ce que +monsieur de Parabère a toujours un faible pour le vin de Chambertin et +de Romance? + +--J'en ai peur, dit la marquise. + +--Alors, monseigneur, nous sommes sauvés! J'invite monsieur le marquis à +souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de +femmes charmantes! vous y envoyez Dubois.... + +--Comment! Dubois? demanda le régent. + +--Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tête. Comme +Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire +le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le démêlera au +milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la +marquise. + +--Quand je vous le disais, marquise, reprit le régent en frappant dans +ses mains, que Richelieu était de bon conseil! Tenez, duc, +continua-t-il, vous devriez renoncer à rôder autour de certains palais, +laisser la vieille tranquillement mourir à Saint-Cyr, le boiteux rimer +ses vers à Sceaux, et vous rallier franchement à nous. Je vous donnerais +dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les +choses n'en iraient peut être pas plus mal.... + +--Oui-da! répondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible: +j'ai d'autres visées. + +--Mauvaise tête! murmura le régent. + +--Et monsieur de Parabère? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de +connaître la fin de l'histoire. + +--Monsieur de Parabère! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait +été arrêtée. Il s'endormit chez moi, et se réveilla chez sa femme. Vous +comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de +crier au scandale et d'intenter un procès. Sa voiture avait passé la +nuit à la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir, +de sorte que nous attendîmes tranquillement, quoique avec une certaine +impatience, de savoir à qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de +Parabère, du régent ou de moi. + +Enfin, la marquise est accouchée aujourd'hui à midi. + +--Et à qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac. + +--À Nocé! répondit Richelieu en éclatant de rire. + +Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que +ce pauvre marquis de Parabère ait eu la sottise de mourir avant le +dénouement! + +Comme il eût été vengé du tour que nous lui avons joué! + +--Chevalier, dit en ce moment à l'oreille de d'Harmental une voix douce +et flûtée, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous +aurez fini avec monsieur de Richelieu, je réclame mon tour. + +--Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on +m'enlève. + +--Je vous laisse aller, mais à une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que vous raconterez mon histoire à cette charmante +chauve-souris, en la chargeant de la redire à tous les oiseaux de nuit +de sa connaissance. + +--J'ai bien peur, répondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps. + +--Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lâchant le +chevalier, qu'il avait retenu jusque-là par son habit, car vous aurez en +ce cas quelque chose de mieux à dire. + +Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-même le bras d'un domino +qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure. + +Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'oeil rapide sur le masque qui +venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'était bien celui qui lui +avait donné rendez-vous, et il reconnut sur son épaule gauche le ruban +violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc +de s'éloigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'être point +interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilité, devait +être pour lui de quelque intérêt. + +L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, était de moyenne +stature, et, autant qu'on en pouvait juger à l'élasticité et à la +souplesse de ses mouvements, paraissait être une jeune femme. Quant à sa +taille, à sa tournure, à tout ce que l'oeil observateur a tant intérêt à +découvrir en pareil cas, il était inutile de s'en occuper, vu le peu de +résultat que promettait cette étude. En effet, comme l'avait déjà +indiqué monsieur de Richelieu, elle avait adopté de tous les costumes +celui qui était le plus propre à dissimuler ou les grâces ou les +défauts. Elle était vêtue en chauve-souris, costume fort en usage à +cette époque, et d'autant plus commode qu'il était d'une simplicité +parfaite, se composant simplement de la réunion de deux jupons noirs. La +manière de les employer était à la portée de tout le monde: on serrait +l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa tête +masquée par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant, +dont on faisait deux ailes; on relevait le derrière, dont on faisait +deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son +interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaqueté ainsi, que lorsqu'on +y mettait une extrême bonne volonté. + +Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en +a fallu pour décrire un tel costume; mais n'ayant aucune idée de la +personne à laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout +bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hésitait à lui adresser la +parole, lorsque, tournant la tête de son côté: + +--Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de déguiser sa +voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui était inconnue, +savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'être venu, +surtout dans la situation d'esprit où vous êtes? Il est malheureux que +je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'à la +curiosité. + +--Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre +lettre que vous étiez un bon génie? Or, si réellement vous participez +d'une nature supérieure le passé, le présent et l'avenir doivent vous +être connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le +saviez, ma venue ne doit donc pas vous étonner. + +--Hélas! répondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous êtes un faible +mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous être jamais élevé +au-dessus de votre sphère! autrement vous sauriez que si nous +connaissons comme vous le dites, le passé, le présent et l'avenir, cette +science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que +nous désirons le plus qui restent plongées pour nous dans la plus grande +obscurité. + +--Diable! répondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le génie, que vous +allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-là? Car, prenez-y +garde, vous m'avez dit, ou à peu près, que vous aviez grand désir que je +vinsse à votre rendez-vous. + +--Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me +semblait que ma lettre, sous le rapport du désir que j'avais de vous +voir, ne devait vous laisser aucun doute. + +--Ce désir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que +je suis trop galant pour vous donner un démenti, ne vous a-t-il pas fait +promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir? + +--Faites l'épreuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon +pouvoir. + +--Oh! mon Dieu! je me bornerai à la chose la plus simple. Vous savez, +dites-vous, le passé, le présent et l'avenir; dites-moi ma bonne +aventure. + +--Rien de plus facile: donnez-moi votre main. + +D'Harmental fit ce qu'on lui demandait. + +--Sire chevalier, dit l'inconnue après un instant d'examen, je vois fort +lisiblement écrits, par la direction de l'adducteur et par la +disposition des fibres longitudinales de l'aponévrose palmaire, cinq +mots dans lesquels est renfermée toute l'histoire de votre vie; ces mots +sont: courage, ambition, désappointement, amour et trahison. + +--Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les génies +étudiassent si à fond l'anatomie et fussent obligés de prendre leurs +licences comme un bachelier de Salamanque! + +--Les génies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres +choses encore, chevalier. + +--Eh bien! que veulent dire ces mots à la fois si sonores et si opposés, +et que vous apprennent-ils de moi dans le passé, mon très savant génie? + +--Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez +acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'armée de Flandre; +que ce grade avait éveillé votre ambition; que cette ambition a été +suivie d'un désappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce +désappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, étant +sujet à la trahison, vous avez été trahi. + +--Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas +mieux tirée. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du +reste, un grand fond de vérité. Passons au présent, beau masque. + +--Le présent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement +la Bastille! + +Le chevalier tressaillit malgré lui car il croyait que nul, excepté les +acteurs qui y avaient joué un rôle, ne pouvait connaître son aventure, +du matin. + +--Il y a à cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes +couchés fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement +au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand écouteur +aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hémistiche de Virgile. + +--Et quel est cet hémistiche? demanda le chevalier de plus en plus +étonné. + +--_Facilis descensus Averni_, dit en riant la chauve-souris. + +--Mon cher génie! s'écria le chevalier en plongeant ses regards à +travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de +vous le dire, une citation tant soit peu masculine. + +--Ne savez-vous pas que les génies sont des deux sexes? + +--Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment +l' Énéide. + +--La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de +Cumes, je vous réponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je +vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'êtes jamais satisfaits. + +--Non, car j'avoue que cette science du passé et du présent m'inspire +une terrible envie de connaître l'avenir. + +--Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des +coeurs faibles, et l'avenir des coeurs forts. Dieu a donné à l'homme le +libre arbitre, afin qu'il pût choisir. Votre avenir dépend de vous. + +--Encore faut-il les connaître, ces deux avenirs, pour choisir le +meilleur. + +--Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de +Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne +et les poules de votre basse-cour. Celui-là vous conduira droit au banc +de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a +qu'à vous laisser faire pour l'atteindre: vous êtes sur la route. + +--Et l'autre? répliqua le chevalier, visiblement piqué que l'on pût +supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien. + +--L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune +gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux à travers son masque; l'autre +vous rejettera dans le bruit et dans la lumière; l'autre fera de vous un +des acteurs de la scène qui se joue dans le monde; l'autre, que vous +perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand +joueur. + +--Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier. + +--La vie probablement. + +Le chevalier fit un geste de mépris. + +--Et si je gagne? ajouta-t-il. + +--Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand +d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le bâton +de maréchal en perspective. + +--Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes +la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme à faire ta +partie. + +--Cette preuve, répondit le masque, ne peut vous être donnée que par une +autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acquérir il faut me +suivre. + +--Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je trompé, et ne serais-tu qu'un +génie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance +intermédiaire? Diable! + +Voilà qui m'ôterait un peu de ma considération pour toi. + +--Qu'importe, si je suis soumis à quelque grande enchanteresse, et si +c'est elle qui m'envoie! + +--Je te préviens que je ne traite rien par ambassadeur. + +--Aussi ai-je mission de vous conduire près d'elle. + +--Alors je la verrai? + +--Face à face, comme Moïse vit le Seigneur. + +--Partons, en ce cas! + +--Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute +initiation il y a certaines cérémonies indispensables pour s'assurer de +la discrétion des initiés? + +--Que faut-il faire? + +--Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire où l'on +voudra vous mener; puis, arrivé à la porte du temple, faire le serment +solennel que vous ne révélerez rien à qui que ce soit des choses qu'on +vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues. + +--Je suis prêt à jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental. + +--Non, chevalier, répondit le masque d'une voix grave; jurez tout +bonnement par l'honneur, on vous connaît, et cela suffira. + +--Et ce serment fait, demanda le chevalier après un instant de silence +et de réflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que +l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un +gentilhomme? + +--Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous +demandera que votre parole pour gage. + +--Je suis prêt, dit le chevalier. + +--Allons donc, dit le masque. + +Le chevalier s'apprêta à traverser la foule en ligne droite pour gagner +la porte de la salle; mais ayant aperçu Brancas, Broglie et Simiane qui +se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arrêté sans doute au passage +il fit un détour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le +conduire au même but. + +--Que faites-vous? demanda le masque. + +--J'évite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder. + +--Tant mieux! je commençais à craindre. + +--Que craigniez-vous? demanda d'Harmental. + +--Je craignais, répondit en riant le masque, que votre empressement ne +fût diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. + +--Pardieu! dit d'Harmental, voilà la première fois, je crois, qu'on +donne rendez-vous à un gentilhomme, au bal de l'opéra, pour lui parler +anatomie, littérature ancienne et mathématiques! Je suis fâché de vous +le dire, beau masque, mais vous êtes bien le génie le plus pédant que +j'aie connu de ma vie. + +La chauve-souris éclata de rire, mais ne répondit rien à cette boutade, +dans laquelle éclatait le dépit du chevalier de ne pouvoir reconnaître +une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres +aventures; mais comme ce dépit ne faisait qu'ajouter à sa curiosité, au +bout d'un instant, tous deux, étant descendus d'une hâte pareille, se +trouvèrent dans le vestibule. + +--Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par +dessous terre ou dans un char attelé de deux griffons? + +--Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement +dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus +d'une fois, je suis femme et j'ai peur des ténèbres. + +--Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le +chevalier. + +--Non pas, j'ai le mien, s'il vous plaît, répondit le masque. + +--Appelez-le donc alors. + +--Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que +Mahomet à l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas +venir à nous, nous irons à mon carrosse. + +À ces mots, la chauve-souris entraîna le chevalier dans la rue +Saint-Honoré. Une voiture sans armoiries, attelée de deux chevaux de +couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le +cocher était sur son siège, enveloppé d'une grande houppelande qui lui +cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau à trois +cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une +main une portière ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son +mouchoir. + +--Montez, dit le masque au chevalier. + +D'Harmental hésita un instant: ces deux domestiques inconnus sans +livrée, qui paraissaient aussi désireux que leur maîtresse de conserver +leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason, +l'endroit obscur où elle était retirée, l'heure avancée de la nuit, tout +inspirait au chevalier un sentiment de défiance très naturel; mais +bientôt, réfléchissant qu'il donnait le bras à une femme et qu'il avait +une épée au côté, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris +s'assit près de lui, et le valet de pied referma la portière avec un +ressort qui tourna deux fois à la manière d'une clef. + +--Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la +voiture restait immobile. + +--Il nous reste une petite précaution à prendre, répondit le masque en +tirant un mouchoir de soie de sa poche. + +--Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oublié; je me livre +à vous en toute confiance; faites. + +Et il avança sa tête. + +L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opération terminée: + +--Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point écarter +ce bandeau avant que vous ayez reçu la permission de l'enlever tout à +fait? + +--Je vous la donne. + +--C'est bien. + +Alors, soulevant la glace de devant: + +--Où vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au +cocher. + +Et la voiture partit au galop + + + + +Chapitre 5 + + +Autant la conversation avait été animée au bal, autant le silence fut +absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'était présentée d'abord +sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bientôt revêtu une +allure plus grave et tournait visiblement à la machination politique. Si +ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins +matière à réfléchir, et ces réflexions étaient d'autant plus profondes +que plus d'une fois il avait rêvé à ce qu'il aurait à faire s'il se +trouvait dans une situation pareille à celle où probablement il allait +se trouver. + +Il y a dans la vie de tout homme un instant qui décide de tout son +avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement préparé par le +calcul et dirigé par la volonté. C'est presque toujours le hasard qui +prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans +quelque voie nouvelle et inconnue, où, une fois entré, il est contraint +d'obéir à une force supérieure, et où tout en croyant suivre son libre +arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des événements. + +Il en avait été ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il +était entré à Versailles, et comment, à défaut de la sympathie, +l'intérêt et même la reconnaissance avaient dû l'attacher au parti de la +vieille cour. D'Harmental, en conséquence, n'avait pas calculé le bien +ou le mal qu'avait fait à la France madame de Maintenon; il n'avait pas +discuté le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de légitimer ses +bâtards; il n'avait pas pesé dans la balance de la généalogie monsieur +le duc du Maine et monsieur le duc d'Orléans; il avait compris +d'instinct qu'il devait dévouer sa vie à ceux qui l'avaient faite +d'obscure glorieuse; et lorsque était mort ce vieux roi, lorsqu'il avait +su que ses dernières volontés étaient que monsieur le duc du Maine eût +la régence, lorsqu'il avait vu ses dernières volontés brisées par le +parlement, il avait regardé comme une usurpation l'avènement au pouvoir +de monsieur le duc d'Orléans. Et dans la certitude d'une réaction armée +contre ce pouvoir, il avait cherché des yeux par toute la France où se +déployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait +se ranger. Mais, à son grand étonnement, rien n'était arrivé de ce qu'il +attendait; l'Espagne, si intéressée à voir à la tête du gouvernement de +la France une volonté amie, n'avait pas même protesté; monsieur du +Maine, fatigué d'une lutte qui cependant n'avait duré qu'un jour, était +rentré dans l'ombre d'où il semblait n'être sorti que malgré lui; +monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des +faveurs dont lui et son frère avaient été accablés, ne laissait pas même +soupçonner qu'il ne pût jamais se faire chef de parti; le maréchal de +Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y +avait ni plan ni calcul; Villars n'allait à personne, mais attendait +évidemment que l'on vînt à lui; d'Uxelles était rallié et avait accepté +la présidence des affaires étrangères; les ducs et pairs prenaient +patience et caressaient le régent dans l'espoir qu'il finirait, comme il +l'avait promis, par ôter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que +Louis XIV leur avait donné sur eux; enfin, il y avait malaise, +mécontentement, opposition même au gouvernement du duc d'Orléans, mais +tout cela était impalpable, invisible, disséminé. Nulle part un noyau où +s'agglomérer, nulle part une volonté à qui inféoder la sienne; partout +du bruit, de la gaieté partout; du faîte aux profondeurs de la société, +le plaisir tenant lieu du bonheur: voilà ce qu'avait vu d'Harmental, +voilà ce qui avait fait rentrer au fourreau son épée à moitié tirée. Il +avait cru qu'il était seul à avoir vu une autre issue aux choses; et il +était resté convaincu que cette issue n'avait jamais existé que dans son +imagination, puisque les plus intéressés au résultat qu'il avait rêvé +paraissaient regarder ce résultat comme tellement impossible, qu'ils ne +tentaient rien pour y arriver. Mais du moment où il s'était trompé, du +moment où, sur cette surface riante, se préparait quelque chose de +sombre, du moment où cette insouciance n'était qu'un voile pour cacher +les ambitions en travail, c'était autre chose, et ses espérances, qu'il +avait crues mortes et qui n'étaient qu'assoupies, murmuraient en se +réveillant des promesses plus séduisantes que jamais. Ces offres qu'on +lui venait de faire, tout exagérées qu'elles étaient, cet avenir qu'on +venait de lui promettre, si improbable qu'il fût, avaient exalté son +imagination. Or, à vingt-six ans, l'imagination est une étrange +enchanteresse; c'est l'architecte des palais aériens, c'est la fée aux +rêves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle +appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus frêle roseau, elle +les voit déjà réalisés comme s'ils avaient pour base l'axe inébranlable +de la terre. + +Aussi, quoique la voiture roulât déjà depuis près d'une demi-heure, le +chevalier n'avait-il point pensé à trouver le temps long; il était même +si profondément plongé dans ses réflexions qu'on aurait pu ne pas lui +bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignoré par quelles rues +on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme +lorsqu'une voiture passe sous une voûte. Il entendit grincer une grille +qui s'ouvrait pour lui donner entrée et qui se refermait derrière lui, +et presque aussitôt le carrosse, ayant décrit un cercle, s'arrêta. + +--Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus +avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arrière; si, au +contraire, vous n'avez pas changé de résolution, venez. + +Pour toute réponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit +la portière; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier à +descendre; bientôt ses pieds rencontrèrent des marches, il monta les six +degrés d'un perron, et, toujours les yeux bandés, toujours conduit par +la dame masquée, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra +dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau. + +--Nous voici arrivés, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos +conditions, chevalier? Vous êtes libre d'accepter ou de ne point +accepter un rôle dans la pièce qui va se jouer à cette heure; mais, en +cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire à +qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des +choses que vous allez entendre? + +--Je le jure sur l'honneur! répondit le chevalier. + +--Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'ôtez votre +bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille, +vous n'avez plus longtemps à attendre. + +À ces mots, la conductrice du chevalier s'éloigna de lui; une porte +s'ouvrit et se referma. Presque aussitôt deux heures sonnèrent, et le +chevalier arracha son bandeau. + +Il était seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il fût possible +d'imaginer. C'était une petite pièce octogone, toute tendue d'un lampas +lilas et argent, avec des meubles et des portières de tapisserie; les +tables et les étagères étaient du plus délicieux travail de Boule, et +toutes chargées de magnifiques chinoiseries; le plancher était couvert +d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commençait à +être le peintre à la mode. À cette vue, le chevalier eut peine à croire +qu'on l'avait appelé pour une chose grave, et il en revint presque à ses +premières idées. + +En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et +d'Harmental vit paraître une femme que, dans la préoccupation +fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une fée, tant sa +taille était mince, svelte et petite; elle était vêtue d'une charmante +robe de pékin gris-perle, toute parsemée de bouquets si délicieusement +brodés qu'à trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs +naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges étaient en +point d'Angleterre; les noeuds étaient en perles, avec des agrafes en +diamants. + +Quant au visage, il était couvert d'un demi-masque de velours noir, +duquel pendait une barbe de dentelle de même couleur. + +D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la +marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la +première n'était que l'envoyée. + +--Madame, lui dit-il, ai-je réellement, comme je commence à le croire, +quitté la terre des hommes pour le monde des génies, et êtes-vous la +puissante fée à laquelle appartient ce beau palais? + +--Hélas! chevalier, répondit la dame masquée d'une voix douce, et +cependant arrêtée et positive, je suis non point une fée puissante, mais +bien au contraire une pauvre princesse persécutée par un méchant +enchanteur qui m'a enlevé ma couronne et qui opprime cruellement mon +royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave +chevalier qui me délivre, et le bruit de votre renommée a fait que je me +suis adressée à vous. + +--S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance passée, +madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis prêt à la risquer +avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce +géant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je +serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous +engage ma parole, cet engagement dût-il me perdre. + +--Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie, +dit la dame inconnue en dénouant les cordons de son masque et en se +découvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et +la petite-fille du grand Condé. + +--Madame la duchesse du Maine! s'écria d'Harmental en mettant un genou +en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai +pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond +respect que j'ai pour elle. + +--Vous n'avez dit que des choses dont je doive être fière et +reconnaissante, chevalier, mais peut-être vous repentez-vous de les +avoir dites. En ce cas, vous êtes le maître et pouvez reprendre votre +parole. + +--Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au +service d'une si grande et si noble princesse que vous êtes, je sois +assez malheureux pour me priver moi-même du plus grand honneur que je +n'aie jamais osé espérer! Non, madame, prenez au sérieux, au contraire, +je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout à l'heure en riant, +c'est-à-dire mon bras, mon épée et ma vie. + +--Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la +rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron +de Valef ne m'avait point trompée sur votre compte, et que vous êtes tel +qu'il vous avait annoncé. Venez, que je vous présente à nos amis. + +La duchesse du Maine marcha la première, d'Harmental la suivit, encore +tout étourdi de ce qui venait de se passer, mais bien résolu, moitié par +orgueil, moitié par conviction, à ne pas faire un pas en arrière. + +La sortie donnait dans le même corridor par lequel sa première +conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent +quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon où +les attendaient quatre nouveaux personnages. C'étaient le cardinal de +Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abbé +Brigaud. + +Le cardinal de Polignac passait pour être l'amant de madame du Maine. +C'était un beau prélat de quarante à quarante-cinq ans, toujours mis +avec une recherche parfaite, à la voix onctueuse par habitude, à la +figure glacée, au coeur timide; dévoré d'ambition, éternellement +combattu par la faiblesse de son caractère, qui le laissait en arrière +chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute +maison comme son nom l'indiquait, très savant pour un cardinal et très +lettré pour un grand seigneur. + +Monsieur de Pompadour était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, +qui avait été menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait +pris là un si grand amour et une si tendre vénération pour toute la +famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le +régent sur le point de déclarer la guerre à Philippe V, il s'était jeté +corps et âme dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier +et désintéressé, il avait donné un exemple de loyauté fort rare à cette +époque, en renvoyant au régent le brevet de ses pensions et de celle de +sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de +Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient été offertes. + +Monsieur de Malezieux était un homme de soixante à soixante-cinq ans. +Chancelier de Dombes et seigneur de Châtenay, il devait ce double titre +à la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soigné +l'éducation. Poète, musicien, auteur de petites comédies qu'il jouait +lui-même avec infiniment d'esprit, né pour la vie paresseuse et +intellectuelle, toujours préoccupé du plaisir de tous et du bonheur +particulier de madame du Maine, pour laquelle son dévouement allait +jusqu'à l'adoration, c'était le type du sybarite au dix-huitième siècle; +mais comme les sybarites aussi, qui, entraînés par l'aspect de la +beauté, suivirent Cléopâtre à Actium et se firent tuer autour d'elle, il +eût suivi sa chère Bénédicte à travers l'eau et le feu et, sur un mot +d'elle, sans hésitation, sans retard, et je dirai presque sans regret, +se fût jeté du haut en bas des tours de Notre-Dame. + +L'abbé Brigaud était fils d'un négociant de Lyon. Son père, qui avait de +grands intérêts de commerce avec la cour d'Espagne, fut chargé de faire +en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures à l'endroit +du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Si +ces ouvertures eussent été mal reçues, les ministres de France les +auraient désavouées, et tout était dit, mais elles furent bien reçues, +et les ministres de France y donnèrent leur assentiment. Le mariage eut +lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le même temps que le grand +dauphin, son père demanda pour récompense que le fils du roi fût le +parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accordé. De plus, le +jeune Brigaud fut placé près du dauphin, où il connut le marquis de +Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y était enfant d'honneur. En âge +de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les Pères de l'oratoire et en +sortit abbé. C'était un homme fin, adroit, ambitieux, mais à qui, comme +cela arrive quelquefois aux plus grands génies, les occasions de faire +fortune avaient manqué. Quelque temps avant l'époque où nous sommes +arrivés, il avait rencontré le marquis de Pompadour, qui cherchait +lui-même un homme d'esprit et d'intrigue qui pût être le secrétaire de +madame du Maine. Il lui dit à quoi l'exposait cette charge en un pareil +moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et +comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta. + +De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le +marquis de Pompadour, qu'il avait rencontré souvent chez monsieur de +Courcillon, son gendre, lequel était quelque peu parent ou allié des +d'Harmental. + +Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux +causaient debout à une cheminée. L'abbé Brigaud était assis devant une +table et y classait des papiers. + +--Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave +champion dont le baron de Valef nous avait parlé et que nous a amené +votre chère Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses +antécédents ne suffisent pas pour lui servir de parrain près de vous, je +me fais personnellement sa répondante. + +--Présenté ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus +seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un véritable chef +que nous serons prêts à suivre partout où il voudra nous mener. + +--Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main +au jeune homme, nous étions déjà presque parents; maintenant, nous voilà +frères. + +--Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton +onctueux qui lui était habituel, et qui contrastait si singulièrement +avec la froideur de son visage. + +L'abbé Brigaud leva la tête, la tourna vers le chevalier avec un +mouvement de cou qui ressemblait à celui d'un serpent, et fixa sur +d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx. + +--Messieurs, dit d'Harmental après avoir répondu d'un signe à chacun +d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant +surtout de ce qui se passe et de ce à quoi je puis vous être bon; mais +si ma parole est engagée depuis quelques minutes seulement, mon +dévouement à la cause qui nous réunit date de plusieurs années; je vous +prie donc de m'accorder la confiance qu'a si généreusement réclamée pour +moi Son Altesse Sérénissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une +prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne. + +--À la bonne heure! s'écria la duchesse du Maine; vivent les gens d'épée +pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons +pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui +remettra chacun de nous à sa véritable place, ne se fera pas attendre, +je l'espère. + +--Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant +avec inquiétude son rabat de dentelle mais, à la manière dont vous y +allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration. + +--Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec +impatience. + +--Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais +qui n'a rien de répréhensible, dans lequel nous cherchons les moyens de +remédier aux malheurs de l'État et d'éclairer la France sur ses +véritables intérêts, en lui rappelant les dernières volontés du roi +Louis XIV. + +--Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez +mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier, +continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'écoutez pas Son +Éminence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense à son Anti-Lucrèce. +S'il se fût agi d'un simple conseil, avec l'excellente tête de Son +Éminence nous nous serions tirés d'affaire, et nous n'aurions pas eu +besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le +régent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal +Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le +marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abbé +Brigaud, dont est Valef, dont vous êtes, dont est monsieur le cardinal +lui-même, dont est le premier président, dont sera la moitié du +parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voilà ce dont +il s'agit, chevalier. Êtes-vous content, cardinal? Est-ce clair, +messieurs? + +--Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus +de dévotion qu'il n'eût certes fait devant la Vierge. + +--Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse, +avec ses tempéraments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la +peine d'être homme pour tâtonner éternellement ainsi! Moi, je ne vous +demande pas une épée, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne +un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une +nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout +sera fini, et si j'échoue, il n'y aura que moi de compromise. + +Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour éclata de rire, +Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abbé Brigaud baissa la tête et +se remit à écrire comme s'il n'eût rien entendu. + +Quant à d'Harmental, il eût voulu baiser le bas de la robe de madame du +Maine, tant cette femme lui paraissait supérieure aux quatre hommes qui +l'entouraient. + +En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait +dans la cour et qui s'arrêtait devant le perron. Sans doute la personne +attendue était une personne d'importance, car il se fit un grand +silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-même +ouvrir la porte. + +--Eh bien? demanda-t-elle. + +--Le voilà, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut +reconnaître pour celle de la chauve-souris. + +--Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons + + + + +Chapitre 6 + + +Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint +hâlé par le soleil, entra enveloppé dans son manteau, et d'un seul coup +d'oeil embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et +choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majestés +Catholiques, le prince de Cellamare. + +--Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau? + +--Je dis, madame, répondit le prince en lui baisant respectueusement la +main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse +Sérénissime devrait bien changer de cocher. Je lui prédis malheur si +elle garde à son service le drôle qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air +d'être payé par le régent pour rompre le cou à Votre Altesse et à ses +amis. + +Chacun éclata de rire et particulièrement le cocher lui-même, qui, sans +façon, était entré derrière le prince et qui, jetant sa houppelande et +son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil où le prince de Cellamare +avait déposé son manteau, montra un homme de haute mine, âgé de +trente-cinq à quarante ans à peu près, ayant tout le bas de la figure +caché par une mentonnière de taffetas noir. + +--Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda +la duchesse. + +--Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les +traite de cette façon-là! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons +chrétiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous êtes +bien difficile. En avez-vous beaucoup, à Naples, de cochers qui datent +de Robert le Fort? + +--Comment! c'était vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la +main. + +--Moi-même, prince. Madame la duchesse a envoyé son cocher faire la +mi-carême dans sa famille, et m'a pris à son service pour cette nuit; +elle a pensé que c'était plus sûr. + +--Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne +peut prendre trop de précautions. + +--Oui-da! Votre Éminence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous +seriez du même avis après avoir passé la moitié de la nuit sur le siège +d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal +de l'opéra et ensuite pour aller prendre le prince à l'hôtel Colbert? + +--Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu +la bonté? + +--Oui, c'est moi, jeune homme, répondit Laval, et j'aurais été au bout +du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous êtes un brave. +C'est vous qui êtes entré un des premiers à Denain et qui avez pris +d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moitié de +votre mâchoire, comme j'ai laissé la moitié de la mienne en Italie, et +vous avez eu raison, car c'eût été un motif de plus de vous ôter votre +régiment, comme ils l'ont fait, du reste. + +--Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au +centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne. +Prince, vous avez reçu des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour? + +--Oui, Votre Altesse. + +--Quelles sont-elles? + +--Bonnes et mauvaises à la fois. Sa Majesté Philippe V est dans un de +ses moments de mélancolie, et on ne peut le déterminer à rien. Il ne +peut croire au traité de la quadruple alliance. + +--Il n'y peut croire! s'écria la duchesse, et ce traité doit être signé +à cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apporté ici! + +--Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa +Majesté Catholique ne le sait pas. + +--Ainsi, il nous abandonne à nous-mêmes? + +--Mais... à peu près. + +--Mais alors, que fait donc la reine, et à quoi aboutissent toutes ses +belles promesses et ce prétendu empire qu'elle a sur son mari? + +--Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque +quelque chose sera fait. + +--Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de +parole! + +--Non, Votre Éminence: je me fais son garant. + +--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il +faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera. + +--Allons donc! dit Cellamare, voilà que nous approchons. + +--Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans +lettre de lui, sans message, même verbal, à cinq cents lieues de +distance? + +--N'a-t-il pas son représentant à Paris, et ce représentant n'est-il pas +chez vous à cette heure, madame? + +--Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus étendus +que vous ne voulez l'avouer. + +--Non; mes pouvoirs se bornent à vous dire que la citadelle de Tolède et +la forteresse de Saragosse sont à votre service. Trouvez le moyen d'y +faire entrer le régent, et Leurs Majestés Catholiques fermeront si bien +la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en réponds. + +--C'est impossible, dit monsieur de Polignac. + +--Impossible! et pourquoi? s'écria d'Harmental. Rien de plus simple, au +contraire, surtout avec la vie que mène monsieur le régent. Que faut-il +pour cela? Huit ou dix hommes de coeur, une voiture bien fermée, et des +relais jusqu'à Bayonne. + +--J'ai déjà offert de m'en charger, dit Laval. + +--Et moi aussi, dit Pompadour. + +--Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose échouait, le +régent, qui vous connaît, saurait à qui il a eu affaire, et vous seriez +perdus. + +--C'est fâcheux, dit froidement Cellamare, car, arrivé à Tolède ou à +Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura réussi. + +--Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine, à son retour à Paris. + +--Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre +Altesse dit de pareilles choses, le dévouement prendra un air d'ambition +qui lui ôtera tout son mérite. J'allais m'offrir pour tenter +l'entreprise, moi que le régent ne connaît pas, mais voilà que j'hésite +maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la +confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier. + +--Comment, chevalier! s'écria la duchesse, vous risqueriez?... + +--Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais +déjà offerte à Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait acceptée. +M'étais-je trompé? + +--Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous êtes un brave +et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru, +et du moment où Valef a prononcé votre nom en me disant que vous étiez +tel que vous êtes, j'ai eu l'idée que tout nous viendrait de vous. +Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous +l'aider, voyons? + +--En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour. + +--Les coffres de Leurs Majestés Catholiques sont à sa disposition, dit +le prince de Cellamare, et il y peut puiser à pleines mains. + +--Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de +Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous +l'êtes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement +de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'étais chargé d'y +conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit être facile. + +--Je m'en charge, dit l'abbé Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson +une feuille toute préparée qu'il n'y aura plus qu'à remplir. + +--Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il +parle bien. + +--C'est lui qui devrait être cardinal, dit la duchesse bien plutôt que +certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous +disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en +serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que +vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent.... + +--Malheureusement, répondit d'Harmental, je ne suis point assez riche +pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arrivé à la +fin d'un millier de pistoles peut-être que j'ai chez moi, il faudra bien +que j'aie recours à vous. + +--À lui, à moi, à nous tous, chevalier, car chacun, en pareille +circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent +comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez +manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre +désintéressement, et il y a des dévouements qui ne s'achètent qu'à prix +d'or. + +Mais enfin, monsieur, avez-vous bien songé dans quelle entreprise vous +vous jetez? Si vous étiez pris! + +--Que Votre Éminence se rassure, répondit dédaigneusement d'Harmental, +j'ai assez à me plaindre de monsieur le régent pour que l'on croie, si +je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma +vengeance est toute personnelle. + +--Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une espèce de +lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez +compter. Avez vous quelqu'un? + +--Je crois que oui, répondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je +fusse prévenu chaque matin de ce que le régent fera chaque soir. +Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police +secrète. + +--Oui, dit le prince embarrassé; j'ai quelques personnes qui me rendent +compte.... + +--C'est justement cela, dit d'Harmental. + +--Mais où logez-vous? demanda le cardinal. + +--Chez moi, monseigneur, répondit d'Harmental, rue Richelieu, n° 74. + +--Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez? + +--Trois ans. + +--Alors vous y êtes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier. +On connaît les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des +visages nouveaux, on s'inquiéterait. + +--Cette fois Votre Éminence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un +autre logement dans quelque quartier perdu et éloigné. + +--Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de +soupçons; je retiendrai votre logement comme s'il était destiné à un +jeune homme de province qui me serait recommandé et qui viendrait +occuper quelque place dans un ministère. + +--Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous êtes +comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir +la bouche qu'il n'en tombât des perles. + +--Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abbé, dit d'Harmental; je +m'en rapporte à vous, et dès aujourd'hui j'annonce chez moi que je +quitte Paris pour un voyage de trois mois. + +--Ainsi donc, tout est arrêté, dit avec joie la duchesse du Maine. Voilà +la première fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et +c'est grâce à vous. Je ne l'oublierai point. + +--Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer +qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue +notre chère duchesse. + +--Vous vous trompez, sénéchal, répondit la duchesse: de pareilles nuits +reposent; il y a longtemps que je n'en ai passé une aussi bonne. + +--Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous +contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre à la porte, à moins +que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-même ou vous en aller à +pied. + +--Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je +crois aux présages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en +tenir où nous en sommes; si vous me conduisez à bon port, cela voudra +dire que nous pouvons aller de l'avant. + +--Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse. + +--Volontiers, répondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous +étions vus, et nous avons mille choses à nous dire. + +--Ne pourrai-je pas prendre congé de ma spirituelle chauve-souris? +demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est à elle que je dois le +bonheur d'avoir offert mes services à Votre Altesse. + +--Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu'à la porte le prince +de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier +d'Harmental qui prétend que vous êtes la plus grande sorcière qu'il ait +vue de sa vie. + +--Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les lèvres, celle qui a laissé +depuis de si charmants mémoires sous le nom de madame de Staël, +croyez-vous à mes prophéties maintenant; monsieur le chevalier? + +--J'y crois, parce que j'espère, répondit le chevalier; mais à cette +heure que je connais la fée qui vous avait envoyée, ce n'est point ce +que vous m'avez prédit pour l'avenir qui m'étonne le plus. Comment +avez-vous pu être si bien instruite du passé et surtout du présent? + +--Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne +le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux +magiciennes, et il aurait peur de nous. + +--N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle +Delaunay, qui vous ait quitté ce matin au bois de Boulogne pour nous +venir dire adieu? + +--Valef! Valef! s'écria d'Harmental. Je comprends maintenant. + +--Allons donc! dit madame du Maine. À la place d'Oedipe, vous auriez été +mangé dix fois par le sphinx. + +--Mais les mathématiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit +d'Harmental. + +--Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se mêlant de la conversation, +que nous ne l'appelons ici que notre savante, à l'exception de Chaulieu +cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par +licence et par manière poétique? + +--Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons lâchée l'autre jour +après Duvernoy, notre médecin, et elle l'a battu sur l'anatomie! + +--Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental +pour l'emmener, le brave homme dans son désappointement, a-t-il prétendu +que c'était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain. + +--Voilà, dit l'abbé Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui +se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en +douter. + +Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris congé de la duchesse du Maine, +se retirèrent en riant, suivis de l'abbé Brigaud, qui comptait sur eux +pour ne pas s'en retourner à pied. + +--Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac, +qui était resté le dernier avec Malezieux, Votre Éminence trouve-t-elle +toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer? + +--Madame, répondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on pût rire +quand on jouait sa tête, je vous retournerai la question quand nous +serons tous à la Bastille. + +Et il s'en alla à son tour avec le bon chancelier, déplorant sa mauvaise +fortune qui le poussait dans une si téméraire entreprise. + +La duchesse du Maine le regarda s'éloigner avec une expression de mépris +qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut +seule avec mademoiselle Delaunay. + +--Ma chère Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, éteignons notre lanterne, +car je crois que nous avons enfin trouvé un homme! + + + + +Chapitre 7 + + +Lorsque d'Harmental se réveilla, il crut avoir fait un songe. Les +événements s'étaient, depuis trente-six heures, succédé avec une telle +rapidité qu'il avait été emporté comme par un tourbillon sans savoir où +il allait. Maintenant seulement, il se retrouvait en face de lui-même et +pouvait réfléchir au passé et à l'avenir. + +Nous sommes d'une époque où chacun a plus ou moins conspiré. Nous savons +donc par nous-mêmes comment, en pareil cas, les choses se passent. Après +un engagement pris dans un moment d'exaltation quelconque, le premier +sentiment qu'on éprouve, en jetant un coup d'oeil sur la position +nouvelle qu'on a prise, est un sentiment de regret d'avoir été si avant; +puis, peu à peu on se familiarise avec l'idée des périls que l'on court; +l'imagination, toujours si complaisante, les écarte de la vue pour +présenter à leur place les ambitions qui peuvent se réaliser. Bientôt +l'orgueil s'en mêle; on comprend qu'on est devenu tout à coup une +puissance occulte dans cet État où, la veille, on n'était rien encore; +on passe dédaigneusement près de ceux qui vivent de la vie commune; on +marche la tête plus haute, l'oeil plus fier; on se berce dans ses +espérances, on s'endort dans les nuages, et l'on s'éveille un matin +vainqueur ou vaincu, porté sur les pavois du peuple, ou brisé par les +rouages de cette machine qu'on appelle le gouvernement. + +Il en fut ainsi de d'Harmental. L'âge dans lequel il vivait avait encore +pour horizon la Ligue et touchait presque à la Fronde; une génération +d'hommes s'était écoulée à peine depuis que le canon de la Bastille +avait soutenu la rébellion du grand Condé. Pendant cette génération, +Louis XIV avait rempli la scène, il est vrai, de son omnipotente +volonté; mais Louis XIV n'était plus, et les petits-fils croyaient +qu'avec le même théâtre et les mêmes machines, ils pouvaient jouer le +même jeu qu'avaient joué leurs pères. + +En effet, comme nous l'avons dit, après quelques instants de réflexion, +d'Harmental revit les choses sous le même aspect qu'il les avait vues la +veille; et se félicita d'avoir pris, comme il l'avait fait du premier +coup, la première place au milieu d'aussi hauts personnages que +l'étaient les Montmorency et les Polignac. Sa famille, par cela même +qu'elle avait toujours vécu en province lui avait transmis beaucoup de +cette aventureuse chevalerie si à la mode sous Louis XIII, et que +Richelieu n'avait pu détruire entièrement sur les échafauds ni Louis XIV +éteindre dans les antichambres. Il y avait quelque chose de romanesque à +se ranger, jeune homme sous les bannières d'une femme, surtout lorsque +cette femme était la petite-fille du grand Condé. Et puis, on tient si +peu à la vie à vingt-six ans, qu'on la risque à chaque instant pour des +choses bien autrement futiles qu'une entreprise du genre de celle dont +d'Harmental était devenu le principal chef. + +Aussi résolut-il de ne point perdre de temps à se mettre en mesure de +tenir les promesses qu'il avait faites. Il ne se dissimulait pas qu'à +compter de cette heure, il ne s'appartenait plus à lui-même, et que les +yeux de tous les conjurés, depuis ceux de Philippe V jusqu'à ceux de +l'abbé Brigaud, étaient fixés sur lui. Des intérêts suprêmes venaient se +rattacher à sa volonté, et de son plus ou moins de courage, de son plus +ou moins de prudence, allaient dépendre les destins de deux royaumes et +la politique du monde. + +En effet, à cette heure, le régent était la clef de voûte de l'édifice +européen, et la France, qui n'avait point encore de contrepoids dans le +Nord, commençait à prendre, sinon par les armes, du moins par la +diplomatie, cette influence qu'elle n'a malheureusement pas toujours +conservée depuis. Placée, comme elle l'était, au centre du triangle +formé par les trois grandes puissances, les yeux fixés sur l'Allemagne, +un bras étendu vers l'Angleterre et l'autre vers l'Espagne, prête à se +tourner en amie ou en ennemie vers celui de ces trois États qui ne la +traiterait pas selon sa dignité, elle avait pris, depuis dix-huit mois +que le duc d'Orléans était arrivé aux affaires, une attitude de force +calme qu'elle n'avait jamais eue, même sous Louis XIV. + +Cela tenait à la division d'intérêts qu'avaient amenée l'usurpation de +Guillaume d'Orange et l'avènement de Philippe V au trône. Fidèle à sa +vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refusé sa +fille, Louis XIV avait constamment appuyé les prétentions de Jacques II, +celles du chevalier de Saint-Georges. Fidèle à son pacte de famille avec +Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et +d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par +cette double guerre qui lui avait coûté tant d'or et de sang, il en +avait été réduit à cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de +honte. + +Mais à la mort du vieux roi tout avait changé, et le régent avait adopté +une marche non seulement nouvelle, mais opposée. Le traité d'Utrecht +n'était qu'une trêve, laquelle était rompue du moment où la politique de +l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des intérêts communs +avec la politique française. En conséquence, le régent avait tout +d'abord tendu la main à George Ier et le traité de la triple alliance +avait été signé à La Haye, le 4 février 1717, par l'abbé Dubois au nom +de la France, par le général Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le +pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'était un grand pas de fait +dans la pacification de l'Europe, mais ce n'était pas un pas définitif. +Les intérêts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en +suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi +d'Espagne, et Philippe V, de son côté, n'avait pas voulu renoncer à ses +droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le traité +d'Utrecht, en dédommagement du trône de Philippe II, avait cédées à +l'empereur. + +Dès lors, le régent n'avait plus qu'une seule pensée. Celle d'amener, +par des négociations amicales, Charles VI à reconnaître Philippe V comme +roi d'Espagne, et à contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe +V à abandonner ses prétentions sur les provinces transférées à +l'empereur. + +C'était dans ce but qu'au moment même où nous avons commencé ce récit, +Dubois était à Londres, poursuivant le traité de la quadruple alliance +avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye. + +Or, ce traité de la quadruple alliance, en réunissant en un seul +faisceau les intérêts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et +de l'Empire, neutralisait toute prétention de quelque autre État que ce +fût qui ne serait pas approuvée par les quatre puissances. Aussi +était-ce là tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plutôt le +cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il eût une femme et +un prie-Dieu, il ne s'occupait guère de ce qui se passait hors de sa +chambre et de sa chapelle. + +Mais il n'en était point ainsi d'Alberoni. C'était une de ces fortunes +étranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un étonnement +toujours nouveau, pousser autour des trônes; c'était un de ces caprices +du destin que le hasard élève et brise, comme ces trombes gigantesques +que l'on voit s'avancer sur l'Océan menaçant de tout anéantir, et qu'un +caillou lancé par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur; +c'était une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de +combler les vallées, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a détaché +un flocon de neige du sommet des montagnes. + +Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des grands effets +produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu'à nous. + +L'amour d'Hélène amena la guerre de Troie et changea la face de la +Grèce. Le viol de Lucrèce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insulté +conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en +Espagne. Une mauvaise plaisanterie écrite par un jeune fat sur la chaire +d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'évasion de Dearbnorgil +avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donné à +Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il était déjà embarqué pour +se rendre en Amérique eut pour résultat l'exécution de Charles Ier et la +chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une +fenêtre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau répandu +sur la robe de _mistress_ Marsham priva le duc de Marlborough de son +commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe +faillit être mise à feu et à sang parce que M. de Vendôme avait reçu +l'évêque de Parme assis sur sa chaise percée. + +Ce fut la source de la fortune d'Alberoni. + +Alberoni était né sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit +sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un +petit collet. Il était d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme +l'entendit rire un matin de si bon coeur, que le pauvre duc, qui ne +riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'égayait ainsi, et le +fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque; +le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il était bon +de rire quelquefois, l'attacha à sa personne. Peu à peu, et tout en +s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de +l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas être incapable +d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, très mortifié de +l'accueil qu'il avait reçu du généralissime de l'armée française, le +pauvre évêque de Parme, dont, en effet, on sait l'étrange réception. La +susceptibilité de cet envoyé pouvait compromettre les graves intérêts +que Son Altesse avait à débattre avec la France; Son Altesse jugea +qu'Alberoni était justement l'homme qu'il lui fallait pour n'être +humilié de rien, et envoya l'abbé achever la négociation que l'évêque +avait laissée interrompue. + +Monsieur de Vendôme, qui ne s'était point gêné pour un évêque, ne se +gêna point pour un abbé, et il reçut le second ambassadeur de Son +Altesse comme il avait reçu le premier; mais, au lieu de suivre +l'exemple de son prédécesseur, Alberoni tira de la situation même où se +trouvait monsieur de Vendôme de si bouffonnes plaisanteries et de si +singulières louanges, que, séance tenante, l'affaire fut terminée, et +qu'il revint auprès du duc avec toutes choses arrangées à son souhait. + +Ce fut une raison pour que le duc l'employât à une seconde affaire. +Cette fois, monsieur de Vendôme allait se mettre à table. Alberoni, au +lieu de lui parler d'affaires, lui demanda la permission de lui faire +goûter deux plats de sa façon, descendit à la cuisine et remonta une +soupe au fromage d'une main et un macaroni de l'autre. Monsieur de +Vendôme trouva la soupe si bonne qu'il voulut qu'Alberoni en mangeât +avec lui, à sa table. Au dessert Alberoni entama son affaire, et, +profitant de la disposition où le dîner avait mis monsieur de Vendôme, +il l'enleva à la pointe de sa fourchette. Son Altesse était émerveillée; +les plus grands génies qu'elle avait eus auprès d'elle n'en avaient +jamais fait autant. + +Alberoni s'était bien gardé de donner sa recette au cuisinier. Aussi, +cette fois, ce fut monsieur de Vendôme qui fit demander au duc de Parme +s'il n'avait rien à traiter avec lui. Son Altesse n'eut pas de peine à +trouver un troisième motif d'ambassade, et envoya de nouveau Alberoni. +Celui-ci trouva moyen de persuader à son souverain que l'endroit où il +lui serait le plus utile était près de monsieur de Vendôme, et à +monsieur de Vendôme, qu'il n'y avait pas moyen de vivre sans soupe au +fromage et sans macaroni. En conséquence, monsieur de Vendôme l'attacha +à son service, lui laissa mettre la main à ses affaires les plus +secrètes, et finit par en faire son premier secrétaire. + +Ce fut alors que monsieur de Vendôme passa en Espagne. Alberoni se mit +en relations avec madame des Ursins, et quand monsieur de Vendôme mourut +en 1712, à Tignaros, elle lui rendit auprès d'elle la position qu'il +avait eue auprès du défunt: c'était monter toujours. Au reste, depuis +son départ, Alberoni ne s'était point arrêté. + +La princesse des Ursins commençait à se faire vieille, crime +irrémissible aux yeux de Philippe V. Elle résolut de chercher, pour +remplacer Marie de Savoie, une jeune femme, par l'intermédiaire de qui +elle pût continuer de régner sur le roi. Alberoni lui proposa la fille +de son ancien maître, la lui représenta comme une enfant sans caractère +et sans volonté, qui ne réclamerait jamais de la royauté autre chose que +le nom. La princesse des Ursins se laissa prendre à cette promesse, le +mariage fut arrêté, et la jeune princesse quitta l'Italie pour +l'Espagne. + +Son premier acte d'autorité fut de faire arrêter la princesse des +Ursins, qui était venue au-devant d'elle en habit de cour, et de la +faire reconduire comme elle était, sans manteau, la poitrine découverte, +par un froid de dix degrés, dans une voiture dont un des gardes avait +cassé la glace avec son coude, à Burgos d'abord, puis en France, où elle +arriva, après avoir été forcée d'emprunter cinquante pistoles à ses +domestiques. Son cocher eut le bras gelé, et on le lui coupa. + +Après sa première entrevue avec Élisabeth Farnèse, le roi d'Espagne +annonça à Alberoni qu'il était premier ministre. + +De ce jour, grâce à la jeune reine, qui lui devait tout, l'ex-sonneur de +cloches avait exercé un empire sans bornes sur Philippe V. + +Or, voici ce que rêvait Alberoni qui, ainsi que nous l'avons dit, avait +toujours empêché Philippe V de reconnaître la paix d'Utrecht. Si la +conjuration réussissait, si d'Harmental parvenait à enlever le duc +d'Orléans et à le conduire dans la citadelle de Tolède ou dans la +forteresse de Saragosse, Alberoni faisait reconnaître monsieur du Maine +pour régent, enlevait la France à la quadruple alliance; jetait le +chevalier de Saint-Georges avec une flotte sur les côtes d'Angleterre, +mettait la Prusse, la Suède et la Russie, avec lesquelles il avait un +traité d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'Empire profitait de +leur lutte pour reprendre Naples et la Sicile, et assurait le +grand-duché de Toscane, prêt à rester sans maître par l'extinction des +Médicis, au second fils du roi d'Espagne; réunissait les Pays-Bas +catholiques à la France, donnait la Sardaigne aux ducs de Savoie, +Commachio au Pape, Mantoue aux Vénitiens; se faisait l'âme de la grande +ligue du Midi contre le Nord, et si Louis XV venait à mourir, couronnait +Philippe V roi de la moitié du monde. + +Ce n'était pas mal calculé, on en conviendra, pour un faiseur de +macaroni. + + + + +Chapitre 8 + + +Toutes ces choses étaient entre les mains d'un jeune homme de vingt-six +ans; il n'était donc point étonnant qu'il se fût quelque peu effrayé +d'abord de la responsabilité qui pesait sur lui. Comme il était au plus +fort de ses réflexions, l'abbé Brigaud entra. Il s'était déjà occupé du +futur logement du chevalier, et lui avait trouvé, n° 5 rue du +Temps-Perdu, entre la rue du Gros-Chenet et la rue Montmartre, une +petite chambre garnie, telle qu'il convenait à un pauvre jeune homme de +province qui venait chercher fortune à Paris. Il lui apportait en outre +deux mille pistoles de la part du prince de Cellamare. D'Harmental +voulait les refuser, car il lui semblait que de ce moment il n'agirait +plus selon sa conscience ou par dévouement, et qu'il se mettrait aux +gages d'un parti; mais l'abbé Brigaud lui fit comprendre que, dans une +pareille entreprise, il y avait des susceptibilités à vaincre et des +complices à payer, et que d'ailleurs, si l'affaire réussissait, il lui +faudrait partir à l'instant même pour l'Espagne et s'ouvrir peut-être le +chemin à force d'or. + +Brigaud emporta un costume complet du chevalier pour lui acheter des +habits à sa taille, et simples comme il convenait qu'en portât un jeune +homme qui postulait une place de commis dans un ministère. C'était un +homme précieux que l'abbé Brigaud. + +D'Harmental passa le reste de la journée à faire les préparatifs de son +prétendu voyage, ne laissa point, en cas d'événements fâcheux, une seule +lettre qui pût compromettre un ami; puis, lorsque la nuit fut venue, il +s'achemina vers la rue Saint-Honoré, où, grâce à la Normande, il +espérait avoir des nouvelles du capitaine Roquefinette. + +En effet, du moment où on lui avait parlé d'un lieutenant pour son +entreprise, il avait aussitôt pensé à cet homme que le hasard lui avait +fait rencontrer, et qui lui avait donné, en lui servant de second, une +preuve de son insoucieux courage. Il n'avait eu besoin que de jeter un +coup d'oeil sur lui pour reconnaître un de ces aventuriers, reste des +condottieri du moyen âge, toujours prêts à vendre leur sang à quiconque +en offre un bon prix, que la paix pousse sur le pavé, et qui alors +mettent leur épée, devenue inutile à l'État, au service des individus. +Un tel homme devait avoir de ces relations sombres et mystérieuses avec +quelques-uns de ces individus sans nom comme il s'en trouve toujours à +la base des conspirations; machines que l'on fait agir sans qu'elles +sachent elles-mêmes ni quel est le ressort qui les met en jeu; ni quel +est le résultat qu'elles produisent, qui, soit que les choses échouent, +soit qu'elles réussissent, se dispersent au bruit qu'elles font en +éclatant au-dessus de leur tête, et qu'on est tout étonné de voir +disparaître dans les bas-fonds de la populace, comme ces fantômes qui +s'abîment, après la pièce, à travers les trappes d'un théâtre bien +machiné. + +Le capitaine Roquefinette était donc indispensable aux projets du +chevalier, et comme on devient superstitieux en devenant conspirateur, +d'Harmental commençait à croire que c'était Dieu lui-même qui le lui +avait amené par la main. + +Le chevalier sans être une pratique, était une connaissance de la +Fillon. C'était du bon ton, à cette époque, d'aller quelquefois au moins +se griser chez cette femme quand on n'y allait pas pour autre chose. +Aussi, d'Harmental n'était-il pour elle ni son fils, nom qu'elle donnait +familièrement aux habitués, ni son compère, nom qu'elle réservait à +l'abbé Dubois; c'était tout simplement monsieur le chevalier, marque de +considération qui aurait fort humilié la plupart des jeunes gens de +l'époque. La Fillon fut donc assez étonnée lorsque d'Harmental après +l'avoir fait appeler, lui demanda s'il ne pourrait point parler à celle +de ses pensionnaires qui était connue sous le nom de la Normande. + +--Ô mon Dieu! monsieur le chevalier, lui dit-elle, je suis vraiment +désolée qu'une chose comme cela arrive à vous, que j'aurais voulu +attacher à la maison, mais la Normande est justement retenue jusqu'à +demain soir. + +--Peste! dit le chevalier, quelle rage! + +--Oh! ce n'est pas une rage, reprit la Fillon, c'est un caprice d'un +vieil ami à qui je suis toute dévouée. + +--Quand il a de l'argent, bien entendu. + +--Eh bien! voilà ce qui vous trompe. Je lui fais crédit jusqu'à une +certaine somme. Que voulez-vous, c'est une faiblesse, mais il faut bien +être reconnaissante. C'est lui qui m'a lancée dans le monde, car, telle +que vous me voyez, monsieur le chevalier, moi qui ai eu ce qu'il y a de +mieux à Paris; à commencer par monsieur le régent, je suis fille d'un +pauvre porteur de chaise. Oh! je ne suis pas comme la plupart de vos +belles duchesses qui renient leur origine, et comme les trois quarts de +vos ducs et pairs qui se font fabriquer des généalogies. Non, ce que je +suis, je le dois à mon mérite, et j'en suis fière. + +--Alors, dit le chevalier, qui avait peu de curiosité, dans la situation +d'esprit où il se trouvait, pour l'histoire de la Fillon, si +intéressante qu'elle fût, vous dites que la Normande sera ici demain +soir? + +--Elle y est, monsieur le chevalier, elle y est; seulement, comme je +vous le dis, elle est à faire des folies avec mon vieux reître de +capitaine. + +--Dites donc, ma chère présidente (c'était le nom qu'on donnait +quelquefois à la Fillon, depuis certain quiproquo qu'elle avait eu avec +une présidente qui avait l'avantage de porter le même nom qu'elle), +est-ce que par hasard votre capitaine serait mon capitaine? + +--Comment se nomme le vôtre? + +--Le capitaine Roquefinette. + +--C'est lui-même! + +--Il est ici? + +--En personne. + +--Eh bien! c'est à lui justement que j'ai affaire, et je ne demandais la +Normande que pour avoir l'adresse du capitaine. + +--Alors, tout va bien, répondit la présidente. + +--Ayez donc la bonté de le faire demander. + +--Oh! il ne descendra pas, quand ce serait le régent lui-même qui aurait +à lui parler. Si vous voulez le voir, il faut monter. + +--Et où cela? + +--À la chambre n° 2, celle où vous avez soupé l'autre soir avec le +baron de Valef. Oh! quand il a de l'argent, rien n'est trop bon pour +lui. C'est un homme qui n'est que capitaine, mais qui a un coeur de roi. + +--De mieux en mieux! dit d'Harmental en montant l'escalier sans que le +souvenir de la mésaventure qui lui était arrivée dans cette chambre eût +le pouvoir de détourner sa pensée de la nouvelle direction qu'elle avait +prise; un coeur de roi, ma chère présidente! c'est justement ce qu'il me +faut. + +Quand d'Harmental n'aurait pas connu la chambre en question, il n'aurait +pas pu se tromper, car, arrivé sur le premier palier, il entendit la +voix du brave capitaine qui lui eût servi de guide. + +--Allons, mes petits amours, disait-il, le troisième et dernier couplet, +et de l'ensemble à la reprise. Puis il entonna d'une magnifique voix de +basse: + + _Grand saint Roch, notre unique bien,_ + _Écoutez un peuple chrétien_ + _Accablé de malheurs, menacé de la peste;_ + _Nous ne craindrons rien de funeste._ + _Venez nous secourir, soyez notre soutien._ + _Détournez de sur nous la colère céleste._ + _Mais n'amenez pas votre chien,_ + _Nous n'avons pas de pain de reste._ + _Quatre ou cinq voix de femmes reprirent en choeur:_ + _Mais n'amenez pas votre chien,_ + _Nous n'avons pas de pain de reste._ + +--C'est mieux, dit le capitaine, c'est mieux; passons maintenant à la +bataille de Malplaquet. + +--Oh! nenni, dit une voix. Votre bataille, j'en ai assez! + +--Comment, tu as assez de ma bataille! une bataille où je me suis trouvé +en personne, morbleu! + +--Oh! ça m'est bien égal! j'aime mieux une romance que toutes vos +méchantes chansons de guerre, pleines de jurons qui offensent le bon +Dieu! + +Et elle se mit à chanter. + + _Linval aimait Arsène..._ + _Il ne put l'oublier._ + +--Silence! dit le capitaine. Est-ce que je ne suis plus le maître ici? +Tant que j'aurai de l'argent, je yeux qu'on m'amuse à ma manière. Quand +je n'aurai plus le sou, ce sera autre chose: vous me chanterez vos +guenilles de complaintes, et je n'aurai plus rien à dire. + +Il paraît que les convives du capitaine trouvèrent qu'il n'était pas de +la dignité de leur sexe de souscrire aveuglément à une pareille +prétention, car il se fit une telle rumeur que d'Harmental jugea qu'il +était temps de mettre le holà; en conséquence, il frappa à la porte. + +--Tournez la bobinette, dit le capitaine, et la chevillette cherra. + +En effet, contre toute probabilité la clef était restée à la serrure. +D'Harmental suivit donc de point en point l'instruction qui lui était +donnée dans la langue du Petit Chaperon rouge, et ayant ouvert la porte, +il se trouva en face du capitaine, couché sur le tapis, devant les +restes d'un copieux dîner, appuyé sur des coussins, une camisole de +femme sur les épaules, une grande pipe à la bouche et une nappe roulée +autour de sa tête en guise de turban. Trois ou quatre filles étaient +autour de lui. Sur un fauteuil était déposé son habit, auquel on +remarquait un ruban nouveau, son chapeau qui avait un galon neuf, et +Colichemarde, cette fameuse épée qui avait inspiré à Ravanne sa +facétieuse comparaison avec la maîtresse-broche de madame sa mère. + +--Comment! c'est vous, chevalier! s'écria le capitaine. + +Vous me trouvez comme monsieur de Bonneval, dans mon sérail et au milieu +de mes odalisques. Vous ne connaissez pas monsieur de Bonneval, +mesdemoiselles? C'est un pacha à trois queues de mes amis, qui, comme +moi, ne pouvait pas souffrir les romances, mais qui entendait, un peu +bien le maniement de la vie. Dieu me garde une fin comme la sienne! +c'est tout ce que je lui demande. + +--Oui, c'est moi, capitaine, dit d'Harmental, ne pouvant s'empêcher de +rire du groupe grotesque qu'il avait sous les yeux. Je vois que vous ne +m'aviez pas donné une fausse adresse, et je vous félicite de votre +véracité. + +--Soyez le bienvenu, chevalier, dit le capitaine. Mesdemoiselles, je +vous prie de servir monsieur exactement, comme, vous me traitez en +toutes choses, et de lui chanter les chansons qu'il voudra. + +Asseyez-vous donc, chevalier, et mangez et buvez, comme si vous étiez +chez vous, attendu que c'est votre cheval que nous buvons et mangeons. +Il y est déjà passé plus d'à moitié, pauvre animal! mais les restes en +sont bons. + +--Merci, capitaine. Je viens de dîner moi-même, et je n'ai qu'un mot à +vous dire, si vous le permettez. + +--Non, pardieu! je ne le permets pas, dit le capitaine; à moins que ce +ne soit encore pour une rencontre. Oh! cela passe avant tout! Si c'est +pour une rencontre, à la bonne heure! La Normande, allonge-moi ma +brette! + +--Non, capitaine, c'est pour affaire. + +--Si c'est pour affaire, votre serviteur de tout mon coeur, chevalier! +Je suis plus tyran que le tyran de Thèbes ou de Corinthe, Archias, +Pélopidas, Léonidas, je ne sais plus quel Olibrius en as qui renvoyait +les affaires au lendemain. Moi, j'ai de l'argent jusqu'à demain soir. +Donc, après-demain matin les affaires sérieuses. + +--Mais; du moins, après-demain, capitaine, dit d'Harmental, je puis +compter sur vous, n'est-ce pas? + +--À la vie, à la mort, chevalier! + +--Je crois aussi que l'ajournement est plus prudent. + +--Prudentissime, dit le capitaine. Athénaïs, rallume-moi ma pipe. + +--À après-demain donc. + +--À après-demain. Mais où vous retrouverai-je? + +--Promenez-vous de dix à onze heures du matin dans la rue du +Temps-Perdu, regardez de temps en temps en l'air; on vous appellera de +quelque part. + +--C'est dit, chevalier, de dix à onze heures du matin. Pardon, si je ne +vous reconduis pas, mais ce n'est pas l'habitude des Turcs. + +Le chevalier fit un signe de la main qu'il le dispensait de cette +formalité, et, ayant fermé la porte derrière lui commença de descendre +l'escalier. Il n'en était pas à la quatrième marche, qu'il entendit le +capitaine, fidèle à ses premières idées, entonner à tue-tête cette +fameuse chanson des dragons de Malplaquet qui fit peut-être couler +autant de sang en duel qu'il y en avait eu de répandu sur le champ de +bataille. + + + + +Chapitre 9 + + +Le lendemain, l'abbé Brigaud arriva chez le chevalier à la même heure +que la veille. C'était un homme d'une exactitude parfaite. Il apportait +trois choses fort utiles au chevalier: des habits, un passeport, et le +rapport de la police du prince de Cellamare sur ce que devait faire +monsieur le Régent dans la présente journée du 24 mars 1718. + +Les habits étaient simples, comme il convient à un cadet de bonne +bourgeoisie qui vient chercher fortune à Paris. Le chevalier les essaya, +et, grâce à sa bonne mine, il se trouva que, tout simples qu'ils +étaient, ils lui allaient à ravir. L'abbé Brigaud secoua la tête: il +aurait mieux aimé que le chevalier eût moins belle tournure; mais +c'était un malheur irréparable, et il lui fallut s'en consoler. + +Le passeport était au nom _del senior_ Diégo, intendant de la noble +maison d'Oropesa, lequel avait mission de ramener en Espagne une espèce +de maniaque, bâtard de la susdite maison, dont la folie était de se +croire régent de France. Cette précaution allait, comme on le voit, +au-devant, de toutes les réclamations que le duc d'Orléans aurait pu +faire du fond de sa voiture. Et comme le passeport était fort en règle, +du reste, signé du prince de Cellamare et visé par messire Voyer +d'Argenson, il n'y avait aucun motif pour que le régent, une fois dans +le carrosse, ne fît pas bonne route jusqu'à Pampelune, où tout serait +dit. La signature surtout de messire Voyer d'Argenson était imitée avec +une vérité qui faisait le plus grand honneur aux calligraphes du prince +de Cellamare. Quant au rapport, c'était un chef-d'oeuvre de clarté et de +ponctualisme. Nous le reproduisons textuellement afin de donner à la +fois une idée de la façon de vivre du prince et de la manière dont était +faite la police de l'ambassadeur d'Espagne. Ce rapport était daté de +deux heures de la nuit. + +«Aujourd'hui, le régent se lèvera tard: il y a eu souper dans les petits +appartements. Madame d'Averne y assistait pour la première fois, en +remplacement de madame de Parabère. Les autres femmes étaient la +duchesse de Falaris et Saleri, dames d'honneur de Madame. Les hommes +étaient le marquis de Broglie, le comte de Nocé, le marquis de Canillac, +le duc de Brancas, et le chevalier de Simiane. Quant au marquis de +Lafare et à monsieur de Fargy, ils étaient retenus dans leur lit par une +indisposition dont on ignore la cause. + +À midi le conseil aura lieu. Le régent doit y communiquer au duc du +Maine, au prince de Conti, au duc de Saint-Simon, au duc de Guiche, +etc., le projet de traité de la quadruple alliance, que lui a envoyé +l'abbé Dubois, en annonçant son retour pour dans trois ou quatre jours. + +Le reste de la journée est donné tout entier à la paternité. Avant-hier, +monsieur le régent a marié une fille qu'il avait eue de la Desmarets, et +qui avait été élevée chez les religieuses de Saint-Denis. Elle dîne avec +son mari au Palais-Royal, et après le dîner, monsieur le régent la +conduit à l'Opéra, dans la loge de madame Charlotte de Bavière. La +Desmarets, qui n'a pas vu sa fille depuis six ans, est prévenue que, si +elle veut la voir, elle peut venir au théâtre. + +Monsieur le régent, malgré son caprice pour madame d'Averne, fait +toujours la cour à la marquise de Sabran. La marquise se pique encore de +fidélité, non pas à son mari, mais au duc de Richelieu. Pour avancer ses +affaires, monsieur le régent a nommé hier monsieur de Sabran son maître +d'hôtel.» + +--J'espère que voilà de la besogne bien faite, dit l'abbé Brigaud, +lorsque le chevalier eut achevé ce rapport. + +--Ma foi! oui, mon cher abbé, répondit d'Harmental; mais si le régent ne +nous donne pas dans l'avenir de meilleures occasions d'exécuter notre +entreprise, il ne me sera pas facile de le conduire en Espagne. + +--Patience! patience! dit Brigaud; il y a temps pour tout. Le régent +nous offrirait une occasion aujourd'hui que vous ne seriez probablement +pas en mesure d'en profiter. + +--Non. Vous avez raison. + +--Alors, vous voyez que ce que Dieu fait est bien fait: Dieu nous laisse +la journée d'aujourd'hui, profitons-en pour déménager. + +Le déménagement n'était ni long ni difficile. D'Harmental prit son +trésor, quelques livres, le paquet qui contenait sa garde-robe, monta en +voiture, se fit conduire chez l'abbé, renvoya sa voiture en disant qu'il +allait le soir à la campagne, et serait absent dix ou douze jours, et +qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui; puis, ayant changé ses habits +élégants contre ceux qui convenaient au rôle qu'il allait jouer, il +alla, conduit par l'abbé Brigaud, prendre possession de son nouveau +logement. + +C'était une chambre, ou plutôt une mansarde, avec un cabinet, située au +quatrième, rue du Temps-Perdu, n° 5, laquelle est aujourd'hui la rue +Saint-Joseph. La propriétaire de la maison était une connaissance de +l'abbé Brigaud; aussi, grâce à sa recommandation, avait-on fait pour le +jeune provincial quelques frais extraordinaires. Il y trouva des rideaux +d'une blancheur parfaite, du linge d'une finesse extrême, une apparence +de bibliothèque toute garnie, de sorte qu'il vit du premier coup d'oeil +que, s'il n'était pas aussi bien que dans son appartement de la rue +Richelieu, il serait au moins d'une façon tolérable. + +Madame Denis, c'était le nom de l'amie de l'abbé Brigaud, attendait son +futur locataire pour lui faire elle-même les honneurs de sa chambre; +elle lui en vanta tous les agréments, lui assura que, n'était la dureté +des temps, il ne l'aurait pas eue pour le double; lui certifia que sa +maison était une des mieux famées du quartier, lui promit que le bruit +ne le dérangerait pas de son travail, attendu que la rue étant trop +étroite pour que deux voitures y passassent de front, il était très rare +que les cochers s'y hasardassent; toutes choses auxquelles le chevalier +répondit d'une façon si modeste, qu'en redescendant au premier étage, +qu'elle habitait, madame Denis recommanda au concierge et à sa femme les +plus grands égards pour son nouveau commensal. + +Ce jeune homme, quoiqu'il pût certainement lutter de bonne mine avec les +plus fiers seigneurs de la cour lui paraissait bien loin d'avoir, +surtout à l'égard des femmes, les manières lestes et hardies que les +muguets de l'époque croyaient qu'il était de bon ton d'affecter. Il est +vrai que l'abbé Brigaud, au nom de la famille de son pupille, avait payé +un trimestre d'avance. + +Un instant après, l'abbé descendit à son tour chez madame Denis, qu'il +acheva d'édifier sur le compte de son jeune protégé, qui, dit-il, ne +recevrait absolument personne autre que lui et un vieil ami de son père. +Ce dernier, malgré des façons un peu brusques qu'il avait prises dans +les camps, était un seigneur très recommandable. D'Harmental avait cru +devoir user de cette précaution pour que l'apparition du capitaine +n'effarouchât point trop la bonne madame Denis dans le cas où, par +hasard, elle viendrait à le rencontrer. + +Resté seul, le chevalier, qui avait déjà fait l'inventaire de sa +chambre, résolut, pour se distraire, de faire celui du voisinage; il +ouvrit sa croisée et commença l'inspection de tous les objets que la vue +pouvait embrasser. + +Il put se convaincre tout d'abord de la vérité de l'observation que +madame Denis avait faite relativement à la rue. À peine avait-elle dix +ou douze pieds de large, et, du point élevé d'où les regards du +chevalier plongeaient, elle lui paraissait plus étroite encore; ce peu +de largeur, qui pour tout autre locataire eût sans doute été un défaut, +lui parut au contraire une qualité, car il calcula aussitôt que dans le +cas où il serait poursuivi, à l'aide d'une planche posée sur sa fenêtre +et sur la fenêtre percée vis-à-vis, il pouvait passer de l'autre côté de +la rue. Il était donc important d'établir, à tout événement, avec les +locataires de la maison en face des relations de bon voisinage. + +Malheureusement chez le voisin ou chez la voisine on paraissait peu +disposé à la sociabilité; non seulement la fenêtre était hermétiquement +fermée, comme le comportait l'époque de l'année dans laquelle on se +trouvait, mais encore les rideaux de mousseline qui pendaient derrière +les vitres étaient si exactement tirés qu'ils ne présentaient pas la +plus petite ouverture par laquelle le regard pût pénétrer. Une seconde +fenêtre, qui paraissait appartenir à la même chambre, était close avec +une égale précision. + +Plus favorisée que celle de madame Denis, la maison en face de la sienne +avait un cinquième étage, ou plutôt une terrasse. Une dernière chambre +mansardée, et qui était située juste au-dessus de la fenêtre si +exactement fermée, donnait sur cette terrasse. C'était, selon toutes +probabilités, la résidence d'un agronome distingué car il était parvenu, +à force de patience, de temps et de travail à transformer cette terrasse +en un jardin qui contenait, dans douze ou quinze pieds carrés, un jet +d'eau, une grotte et un berceau. Il est vrai que le jet d'eau n'allait +qu'à l'aide d'un réservoir supérieur, alimenté l'hiver par l'eau du +ciel, et l'été par celle que le propriétaire y versait lui-même; il est +vrai également que la grotte, toute garnie de coquillages et surmontée +d'une petite forteresse en bois, paraissait destinée dans quelque cas +que ce fût, à abriter, non pas un être humain, mais purement et +simplement un individu de la race canine; il est vrai enfin que le +berceau, entièrement dépouillé, par l'âpreté de l'hiver, du feuillage +qui en faisait le charme principal, ressemblait pour le moment à une +immense cage à poulets. + +D'Harmental admira l'active industrie du bourgeois de Paris, qui +parvient à se créer une campagne sur le bord de sa fenêtre, sur le coin +d'un toit, et jusque dans le sillon de sa gouttière. Il murmura le +fameux vers de Virgile. _Ô fortunatos nimium!_ et puis la brise étant +assez froide, comme il n'apercevait qu'une suite assez monotone de +toits, de cheminées et de girouettes, il referma sa croisée, mit bas son +habit, s'enveloppa d'une robe qui avait le défaut d'être un peu trop +confortable pour la situation présente de son maître, s'assit dans un +assez bon fauteuil, allongea ses pieds sur ses chenets, étendit la main +vers un volume de l'abbé de Chaulieu, et se mit, pour se distraire, à +lire les vers adressés à mademoiselle Delaunay, dont lui avait parlé le +marquis de Pompadour, et qui acquéraient pour lui un nouvel intérêt +depuis qu'il en connaissait l'histoire. + +Le résultat de cette lecture fut que le chevalier, tout en souriant de +l'amour octogénaire du bon abbé, s'aperçut que, plus malheureux que lui +peut-être, il avait le coeur parfaitement vide. Sa jeunesse, son +courage, son élégance, son esprit fier et aventureux, lui avaient valu +force belles fortunes; mais dans tout cela il n'avait jamais rendu que +ce qu'on lui offrait, c'est-à-dire des liaisons éphémères. Un instant il +avait cru aimer madame d'Averne, et être aimé d'elle; mais de la part de +la belle inconstante, cette grande passion n'avait pas tenu contre une +corbeille de fleurs et de pierreries, et contre la vanité de plaire au +régent. Avant que cette infidélité ne fût faite, le chevalier avait cru +qu'il serait au désespoir de cette infidélité: elle avait eu lieu, il en +avait la preuve; il s'était battu, parce qu'à cette époque on se battait +à propos de tout, ce qui tenait probablement à ce que le duel fût +sévèrement défendu; puis enfin il s'était aperçu du peu de place que +tenait dans son coeur le grand amour auquel cependant il avait cru +livrer son coeur tout entier. Il est vrai que les événements advenus +depuis trois ou quatre jours avaient nécessairement entraîné son esprit +vers d'autres pensées, mais le chevalier ne se dissimulait pas qu'il +n'en eût point été ainsi s'il avait été réellement amoureux. Un grand +désespoir ne lui eût guère permis d'aller chercher une distraction au +bal masqué, et s'il n'était point allé au bal masqué, aucun des +événements qui s'étaient succédé d'une manière si rapide et si +inattendue n'aurait eu son développement, n'ayant pas eu son point de +départ. Le résultat de tout cela fut que le chevalier resta convaincu +qu'il était parfaitement incapable d'une grande passion, et qu'il était +seulement destiné à se rendre coupable envers les femmes d'une foule de +ces charmantes scélératesses qui mettaient à cette époque un jeune +seigneur à la mode. En conséquence, il se leva, fit dans sa chambre +trois tours d'un air conquérant, poussa un profond soupir en pensant à +quelle époque éloignée étaient probablement remis ces beaux projets, et +revint à pas lents de sa glace à son fauteuil. + +Pendant le trajet, il s'aperçut que la fenêtre en face de la sienne, une +heure auparavant si hermétiquement fermée, était enfin toute grande +ouverte. Il s'arrêta par un mouvement machinal, écarta son rideau, et +plongea les yeux dans l'appartement qu'on livrait ainsi à son +investigation. + +C'était une chambre, selon toute apparence, occupée par une femme. Près +de la croisée, sur laquelle une charmante petite levrette blanche et +café au lait appuyait, en regardant curieusement dans la rue, ses deux +pattes fines et élégantes, était un métier à broder. Au fond, en face de +la fenêtre, un clavecin tout ouvert se reposait entre deux harmonies. +Quelques pastels, encadrés dans des cadres de bois noir relevé d'un +petit filet d'or, étaient appendus aux murs recouverts d'un papier +perse, et des rideaux d'indienne du même dessin que le papier +retombaient derrière ces autres rideaux de mousseline si scrupuleusement +appliqués aux carreaux. Par la seconde fenêtre entrebâillée, on +apercevait les rideaux d'une alcôve qui probablement renfermait un lit. +Le reste du mobilier était parfaitement simple, mais d'une harmonie +charmante, qui était due évidemment, non pas à la fortune, mais au goût +de la modeste habitante de ce petit réduit. Une vieille femme balayait, +époussetait et rangeait, profitant de l'absence de la maîtresse du logis +pour faire cette besogne de ménage; car on ne voyait qu'elle dans la +chambre, et cependant il était clair que ce n'était pas elle qui +l'habitait. + +Tout à coup la physionomie de la levrette, dont les grands yeux avaient +erré jusque-là de tous côtés avec l'insouciance aristocratique +particulière à cet animal, parut s'animer; elle pencha la tête dans la +rue, puis, avec une légèreté et une adresse miraculeuses, elle sauta sur +le rebord de la fenêtre et s'assit en dressant les oreilles et en levant +une de ses pattes de devant. Le chevalier comprit alors à ces signes que +la locataire de la petite chambre s'approchait; il ouvrit aussitôt sa +croisée. Malheureusement, il était déjà trop tard, la rue était +solitaire. Au même moment la levrette sauta de la fenêtre dans +l'appartement, et courut à la porte. D'Harmental en augura que la jeune +dame montait l'escalier, et, pour la voir plus à son aise, il se rejeta +en arrière et se cacha au moyen de son rideau; mais la vieille femme +vint à la fenêtre et la referma. Le chevalier ne s'attendait pas à ce +dénouement, aussi en fut-il d'abord tout désappointé; il referma sa +fenêtre à son tour, et revint étendre ses pieds sur ses chenets. + +La chose n'était pas fort distrayante, et ce fut alors que le chevalier, +si répandu et si occupé habituellement de toutes ces petites choses de +société qui deviennent le fond de la vie pour un homme du monde, sentit +dans quel isolement il allait se trouver pour peu que sa retraite se +prolongeât. Il se souvint qu'autrefois aussi il avait joué du clavecin +et dessiné, et il lui sembla que, s'il avait la moindre épinette et +quelques pastels, il prendrait le temps en patience. Il sonna le +concierge et lui demanda où l'on pourrait se procurer ces objets. Le +concierge répondit que tout surcroît de meubles était naturellement au +compte du locataire, et que s'il voulait un clavecin il lui faudrait le +louer; que, quant aux pastels, on en trouvait chez le papetier dont la +boutique faisait le coin de la rue de Cléry et de la rue du Gros-Chenet. + +D'Harmental donna un double louis au concierge, et lui signifia que dans +une demi-heure il désirait avoir une épinette, et tout ce qu'il lui +fallait pour dessiner. Le double louis était un argument dont il avait +senti plus d'une fois l'efficacité. Cependant, se reprochant de l'avoir +employé cette fois avec une légèreté qui donnait un démenti à sa +position apparente, il rappela le concierge et lui dit qu'il entendait +bien, pour son double louis, avoir non seulement papier et pastel, mais +encore la location du clavecin payée pour un mois. Le concierge répondit +qu'à la rigueur, et parce qu'il marchanderait comme pour lui-même, la +chose était possible, mais que bien certainement il lui faudrait payer +le transport. D'Harmental y consentit. Une demi heure après, il était en +possession des objets demandés, tant Paris était déjà une ville +merveilleuse pour tout enchanteur qui avait une baguette d'or. + +Le concierge, en redescendant, dit à sa femme que si le jeune homme du +quatrième ne regardait pas de plus près à son argent, il pourrait bien +ruiner sa famille; et il lui montra deux écus de six francs qu'il avait +économisés sur le double louis de leur locataire. La femme prit les deux +écus des mains de son mari, en l'appelant ivrogne, et elle les serra +dans un sac de peau caché sous un amas de vieilles nippes, en déplorant +le malheur des pères et mères qui se saignent pour de pareils +garnements. + +Ce fut l'oraison funèbre du double louis du chevalier + + + + +Chapitre 10 + + +Pendant ce temps, D'Harmental s'était assis devant son épinette, et +tapait dessus de son mieux; le marchand y avait mis une sorte de +conscience et lui avait envoyé un instrument à peu près d'accord, de +sorte que le chevalier s'aperçut qu'il faisait merveille, et commença à +croire qu'il était né avec le génie de la musique, et qu'il ne lui avait +manqué jusqu'alors qu'une circonstance comme celle où il se trouvait +pour que ce génie se développât. Sans doute il y avait quelque chose de +vrai au fond de tout cela, car au milieu d'une trille des plus +éblouissantes, il vit, de l'autre coté de la rue, cinq petits doigts qui +soulevaient délicatement le rideau pour reconnaître d'où venait cette +harmonie inaccoutumée. Malheureusement, à la vue de ces petits doigts, +le chevalier oublia sa musique, se retourna vivement sur son tabouret +dans l'espérance d'apercevoir une figure derrière la main. Cette +manoeuvre, mal calculée le perdit. La maîtresse de la petite chambre +surprise en flagrant délit de curiosité, laissa retomber le rideau. +D'Harmental, blessé de cette pruderie, s'en alla fermer sa fenêtre, et +pendant, tout le reste de la journée il bouda sa voisine. + +La soirée se passa à dessiner, à lire et à jouer du clavecin. Le +chevalier n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de minutes dans une +heure, et tant d'heures dans un jour. À dix heures du soir, il sonna le +concierge afin de lui donner ses ordres pour le lendemain. Mais le +concierge ne répondit pas: il était couché depuis longtemps. Madame +Denis avait dit vrai: sa maison était une maison tranquille. D'Harmental +apprit alors qu'il y avait des gens qui se mettaient au lit au moment où +il avait l'habitude de monter en voiture pour commencer ses visites. +Cela lui donna fort à penser sur les moeurs étranges de cette classe +infortunée de la société qui, ne connaissait ni l'Opéra ni les petits +soupers, et qui dormait la nuit et veillait le jour. Il pensa qu'il +fallait venir dans la rue du Temps-Perdu pour voir de pareilles choses, +et il se promit bien d'en égayer ses amis quand il pourrait leur +raconter cette singularité. + +Cependant une chose lui fit plaisir, c'est que sa voisine veillait comme +lui: cela indiquait en elle un esprit supérieur à celui des vulgaires +habitants de la rue du Temps-Perdu. D'Harmental croyait encore que l'on +ne veillait que parce qu'on n'avait pas envie de dormir ou parce que +l'on avait envie de s'amuser. Il oubliait ceux qui veillent parce qu'ils +ne peuvent pas faire autrement. + +À minuit, la lumière s'éteignit dans la chambre en face, et d'Harmental +à son tour se décida à se coucher. + +Le lendemain, à huit heures, l'abbé Brigaud était chez lui; il présenta +à Harmental le second rapport de la police secrète du prince de +Cellamare. + +Celui-ci était conçu en ces termes: + +«Trois heures du matin. + +Vu la conduite régulière qu'il a menée hier, M. le régent a donné +l'ordre qu'on le réveillât à neuf heures. + +Il recevra quelques personnes désignées à son lever. + +De dix heures à midi, il y aura audience publique. + +De midi à une heure, M. le régent travaillera à ses espionnages avec La +Vrillière et Leblanc. + +De une heure à deux, il ouvrira les lettres avec Torcy. + +À deux heures et demie, il passera au conseil de régence et fera visite +au roi. + +À trois heures, il se rendra au jeu de courte paume de la rue de Seine, +pour soutenir avec Brancas et Canillac un défi contre le duc de +Richelieu, le marquis de Broglie et le comte de Gacé. + +À six heures, il ira souper au Luxembourg chez madame la duchesse de +Berry; et il y passera la soirée. + +De là, il reviendra, sans gardes, au Palais-Royal, à moins que la +duchesse de Berry ne lui donne une escorte des siens.» + +--Peste! sans gardes, mon cher abbé. Que pensez-vous de cela? dit +d'Harmental tout en se mettant à sa toilette. Est-ce que l'eau ne vous +en vient pas à la bouche? + +--Sans gardes, oui, répondit l'abbé; mais avec des coureurs, mais avec +des piqueurs, mais avec un cocher, tous gens, qui se battent très peu, +il est vrai, mais qui crient très haut. Oh! patience, patience, mon +jeune ami! Vous êtes donc bien pressé d'être grand d'Espagne? + +--Non, mon cher abbé; mais, je suis pressé de ne pas vivre dans une +mansarde où tout me manque et où je suis obligé de faire ma toilette +tout seul, comme vous voyez. Vous croyez donc que ce n'est rien que de +se coucher à dix heures le soir et de s'habiller sans valet de chambre +le matin? + +--Oui, mais, vous avez de la musique, reprit l'abbé. + +--Ah! en effet, dit d'Harmental. L'abbé, ouvrez donc ma fenêtre, je vous +prie, que l'on voie que je reçois, bonne compagnie. Cela me fera honneur +auprès de mes voisins. + +--Tiens, tiens, tiens! dit l'abbé en faisant ce dont le priait le +chevalier; mais ce n'est pas mal du tout, cela. + +--Comment! pas mal, reprit à son tour d'Harmental, mais c'est très bien +au contraire: c'est de l'Armide, par dieu! Le diable m'emporte si je +croyais trouver cela au quatrième étage, et rue du Temps-Perdu! + +--Chevalier, je vous prédis une chose, dit l'abbé: c'est que, pour peu +que la chanteuse soit jeune et jolie, nous aurons dans huit jours autant +de peine à vous faire sortir d'ici que nous en avons maintenant à vous y +faire rester. + +--Mon cher abbé, répondit d'Harmental en secouant la tête, si votre +police était aussi bien faite que celle du prince de Cellamare, vous +sauriez que je suis guéri de l'amour pour longtemps; et la preuve, la +voici: ne croyez pas que je passe mes journées à soupirer, je vous +prierai donc, en descendant, de m'envoyer quelque chose comme un pâté et +une douzaine de bouteilles d'excellents vins. Je m'en rapporte à vous: +je sais que vous êtes connaisseur; d'ailleurs, envoyées par vous, elles +témoigneront d'une attention de tuteur; achetées par moi, elles +témoigneraient d'une débauche de pupille, et j'ai ma réputation +provinciale à garder à l'endroit de madame Denis. + +--C'est juste; je ne vous demande pas pourquoi faire; je m'en rapporte à +vous. + +--Et vous avez raison, mon cher abbé; c'est pour le bien de la cause. + +--Dans une heure, le pâté et le vin seront ici. + +--Quand vous reverrai-je? + +--Demain probablement. + +--Ainsi donc, à demain. + +--Vous me renvoyez? + +--J'attends quelqu'un. + +--Toujours pour la bonne cause? + +--Je vous en réponds. Allez, et que Dieu vous garde! + +--Restez, et que le diable ne vous tente pas! Souvenez-vous que c'est la +femme qui nous a fait chasser tous autant que nous sommes du paradis +terrestre. Défiez-vous de la femme! + +--Amen! dit le chevalier en faisant, de la main un dernier signe à +l'abbé Brigaud. + +En effet, comme l'avait remarqué le bon abbé, d'Harmental avait hâte +qu'il fût parti. Son grand amour pour la musique, qu'il avait découvert +de la veille seulement, avait fait de tels progrès qu'il était désireux +de n'être distrait en rien de ce qu'il venait d'entendre. Autant que le +permettait cette maudite fenêtre toujours fermée, ce qui parvenait au +chevalier, tant de l'instrument que de la voix, révélait dans sa voisine +une excellente musicienne: le doigté était savant, la voix était douce +quoique étendue, et avait, dans les cordes hautes, de ces vibrations +profondes qui répondent au coeur. Aussi, après un passage très difficile +et parfaitement exécuté, d'Harmental ne put-il s'empêcher de battre des +mains et de crier bravo. Par, malheur encore, ce triomphe auquel dans sa +solitude, elle n'était point habituée, au lieu d'encourager la +musicienne, l'intimida sans doute, à un tel point que, clavecin et voix, +tout s'arrêta à l'instant même et que le silence succéda immédiatement à +la mélodie pour laquelle le chevalier avait si imprudemment manifesté +son enthousiasme. + +En échange, il vit s'ouvrir la porte de la chambre au-dessus, qui, comme +nous l'avons dit, donnait sur la terrasse. Il en sortit d'abord, une +main étendue qui visiblement interrogeait le temps. La réponse du temps +fut rassurante, selon toute vraisemblance, car la main fut presque +aussitôt suivie d'une tête coiffée d'un petit bonnet d'indienne serré +sur le front par un ruban de soie gorge de pigeon, et la tête à son tour +ne précéda que de quelques instants un avant-corps, couvert d'une espèce +de robe de chambre en façon de camisole et de la même étoffe que le +bonnet. Cela ne permettait point encore au chevalier de reconnaître bien +précisément à quel sexe appartenait l'individu qui semblait avoir tant +de peine à se hasarder à l'air du matin. Enfin une espèce de rayon de +soleil ayant glissé entre deux nuages, encouragea, à ce qu'il paraît, le +timide locataire de la terrasse, qui se détermina à sortir tout à fait. +D'Harmental reconnut alors, à sa culotte courte de velours noir et à ses +bas chinés, que le personnage qui venait d'entrer en scène était du sexe +masculin. + +C'était l'horticulteur dont nous avons parlé. + +Le mauvais temps des jours précédents l'avait sans doute privé de sa +promenade matinale, et l'avait empêché de donner à son jardin ses soins +accoutumés, car il commença à le parcourir avec une inquiétude visible +d'y trouver quelque accident produit par le vent et par la pluie; mais +après une visite minutieuse du jet d'eau, de la grotte et du berceau, +qui étaient les trois principaux ornements, l'excellente figure de +l'horticulteur s'éclaira d'un rayon de joie comme le temps venait de +faire d'un rayon de soleil. Il s'était aperçu non seulement que toute +chose était à sa place, mais encore que son réservoir était plein à +déborder. Il crut donc pouvoir se donner le plaisir de faire jouer ses +eaux, prodigalité qu'ordinairement, à l'instar du roi Louis XIV, il ne +se permettait que le dimanche. Il tourna un robinet, et la gerbe +hebdomadaire s'éleva majestueusement à la hauteur de quatre ou cinq +pieds. + +Le bonhomme en eut une joie si grande qu'il se mit à chanter le refrain +d'une vieille chanson pastorale avec laquelle d'Harmental avait été +bercé, et que tout en répétant: + + _Laissez-moi aller,_ + _Laissez-moi jouer,_ + _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette,_ + +Il courut à sa fenêtre et appela deux fois à haute voix: + +--Bathilde! Bathilde! + +Le chevalier comprit alors qu'il y avait une communication +architecturale entre la chambre du cinquième et celle du quatrième, et +une relation quelconque entre l'horticulteur et la musicienne. Or, comme +il pensa que, vu la modestie dont elle venait de lui donner une preuve, +la musicienne, s'il restait à sa fenêtre, pourrait bien ne pas monter +sur la terrasse, il referma sa croisée d'un air d'insouciance parfaite, +tout en ayant soin de se ménager derrière le rideau une petite ouverture +par laquelle il pouvait tout voir sans être vu. + +Ce qu'il avait prévu arriva. Au bout d'un instant, une charmante tête de +jeune fille parut dans l'encadrement de la fenêtre; mais comme sans +doute le terrain sur lequel s'était hasardé avec tant de courage celui +qui l'avait appelée était trop humide, elle ne voulut point aller plus +loin. La petite levrette non moins craintive que sa maîtresse, resta +près d'elle, ses pattes blanches posées sur le rebord de la fenêtre, et +secouant la tête en signe de négation à toutes les instances qui lui +furent faites pour l'attirer plus loin que sa maîtresse ne voulait +aller. + +Cependant il s'établit un dialogue de quelques minutes entre le bonhomme +et la jeune fille. D'Harmental eut donc le loisir de l'examiner avec +d'autant moins de distraction que sa fenêtre étant fermée lui permettait +de voir sans entendre. + +Elle paraissait arrivée à cet âge délicieux de la vie où la femme, +passant de l'enfance à la jeunesse, sent tout fleurir dans son coeur et +sur son visage, sentiment, grâce et beauté. Au premier coup d'oeil, on +voyait qu'elle n'avait pas moins de seize ans, mais pas plus de +dix-huit. Il existait en elle un singulier mélange de deux races: elle +avait les cheveux blonds, le teint mat et le col ondoyant d'une +Anglaise, avec les yeux noirs, les lèvres de corail et les dents de +perles d'une Espagnole. Comme elle ne mettait ni blanc ni rouge, et +comme à cette époque la poudre commençait à peine à être de mode, et +d'ailleurs était réservée aux têtes aristocratiques, son teint éclatait +de sa propre fraîcheur, et rien ne ternissait la délicieuse nuance de sa +chevelure. Le chevalier resta comme en extase. En effet, il n'avait vu +dans sa vie que deux genres de femmes: les grosses et rondes paysannes +du Nivernais, avec leurs gros pieds, leurs grosses mains, leurs jupons +courts et leurs chapeaux en cor de chasse, et les femmes de +l'aristocratie parisienne, belles sans doute, mais de cette beauté +étiolée par les veilles, par le plaisir, par cette transposition de la +vie qui les fait ce que seraient des fleurs qui ne verraient du soleil +que quelques rares rayons, et à qui l'air vivifiant du matin et du soir +n'arriverait qu'à travers les vitres d'une serre chaude. Il ne +connaissait donc pas ce type bourgeois, ce type intermédiaire, si on +peut le dire, entre la haute société et la population des campagnes, qui +a toute l'élégance de l'une et toute la fraîche santé de l'autre. Aussi, +comme nous l'avons dit, resta-t-il cloué à sa place, et longtemps après +que la jeune fille était rentrée, avait-il les yeux encore fixés sur la +fenêtre où était apparue cette délicieuse vision. + +Le bruit de sa porte qui s'ouvrait le tira de son extase: c'étaient le +pâté et le vin de l'abbé Brigaud qui faisaient leur entrée solennelle +dans la mansarde du chevalier. La vue de ces provisions lui rappela +qu'il avait pour le moment autre chose à faire que de se livrer à la vie +contemplative, et qu'il avait donné, pour affaire d'une bien grande +importance, rendez-vous au capitaine Roquefinette. En conséquence, il +tira sa montre, et il s'aperçut qu'il était dix heures, du matin. +C'était, on s'en souvient, l'heure convenue. Il donna congé au porteur +des comestibles aussitôt qu'il les eut déposés sur la table, se chargea +lui-même du reste du service, afin de n'avoir pas besoin d'immiscer le +concierge dans ses petites affaires, et, ouvrant de nouveau sa fenêtre, +il se mit à guetter l'apparition du capitaine Roquefinette. + + + + +Chapitre 11 + + +Il était à peine à son observatoire qu'il aperçut le digne capitaine qui +débouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la +hanche, et avec l'allure martiale et décidée d'un homme qui, comme le +philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau, +thermomètre auquel ses familiers pouvaient reconnaître l'état secret des +finances de son maître, et qui dans les jours de fortune était posé +aussi carrément sur sa tête qu'une pyramide l'est sur sa base, son +chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frappé +le baron de Valef, et grâce à laquelle une de ses trois cornes touchait +presque l'épaule droite, tandis que la corne parallèle aurait pu donner +à Franklin quarante ans plus tôt, si Franklin eût rencontré le +capitaine, la première idée du paratonnerre. Arrivé au tiers de la rue, +il leva la tête, ainsi que la chose était convenue, et juste au-dessus +de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui était +attendu échangèrent un signe, et le capitaine, ayant calculé ses +distances avec un coup d'oeil tout stratégique, et reconnu la porte qui +devait correspondre à la fenêtre, franchit le seuil de la paisible +maison de madame Denis avec le même air de familiarité que si c'était +celui d'une taverne. Le chevalier, de son côté, referma sa croisée et +tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. Était-ce pour +n'être point vu avec le capitaine par sa belle voisine? + +Était-ce pour que le capitaine ne la vît pas elle-même? + +Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le +bruit de son épée, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les +barres de l'escalier. Arrivé au troisième, comme la lumière qui venait +d'en bas n'était alimentée par aucun autre jour, le capitaine se trouva +fort embarrassé, ne sachant pas s'il devait s'arrêter ou passer outre. +Aussi, après avoir toussé de la façon la plus significative, voyant que +cet appel était resté incompris de celui qu'il cherchait: + +--Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait +venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je +sois guidé par la lumière du ciel ou par le son de votre voix. +Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Thésée dans le +Labyrinthe. + +Et le capitaine se mit à chanter lui-même à tue-tête: + + _Belle Ariane, je vous prie,_ + _Prêtez-moi votre peloton,_ + _Tonton, tonton, tontaine tonton._ + +Le chevalier courut à la porte et l'ouvrit. + +--À la bonne heure, dit le capitaine, qui commençait à apparaître dans +la demi-teinte. C'est que l'échelle de votre pigeonnier est noire en +diable. Mais enfin me voilà, fidèle à la consigne, solide au poste, +exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient à la Samaritaine juste au +moment où je passais sur le pont Neuf. + +--Oui, vous êtes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en +tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes +voisins ne fassent point attention à vous. + +--En ce cas, je suis muet comme une tanche, répondit le capitaine. Au +surplus, ajouta-t-il en montrant le pâté et les bouteilles qui +couvraient la table, vous avez deviné, le véritable moyen de me fermer +la bouche. + +Le chevalier poussa la porte derrière le capitaine et mit le verrou. + +--Ah! ah! Du mystère? Tant mieux! je suis pour les mystères, moi. Il y a +presque toujours quelque chose à gagner avec les gens qui commencent par +vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser +qu'à votre serviteur, continua le capitaine en revenant à son langage +mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du +silence. + +Ainsi ne vous gênez pas. + +--C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai +des choses assez importantes à vous dire pour réclamer d'avance votre +discrétion. + +--Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une leçon au +petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'oeil manier l'épée en amateur, +et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service +qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval +qui valait cent louis, et j'aime les gens généreux. Donc, puisque vous +êtes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le vôtre? + +--Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre. + +--Parlez et je vous écoute, répondit le capitaine en prenant son air le +plus grave. + +--Vous m'écouterez mieux assis, mon cher hôte; mettons-nous à table et +déjeunons. + +--Vous prêchez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine +en détachant son épée et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de +sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a +pas moyen d'être d'un autre avis que vous. Me voilà; commandez la +manoeuvre, et je l'exécute. + + + +--Goûtez ce vin pendant que j'attaque le pâté. + +--C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi +séparément, puis nous nous réunirons pour exterminer ce qui en restera. + +Et, joignant l'application à la théorie, le capitaine saisit au collet +la première bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'étant versé +une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilité qu'on eût pu +croire que la nature l'avait doué d'un mode de déglutition tout +particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice, à peine le vin +fut-il bu qu'il s'aperçut que la liqueur qu'il venait d'entonner si +cavalièrement méritait un degré d'attention fort supérieur à celui qu'il +lui avait accordé. + +--Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une +lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais +donc là? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'était de la +piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se +versant un second verre de la même bouteille en secouant la tête, +Roquefinette, mon ami, tu commences à te faire vieux. Il y a dix ans, à +la première goutte qui aurait touché ton palais, tu aurais su à qui tu +avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour +connaître la valeur des choses. À votre santé, chevalier! + +Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son +second verre, se reprenant à trois fois pour le vider, et clignant des +yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini: + +--C'est de l'Ermitage de 1702, l'année de la bataille de Friedlingen! Si +votre fournisseur en a beaucoup comme celui-là, et s'il fait crédit, +donnez moi son adresse: je lui promets une fière pratique! + +--Capitaine, répondit le chevalier en faisant glisser une énorme tranche +de pâté sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur +fait crédit, mais encore à mes amis il le donne pour rien. + +--Oh! l'honnête homme! s'écria le capitaine avec un ton pénétré. Et, +après un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel +aurait pu le croire absorbé par l'appréciation du pâté comme il l'avait +été un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur +la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau +et sa fourchette. + +--Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin +pour réussir, à ce qu'il paraît, que ce pauvre capitaine Roquefinette +nous donne un coup de main? + +--Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en +tressaillant malgré lui. + +--Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade à deviner! Un homme qui +donne des chevaux de cent louis, qui boit à son ordinaire du vin à une +pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps +Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas? + +--Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le +discret: vous pourriez bien avoir deviné juste. Est-ce qu'une +conspiration vous effraie? continua-t-il en versant à boire à son hôte. + +--Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au +monde qui effrayait le capitaine Roquefinette? + +--Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous connaître, à la +première vue, aux premières paroles échangées, j'ai jeté les yeux sur +vous pour vous offrir d'être mon second. + +--Ah! c'est-à-dire que si vous êtes pendu à une potence de vingt pieds, +je serai pendu à une potence de dix; voilà tout. + +--Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau à boire, +si l'on commençait, comme vous le faites, par envisager les choses sous +leur mauvais côté on n'entreprendrait jamais rien. + +--Parce que j'ai parlé de potence? répondit le capitaine. Mais cela ne +prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des +mille manières de sortir de la vie, et certainement une des moins +désagréables. On voit bien que vous n'avez jamais regardé la chose en +face, pour en faire le dégoûté. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous +aurons le cou coupé, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou +à monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face +d'Harmental. C'était un beau jeune homme comme vous, de votre âge à peu +près. Il avait conspiré, comme vous voulez le faire, mais la chose +manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel +échafaud noir; on lui permit de se tourner du côté de la fenêtre où +était sa maîtresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise; +mais le bourreau était un maladroit habitué à pendre et non pas à +décapiter; de sorte qu'il fut obligé de s'y reprendre à trois fois pour +lui trancher la tête; et encore n'en vint-il à bout qu'à l'aide d'un +couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien +le cou qu'il parvint enfin à le détacher.... + +Allons, vous êtes un brave! continua le capitaine en voyant que le +chevalier avait écouté sans sourciller les détails de cette horrible +exécution. Touchez là, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous? +Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le +duc d'Orléans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever +l'autre oeil au borgne? Me voilà. + +Rien de tout cela, capitaine; et, s'il plaît à Dieu, il n'y aura pas de +sang répandu. + +--De quoi s'agit-il donc alors? + +--Avez-vous jamais entendu parler de l'enlèvement du secrétaire du duc +de Mantoue? + +--De Matthioli? + +--Oui. + +--Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer +comme on le conduisait à Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et +monsieur de Villebois qui ont fait le coup; à telles enseignes, qu'ils +ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes. + +--C'était assez médiocrement payé, dit avec dédain d'Harmental. + +--Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli +denier. + +--Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez chargé de la chose? + +--Je m'en serais chargé, répondit le capitaine. + +--Mais si, au lieu d'enlever le secrétaire, on vous eût proposé +d'enlever le duc? + +--Alors, c'eût été plus cher. + +--Mais vous eussiez accepté de même? + +--Pourquoi pas? J'aurais demandé le double, voilà tout. + +--Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous eût dit: +Capitaine, ce n'est point un danger obscur où je vous jette, enfant +perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, où je mets +comme vous mon nom, mon avenir, ma tête, qu'auriez-vous répondu à cet +homme? + +--Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui +s'agit-il? + +Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine. + +--À la santé du régent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident +jusqu'à la frontière d'Espagne, comme Matthioli est arrivé à Pignerol! + +--Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre à la hauteur +de l'oeil. Puis, après une pause:--Et pourquoi pas? continua-t-il. Le +régent n'est qu'un homme, après tout. Seulement, nous ne serons ni +décapités ni pendus: nous serons roués. À un autre je dirais que c'est +plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me +donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien +résolus. + +--Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous +pouvoir vous y fier? + +--Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! répondit le +capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voilà tout. + +--Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secrétaire et en y +prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne +marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les +en acompte si nous réussissons; si nous échouons, chacun tirera de son +côté. + +--Chevalier, répondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant +dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je +ne vous ferai pas l'injure de compter après vous. Et à quand la chose? + +--Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouvé +le pâté supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me +faire le plaisir de déjeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui, +je vous tiendrai au courant. + +--Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le +moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plutôt venu trois jours de +suite chez vous que la police de ce damné d'Argenson serait à nos +trousses. Heureusement qu'il a affaire à aussi fin que lui, et qu'il y a +longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier, +d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plutôt +ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle +donne d'un côté dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue +Montmartre, je n'ai pas même besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en +détachant son noeud d'épaule, prenez ce ruban. Le jour où il faudra que +je monte, vous l'attacherez à un clou en dehors de la fenêtre. Je saurai +ce que cela veut dire et je monterai. + +--Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et +rajuster son épée, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que +vous a donc fait ce bon vin, que vous appréciiez tant tout à l'heure, et +que vous avez l'air de mépriser maintenant? + +--C'est justement parce que je l'apprécie toujours que je m'en sépare, +et la preuve que je ne le méprise pas, ajouta-t-il en remplissant de +nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu. À votre +santé, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir là de fier vin! Hum! +Et maintenant, fini, c'est fini! Me voilà à l'eau pour jusqu'au +lendemain du jour où j'aurai vu le ruban rouge flotter à la fenêtre. +Tâchez que ce soit le plus tôt possible, attendu que l'eau est un +liquide qui est diablement contraire à ma constitution. + +--Mais pourquoi vous en allez-vous si vite? + +--Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant; +mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et +quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle, +souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire +quelque bêtise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi, +je vais à nos affaires. + +--Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai +pas besoin de vous recommander la discrétion. + +Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur +sa bouche, enfonça son chapeau carrément sur sa tête, souleva l'illustre +Colichemarde, de peur qu'elle fît quelque bruit en battant les +murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il eût +craint que chacun de ses pas eût un écho à l'hôtel d'Argenson. + + + + +Chapitre 12 + + +Le chevalier resta seul, mais cette fois: il y avait dans ce qui venait +de se passer entre lui et le capitaine une assez vaste matière à +réflexion pour qu'il n'eût besoin de recourir dans son ennui ni aux +poésies de l'abbé de Chaulieu, ni à son clavecin, ni à ses pastels. En +effet, jusque-là le chevalier n'était en quelque sorte engagé qu'à demi +dans l'entreprise hasardeuse dont la duchesse du Maine et le prince de +Cellamare lui avaient fait entrevoir l'issue heureuse, et dont le +capitaine, pour éprouver son courage, venait de lui découvrir si +brutalement la sanglante péripétie. Jusque-là, il n'avait été que +l'extrémité d'une chaîne. En rompant d'un côté, il était dégagé. +Maintenant, il était devenu un anneau intermédiaire rivé des deux côtés, +et se rattachant à la fois à ce que la société avait de plus haut et à +ce qu'elle avait de plus bas. Enfin, de cette heure, il ne s'appartenait +plus, et il était comme ce voyageur perdu dans les Alpes qui s'arrête au +milieu d'un chemin inconnu et qui mesure de l'oeil pour la première fois +la montagne qui s'élève au-dessus de sa tête et le gouffre qui s'ouvre à +ses pieds. + +Heureusement, le chevalier avait ce courage calme froid et résolu de +l'homme chez lequel le sang et la bile, ces deux forces contraires, au +lieu de se neutraliser, s'excitent en se combattant. Il s'engageait dans +un danger avec toute la rapidité de l'homme sanguin, et une fois engagé +dans ce danger, il le mesurait avec la résolution de l'homme bilieux. Il +en résultait que le chevalier devait être aussi dangereux dans un duel +que dans une conspiration; car, dans un duel son calme lui permettait de +profiter de la moindre faute de son adversaire, et, dans une +conspiration, son sang-froid lui permettait de renouer, à mesure qu'ils +se seraient brisés, ces fils imperceptibles auxquels tient souvent la +réussite des plus hautes entreprises. Madame du Maine avait donc raison +de dire à mademoiselle Delaunay qu'elle pouvait éteindre sa lanterne et +qu'elle croyait enfin avoir trouvé un homme. + +Mais cet homme était jeune, cet homme avait vingt-six ans, c'est-à-dire +un coeur ouvert encore à toutes les illusions et à toutes les poésies de +cette première partie de l'existence. Enfant, il avait déposé ses +couronnes aux pieds de sa mère; jeune homme, il était venu montrer son +bel uniforme de colonel à sa maîtresse. Enfin, dans toutes les +entreprises de sa vie, une image aimée avait marché devant lui, et il +s'était jeté au milieu du danger avec la certitude que, s'il y +succombait, quelqu'un lui survivrait qui plaindrait son sort, et chez +qui son souvenir du moins resterait vivant. Mais sa mère était morte. La +dernière femme dont il s'était cru aimé l'avait trahi; il se sentait +seul dans le monde, lié seulement d'intérêt avec des gens pour lesquels +il deviendrait un obstacle dès qu'il ne leur serait plus un instrument, +et qui, s'il échouait, loin de pleurer sa mort, ne verraient en elle +qu'une cause de tranquillité. Or, cette situation isolée, qui devrait +être enviée de tout homme dans un danger suprême, est presque toujours, +en pareil cas, si grand est l'égoïsme de notre nature, une cause de +découragement profond. Telle est l'horreur du néant chez l'homme, qu'il +croit se survivre encore par les sentiments qu'il inspire, et qu'il se +console en quelque sorte de quitter la terre en songeant aux regrets qui +accompagneront sa mémoire, et à la piété qui visitera sa tombe. Aussi, +en ce moment, le chevalier eût tout donné pour être aimé par quelque +chose, ne fût-ce que par un chien peut-être. + +Il était plongé au plus triste de ces réflexions, lorsqu'en passant et +repassant devant sa fenêtre, il s'aperçut que celle de sa voisine était +ouverte. Il s'arrêta tout à coup, secoua le front comme pour en faire +tomber les plus sombres de ses pensées; puis, appuyant son coude contre +le mur et posant sa tête dans sa main, il essaya par la vue des objets +extérieurs de donner une autre direction à son esprit. Mais l'homme +n'est pas plus maître de sa veille que de son sommeil, et les rêves +qu'il fait, les yeux ouverts ou fermés, suivent un développement +indépendant de sa volonté, et se rattachent, il ne sait comment ni +pourquoi, à des fils invisibles qui, en vibrant d'une manière +inattendue, révèlent leur existence. Alors les objets les plus opposés +se rapprochent, les pensées les plus incohérentes s'attirent; on a des +lueurs fugitives qui, si elles ne s'éteignaient pas avec la rapidité +d'un éclair, nous découvriraient peut-être l'avenir. On sent qu'il se +passe quelque chose d'étrange en soi; on comprend dès lors que l'on +n'est qu'une sorte de machine mue par une main invisible, et, selon que +l'on est fataliste ou providentiel, on se courbe sous le caprice +inintelligent du hasard ou l'on s'incline devant la mystérieuse volonté +de Dieu. + +Il en fut ainsi de d'Harmental: il avait cherché dans la vue d'objets +étrangers à ses souvenirs et à ses espérances une distraction à sa +situation présente, et il n'y trouva que la continuation de ses pensées. + +La jeune fille qu'il avait aperçue le matin était assise près de la +fenêtre, afin de profiter des derniers rayons du jour; elle travaillait +à quelque chose comme à une broderie. Derrière elle son clavecin était +ouvert, et sur un tabouret posé à ses pieds, sa levrette, endormie de ce +sommeil léger propre aux animaux que la nature a destinés à la garde de +l'homme, se réveillait à chaque bruit qui montait de la rue, dressait +les oreilles, allongeait la tête gracieusement au delà du rebord de la +fenêtre, puis se recouchait en tendant une de ses petites pattes sur les +genoux de sa maîtresse. Tout cela était délicieusement éclairé par une +lueur du soleil couchant qui allait au fond de la chambre faire +ressortir en points lumineux les ornements de cuivre du clavecin et les +filets d'or de l'angle d'un cadre. Le reste était dans la demi teinte. + +Alors il sembla au chevalier, sans doute à cause de la disposition +d'esprit singulière où il était lorsque ce tableau avait frappé sa vue, +il lui sembla que cette jeune fille, au visage calme et suave, entrait +dans sa vie comme un de ces personnages resté jusqu'alors derrière le +rideau, et qui entrent dans une pièce au deuxième acte ou au troisième +pour prendre part à l'action et quelquefois pour en changer le +dénouement. Depuis cet âge où l'on voit encore des anges dans ses rêves, +il n'avait rien rencontré de pareil. La jeune fille ne ressemblait à +aucune des femmes qu'il avait vues jusqu'alors. C'était un mélange de +beauté, de candeur et de simplicité, comme on en trouve quelquefois dans +ces charmantes têtes que Greuze a copiées, non pas dans la nature, mais +qu'il a vues se réfléchir dans le miroir de son imagination. Alors, +oubliant tout, l'humble condition où elle était née, sans doute la rue +où elle se trouvait, la chambre modeste qui lui servait de demeure; ne +voyant dans la femme que la femme même, et lui faisant un coeur selon +son visage, il pensa quel serait le bonheur de l'homme qui ferait battre +le premier ce coeur, qui serait regardé avec amour par ces beaux yeux, +et qui cueillerait sur ces lèvres, si franches et si pures, le mot: je +t'aime! cette fleur de l'âme, dans un premier baiser. + +Telles sont les nuances étranges que les mêmes objets empruntent de la +différence de situation de celui qui les regarde. Huit jours auparavant, +au milieu de son luxe, dans sa vie qu'aucun danger ne menaçait, entre un +déjeuner à la taverne et une chasse à courre, entre un défi de courte +paume chez Farol et une orgie chez la Fillon, si d'Harmental eût +rencontré cette jeune fille, il n'eût vu sans doute en elle qu'une +charmante grisette qu'il eût fait suivre par son valet de chambre, et à +qui le lendemain il eût fait outrageusement offrir un cadeau de +vingt-cinq louis peut-être; mais le d'Harmental d'il y a huit jours +n'existait plus. À la place du beau seigneur, élégant, fou, dissipé, sûr +de la vie, était un jeune homme isolé, marchant dans l'ombre, seul, avec +sa propre force, sans une étoile pour le guider, qui pouvait tout à coup +sentir la terre s'ouvrir sous ses pieds ou le ciel s'abattre sur sa +tête. Celui-là avait besoin d'un appui, si faible qu'il fût, celui-là +avait besoin d'amour, celui-là avait besoin de poésie. Il n'était donc +point étonnant que, cherchant une madone à qui faire sa prière, il +enlevât, dans son imagination, cette belle jeune fille à la sphère +matérielle et prosaïque dans laquelle elle se trouvait, et que, +l'attirant dans sa sphère à lui, il la posât, non point telle qu'elle +était, sans doute, mais telle qu'il eût désiré qu'elle fût, sur le +piédestal vide de ses adorations passées. + +Tout à coup la jeune fille leva la tête, jeta les yeux par hasard en +face d'elle, et aperçut à travers les vitres la figure pensive du +chevalier. Il lui parut évident que ce jeune homme restait là pour elle +et que c'était elle qu'il regardait. Aussi une vive rougeur passa-t-elle +aussitôt sur son visage. Cependant elle fit comme si elle n'avait rien +vu, et elle baissa de nouveau la tête vers sa broderie. Mais au bout +d'un instant elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, puis sans +affectation, sans fausse pruderie, quoique avec un reste d'embarras +cependant, elle revint fermer sa fenêtre. + +D'Harmental restait où il était et comme il était, continuant, malgré la +fermeture de la fenêtre, de s'avancer dans le pays imaginaire où sa +pensée voyageait. Une ou deux fois il lui sembla voir se soulever le +rideau de sa voisine, comme si elle eût voulu savoir si l'indiscret qui +l'avait chassée de sa place était toujours à la sienne. Enfin, quelques +accords savants et rapides se firent entendre; une harmonie douce leur +succéda, et ce fut alors d'Harmental qui ouvrit sa fenêtre à son tour. + +Il ne s'était point trompé; sa voisine était d'une force tout à fait +supérieure: elle exécuta deux ou trois morceaux, mais sans cependant +mêler sa voix au son de l'instrument, et d'Harmental trouvait presque +autant de plaisir à l'entendre qu'il en avait trouvé à la voir. Tout à +coup elle s'arrêta au milieu d'une mesure. D'Harmental supposa, ou +qu'elle l'avait vu à sa fenêtre, ou qu'elle voulait le punir de sa +curiosité, ou qu'il était entré quelqu'un, et que ce quelqu'un l'avait +interrompue; il se retira en arrière, mais de façon à ne point perdre de +vue la fenêtre. Au bout d'un instant, il reconnut que sa dernière +supposition était vraie. Un homme vint à la croisée, souleva le rideau, +colla sa bonne grosse face à une vitre, tandis qu'avec la main il battit +une marche sur une autre vitre. Le chevalier reconnut, quoiqu'une +différence sensible se fût faite dans sa toilette, l'homme au jet d'eau +qu'il avait vu sur la terrasse le matin, et qui, avec un air de si +parfaite familiarité, avait prononcé deux fois le nom de Bathilde. + +Cette apparition plus que prosaïque produisit l'effet qu'elle devait +naturellement produire, c'est-à-dire qu'elle ramena d'Harmental de la +vie imaginaire à la vie réelle. Il avait oublié cet homme, qui faisait +un contraste si parfait et si étrange avec la jeune fille dont il était +nécessairement ou le père, ou l'amant, ou le mari. Or, dans tous ces +cas, que pouvait avoir de commun avec le noble et aristocrate chevalier +la fille, l'épouse ou la maîtresse d'un tel homme? La femme, et c'est un +malheur de sa situation éternellement dépendante, grandit ou s'abaisse +de la grandeur ou de la vulgarité de celui au bras de qui elle marche +appuyée, et, il faut l'avouer, l'horticulteur de la terrasse n'était pas +fait pour maintenir la pauvre Bathilde à la hauteur où le chevalier +l'avait élevée dans ses rêves. + +Aussi se prit-il à rire de sa propre folie et la nuit étant revenue, +comme, depuis la veille au matin, il n'avait pas mis le pied dehors, il +résolut de faire un tour par la ville afin de s'assurer par lui-même de +l'exactitude des rapports du prince de Cellamare. Il s'enveloppa de son +manteau, descendit les quatre étages, et s'achemina vers le Luxembourg, +où la note que lui avait remise le matin l'abbé Brigaud disait que le +régent devait aller souper sans gardes. + +Arrivé en face du palais du Luxembourg, le chevalier ne vit aucun des +signes qui annonçaient que le duc d'Orléans était chez sa fille: il n'y +avait à la porte qu'une sentinelle, tandis que du moment où entrait +monsieur le régent, on avait l'habitude d'en placer une seconde. De +plus, on ne voyait dans la cour ni voiture qui attendît ni coureurs, ni +valets de pied; il était donc évident que monsieur le duc d'Orléans +n'était point encore venu. Le chevalier attendit pour le voir passer, +car, comme le régent ne déjeunait jamais et ne prenait à deux heures de +l'après-midi qu'une tasse de chocolat, il était rare qu'il soupât plus +tard que six heures. Or, cinq heures trois quarts avaient sonné à +Saint-Sulpice au moment où le chevalier tournait le coin de la rue de +Condé et de la rue de Vaugirard. + +Le chevalier attendit une heure et demie rue de Tournon, allant de la +rue du Petit-Lion au palais, sans rien apercevoir de ce qu'il était venu +chercher. À huit heures moins un quart il vit quelque mouvement au +Luxembourg. Une voiture avec des piqueurs à cheval, armés de torches, +vint attendre au pied du perron. Un instant après, trois femmes y +montèrent: il entendit le cocher qui criait aux piqueurs: au +Palais-Royal! Les piqueurs partirent au galop, la voiture les suivit, le +factionnaire présenta les armes, et, si vite que passât devant lui +l'élégant équipage aux armes de France, le chevalier reconnut la +duchesse de Berry, madame de Mouchy, sa dame d'honneur, et madame de +Pons, sa dame d'atours. Il y avait erreur grave dans l'itinéraire envoyé +au chevalier: c'était la fille qui allait chez le père, et non le père +qui allait chez la fille. + +Cependant le chevalier attendit encore, car il pouvait être arrivé au +régent un accident qui l'eût retenu chez lui. Une heure après, la +voiture repassa. La duchesse de Berry riait d'une histoire que lui +racontait Broglie, qu'elle ramenait. Il n'y avait donc aucun accident +grave. C'était la police du prince de Cellamare qui était en faute. + +Le chevalier rentra chez lui vers dix heures, sans avoir été ni +rencontré ni reconnu. Il eut quelque peine à se faire ouvrir, car, selon +les habitudes patriarcales de la maison Denis, le concierge était +couché. Il vint tirer les verrous en grommelant. D'Harmental lui glissa +un petit écu dans la main, en lui disant une fois pour toutes qu'il lui +arriverait quelquefois de rentrer tard; mais que, chaque fois que la +chose arriverait, il y aurait la même gratification pour lui. Sur quoi +le concierge se confondit en remerciements, et lui assura, qu'il était +parfaitement libre de rentrer à l'heure qu'il lui plairait, et même de +ne pas rentrer du tout. + +De retour dans sa chambre, d'Harmental s'aperçut que celle de sa voisine +était éclairée; il posa sa bougie derrière un meuble et s'approcha de sa +fenêtre. De cette façon, autant que les rideaux le permettaient, il +pouvait voir chez elle, tandis qu'on ne pouvait voir chez lui. + +Elle était assise près d'une table, dessinant probablement contre un +carton qu'elle tenait sur ses genoux, car on voyait son profil qui se +détachait en noir sur la lumière placée derrière elle. Au bout d'un +instant, une autre ombre, que le chevalier reconnut pour celle du +bonhomme à la terrasse, passa deux ou trois fois entre la lumière et la +fenêtre. Enfin l'ombre s'approcha de la jeune fille, celle-ci tendit le +front, l'ombre y déposa un baiser, et s'éloigna un bougeoir à la main. +Un instant après, les vitres de la chambre du cinquième étage +s'éclairèrent. Toutes ces petites circonstances parlaient une langue +qu'il était impossible de ne pas comprendre; l'homme à la terrasse +n'était point le mari de Bathilde: c'était tout au plus son père. + +D'Harmental, sans savoir pourquoi se sentit tout joyeux de cette +découverte: il ouvrit, aussi doucement qu'il pût, la fenêtre, et, +accoudé sur la barre qui lui servait d'appui, les yeux fixés sur cette +ombre, il retomba dans cette même rêverie dont l'avait tiré dans la +journée, l'apparition grotesque de son voisin. Au bout d'une heure à peu +près, la jeune fille se leva, déposa carton et crayons sur la table, +s'avança du coté de l'alcôve, s'agenouilla sur une chaise devant la +seconde fenêtre, et fit sa prière. D'Harmental comprit que sa veille +laborieuse était finie; mais, se rappelant la curiosité de la belle +voisine quand pour la première fois il avait de son côté fait de la +musique, il voulut voir s'il aurait le pouvoir de prolonger cette +veille, et se mit à son épinette. Ce qu'il avait prévu arriva: aux +premiers sons qui parvinrent jusqu'à elle, la jeune fille, ignorant que +par la position de la lumière on voyait son ombre à travers les rideaux, +s'approcha de la fenêtre sur la pointe du pied, et, se croyant bien +cachée, elle écouta sans contrainte le mélodieux instrument qui, pareil +à un oiseau du soir, s'éveillait pour chanter au milieu de la nuit. + +Le concert eût peut-être duré bien des heures ainsi, car d'Harmental, +encouragé par le résultat produit, se sentait une verve et une facilité +d'exécution qu'il ne s'était jamais connu. Malheureusement, le locataire +du troisième était sans doute quelque manant, peu amateur de la musique, +car d'Harmental entendit tout à coup, juste au-dessous de ses pieds, le +bruit d'une canne qui frappait le plafond avec une telle violence, que +s'était, à n'en pouvoir douter, un avertissement direct qu'on lui +donnait de remettre à un moment plus convenable sa mélodieuse +occupation. Dans toute autre circonstance, d'Harmental eût envoyé au +diable l'impertinent donneur d'avis; mais il réfléchit qu'un esclandre +qui sentirait son gentilhomme le perdrait de réputation auprès de madame +Denis, et qu'il jouait trop gros jeu à être reconnu pour ne point passer +philosophiquement par-dessus quelques-uns des inconvénients de la +nouvelle position qu'il avait adoptée. En conséquence, au lieu de se +mettre en opposition plus longue avec les règlements nocturnes établis +sans doute entre son hôtesse et ses locataires, il obéit à l'invitation, +oubliant de quelle façon cette invitation lui avait été faite. + +De son côté, dès qu'elle n'entendit plus rien, la jeune fille quitta sa +fenêtre, et comme elle laissa tomber derrière elle les seconds rideaux +d'étoffe perse, elle disparut aux yeux de d'Harmental. Quelque temps +encore cependant il put voir la chambre éclairée; mais bientôt toute +lueur s'éteignit. Quant à la chambre du cinquième étage, depuis plus de +deux heures elle était dans la plus parfaite obscurité. + +D'Harmental se coucha à son tour, tout joyeux de penser qu'il existait +un point de contact si direct entre lui et sa belle voisine. + +Le lendemain, l'abbé Brigaud entra dans sa chambre avec son exactitude +ordinaire. Le chevalier était déjà levé depuis une heure, et s'était +vingt fois approché de sa fenêtre sans avoir pu apercevoir sa voisine, +quoiqu'il fût évident qu'elle s'était levée, même avant lui. En effet, +par les carreaux supérieurs, il avait vu en se réveillant les grands +rideaux remis à leurs patères. Aussi tout disposé qu'il était à faire +tomber son commencement de mauvaise humeur sur quelqu'un: + +--Ah! pardieu! Mon cher abbé, lui dit-il aussitôt que la porte fut +refermée, félicitez de ma part le prince sur sa police: elle est +parfaitement faite, ma foi! + +--Qu'est-ce que vous avez contre elle? demanda l'abbé Brigaud avec le +demi-sourire qui lui était habituel. + +--Ce que j'ai? J'ai que, voulant juger par moi-même, hier, de sa +fidélité, je suis allé m'embusquer rue de Tournon, que j'y suis resté +quatre heures, et que ce n'est pas le régent qui est venu chez sa fille, +mais madame la duchesse de Berry qui a été chez son père. + +--Eh bien! nous savons cela. + +--Ah! vous savez cela? dit d'Harmental. + +--Oui, à telles enseignes qu'elle est sortie à huit heures moins cinq +minutes du Luxembourg, avec madame de Mouchy et madame de Pons, et +qu'elle y est rentrée à neuf heures et demie en ramenant Broglie, qui +est venu prendre à table la place du régent, qu'on avait attendu +inutilement. + +--Et le régent, où est-il, lui? + +--Le régent? + +--Oui. + +--Ceci est une autre histoire; vous allez le savoir. Écoutez et ne +perdez pas un mot, puis nous verrons si vous dites encore que la police +du prince est mal faite. + +--J'écoute. + +--Notre rapport annonçait que le duc-régent, devait hier, à trois heures +aller faire une partie de courte paume rue de Seine? + +--Oui. + +--Il y est allé. Au bout d'une demi-heure il en est sorti, tenant son +mouchoir sur ses yeux; il s'était donné lui-même un coup de raquette sur +le sourcil avec tant de violence qu'il s'était ouvert la peau du front. + +--Ah! voilà donc l'accident? + +--Attendez. Alors le régent, au lieu de rentrer au Palais-Royal, s'est +fait conduire chez madame de Sabran. Vous savez où demeure madame de +Sabran? + +--Elle demeurait rue de Tournon; mais depuis que son mari est maître +d'hôtel du régent, ne demeure-t-elle pas rue des Bons-Enfants, tout près +du Palais Royal? + +--Justement. Or, il paraît que madame de Sabran, qui jusque-là avait +fait de la fidélité à Richelieu, touchée enfin de l'état pitoyable où +elle a vu le pauvre prince, a voulu justifier le proverbe: Malheureux au +jeu, heureux en amour. Le prince, à sept heures et demie, par un petit +mot daté de la salle à manger de madame de Sabran, qui lui donnait à +souper, a annoncé à Broglie qu'il n'irait pas au Luxembourg, et l'a +chargé d'y aller à sa place, et de faire ses excuses à la duchesse de +Berry. + +--Ah! voilà donc l'histoire que racontait Broglie et qui faisait tant +rire ces dames? + +--C'est probable. Maintenant, comprenez-vous? + +--Oui, je comprends que le régent, n'étant pas doué de la puissance +d'ubiquité, ne pouvait pas être à la fois chez madame de Sabran et chez +sa fille. + +--Et vous ne comprenez que cela? + +--Mon cher abbé, vous parlez comme un oracle; expliquez-vous, voyons. + +--Ce soir, je viendrai vous prendre à huit heures, et nous irons faire +un tour rue des Bons-Enfants. Les localités parleront pour moi. + +--Ah! ah! dit d'Harmental, j'y suis.... Si près du Palais-Royal, le +régent ira à pied; l'hôtel qu'habite madame de Sabran a son entrée rue +des Bons-Enfants; après une certaine heure, on ferme le passage du +Palais-Royal, qui donne dans la rue des Bons-Enfants; il est donc obligé +pour rentrer de tourner par la cour des Fontaines ou par la rue +Neuve-des-Bons-Enfants, et alors nous le tenons! Mordieu! l'abbé, vous +êtes un grand homme, et si monsieur le duc du Maine ne vous fait pas +cardinal ou du moins archevêque, il n'y a plus de justice. + +--Je compte bien là-dessus. Maintenant, vous comprenez! il faut vous +tenir prêt. + +--Je le suis. + +--Avez-vous des moyens d'exécution organisés? + +--J'en ai. + +--Alors, vous correspondez avec vos gens? + +--Par un signe. + +--Et ce signe ne peut vous trahir? + +--Impossible. + +--En ce cas, tout va bien. Il ne s'agit plus que de déjeuner, car +j'avais si grande hâte de venir vous dire ces belles nouvelles, que je +suis sorti de chez moi à jeun. + +--Déjeuner, mon cher abbé? vous en parlez bien à votre aise! Je n'ai à +vous offrir que les débris du pâté d'hier, et trois ou quatre bouteilles +de vin qui ont survécu, je crois, à la bataille. + +--Hum! hum! murmura intérieurement l'abbé. Faisons mieux que cela, mon +cher chevalier. + +--À vos ordres. + +--Descendons déjeuner chez notre bonne hôtesse, madame Denis. + +--Que diable voulez-vous que j'aille déjeuner chez elle? est-ce que je +la connais, moi? + +--Ceci me regarde. Je vous présente comme mon pupille. + +--Mais nous ferons un déjeuner détestable. + +--Rassurez-vous: je connais la cuisine. + +--Mais ce sera assommant, ce déjeuner! + +--Mais vous vous ferez une amie d'une femme parfaitement connue dans le +quartier pour ses moeurs excellentes, pour son dévouement au +gouvernement; d'une femme incapable enfin de donner asile à un +conspirateur. Entendez-vous cela? + +--Si c'est pour le bien de la cause, abbé, je me sacrifie. + +--Sans compter que c'est une maison fort agréable, dans laquelle il y a +deux jeunes personnes qui jouent, l'une de la viole d'amour et l'autre +de l'épinette, et un garçon qui est clerc de procureur: une maison enfin +où le dimanche soir vous pourrez descendre pour faire la partie de loto. + +--Allez-vous-en au diable avec votre madame Denis! Ah! pardon, l'abbé, +vous êtes peut-être l'ami de la maison. En ce cas, prenons que je n'ai +rien dit. + +--Je suis son directeur, répondit l'abbé Brigaud d'un air modeste. + +--Alors, mille excuses, mon cher abbé. Mais vous avez raison, au fait: +madame Denis est encore une fort belle femme, parfaitement conservée, +avec des mains superbes et des pieds très mignons. Peste! je me la +rappelle. + +Descendez le premier, je vous suis. + +--Pourquoi pas ensemble? + +--Et ma toilette donc, l'abbé? Vous voulez que je descende devant +mesdemoiselles Denis tout défrisé comme me voilà? Allons donc! on se +doit à sa figure, que diable! D'ailleurs, il est plus convenable que +vous m'annonciez: je n'ai pas les privilèges d'un directeur. + +--Vous avez raison: je descends, je vous annonce et dans dix minutes +vous arrivez en personne, n'est-ce pas? + +--Dans dix minutes. + +--Adieu. + +--Au revoir. + +Le chevalier n'avait dit que la moitié de la vérité: il restait pour +faire sa toilette peut-être, mais aussi dans l'espérance qu'il +apercevrait quelque peu sa belle voisine, à laquelle, il avait rêvé tout +la nuit. Ce désir fut sans résultat: il eut beau rester embusqué +derrière les rideaux de sa fenêtre, celle de la jeune fille aux blonds +cheveux et aux beaux yeux noirs resta hermétiquement voilée. Il est vrai +qu'en échange, il put apercevoir son voisin qui, entrouvrant sa porte +dans la toilette matinale que lui connaissait déjà le chevalier, passa +avec la même précaution que la veille, sa main d'abord, puis sa tête. +Mais cette fois, sa hardiesse n'alla pas plus loin, car il faisait +quelque peu de brouillard, et le brouillard, comme on sait, est +essentiellement contraire à l'organisation du bourgeois de Paris. Aussi +le nôtre toussa-t-il deux fois dans les cordes les plus basses de sa +voix, et, retirant tête et bras, rentra dans sa chambre comme une tortue +dans sa carapace. D'Harmental vit dès lors avec plaisir qu'il pourrait +se dispenser d'acheter un baromètre, et que son voisin lui rendrait le +même service que ces bons capucins de bois qui sortent de leur ermitage +les jours de beau temps, et qui restent au contraire obstinément chez +eux les jours où il tombe de la pluie. + +L'apparition fit son effet ordinaire et réagit sur la pauvre Bathilde. +Chaque fois que d'Harmental apercevait la jeune fille, il y avait en +elle une si suave attraction qu'il ne voyait plus que la femme jeune, +gracieuse, belle, musicienne et peintre, c'est-à-dire la créature la +plus délicieuse et la plus complète qu'il eût jamais rencontrée. En ces +moments-là, pareille à ces fantômes qui passent dans la nuit de nos +rêves portant comme une lampe d'albâtre leur lumière en eux-mêmes, elle +s'éclairait d'un rayon céleste, repoussant tout ce qui l'entourait dans +l'obscurité; mais quand, à son tour l'homme de la terrasse s'offrait aux +regards du chevalier, avec sa figure commune, sa tournure triviale, ce +type indélébile de vulgarité qui s'attache à certains individus, +aussitôt un jeu de bascule étrange s'opérait dans l'esprit du chevalier; +toute poésie disparaissait comme à un coup de sifflet du machiniste, +disparaît un palais de fée; les choses s'illuminaient d'un autre jour, +l'aristocratie native de d'Harmental reprenait le dessus. Bathilde +n'était plus que la fille de cet homme, c'est-à-dire une grisette, voilà +tout; sa beauté, sa grâce, son élégance, ses talents même devenaient un +accident du hasard, une erreur de la nature, quelque chose comme une +rose qui eût fleuri sur un chou. Alors le chevalier haussait dans sa +glace les épaules en face de lui-même, se mettait à rire tout haut, et, +ne comprenant plus d'où lui venait l'impression si vive qu'un instant +auparavant il avait éprouvée, il l'attribuait à la préoccupation de son +esprit, à l'étrangeté de sa situation, à la solitude, à tout enfin, +excepté à sa véritable cause, à la puissance souveraine et irrésistible +de la distinction et de la beauté. + +D'Harmental descendit donc chez son hôtesse dans la disposition d'esprit +la plus favorable pour trouver mesdemoiselles Denis charmantes. + + + + +Chapitre 13 + + +Le chevalier et l'abbé quittèrent la mansarde et descendirent chez leur +hôtesse. Madame Denis n'avait point jugé convenable que deux jeunes +personnes aussi innocentes que l'étaient ses deux filles déjeunassent +avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il était arrivé +à Paris, rentrait déjà à onze heures du soir et jouait du clavecin +jusqu'à deux heures du matin. L'abbé Brigaud avait beau lui affirmer que +cette double infraction aux règlements intérieurs de la police de sa +maison ne devait en rien déprécier auprès d'elle les moeurs de son +pupille, dont il répondait comme de lui-même, tout ce qu'il avait +obtenu, c'est que les demoiselles Denis paraîtraient au dessert. + +Mais le chevalier s'aperçut bientôt que si leur mère leur avait défendu +de se faire voir, elle ne leur avait pas défendu de se faire entendre. À +peine les trois convives furent-ils attablés autour d'un véritable +déjeuner de dévote, composé d'une multitude de petits plats appétissants +à l'oeil et délicieux au goût, que les sons saccadés d'une épinette se +firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'étendue, +mais dont de fréquentes erreurs de tons dénotaient la déplorable +inexpérience. Aux premières notes, madame Denis posa la main sur le bras +de l'abbé; puis, après un instant de silence, pendant lequel elle écouta +avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de +poule au chevalier: + +--Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Athénaïs qui joue du +clavecin, et c'est Émilie qui chante. + +L'abbé Brigaud, tout en faisant signe de la tête qu'il entendait +parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de +d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se présentait de placer un +compliment. + +--Madame, dit aussitôt le chevalier, qui comprit l'appel que l'abbé +faisait à sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car +vous nous offrez non seulement un excellent déjeuner, mais encore un +concert délicieux. + +--Oui, répondit négligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui +s'amusent; elles ne savent pas que vous êtes là, et elles étudient; mais +je vais leur défendre de continuer. + +Madame Denis fit un mouvement pour se lever. + +--Comment donc! madame, s'écria d'Harmental; parce que j'arrive de +province, me croyez-vous donc tout à fait indigne de faire connaissance +avec les talents de la capitale? + +--Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous! +répondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous +êtes musicien. + +Le locataire du troisième m'en a prévenue. + +--En ce cas, madame, il n'a pas dû vous donner une haute idée de mon +mérite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprécier +infiniment le peu que j'en puis avoir. + +--Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru étrange pour faire de +la musique. Mais écoutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant +l'oreille vers la porte: les rôles sont changés; maintenant, mon cher +abbé, c'est notre Athénaïs qui chante et c'est Émilie qui accompagne sa +soeur sur la viole d'amour. + +Il paraît que madame Denis avait un faible pour Athénaïs; au lieu de +parler comme elle l'avait fait pendant que c'était le tour d'Émilie de +chanter, elle écouta d'un bout à l'autre la romance de sa favorite, les +yeux tendrement fixés sur l'abbé Brigaud, qui, sans perdre un coup de +fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tête des +signes d'approbation. Du reste, Athénaïs chantait un peu plus juste que +sa soeur, mais elle rachetait cette qualité par un défaut au moins +équivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarité +effrayante. + +Quant à madame Denis, elle dodelinait la tête à fausse mesure, avec un +air de béatitude qui faisait infiniment plus d'honneur à sa complaisance +maternelle qu'à son intelligence musicale. + +Un duo succéda aux solos. Les demoiselles Denis avaient juré de débiter +tout leur répertoire. D'Harmental chercha à son tour sous la table les +pieds de l'abbé Brigaud pour lui en écraser au moins un; mais il ne +rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que +faisait à tâtons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna +gracieusement de son côté. + +--Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans +expérience, vous exposer ainsi à tous les dangers de la capitale? + +--Oh! mon Dieu, oui, dit l'abbé Brigaud, prenant la parole, de peur que +d'Harmental, entraîné par l'occasion, ne pût résister au plaisir de +répondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis, +le fils d'un ami qui m'a été bien cher (il porta sa serviette à ses +yeux), et qui, je l'espère, fera honneur aux soins que j'ai donnés à son +éducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon +pupille! + +--Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et +la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir à tout. + +--Ah! mais, madame Denis, dit l'abbé Brigaud, si vous me le gâtez ainsi +du premier coup, je ne vous l'amènerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon +enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel, +j'espère que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant à +l'oreille de madame Denis:--Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il +aurait pu rester à Sauvigny et y tenir la première place après le +seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds! + +--C'est justement ce que je compte donner à chacune de mes filles, +répondit madame Denis en haussant la voix de façon à être entendue du +chevalier, et en lui lançant un regard de côté pour voir quel effet +produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence. + +Malheureusement pour l'établissement futur de mesdemoiselles Denis, le +chevalier pensait en ce moment à toute autre chose qu'à réunir les trois +mille livres de rentes dont cette généreuse mère dotait ses filles aux +mille écus annuels dont l'avait gratifié l'abbé Brigaud. Le fausset de +mademoiselle Émilie, le contralto de mademoiselle Athénaïs, la pauvreté +de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramené par ses souvenirs à +la voix si pure et si flexible, et à l'exécution si distinguée et si +savante de sa voisine. Il en était résulté que grâce à cette puissance +de réaction singulière qu'une grande préoccupation nous donne contre les +objets extérieurs, le chevalier était parvenu à échapper au charivari +qui s'exécutait dans la chambre voisine, et, se réfugiant en lui-même, y +suivait une douce mélodie qui serpentait dans sa mémoire et qui, tout +absente qu'elle était, parvenait à le garantir, comme une armure +enchantée, des sons aigus et criards qui venaient s'émousser autour de +lui. + +--Voyez comme il écoute! disait madame Denis à Brigaud. À la bonne +heure! il y a plaisir à faire des frais pour un jeune homme comme +celui-là! + +Aussi je laverai la tête à monsieur Fremond! + +--Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abbé en se servant +à boire. + +--C'est le locataire du troisième, un mauvais petit rentier à douze +cents livres, dont le carlin m'a déjà valu des désagréments avec toute +la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'empêchait de +dormir, lui et son chien. + +--Ma chère madame Denis, dit l'abbé Brigaud, il ne faut pas vous +brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une +heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de +la musique dans la journée et qu'il dessine le soir. + +--Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'écria madame Denis, tout +émerveillée de ce surcroît de talent. + +--S'il dessine? Comme Mignard! + +--Oh! mon cher abbé, dit madame Denis en joignant les mains, si nous +pouvions obtenir une chose.... + +--Laquelle? demanda l'abbé. + +--Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Athénaïs! + +Le chevalier se réveilla en sursaut de sa préoccupation, comme un +voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser +près de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand +danger le menace. + +--L'abbé! s'écria-t-il d'un air effaré, et en fixant sur le pauvre +Brigaud des yeux furibonds; l'abbé, pas de bêtises! + +--Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout +effrayée. + +Heureusement, au moment où l'abbé, assez embarrassé de répondre à la +question de madame Denis, cherchait un honnête faux-fuyant pour lui +faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte +s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entrèrent en rougissant, et, +s'écartant à droite et à gauche, firent chacune une révérence de menuet. + +--Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air sévère, +qu'est-ce que cela? Qui vous a donné la permission de quitter votre +chambre? + +--Maman, répondit une voix que le chevalier, à ses notes grêles, crut +reconnaître pour celle de mademoiselle Émilie, nous vous demandons bien +pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes prêtes à rentrer +chez nous. + +--Mais, maman, dit une autre voix qu'à ses tons graves le chevalier +jugea devoir appartenir à mademoiselle Athénaïs, nous avions cru qu'il +était convenu que nous entrerions au dessert. + +--Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voilà. Il serait ridicule +maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis +en faisant asseoir Athénaïs entre elle et Brigaud, et Émilie entre elle +et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas, +l'abbé, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur mère? + +Et madame Denis présenta à ses filles une assiette de bonbons, dans +laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui +faisait honneur à la bonne éducation qu'elles avaient reçue, +mademoiselle Émilie une praline et mademoiselle Athénaïs un diablotin. + +Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu +le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle Émilie était une grande et +sèche personne de vingt-deux à vingt-trois ans, qui, disait-on, +jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son père, +avantage qui ne suffisait pas, à ce qu'il paraît, pour lui mériter dans +le coeur maternel une part d'affection égale à celle que madame Denis +ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre Émilie, +toujours craignant de faire mal et d'être grondée, était-elle restée +d'une gaucherie native, que les leçons réitérées de son maître de danse +n'avaient pu faire disparaître. Quant à mademoiselle Athénaïs, c'était, +tout à l'opposé de sa soeur, une petite boulotte, rouge et rondelette, +qui, grâce à ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle +vulgairement la beauté du diable. Celle-là ne ressemblait ni à monsieur +ni à madame Denis, singularité qui avait fort exercé les mauvaises +langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds +de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achetée, +des bénéfices de la communauté, rue du Temps-Perdu. + +Malgré cette absence d'homogénéité avec ses parents, mademoiselle +Athénaïs n'en était pas moins la favorite déclarée de madame sa mère, ce +qui lui donnait toute l'assurance qui manquait à la pauvre Émilie. En +bonne personne, qu'elle était, Athénaïs profitait toujours de cette +faveur, il faut le dire à sa louange, pour excuser les prétendues fautes +de sa soeur aînée. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualité de +dessinateur, était physionomiste, crut remarquer du premier coup d'oeil, +entre le visage de mademoiselle Athénaïs et celui de l'abbé Brigaud, +certaines lignes analogues qui, jointes à une singulière ressemblance +dans la taille, auraient pu, à la rigueur, guider les curieux à la +recherche de la paternité, si cette recherche n'était point sagement +interdite par nos lois. + +Les deux soeurs, quoiqu'il fût à peine onze heures du matin, étaient +habillées comme pour aller à un bal, et portaient à leur cou, à leurs +bras et à leurs oreilles, tout ce qu'elles possédaient de bijoux. + +Cette apparition, si conforme à l'idée que d'Harmental s'était faite +d'avance des filles de son hôtesse, fut pour lui une nouvelle source de +réflexions. Puisque les demoiselles Denis étaient si bien ce qu'elles +devaient être, c'est-à-dire en si parfaite harmonie avec leur état et +leur éducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition à +peine égale à la leur, était-elle visiblement aussi distinguée qu'elles +étaient vulgaires? D'où venait, entre jeunes filles de la même classe et +du même âge, cette immense différence physique et morale? Il fallait +qu'il y eût là-dessous quelque secret étrange, qu'un jour ou l'autre le +chevalier connaîtrait sans doute. + +Un second appel, que le pied de l'abbé Brigaud adressa au pied de +d'Harmental, lui fit comprendre que ses réflexions pouvaient être +parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y +livrer était souverainement déplacé. En effet madame Denis avait pris un +air de dignité si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait +pas un instant à perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son +hôtesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite. + +--Madame, lui dit-il aussitôt de l'air le plus gracieux qu'il pût +prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien +vif désir de la connaître tout entière. Est-ce que monsieur votre fils +n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de +lui être présenté? + +--Monsieur, répondit madame Denis, à qui une si aimable interpellation +avait rendu toute sa grâce, mon fils est chez maître Joulu, son +procureur, et, à moins que ses courses l'amènent dans le quartier, il +est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre +connaissance. + +--Parbleu! mon cher pupille, dit l'abbé Brigaud en étendant la main du +côté de la porte, vous êtes comme feu Aladin, et il suffit, à ce qu'il +paraît, que vous exprimiez un désir pour que ce désir soit accompli. + +En effet, au moment même, on entendit retentir dans l'escalier la +chanson de monsieur de Marlborough, qui à cette époque, avait tout le +charme de la nouveauté et la porte s'étant ouverte sans aucune annonce +préalable, on vit paraître sur le seuil un gros garçon à face réjouie, +qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Athénaïs. + +--Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en +considérant l'intérieur habituel de sa famille augmenté de l'abbé +Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas gênée, la mère Denis! Elle +envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de +fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en +son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre +Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent, +et il a dit: Qu'est-ce que ça sent donc là-bas, rue du Temps-Perdu, n° 5? +Alors il est venu, et le voilà! + +Place pour un! + +Et joignant l'action au récit, Boniface traîna une chaise de la porte à +la table, et s'assit entre l'abbé Brigaud et le chevalier. + +--Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air +sévère, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des étrangers? + +--Des étrangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le +mettant devant lui. Et où sont-ils ces étrangers? Est-ce vous, papa +Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un étranger, lui, +c'est un locataire. + +Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir, +il se mit à officier de manière à rassurer sur le temps perdu ceux qui +avaient pris les devants. + +--Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je +suis beaucoup plus avancé que je ne le croyais, car je ne savais pas +avoir l'honneur d'être connu de monsieur Boniface. + +--Ça serait drôle, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de +procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre. + +--Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que +j'ai l'honneur de succéder dans mon logement à l'héritier présomptif de +votre maison? je ne m'étonne plus si j'ai trouvé une chambre si +galamment arrangée. On reconnaît là les soins d'une mère. + +--Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami à vous +donner, c'est de ne pas trop regarder par la fenêtre. + +--Pourquoi cela? demanda d'Harmental. + +--Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous.... + +--Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emporté par son premier +mouvement. + +--Ah! vous la connaissez déjà? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors ça +ira bien. + +--Voulez-vous vous taire, monsieur! s'écria madame Denis. + +--Tiens! reprit Boniface, il faut bien prévenir les locataires, quand il +y a dans les maisons des cas rédhibitoires. Vous n'êtes pas chez le +procureur, vous, ma mère, vous ne savez pas cela. + +--Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abbé Brigaud, de ce ton goguenard +grâce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait +sérieusement. + +--Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre +monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde? + +--Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera +amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce +n'est pas la peine d'aimer une coquette. + +--Une coquette? dit d'Harmental. + +--Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne +m'en dédis pas. Une coquette, qui fait la bégueule avec les jeunes gens, +et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui +mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre +maintenant, vient me mordre les mollets. + +--Sortez, mesdemoiselles, s'écria madame Denis en se levant et en +faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les +vôtres ne doivent pas entendre de pareilles légèretés. + +Et elle poussa mademoiselle Athénaïs et mademoiselle Émilie vers la +porte de leur chambre, où elle entra avec elles. + +Quant à d'Harmental, il se sentit pris d'une envie féroce de casser la +tête à monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant +le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-même. + +--Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la +terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur +Boniface.... + +--De lui-même, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait ça de lui? + +--Était son père, continua d'Harmental. + +--Son père? Est-ce qu'elle a un père, mademoiselle Bathilde? Elle n'a +pas de père! + +--Ou du moins son oncle. + +--Ah! son oncle! à la mode de Bretagne, peut-être, mais pas autrement. + +--Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de +ses filles, qu'elle avait consignées sans doute au plus profond de leur +appartement, je vous avais prié, une fois pour toutes de ne jamais dire +de paroles légères devant mesdemoiselles vos soeurs. + +--Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller à travers choux, +mesdemoiselles mes soeurs! Est-ce que vous croyez qu'à leur âge elles ne +puissent pas entendre ce que je dis là, surtout Émilie, qui a +vingt-trois ans? + +--Émilie est innocente comme l'enfant qui vient de naître, monsieur! dit +madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental. + +--Innocente! oui, comptez là-dessus, mère Denis, et buvez de l'eau! J'ai +trouvé un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un +temps de carême. Je vous le montrerai, papa Brigaud, à vous qui êtes son +confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de +faire ses pâques là-dedans. + +--Tais-toi, méchant espiègle! dit l'abbé; tu vois bien le chagrin que tu +fais à ta mère! + +En effet, madame Denis, suffoquée de honte de ce qu'une scène qui +portait une pareille atteinte à la réputation de ses filles se fût +passée devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine prévoyance +des mères, elle avait déjà peut-être jeté son dévolu, était près de se +trouver mal. + +Il n'y a rien à quoi les hommes croient moins qu'aux évanouissements des +femmes, et cependant il n'y a rien à quoi ils se laissent prendre plus +facilement. Au reste, qu'il y crût ou qu'il n'y crût pas, d'Harmental +était trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque +d'intérêt à son hôtesse. Il s'élança vers elle les bras tendus. Il en +résulta que madame Denis ne vit pas plus tôt un point d'appui qu'elle se +laissa aller du côté où on le lui offrait, et que, penchant la tête en +arrière elle s'évanouit dans les bras du chevalier. + +--L'abbé, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la +circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient +sur la table, l'abbé, avancez donc un fauteuil! + +L'abbé avança un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier +avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassuré sur leurs +suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des +sels, tandis que l'abbé Brigaud lui frappait doucement dans le creux des +mains; mais malgré ces soins empressés, madame Denis ne paraissait +nullement disposée à revenir à elle, quand tout à coup, au moment où +l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme relevée +par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une +attaque de nerfs succédait à la faiblesse; il fut vraiment effrayé, tant +il y avait un accent de vérité et de saisissement dans le cri qu'avait +poussé la pauvre femme. + +--Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui +couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a +réveillée. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour +revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que +madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que +tu ne me reconnais plus, mère Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime +tant? + +--Madame dit d'Harmental, fort embarrassé de la situation, je suis +vraiment désolé de tout ce qui vient de se passer. + +--Oh! monsieur, s'écria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien +malheureuse! + +--Allons, ne pleure pas, mère Denis! Tu es déjà assez mouillée, dit +Boniface. Va plutôt changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la +santé comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos. + +--Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous +feriez bien de suivre son conseil, madame Denis. + +--Si j'osais joindre mes instances à celles de l'abbé, reprit +d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous gêner pour nous. +D'ailleurs le moment était venu de nous retirer, et nous allons prendre +congé de vous. + +--Et vous aussi, l'abbé? dit madame Denis en jetant un regard de +détresse sur Brigaud. + +--Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas à ce qu'il paraît du rôle de +consolateur, je suis attendu à l'hôtel Colbert et il faut absolument que +je vous quitte. + +--Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une révérence à +laquelle le liquide, versé par en haut, et qui commençait à couler par +en bas, ôtait beaucoup de sa majesté. + +--Adieu, la mère, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un +enfant gâté ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez +rien à faire dire à maître Joulu? + +--Adieu, mauvais sujet! répondit la pauvre femme en embrassant son fils, +moitié souriante déjà et moitié fâchée encore, mais cédant à cette +attraction à laquelle une mère ne peut résister. Adieu, et soyez sage! + +--Comme une image, mère Denis; mais à la condition que tu nous feras un +petit plat de douceurs pour le dîner, hein? + +Et le troisième clerc de maître Joulu revint en gambadant rejoindre +l'abbé Brigaud et d'Harmental, qui étaient déjà sur le palier. + +--Eh bien, eh bien, petit drôle! dit l'abbé en portant vivement la main +à la poche de sa veste, qu'as-tu à faire, par là? + +--Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne +reste pas dans votre gousset un petit écu pour votre ami Boniface. + +--Tiens, dit l'abbé, en voilà un gros; laisse-nous tranquilles, et +va-t'en. + +--Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous +avez un coeur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archevêque, eh +bien parole d'honneur! vous serez volé de moitié. Adieu, monsieur Raoul, +continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la même familiarité que +s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le répète, prenez garde à +mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre coeur, et jetez-moi +une bonne boulette à Mirza si vous tenez à vos mollets! + +Et, se pendant à la corde d'une main et à la rampe de l'autre, il +descendit d'un seul élan les douze marches qui formaient le premier +étage, et se trouva à la porte de la rue sans avoir touché une seule +marche de l'escalier. + +Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derrière son ami Boniface, +après avoir pris pour le soir, à huit heures, rendez-vous avec le +chevalier. Quant à d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde. + + + + +Chapitre 14 + + +Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'était ni le dénouement du +drame où il avait choisi un rôle si important, et qui semblait +s'approcher, ni la précaution admirable qu'avait prise l'abbé Brigaud de +le loger dans une maison où il avait l'habitude, depuis dix ans, de +venir à peu près tous les jours; si bien que ses visites, +devinssent-elles plus fréquentes encore, ne pouvaient être remarquées. +Ce n'était ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de +mademoiselle Émilie, ni le contralto de mademoiselle Athénaïs ni les +espiègleries de M. Boniface: c'était tout bonnement la pauvre Bathilde +qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son hôtesse. + +Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale +accusation de monsieur Boniface eût porté atteinte le moins du monde aux +sentiments encore confus et inexpliqués que le chevalier ressentait pour +la jeune fille. Le premier mouvement avait bien été une impression +pénible, un sentiment de dégoût; mais, en y réfléchissant, il ne lui +avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille +alliance était impossible. Le hasard peut, à la rigueur, faire naître +une fille charmante d'un père sans distinction; la nécessité peut réunir +une femme jeune et élégante à un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a +que l'amour ou l'intérêt qui fasse de ces liaisons en dehors de la +société, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatrième et +le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux êtres si opposés en +toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant à l'intérêt, la +chose était encore moins probable, car si leur situation ne descendait +pas jusqu'à la misère, elle ne s'élevait certes pas au-dessus de la +médiocrité; et non point même de cette médiocrité dorée dont parle +Horace, et qui donne une maison de campagne à Tibur ou à Montmorency, +qui résulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette +d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre; +mais de cette pauvre et chétive médiocrité qui ne permet de vivre qu'au +jour le jour et que l'on n'empêche de descendre à une pauvreté réelle +que par un travail incessant, nocturne et acharné. + +La seule moralité qui fût ressortie de tout ceci était donc pour +d'Harmental la certitude que Bathilde n'était ni la fille, ni la femme, +ni la maîtresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-là +pour produire une si étrange réaction sur l'amour naissant du chevalier. +Donc, si elle n'était ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y +avait un mystère sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un +mystère sur cette naissance, Bathilde n'était pas ce qu'elle paraissait +être. Dès lors tout s'expliquait: cette beauté aristocratique, cette +grâce charmante, cette éducation achevée, cessaient d'être une énigme +sans mot. Bathilde était au-dessus de la position qu'elle était +momentanément forcée d'occuper; il y avait eu dans la destinée de cette +jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les +individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque +chose s'était écroulé dans sa vie qui l'avait forcée de descendre +jusqu'à la sphère inférieure où elle végétait, et elle était comme ces +anges déchus qui sont obligés de vivre quelque temps de la vie des +hommes, mais qui n'attendent que le jour où Dieu leur rendra leurs ailes +pour remonter au ciel. + +Le résultat de tout ceci était que le chevalier pouvait, sans perdre de +sa considération à ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde. +Lorsque le coeur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources +admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment où +Bathilde avait un nom, elle était classée et ne pouvait pas sortir de ce +cercle de Popilius que la famille avait tracé autour d'elle; mais dès +lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, dès lors que de la nuit qui +l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumière, rien +n'empêchait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'élevât +dans son espérance à une hauteur à laquelle elle n'eût pas même osé +atteindre du regard. + +En conséquence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donné +monsieur Boniface la première chose que fit d'Harmental en rentrant chez +lui fut d'aller droit à sa fenêtre, et de voir en quel état était celle +de sa voisine: la fenêtre de sa voisine était toute grande ouverte. + +Si l'on eût dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi +simple qu'une fenêtre ouverte, ferait jamais battre son coeur, il eût +certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en était +ainsi, car, après avoir appuyé un instant sa main sur sa poitrine, comme +un homme qui respire enfin après une longue oppression, il s'accouda de +l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille +sans être vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne +s'effarouchât, comme la veille de cette persistante attention dont elle +était l'objet et qu'elle pouvait attribuer à la seule curiosité. + +Au bout d'un instant, d'Harmental s'aperçut que la chambre devait être +solitaire, car l'active et légère jeune fille eût certes déjà passé et +repassé dix fois devant ses yeux si elle n'eût été absente. D'Harmental +ouvrit alors sa fenêtre à son tour, et tout le confirma dans sa +supposition; il était même facile de voir que la main symétrique et +rangeuse de la vieille ménagère venait de passer par la chambre, car le +clavecin était hermétiquement fermé; la musique, ordinairement éparse, +était réunie en un seul monceau surmonté de trois ou quatre volumes, +qui, superposés selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la tête +de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement posé +par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait parallèlement des deux +côtés du dossier. Du reste, cette supposition fut bientôt changée en +certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fenêtre, d'Harmental +vit poindre la tête fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet, +et digne de l'honneur que lui avait fait sa maîtresse en la constituant +gardienne de la maison, s'était réveillée, et regardait en se dressant +sur son coussin quel était l'importun qui venait ainsi troubler son +sommeil. + +Grâce à l'indiscrète basse taille du bonhomme de la terrasse et à la +rancune prolongée de monsieur Boniface, le chevalier savait déjà deux +choses fort importantes à savoir: c'est que sa voisine se nommait +Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement appropriée à une +jeune fille belle, gracieuse et élégante, et que la levrette s'appelait +Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingué dans +l'aristocratie de la race canine. + +Or, comme rien n'est à dédaigner quand on veut se rendre maître d'une +forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent +plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines +de guerre, d'Harmental résolut de commencer par se mettre en relation +avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante +qu'il put donner à sa voix, appela: + +--Mirza! + +Mirza, qui s'était indolemment couchée sur son coussin, releva vivement +la tête avec une expression d'étonnement parfaitement indiquée; en +effet, il devait paraître assez étrange à la fine et intelligente petite +bête qu'un homme qui lui était aussi parfaitement inconnu que le +chevalier se permît de l'appeler à brûle-pourpoint par son nom de +baptême; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets, +qui, dans la demi-teinte où elle était placée, brillaient comme deux +escarboucles, et de pousser, en piétinant des pattes de devant un petit +murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement. + +D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivoisé +l'épagneul de mademoiselle Choin, lequel était une bête bien autrement +acariâtre que toutes les levrettes du monde, avec des têtes de lapin +rôties, et qu'il était résulté pour lui de cette délicate attention le +bâton de maréchal de France; il ne désespéra donc point d'adoucir, par +une séduction du même genre, la grondeuse réception que mademoiselle +Mirza avait faite à ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en +chantant entre ses dents: + + _Des chiens admirez la puissance:_ + _À la cour leur crédit est bon;_ + _Et jamais maréchal de France_ + _N'a mieux mérité son bâton._ + +Puis il revint à la fenêtre armé de deux morceaux de sucre assez gros +pour être divisés à l'infini. + +Le chevalier ne s'était pas trompé: au premier morceau de sucre qui +tomba près d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'étant, à +l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'appât qui lui était +offert, elle étendit la patte vers lui, l'amena à la proximité de sa +gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux +molaires, et commença de le broyer avec cet air langoureux tout +particulier à la race à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir. +Cette opération finie, elle passa sur ses lèvres une petite langue rose +qui indiquait que, malgré son indifférence apparente, laquelle tenait +sans doute à l'excellente éducation qu'elle avait reçue, elle n'était +point insensible à la gracieuse surprise que lui avait ménagée son +voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle +l'avait fait la première fois, elle resta assise, bâillant avec une +langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle +était prête à se réveiller tout à fait, pour peu que l'on voulût payer +son réveil de deux ou trois galanteries pareilles à celle qu'on venait +de lui faire. + +D'Harmental, qui était habitué aux façons de faire de tous les +_king's-Charles-dogs_ des plus jolies femmes de l'époque, comprit à +merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza +exprimait à son égard, et ne voulant pas leur donner le temps de se +refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le +soin cette fois qu'il tombât assez loin d'elle pour qu'elle fût obligée +de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'était une épreuve qui +devait le fixer sur celui des deux péchés mortels, la paresse ou la +gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le +coeur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la +gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher +le morceau de sucre qui avait roulé sous le clavecin: en ce moment un +troisième morceau tomba près de la fenêtre, et Mirza, toujours subissant +les lois de l'attraction, marcha du second au troisième comme elle avait +marché du premier au second, mais là s'arrêta la libéralité du +chevalier, il croyait avoir assez donné déjà pour que l'on commençât à +lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde +fois, mais cependant d'un ton plus impératif que la première: Mirza! et +il lui montra les autres morceaux qui étaient dans le creux de sa main. + +Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inquiétude ou +dédain, se leva sur ses pattes de derrière posa ses pattes de devant sur +le rebord de la fenêtre et commença à lui faire les mêmes mines qu'elle +eût faites à une ancienne connaissance: c'était fini, Mirza était +apprivoisée. + +Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le même temps pour +arriver à ce résultat qu'il eût mis à séduire une femme de chambre avec +de l'or ou une duchesse avec des diamants. + +Alors ce fut à lui à son tour de faire le dédaigneux avec Mirza, et de +lui parler pour l'habituer à sa voix. Cependant, craignant de la part de +son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites +plaintes sourdes et de petits grognements câlins, un retour de fierté, +il lui jeta un quatrième morceau de sucre sur lequel elle s'élança avec +une d'autant plus grande activité qu'on le lui avait fait attendre +davantage, et sans être appelée cette fois, elle revint d'elle-même +prendre sa place à la fenêtre. + +Le triomphe du chevalier était complet. + +Si complet que Mirza, qui la veille avait donné des signes +d'intelligence si supérieure lorsqu'elle avait indiqué, en regardant +dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son +ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si +bien que sa maîtresse, entrant tout à coup, la surprit au beau milieu +des agaceries qu'à son tour elle faisait à son voisin. Il est juste de +dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si +préoccupée qu'elle fût, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit +qu'un bond jusqu'à elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres, +mais une fois cette espèce de devoir accompli, ajoutons, à la honte de +l'espèce, que Mirza se hâta de revenir à sa fenêtre. Cette action +inaccoutumée de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de +Bathilde vers la cause qui la déterminait. Ses yeux rencontrèrent ceux +du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans +trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de +recevoir. + +Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller à la fenêtre et de la +fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'était +donner de l'importance à une chose qui n'en avait aucune, et que se +mettre en défense c'était avouer qu'elle se croyait attaquée. En +conséquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans +la partie où ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au +bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda à revenir, elle vit que +c'était lui qui avait fermé la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait +de discrétion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gré. + +En effet, le chevalier venait de faire un coup de maître: dans la +situation peu avancée où il en était avec sa voisine les deux fenêtres, +proches comme elles étaient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester +ouvertes à la fois; or, si c'était la fenêtre du chevalier qui restait +ouverte, c'était celle de sa voisine qui nécessairement se fermait, et +avec quelle herméticité se fermait cette malheureuse fenêtre! le +chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir même le bout +du nez de Mirza derrière les rideaux qui la calfeutraient; tandis que, +si au contraire c'était la fenêtre de d'Harmental qui était close, il +devenait possible que ce fût celle de sa voisine qui restât ouverte, et +alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui était une grande +distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamné à la +réclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense près +de Bathilde; il l'avait saluée, et Bathilde lui avait rendu son salut. +Donc ils n'étaient plus étrangers tout à fait l'un à l'autre, il y avait +entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance +suivît une marche progressive, à moins de circonstances particulières il +ne fallait rien brusquer; risquer une parole après le salut, c'était +risquer de se perdre, mieux fallait faire croire à Bathilde que le seul +hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvénient +elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en résulta que Bathilde laissa +sa fenêtre ouverte, et voyant celle de son voisin fermée, vint s'asseoir +près de la sienne un livre à la main. + +Quant à Mirza, elle sauta sur le tabouret qui était aux pieds de sa +maîtresse et qui lui servait de siège. Mais au lieu d'allonger, comme +elle avait l'habitude de le faire, sa tête sur les genoux arrondis de la +jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fenêtre, tant elle +était préoccupée de ce généreux inconnu qui maniait ainsi le sucre à +pleines mains. + +Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grâce +à un petit coin de son rideau adroitement relevé, il dessina le +délicieux tableau qu'il avait sous les yeux. + +Malheureusement, c'était l'époque des courtes journées; aussi vers les +trois heures, le peu de lumière que les nuages et la pluie laissaient +descendre du ciel sur la terre commença de baisser, et Bathilde ferma sa +fenêtre; néanmoins, si peu de temps qu'eût eu le chevalier, toute la +tête de la jeune fille était déjà achevée et d'une ressemblance +parfaite, car on sait combien le pastel est propre à reproduire ces +types fins et délicats qu'alourdit toujours un peu la peinture. +C'étaient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'était sa peau fine +et transparente, c'était la courbe onduleuse de son beau cou de cygne, +c'était enfin toute la hauteur où l'art peut atteindre, quand il a +devant lui de ces inimitables modèles qui font le désespoir des +artistes. + +À la nuit close, l'abbé Brigaud arriva. Le chevalier et lui +s'enveloppèrent dans leurs manteaux et s'acheminèrent vers le +Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le +terrain. + +La maison qu'était venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari +avait été nommé maître d'hôtel du régent, était située au n° 22 entre +l'hôtel de la Roche-Guyon et le passage appelé autrefois passage du +Palais-Royal, parce que ce passage était le seul qui communiquât de la +rue des Bons-Enfants à la rue de Valois. Ce passage, qui a changé de nom +depuis cette époque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lycée, se +fermait en même temps que les autres grilles du jardin, c'est-à-dire à +onze heures précises du soir; il en résultait qu'une fois entrés dans +une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une +seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin passé onze +heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, étaient forcés de +faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par +la cour des Fontaines. + +Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un +délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire +vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui +avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite +maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un +premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient +des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et +légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un +large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant +d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils +au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux +fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive +souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications +extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles; +seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que +celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée +s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit +jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne +communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée +et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit, +dans la rue des Bons-Enfants. + +C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En +effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y +vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze +heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière, +puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que +rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui +était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes +et des plus sombres des environs du Palais-Royal. + +De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était +entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une +assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne +ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue +pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait, +selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez +lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini. + +L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et +le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se +séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du +Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et +d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu. + +Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette +fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail +d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant +au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez +lui lorsque d'Harmental était rentré. + +Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence +et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations +inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le +matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant +secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce +moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la +suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets +qui étaient sur sa table de nuit. + +--Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y +allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me +reconnaissez-vous? + +--Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous +avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on +venait m'arrêter. + +--Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve +est une contre-vérité: tout ira bien. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental. + +--Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous? + +--Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris +une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux. + +--Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le +présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car +vous êtes servi à souhait. + +D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se +fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui +suit: + +Rapport du 27 mars, 2 heures du matin: + +«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de +Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois. +Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a +pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant, +mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller +faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que +le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette +détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au +conseil de se réunir aujourd'hui à midi. + +À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui +a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à +s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend +toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa +Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les +choses pourront bien mal tourner pour le maréchal. + +À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de +Ravanne vont souper chez madame de Sabran.» + +--Ah! ah! fit d'Harmental. + +Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots. + +--Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé. + +Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du +tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un +marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la +dérobée un coup d'oeil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre +le mur extérieur. + +--Voici ma réponse, dit le chevalier. + +--Que diable cela veut-il dire? + +--Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à +madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse +que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne +revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux +que vous ne rencontriez pas ici. + +L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux +fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en +toute hâte. + +Vingt minutes après, le capitaine Roquefinette entra + + + + +Chapitre 15 + + +Le soir du même jour, qui était un dimanche, vers les huit heures à peu +près, au moment où un groupe assez considérable d'hommes et de femmes, +réunis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant à +la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses +mains, fermait presque hermétiquement l'entrée de la rue de Valois, un +mousquetaire et deux chevau-légers descendirent par l'escalier de +derrière du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le +passage du Lycée, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue; +mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois +militaires s'arrêtèrent et parurent tenir conseil. Le résultat de leur +délibération fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que +celle qui avait été décidée d'abord; car le mousquetaire, donnant le +premier l'exemple d'une nouvelle manoeuvre, enfila la cour des +Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en +marchant d'un pas rapide, quoiqu'il fût d'une corpulence assez forte, il +arriva au numéro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement à son approche, +et se referma sur lui et ses deux compagnons. + +Au moment où ils avaient pris le parti de faire ce petit détour, un +jeune homme vêtu d'un habit de couleur muraille, enveloppé d'un manteau +de la même nuance que son habit, et coiffé d'un chapeau à larges bords, +enfoncé sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en +chantant lui-même sur l'air des Pendus:--Vingt-quatre! vingt-quatre! +vingt-quatre!--et s'avançant rapidement vers le passage du Lycée, il +arriva à son extrémité opposée assez à temps pour voir entrer dans la +maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds. + +Alors il jeta un regard autour de lui, et à la lueur d'une des trois +lanternes qui, grâce à la munificence de l'édilité, éclairaient ou +plutôt devaient éclairer la rue dans toute sa longueur, il aperçut un de +ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien +stéréotypés par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'hôtel +de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait déposé son sac. Un instant il +parut hésiter à s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, à son +tour, ayant chanté sur l'air des Pendus le même refrain qu'avait chanté +l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus éprouver aucune hésitation, +et marcha droit à lui. + +--Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus? + +--Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-légers, +mais je n'ai pu les reconnaître; seulement, comme le mousquetaire se +cachait le visage avec son mouchoir, je présume que c'est le régent. + +--C'est cela même, et les deux chevau-légers sont Simiane et Ravanne. + +--Ah! ah! mon écolier, fit le capitaine; j'aurai plaisir à le retrouver: +c'est un bon enfant. + +--En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse +pas. + +--Me reconnaître; moi! il faudrait être le diable en personne pour me +reconnaître accoutré comme me voilà. C'est bien plutôt vous, chevalier, +qui devriez un peu méditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux +air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit; +mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voilà dans la souricière, +il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prévenus? + +--Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus +qu'ils ne me connaissent. J'ai quitté le groupe en chantant le refrain +qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en +sais rien. + +--Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent à +demi-voix, et qui comprennent à demi-mot. + +En effet, aussitôt que l'homme au manteau s'était éloigné du groupe, une +fluctuation étrange, qu'il n'avait pas pu prévoir, s'était opérée dans +cette foule, qui semblait composée seulement de passants désoeuvrés: +bien que la chanson ne fût pas terminée ni la quête commencée encore, le +chapelet s'égrena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolément ou +deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste +imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois, +ceux-là par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal +même, commencèrent à envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait +être le centre du rendez vous qu'ils s'étaient donné. + +Il résulta de cette manoeuvre, dont le but est facile à comprendre, +qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques +enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'années, qui, voyant que +la quête allait commencer, quitta la place à son tour, avec un air de +profond dédain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mâchonnant +entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre +fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais goût du temps avait mises à +la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes près +desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il +n'appartenait à aucune société secrète ni à aucune loge maçonnique, il +continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori: + + _Laissez-moi aller,_ + _Laissez-moi jouer,_ + _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._ + +Et après avoir suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la barrière des Deux +Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut. + +Au même instant à peu près, l'homme au manteau, qui s'était éloigné le +premier du groupe d'auditeurs en chantant:--Vingt-quatre! vingt-quatre! +vingt-quatre!--reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal, +et s'approchant du chanteur: + +--Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empêche de +dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur +la place du Palais-Royal, voici un petit écu pour t'indemniser de ton +déplacement. + +--Merci, monseigneur, répondit le chanteur, mesurant la position sociale +de l'inconnu à la générosité dont il venait de faire preuve, je m'en +vais à l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard? + +--Non. + +--C'est que je les aurais faites par-dessus le marché. + +Et l'homme s'en alla de son côté; et, comme il était à la fois le +centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut +avec lui. + +En ce moment, neuf heures sonnèrent à l'horloge du Palais-Royal. Le +jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la +garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa +montre avançait de dix minutes, il la remit exactement à l'heure, puis +il tourna à son tour par la cour des Fontaines, et s'enfonça dans la rue +des Bons-Enfants. + +En arrivant en face du n° 24, il retrouva le charbonnier. + +--Et le chanteur? demanda celui-ci. + +--Il est parti. + +--Bon! + +--Et la chaise de poste? demanda à son tour l'homme au manteau. + +--Elle attend au coin de la rue Baillif. + +--On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des +chiffons? + +--Oui. + +--Très bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau. + +--Attendons, répondit le charbonnier. + +Et tout rentra dans le silence. + +Une heure s'écoula, pendant laquelle quelques passants attardés +traversèrent à des intervalles toujours plus éloignés, la rue, qui finit +enfin par devenir à peu près déserte. De leur côté, le peu de fenêtres +éclairées que l'on voyait briller encore s'éteignirent les unes après +les autres et l'obscurité, n'ayant plus à lutter que contre les deux +lanternes, dont l'une était en face de la chapelle de Saint-Clair et +l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que, +depuis longtemps déjà, elle réclamait. + +Une heure s'écoula encore: on entendit passer le guet dans la rue de +Valois; derrière le guet, le gardien du passage vint fermer la porte. + +--Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes sûrs de +n'être pas gênés. + +--Maintenant, répondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le +jour. + +--S'il était seul, il serait à craindre qu'il y restât. Mais il n'est +pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois. + +--Hum! elle peut prêter sa chambre à l'un et laisser dormir les deux +autres sous la table. + +--Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pensé. Au +reste, toutes vos précautions sont bien prises? + +--Toutes. + +--Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure? + +--Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en +demander davantage. + +--Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens êtes ivres, +vous me poussez, je tombe entre le régent et celui des deux à qui il +donne le bras, je les sépare, vous vous emparez de lui, vous le +bâillonnez, et à un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on +contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge. + +--Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme? + +--S'il se nomme? répondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix +plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur: + +--En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le +tuerez. + +--Peste! dit le charbonnier, tâchons qu'il ne se nomme pas. + +Et comme l'homme au manteau ne répondit point, tout rentra dans le +silence. + +Un quart d'heure s'écoula encore sans qu'il arrivât rien de nouveau. + +Alors une lumière, qui venait du fond de l'appartement illumina les +trois fenêtres du milieu. + +--Ah! ah! Voilà du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le +charbonnier. + +En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du côté de la rue +Saint-Honoré, et qui s'apprêtait à longer la rue dans toute sa longueur; +le charbonnier mâcha entre ses dents un blasphème à faire fendre le +ciel. + +Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurité seule +suffît pour l'effrayer, soit qu'il eût vu dans cette obscurité se +mouvoir quelque chose de suspect, il était évident qu'il éprouvait une +certaine émotion. En effet, dès la hauteur de l'hôtel Saint-Clair, +employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire +qu'ils n'ont pas peur, il se mit à chanter; mais, à mesure qu'il +avançait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de +sa chanson prouvât la sérénité de son coeur, en arrivant en face du +passage, sa crainte était si visible qu'il commença à tousser, ce qui, +comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de +crainte d'un degré au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne +bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait +mise plus en harmonie avec sa situation présente qu'avec le sens des +paroles, il reprit: + + _Laissez-moi aller,_ + _Laissez-moi..._ + +Mais là il s'arrêta tout court, non seulement dans sa chanson, mais +encore dans sa marche, car ayant aperçu à la lueur des fenêtres du salon +deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochère, il sentit que +la voix et les jambes lui manquaient à la fois, et il s'arrêta tout +court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment même une ombre +s'approcha de la fenêtre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout +perdre, et il fit un mouvement pour s'élancer vers le passant; l'homme +au manteau le retint. + +--Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal à cet homme.--Puis +s'approchant de lui.--Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez +promptement et ne regardez pas en arrière. + +Le chanteur ne se le fit pas dire à deux fois, et gagna du pied aussi +vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui +s'était emparé de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques +secondes il était disparu à l'angle du jardin de l'hôtel de Toulouse. + +--Il était temps, murmura le charbonnier, voici la fenêtre qui s'ouvre. + +Les deux hommes se plongèrent le plus qu'ils purent dans l'ombre. + +En effet, la fenêtre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-légers +s'était avancé sur le balcon. + +--Eh bien! dit de l'intérieur de l'appartement une voix que le +charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du régent; eh +bien! Simiane, quel temps fait-il? + +--Mais, répondit Simiane, je crois qu'il neige. + +--Comment! tu crois qu'il neige? + +--Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane. + +--Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui +tombe? et il vint à son tour sur le balcon. + +--Après cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sûr qu'il tombe quelque +chose. + +--Il est ivre mort, dit le régent. + +--Moi, dit Simiane blessé dans son amour-propre de buveur, moi, ivre +mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez. + +Quoique l'invitation fût faite d'une manière assez étrange, le régent ne +laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, à sa +démarche, il était facile de voir que lui-même était plus qu'échauffé. + +--Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort! +Eh bien! touchez là; je vous parie cent louis que, tout régent de France +que vous êtes, vous ne faites pas ce que je fais. + +--Vous entendez, monseigneur, dit de l'intérieur de l'appartement une +voix de femme, c'est une provocation. + +--Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis. + +--Je suis de moitié avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne. + +--Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon +enjeu. + +--Ni moi non plus, dit le régent. + +--Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser. + +--Demandez à Philippe s'il permet que je tienne. + +--Tenez, dit le régent, tenez; c'est un marché d'or qu'on vous propose +là, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane? + +--J'y suis. Vous me suivrez? + +--Partout. Que vas-tu faire? + +--Regardez. + +--Où diable vas-tu? + +--Je rentre au Palais-Royal. + +--Par où? + +--Par les toits. + +Et Simiane, empoignant cette espèce d'éventail de fer que nous avons +indiqué comme séparant les fenêtres du salon des fenêtres de la chambre +à coucher, se mit à grimper à la manière de ces singes qui vont au bout +d'une corde chercher un sou au troisième étage. + +--Monseigneur, s'écria madame de Sabran, s'élançant sur le balcon et +saisissant le prince par le bras, j'espère bien que vous ne le suivrez +pas. + +--Je ne le suivrai pas? dit le régent en se débarrassant de la marquise; +savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi, +je puis le faire? Qu'il monte à la lune, et le diable m'emporte! si je +n'arrive pas pour frapper à la porte en même temps que lui. As-tu parié +pour moi, Ravanne? + +--Oui; mon prince, répondit le jeune homme en riant de tout son coeur. + +--Eh bien! alors, embrasse, tu as gagné. + +Et le régent s'élança à son tour aux barreaux de fer, grimpant derrière +Simiane, qui, agile, long et mince comme il était, fut en un instant sur +la terrasse. + +--Mais j'espère que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la +marquise. + +--Le temps de ramasser votre enjeu, répondit le jeune homme en +appliquant un baiser sur les belles joues fraîches de madame de Sabran; +et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de +monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive. + +Et Ravanne s'élança à son tour par le chemin hasardeux qu'avaient déjà +pris ses deux compagnons. + +Le charbonnier et l'homme au manteau laissèrent échapper une exclamation +d'étonnement qui fut répétée par toute la rue, comme si chaque porte +avait son écho. + +--Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arrivé le +premier sur la terrasse, était plus libre d'esprit que ceux qui +montaient encore. + +--Vois-tu, double ivrogne! dit le régent, empoignant d'une main le +rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au +corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher! + +À ces paroles, ceux qui étaient dans la rue se turent, espérant que le +duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et +qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin +ordinaire. + +--Ah! me voilà! dit le régent debout sur la terrasse; en as-tu assez, +Simiane? + +--Non pas, monseigneur, non pas, répondit Simiane, et se penchant à +l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une +baïonnette, pas une buffleterie. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda le régent. + +--Rien, répondit Simiane en faisant signe à Ravanne, rien, sinon que je +continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite à +me suivre. + +Et à ces mots, tendant la main au régent, il commença d'escalader le +toit, le tirant après lui, tandis que Ravanne poussait à +l'arrière-garde. + +À cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des +fugitifs, le charbonnier poussa une malédiction et l'homme au manteau un +cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la cheminée. + +--Eh! eh! dit le régent en se mettant à califourchon sur le toit, et en +regardant dans la rue, où, au milieu de la lumière projetée par les +fenêtres du salon restées ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix +hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah çà! mais on +dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie +de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service. + +--Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied. + +--Tournez par la rue Saint-Honoré, cria l'homme au manteau. En avant! en +avant! + +--C'est bien à nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le régent, vite de +l'autre côté. En retraite! en retraite! + +--Je ne sais à quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture +un pistolet et ajustant le régent, que je ne le fasse dégringoler comme +une poupée de tir. + +--Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrêtant la main, vous +allez nous faire écarteler. + +--Mais, que faire? + +--Attendre qu'ils dégringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou; +ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous ménage cette petite +surprise. + +--Oh! quelle idée! Roquefinette. + +--Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plaît. + +--Vous avez raison, pardon. + +--Il n'y a pas de quoi; voyons l'idée. + +--À moi, à moi! cria l'homme au manteau en s'élançant dans le passage; +enfonçons la porte, et nous le prendrons de l'autre côté, quand ils +sauteront en bas. + +Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de +cinq ou six, étaient en route pour tourner par la rue Saint-Honoré. + +--Allons, allons, monseigneur, pas une minute à perdre, dit Simiane, +laissé sur le derrière: Ce n'est pas noble, mais c'est sûr. + +--Je crois que je les entends dans le passage, dit le régent; qu'en +penses-tu, Ravanne? + +--Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler. + +Et tous trois descendirent d'une rapidité égale sur la pente inclinée du +toit et arrivèrent sur la terrasse. + +--Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment où Simiane +enjambait déjà le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son +échelle de fer. + +--Ah! c'est vous, marquise! dit le régent. Ma foi! vous êtes une femme +de secours. + +--Sautez par ici, et descendez vite. + +Les trois fugitifs sautèrent de la terrasse dans la chambre. + +--Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran. + +--Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit. + +--Non pas, non pas, dit le régent; du train dont ils y vont, marquise, +ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise +d'assaut. + +Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux. + +Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tête, et ouvrirent +la porte du jardin. Là, ils entendirent les coups désespérés que ceux +qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer. + +--Frappez, frappez, mes bons amis, dit le régent, courant avec +l'insouciance et la légèreté d'un jeune homme vers l'extrémité du +jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne. + +--Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grâce à sa longue taille, +avait sauté à terre en se pendant par les bras; les voilà qui accourent +au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon épaule, là, bien; +l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous êtes +sauvé, vive Dieu! + +--L'épée à la main! l'épée à la main! Ravanne, et chargeons cette +canaille, dit le régent. + +--Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Simiane en entraînant le prince, +suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-être; mais, +ce que vous voulez faire, c'est de la folie. À moi, Ravanne, à moi! + +Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras, +l'entraînèrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal, +au moment même où ceux qui accouraient par la rue de Valois n'étaient +qu'à vingt pas d'eux, et où la porte du passage tombait sous les efforts +de la seconde troupe; toute la bande réunie vint donc se heurter contre +la grille au moment même où les trois seigneurs la refermaient derrière +eux. + +--Messieurs, dit alors le régent en saluant de la main, car, pour le +chapeau, Dieu sait où il était resté! je souhaite, pour votre tête, que +tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez à plus +fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant, +bonne nuit. + +Et un triple éclat de rire acheva de pétrifier les deux conspirateurs, +debout contre la grille, à la tête de leurs compagnons essoufflés. + +--Il faut que cet homme ait passé un pacte avec Satan! s'écria +d'Harmental. + +--Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant à +ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congédions pas +encore: ce n'est que partie remise. Quant à la somme promise, vous en +avez déjà touché moitié; demain, où vous savez, pour le reste. Bonsoir. +Je serai demain au rendez-vous. + +Tous ces gens dispersés, les deux chefs demeurèrent seuls. + +--Eh bien! colonel? dit Roquefinette en écartant les jambes et en +regardant d'Harmental entre les deux yeux. + +--Eh bien! capitaine, répondit le chevalier, j'ai bien envie de vous +parler d'une chose. + +--De laquelle? demanda Roquefinette. + +--C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tête d'un +coup de pistolet, pour que cette misérable tête soit punie et ne soit +pas reconnue. + +--Et pourquoi cela? + +--Pourquoi cela? parce qu'en pareille matière, lorsque l'on échoue, on +n'est qu'un sot. Que vais-je dire à madame du Maine, maintenant? + +--Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon là que vous vous +inquiétez! Ah! bien, pardieu! vous êtes crânement susceptible, colonel. +Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires +lui-même? J'aurais bien voulu la voir, votre bégueule, avec ses deux +cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crèvent de peur dans ce +moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons maîtres du +champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimpé après +les murs comme des lézards. Tenez, colonel, écoutez un vieux renard: +pour être bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du +courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience. +Mordieu! si j'avais une affaire comme cela à mon compte, je vous réponds +que je la mènerais à bien, moi; et si vous voulez me la repasser un +jour.... Nous causerons de cela. + +--Mais, à ma place, demanda le colonel, que diriez-vous à madame du +Maine? + +--Ce que je lui dirais! Je lui dirais: «Ma princesse, il faut que le +régent ait été prévenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que +nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de roués, qui nous +ont donné le change.» Alors le prince de Cellamare vous dira: «Cher +d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;» madame la duchesse +vous dira: «Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous +reste.» Le comte de Laval vous donnera une poignée de main, en essayant +aussi de vous faire un compliment qu'il n'achèvera pas, vu que, depuis +qu'il a eu la mâchoire cassée, il n'a pas la langue facile, surtout pour +faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes +de croix; Alberoni jurera à faire trembler le bon Dieu; de cette façon, +vous aurez tout concilié, votre amour-propre sera sauvé; vous +retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'où je vous conseille de +ne pas sortir d'ici à quelques jours, si vous ne voulez pas être pendu; +de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire +part des libéralités de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre +agréablement et de soutenir mon moral; puis, à la première occasion nous +rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons +notre revanche. + +--Oui, certainement, dit d'Harmental, voilà ce qu'un autre ferait; mais +moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes idées, je ne sais pas +mentir. + +--Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, répondit le capitaine; mais +qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Les baïonnettes du guet! Aimable +institution, dit le capitaine, je te reconnais bien là, toujours un +quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous séparer. Adieu, +colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le +passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voilà le mien, ajouta-t-il +en étendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs. +Allons, du calme, allez-vous-en à petits pas, pour qu'on ne se doute pas +que vous devriez courir à toutes jambes. La main sur la hanche comme +cela, et en chantant la mère Gaudichon. + +Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit +la rue de Valois de la même allure que le guet, sur lequel il avait cent +pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si +rien ne s'était passé: + + _Tenons bien la campagne_ + _La France ne vaut rien,_ + _Et les doublons d'Espagne_ + _Sont d'un or très chrétien._ + +Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi +tranquille à cette heure qu'elle était bruyante dix minutes auparavant, +et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidèle à ses +instructions, n'avait pas bougé, et qui attendait, portière ouverte, +laquais au marchepied et cocher sur le siège. + +--À l'Arsenal, dit le chevalier. + +--C'est inutile, répondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je +sais comment tout s'est passé, moi, puisque je l'ai vu, et j'en +informerai qui de droit; une visite à cette heure serait dangereuse pour +tout le monde. + +--Ah! c'est vous, l'abbé, dit d'Harmental cherchant à reconnaître +Brigaud sous la livrée dont il s'était affublé. + +Eh bien! vous me rendrez un véritable service en portant la parole à ma +place; diable m'emporte si je savais que dire! + +--Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous êtes un brave et loyal +gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France, +tout serait bientôt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire +des compliments. Montez vite; où faut-il vous mener? + +--C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien à pied. + +--Montez, c'est plus sûr. + +D'Harmental monta, et Brigaud, tout habillé en valet de pied qu'il +était, se plaça sans façon près de lui. + +--Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cléry, dit l'abbé. + +Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obéit aussitôt, et, à +l'endroit indiqué, la voiture s'arrêta; le chevalier descendit, +s'enfonça dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientôt à l'angle de +celle du Temps-Perdu. + +Quant à la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard, +roulant sans le moindre bruit, et pareille à un char fantastique qui +n'eût point touché la terre. + + + + +Chapitre 16 + + +Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire +plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire +que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons +encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon +bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de +Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où +l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le +rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun, +traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur. + +Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à +ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le +pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en +aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce +qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail, +c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre +diable. + +Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à +présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que +c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait, +passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce +moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il +ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se +coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses +grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre +héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre +bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court, +disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et +porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux +et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à +dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus +enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et +curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût +remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût +descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son +double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces +têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions, +bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais +ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de +quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants. + +Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait +signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du +nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui +avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes +qualités de coeur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom +patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient +tout simplement le bonhomme Buvat. + +Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance +marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute +particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au +collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et +des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une +régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait +que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour +la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour +l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il +avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières +versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de +faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent +pour la sixième fois à l'Épitome sacrae. + +Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne +manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout +pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait +été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé +d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix +ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et +qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement +peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y +redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui +répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise +pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades, +mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui +conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul +talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût +consenti à le douer. + +Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que +de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat: +elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux +plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit +qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait +tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense +reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les +ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit +qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale, +et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif +à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il +se mit à l'oeuvre. + +Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation +du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait +presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille +et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait +toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un +an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait +lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit, +et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce +temps il avait accompli un chef-d'oeuvre: ce n'était pas une simple +pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde +en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de +Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel +tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse +de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le +chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait +nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface +un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés +d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en +communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans +l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans +la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures +différentes, l'adverbe impitoyablement. + +Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau +produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune +Buvat avait cinq écoliers et deux écolières. + +Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années +encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais +eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir +parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils. + +Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il +poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait +affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la +veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant +traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie, +cette époque orageuse de l'existence. + +Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une +action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement, +comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé +près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant. + +Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des +Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage +qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante +avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire +que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari +était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine +méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint +basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher, +était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire +catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de +Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche +les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme +écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque +justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne +précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses +premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville, +son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la +maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait +décidé de la victoire. + +L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur +de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient +semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les +plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que +la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des +premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa +maison militaire. + +La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme +d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à +sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il +resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième +fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à +peine, mais au coup d'oeil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut +que c'était un de ces coeurs sur lesquels il pouvait compter, et, au +lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui +l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même +instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du +prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à +peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient +tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du +prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une +décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent +heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle; +seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit +sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien +et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce +service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le +jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le +moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon +gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait +avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au +moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être +tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût +reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la +main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique +sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service +qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit +qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui, +comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque. + +Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:--Messieurs, leur +dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais, +ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être +tué. + +À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son +premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui +l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une +jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se +chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore +qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte, +mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé. + +Cette jeune personne était d'origine anglaise: sa mère avait accompagné +Madame Henriette en France, lorsqu'elle était venue épouser Monsieur, et +après l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'Éffiat, +elle était passée dame d'atours au service de la grande dauphine; mais +en 1690, la grande dauphine étant morte, et l'Anglaise, dans sa fierté +tout insulaire n'ayant pas voulu rester près de mademoiselle Choin, elle +s'était retirée dans une petite maison de campagne, qu'elle louait près +de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entière à l'éducation de sa petite +Clarice, employant à cette éducation la rente viagère qu'elle tenait de +la munificence du grand dauphin. Ce fut là que dans les voyages du duc +de Chartres à Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune +fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons +dit, le maria vers 1697. + +C'étaient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir à +voir, qui occupaient le premier étage de la maison n° 6 de la rue des +Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde. + +Les jeunes époux avaient eu tout d'abord un fils, dont, dès l'âge de +quatre ans, l'éducation calligraphique fut confiée à Buvat. Le jeune +élève faisait déjà les progrès les plus satisfaisants, lorsqu'il fut +tout à coup enlevé par la rougeole. Le désespoir des parents fut grand, +comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus +sincèrement que son écolier annonçait les plus heureuses dispositions. +Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un étranger, les attacha +à lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir précaire qui +attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son +influence pour lui faire obtenir une place à la Bibliothèque. Buvat +bondit de joie à l'idée de devenir fonctionnaire public. Le même jour la +demande fut écrite de sa plus belle écriture; le premier écuyer +l'apostilla chaudement, et, un mois après, Buvat reçut un brevet +d'employé à la bibliothèque royale, section des manuscrits aux +appointements de neuf cents livres. + +À compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui +inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses écoliers et ses +écolières, et s'adonna tout entier à la confection des étiquettes. Neuf +cents livres, assurées jusqu'à la fin de sa vie, étaient une véritable +fortune, et le digne écrivain, grâce à la munificence royale, commença +de couler des jours filés d'or et de soie, promettant toujours à ses +bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un +autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait à écrire. De leur côté, +les pauvres parents désiraient fort donner ce surcroît d'occupation au +digne écrivain. Dieu exauça leur désir. Vers la fin de l'année 1702, +Clarice accoucha d'une fille. + +Ce fut une très grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait +pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec +les mains, et chantant à tue-tête le refrain de sa chanson favorite: +Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-là, pour la première +fois depuis qu'il avait été nommé, c'est-à-dire depuis deux ans, il +n'arriva à son bureau qu'à dix heures un quart au lieu de dix heures +précises. Un surnuméraire, qui le croyait mort, avait demandé sa place. + +La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait déjà lui +faire faire des bâtons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une +chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde à +lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle eût deux ou +trois ans. Il se résigna; mais, en attendant, il lui prépara des +exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la +satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la +première plume qu'elle eût touchée. + +On était arrivé au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu +duc d'Orléans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement +en Espagne, où il devait conduire des troupes au maréchal de Berwick. +Des ordres furent aussitôt donnés à toute sa maison militaire de se +tenir prête pour le 5 mars. Comme premier écuyer, Albert devait +nécessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre +temps l'eût comblé de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car +la santé de Clarice commençait à inspirer de vives inquiétudes, et le +médecin avait laissé échapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que +Clarice se sentît elle-même gravement attaquée, soit, chose plus +naturelle encore, qu'elle craignît tout simplement pour son mari, +l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-même ne put +s'empêcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurèrent +parce qu'ils voyaient pleurer. + +Le 5 mai arriva: c'était le jour fixé pour le départ. Malgré sa douleur, +Clarice s'était occupée elle-même des équipages de son mari, et avait +voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au +milieu de ses larmes, un éclair d'orgueilleuse joie illumina son visage, +lorsqu'elle vit Albert dans son élégant uniforme et sur son beau cheval +de bataille. Quant à Albert, il était plein d'orgueil et de fierté. La +pauvre femme sourit tristement à ses rêves d'avenir; mais, pour ne pas +l'attrister dans ce moment suprême, elle renferma son chagrin dans son +coeur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et +peut-être aussi celles qu'elle avait pour elle-même, elle fut la +première à lui dire de penser non pas à elle, mais à son honneur. + +Le duc d'Orléans et son corps d'armée entrèrent en Catalogne dans les +premiers jours d'avril, et s'avancèrent aussitôt à marches forcées à +travers l'Aragon. En arrivant à Segorbe, le duc apprit que le maréchal +de Berwick s'apprêtait à donner une bataille décisive, et, dans le désir +qu'il avait d'arriver à temps pour y prendre part, il expédia Albert en +courrier; avec mission de dire au maréchal que le duc d'Orléans arrivait +à son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait +pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert +partit; mais, égaré dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il +ne précéda l'armée que d'un jour et arriva au camp du maréchal de +Berwick au moment même où il allait engager le combat. Albert se fit +indiquer la position qu'occupait en personne le maréchal; on lui montra +à la gauche de l'armée, sur un petit mamelon d'où l'on découvrait toute +la plaine, le duc de Berwick au milieu de son état major. Albert mit son +cheval au galop et piqua droit sur lui. + +Le messager se fit reconnaître au maréchal, et lui exposa la cause de sa +mission. Le maréchal, pour toute réponse, lui montra le champ de +bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il +avait vu. Mais Albert avait respiré l'odeur de la poudre, et ne voulait +point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui +donner du moins la nouvelle de la victoire. Le maréchal y consentit. En +ce moment, une charge de dragons ayant paru nécessaire au général en +chef, il commanda à un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre +de charger. Le jeune homme partit au galop, mais à peine avait-il +franchi le tiers de la distance qui séparait le mamelon de la position +occupée par ce régiment qu'il eut la tête emportée par un boulet de +canon. Il n'était pas encore tombé des étriers, qu'Albert, saisissant +cette occasion de prendre part à la bataille, lança son cheval à son +tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le +maréchal, tira son épée et chargea en tête du régiment. + +Cette charge fut une des plus brillantes de la journée, et elle +s'enfonça si profondément au coeur des impériaux qu'elle commença +d'ébranler l'ennemi. Le maréchal, malgré lui, avait suivi des yeux, au +milieu de la mêlée, ce jeune officier qu'il pouvait reconnaître à son +uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte +corps à corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant, +quand le régiment fut en fuite, il vit revenir Albert à lui, tenant sa +conquête dans ses bras. Arrivé devant le maréchal, il jeta le drapeau à +ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce +fut une gorgée de sang qui vint sur ses lèvres. Le maréchal le vit +chanceler sur ses arçons, et s'avança pour le soutenir; mais, avant +qu'il eût pu lui porter secours, Albert était tombé: une balle lui avait +traversé la poitrine. + +Le maréchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme était +mort sur le drapeau qu'il venait de conquérir. + + + + +Chapitre 17 + + +Le duc d'Orléans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert +comme on regrette un homme de coeur, mais, après tout, il était mort de +la mort du brave, il était mort au milieu d'une victoire, il était mort +sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un +Français, un soldat, un gentilhomme? + +Le duc d'Orléans voulut écrire de sa main à la pauvre veuve. Si quelque +chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans +doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose, +c'est qu'elle n'avait plus d'époux et que sa Bathilde n'avait plus de +père. + +À quatre heures, Buvat rentra de la Bibliothèque; on lui dit que Clarice +le demandait: il descendit aussitôt. La pauvre femme ne pleurait pas; +elle était atterrée, sans larmes, sans paroles; ses yeux étaient fixes +et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna +pas vers lui, elle ne tourna pas la tête, elle se contenta d'étendre la +main de son côté et de lui présenter la lettre. + +Buvat regarda à droite et à gauche d'un air tout hébété pour deviner de +quoi il était question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses +conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut à haute voix: + +«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni +moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais +vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos débiteurs. + +Votre affectionné, + +Philippe d'Orléans.» + +--Comment! s'écria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur +du Rocher?... pas possible! + +--Papa est mort? dit en s'approchant de sa mère la petite Bathilde, qui +jouait dans un coin avec sa poupée. Maman, est-ce que c'est vrai que +papa est mort? + +--Hélas! hélas! oui, ma chère enfant, s'écria Clarice retrouvant tout à +la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que +trop vrai! Oh! + +Malheureuses que nous sommes! + +--Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes +ressources consolatrices, il ne faut pas vous désoler ainsi; c'est +peut-être une fausse nouvelle. + +--Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orléans lui-même? s'écria +la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton père est mort. Pleure, +pleure, ma fille! peut-être qu'en voyant tes larmes Dieu aura pitié de +toi. + +Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que +Buvat en sentit sa propre poitrine comme déchirée: mais son effroi fut +bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le +mouchoir qu'elle avait approché de sa bouche. Alors il comprit que le +malheur qui venait de lui arriver n'était peut-être pas le plus grand +qui menaçât la petite Bathilde. + +L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour +elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un +plus petit au second. + +Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres +facultés, il y a dans tout noble coeur une certaine répugnance à +solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle, +surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La +pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour +faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand +elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de +Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille +d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre +lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout +obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice +regarda dans une glace son visage maigri, et sourit +tristement.--Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en +conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps. + +Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour +prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait +d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui +avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les +équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était +beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice +vendît le superflu de ses meubles. + +On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et +Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre +toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de +prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit +qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à +mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même +avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il +eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur. + +Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà +oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre +du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit +qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de +revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience. + +Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde +en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles, +ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite +Bathilde, et un lit pour elle. + +Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements +successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait +pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui +était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies +qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais +comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté +grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille +offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau +qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante +louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié +tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à +fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à +son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée +trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa +voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la +somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le +propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui +avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même +temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un +retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui +venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et +continua sa tournée. + +Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté +de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours +sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y +revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte +d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort +changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la +tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être, +il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait +l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher: + + _Laissez-moi aller_ + _Laissez-moi jouer, etc._ + +Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation. + +Les derniers jours de l'hiver s'écoulèrent et apportèrent en passant la +nouvelle de la reddition de Lérida, mais en même temps on apprit que le +jeune et infatigable général s'apprêtait à assiéger Tortose. Ce fut le +dernier coup porté à la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps +allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait +le duc à l'armée. + +Les forces lui manquèrent, et elle fut obligée de s'aliter. + +La position de Clarice était affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa +maladie, elle sentait qu'elle était mortelle, et elle n'avait personne +au monde à qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la +mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas même la +pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tête. Son mari n'avait +que des parents éloignés, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter +la pitié. Quant à sa famille à elle, née en France, où sa mère était +morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y +eût-il quelque espoir de ce côté, elle n'avait plus le temps d'y +recourir. La mort venait. + +Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitté Clarice dévorée par +la fièvre, l'entendit gémir si profondément, qu'il sauta à bas de son +lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arrivé à la +porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait à sanglots et priait +à haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'éveilla et appela sa +mère. Clarice renfonça ses larmes, alla prendre son enfant dans son +berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit répéter tout ce +qu'elle savait de prières, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait +s'écrier d'une voix douloureuse: «Ô mon Dieu! mon Dieu! écoutez mon +pauvre enfant!» Il y avait dans cette scène nocturne d'un enfant à peine +hors du berceau et d'une mère à moitié dans la tombe, s'adressant tous +deux au Seigneur comme à leur seul et unique soutien, au milieu du +silence de la nuit, quelque chose de si profondément triste que le bon +Buvat tomba à genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait +offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais +que du moins elle ne serait pas abandonnée. Dieu avait entendu la double +prière qui avait monté vers lui, et il l'exauçait. + +Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait +jamais osé faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne +grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit +tout bas:--Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore +de bonnes gens sur la terre.--La petite fille alors lui jeta les bras +autour du cou et l'embrassa à son tour. Buvat sentit que des larmes lui +venaient aux yeux, et comme il avait entendu répéter maintes fois qu'il +ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiéter, il tira +sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler +l'émotion:--Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je +m'en aille. Adieu, madame du Rocher. + +Sur l'escalier, il rencontra le médecin et lui demanda ce qu'il pensait +de la malade. Comme c'était un médecin qui venait par charité, et qu'il +ne se croyait pas obligé d'avoir des ménagements, attendu qu'on ne les +lui payait pas, il répondit que dans trois jours elle serait morte. + +En rentrant à quatre heures, Buvat trouva la maison en émoi. En +descendant de chez Clarice, le médecin avait dit qu'il fallait appeler +le viatique. On avait donc été prévenir le curé, et le curé était venu, +avait monté l'escalier, précédé du sacristain et de sa sonnette, et sans +préparation aucune, il était entré dans la chambre de la malade. Clarice +l'avait reçu comme on reçoit le Seigneur, c'est-à-dire les mains jointes +et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas +moins été terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui +était arrivé: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la +porte de la chambre encombrés de toutes les commères du quartier, qui +avaient comme c'était l'habitude à cette époque, suivi le +saint-sacrement. Autour du lit où était étendue la mourante, déjà si +pâle et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses +yeux, on eût pu la prendre pour une statue de marbre couchée sur un +tombeau, les prêtres chantaient les prières des agonisants, et, dans un +coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait séparée de sa mère, +afin que la malade ne fût point distraite pendant l'accomplissement de +son dernier acte de religion, était blottie, n'osant ni crier ni +pleurer, tout effrayée de voir tant de monde qu'elle ne connaissait +point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien. +Aussi, dès qu'elle aperçut Buvat, l'enfant courut à lui, comme à la +seule personne qu'elle connût au milieu de cette funèbre assemblée. +Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle près du lit +de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la +terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son éternelle prière +d'envoyer un protecteur à sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du +seul ami qu'elle se connût au monde. Avec ce regard perçant des +moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce coeur pur et dévoué, et elle +y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire; car elle se +souleva sur son séant, lui tendit la main en jetant un cri de +reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si +elle avait épuisé les dernières forces de sa vie dans cet élan maternel, +elle retomba évanouie sur son lit. + +La cérémonie religieuse étant terminée, les prêtres se retirèrent +d'abord; les dévotes les suivirent, les indifférents et les curieux +sortirent les derniers. De ce nombre étaient plusieurs femmes. Buvat +leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses +connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se présenta aussitôt, +assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les +vertus requises pour exercer cet honorable état, mais que, justement à +cause de cette réunion de qualités, elle avait l'habitude de se faire +payer huit jours d'avance, attendu qu'elle était fort courue dans le +quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait à ces huit jours; elle +répondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que +la pauvre dame ne paraissait pas très fortunée, elle se contenterait de +douze. Buvat, qui avait justement touché son mois le jour même, tira +deux écus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui eût +demandé le double qu'il l'eût donné également; aussi cette générosité +inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes +n'étaient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai +qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours, +lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humiliés lui +cherchent une cause impure ou intéressée! + +Clarice était toujours évanouie. La garde entra aussitôt en fonctions, +en lui faisant, à défaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira. +Quant à la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mère dormait. La +pauvre enfant ne connaissait pas encore la différence qu'il y avait +entre le sommeil et la mort, et elle s'était remise à jouer dans un coin +avec sa poupée. + +Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la +malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux +ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître +encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à +prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais +l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa +faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans +mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la +malade:--Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il +ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:--Ah! les +malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça +se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne. + +C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas. + +Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde +s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les +lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez +le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la +mère et l'enfant à la garde, et sortit. + +Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût +les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa +fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait +pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté +l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte +maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami, +elle lui dit seulement: + +--Elle dort, maman, elle dort. + +Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle +entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait +être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade +avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant: + +--Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux +d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela! + +Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne +devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais +eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul +jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si +triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence. +On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas +que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses +manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et +qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit. +Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller, +puis, quand il eut refermé la porte: + +--Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du +chef, en voilà un qui se la passe douce! + +Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison, +il demanda à la portière comment allait Clarice. + +--Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle +ne souffre plus. + +--Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur +celui qui l'entend ce mot terrible. + +--Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle +se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une +petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat. + +Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant +à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier +où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au +mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue +d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le +plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet, +immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite +Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et +cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il +s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les +gémissements de la petite fille. + +--Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes; +maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela? + +Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main: + +--Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur! + +Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part, +aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira +la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté +un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte +était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il +courut à l'escalier et lui demanda où était la clef. + +--Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc, +que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi! + +Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire. + +--Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il. + +--C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les +meubles, répondit la portière. + +--Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat. + +--Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas +riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle +doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le +propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a +plus besoin de meubles, la pauvre chère femme! + +--Mais la garde, qu'est-elle devenue? + +--Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire +était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est +ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne +puis pas: je suis trop sensible. + +Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi +rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main +lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la +clef tourna et la porte s'ouvrit. + +Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de +la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et +avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu +pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où +Buvat entrait. + +--Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite +maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie. + +Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste +spectacle. + +Buvat conduisit Bathilde près du cadavre. + +--Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il. + +L'enfant obéit. + +--Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu +la réveillera. + +Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se +laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et +son isolement. + +Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au +berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller +faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir +l'administration des pompes funèbres. + +Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait +trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant. + +Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans. + +C'était le seul héritage que la pauvre mère avait laissé à sa fille + + + + +Chapitre 18 + + +En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses +arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de +chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions +dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans +la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce +que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était +impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il +avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de +trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de +feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont, +pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut +convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait +dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde, +et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture. + +Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat, +en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et +mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde, +devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à +la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre +logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas +s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y +arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux +chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante, +donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles +qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de +Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut +opéré. + +Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu, +si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers +devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant +une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa +maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la +consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de +sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre +son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils +reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières +années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les +oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que +d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses +souvenirs d'enfant. + +Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait +gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette +Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine, +tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge. +Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui +étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand +Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq +règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la +moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé +l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une +de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le coeur, et il +avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en +serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui +donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au +nom qu'elle portait. + +Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien +simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le +revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait +ses neuf cents livres d'appointements annuels: + +Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et +de danse. + +Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde. + +Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze +ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital +réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme +neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait +bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser +l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux. + +Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de +Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait +face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des +copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se +coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à +ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures +tous les jours. + +Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies +ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que +Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé +lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer +neuf cents livres sur la tête de Bathilde. + +À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles +des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse, +maître de musique et maître de dessin. + +Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette +charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces +heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde +antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une +chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune +beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce +qu'elle avait promis. + +Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque +leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le +dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir +et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en +allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement +vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le +rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand +amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À +chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et +c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'oeil si exact, qu'à +la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus +proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et +respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à +Vincennes. + +Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette +promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade +conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les +eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles +aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à +poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde +était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds +flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en +résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits +accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat +passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc, +c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour, +mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en +disant:--Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et +comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle +pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la +moralité de celui-là. + +Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande +fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui +voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre. +Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné +à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans +le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite +le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on +franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre, +lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets. + +Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis +la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de +Buvat. + +Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle +le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de +se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut +averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça +un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y +avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout +ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer +d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse, +convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et +il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite: + + _Laissez-moi aller,_ + _Laissez-moi jouer, etc._ + +--Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était +enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez +le coeur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus. + +--Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire? + +--Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse? + +--Si fait, j'en viens. + +--Et on vous a payé? + +--Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent. + +--Et que pensez-vous de cela? + +--Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois +ensemble. + +--Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray, +reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous +payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat! + +--C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé. + +--Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus +grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois. + +--Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront, +qu'est-ce que vous ferez, père Buvat? + +--Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa +résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de +même. + +--Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez +toujours? + +--Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur +l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de +me demander un peu de crédit. + +--Vil flatteur! dit l'employé. + +Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la +caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré; +mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que +la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le +caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en +excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter. + +Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait +difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait +plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef +chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire. +Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes +lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se +trouva au courant. + +On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une +véritable banqueroute. + +Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce +qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec +réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste +de deux années de ses appointements. + +Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de +treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus +remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa +position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle +préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux +Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les +ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à +ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et +comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle, +il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il +aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé +toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu, +dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements +avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du +pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit +logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette +lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même +réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire +part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient +qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous +tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et +qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis +qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat +parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle +comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était +inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule +porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père, +ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui +disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un +autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le +plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son +ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain +demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et +toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat +n'était point d'humeur changeante. + +Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis +que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa +mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la +Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le +monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois, +comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement +aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de +faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que +le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les +commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde +n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat, +maintenant que Bathilde en avait quinze. + +Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette +chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita +dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une +mauvaise pensée n'était venue, même en songe. + +Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et +Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue +Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à +l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre +la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait +été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était +donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne +les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait +inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans +tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche +parenté. + +Restait la supposition qui, attribuant à Buvat une jeunesse orageuse, +avait vu dans Bathilde le résultat d'une ancienne passion que l'Église +eût oublié de consacrer; mais cette supposition tombait au premier +examen. Bathilde était grande et élancée, Buvat était gros et court; +Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux +bleu-faïence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau +blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute +la personne de Bathilde respirait l'élégance et la distinction, tandis +que le pauvre bonhomme Buvat était des pieds à la tête un type de +vulgaire bonhomie. Il en résulta que les femmes commencèrent à regarder +Bathilde avec dédain, et que les hommes appelèrent Buvat un heureux +drôle. + +Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernières à +accréditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard à quelle occasion elle +commença d'y donner créance. + +Cependant les prévisions de l'employé démissionnaire s'étaient +réalisées. Il y avait déjà dix-huit mois que Buvat n'avait touché un sou +d'appointements sans que le brave homme, malgré ce long crédit, se fût +relâché un instant de sa ponctualité ordinaire. Il y a plus, depuis +qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prît au +ministre de faire des économies en supprimant le tiers des employés, et +Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il +eût pu employer d'une manière plus lucrative, eût regardé comme un +malheur irréparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de +zèle à mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il +en résulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait +d'autant plus qu'on le payait moins. + +L'ignorance complète de l'époque où cette situation précaire cesserait, +jointe à la diminution de son petit trésor qui menaçait de s'épuiser +bientôt, rembrunissait néanmoins le front de Buvat, au point que +Bathilde commença de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle +ignorait. Avec le tact qui caractérise les femmes, elle comprit que +toute question à Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confié de +lui-même serait inutile. Ce fut donc à Nanette qu'elle s'adressa. +Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison +ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la +situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle +devait à la délicatesse désintéressée de Buvat; elle sut que pour lui +conserver intacts des appointements destinés à payer ses maîtres +d'agrément et à lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis +cinq heures jusqu'à huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'à +minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'était que, malgré ce travail +acharné, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses +petites économies seraient épuisées, il se verrait forcé d'avouer à +Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dépense qui n'était pas +rigoureusement nécessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant +ce saint dévouement, avait été de tomber aux pieds de Buvat quand il +rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientôt elle comprit que le +seul moyen d'arriver à son but était de paraître tout ignorer, et dans +le baiser filial qu'elle déposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra +de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de +reconnaissance et de vénération. + + + + +Chapitre 19 + + +Mais le lendemain, Bathilde dit en riant à Buvat qu'elle croyait que ses +maîtres n'avaient plus rien à lui apprendre, qu'elle en savait autant +qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu. +Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde; +comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisième +ciel, il n'eut pas de peine à croire sa pupille, d'autant moins que les +maîtres, avec une bonne foi assez rare, avouèrent que leur élève en +savait assez pour aller désormais toute seule. C'est que tel était le +sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il épurait tout ce qui s'approchait +d'elle. + +On comprend que cette double déclaration fit grand plaisir à Buvat; mais +ce n'était pas assez pour Bathilde que d'épargner sur la dépense; elle +résolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle eût fait des progrès à peu +près pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le +dessin seul pouvait lui être une ressource, tandis que la musique ne lui +serait jamais qu'un délassement. Elle réserva donc toute son application +pour le dessin, et comme elle y était vraiment d'une force supérieure, +elle arriva bientôt à faire de délicieux pastels. Enfin, un jour, elle +voulut connaître la valeur de ses oeuvres, et pria Buvat, en allant à +son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait +son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cléry +et de la rue du Gros-Chenet, deux têtes d'enfant qu'elle avait faites de +fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se +chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et +s'en acquitta avec sa naïveté ordinaire. Le marchand, habitué à de +pareilles propositions, tourna et retourna d'un air dédaigneux les têtes +entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait +offrir que quinze livres de chaque. Buvat, blessé non pas du prix +offert, mais de la manière peu respectueuse dont l'industriel avait +parlé du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains, +en lui disant qu'il le remerciait. + +Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez +élevé, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux têtes +jusqu'à quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il +s'agissait d'une offense faite à la perfectibilité de sa pupille, lui +répondit sèchement que les dessins qu'il lui avait montrés n'étaient +point à vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre +satisfaction. Or, comme on le sait, du moment où les dessins ne sont +point à vendre, ils augmentent singulièrement de valeur; il en résulta +que le marchand finit par en offrir jusqu'à cinquante livres; mais +Buvat, peu sensible à cette proposition, dont il n'avait pas même l'idée +qu'il pût profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez +le marchand avec toute la fierté d'un homme blessé dans sa dignité, et +s'achemina vers son bureau. À son retour, le marchand se trouva comme +par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne +servit à rien, le marchand alla à lui, et, lui mettant les deux mains +sur les épaules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux +dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui répondit une seconde +fois, et d'une voix plus aigre encore que la première, que les dessins +n'étaient point à vendre. + +--C'est fâcheux, reprit le marchand, j'aurais été jusqu'à quatre-vingts +livres, et il retourna sur la porte d'un air indifférent, mais tout en +suivant Buvat du coin de l'oeil. Buvat, de son côté, continua son chemin +avec une fierté qui donnait quelque chose de plus grotesque encore à sa +tournure, et, sans s'être retourné une seule fois, disparut au coin de +la rue du Temps-Perdu. + +Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de +l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit régulier dont il +avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut +aussitôt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle était fort +inquiète du résultat de la négociation, et lui jetant, avec un reste de +ses habitudes enfantines, les bras autour du cou: + +--Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon? + +C'était le nom du marchand de couleurs. + +--Monsieur Papillon, répondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur +Papillon est un impertinent! + +La pauvre Bathilde pâlit. + +--Comment cela, bon ami, un impertinent! + +--Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre à genoux devant tes +dessins, s'est permis de les critiquer. + +--Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison. +Songez donc que je ne suis encore qu'une écolière. Mais enfin en a-t-il +offert un prix quelconque? + +--Oui, répondit Buvat, il a eu encore cette impertinence. + +--Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante. + +--Il en a offert quatre-vingts livres! + +--Quatre-vingts livres! s'écria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans +doute, bon ami. + +--Il a osé offrir quatre-vingts livres des deux, je le répète, répondit +Buvat en appuyant sur chaque syllabe. + +--Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant +des mains de joie. + +--C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en +est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent. + +Ce n'était pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une +discussion si délicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en +lui annonçant que le dîner était servi, annonce qui avait ordinairement +pour résultat de donner immédiatement un autre cours aux idées du +bonhomme. Buvat remit, sans observations ultérieures, le carton entre +les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle à manger en battant +ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'inévitable: + + _Laisse-moi aller,_ + _Laissez-moi jouer, etc._ + +Il dîna d'aussi bon appétit que si son amour-propre presque paternel +était pur de tout échec, et qu'il n'y eût point de monsieur Papillon au +monde. + +Le soir même, tandis que Buvat était monté dans sa chambre pour faire +ses copies, Bathilde remit le carton à Nanette, lui dit de porter à +monsieur Papillon les deux têtes qu'il renfermait, et de lui demander +les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes à Buvat. + +Nanette obéit, et Bathilde attendit son retour avec anxiété, car elle ne +pouvait croire que Buvat ne se fût trompé sur le prix. Dix minutes après +elle fut entièrement rassurée, car la bonne femme rentra avec les +quatre-vingts livres. + +Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes +aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence +s'agenouiller vers le crucifix qui était au pied de son lit, et auquel +chaque soir elle faisait sa prière. Mais cette fois la prière était +changée en actions de grâces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon +Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle. + +Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne fût-ce que +pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais +son étonnement fut grand lorsqu'à travers les carreaux de la boutique il +aperçut, dans de magnifiques cadres, les deux têtes d'enfant qui le +regardaient. En même temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut. + +--Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites +réflexions! nous nous sommes décidés à nous défaire de nos deux têtes +qui n'étaient pas à vendre! Ah! trédame! je ne vous croyais pas si roué, +voisin! Vous m'avez tiré quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec +tout cela! Mais c'est égal, dites à mademoiselle Bathilde, que comme +c'est une bonne et sainte fille, par considération pour elle, si elle +veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an à +n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au même prix. + +Buvat demeura atterré; il grommela une réponse que le marchand ne put +entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavés où il +posait le bout de sa canne, ce qui était encore chez lui une grande +marque de préoccupation. Puis il remonta ses cinq étages sans battre les +barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde +sans que Bathilde l'eût entendu. La jeune fille dessinait; elle avait +déjà commencé une autre tête. + +En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout +soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut à lui +en demandant ce qui était arrivé; mais Buvat, sans répondre, essuya deux +grosses larmes, et avec un accent de sensibilité indéfinissable. + +--Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray +et d'Albert du Rocher travaille pour vivre! + +--Mais, petit père, répondit Bathilde, moitié pleurant, moitié riant, je +ne travaille pas, je m'amuse. + +Le mot petit père était dans les grandes occasions substitué par +Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour résultat de calmer +les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse échoua. + +--Je ne suis ni votre petit père, ni votre bon ami, murmura Buvat en +secouant la tête, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie +admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie +plus, et qui ne gagne point assez avec son écriture pour continuer de +vous donner l'éducation qui convient à une demoiselle comme vous. + +Et il laissa tomber ses bras avec un tel découragement, que sa canne lui +échappa des mains. + +--Oh! mais, vous voulez donc à votre tour me faire mourir de chagrin? +s'écria Bathilde en éclatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se +peignait sur son visage. + +--Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'écria Buvat, avec un +accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que +j'ai donc fait? + +Et Buvat joignit les mains, et fut prêt à tomber à genoux devant elle. + +--À la bonne heure! dit Bathilde, voilà comme je vous aime, petit père; +c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas, +il me semble que vous êtes fâché contre moi, et alors je pleure. + +--Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne +manquerait plus que cela, de te voir pleurer! + +--Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas +faire ce que je veux. + +Cette menace de Bathilde toute puérile qu'elle était, fit frissonner +Buvat depuis la pointe du pied jusqu'à la racine des cheveux; car depuis +le jour où l'enfant pleurait sa mère, pas une larme n'était tombée des +yeux de la jeune fille. + +--Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais +promets-moi que le jour où le roi me payera mon arriéré.... + +--C'est bon, c'est bon, petit père! dit Bathilde en interrompant Buvat; +nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous êtes cause +que le dîner refroidit. + +Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans +la salle à manger, où, par ses plaisanteries et sa gaîté, elle eut +bientôt effacé sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'à la dernière +trace de tristesse. + +Qu'eût-ce donc été si le pauvre Buvat eût tout su? + +En effet, Bathilde avait songé que pour qu'elle continuât de bien placer +ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa +prévision était juste, puisque le marchand de couleurs avait dit à Buvat +qu'il en prendrait deux par mois, mais à la condition que Bathilde ne +travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins, +Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par +mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de +perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrès dans son +éducation de femme de ménage que dans celle de femme du monde, elle +avait chargé le matin même Nanette de chercher, sans dire pour qui, +parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par +conséquent bien payé, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de +Buvat, et dont la rétribution viendrait encore ajouter au bien-être de +la maison. + +Nanette, qui ne savait qu'obéir à sa jeune maîtresse s'était donc mise +en quête le jour même, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour +trouver ce qu'elle cherchait. C'était le temps des dentelles et des +accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune, +et couraient ensuite négligemment par les bosquets avec des robes plus +transparentes encore que celles que Juvénal appelait de l'air tissu. Il +en résultait comme on le comprend bien, force déchirures, qu'il fallait +cacher aux regards des mères ou des maris; de sorte qu'à cette époque, +il y avait peut-être plus encore à gagner à raccommoder les dentelles +qu'à les vendre. Dès son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des +miracles; son aiguille semblait être celle d'une fée. Aussi Nanette +reçut-elle force compliments sur la Pénélope inconnue qui refaisait +ainsi le jour l'ouvrage que l'on défaisait la nuit. + +Grâce à cette laborieuse résolution de Bathilde, résolution dont une +partie resta ignorée de tout le monde et même de Buvat, l'aisance prête +à manquer dans le ménage y rentra par une double source. Buvat, plus +tranquille désormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se fût +positivement prononcée à ce sujet, il lui fallait cependant renoncer à +ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce +qu'il les faisait avec elle, résolut donc de tirer parti de cette +fameuse terrasse qui avait été d'un poids si fort dans le choix de son +logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une +heure à prendre ses mesures, sans que personne, même Bathilde, eût +l'idée de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrêta à un jet d'eau, à +une grotte et à un berceau. + +Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces idées +fantastiques comme il en était venu une à Buvat le jour où il avait +résolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la +patience humaine peut exécuter de choses qui au premier abord paraissent +impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit, +les gouttières, de huit pieds plus élevées que la terrasse, donnaient +toutes facilités pour l'exécution. Le berceau même fut peu de chose: +quelques lattes peintes en vert, clouées en losange et tapissées de +jasmin et de chèvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte +qui devait être véritablement le chef-d'oeuvre de ces nouveaux jardins +de Sémiramis. + +En effet, le dimanche, dès la pointe du jour, Buvat partait pour le bois +de Vincennes; et, arrivé là, il se mettait en quête de ces pierres +hétéroclites, aux formes torturées, dont les unes représentent +naturellement des têtes de singe, les autres des lapins accroupis, +celles-ci des champignons, celles-là des clochers de cathédrale; puis, +lorsqu'il en avait réuni un assez grand nombre, il les faisait mettre +dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait +hebdomadairement à cette dépense, il les faisait amener au cinquième +étage de la rue du Temps-Perdu. Cette première collection dura trois +mois à compléter. + +Puis Buvat passa des monolithes aux végétaux. Toute racine ayant +l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous +l'apparence d'une tortue, devint la propriété de Buvat, qui, une petite +serpe à la main, se promenait les yeux fixés sur le sol, avec autant +d'attention qu'un homme qui aurait cherché un trésor, et qui, dès qu'il +apercevait une forme ligneuse à sa convenance, se précipitait la face +contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. À +force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du +sol. Cette recherche obstinée, à laquelle les gardes de Vincennes et de +Saint-Cloud essayèrent plus d'une fois de mettre empêchement, mais sans +pouvoir y réussir tant Buvat, par sa persévérance, déjouait leur +activité, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, à sa +grande satisfaction, tous ses matériaux réunis. + +Alors commença l'oeuvre architecturale. La plus grosse comme la plus +petite pierre qui devait servir à l'édification de la Babel moderne fut +tournée et retournée d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrît +à la vue par son côté le plus avantageux; puis posée, puis assurée, puis +cimentée de façon que chaque saillie extérieure présentât la capricieuse +imitation d'une tête d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une +fleur ou d'un fruit. Bientôt ce fut un amas chimérique des apparences +les plus opposées, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en +rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou +batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant délit de +ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la voûte s'arrondit et +servit de repaire à une hydre magnifique, la pièce la plus précieuse de +la collection, et aux sept têtes de laquelle Buvat eut l'heureuse idée +d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux +d'émail et des dards de drap écarlate. Il en résulta que lorsque la +chose eut atteint toute sa perfection, ce n'était plus qu'avec une +certaine hésitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que, +dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promené la +nuit, tout seul, sur la terrasse. + + + + +Chapitre 20 + + +L'oeuvre babylonienne de Buvat avait duré douze mois. Pendant ces douze +mois, Bathilde avait passé de sa quinzième à sa seizième année, de sorte +que la gracieuse jeune fille était devenue une femme charmante. C'était +pendant cette période que son voisin Boniface Denis l'avait remarquée, +et avait tant fait que sa mère, qui n'avait rien à lui refuser, après +avoir été prendre des informations préalables à une bonne source, +c'est-à-dire à la rue Pagevin, avait commencé, sous un prétexte de +voisinage, par se présenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini +par les inviter tous deux à venir passer chez elle les soirées du +dimanche. L'invitation avait été faite de si bonne grâce, qu'il n'y +avait pas eu moyen de refuser, quelque répugnance que Bathilde éprouvât +à sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat était enchanté qu'une occasion +de distraction se présentât pour Bathilde. Puis, au fond, comme il +savait que madame Denis avait deux filles, peut-être n'était-il point +fâché de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes +les meilleures âmes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer +d'obtenir sur mademoiselle Émilie et sur mademoiselle Athénaïs. + +Cependant, les choses ne se passèrent point précisément comme le +bonhomme les avait d'avance arrangée dans sa tête. Bathilde vit du +premier coup d'oeil à qui elle avait affaire, et apprécia la médiocrité +de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit +admirer les têtes, d'après la bosse, de ces demoiselles, elle prétendit +n'avoir rien à la maison qu'elle pût montrer, tandis que Buvat savait +parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tête d'enfant Jésus et +une tête de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout! +Lorsqu'on la pria de chanter, après que mesdemoiselles Denis se furent +fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui +dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compté Buvat, +et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand étonnement +de Buvat, cette conduite parut augmenter singulièrement l'amitié de +madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu +d'avance faire un grand éloge des talents de Bathilde, malgré son +orgueil maternel, n'était point sans quelque inquiétude sur le résultat +d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc +comblée de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie, +affirma à tout le monde que c'était une personne pleine de talents et de +modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les éloges que l'on avait +faits sur son compte. Une mercière retirée ayant même alors voulu élever +la voix pour rappeler la position étrange de la pupille vis-à-vis du +bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence à cette +mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait à fond cette histoire et +qu'il n'y avait pas le moindre détail qui ne fût à l'honneur de ses deux +voisins. C'était un léger mensonge que se permettait madame Denis en se +prétendant si bien renseignée, mais sans doute Dieu le lui pardonna en +faveur de l'intention. + +Quant à Boniface, du moment où il ne pouvait pas jouer au cheval fondu +ou faire la roue, il était nul, de toute nullité. Il avait donc été ce +soir-là d'une stupidité si supérieure, que Bathilde, n'attachant aucune +importance à un pareil être, ne l'avait pas même remarqué. + +Mais il n'en avait pas été ainsi de Boniface. Le pauvre garçon, qui +n'était qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, était devenu fou en la +voyant de près. Il résulta de cette recrudescence de sentiment que +Boniface ne quitta plus sa fenêtre, ce qui força tout naturellement +Bathilde à fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface +habitait alors la chambre occupée depuis par le chevalier d'Harmental. + +Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il était impossible de voir +autre chose qu'une suprême modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion +de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprès de sa mère, que +celle-ci remonta de la rue Pagevin à la rue des Orties, et là apprit par +les questions qu'elle fit à une vieille portière devenue à peu près +aveugle et tout à fait sourde, quelque chose de cette scène mortuaire +que nous avons racontée, et dans laquelle Buvat avait joué un si beau +rôle. La bonne femme avait oublié les noms des principaux personnages; +elle se rappelait seulement que le père était un bel officier qui avait +été tué en Espagne, et la mère une charmante jeune femme qui était morte +de douleur et de misère. Ce qui l'avait surtout frappée, et ce qui lui +laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe était +arrivée l'année même de la mort de son carlin. + +De son côté, Boniface s'était mis en quête, et il avait appris par +monsieur Joulu, son procureur, lequel était ami de monsieur Ladureau, +notaire de Buvat, que, chaque année, depuis dix ans, on plaçait cinq +cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels +réunis aux intérêts, formaient un petit capital de sept ou huit mille +francs. Sept ou huit mille francs de capital étaient bien peu de chose +pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mère, pouvait compter sur trois +mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chétif qu'il fût, +prouvait au moins que si Bathilde était loin d'avoir une fortune, elle +n'était pas non plus tout à fait dans la misère. + +En conséquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que +l'amour de Boniface allait toujours croissant, et où l'estime qu'elle +avait de son côté pour Bathilde, qui vint encore à deux de ses soirées, +ne subit aucune altération, elle se décida à faire la demande en règle. +Donc, une après-dînée que Buvat revenait de son bureau à son heure +ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait +rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un +clignotement de l'oeil qu'elle avait quelque chose à lui dire. Buvat +comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau à la main +et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus reculée +de sa maison, ferma les portes pour n'être surprise par personne, fit +asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la +demande de la main de Bathilde pour Boniface. + +Buvat demeura tout étourdi de la proposition. Il ne lui était jamais +venu à l'esprit que Bathilde pût se marier. La vie sans Bathilde lui +semblait désormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de +couleur à la seule idée d'être abandonné par elle. + +Madame Denis était trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet +étrange que sa demande avait produit sur le système nerveux de Buvat. +Elle ne voulut pas même lui laisser ignorer qu'une chose si importante +était passée inaperçue; elle lui offrit un flacon de sels à son usage, +et qu'elle laissait toujours sur la cheminée, à la vue de tout le monde, +pour se donner l'occasion de répéter deux ou trois fois par semaine +qu'elle avait les nerfs d'une extrême irritabilité. Buvat, qui avait +perdu la tête, au lieu de respirer purement et simplement ces sels à une +distance convenable, déboucha le flacon et se le fourra dans le nez. +L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si +l'ange d'Habacuc l'avait enlevé par les cheveux; son visage passa d'un +blanc fade au cramoisi le plus foncé; il éternua pendant dix minutes à +se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'étant calmé peu à peu et +étant revenu insensiblement à l'état où il se trouvait au moment où la +proposition avait été faite, il répondit qu'il comprenait tout ce qu'une +pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme +madame Denis le savait sans doute, il n'était que le tuteur de Bathilde, +qualité qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et +en même temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter +ou de la refuser. Madame Denis trouva la réplique parfaitement juste, et +le reconduisit à la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa +réponse elle le priait de la croire sa très humble servante. + +Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquiète. Il avait +retardé d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui était pas arrivé +une seule fois depuis dix ans. L'inquiétude de la jeune fille redoubla +quand elle vit l'air triste et préoccupé de Buvat. Aussi voulut-elle +connaître tout d'abord ce qui causait la mine allongée de son bon ami. +Buvat, qui n'avait pas préparé son discours, essaya de reculer +l'explication jusqu'après le dîner, mais Bathilde déclara qu'elle ne se +mettrait point à table qu'elle ne sût ce qui était arrivé. Force fut +donc à Buvat de transmettre, séance tenante, à sa pupille, et sans +préparation aucune, la proposition de madame Denis. + +Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille à qui l'on parle de +mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui +s'était assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en +face avec ce doux sourire qui était le soleil du pauvre écrivain: + +--Ainsi donc, lui dit-elle, petit père, vous avez assez de votre pauvre +fille, et vous voulez vous en débarrasser? + +--Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me débarrasser de toi! Mais c'est +moi qui mourrai le jour où tu me quitterais! + +--Eh bien! alors, petit père, répondit Bathilde, pourquoi venez-vous me +parler de mariage? + +--Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que +tu t'établisses, et que tu ne trouveras peut-être pas plus tard un aussi +bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mérite un peu mieux +qu'un monsieur Boniface. + +--Non, petit père, reprit Bathilde, non, je ne mérite pas mieux que +monsieur Boniface; mais.... + +--Eh bien! mais? + +--Mais... je ne me marierai jamais. + +--Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais! + +--Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas +heureux comme nous sommes? + +--Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'écria Buvat, je le +crois bien que nous le sommes! + +Sabre de bois était un honnête juron dont se servait Buvat dans les +grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du +bonhomme. + +--Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes +heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit père, il ne +faut pas tenter Dieu. + +--Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu +venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac! + +--Vous ne désirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses +lèvres sur le front du bonhomme. + +--Moi! désirer ce mariage! dit Buvat; moi! désirer te voir la femme de +ce petit gueux de Boniface! de ce satané chenapan que j'avais pris en +grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant! + +--Si vous ne désirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous? + +--Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton père, dit Buvat; parce +que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien +que tu es libre. + +--Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde. + +--Libre comme l'air. + +--Eh bien! si je suis libre, je refuse. + +--Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai; +mais comment vais-je dire cela à madame Denis? + +--Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux +pas me marier, dites-lui que je veux rester éternellement avec vous. + +--Allons dîner, dit Buvat; il me viendra peut-être une bonne idée en +mangeant la soupe. C'est drôle, l'appétit m'est revenu tout à coup. Tout +à l'heure, j'avais l'estomac si serré que j'aurais cru qu'il me serait +impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine. + +Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgré cette +infraction à ses habitudes hygiéniques, aucune bonne idée ne lui vint; +de sorte qu'il fut obligé de dire tout bonnement à madame Denis que +Bathilde était très honorée de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas +se marier. + +Cette réponse inattendue cassa bras et jambes à madame Denis; elle +n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde pût +refuser un parti aussi brillant que son fils; elle reçut en conséquence +très sèchement le refus de Buvat, et elle répondit que chacun était +libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester +pour coiffer sainte Catherine, elle en était parfaitement la maîtresse. + +Mais quand elle réfléchit à ce refus, que dans son orgueil maternel elle +ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu +faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent à +l'esprit, et comme elle était alors dans une disposition parfaite pour y +croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des vérités +avérées. Aussi, lorsqu'elle transmit à Boniface la réponse de sa belle +voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet échec matrimonial, qu'il +était bien heureux que les négociations eussent tourné ainsi, attendu +qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde eût +accepté, ne lui eussent pas permis à elle, de laisser se conclure un +pareil mariage. + +Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'était point de sa dignité que +son fils, après un refus si humiliant, conservât la chambre qu'il +habitait en face de Bathilde; elle lui en fit préparer, sur le jardin +une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit +immédiatement en location celle que venait de quitter M. Boniface. + +Huit jours après, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, agaçait +Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jugé qu'il fit assez beau +pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza, à qui l'habitude d'être +gâtée avait fait un caractère fort irritable, s'était élancée sur M. +Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet. + +C'est ce qui fait que le pauvre garçon, qui avait le coeur encore assez +malade et la jambe assez mal guérie, avait si amicalement conseillé à +d'Harmental de prendre garde à la coquetterie de Bathilde et de jeter +une boulette à Mirza. + + + + +Chapitre 21 + + +La chambre de monsieur Boniface resta vacante pendant trois ou quatre +mois, puis un jour Bathilde, qui s'était habituée à en voir la fenêtre +fermée, en levant les yeux, trouva la fenêtre ouverte; à cette fenêtre +elle vit une figure inconnue. C'était celle de d'Harmental. + +On voyait peu de figures comme celle du chevalier rue du Temps-Perdu. +Aussi Bathilde, admirablement placée derrière ses rideaux pour voir sans +être vue, y fit-elle attention malgré elle. En effet il y avait dans les +traits de notre héros une distinction et une finesse qui ne pouvaient +échapper à l'oeil d'une femme aussi distinguée que l'était elle-même +Bathilde; ensuite les habits du chevalier, tout simples qu'ils étaient, +trahissaient dans celui qui les portait une élégance parfaite; enfin il +avait donné quelques ordres, et ces ordres, prononcés assez haut pour +que Bathilde les entendit, avaient été donnés avec cette inflexion de +voix dominatrice qui indique dans celui qui la possède une habitude +naturelle du commandement. + +Quelque chose avait donc dit du premier coup à la jeune fille qu'elle +avait sous les yeux un homme fort supérieur sous tous les rapports à +celui auquel il succédait dans la possession de la petite chambre, et +avec cet instinct si naturel aux gens comme il faut, elle l'avait +reconnu tout d'abord pour être de race. Le même jour, le chevalier avait +essayé son clavecin. Aux premiers sons de l'instrument, Bathilde avait +levé la tête: le chevalier, quoiqu'il ignorât qu'il fût écouté, et +peut-être même parce qu'il l'ignorait, s'était laissé aller à des +préludes et à des fantaisies qui sentaient leur amateur de première +force; aussi, à ces sons qui semblaient éveiller toutes les cordes +musicales de sa propre organisation Bathilde s'était levée et s'était +approchée de la fenêtre pour ne pas perdre une note, car c'était une +chose inouïe rue du Temps-Perdu qu'une pareille distraction. C'était +alors que d'Harmental avait aperçu contre les vitres les charmants +petits doigts de sa voisine, et les avait fait disparaître en se +retournant avec tant de précipitation qu'il n'y avait pas eu de doute +pour Bathilde qu'elle n'eût été vue à son tour. + +Le lendemain, ce fut Bathilde qui pensa qu'il y avait bien longtemps +qu'elle n'avait fait de la musique, et qui se mit à son clavecin; elle +commença en tremblant très fort, quoiqu'elle ignorât parfaitement ce qui +pouvait la faire trembler. Mais comme, après tout, elle était excellente +musicienne, le tremblement se passa bientôt et ce fut alors qu'elle +exécuta si brillamment ce morceau d'Armide qui fut écouté avec tant +d'étonnement par le chevalier et l'abbé Brigaud. + +Nous avons dit comment, le lendemain matin, le chevalier avait aperçu +Buvat, et comment cette connaissance l'avait conduit à apprendre le nom +de Bathilde appelée par son tuteur sur la terrasse pour y jouir de la +vue du jet d'eau en pleine activité. L'apparition de la jeune fille +avait fait, on s'en souvient, sur le chevalier une impression d'autant +plus profonde qu'il était loin de s'attendre, vu le quartier et l'étage, +à une semblable vue, et il était encore sous le charme lorsque l'entrée +du capitaine Roquefinette, auquel il avait donné rendez-vous, était +venue imprimer une nouvelle direction à ses pensées, qui du reste +étaient bientôt revenues à Bathilde. + +Le lendemain, c'était Bathilde qui, profitant d'un premier rayon de +soleil du printemps, était à son tour à la fenêtre. À son tour, elle +avait vu les yeux du chevalier fixés ardemment sur elle. Elle avait +retrouvé cette figure pleine de jeunesse, à laquelle la pensée du projet +qu'il avait entrepris donnait une certaine gravité triste; or, tristesse +et jeunesse vont si mal ensemble, que cette anomalie l'avait frappée: ce +beau jeune homme avait donc un chagrin, puisqu'il était triste. Quel +chagrin pouvait-il avoir? On le voit, dès le second jour où elle l'avait +aperçu, Bathilde avait été conduite tout naturellement à s'occuper du +chevalier. + +Cela n'avait point empêché Bathilde de fermer sa fenêtre; mais, de +derrière le rideau, elle avait vu la figure triste de d'Harmental se +rembrunir encore. Alors elle avait compris instinctivement qu'elle +venait de faire de la peine à ce beau jeune homme, et, sans savoir +pourquoi, elle s'était mise à son clavecin: n'est-ce point qu'elle se +doutait que la musique était la plus habile consolatrice des peines du +coeur? + +Le soir, d'Harmental à son tour s'était mis à son clavecin, et c'était +Bathilde alors qui avait écouté avec toute son âme cette voix mélodieuse +qui parlait d'amour au milieu de la nuit. Malheureusement pour le +chevalier, qui, ayant vu se dessiner l'ombre de la jeune fille derrière +ses rideaux, commençait à se douter qu'il renvoyait de l'autre côté de +la rue les impressions éprouvées, il avait été interrompu au plus beau +de son concert par son voisin du troisième. Mais cependant le plus fort +était fait; il y avait un point de contact entre les deux jeunes gens, +et déjà ils se parlaient cette langue du coeur, la plus dangereuse de +toutes. + +Aussi, le lendemain matin, Bathilde, qui avait rêvé toute la nuit à la +musique et quelques peu au musicien, sentant qu'il se passait quelque +chose d'étrange et d'inconnu en elle, si attirée qu'elle fût vers sa +fenêtre, avait-elle tenu cette fenêtre scrupuleusement fermée. Il en +était résulté chez le chevalier ce mouvement d'humeur sous l'impression +duquel il était descendu chez madame Denis. + +Là, il avait appris une grande nouvelle: c'est que Bathilde n'était ni +la fille, ni la femme, ni la nièce de Buvat. + +Aussi était-il remonté tout joyeux, et, trouvant la fenêtre ouverte, +s'était-il mis, malgré les avis charitables de Boniface, en +communication immédiate avec Mirza, par le moyen corrupteur des morceaux +de sucre. La rentrée inattendue de Bathilde avait interrompu cet +exercice; le chevalier, dans son égoïste délicatesse, avait refermé sa +fenêtre; mais avant que la fenêtre fût refermée, un salut avait été +échangé entre les deux jeunes gens. C'était plus que Bathilde n'avait +encore accordé à aucun homme, non pas qu'elle n'eut salué de temps en +temps quelque connaissance de Buvat, mais c'était la première fois +qu'elle rougissait en saluant. + +Le lendemain, Bathilde avait vu le chevalier ouvrir sa fenêtre, et, sans +qu'elle pût se rendre compte de son action, clouer un ruban ponceau au +mur extérieur. Ce qu'elle avait remarqué surtout, c'était l'animation +extraordinaire répandue sur la figure du chevalier. En effet comme on se +le rappelle, le ruban ponceau était un signal, et, en arborant ce +signal, le chevalier faisait peut-être le premier pas vers l'échafaud. +Une demi-heure après avait paru, derrière le chevalier, un personnage +inconnu à Bathilde, mais dont l'apparition n'avait rien de rassurant: +c'était le capitaine Roquefinette; aussi Bathilde avait-elle remarqué +avec une certaine inquiétude qu'aussitôt que l'homme à la longue épée +était entré, le chevalier avait vivement refermé sa croisée. + +Le chevalier, comme on s'en doute bien, avait eu une longue conférence +avec le capitaine, car il lui avait fallu régler tous les préparatifs de +l'expédition du soir. La fenêtre du chevalier était donc restée si +longtemps fermée que Bathilde, le croyant sorti, avait pensé pouvoir, +sans inconvénient, ouvrir la sienne. + +Mais à peine était-elle ouverte, que celle de son voisin, qui avait +semblé n'attendre que ce moment pour se mettre en contact avec elle, +s'ouvrit à son tour. Heureusement pour Bathilde, qui eût été fort +embarrassée de cette coïncidence, elle était alors dans la partie de +l'appartement où ne pouvaient plonger les regards du chevalier. Elle +résolut donc d'y rester tant que les choses demeureraient dans ce même +état, et s'établit près de la seconde croisée qui était fermée. + +Mais Mirza, qui n'avait point les mêmes scrupules que sa maîtresse, +aperçut à peine le chevalier qu'elle courut à la fenêtre et y appuya ses +deux pattes de devant en sautant joyeusement sur ses pattes de derrière. +Ces agaceries furent récompensées, comme on s'y attend bien, d'un +premier, d'un second et d'un troisième morceau de sucre; mais ce +troisième morceau de sucre, au grand étonnement de Bathilde, était +enveloppé d'un morceau de papier. + +Ce morceau de papier inquiéta plus Bathilde que Mirza, car Mirza, que +les diablotins et les carrés de sucre de pomme avaient mise au courant +de cette plaisanterie, eut bientôt, à l'aide de ses pattes, tiré le +morceau de sucre de son enveloppe, et, comme elle faisait beaucoup de +cas du contenu et fort peu du contenant, elle mangea le sucre, laissa le +papier et courut à la fenêtre, mais il n'y avait plus de chevalier: +satisfait sans doute de l'adresse de Mirza, il s'était renfermé chez +lui. + +Bathilde était fort embarrassée; elle avait vu du premier coup d'oeil +que ce papier renfermait trois ou quatre lignes d'écriture. Or, +évidemment, de quelque amitié subite que son voisin se fût senti pris +pour Mirza, ce n'était point à Mirza qu'il écrivait: la lettre était +donc pour Bathilde. + +Mais que faire de cette lettre? se lever et la déchirer, c'était +certainement bien noble et bien digne; mais si aussi, comme à la rigueur +la chose était possible, ce papier, qui avait servi d'enveloppe, était +écrit depuis longtemps, l'acte de sévérité en question devenait bien +ridicule; il indiquait, en outre, qu'on avait pensé que ce pouvait être +une lettre et si ce n'en était pas une, une pareille pensée était bien +étrange. Bathilde résolut donc de laisser les choses dans l'état où +elles étaient. Le chevalier ne devait pas la croire chez elle +puisqu'elle n'avait point paru; il ne pouvait donc tirer aucune +conséquence de ce que la lettre restait intacte, puisque la lettre +restait à terre: elle continua donc de travailler, ou plutôt de +réfléchir, cachée derrière son rideau, comme probablement le chevalier +était caché derrière le sien. + +Au bout d'une heure d'attente, à peu près, pendant laquelle Bathilde, il +faut l'avouer, passa bien trois quarts d'heure les yeux fixés sur la +lettre, Nanette entra; Bathilde, sans changer de place, lui ordonna de +fermer la fenêtre. + +Nanette obéit, mais en revenant elle vit le papier. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la bonne femme en se baissant +pour le ramasser. + +--Rien, répondit vivement Bathilde, oubliant que Nanette ne savait pas +lire, quelque papier qui sera tombé de ma poche.... Puis, après une pause +d'un instant et un effort visible sur elle-même,--et qu'il faut jeter au +feu, ajouta-t elle. + +--Mais, cependant, si c'était un papier important, dit Nanette. Voyez au +moins ce que c'est, notre demoiselle. + +Et Nanette présenta à Bathilde le papier tout ouvert, et du côté de +l'écriture. + +La tentation était trop forte pour y résister. Bathilde jeta les yeux +sur le papier, en affectant autant qu'il était en son pouvoir un air +d'indifférence, et lut ce qui suit: + +«On vous dit orpheline: je suis sans parents; nous sommes donc frère et +soeur devant Dieu. Ce soir je cours un grand danger, mais j'espérerais +en sortir sain et sauf, si ma soeur Bathilde voulait prier pour son +frère Raoul.» + +--Tu avais raison, dit Bathilde, d'une voix émue et en prenant le papier +des mains de Nanette, ce papier est plus important que je ne croyais, et +elle mit la lettre de d'Harmental dans la poche de son tablier. + +Cinq minutes après, Nanette, qui était entrée comme elle entrait vingt +fois par jour, sans motif, sortit de même qu'elle était entrée, et +laissa Bathilde seule. + +Bathilde n'avait jeté qu'un coup d'oeil sur le papier, et il lui était +resté comme un éblouissement. Aussitôt que Nanette eut refermé la porte, +elle le rouvrit et le lut une seconde fois. + +Il était impossible de dire plus de choses en moins de lignes; +d'Harmental eût mis un jour entier à combiner chaque mot de ce billet, +qu'il avait écrit d'inspiration, qu'il n'aurait pu le rédiger avec plus +d'adresse. En effet il établissait tout d'abord une parité de position +qui devait rassurer l'orpheline sur une supériorité sociale quelconque; +il intéressait Bathilde au sort de son voisin, qu'un danger menaçait, +danger qui devait paraître d'autant plus grand à la jeune fille qu'il +lui demeurait inconnu. Enfin, le mot de frère et soeur, si adroitement +glissé à la fin, et pour demander à cette soeur une simple prière pour +son frère, excluait de ces premières relations toute idée d'amour. + +Aussi, si Bathilde se fût trouvée en face de d'Harmental en ce moment +même, au lieu d'être embarrassée et rougissante comme une jeune fille +qui vient de recevoir son premier billet d'amour, elle lui eût tendu la +main, et lui eût dit en souriant:--Soyez tranquille, je prierai pour +vous. + +Mais ce qui était resté dans l'esprit de Bathilde, bien autrement +dangereux que toutes les déclarations du monde, c'était l'idée de ce +péril que courait son voisin. Par une espèce de pressentiment dont elle +avait été frappée en lui voyant, d'un visage si différent de sa +physionomie ordinaire, clouer à sa fenêtre ce ruban ponceau qu'il avait +enlevé aussitôt l'entrée du capitaine, elle était à peu près sûre que ce +danger se rattachait à ce nouveau personnage, qu'elle n'avait point +aperçu encore. Mais de quelle façon ce danger se rattachait-il à lui? de +quelle nature était ce danger par lui-même? C'est ce qu'il lui était +impossible de comprendre. Son idée s'arrêtait bien à un duel; mais pour +un homme tel que paraissait le chevalier, un duel ne devait pas être un +de ces dangers pour lesquels on réclame la prière d'une femme. +D'ailleurs, l'heure indiquée n'était point de celles où les duels ont +lieu d'habitude. Bathilde se perdait donc dans ses suppositions; mais, +tout en s'y perdant, elle pensait au chevalier, toujours au chevalier, +rien qu'au chevalier; et s'il avait calculé là-dessus, il faut le dire, +son calcul était d'une justesse désespérante pour la pauvre Bathilde. + +La journée se passa sans que Bathilde vît reparaître Raoul; soit +manoeuvre stratégique, soit qu'il fût occupé ailleurs, sa fenêtre resta +obstinément fermée. Aussi, lorsque Buvat rentra, selon son habitude, à +quatre heures dix minutes, trouva-t-il la jeune fille si fort préoccupée +que, quoique sa perspicacité ne fût pas grande en pareille matière, il +lui demanda trois ou quatre fois ce qu'elle pouvait avoir. Chaque fois +Bathilde répondit par un de ces sourires qui faisaient que Buvat, quand +elle souriait ainsi, ne pensait plus à rien qu'à la regarder; il en +résulta que, malgré ces interpellations réitérées, Bathilde garda sa +préoccupation et son secret. + +Après le dîner, le laquais de monsieur de Chaulieu entra: il venait +prier Buvat de passer le soir même chez son maître, qui avait force +poésies à lui donner à copier; l'abbé de Chaulieu était une des +meilleures pratiques de Buvat, chez lequel il venait souvent lui-même, +car il avait pris en grande affection Bathilde; le pauvre abbé devenait +aveugle, mais cependant pas au point de ne pouvoir reconnaître et +apprécier une jolie figure: il est vrai qu'il ne la voyait qu'à travers +un nuage. Aussi l'abbé Chaulieu avait-il dit à Bathilde dans sa +galanterie sexagénaire, que la seule chose qui le consolât, c'est que +c'était ainsi qu'on voyait les anges. + +Buvat n'eut garde de manquer au rendez-vous, et Bathilde remercia au +fond du coeur le bon abbé de ce qu'il lui ménageait ainsi, à elle, une +soirée de solitude; elle savait que lorsque Buvat allait chez monsieur +de Chaulieu, il y faisait ordinairement d'assez longues séances; elle +espéra donc que, comme d'habitude, il y resterait tard. Pauvre Buvat! il +sortit sans se douter que, pour la première fois, on désirait son +absence. + +Buvat était flâneur comme tout bourgeois de Paris doit l'être. D'un bout +à l'autre du Palais-Royal, il guigna le long des boutiques, s'arrêtant +pour la millième fois devant les mêmes objets qui avaient l'habitude +d'éveiller son admiration. En sortant de la galerie, il entendit chanter +et il vit un groupe d'hommes et de femmes; il s'y mêla et écouta les +chansons. Au moment de la quête, il s'éloigna, non point qu'il eût +mauvais coeur, non point qu'il eût l'intention de refuser à l'estimable +instrumentiste la rétribution à laquelle il avait droit; mais par une +vieille habitude, dont l'usage lui avait démontré l'excellence, il +sortait toujours sans argent, de sorte que, par quelque chose qu'il fût +tenté, il était sûr de ne pas succomber à la tentation. Or, ce soir-là, +il était fort tenté de mettre un sou dans la sébile du musicien, mais +comme il n'avait pas ce sou dans sa poche, force lui fut de s'éloigner. + +Il s'achemina donc, comme nous l'avons vu, vers la barrière des +Sergents, enfila la rue du Coq, traversa le pont Neuf et redescendit le +quai Conti jusqu'à la rue Mazarine; c'était rue Mazarine qu'habitait +l'abbé de Chaulieu. + +L'abbé de Chaulieu reçut Buvat, dont il avait, depuis deux ans qu'il le +connaissait, apprécié les excellentes qualités, comme il avait +l'habitude de le recevoir, c'est-à-dire qu'après force instances de sa +part et force difficultés de la part de Buvat, il parvint à le faire +asseoir près de lui devant une table chargée de papiers; il est vrai que +Buvat s'assit tellement sur le bord de sa chaise, et établit l'angle de +ses jarrets dans une disposition si parfaitement géométrique, qu'il +était difficile de reconnaître d'abord s'il était debout ou assis; +cependant peu à peu il s'enfonça sur sa chaise, il mit sa canne entre +ses jambes, posa son chapeau à terre et se trouva enfin assis à peu près +comme tout le monde. + +C'est qu'il ne s'agissait pas ce soir-là de faire une petite séance: il +y avait sur la table trente ou quarante pièces de vers différentes, +c'est-à-dire près d'un demi-volume de poésies à classer. L'abbé de +Chaulieu commença par les appeler les unes après les autres et dans leur +ordre, tandis qu'à mesure qu'il les appelait, Buvat leur imposait des +numéros; puis, ce premier travail fini, comme le bon abbé ne pouvait +plus écrire lui-même, et que c'était son petit laquais qui lui servait +de secrétaire et qui écrivait sous sa dictée, il passa avec Buvat à un +autre genre de travail, c'est-à-dire à la correction métrique et +orthographique de chaque pièce, que Buvat rétablissait dans toute son +intégrité, à mesure que l'abbé la lui récitait par coeur. Or, comme +l'abbé de Chaulieu ne s'ennuyait pas, et que Buvat n'avait pas le droit +de s'ennuyer, il en résulta que la pendule sonna tout à coup onze heures +quand tous les deux pensaient qu'il en était à peine neuf. + +On en était justement à la dernière pièce. Buvat se leva tout effrayé +d'être forcé de rentrer chez lui à une pareille heure: c'était la +première fois qu'une semblable chose lui arrivait; il roula le +manuscrit, l'attacha avec un ruban rose qui avait probablement servi de +ceinture à mademoiselle Delaunay, le mit dans sa poche, prit sa canne, +ramassa son chapeau, et quitta l'abbé de Chaulieu, abrégeant autant +qu'il pouvait le congé qu'il prenait de lui. Pour comble de malheur, il +n'y avait pas le moindre clair de lune, et le temps était couvert. Buvat +regretta fort alors de n'avoir pas au moins deux sous dans sa poche pour +traverser le bac qui se trouvait à cette époque où se trouve maintenant +le pont des Arts; mais nous avons à cet égard expliqué à nos lecteurs la +théorie de Buvat, de sorte qu'il fut forcé de tourner comme il l'avait +fait en venant, par le quai Conti, le pont Neuf, la rue du Coq et la rue +Saint-Honoré. + +Tout avait bien été jusque-là, et à part la statue de Henri IV, dont +Buvat avait oublié l'existence ou la situation, et qui lui fit une +grande peur, la Samaritaine, qui, cinquante pas plus loin, se mit tout à +coup, sans préparation aucune, à sonner la demie, et dont le bruit +inattendu fit frissonner des pieds à la tête le pauvre attardé, Buvat +n'avait couru aucun péril réel. Mais en arrivant à la rue des +Bons-Enfants, tout changea de face: d'abord l'aspect de cette étroite et +longue rue, éclairée dans toute son étendue par la lumière tremblante de +deux lanternes seulement, n'était point rassurant; puis elle avait pris +ce soir-là, aux yeux effrayés de Buvat, une physionomie toute +particulière. Buvat ne savait vraiment s'il était éveillé ou endormi, +s'il faisait un songe ou s'il se trouvait en face de quelque vision +fantastique de la sorcellerie flamande: tout lui semblait vivant dans +cette rue; les bornes se dressaient sur son passage, tous les +enfoncements de porte chuchotaient, des hommes traversaient comme des +ombres d'un côté à l'autre; enfin, arrivé à la hauteur du n° 24, il +s'était, comme nous l'avons dit, arrêté tout court en face du chevalier +et du capitaine. C'est alors que d'Harmental, le reconnaissant, l'avait +protégé contre le premier mouvement de Roquefinette, en l'invitant à +continuer son chemin aussi vite que possible. Buvat ne s'était point +fait répéter l'invitation, il était parti en trottant sous lui, avait +gagné la place des Victoires, la rue du Mail, la rue Montmartre, et +enfin était arrivé à la maison n° 4 de la rue du Temps-Perdu, où +cependant il ne s'était cru en sûreté que lorsqu'il avait vu la porte +refermée et verrouillée derrière lui. + +Là il s'était arrêté, avait soufflé un instant, tout en allumant à la +veilleuse de l'allée sa bougie tortillée en queue de rat, puis il +s'était mis à monter les degrés; mais c'est alors qu'il avait senti dans +ses jambes le contrecoup de l'événement, car ses jambes tremblaient +tellement que ce ne fut qu'à grande peine qu'il parvint en haut de +l'escalier. + +Quant à Bathilde, elle était restée seule, et de plus en plus inquiète à +mesure que la soirée s'avançait. Jusqu'à sept heures, elle avait vu de +la lumière dans la chambre de son voisin, mais vers ce moment la lumière +avait disparu, et les heures suivantes s'étaient écoulées sans que la +chambre s'éclairât de nouveau. Alors le temps s'était divisé pour +Bathilde en deux occupations: l'une qui consistait à rester debout à sa +fenêtre pour voir si son voisin ne rentrait pas, l'autre à aller +s'agenouiller devant le crucifix où elle faisait sa prière de tous les +soirs. C'est ainsi qu'elle avait entendu successivement sonner neuf +heures et dix heures, onze heures et onze heures et demie; c'est ainsi +qu'elle avait entendu s'éteindre les uns après les autres tous ces +bruits de la rue, qui finissent par se fondre dans cette rumeur vague et +sourde qui semble la respiration de la ville endormie, et cela, sans que +rien vînt lui annoncer que le danger qui menaçait celui qui s'était +donné le nom de son frère l'avait atteint ou s'était dissipé. Elle était +donc dans sa chambre, sans lumière elle-même, pour que personne ne pût +voir qu'elle veillait, agenouillée pour la dixième fois peut-être devant +le crucifix, lorsque sa porte s'ouvrit et qu'elle aperçut à la lueur de +sa bougie, Buvat, si pâle et si effaré, qu'elle vit d'abord qu'il lui +était arrivé quelque chose, et que se levant toute émue de la crainte +qu'elle éprouvait pour un autre, elle s'élança vers lui en lui demandant +ce qu'il avait. Mais ce n'était pas une chose facile que de faire parler +Buvat dans l'état où il était: l'ébranlement avait passé de son corps +dans son esprit: et sa langue était aussi embarrassée que ses jambes +étaient tremblantes. + +Cependant, lorsque Buvat se fut assis dans son grand fauteuil, lorsqu'il +eut passé son mouchoir sur son front en sueur, lorsqu'il se fut, en +tressaillant et en se levant à demi, retourné deux ou trois fois vers la +porte, pour voir si les terribles hôtes de la rue des Bons-Enfants ne le +poursuivaient pas jusque chez sa pupille, il commença à bégayer le récit +de son aventure et à raconter comment il avait été arrêté dans la rue +des Bons-Enfants par une bande de voleurs, dont le lieutenant, homme +féroce et de près de six pieds de haut, allait le mettre à mort, lorsque +le capitaine était arrivé et lui avait sauvé la vie. Bathilde l'écouta +avec une attention profonde, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement +son tuteur, et que l'état où elle le voyait attestait que sérieusement, +à tort ou à raison, il avait été frappé d'une grande terreur. Ensuite +parce que rien de ce qui s'était passé dans cette nuit ne semblait lui +devoir être indifférent. Si étrange que fût cette idée, la pensée lui +vint donc que le beau jeune homme n'était point étranger à la scène dans +laquelle le pauvre Buvat venait de jouer un rôle, et elle lui demanda +s'il avait eu le temps de voir le jeune capitaine qui était accouru à +son aide et lui avait sauvé la vie. Buvat lui répondit qu'il l'avait vu +face à face, comme il la voyait elle-même en ce moment, et que la preuve +était que c'était un beau jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, +coiffé d'un grand feutre et enveloppé d'un large manteau; de plus, dans +le mouvement qu'il avait fait en étendant la main pour le protéger, le +manteau s'était ouvert et avait laissé voir, qu'outre son épée, il avait +à la ceinture une paire de pistolets. + +Ces détails étaient trop précis pour que Buvat pût être accusé d'être +visionnaire. Aussi, toute préoccupée que Bathilde était que le danger du +chevalier se rattachait à cet événement, elle n'en fut pas moins touchée +de celui moins grand sans doute, mais réel cependant, qu'avait couru +Buvat, et comme le repos est le remède souverain de toute secousse +physique et morale, après avoir offert à Buvat le verre de vin au sucre +qu'il se permettait dans les grandes occasions, et qu'il refusa +cependant dans celle-ci, elle lui parla de son lit où, depuis deux +heures, il aurait dû être. La secousse avait été assez violente pour que +Buvat n'éprouvât aucune envie de dormir, et fût même bien convaincu +qu'il dormirait assez mal de toute la nuit. Mais il réfléchit qu'en +veillant il faisait veiller Bathilde; il la vit, le lendemain, les yeux +rouges et le teint pâle, et avec son abnégation éternelle de lui, il +répondit à Bathilde qu'elle avait raison, qu'il sentait que le sommeil +lui ferait du bien, alluma son bougeoir, l'embrassa au front et remonta +dans sa chambre, non sans s'être arrêté deux ou trois fois sur +l'escalier pour écouter s'il n'entendrait pas quelque bruit. + +Restée seule, Bathilde suivit les pas de Buvat, qui passait de +l'escalier dans sa chambre; puis elle entendit le grincement de la +porte, qui se fermait à double tour. Alors, presque aussi tremblante que +le pauvre écrivain, elle courut à la fenêtre, oubliant, dans son attente +anxieuse, toute chose, même la prière. + +Elle demeura ainsi encore une heure à peu près, mais sans que le temps +eût conservé pour elle aucune mesure; puis tout à coup elle poussa un +cri de joie. À travers les vitres que n'obstruait aucun rideau, elle +venait de voir s'ouvrir la porte de son voisin, et d'Harmental +paraissait sur le seuil, une bougie à la main. Par un miracle de +divination, Bathilde ne s'était pas trompée, l'homme au feutre et au +manteau qui avait protégé Buvat, c'était bien le jeune homme inconnu, +car le jeune homme inconnu avait un large feutre et un grand manteau. +Bien plus, à peine fut-il rentré et eut-il refermé sa porte, avec +presque autant de soin et de précaution que Buvat avait fait de la +sienne, qu'il jeta son manteau sur une chaise; sous ce manteau, il avait +un justaucorps de couleur sombre, et à sa ceinture une épée et des +pistolets; il n'y avait donc plus de doute, c'était des pieds à la tête +le signalement donné par Buvat. Bathilde put d'autant mieux s'en assurer +que d'Harmental, sans rien déposer de tout ce formidable attirail, fit +deux ou trois tours dans sa chambre, les bras croisés et réfléchissant +profondément; puis il tira ses pistolets de sa ceinture, s'assura qu'ils +étaient amorcés et les déposa sur sa table de nuit, dégrafa son épée, la +fit sortir à moitié du fourreau où il la repoussa, et la glissa sous son +chevet; puis, secouant la tête comme pour en chasser les idées sombres +qui l'obsédaient, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et jeta un +regard si profond sur celle de la jeune fille, que celle-ci oubliant +qu'elle ne pouvait être vue, fit un pas en arrière en laissant retomber +le rideau devant elle, comme si l'obscurité dont elle était enveloppée +ne suffisait pas pour la dérober à sa vue. + +Elle resta ainsi dix minutes immobile, en silence et la main appuyée sur +son coeur, comme pour en comprimer les battements; puis elle écarta +doucement le rideau, mais celui de son voisin était retombé, et elle ne +vit plus que son ombre qui passait et repassait avec agitation derrière +lui. + + + + +Chapitre 22 + + +Le lendemain du jour ou plutôt de la nuit où les événements que nous +venons de raconter avaient eu lieu, le duc d'Orléans, qui était rentré +au Palais-Royal sans accident, après avoir dormi toute la nuit comme à +son ordinaire, passa dans son cabinet de travail à l'heure habituelle, +c'est-à-dire vers les onze heures du matin. Grâce au caractère +insoucieux dont la nature l'avait doué, et qu'il devait surtout à son +grand courage, à son mépris pour le danger et à son insouciance de la +mort non seulement il était impossible de remarquer aucun changement +dans sa physionomie ordinairement calme et que l'ennui seul avait le +privilège d'assombrir, mais encore, selon toute probabilité, il avait +déjà, grâce au sommeil, oublié l'événement singulier dont il avait +failli être victime. + +Le cabinet dans lequel il venait d'entrer avait cela de remarquable que +c'était à la fois celui d'un homme politique, d'un savant et d'un +artiste. Ainsi, une grande table, couverte d'un tapis vert, chargée de +papiers et enrichie d'encriers et de plumes, tenait bien le milieu de +l'appartement, mais autour, sur des pupitres, sur des chevalets, sur des +supports, étaient un opéra commencé, un dessin à moitié fait, une cornue +aux trois quarts pleine. C'est que le régent, avec une mobilité d'esprit +étrange, passait en un instant des combinaisons les plus profondes de la +politique aux fantaisies les plus capricieuses du dessin, et des calculs +les plus abstraits de la chimie aux inspirations les plus joyeuses ou +les plus sombres de la musique; c'est que le régent ne craignait rien +tant que l'ennui, cet ennemi qu'il combattait sans cesse, sans jamais +parvenir à le vaincre entièrement, et qui, repoussé ou par le travail, +ou par l'étude, ou par le plaisir, se tenait toujours en vue, si l'on +peut le dire comme un de ces nuages de l'horizon sur lesquels, dans les +plus beaux jours, le pilote ramène malgré lui les yeux. Aussi le régent +n'était-il jamais une heure inoccupée, et tenait-il par conséquent à +avoir toujours sous la main les distractions les plus opposées. + +À peine entré dans son cabinet, où le conseil ne devait s'assembler que +deux heures après, il s'était aussitôt acheminé vers un dessin commencé, +qui représentait une scène de Daphnis et Chloé dont il faisait faire les +gravures par un des artistes les plus habiles de l'époque nommé Audran, +et s'était remis à l'ouvrage interrompu la surveille par la fameuse +partie de paume qui avait commencé par un coup de raquette et qui avait +fini par le souper chez madame de Sabran. Mais à peine avait-il pris le +crayon, qu'on vint lui dire que madame Élisabeth-Charlotte, sa mère, +avait déjà fait demander deux fois s'il était visible. Le régent, qui +avait le plus grand respect pour la princesse palatine, répondit que non +seulement il était visible mais encore que si Madame était prête à le +recevoir, il s'empresserait de passer chez elle. L'huissier sortit pour +reporter la réponse du prince, et le prince, qui en était à certaines +parties de son dessin, qu'il prisait fort en réalité, se remit à son +travail avec toute l'application d'un artiste en verve. Un instant +après, la porte se rouvrit; mais au lieu de l'huissier, qui devait venir +rendre compte de son ambassade, ce fut Madame elle-même qui parut. + +Madame, comme on le sait, femme de Philippe Ier, frère du roi, était +venue en France après la mort si étrange et si inattendue de madame +Henriette d'Angleterre, pour prendre la place de cette belle et +gracieuse princesse, qui n'avait fait que passer, comme une blanche et +pâle apparition. La comparaison, difficile à soutenir pour toute +nouvelle arrivante, l'avait donc été bien davantage encore pour la +pauvre princesse allemande, qui, s'il faut en croire le portrait qu'elle +fait d'elle-même, avec ses petits yeux, son nez court et gros, ses +lèvres longues et plates, ses joues pendantes et son grand visage, était +loin d'être jolie. Malheureusement encore, la princesse palatine n'était +point dédommagée des défauts de sa figure par la perfection de sa +taille; elle était petite et grosse; elle avait le corps et les jambes +courts, et les mains si affreuses, qu'elle avoue elle-même qu'il n'y en +avait point de plus vilaines par toute la terre, et que c'est la seule +chose de sa pauvre personne à laquelle le roi Louis XIV n'avait jamais +pu s'habituer. Mais Louis XIV l'avait choisie non pas pour augmenter le +nombre des beautés de sa cour, mais pour étendre ses prétentions au delà +du Rhin. C'est que, par le mariage de son frère avec la princesse +palatine, Louis XIV, qui s'était déjà donné des chances d'hérédité sur +l'Espagne en épousant l'infante Marie-Thérèse, fille du roi Philippe IV, +et sur l'Angleterre en mariant en premières noces Philippe Ier à la +princesse Henriette, unique soeur de Charles II, acquérait de nouveau +des droits éventuels sur la Bavière, et probables sur le Palatinat, en +mariant Monsieur en secondes noces à la princesse Élisabeth-Charlotte, +dont le frère d'une santé délicate, pouvait mourir jeune et sans +enfants. + +Cette prévision s'était trouvée juste; l'électeur était mort sans +postérité, et l'on peut voir dans les mémoires et les négociations pour +la paix de Ryswick comment, le moment arrivé, les plénipotentiaires +français firent valoir et réussir ses prétentions. + +Aussi Madame, au lieu d'être traitée, à la mort de son mari, comme le +portait son contrat de mariage, c'est-à-dire, au lieu d'être forcée +d'entrer dans un couvent ou de se retirer dans le vieux château de +Montargis, fut-elle, malgré la haine de madame de Maintenon, qu'elle +s'était attirée, maintenue par Louis XIV dans tous les titres et +honneurs dont elle jouissait du vivant de Monsieur et cela quoique le +roi n'eût jamais oublié le soufflet aristocratique qu'elle avait donné +au jeune duc de Chartres en pleine galerie de Versailles, lorsque +celui-ci lui avait annoncé son mariage avec mademoiselle de Blois. En +effet, la fière palatine, à cheval sur ses trente-deux quartiers +paternels et maternels, regardait comme une grande et humiliante +mésalliance que son fils épousât une femme que la légitimation royale ne +pouvait empêcher d'être le fruit d'un double adultère; et, dans le +premier moment, incapable de maîtriser ses sentiments, elle s'était +vengée par cette correction maternelle, un peu exagérée quand c'est un +jeune homme de dix-huit ans qui en est l'objet de l'affront imprimé à +ses ancêtres dans la personne de ses descendants. Au reste, comme le +jeune duc de Chartres consentait lui-même à ce mariage à contrecoeur, il +comprit très bien l'humeur que sa mère avait éprouvée en l'apprenant, +quoiqu'il eût préféré sans doute qu'elle la manifestât d'une manière un +peu moins tudesque. Il en résulta que lorsque Monsieur mourut et que le +duc de Chartres devint duc d'Orléans à son tour, sa mère, qui eût pu +craindre que le soufflet de Versailles eût laissé quelque souvenir dans +le nouveau maître du Palais-Royal, trouva au contraire en lui un fils +plus respectueux que jamais. Ce respect ne fit d'ailleurs que +s'augmenter, et, devenu régent, le fils fit à la mère une position égale +à celle de sa femme. Il y avait plus: madame de Berry, sa fille +bien-aimée, ayant demandé à son père une compagnie de gardes, à laquelle +elle prétendait avoir droit, comme femme d'un dauphin de France, le +régent ne la lui accorda qu'en donnant l'ordre en même temps qu'une +compagnie pareille fît le service chez sa mère. + +Madame était donc dans une haute position au château, et si, malgré +cette position, elle n'avait aucune influence politique, c'est que le +régent avait toujours eu pour principe de ne laisser prendre aux femmes +aucune part aux affaires d'État. Peut-être même, ajoutons-le, Philippe II, +régent de France, était-il encore plus réservé vis-à-vis de sa mère +que vis-à-vis de ses maîtresses, car il savait les goûts épistolaires de +celle-ci, et ne voulait pas que ses projets défrayassent la +correspondance journalière que sa mère entretenait avec la princesse +Wilhelmine-Charlotte de Galles et le duc Antoine-Ulric de Brunswick. En +échange et pour la dédommager de cette retenue, il lui laissait le +gouvernement intérieur de la maison de ses filles, que, grâce à sa +grande paresse, madame la duchesse d'Orléans abandonnait sans difficulté +à sa belle-mère. Mais sous ce rapport, la pauvre Palatine, s'il faut en +croire les mémoires du temps, n'était point heureuse. Madame de Berry +vivait publiquement avec Riom, et mademoiselle de Valois était +secrètement la maîtresse de Richelieu, qui, sans que l'on sût de quelle +façon et comme s'il eût eu l'anneau enchanté de Gygès, parvenait à +s'introduire jusque dans ses appartements, malgré les gardes qui +veillaient aux portes, malgré les espions dont l'entourait le régent, et +quoique lui-même se fût plus d'une fois caché jusque dans la chambre de +sa fille pour y faire le guet. Quant à mademoiselle de Chartres, dont le +caractère jusqu'alors avait pris un développement bien plus masculin que +féminin elle avait semblé, en se faisant pour ainsi dire homme +elle-même, oublier que les hommes existassent, lorsque, quelques jours +avant celui auquel nous sommes arrivés se trouvant à l'Opéra et +entendant son maître de musique, Cauchereau, beau et spirituel ténor de +l'Académie royale, qui dans une scène d'amour filait un son d'une pureté +parfaite et d'une expression des plus passionnées, la jeune princesse, +emportée sans doute par un sentiment tout artistique, avait étendu les +bras et s'était écriée tout haut: Ah! mon cher Cauchereau! Cette +exclamation inattendue avait, comme on le pense bien, donné très fort à +songer à la duchesse sa mère, qui avait aussitôt fait congédier le beau +ténor, et prenant le dessus sur son apathique insouciance, s'était +décidée à veiller elle-même désormais sur sa fille, qu'elle tenait très +sévèrement depuis lors. + +Restaient la princesse Louise, qui fut plus tard reine d'Espagne, et +mademoiselle Élisabeth, qui devint duchesse de Lorraine; mais de +celles-ci, l'on n'en parlait point, soit qu'elles fussent réellement +sages, soit qu'elles sussent mieux contenir que leurs aînées les +sentiments de leur coeur, ou les accents de leur passion. + +Dès que le prince vit paraître sa mère, il se douta donc qu'il y avait +encore quelque chose de nouveau dans le troupeau rebelle dont elle avait +pris la direction, et qui lui donnait de si grands soucis; mais comme +aucune inquiétude ne pouvait lui faire oublier le respect qu'en public +ou en particulier il témoignait toujours à Madame, il se leva en +l'apercevant, alla droit à elle, et après l'avoir saluée, la prit par la +main et la conduisit à un fauteuil, tandis que lui-même restait debout. + +--Eh bien! monsieur mon fils, dit Madame avec un accent allemand +fortement prononcé, et lorsqu'elle se fut bien carrément assise dans son +fauteuil, qu'est-ce que j'apprends encore, et quel événement a donc +manqué vous arriver hier soir? + +--Hier soir? dit le régent rappelant ses souvenirs et en l'interrogeant +lui même. + +--Oui, reprit la palatine, hier soir, en sortant de chez madame Sabran! + +--Oh! n'est-ce que cela? reprit le prince. + +--Comment! n'est-ce que cela! Votre ami Simiane va disant partout qu'on +a voulu vous enlever, et que vous n'avez échappé qu'en vous sauvant +par-dessus les toits; singulier chemin, vous en conviendrez, pour le +régent du royaume, et où je doute que, quelque dévouement qu'ils aient +pour vous, vos ministres consentent à aller tenir leur conseil! + +--Simiane est un fou, ma mère, répondit le régent, ne pouvant s'empêcher +de rire de ce que sa mère le grondait toujours comme s'il était un +enfant. Ce n'étaient pas le moins du monde des gens qui me voulaient +enlever, mais quelques bons compagnons qui, en sortant des cabarets de +la barrière des Sergents, seront venus faire leur tapage rue des +Bons-Enfants. Quant au chemin que nous avons suivi, ce n'était pas le +moins du monde pour fuir que nous le prenions, mais bien pour gagner un +pari que cet ivrogne de Simiane est furieux d'avoir perdu. + +--Mon fils! mon fils! dit la palatine en secouant la tête, vous ne +voulez jamais croire au danger, et cependant vous savez ce dont vos +ennemis sont capables. Ceux qui calomnient l'âme ne se feraient pas +grand scrupule, croyez-moi, de tuer le corps; et vous savez ce que la +duchesse du Maine a dit: «Que le jour où elle verrait qu'il n'y avait +décidément rien à faire de son bâtard de mari, elle vous demanderait une +audience et vous enfoncerait un couteau dans le coeur.» + +--Bah! ma mère, reprit le régent en riant, seriez-vous devenue assez +bonne catholique pour ne plus croire à la prédestination? J'y crois, +moi, vous le savez. Que voulez-vous donc que je me torture l'esprit pour +éviter un danger ou qui n'existe pas, ou qui, s'il existe, a d'avance +son résultat écrit sur le livre éternel? Non, ma mère, non, toutes ces +précautions exagérées sont bonnes à assombrir la vie, et pas à autre +chose. C'est aux tyrans de trembler; mais moi, moi qui suis, à ce que +prétend Saint-Simon, l'homme le plus débonnaire qui ait existé depuis +Louis le Débonnaire, que voulez-vous donc que j'aie à craindre? + +--Oh! mon Dieu! rien, mon cher fils, dit la palatine en prenant la main +du prince, et en le regardant avec toute la tendresse maternelle que +pouvaient contenir ses petits yeux; rien, si tout le monde vous +connaissait comme moi, et vous savait si parfaitement bon que vous +n'avez pas même la force de haïr vos ennemis; mais Henri IV, auquel +malheureusement vous ressemblez un peu trop sous certains rapports, +était bon aussi, et cependant il n'en a pas moins trouvé un Ravaillac. +Hélas! _mein Gott!_ continua la princesse, en entremêlant son jargon +français d'une exclamation franchement allemande, ce sont les bons rois +qu'on assassine; les tyrans prennent leurs précautions et le poignard +n'arrive pas jusqu'à eux. Vous ne devriez jamais sortir sans escorte. +C'est vous, et non pas moi, mon fils, qui avez besoin d'un régiment de +gardes. + +--Ma mère, reprit en riant le régent, voulez-vous que je vous raconte +une histoire? + +--Oui, sans doute, dit la princesse palatine, car vous racontez fort +élégamment. + +--Eh bien! vous saurez donc qu'il y avait à Rome, je ne me rappelle plus +vers quelle année de la république, un consul fort brave, mais qui avait +ce malheur, commun à Henri IV et à moi, de courir les rues la nuit. Il +arriva que ce consul fut envoyé contre les Carthaginois, et qu'ayant +inventé une machine de guerre appelée un corbeau, il gagna sur eux la +première bataille navale que les Romains eussent remportée, si bien +qu'il revint à Rome se faisant d'avance une fête du redoublement de +bonnes fortunes que lui vaudrait sans doute son redoublement de +réputation. Il ne se trompait pas: toute la population l'attendait hors +des portes de la ville, afin de le conduire en triomphe au Capitole, où +l'attendait de son côté le sénat. + +Or le sénat, en le voyant paraître, lui annonça qu'il venait, en +récompense de sa victoire, de lui décerner un honneur qui devait +éminemment flatter son amour-propre. C'est qu'il ne sortirait plus que +précédé d'un musicien qui annoncerait à tous, en jouant de la flûte, que +celui qui le suivait était le fameux Duilius, vainqueur des +Carthaginois. Duilius, comme vous le comprenez bien, ma mère, fut au +comble de la joie d'une pareille distinction; il s'en revint chez lui, +la tête haute et précédé de son flûteur, qui jouait tout son répertoire +aux grandes acclamations de la multitude, laquelle, de son côté, criait +à tue-tête: Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! Vive le +sauveur de Rome! C'était quelque chose de si enivrant que le pauvre +consul faillit en perdre la tête et deux fois dans la journée il sortit +de chez lui, quoiqu'il n'eût rien à faire au monde par la ville, mais +seulement pour jouir de la prérogative sénatoriale, et entendre cette +musique triomphale et les cris qui l'accompagnaient. Cette occupation le +conduisit jusqu'au soir dans un état de jubilation difficile à exprimer; +puis le soir vint. Le vainqueur avait une maîtresse qu'il aimait fort et +qu'il lui tardait de revoir, une espèce de madame Sabran, sauf le mari +qui s'avisait d'être jaloux, tandis que le nôtre, vous le savez, n'a pas +ce ridicule. + +Le consul se mit donc au bain, fit sa toilette, se parfuma de son mieux, +et, onze heures arrivées à son horloge de sable, sortit sur la pointe du +pied pour gagner la rue Suburrane; mais il avait compté sans son hôte, +ou plutôt sans son musicien. À peine eut-il fait quatre pas, que +celui-ci, qui était attaché à son service le jour comme la nuit, +s'élança de la borne sur laquelle il était assis, et, reconnaissant son +consul, se mit à marcher devant lui en soufflant de toutes ses forces +dans son instrument, si bien que ceux qui se promenaient encore par les +rues se retournaient, que ceux qui étaient rentrés chez eux se mettaient +à leur porte, et que ceux qui étaient couchés se levaient et ouvraient +leur fenêtre, répétant en choeur:--Ah! ah! voici le consul Duilius qui +passe! Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le sauveur +de Rome! C'était fort flatteur mais fort inopportun; aussi le consul +voulait-il faire taire son instrumentiste, mais celui-ci déclara qu'il +avait les ordres les plus précis du sénat pour ne point garder le +silence un seul instant; qu'il avait dix mille sesterces par an pour +souffler dans sa tibicine, et qu'il y soufflerait tant qu'il lui +resterait une haleine. + +Le consul, voyant qu'il était inutile de discuter avec un homme qui +avait pour lui une ordonnance du sénat, se mit à courir, espérant +échapper à son mélodieux compagnon; mais celui-ci régla son allure sur +la sienne avec tant de précision, que tout ce qu'il y put gagner, ce fut +d'être suivi de son musicien, au lieu d'être précédé par lui. Il eut +beau ruser comme un lièvre, prendre un grand parti comme un chevreuil, +piquer droit comme un sanglier, le maudit flûteur ne perdit pas une +seconde sa piste, de sorte que Rome tout entière, ne comprenant rien à +cette course nocturne, mais, sachant seulement que c'était le +triomphateur de la veille qui l'exécutait, descendit dans la rue, se mit +à ses fenêtres et à ses portes criant: Vive Duilius! vive le vainqueur +des Carthaginois! vive le sauveur de Rome! Le pauvre grand homme avait +une dernière espérance, c'est qu'au milieu de tout ce remue-ménage, il +trouverait la maison de sa maîtresse endormie, et qu'il pourrait se +glisser par la porte qu'elle lui avait promis de tenir entrouverte. Mais +point! La rumeur générale avait gagné la voie Suburrane, et, lorsqu'il +arriva devant cette gracieuse et hospitalière maison, à la porte de +laquelle il avait si souvent versé des parfums et suspendu des +guirlandes il trouva qu'elle était éveillée comme les autres, et vit à +la fenêtre le mari qui, du plus loin qu'il l'aperçut, se mit à +crier:--Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le +sauveur de Rome! Le héros rentra chez lui désespéré. + +Le lendemain, il pensait avoir meilleur marché de son musicien; mais son +espérance fut trompée. Il en fut de même du surlendemain et des jours +suivants; de sorte que le consul, voyant qu'il lui était désormais +impossible de garder son incognito, repartit pour la Sicile, où, de +colère, il battit de nouveau les Carthaginois, mais cette fois si +cruellement, que l'on crut que c'en était fini de toutes les guerres +puniques passées et à venir, et que Rome entra dans une telle joie, +qu'on en fit des réjouissances publiques pareilles à celles que l'on +faisait pour l'anniversaire de la ville, et que l'on se proposa de faire +au vainqueur un triomphe encore plus magnifique que le premier. + +Quant au sénat il s'assembla, afin de délibérer avant l'arrivée de +Duilius sur la nouvelle récompense qui lui serait accordée. + +On allait aux voix sur une statue publique, lorsqu'on entendit tout à +coup de grands cris de joie et le son d'une tibicine. C'était le consul +qui se dérobait au triomphe, grâce à la diligence qu'il avait faite, +mais qui n'avait pu se dérober à la reconnaissance publique grâce à son +joueur de flûte. Se doutant qu'on lui préparait quelque chose de +nouveau, il venait prendre part à la délibération. Il trouva, en effet, +le sénat prêt à voter et la boule à la main. + +Alors, s'avançant à la tribune: + +--Pères conscrits, dit-il, votre intention, n'est-ce pas est de me voter +une récompense qui me soit agréable? + +--Notre intention, répondit le président, est de faire de vous l'homme +le plus heureux de la terre. + +--Eh bien! reprit Duilius, voulez-vous me permettre, de vous demander la +chose que je désire le plus? + +--Dites! dites! crièrent les sénateurs d'une seule voix. + +--Et vous me l'accorderez? continua Duilius avec toute la timidité du +doute. + +--Par Jupiter! nous vous l'accorderons, répondit le président au nom de +toute l'assemblée. + +--Eh bien! dit Duilius, pères conscrits, si vous croyez que j'ai bien +mérité de la patrie, ôtez-moi, en récompense de cette seconde victoire, +ce maraud de joueur de flûte que vous m'avez donné pour la première. + +Le sénat trouva la demande étrange; mais il était engagé par sa parole, +et c'était l'époque où il n'y manquait pas encore. Le joueur de flûte +eut en pension viagère la moitié de ses appointements, vu le bon +témoignage qui avait été rendu de lui, et le consul Duilius, enfin +débarrassé de son musicien, retrouva incognito et sans bruit la porte de +cette petite maison de la rue Suburrane, qu'une victoire lui avait +fermée et qu'une victoire lui avait rouverte. + +--Eh bien! demanda la palatine, quel rapport a cette histoire avec la +peur que j'ai de vous voir assassiné? + +--Quel rapport, ma mère? dit en riant le prince; c'est que si, pour un +seul musicien qu'avait le consul Duilius, il lui arriva un pareil +désappointement, jugez donc de ce qui m'arriverait à moi avec mon +régiment de gardes! + +--Ah! Philippe! Philippe! reprit la princesse en riant et en soupirant à +la fois, traiterez-vous toujours si légèrement les choses sérieuses? + +--Non point, ma mère, dit le régent, et la preuve, c'est que, comme je +présume que vous n'êtes pas venue ici dans la seule intention de me +faire de la morale sur mes courses nocturnes et que c'était pour me +parler d'affaires, je suis prêt à vous écouter et à vous répondre +sérieusement sur le sujet de votre visite. + +--Oui, vous avez raison, dit la princesse, j'étais en effet venue pour +autre chose; j'étais venue pour vous parler de mademoiselle de Chartres. + +--Ah! oui, de votre favorite, ma mère; car, vous avez beau le nier, +Louise est votre favorite. Ne serait-ce point parce qu'elle n'aime guère +ses oncles que vous n'aimez pas du tout? + +--Non, ce n'est point cela, quoique j'avoue qu'il m'est assez agréable +de voir qu'elle est de mon avis sur la bonne opinion que j'ai des +bâtards; mais c'est qu'à la beauté près qu'elle a et que je n'avais pas, +elle est exactement ce que j'étais à son âge, ayant de vrais goûts de +garçon, aimant les chiens, les chevaux et les cavalcades, maniant la +poudre comme un artilleur, et faisant des fusées comme un artificier. Eh +bien! devinez ce qui nous arrive avec elle! + +--Elle veut s'engager dans les gardes françaises? + +--Non pas elle veut se faire religieuse! + +--Religieuse, Louise! Impossible, ma mère! C'est quelque plaisanterie de +ses folles de soeurs. + +--Non point, monsieur, reprit la palatine, il n'y a rien de plaisant +dans tout cela, je vous jure. + +--Et comment diable cette belle rage claustrale lui a-t-elle pris? +demanda le régent commençant à croire à la vérité de ce que lui disait +sa mère, habitué qu'il était à vivre dans une époque où les choses les +plus extravagantes étaient toujours les plus probables. + +--Comment cela lui a pris? continua Madame; demandez à Dieu ou au +diable, car il n'y a que l'un où l'autre des deux qui le puisse savoir. +Avant-hier, elle avait passé la journée avec sa soeur montant à cheval, +tirant au pistolet, riant et se divertissant si fort, que jamais je ne +l'avais vue dans une telle gaieté, quand le soir madame d'Orléans me fit +prier de passer dans son cabinet. Là, je trouvai mademoiselle de +Chartres qui était aux genoux de sa mère et qui la priait tout en larmes +de la laisser aller faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles. Sa mère +se retourna alors de mon côté et me dit: + +--Que pensez-vous de cette demande, Madame? + +--Je pense, répondis-je, que l'on fait également bien ses dévotions +partout, que le lieu n'y fait rien, et que tout dépend de l'épreuve et +de la préparation. Mais en entendant mes paroles mademoiselle de +Chartres redoubla de prières, et cela avec tant d'instances que je dis à +sa mère: «Voyez, ma fille, c'est à vous de décider.--Dame! répondit la +duchesse, on ne saurait cependant empêcher cette pauvre enfant de faire +ses dévotions.--Qu'elle y aille donc, repris-je, et Dieu veuille qu'elle +y aille dans cette intention!--Je vous jure, madame, dit alors +mademoiselle de Chartres, que j'y vais bien pour Dieu seul et qu'aucune +idée mondaine ne m'y conduit.» Alors elle nous embrassa, et hier matin à +sept heures elle est partie. + +--Eh bien! je sais tout cela, puisque c'est moi qui devais l'y conduire, +répondit le régent. Il est donc arrivé quelque chose depuis? + +--Il est arrivé, reprit madame, qu'elle a renvoyé hier soir la voiture +en chargeant le cocher de nous remettre une lettre adressée à vous, à sa +mère et à moi dans laquelle elle nous déclare que, trouvant dans ce +cloître la tranquillité et la paix qu'elle n'espérait pas rencontrer +dans le monde, elle n'en veut plus sortir. + +--Et que dit sa mère de cette belle résolution? demanda le régent en +prenant la lettre. + +--Sa mère? reprit Madame, sa mère en est fort contente, je crois, si +vous voulez que je vous dise mon opinion; car elle aime les couvents, et +elle regarde comme un grand bonheur pour sa fille de se faire +religieuse; mais moi, je dis qu'il n'y a pas de bonheur là où il n'y a +pas de vocation. + +Le régent lut et relut la lettre comme pour deviner, dans cette simple +manifestation du désir exprimé par mademoiselle de Chartres de rester à +Chelles, les causes secrètes qui avaient fait naître ce désir; puis +après un instant de méditation aussi profonde que s'il se fût agi du +sort d'un empire: + +--Il y a là-dessous quelque dépit d'amour, dit-il. Est-ce qu'à votre +connaissance, ma mère, Louise aimerait quelqu'un? + +Madame raconta alors au régent l'aventure de l'Opéra, et l'exclamation +échappée de la bouche de la princesse dans son enthousiasme pour le beau +ténor. + +--Diable! diable! dit le régent. Et qu'avez-vous fait la duchesse +d'Orléans et vous, dans votre conseil maternel? + +--Nous avons mis Cauchereau à la porte, et interdit l'opéra à +mademoiselle de Chartres. Nous ne pouvions pas faire moins. + +--Eh bien! reprit le régent, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus +loin: tout est là; il faut la guérir au plus tôt de cette fantaisie. + +--Et qu'allez-vous faire pour cela, mon fils? + +--J'irai aujourd'hui même à l'abbaye de Chelles, j'interrogerai Louise; +si la chose n'est qu'un caprice, je laisserai au caprice le temps de se +passer. Elle a un an pour faire ses voeux; j'aurai l'air d'adopter sa +vocation, et au moment de prendre le voile, c'est elle qui viendra nous +prier la première de la tirer de l'embarras où elle se sera mise. Si la +chose est grave, au contraire, alors ce sera bien différent. + +--Mon Dieu! mon fils, dit Madame en se levant, songez que le pauvre +Cauchereau n'est probablement pour rien là dedans, et qu'il ignore +peut-être lui-même la passion qu'il a inspirée. + +--Tranquillisez-vous, ma mère, répondit le prince en riant de +l'interprétation tragique qu'avec ses idées d'outre-Rhin la palatine +avait donnée à ces paroles; je ne renouvellerai pas la lamentable +histoire des amants du Paraclet; la voix de Cauchereau ne perdra ni ne +gagnera une seule note dans toute cette aventure, et l'on ne traite pas +une princesse du sang par les mêmes moyens qu'une petite bourgeoise. + +--Mais d'un autre côté, dit Madame presque aussi effrayée de +l'indulgence réelle du duc qu'elle l'avait été de sa sévérité apparente, +pas de faiblesse non plus! + +--Ma mère, dit le régent, à la rigueur, si elle doit tromper quelqu'un, +j'aimerais mieux encore que ce fût son mari que Dieu. + +Et, baisant avec respect la main de sa mère, il conduisit vers la porte +la pauvre princesse palatine, toute scandalisée de cette facilité de +moeurs, au milieu de laquelle elle mourut sans jamais avoir pu s'y +habituer. Puis la princesse étant sortie, le duc d'Orléans alla se +rasseoir devant son dessin en chantonnant un air de son opéra de +Panthée, qu'il avait fait en collaboration avec Lafare. + +En traversant l'antichambre, Madame vit venir à elle un petit homme +perdu dans de grandes bottes de voyage, et dont la tête était enfouie +dans l'immense collet d'une redingote doublée de fourrure. Arrivé à sa +portée, il sortit du milieu de son surtout une petite tête au nez +pointu, aux yeux railleurs, et à la physionomie tenant à la fois de la +fouine et du renard. + +--Ah! ah! dit la palatine, c'est toi, l'abbé! + +--Moi-même, Votre Altesse, et qui viens de sauver la France, rien que +cela! + +--Oui, répondit la palatine, j'ai entendu quelque chose d'approchant, et +encore qu'on se servait de poisons dans certaines maladies. Tu dois +savoir cela, Dubois, toi qui es fils d'un apothicaire. + +--Madame, répondit Dubois, avec son insolence ordinaire, peut-être +l'ai-je su, mais je l'ai oublié. Comme Votre Altesse le sait, j'ai +quitté fort jeune les drogues de monsieur mon père pour faire +l'éducation de monsieur votre fils. + +--N'importe, n'importe, Dubois, dit la palatine en riant, je suis +contente de ton zèle, et s'il se présente une ambassade en Chine ou en +Perse je la demanderai pour toi au régent. + +--Et pourquoi pas dans la lune ou dans le soleil? reprit Dubois; vous +seriez encore plus sûre de ne pas m'en voir revenir. + +Et saluant cavalièrement Madame, après cette réponse, sans attendre +qu'elle le congédiât, comme l'étiquette l'eût ordonné, il tourna sur ses +talons et entra sans même se faire annoncer dans le cabinet du régent. + + + + +Chapitre 23 + + +Tout le monde sait les commencements de l'abbé Dubois; nous ne nous +étendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes années, que l'on +trouvera dans tous les mémoires du temps et particulièrement dans ceux +de l'implacable Saint-Simon. + +Dubois n'a point été calomnié: c'était chose impossible; seulement on a +dit de lui tout le mal qu'il méritait, et l'on n'a pas dit tout le bien +qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses antécédents et dans ceux +d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le +génie était pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que +la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout +l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier. +Dubois précédait Figaro, auquel il a peut-être servi de type; mais, plus +heureux que lui, il était passé de l'office au salon et du salon à la +salle du trône. + +Tous ses avancements successifs avaient payé non seulement des services +particuliers, mais aussi des services publics: c'était un de ces hommes +qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne +parviennent pas mais qui arrivent. + +Sa dernière négociation était son chef-d'oeuvre: c'était plus que la +ratification du traité d'Utrecht, c'était un traité plus avantageux +encore pour la France. L'empereur non seulement renonçait à tous ses +droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renoncé à tous +ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec +l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue formée à la fois contre +l'Espagne au midi, et contre la Suède et la Russie au nord. + +La division des cinq ou six grands États de l'Europe était établie par +ce traité sur une base si juste et si solide, qu'après cent vingt ans de +guerres, de révolutions et de bouleversements, tous ces États, moins +l'Empire, se retrouvent aujourd'hui à peu près dans la même situation où +ils étaient alors. + +De son côté, le régent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui +avait fait son éducation, et dont il avait fait la fortune. Le régent +appréciait dans Dubois les qualités qu'il avait, et n'osait blâmer trop +fort quelque vice dont il n'était pas exempt. Cependant, il y avait +entre le régent et Dubois un abîme; les vices et les vertus du régent +étaient ceux d'un grand seigneur, les qualités et les défauts de Dubois +étaient ceux d'un laquais. Aussi le régent avait-il beau lui dire, à +chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait: + +--Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livrée +que je te mets sur le dos! + +Dubois, qui s'inquiétait du don et non point de la manière dont il était +fait, lui répondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de +cuistre qui n'appartenaient qu'à lui. + +--Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de même. + +Au reste, Dubois aimait fort le régent et lui était on ne peut plus +dévoué. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule +au-dessus du cloaque dont il était sorti, et dans lequel, haï et méprisé +comme il l'était de tous, un signe du maître pouvait le faire retomber. +Il veillait donc avec un intérêt tout personnel sur les haines et sur +les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, à +l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant +général et qui s'étendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degrés +de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas étages de la société, +il avait déjoué des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait +pas même entendu souffler mot. + +Aussi le régent, qui appréciait les offices de tous genres que Dubois +lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, reçut-il l'abbé +ambassadeur les bras ouverts. Dès qu'il le vit paraître, il se leva, et +au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la récompense, +déprécient les services: + +--Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le traité +de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes +les victoires de son aïeul Louis XIV. + +--À la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous, +monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de même de tout le +monde. + +--Ah! ah! dit le régent, aurais-tu rencontré ma mère? elle sort d'ici. + +--Justement, et elle était presque tentée d'y rentrer pour vous +demander, vu la bonne réussite de mon ambassade, de m'en accorder une +autre en Chine ou en Perse. + +--Que veux-tu? mon pauvre abbé, reprit en riant le prince, ma mère est +pleine de préjugés, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son +fils un pareil élève. Mais tranquillise-toi, l'abbé, j'ai besoin de toi +ici. + +--Et comment se porte Sa Majesté? demanda Dubois, avec un sourire plein +d'une détestable espérance. Il était bien malingre au moment de mon +départ! + +--Bien, l'abbé, très bien, répondit gravement le prince. Dieu nous le +conservera, je l'espère, pour le bonheur de la France et pour la honte +de nos calomniateurs. + +--Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours? + +--Je l'ai encore vu hier, et lui ai même parlé de toi. + +--Bah! et que lui avez-vous dit? + +--Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillité de +son règne. + +--Et qu'a répondu le roi? + +--Ce qu'il a répondu? Il a répondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les +abbés si utiles. + +--Sa Majesté est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy était là sans +doute? + +--Comme toujours. + +--Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que +j'envoie ce vieux drôle voir à l'autre bout de la France si j'y suis. Il +commence à me lasser pour vous, avec son insolence! + +--Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps. + +--Même mon archevêché? + +--À propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie? + +--Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus sérieux. + +--Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archevêché +pour toi.... + +--Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style? + +--C'est toi qui l'as dictée, maraud! + +--À Néricault Destouches, qui l'a fait signer au roi. + +--Et le roi l'a signée comme cela, sans rien dire? + +--Si fait! «Comment voulez-vous, a-t-il dit à notre poète, qu'un prince +protestant se mêle de faire un archevêque en France? Le régent lira ma +recommandation, en rira et n'en fera rien.--Oui bien, Sire, a répondu +Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pièces, +le régent en rira, mais après en avoir ri, il fera ce que lui demandera +Votre Majesté.» + +--Destouches en a menti! + +--Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur. + +--Toi, archevêque! Le roi George mériterait qu'en revanche, je lui +désignasse quelque maraud de ton espèce pour l'archevêché d'York, +lorsqu'il viendra à vaquer. + +--Je vous mets au défi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un +homme.... + +--Et quel est-il? Je serais curieux de le connaître, moi. + +--Oh! c'est inutile; il est déjà placé, et, comme sa place est bonne, il +ne la changerait pas pour tous les archevêchés du monde. + +--Insolent! + +--À qui donc en avez-vous, monseigneur? + +--Un drôle qui veut être archevêque et qui n'a seulement pas fait sa +première communion. + +--Eh bien! je n'en serai que mieux préparé. + +--Mais le sous-diaconat, le diaconat, la prêtrise? + +--Bah! nous trouverons bien quelque dépêcheur de messes, quelque frère +Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure. + +--Je te mets au défi de le trouver. + +--C'est déjà fait. + +--Et quel est celui-là? + +--Votre premier aumônier, l'évêque de Nantes, Tressan. + +--Le drôle a réponse à tout! Mais ton mariage? + +--Mon mariage? + +--Oui, madame Dubois! + +--Madame Dubois? Je ne connais pas cela! + +--Comment, malheureux! L'aurais-tu assassinée? + +--Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a +ordonnancé le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette. + +--Et si elle vient mettre opposition à ton archevêché? + +--Je l'en défie! elle n'a pas de preuves. + +--Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage. + +--Il n'y a pas de copie sans original. + +--Et l'original? + +--En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un +petit papier qui contenait une pincée de cendres. + +--Comment! misérable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux galères? + +--Si le coeur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du +lieutenant de police dans votre antichambre. + +--Qui l'a fait demander? + +--Moi. + +--Pourquoi faire? + +--Pour lui laver la tête. + +--À quel sujet? + +--Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voilà archevêque. + +--Et as-tu déjà fait ton choix pour un archevêché? + +--Oui, je prends Cambrai. + +--Peste! tu n'es pas dégoûté! + +--Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour +l'honneur de succéder à Fénelon. + +--Et cela nous vaudra sans doute un nouveau Télémaque? + +--Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pénélope par tout le +royaume. + +--À propos de Pénélope, tu sais que madame de Sabran.... + +--Je sais tout. + +--Ah çà! l'abbé, ta police est donc toujours aussi bien faite? + +--Vous allez en juger. + +Dubois étendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit, +un huissier parut. + +--Faites entrer monsieur le lieutenant général, dit Dubois. + +--Mais, dis donc, l'abbé, reprit le régent, il me semble que c'est toi +qui ordonnes maintenant ici? + +--C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire. + +--Fais donc, dit le régent; il faut avoir de l'indulgence pour les +nouveaux arrivants. + +Messire Voyer d'Argenson entra. C'était l'égal de Dubois pour la +laideur; seulement sa laideur, à lui, offrait un type tout opposé: il +était gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros +sourcils hérissés, et ne manquait jamais d'être pris pour le diable par +les enfants qui le voyaient pour la première fois. Du reste, souple, +actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office +quand il n'était pas détourné de ses devoirs nocturnes par quelque +galante préoccupation. + +--Monsieur le lieutenant général, dit Dubois sans même laisser à +d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas +de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous +me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison +il a passé la nuit, et ce qui lui est arrivé en sortant de cette maison. +Si je n'arrivais pas à l'instant même de Londres, je ne vous ferais pas +toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste +sur la route de Calais, je ne puis rien savoir. + +--Mais, répondit d'Argenson, présumant que toutes ces questions +cachaient quelque piège, s'est-il donc passé quelque chose +d'extraordinaire hier soir? Quant à moi, je dois avouer que je n'ai reçu +aucun rapport. En tout cas, je l'espère, il n'est arrivé aucun accident +à monseigneur? + +--Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui était sorti hier +à huit heures du soir, en garde française, pour aller souper chez madame +de Sabran, a manqué d'être enlevé en sortant de chez elle. + +--Enlevé! s'écria d'Argenson en pâlissant, tandis que de son côté le +régent poussait une exclamation d'étonnement. Enlevé! et par qui? + +--Ah! dit Dubois, voilà ce que nous ignorons et ce que vous devriez +savoir, vous, monsieur le lieutenant général, si, au lieu de faire la +police cette nuit, vous n'aviez pas été passer votre temps au couvent de +la Madeleine de Traisnel. + +--Comment, d'Argenson! dit le régent en éclatant de rire, vous, un grave +magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je +vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez déjà fait +du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'année le journal de mes +faits et gestes. + +--Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant général, j'espère que +Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abbé +Dubois. + +--Hé quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous +me donnez un démenti! Monseigneur, je veux vous conduire au sérail de +d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un +boudoir en étoffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile +peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un +quinze pour cent de la loterie y a passé. + +Le régent se tenait les côtes en voyant la figure bouleversée de +d'Argenson. + +--Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la +conversation sur celui des deux sujets qui tout en étant le plus +humiliant pour lui, était cependant le moins désagréable, il n'y a pas +grand mérite à vous, monsieur l'abbé, à connaître les détails d'un +événement que monseigneur vous a sans doute raconté. + +--Sur mon honneur! d'Argenson, s'écria le régent, je ne lui en ai pas +dit une parole. + +--Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur +aussi qui m'a raconté l'histoire de cette novice des hospitalières du +faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les +murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parlé de +cette maison que vous avez fait bâtir, sous un faux nom mitoyennement +avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez +entrer à toute heure, par une porte cachée dans une armoire, et qui +donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre +patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre +Grandeur avait passé la soirée à se faire gratter la plante des pieds, +et à se faire lire, par les épouses du Seigneur, les placets qu'elle +avait reçus dans la journée? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant, +c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas +digne, je l'espère bien, de dénouer les cordons de vos souliers. + +--Écoutez, monsieur l'abbé, répondit le lieutenant de police en +reprenant son ton sérieux; si tout ce que vous m'avez dit sur +monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne +pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu: +nous connaîtrons les coupables, et nous les punirons comme ils le +méritent. + +--Mais, dit le régent, il ne faut pas non plus attacher trop +d'importance à cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui +croyaient faire une plaisanterie à un de leurs camarades. + +--C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et +qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour +arriver au Palais-Royal. + +--Encore, Dubois! + +--Toujours, monseigneur. + +--Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion là-dessus? + +--Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous +déjouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma +parole! + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annonça Son +Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui, +en sa qualité de prince du sang, avait le privilège de ne point +attendre. Il s'avança de cet air timide et inquiet qui lui était +naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face +desquelles il se trouvait, comme pour pénétrer de quelle chose on +s'occupait au moment de son arrivée. Le régent comprit sa pensée. + +--Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux méchants +sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient à l'instant même que +vous conspiriez contre moi. + +Le duc du Maine devint pâle comme la mort, et, sentant les jambes lui +manquer, s'appuya sur la canne en forme de béquille qu'il portait +habituellement. + +--Et j'espère, monseigneur, répondit-il d'une voix à laquelle il +essayait vainement de rendre sa fermeté, que vous n'avez pas ajouté foi +à une pareille calomnie? + +--Oh! mon Dieu, non, répondit négligemment le régent. Mais? que +voulez-vous? j'ai affaire à deux entêtés qui prétendent qu'ils vous +prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis +beau joueur, à tout hasard je vous en préviens. Mettez-vous donc en +garde contre eux, car ce sont de fins compères, je vous en réponds! + +Le duc du Maine desserrait les dents pour répondre quelque excuse +banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annonça +successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti, +monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des +gardes, monsieur le duc de Noailles, président du conseil des finances, +monsieur le duc d'Antin, surintendant des bâtiments, le maréchal +d'Uxelles président des affaires étrangères, l'évêque de Troyes, le +marquis de Lavrillière, le marquis d'Éffiat, le duc de Laforce, le +marquis de Torcy, et les maréchaux de Villeroy d'Éstrées, de Villars et +de Bezons. + +Comme ces graves personnages étaient convoqués pour examiner le traité +de la quadruple alliance, rapporté de Londres par Dubois, et que le +traité de la quadruple alliance ne figure que très secondairement dans +l'histoire que nous nous sommes engagé à raconter, nos lecteurs +trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal +pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu. + + + + +Chapitre 24 + + +D'Harmental, après avoir posé son feutre et son manteau sur une chaise, +après avoir posé ses pistolets sur sa table de nuit et glissé son épée +sous son chevet, s'était jeté tout habillé sur son lit, et, telle est la +puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damoclès, +il s'était endormi, quoique, comme Damoclès, une épée fût suspendue sur +sa tête par un fil. + +Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour, et comme la veille il +avait oublié, dans sa préoccupation, de fermer ses volets, la première +chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement à +travers sa chambre traçant de la fenêtre à la porte une brillante ligne +de lumière dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut +avoir fait un rêve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite +chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilité, il +aurait dû être, à la même heure, dans quelque sombre et triste prison. +Un instant il douta de la réalité, ramenant toutes ses pensées sur ce +qui s'était passé la veille au soir; mais tout était encore là, le ruban +ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les +pistolets sur la table de nuit, et l'épée sous le chevet; et lui-même, +d'Harmental, comme une dernière preuve, dans le cas où toutes les autres +se seraient trouvées insuffisantes, se revoyait avec son costume de la +veille qu'il n'avait point quitté de peur d'être réveillé en sursaut, au +milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite. + +D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la +fenêtre de sa voisine; elle était déjà ouverte, et l'on voyait Bathilde +aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace +lui dit que la conspiration lui allait à merveille. En effet, son visage +était plus pâle que d'habitude, et, par conséquent, plus intéressant; +ses yeux un peu fiévreux, et, par conséquent, plus expressifs; de sorte +qu'il était évident que lorsqu'il aurait donné un coup à ses cheveux et +remplacé sa cravate froissée par une autre cravate, il deviendrait +incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait reçu la veille, +un personnage des plus intéressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout +haut, il ne se le dit même pas tout bas, mais le mauvais instinct qui +pousse nos pauvres âmes à leur perte lui souffla ces pensées à l'esprit, +indistinctes, vagues, inachevées, il est vrai, mais assez précises +cependant pour qu'il se mît à sa toilette avec l'intention d'assortir sa +mise à l'air de son visage. C'est-à-dire qu'un costume entièrement noir +succéda à son costume sombre, que ses cheveux froissés furent renoués +avec une négligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux +boutons de plus que d'habitude pour faire place à son jabot, qui retomba +sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie. + +Tout cela s'était fait sans intention et de l'air le plus insouciant et +le plus préoccupé du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il était, +n'oubliait point que d'un moment à l'autre on pouvait venir l'arrêter; +mais tout cela s'était fait d'instinct, de sorte que lorsque le +chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de +toilette et jeta un coup d'oeil sur sa glace, il se sourit à lui-même +avec une mélancolie qui doublait le charme déjà si réel de sa +physionomie. Il n'y avait point à se tromper à ce sourire, car il alla +aussitôt à sa fenêtre et l'ouvrit. + +Peut-être Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment +où elle reverrait son voisin; peut-être avait-elle arrangé une belle +défense qui consistait à ne point regarder de son côté ou à fermer sa +fenêtre après une simple révérence; mais au bruit de la fenêtre de son +voisin qui s'ouvrait, tout fut oublié, elle s'élança à la sienne en +s'écriant: + +--Ah! vous voilà! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal! + +Cette exclamation était dix fois plus que n'avait espéré d'Harmental. +Aussi, s'il avait de son côté préparé quelques phrases bien posées et +bien éloquentes, ce qui était probable, ces phrases s'échappèrent-elles +à l'instant de son esprit, et joignant les mains à son tour: + +--Bathilde! Bathilde! s'écria-t-il, vous êtes donc aussi bonne que vous +êtes belle? + +--Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si +j'étais orpheline, vous étiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que +j'étais votre soeur, et que vous étiez mon frère? + +--Et alors, Bathilde, vous avez prié pour moi? + +--Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille. + +--Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauvé, tandis que je devais +tout aux prières d'un ange! + +--Le danger est donc passé? s'écria vivement Bathilde. + +--Cette nuit a été sombre et triste, répondit d'Harmental. Ce matin, +cependant, j'ai été réveillé par un rayon de soleil; mais il ne faut +qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai +couru: il est passé pour faire place à un plaisir bien grand, Bathilde, +celui d'être certain que vous avez pensé à moi; mais il peut revenir. +Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait +dans son escalier, le voilà peut-être qui va frapper à ma porte! + +En ce moment, en effet, on frappa trois coups à la porte du chevalier. + +--Qui va là? demanda d'Harmental de la fenêtre, et avec une voix dans +laquelle toute sa fermeté ne pouvait pas faire qu'il ne perçât un peu +d'émotion. + +--Ami! répondit-on. + +--Eh bien? demanda Bathilde avec anxiété. + +--Eh bien! toujours, grâce à vous, Dieu continue de me protéger. Celui +qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde! + +Et le chevalier referma sa fenêtre, en envoyant à la jeune fille un +dernier salut qui ressemblait fort à un baiser. + +Puis il alla ouvrir à l'abbé Brigaud, qui, commençant à s'impatienter, +venait de frapper une seconde fois. + +--Eh bien! dit l'abbé, sur la figure duquel il était impossible de lire +la moindre altération, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que +nous sommes enfermé ainsi à serrure et à verrous? Est-ce pour prendre un +avant goût de la Bastille? + +--Holà! l'abbé! répliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix +si enjouée qu'on eût dit qu'il voulait lutter d'impassibilité avec +Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait +bien porter malheur! + +--Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux +autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des +pistolets sur la table de nuit, une épée sous le chevet, et sur cette +chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille, +vous vous dérangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela à sa +place, et que moi-même je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens +vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y +suis pas! + +D'Harmental obéit, tout en admirant le flegme de cet homme d'église, +que son sang-froid à lui, homme d'épée, avait grand-peine à atteindre. + +--Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce noeud d'épaule +que vous oubliez, et qui n'a jamais été fait pour vous car, le diable +m'emporte! il date de l'époque où vous étiez en jaquette! Allons, +allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin. + +--Eh! pourquoi faire, l'abbé? demanda en riant d'Harmental, pour aller +au lever du régent? + +--Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal à quelque brave homme qui +passe. Allons, rangez-moi cela! + +--Mon cher abbé, dit d'Harmental, si vous n'êtes pas le diable en +personne, vous êtes au moins une de ses plus intimes connaissances. + +--Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit +chemin, et qui, tout allant, regarde à droite et à gauche, en haut et en +bas, voilà tout. C'est comme cette fenêtre... que diable! voilà un rayon +de printemps, le premier qui vient frapper humblement à cette fenêtre, +et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'être vu, ma +parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fenêtre +s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre. + +--Mon cher tuteur, vous êtes plein d'esprit, répondit d'Harmental, mais +d'une indiscrétion terrible! C'est au point que si vous étiez +mousquetaire au lieu d'être abbé, je vous chercherais une querelle. + +--Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous +aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-être! +Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude! + +--Eh bien, non! soyons amis, l'abbé, reprit d'Harmental en lui tendant +la main. Aussi bien ne serais-je pas fâché d'avoir quelques nouvelles. + +--De quoi? + +--Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, où il y a eu grand +train, à ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, où je pense que madame du Maine +donnait une soirée. Et même du régent, qui, si j'en crois un rêve que +j'ai fait, est rentré au Palais-Royal fort tard et un peu agité. + +--Eh bien! tout a été à merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants, +si toutefois il y en a eu, est tout à fait calmé ce matin. Madame du +Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires +importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du +coeur, j'en suis sûr, du mépris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le +régent a déjà, comme d'habitude, en rêvant cette nuit qu'il était roi de +France, oublié qu'il a failli hier au soir être prisonnier du roi +d'Espagne. Maintenant c'est à recommencer. + +--Ah! pardon, l'abbé, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est +le tour des autres. Je ne serais pas fâché de me reposer un peu, moi. + +--Diable! voilà qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte. + +--Et quelle nouvelle m'apportez-vous? + +--Qu'il a été décidé cette nuit que vous partiriez en poste ce matin +pour la Bretagne. + +--Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en +Bretagne? + +--Vous le saurez quand vous y serez. + +--Et s'il ne me plaît pas de partir? + +--Vous réfléchirez, et vous partirez tout de même. + +--Et à quoi réfléchirai-je? + +--Vous réfléchirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise +qui touche à sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu'à son +commencement, et d'abandonner les intérêts d'une princesse du sang pour +gagner les bonnes grâces d'une grisette. + +--L'abbé! dit d'Harmental. + +--Oh! ne nous fâchons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais +raisonnons. Vous vous êtes engagé volontairement dans l'affaire que nous +poursuivons et vous avez promis de nous aider à la mener à bien. +Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un échec? Que diable! +mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses idées, ou +ne pas se mêler de conspirer. + +--Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite +dans mes idées, que, cette fois comme l'autre, avant de rien +entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis +offert pour être le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras +veut savoir ce qu'a décidé la tête. Je risque ma liberté, je risque ma +vie, je risque quelque chose qui peut-être m'est plus précieux encore. +Je veux risquer tout cela à ma façon, les yeux ouverts et non fermés. +Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien! +peut-être irai-je. + +--Vos ordres portent que vous vous rendrez à Rennes. Là, vous +décachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions. + +--Mes ordres! mes instructions! + +--Mais n'est-ce point les termes dont le général se sert à l'endroit de +ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les +commandements qu'on leur donne? + +--Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus. + +--C'est vrai! j'avais oublié de vous dire que vous y étiez rentré. + +--Moi? + +--Oui, vous. J'ai même votre brevet dans ma poche. Tenez. + +Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il présenta tout plié à +d'Harmental, et que celui-ci déploya lentement et tout en interrogeant +Brigaud du regard. + +--Un brevet! s'écria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre +régiments de carabiniers! Et d'où me vient ce brevet? + +--Regardez la signature, pardieu! + +--Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine! + +--Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? En sa qualité de grand-maître de +l'artillerie n'a-t-il pas la nomination à douze régiments? Il vous en +donne un, voilà tout, pour remplacer celui qu'on vous a ôté; et, comme +votre général, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de +guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en +songeant à eux? + +Moi, je suis homme d'église, et je ne m'y connais pas. + +--Non, mon cher abbé, non! s'écria d'Harmental, et c'est au contraire +le devoir de tout officier du roi d'obéir à son chef. + +--Sans compter, reprit négligemment Brigaud, que dans le cas où la +conspiration échouerait, vous n'avez fait qu'obéir aux ordres qu'on vous +a donnés, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la +responsabilité de vos actions. + +--L'abbé! s'écria une seconde fois d'Harmental. + +--Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'éperon, moi! + +--Si, mon cher abbé, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des +moments où je suis à moitié fou. Me voilà aux ordres de monsieur du +Maine, ou plutôt de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon départ +pour tomber à ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire +que je suis prêt à me faire casser la tête sur un mot d'elle? + +--Allons, voilà que nous allons tomber dans l'exagération contraire! +Mais non, il ne faut pas vous faire casser la tête, il faut vivre; vivre +pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec +lequel vous tournerez la tête à toutes les femmes. + +--Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une à laquelle je veuille plaire. + +--Eh bien! vous plairez à celle-là d'abord et aux autres ensuite. + +--Et quand dois-je partir? + +--À l'instant même. + +--Vous me donnerez bien une demi-heure? + +--Pas une seconde! + +--Mais je n'ai pas déjeuné. + +--Je vous emmène et vous déjeunerez avec moi. + +--Je n'ai là que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez. + +--Vous trouverez une année de votre solde dans le coffre de votre +voiture. + +--Des habits?... + +--Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et +seriez-vous mécontent de mon tailleur? + +--Mais au moins, l'abbé, quand reviendrai-je? + +--D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du +Maine vous attend à Sceaux. + +--Mais au moins, l'abbé, vous me permettrez bien d'écrire deux lignes? + +--Deux lignes, soit! je ne veux pas être trop exigeant. Le chevalier se +mit à une table et écrivit: + +«Chère Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace, +c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forcé de partir à l'instant même +sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au +nom du ciel! + +Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser à +vous. + +Raoul.» + +Cette lettre terminée, pliée et cachetée, le chevalier se leva et alla à +sa fenêtre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'était +refermée à l'apparition de l'abbé Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen +de faire passer à Bathilde la dépêche qui lui était destinée. +D'Harmental laissa échapper un geste d'impatience. En ce moment on +gratta doucement à la porte; l'abbé ouvrit et Mirza, qui, guidée par son +instinct et sa gourmandise, avait trouvé la chambre du jeteur de +bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille démonstrations de +joie. + +--Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour +les amants! Vous cherchiez un messager, en voilà justement un qui vous +arrive. + +--L'abbé! l'abbé! dit d'Harmental en secouant la tête prenez garde +d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra! + +--Allons donc! répondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un +abîme! + +--Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche? + +--Sur l'honneur! chevalier. + +Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau +de sucre en récompense de la mission qu'elle allait accomplir, et moitié +triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moitié gai +d'avoir retrouvé pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent +qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son épée à +sa ceinture, mit son feutre sur sa tête, jeta son manteau sur ses +épaules, et suivit l'abbé Brigaud + + + + +Chapitre 25 + + +Au jour et à l'heure dits, c'est-à-dire six semaines après son départ de +la capitale, et à quatre heures de l'après-midi, d'Harmental, revenant +de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la +cour du palais de Sceaux. + +Des valets en grande livrée attendaient sur le perron, et tout annonçait +les préparatifs d'une fête. D'Harmental passa à travers leur double +haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu +duquel causaient par groupes, en attendant la maîtresse de la maison, +une vingtaine de personnes dont la plupart étaient de sa connaissance. +C'étaient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le +poète Saint-Genest, le vieil abbé de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames +de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac. + +D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette +noble et intelligente société qu'il connaissait le plus. Tous deux +échangèrent une poignée de main, puis d'Harmental tirant Pompadour à +l'écart: + +--Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment +il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et +ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jeté au milieu des +préparatifs d'une fête? + +--Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, répondit Pompadour; et +vous me voyez aussi étonné que vous, j'arrive moi-même de Normandie. + +--Ah! vous arrivez aussi, vous? + +--À l'instant même. Aussi faisais-je la même question que vous venez de +me faire à Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que +nous. + +En ce moment, on annonça le baron de Valef. + +--Ah! pardieu! voilà notre affaire, continua Pompadour; Valef est des +plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui. + +D'Harmental et Pompadour allèrent à Valef, qui, de son côté, les +reconnaissant, vint droit à eux; d'Harmental et Valef ne s'étaient pas +revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette +histoire, de sorte qu'ils se serrèrent la main avec un grand plaisir. +Puis, après les premiers compliments échangés: + +--Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le +but de cette grande réunion, quand je croyais être convoqué en très +petit comité? + +--Ma foi! mon très cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de +Madrid. + +--Ah ça! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour; +ah! voilà Malezieux. J'espère que celui-là n'arrive que de Dombes ou de +Châtenay, et comme en tout cas il a certainement passé par la chambre de +madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles.... + +À ces mots, Pompadour fit un signe à Malezieux, mais le digne chancelier +était trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de +chevalier auprès des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de +Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que +formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef. + +--Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec +une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, à ce +qu'il paraît: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de +l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'où; de sorte que, nous +l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire à +Sceaux. + +--Vous êtes venus assister à une grande solennité, messieurs, répondit +Malezieux; vous venez assister à la réception d'un nouveau chevalier de +la Mouche-à-Miel. + +--Peste! dit d'Harmental, un peu piqué qu'on ne lui eût pas même laissé +la faculté de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir à Sceaux. +Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander +à tous d'être si exacts au rendez-vous; et quant à moi, je suis fort +reconnaissant à Son Altesse. + +--D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du +Maine ni Altesse, il y a la belle fée Ludovise, la reine des Abeilles, à +laquelle chacun doit obéir aveuglément. Or, notre reine est la +toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez +quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment, +peut-être ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez +faite. + +--Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin était +naturellement le plus pressé de savoir pourquoi on l'avait fait venir. + +--Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare. + +--Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence à +comprendre. + +--Et moi aussi, dit Valef. + +--Et moi aussi, dit d'Harmental. + +--Très bien! très bien! répondit en souriant Malezieux, et avant la fin +de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous +conduire. Ce n'est point la première fois que vous entrez quelque part +les yeux bandés, n'est-ce pas monsieur d'Harmental? + +Et à ces mots, Malezieux s'avança vers un petit homme à la figure plate, +aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout +embarrassé de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental +voyait pour la première fois. Aussi demanda-t-il aussitôt à Pompadour +quel était ce petit homme. Pompadour lui répondit que c'était le poète +Lagrange-Chancel. + +Les deux jeunes gens regardèrent un instant le nouveau venu avec une +curiosité mêlée de dégoût, puis se retournant d'un autre côté et +laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait +en ce moment, ils allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre de la +réception du nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel. + +L'ordre de la Mouche-à-Miel avait été fondé par madame la duchesse du +Maine à propos de cette devise empruntée à l'Aminte du Tasse, et qu'elle +avait prise à l'occasion de son mariage: _Piccola si, ma fa pur gravi le +ferite._ Devise que Malezieux, dans son éternel dévouement poétique +pour la petite fille du grand Condé, avait traduite ainsi: + + _L'abeille, petit animal,_ + _Fait de grandes blessures._ + _Craignez son aiguillon fatal,_ + _Évitez ses piqûres._ + _Fuyez si vous pouvez les traits_ + _Qui partent de sa bouche;_ + _Elle pique et s'envole après,_ + _C'est une fine mouche._ + +Cet ordre, comme tous les autres, avait sa décoration, ses officiers, +son grand-maître. Sa décoration était une médaille représentant d'un +côté une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette médaille était +suspendue à la boutonnière par un ruban citron, et tout chevalier devait +en être décoré chaque fois qu'il venait à Sceaux. Ses officiers étaient +Malezieux, Saint-Aulaire, l'abbé de Chaulieu et Saint-Genest; son +grand-maître était madame du Maine. Il se composait de trente-neuf +membres et ne pouvait dépasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers +avait réduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer à +d'Harmental, cette lacune allait être comblée par la nomination du +prince de Cellamare. + +Le fait est que madame du Maine avait trouvé plus sûr de couvrir cette +réunion toute politique d'un prétexte tout frivole, certaine qu'elle +était qu'une fête dans les jardins de Sceaux paraîtrait moins suspecte à +Dubois et à Voyer d'Argenson qu'un conciliabule à l'Arsenal. + +Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il été oublié pour rendre à +l'ordre de la Mouche-à-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter +dans leur magnificence première ces fameuses nuits blanches qu'avait +tant raillées Louis XIV. + +En effet, à quatre heures précises, moment fixé pour la cérémonie, la +porte du salon s'ouvrit, et l'on aperçut, dans une galerie tendue de +satin incarnat semé d'abeilles d'argent, sur un trône élevé de trois +marches, la belle fée Ludovise, à qui la petitesse de sa taille et la +délicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle +tenait à la main, donnaient l'apparence de l'être aérien dont elle avait +pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du +salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trône, sur +les marches duquel allèrent se placer les grands dignitaires de l'ordre. +Lorsque chacun fut à son poste, une porte latérale s'ouvrit, et Bessac, +enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume +de héraut, c'est-à-dire une robe cerise toute brodée d'abeilles +d'argent, et coiffé d'un bonnet en forme de ruche, entra et annonça à +haute voix: + +--Son Excellence le prince de Cellamare. + +Le prince entra, s'avança d'un pas grave vers la reine des Abeilles, +fléchit le genou sur la première marche de son trône, et attendit. + +--Prince de Samarcand, dit alors le héraut, prêtez une oreille attentive +à la lecture des statuts de l'ordre que la grande fée Ludovise veut bien +vous conférer, et songez sérieusement à ce que vous allez faire. + +Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de +l'engagement qu'il allait prendre. Le héraut continua: + +Article premier. + +--Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle +obéissance à la grande fée Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre +incomparable de la Mouche-à-Miel. Jurez par le sacré mont Hymette. + +En ce moment, une musique cachée se fit entendre, et un choeur de +musiciens invisibles chanta: + + _Jurez, seigneur de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince. + +Alors le choeur reprit, mais renforcé cette fois de la voix de tous les +assistants: + + _Il principe di Samarcand,_ + _Il digne figlio del gran'khan,_ + _Ha guirato:_ + _Sia ricevuto._ + + +Après ce refrain répété trois fois, le héraut reprit la lecture de son +règlement: + +Article deuxième. + +--Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de +Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Miel, toutes les fois qu'il +sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes, +sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque +incommodité légère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne. + +Le choeur reprit: + + _Jurez, seigneur de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince. + +Article troisième, continua le héraut: + +Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toute +contredanse comme _furstemberg_, derviches, pistolets, courantes, +sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais +encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne +point quitter la danse, si cela ne vous est ordonné, que vos habits ne +soient percés de sueur, et que l'écume ne vous en vienne à la bouche. + +Le choeur. + + _Jurez, seigneur de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +Le prince. + +Par le sacré mont Hymette! je le jure. + +Le héraut. + +Article quatrième. + +--Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de +foin, de quelque hauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des +culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter. + +Le choeur. + + _Jurez, prince de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +Le prince. + +Par le sacré mont Hymette! je le jure. + +Le héraut. + +Article cinquième. + +--Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les +espèces de mouches à miel, et de ne faire jamais mal à aucune, de vous +en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de +votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes, +etc.; dussent-elles, de ces piqûres, devenir plus grosses et plus +enflées que celles de votre majordome. + +Le choeur. + + _Jurez, prince de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +Le prince. + +Par le sacré mont Hymette! je le jure. + +Le héraut. + +Article sixième. + +--Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches à +miel, et à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur +l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de +réplétion. + +Le choeur. + + _Jurez, prince de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +Le prince. + +Par le sacré mont Hymette! je le jure. + +Le héraut. + +Article septième et dernier. + +--Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse +marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre +dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous +honorer. + +Le choeur. + + _Jurez, prince de Samarcand;_ + _Jurez, digne fils du grand khan._ + +Le prince. + +Par le sacré mont Hymette! je le jure. + +À ce dernier serment, le choeur général reprit: + + _Il principe di Samarcand,_ + _Il digno figlio del gran' khan,_ + _Ha guirato:_ + _Sia ricevuto._ + +Alors la fée Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la +médaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince +d'approcher, elle prononça ces vers, dont le mérite était fort augmenté +par l'à-propos de la situation: + + _Digne envoyé d'un grand monarque,_ + _Recevez de ma main la glorieuse marque_ + _De l'ordre qu'on vous a promis:_ + _Thessandre, apprenez de ma bouche_ + _Que je vous mets au rang de mes amis_ + _En vous faisant chevalier de la Mouche._ + +Le prince mit un genou en terre, et la fée Ludovise lui passa au cou le +ruban orange et la médaille qu'il soutenait. + +Au même instant, le choeur général éclata, chantant tout d'une voix: + + _Viva semprè, viva, et in onore cresca_ + _Il novo cavaliere della Mosca._ + +À la dernière mesure de ce choeur général, une seconde porte latérale +s'ouvrit à deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans +une salle splendidement illuminée. + +Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main à la dictatrice, +la fée Ludovise, et tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger, +suivis du reste des assistants. + +Mais, à la porte de la salle à manger, ils furent arrêtés par un bel +enfant habillé en Amour, et qui portait à la main un globe de cristal +dans lequel on voyait autant de petits billets roulés qu'il y avait de +convives. C'était une loterie d'un nouveau genre, et qui était bien +digne de servir de suite à la cérémonie que nous venons de raconter. + +Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait +dix sur lesquels étaient écrits les mots: chanson, madrigal, épigramme, +impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets étaient forcés +d'acquitter leur dette séance tenante et pendant le repas. Les autres +n'étaient tenus qu'à applaudir, à boire et à manger. + +À la vue de cette loterie poétique, les quatre dames se récrièrent sur +la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil +concours; mais madame la duchesse du Maine déclara que personne ne +devait être exempt des chances du hasard. Seulement, les dames étaient +autorisées à prendre un collaborateur, et le collaborateur, en échange, +acquérait des droits à un baiser. Comme on le voit, c'était de la plus +pure bergerie. + +Cet amendement fait à la loi, la fée Ludovise introduisit la première sa +petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle +déroula. Le billet portait le mot impromptu. + +Chacun puisa après elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des +lots, les pièces de vers tombèrent presque toutes à Chaulieu, à +Saint-Genest, à Malezieux, à Saint-Aulaire et à Lagrange-Chancel. + +Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirèrent les autres lots, et +choisirent immédiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et +l'abbé de Chaulieu, qui se trouvèrent ainsi chargés d'une double tâche. + +Quant à d'Harmental, il avait à sa grande joie tiré un billet blanc, ce +qui, comme nous l'avons déjà dit, bornait sa tâche à applaudir, à boire +et à manger. + +Cette petite opération terminée, chacun alla prendre à la table la place +qui d'avance lui était désignée par une étiquette portant son nom. + + + + +Chapitre 26 + + +Cependant, hâtons-nous de le dire à la louange de madame la duchesse du +Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux +jours de l'hôtel Rambouillet, n'était pas si ridicule au fond qu'elle +paraissait être à la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et +les épigrammes étaient forts à la mode à cette époque, dont ils +représentaient à merveille la futilité. Ce vaste foyer de poésie allumé +par Corneille et par Racine allait s'éteignant, et sa flamme, qui avait +éclairé le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites +étincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se répandaient +dans une douzaine de ruelles, et s'éteignaient aussitôt. Puis il y avait +encore à cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq +à six personnes seulement étaient initiées au véritable but de la fête, +et il fallait occuper par d'amusantes futilités deux heures d'un repas +pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux +commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouvé de mieux pour +cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les +galeries du Bel-Esprit. + +Le commencement du dîner fut, comme toujours, froid et silencieux; il +faut s'accommoder avec ses voisins, reconnaître sur la table cette +étroite part de propriété qui revient à chaque convive, puis enfin, si +poète et si berger que l'on soit, éteindre ce premier cri de la faim. +Cependant le premier service disparu, ce léger chuchotement qui prélude +à la conversation générale commença de se faire entendre. La belle fée +Ludovise, seule préoccupée sans doute de l'impromptu que le sort lui +avait fait échoir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais +exemple en prenant un collaborateur, était silencieuse ce qui, par une +réaction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le +repas. Malezieux vit qu'il était temps de couper le mal dans sa racine, +et s'adressant à la duchesse du Maine. + +--Belle fée Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amèrement de +ton silence, auquel tu ne les as pas habitués, et me chargent de porter +leur réclamation au pied de ton trône. + +--Hélas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis +comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un +mouton. + +J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dépêtrer. + +--Alors, répondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la première +fois les lois que tu nous as imposées. Mais tu nous as habitués au son +de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous +ne pouvons plus nous en passer. + + _Chaque mot qui sort de ta bouche_ + _Nous surprend, nous ravit, nous touche._ + _Il a mille agréments divers._ + _Pardonne, princesse, si j'ose_ + _Faire le procès à ta prose,_ + _Qui nous a privé de tes vers._ + +--Mon cher Malezieux, s'écria la duchesse, je prends l'impromptu à mon +compte. Me voilà quitte envers la société, il n'y a plus que vous à qui +je dois un baiser. + +--Bravo! s'écrièrent tous les convives. + +--Ainsi, à partir de ce moment, messieurs, plus de conversations +particulières, plus de chuchotement individuel, chacun se doit à tous. +Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers +Saint-Aulaire, qui parlait bas à madame de Rohan près de laquelle il +était placé, nous commençons notre inquisition par vous; dites-nous tout +haut le secret que vous disiez tout bas à votre belle voisine. + +Il paraît que le secret n'était pas de nature à être répété tout haut, +car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe à +Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis +se tournant vers la duchesse, à laquelle il devait un madrigal: + +--Madame, lui dit-il, répondant à son ordre et s'acquittant en même +temps de l'obligation imposée par la loterie: + + _La divinité qui s'amuse_ + _À me demander mon secret,_ + _Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse,_ + _Elle serait Thétis et le jour finirait!_ + +Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire à +l'Académie, eut un tel succès que pendant quelques instants personne +n'osa se hasarder à venir après lui. Il en résulta après les +applaudissements obligés un silence d'un instant. La duchesse le rompit +la première en reprochant à Laval de ne pas manger. + +--Vous oubliez ma mâchoire, dit Laval en montrant sa mentonnière. + +--Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure +reçue pour la défense du pays et au service de notre illustre père Louis +XIV! Vous vous méprenez, mon cher Laval, c'est le régent qui l'oublie et +non pas nous. + +--En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une +blessure si bien placée est plutôt un motif de fierté que de tristesse. + + _Mars t'a frappé de son tonnerre_ + _En mille aventures de guerre_ + _Dignes du grand nom de Laval._ + _Il te reste un gosier pour boire,_ + _Cher ami, c'est le principal,_ + _Console-toi de la mâchoire._ + +--Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait +continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de +ne pas boire du vin cette année. + +--Comment cela? demanda Chaulieu avec inquiétude. + +--Comment cela, mon cher Anacréon? ignorez-vous donc ce qui arrive au +ciel? + +--Hélas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre Éminence +sait bien que je n'y vois plus même assez pour y distinguer les étoiles; +mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce +qui s'y passe. + +--Il s'y passe que mes vignerons m'écrivent de Bourgogne que tout est +brûlé par le soleil, et que la récolte prochaine est perdue si d'ici à +quelques jours nous n'avons de la pluie. + +--Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de +la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que +son Éminence demande? + +--Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier: + + _L'eau me fait horreur, ma commère;_ + _À son aspect j'entre en colère,_ + _Je frémis comme un enragé._ + _Cependant malgré ma furie,_ + _Aujourd'hui mon coeur est changé,_ + _Nos vins demandent de la pluie._ + + _Ciel! fais pleuvoir en diligence_ + _Verse de l'eau sur notre France,_ + _Qui n'a déjà que trop pâti;_ + _Elle aura beau tomber sur terre,_ + _J'aurai soin de boire à l'abri,_ + _De peur qu'il n'en tombe en mon verre._ + +--Oh! vous nous ferez bien grâce pour ce soir, mon cher Chaulieu, +s'écria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'à demain. La pluie +dérangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous +prépare en ce moment dans nos jardins. + +--Ah! voilà donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable +savante à notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et +nous l'oublions; nous étions de grands ingrats. À sa santé, Chaulieu! + +Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immédiatement imité par le +sexagénaire amant de la future madame de Staël. + +--Un instant, un instant! s'écria Malezieux en tendant son verre vide à +Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi! + + _Je soutiens qu'un esprit solide_ + _Ne doit point admettre le vide,_ + _Je prétends le réfuter._ + _Partout, je lui ferai la guerre,_ + _Et pour qu'on ne puisse en douter,_ + _Saint-Genest, remplis-moi mon verre._ + +Saint-Genest se hâta d'obéir à la sommation du chancelier de Dombes; +mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprès, il renversa une +lumière, qui s'éteignit. Aussitôt madame la duchesse, qui suivait tout +ce qui se passait de son oeil vif et rapide, le railla sur sa +maladresse. C'était sans doute ce que demandait le bon abbé, car se +tournant aussitôt du côté de madame du Maine: + +--Belle fée, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce +que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu à vos beaux +yeux. + +--Et comment cela, mon cher abbé? Un hommage rendu à mes yeux, dites +vous? + +--Oui, grande fée, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve: + + _Ma muse sévère et grossière_ + _Vous soutient que tant de lumière_ + _Est inutile dans les cieux._ + _Sitôt que notre auguste Aminte_ + _Fait briller l'éclat de ses yeux,_ + _Toute autre lumière est éteinte._ + +Ce madrigal, si élégamment tourné, eût sans doute obtenu tout le succès +qu'il méritait d'avoir, si, au moment même où Saint-Genest disait le +dernier vers madame du Maine, malgré les efforts qu'elle faisait pour se +retenir, n'eût outrageusement éternué et cela avec un tel bruit, qu'au +grand désappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour +la plupart des auditeurs; mais dans cette société de chasseurs à +l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait à l'un servait à +l'autre; et à peine la duchesse eut-elle laissé échapper cet intempestif +éternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'écria: + + _Que je suis étonné_ + _Du bruit que fait le nez_ + _De la belle déesse!_ + _Car grande est la princesse,_ + _Mais petit est le nez_ + _Qui m'a tant étonné._ + +Ce dernier impromptu était d'un précieux si superlatif que pour un +instant il imposa silence à tous les autres, et qu'on redescendit des +hauteurs de la poésie aux vulgarités de la simple prose. + +Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit, +d'Harmental, usant de la liberté que lui donnait son billet blanc, avait +gardé le silence, ou bien échangé avec Valef, son voisin, quelques +paroles à voix basse, ou quelques sourires à demi réprimés. Au reste, +comme l'avait pensé madame du Maine, malgré la préoccupation bien +naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conservé une +telle apparence de frivolité, qu'il était impossible à des yeux +étrangers de voir, sous cette frivolité apparente, serpenter la +conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-même, soit +satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner à si bonne fin, la +belle fée Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une +présence d'esprit, une grâce et une gaieté merveilleuses. De leur côté, +comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et +Saint-Genest l'avaient secondée de leur mieux. + +Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, à +travers les fenêtres fermées et les portes entrouvertes, de vagues +bouffées d'harmonie qui, du jardin, pénétraient jusque dans la salle à +manger, et annonçaient que de nouveaux divertissements attendaient les +convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait, +annonça qu'ayant promis la veille à Fontenelle d'étudier le lever de +l'étoile de Vénus, elle avait dans la journée reçu de l'auteur des +Mondes un excellent télescope, avec lequel elle invitait la société à +faire sur ce bel astre ses études astronomiques. Cette annonce était une +trop belle occasion offerte à Malezieux de lancer quelque madrigal pour +qu'il n'en profitât point. Aussi, comme madame du Maine paraissait +craindre que Vénus ne fût déjà levée: + +--Oh! belle fée! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons +rien à craindre. + + _Pour observer dans vos jardins,_ + _La lunette est tirée:_ + _Sortez du salon des festins,_ + _On verra Cythérée._ + _Oui, finissez ce long repas,_ + _Princesse incomparable;_ + _Vénus ne se lèvera pas_ + _Tant que vous tiendrez table._ + +Malezieux terminait la séance comme il l'avait commencée; on se levait +donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui +n'avait point prononcé une parole pendant tout le repas, se tournant +vers la duchesse: + +--Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette à payer, et +quoique personne ne la réclame, à ce qu'il paraît, je suis débiteur trop +consciencieux pour ne pas m'acquitter. + +--Oh! c'est vrai mon Archiloque, répondit la duchesse, n'avez-vous point +un sonnet à nous dire? + +--Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a réservé une +ode, et le sort a très bien fait, car je me connais et suis peu propre à +toutes ces poésies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse à moi, +madame vous le savez, c'est Némésis, et mon inspiration, au lieu de +descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bonté, madame la +duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prêter un instant +l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour +d'autres. + +Madame du Maine ne répondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitôt +imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel +les yeux de tous les convives se portèrent avec une certaine inquiétude +sur cet homme qui avouait lui-même que sa Muse était une Furie et son +Hippocrène l'Achéron. + +Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un +sourire amer crispa sa lèvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait +parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les +vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire +tomber des yeux du régent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit +couler. + + _Vous, dont l'éloquence rapide,_ + _Contre deux tyrans inhumains,_ + _Eut jadis l'audace intrépide_ + _D'armer les Grecs et les Romains,_ + + _Contre un monstre encore plus farouche,_ + _Mettez votre fiel dans ma bouche;_ + _Je brûle de suivre vos pas,_ + _Et je vais tenter cet ouvrage,_ + _Plus charmé de votre courage_ + _Qu'effrayé de votre trépas!_ + _À peine ouvrit-il ses paupières_ + _Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,_ + _Il fut indigné des barrières_ + _Qu'il voit entre le trône et lui._ + + _Dans ces détestables idées,_ + _De l'art des Circés, des Médées,_ + _Il fit ses uniques plaisirs,_ + _Croyant cette voie infernale_ + _Digne de remplir l'intervalle_ + _Qui s'opposait à ses désirs._ + + _Nocher des ondes infernales,_ + _Prépare-toi sans t'effrayer_ + _À passer les ombres royales_ + _Que Philippe va t'envoyer!_ + + _Ô disgrâces toujours récentes!_ + _Ô pertes toujours renaissantes!_ + _Sujets de pleurs et de sanglots!_ + _Tels, dessus la plaine liquide,_ + _D'un cours éternel et rapide_ + _Les flots sont suivis par les flots._ + + _Ainsi les fils pleurant leur père_ + _Tombent frappés des mêmes coups;_ + _Le frère est suivi par le frère,_ + _L'épouse devance l'époux;_ + + _Mais, ô coups toujours plus funestes!_ + _Sur deux fils, nos uniques restes,_ + _La faux de la Parque s'étend;_ + _Le premier a rejoint sa race,_ + _L'autre, dont la couleur s'efface,_ + _Penche vers son dernier instant!_ + + _Ô roi, depuis si longtemps ivre_ + _D'encens et de prospérité,_ + _Tu ne te verras pas revivre_ + _Dans ta triple postérité._ + + _Tu sais d'où part ce coup sinistre,_ + _Tu connais l'infâme ministre_ + _Digne d'un prince détesté;_ + _Qu'il expire avec son complice,_ + _Tu ne sauveras pas leur supplice_ + _Le peu de sang qui t'est resté._ + + _Poursuis ce prince sans courage,_ + _Déjà par ses frayeurs vaincu._ + _Fais que dans l'opprobre et la rage_ + _Il meure comme il a vécu;_ + + _Que sur sa tête scélérate_ + _Tombe le sort de Mithridate_ + _Pressé des armes des Romains,_ + _Et qu'en son désespoir extrême,_ + _Il ait recours au poison même_ + _Préparé par ses propres mains!_ + +Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant à +la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire, +des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme +épouvanté de se trouver pour la première fois en face de ces hideuses +calomnies qui jusque-là s'étaient traînées dans l'ombre, mais n'avaient +point osé apparaître au grand jour. La duchesse elle-même, qui les avait +le plus accréditées avait pâli en voyant cette ode, hydre monstrueuse, +dresser devant elle ses six têtes pleines de fiel et de venin. Le prince +de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal +de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle. + +Aussi le poète termina-t-il sa dernière strophe au milieu du même +silence qui avait accueilli la première; et comme, embarrassée de ce +mutisme général qui indiquait la désapprobation, même chez les plus +fidèles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple +et passa avec elle dans les jardins. + +Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire +attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le +mouchoir que madame du Maine y avait oublié. + +--Pardon, monsieur le chevalier, dit le poète irrité, en se redressant +et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile; +voudriez-vous marcher sur moi, par hasard? + +--Oui, monsieur, répondit d'Harmental en le regardant avec dégoût de +toute la hauteur de sa taille, et comme il eût fait d'un crapaud ou +d'une vipère; oui, si j'étais sûr de vous écraser! + +Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins + + + + +Chapitre 27 + + +Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le +deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait +l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement +de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des +salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les +convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour +Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient +devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement +féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes +charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en +coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les +jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons +exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi. +Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au +milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce +que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la +nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec +leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un +grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé +lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous +ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre +par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en +un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit +entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette +musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque +chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi +l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était +un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande +allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui, +s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans +les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine, +tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de +chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le +malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de +ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant +qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles +invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses +confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée +par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés +par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle +exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame +du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf +quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements +de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des +danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que +madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce +spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de +l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir +fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa +puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles +afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de +l'oie. + +Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire +place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait +s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept, +étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille, +et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient +gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes, +ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade +que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette +ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée +de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois +queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par +derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et +portant la parole au nom de tous: + +--Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée +générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux +vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me +mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de +leurs États. + +L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était +amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par +toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des +plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi +l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli +le commencement de ce discours, reprit aussitôt: + +--La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus +rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces, +dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des +inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre +le soleil. + +Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et +d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent, +et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa +prédilection en faveur de la nuit. + +--Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu +notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de +six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer +de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce +que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des +Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir +nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits +indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à +une liberté moins aimable que votre royale domination. + +--Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous +m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs +voyages. + +--Nous avions prévu votre réponse, madame, reprit l'ambassadeur; et, +grâce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus +paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller à la montagne, nous +nous sommes arrangés de façon que la montagne vînt à vous. + +--Holà! génies du pôle, continua le chef de l'ambassade en décrivant en +l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, découvrez à tous les +yeux le palais de votre nouvelle souveraine. + +Au même moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui +couvrait le pavillon de l'Aurore s'étant enlevé comme par magie, la +vaste pièce d'eau, demeurée sombre jusque-là comme un miroir terni, +refléta une lumière si habilement disposée, qu'on l'eût prise pour celle +de la lune. À cette lumière on vit alors se dessiner, sur une île de +glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine +des Groenlandais, auquel conduisait un pont si léger, qu'il paraissait +fait d'un nuage flottant. Aussitôt au milieu des acclamations générales, +l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une +couronne qu'il posa sur la tête de la duchesse, et que la duchesse +assura elle-même sur son front avec un geste si hautain, qu'on eût dit +que c'était une couronne réelle qu'elle venait de recevoir; puis, +montant dans le traîneau, elle s'achemina vers le palais marin, et, +tandis que les gardes empêchaient la foule de la suivre dans son nouveau +domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par +une porte figurant une caverne. Au même instant le pont s'abîma, comme +si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile +machiniste eût voulu séparer le passé de l'avenir, et un feu d'artifice, +éclatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie +qu'éprouvaient les Groenlandais à la vue de leur nouvelle reine. + +Pendant ce temps, madame du Maine était introduite par un huissier dans +la pièce la plus isolée de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs +ayant jeté bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince +de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte +de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux. +Quant à l'huissier qui l'attendait et qui, après avoir fermé avec soin +toutes les portes, vint se mêler familièrement à cette noble assemblée, +il n'était autre que notre vieil ami l'abbé Brigaud. + +Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur véritable +forme, et la fête, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait +bas à son tour masque et costume, et tournait franchement à la +conspiration. + +--Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacité +habituelle, nous n'avons pas un instant à perdre, et une trop longue +absence éveillerait des soupçons; que chacun se hâte donc de raconter ce +qu'il a fait, et que nous sachions enfin où nous en sommes. + +--Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parlé, comme devant +être des nôtres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais +désolé de ne point compter dans nos rangs. + +--Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? répondit madame +du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'était engagé à venir, mais il +aura été retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous: +il faudra nous en passer. + +--Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il +faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son +absence avec un grand regret. Le régiment qu'il commande est à Bayonne, +et, grâce à cette résidence, qui le met à notre portée, il pourrait nous +être parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la +duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit. + +--L'abbé, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez +entendu, prévenez d'Avranches. + +Brigaud sortit pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. + +--Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental à monsieur Malezieux; +mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait +refusé positivement d'être des nôtres. + +--Oui, répondit Malezieux, car il savait qu'il était désigné pour porter +le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller +avec le régent au moment où, en récompense de cette ambassade, il allait +probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le régent a +changé d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a +résolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu, +voyant sa Toison renvoyée aux calendes grecques, s'est rallié à nous. + +--L'ordre de Votre Altesse est transmis à qui de droit, madame, dit +l'abbé Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparaît à +Sceaux, il sera immédiatement conduit ici. + +--Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous à cette table et +procédons. Voyons, Laval, commencez. + +--Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, été en Suisse, où, +au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai levé un régiment dans les +Grisons. Ce régiment est prêt à entrer en France quand le moment en sera +venu, attendu qu'il est armé et équipé, et n'attend plus que l'ordre de +marcher. + +--Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez +pas comme au-dessous d'un Montmorency d'être colonel d'un régiment, en +attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-là. C'est un +moyen plus sûr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en +Espagne. + +--Madame, dit Laval, c'est à vous qu'il convient de fixer à chacun la +place que vous lui réservez, et celle que vous lui désignerez sera +toujours acceptée avec reconnaissance par le plus humble de vos +serviteurs. + +--Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste +de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait? + +--Selon les instructions de Votre Altesse Sérénissime, répondit le +marquis, je me suis rendu en Normandie, où j'ai fait signer la +protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et +des meilleures. + +Il tira un papier de sa poche. + +--Voici la requête au roi; puis, à la suite de la requête, les +signatures. + +Voyez, madame. + +La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de +Pompadour, qu'on eût dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant +rapidement les yeux dessus: + +--Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: signé sans +distinction ni différence des rangs et des maisons, afin que personne +n'y puisse trouver à redire. Oui, cela épargne toute contestation de +préséance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de +la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Châtillon. Oui, vous +avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les +plus fidèles noms de France. Merci, Pompadour; vous êtes un digne +messager, et, le cas échéant, on se souviendra de votre habileté, et +l'on changera les messages en ambassade. + +--Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers +d'Harmental armée de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il +n'y avait pas de résistance possible. + +--Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je +suis parti pour la Bretagne, et, arrivé à Nantes, j'ai ouvert mes +dépêches et pris connaissance de mes instructions. + +--Eh bien? demanda vivement la duchesse. + +--Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai été aussi heureux dans ma +mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici +l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et +de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre en +vue de nos côtes, et toute la Bretagne se soulèvera. + +--Vous voyez! vous voyez, prince! s'écria la duchesse en s'adressant à +Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde. + +--Oui, répondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout +influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait +avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les +Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Décourt, les d'Érée, qu'il +serait important de gagner. + +--Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres... +tenez.... + +Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et +lut au hasard: + +«Je suis si flatté par le souvenir dont m'honore Votre Altesse +Sérénissime, que dans une assemblée générale des États je joindrai ma +voix à tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur +attachement. + +Marquis Décourt.» + +«Si j'ai quelque estime et quelque considération dans ma province, je +n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de +Votre Altesse Sérénissime. + +La Rochefoucault-Gondral.» + +«Si le succès de votre affaire dépendait du suffrage de sept ou huit +cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bientôt +décidé en faveur de Votre Altesse Sérénissime. J'ai l'honneur de vous +offrir de nouveau tout ce qui dépend de moi dans ces quartiers. + +Comte d'Érée.» + +--Eh bien! prince, s'écria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin? +Voyez, outre ces trois lettres, en voilà encore une de Lavauguyon, une +de Bois-Davy, une de Fumée. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main +droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage +qu'au jour où sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien à +vous refuser. + +--Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les +lèvres, mais cette main m'a déjà donné plus que je ne mérite, et le +succès lui-même me récompensera si grandement en mettant Votre Altesse à +la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-là vraiment plus +rien à désirer. + +--Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous +avons gardé pour le dernier, parce que vous étiez le plus important. Si +j'ai bien compris les signes que nous avons échangés pendant le dîner, +vous n'êtes pas mécontent de Leurs Majestés Catholiques, n'est-ce pas? + +--Que dirait Votre Altesse Sérénissime d'une lettre écrite de la main +même de Sa Majesté Philippe? + +--Ce que je dirais d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté! +s'écria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais osé +espérer. + +--Prince, dit Valef en passant un papier à Cellamare vous connaissez +l'écriture de Sa Majesté le roi Philippe V, assurez donc à Son Altesse +Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entière +de sa main. + +--Tout entière, dit Cellamare en inclinant la tête, tout entière, c'est +la vérité. + +--Et à qui est-elle adressée? dit madame du Maine en la prenant aux +mains du prince. + +--Au roi Louis XV, madame, dit Valef. + +--Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa +Majesté par le maréchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut +aussi rapidement que le lui permettait la difficulté de l'écriture: + +«L'Escurial, 16 mars 1718. + +Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas +perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance: +Louis XIV, d'éternelle mémoire, est toujours présent à mon esprit. Il me +semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation +me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrénées! Votre Majesté est le +seul rejeton de mon frère aîné, dont je ressens tous les jours la perte: +Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la +gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort. Enfin, je +vous porte au fond de mon coeur, et je n'oublierai jamais, pour rien au +monde, ce que je dois à Votre Majesté, à ma patrie et à la mémoire de +mon aïeul. + +Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien +assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments +que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la +tranquillité publique. Je me flatte que mes intérêts personnels sont +encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette +généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir regardera +toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et +d'être né au milieu d'elle.». + +--Ceci s'adresse à vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine, +s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui +l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle était de connaître +le reste de l'épître: + +«De quel oeil donc vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui +se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-même? Depuis le +temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses +courantes de la paix, on veut que Votre Majesté s'unisse à mon plus +mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens à livrer la Sicile +à l'archiduc. + +Je ne souscrirai jamais à ces conditions, elles me sont insupportables. + +Je n'entre pas dans les conséquences funestes de cette alliance: je me +renferme à prier instamment Votre Majesté de convoquer incessamment les +états généraux de son royaume, pour délibérer sur une affaire de si +grande conséquence.» + +--Les états généraux! murmura le cardinal de Polignac. + +--Eh bien! que dit Votre Éminence des états généraux? interrompit avec +impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point +obtenir votre approbation? + +--Je ne blâme ni n'approuve, madame, répondit le cardinal; seulement je +songe que même convocation a été faite pendant la Ligue, et que +Philippe II s'en est assez mal trouvé. + +--Les temps et les hommes sont changés, monsieur le cardinal, reprit +vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en +1718: Philippe II était Flamand et Philippe V est Français. Les mêmes +résultats ne peuvent donc se représenter, puisque les causes sont +différentes. + +Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture: + +«Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce +grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des +miens; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation +française, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre +d'elle-même ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous +déclarer la guerre. Dans le temps où je suis prêt à exposer ma vie pour +maintenir sa gloire et ses intérêts, j'espère que vous répondrez au plus +tôt à la proposition que je vous fais; que l'assemblée que je vous +demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber, +et que les forces de l'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la +grandeur de la France et à humilier ses ennemis, comme je ne les +emploierai jamais que pour marquer à Votre Majesté la tendresse sincère +et inexprimable que j'ai pour elle.» + +--Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majesté Catholique +pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine. + +--Elle pouvait joindre à cette lettre une épître directement adressée +aux états généraux, répondit le cardinal; cette épître, si le roi eût +daigné l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur +leur délibération. + +--La voici, dit le prince de Cellamare en tirant à son tour un papier de +sa poche. + +--Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous? + +--Je dis que Sa Majesté Catholique a été de l'avis de Votre Éminence, et +qu'elle m'a adressé cette épître, qui est le complément de la lettre +qu'elle a remise au baron de Valef. + +--Alors, rien ne nous manque plus! s'écria madame du Maine. + +--Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la +tête. + +Bayonne, la porte de la France! + +En ce moment, d'Avranches entra annonçant monsieur le duc de Richelieu. + +--Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le +marquis de Pompadour, car voilà celui qui en a la clef. + + + + +Chapitre 28 + + +--Enfin, s'écria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous, +monsieur le duc; serez-vous donc toujours le même, et vos amis ne +pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos maîtresses? + +--Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et +en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour +lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui +plus que jamais, je prouve à Votre Altesse que je sais tout concilier. + +--Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du +Maine. + +--Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous +qui je quitte? + +--Madame de Villars? interrompit madame du Maine. + +--Oh! non. Mieux que cela. + +--Madame de Duras? + +--Vous n'y êtes point. + +--Madame de Nesle? + +--Bah! + +--Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal. + +--Allez toujours. Cela ne regarde pas Son Éminence. + +--Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gacé? + +--Non, non, non. + +--Mademoiselle de Charolais? + +--Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage à la Bastille. + +--Madame de Berry? + +--Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'idée de la battre, elle en +est folle. + +--Mademoiselle de Valois? + +--Je la ménage pour en faire ma femme, quand nous aurons réussi et que +je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les +deux plus charmantes grisettes!... + +--Des grisettes! ah! fi donc! s'écria la duchesse avec un mouvement de +lèvres d'un indéfinissable dédain; je ne croyais pas que vous +descendissiez jusqu'à ces espèces. + +--Comment des espèces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame +Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une délicieuse +blonde, une véritable tête de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le +recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus +et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle +plus bien.... + +--Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour. + +--Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute +curiosité pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment où ces +aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous +rappeler que nous sommes rassemblés ici pour affaires sérieuses? + +--Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas? + +--Vous l'aviez oublié? + +--Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame +la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je +le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien. +Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y +remets. Voyons, madame la duchesse, où en sommes-nous de la +conspiration? + +--Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres, +et vous serez aussi avancé que nous. + +--Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais +véritablement je ne lis pas même celles qui me sont adressées, et j'en +ai sept ou huit cents des plus charmantes écritures du monde et que je +garde pour le délassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui +êtes la lucidité même, faites-moi un rapport. + +--Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les +engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse. + +--Très bien! + +--Ce papier, c'est la protestation de la noblesse. + +--Oh! passez-moi ce papier. Je proteste. + +--Mais vous ne savez pas contre quoi? + +--N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il écrivit son +nom après celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui était le dernier +signataire. + +--Laissez faire, madame, dit Cellamare à la duchesse, le nom de +Richelieu est bon à avoir, partout où il se trouve. + +--Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe +V. + +--Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main même du +roi Philippe V. + +--Et bien! Sa Majesté Catholique écrit encore plus mal que moi, dit +Richelieu; cela me fait plaisir: Raffé qui dit toujours que c'est +impossible! + +--Si la lettre est d'une méchante écriture, les nouvelles qu'elle +contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une +lettre qui prie le roi de France de réunir les états généraux pour +s'opposer à l'exécution du traité de la quadruple alliance. + +--Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sûre des états +généraux? + +--Voilà la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal répond du +clergé, et il ne reste plus que l'armée. + +--L'armée, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de +vingt-deux colonels. + +--D'abord, dit Richelieu, moi je réponds de mon régiment, qui est à +Bayonne, et qui par conséquent se trouve en mesure de nous rendre de +grands services. + +--Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu +dire qu'il était question de le changer de garnison. + +--Sérieusement? + +--On ne peut plus sérieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au +devant de cette mesure. + +--Comment donc! à l'instant même. Du papier... de l'encre.... Je vais +écrire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne +s'étonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point +s'éloigner du théâtre de la guerre. + +La duchesse du Maine se hâta de passer elle-même à Richelieu ce qu'il +demandait, et prenant une plume, elle la lui présenta. + +Le duc s'inclina, prit la plume et écrivit la lettre suivante, que nous +copions textuellement et sans y changer une syllabe: + +«Monsieur le duc de Berwick, pair et maréchal de France. + +Comme mon régiment, monsieur, est des plus à portée de marcher, et qu'il +est après à faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant +qu'il fût achevé, il était obligé de faire quelque mouvement. + +J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser à +Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous +supplie de me croire, avec toute la considération possible, monsieur, +votre très humble et très obéissant serviteur. + +Duc de Richelieu.» + +--Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier à +madame du Maine; moyennant cette précaution le régiment ne bougera point +de Bayonne. + +La duchesse prit la lettre, la lut et la passa à son voisin qui la passa +lui-même à un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table. +Heureusement pour le duc il avait affaire à de trop grands seigneurs +pour qu'ils s'inquiétassent de si peu de chose que de quelques lettres +de plus ou de moins. Malezieux seul, qui était le dernier, ne put +réprimer un léger sourire. + +--Ah! ah! monsieur le poète, dit Richelieu, qui se douta de la chose, +vous riez. Il paraît que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude +ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un +gentilhomme et l'on a oublié de me faire apprendre le français, en +pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an, +avoir un valet de chambre qui écrirait mes lettres et qui ferait mes +vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empêchera point, mon cher Malezieux, +d'être de l'Académie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire. + +--Et le cas échéant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui +fera votre discours de réception? + +--Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera +pas plus mauvais que ceux que certains académiciens de ma connaissance +ont faits eux-mêmes. + +--Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose +fort curieuse que votre réception dans l'illustre corps dont vous me +parlez, et je vous promets de m'occuper, dès demain, de m'assurer une +tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre +chose: revenons donc, comme madame Deshoulières, à nos moutons. + +--Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire +absolument bergère, parlez, je vous écoute. Voyons, qu'avez-vous résolu? + +--Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux +lettres, la convocation des états généraux; puis, les états généraux +assemblés, sûrs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons +déposer le régent et nous faisons nommer Philippe V à sa place. + +--Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses +pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France à sa place.... Eh bien, +mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les états +généraux, il faut un ordre du roi. + +--Le roi signera cet ordre, répondit madame du Maine. + +--Sans que le régent le sache? reprit Richelieu. + +--Sans que le régent le sache. + +--Vous avez donc promis à l'évêque de Fréjus de le faire cardinal? + +--Non, mais je promettrai à Villeroy la grandesse et la Toison. + +--J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que +tout cela ne détermine pas le maréchal à une démarche qui entraîne une +si grave responsabilité que celle que nous espérons obtenir de lui. + +--Ce n'est pas le maréchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme. + +--Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi. + +--Vous? dit la duchesse avec étonnement. + +--Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance, +j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre +Altesse a reçues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre +connaissance d'une seule que j'ai reçue hier? + +--Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle être lue tout haut? + +--Mais nous avons affaire à des gens discrets, n'est-ce pas? dit +Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuité. + +--Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravité de la +situation.... + +La duchesse prit la lettre et lut: + +«Monsieur le duc, + +Je suis femme de parole: mon mari est enfin à la veille de partir pour +le petit voyage que vous savez. + +Demain, à onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas +que je me décide à cette démarche sans avoir mis tous les torts du côté +de monsieur de Villeroy. Je commence à craindre pour lui que vous ne +soyez chargé de le punir. Venez donc à l'heure convenue me prouver que +je ne suis pas trop à blâmer de vous préférer à mon légitime seigneur et +maître.» + +--Ah! pardon! pardon de mon étourderie, madame la duchesse, ce n'est +point cela que je voulais vous montrer; celle-là est celle d'avant-hier. + +Attendez voici celle d'hier. + +La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui présentait M. de +Richelieu et lut: + +«Mon cher Armand.» + +--Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la +duchesse en se retournant vers Richelieu. + +--Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle. + +La duchesse reprit: + +«Mon cher Armand, + +Vous êtes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de +Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagérer vos talents pour diminuer +ma faiblesse; vous aviez dans mon coeur un juge intéressé à vous faire +gagner votre procès. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous +donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le +malheureux sofa du cabinet.» + +--Et y avez-vous été? + +--Certainement, madame. + +--Ainsi, la duchesse?... + +--Fera, je l'espère, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire +à son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation +des états généraux au retour du maréchal. + +--Et quand revient-il? + +--Dans huit jours. + +--Vous aurez le courage d'être fidèle tout ce temps-là, duc? + +--Madame, quand j'ai embrassé une cause, je suis capable des plus grands +sacrifices pour la faire triompher. + +--Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole? + +--Je me dévoue. + +--Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons +d'opérer chacun de notre côté. Vous, Laval, agissez sur l'armée. Vous, +Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clergé. Et laissons +monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy. + +--Et à quel jour notre nouvelle réunion? demanda Cellamare. + +--Mais tout cela dépendra des circonstances, prince, répondit la +duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire +prévenir, je vous enverrais quérir par la même voiture et le même cocher +qui vous ont amené à l'Arsenal la première fois que vous y êtes venu. +Puis se retournant vers Richelieu: + +--Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine +en se levant. + +--J'en demande pardon à Votre Altesse, répondit Richelieu; mais c'est +une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants. + +--Comment! mais vous avez donc renoué avec madame de Sabran? + +--Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire. + +--Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela. + +--Non, madame, c'est du calcul. + +--Allons, je vois que vous êtes en train de vous dévouer. + +--Je ne fais jamais les choses à demi, madame la duchesse. + +--Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur +le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la +duchesse, il y a tantôt une heure et demie que nous sommes ici, et il +serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas +que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir +sur le rivage une pauvre déesse de la Nuit qui nous attend pour nous +remercier de la préférence que nous lui accordons sur le soleil, et il +ne serait pas poli de la trop faire attendre. + +--Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut +cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre +l'embarras où je me trouve. + +--Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il? + +--Il s'agit de nos requêtes, de nos protestations, de nos mémoires; il a +été convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pièces +par des ouvriers qui ne sauraient pas lire. + +--Après? + +--Eh bien! j'ai acheté une presse, je l'ai établie dans la cave d'une +maison, derrière le Val-de-Grâce. J'ai enrôlé les ouvriers nécessaires, +et nous avons eu jusqu'à présent, comme Votre Altesse a pu le voir, un +résultat satisfaisant. Mais ne voilà-t-il pas que le bruit de la machine +a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse +monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison. +Heureusement, on a eu le temps d'arrêter le travail et de rouler un lit +sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont +rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas +tourner si heureusement; aussitôt leur départ j'ai congédié les +ouvriers, enterré la presse, et fait porter chez moi toutes les +épreuves. + +--Et vous avez bien fait, comte! s'écria le cardinal de Polignac. + +--Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du +Maine. + +--Transportons la presse chez moi, dit Pompadour. + +--Ou chez moi, dit Valef. + +--Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un +homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre. + +D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses à imprimer maintenant. + +--Oui, dit Laval, le plus fort est fait. + +--Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout +simplement, comme je l'avais proposé d'abord, à un copiste intelligent, +discret et sûr, à qui on donnerait assez d'argent pour acheter son +silence. + +--Oh! de cette façon, ce serait bien plus sûr, s'écria monsieur de +Polignac. + +--Oui, mais où trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez +que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de +prendre le premier venu. + +--Si j'osais... dit l'abbé Brigaud. + +--Osez, l'abbé, osez, dit la duchesse du Maine. + +--Je dirais, continua l'abbé, que j'ai votre affaire sous la main. + +--Eh bien! quand je vous le disais, s'écria Pompadour, que l'abbé est un +homme précieux. + +--Mais véritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac. + +--Oh! Votre Éminence le ferait faire exprès qu'elle ne trouverait pas +mieux. Une véritable machine, qui écrira tout sans rien lire. + +--Puis, pour plus grande précaution, dit le prince, nous pourrions +rédiger en espagnol les pièces les plus importantes, et comme ces pièces +sont spécialement destinées à Sa Majesté Catholique, nous aurions le +double avantage de procéder dans une langue inconnue à notre copiste, et +comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une +occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-même de +l'importance de ce qu'il copie. + +--Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer. + +--Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drôle mette le +pied à l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermédiaire, s'il +vous plaît. + +--Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est +trouvé, c'est le principal; vous en répondez, Brigaud? + +--Oui, madame, j'en réponds. + +--C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus, +continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous +prie. + +Le chevalier s'empressa d'obéir à madame du Maine, qui, n'ayant pu +jusque-là s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde, +saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa +reconnaissance pour le courage qu'il avait montré rue des Bons-Enfants +et l'habileté dont il avait fait preuve en Bretagne. + +À la porte du pavillon, les envoyés groenlandais, redevenus de simples +invités de la fête de Sceaux, trouvèrent une petite galère pavoisée aux +armes de France et d'Espagne, qui à défaut du pont qui avait disparu, +les attendait pour les conduire à l'autre bord. Madame du Maine y entra +la première, fit asseoir d'Harmental près d'elle, laissant Malezieux +faire les honneurs à Cellamare et à Richelieu; puis aussitôt, au signal +donné par une musique cachée, la galère commença de voguer vers le +rivage. + +Comme l'avait dit la duchesse, la déesse de la Nuit, vêtue d'une longue +robe de gaze noire, semée d'étoiles d'or, l'attendait de l'autre côté du +petit lac, accompagnée des douze Heures qui se partagent son empire; la +galère se dirigea vers ce groupe, qui, aussitôt qu'il vit la duchesse à +portée de l'entendre, commença à chanter une cantate appropriée au +sujet. Cette cantate s'ouvrait par un choeur de quatre vers, auquel +succédait un solo, suivi lui-même d'une seconde reprise en choeur, le +tout d'un goût si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le +grand ordonnateur des fêtes, pour le féliciter sur ce divertissement. +Seul au milieu de tous, et aux premières notes du solo, d'Harmental +avait tressailli d'étrange façon, car la voix de la chanteuse avait, +avec une autre voix bien connue de lui et bien chère à son souvenir, une +affinité telle que, quelque improbable que fût à Sceaux la présence de +Bathilde, le chevalier s'était levé tout debout, par un mouvement plus +fort que lui-même, pour regarder la personne dont l'accent lui avait +fait éprouver une si singulière émotion. Malheureusement, malgré les +flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient à la main, il ne +pouvait apercevoir le visage de la déesse, couvert qu'il était par un +voile pareil à la robe dont elle était revêtue. Il entendait seulement +cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette +large, savante et facile méthode qu'il avait tant admirée lorsque la +première fois cette voix l'avait frappé rue du Temps-Perdu, et chaque +accent de cette voix, plus distincte à mesure qu'il approchait du +rivage, retentissait jusqu'au fond de son coeur et le faisait frissonner +de la tête aux pieds. Enfin, la galère aborda, le solo cessa et le +choeur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible à toute +autre pensée qu'à celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son +souvenir, la voix éteinte et les notes envolées. + +--Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, êtes-vous si +accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous +êtes mon cavalier? + +--Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage +et en tendant la main à la duchesse; mais il m'avait semblé reconnaître +cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs +si puissants.... + +--Cela prouve que vous êtes un habitué de l'Opéra, mon cher chevalier, +dit la duchesse du Maine, et que vous appréciez comme il convient le +talent de mademoiselle Bury. + +--Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle +Bury? demanda d'Harmental avec étonnement. + +--Elle-même, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la +duchesse d'un ton où perçait une légère nuance de dépit, permettez-moi +de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer +vous même. + +--Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que +la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse +m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur +est permis au milieu de pareils enchantements. + +Et présentant de nouveau son bras à la duchesse, il s'éloigna avec elle +dans la direction du château. + +En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il fût, +arriva au coeur de d'Harmental, qui se retourna presque malgré lui. + +--Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquiétude mêlée +d'impatience. + +--Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs; +mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle +n'est point dangereuse... et même, si vous le désirez bien fort, j'irai +prendre demain de ses nouvelles. + +Deux heures après ce petit accident, qui du reste était trop peu de +chose pour troubler en rien la fête, le chevalier d'Harmental ramené à +Paris par l'abbé Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du +Temps-Perdu, de laquelle il était absent depuis six semaines. + + + + +Chapitre 29 + + +La première sensation qu'éprouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un +sentiment de bien-être indéfinissable de se retrouver dans cette petite +chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent +depuis six semaines de son appartement, on eût dit qu'il l'avait quitté +la veille, tant, grâce aux soins presque maternels de la bonne madame +Denis, chaque chose se retrouvait à sa place. D'Harmental resta un +instant, sa bougie à la main regardant tout autour de lui avec une +expression qui ressemblait presque à de l'extase; c'est que toutes les +autres impressions de sa vie s'étaient effacées devant celles qu'il +avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment +passé, il courut à sa fenêtre, l'ouvrit et essaya de plonger un +indicible regard d'amour à travers les vitres sombres de sa voisine. +Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que +d'Harmental était revenu, qu'il était là, regardant sa fenêtre, tout +frissonnant d'amour et d'espérance, comme si, chose impossible, cette +fenêtre allait s'ouvrir et lui parler! + +D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant à pleine +poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais semblé si pur et si +frais, et reportant les yeux de cette fenêtre au ciel et du ciel à cette +fenêtre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde était +devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il éprouvait pour +elle était profond et puissant. + +Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout entière +à sa fenêtre, et, refermant sa croisée, il entra chez lui; mais ce fut +pour se remettre à cette recherche de souvenirs qu'avait fait naître en +son coeur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu +désaccordé par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les +touches, au risque d'exciter de nouveau la colère du locataire du +troisième. Du piano, il passa au carton où était renfermé le portrait +inachevé de Bathilde. Le pastel en était un peu effacé, mais c'était +bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse +petite tête de Mirza. Tout était comme il l'avait quitté, à cette légère +touche de destruction près que laisse toujours le temps sur les objets +qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, après s'être arrêté +encore une dernière fois devant chaque objet, pressé par ce sommeil +toujours si puissant à une certaine époque de la vie, il se coucha et +s'endormit en repassant dans sa mémoire l'air de la cantate chantée par +mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague crépuscule de +la pensée qui précède un complet assoupissement, une seule et même +personne avec Bathilde. + +En s'éveillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut à la +fenêtre. La journée paraissait assez avancée: + +Le soleil était magnifique; et cependant, malgré ces séductions si +puissantes, la fenêtre de Bathilde était hermétiquement fermée. +D'Harmental regarda à sa montre: il était dix heures. + +Le chevalier se mit à sa toilette. Nous avons déjà avoué qu'il n'était +point exempt d'une certaine coquetterie un peu féminine; ce n'était +point sa faute, mais celle de l'époque, où tout était manière, même la +passion. Mais cette fois ce n'était pas sur l'expression de mélancolie +de son visage qu'il comptait; c'était sur la franche joie du retour, qui +donnait à tous ses traits un caractère de bonheur admirable: il était +évident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se +couronner roi de la création. + +Ce regard il vint le chercher à la fenêtre; mais celle de Bathilde était +toujours fermée. D'Harmental ouvrit alors la sienne, espérant que le +bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta +une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint même agiter les +rideaux; on eût dit que la chambre de la jeune fille était abandonnée. +D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fenêtre, d'Harmental +détacha de petites parcelles de plâtre du mur et les jeta contre les +carreaux: tout fut inutile. + +Alors, à la surprise succéda l'inquiétude; cette fenêtre, si obstinément +close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde +absente, où pouvait être Bathilde? quel événement avait eu l'influence +de déplacer de son centre cette vie si calme, si douce, si régulière? À +qui demander? à qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis +qui pût savoir quelque chose. Il était tout simple que d'Harmental, de +retour dans la nuit, fît le lendemain une visite à sa propriétaire: +d'Harmental descendit chez madame Denis. + +Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du déjeuner; +elle n'avait point oublié les soins que d'Harmental avait donnés à son +évanouissement: elle le reçut donc comme l'enfant prodigue. + +Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis étaient occupées à +leur leçon de dessin, et monsieur Boniface était chez son procureur; de +sorte qu'il n'eut affaire qu'à sa respectable hôtesse. La conversation +tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propreté, maintenus +dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De là à +demander si pendant cette absence le logement d'en face avait changé de +locataire, la transition était simple et facile; aussi la question, +posée sans affectation, amena-t-elle une réponse exempte de doute. La +veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde à sa fenêtre, et +la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontré Buvat rentrant de +son bureau; seulement le troisième clerc de Me Joullu avait remarqué sur +la figure du digne écrivain un air de majestueuse hauteur, que +l'héritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqué que cet air +était d'autant moins habituel à la physionomie de son digne voisin. + +C'était tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde était à Paris, +Bathilde était chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore +dirigé les regards de la jeune fille vers cette fenêtre que depuis si +longtemps elle avait vue fermée, vers cette chambre que depuis si +longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis +pour toutes les bontés de son absence, qu'il espérait bien lui voir +reporter sur son retour, et prit congé de sa bonne propriétaire avec une +effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer à sa +véritable cause. + +Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abbé Brigaud qui venait faire sa +visite quotidienne à madame Denis. L'abbé demanda au chevalier s'il +remontait chez lui, et, sur sa réponse affirmative, lui annonça qu'en +sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu'à son quatrième étage. +D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journée, lui promit de +l'attendre. + +En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit à la fenêtre. + +Rien n'était changé chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tirés +interceptaient jusqu'à la plus petite ouverture par laquelle le regard +pouvait pénétrer. Décidément c'était un parti pris. D'Harmental résolut +d'employer un dernier moyen qu'il avait réservé pour sa suprême +ressource. Il se mit à son piano, et, après un brillant prélude, chanta, +sur un accompagnement de sa façon, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il +avait entendue la veille, et qui, depuis la première jusqu'à la dernière +note, était restée dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant, +son regard ne perdît point de vue l'inexorable fenêtre, tout resta muet +et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'écho. + +Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait +produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la dernière +mesure, il entendit des applaudissements retentir derrière lui, il se +retourna et aperçut l'abbé Brigaud. + +--Ah! c'est vous l'abbé! dit d'Harmental en se levant et en allant +fermer vivement sa fenêtre. Diable! je ne vous savais pas si grand +mélomane. + +--Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous +avez entendue une fois, c'est merveilleux! + +--L'air m'a paru fort beau, l'abbé, voilà tout, dit d'Harmental; et +comme j'ai au plus haut degré la mémoire des sons, je l'ai retenu. + +--Et puis, il était si admirablement chanté, n'est-ce pas, reprit +l'abbé. + +--Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et +la première fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis déjà promis +d'aller incognito à l'Opéra. + +--Est-ce la voix que vous désirez entendre? demanda Brigaud. + +--Oui, dit d'Harmental. + +--Alors, il ne faut point aller à l'Opéra pour cela. + +--Et où faut-il aller? + +--Nulle part: restez ici, vous êtes aux premières loges. + +--Comment! la déesse de la Nuit? + +--C'était votre voisine. + +--Bathilde! s'écria d'Harmental, je ne m'étais donc pas trompé, je +l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abbé; comment se fait-il +que Bathilde ait été cette nuit chez madame la duchesse du Maine? + +--D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps où nous +vivons, répondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la tête +avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez à la possibilité de +tout c'est le moyen sûr d'arriver à tout. + +--Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?... + +--Oui, n'est-ce pas que cela paraît étrange au premier abord? Eh bien! +cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas +autrement vous intéresser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons +d'autre chose. + +--Si fait, l'abbé, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez +étrangement, et l'histoire au contraire m'intéresse au suprême degré. + +--Eh bien! mon cher pupille, puisque vous êtes si curieux, voilà toute +l'affaire. L'abbé de Chaulieu connaît mademoiselle Bathilde; n'est-ce +pas ainsi que vous appelez votre voisine? + +--Oui; mais comment l'abbé de Chaulieu la connaît-il? + +--Oh! d'une façon toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant +est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes +de la capitale qui possèdent un des plus beaux points d'écriture. + +--Bon! après? + +--Eh bien! après, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui +recopie ses poésies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le +voir, il est forcé de les dicter, à mesure qu'elles lui viennent, à un +petit laquais qui ne sait pas même l'orthographe, il s'est adressé au +bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le +bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde. + +--Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait +chez madame la duchesse du Maine. + +--Attendez donc, toute histoire a son commencement, son noeud et sa +péripétie, que diable! + +--L'abbé, vous me faites damner. + +--Patience, mon Dieu! patience! + +--J'en ai. Allez, je vous écoute. + +--Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon +Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car +vous saurez qu'il y a une espèce de magie attachée à la jeune personne +en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer. + +--Je le sais, murmura d'Harmental. + +--Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non +seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine +comme un ange, le bon Chaulieu a parlé d'elle avec tant d'enthousiasme à +mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pensé à lui faire faire les +costumes des différents personnages qui jouaient un rôle dans la fête +qu'elle préparait, et à laquelle nous avons assisté hier soir. + +--Tout cela ne me dit pas que c'était Bathilde et non mademoiselle Bury +qui chantait la cantate de la Nuit. + +--Nous y sommes. + +--Enfin! + +--Or, il est arrivé pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout +le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amitié la petite magicienne. +Au lieu de la renvoyer après lui avoir fait dessiner les costumes en +question, elle l'a gardée trois jours à Sceaux. Elle y était donc encore +avant-hier enfermée avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre, +lorsqu'on vint d'un air tout effaré annoncer à votre chauve-souris que +le régisseur de l'Opéra la faisait demander pour une chose de la +première importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde +seule. Bathilde, restée seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay +tardait à rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano, +commença par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis, +trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commença un grand air, +je ne sais plus de quel opéra, et cela avec tant de perfection, que +mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait +pas, entrouvrit doucement la porte, écouta le grand air jusqu'au bout, +et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui +criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde étonnée demanda en +quoi et de quelle façon elle pouvait lui rendre un si grand service. +Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de +l'Opéra s'était engagée à venir chanter le lendemain à Sceaux la cantate +de la Nuit, et comme quoi s'étant trouvée gravement indisposée le jour +même, elle faisait dire, à son grand regret, à Son Altesse Royale madame +du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il +n'y avait plus de Nuit, et par conséquent plus de fête si Bathilde +n'avait l'extrême obligeance de se charger de la susdite cantate. +Bathilde, comme vous devez bien le penser, se défendit de toutes ses +forces; elle déclara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique +qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant +elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement +difficile. Mademoiselle Delaunay répondit que rien n'était difficile +pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle +Delaunay la força de se rasseoir. Bathilde joignit les mains, +mademoiselle Delaunay les lui sépara et les posa sur le piano; le piano +touché rendit un son. Bathilde, malgré elle, déchiffra la première +mesure, puis la seconde, puis toute la cantate. À la seconde fois, elle +attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse +d'intonation et un caractère d'expression admirables. + +Mademoiselle Delaunay était dans le délire. + +Madame du Maine arriva à son tour, désespérée de ce qu'elle venait +d'apprendre à l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria +Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et +chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses prières à celles de +mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose à madame du +Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde +fut donc forcée de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moitié +riant, moitié pleurant, elle consentit à ce qu'on voulut, à deux +conditions. La première c'est qu'elle irait dire elle-même à son bon ami +Buvat la cause de son absence passée et de son absence future; la +seconde qu'elle resterait chez elle toute la soirée du jour et toute la +matinée du lendemain, afin d'étudier la malheureuse cantate qui venait +faire un si malencontreux déplacement dans toutes ses habitudes. Ces +clauses furent débattues de part et d'autre, et accordées sous serment +réciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le +lendemain à sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle +Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire +que c'était mademoiselle Bury qui avait chanté. + +--Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il été trahi? + +--Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec +cet air d'étrange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner +s'il raillait ou s'il parlait sérieusement. Tout avait été à merveille, +comme vous avez pu le voir, jusqu'à la fin de la cantate, et la preuve, +c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue +depuis un bout jusqu'à l'autre; lorsqu'au moment où la galère qui nous +ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit émotion +d'avoir ainsi chanté pour la première fois en public, soit qu'elle eût +reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne +s'attendait pas à voir en si bonne compagnie; sans que personne ne pût +deviner pourquoi enfin, la pauvre déesse de la Nuit poussa un cri et +s'évanouit dans les bras des Heures ses compagnes. Dès lors tous les +serments faits furent oubliés, toutes les promesses engagées mises à +néant. On la débarrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage; +de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous éloigniez, vous, +en donnant le bras à Son Altesse, je fus fort étonné, au lieu et place +de mademoiselle Bury, de reconnaître votre jolie voisine. J'interrogeai +alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder +l'incognito, elle me raconta ce qui s'était passé, toujours sous le +sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce +que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser. + +--Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inquiétude. + +--Ce n'était rien, un éblouissement momentané, une émotion passagère qui +n'a pas eu de suite, puisque, quelque prière qu'on ait pu lui faire, +Bathilde n'a pas même voulu rester une demi-heure de plus à Sceaux, et +qu'elle a demandé avec tant d'instances à revenir chez elle, qu'on a mis +une voiture à sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait +être de retour. + +--De retour? Ainsi vous êtes sûr qu'elle est de retour? Merci, l'abbé; +voilà tout ce que je voulais savoir, voilà tout ce que je voulais vous +demander. + +--Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous +n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir? + +--Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me +ferez plaisir. + +--Non, merci; j'ai moi-même un tour à faire par la ville. Je vous laisse +à vos réflexions, mon très cher pupille. + +--Et quand vous reverrai-je, l'abbé? demanda machinalement d'Harmental. + +--Mais demain probablement, répondit l'abbé. + +--À demain, alors. + +--À demain. + +Sur quoi l'abbé, riant de ce rire qui n'appartenait qu'à lui, gagna la +porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fenêtre, décidé +à y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne dût-il, +pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une +seconde. + +Le pauvre gentilhomme était amoureux comme un étudiant + + + + +Chapitre 30 + + +À quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperçut Buvat qui +tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du côté de la rue Montmartre. +Le chevalier crut remarquer que l'honnête écrivain marchait d'une allure +plus pressée que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne +perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait +horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant à cet air de majesté +qui avait tant frappé la veille monsieur Boniface, il avait entièrement +disparu pour faire place à une légère expression d'inquiétude. Il n'y +avait pas à s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce +qu'il était inquiet de Bathilde: Bathilde était donc souffrante! + +Le chevalier suivit des yeux le digne écrivain jusqu'au moment où il +disparut sous la porte de l'allée qui donnait entrée à la maison qu'il +habitait. D'Harmental, avec raison, présumait qu'il entrerait chez +Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il espérait qu'il ouvrirait +enfin la fenêtre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin +venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de +soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout +en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore +son apparition fut-elle de bien courte durée, car au bout d'un instant +il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant +retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejeté derrière lui, il +disparut. D'Harmental présuma que la disparition était motivée par un +appel à l'appétit de son voisin; cela lui rappela que, préoccupé de +l'obstination que mettait cette malheureuse fenêtre à ne pas s'ouvrir, +il avait oublié le déjeuner ce qui, il faut le dire à la honte de +d'Harmental, était une bien grande infraction à ses habitudes. + +Or, comme il n'y avait pas de chance que la fenêtre s'ouvrît tant que +ses voisins seraient occupés à dîner, le chevalier résolut de mettre ce +moment à profit en dînant lui-même. En conséquence, il sonna son +concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rôtisseur le poulet le +plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait +trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles +bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abbé Brigaud. + +D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il +put être à la fois si tourmenté et avoir tant d'appétit. Heureusement il +se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse +creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en +repos, et il en résulta que le malheureux poulet fut dévoré jusqu'à la +carcasse. + +Quoique l'action de dîner fût fort naturelle en elle-même et n'offrît, +certes, rien de répréhensible, d'Harmental, avant de se mettre à table, +avait fermé sa fenêtre tout en se ménageant par l'écartement du rideau, +un petit jour au moyen duquel il découvrait les étages supérieurs de la +maison qui faisait face à la sienne. Grâce à cette précaution, au moment +où il achevait son repas, il aperçut Buvat qui, sans doute, après avoir +terminé le sien, apparaissait à la fenêtre de sa terrasse. Comme nous +l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il très +disposé à en profiter; mais comme Buvat était de ces êtres à part pour +qui le plaisir n'existe qu'à la condition qu'il sera partagé, +d'Harmental le vit se retourner, et à son geste, il présuma qu'il +invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagné chez lui, à le +suivre sur la terrasse. En conséquence, un instant d'Harmental espéra +qu'il allait voir paraître la jeune fille, et se leva le coeur +bondissant; mais il se trompait. Si tentante que fût cette belle soirée, +si éloquente que fût la prière par laquelle Buvat invitait sa pupille à +en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de même de Mirza qui, +sautant sur la fenêtre sans y être invitée, se mit à bondir joyeusement +sur la terrasse, en tenant à sa gueule le bout d'un ruban gorge de +pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental +reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin. + +Celui-ci le reconnut aussi, car se lançant aussitôt à la poursuite de +Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites +jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se fût +sans doute indéfiniment prolongé, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se +réfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donné à nos +lecteurs une si pompeuse description. Buvat hésita un instant à plonger +son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y +poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit +retirer sa main armée du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa +sur son genou pour en effacer les froissures, après quoi il le plia +proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en +quelque tiroir où il fût à l'abri de l'espièglerie de Mirza. + +C'était ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fenêtre, +passa sa tête entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout +d'un instant, Mirza sortit à son tour sa tête de la caverne, regarda +autour d'elle, bâilla, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En +ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus +séducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis +guidés par la voix, ses yeux se dirigèrent vers le chevalier. Au premier +regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit +grognement de joie, puis, avec une pensée d'instinctive gastronomie +aussi rapide que l'éclair, elle s'élança d'un seul bond par la fenêtre +de Buvat, comme fait le cerf Coco à travers son tambour, et disparut. +D'Harmental baissa la tête, et presque au même instant entrevit Mirza +qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier +eût eu le temps de refermer sa fenêtre, grattait déjà à sa porte. +Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mémoire du sucre +développée à un degré égal où il avait, lui, celle des sons. + +On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite +bête, qui s'élança toute bondissante dans la chambre, en laissant +échapper des signes non équivoques de la joie que lui donnait ce retour +inattendu. Quant à d'Harmental, il était presque aussi heureux que s'il +eût vu Bathilde. Mirza, c'était quelque chose de la jeune fille, c'était +sa levrette bien-aimée, tant caressée, tant baisée par elle, qui le jour +allongeait sa tête sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de +son lit; c'était la confidente de ses chagrins et de son bonheur, +c'était en outre une messagère sûre, rapide, excellente, et c'est à ce +dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attirée chez lui et venait +de si bien la recevoir. + +Le chevalier mit Mirza à même du sucrier, s'assit à son secrétaire, et +laissant parler son coeur et courir sa plume, écrivit la lettre +suivante: + +«Chère Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous +ne pouvez pas savoir les étranges circonstances dans lesquelles je me +trouve, et qui sont mon excuse; si j'étais assez heureux pour vous voir +un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi +deux personnages si différents, le jeune étudiant de la mansarde et le +gentilhomme des fêtes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fenêtre, pour +que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler; +permettez-moi d'aller vous demander mon pardon à genoux. Je suis sûr que +lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je +vous aime, vous aurez pitié de moi. + +Adieu, ou plutôt au revoir, chère Bathilde; je donne à notre charmante +messagère tous les baisers que je voudrais déposer sur vos jolis pieds. + +Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne +pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais. + +Raoul.» + +Ce billet qui eût paru bien froid à une femme de notre époque, parce +qu'il ne disait juste que ce que celui qui écrivait voulait dire, parut +fort suffisant au chevalier, et véritablement était fort passionné pour +l'époque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et +l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant +alors le sucrier, que la gourmande petite bête suivit des yeux jusqu'à +l'armoire où d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa +chambre et indiqua du geste à Mirza ce qui lui restait à faire. Soit +fierté, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire à deux fois, +s'élança dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrêta que +le temps juste de donner en passant un coup de dent à monsieur Boniface +qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un éclair et +disparut dans l'allée de la maison de Bathilde. Un instant encore +d'Harmental demeura avec inquiétude à la fenêtre, car il craignait que +Mirza n'allât rejoindre Buvat sous le berceau de chèvrefeuille, et que +la lettre ne se trouvât détournée ainsi de sa véritable destination. +Mais Mirza n'était point bête à commettre de semblables méprises, et +comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paraître +à la fenêtre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacité +qu'elle s'était arrêtée au quatrième. En conséquence, pour ne point trop +effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fenêtre, espérant qu'à +l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui +indiquerait qu'on était en voie de lui pardonner. + +Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la +soirée et une partie de la nuit. À onze heures, la lumière, à peine +visible à travers les doubles rideaux, toujours hermétiquement fermés +s'éteignit tout à fait. Une heure encore d'Harmental veilla à sa fenêtre +ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne +parut, tout resta muet, comme tout était sombre, et force fut à +d'Harmental de renoncer à l'espoir de revoir Bathilde avant le +lendemain. + +Mais le lendemain ramena les mêmes rigueurs: c'était un parti pris de +défense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, eût purement +et simplement indiqué la crainte de la défaite; mais le chevalier, +ramené par un sentiment véritable à la simplicité de l'âge d'or n'y vit, +lui, qu'une froideur à l'éternité de laquelle il commença de croire; il +est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures. + +D'Harmental passa la matinée à rouler dans sa tête mille projets plus +absurdes les uns que les autres. Le seul qui eût le sens commun était +tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre étages de +Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint à l'esprit +comme les autres, mais comme c'était le seul qui fût raisonnable, +d'Harmental se garda bien de s'y arrêter. D'ailleurs, c'était une +hardiesse bien grande que de se présenter ainsi chez Bathilde sans y +être autorisé par le moindre signe, ou tout au moins sans y être conduit +par quelque prétexte. Une pareille façon de faire pouvait blesser +Bathilde, et elle n'était déjà que trop irritée; mieux valait donc +attendre, et d'Harmental attendit. + +À deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur +massacrante. L'abbé jeta un coup d'oeil de côté sur la fenêtre, toujours +hermétiquement fermée, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en +face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme +il voyait faire au chevalier: + +--Mon cher pupille, lui dit-il après un instant de silence, ou je suis +mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arrivé +quelque chose de profondément triste. + +--Et vous lisez bien, mon cher abbé, dit le chevalier. Je m'ennuie. + +--Ah! vraiment! + +--Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'épancher la bile +qu'il avait faite la veille, que je suis tout prêt à envoyer votre +conspiration à tous les diables. + +--Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée. +Comment! envoyer la conspiration à tous les diables quand elle va comme +sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres? + +--Vous êtes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils +courent le monde, ils vont au bal, à l'Opéra, ils ont des duels, des +maîtresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcés de se +tenir comme moi renfermés dans une mauvaise mansarde. + +--Eh bien! mais ce piano, ces pastels? + +--Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre +dessin! + +--Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais +enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence déjà +à mieux faire. + +--Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante? + +--Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis. + +--Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien, +n'est ce pas? + +--Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des +artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre +voisine. Eh bien! mais à propos, votre voisine? + +--Eh bien! ma voisine? + +--Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle +qui chante si bien: cela vous distrairait. + +--Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement +sa fenêtre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricadée chez elle. Ah! +oui, ma voisine, elle est aimable! + +--Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle était charmante, à moi. + +--D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre +chambre? cela ferait un singulier duo! + +--Non pas; chez elle. + +--Chez elle! Est-ce que je lui suis présenté? Est-ce que je la connais? + +--Eh bien mais! on prend un prétexte. + +--Eh! depuis hier j'en cherche un. + +--Et vous ne l'avez pas encore trouvé? un homme d'imagination comme +vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas là. + +--Tenez, l'abbé, trêve de plaisanterie, je ne suis pas en train +aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis +stupide. + +--Eh bien! ces jours-là on s'adresse à ses amis. + +--À ses amis; pourquoi faire? + +--Pour trouver le prétexte qu'on cherche vainement soi-même. + +--Eh bien! l'abbé mon ami, trouvez-moi ce prétexte. Allons, j'attends. + +--Rien n'est plus facile. + +--Vraiment! + +--Le voulez-vous? + +--Faites attention à quoi vous vous engagez. + +--Je m'engage à vous ouvrir la porte de votre voisine. + +--D'une façon convenable? + +--Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres? + +--L'abbé, je vous étrangle, si votre prétexte est mauvais. + +--Et s'il est bon? + +--S'il est bon, l'abbé, s'il est bon, vous êtes un homme adorable. + +--Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que +la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grâce, et la nécessité ou il +a été de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse? + +--Parfaitement. + +--Vous rappelez-vous la délibération qui a été prise à la suite de cela? + +--Oui, que l'on se servirait d'un copiste. + +--Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis chargé de trouver ce +copiste, moi? + +--Je me le rappelle. + +--Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jeté les yeux, cet honnête homme +que j'ai promis de découvrir, il est tout découvert. Mon cher chevalier, +c'est le tuteur de Bathilde. + +--Buvat? + +--Lui-même. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez +lui, vous lui offrez des rouleaux d'or à gagner; la porte vous est +ouverte à deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec +Bathilde. + +--Ah! mon cher Brigaud, s'écria d'Harmental en sautant au cou de l'abbé, +vous me sauvez la vie, parole d'honneur! + +Et d'Harmental prit son chapeau et s'élança vers la porte. Maintenant +qu'il avait un prétexte, il ne redoutait plus rien. + +--Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez même pas où le +bonhomme doit aller chercher les copies en question. + +--Chez vous, pardieu! + +--Non pas! non pas! jeune homme; non pas! + +--Et chez qui? + +--Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110. + +--Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-là, l'abbé? + +--Un prince de notre façon, d'Avranches, le valet de chambre de madame +du Maine. + +--Et vous croyez qu'il jouera bien son rôle! + +--Pas pour vous, peut-être, qui avez l'habitude de voir de vrais +princes, mais pour Buvat.... + +--Vous avez raison. Au revoir, l'abbé! + +--Vous trouvez donc le prétexte bon? + +--Excellent. + +--Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde! + +D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre à quatre; puis +arrivé au milieu de la rue, et voyant à sa fenêtre l'abbé Brigaud qui le +regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la +porte de l'allée qui conduisait chez Bathilde. + + + + +Chapitre 31 + + +De son côté, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un +pareil effort sans que son coeur en souffrît. La pauvre enfant aimait +d'Harmental de toutes les forces de son âme, comme on aime à dix-sept +ans, comme on aime pour la première fois. Pendant le premier mois de son +absence elle avait compté tous les jours; pendant la cinquième semaine, +elle avait compté les heures, pendant les huit derniers jours, elle +avait compté les minutes. C'était alors que l'abbé de Chaulieu était +venu la chercher pour la conduire à mademoiselle Delaunay, et comme il +avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de +dire qui elle était, Bathilde avait été reçue avec toutes les +prévenances qui lui étaient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait +d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oubliées à son propre +égard. Au reste, ce déplacement, qui avait rendu momentanément Buvat si +fier, avait été reçu par Bathilde comme une distraction qui devait lui +aider à passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit +que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour même où, +d'après son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand coeur +l'instant où l'abbé de Chaulieu l'avait conduite à Sceaux, et elle eût +certes refusé quelles qu'eussent été ses instances, si madame du Maine +n'était intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser à madame du Maine +une chose qu'elle demandait à titre de service, elle qui, à la rigueur +et avec l'idée qu'on se faisait à cette époque de la suprématie des +rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, forcée dans ses derniers +retranchements, avait donc accepté; mais comme elle se serait fait un +reproche éternel, si Raoul fût venu en son absence, et si en revenant il +eût trouvé sa fenêtre fermée, elle avait, comme nous l'avons dit, +demandé à revenir, pour étudier à son aise la cantate et pour rassurer +Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait inventé deux faux prétextes pour +cacher sous un double voile le véritable motif de son retour. + +On devine que si Buvat avait été fier de ce que Bathilde avait été +appelée pour dessiner les costumes de la fête, ce fut bien autre chose +lorsqu'il apprit qu'elle était destinée à y jouer un rôle. Buvat avait +constamment rêvé pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la +position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait +perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle +était née lui paraissait un acheminement à cette heureuse et inévitable +réhabilitation. + +Cependant l'épreuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait +passés sans voir Bathilde lui avaient semblé trois siècles. Pendant ces +trois jours, le pauvre écrivain avait été comme un corps sans âme. À son +bureau, la chose allait encore, quoiqu'il fût visible pour tous qu'il +s'était opéré quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme; +cependant là il avait sa besogne indiquée, ses cartes à écrire, ses +étiquettes à poser, le temps s'écoulait donc encore tant bien que mal. +Mais c'était une fois rentré que le pauvre Buvat se trouvait tout à fait +isolé. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul à +cette table où depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de +lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des +reproches de s'abandonner ainsi, et prétendait qu'il se détériorait la +santé par une diète si absolue, il fit un effort sur lui-même; mais +l'honnête écrivain, qui jusqu'à ce jour ne s'était jamais même aperçu +qu'il eût un estomac, eut a peine achevé son repas, qu'il lui sembla +avoir avalé du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs +les plus puissants pour précipiter vers les voies inférieures ce +malencontreux dîner qui paraissait résolu à demeurer dans l'oesophage. +Aussi le troisième jour, Buvat ne se mit-il pas à table, et Nanette +eut-elle toutes les peines du monde à le déterminer à prendre un +bouillon, dans lequel elle prétendit même toujours avoir vu rouler deux +grosses larmes; enfin, le troisième jour au soir, Bathilde était revenue +et avait ramené à son pauvre tuteur son sommeil enlevé et son appétit +absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis +trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea +comme un ogre, certain qu'il était que l'absence de son enfant chéri +touchait à son terme et que, la prochaine nuit passée, il allait rentrer +en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui +serait désormais impossible de vivre. + +De son côté, Bathilde était bien joyeuse; si elle comptait bien, ce +devrait être le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait écrit +qu'il partait pour six semaines. Elle avait compté, les unes après les +autres, quarante-six longues journées; les six semaines étaient donc +parfaitement écoulées, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait +pas qu'il pût y avoir désormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti +pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fenêtre, et, tout en +étudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la +fenêtre de son voisin. Les voitures étaient rares dans la rue du +Temps-Perdu; cependant, par un hasard inouï, il était passé trois +voitures de dix heures à quatre, et à chacune, Bathilde avait couru +regarder avec un tel bondissement de coeur qu'à chaque fois qu'elle +s'était aperçue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point +encore Raoul, elle était tombée sur une chaise, haletante et prête à +étouffer. Enfin, quatre heures avaient sonné; quelques minutes après, +Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors +fermé en soupirant sa fenêtre, et cette fois, c'était elle qui, quelque +effort qu'elle fît pour tenir bonne compagnie à son tuteur, n'avait pu +avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux était arrivée; +Bathilde avait été une dernière fois soulever le rideau: tout était +fermé chez Raoul. L'idée que cette absence pouvait se prolonger au delà +du terme fixé lui était venue pour la première fois, et elle était +partie le coeur serré et maudissant plus que jamais cette fête qui +l'empêchait de passer la nuit à attendre encore celui qu'elle attendait +depuis si longtemps. + +Cependant, lorsque Bathilde arriva à Sceaux, les illuminations, le +bruit, la musique, et surtout la préoccupation de chanter pour la +première fois devant tant et de si grand monde, éloignèrent un peu de la +pensée de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pensée +triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le coeur +lorsqu'elle songeait qu'à cette heure peut-être son beau voisin était +arrivé, et, voyant sa fenêtre fermée, la croyait indifférente à son +tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait +promettre à mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour, +et avec ses premiers rayons elle serait à sa fenêtre, et la première +chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui +raconterait alors comment elle avait été forcée de s'éloigner pour une +soirée; elle lui laisserait soupçonner ce qu'elle a souffert, et, si +elle en jugeait par elle même, Raoul serait si heureux qu'il lui +pardonnerait. + +Bathilde se berçait de toutes ces pensées en attendant madame du Maine +au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle préparait pour +Raoul, que l'approche de la petite galère la surprit. Au premier moment, +Bathilde, toute à son émotion de chanter ainsi en si grande et si haute +compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle était trop +artiste pour ne pas être encouragée par l'admirable instrumentation qui +la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Opéra. +Elle résolut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser +intimider, et s'abandonnant à toute la puissance de l'inspiration, elle +avait chanté avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement +pu la prendre, grâce à son voile, pour la personne même qu'elle +remplaçait, quoique cette personne fût le premier sujet de l'Opéra et +passait pour n'avoir pas de rivale, comme étendue de voix et sûreté de +méthode. + +Mais l'étonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et +soulagée par la reprise du choeur, elle baissa les yeux, et qu'en +baissant les yeux, elle aperçut au milieu du groupe qui s'avançait vers +elle, assis sur le même banc que madame la duchesse du Maine, un jeune +seigneur qui ressemblait si fort à Raoul que, si cette apparition se fût +présentée à elle au milieu de sa cantate, la voix lui eût certes manqué +tout à coup. Un instant elle douta encore, mais plus la galère gagnait +le rivage, moins il était permis à la pauvre Bathilde de conserver ses +doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, même +chez deux frères, et il était trop visible que le beau seigneur de +Sceaux et le jeune étudiant de la mansarde étaient un seul et même +individu. Mais ce n'était point encore ce qui blessait Bathilde. Le +degré auquel montait tout à coup Raoul, au lieu de l'éloigner de la +fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et à la première vue +elle avait reconnu Raoul pour être de la noblesse, comme il l'avait +devinée lui-même pour être de race. Ce qui la blessait profondément, ce +qui était une insulte à sa bonne foi, une trahison à son amour, c'était +cette prétendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du +Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se mêler +aux fêtes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour +Bathilde, ce caprice avait été jusqu'à passer une semaine ou deux dans +une mansarde; mais Raoul s'était lassé bien vite de cette vie qui +n'était pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait +prétexté un voyage; pour ne pas trop la désoler, il avait feint que ce +voyage était pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'était vrai. +Raoul n'avait point quitté Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitté, sa +première visite à son retour avait été pour d'autres lieux que pour ceux +qui devaient lui être si chers! Il y avait dans cette accumulation de +griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'était celui +de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment où Raoul descendit sur le rivage, +la pauvre enfant se trouva à quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut +impossible de douter davantage que le jeune étudiant et le beau seigneur +fussent le même homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris +jusque-là pour un jeune et naïf provincial offrir d'un air élégant et +dégagé son bras à la fière madame du Maine, toute force l'abandonna, et +sentant ses genoux fléchir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui +avait répondu jusqu'au fond du coeur de d'Harmental, et elle s'évanouit. + +En rouvrant les yeux, elle trouva près d'elle mademoiselle Delaunay, qui +lui prodiguait avec inquiétude les soins les plus empressés; mais comme +il était impossible de se douter de la véritable cause de +l'évanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet évanouissement +n'avait duré qu'un instant, la jeune fille, en prétextant l'émotion +qu'elle avait éprouvée, n'eut point de peine à faire prendre le change +aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista +un instant pour qu'au lieu de retourner à Paris, elle demeurât à Sceaux: +mais Bathilde avait hâte de quitter ce palais où elle venait de tant +souffrir, et où elle avait vu Raoul sans que Raoul la vît. Elle pria +donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses +demeurassent dans le même état, et comme la voiture qui devait la +ramener à Paris aussitôt qu'elle aurait chanté était prête, elle monta +dedans et partit. + +En arrivant, comme Nanette était prévenue de son retour, elle trouva +Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour +embrasser Bathilde à son retour et avoir des nouvelles de la grande +fête. Mais Buvat était, comme on le sait, un homme de moeurs réglées: +minuit était sa plus grande veille, et jamais il n'avait dépassé cette +heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les +mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa +chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les réactifs, et force +lui avait été d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant à +Nanette de le prévenir le lendemain aussitôt que Bathilde serait +visible. + +Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule: +la présence de Buvat, dans la situation d'esprit où était la jeune +fille, l'eût gênée au plus haut degré. Il y a dans le coeur des femmes, +à quelque âge que le coeur soit arrivé, une sympathie pour les chagrins +amoureux qu'on ne trouve jamais dans le coeur d'un homme, si bon et si +consolant que soit ce coeur. Devant Buvat, Bathilde n'eût point osé +pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes. + +Nanette fut bien désolée de voir sa jeune maîtresse, qu'elle s'attendait +à retrouver toute fière et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait +manquer d'obtenir, dans l'état où elle était; aussi hasarda-t-elle les +questions les plus pressantes; mais, à toutes ces questions, Bathilde se +contenta de répondre, en secouant la tête, que ce n'était rien, +absolument rien. Nanette vit bien que le mieux était de ne pas insister +dans un moment où sa jeune maîtresse paraissait si bien décidée à se +taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit, +était contiguë à celle de Bathilde. + +Mais là, la pauvre Nanette ne put résister à cette curiosité du coeur +qui la poussait à voir ce qu'allait devenir sa maîtresse; et, regardant +par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en +sanglotant devant le crucifix où elle l'avait trouvée si souvent en +prières, puis se lever, et, comme cédant à une impulsion plus forte +qu'elle, aller ouvrir sa fenêtre et regarder la fenêtre en face d'elle. +Dès lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde +était un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau +jeune homme qui habitait de l'autre côté de la rue. + +Dès lors, Nanette fut un peu tranquillisée; les femmes plaignent les +chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles +savent par expérience qu'ils peuvent tourner à bonne fin; de sorte que +tout chagrin de ce genre se compose de moitié douleur et de moitié +espérance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'eût été +si elle n'eût point pénétré la cause des larmes de Bathilde. + +Bathilde dormit peu et dormit mal; les premières douleurs et les +premières joies de l'amour ont le même résultat. Elle se réveilla donc +les yeux battus et toute brisée. Elle eût bien voulu se dispenser de +voir Buvat, sous un prétexte quelconque; mais déjà Buvat, inquiet avait +fait demander deux fois par Nanette si Bathilde était visible. Bathilde +rappela donc tout son courage et alla en souriant présenter son front à +baiser à son bon tuteur. + +Mais Buvat avait trop l'instinct du coeur pour se laisser prendre à un +sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint pâle, et le chagrin de +Bathilde lui fut révélé. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle +ne fût point dans son état naturel; Buvat fit semblant de la croire, car +il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en +alla pas moins à son bureau tout préoccupé de savoir ce qui avait ainsi +attristé sa pauvre Bathilde. + +Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois +seule, s'était laissée tomber dans un fauteuil la tête appuyée sur une +main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couchée à ses pieds et ne +comprenant rien à cet abattement, gémissait tout doucement. La bonne +femme resta un instant debout devant la jeune fille à la contempler avec +un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que +Bathilde restait muette, elle rompit le silence. + +--Mademoiselle souffre toujours? dit-elle. + +--Oui, ma bonne Nanette, toujours. + +--Si mademoiselle voulait ouvrir la fenêtre, cela lui ferait peut-être +du bien. + +--Oh! non, non, Nanette, merci; cette fenêtre doit rester fermée. + +--C'est que mademoiselle ignore peut-être.... + +--Non, Nanette, je le sais. + +--Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin. + +--Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la tête et en regardant la +bonne femme avec une légère nuance de sévérité, qu'a affaire ce beau +jeune homme avec moi? + +--Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais.... + +--Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?... + +--Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son +retour. + +--Vous aviez tort. + +--Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il paraît si distingué! + +--Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde. + +--Trop, mademoiselle, trop distingué pour vous! s'écria Nanette. Ah +bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs +du monde? et ailleurs, tiens, vous êtes noble. + +--Je suis ce que je parais être Nanette, c'est-à-dire une pauvre fille, +de la tranquillité, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand +seigneur croirait pouvoir impunément se jouer. Tu vois bien, Nanette, +qu'il faut que cette fenêtre reste fermée et que je ne revoie pas ce +jeune homme. + +--Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire +mourir de chagrin, le pauvre garçon. Depuis ce matin il ne bouge pas de +sa fenêtre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment à +fendre le coeur. + +--Eh bien! que m'importe son air triste, à moi; que me fait ce jeune +homme! je ne le connais pas, je ne sais pas même son nom; c'est un +étranger, qui est venu demeurer là quelques jours seulement; qui demain +s'en ira peut-être, comme il s'en est allé déjà. Si j'y avais fait +attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un +amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que +cet amour existât, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout +tout le danger. + +--Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien +que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamnées à +passer par là. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du +compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi, +et qui doit être riche, puisqu'il ne fait rien. + +--Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te +paraît si simple, si loyal et si bon n'était autre chose qu'un méchant, +qu'un traître, qu'un menteur? + +--Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible. + +--Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se +montre à la fenêtre, couvert d'habits si simples, était hier à Sceaux, +et donnait le bras à madame du Maine en habit de colonel? + +--Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est +juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un +colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous +serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour +vous, et c'est bien juste encore ce que vous méritez; et si la +Providence donnait à chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous +seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de +France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien été. + +--Je ne voudrais pas l'être comme elle, ma bonne Nanette. + +--Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous +aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle? + +--Je n'aime personne, Nanette. + +--Je suis trop honnête pour vous démentir, mademoiselle. Mais n'importe, +voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier remède pour une +jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres +fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles pâlissent. +Laissez-moi ouvrir la fenêtre, mademoiselle. + +--Nanette, je vous le défends. Allez à vos affaires, et laissez-moi. + +--Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit +Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son oeil. Mais à la +place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais. + +--Et que feriez-vous? + +--Je viendrais m'expliquer moi-même, et je suis bien sûre que, quand +même il aurait un tort, vous l'excuseriez. + +--Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous défends de +le recevoir, entendez-vous? + +--C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit +pas très poli de mettre les gens à la porte. + +--Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonné, dit Bathilde, à qui la +contradiction donnait les forces qui lui eussent manqué si l'on eût +abondé dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez. + +Nanette sortit. + +Restée seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'était que de +l'orgueil, mais elle était blessée au coeur, et la fenêtre resta fermée. + +Nous ne suivrons pas ce pauvre coeur dans tous ses tressaillements, dans +toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait +la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait +l'homme le plus infortuné du monde. + +À quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit: +Bathilde reconnut les traces que l'inquiétude avait laissées sur sa +bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser. +Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie à table, mais tout +cela ne tranquillisa point Buvat; aussi après dîner proposa-t-il à sa +pupille, comme une distraction à laquelle rien ne devait résister, une +promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait, +Buvat resterait près d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec +Buvat dans sa chambre, mais là elle prétexta une lettre de remerciement +à écrire à monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise à la +présenter à madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec +Mirza, elle redescendit. + +Dix minutes après, elle entendit Mirza qui grattait à la porte, et elle +alla ouvrir. + +Mirza entra en bondissant, avec des démonstrations de si folle joie, que +Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose +d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit +la lettre attachée à son collier. Comme c'était la seconde qu'elle +apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'où elle venait et +de qui était la lettre. + +La tentation était trop forte pour que Bathilde essayât même d'y +résister. À la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de +sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le +détacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre +elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derrière, dansait +toute joyeuse d'être devenue un personnage si important. + +Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en +déchiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux. + +La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La +lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait +de circonstances étranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur +toutes choses disait que celui qui l'avait écrite était amoureux fou. Il +en résulta que, sans rassurer complètement Bathilde, la lettre lui fit +un grand bien. + +Bathilde cependant, par un reste de fierté toute féminine, n'en résolut +pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait +coupable, il fallait bien qu'il fût puni. La pauvre Bathilde ne songeait +pas que la moitié de la punition qu'elle infligeait à son voisin +retombait sur elle même. + +Néanmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il était encore, +avait déjà une telle efficacité que, lorsque Buvat descendit de la +terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait +quittée une heure auparavant: ses couleurs étaient revenues, sa gaîté +était plus franche, et ses paroles avaient cessé d'être saccadées et +fiévreuses comme elles l'étaient depuis la veille. Buvat alors commença +à croire ce que lui avait assuré sa pupille le matin même, c'est-à-dire +que l'état d'agitation où elle se trouvait venait de l'émotion de la +veille. En conséquence, le soir, comme il allait travailler, il remonta +chez lui à huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'être +couchée la veille à trois heures du matin, libre de se coucher ce +soir-là à l'heure qui lui conviendrait. + +Bathilde veilla; car, malgré son insomnie de la veille elle n'avait pas +la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et +heureuse, car elle savait que la fenêtre de son voisin était ouverte, et +à sa persistance elle devinait son anxiété. Deux ou trois fois elle eut +bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que, +moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accordé; +mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-même en quelque sorte au-devant +de Raoul, c'était plus que ne devait faire une jeune fille de son âge et +dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain. + +Le soir, Bathilde fit sa prière comme d'habitude, et comme d'habitude +Raoul se retrouva de moitié dans sa prière. + +La nuit, Bathilde rêva que Raoul était à ses genoux, et qu'il lui +donnait de si bonnes raisons, que c'était elle qui lui avouait qu'elle +était coupable, et qui lui demandait pardon. + +Aussi le matin se réveilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait été +d'une sévérité affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le +courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul. + +Il en résulta que son premier mouvement fut d'aller à la fenêtre et de +l'ouvrir; mais en y allant, elle aperçut, à travers une imperceptible +trouée, le beau jeune homme à la sienne. Cette vue l'arrêta tout court. +Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fenêtre ouverte par +elle-même? Mieux valait attendre l'arrivée de Nanette. + +Nanette ouvrirait la fenêtre tout naturellement, et de cette façon le +voisin n'aurait pas trop à se prévaloir de son influence. + +Nanette arriva; mais Nanette avait été trop vivement grondée la veille à +l'endroit de la malheureuse fenêtre pour qu'elle risquât une seconde +représentation de la même scène. Il en résulta qu'elle n'eut garde d'en +approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le +moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure à peu près +employée à faire le petit ménage, Nanette sortit sans avoir touché même +les rideaux. Bathilde était prête à pleurer. + +Buvat descendit prendre son café avec Bathilde, ainsi que c'était son +habitude Bathilde espérait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi +elle se tenait ainsi enfermée chez elle, et que ce serait pour elle une +occasion de lui dire d'ouvrir la fenêtre; mais Buvat avait reçu la +veille du conservateur de la Bibliothèque un nouvel ordre de classement +pour les manuscrits, et Buvat était si préoccupé de ses étiquettes, +qu'il ne fit attention à rien qu'à la bonne mine de Bathilde, mangea son +café tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus +petite remarque sur ces rideaux si tristement fermés. Pour la première +fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui +ressemblait presque à de la colère, et il lui sembla que son tuteur +avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle +devait étouffer dans une chambre ainsi calfeutrée. + +Restée seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'était mise elle-même +dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui +fallait ordonner à Nanette d'ouvrir la fenêtre; elle ne le voulait pas; +il lui fallait ouvrir la fenêtre elle-même: elle ne le pouvait pas. + +Il lui fallait donc attendre; mais jusqu'à quand? Attendre jusqu'au +lendemain, jusqu'au surlendemain peut-être et jusque-là qu'allait penser +Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette sévérité exagérée? Si +Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un +mois, pour six semaines... pour toujours... peut-être.... Bathilde +mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul. + +Deux heures s'écoulèrent ainsi, deux siècles! Bathilde essaya de tout: +elle se mit à sa broderie, à son clavecin, à ses pastels; elle ne put +rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais +Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la +permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de +la main qu'elle pouvait s'en aller. + +Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc +durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il eût +été si doux de les passer à la fenêtre: il faisait un si beau soleil, à +en juger du moins par les rayons qui pénétraient à travers les rideaux. +Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par +coeur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille +lettre, ne s'était-elle pas rendue à l'instant même? Elle était si +tendre, si passionnée; on sentait si bien que celui qui l'avait écrite +l'avait écrite avec les paroles de son coeur. Oh! si elle pouvait +seulement recevoir une seconde lettre. + +C'était une idée. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille +messagère! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite tête +fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si +elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carré. + +Un jeune homme était debout devant cette porte, allongeant la main vers +la sonnette. + +Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour. + +Ce jeune homme, c'était Raoul + + + + +Chapitre 32 + + +Bathilde fit quelques pas en arrière, car elle sentit qu'elle allait +tomber dans les bras de Raoul. + +Raoul, après avoir fermé vivement la porte, fit quelques pas en avant et +vint tomber aux pieds de Bathilde. + +Les deux jeunes gens se regardèrent avec un indicible regard d'amour; +puis leurs deux noms, échangés dans un double cri, s'échappèrent de +leurs bouches; leurs mains se réunirent dans un serrement électrique, et +tout fut oublié. + +Ces deux pauvres coeurs, à qui il semblait qu'ils avaient tant de choses +à se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets. +Toute leur âme était passée dans leurs yeux, et ils se parlaient avec +cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a +sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais. + +Ils demeurèrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les +larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant +en arrière comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine +oppressée: + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle. + +--Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de +tous les torts, et qui cependant suis innocent. + +--Innocent, dit Bathilde, à qui, par une réaction toute naturelle, ses +premiers doutes revenaient. + +--Oui, innocent, reprit le chevalier. + +Et alors il raconta à Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit +de lui raconter, c'est-à-dire son duel avec Lafare; comment, à la suite +de ce duel, il était venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment +il avait vu Bathilde, comment il l'avait aimée; son étonnement en +découvrant successivement en elle la femme distinguée, le peintre +habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir +qu'il ne lui était pas tout à fait indifférent; son bonheur lorsqu'il +commença à croire qu'il était aimé; enfin il lui dit combien il était +heureux lorsqu'il avait reçu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de +se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'à son retour il +eût à venir rendre compte de sa mission à S. A. S. madame la duchesse du +Maine avant de se rendre à Paris. Il était donc arrivé directement à +Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dépêches +à y déposer en passant, lorsqu'il était au contraire tombé au milieu +d'une fête à laquelle il avait été, bien malgré lui, mais à cause de la +position qu'il occupait près de monsieur le duc du Maine, forcé de +prendre part. Ce récit fut terminé par des expressions de regret, par +des paroles d'amour et par des protestations de fidélité telles, que +Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premières du discours +pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin. + +C'était le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire à +raconter à d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni +réticences ni obscurités. Ce n'était pas l'histoire d'une époque de sa +vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fierté +d'apprendre à son amant qu'elle était digne de lui, se prit donc tout +enfant entre les caresses d'un père et d'une mère; puis elle se montra +orpheline, puis abandonnée. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au +visage vulgaire et au coeur sublime, et elle dit toutes ses attentions, +toutes ses bontés, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en +revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle +arriva au moment où, pour la première fois, elle avait vu d'Harmental, +et, arrivée là, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle +n'avait plus rien à lui apprendre. + +Mais il n'en était pas ainsi. C'était surtout ce que Bathilde croyait +n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait +absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il grâce d'aucun +détail. La pauvre enfant eut beau s'arrêter, rougir, baisser les yeux, +il lui fallut ouvrir son pauvre coeur virginal, tandis que d'Harmental, +à genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle +eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de +l'entendre, tant il était heureux de se sentir aimé par Bathilde, et +tant il était fier de pouvoir l'aimer. + +Deux heures s'étaient écoulées comme deux secondes, et les jeunes gens +étaient encore là, d'Harmental aux genoux de Bathilde, inclinée sur lui, +leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna +tout à coup à la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule +accrochée dans un coin de la chambre. Il était quatre heures six +minutes: il n'y avait pas à s'y tromper, c'était Buvat qui rentrait. + +Le premier mouvement de Bathilde fut tout à la crainte; mais aussitôt +Raoul la rassura en souriant: il avait le prétexte que lui avait fourni +l'abbé Brigaud. Les deux amants échangèrent donc encore un dernier +serrement de main et un dernier coup d'oeil, puis Bathilde alla ouvrir +la porte à son tuteur, qui commença, comme d'habitude, par l'embrasser +au front, et qui, après l'avoir embrassée, aperçut seulement +d'Harmental. + +La stupéfaction de Buvat fut grande: c'était la première fois qu'un +autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental +deux gros yeux étonnés, et attendit, levant et baissant sa canne en +mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement +connaître ce jeune homme. + +D'Harmental s'avança vers lui avec cette aisance dont les gens d'une +certaine classe n'ont pas même l'idée. + +--C'est à monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler? + +--À moi-même, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant +au son de cette voix qu'il croyait reconnaître, comme il avait cru +reconnaître aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon côté, je vous +prie de croire. + +--Vous connaissez l'abbé Brigaud? continua d'Harmental. + +--Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis, +n'est-ce pas? + +--Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis. + +--Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup +d'esprit. + +--C'est cela même. Ne vous étiez-vous pas adressé à lui, dans le temps, +monsieur Buvat, pour avoir des copies à faire? + +--Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina. + +--Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abbé +Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur, à qui vous +parlez, vous a découvert une excellente pratique. + +--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur. + +--Merci, je vous rends grâces. + +--Et quelle est cette pratique, s'il vous plaît? + +--Le prince de Listhnay, rue du Bac, n° 110. + +--Un prince! monsieur, un prince? + +--Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure +de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris. + +--Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur! + +--Une véritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de +mal, c'est vrai, car toutes ses dépêches sont en espagnol. + +--Diable! diable! fit Buvat. + +--Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental. + +--Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins. + +--N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous +n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette +langue. + +--Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les +déliés fussent assez convenablement tracés pour former des lettres. +Poussée à un certain point monsieur, la calligraphie est un art +d'imitation comme le dessin. + +--Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental, +vous êtes un grand artiste. + +--Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans +indiscrétion, puis-je vous demander à quelle heure je trouverai Son +Altesse? + +--Quelle Altesse? + +--Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous +avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta +Buvat en se reprenant. + +--Ah! le prince de Listhnay! + +--Lui-même. + +--Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat. + +--Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes.... + +--Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisième +ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort +satisfait. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. + +--Et je le trouverai, s'il vous plaît? + +--Mais dans une heure, si vous voulez: après votre dîner, par exemple, +de cinq heures à cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse? + +--Oui, rue du Bac, n° 110. Très bien! monsieur. Très bien! j'y serai. + +--Ainsi donc, dit d'Harmental, à l'honneur de vous revoir. Et vous, +mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous +mes remerciements pour la bonté que vous avez eue de me tenir compagnie +en attendant monsieur Buvat, bonté de laquelle je vous garderai, je vous +le jure, une reconnaissance éternelle. + +Et à ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui +avait donnée sur lui-même l'habitude de situations pareilles, +d'Harmental, par un dernier salut, prit congé de Buvat et de sa pupille. + +--Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat. + +--Oui, fort aimable, répondit machinalement Bathilde. + +--Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai +déjà vu. + +--C'est possible, dit Bathilde. + +--C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne +m'est point étrangère. + +Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir où Buvat était rentré +tout effaré, après son aventure de la rue des Bons-Enfants, et +d'Harmental ne lui avait rien dit qui eût rapport à cette aventure. + +En ce moment Nanette entra, annonçant que le dîner était servi. Buvat, +qui était pressé de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le +premier dans la petite salle à manger. + +--Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau +jeune homme? + +--Oui, Nanette, oui, répondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec +une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse. + +Elle passa dans la salle à manger, où, après avoir posé son chapeau sur +sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme +c'était son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses +cuisses. + +Quant à d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde: +il était aimé, il en était sûr, Bathilde le lui avait dit avec le même +plaisir qu'elle avait eu à entendre dire elle-même à d'Harmental qu'il +l'aimait. Il était aimé, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite +grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le père et la mère +avaient occupé, à la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges +qui, à cette époque, étaient d'autant plus honorables qu'elles +rapprochaient davantage des princes. Rien n'empêchait donc Bathilde et +d'Harmental d'être l'un à l'autre; s'il restait un intervalle social +entre eux, c'était si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas à +faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas à faire pour descendre, et +que tous deux se rencontraient à moitié chemin. Il est vrai que +d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'était ce secret qu'il +s'était cru obligé de taire à Bathilde comme n'étant pas le sien, +c'était cette conspiration qui creusait sous ses pieds un abîme qui d'un +moment à l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental était loin de +voir les choses ainsi; d'Harmental était sûr d'être aimé, et le soleil +de l'amour fait à la vie la plus triste et la plus abandonnée un horizon +couleur de rose. + +De son côté, Bathilde n'avait aucun doute fâcheux sur l'avenir: le mot +de mariage n'avait point été prononcé entre elle et d'Harmental, c'est +vrai, mais leurs deux coeurs s'étaient montrés l'un à l'autre dans toute +leur pureté, et il n'y avait point de contrat écrit qui valut un regard +des yeux, qui égalât un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'après +le dîner, Buvat, se félicitant de la bonne aubaine qui venait de lui +arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de +Listhnay, à peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba +à genoux pour remercier Dieu, et que, sa prière finie, elle s'en alla, +joyeuse et confiante, ouvrir elle-même, sans hésitation comme sans +honte, cette malheureuse fenêtre si longtemps fermée. Quant à +d'Harmental, depuis qu'il était rentré, il n'avait pas quitté la sienne. + +Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits: +la bonne Nanette serait mise entièrement dans la confidence. Tous les +jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux +heures près de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la +fenêtre, et quand par hasard on serait obligé de tenir les fenêtres +fermées, on s'écrirait. + +Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue +Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux, +tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait +à son oeil qu'il s'était passé quelque chose de grand dans sa vie; Buvat +avait été introduit près du prince, et avait parlé à monseigneur en +personne. + +Les deux jeunes gens n'aperçurent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous +d'eux: d'Harmental ferma aussitôt sa fenêtre. + +Bathilde avait eu un instant d'inquiétude. Lorsque d'Harmental avait +parlé à Buvat du prince de Listhnay, elle avait pensé que Raoul, surpris +chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa présence. +N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant +dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec +un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance +du coeur. Buvat était pour Bathilde quelque chose de sacré, que son +respect devait éternellement garantir du ridicule; elle attendit donc +avec anxiété son apparition pour juger d'après son visage de ce qui +s'était passé: le visage de Buvat était resplendissant. + +--Eh bien! petit père? dit Bathilde avec un reste de crainte. + +--Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse. + +Bathilde respira. + +--Mais pardon, petit père, dit-elle en souriant, vous savez bien que +monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit à +ce titre, n'étant prince que de troisième ordre. + +--Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un +prince de troisième ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit +pouces, plein de majesté, et qui remue les louis à la pelle! un homme +qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donné vingt-cinq +louis d'avance!... Un prince de troisième ordre!... Ah bien oui! + +Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que +cette prétendue pratique, que Raoul procurait à Buvat, ne fût un moyen +détourné de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir +gagné. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui +serra le coeur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fenêtre de +d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant +d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus à autre chose qu'à +le regarder elle-même, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-même, +quelque peu habile qu'il fût à surprendre chez les autres ce genre de +sentiment, s'aperçut de la préoccupation de sa pupille, et s'approcha +sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais +d'Harmental vit paraître Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte +que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosité. + +--Ainsi donc, petit père, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat +ne se fût aperçu de quelque chose, et qui voulait détourner son +attention, vous êtes content? + +--Très satisfait. Mais il faut que je te dise une chose. + +--Laquelle? + +--Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit +faible! + +--Que vous est-il donc arrivé? + +--Il est arrivé, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais +reconnaître la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne +pouvais pas me souvenir où je les avait vues et entendues. + +--Oui, vous m'avez dit cela. + +--Eh bien! il m'est arrivé qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour +gagner le pont Neuf, il m'est passé, en arrivant en face le n° 24, comme +une illumination subite, et il m'a semblé que ce jeune homme était le +même que j'avais vu pendant cette fameuse nuit à laquelle je ne pense +jamais sans frissonner! + +--Vrai, petit père? dit Bathilde en frissonnant elle-même. Oh! quelle +folie! + +--Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que +ce prince de Listhnay pourrait bien être quelque chef de brigands, et +qu'on voulait peut-être m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne +porte jamais d'argent sur moi, je réfléchis que mes craintes étaient +exagérées, et heureusement je les combattis par le raisonnement. + +--Et maintenant, petit père, vous êtes bien convaincu n'est-ce pas, +reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette +après-midi de la part de l'abbé Brigaud, n'a aucune affinité avec celui +à qui vous avez parlé dans la rue des Bons-Enfants? + +--Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa +position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec +Son Altesse. + +--Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde. + +--Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant, +tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis à Son +Altesse de me mettre ce soir à sa copie, et je ne veux pas lui manquer +de parole. + +Bonsoir, mon enfant chéri. + +--Bonsoir, petit père. + +Et Buvat remonta dans sa chambre, où il se mit incontinent à la besogne +que lui avait si généreusement payée le prince de Listhnay. + +Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le +retour de Buvat, et Dieu seul sait à quelle heure les deux fenêtres +furent fermées. + + + + +Chapitre 33 + + +Grâce aux conventions arrêtées entre les jeunes gens, et qui donnaient +à leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou +quatre jours s'écoulèrent, pareils à des instants, et pendant lesquels +ils furent les êtres les plus heureux du monde. + +Mais la terre, qui semblait s'être arrêtée pour eux, n'en continuait pas +moins de tourner pour les autres, et les événements qui devaient les +réveiller au moment où ils s'y attendaient le moins se préparaient en +silence. + +Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le maréchal de +Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous +l'avons vu, y avait été rappelé le quatrième jour par une lettre de la +maréchale qui lui écrivait que sa présence était plus que jamais +nécessaire auprès du roi, la rougeole venant de se déclarer à Paris et +ayant attaqué quelques personnes du Palais-Royal. + +M. de Villeroy était revenu aussitôt; car, on se le rappelle, toutes ces +morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient affligé +le royaume, avaient été mises sur le compte de la rougeole, et le +maréchal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa +vigilance, dont il exagérait l'importance et surtout les résultats. En +effet, comme gouverneur du roi, il avait le privilège de ne le quitter +jamais que sur un ordre de lui-même, et de rester chez lui quelque +personne qui y entrât, même le régent. Or, c'était surtout vis-à-vis du +régent que le duc affectait ces précautions étranges, et comme ces +précautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on +louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait répandant partout qu'il +avait trouvé sur la cheminée de Louis XV des bonbons empoisonnés qui y +avaient été déposés on ne savait par qui. Le résultat de tout cela était +un surcroît de calomnie contre le duc d'Orléans, et partant un surcroît +d'importance de la part du maréchal, qui avait fini par persuader au +jeune roi que c'était à lui qu'il devait la vie. Grâce à cette +conviction, il avait acquis une grande influence sur le coeur de ce +pauvre enfant royal, qui habitué à tout craindre, n'avait de confiance +et d'amitié que pour M. de Villeroy et M. de Fréjus. + +M. de Villeroy était donc bien l'homme qu'il fallait pour le message +dont on venait de le charger, et, grâce à l'irrésolution ordinaire à son +caractère, il avait cependant hésité quelque temps à prendre une +détermination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant +lequel, à cause de ses soupers du dimanche, M. le régent voyait très +rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises à Louis +XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son +élève pour lui faire signer l'ordre de convocation des états généraux, +qu'on expédierait séance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain, +avant l'heure de la visite du régent à Sa Majesté; de sorte que, si +inattendue que fût cette mesure, il n'y aurait point à revenir dessus. + +Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le régent suivait sa vie +ordinaire au milieu de ses travaux, de ses études, de ses plaisirs et +surtout de ses tracasseries intérieures. Comme nous l'avons dit, trois +de ses filles lui donnaient des chagrins sérieux et réels. Madame de +Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauvée +d'une maladie dans laquelle l'avaient condamnée tous les plus célèbres +médecins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle +menaçait d'épouser à chaque observation que lui faisait son père. Menace +étrange, et qui à cette époque cependant, au respect que l'on conservait +encore pour la hiérarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire +un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre +temps ce mariage eût sanctifiés. + +De son côté, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa résolution de se +faire religieuse, sans qu'on eût pu découvrir si cette résolution était, +comme l'avait pensé le régent, la suite d'un dépit amoureux, ou, comme +le soutenait sa mère, le résultat d'une vocation réelle. Il est vrai +qu'elle continuait, toute novice qu'elle était, à se livrer à tous les +plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le cloître, et qu'elle +avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et +surtout un magnifique assortiment de fusées, de soleils, de pétards et +de chandelles romaines, grâce auxquels elle donnait tous les soirs un +divertissement pyrotechnique à ses jeunes amies; au reste, elle ne +quittait pas le seuil du couvent de Chelles, où son père venait la +visiter tous les mercredis. + +La troisième personne de la famille qui, après ses deux soeurs, donnât +le plus de tablature au régent était mademoiselle de Valois, qu'il +soupçonnait fort d'être la maîtresse de Richelieu, sans que jamais +cependant il en eût pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il eût mis sa +police à la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, soupçonnant +mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y fût entré aux +heures où il était le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces +soupçons s'étaient encore augmentés de la résistance qu'elle avait +opposée à sa mère qui avait voulu lui faire épouser son neveu le prince +de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il était par les +dépouilles de la grande Mademoiselle; aussi le régent avait-il saisi une +nouvelle occasion de s'assurer si ce refus était causé par l'antipathie +que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait à son +beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Pléneuf, +son ambassadeur à Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Aglaé +et le prince de Piémont. Mademoiselle de Valois s'était fort rebellée à +cette nouvelle conspiration contre son propre coeur; mais elle avait eu +beau gémir et pleurer, le régent, malgré la facile bonté de son +caractère, s'était cette fois prononcé positivement, et les pauvres +amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un événement inattendu était +venu tout rompre. Madame, mère du régent, avec sa franchise toute +allemande, avait écrit à la reine de Sicile, l'une de ses +correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la +prévenir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Piémont +avait un amant, et que cet amant était le duc de Richelieu. On devine +que si avancées que fussent les choses, une pareille déclaration venant +d'une personne de moeurs aussi austères que la Palatine, avait tout +rompu. Le duc d'Orléans, au moment où il croyait avoir éloigné de lui +mademoiselle de Valois, avait donc appris tout à coup la rupture, puis, +quelques jours après, la cause de cette rupture; il en avait boudé +quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'écrire qui +possédait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orléans +était du caractère le moins boudeur qui existât au monde, il avait +bientôt ri lui-même de cette nouvelle escapade épistolaire de Madame; +détourné qu'il avait été d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien +autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait à toute force +être archevêque. + +Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait +déjà été emmanchée sous forme de plaisanterie, et comment le régent +avait reçu la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'était pas +homme à se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la +mort, à Rome, du cardinal la Trémouille. C'était un des plus riches +archevêchés et un des plus grands postes de l'Église: 150.000 livres de +rentes y étaient attachées, et comme avec Dubois l'argent ne gâtait +jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens +possibles, il serait difficile de dire s'il était plus tenté par le +titre de successeur de Fénelon que par le riche bénéfice qui y était +attaché. Aussi, à la première occasion, Dubois remit-il l'archevêché sur +le tapis. Cette fois, comme la première, le régent voulut tourner la +chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le +régent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commençait à +l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au +pied du mur, il lui porta le défi de trouver un prélat qui voulût le +sacrer. + +--N'est-ce que cela? s'écria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous +la main. + +--Impossible, dit le régent qui ne croyait pas que la courtisanerie +humaine pût aller jusque-là. + +--Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant. + +Au bout de cinq minutes il rentra. + +--Eh bien! demanda le régent. + +--Eh bien! répondit Dubois, j'ai notre affaire. + +--Eh! quel est le sacre, s'écria le régent, qui consent à sacrer un +sacre comme toi? + +--Votre premier aumônier en personne, monseigneur. + +--L'évêque de Nantes? + +--Ni plus ni moins. + +--Tressant? + +--Lui-même. + +--Impossible! + +--Tenez, le voilà. + +En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annonça monseigneur +l'évêque de Nantes. + +--Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son +Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme +je vous l'ai dit, moi archevêque de Cambrai, et en vous choisissant, +vous, pour me sacrer. + +--Monsieur de Nantes, demanda le régent, est-ce que vous consentez +réellement à vous charger de faire de l'abbé un archevêque? + +--Les désirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur. + +--Mais vous savez qu'il est simple tonsuré et n'a reçu ni le +sous-diaconat, ni le diaconat, ni la prêtrise. + +--Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes +qui vous dira que tous ces ordres peuvent se conférer en un jour. + +--Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade. + +--Si fait, saint Ambroise. + +--Alors, mon cher abbé, dit en riant le régent, si tu as pour toi les +Pères de l'Église, je n'ai plus rien à dire, et je t'abandonne à +monsieur de Tressan. + +--Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur. + +--Mais il te faut le grade de licencié, continua le régent, qui +commençait à s'amuser de cette discussion. + +--J'ai parole de l'université d'Orléans. + +--Mais il te faut des attestations, des démissoires. + +--Est-ce que Besons n'est pas là? + +--Un certificat de bonne vie et moeurs. + +--J'en aurai un signé de Noailles. + +--Ah! pour cela, je t'en défie, l'abbé. + +--Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la +signature du régent de France aura bien autant de crédit à Rome que +celle d'un méchant cardinal. + +--Dubois, dit le régent, un peu plus de respect, s'il te plaît, pour les +princes de l'Église. + +--Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir. + +--Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'écria le régent en éclatant de rire. + +--Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il +faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux. + +--Mieux! cardinal! + +--Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape? + +--Au fait, Borgia l'a bien été. + +--Dieu nous donne bonne vie à tous les deux, monseigneur, et vous verrez +cela, et bien d'autres choses encore. + +--Pardieu! dit le régent, tu sais que je me moque de la mort. + +--Hélas! que trop. + +--Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosité. + +--Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas +mal de supprimer ses courses nocturnes. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que sa vie y court des risques, d'abord. + +--Que m'importe! + +--Puis pour une autre raison encore. + +--Laquelle? + +--Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet +de scandale pour l'Église! + +--Va-t'en au diable. + +--Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au +milieu de quels libertins et de quels pêcheurs endurcis je suis forcé de +vivre. J'espère que Votre Éminence aura égard à ma position et ne sera +pas trop sévère pour moi. + +--Nous ferons de notre mieux, monseigneur, répondit Tressan. + +--Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure. + +--Aussitôt que vous serez en règle. + +--Je vous demande trois jours. + +--Eh bien! le quatrième je suis à vos ordres. + +--Nous sommes aujourd'hui samedi. À mercredi donc! + +--À mercredi, répondit Tressan. + +--Seulement, je dois te prévenir d'avance, l'abbé, reprit le régent, +qu'il manquera une personne de quelque importance à ton sacre. + +--Et qui oserait me faire cette injure? + +--Moi! + +--Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle. + +--Je te réponds que non. + +--Je parie mille louis. + +--Et moi je te donne ma parole d'honneur. + +--Je parie le double. + +--Insolent! + +--À mercredi, monsieur de Tressan; à mon sacre, monseigneur. + +Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination. + +Cependant Dubois s'était trompé sur un point, c'était l'adhésion du +cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on pût lui +faire, on ne parvint point à lui arracher l'attestation de bonne vie et +moeurs que Dubois s'était flatté d'obtenir de sa main. Il est vrai que +ce fut le seul qui osât faire cette sainte et noble opposition au +scandale qui menaçait l'Église; l'Université d'Orléans donna les +licences; Besons, l'archevêque de Rouen, le démissoire; et, tout étant +prêt au jour dit, Dubois partit à cinq heures du matin en habit de +chasse, pour Pontoise, où il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la +promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat +et la prêtrise. À midi tout était fini, et à quatre heures, après avoir +passé au conseil de régence, qui se tenait au vieux Louvre à cause des +rougeoles qui, comme nous l'avons dit, régnaient aux Tuileries, Dubois +rentrait chez lui en habit d'archevêque. La première personne qu'il +aperçut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualité d'attachée à +la police secrète et aux amours publiques, elle avait ses entrées à +toute heure chez le ministre, et malgré la solennité du jour, comme elle +avait affirmé avoir des choses de la plus haute importance à lui +communiquer, on n'avait point osé lui refuser la porte. + +--Ah! s'écria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est +bonne. + +--Pardieu! mon compère, répondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour +oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez bête pour oublier les +miens, surtout lorsqu'ils montent en grade. + +--Ah çà! dis-moi, reprit Dubois en commençant à dépouiller ses ornements +sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer à m'appeler ton compère! +Maintenant que me voilà archevêque? + +--Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la première fois +que le régent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous +marchions toujours de pair l'un avec l'autre. + +--Il y va donc toujours, chez toi, le libertin? + +--Hélas! plus pour moi, mon pauvre compère. Ah! le bon temps est passé; +mais j'espère que, grâce à toi, il va revenir, et que la maison se +ressentira de ton élévation. + +--Oh! ma pauvre commère, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon +lui dégrafât son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont +changées, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le passé. + +--Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui. + +--Philippe n'est que le régent de France, et je suis archevêque, moi. Tu +comprends? Il me faut une maîtresse à domicile, où je puisse aller sans +scandale, comme madame de Tencin, par exemple. + +--Oui, qui vous trompe pour Richelieu. + +--Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe +pour moi, au contraire? + +--Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait à la +fois l'amour et la police? + +--Peut-être. Mais à propos de police, reprit Dubois en continuant à se +déshabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois +ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forcé de te retirer la +subvention? + +--Ah! pleutre! s'écria la Fillon, voilà comme tu traites tes anciennes +connaissances! Je venais te faire une révélation; eh bien! tu ne la +sauras pas. + +--Une révélation à propos de quoi? + +--Tarare! ôte-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es! + +--Serait-il question de l'Espagne? demanda en fronçant le sourcil le +nouvel archevêque, qui sentait instinctivement que le danger venait de +là. + +--Il n'est question de rien du tout, compère, que d'une belle fille que +je voulais te présenter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir. + +Et la Fillon fit quatre pas vers la porte. + +--Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son côté quatre pas vers +son secrétaire. + +Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arrêtèrent et +se regardèrent en riant. + +--Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et +qu'il y a encore du bon en toi, compère. Voyons; ouvre ce bon petit +secrétaire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai +la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le coeur, moi. + +Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir à la Fillon. + +--Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas; +d'ailleurs, je compterai après toi pour être plus sûre. + +--Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble. + +--Oui, pour un abbé, mais pas pour un archevêque. + +--Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas à quel point les +finances sont obérées? + +--Eh bien! en quoi cela t'inquiète-t-il, farceur, puisque Law va nous +refaire des millions? + +--Veux-tu, en échange de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le +Mississippi? + +--Merci, l'amour, je préfère les cent louis; donne je suis bonne femme, +moi, et un autre jour tu seras plus généreux. + +--Eh bien! maintenant, qu'as-tu à me dire? Voyons! + +--D'abord, compère, promets-moi une chose. + +--Laquelle? + +--C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun +mal. + +--Mais si ton vieil ami est un gueux qui mérite d'être pendu, pourquoi +diable veux-tu lui faire tort de la potence? + +--C'est comme cela. J'ai mes idées, moi. + +--Va te promener. Je ne puis rien te promettre. + +--Allons, bonsoir, compère, voilà tes cent louis. + +--Ah ça! mais tu deviens donc bégueule à présent? + +--Non; mais je lui ai des obligations, à cet homme. C'est lui qui m'a +lancée dans le monde. + +--Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-là à la société un +joli service. + +--Un peu, mon neveu, et il n'aura pas à s'en repentir, puisque je ne dis +rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve. + +--Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente? + +--Et sur quoi me promets-tu cela? + +--Foi d'honnête homme! + +--Compère, tu veux me voler. + +--Mais sais-tu que tu m'ennuies, à la fin? + +--Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu! + +--Ma commère, je vais te faire arrêter. + +--Qu'est-ce que cela me fait! + +--Je vais te faire conduire en prison. + +--Je m'en moque pas mal. + +--Et je t'y laisse pourrir. + +--Jusqu'à ce que tu pourrisses toi-même: ça ne sera pas long. + +--Eh bien! voyons, que veux-tu? + +--Je veux la vie de mon capitaine. + +--Tu l'auras. + +--Foi de quoi? + +--Foi d'archevêque! + +--Autre chose. + +--Foi d'abbé! + +--Autre chose encore. + +--Foi de Dubois! + +--À la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine +est bien le capitaine le plus râpé qui existe dans le royaume. + +--Diable! il y a pourtant concurrence. + +--Eh bien! à lui le pompon. + +--Continue. + +--Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme +Crésus. + +--Il aura volé quelque fermier général! + +--Incapable. Tué, bon! mais volé... pour qui le prends-tu? + +--Eh bien! alors, d'où penses-tu que lui vient cet argent? + +--Connais-tu la monnaie, toi? + +--Oui. + +--D'où vient celle-ci, alors? + +--Ah! ah! des doublons d'Espagne. + +--Et sans alliage... à l'effigie du roi Charles II... des doublons qui +valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme +une source, pauvre cher homme! + +--Et à quelle époque a-t-il commencé à suer l'or comme cela, ton +capitaine? + +--À quelle époque? La surveille du jour où le régent a manqué d'être +enlevé dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, compère? + +--Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me +prévenir? + +--Parce que les poches commencent à se vider, et que c'est le bon moment +de savoir où il va les remplir. + +--Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en +arriver là? + +--Tiens, il faut bien que tout le monde vive! + +--Eh bien! tout le monde vivra, commère, même ton capitaine. Mais tu +comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait. + +--Jour par jour. + +--Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux? + +--De toutes quand il a de l'argent. + +--Et quand il n'en a pas? + +--De la Normande. C'est son amie de coeur. + +--Je la connais: c'est une fine mouche. + +--Oui, mais il ne faut pas compter sur elle. + +--Et pourquoi cela? + +--Elle l'aime, la petite sotte. + +--Ah çà! mais sais-tu que voilà un gaillard bien heureux! + +--Et il peut dire qu'il le mérite. Un vrai coeur d'or! qui n'a rien à +lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare! + +--C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions où je suis +pis que l'enfant prodigue; et il ne dépend que de toi de les faire +naître, ces occasions-là. + +--On y fera son possible, alors. + +--Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine? + +--Jour par jour, c'est dit. + +--Foi de quoi? + +--Foi d'honnête femme! + +--Autre chose. + +--Foi de Fillon! + +--À la bonne heure! + +--Adieu, monseigneur l'archevêque. + +--Adieu, commère. + +La Fillon s'avança vers la porte, mais au moment où elle s'apprêtait à +sortir, l'huissier entra. + +--Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande à parler à Votre +Éminence. + +--Et quel est ce brave homme, imbécile? + +--Un employé de la Bibliothèque royale, qui dans ses moments perdus fait +des copies. + +--Et que veut-il? + +--Il dit qu'il a une révélation de la plus grande importance à faire à +Votre Éminence. + +--C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours? + +--Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique. + +--Diable! Relative à quoi? + +--Relative à l'Espagne. + +--Fais entrer alors. Et toi, ma commère, passe dans ce cabinet. + +--Pourquoi faire? + +--Eh bien! si mon écrivain et ton capitaine allaient se connaître, par +hasard. + +--Tiens dit la Fillon, ce serait drôle. + +--Allons entre vite. + +La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois. + +Un instant après l'huissier ouvrit la porte et annonça monsieur Jean +Buvat. + +Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire +avait l'honneur d'être reçu en audience particulière par monseigneur +l'archevêque de Cambrai. + + + + +Chapitre 34 + + +Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la +main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de +Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la +difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère +le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n° +110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains +augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même +ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans +un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude, +avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que +les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et +sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de +rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours +d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir. + +Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette +marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse, +qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction +intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt +au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de +cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il +avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol, +il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout +mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère, +lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long +mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la +première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde, +une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours +au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme +était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas +moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de +numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il +n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit, +en vertu de cette maxime: _Quod abundat non vitiat_. Il rafraîchit +donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture +bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes: + +«Confidentielle. + +Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne. + +Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des +Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.» + +Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un +cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua: + +«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.» + +--Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce +que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il +reprit: + +«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de +ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour +attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications. + +En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le +gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus +loin, assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent. + +Agir de même dans toutes les provinces.» + +--Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'écrire. Qu'est-ce que +cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose +entière avant d'aller plus loin. + +Et il lut: + +«Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent +mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par +mois payées exactement.» + +--Payées exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est évident que +ce n'est point par la France que ces paiements doivent être faits, +puisque la France est si gênée, que depuis cinq ans elle ne peut pas me +payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il +reprit: + +«Cette dépense, qui cessera à la paix, met le roi catholique à même +d'agir sûrement en cas de guerre. + +L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'armée de Philippe V est en +France.» + +--Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas même qu'elle +eût passé la frontière. + +«L'armée de Philippe V est en France: une tête d'environ dix mille +Espagnols est plus que suffisante avec la présence du roi. + +Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'armée du duc +d'Orléans (Buvat tressaillit). C'est ici le point décisif, cela ne peut +s'exécuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est +nécessaire par bataillon et par escadron. + +Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une +armée sûre: on détruit celle de l'ennemi. + +Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne +ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui, qu'ils se +dispersent dans les provinces: là ils agiront utilement; les revêtir +d'un caractère, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est nécessaire que +Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre à +Paris puisse remplir. + +Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que +l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne. + +Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ses ordres comme fils +de France: c'est là son titre. + +Faire un fonds pour une armée de trente mille hommes que Sa Majesté +trouvera ferme, aguerrie et disciplinée. + +Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin +doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces, +telles que Nantes, Bayonne, etc., etc. + +Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence +répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront.» + +--Sabre de bois! s'écria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une +conspiration! une conspiration contre la personne du régent et contre la +sûreté du royaume. Oh! oh! + +Et Buvat tomba dans une méditation profonde. + +En effet, la position était critique: Buvat mêlé à une conspiration! +Buvat chargé d'un secret d'État! Buvat tenant dans sa main peut-être le +sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme +dans une étrange perplexité. + +Aussi les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent sans que Buvat, +la tête renversée sur son fauteuil et ses gros yeux fixés au plafond, +fît le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffée de +respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un +étonnement indéfini. + +Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; Buvat pensa que la nuit +portait conseil, et se détermina enfin à se coucher; il va sans dire +qu'il était resté à l'endroit de sa copie où il s'était aperçu que +l'original prenait une tournure illicite. + +Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se +retourner de tous côtés, à peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le +malheureux plan de conspiration écrit en lettres de feu sur la muraille. +Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir; +mais à peine eut-il perdu connaissance, qu'il rêva, la première fois, +qu'il était arrêté par le guet comme complice de la conjuration; et la +seconde fois, qu'il était poignardé par les conjurés. La première fois, +Buvat se réveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baigné de +sueur. Ces deux impressions avaient été si cruelles, que Buvat battit le +briquet, ralluma sa chandelle, et résolut d'attendre le jour sans plus +longtemps essayer de dormir. + +Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantômes de la nuit, ne +fit que leur donner une plus effrayante réalité. Au moindre bruit qui se +faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa à la porte de la rue, +et Buvat pensa s'évanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et +Buvat jeta un cri. Nanette accourut à lui et lui demanda ce qu'il avait, +mais Buvat se contenta de secouer la tête et de répondre en poussant un +soupir: + +--Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste! + +Et il s'arrêta aussitôt, craignant d'en avoir trop dit. + +Buvat était trop préoccupé pour descendre déjeuner avec Bathilde; +d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperçut de son +inquiétude et ne lui en demandât la cause. Or, comme il ne savait rien +cacher à Bathilde, cette cause, il la lui eût dite, et Bathilde aussi +alors devenait complice. Il se fit donc monter son café sous prétexte +qu'il avait un surcroît de besogne et qu'il allait travailler tout en +déjeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte à cette +absence, la pauvre amitié ne s'en plaignit point. + +À dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si +ses craintes avaient été grandes chez lui, comme on le pense bien, une +fois dans la rue, elles se changèrent en terreur. À chaque carrefour, au +fond de chaque impasse, derrière chaque angle, il croyait voir des +exempts de police embusqués et attendant son passage pour lui mettre la +main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire +déboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel +saut de côté, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui +venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue +Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrière lui, +et Buvat se mit à courir sans tourner la tête jusqu'à la rue de +Richelieu, où il fut forcé de s'arrêter, vu que ses jambes, peu +habituées à ce surcroît d'excitation menaçaient de ne le point mener +plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva à la Bibliothèque, salua +jusqu'à terre le factionnaire qui montait la garde à la porte, et, +s'étant glissé vivement sous la galerie de droite, il prit le petit +escalier qui conduisait à la section des manuscrits, gagna son bureau, +et tomba épuisé sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout +le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apporté de peur que la +police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant +enfin qu'il était à peu près en sûreté, poussa un soupir, qui n'eût +point manqué de dénoncer Buvat à ses collègues comme en proie à une +grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'était point arrivé +avant tous ses collègues. + +Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune préoccupation +particulière, que cette préoccupation fût gaie ou triste, qui dût +détourner un employé de son service. Or, il se mit à sa besogne, en +apparence, comme si rien ne s'était passé, mais, en réalité, dans un +état de perturbation morale impossible à décrire. + +Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des +livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles +de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et +transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes, +qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs. +Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse, +Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté +jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient +mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux +ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à +la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous +pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées +était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient, +soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au +blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans +licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés +quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie, +semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités +corrompues. + +Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se +remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues +entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa +plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche +d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les +derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le +parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui +tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait +l'habitude de le faire en pareille circonstance: + +--Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom +d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les +chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on +ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau! +Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là, +moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de +Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui, +sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance +avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici, +c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume +glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras, +et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose: +Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures +encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la +frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la +frontière. + +«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font +leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se +laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des +sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de +Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà! +puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me +dénonce! Sabre de bois! c'est possible. + +--Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les +bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés? + +--Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode +de classement. + +--Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme +vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat? + +--Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution! +Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement +à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis +cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour +j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur +que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi. + +--C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre +besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent +notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils +soient sur leurs rayons. + +--Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit. + +--Il est bon enfant, le père Buvat, dit un employé qui était arrivé +depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa +plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une +ordonnance qui défend de veiller de peur du feu; mais c'est égal ça fait +toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volonté, ça flatte les +chefs. Oh! câlin que tu es, va, père Buvat! + +Buvat était trop habitué à de pareilles apostrophes pour s'en +inquiéter; aussi, ayant classé les deux premiers livres qu'il venait +d'inscrire et d'étiqueter, il en prit un troisième et continua. + +--Bibi, ou Mémoires inédits de l'épagneul de mademoiselle de Champmeslé. +Peste! voici un livre qui doit être fort intéressant... Mademoiselle de +Champmeslé, une grande actrice! orné du portrait de la maîtresse de +l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce +chien a dû connaître M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il +dit la vérité, je le répète, ces mémoires doivent être fort curieux:--à +Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars... +diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'était un beau +gentilhomme qui était en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite +Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mêler éternellement de nos affaires? +Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une +auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui +débauche nos soldats, cela ressemble beaucoup à une ennemie.... +Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de +celle de M. de Thou, condamné pour non révélation, par un témoin +oculaire.... Pour non révélation.... Oh! là, là!... c'est juste... la loi +est positive... celui qui ne révèle pas est complice.... Ainsi, moi, par +exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe +la tête, on me la coupera aussi... non, c'est-à-dire on se contentera de +me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est +impossible qu'on se porte à un tel excès à mon égard.... D'ailleurs, je +suis décidé, je déclarerai tout, mais en déclarant tout, je suis un +dénonciateur.... Un dénonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!... + +--Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, père Buvat? dit le +collègue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous défaites +votre cravate. Est-ce qu'elle vous étrangle, par hasard? Eh bien! vous +ne vous gênez pas! + +Ôtez votre habit, maintenant! à votre aise, père Buvat! à votre aise! + +--Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'était sans y faire attention.... + +Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser. + +--À la bonne heure! + +Et Buvat, après avoir resserré sa cravate, classa la Conjuration de M. +de Cinq-Mars et étendit en tremblant la main vers un autre volume. + +--Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un +livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du ménage, je +copierais quelque bonne recette que je donnerais à Nanette pour ajouter +quelque chose à notre ordinaire des dimanches, car maintenant que +l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par +quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses +papiers aussi, jusqu'à la dernière ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui +rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de +mon écriture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq +lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me +faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas +moyen de la nier, cette écriture, cette superbe écriture, elle est +connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misérables! Ils ne savent donc +pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moulés! Et quand je pense que +lorsqu'on lira mes étiquettes et qu'on me demandera: «Oh! oh! quel est +l'employé qui a classé ces volumes?» On répondra: «Mais, vous savez +bien, c'est ce gueux de Buvat, qui était de la conspiration du prince de +Listhnay....» Voyons, ce n'est pas tout cela. + +--Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon, +rue du Bac, n° 110. Allons, voilà que je mets l'adresse du prince, +maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tête se perd, je deviens fou! +Mais si j'allais tout déclarer, en refusant de nommer celui qui m'a +donné ces papiers à copier.... Oui, mais ils me forceront à tout dire, +ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la +campagne. Allons, Buvat, mon ami, à ton affaire! + +--Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah çà! mais je ne tombe donc +que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-là?... +Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce +pauvre garçon qui a été exécuté en 1674, quatre années avant celle de ma +naissance. Ma mère l'a vu mourir. Pauvre garçon!... Elle m'a souvent +raconté cela. Ô mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit à ma pauvre +mère!... Et puis on en a pendu un autre en même temps, un grand maigre +habillé tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le +livre là!... je suis bien bête!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela. +Copie d'un plan de gouvernement trouvé dans les papiers de monsieur de +Rohan et entièrement écrit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!... +Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copié un plan.... +Oh! là, là! J'ai le ventre qui se retourne. + +--Procès-verbal de torture de François-Affinius Van den Enden. +Miséricorde! si on allait lire un jour à la fin de la conjuration du +prince de Listhnay: Procès-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! «L'an +mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de +Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transportés au château +de la Bastille, assistés de Louis Le Mazier, conseiller et secrétaire du +roi, etc., etc., et, étant dans une des tours d'icelui château, avons +fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamné à mort +par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et +extraordinaire, et après serment fait par lui de dire la vérité, lui +avons remontré qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des +conspirations et desseins de révolte des sieurs Rohan et Latréaumont. + +À répondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'étranger à la +conspiration et n'ayant fait qu'en copier différentes pièces, il ne +pouvait en dire davantage. + +Alors lui avons fait appliquer les brodequins.» + +--Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre, +pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que +l'instrument de torture appelé brodequin? + +--Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du +compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler +savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour. + +--Alors, monsieur, je serais curieux de savoir.... + +--Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur +Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près +pareilles à des douves de tonneaux. + +--Très bien! + +--On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que +c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application +personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux +planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait +autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre +les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de +maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question +extraordinaire. + +--Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela +doit vous mettre les jambes dans un état déplorable. + +--C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin, +par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la +moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures. + +Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne +pas tomber. + +--Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray! + +--L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier; +vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je +vous en impose. + +--J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden. + +--Eh bien! lisez alors. + +Buvat reporta les yeux sur le livre et lut: + +«Au premier coin: + +Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il +endure innocemment. + +Au deuxième coin: + +Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait. + +Au troisième coin: + +A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su. + +Au quatrième coin: + +A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait +déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui +était donné par le chevalier de Rohan.» + +Buvat s'essuya le front avec son mouchoir. + +Au cinquième coin: + +A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose. + +Au sixième coin: + +A crié: Aïe, mon Dieu! + +Au septième coin: + +A crié: Je suis mort! + +Au huitième coin: + +A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire. + +Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin: + +A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez +bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort, +faites-moi mourir. + +Au dixième coin: + +A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu! +je me meurs! je me meurs!» + +--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria +Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que +vous vous trouvez mal! + +--Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se +traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient +plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais! + +--Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit +l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre +registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne +vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut +s'instruire! + +--Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray. + +--Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il +ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je +n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même. +Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz +que je suis sorti pour une affaire indispensable. + +Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau +sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et +avec la majesté du désespoir. + +--Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti. + +--Non, répondit Ducoudray. + +--Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux +Porcherons. + +L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux +Porcherons. + +Il allait chez Dubois + + + + +Chapitre 35 + + +--Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier. + +Dubois allongea sa tête de vipère, plongea le regard dans la mince +ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la +porte, et, derrière l'introducteur officiel, aperçut un gros petit homme +pâle, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se +donner de l'assurance. Un coup d'oeil suffit à Dubois pour lui apprendre +à qui il avait affaire. + +--Faites entrer, dit Dubois. + +L'huissier s'effaça, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte. + +--Venez! venez! dit Dubois. + +--Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place. + +--Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois à l'huissier. + +L'huissier obéit, et le panneau venant frapper la partie postérieure de +Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat, +un instant ébranlé, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile, +regardant Dubois de ses deux gros yeux étonnés. + +En effet, Dubois était curieux à voir. De son costume épiscopal il +n'avait conservé que la partie inférieure, de sorte qu'il était en +chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'était à démonter +toutes les prévisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'étant +ni un ministre ni un archevêque, et ressemblant beaucoup plus à un +orang-outang qu'à un homme. + +--Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe +droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous +avez demandé: à me parler; me voilà. + +--C'est-à-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demandé à parler à monseigneur +l'archevêque de Cambrai. + +--Eh bien! c'est moi. + +--Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau à +deux mains et en s'inclinant jusqu'à terre. Excusez-moi, mais je n'avais +pas reconnu Votre Éminence; il est vrai que c'est la première fois que +j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum! à cet air de majesté... +hum! hum!... + +J'aurais dû comprendre.... + +--Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du +bonhomme. + +--Jean Buvat, pour vous servir. + +--Vous êtes? + +--Employé à la Bibliothèque. + +--Et vous avez à me faire des révélations relatives à l'Espagne? + +--C'est-à-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse +six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a doué d'une +fort belle écriture, je fais des copies. + +--Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donné à copier des +choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les +apportez, n'est-ce pas? + +--Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en étendant +la main vers Dubois. + +Dubois fit un bond de sa chaise à Buvat, prit le rouleau désigné, alla +s'asseoir à un bureau, et, en un tour de main ayant enlevé la ficelle et +l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers +sur lesquels il tomba étaient écrits en espagnol; mais comme Dubois +avait été envoyé deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue +de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup +d'oeil de quelle importance étaient ces papiers. En effet, ce n'était +rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des +officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste +composé par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour +soulever le royaume. Ces différentes pièces étaient adressées +directement à Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour +être de la main même de Cellamare annonçait que le dénouement de la +conspiration étant très prochain, il entretiendrait jour par jour Sa +Majesté Catholique de tous les événements considérables qui pourraient +en hâter ou retarder le résultat. Puis enfin venait comme complément le +fameux plan des conjurés, que nous avons mis sous les yeux de nos +lecteurs, et qui, resté par mégarde au milieu des autres pièces +traduites en espagnol, avait donné l'éveil à Buvat. Près du plan, de la +plus belle écriture du bonhomme, était la copie qu'il avait commencé +d'en faire, et qui était interrompue à ces mots: + +«Agir de même dans toutes les provinces.» + +Buvat avait suivi avec une certaine anxiété tous les mouvements de la +figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'étonnement à la joie, puis +de la joie à l'impassibilité. Dubois, à mesure qu'il continuait de lire, +avait bien passé successivement une jambe sur l'autre, s'était bien +mordu les lèvres, s'était bien pincé le bout du nez, mais tout cela +était à peu près intraduisible pour Buvat, et à la fin de la lecture, il +n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevêque, qu'à la fin de +la copie il n'avait compris l'original espagnol. + +Quant à Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le +commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rêvait au +moyen de s'en faire livrer la fin. Voilà ce que signifiaient au fond ces +jambes croisées, ces lèvres mordues et ce nez pincé. Enfin, il parut +avoir pris sa résolution, son visage s'éclaira d'une bienveillance +charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-là s'était tenu +respectueusement debout. + +--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il. + +--Merci, monseigneur, répondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas +fatigué. + +--Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent. + +En effet, depuis qu'il avait lu le procès-verbal de question de Van den +Enden, Buvat avait conservé dans les jambes un tremblement nerveux à peu +près semblable à celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent +d'avoir la maladie. + +--Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai +depuis deux heures, mais j'éprouve une véritable difficulté à me tenir +debout. + +--Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis. + +Buvat regarda Dubois d'un air de stupéfaction qui, dans tout autre +moment, l'eût fait éclater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de +s'apercevoir de son étonnement, et, tirant une chaise qui était à sa +portée, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire +de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en +chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau à terre, +serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme +d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'était pas accomplie sans +une violente commotion intérieure, ainsi que pouvait l'attester son +visage, qui, de blanc comme un lis qu'il était en entrant, était devenu +rouge comme une pivoine. + +--Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous +faites des copies? + +--Oui, monseigneur. + +--Et cela vous rapporte? + +--Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose. + +--Vous avez cependant une superbe écriture, monsieur Buvat. + +--Oui, mais tout le monde n'apprécie pas comme Votre Éminence ce talent +à sa valeur. + +--C'est vrai; mais, en outre, vous êtes employé à la bibliothèque. + +--J'ai cet honneur. + +--Et votre place vous rapporte? + +--Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien +du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit à la fin de +chaque mois que le roi est trop gêné pour qu'on nous paie. + +--Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majesté? C'est très +bien, monsieur Buvat, c'est très bien. + +Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit. + +--Et peut-être avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une +famille, une femme, des enfants? + +--Non, monseigneur, jusqu'à présent j'ai vécu dans le célibat. + +--Mais des parents au moins? + +--Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de +talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme +monsieur Greuze. + +--Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille? + +--Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune +demoiselle de noblesse, fille d'un écuyer de monsieur le régent, du +temps qu'il était encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'être +tué à la bataille d'Almanza. + +--Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat? + +--Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non, +Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chère enfant! et +elle rapporte plus à la maison qu'elle ne coûte. Bathilde une charge! +D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le +marchand de couleurs au coin de la rue de Cléry, lui compte +quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite.... + +--Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'êtes pas riche. + +--Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je +voudrais bien l'être pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir +de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de +l'État, on me paye mon arriéré ou au moins un acompte.... + +--Et à quoi cela peut-il se monter, votre arriéré? + +--À quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur. + +--Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois. + +--Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur! + +--Oui... ce n'est rien. + +--Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que +le roi ne peut pas le payer. + +--Mais cela ne vous fera pas riche. + +--Cela me mettrait à mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur, +que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État.... + +--Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela à vous offrir. + +--Offrez, monseigneur. + +--Vous avez votre fortune au bout des doigts. + +--Ma mère me l'a toujours dit, monseigneur. + +--Cela prouve, mon cher Buvat, que c'était une femme de grands sens que +madame votre mère. + +--Eh bien! monseigneur, me voilà tout prêt, que faut-il que je fasse +pour cela? + +--Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, séance +tenante, une copie de tout ceci. + +--Mais, monseigneur.... + +--Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez à la +personne qui vous a donné ces papiers les copies et les originaux, comme +s'il n'était rien arrivé, vous prendrez tout ce que cette personne vous +donnera; vous me l'apporterez aussitôt, afin que je le lise, puis vous +en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indéfiniment, +jusqu'à ce que je vous dise: Assez. + +--Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je +trompe la confiance du prince. + +--Ah! ah! c'est un prince à qui vous avez affaire, mon cher monsieur +Buvat? et comment s'appelle ce prince? + +--Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le +dénonce.... + +--Ah çà! mais... et qu'êtes-vous venu faire ici? + +--Monseigneur, je suis venu vous prévenir du danger que courait Son +Altesse, monseigneur le régent, et voilà tout. + +--Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester +là? + +--Mais je le désire, monseigneur. + +--Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur +Buvat. + +--Comment, impossible? + +--Tout à fait. + +--Monseigneur l'archevêque, je suis un honnête homme! + +--Monsieur Buvat, vous êtes un niais. + +--Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire. + +--Mon cher monsieur, vous parlerez. + +--Mais si je parle, je suis le dénonciateur du prince. + +--Mais si vous ne parlez pas, vous êtes complice. + +--Complice, monseigneur! et de quel crime? + +--Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a +l'oeil sur vous, monsieur Buvat. + +--Sur moi, monseigneur? + +--Oui, sur vous.... Sous prétexte qu'on ne vous paie point vos +appointements, vous tenez des propos fort séditieux contre l'État. + +--Oh! monseigneur, peut-on dire!... + +--Sous prétexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites +des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours. + +--Monseigneur, je ne m'en suis aperçu qu'hier; je ne sais pas +l'espagnol. + +--Vous le savez, monsieur! + +--Je vous jure, monseigneur.... + +--Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une +faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout. + +--Comment, ce n'est pas le tout? + +--Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur? +Voyez.... + +«Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des +Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.» + +--Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai découvert.... + +--Monsieur Buvat, on en a envoyé aux galères qui en avaient fait moins +que vous. + +--Monseigneur! + +--Monsieur Buvat, on en a pendu qui étaient moins coupables que vous ne +l'êtes. + +--Monseigneur! monseigneur! + +--Monsieur Buvat, on en a écartelé.... + +--Grâce! monseigneur, grâce! + +--Grâce! grâce à un misérable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous +faire mettre à la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde à +Saint-Lazare. + +--À Saint-Lazare! Bathilde à Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde à +Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela? + +--Moi, monsieur Buvat! + +--Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'écria Buvat, qui +pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-même, mais qui, à l'idée +d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une +fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une +demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauvé la vie au +régent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse.... + +--Vous irez d'abord à la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant +à casser la sonnette, et puis après nous verrons ce que nous déciderons +de mademoiselle Bathilde. + +--Monseigneur, que faites-vous? + +--Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre. + +--Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez! + +--Faites ce que j'ai ordonné, reprit Dubois. + +L'huissier sortit. + +--Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obéirai. + +--Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procès! on vous en fera +un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tâterez. + +--Monseigneur, s'écria Buvat en tombant à genoux, que faut-il que je +fasse? + +--Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois. + +--Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est à la porte et +l'exempt dans l'antichambre. + +--Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant +le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans +pitié? + +--Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince. + +--C'est le prince de Listhnay, monseigneur. + +--Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse? + +--Il demeure rue du Bac, n° 110, monseigneur. + +--Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers? + +--Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets à l'instant même, dit Buvat, et +il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans +l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la première page +une superbe majuscule. M'y voilà, m'y voilà; seulement, monseigneur, +vous me permettrez d'écrire à Bathilde que je ne rentrerai pas dîner. +Bathilde à Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois! +c'est qu'il le ferait comme il le dit. + +--Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de +l'État, et vous le saurez à vos dépens si vous ne reportez pas ces +papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en +faire ici même, chaque soir, une copie. + +--Mais, monseigneur, dit Buvat désespéré, je ne puis pas venir ici et +aller à mon bureau, cependant. + +--Eh bien! vous n'irez pas à votre bureau! le beau malheur! + +--Comment, je n'irai pas à mon bureau! Mais voilà douze ans, +monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour. + +--Eh bien! je vous donne congé pour un mois, moi. + +--Mais je perdrai ma place, monseigneur. + +--Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas? + +--Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'être fonctionnaire public! et +puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil +de cuir! s'écria Buvat prêt à pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre +tout cela. + +--Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre +fauteuil, obéissez donc. + +--Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'étais à vos ordres, +monseigneur? + +--Alors vous ferez tout ce que je voudrai? + +--Tout. + +--Sans en souffler le mot à personne? + +--Je serai muet. + +--Pas même à mademoiselle Bathilde? + +--Oh! à elle moins qu'à personne monseigneur! + +--C'est bon; à cette condition, je te pardonne. + +--Oh! monseigneur! + +--J'oublierai ta faute. + +--Monseigneur est trop bon. + +--Et même... et même peut-être irai-je jusqu'à te récompenser. + +--Oh! monseigneur! tant de magnanimité! + +--C'est bien! c'est bien! À la besogne. + +--M'y voilà! monseigneur, m'y voilà! + +Et Buvat se mit à écrire de son écriture coulée qui était la plus +rapide, sans lever l'oeil autrement que pour le porter de la copie à +l'original et le reporter de l'original à la copie, et sans s'arrêter +que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait à +grosses gouttes. + +Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet à la +Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers +la porte de la chambre. + +--Eh bien! compère, dit tout bas celle-ci, qui malgré la défense à elle +exprimée ne pouvait retenir sa curiosité, eh bien! ton écrivain, où +est-il? + +--Le voilà, dit Dubois en montrant Buvat qui, couché sur son papier, +piochait d'ardeur. + +--Que fait-il? + +--Ce qu'il fait? + +--Oui, je te le demande. + +--Ce qu'il fait? Devine! + +--Comment diable veux-tu que je sache cela, moi? + +--Tu veux donc que je te le dise? + +--Oui. + +--Eh bien! il expédie.... + +--Quoi? + +--Il expédie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant? + +La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en +tressaillit et se retourna malgré lui. + +Mais déjà Dubois avait poussé la Fillon hors de la chambre, en lui +recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que +ferait son capitaine. + +Mais, demandera peut-être le lecteur, que faisaient pendant tout ce +temps Bathilde et d'Harmental? + +Rien: ils étaient heureux + + + + +Chapitre 36 + + +Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant +d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de +travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de +Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus +agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si +taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute +contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette +question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, +répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette +réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, +il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à +son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne +voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à +d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui +lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, +comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, +d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état +le plus heureux de la terre. + +Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de +mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son +souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux +heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet. + +--Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si +tu étais des nôtres ce soir, dit le régent. + +--Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois. + +--Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce +n'est plus aujourd'hui dimanche? + +--Si fait, monseigneur. + +--Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, +tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; +il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma +parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent +pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous +aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas +quelque rendez-vous avec Richelieu. + +--C'est votre liste, monseigneur? + +--Oui. + +--Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'oeil sur +la mienne? + +--Tu en as donc fait une aussi? + +--Non; on me l'a apportée toute faite. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur +un papier que lui présenta Dubois. + +«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi +d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, +maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, +chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de +Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.» + +Eh bien! après? + +--Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc. + +«--Protestation de la noblesse.» + +--Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas +le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes. + +--«Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y +puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de +Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de +Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» +Et où diable as-tu péché tout cela, sournois? + +--Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un +coup d'oeil sur ceci. + +--«Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des +places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» +Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la +France! Qui veut faire cela, Dubois? + +--Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous +offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne. + +--«Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies? + +--Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux! + +--Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a +placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel oeil vos fidèles sujets +peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je +prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» +Convoquer les états généraux! au nom de qui? + +--Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V. + +--Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il +n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées +pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde +fois pour le renverser. + +--Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, +s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et +ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois +présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle +impatience qu'il le déchira en l'ouvrant. + +--Allons! murmura le régent. + +--N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit +Dubois: rapprochez-les et lisez. + +Le régent rapprocha les deux morceaux et lut: + +--«Très chers et bien aimés.» + +--Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien +moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être +remises au roi? + +--Demain, monseigneur. + +--Par qui? + +--Par le maréchal! + +--Par Villeroy? + +--Par lui-même. + +--Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose? + +--Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur. + +--Encore un tour de Richelieu. + +--Votre Altesse a mis le doigt dessus. + +--Et de qui tiens-tu tous ces papiers? + +--D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu +que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte +de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner. + +--Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les +imbéciles! + +--Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux +prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay! + +--Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore? + +--Rue du Bac, 110. + +--Je ne le connais pas. + +--Si fait, monseigneur, vous le connaissez. + +--Et où l'ai-je vu? + +--Dans votre antichambre. + +--Comment! ce prétendu prince de Listhnay.... + +--N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de +madame du Maine. + +--Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe! + +--Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette +fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous. + +--Voyons d'abord au plus pressé. + +--Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité? + +--Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en +personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné +à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien +encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la +France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par +votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre +de nouveau par votre fatuité politique. + +--Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus? + +--Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant +délit. + +--Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le +roi? + +--Oui. + +--Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles. + +--Après? + +--Vous le précéderez chez Sa Majesté. + +--Et là je lui reproche en face du roi.... + +--Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier +ouvrit la porte. + +--Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que +veux-tu? + +--Monsieur le duc de Saint-Simon. + +--Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse. + +L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis +s'adressant de nouveau au régent: + +--Des plus sérieuses, monseigneur. + +--Eh bien! qu'il entre. + +Saint-Simon entra. + +--Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, +et dans cinq minutes je suis à vous. + +Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans +un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, +après quoi Dubois prit congé du régent. + +--Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de +service. + +Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est +malade. + +Et il sortit. + +--Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude +réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit +calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent. + +--Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à +m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai +d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range. + +--Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité +ce soit un peu tard. + +--Comment cela, mon cher duc? + +--Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à +la calomnie. + +--Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle +mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser. + +--Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se +machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus +sifflante et plus venimeuse que jamais. + +--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore? + +--Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les +degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et +qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de +complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, +monseigneur? + +--Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre +duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut +les laisser chanter: si seulement ils payaient! + +--Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon. + +Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière +des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en +haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable +sentiment de dégoût, il commença de lire: + + _Vous dont l'éloquence rapide_ + _Contre deux tyrans inhumains_ + _Eut jadis l'audace intrépide_ + _D'armer les Grecs et les Romains_ + _Contre un monstre encore plus farouche_ + _Mettez votre fiel dans ma bouche_ + _Je brûle de suivre vos pas,_ + _Et je vais tenter cet ouvrage_ + _Plus charmé de votre courage_ + _Qu'effrayé de votre trépas!_ + +--Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon. + +--Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua: + + _À peine ouvrit-il ses paupières,_ + _Que tel qu'il se montre aujourd'hui_ + _Il fut indigné des barrières_ + _Qu'il voit entre le trône et lui._ + _Dans ces détestables idées_ + _De l'art des Circés, des Médées,_ + _Il fit ses uniques plaisirs_ + _Croyant cette voie infernale_ + _Digne de remplir l'intervalle_ + _Qui s'opposait à ses désirs._ + +--Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si +méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout. + +--Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de +quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, +tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la +bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de +Steinkerque et de Lérida. + +--Vous le voulez donc, duc? + +--Il le faut, monseigneur. + +Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable +reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour +arriver plus tôt à la fin: + + _Tombent frappés des mêmes coups;_ + _Le frère est suivi par le frère,_ + _L'épouse devance l'époux;_ + _Mais, ô coups toujours plus funestes!_ + _Sur deux fils, nos uniques restes,_ + _La faux de la Parque s'étend;_ + _Le premier a rejoint sa race,_ + _L'autre dont la couleur s'efface,_ + _Penche vers son dernier instant!_ + +Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un +accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au +dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le +papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et +deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues. + +--Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié +pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût +là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le +conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier +serait convaincu de votre innocence. + +--Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en +fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les +vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! +monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur +scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je +les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je +les écrase. + +--Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se +présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les +saisir. + +Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage +décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était +naturelle. + +--Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la +réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour +aujourd'hui. + +--Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque +chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai +à sauver la France. + +Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre. + +Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, +contre son habitude, alla coucher à Versailles. + + + + +Chapitre 37 + + +Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment où on levait le +roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majesté, et lui annonça que S. A. +R. monseigneur le duc d'Orléans sollicitait l'honneur d'assister à sa +toilette. Louis XV, qui n'était encore habitué à rien faire par +lui-même, se retourna vers monsieur de Fréjus, qui était assis dans le +coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il +avait à faire, et à cette interrogation muette, monsieur de Fréjus, non +seulement fit un signe de tête qui voulait dire qu'il fallait recevoir +Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitôt, il alla de sa +personne lui ouvrir la porte. Le régent s'arrêta un instant sur le seuil +pour remercier Fleury, puis s'étant assuré d'un coup d'oeil rapide +autour de la chambre que le maréchal de Villeroy n'était pas encore +arrivé il s'avança vers le roi. + +Louis XV était à cette époque un bel enfant de neuf à dix ans, aux longs +cheveux châtains, aux yeux noirs comme de l'encre, à la bouche pareille +à une cerise, et au teint rosé qui comme celui de sa mère, Marie de +Savoie, duchesse de Bourgogne, était sujet à de subites pâleurs. Quoique +son caractère fût encore fort irrésolu, à cause du tiraillement auquel +le soumettait perpétuellement le double gouvernement du maréchal de +Villeroy et de monsieur de Fréjus, il avait dans toute la physionomie +quelque chose d'ardent et de résolu qui dénotait l'arrière petit-fils de +Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui. +D'abord prévenu contre monsieur le duc d'Orléans qu'on avait fait tout +au monde pour représenter contre l'homme de France qui lui voulait le +plus de mal, il avait senti cette prévention céder peu à peu aux +entrevues qu'il avait eues avec le régent, dans lequel, avec cet +instinct juvénile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu +un ami. + +De son côté, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orléans avait pour +le roi, outre le respect qui lui était dû, les prévenances les plus +attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient être +soumises à sa jeune intelligence lui étaient toujours présentées avec +tant de lucidité et d'esprit, que, d'un travail politique qui eût été +une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de récréation que +l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi +que presque toujours ce travail était récompensé par les plus beaux +jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi, +tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majesté accueillit donc le régent +avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main à baiser avec +une grâce toute particulière, tandis que monseigneur l'évêque de Fréjus, +fidèle à son système d'humilité, s'en était allé se rasseoir dans le +même petit coin où l'avait surpris l'arrivée de Son Altesse. + +--Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce +petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'étiquette qu'on lui +imposait n'avait pu ôter toute sa grâce; d'autant plus content que, +comme ce n'est pas votre heure habituelle, je présume que vous venez +m'annoncer une bonne nouvelle. + +--Deux, sire, répondit le régent. La première, c'est qu'il vient de +m'arriver une énorme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de +contenir.... + +--Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le +régent? s'écria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains +sans s'inquiéter de son valet de chambre qui demeurait debout derrière +lui tenant à la main la petite épée à poignée d'acier qu'il allait lui +agrafer à la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que +vous êtes gentil! oh! + +Que je vous aime, monsieur le régent! + +--Sire, je ne fais que mon devoir, répondit le duc d'Orléans en +s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour +cela. + +--Et où est-elle, monsieur, où est-elle, cette bienheureuse caisse? + +--Chez moi, sire, et si Votre Majesté le veut, je la ferai transporter +ici dans le courant de la journée, ou demain matin. + +--Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie. + +--Mais c'est qu'elle est chez moi. + +--Eh bien! allons chez vous, s'écria l'enfant en courant vers la porte, +sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette fût +achevée, son épée, sa petite veste de satin et son cordon bleu. + +--Sire, dit monsieur de Fréjus en s'avançant, je ferai observer à Votre +Majesté qu'elle s'abandonne trop passionnément au plaisir que lui cause +la possession d'objets qu'elle devrait déjà regarder comme des +futilités. + +--Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un +effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas +encore dix ans, et j'ai bien travaillé hier. + +--C'est vrai, dit monsieur de Fréjus en souriant. Aussi Votre Majesté +s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demandé à monsieur le régent +quelle est la seconde nouvelle qu'il avait à lui annoncer. + +--Ah! oui, monsieur, à propos, quelle est cette seconde nouvelle? + +--Un travail qui doit être profitable à la France, sire et qui est d'une +telle importance, que je tiens à le soumettre à Votre Majesté. + +--L'avez-vous ici, demanda le jeune roi. + +--Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majesté si bien disposée à +ce travail, et je l'ai laissé dans mon cabinet. + +--Eh bien! dit Louis XV en se tournant moitié vers monsieur de Fréjus et +moitié vers le régent, et en les regardant tous deux tour à tour avec un +oeil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire +ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de +Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre +cabinet, où nous travaillerions. + +--C'est contre l'étiquette, sire, répondit le régent; mais si Votre +Majesté le veut.... + +--Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se +tournant vers M. de Fréjus et en le regardant d'un oeil si doux qu'il +n'y avait pas moyen d'y résister, si mon bon précepteur le permet. + +--Monsieur de Fréjus y verrait-il quelque inconvénient? dit le régent en +se retournant vers Fleury et en prononçant ces paroles avec un accent +qui indiquait que le précepteur le blesserait souverainement en +repoussant la requête que lui présentait son royal élève. + +--Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majesté +s'habitue à travailler, et si les lois de l'étiquette peuvent être +violées, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple +un heureux résultat. Seulement, je demanderai à monseigneur la +permission d'accompagner Sa Majesté. + +--Comment donc, monsieur! dit le régent; mais avec le plus grand +plaisir. + +--Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'écria Louis XV. Vite, ma veste, mon +épée, mon cordon bleu. Me voilà, monsieur le régent, me voilà! Et il +s'avança pour prendre la main du régent, mais au lieu de se laisser +aller à cette familiarité, le régent s'inclina, et ouvrant lui-même la +porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit à trois +ou quatre pas avec monsieur de Fréjus, et le chapeau à la main. + +Les appartements du roi, situés au rez-de-chaussée, étaient de +plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orléans, et n'étaient +séparés que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite +galerie qui conduisait à une autre antichambre donnant chez le régent. +Le passage fut donc court, et comme le roi était pressé d'arriver, on se +trouva en un instant dans un grand cabinet éclairé par quatre fenêtres +s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, à l'aide de deux +marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un +autre plus petit où M. le régent avait l'habitude de travailler et de +faire entrer les intimes ou les favorisés. Toute la cour de Son Altesse +attendait là, et c'était chose naturelle, puisque c'était l'heure du +lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan, +capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare, +capitaine des gardes, ni un nombre assez considérable de chevau-légers +qui se promenaient en dehors des fenêtres. Il est vrai que, sur une +table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse, +dont la taille exorbitante lui avait, malgré l'exhortation à peine +refroidie de monsieur de Fréjus, fait pousser un cri de joie. + +Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages +de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur +le régent avait fait appeler deux valets de chambre, armés de ciseaux, +lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui +fermait la caisse, et mirent à découvert la plus splendide collection de +joujoux qui aient jamais ébloui l'oeil d'un roi de neuf ans. + +À cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni précepteur, ni étiquette, ni +capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se +précipita vers le paradis qui lui était ouvert, et, comme d'une mine +inépuisable, comme d'une corbeille de fée, comme d'un trésor des Mille +et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux à +trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie, +des colporteurs chargés de leurs balles, des escamoteurs avec leurs +gobelets, enfin ces mille merveilles du premier âge qui, dans la soirée +de Noël, font tourner la tête à tous les enfants d'outre-Rhin; et cela +avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de +Fréjus lui-même respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de +son royal élève. Les assistants le regardaient avec le silence religieux +qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus +profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les +antichambres. + +La porte s'ouvrit, un huissier annonça le duc de Villeroy, et le +maréchal parut sur le seuil, la canne à la main, effaré, secouant sa +perruque, et demandant à grands cris le roi. Comme on était habitué à +ces façons de faire, monsieur le régent se contenta de lui montrer Sa +Majesté qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le +parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inépuisable +récipient. Le maréchal n'avait rien à dire; il était en retard de près +d'une heure. Le roi était avec monsieur de Fréjus, cet autre lui-même, +mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de +lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majesté courait quelque +danger, il était là pour la défendre. Le régent échangea un regard +d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan; +les choses allaient que c'était merveille. + +La caisse vide, et après avoir laissé un instant le roi jouir de la +possession visuelle de tous ses trésors, monsieur le régent s'approcha +de lui, et, le chapeau toujours à la main, lui rappela la promesse qu'il +lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de +l'État. Louis XV, avec cette ponctualité de parole qui lui fit dire +depuis que l'exactitude était la politesse des rois, jeta un dernier +coup d'oeil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter +dans ses appartements, permission qui lui fut aussitôt accordée, et +s'avança vers le petit cabinet dont monsieur le régent lui ouvrit la +porte. Alors selon leurs caractères différents, ou plutôt selon +l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre, +monsieur de Fleury, qui, sous prétexte de sa répugnance à se mêler des +affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit +quelques pas en arrière et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au +contraire le maréchal s'élança en avant, et, voyant le roi entrer dans +le cabinet, voulut le suivre. C'était ce moment qu'avait préparé le +régent et qu'il attendait avec impatience. + +--Pardon, monsieur le maréchal, dit-il alors en barrant le passage au +duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai à entretenir Sa Majesté +demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me +laisser un instant avec elle en tête-à-tête. + +--En tête-à-tête! s'écria Villeroy, en tête-à-tête! Mais vous savez +bien, monseigneur, que c'est impossible. + +--Impossible, monsieur le maréchal! répondit le régent avec le plus +grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce qu'en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté, j'ai le droit de +l'accompagner partout. + +--D'abord, monsieur, reprit le régent, ce droit ne me paraît reposer sur +aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolérer jusqu'à cette +heure, non pas ce droit mais cette prétention, c'est que l'âge du roi la +rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majesté va atteindre sa +dixième année, maintenant qu'elle commence à permettre que je l'initie à +la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conféré +le titre de son précepteur, vous trouverez bon, monsieur le maréchal, +que, comme monsieur de Fréjus et vous, j'aie avec Sa Majesté mes heures +de tête-à-tête. Cela vous sera d'autant moins pénible à accorder, +monsieur le maréchal, ajouta le régent avec un sourire à l'expression +duquel il était difficile de se tromper, que vous êtes trop savant sur +ces sortes de matières pour qu'il vous reste quelque chose à y +apprendre. + +--Mais, monsieur, répliqua le maréchal en s'échauffant selon son +habitude et en oubliant toute convenance à mesure qu'il s'échauffait, +monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon élève. + +--Je le sais, monsieur, dit le régent du même ton railleur qu'il avait +commencé à prendre avec lui, et faites de Sa Majesté un grand capitaine, +je ne vous en empêche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font +témoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur maître; mais dans ce +moment, monsieur le maréchal, il ne s'agit aucunement de science +militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'État qui ne peut être +confié qu'à Sa Majesté. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle +l'expression du désir que j'ai d'entretenir le roi en particulier. + +--Impossible, monseigneur, impossible! s'écria le maréchal perdant de +plus en plus la tête. + +--Impossible! reprit le régent, et pourquoi? + +--Pourquoi? continua le maréchal, pourquoi?... parce que mon devoir est +de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne +permettrai pas.... + +--Prenez garde, monsieur le maréchal, interrompit le duc d'Orléans avec +une indéfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me +manquer de respect! + +--Monseigneur, reprit le maréchal s'échauffant de plus en plus, je sais +le respect que je dois à votre Altesse Royale pour le moins autant que +ce que je dois à ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majesté +ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hésita. + +--Attendu? reprit monsieur le régent, attendu?... Achevez, monsieur. + +--Attendu que je réponds de sa personne, dit le maréchal, qui, poussé +par cette espèce de défi, ne voulait pas avoir l'air de reculer. + +À ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les +spectateurs de cette scène un moment de silence pendant lequel on +n'entendit rien que les grommellements du maréchal et les soupirs +étouffés de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orléans, il releva la +tête avec un sourire de souverain mépris, et prenant peu à peu cet air +de dignité qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les +plus imposants du monde: + +--Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous méprenez étrangement, ce me +semble, et vous croyez parler à quelque autre. Mais puisque vous oubliez +qui je suis, c'est à moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare, +continua le régent en s'adressant à son capitaine des gardes, faites +votre devoir. + +Alors seulement le maréchal de Villeroy, comme si le plancher manquait +sous lui, comprit dans quel précipice il glissait, et ouvrit la bouche +pour balbutier une excuse; mais le régent ne lui laissa pas même le +temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez. + +Aussitôt, et avant qu'il fût revenu de sa surprise, le marquis de Lafare +s'approcha du maréchal et lui demanda son épée. + +Le maréchal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se +berçait dans son impertinence sans que personne prît la peine de l'en +tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la +voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus impérative que la +première, il détacha son épée et la donna au marquis de Lafare. + +En même temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux +mousquetaires gris y poussent le maréchal; la chaise se referme, +d'Artagnan et Lafare se placent à chaque portière, et, en un clin +d'oeil, le prisonnier est emporté par une des fenêtres latérales dans +les jardins. Les chevau-légers, qui ont le mot d'ordre, se mettent à sa +suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne à +gauche, on entre dans l'Orangerie; là, dans une première pièce, on +laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle +contient, entrent dans une seconde chambre accompagnés seulement de +Lafare et de d'Artagnan. + +Toutes ces choses s'étaient passées si rapidement, que le maréchal, +dont la première qualité n'était point le sang-froid, n'avait pas eu le +temps de se remettre. Il s'était vu désarmer, il s'était senti emporter, +il se trouvait enfermé avec deux hommes qu'il savait ne pas professer +pour lui une grande amitié, et, s'exagérant toujours son importance, il +se crut perdu. + +--Messieurs! s'écria-t-il en pâlissant, et tandis que la sueur et la +poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'espère qu'on ne veut +pas m'assassiner. + +--Non, monsieur le maréchal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis +que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au maréchal sa +perruque tout effarouchée, ne pouvait s'empêcher de rire. Non, monsieur, +il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique. + +--Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le maréchal à qui cette +assurance rendait un peu de tranquillité. + +--Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce +matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de +votre habit. + +Le maréchal, qui, préoccupé jusqu'alors de sa propre affaire, avait +oublié celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main +à la poche où étaient ces lettres. + +--Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arrêtant la main du +maréchal, mais nous sommes autorisés à vous prévenir que, dans le cas où +vous chercheriez à nous soustraire les originaux de ces lettres, +monsieur le régent en a les copies. + +--Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autorisés à vous les +prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident +que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable, +que vous poussiez la rébellion, monsieur le maréchal, jusqu'à vouloir +lutter. + +--Et vous m'assurez, messieurs, dit le maréchal, que monseigneur le +régent a les copies de ces lettres? + +--Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan. + +--Foi de gentilhomme! dit Lafare. + +--En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi +j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent +aucunement et que je ne m'étais chargé de remettre que par complaisance. + +--Nous savons cela, monsieur le maréchal, dit Lafare. + +--Seulement, ajouta le maréchal, j'espère, messieurs, que vous ferez +valoir près de Son Altesse Royale la facilité avec laquelle je me suis +soumis à ses ordres, et le regret bien sincère que j'ai de l'avoir +offensée. + +--N'en doutez pas, monsieur le maréchal, toute chose sera rapportée +comme elle s'est passée; mais ces lettres? + +--Les voici, monsieur, dit le maréchal en donnant les deux lettres à +Lafare. + +Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que +c'étaient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, après +s'être assuré également qu'il n'y avait pas d'erreur. + +--Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le maréchal +à sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le +régent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous, +d'avoir pour lui tous les égards dus à son mérite. + +Aussitôt la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le +maréchal, allégé de ses deux lettres, et commençant à soupçonner le +piège dans lequel il était tombé, repassa dans la première pièce, où +l'attendaient les chevau-légers. Le cortège se dirigea vers la grille, +où il arriva au bout d'un instant. Un carrosse à six chevaux attendait; +on y porta le maréchal; d'Artagnan se plaça près de lui; un officier des +mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur +le devant, vingt mousquetaires se placèrent, quatre à chaque portière, +douze à la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au +galop. + +Quant au marquis de Lafare, qui s'était arrêté au haut de l'escalier de +l'Orangerie pour assister à ce départ, à peine l'eut-il vu effectuer +sans accident, qu'il reprit la route du château, les deux lettres de +Philippe V à la main. + + + + +Chapitre 38 + + +Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme +d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la +Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de +Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais +une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un +l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de +savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le +paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui +se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura +d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le +front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui. + +--Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien +tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses, +mon cher pupille! + +--Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental. + +--Alors, vous ne savez rien? + +--Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre +n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir +dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles +dignes de la circonstance, faites en. + +--Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité +laissera peu de chose à faire à mon imagination. + +--En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec +plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons, +qu'est-il arrivé? + +Contez-moi cela. + +--Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous +avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de +Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de +Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du +régent. + +--Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il +était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la +terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu. + +Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en +pesant sur chaque syllabe. + +D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et +comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent +les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne +manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui +lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini: + +--Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de +reconnaître la moindre altération. + +--Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est +bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien +difficile. + +--Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration, +reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou +de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous +avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons +plus que trente: voilà tout. + +--Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez +pas facilement. + +--Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux +en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez +pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je +répondrais Amen à votre De profundis. + +--Ainsi donc, votre avis? + +--Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue. +Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur +le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres +de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne +et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de +Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout +danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est +parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage. + +--Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se +rassurant. + +--Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier. + +--De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux +nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même. + +--Eh bien! il faudrait voir Valef. + +--Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir +vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit +pas encore arrivé. + +--Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul! + +--Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en +l'ouvrant. + +--Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à +mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que +Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer +à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher, +continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde +de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle +sache tout ce qu'elle vous doit. + +--Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne +soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours. + +--Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au +moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement +royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un +gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc, +l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur. + +--Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental +piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous +seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter. + +--Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin +peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces +choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui +peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si +fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort. + +--Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos +observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles +me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous +le pensions. + +--Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables. + +--Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud. + +--Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de +venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte. + +--Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental. + +--Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu. + +--Et comment cela, baron? + +--Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour +aller chez le prince de Cellamare. + +--Oui. + +--Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers. + +--On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud. + +--Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la +majeure partie. + +--Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé. + +--Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que +diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite +Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de +Longueville? + +--Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda +d'Harmental. + +--Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde. +J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme +des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois. + +--Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez +l'ambassadeur? + +--En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train +de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le +prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de +lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous +paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup, +son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade +est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc +demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à +deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette +tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne +de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà +sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu. + +--Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud +en secouant la tête. + +--Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord +que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut +sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la +chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé +de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux +papiers en question le temps de brûler. + +--Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez, +puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre +visite? + +--Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au +désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre +connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres +du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût. + +--Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à +Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une +heure entre les mains de Dubois? + +--Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin +que si on les avait mises tout bonnement à la poste. + +--Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental. + +--Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le +droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique, +lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en +couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il +était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait +empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait +déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que +Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à +coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre +la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose: + +--Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres +sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince. + +--Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant +et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de +ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé. + +En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des +cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et +se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes +allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne +put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il +eût deviné quelle était son intention. + +--Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts, +je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je +ne les savais pas assez braves pour aller au feu. + +--Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils +sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez.... + +Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il +contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la +mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment +de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre +qui se trouva sous sa main. + +--J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en +regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le +papier dans sa poche. + +--Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur. + +--En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à +peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de +temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous. + +--Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré. + +--Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez. + +Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées. + +Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets +appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon +cabinet. + +--Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais.... + +--Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la +chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur +l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État; +ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le +conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et +emportez-le. + +--Et que fit le prince? demanda Brigaud. + +--Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon +cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre +serviteur se trouva sous le scellé. + +--Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu +retiré? + +--Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et +moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et +que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de +chambre du prince. + +--Comment vous nommez-vous? demanda Dubois. + +--Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout +tremblant. + +--Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur +Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés. + +--Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui +connaissez. + +--Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel, +vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années +sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du +doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros +cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de +louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons +de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés. + +--Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre. + +--Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien +du cabinet du prince. + +--Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa. + +--Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui +pèse sur vous? + +--Oui, monseigneur. + +--Et vous vous y soumettez? + +--Je m'y soumets. + +--À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit +Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de +la cheminée, tout ce que je désirais avoir. + +Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda +s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture: + +--Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du +cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en +aller. + +--Tu savais donc que j'étais ici, maraud? + +--Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je +vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez +pas curieux de rester là trois jours. + +--Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée. + +--Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre. + +--Tu le vois bien, j'essaye de sortir. + +--Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne +voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs, +pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux. + +--Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle? + +--Levez la tête. + +--Elle est levée. + +--Regardez en l'air. + +--J'y regarde. + +--À votre droite. + +--J'y suis. + +--Ne voyez-vous rien? + +--Ah! si fait: un oeil-de-boeuf. + +--Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose +venue. L'oeil-de-boeuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser +maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait +de mal, monsieur le baron? + +--Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait +un aussi bon lit où on le mène. + +--Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service +que je lui ai rendu. + +--Les cent louis, n'est-ce pas? + +--C'est monsieur le baron qui me les a offerts. + +--Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment +de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est +six cents livres que tu gagnes au marché. + +--Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse. + +--C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille? + +--Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il +traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite +porte, car peut-être la grande est-elle gardée. + +--Merci de l'itinéraire. + +Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je +trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis +qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà. + +--Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier. + +--Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute. + +--Diable! diable! diable! fit Brigaud. + +--Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé? + +--Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de +Dubois est allé ramasser dans les cendres. + +--Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose. + +--Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être? + +--Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour +ou l'autre nous saurons bien ce que c'était. + +En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte +s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue. + +--Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame +Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud. + +--N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher +baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de +ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé +Brigaud. + +--Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur +pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous? + +--C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait +pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu +dit? + +--Vous-même. + +--Que me veux-tu? + +--Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame. + +--Que me veut-elle? le sais-tu? + +--Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement +s'assemble demain. + +--Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental. + +--Et dans quel but? demanda Brigaud. + +--Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme. + +--Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait? + +--C'est moi qui le lui ai dit. + +--Et où l'as-tu appris, toi? + +--Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez +monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des +Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui +l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud. +Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une +fameuse baisse dans les écrevisses! + +--C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en +descendant. + +--Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le +baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous! + +Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il +venait de produire sur ses trois auditeurs. + +--C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental. + +--Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef. + +--Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud. + +--Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi, +l'abbé, vous savez où je suis. + +--Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier? + +--Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à +frapper trois fois dans vos mains; on accourrait. + +L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent +ensemble pour aller chacun où il avait dit. + +Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez +Bathilde, qu'il trouva fort inquiète. + +Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore +rentré. + +C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune +fille avait l'âge de connaissance. + + + + +Chapitre 39 + + +Le lendemain, à sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental, +et trouva le jeune homme habillé et l'attendant. Tous deux +s'enveloppèrent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs +yeux, et s'acheminèrent par la rue le Cléry, la place des Victoires et +le jardin du Palais-Royal. + +En approchant de la rue de l'Échelle, ils commencèrent à apercevoir un +mouvement inaccoutumé, toutes les avenues des Tuileries étaient gardées +par des détachements nombreux de chevau-légers et de mousquetaires et +les curieux, exilés de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient +sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se mêlèrent à la +foule. + +Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils +furent accostés par un officier de mousquetaires gris enveloppé comme +eux d'un grand manteau. C'était Valef. + +--Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau? + +--Ah! c'est vous, l'abbé! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval, +Malezieux et moi. Je les quitte à l'instant même, et ils doivent être +aux environs. Ne nous éloignons pas d'ici et ils ne tarderont pas à nous +rejoindre. + +Savez-vous quelque chose vous-même? + +--Non, rien; je suis passé chez Malezieux, mais il était déjà sorti. + +--Dites qu'il n'était pas encore rentré. Nous sommes restés toute la +nuit à l'Arsenal. + +--Et aucune démonstration hostile n'a été faite? demanda d'Harmental. + +--Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse +étaient convoqués pour le conseil de régence qui devait se tenir ce +matin avant le lit de justice. À six heures et demie ils étaient tous +deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus +près des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la +surintendance. + +--Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental. + +--On l'a acheminé sur Orléans, dans une voiture à quatre chevaux, +accompagné d'un gentilhomme de la chambre du roi et escorté de douze +chevau-légers. + +--Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres? +demanda Brigaud. + +--Rien. + +--Que pense madame du Maine? + +--Qu'il se brasse quelque chose contre les princes légitimés, et qu'on +va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs +privilèges. Aussi ce matin elle a vertement chapitré son mari, qui lui a +promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas. + +--Et monsieur de Toulouse? + +--Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abbé, il n'y a +rien à en faire avec sa modestie ou plutôt son humilité. Il trouve +toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse prêt à +abandonner au régent ce qu'il lui demande. + +--À propos, le roi? + +--Eh bien! le roi.... + +--Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur? + +--Ah! vous ne savez pas: il paraît qu'il y a un pacte entre le maréchal +et monsieur de Fréjus, et que si l'on éloignait l'un de Sa Majesté, +l'autre devait se retirer aussitôt. Hier, dans la matinée, monsieur de +Fréjus a disparu. + +--Et où est-il? + +--Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte +de son maréchal, est inconsolable de celle de son évêque. + +--Et par qui savez-vous tout cela? + +--Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, à +Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouvé Sa Majesté au +désespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait +cassés. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le +roi à la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante +balivernes, et l'a presque consolé en cassant avec lui le reste de ses +porcelaines et de ses carreaux. + +En ce moment, un individu vêtu d'une longue robe d'avocat et coiffé d'un +bonnet carré passa près du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et +Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le maréchal après +la bataille de Ramillies, et qui était: + + _Villeroy, Villeroy,_ + _A fort bien servi le roi..._ + _Guillaume, Guillaume, Guillaume._ + +Brigaud se retourna, et sous ce déguisement crut reconnaître Pompadour. +De son côté, l'avocat s'arrêta et s'approcha du groupe en question; +l'abbé n'eut plus de doute: c'était bien le marquis. + +--Eh bien! maître Clément, lui dit-il, quelle nouvelle au palais? + +--Mais, répondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se +confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries. + +--Vive Dieu! cria Valef, voilà qui me raccommodera avec les robes +rouges; mais il n'osera. + +--Dame! vous savez que M. de Mesme est des nôtres; il a été nommé +président par le crédit de monsieur du Maine. + +--Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et +si vous n'avez pas d'autre certitude, maître Clément, je vous conseille +de ne pas trop compter sur lui. + +--D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient +d'obtenir du régent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son +billet de retenue. + +--Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe +quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait déjà du conseil de +régence? + +En effet, un grand mouvement s'opérait dans la cour des Tuileries, et +les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur +poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au même instant, on vit +paraître les deux frères. Ils échangèrent quelques mots; chacun monta +dans son carrosse, et les deux voitures s'éloignèrent rapidement par le +guichet du bord de l'eau. + +Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se +perdirent en conjectures sur cet événement, qui, remarqué par beaucoup +d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans +pouvoir se rendre compte de sa véritable cause, lorsqu'ils aperçurent +Malezieux qui paraissait les chercher. Ils allèrent à lui, et, à sa +figure, décomposée, ils jugèrent que les renseignements, s'il en avait, +devaient être peu rassurants. + +--Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque idée de ce qui se passe? + +--Hélas! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu. + +--Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitté le +conseil de régence? reprit Valef. + +--J'étais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a +fait arrêter le cocher et m'a envoyé par son valet de chambre ce petit +billet au crayon. + +--Voyons, dit Brigaud. Et il lut: + +«Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le régent nous a fait +inviter, Toulouse et moi, à quitter le conseil. Cette invitation m'a +paru un ordre, et comme toute résistance eût été inutile, attendu que +nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je +ne sais même pas trop si nous pouvons compter, j'ai dû obéir. Tâchez de +voir la duchesse, qui doit être aux Tuileries, et dites-lui que je me +retire à Rambouillet, où j'attendrai les événements. + +Votre affectionné, + +Louis-Auguste.» + +--Le lâche! dit Valef. + +--Et voilà les gens pour lesquels nous risquons notre tête! murmura +Pompadour. + +--Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre +tête pour nous-mêmes, je l'espère bien, et non pas pour d'autres. +N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! à qui diable en avez-vous? + +--Attendez donc, l'abbé, répondit d'Harmental; c'est qu'il me semble +reconnaître... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-même! Vous ne +vous éloignez pas d'ici, messieurs? + +--Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour. + +--Ni moi, dit Valef. + +--Ni moi, dit Malezieux. + +--Ni moi, dit l'abbé. + +--Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant. + +--Où allez-vous? demanda Brigaud. + +--Ne faites pas attention, l'abbé, dit d'Harmental; c'est pour affaire +qui m'est personnelle. + +En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitôt à fendre la +foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il +suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grâce à sa +force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'était +approché de la grille, lui et les deux donzelles avinées qui pendaient à +ses bras. + +--Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en +accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traçait sur le +sable avec le bout de sa canne, tandis qu'à chacun de ses mouvements sa +longue épée frétillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que +c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu +lieu à la mort du feu roi; quand on a cassé le testament et qu'on a +déclaré, sauf le respect dû à Sa Majesté Louis XIV, que les bâtards +étaient toujours des bâtards. Voyez-vous, ça se passe dans une grande +salle, longue ou carrée, ça n'y fait rien; le lit du roi est ici, les +pairs sont là, le parlement est en face. + +--Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que +cela t'amuse, ce qu'il te conte là? + +--Mais pas le moindrement; ce n'était pas la peine de nous emmener du +quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer +cinquante mousquetaires à cheval, et une douzaine de chevau-légers qui +courent les uns après les autres. + +--Dis donc, mon vieux, reprit la première interlocutrice, il me semble +que si nous allions manger une matelote de la Râpée, ça serait plus +nourrissant que ton lit de justice, hein? + +--Mademoiselle Honorine, reprit celui à qui cette astucieuse invitation +était faite, j'ai déjà remarqué, quoiqu'il y ait à peine douze heures +que j'ai l'honneur de vous connaître, que vous êtes fort portée sur +votre bouche, ce qui est un bien vilain défaut pour une femme. Tâchez +donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez +encore à rester avec moi. + +--Dis donc, dis donc, Phémie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme +cela jusqu'à cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois +bouteilles de vin blanc, ce vieux reître! D'abord, je te préviens, mon +bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant. + +--Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau! +reprit le personnage à la vanité duquel on faisait cet appel +gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de +chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec +des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de +plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'à quatre heures du soir, +d'après convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela +m'est égal! + +--Oui, mais nourries, nourries! + +--Il n'a pas été un seul instant question de nourriture dans le traité, +mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de lésé dans l'affaire, c'est moi. + +--Toi, vilain ladre! + +--Oui, moi, j'ai demandé deux femmes. + +--Eh bien! tu les as. + +--Pardon, pardon; je répète: j'ai demandé deux femmes, ce qui veut dire +une blonde et une brune, et l'on a profité de l'obscurité pour me donner +deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donné +qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui +aurais le droit de réclamer des dommages-intérêts. Aussi, taisons-nous, +mes amours, taisons nous! + +--Mais c'est une injustice, crièrent ensemble les deux donzelles. + +--Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait +probablement une dans ce moment-ci à ce pauvre monsieur du Maine, et si +vous aviez un peu de coeur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on +prépare à ce pauvre prince. Quant à moi, j'en ai l'estomac si serré +qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous +demandiez du spectacle: tenez, en voilà, et un beau! regardez. Qui +regarde dîne. + +--Capitaine, dit en frappant sur l'épaule de Roquefinette le chevalier, +qui espérait, grâce au mouvement qu'occasionnait l'approche du +parlement, pouvoir, sans être remarqué, échanger quelques paroles avec +notre vieille connaissance qu'il retrouvait là par hasard, est-ce que je +pourrais vous dire deux mots en particulier? + +--Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez là, +mes petites chattes, ajouta-t-il en plaçant les deux demoiselles au +premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis +ici à deux pas. Me voilà, chevalier, me voilà, continua-t-il en le +tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je +vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de +vous parler le premier. + +--Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette +est toujours prudent. + +--Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle +ouverture à me faire, allez de l'avant. + +--Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu +n'est pas propre à une conférence de cette nature. Seulement, je voulais +savoir de vous, le cas échéant, si vous logiez toujours au même endroit. + +--Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs où je +m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu +de me trouver comme la dernière fois au premier ou au second, il vous +faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher +cette fois au cinquième ou au sixième attendu que, par un mouvement de +bascule que vous comprenez sans être un grand économiste, à mesure que +les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds étant au plus bas, je +me trouve naturellement au plus haut. + +--Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main à +la poche de sa veste, vous êtes gêné et vous ne vous adressez point à +vos amis? + +--Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrêtant d'un geste +les dispositions libérales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un +service, qu'on me fasse un cadeau, très bien. Quand je conclus un +marché, qu'on en exécute les conditions, à merveille! Mais que je +demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'église, et +non pour un homme d'épée. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est +fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperçois mes drôlesses +qui s'esbignent, et je ne veux pas être fait au même par de pareilles +espèces. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. Ainsi, au +revoir, chevalier au revoir. + +Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir à lui dire, +Roquefinette se mit à la poursuite de mesdemoiselles Honorine et +Euphémie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu +profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote à +laquelle l'honorable miquelet eût sans doute tenu autant qu'elles, si +par fortune il eût eu le gousset mieux garni. + +Cependant, comme il n'était que onze heures du matin à peine, comme +selon toute probabilité le lit de justice ne devait finir que vers les +quatre heures du soir, et que jusque-là il n'y aurait sans doute rien de +décidé, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du +Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les +trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il +approchait d'une catastrophe quelconque, plus il éprouvait le besoin de +voir Bathilde. Bathilde était devenue un des éléments de sa vie, un des +organes nécessaires à son existence, et au moment d'en être séparé pour +toujours peut être, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre +éloigné d'elle un jour. En conséquence et pressé par ce besoin éternel +de la présence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre +à la recherche de ses compagnons, s'achemina du côté de la rue du Temps +Perdu. + +D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquiète. Buvat n'avait point +reparu depuis la veille à neuf heures et demie du matin. Nanette avait +alors été s'informer à la Bibliothèque, et à sa grande stupéfaction et +au grand scandale de ses confrères, elle avait appris que depuis cinq ou +six jours on n'y avait point aperçu le digne employé. Un pareil +dérangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves +événements. D'un autre côté la jeune fille avait remarqué la veille dans +Raoul une espèce d'agitation fébrile qui, quoique comprimée par la force +de son caractère, dénonçait quelque crise sérieuse. Enfin, en joignant +ses anciennes craintes à ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait +instinctivement qu'un malheur invisible mais inévitable planait +au-dessus d'elle, et d'une heure à l'autre pouvait s'abattre sur sa +tête. + +Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passée ou à venir +disparaissait dans le bonheur présent. De son côté Raoul, soit puissance +sur lui-même, soit qu'il ressentit une influence pareille à celle qu'il +faisait éprouver, ne pensait plus qu'à une seule chose, à Bathilde. +Cependant, cette fois, les préoccupations de part et d'autre devenaient +si graves, que Bathilde ne put s'empêcher d'exprimer à d'Harmental ses +inquiétudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence +de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme à des soupçons qui +lui étaient déjà venus et qu'il s'était empressé d'éloigner de lui. Le +temps ne s'en écoula pas moins avec sa rapidité ordinaire, et quatre +heures sonnèrent que les deux amants croyaient encore être ensemble +depuis cinq minutes à peine. C'était l'heure à laquelle ils avaient +l'habitude, de se quitter. + +Si Buvat devait revenir, il devait revenir à cette heure. Après mille +serments échangés, les deux jeunes gens se séparèrent, en convenant que +si quelque chose de nouveau arrivait à l'un des deux, à quelque heure du +jour ou de la nuit que ce fût, l'autre en serait prévenu à l'instant +même. + +À la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud. +Le lit de justice était fini, on ne savait encore rien de positif, mais +des bruits vagues annonçaient que de terribles mesures avaient été +prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait +pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le +moins connu de tous, devait être aussi le moins observé. + +Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait +d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait plié sous la +volonté du régent. Les lettres du roi d'Espagne avaient été lues et +condamnées. Il avait été décidé que les ducs et pairs auraient séance +immédiatement après les princes du sang. Les honneurs des princes +légitimés étaient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le +duc du Maine perdait la surintendance de l'éducation du roi, accordée à +monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul était, sa vie +durant, maintenu par exception dans ses privilèges et prérogatives. + +Malezieux arriva à son tour; il quittait la duchesse. Séance tenante, on +lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui +appartenait désormais à monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme +on le comprend bien, exaspéré l'altière petite-fille du grand Condé. +Elle était alors entrée dans une telle colère qu'elle avait de sa main +brisé toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fenêtre; puis, +cette exécution terminée, elle était montée en voiture, en envoyant +Laval à Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine à quelque acte de +vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la +nuit même à l'Arsenal. + +Pompadour et Brigaud se récrièrent sur l'imprudence d'une pareille +convocation. Madame du Maine était évidemment gardée à vue. Aller à +l'Arsenal le jour même où l'on devait la savoir le plus irritée, c'était +se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en +conséquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et +un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental étaient du même +avis sur l'imprudence de la démarche et sur le danger à courir. Mais +tous deux étaient d'avis, le premier par dévouement, le second par +devoir, que plus l'ordre était périlleux, plus il était de leur honneur +d'y obéir. + +La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance, +commençait à dégénérer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le +pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois +personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient +réunies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier +entendu le bruit, porta le doigt à sa bouche pour indiquer à ses +interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas +se rapprocher. Un léger chuchotement, pareil à celui de deux personnes +qui s'interrogent, leur succéda. Enfin la porte s'ouvrit et donna +passage à un soldat aux gardes françaises et à une petite grisette. + +Le soldat aux gardes était le baron de Valef. + +Quant à la grisette, elle écarta le petit gantelet noir qui lui cachait +la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine. + + + + +Chapitre 40 + + +--Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'écria d'Harmental. +Qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'honneur? + +--Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, où il faut que nous +laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux. +D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine +s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu +merci! je suis la petite-fille du grand Condé, et je sens que je n'ai +dégénéré en rien de mon aïeul. + +--Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle +nous tire d'un grand embarras. Tout décidé que nous étions à obéir à ses +ordres, nous hésitions cependant à l'idée de ce qu'une pareille réunion +à l'Arsenal avait de dangereux au moment où la police a les yeux sur +elle. + +--Et je l'ai pensé comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre, +je me suis résolue à venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me +suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay, +qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme +nous n'étions qu'à deux pas d'ici, nous sommes venus à pied, et nous +voilà. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus +sous ce déguisement. + +--Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point +abattue par les événements qu'a amenés cette horrible journée. + +--Abattue, moi, Malezieux! J'espère que vous me connaissez assez pour ne +pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne +me suis senti plus de force et plus de volonté! Oh! que ne suis-je un +homme! + +--Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait, +si elle pouvait agir elle-même, nous le ferons, nous, en son lieu et +place. + +--Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent. + +--Rien n'est impossible, madame, à cinq hommes dévoués comme nous le +sommes. D'ailleurs, notre intérêt même réclame une résolution prompte et +énergique. Il ne faut pas croire que le régent s'arrêtera là. +Après-demain, demain, ce soir peut-être, nous serons tous arrêtés. +Dubois prétend que le papier qu'il a tiré du feu chez le prince de +Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjurés. En ce cas, +il saurait notre nom à tous. Nous avons donc, à cette heure, chacun une +épée au-dessus de la tête. N'attendons pas que le fil auquel elle est +suspendue se brise: saisissons-la et frappons. + +--Frappons, où, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce misérable parlement a +brisé tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arrêté? + +--Ah! le meilleur plan qui ait jamais été conçu, dit Pompadour celui qui +offrait le plus de chance de succès, c'était le premier; et la preuve, +c'est que, sans une circonstance inouïe qui est venue le renverser, il +réussissait. + +--Eh bien! si le plan était bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y +alors. + +--Oui, mais en échouant, dit Malezieux, ce plan a mis le régent sur ses +gardes. + +--Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira +que, grâce à son insuccès, il est abandonné. + +--Et la preuve, dit Valef, c'est que le régent, sous ce rapport, prend +moins de précautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que +mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il +va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un +cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela à huit +ou neuf heures du soir. + +--Et quel est le jour où il fait cette visite? demanda Brigaud. + +--Le mercredi, répondit Malezieux. + +--Mercredi? c'est demain, dit la duchesse. + +--Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne? + +--Toujours. + +--Les mêmes facilités pour la route? + +--Les mêmes. Le maître de poste est à nous, et nous n'avons +d'explication à avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul. + +--Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je réunis +demain sept ou huit amis, j'attends le régent dans le bois de Vincennes, +je l'enlève, et fouette cocher! en trois jours je suis à Pampelune. + +--Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer +que vous allez sur mes brisées, et que c'est à moi que l'entreprise +revient de droit. + +--Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez à faire. +Au tour des autres! + +--Non point, s'il vous plaît, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai +une revanche à prendre. Vous me désobligeriez donc infiniment en +insistant sur ce sujet. + +--Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, répondit +Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait +qu'elle a en nous deux coeurs également dévoués. Qu'elle décide. + +--Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse. + +--Oui, car j'espère en votre justice, madame, dit le chevalier. + +--Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient. +Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la +petite-fille du grand Condé; oui, je m'en rapporte entièrement à votre +dévouement et à votre courage, et j'espère d'autant plus que vous +réussirez cette fois-ci que la fortune vous doit un dédommagement. À +vous donc, mon cher d'Harmental, tout le péril; mais aussi à vous tout +l'honneur! + +--J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental +en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et +demain, à pareille heure, ou je serai mort ou le régent sera sur la +route d'Espagne. + +--À la bonne heure, dit Pompadour, voilà ce qui s'appelle parler et si +vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher +chevalier, comptez sur moi. + +--Et sur moi, dit Valef. + +--Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons à rien? + +--Mon cher chancelier, dit la duchesse, à chacun son lot: aux poètes, +aux gens d'Église, aux magistrats, le conseil; aux gens d'épée, +l'exécution. Chevalier, êtes-vous sûr de retrouver les mêmes hommes qui +vous ont secondé la dernière fois? + +--Je suis sûr de leur chef, du moins. + +--Quand le verrez-vous? + +--Ce soir. + +--À quelle heure? + +--Tout de suite, si Votre Altesse le désire. + +--Le plus tôt sera le mieux. + +--Dans un quart d'heure, je serai chez lui. + +--Où pourrons-nous savoir son dernier mot? + +--Je le porterai à Votre Altesse partout où elle sera. + +--Pas à l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux. + +--Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse. + +--Je ferai observer à Votre Altesse, répondit Brigaud, que mon pupille +est un garçon fort rangé, recevant peu de monde, et qu'une visite plus +prolongée pourrait éveiller les soupçons. + +--Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous où nous n'ayons point pareille +crainte? demanda Pompadour. + +--Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-Élysées, par +exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans +livrée et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent +chacun de son côté. Là, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos +dernières mesures. + +--À merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint +Honoré. + +--Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre +en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir. + +--Je me charge de remplir le secrétaire, dit Brigaud. + +--Et vous ferez bien, l'abbé, dit d'Harmental en souriant, car je sais +qui se charge de le vider, moi. + +--Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au +rond-point des Champs-Élysées. + +--Dans une heure, dit d'Harmental. + +--Dans une heure, répétèrent Pompadour, Brigaud et Malezieux. + +Puis la duchesse, ayant rajusté son mantelet de manière à cacher son +visage, reprit le bras de Valef et sortit la première. Malezieux la +suivit à peu de distance et de façon à ne point la perdre de vue; enfin +Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble. À la place des +Victoires, le marquis et l'abbé se séparèrent, l'abbé prenant par la rue +Pagevin et le marquis par la rue de la Vrillière. Quant au chevalier, il +continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit +rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'honorable maison où il savait +trouver le digne capitaine. + +Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait +apprécié d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui, +le chevalier se trouvait donc rejeté plus avant que jamais dans la +conjuration; mais son honneur était engagé, il avait cru devoir faire ce +qu'il avait fait, et quoiqu'il prévît les conséquences terribles de +l'événement dont il avait pris la responsabilité il marchait à ce +résultat comme il l'avait fait déjà, la tête et le coeur hauts, bien +résolu à tout sacrifier, même sa vie, même son amour, à +l'accomplissement de la parole qu'il avait donnée. + +Il se présenta donc chez la Fillon avec la même tranquillité et la même +résolution qu'il avait fait la première fois, quoique depuis ce temps +bien des choses fussent changées dans sa vie, et, comme la première +fois, ayant été reçu par la maîtresse de la maison en personne, il +s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette était visible. + +Sans doute la Fillon s'attendait à quelque interpellation moins morale +que celle qui lui était faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle +ne put réprimer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle eût +douté encore de l'identité de celui qui lui parlait, elle s'informa si +ce n'était point lui qui déjà, deux mois auparavant, était venu demander +le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet antécédent un moyen +d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en existât, répondit +affirmativement. + +D'Harmental ne s'était point trompé, car à peine édifiée sur ce point la +Fillon appela une espèce de Marton assez élégante, et lui ordonna de +conduire le chevalier chambre n° 72, au cinquième au-dessus de +l'entresol. La péronnelle obéit, prit une bougie et monta la première en +minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette +fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout était +silencieux dans la maison. Les graves événements de la journée avaient +sans doute éloigné de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la +digne hôtesse du capitaine, et comme, de son côté, le chevalier en ce +moment avait sans doute l'esprit tourné aux choses sérieuses, il monta +les six étages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa +conductrice, qui, arrivée au n° 72, se retourna et lui demanda avec un +gracieux sourire s'il ne s'était point trompé et si c'était bien au +capitaine qu'il avait affaire. + +Pour toute réponse le chevalier frappa à la porte. + +--Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse. + +Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la +remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva +en face du capitaine. + +Le même changement s'était opéré à l'intérieur qu'à l'extérieur; +Roquefinette n'était plus, comme la première fois, le rival de monsieur +de Bonneval, entouré de ses odalisques, en face des débris d'un festin, +fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce +monde à la fumée qui s'en échappait. Il était seul, dans une petite +mansarde sombre, éclairée par une chandelle qui, tirant à sa fin, +commençait à faire plus de fumée que de flamme, et dont les tremblantes +lueurs donnaient quelque chose d'étrangement fantastique à l'âpre +physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuyé contre la +cheminée. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fenêtre dont le +rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuité, +était posé le feutre indicateur, et était couchée son épée, l'illustre +Colichemarde. + +--Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel perçait une légère +teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais. + +--Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire à la +probabilité de ma visite? + +--Les événements, chevalier, les événements. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par +conséquent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme +un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de +main nocturne, à l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu +refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voilà que +l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir +compter nous ont lâché d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu +de dire Non. Alors, on revient au capitaine. «Mon cher capitaine par-ci, +mon bon capitaine par-là!» N'est-ce point exactement la chose comme elle +se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voilà, le capitaine +que lui veut-on? parlez. + +--Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de +quelle façon il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a +quelque chose de vrai dans ce que vous dites là. Seulement vous êtes +dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oublié. Si notre +plan eût réussi, vous auriez eu la preuve que j'ai la mémoire plus +longue que les événements, et je serais venu alors pour vous offrir mon +crédit, comme je viens aujourd'hui réclamer votre assistance. + +--Hum! fit le capitaine en secouant la tête, depuis trois jours que +j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des réflexions sur la +vanité des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me +retirer définitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de +la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir. + +--Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est +votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car après ce qui s'est passé +entre nous, nous pouvons parler sans préambule, ce me semble; il +s'agit.... + +--De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arrêter et +regarder avec inquiétude autour de lui, avait attendu inutilement +pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase. + +--Pardon, capitaine, mais il m'a semblé.... + +--Que vous a-t-il semblé, chevalier? + +--Entendre des pas... puis une espèce de craquement dans la boiserie.... + +--Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'établissement, +je vous préviens, et pas plus tard que la nuit dernière, ces drôles-là +sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir. + +Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonné en +dents de loup. + +--Oui, ce sera cela, et je me serai trompé, dit d'Harmental.... Il s'agit +donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le régent, en +revenant sans gardes de Chelles, où sa fille est religieuse, traverse le +bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre +définitivement la route d'Espagne. + +--Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette, +je vous préviens que c'est un nouveau traité à faire; et que tout +nouveau traité implique conditions nouvelles. + +--Nous n'aurons point de discussions là-dessus, capitaine. Les +conditions, vous les ferez vous-même. Seulement, pouvez-vous toujours +disposer de vos hommes? Voilà l'important. + +--Je le puis. + +--Seront-ils prêts demain, à deux heures? + +--Ils le seront. + +--C'est tout ce qu'il faut? + +--Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour +acheter un cheval et des armes. + +--Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la. + +--C'est bien, on vous rendra bon compte. + +--Ainsi, chez moi à deux heures. + +--C'est dit. + +--Adieu, capitaine. + +--Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous étonnerez +pas si je suis un peu exigeant. + +--Je vous le permets; vous savez que la dernière fois, je ne me suis +plaint que d'une chose, c'est que vous étiez trop modeste. + +--Allons, dit le capitaine, vous êtes de bonne composition. Attendez +que je vous éclaire; il serait fâcheux qu'un brave garçon comme vous se +rompît le cou. + +Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui +l'affermissait dans la bobèche, jetait alors, grâce à ce nouvel aliment, +une splendide lumière à l'aide de laquelle d'Harmental descendit +l'escalier sans accident. Arrivé sur la dernière marche, il renouvela au +capitaine la recommandation d'être exact, ce que le capitaine promit du +ton le plus affirmatif. + +D'Harmental n'avait point oublié que madame la duchesse du Maine +attendait avec anxiété le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir; +il ne s'inquiéta donc point de ce qu'était devenue la Fillon, qu'il +chercha vainement de l'oeil en sortant, et, gagnant la rue des +Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-Élysées, qui sans être tout à +fait déserts, commençaient déjà cependant à se dépeupler. Arrivé au +rond-point, il aperçut une voiture qui stationnait sur le revers de la +route, tandis que deux hommes se promenaient à quelque distance dans la +contre-allée; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit +avec impatience sa tête par la portière. Le chevalier reconnut madame du +Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux +promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture, +s'empressèrent de leur côté d'accourir, il est inutile de dire que +c'étaient Pompadour et Brigaud. + +Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'étendre +aucunement sur le caractère de l'illustre capitaine, leur raconta en peu +de mots ce qui c'était passé. Ce récit fut accueilli par une exclamation +générale de joie. La duchesse donna sa petite main à baiser à +d'Harmental; les hommes serrèrent la sienne. + +Il fut convenu que le lendemain, à deux heures, la duchesse, Pompadour, +Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la mère de +d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n° 15, et qu'ils y +attendraient le résultat de l'événement. Ce résultat devait leur être +annoncé par d'Avranches lui-même, qui, à partir de trois heures, se +tiendrait à la barrière du Trône avec deux chevaux, l'un pour lui +l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et +reviendrait annoncer ce qui s'était passé. Cinq autres chevaux sellés et +bridés seraient tout prêts dans les écuries de la maison du faubourg +Saint-Antoine, afin que les conjurés pussent fuir sans retard en cas de +non réussite du chevalier. + +Ces différents points arrêtés, la duchesse força le chevalier de monter +auprès d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit +observer que l'apparition d'une voiture à la porte de madame Denis +produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les +circonstances présentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait +pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En conséquence la +duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, après lui avoir exprimé +vingt fois toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour son +dévouement. + +Il était dix heures du soir. D'Harmental avait à peine vu Bathilde dans +la journée; il voulait la revoir encore. IL était bien sûr de retrouver +la jeune fille à sa fenêtre mais cela n'était point suffisant; ce qu'il +avait à lui dire en pareille circonstance était trop sérieux et trop +intime pour le jeter ainsi d'un côté à l'autre d'une rue. Il rêvait donc +aux moyens, si avancée que fût l'heure, de se présenter chez Bathilde, +lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur +le seuil de la porte de l'allée qui conduisait chez elle. Il s'avança et +reconnut Nanette. + +Elle était là par ordre de Bathilde. La pauvre enfant était dans une +inquiétude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soirée elle +était restée à sa fenêtre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental +n'était point rentré. Par suite de ces idées vagues qui avaient pris +naissance dans son esprit pendant la nuit où le chevalier avait tenté +d'enlever le régent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun +entre cette disparition étrange de Buvat et l'assombrissement qu'elle +avait remarqué la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait +donc à la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier était de retour, +Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta près de +Bathilde. + +Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle était donc à la porte +quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'oeil elle reconnut sur +son visage cette expression pensive qu'elle lui avait déjà vue pendant +la journée qui avait précédé cette nuit où elle avait tant souffert. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en entraînant le jeune homme +dans sa chambre, et en refermant la porte derrière lui. Oh! mon Dieu! + +Raoul, vous serait-il arrivé quelque chose? + +--Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant +la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez +souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de +mystérieux qui vous effrayait. + +--Oh! oui, oui, s'écria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie, +c'est la seule crainte de mon avenir. + +--Et vous avez raison; car, avant de vous connaître, Bathilde, avant de +vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volonté, d'une +portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-même ne m'appartient +plus; elle subit une loi suprême, elle obéit à des événements imprévus. +C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le côté dont le vent +soufflera, il peut disparaître comme une vapeur, il peut grossir comme +un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire à la +plus haute faveur, peut me mener à la plus profonde disgrâce. Bathilde, +dites-moi, êtes-vous disposée à partager la bonne comme la mauvaise +fortune, le calme comme la tempête? + +--Tout avec vous, Raoul, tout, tout! + +--Songez à l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-être est-ce une +vie heureuse et brillante que celle qui vous est réservée; peut-être +est-ce l'exil, peut-être est-ce la captivité, peut-être... peut-être +serez-vous veuve avant d'être femme. + +Bathilde devint si pâle et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait +s'évanouir et tomber, et qu'il étendit les bras pour la retenir; mais +Bathilde était pleine de force et de volonté; elle reprit donc sa +puissance sur elle même, et tendant la main à d'Harmental: + +--Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je +n'avais jamais aimé, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait +que toutes les promesses que vous demandez de moi étaient renfermées +dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles +étaient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort. +L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volonté de Dieu soit +faite sur la terre comme au ciel! + +--Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant +le Christ qui était au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce +Christ, qu'à compter de ce moment, vous êtes ma femme devant Dieu et +devant les hommes, et que, puisque les événements qui disposeront +peut-être de ma vie ne m'ont laissé à vous offrir que mon amour, cet +amour est à vous, profond, inaltérable, éternel. Bathilde, un premier +baiser à ton époux. + +Et en face du Christ, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un +de l'autre, et échangèrent leur premier baiser dans un dernier serment. + +Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'était pas encore rentré + + + + +Chapitre 41 + + +Vers les dix heures du matin, l'abbé Brigaud entra chez d'Harmental; il +lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en +papier sur l'Espagne. La duchesse avait passé la nuit chez la comtesse +de Chavigny, rue du Mail. Rien n'était changé aux conventions de la +veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de +regarder comme son sauveur. Quant au régent, on s'était assuré que, +selon son habitude, il devait se rendre à Chelles dans la journée. + +À dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour +rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le +boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde. + +L'inquiétude était à son comble dans le pauvre petit ménage. Buvat était +toujours absent, et il était facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle +avait peu dormi et beaucoup pleuré. De son côté, au premier regard +qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque expédition +pareille à celle qui l'avait tant effrayée se préparait. D'Harmental +avait ce même costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois, +le soir, où, en rentrant, il avait jeté son manteau sur une chaise, et +était apparu à ses yeux avec des pistolets à sa ceinture; de plus, ses +longues bottes collantes armées d'éperons indiquaient que, dans la +journée, il comptait monter à cheval. + +Tous ces indices eussent été insignifiants en temps ordinaire, mais +après la scène de la veille, après les fiançailles nocturnes et +solitaires que nous avons racontées, ils prenaient une grande importance +et acquéraient une suprême gravité. + +Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental +lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'était point à lui, +et l'ayant priée de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point +insister davantage. Une heure environ après l'arrivée de d'Harmental, +Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure consternée. Elle venait +de la Bibliothèque. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu +lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps; +elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes. + +Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le prétendu prince +de Listhnay avait donnés à copier à Buvat étaient des papiers d'une +assez grande importance politique. Buvat avait pu être compromis et +arrêté. Mais Buvat n'avait rien à redouter: le rôle tout passif qu'il +avait joué dans cette affaire éloignait de lui toute crainte de danger. +Comme Bathilde, dans son incertitude, avait rêvé un malheur plus grand +encore que celui-là, elle s'attacha avidement à cette idée qui lui +laissait du moins quelque espérance. + +Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-même que la plus grande +partie de son inquiétude n'était peut-être point pour Buvat, et que les +pleurs qu'elle venait de verser n'étaient point tous pour l'absent. + +Quand d'Harmental était près de Bathilde, le temps ne marchait plus, il +volait. Il croyait donc être monté chez la jeune fille depuis quelques +minutes à peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'à +deux heures Roquefinette devait être chez lui pour arrêter les nouvelles +bases de son nouveau traité. Il se leva. Bathilde pâlit; d'Harmental +comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir après le +départ de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il était forcé +de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant, +qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse +faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient été +renouvelés vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'étaient jurés +d'être l'un à l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en +eux-mêmes et sûrs de leurs coeurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, +ils croyaient ne se quitter que pour une heure. + +Le chevalier était depuis quelques instants à peine à sa fenêtre, +lorsqu'il vit paraître au coin de la rue Montmartre le capitaine +Roquefinette. Il était monté sur un cheval gris pommelé, évidemment +choisi par un connaisseur, et propre à la fois à la course et à la +fatigue. Il s'avançait au pas, comme un homme à qui il est également +indifférent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaperçu. +Seulement, à cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau +avait pris une inclinaison moyenne qui n'eût rien laissé soupçonner, +même à ses plus intimes, sur la situation secrète de ses finances. + +Arrivé à la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la même +précision qu'il eût mise à accomplir ce mouvement dans un manège. Il +attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes +étaient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'allée; un instant +après, d'Harmental l'entendit monter d'un pas égal, puis enfin la porte +s'ouvrit et le capitaine parut. + +Comme la veille sa figure était grave et pensive. Ses yeux fixes et ses +lèvres serrées indiquaient une résolution arrêtée, et d'Harmental +l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien +éveiller de correspondant sur sa physionomie. + +--Allons mon très cher capitaine, dit d'Harmental en résumant d'un coup +d'oeil rapide ces différents signes qui, chez un homme comme +Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inquiétude, je +vois que vous êtes toujours l'exactitude en personne. + +--C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'étonnant +chez un vieux soldat. + +--Aussi n'avais-je point douté de vous; mais vous pouviez ne pas +rencontrer vos hommes. + +--Je vous avais dit que je savais où les trouver. + +--Et ils sont à leur poste? + +--Ils y sont. + +--Où cela? + +--Au marché aux chevaux de la porte Saint-Martin. + +--Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque? + +--Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou +qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes vêtus +comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une +botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille. + +--Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine? + +--C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchandé le +cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le +vendeur a répondu par un autre. J'arrive, je donne à chacun vingt-cinq +ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus, +glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a à sa ceinture, tire par un +bout différent, et, à cinq heures se trouve au bois de Vincennes, à un +endroit donné. Là seulement je lui explique pour quelle cause il est +convoqué; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets à la +tête de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous +tombions d'accord sur les conditions. + +--Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les +discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance +toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis +vous offrir. + +--Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y +appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en +regardant d'Harmental qui était debout devant lui, le dos tourné à la +cheminée. + +--D'abord, je double la somme que vous avez touchée la dernière fois, +dit le chevalier. + +--Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas à l'argent. + +--Comment! vous ne tenez pas à l'argent, capitaine? + +--Non, pas le moins du monde. + +--Et à quoi tenez-vous donc, alors? + +--À une position. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de +vingt quatre heures, et qu'avec l'âge la philosophie arrive. + +--Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commençant à s'inquiéter +sérieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons, +parlez; qu'ambitionne votre philosophie? + +--Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit +en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En +France, j'ai trop d'ennemis, à commencer par monsieur le lieutenant de +police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela +m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons à remuer à la +pelle! + +Décidément, je veux un grade en Espagne. + +--La chose est possible, et c'est selon le grade que vous désirez. + +--Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on désire, autant désirer quelque +chose qui en vaille la peine. + +--Vous m'inquiétez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les +sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais +n'importe, dites toujours. + +--Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs à la tête des +régiments, qu'à moi aussi il m'a passé par la tête d'être colonel. + +--Colonel! impossible! s'écria d'Harmental. + +--Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette. + +--Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position +secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par +exemple, qui suis à la tête? + +--Eh bien! Voilà justement la chose; c'est que je voudrais que nous +intervertissions momentanément les positions. Vous vous rappelez ce que +je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois? + +--Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de +mémoire. + +--Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-là à mon +compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient été. J'ai ajouté que +je vous en reparlerais, et je vous en reparle. + +--Que diable me dites-vous donc là, capitaine? + +--Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et +de compte à demi une première tentative qui a échoué. Alors vous avez +changé de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous +avez échoué encore. La première fois, vous aviez échoué nuitamment et +sans bruit; nous avons tiré chacun de notre côté, et il n'a plus été +question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez échoué en +plein jour et avec un éclat qui vous a compromis tous; si bien que, si +vous ne vous tirez pas de là par un coup de Jarnac, vous êtes tous +perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir +peut-être, vous serez tous arrêtés, chevaliers, barons, duc et princes. +Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous +d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voilà que +vous lui offrez la même place qu'il occupait dans la première affaire! +Allons donc! Voilà que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que +diable! Vous comprenez: les prétentions s'accroissent en raison des +services qu'on peut rendre. Or, me voilà devenu un personnage fort +important, moi. Traitez-moi en conséquence, ou je mets mes mains dans +mes poches et je laisse faire Dubois. + +D'Harmental se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il +avait affaire à un vieux condottiere, habitué à vendre ses services le +plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du +besoin qu'on avait de lui était littéralement vrai, il comprima son +impatience et fit taire son orgueil. + +--Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez être colonel. + +--C'est mon idée, reprit Roquefinette. + +--Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut répondre que +j'aurai l'influence de la faire ratifier? + +--Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi +même. + +--Où cela? + +--À Madrid, donc! + +--Qui vous dit que je vous y mène? + +--Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais. + +--Vous, à Madrid? Et qu'allez-vous y faire? + +--Conduire le régent. + +--Vous êtes fou! + +--Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes +conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir! +Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela. + +Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait posé sur la +commode, et il fit un pas vers la porte. + +--Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental. + +--Sans doute, je m'en vais. + +--Mais vous oubliez, capitaine.... + +--Ah! c'est juste, répondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper +à l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donné cent louis, +et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un +cheval gris pommelé, de l'âge de quatre à cinq ans, trente louis, une +paire de pistolets à deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc., +etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit +dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont à +vous. Comptez nous sommes quittes. + +Et il jeta la bourse sur la table. + +--Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine. + +--Et que dites-vous donc? + +--Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie, à vous, une mission de +cette importance. + +--Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le régent à +Madrid, je le conduirai seul, ou le régent restera au Palais-Royal. + +--Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour +arracher des mains de Philippe d'Orléans l'épée qui a renversé les +murailles de Lérida la Pucelle, et qui a reposé près du sceptre de Louis +XIV sur le coussin de velours à glands d'or! + +--Je me suis laissé dire en Italie, répondit Roquefinette, qu'à la +bataille de Pavie, François Ier avait rendu la sienne à un boucher. + +Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfonçant son +chapeau sur sa tête. + +--Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, trêve +d'arguties et de citations, partageons le différend par la moitié: je +conduirai le régent en Espagne, et vous viendrez avec moi. + +--Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la +poussière que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel +efface le vieux miquelet? + +Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou +je ne m'en mêlerai point. + +--Mais c'est une trahison! s'écria d'Harmental. + +--Une trahison, chevalier? Et où avez-vous vu, s'il vous plaît, que le +capitaine Roquefinette fût un traître? Où sont les conventions faites +que je n'ai pas tenues? où sont les secrets que j'ai divulgués? Moi, un +traître! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a +offert gros comme moi d'or pour être un traître, et j'ai refusé. Non, +non! Vous êtes venu me demander hier de vous seconder une deuxième fois; +je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais à de nouvelles +conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous +dire. C'est à prendre ou à laisser. Où voyez-vous une trahison dans tout +cela? + +--Et quand je serais assez lâche pour les accepter, ces conditions, +monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental +inspire à Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le +capitaine Roquefinette? + +--Que diable la duchesse du Maine a-t-elle à voir dans tout ceci? Vous +vous êtes chargé d'une affaire; il y a des empêchements matériels à ce +que vous l'accomplissiez par vous-même; vous me passez procuration, +voilà tout. + +--C'est-à-dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la tête, +que vous voulez être maître de lâcher le régent, si le régent vous offre +pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour +le conduire en Espagne? + +--Peut-être, dit Roquefinette d'un ton goguenard. + +--Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur +lui-même pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les +négociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant. + +--Chanson! reprit Roquefinette. + +--Je vous emmène avec moi en Espagne. + +--Tarare! dit le capitaine. + +--Et je m'engage sur l'honneur à vous faire obtenir un régiment. + +Roquefinette se mit à siffloter un petit air. + +--Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous +maintenant, au point où nous en sommes et avec les secrets terribles que +vous connaissez, à refuser qu'à accepter! + +--Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette. + +--Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre! + +--Et qui m'en empêchera? dit le capitaine. + +--Moi! s'écria d'Harmental en s'élançant devant la porte un pistolet de +chaque main. + +--Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en +croisant les bras et en le regardant fixement. + +--Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma +parole d'honneur que je vous brûle la cervelle! + +--Vous me brûlerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que +vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous +allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les +voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez +tiré sur moi, et il faudra bien que je le dise. + +--Oui, vous avez raison, capitaine, s'écria le chevalier, en désarmant +les pistolets et en les passant à sa ceinture, et je vous tuerai plus +honorablement que vous ne le méritez. Flamberge au vent, monsieur, +flamberge au vent! + +Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son épée +et se mit en garde. + +C'était une épée de cour, un mince filet d'acier monté dans une garde +d'or. + +Roquefinette se mit à rire. + +--Et avec quoi me défendrai-je? dit-il en regardant autour de lui. +N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles à tricoter de votre +maîtresse, chevalier? + +--Défendez-vous avec l'épée que vous portez au côté monsieur! répondit +d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis posé de +façon à ne pas faire un pas pour m'en éloigner. + +--Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un +ton goguenard à l'illustre lame qui avait gardé le nom que lui avait +donné Ravanne. + +--Elle pense que vous êtes un lâche, capitaine, s'écria d'Harmental, +puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre. + +Alors, d'un mouvement rapide comme l'éclair, d'Harmental sangla le +visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une +trace bleuâtre pareille à la marque d'un coup de fouet. + +Roquefinette poussa un cri qu'on eût pu prendre pour le rugissement d'un +lion; puis, faisant un bond en arrière il retomba en garde et l'épée à +la main. + +Alors commença entre ces deux hommes un duel terrible, acharné, +silencieux car tous deux s'étaient vus à l'oeuvre, et chacun savait à +qui il avait affaire. Par une réaction facile à comprendre, c'était +maintenant d'Harmental qui avait retrouvé son calme, c'était +Roquefinette qui avait le sang au visage. À tout moment, il menaçait +d'Harmental de sa longue épée; mais le frère carrelet la suivait ainsi +que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme +une vipère. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore +porté une seule botte, mais il les avait parées toutes. Enfin, sur un +dégagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard à la +parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En +même temps une tache rouge s'étale de sa chemise à son jabot de +dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si près avec +Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend +aussitôt le désavantage que, dans une position pareille, lui donne sa +langue épée. Un coupé sur les armes et il est perdu. Il fait aussitôt un +saut en arrière; mais son talon gauche glisse sur le carreau +nouvellement ciré, et la main dont il tient son épée se lève malgré lui. +Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend à fond, et +crève la poitrine du capitaine, où le fer de son épée disparaît jusqu'à +la garde. D'Harmental fait à son tour un saut dans les armes pour éviter +la riposte, mais la précaution est inutile, le capitaine reste un +instant immobile à sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse +échapper son épée, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le +brûle, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau. + +--Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira à l'instant même: le +mince filet d'acier avait traversé le coeur du géant. + +Cependant d'Harmental était resté en garde et les yeux fixés sur le +capitaine, abaissant seulement son épée à mesure que la mort s'emparait +de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait +les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuyé contre la porte, +le chevalier, à ce spectacle, demeure un instant épouvanté. Ses cheveux +se hérissent, il sent la sueur qui pointe à son front, il n'ose risquer +un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un rêve. +Tout à coup, dans une dernière convulsion, la bouche du moribond se +crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret. + +Comment reconnaître au milieu des trois cents paysans qui sont au marché +aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le +régent? + +D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son +existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre +dans ses bras, le soulève, l'appelle, tressaille en voyant ses mains +rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui, +suivant l'inclinaison du plancher, s'écoule par une rigole, court en +grossissant vers la porte et commence à glisser sous le seuil. + +En, ce moment, le cheval attaché au volet s'impatienta et hennit. + +D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout à coup il pense que +Roquefinette a peut-être sur lui quelque papier, quelque billet qui +pourra le guider. Malgré sa répugnance pour le cadavre du capitaine, il +s'en rapproche, visite les unes après les autres les poches de son habit +et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou +quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la +Normande. + +Alors, comme il n'a plus rien à faire dans cette chambre, il va au +secrétaire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la +porte après lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval +impatient, s'élance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et disparaît en +tournant l'angle le plus rapproché du boulevard. + + + + +Chapitre 42 + + +Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde +de madame Denis, Bathilde, inquiète de voir la fenêtre de son voisin si +longtemps fermée, avait ouvert la sienne, et la première chose qu'elle +avait aperçue était le cheval gris pommelé attaché au volet. Or, comme +elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que +cette monture était pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitôt ses +terreurs passées et présentes. + +Bathilde resta donc à la fenêtre, regardant de tous côtés et cherchant à +lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu +était acteur dans le drame mystérieux qui se préparait et où elle +devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rôle. Elle +était donc, le coeur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de çà +et de là, lorsque tout à coup ses regards inquiets se fixèrent sur un +point. Au même moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait +de voir déboucher Buvat à l'angle de la rue Montmartre. En effet, +c'était le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de +temps en temps derrière lui comme s'il craignait d'être poursuivi, +s'avançait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui +permettaient ses petites jambes. + +Pendant qu'il disparaît sous l'allée et s'engage dans l'escalier obscur +qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un +regard en arrière et disons les causes de cette absence qui nous en +sommes certain, n'a pas causé moins d'inquiétudes à nos lecteurs qu'à la +pauvre Bathilde et à la bonne Nanette. + +On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture à la +révélation du complot, avait été forcé par Dubois de venir lui faire +chaque jour chez lui une copie des pièces que lui remettait le prétendu +prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du régent avait +successivement appris tous les projets des conjurés, qu'il avait déjoués +par l'arrestation du maréchal de Villeroy et par la convocation du +parlement. + +Le lundi matin, Buvat était arrivé comme d'habitude avec de nouvelles +liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'était +un manifeste rédigé par Malezieux et Pompadour, et les lettres des +principaux seigneurs bretons qui adhéraient, comme nous l'avons vu, à la +conspiration. + +Buvat s'était mis comme d'habitude à son travail mais vers les quatre +heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et +sa canne de l'autre, Dubois était venu le prendre et l'avait conduit +dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il +travaillait, et arrivé là, il lui avait demandé ce qu'il pensait de cet +appartement. Flatté de cette déférence du premier ministre pour son +jugement, Buvat s'était hâté de répondre qu'il le trouvait fort +agréable. + +--Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre +goût, car c'est le vôtre. + +--Le mien! dit Buvat atterré. + +--Eh bien! oui, le vôtre, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire +avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que +vous? + +--Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi? + +--Pendant quelques jours du moins, répondit Dubois. + +--Monseigneur, laissez-moi au moins prévenir Bathilde. + +--Voilà justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit +prévenue. + +--Mais vous me promettez au moins que la première fois que je +sortirai.... + +--Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas. + +--Mais, s'écria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier? + +--Prisonnier d'État, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais +tranquillisez-vous votre captivité ne sera pas longue, et tant qu'elle +durera, l'on aura pour vous tous les égards qui sont dus au sauveur de +la France; car vous avez sauvé la France, mon cher monsieur Buvat; il +n'y a pas à vous en dédire maintenant. + +--J'ai sauvé la France! s'écria Buvat, et me voilà prisonnier, me voilà +sous les verrous, me voilà sous les barreaux! + +--Et où diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat, +dit Dubois en éclatant de rire, la porte ferme à un seul loquet et n'a +pas même de serrure; quant à la fenêtre, voyez, elle donne sur le jardin +du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la +vue, une vue superbe: vous serez ici comme le régent lui-même. + +--Ô ma petite chambre! ô ma terrasse! murmura Buvat en se laissant +tomber anéanti sur un fauteuil. + +Dubois, qui avait autre chose à faire que de consoler Buvat, sortit et +mit une sentinelle à sa porte. + +L'explication de cette mesure était facile à comprendre: Dubois +craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutât de +quel côté venait la révélation, et que Buvat interrogé n'avouât qu'il +avait tout dit. Or cet aveu eût sans doute arrêté les conjurés au milieu +de leurs projets, et tout au contraire Dubois, éclairé désormais sur +tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour +en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations. + +Vers les huit heures du soir, et comme le jour commençait à tomber, +Buvat entendit un grand bruit à sa porte et une espèce de froissement +métallique qui ne laissa point de l'inquiéter; il avait entendu raconter +bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'État assassinés +dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut à sa fenêtre. +La cour et le jardin du Palais-Royal étaient pleins de monde, les +galeries commençaient à s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat +était pleine de mouvement, de gaieté et de lumière. Il poussa un profond +gémissement en songeant qu'il allait peut-être lui falloir dire adieu à +ce monde si animé et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat +se retourna en frissonnant et aperçut deux grands valets de pied en +livrée rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit métallique +qui avait inquiété Buvat était le froissement des plats et des couverts +d'argent. + +Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grâces au +Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il +avait cru être tombé se changeait en une situation en apparence si +supportable; mais presque aussitôt l'idée lui vint que les projets +funestes qu'on avait conçus contre lui étaient toujours les mêmes, et +qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'exécution, et que +seulement, au lieu d'être assassiné comme Jean sans Peur ou le duc de +Guise, il allait être empoisonné comme le grand dauphin ou le duc de +Bourgogne. Il jeta un coup d'oeil rapide sur les deux valets de pied, et +crut remarquer quelque chose de sombre qui dénonçait les agents d'une +vengeance secrète. Dès lors le parti de Buvat fut pris, et malgré le +fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute +nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif. + +Les deux laquais se regardèrent en dessous: c'étaient deux fins +escogriffes, qui avaient jugé Buvat du premier coup d'oeil, et qui, ne +comprenant pas qu'on n'eût pas faim en face d'un faisan truffé, et pas +soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pénétré les craintes +de leur prisonnier. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, et le +plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la +situation, s'avança vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'à ce que la +cheminée l'empêchât d'aller plus loin. + +--Monsieur, lui dit-il d'un ton pénétré, nous comprenons vos craintes, +mais comme nous sommes d'honnêtes serviteurs, nous tenons à vous prouver +que nous sommes incapables de prêter les mains à l'action dont vous nous +soupçonnez. En conséquence, pendant tout le temps que vous serez ici, +mon camarade et moi, chacun notre tour, goûterons de tous les plats qui +vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux +si, par notre dévouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillité. + +--Monsieur, répondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets +eussent été pénétrés ainsi, monsieur, vous êtes bien honnête, mais, en +vérité Dieu! + +Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +--N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous désirons, mon camarade +et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons +l'épreuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le +valet en s'asseyant à la place que Buvat aurait dû occuper, faites-moi +le plaisir de me servir quelques cuillerées de ce potage, une aile de +cette poularde au riz, et deux doigts de ce romanée. Là, bien. À votre +santé, monsieur. + +--Monsieur, répondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux étonnés +le valet de pied qui dînait si impudemment à sa place, monsieur; c'est +moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le +conserver dans ma mémoire, accolé à celui de ce bon geôlier qui donna +dans sa prison à Côme l'Ancien une preuve de dévouement pareille à celle +que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur, +continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous méritez de +figurer dans ce livre sous tous les rapports. + +--Monsieur, répondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et +voilà mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dévouer demain, +et qui, le moment venu ne restera pas en arrière. Allons, Comtois, mon +ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas +que pour rassurer monsieur plus complètement, je dois goûter tous les +mets et déguster tous les vins: c'est une rude tâche, je le sais bien; +mais où serait le mérite d'être honnête homme si on ne s'imposait pas de +temps en temps de pareils devoirs? À votre santé, monsieur Buvat. + +--Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon. + +--Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun +doute à monsieur Buvat. + +--Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils +seraient complètement dissipés. + +--Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste +encore; Comtois, mon ami, maintenez le café chaud, très chaud. Je veux +le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je présume que c'est +comme cela que monsieur l'aime. + +--Bouillant, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant; je le bois +bouillant, parole d'honneur! + +--Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant +béatiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce +n'est que comme cela que le café est bon, froid, c'est une boisson fort +médiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je +vous fais mon compliment, et vous servez à ravir. Maintenant, aidez-moi +à enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de désagréable +comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif. +Monsieur, continua Bourguignon en marchant à reculons vers la porte +qu'il avait fermée avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de +rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur, +si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une à +votre lit et deux à la cheminée. Celles de la cheminée sont pour nous, +celle du lit pour le valet de chambre. + +--Merci, monsieur, dit Buvat; vous êtes trop honnête. Je désire ne +déranger personne. + +--Ne vous gênez pas, monsieur, ne vous gênez pas; monseigneur désire que +vous en usiez comme chez vous. + +--Monseigneur est bien honnête. + +--Monsieur ne désire plus rien? + +--Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de +dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance. + +--Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement +Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte. + +--Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un oeil attendri, il faut +convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un +laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui +est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux +proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux. + +Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul. + +Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire +que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait +en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il +commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se +reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses +persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est +vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de +monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un +caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en +résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait +continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant +trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une +analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à +celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir. + +Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre, +Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas +profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure +des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la +mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le +malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une +trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui +qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries +et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner +si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis +que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela +était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré +le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une +investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes +des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les +panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur +le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque +tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans +laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il +demeura donc immobile et attendant, le coeur serré et la sueur au front. + +--Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui +fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que +monsieur cherche? + +Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au +danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit, +prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans +une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui +venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout +vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que +Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains. + +--Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont +il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui, +monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche +serait-elle défendue? + +--Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas +sonné? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir été désigné pour lui servir de +valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de +nuit. + +Et à ces mots le valet étala sur le lit une robe de chambre à grands +ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet. +Buvat toujours à genoux, le regardait faire avec le plus grand +étonnement. + +--Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide à +se déshabiller? + +--Non, monsieur, non! s'écria Buvat, dont la pudeur était des plus +faciles à s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus +agréable qu'il pût faire. Non, j'ai l'habitude de me déshabiller tout +seul. Merci, monsieur, merci. + +Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul. + +Comme la visite de la chambre était finie, et que la faim, qui le +gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commença +aussitôt en soupirant sa toilette de nuit, plaça, pour ne point rester +sans lumière, une de ses bougies dans l'angle de la cheminée, et +s'enfonça en poussant un profond gémissement dans le lit le plus doux et +le plus moelleux qu'il eût jamais rencontré. + +Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put, +par expérience, ajouter à la liste de ses proverbes véridiques. Soit +terreur, soit viduité de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agitée, et +ce ne fut que vers le matin qu'il commença à s'endormir; encore son +sommeil fut-il peuplé des cauchemars les plus terribles et les plus +insensés. Il venait de rêver qu'il avait été empoisonné dans un gigot de +mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda à +quelle heure monsieur voulait déjeuner. + +Cette demande avait avec le rêve que Buvat venait d'accomplir une telle +suite, que Buvat frissonna des pieds à la tête à l'idée d'avaler la +moindre chose, et ne répondit que par une espèce de murmure sourd, qui +parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque, +car il sortit aussitôt en disant que monsieur allait être servi. + +Buvat n'avait point l'habitude de déjeuner dans son lit, aussi +sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hâte. +Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois +entrèrent portant le déjeuner, comme ils étaient entrés la veille +portant le dîner. + +Alors eut lieu la seconde répétition de la scène que nous avons déjà +racontée, à l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui +mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on +arriva au café et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille à la +même heure, vit son breuvage bien aimé, après avoir passé de la +cafetière d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'oesophage +de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et déclara que son +estomac demandait à être amusé par quelque chose, et qu'en conséquence +il désirait qu'on lui laissât le café et un petit pain. Cette +déclaration parut contrarier quelque peu le dévouement de monsieur +Comtois, mais force lui fut cependant de se borner à deux cuillerées de +l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, déposé +sur un guéridon, tandis que les deux drôles emportaient, en riant dans +leur barbe, les restes du déjeuner à la fourchette. À peine la porte +fut-elle fermée, que Buvat se précipita vers le guéridon, et, sans même +se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but +le café; puis, quelque peu réconforté par cette inglutition, si +insuffisante qu'elle fût, il commença à envisager les choses sous un +point de vue moins désastreux. + +En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il +avait traversé sans encombre la soirée de la veille, la nuit qui venait +de s'écouler, et qu'il entrait dans la matinée présente d'une manière +assez confortable, il commençait à comprendre que si par un motif +politique quelconque on en voulait à sa liberté, on était loin au moins +d'en vouloir à ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont +il n'avait jamais été l'objet; puis Buvat, malgré lui, ressentait cette +bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et +dilate le coeur. Or, il avait jugé que le dîner de la veille était +meilleur que son dîner habituel, il avait reconnu que le lit était fort +moelleux, il trouvait que le café qu'il venait de boire possédait un +arôme que le mélange de la chicorée ôtait au sien. Bref, il ne pouvait +se dissimuler que les fauteuils élastiques et les chaises rembourrées +sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une +supériorité incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de +canne. La seule chose qui le tourmentât donc réellement était +l'inquiétude que devait éprouver Bathilde en ne le voyant pas revenir. +Il eut bien un instant l'idée, n'osant pas renouveler la demande qu'il +avait faite la veille à Dubois, de donner de ses nouvelles à sa pupille, +il avait bien eu un instant l'idée, disons-nous, à l'instar du Masque de +Fer, qui avait jeté de la fenêtre de sa prison un plat d'argent sur le +rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du +Palais-Royal, mais il savait quel résultat funeste avait eu pour le +malheureux prisonnier la découverte de cette infraction aux volontés de +monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une +tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivité, qui, +telle qu'elle était, à tout prendre, lui paraissait tolérable. + +Le résultat de toutes ces réflexions fut que Buvat passa une matinée +beaucoup moins agitée que ne l'avaient été sa soirée et sa nuit; d'un +autre côté, son estomac endormi par le café et le petit pain, ne lui +laissait éprouver que cette légère pointe d'appétit qui n'est qu'une +jouissance de plus lorsqu'on est sûr de bien dîner. Ajoutez à cela la +vue éminemment distrayante que le prisonnier avait de sa fenêtre, et +l'on comprendra qu'une heure de l'après midi arriva sans trop de +douleurs ni d'ennui. + +À une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dressée, +portée comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais +cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y +assit. Buvat déclara que, parfaitement rassuré sur les intentions de son +hôte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du +dévouement dont chacun à son tour lui avait donné la preuve, et les +priait de le servir à son tour. Les deux valets firent la grimace, mais +ils obéirent. + +On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait +Buvat devait se béatifier encore, grâce à l'excellent dîner qui lui +était servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins; +enfin Buvat, après avoir siroté son café, luxe qu'il ne se permettait +ordinairement que le dimanche, Buvat, après avoir avalé par-dessus le +nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il +faut le dire, était dans un état voisin de l'extase. + +Le soir, le souper eut le même succès; mais comme Buvat s'était un peu +plus livré qu'au dîner à la dégustation du chambertin et du sillery, +Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un état de +bien-être impossible à décrire. Il en résulta que, lorsque le valet de +chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la +veille, à quatre pattes et la tête sous le lit, il le trouva assis dans +un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tête renversée contre le +dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une +inflexion de voix d'une tendresse infinie: + + _Laissez-moi aller,_ + _Laissez-moi aller_ + _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._ + +Ce qui, comme on le voit, était une grande amélioration sur l'état dans +lequel le digne écrivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il +y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de +l'aider à se déshabiller, Buvat, qui éprouvait une certaine difficulté à +exprimer ses pensées, se contenta de lui sourire en signe d'approbation, +puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirât son habit, puis les +jambes pour qu'il lui enlevât ses souliers; mais malgré l'état de +jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est +cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un +plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva +parfaitement seul qu'il dépouilla le reste le ses vêtements. + +Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'étendit +voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes après s'être +couché, rêva qu'il était le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi +Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines. + +Hâtons-nous de dire que ce fut le seul rêve un peu égrillard que le +pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie. + +Buvat se réveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule +préoccupation au monde, celle de l'inquiétude où devait être Bathilde, +mais du reste parfaitement heureux. + +Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur; +tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur +l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait, +il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche +son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand +soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement +touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se +prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la +prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce +aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre. + +Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un +grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures +différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain +depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à +Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le +premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour +son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à +Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition +avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires +publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui +amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était +invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus +vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table +en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna +les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura +son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara +d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du +premier ministre. + +L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi +Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle. +Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un +escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça +monsieur Buvat. + +Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au +rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui +ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus +simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une +opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande +importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant +regardé avec curiosité: + +--Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat. + +--Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant. + +--La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main? + +--De ma propre main, monsieur. + +--Vous avez une fort belle écriture, monsieur. + +Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste. + +--L'abbé, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous +vous devions. + +--Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine. + + +--Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur +Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que +si vous avez quelque chose à demander au régent, je me charge de lui +transmettre votre demande. + +--Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bonté de vous offrir pour +être l'interprète de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la +bonté de lui dire que quand elle sera moins gênée, je la prie, si cela +ne la prive pas trop, de me faire payer mon arriéré. + +--Comment, votre arriéré, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'être employé à la +Bibliothèque royale, mais que voilà bientôt six ans que l'on nous dit à +chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse. + +--Et à combien se monte votre arriéré? + +--Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le +chiffre exact. + +--Voyons, à peu près. Calculez de mémoire. + +--Mais à cinq mille trois cents et quelques livres, à part les fractions +de sous et de deniers. + +--Et vous désireriez d'être payé, monsieur Buvat? + +--Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir. + +--Et voilà tout ce que vous demandez? + +--Absolument tout. + +--Mais enfin pour le service que vous venez de rendre à la France, ne +réclamez-vous rien? + +--Si fait, monsieur, je réclame la permission de faire dire à ma pupille +Bathilde, qui doit être fort inquiète de mon absence qu'elle se +tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais +même, si ce n'était pas abuser de votre bonté, monsieur, qu'elle eût la +permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde +demande était trop indiscrète, je me bornerais à la première. + +--Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles +nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre +liberté, et vous pourrez aller vous-même donner de vos nouvelles à votre +pupille. + +--Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier? + +--Vous pouvez partir quand vous voudrez. + +--Monsieur, je suis votre très humble, et j'ai bien l'honneur de vous +présenter mes hommages. + +--Pardon, monsieur Buvat, encore un mot. + +--Deux, monsieur. + +--Je vous répète que la France a envers vous des obligations qu'il faut +qu'elle acquitte. Écrivez donc au régent, faites-lui le relevé de ce qui +vous est dû; exposez-lui votre situation, et si vous désirez +particulièrement quelque chose, exposez hardiment votre désir. Je suis +garant qu'il sera fait droit à votre requête. + +--Monsieur, vous êtes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc +alors espérer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de +l'État.... + +--Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole. + +--Monsieur, aujourd'hui même ma pétition sera adressée au régent. + +--Et demain vous serez payé. + +--Ah! monsieur, que de bontés! + +--Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend. + +--Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour +m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. À +l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrétion, +comment vous appelez-vous, s'il vous plaît? + +--Monsieur Philippe. + +--À l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe. + +--Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je +donne des ordres pour que vous puissiez sortir. + +À ces mots il sonna, un huissier parut. + +--Faites venir Ravanne. + +L'huissier sortit. Deux secondes après un jeune officier des gardes +entra. + +--Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'à la +porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller où il voudra. + +--Oui, monseigneur, dit le jeune officier. + +Un éblouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche +pour demander quel était celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais +Ravanne ne lui en laissa pas le temps. + +--Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends. + +Buvat regarda d'un air hébété monsieur Philippe et le page, mais comme +celui-ci ne comprenait rien à son hésitation, il lui renouvela une +seconde fois l'invitation de le suivre. Il obéit en tirant son mouchoir +de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait à grosses gouttes du +front. + +À la porte la sentinelle voulut arrêter Buvat. + +--Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le régent, monsieur est +libre, dit Ravanne. + +Le soldat présenta les armes et laissa passer. + +Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui +lui manquaient, et s'appuya contre la muraille. + +--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide. + +--Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la +personne à laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait.... + +--Monseigneur le régent en personne, reprit Ravanne. + +--Pas possible! s'écria Buvat. + +--Très possible! au contraire, répondit le jeune homme, et la preuve, +c'est que cela est ainsi. + +--Comment, c'est monsieur le régent lui-même qui m'a promis que je +serais payé de mon arriéré! s'écria Buvat. + +--Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne +qui m'a donné l'ordre de vous reconduire était monsieur le régent, +répondit Ravanne. + +--Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe. + +--Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orléans. + +--C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique, +c'est connu, cela. Mais c'est un très brave homme que le régent, et +quand je pense qu'il y avait d'infâmes gueux qui conspiraient contre +lui, contre un homme qui m'a donné sa parole de me faire payer mon +arriéré; mais ils méritent d'être pendus, ces gens-là, monsieur, d'être +roués, écartelés, brûlés vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur? + +--Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires +de cette importance. Nous sommes à la porte de la rue, je voudrais avoir +l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part +dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques +ordres à me donner avant son départ, je me vois, à mon grand regret, +forcé de vous quitter. + +--Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en +répondant par une profonde inclination au léger salut du jeune homme +qui, lorsque Buvat releva la tête, avait déjà disparu. + +Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il +en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place +des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste +au moment où d'Harmental passait son épée au travers du corps de +Roquefinette. C'était en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui +était loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait +aperçu son tuteur et s'était précipitée à sa rencontre dans l'escalier, +où Buvat et elle s'étaient joints entre le second et le troisième étage. + +--Oh! petit père; cher petit père! s'écria Bathilde tout en montant +l'escalier au bras de Buvat et en l'arrêtant pour l'embrasser à chaque +marche. D'où venez-vous donc? que vous est-il arrivé, et comment se +fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle +inquiétude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut +qu'il soit arrivé des événements incroyables! + +--Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat. + +--Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit père. D'où venez-vous d'abord? + +--Du Palais-Royal. + +--Comment, du Palais-Royal? Et chez qui étiez-vous, au Palais-Royal? + +--Chez le régent. + +--Vous, chez le régent! Et que faisiez-vous chez le régent? + +--J'étais prisonnier. + +--Prisonnier! vous? + +--Prisonnier d'État. + +--Et pourquoi? Vous, prisonnier! + +--Parce que j'ai sauvé la France. + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! petit père, est-ce que vous seriez devenu fou? +s'écria Bathilde épouvantée. + +--Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la +tête solide. + +--Mais, je vous en prie, expliquez-vous! + +--Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le régent. + +--Ô mon Dieu! + +--Et que j'en étais. + +--Vous! + +--Oui, moi; sans en être, c'est-à-dire. Tu sais bien ce prince de +Listhnay? + +--Après? + +--Un faux prince, mon enfant, un faux prince! + +--Mais ces copies que vous faisiez pour lui?... + +--Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une révolte +générale, la Bretagne... la Normandie... les états généraux... le roi +d'Espagne.... Et c'est moi qui ai découvert tout cela. + +--Vous! s'écria Bathilde épouvantée. + +--Oui, moi, que monseigneur le régent vient d'appeler le sauveur de la +France; moi à qui il va payer mes arriérés! + +--Mon père, mon père, dit Bathilde, vous avez parlé de conspirateurs; +savez-vous les noms de ces conspirateurs? + +--D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misérable bâtard +qui conspire contre un homme comme monseigneur le régent! Puis un comte +de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de +Cellamare, l'abbé Brigaud, ce malheureux abbé Brigaud. Imagine-toi que +j'ai copié la liste.... + +--Mon père, dit Bathilde haletant de crainte, mon père, parmi tous ces +noms-là, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul +d'Harmental?... + +--Ah! je crois bien, s'écria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental! +c'est le chef de la conjuration; mais le régent les connaît tous. Ce +soir ils seront tous arrêtés, et demain pendus, écartelés, roués vifs. + +--Oh! malheureux! malheureux que vous êtes! s'écria Bathilde en se +tordant les bras, vous avez tué l'homme que j'aime. Mais je vous le jure +par ma mère, monsieur, s'il meurt, je mourrai. + +Et songeant qu'elle aurait peut-être encore le temps de prévenir Raoul +du danger qui le menaçait, Bathilde, laissant Buvat atterré s'élança +vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle eût eu +des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans +toucher les marches, et, haletante, épuisée, mourante, vint heurter la +porte de d'Harmental, qui, mal fermée par le chevalier, céda au premier +effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du +capitaine, étendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang. + +Cette vue était si loin d'être celle à laquelle s'attendait Bathilde, +que, sans songer qu'elle allait peut-être achever de compromettre son +amant, elle se précipita vers la porte en appelant du secours; mais en +arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que +son pied eût glissé dans le sang, elle tomba à la renverse en poussant +un cri terrible. + +À ce cri les voisins accoururent et trouvèrent Bathilde évanouie; sa +tête avait porté sur l'angle de la porte, et elle s'y était fait une +grave blessure. + +On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir +l'hospitalité. + +Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait déchiré l'adresse de la +lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne +possédait sur lui aucun autre papier qui indiquât son nom ou son +domicile, on transporta son corps à la Morgue, où trois jours après il +fut reconnu par la Normande. + + + + +Chapitre 43 + + +Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, était parti au galop, +sentant bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour faire face aux +changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il +s'était chargé, la mort du capitaine Roquefinette. En conséquence, et +dans l'espoir de reconnaître, à un signe quelconque, les individus qui +devaient jouer le rôle de comparses dans ce grand drame, il avait suivi +les boulevards jusqu'à la porte Saint-Martin, et arrivé là, tournant à +gauche, il s'était trouvé en un instant au milieu du marché aux chevaux. +C'était là, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers +enrôlés par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine. + +Mais, comme l'avait dit le pauvre défunt, aucun signe particulier ne +pouvait désigner à l'oeil étranger ces hommes mystérieux, vêtus qu'ils +étaient comme les autres et se connaissant entre eux à peine. +D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui étaient +inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement +indifférents à toute autre idée qu'à celle des marchés qu'ils étaient en +train de conclure, que deux ou trois fois, après s'être rapproché de +personnages qu'il avait cru reconnaître pour de faux paysans, il +s'éloigna sans même leur adresser la parole, tant la probabilité était +grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient là, le +chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait être +inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation était +désolante: d'Harmental incontestablement avait là sous la main tous les +moyens d'exécution nécessaires à l'heureux accomplissement du complot, +mais il avait, en tuant le capitaine, brisé lui-même le fil conducteur, +et, l'anneau intermédiaire rompu, toute la chaîne était brisée. +D'Harmental se mordait les lèvres jusqu'au sang, se déchirait la +poitrine, allait et venait d'un bout à l'autre du marché, espérant +toujours que quelque circonstance imprévue le tirerait d'embarras; mais +le temps s'écoulait, le marché conservait sa même physionomie, personne +n'était venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en +désespoir de cause adressé quelques questions ambiguës, avaient, à ces +questions, ouvert des yeux et une bouche si naïvement étonnés, que +d'Harmental avait interrompu à l'instant même la conversation commencée, +convaincu qu'il était d'avoir touché à faux. + +Sur ces entrefaites, cinq heures sonnèrent. + +C'était vers les huit ou neuf heures du soir que le régent devait +revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, d'autant +plus que cette embuscade était le va-tout des conjurés, qui +s'attendaient bien à être arrêtés d'un moment à l'autre, et qui jouaient +la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de dé. +D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficultés de la situation, il +avait réclamé pour lui l'honneur de l'entreprise, c'était donc sur lui +que pesait toute la responsabilité, et cette responsabilité était +terrible. D'un autre côté, il se trouvait pris dans une de ces +situations où le courage ne peut rien, où la volonté humaine se brise +devant une impossibilité, et où la seule chance qui reste est d'avouer +son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient +de vous. + +D'Harmental était homme de résolution, son parti fut bientôt pris; il +fit dans le marché, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et +demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjuré ne se +trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les +visages restaient dans leur impassible nullité, il mit son cheval au +galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit +à la maison n° 15, enfila l'escalier, grimpa au cinquième étage, ouvrit +la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine, +du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud. + +Tous jetèrent un cri de surprise en l'apercevant. + +D'Harmental raconta tout: les prétentions de Roquefinette, la discussion +qui s'en était suivie, et le duel qui l'avait terminée. Il ouvrit son +habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa à l'espérance +qu'il avait eue de reconnaître les faux sauniers et de se mettre à leur +tête à la place du capitaine; il dit ses espérances déçues, ses +investigations inutiles au milieu du marché aux chevaux, et finit par +faire un appel à Laval, à Pompadour et à Valef, qui y répondirent +aussitôt en disant qu'ils étaient prêts à suivre le chevalier au bout du +monde, et à lui obéir en tout ce qu'il ordonnerait. + +Rien n'était donc perdu encore: quatre hommes résolus et agissant pour +leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds +soudoyés, qui n'étaient mus par aucun autre intérêt que celui de gagner +une vingtaine de louis par tête. Les chevaux étaient prêts dans +l'écurie, chacun était venu armé; d'Avranches n'était point encore +parti, ce qui renforçait la petite troupe d'un homme dévoué. On envoya +chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps +possible au régent la figure de ses ravisseurs; on laissa près de madame +du Maine Malezieux qui, par son âge, et Brigaud qui, par sa profession, +devaient naturellement être mis en dehors d'une pareille expédition; on +se donna rendez-vous à Saint-Mandé, et l'on partit chacun isolément, +afin de ne point donner de soupçons. Une heure après, les cinq conjurés +étaient réunis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre +Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient à l'horloge +du château. + +D'Avranches s'était informé. Le régent était passé vers les trois heures +et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il était dans une voiture à +quatre chevaux, menés par deux jockeys à la Daumont, et précédé par un +seul coureur. Il n'y avait donc aucune résistance à craindre; on +arrêtait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le maître de +poste, comme nous l'avons dit, était à la dévotion de madame du Maine; +on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui; +on le forçait à monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout +attelée et postillon en selle. D'Harmental et Valef se plaçaient près de +lui; on repartait au galop; on traversait la Marne à Alfort, la Seine à +Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et à Montlhéry on se +trouvait sur la route d'Espagne. Si à l'un ou à l'autre des relais le +régent voulait appeler, d'Harmental et Valef le menaçaient et s'il +appelait malgré les menaces, le fameux passeport était là pour prouver +que celui qui réclamait assistance n'était pas le prince, mais un fou +qui se croyait le régent, et que l'on reconduisait à sa famille, qui +habitait Saragosse. Bref, tout cela était un peu hasardeux, il est vrai; +mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui, +d'ordinaire, réussissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles +sont dirigées n'ont garde de les prévoir. + +Sept heures et huit heures sonnèrent successivement. D'Harmental et ses +compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus +en plus épaisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit attelées de +chevaux de maîtres, avaient déjà donné quelques fausses alertes, mais +elles avaient eu en même temps pour résultat de les aguerrir à l'attaque +véritable. À huit heures et demie la nuit était tout à fait obscure, et +l'espèce de crainte bien naturelle que les conjurés avaient d'abord +ressentie commençait à se changer en impatience. + +À neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha à +plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au +même moment, à un millier de pas de distance à peu près à l'angle de la +route, on vit poindre une lueur pareille à une étoile: les conjurés +tressaillirent. C'était évidemment le coureur et sa torche. Bientôt il +n'y eut plus de doute; on aperçut la voiture et ses deux lanternes. +D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval échangèrent une dernière poignée +de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste +qui lui était assigné. + +Cependant la voiture s'avançait rapidement: c'était bien celle du duc +d'Orléans. À la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit +rouge du coureur, devançant les chevaux de vingt-cinq pas à peu près. La +route était silencieuse et déserte; du reste, tout semblait d'accord +avec les conjurés. D'Harmental jeta un dernier coup d'oeil à ses +compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant +l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque côté du pavé, et en face de +lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs +fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il était +évident qu'ils étaient tous dans la sécurité la plus parfaite, et qu'ils +venaient se livrer d'eux-mêmes à ceux qui les attendaient. + +La voiture avançait toujours: déjà le coureur avait dépassé d'Harmental +et Valef. Tout à coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se +redressant, sauta à la bride de son cheval, lui arracha la torche des +mains et l'éteignit. À cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la +voiture, mais il était trop tard: Pompadour et Laval s'étaient élancés +et les tenaient en respect le pistolet à la main, tandis que d'Harmental +et Valef se présentaient à chaque portière, éteignaient les lanternes, +et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point à sa vie s'il ne +faisait aucune résistance, mais que si, au contraire, il se défendait, +ou appelait, on était décidé à recourir aux dernières extrémités. + +Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le +courage du régent, le prince se contenta de dire:--C'est bien, +messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout où vous voudrez. + +D'Harmental et Valef jetèrent alors les yeux sur la grande route: ils +virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'épaisseur du bois +le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux +chevaux de la voiture, qu'ils avaient dételés. Le chevalier sauta +aussitôt à bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier +postillon; Laval et Valef se placèrent à chaque portière; la voiture +repartit au galop, se jeta dans la première route qu'elle trouva à sa +gauche, enfila une contre-allée, et commença de rouler sans bruit et +sans lumière dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient +été si bien prises, que l'enlèvement n'avait pas été plus de cinq +minutes à s'accomplir, qu'aucune résistance n'avait été faite, que pas +un cri n'avait été poussé. Décidément cette fois la fortune était pour +les conjurés. + +Mais, arrivé au bout de l'allée, d'Harmental trouva un premier obstacle: +la barrière, soit hasard, soit préméditation, était fermée: force fut +donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit +tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une allée latérale, et la +course, un instant ralentie, recommença avec une nouvelle vélocité. + +La nouvelle allée que suivait le chevalier conduisait à un carrefour, +une des routes de ce carrefour conduisait droit à Charenton. Il n'y +avait donc pas de temps à perdre, puisqu'en tout cas, il fallait +absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre +s'agiter des hommes devant lui, mais cette espèce de vision disparut +comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans empêchement. +En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement +d'un cheval et une espèce de froissement de fer comme feraient des +sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il crût que c'était +le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il pensât que c'était +quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arrêter, il continua son +chemin avec la même vitesse, le même silence, et au milieu de la même +obscurité. + +Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose étrange: +c'était une espèce de muraille fermant les routes qui venaient y +aboutir: il était évident qu'il se passait là quelque chose de nouveau. +D'Harmental arrêta aussitôt la voiture et voulut reprendre le chemin +d'où il venait; mais une muraille pareille s'était refermée derrière +lui; au même instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui +criaient: «--Nous sommes cernés, sauve qui peut!» Et tous deux, quittant +aussitôt la portière et faisant sauter le fossé à leurs chevaux, se +lancèrent dans la forêt et disparurent au milieu de la futaie. Mais il +était impossible à d'Harmental, qui montait un cheval attelé, de suivre +ses deux compagnons. Ne pouvant donc éviter cette muraille vivante qu'il +commençait à reconnaître pour être un cordon de mousquetaires gris, le +chevalier essaya de la renverser, enfonça les éperons dans le ventre de +son cheval, et s'avança tête baissée et un pistolet de chaque main, vers +la route la plus proche de lui, sans s'inquiéter si c'était celle qu'il +devait suivre; mais à peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de +mousqueton cassa la tête à son porteur, qui s'abattit, le renversant du +coup et lui engageant la jambe sous lui. + +Aussitôt huit ou dix cavaliers mettant pied à terre s'élancèrent sur +d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre +de sa tête pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le +temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le +tirèrent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le +prétendu prince qui n'était qu'un valet déguisé, on y fit entrer +d'Harmental, deux officiers se placèrent près de lui, on attela un autre +cheval à la place de celui qui avait été tué: la voiture se remit en +mouvement, reprit une nouvelle direction, escortée par un escadron de +mousquetaires. Un quart d'heure après elle roulait sur un pont-levis, +une lourde porte grinçait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un +guichet sombre et voûté, de l'autre côté duquel l'attendait un officier +en uniforme de colonel. + +C'était monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille. + +Maintenant si nos lecteurs désirent savoir comment le complot avait été +déjoué, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon. +La commère du premier ministre, on s'en souvient, soupçonnait le +capitaine Roquefinette d'être mêlé à quelque trame illicite, elle était +venue le dénoncer, à la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques +jours après elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu +pour le jeune seigneur qui avait déjà eu une conférence avec le +capitaine, était montée derrière lui, et, d'une chambre voisine, à +l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, elle avait tout entendu. + +Or, ce qu'elle avait entendu, c'était le projet d'enlever le régent à +son retour de Chelles. Dubois avait été prévenu le soir même, et afin de +prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du +régent à monsieur Bourguignon, et avait enveloppé le bois de Vincennes +d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-légers et de dragons. On +vient de voir quel avait été le résultat de sa ruse. Le chef du complot +avait été pris en flagrant délit, et comme le premier ministre savait le +nom de tous les autres conjurés, il était probable qu'il leur restait +peu de chance d'échapper au vaste filet dans lequel à cette heure il les +tenait tous enveloppés. + + + + +Chapitre 44 + + +Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couchée dans la +chambre de mademoiselle Émilie; Mirza était étendue sur le pied de son +lit, les deux soeurs étaient de chaque côté de son chevet, et Buvat, +écrasé de douleur, se tenait assis dans un coin, la tête inclinée sur sa +poitrine et ses mains posées sur ses genoux. + +D'abord toutes ses pensées furent confuses, et son premier sentiment fut +celui de la douleur physique; elle porta la main à sa tête, la blessure +était derrière la tempe. Un médecin qu'on avait appelé avait posé le +premier appareil, en prévenant qu'on eût à le rappeler si la fièvre se +déclarait. + +Étonnée de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd +et si douloureux, couchée dans une maison étrangère, la jeune fille +arrêta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se +trouvaient là, mais Athénaïs et Émilie détournèrent les yeux, Buvat +poussa un gémissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tête pour +solliciter une caresse. Malheureusement pour la câline petite bête, les +souvenirs commençaient à revenir à Bathilde, le voile qui avait passé +entre sa mémoire et les événements s'éclaircissait peu à peu, bientôt +elle commença de rattacher les uns aux autres les fils brisés qui +pouvaient l'aider à suivre de nouveau la route du passé: elle se rappela +le retour de Buvat, ce qu'il lui avait raconté de la conspiration, le +danger qui était résulté pour d'Harmental de la révélation qu'il avait +faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conçu d'arriver à +temps pour le sauver, de la rapidité avec laquelle elle avait traversé +la rue et monté l'escalier; enfin, son entrée dans la chambre de Raoul +lui revint en mémoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si +elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine: + +--Et lui, s'écria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu? + +Nul ne répondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient là ne +savait que répondre: seulement Buvat, suffoqué par les larmes, se leva +et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de +douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle +arrêta Buvat. Puis, étendant ses deux bras vers lui: + +--Petit père, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde? + +--Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chéri! s'écria Buvat en tombant à +genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde à travers les +couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutôt toi qui +ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un +misérable. J'aurais dû deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout +risquer, tout souffrir, plutôt que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu +n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les +meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh! +malheureux, malheureux que je suis! s'écria Buvat en sanglotant, comment +me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment +vivrai-je? + +--Petit père! s'écria Bathilde, petit père, tâchez seulement de savoir +ce qu'il est devenu, je vous en supplie. + +--Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu +me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont +mauvaises... n'est-ce pas que tu me détesteras davantage encore, et ce +sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point? + +--Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat +et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance +luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains +de Dieu; c'est lui qui décidera si je dois vivre ou mourir. + +Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir, +il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne +l'embrasserait pas; et à demi consolé, il prit sa canne et son chapeau, +s'informa à madame Denis du costume du chevalier, et se mit en quête de +la route qu'il avait prise. + +Ce n'était pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naïf +que l'était Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une +voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui était resté une +demi-heure à peu près attaché au contrevent, et qu'il avait tourné par +la rue du Gros-Chenet. Un épicier de sa connaissance, qui demeurait au +coin de la rue des Jeûneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand +galop d'un cheval pareil à celui que l'on désignait, un cavalier dont le +signalement se rapportait à merveille avec celui donné par Buvat; enfin, +une fruitière qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses +grands dieux qu'elle avait remarqué celui dont on lui demandait des +nouvelles, et qu'il avait disparu à la descente de la porte Saint-Denis; +mais au delà de ces trois renseignements, toutes les données devenaient +vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'après deux heures de +recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose à +apprendre à Bathilde que, quelque part que fût allé d'Harmental, il y +était allé par le boulevard Bonne-Nouvelle. + +Buvat retrouva sa pupille plus agitée; pendant son absence le mal avait +fait des progrès, et la crise prévue par le docteur se préparait. +Bathilde avait les yeux ardents, le teint animé, les paroles brèves. +Madame Denis venait d'envoyer chercher le médecin. + +La pauvre femme n'était pas sans inquiétude elle-même; depuis longtemps +elle se doutait que l'abbé Brigaud était mêlé à quelque machination, et +ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'était point un +étudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque +c'était Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parité +dans la situation n'avait pas peu contribué à attendrir son âme, +excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle écouta donc avec +avidité le peu de renseignements que Buvat rapportait à la malade, et +comme ils étaient loin d'être assez positifs pour la calmer, elle lui +promit, si, de son côté, elle apprenait quelque chose, de la tenir au +courant. + +Sur ces entrefaites le médecin arriva. Quelque puissance qu'il eût sur +lui-même, il fut facile de voir qu'il trouvait l'état de Bathilde +gravement empiré. Il pratiqua une saignée abondante, ordonna des +boissons rafraîchissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au +chevet de la malade. Mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, qui, à part +leurs petits ridicules, étaient au fond d'excellentes filles, +déclarèrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la +nuit près de Bathilde chacune à son tour. Émilie, en sa qualité d'aînée, +réclama la première veillée, qui lui fut accordée sans conteste. Quant à +Buvat, comme, à cause des soins qu'il fallait rendre à Bathilde, il ne +pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs étouffés +et ses gémissements sourds n'étaient bons qu'à inquiéter la malade, on +l'invita à remonter chez lui, ce qu'il ne consentit à faire que lorsque +Bathilde elle-même l'en eut supplié. + +La saignée avait un peu calmé Bathilde; elle paraissait donc éprouver du +mieux. Madame Denis avait quitté la chambre, mademoiselle Athénaïs était +rentrée chez elle; monsieur Boniface, après être revenu de la Morgue, où +il avait été faire une visite au capitaine Roquefinette, était remonté à +son cinquième, Émilie veillait au coin de la cheminée, lisant un petit +livre qu'elle avait tiré de sa poche, lorsqu'on frappa à la porte deux +coups assez pressés et assez forts pour dénoter une certaine agitation +dans celui qui réclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se +leva sur son coude, Émilie fourra son livre dans sa poche, et, ayant +entendu le mouvement de la malade, accourut à son lit; puis il y eut un +moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou +trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant même qu'Émilie +eût dit:--Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abbé +Brigaud, Bathilde était retombée sur son oreiller. + +Un instant après, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix +altérée appela Émilie. Émilie sortit et laissa Bathilde seule. + +Tout à coup Bathilde tressaillit. L'abbé était dans une chambre +attenante à la sienne, et il lui avait semblé entendre prononcer le nom +de Raoul. En même temps elle s'était rappelé avoir plusieurs fois vu +l'abbé chez d'Harmental; elle savait que l'abbé était des plus familiers +de madame du Maine: elle pensa donc que l'abbé pouvait apporter des +nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de +passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que +si ces nouvelles étaient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que +mieux valait tâcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus +animées. En conséquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et, +comme si toute sa vie était passée dans un seul sens, elle écouta +ardemment ce qui se disait. + +Brigaud rendait compte à madame Denis de ce qui s'était passé. Valef +était accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prévenir madame du Maine +que tout avait échoué. Madame du Maine avait aussitôt rendu aux conjurés +leur parole, invitant Malezieux et Brigaud à fuir chacun de son côté. +Quant à elle, elle s'était retirée à l'Arsenal. Brigaud venait donc +faire ses adieux à madame Denis; il quittait Paris et allait tâcher de +gagner l'Espagne, déguisé en colporteur. + +Au milieu de son récit, interrompu par les exclamations de la pauvre +madame Denis et de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, il avait semblé à +l'abbé, au moment où il avait raconté la catastrophe de d'Harmental, +entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne +n'avait fait attention à ce cri, comme il ignorait que Bathilde fût là, +il n'avait point attaché d'autre importance à ce bruit, sur la nature +duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appelé à son tour, +était entré juste dans ce moment-là, et comme l'abbé avait un faible +tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirigé les +sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles. + +Cependant ce n'était pas l'heure des longs adieux. Brigaud désirait que +le jour le trouvât le plus loin possible de Paris. Il prit congé de la +famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait déclaré qu'il +voulait conduire son ami Brigaud jusqu'à la barrière. + +Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent +la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils +descendirent aussitôt pour s'informer de la cause de la discussion. +Bathilde, les cheveux épars, les pieds nus, enveloppée dans une grande +robe blanche, était debout sur l'escalier, essayant de sortir malgré les +efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fièvre +s'était changée en délire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le +revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans +leurs bras. Un instant elle se débattit, articulant des mots sans suite, +les joues brûlées par la fièvre, tandis que d'un autre côté, elle +grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais +bientôt ses forces s'épuisèrent, elle renversa sa tête en arrière, +murmura encore le nom de Raoul, et s'évanouit une seconde fois. + +On envoya chercher de nouveau le médecin. Ce qu'il avait craint +arrivait, une fièvre cérébrale venait de se déclarer. En ce moment on +frappa à la porte: c'était Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouvé +errant comme une âme en peine devant la maison, et qui, ne pouvant +résister à son inquiétude, venait demander à rester dans un coin +quelconque de l'appartement, où l'on voudrait, pourvu que d'heure en +heure il eût des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille était trop +affectée elle-même pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame +Denis fit signe à Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa +chambre avec Athénaïs, laissant de nouveau Émilie pour garder la malade. +Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagné Brigaud +jusqu'à la barrière d'Enfer, où l'abbé l'avait quitté, espérant, grâce +au bon cheval sur lequel il était monté et au déguisement dont il était +revêtu, gagner la frontière d'Espagne. + +Le délire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parlé de +Raoul. Plusieurs fois elle avait prononcé le nom de Buvat, et toujours +en l'accusant d'avoir tué son amant. À chaque fois le pauvre écrivain, +sans oser se défendre, sans oser répondre, sans oser se plaindre, avait +silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit à réparer le +mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'être arrêté à une +résolution énergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fiévreuse de +Bathilde, qui le regarda sans le reconnaître, et sortit. + +Buvat venait en effet de prendre un parti extrême: c'était celui d'aller +trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute +récompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son +avancement à la Bibliothèque, la grâce de d'Harmental. C'était bien le +moins qu'on pût accorder à l'homme que le régent lui-même avait appelé +le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revînt +bientôt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendît +la santé à Bathilde. + +En conséquence, Buvat remonta chez lui pour réparer le désordre de sa +toilette qui se ressentait fort des événements de la veille et des +émotions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se présenter trop matin +chez le premier ministre, de peur de le déranger. Sa toilette achevée, +comme il n'était encore que neuf heures, il entra un instant dans la +chambre de Bathilde; elle était telle que la jeune fille l'avait laissée +la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quittée, toucha les +objets qu'elle touchait de préférence, baisa les pieds du crucifix +qu'elle baisait tous les soirs: on eût dit un amant qui revoyait les +lieux abandonnés par sa maîtresse. + +Dix heures sonnèrent à la petite pendule: c'était l'heure à laquelle +Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte +d'être importun fit donc place à l'espoir d'être reçu comme il l'avait +toujours été. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame +Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quittée. +Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le médecin la saignait pour la +troisième fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au +ciel, comme pour le prendre à témoin qu'il allait faire tout ce qu'il +pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille, +et s'achemina vers le Palais-Royal. + +Le moment était mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait +été constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont +quelques mois après il devait mourir; d'ailleurs il était de fort +mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul eût été pris, et il venait +d'ordonner à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus +grande activité, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de +voir arriver tous les matins le digne copiste, annonça monsieur Buvat. + +--Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois. + +--C'est moi, monseigneur, dit le pauvre écrivain en se hasardant à se +glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne +tête devant le premier ministre. + +--Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'eût jamais vu. + +--Comment, monseigneur, demanda Buvat étonné, ne me reconnaissez-vous +point? Je viens vous faire mes compliments sur la découverte de la +conspiration. + +--J'ai assez de compliments comme cela; merci des vôtres, monsieur +Buvat, dit Dubois d'un ton sec. + +--Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grâce. + +--Une grâce! Et à quel titre? + +--Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc +que vous m'avez promis une récompense. + +--Une récompense! à toi, double drôle! + +--Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de +plus en plus effrayé, que vous m'avez dit vous-même ici, dans ce +cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts? + +--Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si +tu ne décampes pas au plus vite.... + +--Mais, monseigneur.... + +--Ah! tu raisonnes, drôle! s'écria Dubois en se soulevant d'une main sur +le bras de son fauteuil, et en étendant l'autre vers sa crosse +d'archevêque. + +Attends! attends! tu vas voir.... + +Buvat en avait assez vu: au geste menaçant du premier ministre, il +comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite +qu'il s'éloignât, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des +jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire périr +sous le bâton s'il se représentait jamais au Palais-Royal. + +Buvat comprit que de ce côté tout était fini, et qu'il lui fallait non +seulement renoncer à l'espoir d'être utile à d'Harmental, mais encore +qu'il ne serait plus même question de ce payement d'arriéré qu'il avait +déjà cru tenir; cet enchaînement de pensées le conduisit tout +naturellement à songer que depuis plus de huit jours il n'avait point +mis le pied à la Bibliothèque; il était dans le quartier, il résolut de +faire une visite à son bureau, ne fût-ce que pour s'excuser auprès du +conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais là une +dernière douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en +ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occupé; un étranger +était à sa place. + +Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais été en retard d'une heure, +le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplacé. Buvat avait perdu +sa place à la Bibliothèque pour avoir sauvé la France. + +C'était trop d'événements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra +à la maison presque aussi malade que Bathilde + + + + +Chapitre 45 + + +Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le procès de +d'Harmental, espérant que ses révélations lui donneraient des armes +contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans +une dénégation absolue à l'égard des autres. Quant à ce qui lui était +personnel à lui-même, il avouait tout, disant que la tentative qu'il +avait essayée contre le régent était le résultat d'une vengeance +particulière, vengeance excitée chez lui par l'injustice qui lui avait +été faite lorsqu'on lui avait ôté son régiment. Quant aux hommes qui +l'accompagnaient et qui lui avaient prêté main-forte dans cette +entreprise, il déclarait que c'étaient deux pauvres diables de faux +sauniers qui ne savaient pas eux-mêmes quel était le personnage qu'ils +escortaient. Tout cela n'était pas fort probable; mais il n'y avait pas +moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les +réponses de l'accusé. Il en résultait, au grand désappointement de +Dubois, que les véritables coupables échappaient à sa vengeance, à +l'abri des éternelles dénégations du chevalier, qui avait déclaré +n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui +affirmait n'avoir jamais été chargé ni par l'un ni par l'autre d'aucune +mission politique. + +On avait arrêté successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les +avait conduits à la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient +compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se +trouvaient avait été prévu, et que chacun était convenu de ce qu'il +devait dire, ils s'étaient tous renfermés dans une dénégation absolue, +avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant +que ces relations s'étaient bornées de leur part à celles d'une +respectueuse amitié. Quant à d'Harmental, ils le connaissaient, +disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait à se plaindre d'une +grande injustice qui lui avait été faite, voilà tout: on les confronta +successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre +résultat que d'affermir chacun dans son système de défense, en apprenant +à chacun que ce système était religieusement suivi par ses compagnons. + +Dubois était furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des états +généraux, mais cette affaire avait été coulée à fond par le lit de +justice qui avait condamné les lettres de Philippe V, et dégradé les +princes légitimés de leur rang; chacun les regardait comme assez punis +par ce jugement, sans que l'on sévît une seconde fois contre eux pour +une même cause. Dubois avait espéré alors sur les révélations de +d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau +procès, plus grave que le premier, car, cette fois, il était question +d'attentat direct, sinon à la vie, du moins à la liberté du régent; mais +l'obstination du chevalier était venue détruire ses espérances. Sa +colère s'était donc retournée tout entière contre d'Harmental, et, comme +nous l'avons dit, il avait donné l'ordre à Leblanc et à d'Argenson de +mener le procès avec la plus grande activité, ordre que ces deux +magistrats suivaient avec leur ponctualité accoutumée. + +Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours +progressif, qui avait mis la pauvre enfant à deux doigts de la mort; +mais enfin la jeunesse et la force avaient triomphé du mal. À +l'exaltation du délire avait succédé chez elle un abattement profond, +une prostration complète: on eût dit que la fièvre seule la soutenait, +et qu'en s'en allant elle avait emmené la vie avec elle. + +Cependant chaque jour amenait une amélioration, faible, il est vrai, +mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la +pauvre malade. Peu à peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis +elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adressé la parole. +Cependant, au grand étonnement de tout le monde, on avait remarqué que +Bathilde n'avait pas prononcé le nom de d'Harmental; c'était, au reste, +un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car, +comme ils n'avaient à l'endroit du chevalier que de fort tristes +nouvelles à apprendre à Bathilde, ils préféraient, comme on le comprend +bien, qu'elle gardât le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le +médecin tout le premier, que la jeune fille avait complètement oublié ce +qui s'était passé, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la +réalité avec les rêves de son délire. + +Tout le monde était dans l'erreur même le médecin. Voici ce qui était +arrivé: + +Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laissée un +instant seule, Boniface qui, malgré la sévérité de sa voisine, +conservait toujours un grand fond de tendresse à son égard, avait, comme +c'était son habitude tous les matins depuis qu'elle était malade, +entrouvert la porte et passé la tête pour demander de ses nouvelles. Au +grognement de Mirza, Bathilde s'était retournée, et, apercevant +Boniface, avait aussitôt songé qu'elle saurait probablement de lui ce +qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-à-dire ce qu'était +devenu d'Harmental; en conséquence, elle avait, tout en retenant Mirza, +tendu sa main pâle et amaigrie à Boniface. Boniface l'avait prise, tout +en hésitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune +fille tout en hochant la tête: + +--Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu +raison: vous êtes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan. + +C'était un beau seigneur qu'il vous fallait à vous, et vous ne pouviez +pas m'aimer. + +--Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis +vous aimer autrement. + +--Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme +vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu. + +--Je puis vous aimer comme un frère. + +--Comme un frère! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un frère! et il +pourrait vous aimer comme une soeur, lui! il pourrait vous prendre de +temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il +pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse Mélie et Naïs? Oh! +parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela? + +--Mon ami, dit Bathilde.... + +--Oh! elle m'a appelé son ami, dit Boniface; elle m'a appelé son ami, +moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne +m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-là. Vous ne +savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais +je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez +vous, c'était la colère, c'était la rage. Mademoiselle Bathilde, +appelez-moi gueux, appelez-moi scélérat. Tenez, ça me fera moins de +peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! scélérat de +Boniface! ah! gueux de Boniface! + +--Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne; +car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez réparer ce tort, mais encore +acquérir des droits éternels à ma reconnaissance. + +--Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le +feu? faut-il sauter par la fenêtre du deuxième? faut-il... je ne sais +pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, ça m'est égal. Dites, je vous +supplie.... + +--Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai à vous demander est plus +facile à faire que tout cela. + +--Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde. + +--Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez. + +--En vérité Dieu! mademoiselle Bathilde. + +--Quelque chose qu'on vous dise pour vous en empêcher? + +--Moi, m'empêcher de faire quelque chose que vous me demanderez? + +Jamais au grand jamais! + +--Quelle que soit la douleur que j'en doive éprouver? + +--Ah! ça, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit +vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre. + +--Mais si je vous en prie, mon ami, mon frère? dit Bathilde de sa voix +la plus persuasive. + +--Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer +comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voilà que ça coule. + +Et Boniface se mit à sangloter. + +--Vous me direz donc tout, mon cher Boniface? + +--Oh! tout! tout! + +--Eh bien! dites-moi d'abord.... Bathilde s'arrêta. + +--Quoi? + +--Vous ne devinez pas, Boniface? + +--Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est +devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas? + +--Oui! oui! s'écria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu? + +--Pauvre garçon! murmura Boniface. + +--Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit. + +--Non, heureusement non; mais il est prisonnier. + +--Où cela? + +--À la Bastille. + +--Je m'en doutais! répondit Bathilde en retombant sur son lit. À la +Bastille! mon Dieu! mon Dieu! + +--Allons voilà que vous pleurez à présent, mademoiselle Bathilde! + +--Et je suis là! s'écria Bathilde; là, dans ce lit, mourante, enchaînée! + +--Oh! ne pleurez donc pas comme ça, mademoiselle Bathilde; c'est votre +pauvre Boniface qui vous en prie. + +--Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne +pleure plus. + +--Elle m'a tutoyé! s'écria Boniface. + +--Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours +croissante, car la fièvre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il +faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour où il mourra +je puisse mourir! + +--Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais! + +--Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai juré. Boniface tu me +tiendras au courant de tout, n'est-ce pas? + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis +cela! + +--Et puis, s'il le faut, au moment... au moment terrible... tu +m'aideras... tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?... Il faut que je +le revoie... une fois.... + +Une fois encore... fût-ce sur l'échafaud! + +--Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'écria Boniface en tombant à +genoux et en cherchant vainement à contenir ses sanglots. + +--Tu me le promets? + +--Je vous le jure. + +--Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est +bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez. + +Et Bathilde se mit à rire avec une agitation fébrile effrayante à voir. +Heureusement c'était Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entrée +pour sortir. + +--Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme. + +--Mieux, petit père, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me +revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous, +petit père, pourquoi n'allez-vous pas à votre bureau?--Buvat poussa un +gémissement.--C'était bon quand j'étais malade de ne pas me quitter.... +Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner à la Bibliothèque, +entendez-vous, petit père? + +--Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en dévorant ses larmes.... Oui, j'y +vais. + +--Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser? + +--Si, si.... Au contraire. + +--Allons, voilà que vous pleurez.... Mais vous voyez bien que je vais +mieux. + +Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin? + +--Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son +mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y +vais, mon enfant, à mon bureau, j'y vais. + +Et Buvat, après avoir embrassé Bathilde, remonta chez lui, car il ne +voulait pas dire à la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la +jeune fille se retrouva seule. + +Alors elle respira plus librement: maintenant elle était tranquille; +Boniface, en sa qualité de clerc d'un procureur au Châtelet, était à +même de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde était sûre que +Boniface lui dirait tout. En effet, à partir du lendemain, elle sut que +Raoul avait été interrogé et qu'il avait tout pris sur son compte; puis +le jour suivant elle apprit qu'il avait été confronté avec Valef, Laval +et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amené. Enfin, +fidèle à sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles +de la journée, et chaque soir Bathilde, à ce récit, quelque alarmant +qu'il fût, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se +passèrent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commençait à se lever +et à marcher dans la chambre, à la grande joie de Buvat, de Nanette, et +de toute la famille Denis. + +Un jour, Boniface, contre son habitude revint à trois heures de chez Me +Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre garçon était si +pâle et si défait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible +nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fixés sur +lui. + +--Tout est donc fini? dit-elle. + +--Hélas! répondit Boniface, c'est sa faute aussi à cet entêté-là. On lui +offrait sa grâce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa grâce s'il +voulait, et il n'a rien voulu dire. + +--Ainsi, s'écria Bathilde, ainsi, plus d'espoir; il est condamné? + +--De ce matin, mademoiselle Bathilde, de ce matin. + +--À mort? + +Boniface fit un signe de tête. + +--Et quand l'exécute-t-on? + +--Demain, à huit heures du matin. + +--Bien, dit Bathilde. + +--Mais il y a peut-être encore de l'espoir, dit Boniface. + +--Lequel? demanda Bathilde. + +--Si d'ici là il se décidait à dénoncer ses complices. + +La jeune fille se mit à rire, mais d'un rire si étrange que Boniface en +frissonna de la tête aux pieds. + +--Enfin, dit Boniface, qui sait? Moi, à sa place par exemple, je n'y +manquerais pas. Je dirais: c'est pas moi, parole d'honneur! Ce n'est pas +moi; c'est un tel, un tel, et puis encore un tel. + +--Boniface, dit Bathilde, il faut que je sorte. + +--Vous, mademoiselle Bathilde! s'écria Boniface effrayé; vous sortir! + +Mais c'est vous tuer que de sortir. + +--Il faut que je sorte, vous dis-je. + +--Mais vous ne pouvez pas vous tenir sur vos jambes. + +--Vous vous trompez, Boniface, je suis forte, voyez. + +Et Bathilde se mit à marcher par la chambre d'un pas ferme et assuré. + +--D'ailleurs, reprit Bathilde, vous allez aller me chercher un carrosse +de place. + +--Mais, mademoiselle Bathilde.... + +--Boniface, vous avez promis de m'obéir, dit la jeune fille. Jusqu'à +cette heure vous m'avez tenu parole: êtes-vous las de votre dévouement? + +--Moi, mademoiselle Bathilde, moi las de mon dévouement pour vous! Que +le bon Dieu me punisse s'il y a un mot de vrai dans ce que vous me dites +là. Vous me demandez un carrosse, je vais en chercher deux. + +--Allez, mon ami, dit la jeune fille; allez, mon frère. + +--Oh! tenez, mademoiselle Bathilde, avec ces paroles-là, voyez-vous, +vous me feriez faire tout ce que vous voudriez. Dans cinq minutes, le +carrosse sera ici. + +Et Boniface sortit en courant. + +Bathilde avait une grande robe blanche flottante; elle la serra avec une +ceinture, jeta un mantelet sur ses épaules, et s'apprêta à sortir. Comme +elle s'avançait vers la porte, madame Denis entra. + +--Ô mon Dieu! ma chère enfant, s'écria la bonne femme, qu'allez-vous +faire? + +--Madame, dit Bathilde, il faut que je sorte. + +--Sortir... mais vous êtes folle! + +--Vous vous trompez, madame, j'ai toute ma raison, dit Bathilde en +souriant avec tristesse. Seulement peut-être me rendriez-vous insensée +en essayant de me retenir. + +--Mais enfin, où allez-vous, ma chère enfant? + +--Ne savez-vous pas qu'il est condamné, madame? + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! qui vous a dit cela? J'avais tant recommandé à +tout le monde de vous cacher cette horrible nouvelle! + +--Oui, et demain, n'est-ce pas, vous m'auriez dit qu'il était mort? Et +je vous aurais répondu: c'est vous qui l'avez tué, car, moi, j'ai un +moyen de le sauver peut-être. + +--Vous, vous, mon enfant, vous avez un moyen de le sauver? + +--J'ai dit peut-être, madame. Laissez-moi donc tenter ce moyen, car +c'est le seul qui me reste. + +--Allez, mon enfant, dit madame Denis, dominée par le ton inspiré de +Bathilde, allez, et que Dieu vous conduise! + +Et madame Denis se rangea pour laisser passer Bathilde. + +Bathilde sortit, descendit l'escalier d'un pas lent mais ferme, +traversa la rue, monta ses quatre étages sans se reposer, et ouvrit la +porte de sa chambre, où elle n'était pas entrée depuis le jour de la +catastrophe. Au bruit qu'elle fit en entrant, Nanette sortit du cabinet +et poussa un cri: elle croyait voir le fantôme de sa jeune maîtresse. + +--Eh bien! demanda Bathilde d'un ton grave, qu'as-tu donc, ma bonne +Nanette? + +--Ô mon Dieu! s'écria la pauvre femme toute tremblante, est-ce bien +vous, notre demoiselle, ou bien n'est-ce que votre ombre? + +--C'est moi, Nanette, moi-même, touche-moi plutôt en m'embrassant. Dieu +merci! je ne suis pas morte encore. + +--Et pourquoi avez-vous quitté la maison des Denis? Est-ce qu'ils vous +auraient dit quelque chose qui n'était point à dire? + +--Non ma bonne Nanette non, mais il faut que je fasse une course +nécessaire, indispensable. + +--Vous, sortir dans l'état où vous êtes, jamais! Ce serait vous tuer que +de le souffrir. Monsieur Buvat! monsieur Buvat! voilà notre demoiselle +qui veut sortir! Venez donc lui dire que cela ne se peut pas. + +Bathilde se retourna vers Buvat, avec l'intention d'employer son +ascendant sur lui s'il tentait de l'arrêter, mais elle lui vit une +figure si bouleversée, qu'elle ne se douta point qu'il ne sût la fatale +nouvelle. De son côté, Buvat en l'apercevant, fondit en larmes. + +--Mon père, dit Bathilde, ce qui a été fait jusqu'aujourd'hui est +l'ouvrage des hommes, mais l'oeuvre des hommes est finie, et ce qui +reste à faire appartient à Dieu. Mon père, Dieu aura pitié de nous. + +--Oh! s'écria Buvat en tombant sur un fauteuil, c'est moi qui l'ai tué! +c'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! + +Bathilde alla gravement à lui et l'embrassa au front. + +--Mais que vas-tu faire, mon enfant? demanda Buvat. + +--Mon devoir, répondit Bathilde. + +Et elle ouvrit une petite armoire qui était dans le prie-Dieu, y prit un +portefeuille noir, le déplia et en tira une lettre. + +--Oh! tu as raison, tu as raison, mon enfant! s'écria Buvat; j'avais +oublié cette lettre. + +--Je m'en souvenais, moi, dit Bathilde en baisant la lettre et en la +mettant sur son coeur, car c'est le seul héritage que m'a laissé ma +mère. + +En ce moment, on entendit le bruit du carrosse qui s'arrêtait à la +porte. + +--Adieu, mon père; adieu, Nanette, dit Bathilde. Priez tous deux pour +que je réussisse. + +Et Bathilde s'éloigna avec cette gravité solennelle qui faisait d'elle, +pour ceux qui la voyaient en ce moment quelque chose de pareil à une +sainte. + +À la porte, elle trouva Boniface qui l'attendait avec le carrosse. + +--Irai-je avec vous, mademoiselle Bathilde, demanda Boniface. + +--Non, mon ami, dit Bathilde en lui tendant la main, non, pas ce soir, +demain peut-être. + +Et elle monta dans le carrosse. + +--Où faut-il vous mener, notre belle demoiselle? demanda le cocher. + +--À l'Arsenal, répondit Bathilde + + + + +Chapitre 46 + + +Arrivée à l'Arsenal, Bathilde fit demander mademoiselle Delaunay, qui, +sur sa prière, la conduisit aussitôt à madame du Maine. + +--Ah! c'est vous mon enfant, dit la duchesse d'une voix distraite et +d'un air agité. C'est bien de se rappeler ses amis lorsqu'ils sont dans +le malheur. + +--Hélas! madame, répondit Bathilde, je viens près de Votre Altesse +Royale pour lui parler d'un plus malheureux qu'elle encore. Sans doute, +Votre Altesse Royale a perdu quelques-uns de ses titres, quelques-unes +de ses dignités; mais là s'arrêtera la vengeance, car nul n'osera +attenter à la vie ou même à la liberté du fils de Louis XIV ou de la +petite-fille du grand Condé. + +--À la vie, non, dit la duchesse du Maine, non; mais à la liberté, je +n'en répondrais pas. Comprenez-vous cet imbécile d'abbé Brigaud qui se +fait arrêter en colporteur il y a trois jours, à Orléans, et qui, sur de +fausses révélations qu'on lui présente comme venant de moi, avoue tout +et nous compromet affreusement; de sorte que je ne serais pas étonnée +que cette nuit on nous arrêtât. + +--Celui pour lequel je viens implorer votre pitié madame, dit Bathilde, +n'a rien révélé, lui, et est condamné à mort pour au contraire avoir +gardé le silence. + +--Ah! ma chère enfant, s'écria la duchesse, vous voulez parler de ce +pauvre d'Harmental: oui, je le connais: c'est un gentilhomme, celui-là. + +Vous le connaissez donc? + +--Hélas! dit mademoiselle Delaunay, non seulement Bathilde le connaît, +mais elle l'aime. + +--Pauvre enfant! Mon Dieu! mais que faire? Moi vous comprenez bien, je +ne puis rien, je n'ai aucun crédit. Tenter une démarche en sa faveur, +c'est lui ôter son dernier espoir, s'il lui en reste un. + +--Je le sais bien, madame, dit Bathilde; aussi je ne viens demander à +Votre Altesse qu'une chose: c'est par quelqu'un de ses amis, par +quelqu'une de ses connaissances, au moyen de ses anciennes relations, +c'est de m'introduire auprès de monseigneur le régent. Le reste me +regarde. + +--Mais, mon enfant, savez-vous ce que vous me demandez là? dit la +duchesse; savez-vous que le régent ne respecte rien? Savez-vous que vous +êtes belle comme un ange, et que votre pâleur même vous va à ravir? + +Savez-vous.... + +--Madame, dit Bathilde avec une dignité suprême, je sais que mon père +lui a sauvé la vie et est mort à son service. + +--Ah! ceci, c'est autre chose, dit la duchesse. Attendez; voyons, +comment faire? Oui, c'est cela. Delaunay appelle Malezieux. + +Mademoiselle Delaunay obéit, et un instant après le fidèle chancelier +entra. + +--Malezieux, dit la duchesse, voilà une enfant que vous allez conduire à +la duchesse de Berry, à qui vous la recommanderez de ma part. Il faut +qu'elle voie le régent, et cela sur l'heure, vous entendez? il s'agit de +la vie d'un homme. Et, tenez, de celle de ce cher d'Harmental, que je +donnerais moi même tant de choses pour sauver. + +--J'y vais, madame, dit Malezieux. + +--Vous le voyez, mon enfant, dit la duchesse, je fais tout ce que je +puis faire, si je puis vous être utile à autre chose, si pour séduire un +geôlier, si pour préparer sa fuite vous avez besoin d'argent, je n'en ai +pas beaucoup, mais il me reste quelques diamants, et ils ne pourraient +jamais être mieux employés qu'à sauver la vie d'un si brave gentilhomme. +Allons, ne perdez pas de temps, embrassez-moi et allez trouver ma nièce; +vous savez que c'est la favorite de son père. + +--Oh! madame, dit Bathilde, je sais que vous êtes un ange, et, si je +réussis, je vous devrai plus que ma vie. + +--Pauvre petite! dit la duchesse en regardant Bathilde s'éloigner; +puis, lorsqu'elle eut disparu: + +--Allons, Delaunay, continua madame du Maine, qui effectivement +s'attendait à être arrêtée d'un moment à l'autre, reprenons nos malles. + +Pendant ce temps, Bathilde, accompagnée de Malezieux, était remontée +dans sa voiture, et avait pris le chemin du Luxembourg où vingt minutes +après elle était arrivée. + +Grâce au patronage de Malezieux, Bathilde entra sans difficulté, on la +fit passer dans un petit boudoir où on la pria d'attendre, tandis que le +chancelier, introduit auprès de Son Altesse Royale, la préviendrait de +la grâce qu'on avait à lui demander. Malezieux s'acquitta de la +commission avec tout le zèle qu'il portait aux choses recommandées par +madame du Maine, et Bathilde n'avait pas attendu dix minutes qu'elle le +vit rentrer avec la duchesse de Berry. + +La duchesse avait un coeur excellent; aussi avait-elle été vivement +touchée du récit que lui avait fait Malezieux; si bien que lorsqu'elle +parut, il n'y avait pas à se tromper sur l'intérêt que lui inspirait +d'avance la jeune fille qui venait solliciter sa protection. Bathilde +s'aperçut de ses dispositions bienveillantes, et vint à elle les mains +jointes. La duchesse lui prit les mains. + +Bathilde voulut tomber à ses pieds, mais la duchesse la retint, et, +l'embrassant au front: + +--Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'êtes-vous venue il y a huit +jours? + +--Et pourquoi il y a huit jours plutôt que maintenant madame? demanda +Bathilde avec anxiété. + +--Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse cédé à personne le plaisir de +vous conduire près de mon père tandis qu'aujourd'hui c'est impossible. + +--Impossible! Ô mon Dieu! et pourquoi cela, s'écria Bathilde. + +--Mais, vous ignorez donc que je suis en disgrâce complète depuis +avant-hier, ma pauvre enfant! Hélas! toute princesse que je suis j'ai +été femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous +autres filles de race royale, vous le savez, notre coeur n'est point à +nous, c'est une espèce de pierre qui fait partie du trésor de la +couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou +de son premier ministre. J'ai disposé de mon coeur, et je n'ai rien à +dire, car on me l'a pardonné; mais j'ai disposé de ma main, et on m'a +punie. Depuis, trois jours mon amant est mon époux; voyez l'étrange +chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition +on m'eût louée. Mon père lui-même s'est laissé gagner à la colère +générale, et depuis trois jours, c'est-à-dire depuis le moment où je +devais pouvoir me présenter devant lui sans rougir, sa présence m'est +interdite. Hier on m'a ôté ma garde: ce matin, je me suis présentée au +Palais-Royal, on m'a refusé la porte. + +--Hélas! hélas! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais +d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse +m'introduire près de monseigneur le régent! Et c'est demain, madame, +demain à huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez +monsieur de Riom! Ô mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame, +car si vous ne me prenez en pitié, je suis perdue, je suis condamnée! + +--Mon Dieu! Riom, venez donc à notre aide, dit la duchesse en se +retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la +main; voilà une pauvre enfant qui a besoin de voir mon père à l'instant, +sans retard; sa vie dépend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa +vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de +Lauzun ne doit jamais être embarrassé, ce me semble. Riom, trouvez-nous +un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore +davantage. + +--J'en ai bien un... dit Riom en souriant. + +--Oh! monsieur, s'écria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai +éternellement reconnaissante. + +--Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi +pressante que l'était celle de Bathilde. + +--Mais c'est qu'il compromet singulièrement votre soeur. + +--Laquelle? + +--Mademoiselle de Valois. + +--Aglaé? comment cela? + +--Oui, ne savez-vous pas qu'il y a de par le monde une espèce de sorcier +qui a le privilège de s'introduire auprès d'elle le jour comme la nuit, +sans qu'on sache par où ni comment? + +--Richelieu! C'est vrai, s'écria la duchesse de Berry; Richelieu peut +nous tirer d'affaire. Mais.... + +--Mais.... Achevez, madame, je vous supplie! Mais il ne voudra pas, peut +être. + +--J'en ai peur, répondit la duchesse. + +--Oh! je le prierai tant, qu'il aura pitié de moi, s'écria Bathilde. +D'ailleurs, vous me donnerez un mot pour lui n'est-ce pas? Votre Altesse +aura cette bonté, et il n'osera refuser ce que lui demandera Votre +Altesse. + +--Faisons mieux que cela, dit la duchesse. Riom, faites appeler madame +de Mouchy; priez-la de conduire elle-même mademoiselle chez le duc. +Madame de Mouchy est ma première dame d'honneur, mon enfant, continua la +duchesse tandis que Riom accomplissait l'ordre qu'il venait de recevoir, +et on assure que monsieur de Richelieu lui doit quelque reconnaissance. +Vous voyez donc que je ne puis vous choisir une meilleure introductrice. + +--Oh! merci, madame, s'écria Bathilde en baisant les mains de la +duchesse, merci! Oui, vous avez raison, et tout espoir n'est pas encore +perdu. Et vous dites que monsieur le duc de Richelieu a un moyen de +s'introduire au Palais Royal? + +--Un instant, entendons-nous: je ne le dis pas, on le dit. + +--Ô mon Dieu! dit Bathilde, pourvu que nous le trouvions chez lui! + +--Ceci, par exemple, ce sera une chance. Mais oui. Quelle heure est-il? +Huit heures à peine? Oui, il soupe probablement en ville et rentrera +pour faire sa toilette. Je dirai à madame de Mouchy de l'attendre avec +vous. N'est-ce pas, charmante? continua la duchesse en apercevant sa +dame d'honneur et en la saluant du nom d'amitié qu'elle avait l'habitude +de lui donner, n'est ce pas que tu attendras le duc jusqu'à ce qu'il +rentre? + +--Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Altesse, dit madame de Mouchy. + +--Eh bien! je t'ordonne, entends-tu? je t'ordonne d'obtenir du duc de +Richelieu qu'il introduise mademoiselle près du régent, et je t'autorise +à user, pour le décider, de toute l'autorité que tu peux avoir sur son +esprit. + +--Madame la duchesse va bien loin, dit en souriant madame de Mouchy. + +--Va, va, dit la duchesse, fais ce que je te dis; je prends tout sur mon +compte. Et vous, mon enfant, bon courage! suivez madame, et si vous +entendez dire sur votre chemin par trop de mal de cette pauvre duchesse +de Berry, à qui on en veut tant, parce qu'elle a reçu un jour les +ambassadeurs sur un trône élevé de trois marches, et qu'elle a traversé +un autre jour tout Paris escortée de quatre trompettes, dites à ceux qui +crieront anathème sur moi, que je suis une bonne femme au fond; que +malgré toutes les excommunications, j'espère qu'il me sera remis +beaucoup, parce que j'ai beaucoup aimé, n'est-ce pas, Riom? + +--Oh! madame, s'écria Bathilde, je ne sais si l'on dit du bien ou du mal +de vous, mais je sais que je voudrais baiser la trace de vos pas, tant +vous me semblez bonne et grande! + +--Allez, mon enfant, allez. Si vous manquiez monsieur de Richelieu, il +est probable que vous ne sauriez où le trouver, et que vous attendriez +inutilement qu'il rentrât. + +--Puisque Son Altesse le permet venez donc vite, madame, dit Bathilde en +entraînant madame de Mouchy, car en ce moment, chaque minute a pour moi +la valeur d'une année. + +Un quart d'heure après, Bathilde et madame de Mouchy étaient à l'hôtel +de Richelieu. Contre toute attente, le duc était chez lui. Madame de +Mouchy se fit annoncer. Elle fut introduite aussitôt, et elle entra +suivie de Bathilde. Les deux femmes trouvèrent monsieur de Richelieu +occupé avec Raffé, son secrétaire, à brûler une foule de lettres +inutiles, et à en mettre quelques autres à part. + +--Eh! bon Dieu! madame, dit le duc en apercevant madame de Mouchy, et en +venant à elle le sourire sur les lèvres, quel bon vent vous amène, et à +quel événement dois-je cette bonne fortune de vous recevoir chez moi à +huit heures et demie du soir? + +--Au désir de vous faire faire une belle action, duc. + +--Ah! vraiment! en ce cas pressez-vous, madame. + +--Est-ce que vous quittez Paris ce soir, par hasard? + +--Non, mais je pars demain matin pour la Bastille. + +--Quelle est cette plaisanterie? + +--Je vous prie de croire, madame, que je ne plaisante jamais quand il +s'agit de quitter mon hôtel, où je suis très bien, pour celui du roi, où +je suis très mal. Je le connais, c'est la troisième fois que j'y +retourne. + +--Mais, qui peut vous faire croire que vous serez arrêté demain? + +--J'ai été prévenu. + +--Par une personne sûre? + +--Jugez-en. + +Et le duc présenta une lettre à madame de Mouchy, qui la prit et qui +lut: + +«Innocent ou coupable, il ne vous reste que le temps de prendre la +fuite. Demain vous serez arrêté; le régent vient de dire tout haut +devant moi qu'il tenait enfin le duc de Richelieu.» + +--Croyez-vous que la personne soit en position d'être bien informée? + +--Oui, car je crois reconnaître l'écriture. Vous voyez donc bien que +j'avais raison de vous dire de vous presser. Maintenant, si c'est une +chose qui puisse se faire dans l'espace d'une nuit, parlez; je suis à +vos ordres. + +--Une heure suffira. + +--Dites donc alors. Vous savez, madame, que je n'ai rien à vous refuser. + + +--Eh bien! dit madame de Mouchy, voici la chose en deux mots. +Comptiez-vous aller remercier ce soir la personne qui vous a donné cet +avis? + +--Peut-être, dit en riant le duc. + +--Eh bien! il faut que vous lui présentiez mademoiselle. + +--Mademoiselle! dit le duc étonné en se retournant vers Bathilde, qui +jusque-là s'était tenue en arrière et cachée à demi dans l'obscurité. Et +quelle est mademoiselle? + +--Une pauvre jeune fille qui aime le chevalier d'Harmental qu'on doit +exécuter demain, comme vous savez et qui veut demander sa grâce au +régent. + +--Vous aimez le chevalier d'Harmental, mademoiselle? dit le duc de +Richelieu s'adressant à Bathilde. + +--Oh! monsieur le duc! balbutia Bathilde en rougissant. + +--Ne vous cachez pas, mademoiselle; c'est un noble jeune homme, et je +donnerais dix ans de ma vie pour le sauver moi-même. Et croyez-vous au +moins avoir quelque moyen d'intéresser le régent en sa faveur? + +--Je le crois, monsieur le duc. + +--Eh bien! Soit. Cela me portera bonheur. Madame, continua le duc en +s'adressant à madame de Mouchy, retournez vers Son Altesse Royale, +mettez mes humbles hommages à ses pieds, et dites-lui de ma part que +mademoiselle verra le régent dans une heure. + +--Oh! monsieur le duc! s'écria Bathilde. + +--Décidément, mon cher Richelieu, dit madame de Mouchy, je commence à +croire, comme on le dit, que vous avez fait un pacte avec le diable pour +passer par le trou des serrures, et je suis moins inquiète maintenant, +je l'avoue, de vous voir partir pour la Bastille. + +--En tout cas, dit le duc, vous savez madame, que la charité ordonne de +visiter les prisonniers. Si, par hasard, il vous restait quelque +souvenir du pauvre Armand.... + +--Silence, duc; soyez discret, et l'on verra ce que l'on peut faire pour +vous. + +En attendant, vous me promettez que mademoiselle verra le régent? + +--C'est chose convenue. + +--En ce cas, adieu, duc, et que la Bastille vous soit légère! + +--Est-ce bien adieu que vous me dites? + +--Au revoir. + +--À la bonne heure! + +Et le duc, ayant baisé la main de madame de Mouchy, la conduisit vers la +porte; puis revenant vers Bathilde: + +--Mademoiselle lui dit-il, ce que je vais faire pour vous, je ne le +ferais pour personne. Le secret que je vais confier à vos yeux, c'est la +réputation, c'est l'honneur d'une princesse du sang; mais l'occasion est +grave et mérite qu'on lui sacrifie quelques convenances. Jurez-moi donc +que vous ne direz jamais, excepté à une seule personne, car je sais +qu'il est des personnes pour lesquelles on n'a point de secrets, +jurez-moi donc que vous ne direz jamais ce que vous allez voir, et que +nul ne saura, excepté lui, de quelle façon vous êtes entrée chez le +régent. + +--Oh! monsieur le duc, je vous le jure, par tout ce que j'ai de plus +sacré au monde, par le souvenir de ma mère! + +--Cela suffit, mademoiselle, dit le duc en tirant le cordon d'une +sonnette. + +Un valet de chambre entra. + +--Lafosse, dit le duc, fais mettre les chevaux bais à la voiture sans +armoiries. + +--Monsieur le duc, dit Bathilde, si vous ne voulez pas perdre de temps, +j'ai un carrosse de louage en bas. + +--Eh bien! cela vaut encore mieux. Mademoiselle, je suis à vos ordres. + +--Irai-je avec monsieur le duc, demanda le valet de chambre. + +--Non, c'est inutile, reste avec Raffé, et aide-le à mettre de l'ordre +dans tous ces papiers. Il y en a plusieurs qu'il est parfaitement +inutile que Dubois voie. + +Et le duc, ayant offert son bras à Bathilde, descendit avec elle, la fit +monter dans la voiture, et après avoir ordonné au cocher de s'arrêter au +coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Richelieu, se plaça à son +côté, aussi insoucieux que s'il n'eût pas su que ce sort auquel il +allait essayer de soustraire le chevalier, l'attendait lui-même +peut-être dans quinze jours. + + + + +Chapitre 47 + + +La voiture s'arrêta à l'endroit indiqué; le cocher vint ouvrir la +portière, et le duc descendit et aida Bathilde à descendre, puis, tirant +une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'allée de la maison qui +faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et qui +porte aujourd'hui le n° 218. + +--Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras à +la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal éclairés, mais +je tiens beaucoup à ne pas être reconnu si par hasard on me rencontrait +dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut à monter: il ne +s'agit que d'atteindre le premier étage. + +En effet, après avoir monté une vingtaine de marches, le duc s'arrêta, +tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le +même mystère qu'il avait ouvert celle de la rue, et étant entré dans +l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer à la +lanterne qui brûlait dans l'escalier. + +--Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai +l'habitude de me servir moi-même, et vous allez comprendre tout à +l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer +de laquais. + +Peu importait à Bathilde que le duc de Richelieu eût ou n'eût pas de +domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui répondre, et le +duc referma la porte à double tour derrière elle. + +--Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune +fille, l'éclairant avec la bougie qu'il tenait à la main. + +Ils traversèrent ainsi une salle à manger et un salon; enfin, ils +entrèrent dans une chambre à coucher, et le duc s'arrêta. + +--Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la cheminée, j'ai +votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais révélé? + +--Je vous l'ai déjà donnée, monsieur le duc, et je vous la renouvelle. +Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais. + +--Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de +l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour. + +Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie, +découvrit une ouverture pratiquée dans la muraille au delà de +l'épaisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y +frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner +la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumière entre les +planches, puis une douce voix demanda: «Est-ce vous?» puis enfin, sur la +réponse affirmative du duc, trois de ces planches se détachèrent +doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre à l'autre, +et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvèrent en face de mademoiselle +de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagné d'une femme. + +--Ne craignez rien, chère Aglaé, dit le duc en passant de la chambre où +il était dans la chambre voisine, et en saisissant la main de +mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile à sa +place n'osant faire un pas de plus avant que sa présence fût expliquée. +Vous me remercierez vous même tout à l'heure d'avoir trahi le secret de +notre bienheureuse armoire. + +--Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de +Valois, en faisant une pause après ces paroles interrogatives et en +regardant toujours Bathilde avec inquiétude. + +--À l'instant même, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu +parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas? + +--Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot à +prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce +mot, il ne le dirait pas. + +--Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamné à mort: on l'exécute +demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grâce dépend du régent. +Comprenez-vous maintenant? + +--Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois. + +--Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu à Bathilde, en l'attirant +par la main; puis se retournant vers la princesse:--Elle ne savait +comment arriver jusqu'à votre père, ma chère Aglaé; elle s'est adressée +à moi, juste au moment où je venais de recevoir votre lettre. J'avais à +vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais +votre coeur, j'ai pensé que le remerciement auquel vous seriez le plus +sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie à un homme au +silence duquel vous devez probablement la mienne. + +--Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue, +mademoiselle. Maintenant, que désirez-vous? que puis-je faire pour vous? + +--Je désire voir monseigneur le régent, dit Bathilde et Votre Altesse +peut me conduire près de lui. + +--M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquiétude. + +--Pouvez-vous en douter? + +--Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en +entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle près de mon +père, et je reviens. + +--Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui +donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire. + +Mademoiselle de Valois échangea quelques paroles à voix basse avec son +amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main +à Bathilde: + +--Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont soeurs. + +Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez. + +Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la +suivit. + +Les deux femmes traversèrent tous les appartements qui font face à la +place du Palais-Royal, et, tournant à gauche, s'engagèrent dans ceux qui +longent la rue de Valois. C'était dans cette partie que se trouvait la +chambre à coucher du régent. + +--Nous sommes arrivées, dit mademoiselle de Valois en s'arrêtant devant +une porte, et en regardant Bathilde, qui à cette nouvelle chancela et +pâlit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou +quatre heures était prête à disparaître juste au moment où elle allait +en avoir le plus de besoin. + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'écria Bathilde. + +--Voyons, mademoiselle, du courage, mon père est bon; entrez, tombez à +ses pieds: Dieu et son coeur feront le reste. + +À ces mots, voyant que la jeune fille hésitait encore, elle ouvrit la +porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrière +elle. Elle courut ensuite de son pas le plus léger rejoindre le duc de +Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tête-à-tête avec le +régent. + +À cette action imprévue, Bathilde poussa un léger cri et le régent, qui +se promenait de long en large, la tête inclinée, la releva et se +retourna. + +Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux, +tira sa lettre de sa poitrine et l'étendit vers le régent. + +Le régent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se +passait et, s'avança vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre +comme une forme blanche et indécise. Bientôt, dans cette forme inconnue +d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille +belle et suppliante. Quant à la pauvre enfant, elle voulait en vain +articuler une prière; la voix lui manquait complètement, et bientôt, la +force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrière, et serait +tombée sur le tapis si le régent ne l'eut retenue dans ses bras. + +--Mon Dieu, mademoiselle, dit le régent, chez lequel les signes d'une +douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu! +qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce +fauteuil, je vous en prie! + +--Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est à vos pieds que je +dois être, car je viens vous demander une grâce. + +--Une grâce? Et laquelle? + +--Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite +peut-être oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle +reposait son seul espoir, au duc d'Orléans. + +Le régent prit la lettre, regardant tour à tour le papier et la jeune +fille, et, s'approchant d'une bougie qui brûlait sur la cheminée, +reconnut sa propre écriture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune +fille, et lut ce qui suit: + +«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni +moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais +vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos +débiteurs. + +Votre affectionné, + +Philippe d'Orléans.» + +--Je reconnais parfaitement cette lettre pour être de moi, mademoiselle, +dit le régent; mais, à la honte de ma mémoire, je vous en demande +pardon, je ne me rappelle plus à qui elle a été écrite. + +--Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassurée par +l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc. + +--Clarice du Rocher!... s'écria le régent. Oui en effet, je me rappelle +maintenant. J'ai écrit cette lettre d'Espagne, après la mort d'Albert, +qui a été tué à la bataille d'Almanza; j'ai écrit cette lettre à sa +veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains, +mademoiselle? + +--Hélas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice. + +--Vous, mademoiselle! s'écria le régent, vous! Et qu'est devenue votre +mère? + +--Elle est morte, monseigneur. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis près de quatorze ans. + +--Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien? + +--Au désespoir, monseigneur, et manquant de tout. + +--Mais comment ne s'est-elle pas adressée à moi? + +--Votre Altesse était encore en Espagne. + +--Ô mon Dieu! que me dites-vous là! Continuez, mademoiselle, car vous ne +pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intéresse. Pauvre +Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle +n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre père m'avait sauvé la vie à +Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela? + +--Oui, monseigneur, je le savais, et voilà ce qui m'a donné le courage +de me présenter devant vous. + +--Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'êtes-vous +devenue alors? + +--Moi, monseigneur, j'ai été recueillie par un ami de notre famille, par +un pauvre écrivain nommé Jean Buvat. + +--Jean Buvat! s'écria le régent; mais attendez donc! je connais ce +nom-là, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a +découvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours +ses réclamations en personne.... Une place à la Bibliothèque, n'est-ce +pas? un arriéré dû? + +--C'est cela même, monseigneur. + +--Mademoiselle, reprit le régent, il paraît que tout ce qui vous entoure +est destiné à me sauver. Me voilà deux fois votre débiteur. Vous m'avez +dit que vous aviez une grâce à me demander; parlez donc hardiment, je +vous écoute. + +--Ô mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force! + +--C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que +vous souhaitez! + +--Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mérité la +mort. + +--S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le régent. + +--Hélas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit. + +Le front du régent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant +l'impression produite par cette demande, sentait son coeur se serrer et +ses genoux fléchir. + +--Est-il votre parent? votre allié? votre ami? + +--Il est ma vie! il est mon âme! monseigneur; je l'aime! + +--Mais savez-vous, si je fais grâce à lui, qu'il faut que je fasse grâce +à tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables +encore que lui? + +--Grâce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout +ce que je vous demande. + +--Mais si je commue sa peine en une prison perpétuelle, vous ne le +verrez plus. + +Bathilde se sentit prête à mourir et, étendant la main, se soutint au +dossier d'un fauteuil. + +--Que deviendrez-vous alors? continua le régent. + +--Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, où je prierai pendant +le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui. + +--Cela ne se peut pas, dit le régent. + +--Pourquoi donc, monseigneur? + +--Parce qu'aujourd'hui même, il y a une heure, on m'a demandé votre +main, et que je l'ai promise. + +--Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et à qui donc, mon +Dieu! + +--Lisez, dit le régent en prenant une lettre sur son bureau et en la +présentant tout ouverte à la jeune fille. + +--Raoul! s'écria Bathilde; l'écriture de Raoul! Ô mon Dieu! Qu'est-ce +que cela veut dire? + +--Lisez, reprit le régent. + +Et Bathilde, d'une voix altérée, lut la lettre suivante: + +«Monseigneur, + +J'ai mérité la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie. +Je suis prêt à mourir au jour fixé, à l'heure dite; mais il dépend de +Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la +supplier à genoux de m'accorder cette faveur. + +J'aime une jeune fille que j'eusse épousée si j'eusse vécu. Permettez +qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment où je la quitte +pour toujours, où je la laisse seule et isolée au milieu du monde, que +j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et +ma fortune. + +En sortant de l'église, monseigneur, je marcherai à l'échafaud. + +C'est mon dernier voeu, c'est mon seul désir; ne refusez pas la prière +d'un mourant. + +Raoul d'Harmental.» + +--Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en éclatant en sanglots, +vous voyez, tandis que je pensais à lui, il pensait à moi! N'ai-je pas +raison de l'aimer quand il m'aime tant! + +--Oui, dit le régent, et je lui accorde sa demande: elle est juste. +Puisse cette grâce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments! + +--Monseigneur, monseigneur, s'écria la jeune fille, est-ce tout ce que +vous lui accordez? + +--Vous voyez, dit le Régent, que lui-même se rend justice et ne demande +pas autre chose. + +--Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre à +l'instant même. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et +que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela. + +--Mademoiselle, dit le régent d'un ton qui ne permettait pas de +réplique, et en écrivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de +son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la +Bastille, elle contient mes instructions à l'égard du condamné. Mon +capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma +part à ce que ces instructions soient suivies. + +--Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie à +genoux! + +Le régent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte. + +--Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le régent. + +--Oh! monseigneur, vous êtes bien cruel! dit Bathilde en se relevant. +Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons +pas séparés, même sur l'échafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas, +même dans la tombe! + +--Monsieur de Lafare, dit le régent, accompagnez mademoiselle à la +Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez +connaissance avec lui, et vous veillerez à ce que les ordres qu'elle +renferme soient exécutés de point en point. + +Puis, sans écouter le dernier cri de désespoir de Bathilde, le duc +d'Orléans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut. + + + + +Chapitre 48 + + +Lafare entraîna la jeune fille presque mourante et la fit monter dans +une des voitures tout attelées qui attendaient toujours dans la cour du +Palais-Royal. Cette voiture partit aussitôt au galop, prenant par la rue +de Cléry et par les boulevards le chemin de la Bastille. + +Pendant toute la route, Bathilde ne dit pas un mot. Elle était muette, +froide et inanimée comme une statue. Ses yeux étaient fixes et sans +larmes. Seulement, en arrivant en face de la forteresse elle +tressaillit; il lui semblait avoir vu s'élever dans l'ombre, à la place +même où avait été exécuté le chevalier de Rohan, quelque chose comme un +échafaud. Un peu plus loin la sentinelle cria: Qui vive! Puis on +entendit la voiture rouler sur le pont-levis. Les herses se levèrent, la +porte s'ouvrit, et le carrosse s'arrêta à la porte de l'escalier qui +conduisait chez le gouverneur. + +Un valet de pied sans livrée vint ouvrir la portière et Lafare aida +Bathilde à descendre. À peine si elle pouvait se soutenir; toute sa +force morale s'était évanouie du moment où l'espoir l'avait quittée. +Lafare et le valet de pied furent presque obligés de la porter au +premier étage. Monsieur de Launay soupait. On fit entrer Bathilde dans +un salon, tandis qu'on introduisait immédiatement Lafare près du +gouverneur. + +Dix minutes à peu près s'écoulèrent pendant lesquelles Bathilde demeura +anéantie sur le fauteuil où elle s'était laissée tomber en entrant. La +pauvre enfant n'avait qu'une idée, c'était celle de cette séparation +éternelle qui l'attendait; la pauvre enfant ne voyait qu'une chose, +c'était son amant montant sur l'échafaud. + +Au bout de dix minutes, Lafare rentra avec le gouverneur. Bathilde leva +machinalement la tête et les regarda d'un oeil égaré. Lafare alors +s'approcha d'elle, et lui offrant le bras: + +--Mademoiselle, dit-il, l'église est préparée, et le prêtre vous y +attend. + +Bathilde, sans répondre, se leva pâle et glacée; puis comme elle sentit +que les jambes lui manquaient, elle s'appuya sur le bras qui lui était +offert. Monsieur de Launay marchait le premier, éclairé par deux hommes +qui portaient des torches. + +Au moment où Bathilde entrait par une des portes latérales, elle +aperçut, entrant par l'autre porte, le chevalier d'Harmental, accompagné +de son côté par Valef et par Pompadour. C'étaient les témoins de +l'époux, comme monsieur de Launay et Lafare étaient les témoins de +l'épouse. Chaque porte était gardée par deux gardes françaises, l'arme +au bras et immobiles comme des statues. + +Les deux amants s'avancèrent au-devant l'un de l'autre, Bathilde pâle et +mourante, Raoul calme et souriant. Arrivés en face de l'autel, le +chevalier prit la main de la jeune fille et la conduisit aux deux sièges +qui étaient préparés; et là tous deux tombèrent à genoux sans s'être dit +une seule parole. + +L'autel était éclairé par quatre cierges seulement, qui jetaient dans +cette chapelle, déjà naturellement sombre et si peuplée encore de +sombres souvenirs, une lueur funèbre qui donnait à la cérémonie quelque +chose d'un office mortuaire. Le prêtre commença la messe. C'était un +beau vieillard à cheveux blancs, dont la figure mélancolique indiquait +que ses fonctions journalières laissaient de profondes traces dans son +âme. En effet, il était chapelain de la Bastille depuis vingt-cinq ans, +et depuis vingt-cinq ans il avait entendu de bien tristes confessions et +vu de bien lamentables spectacles. + +Au moment de bénir les époux, il leur adressa quelques paroles selon +l'habitude consacrée; mais, au lieu de parler à l'époux de ses devoirs +de mari, à l'épouse de ses devoirs de mère; au lieu d'ouvrir devant eux +l'avenir de la vie, il leur parla de la paix du ciel, de la miséricorde +divine et de la résurrection éternelle. Bathilde se sentait suffoquer. +Raoul vit qu'elle allait éclater en sanglots, il lui prit la main et la +regarda avec une si triste et si profonde résignation, que la pauvre +enfant fit un dernier effort, étouffant ses larmes, qu'elle sentait +retomber une à une sur son coeur. Au moment de la bénédiction, elle +pencha sa tête sur l'épaule de Raoul. Le prêtre crut qu'elle +s'évanouissait, et s'arrêta. + +--Achevez, achevez, mon père, murmura Bathilde. + +Et le prêtre prononça les paroles sacramentelles, auxquelles tous deux +répondirent par un oui dans lequel semblaient s'être réunies toutes les +forces de leur âme. + +La cérémonie terminée, d'Harmental demanda à M. de Launay s'il lui était +permis de demeurer avec sa femme pendant le peu d'heures qu'il lui +restait à vivre; M. de Launay répondit qu'il n'y voyait pas +d'inconvénient, et qu'on allait le reconduire à sa chambre. Alors Raoul +embrassa Valef et Pompadour, les remercia d'avoir bien voulu servir de +témoins à son funèbre mariage, serra la main à Lafare, rendit grâces à +monsieur de Launay des bontés qu'il avait eues pour lui pendant son +séjour à la Bastille, et jetant son bras autour de la taille de Bathilde +qui, à chaque instant, menaçait de tomber de toute sa hauteur sur les +dalles de l'église, l'entraîna vers la porte par laquelle il était +entré. Là ils retrouvèrent les deux hommes armés de torches, qui les +précédèrent et les conduisirent jusqu'à la porte de la chambre de +d'Harmental. Un guichetier attendait, qui ouvrit cette porte. + +Raoul et Bathilde entrèrent, puis la porte se referma, et les deux époux +se trouvèrent seuls. + +Alors Bathilde, qui jusque-là avait contenu ses larmes, ne put résister +plus longtemps à sa douleur, un cri déchirant s'échappa de sa poitrine, +et elle tomba, en se tordant les bras et en éclatant en sanglots, sur un +fauteuil où sans doute, pendant ses trois semaines de captivité, +d'Harmental avait bien souvent pensé à elle. Raoul se jeta à ses genoux +et voulut la consoler, mais lui-même était trop ému de cette douleur si +profonde pour trouver autre chose que des larmes à mêler aux larmes de +Bathilde. Ce coeur de fer se fondit à son tour, et Bathilde sentit à la +fois sur ses lèvres les pleurs et les baisers de son amant. + +Ils étaient depuis une demi-heure à peine ensemble qu'ils entendirent +des pas qui s'approchaient de la porte, et qu'une clef tourna dans la +serrure. Bathilde tressaillit et serra convulsivement d'Harmental contre +son coeur. Raoul comprit quelle crainte affreuse venait de lui traverser +l'esprit et la rassura. Ce ne pouvait être encore celui qu'elle +craignait de voir, puisque l'exécution était fixée pour huit heures du +matin, et que onze heures venaient de sonner. En effet, ce fut monsieur +de Launay qui parut. + +--Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, ayez la bonté de me suivre. + +--Seul? demanda d'Harmental en serrant à son tour Bathilde entre ses +bras. + +--Non, avec madame, reprit le gouverneur. + +--Oh! ensemble, ensemble! entends-tu Raoul? s'écria Bathilde. Oh! où +l'on voudra, pourvu que ce soit ensemble! Nous voici, monsieur, nous +voici! + +Raoul serra une dernière fois Bathilde dans ses bras, lui donna un +dernier baiser au front, et, rappelant tout son orgueil, il suivit +monsieur de Launay avec un visage sur lequel il ne restait plus la +moindre trace de l'émotion terrible qu'il venait d'éprouver. + +Tous trois suivirent pendant quelque temps des corridors éclairés +seulement par quelques lanternes rares, puis ils descendirent un +escalier en spirale et se trouvèrent à la porte d'une tour. Cette porte +donnait sur un préau entouré de hautes murailles et qui servait de +promenade aux prisonniers qui n'étaient point au secret. Dans cette cour +était une voiture attelée de deux chevaux, sur l'un desquels était un +postillon, et l'on voyait reluire dans l'ombre les cuirasses d'une +douzaine de mousquetaires. + +Une même lueur d'espoir traversa en même temps le coeur des deux amants. +Bathilde avait demandé au régent de commuer la mort de Raoul en une +prison perpétuelle. Peut-être le régent lui avait-il accordé cette +grâce. Cette voiture tout attelée pour conduire sans doute le condamné +dans quelque prison d'État, ce peloton de mousquetaires destinés sans +doute à les escorter, tout cela donnait à cette supposition un caractère +de réalité. Tous deux se regardèrent en même temps, et en même temps +levèrent les yeux au ciel pour remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il +leur accordait. Pendant ce temps, monsieur de Launay avait fait signe à +la voiture de s'approcher, le postillon avait obéi, la portière s'était +ouverte et le gouverneur, la tête découverte, tendait la main à Bathilde +pour l'aider à monter, Bathilde hésita un instant, se retournant avec +inquiétude pour voir si l'on n'entraînait pas Raoul d'un autre côté mais +elle vit que Raoul s'apprêtait à la suivre, et elle monta sans +résistance. Un instant après, Raoul était près d'elle. Aussitôt la +portière se referma sur eux; la voiture s'ébranla, l'escorte piétina aux +portières. On passa sous le guichet puis sur le pont-levis, et enfin on +se retrouva hors de la Bastille. + +Les deux époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; il n'y avait +plus de doute, le régent faisait à d'Harmental grâce de la vie, et de +plus, c'était évident, il consentait à ne point le séparer de Bathilde. +Or, c'était ce que Bathilde et d'Harmental n'eussent jamais osé rêver. +Cette vie de réclusion, supplice pour tout autre, était pour eux une +existence de délices, un paradis d'amour: ils se verraient sans cesse, +et ne se quitteraient jamais! Qu'auraient-ils pu désirer de plus, même +lorsque, maîtres de leur sort, ils rêvaient un même avenir? Une seule +idée triste traversa en même temps leur esprit, et tous deux, avec cette +spontanéité du coeur qui ne se rencontre que dans les gens qui s'aiment, +prononcèrent le nom de Buvat. + +En ce moment, la voiture s'arrêta. Dans une semblable circonstance tout +était pour les pauvres amants un sujet de crainte. Tous deux tremblèrent +d'avoir trop espéré et tressaillirent de terreur. Presque aussitôt la +portière s'ouvrit: c'était le postillon. + +--Que veux-tu? lui demanda d'Harmental. + +--Dame! notre maître, dit le postillon, je voudrais savoir où il +faudrait vous conduire, moi. + +--Comment! où il faut me conduire! s'écria d'Harmental. N'as-tu pas +d'ordres? + +--J'ai l'ordre de vous mener dans le bois de Vincennes entre le château +et Nogent-sur-Marne, et nous y voilà! + +--Et notre escorte? demanda le chevalier, qu'est-elle devenue? + +--Votre escorte? elle nous a laissés à la barrière. + +--Ô mon Dieu, mon Dieu! s'écria d'Harmental, tandis que Bathilde, +haletante d'espoir, joignait les mains en silence; ô mon Dieu! est-ce +possible? + +Et le chevalier sauta en bas de la voiture, regarda avidement autour de +lui, tendit les bras à Bathilde qui s'élança à son tour; puis tous deux +jetèrent ensemble un cri de joie et de reconnaissance. + +Ils étaient libres comme l'air qu'ils respiraient! + +Seulement le régent avait donné l'ordre de conduire le chevalier juste à +l'endroit où ce dernier avait enlevé Bourguignon, croyant l'enlever lui +même. + +C'était la seule vengeance que se fût réservée Philippe le Débonnaire. + +Quatre ans après cet événement, Buvat, réintégré dans sa place et payé +de son arriéré, avait la satisfaction de mettre la plume à la main d'un +beau garçon de trois ans. C'était le fils de Raoul et de Bathilde. + +Les deux premiers noms qu'écrivit l'enfant furent ceux d'Albert du +Rocher et de Clarice Gray. + +Le troisième fut celui de Philippe d'Orléans, régent de France. + + + + +Post-Scriptum + + +Peut-être quelques personnes ont-elles pris assez +d'intérêt aux personnages qui jouent un rôle secondaire dans l'histoire +que nous venons de leur raconter, pour désirer savoir ce qu'ils +devinrent après la catastrophe qui perdit les conjurés et sauva le +régent. Nous allons les satisfaire en deux mots. + +Le duc et la duchesse du Maine, dont on voulait briser à tout jamais les +complots à venir, furent arrêtés, le duc à Sceaux et la duchesse dans +une petite maison qu'elle avait rue Saint-Honoré. Le duc fut conduit au +château de Doullens, et la duchesse à celui de Dijon, d'où elle fut +transférée à la citadelle de Châlons. Tous deux en sortirent au bout de +quelques mois, désarmant le régent, l'un par une dénégation absolue, +l'autre par un aveu complet. + +Mademoiselle Delaunay fut conduite à la Bastille, où sa captivité, comme +on peut le voir dans les Mémoires qu'elle a laissés, fut fort adoucie +par ses amours avec le chevalier de Mesnil, et plus d'une fois, après sa +sortie, il lui arriva, en pleurant l'infidélité de son cher prisonnier, +de dire comme Ninon ou Sophie Arnould, je ne sais plus laquelle: «Oh! le +bon temps où nous étions si malheureux!» + +Richelieu fut arrêté, comme l'en avait prévenu mademoiselle de Valois, +le lendemain même du jour où il avait introduit Bathilde chez le régent, +mais sa captivité fut un nouveau triomphe pour lui. Le bruit s'étant +répandu que le beau prisonnier avait obtenu la permission de se promener +sur la terrasse de la Bastille, la rue Saint-Antoine s'encombra des +voitures les plus élégantes de Paris, et devint en moins de vingt-quatre +heures la promenade à la mode. Aussi le régent, qui avait, disait-il +entre les mains assez de preuves contre monsieur de Richelieu pour lui +faire couper quatre têtes, s'il les avait eues, ne voulut-il pas risquer +de se dépopulariser à tout jamais dans l'esprit du beau sexe, en le +retenant plus longtemps en prison. Après une captivité de trois mois, +Richelieu sortit plus brillant et plus à la mode que jamais. Seulement +il trouva l'armoire aux confitures murée, et la pauvre mademoiselle de +Valois devenue duchesse de Modène. + +L'abbé Brigaud, arrêté, comme nous l'avons dit, à Orléans, fut retenu +quelque temps dans les prisons de cette ville, au grand désespoir de la +bonne madame Denis, de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, et de monsieur +Boniface. Mais, un beau matin, au moment où la famille allait se mettre +à table pour le déjeuner, on vit entrer l'abbé Brigaud, aussi calme et +aussi régulier que d'habitude. On lui fit grande fête et on lui demanda +une foule de détails; mais, avec sa prudence habituelle, il renvoya les +curieux à ses déclarations juridiques, disant que cette affaire lui +avait déjà donné tant de contrariétés, qu'on l'obligerait fort en ne lui +en parlant jamais. Or, comme l'abbé Brigaud avait, ainsi qu'on l'a vu, +des droits tout à fait autocratiques dans la maison de madame Denis, son +désir fut religieusement respecté, et à partir de ce jour il ne fut pas +plus question de cette affaire rue du Temps Perdu, n° 5, que si elle +n'avait jamais existé. + +Quelques jours après lui, Pompadour, Valef, Laval et Malezieux, +sortirent de prison à leur tour, et recommencèrent à faire leur cour à +madame du Maine, comme si de rien n'était. Quant au cardinal de +Polignac, il n'avait pas même été arrêté: il avait été exilé simplement +à son abbaye d'Anchin. + +Lagrange-Chancel, l'auteur des Philippiques, fut appelé au Palais-Royal. +Il y trouva le régent qui l'attendait. + +--Monsieur, lui demanda le prince, est-ce que vous pensez de moi tout ce +que vous avez dit? + +--Oui, monseigneur, lui répondit Lagrange-Chancel. + +--Eh bien! c'est fort heureux pour vous, monsieur, reprit le régent; car +si vous aviez écrit de pareilles infamies contre votre conscience, je +vous aurais fait pendre. + +Et le régent se contenta de l'envoyer aux îles Sainte-Marguerite, où il +ne resta que trois ou quatre mois. Les ennemis du régent, ayant répandu +le bruit que le prince l'y avait fait empoisonner, le prince ne trouva +pas de meilleur moyen de démentir cette nouvelle calomnie que celui +d'ouvrir les portes de sa prison au prétendu mort qui en sortit plus +gonflé de haine et de fiel que jamais. + +Cette dernière preuve de clémence parut à Dubois si hors de saison, +qu'il courut chez le régent pour lui faire une scène; mais, pour toute +réponse à ses récriminations le prince se contenta de lui chanter le +refrain de la chanson que Saint-Simon avait faite sur lui: + + _Je suis débonnaire, moi,_ + _Je suis débonnaire._ + +Ce qui mit Dubois dans une si grande colère, que le régent, pour se +réconcilier avec lui, fut obligé de le faire nommer cardinal. + +Cette nomination inspira à la Fillon une telle fierté qu'elle déclara ne +vouloir plus, dorénavant, recevoir chez elle que des gens qui auraient +fait leurs preuves de 1399. + +Au reste, sa maison avait, dans cette catastrophe, perdu une de ses +pensionnaires les plus illustres. Trois jours après la mort du capitaine +Roquefinette, la Normande était entrée aux Filles-Repenties. + + + + +Bibliographie--OEuvres complètes + + +Tiré de _Bibliographie des Auteurs +Modernes (1801-1934)_ par Hector Talvart et Joseph Place, Paris, +Editions de la Chronique des Lettres Françaises, Aux Horizons de France, +39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5. + +1. =Élégie sur la mort du général Foy.= Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp. + +2. =La Chasse et l'Amour.= Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp. + +3. =Canaris.= Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp. + +4. =Nouvelles contemporaines.= Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp. + +5. =La Noce et l'Enterrement.= Vaudeville en trois tableaux, par MM. +Davy, Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au +théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).Paris, Chez Bezou, 1826, +in-8 de 46 pp. + +6. =Henri III et sa cour.= Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829).Paris, Vezard et Cie, 1829, +in-8 de 171 pp. + +7. =Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.= Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).Paris, +Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp. + +8. =Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons.= Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp. + +9. =Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.= Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur la Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv.1831).Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp. + +10. =Antony.= Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831).Paris, Auguste +Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch. +(post-scriptum). + +11. =Charles VII chez ses grands vassaux.= Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831).Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp. + +12. =Richard Darlington.= Drame en cinq actes et en prose, précédé de +=La Maison du Docteur=, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la +première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. +1831).Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp. + +13. =Teresa.= Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). +Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 +pp. + +14. =Le Mari de la veuve.= Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832). +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp. + +15. =La Tour de Nesle.= Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp. + +16. =Gaule et France.= Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp. + +17. =Impressions de voyage.= Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8. + +18. =Angèle.= Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp. + +19. =Catherine Howard.= Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp. + +20. =Souvenirs d'Antony.= Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de +360 pp. + +21. =Chroniques de France. Isabel de Bavière= (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp. + +22. =Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.= Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p. + +23. =Kean.= Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp. + +24. =Piquillo.= Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). +Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp. + +25. =Caligula.= Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p. + +26. =La Salle d'armes.= I.= Pauline= II. =Pascal Bruno= +(précédé de =Murat=). Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, +2 vol. in-8 de 376 et 352 pp. + +27. =Le Capitaine Paul= (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp. + +28. =Paul Jones.= Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, +à Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp. + +29. =Nouvelles impressions de voyage.= =Quinze jours au Sinaï,= par MM. +A. Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp. + +30. =Acté.= Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 +et 302 pp. + +31. =La Comtesse de Salisbury.= Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8. + +32. =Jacques Ortis.= Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp. + +33. =Mademoiselle de Belle-Isle.= Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français(2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp. + +34. =Le Capitaine Pamphile.= Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp. + +35. =L'Alchimiste.= Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp. + +36. =Crimes célèbres.= Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8. + +37. =Napoléon=, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp. + +38. =Othon l'archer.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp. + +39. =Les Stuarts.= Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp. + +40. =Maître Adam le Calabrais.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp. + +41. =Aventures de John Davys.= Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8. + +42. =Le Maître d'armes.= Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, +322 et 336 pp. + +43. =Un Mariage sous Louis XV.= Comédie en cinq actes. Représentée pour +la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841). +Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp. + +44. =Praxède,= suivi de =Don Martin de Freytas= et de +=Pierre-le-Cruel.= Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp. + +45. =Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.= Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp. + +46. =Excursions sur les bords du Rhin.= Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp. + +47. =Une année à Florence.= Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et +343 pp. + +48. =Jehanne la Pucelle.= 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 +de VII-327 pp. + +49. =Le Speronare= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +50. =Le Capitaine Arena.= Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et +314 pp. + +51. =Lorenzino.= Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp. + +52. =Halifax.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes +et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 +pp. + +53. =Le Chevalier d'Harmental.= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8. + +54. =Le Corricolo.= Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8. + +55. =Les Demoiselles de Saint-Cyr.= Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à +Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et +tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. +(lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin). + +56. =La Villa Palmieri.= Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8. + +57. =Louise Bernard.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. +Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de +34 pp. + +58. =Un Alchimiste au dix-neuvième siècle.= Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp. + +59. =Filles, Lorettes et Courtisanes.= Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp. + +60. =Ascanio.= Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8. + +61. =Le Laird de Dumbicky.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp. + +62. =Sylvandire.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et +324 pp. + +63. =Fernande.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp. + +64. A. =Les Trois Mousquetaires= Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B. +=Les Mousquetaires= Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +=L'Auberge de Béthune=, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp. C. =La Jeunesse des Mousquetaires.= Pièce en 14 tableaux, par MM. A. +Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D. +=Le Prisonnier de la Bastille,= fin des =Mousquetaires.= Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères, +s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp. + +65. =Le Château d'Eppstein.= Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp. + +66. =Amaury.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8. + +67. =Cécile.= Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp. + +68. A. =Gabriel Lambert.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. +B. =Gabriel Lambert.= Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas +et Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp. + +69. =Louis XIV et son siècle.= Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. +Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp. + +70. A. =Le Comte de Monte-Cristo.= Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. +in-8. B. =Monte-Cristo.= Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. +A. Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. =Le +Comte de Morcerf.= Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. =Villefort.= +Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, +N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp. + +71. A. =La Reine Margot.= Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. B. +=La Reine Margot.= Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème série. +Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. +Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp. + +72. =Vingt Ans après,= suite des =Trois Mousquetaires.= Paris, Baudry, +1845, 10 vol. + +73. A. =Une Fille du Régent.= Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B. +=Une Fille du Régent.= Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er +avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp. + +74. =Les Médicis.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp. + +75. =Michel-Ange et Raphaël Sanzio.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 +de 345 et 306 pp. + +76. =Les Frères Corses.= Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 +de 302 et 312 pp. + +77. A. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 +vol. in-8. B. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Bibliothèque dramatique. +Théâtre moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 +actes et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy +frères, 1847, in-18 de 139 pp. + +78. =Histoire d'un casse-noisette.= Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8. + +79. =La Bouillie de la Comtesse Berthe.= Paris, J. Hetzel, 1845, pet. +in-8 de 126 pp. + +80. =Nanon de Lartigues.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 331 pp. + +81. =Madame de Condé.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp. + +82. =La Vicomtesse de Cambes.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp. + +83. =L'Abbaye de Peyssac.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série +intitulée: =La Guerre des femmes=, qui a inspiré la pièce: =La Guerre +des femmes.= Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre +Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp. + +84. A. =La Dame de Monsoreau.= Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. B. =La +Dame de Monsoreau.= Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de +=L'Etang de Beaugé,= prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, +Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp. + +85. =Le Bâtard de Mauléon.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8. + +86. =Les Deux Diane.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8. + +87. =Mémoires d'un médecin.= Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8. + +88. =Les Quarante-Cinq.= Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8. + +89. =Intrigue et Amour.= Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp. + +90. =Impressions de voyage. De Paris à Cadix.= Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8. + +91. =Hamlet, prince de Danemark.= Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp. + +92. =Catilina.= Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp. + +93. =Le Vicomte de Bragelonne.= ou =Dix ans plus tard,= suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8. + +94. =Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis.= Paris, A. Cadot, 1848-1851, +4 vol. in-8. + +95. =Le Comte Hermann.= +2ème Série du Magasin théâtral.... Drame en cinq actes, avec préface et +épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp. + +96. =Les Mille et un fantômes.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de +318 et 309 pp. + +97. =La Régence.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp. + +98. =Louis Quinze.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +99. =Les Mariages du père Olifus.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8. + +100. =Le Collier de la Reine.= Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8. + +101. =Mémoires de J.-F. Talma.= Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8. + +102. =La Femme au collier de velours.= Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. +in-8 de 326 et 333 pp. + +103. =Montevideo= ou =une nouvelle Troie.= Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp. + +104. =La Chasse au chastre.= Magasin théâtral. Pièces nouvelles.... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant,1850, gr. in-8 de 24 pp. + +105. =La Tulipe noire.= Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp. + +106. =Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)= Paris, +A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8. + +107. =Le Trou de l'enfer.= (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8. + +108. =Dieu dispose.= Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8. + +109. =La Barrière de Clichy.= Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien +Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp. + +110. =Impressions de voyage. Suisse.= Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18. + +111. =Ange Pitou.= Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8. + +112. =Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie +révolutionnaire.= Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8. + +113. =Histoire de deux siècles= ou =la Cour, l'Église et le peuple +depuis 1650 jusqu'à nos jours.= Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. +in-8. + +114. =Conscience.= Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8. + +115. =Un Gil Blas en Californie.= Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp. + +116. =Olympe de Clèves.= Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8. + +117. =Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.)= Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. +Mes Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8. + +119. =La Comtesse de Charny.= Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8. + +120. =Isaac Laquedem.= Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. +in-8. + +121. =Le Pasteur d'Ashbourn.= Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8. + +122. =Les Drames de la mer.= Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 +et 324 pp. + +123. =Ingénue.= Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8. + +124. =La Jeunesse de Pierrot.= par Aramis. Publications du +MousquetaireParis, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp. + +125. =Le Marbrier.= Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel +Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp. + +126. =La Conscience.= Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp. + +127. A. =El Salteador.= Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, +3 vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: B. +=Le Gentilhomme de la montagne.= Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp. + +128. =Une Vie d'artiste.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et +323 pp. + +129. =Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas.= Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp. + +130. =Catherine Blum.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8. + +131. =Vie et aventures de la princesse de Monaco.= Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8. + +132. =La Jeunesse de Louis XIV.= Comédie en cinq actes et en prose. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp. + +133. =Souvenirs de 1830 à 1842.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol. +in-8. + +134. =Le Page du Duc de Savoie.= Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8. + +135. =Les Mohicans de Paris.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8. + +136. A. =Les Mohicans de Paris= (Suite) =Salvator le commissionnaire.= +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans +de Paris, la pièce suivante: B. =Les Mohicans de Paris.= Drame en cinq +actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 +de 162 pp. + +137. =Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.= Rédigé +et publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8. + +138. =La dernière année de Marie Dorval.= Paris, Librairie Nouvelle, +1855, in-32 de 96 pp. + +139. =Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.)= Paris, A. +Cadot, 1858, 3 vol. in-8. + +140. =Les Grands hommes en robe de chambre. César.= Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8. + +141. =Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.= Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp. + +142. =Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.= Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8. + +143. =L'Orestie.= Tragédie en trois actes et en vers, imitée de +l'antique. Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp. + +144. =Le Lièvre de mon grand-père.= Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 +pp. + +145. =La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.= Drame historique en 5 actes +et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp. + +146. =Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8. + +147. =Madame du Deffand.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8. + +148. =La Dame de volupté.= Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp. + +149. =L'Invitation à la valse.= Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp. + +150. =L'Homme aux contes.= Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp. + +151. =Les Compagnons de Jéhu.= Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8. + +152. =Charles le Téméraire.= Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. +in-12 de 324 et 310 pp. + +153. =Le Meneur de loups.= Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8. + +154. =Causeries.= Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy +frères, 1860, 2 vol. in-8. + +155. =La Retraite illuminée=, par A. Dumas, avec divers appendices par +M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, +1858, in-12 de 88 pp. + +156. =L'Honneur est satisfait.= Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp. + +157. =La Route de Varennes.= Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp. + +158. =L'Horoscope.= Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8. + +159. =Histoire de mes bêtes.= Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp. + +160. =Le Chasseur de sauvagine.= Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp. + +161. =Ainsi soit-il.= Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a +été tiré de ce roman la pièce suivante: =Madame de Chamblay.= Drame en +cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp. + +162. =Black.= Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8. + +163. =Les Louves de Machecoul=, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, +A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8. + +164. =De Paris à Astrakan,= nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 +vol. in-18 de 318 et 313 pp. + +165. =Lettres de Saint-Pétersbourg= (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp. + +166. =La Frégate l'Espérance.= Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp. + +167. =Contes pour les grands et les petits enfants.= Bruxelles, Office +de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 +et 204 pp. + +168. =Jane.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp. + +169. =Herminie et Marianna.= Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp. + +170. =Ammalat-Beg.= Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp. + +171. =La Maison de glace.= Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp. + +172. =Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.= Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp. + +173. =Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman.= Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp. + +174. =L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.= Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp. + +175. =Monsieur Coumbes.= (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, +A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre +suivant: =Le Fils du Forçat=. + +176. Docteur Maynard. =Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.= +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8. + +177. =Une Aventure d'amour= (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp. + +178. =Le Père la Ruine.= Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de +320 pp. + +179. =La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming.= Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp. + +180. =Moullah-Nour.= Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et +152 pp. + +181. =Un Cadet de famille= traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 3 vol. in-18. + +182. =Le Roman d'Elvire.= Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et +A. de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp. + +183. =L'Envers d'une conspiration.= Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp. + +184. =Mémoires de Garibaldi,= traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp. + +185. =Le père Gigogne= contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18. + +186. =Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.= Paris, A. Bourdilliat +et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp. + +187. =Jacquot sans oreilles.= Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp. + +188. =Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis.= Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp. + +189. =Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples.= Paris, +Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp. + +190. =Les Morts vont vite.= Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. +in-18 de 322 et 294 pp. + +191. =La Boule de neige.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp. + +192. =La Princesse Flora.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp. + +193. =Italiens et Flamands.= Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp. + +194. =Sultanetta.= Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp. + +195. =Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de +Luynes.= Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp. + +196. =La San-Felice.= Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. +in-18. + +197. =Un Pays inconnu,= (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy +frères, 1865, in-18 de 320 pp. + +198. =Les Gardes forestiers.= Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp. + +199. =Souvenirs d'une favorite.= Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18. + +200. =Les Hommes de fer.= Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp. + +201. A. =Les Blancs et les Bleus.= Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, +3 vol. in-18. B. =Les Blancs et les Bleus.= Drame en cinq actes, en onze +tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du +Châtelet (10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de +28 pp. + +202. =La Terreur prussienne.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp. + +203. =Souvenirs dramatiques.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +204. =Parisiens et provinciaux.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp. + +205. =L'Île de feu.= Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de +285 et 254 pp. + +206. =Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux.= Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp. + +207. =Création et Rédemption. La Fille du Marquis.= Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp. + +208. =Le Prince des voleurs.= Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp. + +209. =Robin Hood le proscrit.= Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL *** + +***** This file should be named 18028-8.txt or 18028-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18028/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18028-8.zip b/18028-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..28ed179 --- /dev/null +++ b/18028-8.zip diff --git a/18028-h.zip b/18028-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d111a06 --- /dev/null +++ b/18028-h.zip diff --git a/18028-h/18028-h.htm b/18028-h/18028-h.htm new file mode 100644 index 0000000..76990b0 --- /dev/null +++ b/18028-h/18028-h.htm @@ -0,0 +1,21534 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier D'Harmental, by Alexandre Dumas + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent { + text-indent: 0%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le chevalier d'Harmental + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 20, 2006 [EBook #18028] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h1>Alexandre Dumas</h1> +<h1>LE CHEVALIER D'HARMENTAL</h1> +<h3>(1842)</h3> +<h3><a name="table" id="table"><b>Table des matières</b></a></h3> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#Chapitre_1"><b>Chapitre 1,</b></a> +<a href="#Chapitre_2"><b>Chapitre 2,</b></a> +<a href="#Chapitre_3"><b>Chapitre 3,</b></a> +<a href="#Chapitre_4"><b>Chapitre 4,</b></a> +<a href="#Chapitre_5"><b>Chapitre 5,</b></a> +<a href="#Chapitre_6"><b>Chapitre 6,</b></a> +<a href="#Chapitre_7"><b>Chapitre 7,</b></a> +<a href="#Chapitre_8"><b>Chapitre 8,</b></a> +<a href="#Chapitre_9"><b>Chapitre 9,</b></a> +<a href="#Chapitre_10"><b>Chapitre 10,</b></a> +<a href="#Chapitre_11"><b>Chapitre 11,</b></a> +<a href="#Chapitre_12"><b>Chapitre 12,</b></a> +<a href="#Chapitre_13"><b>Chapitre 13,</b></a> +<a href="#Chapitre_14"><b>Chapitre 14,</b></a> +<a href="#Chapitre_15"><b>Chapitre 15,</b></a> +<a href="#Chapitre_16"><b>Chapitre 16,</b></a> +<a href="#Chapitre_17"><b>Chapitre 17,</b></a> +<a href="#Chapitre_18"><b>Chapitre 18,</b></a> +<a href="#Chapitre_19"><b>Chapitre 19,</b></a> +<a href="#Chapitre_20"><b>Chapitre 20,</b></a> +<a href="#Chapitre_21"><b>Chapitre 21,</b></a> +<a href="#Chapitre_22"><b>Chapitre 22,</b></a> +<a href="#Chapitre_23"><b>Chapitre 23,</b></a> +<a href="#Chapitre_24"><b>Chapitre 24,</b></a> +<a href="#Chapitre_25"><b>Chapitre 25,</b></a> +<a href="#Chapitre_26"><b>Chapitre 26,</b></a> +<a href="#Chapitre_27"><b>Chapitre 27,</b></a> +<a href="#Chapitre_28"><b>Chapitre 28,</b></a> +<a href="#Chapitre_29"><b>Chapitre 29,</b></a> +<a href="#Chapitre_30"><b>Chapitre 30,</b></a> +<a href="#Chapitre_31"><b>Chapitre 31,</b></a> +<a href="#Chapitre_32"><b>Chapitre 32,</b></a> +<a href="#Chapitre_33"><b>Chapitre 33,</b></a> +<a href="#Chapitre_34"><b>Chapitre 34,</b></a> +<a href="#Chapitre_35"><b>Chapitre 35,</b></a> +<a href="#Chapitre_36"><b>Chapitre 36,</b></a> +<a href="#Chapitre_37"><b>Chapitre 37,</b></a> +<a href="#Chapitre_38"><b>Chapitre 38,</b></a> +<a href="#Chapitre_39"><b>Chapitre 39,</b></a> +<a href="#Chapitre_40"><b>Chapitre 40,</b></a> +<a href="#Chapitre_41"><b>Chapitre 41,</b></a> +<a href="#Chapitre_42"><b>Chapitre 42,</b></a> +<a href="#Chapitre_43"><b>Chapitre 43,</b></a> +<a href="#Chapitre_44"><b>Chapitre 44,</b></a> +<a href="#Chapitre_45"><b>Chapitre 45,</b></a> +<a href="#Chapitre_46"><b>Chapitre 46,</b></a> +<a href="#Chapitre_47"><b>Chapitre 47,</b></a> +<a href="#Chapitre_48"><b>Chapitre 48</b></a><br /><br /> +<a href="#post"><b>Post Scriptum</b></a><br /><br /> +<a href="#biblio"><b>Bibliographie—Œuvres complètes</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_1" id="Chapitre_1"></a><a href="#table">Chapitre 1</a></h2> + + +<p>Le 22 mars de l'an de grâce 1718, jour de la mi-carême, un jeune +seigneur de haute mine, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, monté sur un +beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, à +l'extrémité du pont Neuf qui aboutit au quai de l'École. Il était si +droit et si ferme en selle, qu'on eût dit qu'il avait été placé là en +sentinelle par le lieutenant général de la police du royaume, messire +Voyer d'Argenson.</p> + +<p>Après une demi-heure d'attente à peu près, pendant laquelle on le vit +plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la +Samaritaine, son regard, errant jusque-là, parut s'arrêter avec +satisfaction sur un individu qui, débouchant de la place Dauphine, fit +demi-tour à droite et s'achemina de son côté.</p> + +<p>Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune +cavalier était un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taillé en +pleine chair, portant au lieu de perruque une forêt de cheveux noirs +parsemée de quelques poils gris, vêtu d'un habit moitié bourgeois, +moitié militaire, orné d'un nœud d'épaule qui primitivement avait été +ponceau, et qui, à force d'être exposé à la pluie et au soleil, était +devenu jaune-orange. Il était, en outre, armé d'une longue épée passée +en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes; +enfin, il était coiffé d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un +galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur passée, son maître +portait tellement incliné sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne +pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'équilibre. Il y +avait au reste dans la figure, dans la démarche, dans le port, dans tout +l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait âgé de quarante-cinq à +quarante-six ans, et qui s'avançait tenant le haut du pavé, se dandinant +sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre +signe aux voitures de passer au large, un tel caractère d'insolente +insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'empêcher de +sourire et de murmurer entre ses dents:</p> + +<p>—Je crois que voilà mon affaire!</p> + +<p>En conséquence de cette probabilité, le jeune seigneur marcha droit au +nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci, +quoiqu'il ne connût aucunement le cavalier, voyant que c'était à lui +qu'il paraissait avoir affaire, s'arrêta en face de la Samaritaine, +avança son pied droit à la troisième position, et attendit, une main à +son épée et l'autre à sa moustache, ce qu'avait à lui dire le personnage +qui venait ainsi à sa rencontre.</p> + +<p>En effet, comme l'avait prévu l'homme aux rubans orange, le jeune +seigneur arrêta son cheval en face de lui, et portant la main à son +chapeau:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre +tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé?</p> + +<p>—Non, palsambleu! monsieur, répondit celui à qui était adressée cette +étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis +vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour +moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est +dû, vous m'appellerez capitaine.</p> + +<p>—Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en +s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes +incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que +ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que +je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la +Tournelle.</p> + +<p>—Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne +au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition.</p> + +<p>—À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement +touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable?</p> + +<p>—Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre +tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé?</p> + +<p>—Non, palsambleu! Monsieur, répondit celui à qui était adressée cette +étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis +vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour +moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est +dû, vous m'appellerez capitaine.</p> + +<p>—Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en +s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes +incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que +ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que +je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la +Tournelle.</p> + +<p>—Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne +au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition.</p> + +<p>—À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement +touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable?</p> + +<p>—Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois +avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom.</p> + +<p>—C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Liégeois d'origine.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs se saluèrent de nouveau.</p> + +<p>—Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul +d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramassé cette nuit, de compagnie +avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une +rencontre; nos adversaires étaient trois et nous n'étions que deux. Je +me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gacé et chez le comte de +Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait passé la nuit dans +son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre, +attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous +fallait absolument un second ou plutôt un troisième, je suis venu +m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier +gentilhomme qui passerait. Vous êtes passé, je me suis adressé à vous.</p> + +<p>—Et vous avez, pardieu, bien fait! Touchez là, baron je suis votre +homme.</p> + +<p>Et pour quelle heure, s'il vous plaît, est la rencontre?</p> + +<p>—Pour neuf heures et demie, ce matin.</p> + +<p>—Où la chose doit-elle se passer?</p> + +<p>—À la porte Maillot.</p> + +<p>—Diable! il n'y a pas de temps à perdre! Mais vous êtes à cheval et moi +à pied: comment allons-nous arranger cela?</p> + +<p>—Il y aurait un moyen, capitaine.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe.</p> + +<p>—Volontiers, monsieur le baron.</p> + +<p>—Je vous préviens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un léger +sourire, que mon cheval est un peu vif.</p> + +<p>—Oh! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et +jetant sur le bel animal un coup d'œil de connaisseur. Ou je me trompe +fort, ou il est né entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena. +J'en montais un pareil à Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait +coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela +rien qu'en le serrant avec mes genoux.</p> + +<p>—Alors vous me rassurez. À cheval donc, capitaine, et à la porte +Maillot!</p> + +<p>—M'y voilà, monsieur le baron.</p> + +<p>Et, sans se servir de l'étrier que lui laissait libre le jeune seigneur, +d'un seul élan le capitaine se trouva en croupe.</p> + +<p>Le baron avait dit vrai: son cheval n'était point habitué à une si +lourde charge; aussi essaya-t-il d'abord de s'en débarrasser; mais le +capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bientôt qu'il +avait affaire à plus forts que lui. De sorte qu'après deux ou trois +écarts qui n'eurent d'autres résultats que de faire valoir aux yeux des +passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'obéissance, +et descendit au grand trot le quai de l'École, qui, à cette époque, +n'était encore qu'un port, traversa, toujours du même train, le quai du +Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Conférence, et, +laissant à gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des +Champs-Élysées qui conduit aujourd'hui à l'arc de triomphe de l'Étoile. +Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de +son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver à la porte +Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de +répit.</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, sans indiscrétion, dit-il, puis-je vous demander +pour quelle raison nous allons nous battre? J'ai besoin; vous comprenez, +d'être instruit de cela pour régler ma conduite envers mon adversaire, +et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue.</p> + +<p>—C'est trop juste, capitaine, répondit le baron. Voici les faits tels +qu'ils se sont passés. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est +pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine?</p> + +<p>—Pardieu! c'est moi qui l'ai lancée dans le monde, en 1705, avant mes +campagnes d'Italie.</p> + +<p>—Eh bien! répondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter, +capitaine, d'avoir formé là une élève qui vous fait honneur! Bref, nous +soupions donc chez elle tête à tête avec d'Harmental.</p> + +<p>—Sans aucune créature du beau sexe? demanda le capitaine.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une espèce de +trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point +aller, n'aimant qu'une femme à la fois, et amoureux pour le quart +d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—Nous étions donc là parlant de nos affaires, lorsque nous entendîmes +une joyeuse société qui entrait dans le cabinet à côté du nôtre. Comme +ce que nous avions à nous dire ne regardait personne, nous fîmes silence +et ce fut nous qui, sans le vouloir, écoutâmes la conversation de nos +voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard! nos voisins parlaient +justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions +pas.</p> + +<p>—De la maîtresse du chevalier, peut-être?</p> + +<p>—Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arrivèrent de leurs discours, +je me levai pour emmener Raoul; mais, au lieu de me suivre, il me mit la +main sur l'épaule et me fit rasseoir.</p> + +<p>—Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite +d'Averne?</p> + +<p>—Depuis la fête de la maréchale d'Estrées, où, déguisée en Vénus, elle +lui a donné un ceinturon d'épée accompagné de vers où elle le comparait +à Mars.</p> + +<p>—Mais il y a déjà huit jours, dit une troisième voix.</p> + +<p>—Oui, répondit la première. Oh! elle a fait une espèce de défense, soit +qu'elle tînt véritablement à ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle sût que +le régent n'aime que ce qui lui résiste. Enfin, ce matin, en échange +d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu +répondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse:</p> + +<p>—Ah! ah! dit le capitaine, je commence à comprendre. Le chevalier s'est +fâché?</p> + +<p>—Justement; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du +moins je l'espère, et de profiter de cette circonstance pour se faire +rendre son brevet de colonel, qu'on lui a ôté sous le prétexte de faire +des économies, d'Harmental devint si pâle que je crus qu'il allait +s'évanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour +qu'on fît silence:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je suis fâché de vous contredire, mais celui de +vous qui a avancé que madame d'Averne avait accordé un rendez-vous au +régent, ou à tout autre, en a menti.</p> + +<p>—C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, répondit +la première voix; et s'il y a en elle quelque chose qui vous déplaise, +je me nomme Lafare, capitaine aux gardes.</p> + +<p>—Et moi, Fargy, dit la seconde voix.</p> + +<p>—Et moi, Ravanne, dit la troisième voix.</p> + +<p>—Très bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures à +neuf heures et demie, à la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face +de moi. Ces messieurs parlèrent d'autre chose, et nous achevâmes notre +souper. Voilà toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant +autant que moi.</p> + +<p>Le capitaine fit entendre une espèce d'exclamation qui voulait dire: +Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgré cette demi-désapprobation +de la susceptibilité du chevalier, il n'en résolut pas moins de soutenir +de son mieux la cause dont il était devenu si inopinément le champion, +quelque défectueuse que cette cause lui parût dans son principe. +D'ailleurs, en eût-il eu l'intention, il était trop tard pour reculer. +On était arrivé à la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait +attendre, et qui avait aperçu de loin le baron et le capitaine, venait +de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'était le +chevalier d'Harmental.</p> + +<p>—Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en échangeant avec lui une +poignée de main, permets qu'à défaut d'un ancien ami, je t'en présente +un nouveau. Ni Surgis ni Gacé, n'étaient à la maison; j'ai fait +rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai exposé notre embarras +et il s'est offert à nous en tirer avec une merveilleuse grâce.</p> + +<p>—C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef, +répondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel +perçait une légère nuance d'étonnement, et à vous, monsieur, +continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et +pour faire connaissance dans une si méchante affaire; mais vous +m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je +l'espère, et je vous prie, le cas échéant, de disposer de moi comme j'ai +disposé de vous.</p> + +<p>—Bien dit, chevalier, répondit le capitaine en sautant à terre, et vous +avez des manières avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde. +Le proverbe a raison: il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent +pas.</p> + +<p>—Quel est cet original? demanda tout bas d'Harmental à Valef, tandis +que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les +jambes.</p> + +<p>—Ma foi! je l'ignore, dit Valef; mais ce que je sais, c'est que sans +lui nous étions fort empêchés. Quelque pauvre officier de fortune, sans +doute, que la paix a mis à l'écart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous +le jugerons tout à l'heure à la besogne.</p> + +<p>—Eh bien! dit le capitaine, s'animant à l'exercice qu'il prenait, où +sont nos muguets, chevalier? Je me sens en veine ce matin.</p> + +<p>—Quand je suis venu au-devant de vous, répondit d'Harmental, ils +n'étaient point encore arrivés; mais j'apercevais au bout de l'avenue +une espèce de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en +retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une très +belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car à +peine s'il est neuf heures et demie.</p> + +<p>—Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant à son tour de +cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental; car, +s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est +nous qui aurions l'air de nous faire attendre.</p> + +<p>—Tu as raison, dit d'Harmental.</p> + +<p>Et, mettant pied à terre à son tour, il s'avança vers l'entrée du bois, +suivi de ses deux compagnons.</p> + +<p>—Ces messieurs ne commandent rien? demanda le propriétaire du +restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique.</p> + +<p>—Si fait, maître Durand, répondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de +peur d'être dérangé, avoir l'air d'être venu pour autre chose que pour +une promenade. Un déjeuner pour trois! Nous allons faire un tour d'allée +et nous revenons.</p> + +<p>Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'hôtelier.</p> + +<p>Le capitaine vit reluire l'une après les autres les trois pièces d'or, +et calcula avec la rapidité d'un amateur consommé ce que l'on pouvait +avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres; mais comme il +connaissait celui à qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation +de sa part ne serait point inutile; en conséquence, s'approchant à son +tour du maître d'hôtel:</p> + +<p>—Ah çà! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur +des choses, et que ce n'est point à moi qu'on peut en faire croire sur +le total d'une carte? Que les vins soient fins et variés, et que le +déjeuner soit copieux, ou je te casse les os! Tu entends?</p> + +<p>—Soyez tranquille, capitaine, répondit maître Durand; ce n'est pas une +pratique comme vous que je voudrais tromper.</p> + +<p>C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mangé: règle-toi là-dessus.</p> + +<p>L'hôtelier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et +reprit le chemin de sa cuisine, commençant à croire qu'il avait fait une +moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord espéré. Quant au capitaine, +après lui avoir fait un dernier signe de recommandation moitié amical, +moitié menaçant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron, +qui s'étaient arrêtés pour l'attendre.</p> + +<p>Le chevalier ne s'était pas trompé à l'endroit du carrosse de louage. Au +détour de la première allée, il aperçut ses trois adversaires qui en +descendaient. C'étaient, comme nous l'avons déjà dit, le marquis de +Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne.</p> + +<p>Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts détails +sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois reparaître +dans le cours de cette histoire.</p> + +<p>Lafare, le plus connu des trois, grâce aux poésies qu'il a laissées, et +à la carrière militaire qu'il a parcourue, était un homme de trente-six +à trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une gaîté et d'une +bonne humeur intarissables, toujours prêt à tenir tête à tout venant à +table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du +beau sexe et fort aimé du régent, qui l'avait nommé son capitaine des +gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimité, +l'avait trouvé son rival quelquefois, mais son fidèle serviteur +toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms à +tous ses roués et à toutes ses maîtresses, ne le désignait-il jamais que +par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularité +de Lafare, si bien établie qu'elle fût par de recommandables +antécédents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de +l'opéra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de +devenir un homme rangé. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui +conserver sa réputation, disaient tout bas que cette conversion +apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de +Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Condé, +laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le +régent d'une affection toute particulière. Au reste, sa liaison avec le +duc de Richelieu, qui passait de son côté pour être l'amant de +mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance à ce bruit.</p> + +<p>Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en +substituant l'épithète qu'il avait reçue de la nature au titre que lui +avaient légué ses pères, était cité, comme l'indique son nom, pour le +plus beau garçon de son époque. Ce qui, dans ce temps de galanterie, +imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais reculé, et +dont il s'était toujours tiré avec honneur. En effet, il était +impossible d'être mieux pris dans sa taille que ne l'était Fargy. +C'était à la fois une de ces natures élégantes et fortes, souples et +vivaces, qui semblent douées des qualités les plus opposées des héros de +roman de ces temps-là. Joignez à cela une tête charmante qui réunissait +les beautés les plus opposées, c'est-à-dire des cheveux noirs et des +yeux bleus, des traits fortement arrêtés et un teint de femme. Ajoutez à +cet ensemble de l'esprit, de la loyauté, du courage autant qu'homme du +monde, et vous aurez une idée de la haute considération dont devait +jouir Fargy auprès de la société de cette folle époque, si bonne +appréciatrice de ces différents genres de mérite.</p> + +<p>Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laissé sur sa jeunesse des +mémoires si étranges que, malgré leur authenticité, on est toujours +tenté de les croire apocryphes, c'était alors un enfant à peine hors de +page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte +dorée, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la +fougue, l'imprudence et l'avidité de la jeunesse. Aussi outrait-il, +comme on a l'habitude de le faire à dix-huit ans, tous les vices et +toutes les qualités de son époque. On comprend donc facilement quel +était son orgueil de servir de second à des hommes comme Lafare et Fargy +dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les +ruelles et dans les petits soupers.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_2" id="Chapitre_2"></a><a href="#table">Chapitre 2</a></h2> + + +<p>Aussitôt que Lafare, Fargy et Ravanne virent déboucher leurs adversaires +à l'angle de l'allée, ils marchèrent de leur côté au-devant d'eux. +Arrivés à dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau à la main +et se saluèrent avec cette élégante politesse qui était, en pareille +circonstance, un des caractères de l'aristocratie du dix-huitième +siècle, et firent quelques pas ainsi, tête nue et le sourire sur les +lèvres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point été informé +de la cause de leur réunion, ils auraient eu l'air d'amis enchantés de +se rencontrer.</p> + +<p>—Messieurs, dit le chevalier d'Harmental, à qui la parole appartenait +de droit, j'espère que ni vous ni moi n'avons été suivis; mais il +commence à se faire un peu tard, et nous pourrions être dérangés ici; je +crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus +écarté où nous soyons plus à notre aise pour vider la petite affaire qui +nous rassemble.</p> + +<p>—Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut: à cent pas d'ici à +peine, une véritable chartreuse; vous vous croirez dans la Thébaïde.</p> + +<p>—Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine; l'innocence mène au salut!</p> + +<p>Ravanne se retourna et toisa des pieds à la tête notre ami au ruban +orange.</p> + +<p>—Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le +jeune page d'un ton goguenard, je réclamerai la préférence.</p> + +<p>—Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques +explications à donner à monsieur d'Harmental.</p> + +<p>—Monsieur Lafare, répondit le chevalier votre courage est si +parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une +preuve de délicatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gré +parfait; mais ces explications ne feraient que nous retarder +inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps à perdre.</p> + +<p>—Bravo! dit Ravanne; voilà ce qui s'appelle parler, chevalier; une fois +que nous nous serons coupé la gorge, j'espère que vous m'accorderez +votre amitié. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a +longtemps que je désirais faire votre connaissance.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent de nouveau.</p> + +<p>—Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es chargé d'être +notre guide, montre-nous le chemin.</p> + +<p>Ravanne sauta aussitôt dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq +compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage +restèrent sur la route.</p> + +<p>Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires +avaient gardé le plus profond silence, soit de peur d'être entendus, +soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger +l'homme se replie un instant sur lui-même, on se trouva au milieu d'une +clairière entourée de tous côtés d'un rideau d'arbres.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour +de lui, que dites-vous de la localité?</p> + +<p>—Je dis que si vous vous vantez de l'avoir découverte dit le capitaine, +vous me faites l'effet d'un drôle de Christophe Colomb! Vous n'aviez +qu'à me dire que c'était ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais +conduit les yeux fermés, moi.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, répondit Ravanne, nous tacherons que vous en +sortiez comme vous y seriez venu.</p> + +<p>—Vous savez que c'est à vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit +d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple +du chevalier; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout à la +fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour +un pareil motif.</p> + +<p>D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'était +point perdue, mais il n'y répondit qu'en mettant l'épée à la main.</p> + +<p>—Il paraît, mon cher baron, dit Fargy s'adressant à Valef, que vous +êtes sur le point de partir pour l'Espagne?</p> + +<p>—Je devais partir cette nuit même, mon cher comte répondit Valef, et il +n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais à vous voir ce +matin pour me déterminer à rester jusqu'à cette heure, tant j'y vais +pour choses importantes.</p> + +<p>—Diable! voilà qui me désole, reprit Fargy en tirant son épée; car si +j'avais le malheur de vous retarder, vous êtes homme à m'en vouloir mal +de mort.</p> + +<p>—Non point. Je saurais que c'est par pure amitié, mon cher comte, +répondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous +prie, car je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui +pliait proprement son habit et le posait près de son chapeau; vous voyez +bien que je vous attends.</p> + +<p>—Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en +continuant ses préparatifs avec le flegme goguenard qui lui était +naturel. Une des qualités les plus essentielles sous les armes, c'est le +sang-froid. J'ai été comme vous à votre âge, mais au troisième ou +quatrième coup d'épée que j'ai reçu, j'ai compris que je faisais fausse +route, et je suis revenu dans le droit chemin. Là! ajouta-t-il en tirant +enfin son épée, qui, nous l'avons dit, était de la plus belle longueur.</p> + +<p>—Peste, monsieur! dit Ravanne en jetant un coup d'œil sur l'arme de +son adversaire, que vous avez là une charmante colichemarde! Elle me +rappelle la maîtresse-broche de la cuisine de ma mère, et je suis désolé +de ne pas avoir dit au maître d'hôtel de me l'apporter pour faire votre +partie.</p> + +<p>—Votre mère est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai +entendu parler de toutes deux avec de grands éloges, monsieur le +chevalier, répondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je +serais désolé de vous enlever à l'une et à l'autre pour une misère comme +celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez +donc tout bonnement que vous prenez une leçon avec votre maître d'armes, +et tirez à fond.</p> + +<p>La recommandation était inutile; Ravanne était exaspéré de la +tranquillité de son adversaire, à laquelle, malgré son courage, son sang +jeune et ardent ne lui laissait pas l'espérance d'atteindre. Aussi se +précipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les épées se +trouvèrent engagées jusqu'à la poignée. Le capitaine fit un pas en +arrière.</p> + +<p>—Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'écria Ravanne.</p> + +<p>—Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, répondit le capitaine; +c'est un axiome de l'art que je vous invite à méditer. D'ailleurs, je ne +suis pas fâché d'étudier votre jeu. Ah! vous êtes élève de Berthelot à +ce qu'il me paraît. C'est un bon maître, mais il a un grand défaut: +c'est de ne pas apprendre à parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en +ripostant par un coup de seconde à un coup droit, si je m'étais fendu, +je vous enfilais comme une mauviette.</p> + +<p>Ravanne était furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la +pointe de l'épée de son adversaire, mais si légèrement posée qu'il eût +pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colère redoubla de +la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplièrent +plus pressées encore qu'auparavant.</p> + +<p>—Allons, allons, dit le capitaine, voilà que vous perdez la tête +maintenant, et que vous cherchez à m'éborgner. Fi donc! jeune homme, fi +donc! À la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez à la figure? Vous me +forcerez de vous désarmer! Encore? Allez ramasser votre épée, jeune +homme, et revenez à cloche-pied, cela vous calmera.</p> + +<p>Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne à vingt +pas de lui.</p> + +<p>Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son +épée et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la +sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme était pâle comme sa +veste de satin, sur laquelle apparaissait une légère goutte de sang.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant; +mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espère à faire de moi un homme. +Encore quelques passes, s'il vous plaît, afin qu'il ne soit pas dit que +vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.</p> + +<p>Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour +en faire sous les armes un homme à craindre. Aussi, au premier coup de +cette troisième reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter à sa propre +défense toute son attention; mais lui-même avait dans l'art de l'escrime +une trop grande supériorité pour que son jeune adversaire pût reprendre +avantage sur lui. Les choses se terminèrent comme il était facile de le +prévoir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'épée des mains de +Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-même et avec une +politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous êtes un +brave jeune homme; mais, croyez-en un vieux coureur d'académies et de +tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez né, les guerres de +Flandre; quand vous étiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous +étiez aux pages, celles d'Espagne: changez de maître; laissez là +Berthelot, qui vous a montré tout ce qu'il sait; prenez Bois-Robert, et +je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez +pas à moi-même!</p> + +<p>—Merci de la leçon, monsieur dit Ravanne en tendant la main au +capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'était point le maître de +retenir, coulaient le long de ses joues; elle me profitera, je l'espère. +Et, recevant son épée des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci +avait déjà fait, il la remit au fourreau.</p> + +<p>Tous deux reportèrent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir où +en étaient les choses. Le combat était fini. Lafare était assis sur +l'herbe, le dos appuyé à un arbre: il avait reçu un coup d'épée qui +devait lui traverser la poitrine; mais heureusement, la pointe du fer +avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os, de sorte que +la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'était en +effet; il n'en était pas moins évanoui, tant la commotion avait été +violente. D'Harmental, à genoux devant lui, épongeait le sang avec son +mouchoir.</p> + +<p>Fargy et Valef avaient fait coup fourré: l'un avait la cuisse traversée, +l'autre le bras à jour. Tous deux se faisaient des excuses et se +promettaient de n'en être que meilleurs amis à l'avenir.</p> + +<p>—Tenez, jeune homme, dit le capitaine à Ravanne en lui montrant les +différents épisodes du champ de bataille, regardez cela et méditez; +voilà le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour +une drôlesse!</p> + +<p>—Ma foi! répondit Ravanne tout à fait calmé, je crois que vous avez +raison, capitaine, et vous pourriez bien être le seul de nous tous qui +ayez le sens commun.</p> + +<p>En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans +l'homme qui lui portait secours.</p> + +<p>—Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami? +Envoyez-moi une espèce de chirurgien que vous trouverez dans la voiture, +et que j'ai amené à tout hasard; puis, gagnez Paris au plus vite, +montrez-vous ce soir au bal de l'opéra, et si l'on vous demande de mes +nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant à +moi, vous pouvez être parfaitement tranquille, votre nom ne sortira +point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise +discussion avec la connétable, faites-le-moi savoir au plus tôt, et nous +nous arrangerions de manière que la chose n'eût pas de suite.</p> + +<p>—Merci, monsieur le marquis, répondit d'Harmental; je vous quitte parce +que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes; autrement, +croyez-moi, rien n'aurait pu me séparer de vous avant que je vous visse +couché dans votre lit.</p> + +<p>—Bon voyage, mon cher Valef! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit +cette égratignure qui vous empêche de partir. À votre retour, n'oubliez +pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n° 14.</p> + +<p>—Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid, +vous n'avez qu'à le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec +l'exactitude et le zèle d'un bon camarade.</p> + +<p>Et les deux amis, se donnèrent une poignée de main, comme s'il ne +s'était absolument rien passé.</p> + +<p>—Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine à Ravanne. N'oubliez pas +le conseil que je vous ai donné: laissez là Berthelot et prenez +Bois-Robert; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez à temps, +et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma +colichemarde dit bien des choses agréables à la maîtresse-broche de +madame votre mère.</p> + +<p>Ravanne, quelle que fût sa présence d'esprit, ne trouva rien à répondre +au capitaine; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui +lui parut le plus malade des deux blessés.</p> + +<p>Quant à d'Harmental, à Valef et au capitaine, ils gagnèrent l'allée où +ils retrouvèrent le carrosse de louage, et dans le carrosse le +chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le réveilla et lui annonça, +en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare +et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre +à son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de +lui servir d'aide; puis, se retournant vers le capitaine:</p> + +<p>—Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller +manger le déjeuner que nous avions commandé; recevez donc tous mes +remerciements pour le coup de main que vous m'avez donné, et, en +souvenir de moi, comme vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît, veuillez +accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard: ce sont +de bonnes bêtes; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans +l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit à dix +lieues en une heure.</p> + +<p>—Ma foi! chevalier, répondit le capitaine en jetant de côté un regard +sur le cheval qui lui était offert si généreusement, il ne fallait rien +pour cela; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se +prêtent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne grâce +que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour +quelque chose que ce fût, souvenez-vous, en revanche, que je suis à +votre service.</p> + +<p>—Et le cas échéant, monsieur, où vous retrouverai-je? demanda en +souriant d'Harmental.</p> + +<p>—Je n'ai pas de domicile bien arrêté, chevalier; mais vous aurez +toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la +Normande, et en vous informant à elle du capitaine Roquefinette.</p> + +<p>Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le +capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-même que le chevalier +d'Harmental lui avait laissé le plus beau des trois.</p> + +<p>Alors, comme ils étaient près d'un carrefour, chacun prit sa route et +s'éloigna au grand galop.</p> + +<p>Le baron de Valef rentra par la barrière de Passy et se rendit droit à +l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de +laquelle il était, et partit le même jour pour l'Espagne.</p> + +<p>Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et +au galop dans le bois de Boulogne, afin d'apprécier les différentes +qualités de sa monture, et ayant reconnu que c'était, comme l'avait dit +le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait +chez maître Durand, où il mangea à lui seul le déjeuner qui était +commandé pour trois.</p> + +<p>Le même jour, il conduisit son cheval au marché aux chevaux, et le +vendit soixante louis. C'était la moitié de ce qu'il valait, mais il +faut savoir faire des sacrifices quand on veut réaliser promptement.</p> + +<p>Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'allée de la Muette, regagna +Paris par la grande avenue des Champs-Élysées, et trouva en rentrant +chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient.</p> + +<p>L'une de ces deux lettres était d'une écriture si bien connue à lui +qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'après y avoir +porté la main avec la même hésitation que s'il allait toucher un charbon +ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui décelait l'importance qu'il +y attachait. Elle contenait ce qui suit:</p> + +<p>«Mon cher chevalier,</p> + +<p>On n'est pas maître de son cœur, vous le savez, et c'est une des +misères de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la même +personne ni la même chose. Quant à moi je veux au moins avoir sur les +autres femmes le mérite de ne pas tromper celui qui a été mon amant. Ne +venez donc pas à votre heure accoutumée car on vous dirait que je n'y +suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'âme d'un +valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros +mensonge.</p> + +<p>Adieu, mon cher chevalier; ne gardez point de moi un trop mauvais +souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en +pense à cette heure, c'est-à-dire que vous êtes un des plus galants +gentilshommes de France.</p> + +<p>Sophie d'Averne.»</p> + +<p>—Mordieu! s'écria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante +table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tué ce pauvre Lafare, +je ne m'en serais consolé de ma vie!</p> + +<p>Après cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit +à marcher de sa porte à sa fenêtre d'un air qui prouvait que le pauvre +garçon avait encore besoin de quelques déceptions de ce genre pour être +à la hauteur de la morale philosophique que lui prêchait la belle +infidèle. Puis, après quelques tours, il aperçut à terre la seconde +lettre, qu'il avait complètement oubliée. Deux ou trois fois encore il +passa près d'elle en la regardant avec une superbe indifférence; enfin, +comme il pensa qu'elle ferait peut-être diversion à la première il la +ramassa dédaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'écriture, qui +lui était inconnue, chercha la signature, qui était absente, et, ramené +par cet air de mystère à quelque curiosité, il lut ce qui suit:</p> + +<p>«Chevalier,</p> + +<p>Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le cœur la +moitié du courage que vos amis prétendent y reconnaître, on est prêt à +vous offrir une entreprise digne de vous et dont le résultat sera à la +fois de vous venger de l'homme que vous détestez le plus au monde et de +vous conduire à un but si brillant que, dans vos plus beaux rêves, vous +n'avez jamais rien espéré de pareil. Le bon génie qui doit vous mener +par ce chemin enchanté, et auquel il faut vous fier entièrement, vous +attendra ce soir, de minuit à deux heures, au bal de l'Opéra. Si vous y +venez sans masque, il ira à vous; si vous y venez masqué, vous le +reconnaîtrez à un ruban violet qu'il portera sur l'épaule gauche. Le mot +d'ordre est: Sésame, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez +s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.»</p> + +<p>—À la bonne heure! dit d'Harmental; et si le génie au ruban violet +tient seulement la moitié de sa promesse, ma foi! il a trouvé son homme!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_3" id="Chapitre_3"></a><a href="#table">Chapitre 3</a></h2> + + +<p>Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est +nécessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, était +l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique +cette famille n'eût jamais joué un rôle important dans l'histoire, elle +ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait +acquise, soit par elle-même, soit par ses alliances. Ainsi, le père du +chevalier, le sire Gaston d'Harmental, étant venu en 1682 à Paris, et +ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait, +haut la main, ses preuves de 1399, opération héraldique qui, s'il faut +en croire un mémoire du parlement, aurait fort embarrassé plus d'un duc +et pair. D'un autre côté, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant +été nommé chevalier de l'Ordre, à la promotion de 1694, avait avoué, en +faisant reconnaître ses seize quartiers que le plus beau de son visage, +comme on le disait alors, était fait des d'Harmental, avec qui ses +ancêtres étaient en alliance depuis trois cents ans. En voilà donc assez +pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'époque sur laquelle +nous écrivons.</p> + +<p>Le chevalier n'était ni pauvre ni riche, c'est-à-dire que son père en +mourant lui avait laissé une terre située dans les environs de Nevers, +laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille +livres de rente.</p> + +<p>C'était de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le +chevalier avait reçu une excellente éducation, et il se sentait une +grande ambition dans le cœur; il avait donc, à sa majorité, +c'est-à-dire vers 1711, quitté sa province, et était accouru à Paris.</p> + +<p>Sa première visite avait été pour le comte de Torigny, sur lequel il +comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, à cette époque, +le comte de Torigny n'y était pas lui-même. Mais comme il se souvenait +toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille +d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le +chevalier de Villarceaux qui n'avait rien à refuser à son ami le comte +de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.</p> + +<p>Madame de Maintenon avait une qualité: c'était d'être restée l'amie de +ses anciens amants. Elle reçut parfaitement le chevalier d'Harmental, +grâce aux vieux souvenirs qui le recommandaient auprès d'elle, et +quelques jours après le maréchal de Villars étant venu lui faire sa +cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune +protégé, que le maréchal, enchanté de trouver une occasion d'être +agréable à cette reine in partibus, répondit qu'à compter de cette heure +il attachait le chevalier d'Harmental à sa maison militaire, et +s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne +opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.</p> + +<p>Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une +pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu était définitive.</p> + +<p>Louis XIV en était arrivé à la dernière période de son règne, à l'époque +des revers. Tallard et Marsin avaient été battus à Hochstett, Villeroy à +Ramillies, et Villars lui-même, le héros de Friedlingen, venait de +perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugène. +L'Europe, un instant étouffée sous la main de Colbert et de Louvois, +réagissait tout entière contre la France. La situation des affaires +était extrême; le roi, comme un malade désespéré qui change à chaque +heure de médecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai +nouveau révélait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus +soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir à faire la paix. Vainement +elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontières: ce +n'était point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnât passage +aux armées ennemies à travers la France pour aller chasser son +petit-fils du trône de Charles II, et qu'il livrât comme places de +sûreté Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, à moins qu'il n'aimât +mieux, dans un an pour tout délai, le détrôner lui-même à force ouverte. +Voilà à quelles conditions une trêve était accordée au vainqueur des +Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille; à celui +qui, jusque-là, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et +la guerre; à celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le +châtieur des nations, le grand, l'immortel; à celui enfin pour lequel, +depuis un demi-siècle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on +mesurait l'alexandrin, on épuisait l'encens.</p> + +<p>Louis XIV avait pleuré en plein conseil.</p> + +<p>Ces larmes avaient produit une armée, et cette armée avait été donnée à +Villars.</p> + +<p>Villars marcha droit à l'ennemi, dont le camp était à Denain, et qui, +les yeux fixés sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa sécurité. +Jamais responsabilité plus grande n'avait chargé une tête. Sur un coup +de dé, Villars allait jouer le salut de la France.</p> + +<p>Les alliés avaient établi, entre Denain et Marchiennes, une ligne de +fortifications que, dans leur orgueil anticipé, Albemarle et Eugène +appelaient la grande route de Paris. Villars résolut d'enlever Denain +par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugène.</p> + +<p>Il fallait, pour réussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non +seulement l'armée ennemie, mais l'armée française, le succès de ce coup +de main étant dans son impossibilité même.</p> + +<p>Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de +Landrecies. Une nuit, à une heure convenue toute son armée s'ébranle et +marche dans la direction de cette ville. Tout à coup l'ordre est donné +d'obliquer à gauche; le génie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars +franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on +croyait impraticables, et où le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'à +la ceinture; il marche droit aux premières redoutes, et les emporte +presque sans coup férir, s'empare successivement d'une lieue de +fortifications, atteint Denain, franchit le fossé qui l'entoure, pénètre +dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protégé, +le chevalier d'Harmental, qui lui présente l'épée d'Albemarle, qu'il +venait de faire prisonnier.</p> + +<p>En ce moment, on annonce l'arrivée d'Eugène. Villars se retourne, +atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare +et attend. Là, le véritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a +été qu'une escarmouche. Eugène pousse attaque sur attaque, revient sept +fois à la tête de ce pont briser ses meilleures troupes contre +l'artillerie qui le protège et contre les baïonnettes qui le défendent; +enfin ayant ses habits criblés de balles, tout sanglant de deux +blessures, monte sur son troisième cheval, et le vainqueur de Hochstett +et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants +de colère. En six heures tout a changé de face: la France est sauvée, et +Louis XIV est toujours le grand roi.</p> + +<p>D'Harmental s'était conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses +éperons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussière, se +rappela par qui il avait été recommandé, et le fit approcher de lui, +pendant qu'au milieu du champ de bataille même il écrivait sur un +tambour le résultat de la journée. En voyant d'Harmental, Villars +interrompit sa lettre.</p> + +<p>—Êtes-vous blessé? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur le maréchal, mais si légèrement que cela ne vaut pas la +peine d'en parler.</p> + +<p>—Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues à cheval à franc +étrier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde?</p> + +<p>—Je me sens capable de tout, monsieur le maréchal, pour le service du +roi et le vôtre.</p> + +<p>—Alors, partez à l'instant même, descendez chez madame de Maintenon, +dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le +courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous +conduire chez le roi, laissez-vous faire.</p> + +<p>D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et, +tout poudreux, tout sanglant, sans débotter, il sauta sur un cheval +frais et gagna la première poste; douze heures après, il était à +Versailles.</p> + +<p>Villars avait prévu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui +sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la +main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa +chambre, contre l'habitude, car il était un peu malade. Madame de +Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du +roi, et levant les deux mains au ciel:</p> + +<p>—Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majesté le sait, nous ne +sommes rien par nous-mêmes, et c'est de Dieu que nous vient toute grâce.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, étonné de voir +à ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.</p> + +<p>—Sire, répondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte +d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugène est en fuite; le maréchal +de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majesté.</p> + +<p>Malgré la puissance qu'il avait sur lui-même, Louis XIV pâlit; il sentit +que les jambes lui manquaient, et il s'appuya à la table pour ne pas +tomber sur son fauteuil.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, sire? s'écria madame de Maintenon en allant à lui.</p> + +<p>—J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le +roi, et vos amis sauvent le royaume.</p> + +<p>Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.</p> + +<p>Alors Louis XIV, encore tout pâle et tout ému, passa derrière le grand +rideau qui fermait le salon où était son lit, et l'on entendit la prière +d'actions de grâces qu'il adressait à demi-voix au Seigneur; puis, au +bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'était +arrivé.</p> + +<p>—Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses détails.</p> + +<p>Alors d'Harmental fit le récit de cette merveilleuse bataille, qui +venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut +fini:</p> + +<p>—Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien? +Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos +habits, vous n'êtes point resté en arrière.</p> + +<p>—Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais +s'il y a réellement quelque chose à dire de moi, je laisse, avec la +permission de Votre Majesté, ce soin à monsieur le maréchal de Villars.</p> + +<p>—C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous +souviendrons, nous. Vous devez être fatigué, allez vous reposer; je suis +content de vous.</p> + +<p>D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit +jusqu'à la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se +hâta de profiter de la permission royale qui lui était donnée, il y +avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi.</p> + +<p>À son réveil, on lui remit un paquet que l'on avait apporté pour lui du +ministère de la guerre. C'était son brevet de colonel.</p> + +<p>Deux mois après, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moitié de sa +monarchie, mais la France resta intacte.</p> + +<p>Trois ans après, Louis XIV mourut.</p> + +<p>Deux partis bien distincts, bien irréconciliables surtout, étaient en +présence au moment de cette mort: celui des bâtards, incarné dans +monsieur le duc du Maine, et celui des princes légitimes, représenté par +monsieur le duc d'Orléans.</p> + +<p>Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volonté, le +courage de sa femme, Louise-Bénédicte de Condé, peut-être, appuyé comme +il l'était par le testament royal, eût-il triomphé; mais il eût fallu se +défendre au grand jour, comme on était attaqué, et le duc du Maine, +faible de cœur et d'esprit, dangereux à force d'être lâche, n'était bon +qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menacé de face, +et dès lors ses artifices sans nombre, ses faussetés exquises, ses +marches ténébreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et +presque sans combat, il fut précipité de ce faîte où l'avait porté +l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse; +il se retira mutilé, abandonnant la régence à son rival, et ne +conservant de toutes les faveurs accumulées sur lui que la surintendance +de l'éducation royale, la maîtrise de l'artillerie et le pas sur les +ducs et pairs.</p> + +<p>L'arrêt que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et +tout ce qui lui était attaché. Le père Letellier alla au-devant de son +exil, madame de Maintenon se réfugia à Saint-Cyr, et monsieur le duc du +Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa +traduction de Lucrèce.</p> + +<p>Le chevalier d'Harmental avait assisté en spectateur intéressé, il est +vrai, mais en spectateur passif, à toutes ces intrigues, attendant +toujours qu'elles revêtissent un caractère qui lui permît d'y prendre +part. S'il y avait eu lutte franche et armée, il se fût rangé du côté où +la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on +peut le dire en matière politique, pour tourner avec le vent de la +fortune, il resta respectueux à la mémoire de l'ancien roi et aux ruines +de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait +à cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel +politique, fut interprétée à opposition, et un matin, comme il avait +reçu le brevet qui lui accordait un régiment, il reçut l'arrêté qui le +lui enlevait.</p> + +<p>D'Harmental avait l'ambition de son âge: la seule carrière ouverte à un +gentilhomme de cette époque était la carrière des armes; son début y +avait été brillant, et le coup qui brisait à vingt-cinq ans toutes ses +espérances d'avenir lui fut profondément douloureux. Il courut chez +monsieur de Villars, dans lequel il avait trouvé autrefois un protecteur +si ardent. Le maréchal le reçut avec la froideur d'un homme qui ne +serait pas fâché, non seulement d'oublier le passé, mais de voir le +passé oublié. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan était en +train de changer de peau, et il se retira discrètement.</p> + +<p>Quoique cet âge fût essentiellement celui de l'égoïsme, la première +épreuve qu'en faisait le chevalier lui fut amère; mais il était dans +cette heureuse période de la vie où il est rare que les douleurs de +l'ambition trompée soient profondes et durables; l'ambition est la +passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore +toutes celles que l'on a à vingt-cinq ans.</p> + +<p>D'ailleurs, l'esprit du temps n'était point tourné encore à la +mélancolie. C'est un sentiment tout moderne, né du bouleversement des +fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitième siècle, il +était rare que l'on rêvât aux choses abstraites, et que l'on aspirât à +l'inconnu; on allait droit aux plaisirs, à la gloire ou à la fortune, et +pourvu qu'on fût beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver +là. C'était encore l'époque où l'on n'était pas humilié de son bonheur. +Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matière pour que l'on ose +avouer que l'on est heureux.</p> + +<p>Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait à la joie, et la France +semblait voguer, toutes voiles dehors, à la recherche de quelqu'une de +ces îles enchantées comme on en trouve sur la carte dorée des Mille et +une Nuits. Après ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV, +apparaissait tout à coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune +royauté: chacun s'épanouissait à ce nouveau soleil, radieux et +bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les +papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le +plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, était de retour; +on l'accueillait comme un ami qu'on n'espérait plus revoir; on courait à +lui de tous côtés, franchement, les bras et le cœur ouverts, et, de +peur sans doute qu'il ne s'échappât de nouveau, on mettait à profit tous +les instants. Le chevalier d'Harmental avait gardé sa tristesse huit +jours; puis il s'était mêlé à la foule, puis il avait été entraîné par +le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jeté aux pieds d'une jolie +femme.</p> + +<p>Trois mois il avait été l'homme le plus heureux du monde; pendant trois +mois il avait oublié Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne +savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un régent; il +savait qu'il fait bon vivre quand on est aimé, et il ne voyait pas +pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.</p> + +<p>Il en était là de son rêve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant +avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue +Saint-Honoré, il avait été tout à coup brutalement réveillé par Lafare. +Les amoureux ont, en général, le réveil mauvais, et l'on a vu que, sous +ce rapport, d'Harmental n'était pas plus endurant que les autres. +C'était, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait +aimer véritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvénile, il +pensait que rien ne pourrait reprendre dans son cœur la place de cet +amour; c'était un reste de préjugé provincial qu'il avait apporté des +environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si étrange, +mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer +l'admiration qu'elle méritait à cette folle époque, l'avait tout d'abord +accablé. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de réveiller +toutes les douleurs passées, que l'on croyait disparues et qui n'étaient +qu'endormies. L'âme a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se +ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir. +D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa maîtresse lui avait +rappelé la perte de son régiment.</p> + +<p>Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si +mystérieuse, pour faire quelque diversion à la douleur du chevalier. Un +amoureux de nos jours l'eût jetée avec dédain loin de lui, et se serait +méprisé lui-même, s'il n'avait pas creusé sa douleur de manière à s'en +faire, pour huit jours au moins, une pâle et poétique mélancolie; mais +un amoureux de la régence était bien autrement accommodant. Le suicide +n'était pas encore découvert, et l'on ne se noyait alors, quand +d'aventure on tombait à l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main +la moindre petite paille où se retenir.</p> + +<p>D'Harmental n'affecta donc pas la fatuité de la tristesse. Il décida, en +soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opéra, et, pour un amant +trahi d'une manière si imprévue et si cruelle, c'était déjà beaucoup.</p> + +<p>Mais, il faut le dire à la honte de notre pauvre espèce, ce qui le porta +surtout à cette philosophique détermination, c'est que la seconde +lettre, celle où on lui promettait de si grandes merveilles, était d'une +écriture de femme</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_4" id="Chapitre_4"></a><a href="#table">Chapitre 4</a></h2> + + +<p>Les bals de l'Opéra étaient alors dans toute leur fureur. C'était une +invention contemporaine du chevalier de Bouillon, à qui il n'avait fallu +rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi à la société +dissipée de ce temps-là pour se faire pardonner le titre de prince +d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'était donc +lui qui avait inventé ce double plancher qui met le parterre au niveau +du théâtre, et le régent, juste appréciateur de toute belle invention, +lui avait accordé, pour le récompenser de celle-là, une pension de six +mille livres. C'était quatre fois ce que le grand roi donnait à +Corneille.</p> + +<p>Cette belle salle, à l'architecture riche et grave, que le cardinal de +Richelieu avait inaugurée par sa Mirame, où Lulli et Quinault avaient +fait représenter leurs pastorales et où Molière avait joué lui-même ses +principaux chefs-d'œuvre, était donc ce soir-là le rendez-vous de tout +ce que la cour avait de noble, de riche et d'élégant. D'Harmental, par +un sentiment de dépit bien naturel dans sa situation, avait donné un +soin plus grand que d'habitude encore à sa toilette. Aussi arriva-t-il +comme la salle était déjà pleine. Il en résulta qu'un instant il eut la +crainte que le masque au ruban violet ne pût le rejoindre, attendu que +le génie inconnu avait eu la négligence de ne point lui assigner un lieu +de rendez-vous. Il se félicita alors d'être venu à visage découvert, +résolution qui, pour le dire en passant, annonçait de sa part une grande +sécurité dans la discrétion de ses adversaires dont un mot l'eût envoyé +devant le parlement ou tout au moins à la Bastille; mais telle était la +confiance que les gentilshommes avaient réciproquement à cette époque +dans leur loyauté, qu'après avoir passé le matin son épée à travers le +corps de l'un des favoris du régent, le chevalier venait, sans +hésitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.</p> + +<p>La première personne qu'il aperçut fut le jeune duc de Richelieu, que +son nom, ses aventures, son élégance et peut-être ses indiscrétions, +commençaient à mettre si fort à la mode. On assurait que deux princesses +du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empêchait pas mesdames +de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de +Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se +partager son cœur.</p> + +<p>Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des roués du régent, +qu'à cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait +son Mentor. Richelieu commençait à raconter à Canillac une histoire tout +haut et avec de grands éclats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas +assez pour arriver au milieu d'une conversation entamée; ce n'était +d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre, +lorsque le duc l'arrêta par la basque de son habit.</p> + +<p>—Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'êtes pas de trop; je +raconte à Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, à lui, comme +lieutenant nocturne de monsieur le régent, et à vous, comme exposé au +même danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un +mérite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'à vingt +personnes, de sorte qu'elle est à peine connue. Répandez-la: vous me +ferez plaisir et à monsieur le régent aussi.</p> + +<p>D'Harmental fronça le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce +moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.</p> + +<p>—Ravanne! cria Richelieu, Ravanne!</p> + +<p>—Je n'ai pas le loisir, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Savez-vous où est Lafare?</p> + +<p>—Il a la migraine.</p> + +<p>—Et Fargy?</p> + +<p>—Il s'est donné une entorse.</p> + +<p>Et Ravanne se perdit dans la foule, après avoir échangé avec son +adversaire du matin le salut le plus amical.</p> + +<p>—Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac.</p> + +<p>—Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, à ma sortie de +la Bastille, où m'avait envoyé mon duel avec Gacé, trois ou quatre jours +peut-être après avoir reparu dans le monde, Rafé me remet un charmant +petit billet de madame de Parabère, par lequel je suis invité à passer +le soir même chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au +moment où l'on sort de la Bastille que l'on méprise un rendez-vous donné +par la maîtresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas +demander si je fus exact. À l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je +trouve assis à côté d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent!</p> + +<p>—Son mari? dit Canillac.</p> + +<p>—Non, point; Son Altesse Royale elle-même. Je fus d'autant plus étonné +qu'on m'avait fait entrer comme si la dame était seule. Néanmoins, comme +vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point étourdir; je +pris un air composé, naïf et modeste, un air comme le tien, Canillac, et +je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le +régent éclata de rire. Comme je ne m'attendais pas à cette explosion, je +fus, je l'avoue, un peu déconcerté. Je pris une chaise pour m'asseoir, +mais le régent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre +côté de la marquise: j'obéis.</p> + +<p>—Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons écrit pour une affaire fort +sérieuse. Voilà cette pauvre marquise qui, toute séparée qu'elle est +depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.</p> + +<p>La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne +pouvait en venir à bout elle se couvrit la figure avec son éventail.</p> + +<p>—Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le régent, +j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait +être.</p> + +<p>—Oh! monsieur, épargnez-moi, dit la marquise.</p> + +<p>—Allons, mon petit corbeau, reprit le régent, cela va être fini. Un peu +de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me répondit, mon cher duc?</p> + +<p>—Non, dis-je, assez embarrassé de ma personne.</p> + +<p>—Il me répondit que c'était de moi ou de vous.</p> + +<p>—C'est une atroce calomnie! m'écriai-je.</p> + +<p>—Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avoué.</p> + +<p>—Alors, repris-je, si la marquise a tout avoué, je ne vois pas ce qui +me reste à vous dire.</p> + +<p>—Aussi, continua le régent, je ne vous demande pas pour que vous me +donniez des renseignements plus détaillés, mais afin que, comme +complices du même crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous à craindre, monseigneur? demandai-je. Quant à moi, je +sais que, protégé par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.</p> + +<p>—Ce que nous avons à craindre, mon cher? les criailleries de Parabère, +qui voudra que je le fasse duc.</p> + +<p>—Eh bien! mais si nous le faisions père? répondis-je.</p> + +<p>—Justement s'écria le régent, voilà notre affaire, et vous avez eu la +même idée que la marquise.</p> + +<p>—Pardieu, madame, répondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.</p> + +<p>—Mais la difficulté, objecta madame de Parabère, c'est qu'il y a plus +de deux ans que je n'ai même parlé au marquis, et que, comme il se pique +de jalousie, de sévérité, que sais-je! il a fait serment que si jamais +je me trouvais dans la position où je me trouve, un bon procès le +vengerait de moi.</p> + +<p>—Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquiétant, ajouta le régent.</p> + +<p>—Peste! je crois bien, monseigneur!</p> + +<p>—J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens +ne vont pas jusqu'à forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.</p> + +<p>—Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme?</p> + +<p>—Voilà la difficulté.</p> + +<p>—Attendez donc, madame la marquise; sans indiscrétion est-ce que +monsieur de Parabère a toujours un faible pour le vin de Chambertin et +de Romance?</p> + +<p>—J'en ai peur, dit la marquise.</p> + +<p>—Alors, monseigneur, nous sommes sauvés! J'invite monsieur le marquis à +souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de +femmes charmantes! vous y envoyez Dubois....</p> + +<p>—Comment! Dubois? demanda le régent.</p> + +<p>—Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tête. Comme +Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire +le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le démêlera au +milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la +marquise.</p> + +<p>—Quand je vous le disais, marquise, reprit le régent en frappant dans +ses mains, que Richelieu était de bon conseil! Tenez, duc, +continua-t-il, vous devriez renoncer à rôder autour de certains palais, +laisser la vieille tranquillement mourir à Saint-Cyr, le boiteux rimer +ses vers à Sceaux, et vous rallier franchement à nous. Je vous donnerais +dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les +choses n'en iraient peut être pas plus mal....</p> + +<p>—Oui-da! répondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible: +j'ai d'autres visées.</p> + +<p>—Mauvaise tête! murmura le régent.</p> + +<p>—Et monsieur de Parabère? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de +connaître la fin de l'histoire.</p> + +<p>—Monsieur de Parabère! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait +été arrêtée. Il s'endormit chez moi, et se réveilla chez sa femme. Vous +comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de +crier au scandale et d'intenter un procès. Sa voiture avait passé la +nuit à la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir, +de sorte que nous attendîmes tranquillement, quoique avec une certaine +impatience, de savoir à qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de +Parabère, du régent ou de moi.</p> + +<p>Enfin, la marquise est accouchée aujourd'hui à midi.</p> + +<p>—Et à qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac.</p> + +<p>—À Nocé! répondit Richelieu en éclatant de rire.</p> + +<p>Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que +ce pauvre marquis de Parabère ait eu la sottise de mourir avant le +dénouement!</p> + +<p>Comme il eût été vengé du tour que nous lui avons joué!</p> + +<p>—Chevalier, dit en ce moment à l'oreille de d'Harmental une voix douce +et flûtée, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous +aurez fini avec monsieur de Richelieu, je réclame mon tour.</p> + +<p>—Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on +m'enlève.</p> + +<p>—Je vous laisse aller, mais à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que vous raconterez mon histoire à cette charmante +chauve-souris, en la chargeant de la redire à tous les oiseaux de nuit +de sa connaissance.</p> + +<p>—J'ai bien peur, répondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.</p> + +<p>—Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lâchant le +chevalier, qu'il avait retenu jusque-là par son habit, car vous aurez en +ce cas quelque chose de mieux à dire.</p> + +<p>Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-même le bras d'un domino +qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.</p> + +<p>Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'œil rapide sur le masque qui +venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'était bien celui qui lui +avait donné rendez-vous, et il reconnut sur son épaule gauche le ruban +violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc +de s'éloigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'être point +interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilité, devait +être pour lui de quelque intérêt.</p> + +<p>L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, était de moyenne +stature, et, autant qu'on en pouvait juger à l'élasticité et à la +souplesse de ses mouvements, paraissait être une jeune femme. Quant à sa +taille, à sa tournure, à tout ce que l'œil observateur a tant intérêt à +découvrir en pareil cas, il était inutile de s'en occuper, vu le peu de +résultat que promettait cette étude. En effet, comme l'avait déjà +indiqué monsieur de Richelieu, elle avait adopté de tous les costumes +celui qui était le plus propre à dissimuler ou les grâces ou les +défauts. Elle était vêtue en chauve-souris, costume fort en usage à +cette époque, et d'autant plus commode qu'il était d'une simplicité +parfaite, se composant simplement de la réunion de deux jupons noirs. La +manière de les employer était à la portée de tout le monde: on serrait +l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa tête +masquée par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant, +dont on faisait deux ailes; on relevait le derrière, dont on faisait +deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son +interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaqueté ainsi, que lorsqu'on +y mettait une extrême bonne volonté.</p> + +<p>Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en +a fallu pour décrire un tel costume; mais n'ayant aucune idée de la +personne à laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout +bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hésitait à lui adresser la +parole, lorsque, tournant la tête de son côté:</p> + +<p>—Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de déguiser sa +voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui était inconnue, +savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'être venu, +surtout dans la situation d'esprit où vous êtes? Il est malheureux que +je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'à la +curiosité.</p> + +<p>—Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre +lettre que vous étiez un bon génie? Or, si réellement vous participez +d'une nature supérieure le passé, le présent et l'avenir doivent vous +être connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le +saviez, ma venue ne doit donc pas vous étonner.</p> + +<p>—Hélas! répondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous êtes un faible +mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous être jamais élevé +au-dessus de votre sphère! autrement vous sauriez que si nous +connaissons comme vous le dites, le passé, le présent et l'avenir, cette +science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que +nous désirons le plus qui restent plongées pour nous dans la plus grande +obscurité.</p> + +<p>—Diable! répondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le génie, que vous +allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-là? Car, prenez-y +garde, vous m'avez dit, ou à peu près, que vous aviez grand désir que je +vinsse à votre rendez-vous.</p> + +<p>—Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me +semblait que ma lettre, sous le rapport du désir que j'avais de vous +voir, ne devait vous laisser aucun doute.</p> + +<p>—Ce désir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que +je suis trop galant pour vous donner un démenti, ne vous a-t-il pas fait +promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir?</p> + +<p>—Faites l'épreuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon +pouvoir.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! je me bornerai à la chose la plus simple. Vous savez, +dites-vous, le passé, le présent et l'avenir; dites-moi ma bonne +aventure.</p> + +<p>—Rien de plus facile: donnez-moi votre main.</p> + +<p>D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.</p> + +<p>—Sire chevalier, dit l'inconnue après un instant d'examen, je vois fort +lisiblement écrits, par la direction de l'adducteur et par la +disposition des fibres longitudinales de l'aponévrose palmaire, cinq +mots dans lesquels est renfermée toute l'histoire de votre vie; ces mots +sont: courage, ambition, désappointement, amour et trahison.</p> + +<p>—Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les génies +étudiassent si à fond l'anatomie et fussent obligés de prendre leurs +licences comme un bachelier de Salamanque!</p> + +<p>—Les génies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres +choses encore, chevalier.</p> + +<p>—Eh bien! que veulent dire ces mots à la fois si sonores et si opposés, +et que vous apprennent-ils de moi dans le passé, mon très savant génie?</p> + +<p>—Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez +acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'armée de Flandre; +que ce grade avait éveillé votre ambition; que cette ambition a été +suivie d'un désappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce +désappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, étant +sujet à la trahison, vous avez été trahi.</p> + +<p>—Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas +mieux tirée. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du +reste, un grand fond de vérité. Passons au présent, beau masque.</p> + +<p>—Le présent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement +la Bastille!</p> + +<p>Le chevalier tressaillit malgré lui car il croyait que nul, excepté les +acteurs qui y avaient joué un rôle, ne pouvait connaître son aventure, +du matin.</p> + +<p>—Il y a à cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes +couchés fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement +au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand écouteur +aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hémistiche de Virgile.</p> + +<p>—Et quel est cet hémistiche? demanda le chevalier de plus en plus +étonné.</p> + +<p>—<i>Facilis descensus Averni</i>, dit en riant la chauve-souris.</p> + +<p>—Mon cher génie! s'écria le chevalier en plongeant ses regards à +travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de +vous le dire, une citation tant soit peu masculine.</p> + +<p>—Ne savez-vous pas que les génies sont des deux sexes?</p> + +<p>—Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment +l' Énéide.</p> + +<p>—La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de +Cumes, je vous réponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je +vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'êtes jamais satisfaits.</p> + +<p>—Non, car j'avoue que cette science du passé et du présent m'inspire +une terrible envie de connaître l'avenir.</p> + +<p>—Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des +cœurs faibles, et l'avenir des cœurs forts. Dieu a donné à l'homme le +libre arbitre, afin qu'il pût choisir. Votre avenir dépend de vous.</p> + +<p>—Encore faut-il les connaître, ces deux avenirs, pour choisir le +meilleur.</p> + +<p>—Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de +Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne +et les poules de votre basse-cour. Celui-là vous conduira droit au banc +de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a +qu'à vous laisser faire pour l'atteindre: vous êtes sur la route.</p> + +<p>—Et l'autre? répliqua le chevalier, visiblement piqué que l'on pût +supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.</p> + +<p>—L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune +gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux à travers son masque; l'autre +vous rejettera dans le bruit et dans la lumière; l'autre fera de vous un +des acteurs de la scène qui se joue dans le monde; l'autre, que vous +perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand +joueur.</p> + +<p>—Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier.</p> + +<p>—La vie probablement.</p> + +<p>Le chevalier fit un geste de mépris.</p> + +<p>—Et si je gagne? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand +d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le bâton +de maréchal en perspective.</p> + +<p>—Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes +la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme à faire ta +partie.</p> + +<p>—Cette preuve, répondit le masque, ne peut vous être donnée que par une +autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acquérir il faut me +suivre.</p> + +<p>—Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je trompé, et ne serais-tu qu'un +génie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance +intermédiaire? Diable!</p> + +<p>Voilà qui m'ôterait un peu de ma considération pour toi.</p> + +<p>—Qu'importe, si je suis soumis à quelque grande enchanteresse, et si +c'est elle qui m'envoie!</p> + +<p>—Je te préviens que je ne traite rien par ambassadeur.</p> + +<p>—Aussi ai-je mission de vous conduire près d'elle.</p> + +<p>—Alors je la verrai?</p> + +<p>—Face à face, comme Moïse vit le Seigneur.</p> + +<p>—Partons, en ce cas!</p> + +<p>—Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute +initiation il y a certaines cérémonies indispensables pour s'assurer de +la discrétion des initiés?</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>—Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire où l'on +voudra vous mener; puis, arrivé à la porte du temple, faire le serment +solennel que vous ne révélerez rien à qui que ce soit des choses qu'on +vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.</p> + +<p>—Je suis prêt à jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.</p> + +<p>—Non, chevalier, répondit le masque d'une voix grave; jurez tout +bonnement par l'honneur, on vous connaît, et cela suffira.</p> + +<p>—Et ce serment fait, demanda le chevalier après un instant de silence +et de réflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que +l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un +gentilhomme?</p> + +<p>—Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous +demandera que votre parole pour gage.</p> + +<p>—Je suis prêt, dit le chevalier.</p> + +<p>—Allons donc, dit le masque.</p> + +<p>Le chevalier s'apprêta à traverser la foule en ligne droite pour gagner +la porte de la salle; mais ayant aperçu Brancas, Broglie et Simiane qui +se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arrêté sans doute au passage +il fit un détour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le +conduire au même but.</p> + +<p>—Que faites-vous? demanda le masque.</p> + +<p>—J'évite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.</p> + +<p>—Tant mieux! je commençais à craindre.</p> + +<p>—Que craigniez-vous? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Je craignais, répondit en riant le masque, que votre empressement ne +fût diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré.</p> + +<p>—Pardieu! dit d'Harmental, voilà la première fois, je crois, qu'on +donne rendez-vous à un gentilhomme, au bal de l'opéra, pour lui parler +anatomie, littérature ancienne et mathématiques! Je suis fâché de vous +le dire, beau masque, mais vous êtes bien le génie le plus pédant que +j'aie connu de ma vie.</p> + +<p>La chauve-souris éclata de rire, mais ne répondit rien à cette boutade, +dans laquelle éclatait le dépit du chevalier de ne pouvoir reconnaître +une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres +aventures; mais comme ce dépit ne faisait qu'ajouter à sa curiosité, au +bout d'un instant, tous deux, étant descendus d'une hâte pareille, se +trouvèrent dans le vestibule.</p> + +<p>—Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par +dessous terre ou dans un char attelé de deux griffons?</p> + +<p>—Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement +dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus +d'une fois, je suis femme et j'ai peur des ténèbres.</p> + +<p>—Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le +chevalier.</p> + +<p>—Non pas, j'ai le mien, s'il vous plaît, répondit le masque.</p> + +<p>—Appelez-le donc alors.</p> + +<p>—Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que +Mahomet à l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas +venir à nous, nous irons à mon carrosse.</p> + +<p>À ces mots, la chauve-souris entraîna le chevalier dans la rue +Saint-Honoré. Une voiture sans armoiries, attelée de deux chevaux de +couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le +cocher était sur son siège, enveloppé d'une grande houppelande qui lui +cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau à trois +cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une +main une portière ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son +mouchoir.</p> + +<p>—Montez, dit le masque au chevalier.</p> + +<p>D'Harmental hésita un instant: ces deux domestiques inconnus sans +livrée, qui paraissaient aussi désireux que leur maîtresse de conserver +leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason, +l'endroit obscur où elle était retirée, l'heure avancée de la nuit, tout +inspirait au chevalier un sentiment de défiance très naturel; mais +bientôt, réfléchissant qu'il donnait le bras à une femme et qu'il avait +une épée au côté, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris +s'assit près de lui, et le valet de pied referma la portière avec un +ressort qui tourna deux fois à la manière d'une clef.</p> + +<p>—Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la +voiture restait immobile.</p> + +<p>—Il nous reste une petite précaution à prendre, répondit le masque en +tirant un mouchoir de soie de sa poche.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oublié; je me livre +à vous en toute confiance; faites.</p> + +<p>Et il avança sa tête.</p> + +<p>L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opération terminée:</p> + +<p>—Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point écarter +ce bandeau avant que vous ayez reçu la permission de l'enlever tout à +fait?</p> + +<p>—Je vous la donne.</p> + +<p>—C'est bien.</p> + +<p>Alors, soulevant la glace de devant:</p> + +<p>—Où vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au +cocher.</p> + +<p>Et la voiture partit au galop</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_5" id="Chapitre_5"></a><a href="#table">Chapitre 5</a></h2> + + +<p>Autant la conversation avait été animée au bal, autant le silence fut +absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'était présentée d'abord +sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bientôt revêtu une +allure plus grave et tournait visiblement à la machination politique. Si +ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins +matière à réfléchir, et ces réflexions étaient d'autant plus profondes +que plus d'une fois il avait rêvé à ce qu'il aurait à faire s'il se +trouvait dans une situation pareille à celle où probablement il allait +se trouver.</p> + +<p>Il y a dans la vie de tout homme un instant qui décide de tout son +avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement préparé par le +calcul et dirigé par la volonté. C'est presque toujours le hasard qui +prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans +quelque voie nouvelle et inconnue, où, une fois entré, il est contraint +d'obéir à une force supérieure, et où tout en croyant suivre son libre +arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des événements.</p> + +<p>Il en avait été ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il +était entré à Versailles, et comment, à défaut de la sympathie, +l'intérêt et même la reconnaissance avaient dû l'attacher au parti de la +vieille cour. D'Harmental, en conséquence, n'avait pas calculé le bien +ou le mal qu'avait fait à la France madame de Maintenon; il n'avait pas +discuté le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de légitimer ses +bâtards; il n'avait pas pesé dans la balance de la généalogie monsieur +le duc du Maine et monsieur le duc d'Orléans; il avait compris +d'instinct qu'il devait dévouer sa vie à ceux qui l'avaient faite +d'obscure glorieuse; et lorsque était mort ce vieux roi, lorsqu'il avait +su que ses dernières volontés étaient que monsieur le duc du Maine eût +la régence, lorsqu'il avait vu ses dernières volontés brisées par le +parlement, il avait regardé comme une usurpation l'avènement au pouvoir +de monsieur le duc d'Orléans. Et dans la certitude d'une réaction armée +contre ce pouvoir, il avait cherché des yeux par toute la France où se +déployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait +se ranger. Mais, à son grand étonnement, rien n'était arrivé de ce qu'il +attendait; l'Espagne, si intéressée à voir à la tête du gouvernement de +la France une volonté amie, n'avait pas même protesté; monsieur du +Maine, fatigué d'une lutte qui cependant n'avait duré qu'un jour, était +rentré dans l'ombre d'où il semblait n'être sorti que malgré lui; +monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des +faveurs dont lui et son frère avaient été accablés, ne laissait pas même +soupçonner qu'il ne pût jamais se faire chef de parti; le maréchal de +Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y +avait ni plan ni calcul; Villars n'allait à personne, mais attendait +évidemment que l'on vînt à lui; d'Uxelles était rallié et avait accepté +la présidence des affaires étrangères; les ducs et pairs prenaient +patience et caressaient le régent dans l'espoir qu'il finirait, comme il +l'avait promis, par ôter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que +Louis XIV leur avait donné sur eux; enfin, il y avait malaise, +mécontentement, opposition même au gouvernement du duc d'Orléans, mais +tout cela était impalpable, invisible, disséminé. Nulle part un noyau où +s'agglomérer, nulle part une volonté à qui inféoder la sienne; partout +du bruit, de la gaieté partout; du faîte aux profondeurs de la société, +le plaisir tenant lieu du bonheur: voilà ce qu'avait vu d'Harmental, +voilà ce qui avait fait rentrer au fourreau son épée à moitié tirée. Il +avait cru qu'il était seul à avoir vu une autre issue aux choses; et il +était resté convaincu que cette issue n'avait jamais existé que dans son +imagination, puisque les plus intéressés au résultat qu'il avait rêvé +paraissaient regarder ce résultat comme tellement impossible, qu'ils ne +tentaient rien pour y arriver. Mais du moment où il s'était trompé, du +moment où, sur cette surface riante, se préparait quelque chose de +sombre, du moment où cette insouciance n'était qu'un voile pour cacher +les ambitions en travail, c'était autre chose, et ses espérances, qu'il +avait crues mortes et qui n'étaient qu'assoupies, murmuraient en se +réveillant des promesses plus séduisantes que jamais. Ces offres qu'on +lui venait de faire, tout exagérées qu'elles étaient, cet avenir qu'on +venait de lui promettre, si improbable qu'il fût, avaient exalté son +imagination. Or, à vingt-six ans, l'imagination est une étrange +enchanteresse; c'est l'architecte des palais aériens, c'est la fée aux +rêves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle +appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus frêle roseau, elle +les voit déjà réalisés comme s'ils avaient pour base l'axe inébranlable +de la terre.</p> + +<p>Aussi, quoique la voiture roulât déjà depuis près d'une demi-heure, le +chevalier n'avait-il point pensé à trouver le temps long; il était même +si profondément plongé dans ses réflexions qu'on aurait pu ne pas lui +bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignoré par quelles rues +on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme +lorsqu'une voiture passe sous une voûte. Il entendit grincer une grille +qui s'ouvrait pour lui donner entrée et qui se refermait derrière lui, +et presque aussitôt le carrosse, ayant décrit un cercle, s'arrêta.</p> + +<p>—Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus +avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arrière; si, au +contraire, vous n'avez pas changé de résolution, venez.</p> + +<p>Pour toute réponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit +la portière; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier à +descendre; bientôt ses pieds rencontrèrent des marches, il monta les six +degrés d'un perron, et, toujours les yeux bandés, toujours conduit par +la dame masquée, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra +dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau.</p> + +<p>—Nous voici arrivés, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos +conditions, chevalier? Vous êtes libre d'accepter ou de ne point +accepter un rôle dans la pièce qui va se jouer à cette heure; mais, en +cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire à +qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des +choses que vous allez entendre?</p> + +<p>—Je le jure sur l'honneur! répondit le chevalier.</p> + +<p>—Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'ôtez votre +bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille, +vous n'avez plus longtemps à attendre.</p> + +<p>À ces mots, la conductrice du chevalier s'éloigna de lui; une porte +s'ouvrit et se referma. Presque aussitôt deux heures sonnèrent, et le +chevalier arracha son bandeau.</p> + +<p>Il était seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il fût possible +d'imaginer. C'était une petite pièce octogone, toute tendue d'un lampas +lilas et argent, avec des meubles et des portières de tapisserie; les +tables et les étagères étaient du plus délicieux travail de Boule, et +toutes chargées de magnifiques chinoiseries; le plancher était couvert +d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commençait à +être le peintre à la mode. À cette vue, le chevalier eut peine à croire +qu'on l'avait appelé pour une chose grave, et il en revint presque à ses +premières idées.</p> + +<p>En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et +d'Harmental vit paraître une femme que, dans la préoccupation +fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une fée, tant sa +taille était mince, svelte et petite; elle était vêtue d'une charmante +robe de pékin gris-perle, toute parsemée de bouquets si délicieusement +brodés qu'à trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs +naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges étaient en +point d'Angleterre; les nœuds étaient en perles, avec des agrafes en +diamants.</p> + +<p>Quant au visage, il était couvert d'un demi-masque de velours noir, +duquel pendait une barbe de dentelle de même couleur.</p> + +<p>D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la +marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la +première n'était que l'envoyée.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, ai-je réellement, comme je commence à le croire, +quitté la terre des hommes pour le monde des génies, et êtes-vous la +puissante fée à laquelle appartient ce beau palais?</p> + +<p>—Hélas! chevalier, répondit la dame masquée d'une voix douce, et +cependant arrêtée et positive, je suis non point une fée puissante, mais +bien au contraire une pauvre princesse persécutée par un méchant +enchanteur qui m'a enlevé ma couronne et qui opprime cruellement mon +royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave +chevalier qui me délivre, et le bruit de votre renommée a fait que je me +suis adressée à vous.</p> + +<p>—S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance passée, +madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis prêt à la risquer +avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce +géant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je +serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous +engage ma parole, cet engagement dût-il me perdre.</p> + +<p>—Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie, +dit la dame inconnue en dénouant les cordons de son masque et en se +découvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et +la petite-fille du grand Condé.</p> + +<p>—Madame la duchesse du Maine! s'écria d'Harmental en mettant un genou +en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai +pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond +respect que j'ai pour elle.</p> + +<p>—Vous n'avez dit que des choses dont je doive être fière et +reconnaissante, chevalier, mais peut-être vous repentez-vous de les +avoir dites. En ce cas, vous êtes le maître et pouvez reprendre votre +parole.</p> + +<p>—Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au +service d'une si grande et si noble princesse que vous êtes, je sois +assez malheureux pour me priver moi-même du plus grand honneur que je +n'aie jamais osé espérer! Non, madame, prenez au sérieux, au contraire, +je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout à l'heure en riant, +c'est-à-dire mon bras, mon épée et ma vie.</p> + +<p>—Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la +rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron +de Valef ne m'avait point trompée sur votre compte, et que vous êtes tel +qu'il vous avait annoncé. Venez, que je vous présente à nos amis.</p> + +<p>La duchesse du Maine marcha la première, d'Harmental la suivit, encore +tout étourdi de ce qui venait de se passer, mais bien résolu, moitié par +orgueil, moitié par conviction, à ne pas faire un pas en arrière.</p> + +<p>La sortie donnait dans le même corridor par lequel sa première +conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent +quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon où +les attendaient quatre nouveaux personnages. C'étaient le cardinal de +Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abbé +Brigaud.</p> + +<p>Le cardinal de Polignac passait pour être l'amant de madame du Maine. +C'était un beau prélat de quarante à quarante-cinq ans, toujours mis +avec une recherche parfaite, à la voix onctueuse par habitude, à la +figure glacée, au cœur timide; dévoré d'ambition, éternellement +combattu par la faiblesse de son caractère, qui le laissait en arrière +chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute +maison comme son nom l'indiquait, très savant pour un cardinal et très +lettré pour un grand seigneur.</p> + +<p>Monsieur de Pompadour était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, +qui avait été menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait +pris là un si grand amour et une si tendre vénération pour toute la +famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le +régent sur le point de déclarer la guerre à Philippe V, il s'était jeté +corps et âme dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier +et désintéressé, il avait donné un exemple de loyauté fort rare à cette +époque, en renvoyant au régent le brevet de ses pensions et de celle de +sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de +Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient été offertes.</p> + +<p>Monsieur de Malezieux était un homme de soixante à soixante-cinq ans. +Chancelier de Dombes et seigneur de Châtenay, il devait ce double titre +à la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soigné +l'éducation. Poète, musicien, auteur de petites comédies qu'il jouait +lui-même avec infiniment d'esprit, né pour la vie paresseuse et +intellectuelle, toujours préoccupé du plaisir de tous et du bonheur +particulier de madame du Maine, pour laquelle son dévouement allait +jusqu'à l'adoration, c'était le type du sybarite au dix-huitième siècle; +mais comme les sybarites aussi, qui, entraînés par l'aspect de la +beauté, suivirent Cléopâtre à Actium et se firent tuer autour d'elle, il +eût suivi sa chère Bénédicte à travers l'eau et le feu et, sur un mot +d'elle, sans hésitation, sans retard, et je dirai presque sans regret, +se fût jeté du haut en bas des tours de Notre-Dame.</p> + +<p>L'abbé Brigaud était fils d'un négociant de Lyon. Son père, qui avait de +grands intérêts de commerce avec la cour d'Espagne, fut chargé de faire +en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures à l'endroit +du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Si +ces ouvertures eussent été mal reçues, les ministres de France les +auraient désavouées, et tout était dit, mais elles furent bien reçues, +et les ministres de France y donnèrent leur assentiment. Le mariage eut +lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le même temps que le grand +dauphin, son père demanda pour récompense que le fils du roi fût le +parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accordé. De plus, le +jeune Brigaud fut placé près du dauphin, où il connut le marquis de +Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y était enfant d'honneur. En âge +de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les Pères de l'oratoire et en +sortit abbé. C'était un homme fin, adroit, ambitieux, mais à qui, comme +cela arrive quelquefois aux plus grands génies, les occasions de faire +fortune avaient manqué. Quelque temps avant l'époque où nous sommes +arrivés, il avait rencontré le marquis de Pompadour, qui cherchait +lui-même un homme d'esprit et d'intrigue qui pût être le secrétaire de +madame du Maine. Il lui dit à quoi l'exposait cette charge en un pareil +moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et +comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta.</p> + +<p>De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le +marquis de Pompadour, qu'il avait rencontré souvent chez monsieur de +Courcillon, son gendre, lequel était quelque peu parent ou allié des +d'Harmental.</p> + +<p>Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux +causaient debout à une cheminée. L'abbé Brigaud était assis devant une +table et y classait des papiers.</p> + +<p>—Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave +champion dont le baron de Valef nous avait parlé et que nous a amené +votre chère Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses +antécédents ne suffisent pas pour lui servir de parrain près de vous, je +me fais personnellement sa répondante.</p> + +<p>—Présenté ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus +seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un véritable chef +que nous serons prêts à suivre partout où il voudra nous mener.</p> + +<p>—Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main +au jeune homme, nous étions déjà presque parents; maintenant, nous voilà +frères.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton +onctueux qui lui était habituel, et qui contrastait si singulièrement +avec la froideur de son visage.</p> + +<p>L'abbé Brigaud leva la tête, la tourna vers le chevalier avec un +mouvement de cou qui ressemblait à celui d'un serpent, et fixa sur +d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx.</p> + +<p>—Messieurs, dit d'Harmental après avoir répondu d'un signe à chacun +d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant +surtout de ce qui se passe et de ce à quoi je puis vous être bon; mais +si ma parole est engagée depuis quelques minutes seulement, mon +dévouement à la cause qui nous réunit date de plusieurs années; je vous +prie donc de m'accorder la confiance qu'a si généreusement réclamée pour +moi Son Altesse Sérénissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une +prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne.</p> + +<p>—À la bonne heure! s'écria la duchesse du Maine; vivent les gens d'épée +pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons +pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui +remettra chacun de nous à sa véritable place, ne se fera pas attendre, +je l'espère.</p> + +<p>—Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant +avec inquiétude son rabat de dentelle mais, à la manière dont vous y +allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.</p> + +<p>—Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec +impatience.</p> + +<p>—Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais +qui n'a rien de répréhensible, dans lequel nous cherchons les moyens de +remédier aux malheurs de l'État et d'éclairer la France sur ses +véritables intérêts, en lui rappelant les dernières volontés du roi +Louis XIV.</p> + +<p>—Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez +mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier, +continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'écoutez pas Son +Éminence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense à son Anti-Lucrèce. +S'il se fût agi d'un simple conseil, avec l'excellente tête de Son +Éminence nous nous serions tirés d'affaire, et nous n'aurions pas eu +besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le +régent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal +Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le +marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abbé +Brigaud, dont est Valef, dont vous êtes, dont est monsieur le cardinal +lui-même, dont est le premier président, dont sera la moitié du +parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voilà ce dont +il s'agit, chevalier. Êtes-vous content, cardinal? Est-ce clair, +messieurs?</p> + +<p>—Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus +de dévotion qu'il n'eût certes fait devant la Vierge.</p> + +<p>—Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse, +avec ses tempéraments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la +peine d'être homme pour tâtonner éternellement ainsi! Moi, je ne vous +demande pas une épée, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne +un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une +nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout +sera fini, et si j'échoue, il n'y aura que moi de compromise.</p> + +<p>Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour éclata de rire, +Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abbé Brigaud baissa la tête et +se remit à écrire comme s'il n'eût rien entendu.</p> + +<p>Quant à d'Harmental, il eût voulu baiser le bas de la robe de madame du +Maine, tant cette femme lui paraissait supérieure aux quatre hommes qui +l'entouraient.</p> + +<p>En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait +dans la cour et qui s'arrêtait devant le perron. Sans doute la personne +attendue était une personne d'importance, car il se fit un grand +silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-même +ouvrir la porte.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Le voilà, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut +reconnaître pour celle de la chauve-souris.</p> + +<p>—Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_6" id="Chapitre_6"></a><a href="#table">Chapitre 6</a></h2> + + +<p>Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint +hâlé par le soleil, entra enveloppé dans son manteau, et d'un seul coup +d'œil embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et +choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majestés +Catholiques, le prince de Cellamare.</p> + +<p>—Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau?</p> + +<p>—Je dis, madame, répondit le prince en lui baisant respectueusement la +main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse +Sérénissime devrait bien changer de cocher. Je lui prédis malheur si +elle garde à son service le drôle qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air +d'être payé par le régent pour rompre le cou à Votre Altesse et à ses +amis.</p> + +<p>Chacun éclata de rire et particulièrement le cocher lui-même, qui, sans +façon, était entré derrière le prince et qui, jetant sa houppelande et +son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil où le prince de Cellamare +avait déposé son manteau, montra un homme de haute mine, âgé de +trente-cinq à quarante ans à peu près, ayant tout le bas de la figure +caché par une mentonnière de taffetas noir.</p> + +<p>—Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda +la duchesse.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les +traite de cette façon-là! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons +chrétiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous êtes +bien difficile. En avez-vous beaucoup, à Naples, de cochers qui datent +de Robert le Fort?</p> + +<p>—Comment! c'était vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la +main.</p> + +<p>—Moi-même, prince. Madame la duchesse a envoyé son cocher faire la +mi-carême dans sa famille, et m'a pris à son service pour cette nuit; +elle a pensé que c'était plus sûr.</p> + +<p>—Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne +peut prendre trop de précautions.</p> + +<p>—Oui-da! Votre Éminence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous +seriez du même avis après avoir passé la moitié de la nuit sur le siège +d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal +de l'opéra et ensuite pour aller prendre le prince à l'hôtel Colbert?</p> + +<p>—Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu +la bonté?</p> + +<p>—Oui, c'est moi, jeune homme, répondit Laval, et j'aurais été au bout +du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous êtes un brave. +C'est vous qui êtes entré un des premiers à Denain et qui avez pris +d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moitié de +votre mâchoire, comme j'ai laissé la moitié de la mienne en Italie, et +vous avez eu raison, car c'eût été un motif de plus de vous ôter votre +régiment, comme ils l'ont fait, du reste.</p> + +<p>—Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au +centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne. +Prince, vous avez reçu des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour?</p> + +<p>—Oui, Votre Altesse.</p> + +<p>—Quelles sont-elles?</p> + +<p>—Bonnes et mauvaises à la fois. Sa Majesté Philippe V est dans un de +ses moments de mélancolie, et on ne peut le déterminer à rien. Il ne +peut croire au traité de la quadruple alliance.</p> + +<p>—Il n'y peut croire! s'écria la duchesse, et ce traité doit être signé +à cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apporté ici!</p> + +<p>—Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa +Majesté Catholique ne le sait pas.</p> + +<p>—Ainsi, il nous abandonne à nous-mêmes?</p> + +<p>—Mais... à peu près.</p> + +<p>—Mais alors, que fait donc la reine, et à quoi aboutissent toutes ses +belles promesses et ce prétendu empire qu'elle a sur son mari?</p> + +<p>—Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque +quelque chose sera fait.</p> + +<p>—Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de +parole!</p> + +<p>—Non, Votre Éminence: je me fais son garant.</p> + +<p>—Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il +faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera.</p> + +<p>—Allons donc! dit Cellamare, voilà que nous approchons.</p> + +<p>—Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans +lettre de lui, sans message, même verbal, à cinq cents lieues de +distance?</p> + +<p>—N'a-t-il pas son représentant à Paris, et ce représentant n'est-il pas +chez vous à cette heure, madame?</p> + +<p>—Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus étendus +que vous ne voulez l'avouer.</p> + +<p>—Non; mes pouvoirs se bornent à vous dire que la citadelle de Tolède et +la forteresse de Saragosse sont à votre service. Trouvez le moyen d'y +faire entrer le régent, et Leurs Majestés Catholiques fermeront si bien +la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en réponds.</p> + +<p>—C'est impossible, dit monsieur de Polignac.</p> + +<p>—Impossible! et pourquoi? s'écria d'Harmental. Rien de plus simple, au +contraire, surtout avec la vie que mène monsieur le régent. Que faut-il +pour cela? Huit ou dix hommes de cœur, une voiture bien fermée, et des +relais jusqu'à Bayonne.</p> + +<p>—J'ai déjà offert de m'en charger, dit Laval.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Pompadour.</p> + +<p>—Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose échouait, le +régent, qui vous connaît, saurait à qui il a eu affaire, et vous seriez +perdus.</p> + +<p>—C'est fâcheux, dit froidement Cellamare, car, arrivé à Tolède ou à +Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura réussi.</p> + +<p>—Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine, à son retour à Paris.</p> + +<p>—Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre +Altesse dit de pareilles choses, le dévouement prendra un air d'ambition +qui lui ôtera tout son mérite. J'allais m'offrir pour tenter +l'entreprise, moi que le régent ne connaît pas, mais voilà que j'hésite +maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la +confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier.</p> + +<p>—Comment, chevalier! s'écria la duchesse, vous risqueriez?...</p> + +<p>—Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais +déjà offerte à Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait acceptée. +M'étais-je trompé?</p> + +<p>—Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous êtes un brave +et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru, +et du moment où Valef a prononcé votre nom en me disant que vous étiez +tel que vous êtes, j'ai eu l'idée que tout nous viendrait de vous. +Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous +l'aider, voyons?</p> + +<p>—En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour.</p> + +<p>—Les coffres de Leurs Majestés Catholiques sont à sa disposition, dit +le prince de Cellamare, et il y peut puiser à pleines mains.</p> + +<p>—Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de +Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous +l'êtes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement +de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'étais chargé d'y +conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit être facile.</p> + +<p>—Je m'en charge, dit l'abbé Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson +une feuille toute préparée qu'il n'y aura plus qu'à remplir.</p> + +<p>—Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il +parle bien.</p> + +<p>—C'est lui qui devrait être cardinal, dit la duchesse bien plutôt que +certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous +disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en +serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que +vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent....</p> + +<p>—Malheureusement, répondit d'Harmental, je ne suis point assez riche +pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arrivé à la +fin d'un millier de pistoles peut-être que j'ai chez moi, il faudra bien +que j'aie recours à vous.</p> + +<p>—À lui, à moi, à nous tous, chevalier, car chacun, en pareille +circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent +comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez +manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre +désintéressement, et il y a des dévouements qui ne s'achètent qu'à prix +d'or.</p> + +<p>Mais enfin, monsieur, avez-vous bien songé dans quelle entreprise vous +vous jetez? Si vous étiez pris!</p> + +<p>—Que Votre Éminence se rassure, répondit dédaigneusement d'Harmental, +j'ai assez à me plaindre de monsieur le régent pour que l'on croie, si +je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma +vengeance est toute personnelle.</p> + +<p>—Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une espèce de +lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez +compter. Avez vous quelqu'un?</p> + +<p>—Je crois que oui, répondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je +fusse prévenu chaque matin de ce que le régent fera chaque soir. +Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police +secrète.</p> + +<p>—Oui, dit le prince embarrassé; j'ai quelques personnes qui me rendent +compte....</p> + +<p>—C'est justement cela, dit d'Harmental.</p> + +<p>—Mais où logez-vous? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Chez moi, monseigneur, répondit d'Harmental, rue Richelieu, n° 74.</p> + +<p>—Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez?</p> + +<p>—Trois ans.</p> + +<p>—Alors vous y êtes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier. +On connaît les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des +visages nouveaux, on s'inquiéterait.</p> + +<p>—Cette fois Votre Éminence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un +autre logement dans quelque quartier perdu et éloigné.</p> + +<p>—Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de +soupçons; je retiendrai votre logement comme s'il était destiné à un +jeune homme de province qui me serait recommandé et qui viendrait +occuper quelque place dans un ministère.</p> + +<p>—Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous êtes +comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir +la bouche qu'il n'en tombât des perles.</p> + +<p>—Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abbé, dit d'Harmental; je +m'en rapporte à vous, et dès aujourd'hui j'annonce chez moi que je +quitte Paris pour un voyage de trois mois.</p> + +<p>—Ainsi donc, tout est arrêté, dit avec joie la duchesse du Maine. Voilà +la première fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et +c'est grâce à vous. Je ne l'oublierai point.</p> + +<p>—Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer +qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue +notre chère duchesse.</p> + +<p>—Vous vous trompez, sénéchal, répondit la duchesse: de pareilles nuits +reposent; il y a longtemps que je n'en ai passé une aussi bonne.</p> + +<p>—Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous +contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre à la porte, à moins +que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-même ou vous en aller à +pied.</p> + +<p>—Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je +crois aux présages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en +tenir où nous en sommes; si vous me conduisez à bon port, cela voudra +dire que nous pouvons aller de l'avant.</p> + +<p>—Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse.</p> + +<p>—Volontiers, répondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous +étions vus, et nous avons mille choses à nous dire.</p> + +<p>—Ne pourrai-je pas prendre congé de ma spirituelle chauve-souris? +demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est à elle que je dois le +bonheur d'avoir offert mes services à Votre Altesse.</p> + +<p>—Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu'à la porte le prince +de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier +d'Harmental qui prétend que vous êtes la plus grande sorcière qu'il ait +vue de sa vie.</p> + +<p>—Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les lèvres, celle qui a laissé +depuis de si charmants mémoires sous le nom de madame de Staël, +croyez-vous à mes prophéties maintenant; monsieur le chevalier?</p> + +<p>—J'y crois, parce que j'espère, répondit le chevalier; mais à cette +heure que je connais la fée qui vous avait envoyée, ce n'est point ce +que vous m'avez prédit pour l'avenir qui m'étonne le plus. Comment +avez-vous pu être si bien instruite du passé et surtout du présent?</p> + +<p>—Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne +le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux +magiciennes, et il aurait peur de nous.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle +Delaunay, qui vous ait quitté ce matin au bois de Boulogne pour nous +venir dire adieu?</p> + +<p>—Valef! Valef! s'écria d'Harmental. Je comprends maintenant.</p> + +<p>—Allons donc! dit madame du Maine. À la place d'Oedipe, vous auriez été +mangé dix fois par le sphinx.</p> + +<p>—Mais les mathématiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit +d'Harmental.</p> + +<p>—Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se mêlant de la conversation, +que nous ne l'appelons ici que notre savante, à l'exception de Chaulieu +cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par +licence et par manière poétique?</p> + +<p>—Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons lâchée l'autre jour +après Duvernoy, notre médecin, et elle l'a battu sur l'anatomie!</p> + +<p>—Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental +pour l'emmener, le brave homme dans son désappointement, a-t-il prétendu +que c'était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain.</p> + +<p>—Voilà, dit l'abbé Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui +se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en +douter.</p> + +<p>Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris congé de la duchesse du Maine, +se retirèrent en riant, suivis de l'abbé Brigaud, qui comptait sur eux +pour ne pas s'en retourner à pied.</p> + +<p>—Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac, +qui était resté le dernier avec Malezieux, Votre Éminence trouve-t-elle +toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer?</p> + +<p>—Madame, répondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on pût rire +quand on jouait sa tête, je vous retournerai la question quand nous +serons tous à la Bastille.</p> + +<p>Et il s'en alla à son tour avec le bon chancelier, déplorant sa mauvaise +fortune qui le poussait dans une si téméraire entreprise.</p> + +<p>La duchesse du Maine le regarda s'éloigner avec une expression de mépris +qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut +seule avec mademoiselle Delaunay.</p> + +<p>—Ma chère Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, éteignons notre lanterne, +car je crois que nous avons enfin trouvé un homme!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_7" id="Chapitre_7"></a><a href="#table">Chapitre 7</a></h2> + + +<p>Lorsque d'Harmental se réveilla, il crut avoir fait un songe. Les +événements s'étaient, depuis trente-six heures, succédé avec une telle +rapidité qu'il avait été emporté comme par un tourbillon sans savoir où +il allait. Maintenant seulement, il se retrouvait en face de lui-même et +pouvait réfléchir au passé et à l'avenir.</p> + +<p>Nous sommes d'une époque où chacun a plus ou moins conspiré. Nous savons +donc par nous-mêmes comment, en pareil cas, les choses se passent. Après +un engagement pris dans un moment d'exaltation quelconque, le premier +sentiment qu'on éprouve, en jetant un coup d'œil sur la position +nouvelle qu'on a prise, est un sentiment de regret d'avoir été si avant; +puis, peu à peu on se familiarise avec l'idée des périls que l'on court; +l'imagination, toujours si complaisante, les écarte de la vue pour +présenter à leur place les ambitions qui peuvent se réaliser. Bientôt +l'orgueil s'en mêle; on comprend qu'on est devenu tout à coup une +puissance occulte dans cet État où, la veille, on n'était rien encore; +on passe dédaigneusement près de ceux qui vivent de la vie commune; on +marche la tête plus haute, l'œil plus fier; on se berce dans ses +espérances, on s'endort dans les nuages, et l'on s'éveille un matin +vainqueur ou vaincu, porté sur les pavois du peuple, ou brisé par les +rouages de cette machine qu'on appelle le gouvernement.</p> + +<p>Il en fut ainsi de d'Harmental. L'âge dans lequel il vivait avait encore +pour horizon la Ligue et touchait presque à la Fronde; une génération +d'hommes s'était écoulée à peine depuis que le canon de la Bastille +avait soutenu la rébellion du grand Condé. Pendant cette génération, +Louis XIV avait rempli la scène, il est vrai, de son omnipotente +volonté; mais Louis XIV n'était plus, et les petits-fils croyaient +qu'avec le même théâtre et les mêmes machines, ils pouvaient jouer le +même jeu qu'avaient joué leurs pères.</p> + +<p>En effet, comme nous l'avons dit, après quelques instants de réflexion, +d'Harmental revit les choses sous le même aspect qu'il les avait vues la +veille; et se félicita d'avoir pris, comme il l'avait fait du premier +coup, la première place au milieu d'aussi hauts personnages que +l'étaient les Montmorency et les Polignac. Sa famille, par cela même +qu'elle avait toujours vécu en province lui avait transmis beaucoup de +cette aventureuse chevalerie si à la mode sous Louis XIII, et que +Richelieu n'avait pu détruire entièrement sur les échafauds ni Louis XIV +éteindre dans les antichambres. Il y avait quelque chose de romanesque à +se ranger, jeune homme sous les bannières d'une femme, surtout lorsque +cette femme était la petite-fille du grand Condé. Et puis, on tient si +peu à la vie à vingt-six ans, qu'on la risque à chaque instant pour des +choses bien autrement futiles qu'une entreprise du genre de celle dont +d'Harmental était devenu le principal chef.</p> + +<p>Aussi résolut-il de ne point perdre de temps à se mettre en mesure de +tenir les promesses qu'il avait faites. Il ne se dissimulait pas qu'à +compter de cette heure, il ne s'appartenait plus à lui-même, et que les +yeux de tous les conjurés, depuis ceux de Philippe V jusqu'à ceux de +l'abbé Brigaud, étaient fixés sur lui. Des intérêts suprêmes venaient se +rattacher à sa volonté, et de son plus ou moins de courage, de son plus +ou moins de prudence, allaient dépendre les destins de deux royaumes et +la politique du monde.</p> + +<p>En effet, à cette heure, le régent était la clef de voûte de l'édifice +européen, et la France, qui n'avait point encore de contrepoids dans le +Nord, commençait à prendre, sinon par les armes, du moins par la +diplomatie, cette influence qu'elle n'a malheureusement pas toujours +conservée depuis. Placée, comme elle l'était, au centre du triangle +formé par les trois grandes puissances, les yeux fixés sur l'Allemagne, +un bras étendu vers l'Angleterre et l'autre vers l'Espagne, prête à se +tourner en amie ou en ennemie vers celui de ces trois États qui ne la +traiterait pas selon sa dignité, elle avait pris, depuis dix-huit mois +que le duc d'Orléans était arrivé aux affaires, une attitude de force +calme qu'elle n'avait jamais eue, même sous Louis XIV.</p> + +<p>Cela tenait à la division d'intérêts qu'avaient amenée l'usurpation de +Guillaume d'Orange et l'avènement de Philippe V au trône. Fidèle à sa +vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refusé sa +fille, Louis XIV avait constamment appuyé les prétentions de Jacques II, +celles du chevalier de Saint-Georges. Fidèle à son pacte de famille avec +Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et +d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par +cette double guerre qui lui avait coûté tant d'or et de sang, il en +avait été réduit à cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de +honte.</p> + +<p>Mais à la mort du vieux roi tout avait changé, et le régent avait adopté +une marche non seulement nouvelle, mais opposée. Le traité d'Utrecht +n'était qu'une trêve, laquelle était rompue du moment où la politique de +l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des intérêts communs +avec la politique française. En conséquence, le régent avait tout +d'abord tendu la main à George I<sup>er</sup> et le traité de la triple alliance +avait été signé à La Haye, le 4 février 1717, par l'abbé Dubois au nom +de la France, par le général Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le +pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'était un grand pas de fait +dans la pacification de l'Europe, mais ce n'était pas un pas définitif. +Les intérêts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en +suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi +d'Espagne, et Philippe V, de son côté, n'avait pas voulu renoncer à ses +droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le traité +d'Utrecht, en dédommagement du trône de Philippe II, avait cédées à +l'empereur.</p> + +<p>Dès lors, le régent n'avait plus qu'une seule pensée. Celle d'amener, +par des négociations amicales, Charles VI à reconnaître Philippe V comme +roi d'Espagne, et à contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe +V à abandonner ses prétentions sur les provinces transférées à +l'empereur.</p> + +<p>C'était dans ce but qu'au moment même où nous avons commencé ce récit, +Dubois était à Londres, poursuivant le traité de la quadruple alliance +avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye.</p> + +<p>Or, ce traité de la quadruple alliance, en réunissant en un seul +faisceau les intérêts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et +de l'Empire, neutralisait toute prétention de quelque autre État que ce +fût qui ne serait pas approuvée par les quatre puissances. Aussi +était-ce là tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plutôt le +cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il eût une femme et +un prie-Dieu, il ne s'occupait guère de ce qui se passait hors de sa +chambre et de sa chapelle.</p> + +<p>Mais il n'en était point ainsi d'Alberoni. C'était une de ces fortunes +étranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un étonnement +toujours nouveau, pousser autour des trônes; c'était un de ces caprices +du destin que le hasard élève et brise, comme ces trombes gigantesques +que l'on voit s'avancer sur l'Océan menaçant de tout anéantir, et qu'un +caillou lancé par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur; +c'était une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de +combler les vallées, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a détaché +un flocon de neige du sommet des montagnes.</p> + +<p>Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des grands effets +produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu'à nous.</p> + +<p>L'amour d'Hélène amena la guerre de Troie et changea la face de la +Grèce. Le viol de Lucrèce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insulté +conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en +Espagne. Une mauvaise plaisanterie écrite par un jeune fat sur la chaire +d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'évasion de Dearbnorgil +avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donné à +Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il était déjà embarqué pour +se rendre en Amérique eut pour résultat l'exécution de Charles I<sup>er</sup> et la +chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une +fenêtre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau répandu +sur la robe de <i>mistress</i> Marsham priva le duc de Marlborough de son +commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe +faillit être mise à feu et à sang parce que M. de Vendôme avait reçu +l'évêque de Parme assis sur sa chaise percée.</p> + +<p>Ce fut la source de la fortune d'Alberoni.</p> + +<p>Alberoni était né sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit +sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un +petit collet. Il était d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme +l'entendit rire un matin de si bon cœur, que le pauvre duc, qui ne +riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'égayait ainsi, et le +fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque; +le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il était bon +de rire quelquefois, l'attacha à sa personne. Peu à peu, et tout en +s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de +l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas être incapable +d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, très mortifié de +l'accueil qu'il avait reçu du généralissime de l'armée française, le +pauvre évêque de Parme, dont, en effet, on sait l'étrange réception. La +susceptibilité de cet envoyé pouvait compromettre les graves intérêts +que Son Altesse avait à débattre avec la France; Son Altesse jugea +qu'Alberoni était justement l'homme qu'il lui fallait pour n'être +humilié de rien, et envoya l'abbé achever la négociation que l'évêque +avait laissée interrompue.</p> + +<p>Monsieur de Vendôme, qui ne s'était point gêné pour un évêque, ne se +gêna point pour un abbé, et il reçut le second ambassadeur de Son +Altesse comme il avait reçu le premier; mais, au lieu de suivre +l'exemple de son prédécesseur, Alberoni tira de la situation même où se +trouvait monsieur de Vendôme de si bouffonnes plaisanteries et de si +singulières louanges, que, séance tenante, l'affaire fut terminée, et +qu'il revint auprès du duc avec toutes choses arrangées à son souhait.</p> + +<p>Ce fut une raison pour que le duc l'employât à une seconde affaire. +Cette fois, monsieur de Vendôme allait se mettre à table. Alberoni, au +lieu de lui parler d'affaires, lui demanda la permission de lui faire +goûter deux plats de sa façon, descendit à la cuisine et remonta une +soupe au fromage d'une main et un macaroni de l'autre. Monsieur de +Vendôme trouva la soupe si bonne qu'il voulut qu'Alberoni en mangeât +avec lui, à sa table. Au dessert Alberoni entama son affaire, et, +profitant de la disposition où le dîner avait mis monsieur de Vendôme, +il l'enleva à la pointe de sa fourchette. Son Altesse était émerveillée; +les plus grands génies qu'elle avait eus auprès d'elle n'en avaient +jamais fait autant.</p> + +<p>Alberoni s'était bien gardé de donner sa recette au cuisinier. Aussi, +cette fois, ce fut monsieur de Vendôme qui fit demander au duc de Parme +s'il n'avait rien à traiter avec lui. Son Altesse n'eut pas de peine à +trouver un troisième motif d'ambassade, et envoya de nouveau Alberoni. +Celui-ci trouva moyen de persuader à son souverain que l'endroit où il +lui serait le plus utile était près de monsieur de Vendôme, et à +monsieur de Vendôme, qu'il n'y avait pas moyen de vivre sans soupe au +fromage et sans macaroni. En conséquence, monsieur de Vendôme l'attacha +à son service, lui laissa mettre la main à ses affaires les plus +secrètes, et finit par en faire son premier secrétaire.</p> + +<p>Ce fut alors que monsieur de Vendôme passa en Espagne. Alberoni se mit +en relations avec madame des Ursins, et quand monsieur de Vendôme mourut +en 1712, à Tignaros, elle lui rendit auprès d'elle la position qu'il +avait eue auprès du défunt: c'était monter toujours. Au reste, depuis +son départ, Alberoni ne s'était point arrêté.</p> + +<p>La princesse des Ursins commençait à se faire vieille, crime +irrémissible aux yeux de Philippe V. Elle résolut de chercher, pour +remplacer Marie de Savoie, une jeune femme, par l'intermédiaire de qui +elle pût continuer de régner sur le roi. Alberoni lui proposa la fille +de son ancien maître, la lui représenta comme une enfant sans caractère +et sans volonté, qui ne réclamerait jamais de la royauté autre chose que +le nom. La princesse des Ursins se laissa prendre à cette promesse, le +mariage fut arrêté, et la jeune princesse quitta l'Italie pour +l'Espagne.</p> + +<p>Son premier acte d'autorité fut de faire arrêter la princesse des +Ursins, qui était venue au-devant d'elle en habit de cour, et de la +faire reconduire comme elle était, sans manteau, la poitrine découverte, +par un froid de dix degrés, dans une voiture dont un des gardes avait +cassé la glace avec son coude, à Burgos d'abord, puis en France, où elle +arriva, après avoir été forcée d'emprunter cinquante pistoles à ses +domestiques. Son cocher eut le bras gelé, et on le lui coupa.</p> + +<p>Après sa première entrevue avec Élisabeth Farnèse, le roi d'Espagne +annonça à Alberoni qu'il était premier ministre.</p> + +<p>De ce jour, grâce à la jeune reine, qui lui devait tout, l'ex-sonneur de +cloches avait exercé un empire sans bornes sur Philippe V.</p> + +<p>Or, voici ce que rêvait Alberoni qui, ainsi que nous l'avons dit, avait +toujours empêché Philippe V de reconnaître la paix d'Utrecht. Si la +conjuration réussissait, si d'Harmental parvenait à enlever le duc +d'Orléans et à le conduire dans la citadelle de Tolède ou dans la +forteresse de Saragosse, Alberoni faisait reconnaître monsieur du Maine +pour régent, enlevait la France à la quadruple alliance; jetait le +chevalier de Saint-Georges avec une flotte sur les côtes d'Angleterre, +mettait la Prusse, la Suède et la Russie, avec lesquelles il avait un +traité d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'Empire profitait de +leur lutte pour reprendre Naples et la Sicile, et assurait le +grand-duché de Toscane, prêt à rester sans maître par l'extinction des +Médicis, au second fils du roi d'Espagne; réunissait les Pays-Bas +catholiques à la France, donnait la Sardaigne aux ducs de Savoie, +Commachio au Pape, Mantoue aux Vénitiens; se faisait l'âme de la grande +ligue du Midi contre le Nord, et si Louis XV venait à mourir, couronnait +Philippe V roi de la moitié du monde.</p> + +<p>Ce n'était pas mal calculé, on en conviendra, pour un faiseur de +macaroni.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_8" id="Chapitre_8"></a><a href="#table">Chapitre 8</a></h2> + + +<p>Toutes ces choses étaient entre les mains d'un jeune homme de vingt-six +ans; il n'était donc point étonnant qu'il se fût quelque peu effrayé +d'abord de la responsabilité qui pesait sur lui. Comme il était au plus +fort de ses réflexions, l'abbé Brigaud entra. Il s'était déjà occupé du +futur logement du chevalier, et lui avait trouvé, n° 5 rue du +Temps-Perdu, entre la rue du Gros-Chenet et la rue Montmartre, une +petite chambre garnie, telle qu'il convenait à un pauvre jeune homme de +province qui venait chercher fortune à Paris. Il lui apportait en outre +deux mille pistoles de la part du prince de Cellamare. D'Harmental +voulait les refuser, car il lui semblait que de ce moment il n'agirait +plus selon sa conscience ou par dévouement, et qu'il se mettrait aux +gages d'un parti; mais l'abbé Brigaud lui fit comprendre que, dans une +pareille entreprise, il y avait des susceptibilités à vaincre et des +complices à payer, et que d'ailleurs, si l'affaire réussissait, il lui +faudrait partir à l'instant même pour l'Espagne et s'ouvrir peut-être le +chemin à force d'or.</p> + +<p>Brigaud emporta un costume complet du chevalier pour lui acheter des +habits à sa taille, et simples comme il convenait qu'en portât un jeune +homme qui postulait une place de commis dans un ministère. C'était un +homme précieux que l'abbé Brigaud.</p> + +<p>D'Harmental passa le reste de la journée à faire les préparatifs de son +prétendu voyage, ne laissa point, en cas d'événements fâcheux, une seule +lettre qui pût compromettre un ami; puis, lorsque la nuit fut venue, il +s'achemina vers la rue Saint-Honoré, où, grâce à la Normande, il +espérait avoir des nouvelles du capitaine Roquefinette.</p> + +<p>En effet, du moment où on lui avait parlé d'un lieutenant pour son +entreprise, il avait aussitôt pensé à cet homme que le hasard lui avait +fait rencontrer, et qui lui avait donné, en lui servant de second, une +preuve de son insoucieux courage. Il n'avait eu besoin que de jeter un +coup d'œil sur lui pour reconnaître un de ces aventuriers, reste des +condottieri du moyen âge, toujours prêts à vendre leur sang à quiconque +en offre un bon prix, que la paix pousse sur le pavé, et qui alors +mettent leur épée, devenue inutile à l'État, au service des individus. +Un tel homme devait avoir de ces relations sombres et mystérieuses avec +quelques-uns de ces individus sans nom comme il s'en trouve toujours à +la base des conspirations; machines que l'on fait agir sans qu'elles +sachent elles-mêmes ni quel est le ressort qui les met en jeu; ni quel +est le résultat qu'elles produisent, qui, soit que les choses échouent, +soit qu'elles réussissent, se dispersent au bruit qu'elles font en +éclatant au-dessus de leur tête, et qu'on est tout étonné de voir +disparaître dans les bas-fonds de la populace, comme ces fantômes qui +s'abîment, après la pièce, à travers les trappes d'un théâtre bien +machiné.</p> + +<p>Le capitaine Roquefinette était donc indispensable aux projets du +chevalier, et comme on devient superstitieux en devenant conspirateur, +d'Harmental commençait à croire que c'était Dieu lui-même qui le lui +avait amené par la main.</p> + +<p>Le chevalier sans être une pratique, était une connaissance de la +Fillon. C'était du bon ton, à cette époque, d'aller quelquefois au moins +se griser chez cette femme quand on n'y allait pas pour autre chose. +Aussi, d'Harmental n'était-il pour elle ni son fils, nom qu'elle donnait +familièrement aux habitués, ni son compère, nom qu'elle réservait à +l'abbé Dubois; c'était tout simplement monsieur le chevalier, marque de +considération qui aurait fort humilié la plupart des jeunes gens de +l'époque. La Fillon fut donc assez étonnée lorsque d'Harmental après +l'avoir fait appeler, lui demanda s'il ne pourrait point parler à celle +de ses pensionnaires qui était connue sous le nom de la Normande.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! monsieur le chevalier, lui dit-elle, je suis vraiment +désolée qu'une chose comme cela arrive à vous, que j'aurais voulu +attacher à la maison, mais la Normande est justement retenue jusqu'à +demain soir.</p> + +<p>—Peste! dit le chevalier, quelle rage!</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas une rage, reprit la Fillon, c'est un caprice d'un +vieil ami à qui je suis toute dévouée.</p> + +<p>—Quand il a de l'argent, bien entendu.</p> + +<p>—Eh bien! voilà ce qui vous trompe. Je lui fais crédit jusqu'à une +certaine somme. Que voulez-vous, c'est une faiblesse, mais il faut bien +être reconnaissante. C'est lui qui m'a lancée dans le monde, car, telle +que vous me voyez, monsieur le chevalier, moi qui ai eu ce qu'il y a de +mieux à Paris; à commencer par monsieur le régent, je suis fille d'un +pauvre porteur de chaise. Oh! je ne suis pas comme la plupart de vos +belles duchesses qui renient leur origine, et comme les trois quarts de +vos ducs et pairs qui se font fabriquer des généalogies. Non, ce que je +suis, je le dois à mon mérite, et j'en suis fière.</p> + +<p>—Alors, dit le chevalier, qui avait peu de curiosité, dans la situation +d'esprit où il se trouvait, pour l'histoire de la Fillon, si +intéressante qu'elle fût, vous dites que la Normande sera ici demain +soir?</p> + +<p>—Elle y est, monsieur le chevalier, elle y est; seulement, comme je +vous le dis, elle est à faire des folies avec mon vieux reître de +capitaine.</p> + +<p>—Dites donc, ma chère présidente (c'était le nom qu'on donnait +quelquefois à la Fillon, depuis certain quiproquo qu'elle avait eu avec +une présidente qui avait l'avantage de porter le même nom qu'elle), +est-ce que par hasard votre capitaine serait mon capitaine?</p> + +<p>—Comment se nomme le vôtre?</p> + +<p>—Le capitaine Roquefinette.</p> + +<p>—C'est lui-même!</p> + +<p>—Il est ici?</p> + +<p>—En personne.</p> + +<p>—Eh bien! c'est à lui justement que j'ai affaire, et je ne demandais la +Normande que pour avoir l'adresse du capitaine.</p> + +<p>—Alors, tout va bien, répondit la présidente.</p> + +<p>—Ayez donc la bonté de le faire demander.</p> + +<p>—Oh! il ne descendra pas, quand ce serait le régent lui-même qui aurait +à lui parler. Si vous voulez le voir, il faut monter.</p> + +<p>—Et où cela?</p> + +<p>—À la chambre n° 2, celle où vous avez soupé l'autre soir avec le +baron de Valef. Oh! quand il a de l'argent, rien n'est trop bon pour +lui. C'est un homme qui n'est que capitaine, mais qui a un cœur de roi.</p> + +<p>—De mieux en mieux! dit d'Harmental en montant l'escalier sans que le +souvenir de la mésaventure qui lui était arrivée dans cette chambre eût +le pouvoir de détourner sa pensée de la nouvelle direction qu'elle avait +prise; un cœur de roi, ma chère présidente! c'est justement ce qu'il me +faut.</p> + +<p>Quand d'Harmental n'aurait pas connu la chambre en question, il n'aurait +pas pu se tromper, car, arrivé sur le premier palier, il entendit la +voix du brave capitaine qui lui eût servi de guide.</p> + +<p>—Allons, mes petits amours, disait-il, le troisième et dernier couplet, +et de l'ensemble à la reprise. Puis il entonna d'une magnifique voix de +basse:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Grand saint Roch, notre unique bien,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Écoutez un peuple chrétien</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Accablé de malheurs, menacé de la peste;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous ne craindrons rien de funeste.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Venez nous secourir, soyez notre soutien.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Détournez de sur nous la colère céleste.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais n'amenez pas votre chien,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous n'avons pas de pain de reste.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Quatre ou cinq voix de femmes reprirent en chœur:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais n'amenez pas votre chien,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous n'avons pas de pain de reste.</i></span><br /> +</p> + +<p>—C'est mieux, dit le capitaine, c'est mieux; passons maintenant à la +bataille de Malplaquet.</p> + +<p>—Oh! nenni, dit une voix. Votre bataille, j'en ai assez!</p> + +<p>—Comment, tu as assez de ma bataille! une bataille où je me suis trouvé +en personne, morbleu!</p> + +<p>—Oh! ça m'est bien égal! j'aime mieux une romance que toutes vos +méchantes chansons de guerre, pleines de jurons qui offensent le bon +Dieu!</p> + +<p>Et elle se mit à chanter.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Linval aimait Arsène...</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il ne put l'oublier.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Silence! dit le capitaine. Est-ce que je ne suis plus le maître ici? +Tant que j'aurai de l'argent, je yeux qu'on m'amuse à ma manière. Quand +je n'aurai plus le sou, ce sera autre chose: vous me chanterez vos +guenilles de complaintes, et je n'aurai plus rien à dire.</p> + +<p>Il paraît que les convives du capitaine trouvèrent qu'il n'était pas de +la dignité de leur sexe de souscrire aveuglément à une pareille +prétention, car il se fit une telle rumeur que d'Harmental jugea qu'il +était temps de mettre le holà; en conséquence, il frappa à la porte.</p> + +<p>—Tournez la bobinette, dit le capitaine, et la chevillette cherra.</p> + +<p>En effet, contre toute probabilité la clef était restée à la serrure. +D'Harmental suivit donc de point en point l'instruction qui lui était +donnée dans la langue du Petit Chaperon rouge, et ayant ouvert la porte, +il se trouva en face du capitaine, couché sur le tapis, devant les +restes d'un copieux dîner, appuyé sur des coussins, une camisole de +femme sur les épaules, une grande pipe à la bouche et une nappe roulée +autour de sa tête en guise de turban. Trois ou quatre filles étaient +autour de lui. Sur un fauteuil était déposé son habit, auquel on +remarquait un ruban nouveau, son chapeau qui avait un galon neuf, et +Colichemarde, cette fameuse épée qui avait inspiré à Ravanne sa +facétieuse comparaison avec la maîtresse-broche de madame sa mère.</p> + +<p>—Comment! c'est vous, chevalier! s'écria le capitaine.</p> + +<p>Vous me trouvez comme monsieur de Bonneval, dans mon sérail et au milieu +de mes odalisques. Vous ne connaissez pas monsieur de Bonneval, +mesdemoiselles? C'est un pacha à trois queues de mes amis, qui, comme +moi, ne pouvait pas souffrir les romances, mais qui entendait, un peu +bien le maniement de la vie. Dieu me garde une fin comme la sienne! +c'est tout ce que je lui demande.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, capitaine, dit d'Harmental, ne pouvant s'empêcher de +rire du groupe grotesque qu'il avait sous les yeux. Je vois que vous ne +m'aviez pas donné une fausse adresse, et je vous félicite de votre +véracité.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, chevalier, dit le capitaine. Mesdemoiselles, je +vous prie de servir monsieur exactement, comme, vous me traitez en +toutes choses, et de lui chanter les chansons qu'il voudra.</p> + +<p>Asseyez-vous donc, chevalier, et mangez et buvez, comme si vous étiez +chez vous, attendu que c'est votre cheval que nous buvons et mangeons. +Il y est déjà passé plus d'à moitié, pauvre animal! mais les restes en +sont bons.</p> + +<p>—Merci, capitaine. Je viens de dîner moi-même, et je n'ai qu'un mot à +vous dire, si vous le permettez.</p> + +<p>—Non, pardieu! je ne le permets pas, dit le capitaine; à moins que ce +ne soit encore pour une rencontre. Oh! cela passe avant tout! Si c'est +pour une rencontre, à la bonne heure! La Normande, allonge-moi ma +brette!</p> + +<p>—Non, capitaine, c'est pour affaire.</p> + +<p>—Si c'est pour affaire, votre serviteur de tout mon cœur, chevalier! +Je suis plus tyran que le tyran de Thèbes ou de Corinthe, Archias, +Pélopidas, Léonidas, je ne sais plus quel Olibrius en as qui renvoyait +les affaires au lendemain. Moi, j'ai de l'argent jusqu'à demain soir. +Donc, après-demain matin les affaires sérieuses.</p> + +<p>—Mais; du moins, après-demain, capitaine, dit d'Harmental, je puis +compter sur vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—À la vie, à la mort, chevalier!</p> + +<p>—Je crois aussi que l'ajournement est plus prudent.</p> + +<p>—Prudentissime, dit le capitaine. Athénaïs, rallume-moi ma pipe.</p> + +<p>—À après-demain donc.</p> + +<p>—À après-demain. Mais où vous retrouverai-je?</p> + +<p>—Promenez-vous de dix à onze heures du matin dans la rue du +Temps-Perdu, regardez de temps en temps en l'air; on vous appellera de +quelque part.</p> + +<p>—C'est dit, chevalier, de dix à onze heures du matin. Pardon, si je ne +vous reconduis pas, mais ce n'est pas l'habitude des Turcs.</p> + +<p>Le chevalier fit un signe de la main qu'il le dispensait de cette +formalité, et, ayant fermé la porte derrière lui commença de descendre +l'escalier. Il n'en était pas à la quatrième marche, qu'il entendit le +capitaine, fidèle à ses premières idées, entonner à tue-tête cette +fameuse chanson des dragons de Malplaquet qui fit peut-être couler +autant de sang en duel qu'il y en avait eu de répandu sur le champ de +bataille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_9" id="Chapitre_9"></a><a href="#table">Chapitre 9</a></h2> + + +<p>Le lendemain, l'abbé Brigaud arriva chez le chevalier à la même heure +que la veille. C'était un homme d'une exactitude parfaite. Il apportait +trois choses fort utiles au chevalier: des habits, un passeport, et le +rapport de la police du prince de Cellamare sur ce que devait faire +monsieur le Régent dans la présente journée du 24 mars 1718.</p> + +<p>Les habits étaient simples, comme il convient à un cadet de bonne +bourgeoisie qui vient chercher fortune à Paris. Le chevalier les essaya, +et, grâce à sa bonne mine, il se trouva que, tout simples qu'ils +étaient, ils lui allaient à ravir. L'abbé Brigaud secoua la tête: il +aurait mieux aimé que le chevalier eût moins belle tournure; mais +c'était un malheur irréparable, et il lui fallut s'en consoler.</p> + +<p>Le passeport était au nom <i>del senior</i> Diégo, intendant de la noble +maison d'Oropesa, lequel avait mission de ramener en Espagne une espèce +de maniaque, bâtard de la susdite maison, dont la folie était de se +croire régent de France. Cette précaution allait, comme on le voit, +au-devant, de toutes les réclamations que le duc d'Orléans aurait pu +faire du fond de sa voiture. Et comme le passeport était fort en règle, +du reste, signé du prince de Cellamare et visé par messire Voyer +d'Argenson, il n'y avait aucun motif pour que le régent, une fois dans +le carrosse, ne fît pas bonne route jusqu'à Pampelune, où tout serait +dit. La signature surtout de messire Voyer d'Argenson était imitée avec +une vérité qui faisait le plus grand honneur aux calligraphes du prince +de Cellamare. Quant au rapport, c'était un chef-d'œuvre de clarté et de +ponctualisme. Nous le reproduisons textuellement afin de donner à la +fois une idée de la façon de vivre du prince et de la manière dont était +faite la police de l'ambassadeur d'Espagne. Ce rapport était daté de +deux heures de la nuit.</p> + +<p>«Aujourd'hui, le régent se lèvera tard: il y a eu souper dans les petits +appartements. Madame d'Averne y assistait pour la première fois, en +remplacement de madame de Parabère. Les autres femmes étaient la +duchesse de Falaris et Saleri, dames d'honneur de Madame. Les hommes +étaient le marquis de Broglie, le comte de Nocé, le marquis de Canillac, +le duc de Brancas, et le chevalier de Simiane. Quant au marquis de +Lafare et à monsieur de Fargy, ils étaient retenus dans leur lit par une +indisposition dont on ignore la cause.</p> + +<p>À midi le conseil aura lieu. Le régent doit y communiquer au duc du +Maine, au prince de Conti, au duc de Saint-Simon, au duc de Guiche, +etc., le projet de traité de la quadruple alliance, que lui a envoyé +l'abbé Dubois, en annonçant son retour pour dans trois ou quatre jours.</p> + +<p>Le reste de la journée est donné tout entier à la paternité. Avant-hier, +monsieur le régent a marié une fille qu'il avait eue de la Desmarets, et +qui avait été élevée chez les religieuses de Saint-Denis. Elle dîne avec +son mari au Palais-Royal, et après le dîner, monsieur le régent la +conduit à l'Opéra, dans la loge de madame Charlotte de Bavière. La +Desmarets, qui n'a pas vu sa fille depuis six ans, est prévenue que, si +elle veut la voir, elle peut venir au théâtre.</p> + +<p>Monsieur le régent, malgré son caprice pour madame d'Averne, fait +toujours la cour à la marquise de Sabran. La marquise se pique encore de +fidélité, non pas à son mari, mais au duc de Richelieu. Pour avancer ses +affaires, monsieur le régent a nommé hier monsieur de Sabran son maître +d'hôtel.»</p> + +<p>—J'espère que voilà de la besogne bien faite, dit l'abbé Brigaud, +lorsque le chevalier eut achevé ce rapport.</p> + +<p>—Ma foi! oui, mon cher abbé, répondit d'Harmental; mais si le régent ne +nous donne pas dans l'avenir de meilleures occasions d'exécuter notre +entreprise, il ne me sera pas facile de le conduire en Espagne.</p> + +<p>—Patience! patience! dit Brigaud; il y a temps pour tout. Le régent +nous offrirait une occasion aujourd'hui que vous ne seriez probablement +pas en mesure d'en profiter.</p> + +<p>—Non. Vous avez raison.</p> + +<p>—Alors, vous voyez que ce que Dieu fait est bien fait: Dieu nous laisse +la journée d'aujourd'hui, profitons-en pour déménager.</p> + +<p>Le déménagement n'était ni long ni difficile. D'Harmental prit son +trésor, quelques livres, le paquet qui contenait sa garde-robe, monta en +voiture, se fit conduire chez l'abbé, renvoya sa voiture en disant qu'il +allait le soir à la campagne, et serait absent dix ou douze jours, et +qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui; puis, ayant changé ses habits +élégants contre ceux qui convenaient au rôle qu'il allait jouer, il +alla, conduit par l'abbé Brigaud, prendre possession de son nouveau +logement.</p> + +<p>C'était une chambre, ou plutôt une mansarde, avec un cabinet, située au +quatrième, rue du Temps-Perdu, n° 5, laquelle est aujourd'hui la rue +Saint-Joseph. La propriétaire de la maison était une connaissance de +l'abbé Brigaud; aussi, grâce à sa recommandation, avait-on fait pour le +jeune provincial quelques frais extraordinaires. Il y trouva des rideaux +d'une blancheur parfaite, du linge d'une finesse extrême, une apparence +de bibliothèque toute garnie, de sorte qu'il vit du premier coup d'œil +que, s'il n'était pas aussi bien que dans son appartement de la rue +Richelieu, il serait au moins d'une façon tolérable.</p> + +<p>Madame Denis, c'était le nom de l'amie de l'abbé Brigaud, attendait son +futur locataire pour lui faire elle-même les honneurs de sa chambre; +elle lui en vanta tous les agréments, lui assura que, n'était la dureté +des temps, il ne l'aurait pas eue pour le double; lui certifia que sa +maison était une des mieux famées du quartier, lui promit que le bruit +ne le dérangerait pas de son travail, attendu que la rue étant trop +étroite pour que deux voitures y passassent de front, il était très rare +que les cochers s'y hasardassent; toutes choses auxquelles le chevalier +répondit d'une façon si modeste, qu'en redescendant au premier étage, +qu'elle habitait, madame Denis recommanda au concierge et à sa femme les +plus grands égards pour son nouveau commensal.</p> + +<p>Ce jeune homme, quoiqu'il pût certainement lutter de bonne mine avec les +plus fiers seigneurs de la cour lui paraissait bien loin d'avoir, +surtout à l'égard des femmes, les manières lestes et hardies que les +muguets de l'époque croyaient qu'il était de bon ton d'affecter. Il est +vrai que l'abbé Brigaud, au nom de la famille de son pupille, avait payé +un trimestre d'avance.</p> + +<p>Un instant après, l'abbé descendit à son tour chez madame Denis, qu'il +acheva d'édifier sur le compte de son jeune protégé, qui, dit-il, ne +recevrait absolument personne autre que lui et un vieil ami de son père. +Ce dernier, malgré des façons un peu brusques qu'il avait prises dans +les camps, était un seigneur très recommandable. D'Harmental avait cru +devoir user de cette précaution pour que l'apparition du capitaine +n'effarouchât point trop la bonne madame Denis dans le cas où, par +hasard, elle viendrait à le rencontrer.</p> + +<p>Resté seul, le chevalier, qui avait déjà fait l'inventaire de sa +chambre, résolut, pour se distraire, de faire celui du voisinage; il +ouvrit sa croisée et commença l'inspection de tous les objets que la vue +pouvait embrasser.</p> + +<p>Il put se convaincre tout d'abord de la vérité de l'observation que +madame Denis avait faite relativement à la rue. À peine avait-elle dix +ou douze pieds de large, et, du point élevé d'où les regards du +chevalier plongeaient, elle lui paraissait plus étroite encore; ce peu +de largeur, qui pour tout autre locataire eût sans doute été un défaut, +lui parut au contraire une qualité, car il calcula aussitôt que dans le +cas où il serait poursuivi, à l'aide d'une planche posée sur sa fenêtre +et sur la fenêtre percée vis-à-vis, il pouvait passer de l'autre côté de +la rue. Il était donc important d'établir, à tout événement, avec les +locataires de la maison en face des relations de bon voisinage.</p> + +<p>Malheureusement chez le voisin ou chez la voisine on paraissait peu +disposé à la sociabilité; non seulement la fenêtre était hermétiquement +fermée, comme le comportait l'époque de l'année dans laquelle on se +trouvait, mais encore les rideaux de mousseline qui pendaient derrière +les vitres étaient si exactement tirés qu'ils ne présentaient pas la +plus petite ouverture par laquelle le regard pût pénétrer. Une seconde +fenêtre, qui paraissait appartenir à la même chambre, était close avec +une égale précision.</p> + +<p>Plus favorisée que celle de madame Denis, la maison en face de la sienne +avait un cinquième étage, ou plutôt une terrasse. Une dernière chambre +mansardée, et qui était située juste au-dessus de la fenêtre si +exactement fermée, donnait sur cette terrasse. C'était, selon toutes +probabilités, la résidence d'un agronome distingué car il était parvenu, +à force de patience, de temps et de travail à transformer cette terrasse +en un jardin qui contenait, dans douze ou quinze pieds carrés, un jet +d'eau, une grotte et un berceau. Il est vrai que le jet d'eau n'allait +qu'à l'aide d'un réservoir supérieur, alimenté l'hiver par l'eau du +ciel, et l'été par celle que le propriétaire y versait lui-même; il est +vrai également que la grotte, toute garnie de coquillages et surmontée +d'une petite forteresse en bois, paraissait destinée dans quelque cas +que ce fût, à abriter, non pas un être humain, mais purement et +simplement un individu de la race canine; il est vrai enfin que le +berceau, entièrement dépouillé, par l'âpreté de l'hiver, du feuillage +qui en faisait le charme principal, ressemblait pour le moment à une +immense cage à poulets.</p> + +<p>D'Harmental admira l'active industrie du bourgeois de Paris, qui +parvient à se créer une campagne sur le bord de sa fenêtre, sur le coin +d'un toit, et jusque dans le sillon de sa gouttière. Il murmura le +fameux vers de Virgile. <i>Ô fortunatos nimium!</i> et puis la brise étant +assez froide, comme il n'apercevait qu'une suite assez monotone de +toits, de cheminées et de girouettes, il referma sa croisée, mit bas son +habit, s'enveloppa d'une robe qui avait le défaut d'être un peu trop +confortable pour la situation présente de son maître, s'assit dans un +assez bon fauteuil, allongea ses pieds sur ses chenets, étendit la main +vers un volume de l'abbé de Chaulieu, et se mit, pour se distraire, à +lire les vers adressés à mademoiselle Delaunay, dont lui avait parlé le +marquis de Pompadour, et qui acquéraient pour lui un nouvel intérêt +depuis qu'il en connaissait l'histoire.</p> + +<p>Le résultat de cette lecture fut que le chevalier, tout en souriant de +l'amour octogénaire du bon abbé, s'aperçut que, plus malheureux que lui +peut-être, il avait le cœur parfaitement vide. Sa jeunesse, son +courage, son élégance, son esprit fier et aventureux, lui avaient valu +force belles fortunes; mais dans tout cela il n'avait jamais rendu que +ce qu'on lui offrait, c'est-à-dire des liaisons éphémères. Un instant il +avait cru aimer madame d'Averne, et être aimé d'elle; mais de la part de +la belle inconstante, cette grande passion n'avait pas tenu contre une +corbeille de fleurs et de pierreries, et contre la vanité de plaire au +régent. Avant que cette infidélité ne fût faite, le chevalier avait cru +qu'il serait au désespoir de cette infidélité: elle avait eu lieu, il en +avait la preuve; il s'était battu, parce qu'à cette époque on se battait +à propos de tout, ce qui tenait probablement à ce que le duel fût +sévèrement défendu; puis enfin il s'était aperçu du peu de place que +tenait dans son cœur le grand amour auquel cependant il avait cru +livrer son cœur tout entier. Il est vrai que les événements advenus +depuis trois ou quatre jours avaient nécessairement entraîné son esprit +vers d'autres pensées, mais le chevalier ne se dissimulait pas qu'il +n'en eût point été ainsi s'il avait été réellement amoureux. Un grand +désespoir ne lui eût guère permis d'aller chercher une distraction au +bal masqué, et s'il n'était point allé au bal masqué, aucun des +événements qui s'étaient succédé d'une manière si rapide et si +inattendue n'aurait eu son développement, n'ayant pas eu son point de +départ. Le résultat de tout cela fut que le chevalier resta convaincu +qu'il était parfaitement incapable d'une grande passion, et qu'il était +seulement destiné à se rendre coupable envers les femmes d'une foule de +ces charmantes scélératesses qui mettaient à cette époque un jeune +seigneur à la mode. En conséquence, il se leva, fit dans sa chambre +trois tours d'un air conquérant, poussa un profond soupir en pensant à +quelle époque éloignée étaient probablement remis ces beaux projets, et +revint à pas lents de sa glace à son fauteuil.</p> + +<p>Pendant le trajet, il s'aperçut que la fenêtre en face de la sienne, une +heure auparavant si hermétiquement fermée, était enfin toute grande +ouverte. Il s'arrêta par un mouvement machinal, écarta son rideau, et +plongea les yeux dans l'appartement qu'on livrait ainsi à son +investigation.</p> + +<p>C'était une chambre, selon toute apparence, occupée par une femme. Près +de la croisée, sur laquelle une charmante petite levrette blanche et +café au lait appuyait, en regardant curieusement dans la rue, ses deux +pattes fines et élégantes, était un métier à broder. Au fond, en face de +la fenêtre, un clavecin tout ouvert se reposait entre deux harmonies. +Quelques pastels, encadrés dans des cadres de bois noir relevé d'un +petit filet d'or, étaient appendus aux murs recouverts d'un papier +perse, et des rideaux d'indienne du même dessin que le papier +retombaient derrière ces autres rideaux de mousseline si scrupuleusement +appliqués aux carreaux. Par la seconde fenêtre entrebâillée, on +apercevait les rideaux d'une alcôve qui probablement renfermait un lit. +Le reste du mobilier était parfaitement simple, mais d'une harmonie +charmante, qui était due évidemment, non pas à la fortune, mais au goût +de la modeste habitante de ce petit réduit. Une vieille femme balayait, +époussetait et rangeait, profitant de l'absence de la maîtresse du logis +pour faire cette besogne de ménage; car on ne voyait qu'elle dans la +chambre, et cependant il était clair que ce n'était pas elle qui +l'habitait.</p> + +<p>Tout à coup la physionomie de la levrette, dont les grands yeux avaient +erré jusque-là de tous côtés avec l'insouciance aristocratique +particulière à cet animal, parut s'animer; elle pencha la tête dans la +rue, puis, avec une légèreté et une adresse miraculeuses, elle sauta sur +le rebord de la fenêtre et s'assit en dressant les oreilles et en levant +une de ses pattes de devant. Le chevalier comprit alors à ces signes que +la locataire de la petite chambre s'approchait; il ouvrit aussitôt sa +croisée. Malheureusement, il était déjà trop tard, la rue était +solitaire. Au même moment la levrette sauta de la fenêtre dans +l'appartement, et courut à la porte. D'Harmental en augura que la jeune +dame montait l'escalier, et, pour la voir plus à son aise, il se rejeta +en arrière et se cacha au moyen de son rideau; mais la vieille femme +vint à la fenêtre et la referma. Le chevalier ne s'attendait pas à ce +dénouement, aussi en fut-il d'abord tout désappointé; il referma sa +fenêtre à son tour, et revint étendre ses pieds sur ses chenets.</p> + +<p>La chose n'était pas fort distrayante, et ce fut alors que le chevalier, +si répandu et si occupé habituellement de toutes ces petites choses de +société qui deviennent le fond de la vie pour un homme du monde, sentit +dans quel isolement il allait se trouver pour peu que sa retraite se +prolongeât. Il se souvint qu'autrefois aussi il avait joué du clavecin +et dessiné, et il lui sembla que, s'il avait la moindre épinette et +quelques pastels, il prendrait le temps en patience. Il sonna le +concierge et lui demanda où l'on pourrait se procurer ces objets. Le +concierge répondit que tout surcroît de meubles était naturellement au +compte du locataire, et que s'il voulait un clavecin il lui faudrait le +louer; que, quant aux pastels, on en trouvait chez le papetier dont la +boutique faisait le coin de la rue de Cléry et de la rue du Gros-Chenet.</p> + +<p>D'Harmental donna un double louis au concierge, et lui signifia que dans +une demi-heure il désirait avoir une épinette, et tout ce qu'il lui +fallait pour dessiner. Le double louis était un argument dont il avait +senti plus d'une fois l'efficacité. Cependant, se reprochant de l'avoir +employé cette fois avec une légèreté qui donnait un démenti à sa +position apparente, il rappela le concierge et lui dit qu'il entendait +bien, pour son double louis, avoir non seulement papier et pastel, mais +encore la location du clavecin payée pour un mois. Le concierge répondit +qu'à la rigueur, et parce qu'il marchanderait comme pour lui-même, la +chose était possible, mais que bien certainement il lui faudrait payer +le transport. D'Harmental y consentit. Une demi heure après, il était en +possession des objets demandés, tant Paris était déjà une ville +merveilleuse pour tout enchanteur qui avait une baguette d'or.</p> + +<p>Le concierge, en redescendant, dit à sa femme que si le jeune homme du +quatrième ne regardait pas de plus près à son argent, il pourrait bien +ruiner sa famille; et il lui montra deux écus de six francs qu'il avait +économisés sur le double louis de leur locataire. La femme prit les deux +écus des mains de son mari, en l'appelant ivrogne, et elle les serra +dans un sac de peau caché sous un amas de vieilles nippes, en déplorant +le malheur des pères et mères qui se saignent pour de pareils +garnements.</p> + +<p>Ce fut l'oraison funèbre du double louis du chevalier</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_10" id="Chapitre_10"></a><a href="#table">Chapitre 10</a></h2> + + +<p>Pendant ce temps, D'Harmental s'était assis devant son épinette, et +tapait dessus de son mieux; le marchand y avait mis une sorte de +conscience et lui avait envoyé un instrument à peu près d'accord, de +sorte que le chevalier s'aperçut qu'il faisait merveille, et commença à +croire qu'il était né avec le génie de la musique, et qu'il ne lui avait +manqué jusqu'alors qu'une circonstance comme celle où il se trouvait +pour que ce génie se développât. Sans doute il y avait quelque chose de +vrai au fond de tout cela, car au milieu d'une trille des plus +éblouissantes, il vit, de l'autre coté de la rue, cinq petits doigts qui +soulevaient délicatement le rideau pour reconnaître d'où venait cette +harmonie inaccoutumée. Malheureusement, à la vue de ces petits doigts, +le chevalier oublia sa musique, se retourna vivement sur son tabouret +dans l'espérance d'apercevoir une figure derrière la main. Cette +manœuvre, mal calculée le perdit. La maîtresse de la petite chambre +surprise en flagrant délit de curiosité, laissa retomber le rideau. +D'Harmental, blessé de cette pruderie, s'en alla fermer sa fenêtre, et +pendant, tout le reste de la journée il bouda sa voisine.</p> + +<p>La soirée se passa à dessiner, à lire et à jouer du clavecin. Le +chevalier n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de minutes dans une +heure, et tant d'heures dans un jour. À dix heures du soir, il sonna le +concierge afin de lui donner ses ordres pour le lendemain. Mais le +concierge ne répondit pas: il était couché depuis longtemps. Madame +Denis avait dit vrai: sa maison était une maison tranquille. D'Harmental +apprit alors qu'il y avait des gens qui se mettaient au lit au moment où +il avait l'habitude de monter en voiture pour commencer ses visites. +Cela lui donna fort à penser sur les mœurs étranges de cette classe +infortunée de la société qui, ne connaissait ni l'Opéra ni les petits +soupers, et qui dormait la nuit et veillait le jour. Il pensa qu'il +fallait venir dans la rue du Temps-Perdu pour voir de pareilles choses, +et il se promit bien d'en égayer ses amis quand il pourrait leur +raconter cette singularité.</p> + +<p>Cependant une chose lui fit plaisir, c'est que sa voisine veillait comme +lui: cela indiquait en elle un esprit supérieur à celui des vulgaires +habitants de la rue du Temps-Perdu. D'Harmental croyait encore que l'on +ne veillait que parce qu'on n'avait pas envie de dormir ou parce que +l'on avait envie de s'amuser. Il oubliait ceux qui veillent parce qu'ils +ne peuvent pas faire autrement.</p> + +<p>À minuit, la lumière s'éteignit dans la chambre en face, et d'Harmental +à son tour se décida à se coucher.</p> + +<p>Le lendemain, à huit heures, l'abbé Brigaud était chez lui; il présenta +à Harmental le second rapport de la police secrète du prince de +Cellamare.</p> + +<p>Celui-ci était conçu en ces termes:</p> + +<p>«Trois heures du matin.</p> + +<p>Vu la conduite régulière qu'il a menée hier, M. le régent a donné +l'ordre qu'on le réveillât à neuf heures.</p> + +<p>Il recevra quelques personnes désignées à son lever.</p> + +<p>De dix heures à midi, il y aura audience publique.</p> + +<p>De midi à une heure, M. le régent travaillera à ses espionnages avec La +Vrillière et Leblanc.</p> + +<p>De une heure à deux, il ouvrira les lettres avec Torcy.</p> + +<p>À deux heures et demie, il passera au conseil de régence et fera visite +au roi.</p> + +<p>À trois heures, il se rendra au jeu de courte paume de la rue de Seine, +pour soutenir avec Brancas et Canillac un défi contre le duc de +Richelieu, le marquis de Broglie et le comte de Gacé.</p> + +<p>À six heures, il ira souper au Luxembourg chez madame la duchesse de +Berry; et il y passera la soirée.</p> + +<p>De là, il reviendra, sans gardes, au Palais-Royal, à moins que la +duchesse de Berry ne lui donne une escorte des siens.»</p> + +<p>—Peste! sans gardes, mon cher abbé. Que pensez-vous de cela? dit +d'Harmental tout en se mettant à sa toilette. Est-ce que l'eau ne vous +en vient pas à la bouche?</p> + +<p>—Sans gardes, oui, répondit l'abbé; mais avec des coureurs, mais avec +des piqueurs, mais avec un cocher, tous gens, qui se battent très peu, +il est vrai, mais qui crient très haut. Oh! patience, patience, mon +jeune ami! Vous êtes donc bien pressé d'être grand d'Espagne?</p> + +<p>—Non, mon cher abbé; mais, je suis pressé de ne pas vivre dans une +mansarde où tout me manque et où je suis obligé de faire ma toilette +tout seul, comme vous voyez. Vous croyez donc que ce n'est rien que de +se coucher à dix heures le soir et de s'habiller sans valet de chambre +le matin?</p> + +<p>—Oui, mais, vous avez de la musique, reprit l'abbé.</p> + +<p>—Ah! en effet, dit d'Harmental. L'abbé, ouvrez donc ma fenêtre, je vous +prie, que l'on voie que je reçois, bonne compagnie. Cela me fera honneur +auprès de mes voisins.</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! dit l'abbé en faisant ce dont le priait le +chevalier; mais ce n'est pas mal du tout, cela.</p> + +<p>—Comment! pas mal, reprit à son tour d'Harmental, mais c'est très bien +au contraire: c'est de l'Armide, par dieu! Le diable m'emporte si je +croyais trouver cela au quatrième étage, et rue du Temps-Perdu!</p> + +<p>—Chevalier, je vous prédis une chose, dit l'abbé: c'est que, pour peu +que la chanteuse soit jeune et jolie, nous aurons dans huit jours autant +de peine à vous faire sortir d'ici que nous en avons maintenant à vous y +faire rester.</p> + +<p>—Mon cher abbé, répondit d'Harmental en secouant la tête, si votre +police était aussi bien faite que celle du prince de Cellamare, vous +sauriez que je suis guéri de l'amour pour longtemps; et la preuve, la +voici: ne croyez pas que je passe mes journées à soupirer, je vous +prierai donc, en descendant, de m'envoyer quelque chose comme un pâté et +une douzaine de bouteilles d'excellents vins. Je m'en rapporte à vous: +je sais que vous êtes connaisseur; d'ailleurs, envoyées par vous, elles +témoigneront d'une attention de tuteur; achetées par moi, elles +témoigneraient d'une débauche de pupille, et j'ai ma réputation +provinciale à garder à l'endroit de madame Denis.</p> + +<p>—C'est juste; je ne vous demande pas pourquoi faire; je m'en rapporte à +vous.</p> + +<p>—Et vous avez raison, mon cher abbé; c'est pour le bien de la cause.</p> + +<p>—Dans une heure, le pâté et le vin seront ici.</p> + +<p>—Quand vous reverrai-je?</p> + +<p>—Demain probablement.</p> + +<p>—Ainsi donc, à demain.</p> + +<p>—Vous me renvoyez?</p> + +<p>—J'attends quelqu'un.</p> + +<p>—Toujours pour la bonne cause?</p> + +<p>—Je vous en réponds. Allez, et que Dieu vous garde!</p> + +<p>—Restez, et que le diable ne vous tente pas! Souvenez-vous que c'est la +femme qui nous a fait chasser tous autant que nous sommes du paradis +terrestre. Défiez-vous de la femme!</p> + +<p>—Amen! dit le chevalier en faisant, de la main un dernier signe à +l'abbé Brigaud.</p> + +<p>En effet, comme l'avait remarqué le bon abbé, d'Harmental avait hâte +qu'il fût parti. Son grand amour pour la musique, qu'il avait découvert +de la veille seulement, avait fait de tels progrès qu'il était désireux +de n'être distrait en rien de ce qu'il venait d'entendre. Autant que le +permettait cette maudite fenêtre toujours fermée, ce qui parvenait au +chevalier, tant de l'instrument que de la voix, révélait dans sa voisine +une excellente musicienne: le doigté était savant, la voix était douce +quoique étendue, et avait, dans les cordes hautes, de ces vibrations +profondes qui répondent au cœur. Aussi, après un passage très difficile +et parfaitement exécuté, d'Harmental ne put-il s'empêcher de battre des +mains et de crier bravo. Par, malheur encore, ce triomphe auquel dans sa +solitude, elle n'était point habituée, au lieu d'encourager la +musicienne, l'intimida sans doute, à un tel point que, clavecin et voix, +tout s'arrêta à l'instant même et que le silence succéda immédiatement à +la mélodie pour laquelle le chevalier avait si imprudemment manifesté +son enthousiasme.</p> + +<p>En échange, il vit s'ouvrir la porte de la chambre au-dessus, qui, comme +nous l'avons dit, donnait sur la terrasse. Il en sortit d'abord, une +main étendue qui visiblement interrogeait le temps. La réponse du temps +fut rassurante, selon toute vraisemblance, car la main fut presque +aussitôt suivie d'une tête coiffée d'un petit bonnet d'indienne serré +sur le front par un ruban de soie gorge de pigeon, et la tête à son tour +ne précéda que de quelques instants un avant-corps, couvert d'une espèce +de robe de chambre en façon de camisole et de la même étoffe que le +bonnet. Cela ne permettait point encore au chevalier de reconnaître bien +précisément à quel sexe appartenait l'individu qui semblait avoir tant +de peine à se hasarder à l'air du matin. Enfin une espèce de rayon de +soleil ayant glissé entre deux nuages, encouragea, à ce qu'il paraît, le +timide locataire de la terrasse, qui se détermina à sortir tout à fait. +D'Harmental reconnut alors, à sa culotte courte de velours noir et à ses +bas chinés, que le personnage qui venait d'entrer en scène était du sexe +masculin.</p> + +<p>C'était l'horticulteur dont nous avons parlé.</p> + +<p>Le mauvais temps des jours précédents l'avait sans doute privé de sa +promenade matinale, et l'avait empêché de donner à son jardin ses soins +accoutumés, car il commença à le parcourir avec une inquiétude visible +d'y trouver quelque accident produit par le vent et par la pluie; mais +après une visite minutieuse du jet d'eau, de la grotte et du berceau, +qui étaient les trois principaux ornements, l'excellente figure de +l'horticulteur s'éclaira d'un rayon de joie comme le temps venait de +faire d'un rayon de soleil. Il s'était aperçu non seulement que toute +chose était à sa place, mais encore que son réservoir était plein à +déborder. Il crut donc pouvoir se donner le plaisir de faire jouer ses +eaux, prodigalité qu'ordinairement, à l'instar du roi Louis XIV, il ne +se permettait que le dimanche. Il tourna un robinet, et la gerbe +hebdomadaire s'éleva majestueusement à la hauteur de quatre ou cinq +pieds.</p> + +<p>Le bonhomme en eut une joie si grande qu'il se mit à chanter le refrain +d'une vieille chanson pastorale avec laquelle d'Harmental avait été +bercé, et que tout en répétant:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette,</i></span><br /> +</p> + +<p>Il courut à sa fenêtre et appela deux fois à haute voix:</p> + +<p>—Bathilde! Bathilde!</p> + +<p>Le chevalier comprit alors qu'il y avait une communication +architecturale entre la chambre du cinquième et celle du quatrième, et +une relation quelconque entre l'horticulteur et la musicienne. Or, comme +il pensa que, vu la modestie dont elle venait de lui donner une preuve, +la musicienne, s'il restait à sa fenêtre, pourrait bien ne pas monter +sur la terrasse, il referma sa croisée d'un air d'insouciance parfaite, +tout en ayant soin de se ménager derrière le rideau une petite ouverture +par laquelle il pouvait tout voir sans être vu.</p> + +<p>Ce qu'il avait prévu arriva. Au bout d'un instant, une charmante tête de +jeune fille parut dans l'encadrement de la fenêtre; mais comme sans +doute le terrain sur lequel s'était hasardé avec tant de courage celui +qui l'avait appelée était trop humide, elle ne voulut point aller plus +loin. La petite levrette non moins craintive que sa maîtresse, resta +près d'elle, ses pattes blanches posées sur le rebord de la fenêtre, et +secouant la tête en signe de négation à toutes les instances qui lui +furent faites pour l'attirer plus loin que sa maîtresse ne voulait +aller.</p> + +<p>Cependant il s'établit un dialogue de quelques minutes entre le bonhomme +et la jeune fille. D'Harmental eut donc le loisir de l'examiner avec +d'autant moins de distraction que sa fenêtre étant fermée lui permettait +de voir sans entendre.</p> + +<p>Elle paraissait arrivée à cet âge délicieux de la vie où la femme, +passant de l'enfance à la jeunesse, sent tout fleurir dans son cœur et +sur son visage, sentiment, grâce et beauté. Au premier coup d'œil, on +voyait qu'elle n'avait pas moins de seize ans, mais pas plus de +dix-huit. Il existait en elle un singulier mélange de deux races: elle +avait les cheveux blonds, le teint mat et le col ondoyant d'une +Anglaise, avec les yeux noirs, les lèvres de corail et les dents de +perles d'une Espagnole. Comme elle ne mettait ni blanc ni rouge, et +comme à cette époque la poudre commençait à peine à être de mode, et +d'ailleurs était réservée aux têtes aristocratiques, son teint éclatait +de sa propre fraîcheur, et rien ne ternissait la délicieuse nuance de sa +chevelure. Le chevalier resta comme en extase. En effet, il n'avait vu +dans sa vie que deux genres de femmes: les grosses et rondes paysannes +du Nivernais, avec leurs gros pieds, leurs grosses mains, leurs jupons +courts et leurs chapeaux en cor de chasse, et les femmes de +l'aristocratie parisienne, belles sans doute, mais de cette beauté +étiolée par les veilles, par le plaisir, par cette transposition de la +vie qui les fait ce que seraient des fleurs qui ne verraient du soleil +que quelques rares rayons, et à qui l'air vivifiant du matin et du soir +n'arriverait qu'à travers les vitres d'une serre chaude. Il ne +connaissait donc pas ce type bourgeois, ce type intermédiaire, si on +peut le dire, entre la haute société et la population des campagnes, qui +a toute l'élégance de l'une et toute la fraîche santé de l'autre. Aussi, +comme nous l'avons dit, resta-t-il cloué à sa place, et longtemps après +que la jeune fille était rentrée, avait-il les yeux encore fixés sur la +fenêtre où était apparue cette délicieuse vision.</p> + +<p>Le bruit de sa porte qui s'ouvrait le tira de son extase: c'étaient le +pâté et le vin de l'abbé Brigaud qui faisaient leur entrée solennelle +dans la mansarde du chevalier. La vue de ces provisions lui rappela +qu'il avait pour le moment autre chose à faire que de se livrer à la vie +contemplative, et qu'il avait donné, pour affaire d'une bien grande +importance, rendez-vous au capitaine Roquefinette. En conséquence, il +tira sa montre, et il s'aperçut qu'il était dix heures, du matin. +C'était, on s'en souvient, l'heure convenue. Il donna congé au porteur +des comestibles aussitôt qu'il les eut déposés sur la table, se chargea +lui-même du reste du service, afin de n'avoir pas besoin d'immiscer le +concierge dans ses petites affaires, et, ouvrant de nouveau sa fenêtre, +il se mit à guetter l'apparition du capitaine Roquefinette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_11" id="Chapitre_11"></a><a href="#table">Chapitre 11</a></h2> + + +<p>Il était à peine à son observatoire qu'il aperçut le digne capitaine qui +débouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la +hanche, et avec l'allure martiale et décidée d'un homme qui, comme le +philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau, +thermomètre auquel ses familiers pouvaient reconnaître l'état secret des +finances de son maître, et qui dans les jours de fortune était posé +aussi carrément sur sa tête qu'une pyramide l'est sur sa base, son +chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frappé +le baron de Valef, et grâce à laquelle une de ses trois cornes touchait +presque l'épaule droite, tandis que la corne parallèle aurait pu donner +à Franklin quarante ans plus tôt, si Franklin eût rencontré le +capitaine, la première idée du paratonnerre. Arrivé au tiers de la rue, +il leva la tête, ainsi que la chose était convenue, et juste au-dessus +de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui était +attendu échangèrent un signe, et le capitaine, ayant calculé ses +distances avec un coup d'œil tout stratégique, et reconnu la porte qui +devait correspondre à la fenêtre, franchit le seuil de la paisible +maison de madame Denis avec le même air de familiarité que si c'était +celui d'une taverne. Le chevalier, de son côté, referma sa croisée et +tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. Était-ce pour +n'être point vu avec le capitaine par sa belle voisine?</p> + +<p>Était-ce pour que le capitaine ne la vît pas elle-même?</p> + +<p>Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le +bruit de son épée, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les +barres de l'escalier. Arrivé au troisième, comme la lumière qui venait +d'en bas n'était alimentée par aucun autre jour, le capitaine se trouva +fort embarrassé, ne sachant pas s'il devait s'arrêter ou passer outre. +Aussi, après avoir toussé de la façon la plus significative, voyant que +cet appel était resté incompris de celui qu'il cherchait:</p> + +<p>—Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait +venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je +sois guidé par la lumière du ciel ou par le son de votre voix. +Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Thésée dans le +Labyrinthe.</p> + +<p>Et le capitaine se mit à chanter lui-même à tue-tête:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Belle Ariane, je vous prie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Prêtez-moi votre peloton,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tonton, tonton, tontaine tonton.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le chevalier courut à la porte et l'ouvrit.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit le capitaine, qui commençait à apparaître dans +la demi-teinte. C'est que l'échelle de votre pigeonnier est noire en +diable. Mais enfin me voilà, fidèle à la consigne, solide au poste, +exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient à la Samaritaine juste au +moment où je passais sur le pont Neuf.</p> + +<p>—Oui, vous êtes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en +tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes +voisins ne fassent point attention à vous.</p> + +<p>—En ce cas, je suis muet comme une tanche, répondit le capitaine. Au +surplus, ajouta-t-il en montrant le pâté et les bouteilles qui +couvraient la table, vous avez deviné, le véritable moyen de me fermer +la bouche.</p> + +<p>Le chevalier poussa la porte derrière le capitaine et mit le verrou.</p> + +<p>—Ah! ah! Du mystère? Tant mieux! je suis pour les mystères, moi. Il y a +presque toujours quelque chose à gagner avec les gens qui commencent par +vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser +qu'à votre serviteur, continua le capitaine en revenant à son langage +mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du +silence.</p> + +<p>Ainsi ne vous gênez pas.</p> + +<p>—C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai +des choses assez importantes à vous dire pour réclamer d'avance votre +discrétion.</p> + +<p>—Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une leçon au +petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'œil manier l'épée en amateur, +et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service +qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval +qui valait cent louis, et j'aime les gens généreux. Donc, puisque vous +êtes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le vôtre?</p> + +<p>—Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre.</p> + +<p>—Parlez et je vous écoute, répondit le capitaine en prenant son air le +plus grave.</p> + +<p>—Vous m'écouterez mieux assis, mon cher hôte; mettons-nous à table et +déjeunons.</p> + +<p>—Vous prêchez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine +en détachant son épée et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de +sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a +pas moyen d'être d'un autre avis que vous. Me voilà; commandez la +manœuvre, et je l'exécute.</p> + + + +<p>—Goûtez ce vin pendant que j'attaque le pâté.</p> + +<p>—C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi +séparément, puis nous nous réunirons pour exterminer ce qui en restera.</p> + +<p>Et, joignant l'application à la théorie, le capitaine saisit au collet +la première bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'étant versé +une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilité qu'on eût pu +croire que la nature l'avait doué d'un mode de déglutition tout +particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice, à peine le vin +fut-il bu qu'il s'aperçut que la liqueur qu'il venait d'entonner si +cavalièrement méritait un degré d'attention fort supérieur à celui qu'il +lui avait accordé.</p> + +<p>—Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une +lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais +donc là? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'était de la +piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se +versant un second verre de la même bouteille en secouant la tête, +Roquefinette, mon ami, tu commences à te faire vieux. Il y a dix ans, à +la première goutte qui aurait touché ton palais, tu aurais su à qui tu +avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour +connaître la valeur des choses. À votre santé, chevalier!</p> + +<p>Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son +second verre, se reprenant à trois fois pour le vider, et clignant des +yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini:</p> + +<p>—C'est de l'Ermitage de 1702, l'année de la bataille de Friedlingen! Si +votre fournisseur en a beaucoup comme celui-là, et s'il fait crédit, +donnez moi son adresse: je lui promets une fière pratique!</p> + +<p>—Capitaine, répondit le chevalier en faisant glisser une énorme tranche +de pâté sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur +fait crédit, mais encore à mes amis il le donne pour rien.</p> + +<p>—Oh! l'honnête homme! s'écria le capitaine avec un ton pénétré. Et, +après un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel +aurait pu le croire absorbé par l'appréciation du pâté comme il l'avait +été un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur +la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau +et sa fourchette.</p> + +<p>—Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin +pour réussir, à ce qu'il paraît, que ce pauvre capitaine Roquefinette +nous donne un coup de main?</p> + +<p>—Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en +tressaillant malgré lui.</p> + +<p>—Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade à deviner! Un homme qui +donne des chevaux de cent louis, qui boit à son ordinaire du vin à une +pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps +Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas?</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le +discret: vous pourriez bien avoir deviné juste. Est-ce qu'une +conspiration vous effraie? continua-t-il en versant à boire à son hôte.</p> + +<p>—Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au +monde qui effrayait le capitaine Roquefinette?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous connaître, à la +première vue, aux premières paroles échangées, j'ai jeté les yeux sur +vous pour vous offrir d'être mon second.</p> + +<p>—Ah! c'est-à-dire que si vous êtes pendu à une potence de vingt pieds, +je serai pendu à une potence de dix; voilà tout.</p> + +<p>—Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau à boire, +si l'on commençait, comme vous le faites, par envisager les choses sous +leur mauvais côté on n'entreprendrait jamais rien.</p> + +<p>—Parce que j'ai parlé de potence? répondit le capitaine. Mais cela ne +prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des +mille manières de sortir de la vie, et certainement une des moins +désagréables. On voit bien que vous n'avez jamais regardé la chose en +face, pour en faire le dégoûté. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous +aurons le cou coupé, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou +à monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face +d'Harmental. C'était un beau jeune homme comme vous, de votre âge à peu +près. Il avait conspiré, comme vous voulez le faire, mais la chose +manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel +échafaud noir; on lui permit de se tourner du côté de la fenêtre où +était sa maîtresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise; +mais le bourreau était un maladroit habitué à pendre et non pas à +décapiter; de sorte qu'il fut obligé de s'y reprendre à trois fois pour +lui trancher la tête; et encore n'en vint-il à bout qu'à l'aide d'un +couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien +le cou qu'il parvint enfin à le détacher....</p> + +<p>Allons, vous êtes un brave! continua le capitaine en voyant que le +chevalier avait écouté sans sourciller les détails de cette horrible +exécution. Touchez là, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous? +Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le +duc d'Orléans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever +l'autre œil au borgne? Me voilà.</p> + +<p>Rien de tout cela, capitaine; et, s'il plaît à Dieu, il n'y aura pas de +sang répandu.</p> + +<p>—De quoi s'agit-il donc alors?</p> + +<p>—Avez-vous jamais entendu parler de l'enlèvement du secrétaire du duc +de Mantoue?</p> + +<p>—De Matthioli?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer +comme on le conduisait à Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et +monsieur de Villebois qui ont fait le coup; à telles enseignes, qu'ils +ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes.</p> + +<p>—C'était assez médiocrement payé, dit avec dédain d'Harmental.</p> + +<p>—Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli +denier.</p> + +<p>—Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez chargé de la chose?</p> + +<p>—Je m'en serais chargé, répondit le capitaine.</p> + +<p>—Mais si, au lieu d'enlever le secrétaire, on vous eût proposé +d'enlever le duc?</p> + +<p>—Alors, c'eût été plus cher.</p> + +<p>—Mais vous eussiez accepté de même?</p> + +<p>—Pourquoi pas? J'aurais demandé le double, voilà tout.</p> + +<p>—Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous eût dit: +Capitaine, ce n'est point un danger obscur où je vous jette, enfant +perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, où je mets +comme vous mon nom, mon avenir, ma tête, qu'auriez-vous répondu à cet +homme?</p> + +<p>—Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui +s'agit-il?</p> + +<p>Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine.</p> + +<p>—À la santé du régent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident +jusqu'à la frontière d'Espagne, comme Matthioli est arrivé à Pignerol!</p> + +<p>—Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre à la hauteur +de l'œil. Puis, après une pause:—Et pourquoi pas? continua-t-il. Le +régent n'est qu'un homme, après tout. Seulement, nous ne serons ni +décapités ni pendus: nous serons roués. À un autre je dirais que c'est +plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me +donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien +résolus.</p> + +<p>—Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous +pouvoir vous y fier?</p> + +<p>—Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! répondit le +capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voilà tout.</p> + +<p>—Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secrétaire et en y +prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne +marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les +en acompte si nous réussissons; si nous échouons, chacun tirera de son +côté.</p> + +<p>—Chevalier, répondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant +dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je +ne vous ferai pas l'injure de compter après vous. Et à quand la chose?</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouvé +le pâté supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me +faire le plaisir de déjeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui, +je vous tiendrai au courant.</p> + +<p>—Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le +moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plutôt venu trois jours de +suite chez vous que la police de ce damné d'Argenson serait à nos +trousses. Heureusement qu'il a affaire à aussi fin que lui, et qu'il y a +longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier, +d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plutôt +ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle +donne d'un côté dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue +Montmartre, je n'ai pas même besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en +détachant son nœud d'épaule, prenez ce ruban. Le jour où il faudra que +je monte, vous l'attacherez à un clou en dehors de la fenêtre. Je saurai +ce que cela veut dire et je monterai.</p> + +<p>—Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et +rajuster son épée, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que +vous a donc fait ce bon vin, que vous appréciiez tant tout à l'heure, et +que vous avez l'air de mépriser maintenant?</p> + +<p>—C'est justement parce que je l'apprécie toujours que je m'en sépare, +et la preuve que je ne le méprise pas, ajouta-t-il en remplissant de +nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu. À votre +santé, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir là de fier vin! Hum! +Et maintenant, fini, c'est fini! Me voilà à l'eau pour jusqu'au +lendemain du jour où j'aurai vu le ruban rouge flotter à la fenêtre. +Tâchez que ce soit le plus tôt possible, attendu que l'eau est un +liquide qui est diablement contraire à ma constitution.</p> + +<p>—Mais pourquoi vous en allez-vous si vite?</p> + +<p>—Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant; +mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et +quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle, +souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire +quelque bêtise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi, +je vais à nos affaires.</p> + +<p>—Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai +pas besoin de vous recommander la discrétion.</p> + +<p>Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur +sa bouche, enfonça son chapeau carrément sur sa tête, souleva l'illustre +Colichemarde, de peur qu'elle fît quelque bruit en battant les +murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il eût +craint que chacun de ses pas eût un écho à l'hôtel d'Argenson.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_12" id="Chapitre_12"></a><a href="#table">Chapitre 12</a></h2> + + +<p>Le chevalier resta seul, mais cette fois: il y avait dans ce qui venait +de se passer entre lui et le capitaine une assez vaste matière à +réflexion pour qu'il n'eût besoin de recourir dans son ennui ni aux +poésies de l'abbé de Chaulieu, ni à son clavecin, ni à ses pastels. En +effet, jusque-là le chevalier n'était en quelque sorte engagé qu'à demi +dans l'entreprise hasardeuse dont la duchesse du Maine et le prince de +Cellamare lui avaient fait entrevoir l'issue heureuse, et dont le +capitaine, pour éprouver son courage, venait de lui découvrir si +brutalement la sanglante péripétie. Jusque-là, il n'avait été que +l'extrémité d'une chaîne. En rompant d'un côté, il était dégagé. +Maintenant, il était devenu un anneau intermédiaire rivé des deux côtés, +et se rattachant à la fois à ce que la société avait de plus haut et à +ce qu'elle avait de plus bas. Enfin, de cette heure, il ne s'appartenait +plus, et il était comme ce voyageur perdu dans les Alpes qui s'arrête au +milieu d'un chemin inconnu et qui mesure de l'œil pour la première fois +la montagne qui s'élève au-dessus de sa tête et le gouffre qui s'ouvre à +ses pieds.</p> + +<p>Heureusement, le chevalier avait ce courage calme froid et résolu de +l'homme chez lequel le sang et la bile, ces deux forces contraires, au +lieu de se neutraliser, s'excitent en se combattant. Il s'engageait dans +un danger avec toute la rapidité de l'homme sanguin, et une fois engagé +dans ce danger, il le mesurait avec la résolution de l'homme bilieux. Il +en résultait que le chevalier devait être aussi dangereux dans un duel +que dans une conspiration; car, dans un duel son calme lui permettait de +profiter de la moindre faute de son adversaire, et, dans une +conspiration, son sang-froid lui permettait de renouer, à mesure qu'ils +se seraient brisés, ces fils imperceptibles auxquels tient souvent la +réussite des plus hautes entreprises. Madame du Maine avait donc raison +de dire à mademoiselle Delaunay qu'elle pouvait éteindre sa lanterne et +qu'elle croyait enfin avoir trouvé un homme.</p> + +<p>Mais cet homme était jeune, cet homme avait vingt-six ans, c'est-à-dire +un cœur ouvert encore à toutes les illusions et à toutes les poésies de +cette première partie de l'existence. Enfant, il avait déposé ses +couronnes aux pieds de sa mère; jeune homme, il était venu montrer son +bel uniforme de colonel à sa maîtresse. Enfin, dans toutes les +entreprises de sa vie, une image aimée avait marché devant lui, et il +s'était jeté au milieu du danger avec la certitude que, s'il y +succombait, quelqu'un lui survivrait qui plaindrait son sort, et chez +qui son souvenir du moins resterait vivant. Mais sa mère était morte. La +dernière femme dont il s'était cru aimé l'avait trahi; il se sentait +seul dans le monde, lié seulement d'intérêt avec des gens pour lesquels +il deviendrait un obstacle dès qu'il ne leur serait plus un instrument, +et qui, s'il échouait, loin de pleurer sa mort, ne verraient en elle +qu'une cause de tranquillité. Or, cette situation isolée, qui devrait +être enviée de tout homme dans un danger suprême, est presque toujours, +en pareil cas, si grand est l'égoïsme de notre nature, une cause de +découragement profond. Telle est l'horreur du néant chez l'homme, qu'il +croit se survivre encore par les sentiments qu'il inspire, et qu'il se +console en quelque sorte de quitter la terre en songeant aux regrets qui +accompagneront sa mémoire, et à la piété qui visitera sa tombe. Aussi, +en ce moment, le chevalier eût tout donné pour être aimé par quelque +chose, ne fût-ce que par un chien peut-être.</p> + +<p>Il était plongé au plus triste de ces réflexions, lorsqu'en passant et +repassant devant sa fenêtre, il s'aperçut que celle de sa voisine était +ouverte. Il s'arrêta tout à coup, secoua le front comme pour en faire +tomber les plus sombres de ses pensées; puis, appuyant son coude contre +le mur et posant sa tête dans sa main, il essaya par la vue des objets +extérieurs de donner une autre direction à son esprit. Mais l'homme +n'est pas plus maître de sa veille que de son sommeil, et les rêves +qu'il fait, les yeux ouverts ou fermés, suivent un développement +indépendant de sa volonté, et se rattachent, il ne sait comment ni +pourquoi, à des fils invisibles qui, en vibrant d'une manière +inattendue, révèlent leur existence. Alors les objets les plus opposés +se rapprochent, les pensées les plus incohérentes s'attirent; on a des +lueurs fugitives qui, si elles ne s'éteignaient pas avec la rapidité +d'un éclair, nous découvriraient peut-être l'avenir. On sent qu'il se +passe quelque chose d'étrange en soi; on comprend dès lors que l'on +n'est qu'une sorte de machine mue par une main invisible, et, selon que +l'on est fataliste ou providentiel, on se courbe sous le caprice +inintelligent du hasard ou l'on s'incline devant la mystérieuse volonté +de Dieu.</p> + +<p>Il en fut ainsi de d'Harmental: il avait cherché dans la vue d'objets +étrangers à ses souvenirs et à ses espérances une distraction à sa +situation présente, et il n'y trouva que la continuation de ses pensées.</p> + +<p>La jeune fille qu'il avait aperçue le matin était assise près de la +fenêtre, afin de profiter des derniers rayons du jour; elle travaillait +à quelque chose comme à une broderie. Derrière elle son clavecin était +ouvert, et sur un tabouret posé à ses pieds, sa levrette, endormie de ce +sommeil léger propre aux animaux que la nature a destinés à la garde de +l'homme, se réveillait à chaque bruit qui montait de la rue, dressait +les oreilles, allongeait la tête gracieusement au delà du rebord de la +fenêtre, puis se recouchait en tendant une de ses petites pattes sur les +genoux de sa maîtresse. Tout cela était délicieusement éclairé par une +lueur du soleil couchant qui allait au fond de la chambre faire +ressortir en points lumineux les ornements de cuivre du clavecin et les +filets d'or de l'angle d'un cadre. Le reste était dans la demi teinte.</p> + +<p>Alors il sembla au chevalier, sans doute à cause de la disposition +d'esprit singulière où il était lorsque ce tableau avait frappé sa vue, +il lui sembla que cette jeune fille, au visage calme et suave, entrait +dans sa vie comme un de ces personnages resté jusqu'alors derrière le +rideau, et qui entrent dans une pièce au deuxième acte ou au troisième +pour prendre part à l'action et quelquefois pour en changer le +dénouement. Depuis cet âge où l'on voit encore des anges dans ses rêves, +il n'avait rien rencontré de pareil. La jeune fille ne ressemblait à +aucune des femmes qu'il avait vues jusqu'alors. C'était un mélange de +beauté, de candeur et de simplicité, comme on en trouve quelquefois dans +ces charmantes têtes que Greuze a copiées, non pas dans la nature, mais +qu'il a vues se réfléchir dans le miroir de son imagination. Alors, +oubliant tout, l'humble condition où elle était née, sans doute la rue +où elle se trouvait, la chambre modeste qui lui servait de demeure; ne +voyant dans la femme que la femme même, et lui faisant un cœur selon +son visage, il pensa quel serait le bonheur de l'homme qui ferait battre +le premier ce cœur, qui serait regardé avec amour par ces beaux yeux, +et qui cueillerait sur ces lèvres, si franches et si pures, le mot: je +t'aime! cette fleur de l'âme, dans un premier baiser.</p> + +<p>Telles sont les nuances étranges que les mêmes objets empruntent de la +différence de situation de celui qui les regarde. Huit jours auparavant, +au milieu de son luxe, dans sa vie qu'aucun danger ne menaçait, entre un +déjeuner à la taverne et une chasse à courre, entre un défi de courte +paume chez Farol et une orgie chez la Fillon, si d'Harmental eût +rencontré cette jeune fille, il n'eût vu sans doute en elle qu'une +charmante grisette qu'il eût fait suivre par son valet de chambre, et à +qui le lendemain il eût fait outrageusement offrir un cadeau de +vingt-cinq louis peut-être; mais le d'Harmental d'il y a huit jours +n'existait plus. À la place du beau seigneur, élégant, fou, dissipé, sûr +de la vie, était un jeune homme isolé, marchant dans l'ombre, seul, avec +sa propre force, sans une étoile pour le guider, qui pouvait tout à coup +sentir la terre s'ouvrir sous ses pieds ou le ciel s'abattre sur sa +tête. Celui-là avait besoin d'un appui, si faible qu'il fût, celui-là +avait besoin d'amour, celui-là avait besoin de poésie. Il n'était donc +point étonnant que, cherchant une madone à qui faire sa prière, il +enlevât, dans son imagination, cette belle jeune fille à la sphère +matérielle et prosaïque dans laquelle elle se trouvait, et que, +l'attirant dans sa sphère à lui, il la posât, non point telle qu'elle +était, sans doute, mais telle qu'il eût désiré qu'elle fût, sur le +piédestal vide de ses adorations passées.</p> + +<p>Tout à coup la jeune fille leva la tête, jeta les yeux par hasard en +face d'elle, et aperçut à travers les vitres la figure pensive du +chevalier. Il lui parut évident que ce jeune homme restait là pour elle +et que c'était elle qu'il regardait. Aussi une vive rougeur passa-t-elle +aussitôt sur son visage. Cependant elle fit comme si elle n'avait rien +vu, et elle baissa de nouveau la tête vers sa broderie. Mais au bout +d'un instant elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, puis sans +affectation, sans fausse pruderie, quoique avec un reste d'embarras +cependant, elle revint fermer sa fenêtre.</p> + +<p>D'Harmental restait où il était et comme il était, continuant, malgré la +fermeture de la fenêtre, de s'avancer dans le pays imaginaire où sa +pensée voyageait. Une ou deux fois il lui sembla voir se soulever le +rideau de sa voisine, comme si elle eût voulu savoir si l'indiscret qui +l'avait chassée de sa place était toujours à la sienne. Enfin, quelques +accords savants et rapides se firent entendre; une harmonie douce leur +succéda, et ce fut alors d'Harmental qui ouvrit sa fenêtre à son tour.</p> + +<p>Il ne s'était point trompé; sa voisine était d'une force tout à fait +supérieure: elle exécuta deux ou trois morceaux, mais sans cependant +mêler sa voix au son de l'instrument, et d'Harmental trouvait presque +autant de plaisir à l'entendre qu'il en avait trouvé à la voir. Tout à +coup elle s'arrêta au milieu d'une mesure. D'Harmental supposa, ou +qu'elle l'avait vu à sa fenêtre, ou qu'elle voulait le punir de sa +curiosité, ou qu'il était entré quelqu'un, et que ce quelqu'un l'avait +interrompue; il se retira en arrière, mais de façon à ne point perdre de +vue la fenêtre. Au bout d'un instant, il reconnut que sa dernière +supposition était vraie. Un homme vint à la croisée, souleva le rideau, +colla sa bonne grosse face à une vitre, tandis qu'avec la main il battit +une marche sur une autre vitre. Le chevalier reconnut, quoiqu'une +différence sensible se fût faite dans sa toilette, l'homme au jet d'eau +qu'il avait vu sur la terrasse le matin, et qui, avec un air de si +parfaite familiarité, avait prononcé deux fois le nom de Bathilde.</p> + +<p>Cette apparition plus que prosaïque produisit l'effet qu'elle devait +naturellement produire, c'est-à-dire qu'elle ramena d'Harmental de la +vie imaginaire à la vie réelle. Il avait oublié cet homme, qui faisait +un contraste si parfait et si étrange avec la jeune fille dont il était +nécessairement ou le père, ou l'amant, ou le mari. Or, dans tous ces +cas, que pouvait avoir de commun avec le noble et aristocrate chevalier +la fille, l'épouse ou la maîtresse d'un tel homme? La femme, et c'est un +malheur de sa situation éternellement dépendante, grandit ou s'abaisse +de la grandeur ou de la vulgarité de celui au bras de qui elle marche +appuyée, et, il faut l'avouer, l'horticulteur de la terrasse n'était pas +fait pour maintenir la pauvre Bathilde à la hauteur où le chevalier +l'avait élevée dans ses rêves.</p> + +<p>Aussi se prit-il à rire de sa propre folie et la nuit étant revenue, +comme, depuis la veille au matin, il n'avait pas mis le pied dehors, il +résolut de faire un tour par la ville afin de s'assurer par lui-même de +l'exactitude des rapports du prince de Cellamare. Il s'enveloppa de son +manteau, descendit les quatre étages, et s'achemina vers le Luxembourg, +où la note que lui avait remise le matin l'abbé Brigaud disait que le +régent devait aller souper sans gardes.</p> + +<p>Arrivé en face du palais du Luxembourg, le chevalier ne vit aucun des +signes qui annonçaient que le duc d'Orléans était chez sa fille: il n'y +avait à la porte qu'une sentinelle, tandis que du moment où entrait +monsieur le régent, on avait l'habitude d'en placer une seconde. De +plus, on ne voyait dans la cour ni voiture qui attendît ni coureurs, ni +valets de pied; il était donc évident que monsieur le duc d'Orléans +n'était point encore venu. Le chevalier attendit pour le voir passer, +car, comme le régent ne déjeunait jamais et ne prenait à deux heures de +l'après-midi qu'une tasse de chocolat, il était rare qu'il soupât plus +tard que six heures. Or, cinq heures trois quarts avaient sonné à +Saint-Sulpice au moment où le chevalier tournait le coin de la rue de +Condé et de la rue de Vaugirard.</p> + +<p>Le chevalier attendit une heure et demie rue de Tournon, allant de la +rue du Petit-Lion au palais, sans rien apercevoir de ce qu'il était venu +chercher. À huit heures moins un quart il vit quelque mouvement au +Luxembourg. Une voiture avec des piqueurs à cheval, armés de torches, +vint attendre au pied du perron. Un instant après, trois femmes y +montèrent: il entendit le cocher qui criait aux piqueurs: au +Palais-Royal! Les piqueurs partirent au galop, la voiture les suivit, le +factionnaire présenta les armes, et, si vite que passât devant lui +l'élégant équipage aux armes de France, le chevalier reconnut la +duchesse de Berry, madame de Mouchy, sa dame d'honneur, et madame de +Pons, sa dame d'atours. Il y avait erreur grave dans l'itinéraire envoyé +au chevalier: c'était la fille qui allait chez le père, et non le père +qui allait chez la fille.</p> + +<p>Cependant le chevalier attendit encore, car il pouvait être arrivé au +régent un accident qui l'eût retenu chez lui. Une heure après, la +voiture repassa. La duchesse de Berry riait d'une histoire que lui +racontait Broglie, qu'elle ramenait. Il n'y avait donc aucun accident +grave. C'était la police du prince de Cellamare qui était en faute.</p> + +<p>Le chevalier rentra chez lui vers dix heures, sans avoir été ni +rencontré ni reconnu. Il eut quelque peine à se faire ouvrir, car, selon +les habitudes patriarcales de la maison Denis, le concierge était +couché. Il vint tirer les verrous en grommelant. D'Harmental lui glissa +un petit écu dans la main, en lui disant une fois pour toutes qu'il lui +arriverait quelquefois de rentrer tard; mais que, chaque fois que la +chose arriverait, il y aurait la même gratification pour lui. Sur quoi +le concierge se confondit en remerciements, et lui assura, qu'il était +parfaitement libre de rentrer à l'heure qu'il lui plairait, et même de +ne pas rentrer du tout.</p> + +<p>De retour dans sa chambre, d'Harmental s'aperçut que celle de sa voisine +était éclairée; il posa sa bougie derrière un meuble et s'approcha de sa +fenêtre. De cette façon, autant que les rideaux le permettaient, il +pouvait voir chez elle, tandis qu'on ne pouvait voir chez lui.</p> + +<p>Elle était assise près d'une table, dessinant probablement contre un +carton qu'elle tenait sur ses genoux, car on voyait son profil qui se +détachait en noir sur la lumière placée derrière elle. Au bout d'un +instant, une autre ombre, que le chevalier reconnut pour celle du +bonhomme à la terrasse, passa deux ou trois fois entre la lumière et la +fenêtre. Enfin l'ombre s'approcha de la jeune fille, celle-ci tendit le +front, l'ombre y déposa un baiser, et s'éloigna un bougeoir à la main. +Un instant après, les vitres de la chambre du cinquième étage +s'éclairèrent. Toutes ces petites circonstances parlaient une langue +qu'il était impossible de ne pas comprendre; l'homme à la terrasse +n'était point le mari de Bathilde: c'était tout au plus son père.</p> + +<p>D'Harmental, sans savoir pourquoi se sentit tout joyeux de cette +découverte: il ouvrit, aussi doucement qu'il pût, la fenêtre, et, +accoudé sur la barre qui lui servait d'appui, les yeux fixés sur cette +ombre, il retomba dans cette même rêverie dont l'avait tiré dans la +journée, l'apparition grotesque de son voisin. Au bout d'une heure à peu +près, la jeune fille se leva, déposa carton et crayons sur la table, +s'avança du coté de l'alcôve, s'agenouilla sur une chaise devant la +seconde fenêtre, et fit sa prière. D'Harmental comprit que sa veille +laborieuse était finie; mais, se rappelant la curiosité de la belle +voisine quand pour la première fois il avait de son côté fait de la +musique, il voulut voir s'il aurait le pouvoir de prolonger cette +veille, et se mit à son épinette. Ce qu'il avait prévu arriva: aux +premiers sons qui parvinrent jusqu'à elle, la jeune fille, ignorant que +par la position de la lumière on voyait son ombre à travers les rideaux, +s'approcha de la fenêtre sur la pointe du pied, et, se croyant bien +cachée, elle écouta sans contrainte le mélodieux instrument qui, pareil +à un oiseau du soir, s'éveillait pour chanter au milieu de la nuit.</p> + +<p>Le concert eût peut-être duré bien des heures ainsi, car d'Harmental, +encouragé par le résultat produit, se sentait une verve et une facilité +d'exécution qu'il ne s'était jamais connu. Malheureusement, le locataire +du troisième était sans doute quelque manant, peu amateur de la musique, +car d'Harmental entendit tout à coup, juste au-dessous de ses pieds, le +bruit d'une canne qui frappait le plafond avec une telle violence, que +s'était, à n'en pouvoir douter, un avertissement direct qu'on lui +donnait de remettre à un moment plus convenable sa mélodieuse +occupation. Dans toute autre circonstance, d'Harmental eût envoyé au +diable l'impertinent donneur d'avis; mais il réfléchit qu'un esclandre +qui sentirait son gentilhomme le perdrait de réputation auprès de madame +Denis, et qu'il jouait trop gros jeu à être reconnu pour ne point passer +philosophiquement par-dessus quelques-uns des inconvénients de la +nouvelle position qu'il avait adoptée. En conséquence, au lieu de se +mettre en opposition plus longue avec les règlements nocturnes établis +sans doute entre son hôtesse et ses locataires, il obéit à l'invitation, +oubliant de quelle façon cette invitation lui avait été faite.</p> + +<p>De son côté, dès qu'elle n'entendit plus rien, la jeune fille quitta sa +fenêtre, et comme elle laissa tomber derrière elle les seconds rideaux +d'étoffe perse, elle disparut aux yeux de d'Harmental. Quelque temps +encore cependant il put voir la chambre éclairée; mais bientôt toute +lueur s'éteignit. Quant à la chambre du cinquième étage, depuis plus de +deux heures elle était dans la plus parfaite obscurité.</p> + +<p>D'Harmental se coucha à son tour, tout joyeux de penser qu'il existait +un point de contact si direct entre lui et sa belle voisine.</p> + +<p>Le lendemain, l'abbé Brigaud entra dans sa chambre avec son exactitude +ordinaire. Le chevalier était déjà levé depuis une heure, et s'était +vingt fois approché de sa fenêtre sans avoir pu apercevoir sa voisine, +quoiqu'il fût évident qu'elle s'était levée, même avant lui. En effet, +par les carreaux supérieurs, il avait vu en se réveillant les grands +rideaux remis à leurs patères. Aussi tout disposé qu'il était à faire +tomber son commencement de mauvaise humeur sur quelqu'un:</p> + +<p>—Ah! pardieu! Mon cher abbé, lui dit-il aussitôt que la porte fut +refermée, félicitez de ma part le prince sur sa police: elle est +parfaitement faite, ma foi!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez contre elle? demanda l'abbé Brigaud avec le +demi-sourire qui lui était habituel.</p> + +<p>—Ce que j'ai? J'ai que, voulant juger par moi-même, hier, de sa +fidélité, je suis allé m'embusquer rue de Tournon, que j'y suis resté +quatre heures, et que ce n'est pas le régent qui est venu chez sa fille, +mais madame la duchesse de Berry qui a été chez son père.</p> + +<p>—Eh bien! nous savons cela.</p> + +<p>—Ah! vous savez cela? dit d'Harmental.</p> + +<p>—Oui, à telles enseignes qu'elle est sortie à huit heures moins cinq +minutes du Luxembourg, avec madame de Mouchy et madame de Pons, et +qu'elle y est rentrée à neuf heures et demie en ramenant Broglie, qui +est venu prendre à table la place du régent, qu'on avait attendu +inutilement.</p> + +<p>—Et le régent, où est-il, lui?</p> + +<p>—Le régent?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ceci est une autre histoire; vous allez le savoir. Écoutez et ne +perdez pas un mot, puis nous verrons si vous dites encore que la police +du prince est mal faite.</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Notre rapport annonçait que le duc-régent, devait hier, à trois heures +aller faire une partie de courte paume rue de Seine?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il y est allé. Au bout d'une demi-heure il en est sorti, tenant son +mouchoir sur ses yeux; il s'était donné lui-même un coup de raquette sur +le sourcil avec tant de violence qu'il s'était ouvert la peau du front.</p> + +<p>—Ah! voilà donc l'accident?</p> + +<p>—Attendez. Alors le régent, au lieu de rentrer au Palais-Royal, s'est +fait conduire chez madame de Sabran. Vous savez où demeure madame de +Sabran?</p> + +<p>—Elle demeurait rue de Tournon; mais depuis que son mari est maître +d'hôtel du régent, ne demeure-t-elle pas rue des Bons-Enfants, tout près +du Palais Royal?</p> + +<p>—Justement. Or, il paraît que madame de Sabran, qui jusque-là avait +fait de la fidélité à Richelieu, touchée enfin de l'état pitoyable où +elle a vu le pauvre prince, a voulu justifier le proverbe: Malheureux au +jeu, heureux en amour. Le prince, à sept heures et demie, par un petit +mot daté de la salle à manger de madame de Sabran, qui lui donnait à +souper, a annoncé à Broglie qu'il n'irait pas au Luxembourg, et l'a +chargé d'y aller à sa place, et de faire ses excuses à la duchesse de +Berry.</p> + +<p>—Ah! voilà donc l'histoire que racontait Broglie et qui faisait tant +rire ces dames?</p> + +<p>—C'est probable. Maintenant, comprenez-vous?</p> + +<p>—Oui, je comprends que le régent, n'étant pas doué de la puissance +d'ubiquité, ne pouvait pas être à la fois chez madame de Sabran et chez +sa fille.</p> + +<p>—Et vous ne comprenez que cela?</p> + +<p>—Mon cher abbé, vous parlez comme un oracle; expliquez-vous, voyons.</p> + +<p>—Ce soir, je viendrai vous prendre à huit heures, et nous irons faire +un tour rue des Bons-Enfants. Les localités parleront pour moi.</p> + +<p>—Ah! ah! dit d'Harmental, j'y suis.... Si près du Palais-Royal, le +régent ira à pied; l'hôtel qu'habite madame de Sabran a son entrée rue +des Bons-Enfants; après une certaine heure, on ferme le passage du +Palais-Royal, qui donne dans la rue des Bons-Enfants; il est donc obligé +pour rentrer de tourner par la cour des Fontaines ou par la rue +Neuve-des-Bons-Enfants, et alors nous le tenons! Mordieu! l'abbé, vous +êtes un grand homme, et si monsieur le duc du Maine ne vous fait pas +cardinal ou du moins archevêque, il n'y a plus de justice.</p> + +<p>—Je compte bien là-dessus. Maintenant, vous comprenez! il faut vous +tenir prêt.</p> + +<p>—Je le suis.</p> + +<p>—Avez-vous des moyens d'exécution organisés?</p> + +<p>—J'en ai.</p> + +<p>—Alors, vous correspondez avec vos gens?</p> + +<p>—Par un signe.</p> + +<p>—Et ce signe ne peut vous trahir?</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—En ce cas, tout va bien. Il ne s'agit plus que de déjeuner, car +j'avais si grande hâte de venir vous dire ces belles nouvelles, que je +suis sorti de chez moi à jeun.</p> + +<p>—Déjeuner, mon cher abbé? vous en parlez bien à votre aise! Je n'ai à +vous offrir que les débris du pâté d'hier, et trois ou quatre bouteilles +de vin qui ont survécu, je crois, à la bataille.</p> + +<p>—Hum! hum! murmura intérieurement l'abbé. Faisons mieux que cela, mon +cher chevalier.</p> + +<p>—À vos ordres.</p> + +<p>—Descendons déjeuner chez notre bonne hôtesse, madame Denis.</p> + +<p>—Que diable voulez-vous que j'aille déjeuner chez elle? est-ce que je +la connais, moi?</p> + +<p>—Ceci me regarde. Je vous présente comme mon pupille.</p> + +<p>—Mais nous ferons un déjeuner détestable.</p> + +<p>—Rassurez-vous: je connais la cuisine.</p> + +<p>—Mais ce sera assommant, ce déjeuner!</p> + +<p>—Mais vous vous ferez une amie d'une femme parfaitement connue dans le +quartier pour ses mœurs excellentes, pour son dévouement au +gouvernement; d'une femme incapable enfin de donner asile à un +conspirateur. Entendez-vous cela?</p> + +<p>—Si c'est pour le bien de la cause, abbé, je me sacrifie.</p> + +<p>—Sans compter que c'est une maison fort agréable, dans laquelle il y a +deux jeunes personnes qui jouent, l'une de la viole d'amour et l'autre +de l'épinette, et un garçon qui est clerc de procureur: une maison enfin +où le dimanche soir vous pourrez descendre pour faire la partie de loto.</p> + +<p>—Allez-vous-en au diable avec votre madame Denis! Ah! pardon, l'abbé, +vous êtes peut-être l'ami de la maison. En ce cas, prenons que je n'ai +rien dit.</p> + +<p>—Je suis son directeur, répondit l'abbé Brigaud d'un air modeste.</p> + +<p>—Alors, mille excuses, mon cher abbé. Mais vous avez raison, au fait: +madame Denis est encore une fort belle femme, parfaitement conservée, +avec des mains superbes et des pieds très mignons. Peste! je me la +rappelle.</p> + +<p>Descendez le premier, je vous suis.</p> + +<p>—Pourquoi pas ensemble?</p> + +<p>—Et ma toilette donc, l'abbé? Vous voulez que je descende devant +mesdemoiselles Denis tout défrisé comme me voilà? Allons donc! on se +doit à sa figure, que diable! D'ailleurs, il est plus convenable que +vous m'annonciez: je n'ai pas les privilèges d'un directeur.</p> + +<p>—Vous avez raison: je descends, je vous annonce et dans dix minutes +vous arrivez en personne, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Dans dix minutes.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>—Au revoir.</p> + +<p>Le chevalier n'avait dit que la moitié de la vérité: il restait pour +faire sa toilette peut-être, mais aussi dans l'espérance qu'il +apercevrait quelque peu sa belle voisine, à laquelle, il avait rêvé tout +la nuit. Ce désir fut sans résultat: il eut beau rester embusqué +derrière les rideaux de sa fenêtre, celle de la jeune fille aux blonds +cheveux et aux beaux yeux noirs resta hermétiquement voilée. Il est vrai +qu'en échange, il put apercevoir son voisin qui, entrouvrant sa porte +dans la toilette matinale que lui connaissait déjà le chevalier, passa +avec la même précaution que la veille, sa main d'abord, puis sa tête. +Mais cette fois, sa hardiesse n'alla pas plus loin, car il faisait +quelque peu de brouillard, et le brouillard, comme on sait, est +essentiellement contraire à l'organisation du bourgeois de Paris. Aussi +le nôtre toussa-t-il deux fois dans les cordes les plus basses de sa +voix, et, retirant tête et bras, rentra dans sa chambre comme une tortue +dans sa carapace. D'Harmental vit dès lors avec plaisir qu'il pourrait +se dispenser d'acheter un baromètre, et que son voisin lui rendrait le +même service que ces bons capucins de bois qui sortent de leur ermitage +les jours de beau temps, et qui restent au contraire obstinément chez +eux les jours où il tombe de la pluie.</p> + +<p>L'apparition fit son effet ordinaire et réagit sur la pauvre Bathilde. +Chaque fois que d'Harmental apercevait la jeune fille, il y avait en +elle une si suave attraction qu'il ne voyait plus que la femme jeune, +gracieuse, belle, musicienne et peintre, c'est-à-dire la créature la +plus délicieuse et la plus complète qu'il eût jamais rencontrée. En ces +moments-là, pareille à ces fantômes qui passent dans la nuit de nos +rêves portant comme une lampe d'albâtre leur lumière en eux-mêmes, elle +s'éclairait d'un rayon céleste, repoussant tout ce qui l'entourait dans +l'obscurité; mais quand, à son tour l'homme de la terrasse s'offrait aux +regards du chevalier, avec sa figure commune, sa tournure triviale, ce +type indélébile de vulgarité qui s'attache à certains individus, +aussitôt un jeu de bascule étrange s'opérait dans l'esprit du chevalier; +toute poésie disparaissait comme à un coup de sifflet du machiniste, +disparaît un palais de fée; les choses s'illuminaient d'un autre jour, +l'aristocratie native de d'Harmental reprenait le dessus. Bathilde +n'était plus que la fille de cet homme, c'est-à-dire une grisette, voilà +tout; sa beauté, sa grâce, son élégance, ses talents même devenaient un +accident du hasard, une erreur de la nature, quelque chose comme une +rose qui eût fleuri sur un chou. Alors le chevalier haussait dans sa +glace les épaules en face de lui-même, se mettait à rire tout haut, et, +ne comprenant plus d'où lui venait l'impression si vive qu'un instant +auparavant il avait éprouvée, il l'attribuait à la préoccupation de son +esprit, à l'étrangeté de sa situation, à la solitude, à tout enfin, +excepté à sa véritable cause, à la puissance souveraine et irrésistible +de la distinction et de la beauté.</p> + +<p>D'Harmental descendit donc chez son hôtesse dans la disposition d'esprit +la plus favorable pour trouver mesdemoiselles Denis charmantes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_13" id="Chapitre_13"></a><a href="#table">Chapitre 13</a></h2> + + +<p>Le chevalier et l'abbé quittèrent la mansarde et descendirent chez leur +hôtesse. Madame Denis n'avait point jugé convenable que deux jeunes +personnes aussi innocentes que l'étaient ses deux filles déjeunassent +avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il était arrivé +à Paris, rentrait déjà à onze heures du soir et jouait du clavecin +jusqu'à deux heures du matin. L'abbé Brigaud avait beau lui affirmer que +cette double infraction aux règlements intérieurs de la police de sa +maison ne devait en rien déprécier auprès d'elle les mœurs de son +pupille, dont il répondait comme de lui-même, tout ce qu'il avait +obtenu, c'est que les demoiselles Denis paraîtraient au dessert.</p> + +<p>Mais le chevalier s'aperçut bientôt que si leur mère leur avait défendu +de se faire voir, elle ne leur avait pas défendu de se faire entendre. À +peine les trois convives furent-ils attablés autour d'un véritable +déjeuner de dévote, composé d'une multitude de petits plats appétissants +à l'œil et délicieux au goût, que les sons saccadés d'une épinette se +firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'étendue, +mais dont de fréquentes erreurs de tons dénotaient la déplorable +inexpérience. Aux premières notes, madame Denis posa la main sur le bras +de l'abbé; puis, après un instant de silence, pendant lequel elle écouta +avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de +poule au chevalier:</p> + +<p>—Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Athénaïs qui joue du +clavecin, et c'est Émilie qui chante.</p> + +<p>L'abbé Brigaud, tout en faisant signe de la tête qu'il entendait +parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de +d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se présentait de placer un +compliment.</p> + +<p>—Madame, dit aussitôt le chevalier, qui comprit l'appel que l'abbé +faisait à sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car +vous nous offrez non seulement un excellent déjeuner, mais encore un +concert délicieux.</p> + +<p>—Oui, répondit négligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui +s'amusent; elles ne savent pas que vous êtes là, et elles étudient; mais +je vais leur défendre de continuer.</p> + +<p>Madame Denis fit un mouvement pour se lever.</p> + +<p>—Comment donc! madame, s'écria d'Harmental; parce que j'arrive de +province, me croyez-vous donc tout à fait indigne de faire connaissance +avec les talents de la capitale?</p> + +<p>—Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous! +répondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous +êtes musicien.</p> + +<p>Le locataire du troisième m'en a prévenue.</p> + +<p>—En ce cas, madame, il n'a pas dû vous donner une haute idée de mon +mérite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprécier +infiniment le peu que j'en puis avoir.</p> + +<p>—Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru étrange pour faire de +la musique. Mais écoutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant +l'oreille vers la porte: les rôles sont changés; maintenant, mon cher +abbé, c'est notre Athénaïs qui chante et c'est Émilie qui accompagne sa +sœur sur la viole d'amour.</p> + +<p>Il paraît que madame Denis avait un faible pour Athénaïs; au lieu de +parler comme elle l'avait fait pendant que c'était le tour d'Émilie de +chanter, elle écouta d'un bout à l'autre la romance de sa favorite, les +yeux tendrement fixés sur l'abbé Brigaud, qui, sans perdre un coup de +fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tête des +signes d'approbation. Du reste, Athénaïs chantait un peu plus juste que +sa sœur, mais elle rachetait cette qualité par un défaut au moins +équivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarité +effrayante.</p> + +<p>Quant à madame Denis, elle dodelinait la tête à fausse mesure, avec un +air de béatitude qui faisait infiniment plus d'honneur à sa complaisance +maternelle qu'à son intelligence musicale.</p> + +<p>Un duo succéda aux solos. Les demoiselles Denis avaient juré de débiter +tout leur répertoire. D'Harmental chercha à son tour sous la table les +pieds de l'abbé Brigaud pour lui en écraser au moins un; mais il ne +rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que +faisait à tâtons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna +gracieusement de son côté.</p> + +<p>—Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans +expérience, vous exposer ainsi à tous les dangers de la capitale?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui, dit l'abbé Brigaud, prenant la parole, de peur que +d'Harmental, entraîné par l'occasion, ne pût résister au plaisir de +répondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis, +le fils d'un ami qui m'a été bien cher (il porta sa serviette à ses +yeux), et qui, je l'espère, fera honneur aux soins que j'ai donnés à son +éducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon +pupille!</p> + +<p>—Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et +la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir à tout.</p> + +<p>—Ah! mais, madame Denis, dit l'abbé Brigaud, si vous me le gâtez ainsi +du premier coup, je ne vous l'amènerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon +enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel, +j'espère que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant à +l'oreille de madame Denis:—Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il +aurait pu rester à Sauvigny et y tenir la première place après le +seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!</p> + +<p>—C'est justement ce que je compte donner à chacune de mes filles, +répondit madame Denis en haussant la voix de façon à être entendue du +chevalier, et en lui lançant un regard de côté pour voir quel effet +produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.</p> + +<p>Malheureusement pour l'établissement futur de mesdemoiselles Denis, le +chevalier pensait en ce moment à toute autre chose qu'à réunir les trois +mille livres de rentes dont cette généreuse mère dotait ses filles aux +mille écus annuels dont l'avait gratifié l'abbé Brigaud. Le fausset de +mademoiselle Émilie, le contralto de mademoiselle Athénaïs, la pauvreté +de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramené par ses souvenirs à +la voix si pure et si flexible, et à l'exécution si distinguée et si +savante de sa voisine. Il en était résulté que grâce à cette puissance +de réaction singulière qu'une grande préoccupation nous donne contre les +objets extérieurs, le chevalier était parvenu à échapper au charivari +qui s'exécutait dans la chambre voisine, et, se réfugiant en lui-même, y +suivait une douce mélodie qui serpentait dans sa mémoire et qui, tout +absente qu'elle était, parvenait à le garantir, comme une armure +enchantée, des sons aigus et criards qui venaient s'émousser autour de +lui.</p> + +<p>—Voyez comme il écoute! disait madame Denis à Brigaud. À la bonne +heure! il y a plaisir à faire des frais pour un jeune homme comme +celui-là!</p> + +<p>Aussi je laverai la tête à monsieur Fremond!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abbé en se servant +à boire.</p> + +<p>—C'est le locataire du troisième, un mauvais petit rentier à douze +cents livres, dont le carlin m'a déjà valu des désagréments avec toute +la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'empêchait de +dormir, lui et son chien.</p> + +<p>—Ma chère madame Denis, dit l'abbé Brigaud, il ne faut pas vous +brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une +heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de +la musique dans la journée et qu'il dessine le soir.</p> + +<p>—Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'écria madame Denis, tout +émerveillée de ce surcroît de talent.</p> + +<p>—S'il dessine? Comme Mignard!</p> + +<p>—Oh! mon cher abbé, dit madame Denis en joignant les mains, si nous +pouvions obtenir une chose....</p> + +<p>—Laquelle? demanda l'abbé.</p> + +<p>—Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Athénaïs!</p> + +<p>Le chevalier se réveilla en sursaut de sa préoccupation, comme un +voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser +près de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand +danger le menace.</p> + +<p>—L'abbé! s'écria-t-il d'un air effaré, et en fixant sur le pauvre +Brigaud des yeux furibonds; l'abbé, pas de bêtises!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout +effrayée.</p> + +<p>Heureusement, au moment où l'abbé, assez embarrassé de répondre à la +question de madame Denis, cherchait un honnête faux-fuyant pour lui +faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte +s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entrèrent en rougissant, et, +s'écartant à droite et à gauche, firent chacune une révérence de menuet.</p> + +<p>—Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air sévère, +qu'est-ce que cela? Qui vous a donné la permission de quitter votre +chambre?</p> + +<p>—Maman, répondit une voix que le chevalier, à ses notes grêles, crut +reconnaître pour celle de mademoiselle Émilie, nous vous demandons bien +pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes prêtes à rentrer +chez nous.</p> + +<p>—Mais, maman, dit une autre voix qu'à ses tons graves le chevalier +jugea devoir appartenir à mademoiselle Athénaïs, nous avions cru qu'il +était convenu que nous entrerions au dessert.</p> + +<p>—Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voilà. Il serait ridicule +maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis +en faisant asseoir Athénaïs entre elle et Brigaud, et Émilie entre elle +et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas, +l'abbé, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur mère?</p> + +<p>Et madame Denis présenta à ses filles une assiette de bonbons, dans +laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui +faisait honneur à la bonne éducation qu'elles avaient reçue, +mademoiselle Émilie une praline et mademoiselle Athénaïs un diablotin.</p> + +<p>Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu +le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle Émilie était une grande et +sèche personne de vingt-deux à vingt-trois ans, qui, disait-on, +jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son père, +avantage qui ne suffisait pas, à ce qu'il paraît, pour lui mériter dans +le cœur maternel une part d'affection égale à celle que madame Denis +ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre Émilie, +toujours craignant de faire mal et d'être grondée, était-elle restée +d'une gaucherie native, que les leçons réitérées de son maître de danse +n'avaient pu faire disparaître. Quant à mademoiselle Athénaïs, c'était, +tout à l'opposé de sa sœur, une petite boulotte, rouge et rondelette, +qui, grâce à ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle +vulgairement la beauté du diable. Celle-là ne ressemblait ni à monsieur +ni à madame Denis, singularité qui avait fort exercé les mauvaises +langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds +de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achetée, +des bénéfices de la communauté, rue du Temps-Perdu.</p> + +<p>Malgré cette absence d'homogénéité avec ses parents, mademoiselle +Athénaïs n'en était pas moins la favorite déclarée de madame sa mère, ce +qui lui donnait toute l'assurance qui manquait à la pauvre Émilie. En +bonne personne, qu'elle était, Athénaïs profitait toujours de cette +faveur, il faut le dire à sa louange, pour excuser les prétendues fautes +de sa sœur aînée. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualité de +dessinateur, était physionomiste, crut remarquer du premier coup d'œil, +entre le visage de mademoiselle Athénaïs et celui de l'abbé Brigaud, +certaines lignes analogues qui, jointes à une singulière ressemblance +dans la taille, auraient pu, à la rigueur, guider les curieux à la +recherche de la paternité, si cette recherche n'était point sagement +interdite par nos lois.</p> + +<p>Les deux sœurs, quoiqu'il fût à peine onze heures du matin, étaient +habillées comme pour aller à un bal, et portaient à leur cou, à leurs +bras et à leurs oreilles, tout ce qu'elles possédaient de bijoux.</p> + +<p>Cette apparition, si conforme à l'idée que d'Harmental s'était faite +d'avance des filles de son hôtesse, fut pour lui une nouvelle source de +réflexions. Puisque les demoiselles Denis étaient si bien ce qu'elles +devaient être, c'est-à-dire en si parfaite harmonie avec leur état et +leur éducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition à +peine égale à la leur, était-elle visiblement aussi distinguée qu'elles +étaient vulgaires? D'où venait, entre jeunes filles de la même classe et +du même âge, cette immense différence physique et morale? Il fallait +qu'il y eût là-dessous quelque secret étrange, qu'un jour ou l'autre le +chevalier connaîtrait sans doute.</p> + +<p>Un second appel, que le pied de l'abbé Brigaud adressa au pied de +d'Harmental, lui fit comprendre que ses réflexions pouvaient être +parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y +livrer était souverainement déplacé. En effet madame Denis avait pris un +air de dignité si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait +pas un instant à perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son +hôtesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il aussitôt de l'air le plus gracieux qu'il pût +prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien +vif désir de la connaître tout entière. Est-ce que monsieur votre fils +n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de +lui être présenté?</p> + +<p>—Monsieur, répondit madame Denis, à qui une si aimable interpellation +avait rendu toute sa grâce, mon fils est chez maître Joulu, son +procureur, et, à moins que ses courses l'amènent dans le quartier, il +est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre +connaissance.</p> + +<p>—Parbleu! mon cher pupille, dit l'abbé Brigaud en étendant la main du +côté de la porte, vous êtes comme feu Aladin, et il suffit, à ce qu'il +paraît, que vous exprimiez un désir pour que ce désir soit accompli.</p> + +<p>En effet, au moment même, on entendit retentir dans l'escalier la +chanson de monsieur de Marlborough, qui à cette époque, avait tout le +charme de la nouveauté et la porte s'étant ouverte sans aucune annonce +préalable, on vit paraître sur le seuil un gros garçon à face réjouie, +qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Athénaïs.</p> + +<p>—Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en +considérant l'intérieur habituel de sa famille augmenté de l'abbé +Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas gênée, la mère Denis! Elle +envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de +fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en +son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre +Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent, +et il a dit: Qu'est-ce que ça sent donc là-bas, rue du Temps-Perdu, n° 5? +Alors il est venu, et le voilà!</p> + +<p>Place pour un!</p> + +<p>Et joignant l'action au récit, Boniface traîna une chaise de la porte à +la table, et s'assit entre l'abbé Brigaud et le chevalier.</p> + +<p>—Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air +sévère, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des étrangers?</p> + +<p>—Des étrangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le +mettant devant lui. Et où sont-ils ces étrangers? Est-ce vous, papa +Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un étranger, lui, +c'est un locataire.</p> + +<p>Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir, +il se mit à officier de manière à rassurer sur le temps perdu ceux qui +avaient pris les devants.</p> + +<p>—Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je +suis beaucoup plus avancé que je ne le croyais, car je ne savais pas +avoir l'honneur d'être connu de monsieur Boniface.</p> + +<p>—Ça serait drôle, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de +procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre.</p> + +<p>—Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que +j'ai l'honneur de succéder dans mon logement à l'héritier présomptif de +votre maison? je ne m'étonne plus si j'ai trouvé une chambre si +galamment arrangée. On reconnaît là les soins d'une mère.</p> + +<p>—Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami à vous +donner, c'est de ne pas trop regarder par la fenêtre.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous....</p> + +<p>—Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emporté par son premier +mouvement.</p> + +<p>—Ah! vous la connaissez déjà? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors ça +ira bien.</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire, monsieur! s'écria madame Denis.</p> + +<p>—Tiens! reprit Boniface, il faut bien prévenir les locataires, quand il +y a dans les maisons des cas rédhibitoires. Vous n'êtes pas chez le +procureur, vous, ma mère, vous ne savez pas cela.</p> + +<p>—Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abbé Brigaud, de ce ton goguenard +grâce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait +sérieusement.</p> + +<p>—Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre +monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde?</p> + +<p>—Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera +amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce +n'est pas la peine d'aimer une coquette.</p> + +<p>—Une coquette? dit d'Harmental.</p> + +<p>—Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne +m'en dédis pas. Une coquette, qui fait la bégueule avec les jeunes gens, +et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui +mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre +maintenant, vient me mordre les mollets.</p> + +<p>—Sortez, mesdemoiselles, s'écria madame Denis en se levant et en +faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les +vôtres ne doivent pas entendre de pareilles légèretés.</p> + +<p>Et elle poussa mademoiselle Athénaïs et mademoiselle Émilie vers la +porte de leur chambre, où elle entra avec elles.</p> + +<p>Quant à d'Harmental, il se sentit pris d'une envie féroce de casser la +tête à monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant +le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-même.</p> + +<p>—Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la +terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur +Boniface....</p> + +<p>—De lui-même, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait ça de lui?</p> + +<p>—Était son père, continua d'Harmental.</p> + +<p>—Son père? Est-ce qu'elle a un père, mademoiselle Bathilde? Elle n'a +pas de père!</p> + +<p>—Ou du moins son oncle.</p> + +<p>—Ah! son oncle! à la mode de Bretagne, peut-être, mais pas autrement.</p> + +<p>—Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de +ses filles, qu'elle avait consignées sans doute au plus profond de leur +appartement, je vous avais prié, une fois pour toutes de ne jamais dire +de paroles légères devant mesdemoiselles vos sœurs.</p> + +<p>—Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller à travers choux, +mesdemoiselles mes sœurs! Est-ce que vous croyez qu'à leur âge elles ne +puissent pas entendre ce que je dis là, surtout Émilie, qui a +vingt-trois ans?</p> + +<p>—Émilie est innocente comme l'enfant qui vient de naître, monsieur! dit +madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental.</p> + +<p>—Innocente! oui, comptez là-dessus, mère Denis, et buvez de l'eau! J'ai +trouvé un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un +temps de carême. Je vous le montrerai, papa Brigaud, à vous qui êtes son +confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de +faire ses pâques là-dedans.</p> + +<p>—Tais-toi, méchant espiègle! dit l'abbé; tu vois bien le chagrin que tu +fais à ta mère!</p> + +<p>En effet, madame Denis, suffoquée de honte de ce qu'une scène qui +portait une pareille atteinte à la réputation de ses filles se fût +passée devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine prévoyance +des mères, elle avait déjà peut-être jeté son dévolu, était près de se +trouver mal.</p> + +<p>Il n'y a rien à quoi les hommes croient moins qu'aux évanouissements des +femmes, et cependant il n'y a rien à quoi ils se laissent prendre plus +facilement. Au reste, qu'il y crût ou qu'il n'y crût pas, d'Harmental +était trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque +d'intérêt à son hôtesse. Il s'élança vers elle les bras tendus. Il en +résulta que madame Denis ne vit pas plus tôt un point d'appui qu'elle se +laissa aller du côté où on le lui offrait, et que, penchant la tête en +arrière elle s'évanouit dans les bras du chevalier.</p> + +<p>—L'abbé, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la +circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient +sur la table, l'abbé, avancez donc un fauteuil!</p> + +<p>L'abbé avança un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier +avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassuré sur leurs +suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des +sels, tandis que l'abbé Brigaud lui frappait doucement dans le creux des +mains; mais malgré ces soins empressés, madame Denis ne paraissait +nullement disposée à revenir à elle, quand tout à coup, au moment où +l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme relevée +par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une +attaque de nerfs succédait à la faiblesse; il fut vraiment effrayé, tant +il y avait un accent de vérité et de saisissement dans le cri qu'avait +poussé la pauvre femme.</p> + +<p>—Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui +couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a +réveillée. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour +revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que +madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que +tu ne me reconnais plus, mère Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime +tant?</p> + +<p>—Madame dit d'Harmental, fort embarrassé de la situation, je suis +vraiment désolé de tout ce qui vient de se passer.</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien +malheureuse!</p> + +<p>—Allons, ne pleure pas, mère Denis! Tu es déjà assez mouillée, dit +Boniface. Va plutôt changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la +santé comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos.</p> + +<p>—Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous +feriez bien de suivre son conseil, madame Denis.</p> + +<p>—Si j'osais joindre mes instances à celles de l'abbé, reprit +d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous gêner pour nous. +D'ailleurs le moment était venu de nous retirer, et nous allons prendre +congé de vous.</p> + +<p>—Et vous aussi, l'abbé? dit madame Denis en jetant un regard de +détresse sur Brigaud.</p> + +<p>—Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas à ce qu'il paraît du rôle de +consolateur, je suis attendu à l'hôtel Colbert et il faut absolument que +je vous quitte.</p> + +<p>—Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une révérence à +laquelle le liquide, versé par en haut, et qui commençait à couler par +en bas, ôtait beaucoup de sa majesté.</p> + +<p>—Adieu, la mère, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un +enfant gâté ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez +rien à faire dire à maître Joulu?</p> + +<p>—Adieu, mauvais sujet! répondit la pauvre femme en embrassant son fils, +moitié souriante déjà et moitié fâchée encore, mais cédant à cette +attraction à laquelle une mère ne peut résister. Adieu, et soyez sage!</p> + +<p>—Comme une image, mère Denis; mais à la condition que tu nous feras un +petit plat de douceurs pour le dîner, hein?</p> + +<p>Et le troisième clerc de maître Joulu revint en gambadant rejoindre +l'abbé Brigaud et d'Harmental, qui étaient déjà sur le palier.</p> + +<p>—Eh bien, eh bien, petit drôle! dit l'abbé en portant vivement la main +à la poche de sa veste, qu'as-tu à faire, par là?</p> + +<p>—Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne +reste pas dans votre gousset un petit écu pour votre ami Boniface.</p> + +<p>—Tiens, dit l'abbé, en voilà un gros; laisse-nous tranquilles, et +va-t'en.</p> + +<p>—Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous +avez un cœur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archevêque, eh +bien parole d'honneur! vous serez volé de moitié. Adieu, monsieur Raoul, +continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la même familiarité que +s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le répète, prenez garde à +mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre cœur, et jetez-moi +une bonne boulette à Mirza si vous tenez à vos mollets!</p> + +<p>Et, se pendant à la corde d'une main et à la rampe de l'autre, il +descendit d'un seul élan les douze marches qui formaient le premier +étage, et se trouva à la porte de la rue sans avoir touché une seule +marche de l'escalier.</p> + +<p>Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derrière son ami Boniface, +après avoir pris pour le soir, à huit heures, rendez-vous avec le +chevalier. Quant à d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_14" id="Chapitre_14"></a><a href="#table">Chapitre 14</a></h2> + + +<p>Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'était ni le dénouement du +drame où il avait choisi un rôle si important, et qui semblait +s'approcher, ni la précaution admirable qu'avait prise l'abbé Brigaud de +le loger dans une maison où il avait l'habitude, depuis dix ans, de +venir à peu près tous les jours; si bien que ses visites, +devinssent-elles plus fréquentes encore, ne pouvaient être remarquées. +Ce n'était ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de +mademoiselle Émilie, ni le contralto de mademoiselle Athénaïs ni les +espiègleries de M. Boniface: c'était tout bonnement la pauvre Bathilde +qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son hôtesse.</p> + +<p>Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale +accusation de monsieur Boniface eût porté atteinte le moins du monde aux +sentiments encore confus et inexpliqués que le chevalier ressentait pour +la jeune fille. Le premier mouvement avait bien été une impression +pénible, un sentiment de dégoût; mais, en y réfléchissant, il ne lui +avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille +alliance était impossible. Le hasard peut, à la rigueur, faire naître +une fille charmante d'un père sans distinction; la nécessité peut réunir +une femme jeune et élégante à un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a +que l'amour ou l'intérêt qui fasse de ces liaisons en dehors de la +société, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatrième et +le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux êtres si opposés en +toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant à l'intérêt, la +chose était encore moins probable, car si leur situation ne descendait +pas jusqu'à la misère, elle ne s'élevait certes pas au-dessus de la +médiocrité; et non point même de cette médiocrité dorée dont parle +Horace, et qui donne une maison de campagne à Tibur ou à Montmorency, +qui résulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette +d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre; +mais de cette pauvre et chétive médiocrité qui ne permet de vivre qu'au +jour le jour et que l'on n'empêche de descendre à une pauvreté réelle +que par un travail incessant, nocturne et acharné.</p> + +<p>La seule moralité qui fût ressortie de tout ceci était donc pour +d'Harmental la certitude que Bathilde n'était ni la fille, ni la femme, +ni la maîtresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-là +pour produire une si étrange réaction sur l'amour naissant du chevalier. +Donc, si elle n'était ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y +avait un mystère sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un +mystère sur cette naissance, Bathilde n'était pas ce qu'elle paraissait +être. Dès lors tout s'expliquait: cette beauté aristocratique, cette +grâce charmante, cette éducation achevée, cessaient d'être une énigme +sans mot. Bathilde était au-dessus de la position qu'elle était +momentanément forcée d'occuper; il y avait eu dans la destinée de cette +jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les +individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque +chose s'était écroulé dans sa vie qui l'avait forcée de descendre +jusqu'à la sphère inférieure où elle végétait, et elle était comme ces +anges déchus qui sont obligés de vivre quelque temps de la vie des +hommes, mais qui n'attendent que le jour où Dieu leur rendra leurs ailes +pour remonter au ciel.</p> + +<p>Le résultat de tout ceci était que le chevalier pouvait, sans perdre de +sa considération à ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde. +Lorsque le cœur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources +admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment où +Bathilde avait un nom, elle était classée et ne pouvait pas sortir de ce +cercle de Popilius que la famille avait tracé autour d'elle; mais dès +lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, dès lors que de la nuit qui +l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumière, rien +n'empêchait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'élevât +dans son espérance à une hauteur à laquelle elle n'eût pas même osé +atteindre du regard.</p> + +<p>En conséquence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donné +monsieur Boniface la première chose que fit d'Harmental en rentrant chez +lui fut d'aller droit à sa fenêtre, et de voir en quel état était celle +de sa voisine: la fenêtre de sa voisine était toute grande ouverte.</p> + +<p>Si l'on eût dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi +simple qu'une fenêtre ouverte, ferait jamais battre son cœur, il eût +certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en était +ainsi, car, après avoir appuyé un instant sa main sur sa poitrine, comme +un homme qui respire enfin après une longue oppression, il s'accouda de +l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille +sans être vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne +s'effarouchât, comme la veille de cette persistante attention dont elle +était l'objet et qu'elle pouvait attribuer à la seule curiosité.</p> + +<p>Au bout d'un instant, d'Harmental s'aperçut que la chambre devait être +solitaire, car l'active et légère jeune fille eût certes déjà passé et +repassé dix fois devant ses yeux si elle n'eût été absente. D'Harmental +ouvrit alors sa fenêtre à son tour, et tout le confirma dans sa +supposition; il était même facile de voir que la main symétrique et +rangeuse de la vieille ménagère venait de passer par la chambre, car le +clavecin était hermétiquement fermé; la musique, ordinairement éparse, +était réunie en un seul monceau surmonté de trois ou quatre volumes, +qui, superposés selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la tête +de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement posé +par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait parallèlement des deux +côtés du dossier. Du reste, cette supposition fut bientôt changée en +certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fenêtre, d'Harmental +vit poindre la tête fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet, +et digne de l'honneur que lui avait fait sa maîtresse en la constituant +gardienne de la maison, s'était réveillée, et regardait en se dressant +sur son coussin quel était l'importun qui venait ainsi troubler son +sommeil.</p> + +<p>Grâce à l'indiscrète basse taille du bonhomme de la terrasse et à la +rancune prolongée de monsieur Boniface, le chevalier savait déjà deux +choses fort importantes à savoir: c'est que sa voisine se nommait +Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement appropriée à une +jeune fille belle, gracieuse et élégante, et que la levrette s'appelait +Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingué dans +l'aristocratie de la race canine.</p> + +<p>Or, comme rien n'est à dédaigner quand on veut se rendre maître d'une +forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent +plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines +de guerre, d'Harmental résolut de commencer par se mettre en relation +avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante +qu'il put donner à sa voix, appela:</p> + +<p>—Mirza!</p> + +<p>Mirza, qui s'était indolemment couchée sur son coussin, releva vivement +la tête avec une expression d'étonnement parfaitement indiquée; en +effet, il devait paraître assez étrange à la fine et intelligente petite +bête qu'un homme qui lui était aussi parfaitement inconnu que le +chevalier se permît de l'appeler à brûle-pourpoint par son nom de +baptême; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets, +qui, dans la demi-teinte où elle était placée, brillaient comme deux +escarboucles, et de pousser, en piétinant des pattes de devant un petit +murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement.</p> + +<p>D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivoisé +l'épagneul de mademoiselle Choin, lequel était une bête bien autrement +acariâtre que toutes les levrettes du monde, avec des têtes de lapin +rôties, et qu'il était résulté pour lui de cette délicate attention le +bâton de maréchal de France; il ne désespéra donc point d'adoucir, par +une séduction du même genre, la grondeuse réception que mademoiselle +Mirza avait faite à ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en +chantant entre ses dents:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Des chiens admirez la puissance:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À la cour leur crédit est bon;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et jamais maréchal de France</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>N'a mieux mérité son bâton.</i></span><br /> +</p> + +<p>Puis il revint à la fenêtre armé de deux morceaux de sucre assez gros +pour être divisés à l'infini.</p> + +<p>Le chevalier ne s'était pas trompé: au premier morceau de sucre qui +tomba près d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'étant, à +l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'appât qui lui était +offert, elle étendit la patte vers lui, l'amena à la proximité de sa +gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux +molaires, et commença de le broyer avec cet air langoureux tout +particulier à la race à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir. +Cette opération finie, elle passa sur ses lèvres une petite langue rose +qui indiquait que, malgré son indifférence apparente, laquelle tenait +sans doute à l'excellente éducation qu'elle avait reçue, elle n'était +point insensible à la gracieuse surprise que lui avait ménagée son +voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle +l'avait fait la première fois, elle resta assise, bâillant avec une +langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle +était prête à se réveiller tout à fait, pour peu que l'on voulût payer +son réveil de deux ou trois galanteries pareilles à celle qu'on venait +de lui faire.</p> + +<p>D'Harmental, qui était habitué aux façons de faire de tous les +<i>king's-Charles-dogs</i> des plus jolies femmes de l'époque, comprit à +merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza +exprimait à son égard, et ne voulant pas leur donner le temps de se +refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le +soin cette fois qu'il tombât assez loin d'elle pour qu'elle fût obligée +de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'était une épreuve qui +devait le fixer sur celui des deux péchés mortels, la paresse ou la +gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le +cœur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la +gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher +le morceau de sucre qui avait roulé sous le clavecin: en ce moment un +troisième morceau tomba près de la fenêtre, et Mirza, toujours subissant +les lois de l'attraction, marcha du second au troisième comme elle avait +marché du premier au second, mais là s'arrêta la libéralité du +chevalier, il croyait avoir assez donné déjà pour que l'on commençât à +lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde +fois, mais cependant d'un ton plus impératif que la première: Mirza! et +il lui montra les autres morceaux qui étaient dans le creux de sa main.</p> + +<p>Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inquiétude ou +dédain, se leva sur ses pattes de derrière posa ses pattes de devant sur +le rebord de la fenêtre et commença à lui faire les mêmes mines qu'elle +eût faites à une ancienne connaissance: c'était fini, Mirza était +apprivoisée.</p> + +<p>Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le même temps pour +arriver à ce résultat qu'il eût mis à séduire une femme de chambre avec +de l'or ou une duchesse avec des diamants.</p> + +<p>Alors ce fut à lui à son tour de faire le dédaigneux avec Mirza, et de +lui parler pour l'habituer à sa voix. Cependant, craignant de la part de +son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites +plaintes sourdes et de petits grognements câlins, un retour de fierté, +il lui jeta un quatrième morceau de sucre sur lequel elle s'élança avec +une d'autant plus grande activité qu'on le lui avait fait attendre +davantage, et sans être appelée cette fois, elle revint d'elle-même +prendre sa place à la fenêtre.</p> + +<p>Le triomphe du chevalier était complet.</p> + +<p>Si complet que Mirza, qui la veille avait donné des signes +d'intelligence si supérieure lorsqu'elle avait indiqué, en regardant +dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son +ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si +bien que sa maîtresse, entrant tout à coup, la surprit au beau milieu +des agaceries qu'à son tour elle faisait à son voisin. Il est juste de +dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si +préoccupée qu'elle fût, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit +qu'un bond jusqu'à elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres, +mais une fois cette espèce de devoir accompli, ajoutons, à la honte de +l'espèce, que Mirza se hâta de revenir à sa fenêtre. Cette action +inaccoutumée de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de +Bathilde vers la cause qui la déterminait. Ses yeux rencontrèrent ceux +du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans +trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de +recevoir.</p> + +<p>Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller à la fenêtre et de la +fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'était +donner de l'importance à une chose qui n'en avait aucune, et que se +mettre en défense c'était avouer qu'elle se croyait attaquée. En +conséquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans +la partie où ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au +bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda à revenir, elle vit que +c'était lui qui avait fermé la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait +de discrétion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gré.</p> + +<p>En effet, le chevalier venait de faire un coup de maître: dans la +situation peu avancée où il en était avec sa voisine les deux fenêtres, +proches comme elles étaient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester +ouvertes à la fois; or, si c'était la fenêtre du chevalier qui restait +ouverte, c'était celle de sa voisine qui nécessairement se fermait, et +avec quelle herméticité se fermait cette malheureuse fenêtre! le +chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir même le bout +du nez de Mirza derrière les rideaux qui la calfeutraient; tandis que, +si au contraire c'était la fenêtre de d'Harmental qui était close, il +devenait possible que ce fût celle de sa voisine qui restât ouverte, et +alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui était une grande +distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamné à la +réclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense près +de Bathilde; il l'avait saluée, et Bathilde lui avait rendu son salut. +Donc ils n'étaient plus étrangers tout à fait l'un à l'autre, il y avait +entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance +suivît une marche progressive, à moins de circonstances particulières il +ne fallait rien brusquer; risquer une parole après le salut, c'était +risquer de se perdre, mieux fallait faire croire à Bathilde que le seul +hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvénient +elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en résulta que Bathilde laissa +sa fenêtre ouverte, et voyant celle de son voisin fermée, vint s'asseoir +près de la sienne un livre à la main.</p> + +<p>Quant à Mirza, elle sauta sur le tabouret qui était aux pieds de sa +maîtresse et qui lui servait de siège. Mais au lieu d'allonger, comme +elle avait l'habitude de le faire, sa tête sur les genoux arrondis de la +jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fenêtre, tant elle +était préoccupée de ce généreux inconnu qui maniait ainsi le sucre à +pleines mains.</p> + +<p>Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grâce +à un petit coin de son rideau adroitement relevé, il dessina le +délicieux tableau qu'il avait sous les yeux.</p> + +<p>Malheureusement, c'était l'époque des courtes journées; aussi vers les +trois heures, le peu de lumière que les nuages et la pluie laissaient +descendre du ciel sur la terre commença de baisser, et Bathilde ferma sa +fenêtre; néanmoins, si peu de temps qu'eût eu le chevalier, toute la +tête de la jeune fille était déjà achevée et d'une ressemblance +parfaite, car on sait combien le pastel est propre à reproduire ces +types fins et délicats qu'alourdit toujours un peu la peinture. +C'étaient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'était sa peau fine +et transparente, c'était la courbe onduleuse de son beau cou de cygne, +c'était enfin toute la hauteur où l'art peut atteindre, quand il a +devant lui de ces inimitables modèles qui font le désespoir des +artistes.</p> + +<p>À la nuit close, l'abbé Brigaud arriva. Le chevalier et lui +s'enveloppèrent dans leurs manteaux et s'acheminèrent vers le +Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le +terrain.</p> + +<p>La maison qu'était venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari +avait été nommé maître d'hôtel du régent, était située au n° 22 entre +l'hôtel de la Roche-Guyon et le passage appelé autrefois passage du +Palais-Royal, parce que ce passage était le seul qui communiquât de la +rue des Bons-Enfants à la rue de Valois. Ce passage, qui a changé de nom +depuis cette époque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lycée, se +fermait en même temps que les autres grilles du jardin, c'est-à-dire à +onze heures précises du soir; il en résultait qu'une fois entrés dans +une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une +seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin passé onze +heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, étaient forcés de +faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par +la cour des Fontaines.</p> + +<p>Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un +délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire +vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui +avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite +maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un +premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient +des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et +légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un +large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant +d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils +au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux +fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive +souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications +extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles; +seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que +celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée +s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit +jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne +communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée +et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit, +dans la rue des Bons-Enfants.</p> + +<p>C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En +effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y +vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze +heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière, +puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que +rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui +était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes +et des plus sombres des environs du Palais-Royal.</p> + +<p>De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était +entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une +assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne +ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue +pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait, +selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez +lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini.</p> + +<p>L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et +le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se +séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du +Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et +d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.</p> + +<p>Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette +fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail +d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant +au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez +lui lorsque d'Harmental était rentré.</p> + +<p>Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence +et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations +inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le +matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant +secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce +moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la +suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets +qui étaient sur sa table de nuit.</p> + +<p>—Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y +allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me +reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous +avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on +venait m'arrêter.</p> + +<p>—Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve +est une contre-vérité: tout ira bien.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?</p> + +<p>—Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris +une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux.</p> + +<p>—Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le +présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car +vous êtes servi à souhait.</p> + +<p>D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se +fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui +suit:</p> + +<p>Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:</p> + +<p>«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de +Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois. +Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a +pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant, +mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller +faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que +le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette +détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au +conseil de se réunir aujourd'hui à midi.</p> + +<p>À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui +a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à +s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend +toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa +Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les +choses pourront bien mal tourner pour le maréchal.</p> + +<p>À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de +Ravanne vont souper chez madame de Sabran.»</p> + +<p>—Ah! ah! fit d'Harmental.</p> + +<p>Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots.</p> + +<p>—Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé.</p> + +<p>Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du +tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un +marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la +dérobée un coup d'œil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre +le mur extérieur.</p> + +<p>—Voici ma réponse, dit le chevalier.</p> + +<p>—Que diable cela veut-il dire?</p> + +<p>—Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à +madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse +que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne +revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux +que vous ne rencontriez pas ici.</p> + +<p>L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux +fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en +toute hâte.</p> + +<p>Vingt minutes après, le capitaine Roquefinette entra</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_15" id="Chapitre_15"></a><a href="#table">Chapitre 15</a></h2> + + +<p>Le soir du même jour, qui était un dimanche, vers les huit heures à peu +près, au moment où un groupe assez considérable d'hommes et de femmes, +réunis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant à +la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses +mains, fermait presque hermétiquement l'entrée de la rue de Valois, un +mousquetaire et deux chevau-légers descendirent par l'escalier de +derrière du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le +passage du Lycée, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue; +mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois +militaires s'arrêtèrent et parurent tenir conseil. Le résultat de leur +délibération fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que +celle qui avait été décidée d'abord; car le mousquetaire, donnant le +premier l'exemple d'une nouvelle manœuvre, enfila la cour des +Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en +marchant d'un pas rapide, quoiqu'il fût d'une corpulence assez forte, il +arriva au numéro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement à son approche, +et se referma sur lui et ses deux compagnons.</p> + +<p>Au moment où ils avaient pris le parti de faire ce petit détour, un +jeune homme vêtu d'un habit de couleur muraille, enveloppé d'un manteau +de la même nuance que son habit, et coiffé d'un chapeau à larges bords, +enfoncé sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en +chantant lui-même sur l'air des Pendus:—Vingt-quatre! vingt-quatre! +vingt-quatre!—et s'avançant rapidement vers le passage du Lycée, il +arriva à son extrémité opposée assez à temps pour voir entrer dans la +maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.</p> + +<p>Alors il jeta un regard autour de lui, et à la lueur d'une des trois +lanternes qui, grâce à la munificence de l'édilité, éclairaient ou +plutôt devaient éclairer la rue dans toute sa longueur, il aperçut un de +ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien +stéréotypés par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'hôtel +de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait déposé son sac. Un instant il +parut hésiter à s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, à son +tour, ayant chanté sur l'air des Pendus le même refrain qu'avait chanté +l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus éprouver aucune hésitation, +et marcha droit à lui.</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?</p> + +<p>—Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-légers, +mais je n'ai pu les reconnaître; seulement, comme le mousquetaire se +cachait le visage avec son mouchoir, je présume que c'est le régent.</p> + +<p>—C'est cela même, et les deux chevau-légers sont Simiane et Ravanne.</p> + +<p>—Ah! ah! mon écolier, fit le capitaine; j'aurai plaisir à le retrouver: +c'est un bon enfant.</p> + +<p>—En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse +pas.</p> + +<p>—Me reconnaître; moi! il faudrait être le diable en personne pour me +reconnaître accoutré comme me voilà. C'est bien plutôt vous, chevalier, +qui devriez un peu méditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux +air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit; +mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voilà dans la souricière, +il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prévenus?</p> + +<p>—Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus +qu'ils ne me connaissent. J'ai quitté le groupe en chantant le refrain +qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en +sais rien.</p> + +<p>—Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent à +demi-voix, et qui comprennent à demi-mot.</p> + +<p>En effet, aussitôt que l'homme au manteau s'était éloigné du groupe, une +fluctuation étrange, qu'il n'avait pas pu prévoir, s'était opérée dans +cette foule, qui semblait composée seulement de passants désœuvrés: +bien que la chanson ne fût pas terminée ni la quête commencée encore, le +chapelet s'égrena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolément ou +deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste +imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois, +ceux-là par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal +même, commencèrent à envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait +être le centre du rendez vous qu'ils s'étaient donné.</p> + +<p>Il résulta de cette manœuvre, dont le but est facile à comprendre, +qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques +enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'années, qui, voyant que +la quête allait commencer, quitta la place à son tour, avec un air de +profond dédain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mâchonnant +entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre +fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais goût du temps avait mises à +la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes près +desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il +n'appartenait à aucune société secrète ni à aucune loge maçonnique, il +continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette.</i></span><br /> +</p> + +<p>Et après avoir suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la barrière des Deux +Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.</p> + +<p>Au même instant à peu près, l'homme au manteau, qui s'était éloigné le +premier du groupe d'auditeurs en chantant:—Vingt-quatre! vingt-quatre! +vingt-quatre!—reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal, +et s'approchant du chanteur:</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empêche de +dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur +la place du Palais-Royal, voici un petit écu pour t'indemniser de ton +déplacement.</p> + +<p>—Merci, monseigneur, répondit le chanteur, mesurant la position sociale +de l'inconnu à la générosité dont il venait de faire preuve, je m'en +vais à l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est que je les aurais faites par-dessus le marché.</p> + +<p>Et l'homme s'en alla de son côté; et, comme il était à la fois le +centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut +avec lui.</p> + +<p>En ce moment, neuf heures sonnèrent à l'horloge du Palais-Royal. Le +jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la +garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa +montre avançait de dix minutes, il la remit exactement à l'heure, puis +il tourna à son tour par la cour des Fontaines, et s'enfonça dans la rue +des Bons-Enfants.</p> + +<p>En arrivant en face du n° 24, il retrouva le charbonnier.</p> + +<p>—Et le chanteur? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Il est parti.</p> + +<p>—Bon!</p> + +<p>—Et la chaise de poste? demanda à son tour l'homme au manteau.</p> + +<p>—Elle attend au coin de la rue Baillif.</p> + +<p>—On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des +chiffons?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.</p> + +<p>—Attendons, répondit le charbonnier.</p> + +<p>Et tout rentra dans le silence.</p> + +<p>Une heure s'écoula, pendant laquelle quelques passants attardés +traversèrent à des intervalles toujours plus éloignés, la rue, qui finit +enfin par devenir à peu près déserte. De leur côté, le peu de fenêtres +éclairées que l'on voyait briller encore s'éteignirent les unes après +les autres et l'obscurité, n'ayant plus à lutter que contre les deux +lanternes, dont l'une était en face de la chapelle de Saint-Clair et +l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que, +depuis longtemps déjà, elle réclamait.</p> + +<p>Une heure s'écoula encore: on entendit passer le guet dans la rue de +Valois; derrière le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.</p> + +<p>—Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes sûrs de +n'être pas gênés.</p> + +<p>—Maintenant, répondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le +jour.</p> + +<p>—S'il était seul, il serait à craindre qu'il y restât. Mais il n'est +pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.</p> + +<p>—Hum! elle peut prêter sa chambre à l'un et laisser dormir les deux +autres sous la table.</p> + +<p>—Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pensé. Au +reste, toutes vos précautions sont bien prises?</p> + +<p>—Toutes.</p> + +<p>—Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?</p> + +<p>—Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en +demander davantage.</p> + +<p>—Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens êtes ivres, +vous me poussez, je tombe entre le régent et celui des deux à qui il +donne le bras, je les sépare, vous vous emparez de lui, vous le +bâillonnez, et à un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on +contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.</p> + +<p>—Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?</p> + +<p>—S'il se nomme? répondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix +plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:</p> + +<p>—En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le +tuerez.</p> + +<p>—Peste! dit le charbonnier, tâchons qu'il ne se nomme pas.</p> + +<p>Et comme l'homme au manteau ne répondit point, tout rentra dans le +silence.</p> + +<p>Un quart d'heure s'écoula encore sans qu'il arrivât rien de nouveau.</p> + +<p>Alors une lumière, qui venait du fond de l'appartement illumina les +trois fenêtres du milieu.</p> + +<p>—Ah! ah! Voilà du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le +charbonnier.</p> + +<p>En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du côté de la rue +Saint-Honoré, et qui s'apprêtait à longer la rue dans toute sa longueur; +le charbonnier mâcha entre ses dents un blasphème à faire fendre le +ciel.</p> + +<p>Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurité seule +suffît pour l'effrayer, soit qu'il eût vu dans cette obscurité se +mouvoir quelque chose de suspect, il était évident qu'il éprouvait une +certaine émotion. En effet, dès la hauteur de l'hôtel Saint-Clair, +employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire +qu'ils n'ont pas peur, il se mit à chanter; mais, à mesure qu'il +avançait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de +sa chanson prouvât la sérénité de son cœur, en arrivant en face du +passage, sa crainte était si visible qu'il commença à tousser, ce qui, +comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de +crainte d'un degré au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne +bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait +mise plus en harmonie avec sa situation présente qu'avec le sens des +paroles, il reprit:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi...</i></span><br /> +</p> + +<p>Mais là il s'arrêta tout court, non seulement dans sa chanson, mais +encore dans sa marche, car ayant aperçu à la lueur des fenêtres du salon +deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochère, il sentit que +la voix et les jambes lui manquaient à la fois, et il s'arrêta tout +court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment même une ombre +s'approcha de la fenêtre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout +perdre, et il fit un mouvement pour s'élancer vers le passant; l'homme +au manteau le retint.</p> + +<p>—Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal à cet homme.—Puis +s'approchant de lui.—Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez +promptement et ne regardez pas en arrière.</p> + +<p>Le chanteur ne se le fit pas dire à deux fois, et gagna du pied aussi +vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui +s'était emparé de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques +secondes il était disparu à l'angle du jardin de l'hôtel de Toulouse.</p> + +<p>—Il était temps, murmura le charbonnier, voici la fenêtre qui s'ouvre.</p> + +<p>Les deux hommes se plongèrent le plus qu'ils purent dans l'ombre.</p> + +<p>En effet, la fenêtre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-légers +s'était avancé sur le balcon.</p> + +<p>—Eh bien! dit de l'intérieur de l'appartement une voix que le +charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du régent; eh +bien! Simiane, quel temps fait-il?</p> + +<p>—Mais, répondit Simiane, je crois qu'il neige.</p> + +<p>—Comment! tu crois qu'il neige?</p> + +<p>—Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.</p> + +<p>—Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui +tombe? et il vint à son tour sur le balcon.</p> + +<p>—Après cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sûr qu'il tombe quelque +chose.</p> + +<p>—Il est ivre mort, dit le régent.</p> + +<p>—Moi, dit Simiane blessé dans son amour-propre de buveur, moi, ivre +mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.</p> + +<p>Quoique l'invitation fût faite d'une manière assez étrange, le régent ne +laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, à sa +démarche, il était facile de voir que lui-même était plus qu'échauffé.</p> + +<p>—Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort! +Eh bien! touchez là; je vous parie cent louis que, tout régent de France +que vous êtes, vous ne faites pas ce que je fais.</p> + +<p>—Vous entendez, monseigneur, dit de l'intérieur de l'appartement une +voix de femme, c'est une provocation.</p> + +<p>—Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.</p> + +<p>—Je suis de moitié avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.</p> + +<p>—Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon +enjeu.</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit le régent.</p> + +<p>—Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.</p> + +<p>—Demandez à Philippe s'il permet que je tienne.</p> + +<p>—Tenez, dit le régent, tenez; c'est un marché d'or qu'on vous propose +là, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?</p> + +<p>—J'y suis. Vous me suivrez?</p> + +<p>—Partout. Que vas-tu faire?</p> + +<p>—Regardez.</p> + +<p>—Où diable vas-tu?</p> + +<p>—Je rentre au Palais-Royal.</p> + +<p>—Par où?</p> + +<p>—Par les toits.</p> + +<p>Et Simiane, empoignant cette espèce d'éventail de fer que nous avons +indiqué comme séparant les fenêtres du salon des fenêtres de la chambre +à coucher, se mit à grimper à la manière de ces singes qui vont au bout +d'une corde chercher un sou au troisième étage.</p> + +<p>—Monseigneur, s'écria madame de Sabran, s'élançant sur le balcon et +saisissant le prince par le bras, j'espère bien que vous ne le suivrez +pas.</p> + +<p>—Je ne le suivrai pas? dit le régent en se débarrassant de la marquise; +savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi, +je puis le faire? Qu'il monte à la lune, et le diable m'emporte! si je +n'arrive pas pour frapper à la porte en même temps que lui. As-tu parié +pour moi, Ravanne?</p> + +<p>—Oui; mon prince, répondit le jeune homme en riant de tout son cœur.</p> + +<p>—Eh bien! alors, embrasse, tu as gagné.</p> + +<p>Et le régent s'élança à son tour aux barreaux de fer, grimpant derrière +Simiane, qui, agile, long et mince comme il était, fut en un instant sur +la terrasse.</p> + +<p>—Mais j'espère que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la +marquise.</p> + +<p>—Le temps de ramasser votre enjeu, répondit le jeune homme en +appliquant un baiser sur les belles joues fraîches de madame de Sabran; +et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de +monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.</p> + +<p>Et Ravanne s'élança à son tour par le chemin hasardeux qu'avaient déjà +pris ses deux compagnons.</p> + +<p>Le charbonnier et l'homme au manteau laissèrent échapper une exclamation +d'étonnement qui fut répétée par toute la rue, comme si chaque porte +avait son écho.</p> + +<p>—Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arrivé le +premier sur la terrasse, était plus libre d'esprit que ceux qui +montaient encore.</p> + +<p>—Vois-tu, double ivrogne! dit le régent, empoignant d'une main le +rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au +corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!</p> + +<p>À ces paroles, ceux qui étaient dans la rue se turent, espérant que le +duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et +qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin +ordinaire.</p> + +<p>—Ah! me voilà! dit le régent debout sur la terrasse; en as-tu assez, +Simiane?</p> + +<p>—Non pas, monseigneur, non pas, répondit Simiane, et se penchant à +l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une +baïonnette, pas une buffleterie.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda le régent.</p> + +<p>—Rien, répondit Simiane en faisant signe à Ravanne, rien, sinon que je +continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite à +me suivre.</p> + +<p>Et à ces mots, tendant la main au régent, il commença d'escalader le +toit, le tirant après lui, tandis que Ravanne poussait à +l'arrière-garde.</p> + +<p>À cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des +fugitifs, le charbonnier poussa une malédiction et l'homme au manteau un +cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la cheminée.</p> + +<p>—Eh! eh! dit le régent en se mettant à califourchon sur le toit, et en +regardant dans la rue, où, au milieu de la lumière projetée par les +fenêtres du salon restées ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix +hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah çà! mais on +dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie +de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.</p> + +<p>—Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.</p> + +<p>—Tournez par la rue Saint-Honoré, cria l'homme au manteau. En avant! en +avant!</p> + +<p>—C'est bien à nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le régent, vite de +l'autre côté. En retraite! en retraite!</p> + +<p>—Je ne sais à quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture +un pistolet et ajustant le régent, que je ne le fasse dégringoler comme +une poupée de tir.</p> + +<p>—Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrêtant la main, vous +allez nous faire écarteler.</p> + +<p>—Mais, que faire?</p> + +<p>—Attendre qu'ils dégringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou; +ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous ménage cette petite +surprise.</p> + +<p>—Oh! quelle idée! Roquefinette.</p> + +<p>—Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plaît.</p> + +<p>—Vous avez raison, pardon.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi; voyons l'idée.</p> + +<p>—À moi, à moi! cria l'homme au manteau en s'élançant dans le passage; +enfonçons la porte, et nous le prendrons de l'autre côté, quand ils +sauteront en bas.</p> + +<p>Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de +cinq ou six, étaient en route pour tourner par la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>—Allons, allons, monseigneur, pas une minute à perdre, dit Simiane, +laissé sur le derrière: Ce n'est pas noble, mais c'est sûr.</p> + +<p>—Je crois que je les entends dans le passage, dit le régent; qu'en +penses-tu, Ravanne?</p> + +<p>—Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.</p> + +<p>Et tous trois descendirent d'une rapidité égale sur la pente inclinée du +toit et arrivèrent sur la terrasse.</p> + +<p>—Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment où Simiane +enjambait déjà le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son +échelle de fer.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, marquise! dit le régent. Ma foi! vous êtes une femme +de secours.</p> + +<p>—Sautez par ici, et descendez vite.</p> + +<p>Les trois fugitifs sautèrent de la terrasse dans la chambre.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.</p> + +<p>—Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.</p> + +<p>—Non pas, non pas, dit le régent; du train dont ils y vont, marquise, +ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise +d'assaut.</p> + +<p>Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.</p> + +<p>Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tête, et ouvrirent +la porte du jardin. Là, ils entendirent les coups désespérés que ceux +qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.</p> + +<p>—Frappez, frappez, mes bons amis, dit le régent, courant avec +l'insouciance et la légèreté d'un jeune homme vers l'extrémité du +jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.</p> + +<p>—Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grâce à sa longue taille, +avait sauté à terre en se pendant par les bras; les voilà qui accourent +au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon épaule, là, bien; +l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous êtes +sauvé, vive Dieu!</p> + +<p>—L'épée à la main! l'épée à la main! Ravanne, et chargeons cette +canaille, dit le régent.</p> + +<p>—Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Simiane en entraînant le prince, +suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-être; mais, +ce que vous voulez faire, c'est de la folie. À moi, Ravanne, à moi!</p> + +<p>Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras, +l'entraînèrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal, +au moment même où ceux qui accouraient par la rue de Valois n'étaient +qu'à vingt pas d'eux, et où la porte du passage tombait sous les efforts +de la seconde troupe; toute la bande réunie vint donc se heurter contre +la grille au moment même où les trois seigneurs la refermaient derrière +eux.</p> + +<p>—Messieurs, dit alors le régent en saluant de la main, car, pour le +chapeau, Dieu sait où il était resté! je souhaite, pour votre tête, que +tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez à plus +fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant, +bonne nuit.</p> + +<p>Et un triple éclat de rire acheva de pétrifier les deux conspirateurs, +debout contre la grille, à la tête de leurs compagnons essoufflés.</p> + +<p>—Il faut que cet homme ait passé un pacte avec Satan! s'écria +d'Harmental.</p> + +<p>—Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant à +ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congédions pas +encore: ce n'est que partie remise. Quant à la somme promise, vous en +avez déjà touché moitié; demain, où vous savez, pour le reste. Bonsoir. +Je serai demain au rendez-vous.</p> + +<p>Tous ces gens dispersés, les deux chefs demeurèrent seuls.</p> + +<p>—Eh bien! colonel? dit Roquefinette en écartant les jambes et en +regardant d'Harmental entre les deux yeux.</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, répondit le chevalier, j'ai bien envie de vous +parler d'une chose.</p> + +<p>—De laquelle? demanda Roquefinette.</p> + +<p>—C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tête d'un +coup de pistolet, pour que cette misérable tête soit punie et ne soit +pas reconnue.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Pourquoi cela? parce qu'en pareille matière, lorsque l'on échoue, on +n'est qu'un sot. Que vais-je dire à madame du Maine, maintenant?</p> + +<p>—Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon là que vous vous +inquiétez! Ah! bien, pardieu! vous êtes crânement susceptible, colonel. +Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires +lui-même? J'aurais bien voulu la voir, votre bégueule, avec ses deux +cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crèvent de peur dans ce +moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons maîtres du +champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimpé après +les murs comme des lézards. Tenez, colonel, écoutez un vieux renard: +pour être bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du +courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience. +Mordieu! si j'avais une affaire comme cela à mon compte, je vous réponds +que je la mènerais à bien, moi; et si vous voulez me la repasser un +jour.... Nous causerons de cela.</p> + +<p>—Mais, à ma place, demanda le colonel, que diriez-vous à madame du +Maine?</p> + +<p>—Ce que je lui dirais! Je lui dirais: «Ma princesse, il faut que le +régent ait été prévenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que +nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de roués, qui nous +ont donné le change.» Alors le prince de Cellamare vous dira: «Cher +d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;» madame la duchesse +vous dira: «Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous +reste.» Le comte de Laval vous donnera une poignée de main, en essayant +aussi de vous faire un compliment qu'il n'achèvera pas, vu que, depuis +qu'il a eu la mâchoire cassée, il n'a pas la langue facile, surtout pour +faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes +de croix; Alberoni jurera à faire trembler le bon Dieu; de cette façon, +vous aurez tout concilié, votre amour-propre sera sauvé; vous +retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'où je vous conseille de +ne pas sortir d'ici à quelques jours, si vous ne voulez pas être pendu; +de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire +part des libéralités de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre +agréablement et de soutenir mon moral; puis, à la première occasion nous +rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons +notre revanche.</p> + +<p>—Oui, certainement, dit d'Harmental, voilà ce qu'un autre ferait; mais +moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes idées, je ne sais pas +mentir.</p> + +<p>—Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, répondit le capitaine; mais +qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Les baïonnettes du guet! Aimable +institution, dit le capitaine, je te reconnais bien là, toujours un +quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous séparer. Adieu, +colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le +passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voilà le mien, ajouta-t-il +en étendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs. +Allons, du calme, allez-vous-en à petits pas, pour qu'on ne se doute pas +que vous devriez courir à toutes jambes. La main sur la hanche comme +cela, et en chantant la mère Gaudichon.</p> + +<p>Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit +la rue de Valois de la même allure que le guet, sur lequel il avait cent +pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si +rien ne s'était passé:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tenons bien la campagne</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La France ne vaut rien,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et les doublons d'Espagne</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sont d'un or très chrétien.</i></span><br /> +</p> + +<p>Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi +tranquille à cette heure qu'elle était bruyante dix minutes auparavant, +et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidèle à ses +instructions, n'avait pas bougé, et qui attendait, portière ouverte, +laquais au marchepied et cocher sur le siège.</p> + +<p>—À l'Arsenal, dit le chevalier.</p> + +<p>—C'est inutile, répondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je +sais comment tout s'est passé, moi, puisque je l'ai vu, et j'en +informerai qui de droit; une visite à cette heure serait dangereuse pour +tout le monde.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, l'abbé, dit d'Harmental cherchant à reconnaître +Brigaud sous la livrée dont il s'était affublé.</p> + +<p>Eh bien! vous me rendrez un véritable service en portant la parole à ma +place; diable m'emporte si je savais que dire!</p> + +<p>—Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous êtes un brave et loyal +gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France, +tout serait bientôt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire +des compliments. Montez vite; où faut-il vous mener?</p> + +<p>—C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien à pied.</p> + +<p>—Montez, c'est plus sûr.</p> + +<p>D'Harmental monta, et Brigaud, tout habillé en valet de pied qu'il +était, se plaça sans façon près de lui.</p> + +<p>—Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cléry, dit l'abbé.</p> + +<p>Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obéit aussitôt, et, à +l'endroit indiqué, la voiture s'arrêta; le chevalier descendit, +s'enfonça dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientôt à l'angle de +celle du Temps-Perdu.</p> + +<p>Quant à la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard, +roulant sans le moindre bruit, et pareille à un char fantastique qui +n'eût point touché la terre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_16" id="Chapitre_16"></a><a href="#table">Chapitre 16</a></h2> + + +<p>Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire +plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire +que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons +encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon +bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de +Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où +l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le +rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun, +traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.</p> + +<p>Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à +ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le +pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en +aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce +qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail, +c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre +diable.</p> + +<p>Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à +présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que +c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait, +passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce +moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il +ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se +coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses +grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre +héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre +bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court, +disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et +porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux +et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à +dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus +enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et +curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût +remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût +descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son +double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces +têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions, +bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais +ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de +quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.</p> + +<p>Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait +signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du +nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui +avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes +qualités de cœur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom +patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient +tout simplement le bonhomme Buvat.</p> + +<p>Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance +marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute +particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au +collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et +des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une +régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait +que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour +la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour +l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il +avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières +versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de +faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent +pour la sixième fois à l'Épitome sacrae.</p> + +<p>Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne +manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout +pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait +été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé +d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix +ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et +qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement +peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y +redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui +répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise +pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades, +mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui +conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul +talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût +consenti à le douer.</p> + +<p>Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que +de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat: +elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux +plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit +qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait +tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense +reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les +ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit +qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale, +et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif +à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il +se mit à l'œuvre.</p> + +<p>Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation +du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait +presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille +et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait +toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un +an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait +lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit, +et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce +temps il avait accompli un chef-d'œuvre: ce n'était pas une simple +pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde +en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de +Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel +tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse +de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le +chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait +nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface +un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés +d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en +communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans +l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans +la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures +différentes, l'adverbe impitoyablement.</p> + +<p>Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau +produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune +Buvat avait cinq écoliers et deux écolières.</p> + +<p>Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années +encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais +eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir +parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils.</p> + +<p>Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il +poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait +affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la +veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant +traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie, +cette époque orageuse de l'existence.</p> + +<p>Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une +action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement, +comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé +près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant.</p> + +<p>Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des +Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage +qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante +avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire +que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari +était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine +méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint +basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher, +était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire +catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de +Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche +les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme +écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque +justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne +précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses +premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville, +son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la +maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait +décidé de la victoire.</p> + +<p>L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur +de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient +semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les +plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que +la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des +premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa +maison militaire.</p> + +<p>La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme +d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à +sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il +resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième +fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à +peine, mais au coup d'œil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut +que c'était un de ces cœurs sur lesquels il pouvait compter, et, au +lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui +l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même +instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du +prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à +peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient +tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du +prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une +décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent +heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle; +seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit +sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien +et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce +service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le +jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le +moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon +gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait +avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au +moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être +tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût +reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la +main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique +sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service +qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit +qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui, +comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque.</p> + +<p>Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:—Messieurs, leur +dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais, +ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être +tué.</p> + +<p>À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son +premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui +l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une +jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se +chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore +qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte, +mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé.</p> + +<p>Cette jeune personne était d'origine anglaise: sa mère avait accompagné +Madame Henriette en France, lorsqu'elle était venue épouser Monsieur, et +après l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'Éffiat, +elle était passée dame d'atours au service de la grande dauphine; mais +en 1690, la grande dauphine étant morte, et l'Anglaise, dans sa fierté +tout insulaire n'ayant pas voulu rester près de mademoiselle Choin, elle +s'était retirée dans une petite maison de campagne, qu'elle louait près +de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entière à l'éducation de sa petite +Clarice, employant à cette éducation la rente viagère qu'elle tenait de +la munificence du grand dauphin. Ce fut là que dans les voyages du duc +de Chartres à Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune +fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons +dit, le maria vers 1697.</p> + +<p>C'étaient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir à +voir, qui occupaient le premier étage de la maison n° 6 de la rue des +Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde.</p> + +<p>Les jeunes époux avaient eu tout d'abord un fils, dont, dès l'âge de +quatre ans, l'éducation calligraphique fut confiée à Buvat. Le jeune +élève faisait déjà les progrès les plus satisfaisants, lorsqu'il fut +tout à coup enlevé par la rougeole. Le désespoir des parents fut grand, +comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus +sincèrement que son écolier annonçait les plus heureuses dispositions. +Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un étranger, les attacha +à lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir précaire qui +attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son +influence pour lui faire obtenir une place à la Bibliothèque. Buvat +bondit de joie à l'idée de devenir fonctionnaire public. Le même jour la +demande fut écrite de sa plus belle écriture; le premier écuyer +l'apostilla chaudement, et, un mois après, Buvat reçut un brevet +d'employé à la bibliothèque royale, section des manuscrits aux +appointements de neuf cents livres.</p> + +<p>À compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui +inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses écoliers et ses +écolières, et s'adonna tout entier à la confection des étiquettes. Neuf +cents livres, assurées jusqu'à la fin de sa vie, étaient une véritable +fortune, et le digne écrivain, grâce à la munificence royale, commença +de couler des jours filés d'or et de soie, promettant toujours à ses +bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un +autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait à écrire. De leur côté, +les pauvres parents désiraient fort donner ce surcroît d'occupation au +digne écrivain. Dieu exauça leur désir. Vers la fin de l'année 1702, +Clarice accoucha d'une fille.</p> + +<p>Ce fut une très grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait +pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec +les mains, et chantant à tue-tête le refrain de sa chanson favorite: +Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-là, pour la première +fois depuis qu'il avait été nommé, c'est-à-dire depuis deux ans, il +n'arriva à son bureau qu'à dix heures un quart au lieu de dix heures +précises. Un surnuméraire, qui le croyait mort, avait demandé sa place.</p> + +<p>La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait déjà lui +faire faire des bâtons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une +chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde à +lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle eût deux ou +trois ans. Il se résigna; mais, en attendant, il lui prépara des +exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la +satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la +première plume qu'elle eût touchée.</p> + +<p>On était arrivé au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu +duc d'Orléans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement +en Espagne, où il devait conduire des troupes au maréchal de Berwick. +Des ordres furent aussitôt donnés à toute sa maison militaire de se +tenir prête pour le 5 mars. Comme premier écuyer, Albert devait +nécessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre +temps l'eût comblé de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car +la santé de Clarice commençait à inspirer de vives inquiétudes, et le +médecin avait laissé échapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que +Clarice se sentît elle-même gravement attaquée, soit, chose plus +naturelle encore, qu'elle craignît tout simplement pour son mari, +l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-même ne put +s'empêcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurèrent +parce qu'ils voyaient pleurer.</p> + +<p>Le 5 mai arriva: c'était le jour fixé pour le départ. Malgré sa douleur, +Clarice s'était occupée elle-même des équipages de son mari, et avait +voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au +milieu de ses larmes, un éclair d'orgueilleuse joie illumina son visage, +lorsqu'elle vit Albert dans son élégant uniforme et sur son beau cheval +de bataille. Quant à Albert, il était plein d'orgueil et de fierté. La +pauvre femme sourit tristement à ses rêves d'avenir; mais, pour ne pas +l'attrister dans ce moment suprême, elle renferma son chagrin dans son +cœur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et +peut-être aussi celles qu'elle avait pour elle-même, elle fut la +première à lui dire de penser non pas à elle, mais à son honneur.</p> + +<p>Le duc d'Orléans et son corps d'armée entrèrent en Catalogne dans les +premiers jours d'avril, et s'avancèrent aussitôt à marches forcées à +travers l'Aragon. En arrivant à Segorbe, le duc apprit que le maréchal +de Berwick s'apprêtait à donner une bataille décisive, et, dans le désir +qu'il avait d'arriver à temps pour y prendre part, il expédia Albert en +courrier; avec mission de dire au maréchal que le duc d'Orléans arrivait +à son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait +pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert +partit; mais, égaré dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il +ne précéda l'armée que d'un jour et arriva au camp du maréchal de +Berwick au moment même où il allait engager le combat. Albert se fit +indiquer la position qu'occupait en personne le maréchal; on lui montra +à la gauche de l'armée, sur un petit mamelon d'où l'on découvrait toute +la plaine, le duc de Berwick au milieu de son état major. Albert mit son +cheval au galop et piqua droit sur lui.</p> + +<p>Le messager se fit reconnaître au maréchal, et lui exposa la cause de sa +mission. Le maréchal, pour toute réponse, lui montra le champ de +bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il +avait vu. Mais Albert avait respiré l'odeur de la poudre, et ne voulait +point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui +donner du moins la nouvelle de la victoire. Le maréchal y consentit. En +ce moment, une charge de dragons ayant paru nécessaire au général en +chef, il commanda à un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre +de charger. Le jeune homme partit au galop, mais à peine avait-il +franchi le tiers de la distance qui séparait le mamelon de la position +occupée par ce régiment qu'il eut la tête emportée par un boulet de +canon. Il n'était pas encore tombé des étriers, qu'Albert, saisissant +cette occasion de prendre part à la bataille, lança son cheval à son +tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le +maréchal, tira son épée et chargea en tête du régiment.</p> + +<p>Cette charge fut une des plus brillantes de la journée, et elle +s'enfonça si profondément au cœur des impériaux qu'elle commença +d'ébranler l'ennemi. Le maréchal, malgré lui, avait suivi des yeux, au +milieu de la mêlée, ce jeune officier qu'il pouvait reconnaître à son +uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte +corps à corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant, +quand le régiment fut en fuite, il vit revenir Albert à lui, tenant sa +conquête dans ses bras. Arrivé devant le maréchal, il jeta le drapeau à +ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce +fut une gorgée de sang qui vint sur ses lèvres. Le maréchal le vit +chanceler sur ses arçons, et s'avança pour le soutenir; mais, avant +qu'il eût pu lui porter secours, Albert était tombé: une balle lui avait +traversé la poitrine.</p> + +<p>Le maréchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme était +mort sur le drapeau qu'il venait de conquérir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_17" id="Chapitre_17"></a><a href="#table">Chapitre 17</a></h2> + + +<p>Le duc d'Orléans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert +comme on regrette un homme de cœur, mais, après tout, il était mort de +la mort du brave, il était mort au milieu d'une victoire, il était mort +sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un +Français, un soldat, un gentilhomme?</p> + +<p>Le duc d'Orléans voulut écrire de sa main à la pauvre veuve. Si quelque +chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans +doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose, +c'est qu'elle n'avait plus d'époux et que sa Bathilde n'avait plus de +père.</p> + +<p>À quatre heures, Buvat rentra de la Bibliothèque; on lui dit que Clarice +le demandait: il descendit aussitôt. La pauvre femme ne pleurait pas; +elle était atterrée, sans larmes, sans paroles; ses yeux étaient fixes +et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna +pas vers lui, elle ne tourna pas la tête, elle se contenta d'étendre la +main de son côté et de lui présenter la lettre.</p> + +<p>Buvat regarda à droite et à gauche d'un air tout hébété pour deviner de +quoi il était question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses +conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut à haute voix:</p> + +<p>«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni +moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais +vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos débiteurs.</p> + +<p>Votre affectionné,</p> + +<p>Philippe d'Orléans.»</p> + +<p>—Comment! s'écria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur +du Rocher?... pas possible!</p> + +<p>—Papa est mort? dit en s'approchant de sa mère la petite Bathilde, qui +jouait dans un coin avec sa poupée. Maman, est-ce que c'est vrai que +papa est mort?</p> + +<p>—Hélas! hélas! oui, ma chère enfant, s'écria Clarice retrouvant tout à +la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que +trop vrai! Oh!</p> + +<p>Malheureuses que nous sommes!</p> + +<p>—Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes +ressources consolatrices, il ne faut pas vous désoler ainsi; c'est +peut-être une fausse nouvelle.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orléans lui-même? s'écria +la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton père est mort. Pleure, +pleure, ma fille! peut-être qu'en voyant tes larmes Dieu aura pitié de +toi.</p> + +<p>Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que +Buvat en sentit sa propre poitrine comme déchirée: mais son effroi fut +bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le +mouchoir qu'elle avait approché de sa bouche. Alors il comprit que le +malheur qui venait de lui arriver n'était peut-être pas le plus grand +qui menaçât la petite Bathilde.</p> + +<p>L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour +elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un +plus petit au second.</p> + +<p>Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres +facultés, il y a dans tout noble cœur une certaine répugnance à +solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle, +surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La +pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour +faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand +elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de +Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille +d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre +lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout +obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice +regarda dans une glace son visage maigri, et sourit +tristement.—Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en +conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.</p> + +<p>Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour +prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait +d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui +avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les +équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était +beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice +vendît le superflu de ses meubles.</p> + +<p>On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et +Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre +toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de +prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit +qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à +mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même +avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il +eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur.</p> + +<p>Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà +oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre +du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit +qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de +revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience.</p> + +<p>Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde +en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles, +ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite +Bathilde, et un lit pour elle.</p> + +<p>Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements +successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait +pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui +était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies +qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais +comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté +grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille +offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau +qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante +louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié +tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à +fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à +son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée +trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa +voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la +somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le +propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui +avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même +temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un +retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui +venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et +continua sa tournée.</p> + +<p>Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté +de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours +sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y +revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte +d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort +changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la +tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être, +il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait +l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation.</p> + +<p>Les derniers jours de l'hiver s'écoulèrent et apportèrent en passant la +nouvelle de la reddition de Lérida, mais en même temps on apprit que le +jeune et infatigable général s'apprêtait à assiéger Tortose. Ce fut le +dernier coup porté à la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps +allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait +le duc à l'armée.</p> + +<p>Les forces lui manquèrent, et elle fut obligée de s'aliter.</p> + +<p>La position de Clarice était affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa +maladie, elle sentait qu'elle était mortelle, et elle n'avait personne +au monde à qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la +mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas même la +pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tête. Son mari n'avait +que des parents éloignés, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter +la pitié. Quant à sa famille à elle, née en France, où sa mère était +morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y +eût-il quelque espoir de ce côté, elle n'avait plus le temps d'y +recourir. La mort venait.</p> + +<p>Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitté Clarice dévorée par +la fièvre, l'entendit gémir si profondément, qu'il sauta à bas de son +lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arrivé à la +porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait à sanglots et priait +à haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'éveilla et appela sa +mère. Clarice renfonça ses larmes, alla prendre son enfant dans son +berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit répéter tout ce +qu'elle savait de prières, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait +s'écrier d'une voix douloureuse: «Ô mon Dieu! mon Dieu! écoutez mon +pauvre enfant!» Il y avait dans cette scène nocturne d'un enfant à peine +hors du berceau et d'une mère à moitié dans la tombe, s'adressant tous +deux au Seigneur comme à leur seul et unique soutien, au milieu du +silence de la nuit, quelque chose de si profondément triste que le bon +Buvat tomba à genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait +offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais +que du moins elle ne serait pas abandonnée. Dieu avait entendu la double +prière qui avait monté vers lui, et il l'exauçait.</p> + +<p>Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait +jamais osé faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne +grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit +tout bas:—Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore +de bonnes gens sur la terre.—La petite fille alors lui jeta les bras +autour du cou et l'embrassa à son tour. Buvat sentit que des larmes lui +venaient aux yeux, et comme il avait entendu répéter maintes fois qu'il +ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiéter, il tira +sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler +l'émotion:—Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je +m'en aille. Adieu, madame du Rocher.</p> + +<p>Sur l'escalier, il rencontra le médecin et lui demanda ce qu'il pensait +de la malade. Comme c'était un médecin qui venait par charité, et qu'il +ne se croyait pas obligé d'avoir des ménagements, attendu qu'on ne les +lui payait pas, il répondit que dans trois jours elle serait morte.</p> + +<p>En rentrant à quatre heures, Buvat trouva la maison en émoi. En +descendant de chez Clarice, le médecin avait dit qu'il fallait appeler +le viatique. On avait donc été prévenir le curé, et le curé était venu, +avait monté l'escalier, précédé du sacristain et de sa sonnette, et sans +préparation aucune, il était entré dans la chambre de la malade. Clarice +l'avait reçu comme on reçoit le Seigneur, c'est-à-dire les mains jointes +et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas +moins été terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui +était arrivé: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la +porte de la chambre encombrés de toutes les commères du quartier, qui +avaient comme c'était l'habitude à cette époque, suivi le +saint-sacrement. Autour du lit où était étendue la mourante, déjà si +pâle et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses +yeux, on eût pu la prendre pour une statue de marbre couchée sur un +tombeau, les prêtres chantaient les prières des agonisants, et, dans un +coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait séparée de sa mère, +afin que la malade ne fût point distraite pendant l'accomplissement de +son dernier acte de religion, était blottie, n'osant ni crier ni +pleurer, tout effrayée de voir tant de monde qu'elle ne connaissait +point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien. +Aussi, dès qu'elle aperçut Buvat, l'enfant courut à lui, comme à la +seule personne qu'elle connût au milieu de cette funèbre assemblée. +Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle près du lit +de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la +terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son éternelle prière +d'envoyer un protecteur à sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du +seul ami qu'elle se connût au monde. Avec ce regard perçant des +moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce cœur pur et dévoué, et elle +y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire; car elle se +souleva sur son séant, lui tendit la main en jetant un cri de +reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si +elle avait épuisé les dernières forces de sa vie dans cet élan maternel, +elle retomba évanouie sur son lit.</p> + +<p>La cérémonie religieuse étant terminée, les prêtres se retirèrent +d'abord; les dévotes les suivirent, les indifférents et les curieux +sortirent les derniers. De ce nombre étaient plusieurs femmes. Buvat +leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses +connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se présenta aussitôt, +assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les +vertus requises pour exercer cet honorable état, mais que, justement à +cause de cette réunion de qualités, elle avait l'habitude de se faire +payer huit jours d'avance, attendu qu'elle était fort courue dans le +quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait à ces huit jours; elle +répondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que +la pauvre dame ne paraissait pas très fortunée, elle se contenterait de +douze. Buvat, qui avait justement touché son mois le jour même, tira +deux écus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui eût +demandé le double qu'il l'eût donné également; aussi cette générosité +inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes +n'étaient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai +qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours, +lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humiliés lui +cherchent une cause impure ou intéressée!</p> + +<p>Clarice était toujours évanouie. La garde entra aussitôt en fonctions, +en lui faisant, à défaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira. +Quant à la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mère dormait. La +pauvre enfant ne connaissait pas encore la différence qu'il y avait +entre le sommeil et la mort, et elle s'était remise à jouer dans un coin +avec sa poupée.</p> + +<p>Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la +malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux +ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître +encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à +prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais +l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa +faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans +mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la +malade:—Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il +ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:—Ah! les +malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça +se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne.</p> + +<p>C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.</p> + +<p>Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde +s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les +lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez +le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la +mère et l'enfant à la garde, et sortit.</p> + +<p>Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût +les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa +fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait +pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté +l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte +maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami, +elle lui dit seulement:</p> + +<p>—Elle dort, maman, elle dort.</p> + +<p>Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle +entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait +être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade +avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant:</p> + +<p>—Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux +d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!</p> + +<p>Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne +devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais +eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul +jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si +triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence. +On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas +que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses +manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et +qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit. +Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller, +puis, quand il eut refermé la porte:</p> + +<p>—Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du +chef, en voilà un qui se la passe douce!</p> + +<p>Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison, +il demanda à la portière comment allait Clarice.</p> + +<p>—Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle +ne souffre plus.</p> + +<p>—Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur +celui qui l'entend ce mot terrible.</p> + +<p>—Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle +se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une +petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat.</p> + +<p>Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant +à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier +où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au +mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue +d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le +plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet, +immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite +Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et +cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il +s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les +gémissements de la petite fille.</p> + +<p>—Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes; +maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?</p> + +<p>Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main:</p> + +<p>—Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!</p> + +<p>Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part, +aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira +la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté +un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte +était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il +courut à l'escalier et lui demanda où était la clef.</p> + +<p>—Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc, +que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi!</p> + +<p>Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.</p> + +<p>—Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les +meubles, répondit la portière.</p> + +<p>—Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat.</p> + +<p>—Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas +riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle +doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le +propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a +plus besoin de meubles, la pauvre chère femme!</p> + +<p>—Mais la garde, qu'est-elle devenue?</p> + +<p>—Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire +était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est +ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne +puis pas: je suis trop sensible.</p> + +<p>Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi +rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main +lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la +clef tourna et la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de +la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et +avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu +pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où +Buvat entrait.</p> + +<p>—Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite +maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie.</p> + +<p>Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste +spectacle.</p> + +<p>Buvat conduisit Bathilde près du cadavre.</p> + +<p>—Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il.</p> + +<p>L'enfant obéit.</p> + +<p>—Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu +la réveillera.</p> + +<p>Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se +laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et +son isolement.</p> + +<p>Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au +berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller +faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir +l'administration des pompes funèbres.</p> + +<p>Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait +trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant.</p> + +<p>Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans.</p> + +<p>C'était le seul héritage que la pauvre mère avait laissé à sa fille</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_18" id="Chapitre_18"></a><a href="#table">Chapitre 18</a></h2> + + +<p>En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses +arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de +chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions +dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans +la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce +que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était +impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il +avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de +trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de +feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont, +pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut +convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait +dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde, +et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.</p> + +<p>Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat, +en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et +mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde, +devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à +la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre +logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas +s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y +arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux +chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante, +donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles +qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de +Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut +opéré.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu, +si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers +devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant +une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa +maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la +consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de +sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre +son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils +reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières +années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les +oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que +d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses +souvenirs d'enfant.</p> + +<p>Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait +gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette +Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine, +tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge. +Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui +étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand +Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq +règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la +moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé +l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une +de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le cœur, et il +avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en +serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui +donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au +nom qu'elle portait.</p> + +<p>Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien +simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le +revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait +ses neuf cents livres d'appointements annuels:</p> + +<p>Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et +de danse.</p> + +<p>Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.</p> + +<p>Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze +ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital +réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme +neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait +bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser +l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux.</p> + +<p>Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de +Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait +face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des +copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se +coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à +ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures +tous les jours.</p> + +<p>Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies +ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que +Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé +lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer +neuf cents livres sur la tête de Bathilde.</p> + +<p>À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles +des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse, +maître de musique et maître de dessin.</p> + +<p>Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette +charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces +heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde +antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une +chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune +beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce +qu'elle avait promis.</p> + +<p>Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque +leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le +dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir +et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en +allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement +vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le +rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand +amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À +chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et +c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'œil si exact, qu'à +la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus +proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et +respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à +Vincennes.</p> + +<p>Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette +promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade +conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les +eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles +aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à +poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde +était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds +flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en +résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits +accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat +passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc, +c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour, +mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en +disant:—Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et +comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle +pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la +moralité de celui-là.</p> + +<p>Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande +fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui +voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre. +Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné +à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans +le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite +le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on +franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre, +lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets.</p> + +<p>Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis +la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de +Buvat.</p> + +<p>Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle +le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de +se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut +averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça +un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y +avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout +ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer +d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse, +convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et +il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était +enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez +le cœur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.</p> + +<p>—Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse?</p> + +<p>—Si fait, j'en viens.</p> + +<p>—Et on vous a payé?</p> + +<p>—Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.</p> + +<p>—Et que pensez-vous de cela?</p> + +<p>—Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois +ensemble.</p> + +<p>—Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray, +reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous +payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat!</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé.</p> + +<p>—Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus +grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.</p> + +<p>—Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront, +qu'est-ce que vous ferez, père Buvat?</p> + +<p>—Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa +résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de +même.</p> + +<p>—Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez +toujours?</p> + +<p>—Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur +l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de +me demander un peu de crédit.</p> + +<p>—Vil flatteur! dit l'employé.</p> + +<p>Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la +caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré; +mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que +la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le +caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en +excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter.</p> + +<p>Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait +difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait +plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef +chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire. +Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes +lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se +trouva au courant.</p> + +<p>On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une +véritable banqueroute.</p> + +<p>Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce +qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec +réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste +de deux années de ses appointements.</p> + +<p>Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de +treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus +remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa +position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle +préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux +Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les +ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à +ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et +comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle, +il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il +aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé +toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu, +dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements +avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du +pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit +logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette +lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même +réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire +part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient +qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous +tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et +qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis +qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat +parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle +comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était +inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule +porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père, +ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui +disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un +autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le +plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son +ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain +demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et +toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat +n'était point d'humeur changeante.</p> + +<p>Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis +que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa +mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la +Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le +monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois, +comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement +aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de +faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que +le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les +commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde +n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat, +maintenant que Bathilde en avait quinze.</p> + +<p>Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette +chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita +dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une +mauvaise pensée n'était venue, même en songe.</p> + +<p>Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et +Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue +Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à +l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre +la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait +été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était +donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne +les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait +inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans +tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche +parenté.</p> + +<p>Restait la supposition qui, attribuant à Buvat une jeunesse orageuse, +avait vu dans Bathilde le résultat d'une ancienne passion que l'Église +eût oublié de consacrer; mais cette supposition tombait au premier +examen. Bathilde était grande et élancée, Buvat était gros et court; +Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux +bleu-faïence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau +blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute +la personne de Bathilde respirait l'élégance et la distinction, tandis +que le pauvre bonhomme Buvat était des pieds à la tête un type de +vulgaire bonhomie. Il en résulta que les femmes commencèrent à regarder +Bathilde avec dédain, et que les hommes appelèrent Buvat un heureux +drôle.</p> + +<p>Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernières à +accréditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard à quelle occasion elle +commença d'y donner créance.</p> + +<p>Cependant les prévisions de l'employé démissionnaire s'étaient +réalisées. Il y avait déjà dix-huit mois que Buvat n'avait touché un sou +d'appointements sans que le brave homme, malgré ce long crédit, se fût +relâché un instant de sa ponctualité ordinaire. Il y a plus, depuis +qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prît au +ministre de faire des économies en supprimant le tiers des employés, et +Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il +eût pu employer d'une manière plus lucrative, eût regardé comme un +malheur irréparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de +zèle à mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il +en résulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait +d'autant plus qu'on le payait moins.</p> + +<p>L'ignorance complète de l'époque où cette situation précaire cesserait, +jointe à la diminution de son petit trésor qui menaçait de s'épuiser +bientôt, rembrunissait néanmoins le front de Buvat, au point que +Bathilde commença de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle +ignorait. Avec le tact qui caractérise les femmes, elle comprit que +toute question à Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confié de +lui-même serait inutile. Ce fut donc à Nanette qu'elle s'adressa. +Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison +ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la +situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle +devait à la délicatesse désintéressée de Buvat; elle sut que pour lui +conserver intacts des appointements destinés à payer ses maîtres +d'agrément et à lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis +cinq heures jusqu'à huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'à +minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'était que, malgré ce travail +acharné, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses +petites économies seraient épuisées, il se verrait forcé d'avouer à +Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dépense qui n'était pas +rigoureusement nécessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant +ce saint dévouement, avait été de tomber aux pieds de Buvat quand il +rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientôt elle comprit que le +seul moyen d'arriver à son but était de paraître tout ignorer, et dans +le baiser filial qu'elle déposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra +de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de +reconnaissance et de vénération.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_19" id="Chapitre_19"></a><a href="#table">Chapitre 19</a></h2> + + +<p>Mais le lendemain, Bathilde dit en riant à Buvat qu'elle croyait que ses +maîtres n'avaient plus rien à lui apprendre, qu'elle en savait autant +qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu. +Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde; +comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisième +ciel, il n'eut pas de peine à croire sa pupille, d'autant moins que les +maîtres, avec une bonne foi assez rare, avouèrent que leur élève en +savait assez pour aller désormais toute seule. C'est que tel était le +sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il épurait tout ce qui s'approchait +d'elle.</p> + +<p>On comprend que cette double déclaration fit grand plaisir à Buvat; mais +ce n'était pas assez pour Bathilde que d'épargner sur la dépense; elle +résolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle eût fait des progrès à peu +près pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le +dessin seul pouvait lui être une ressource, tandis que la musique ne lui +serait jamais qu'un délassement. Elle réserva donc toute son application +pour le dessin, et comme elle y était vraiment d'une force supérieure, +elle arriva bientôt à faire de délicieux pastels. Enfin, un jour, elle +voulut connaître la valeur de ses œuvres, et pria Buvat, en allant à +son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait +son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cléry +et de la rue du Gros-Chenet, deux têtes d'enfant qu'elle avait faites de +fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se +chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et +s'en acquitta avec sa naïveté ordinaire. Le marchand, habitué à de +pareilles propositions, tourna et retourna d'un air dédaigneux les têtes +entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait +offrir que quinze livres de chaque. Buvat, blessé non pas du prix +offert, mais de la manière peu respectueuse dont l'industriel avait +parlé du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains, +en lui disant qu'il le remerciait.</p> + +<p>Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez +élevé, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux têtes +jusqu'à quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il +s'agissait d'une offense faite à la perfectibilité de sa pupille, lui +répondit sèchement que les dessins qu'il lui avait montrés n'étaient +point à vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre +satisfaction. Or, comme on le sait, du moment où les dessins ne sont +point à vendre, ils augmentent singulièrement de valeur; il en résulta +que le marchand finit par en offrir jusqu'à cinquante livres; mais +Buvat, peu sensible à cette proposition, dont il n'avait pas même l'idée +qu'il pût profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez +le marchand avec toute la fierté d'un homme blessé dans sa dignité, et +s'achemina vers son bureau. À son retour, le marchand se trouva comme +par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne +servit à rien, le marchand alla à lui, et, lui mettant les deux mains +sur les épaules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux +dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui répondit une seconde +fois, et d'une voix plus aigre encore que la première, que les dessins +n'étaient point à vendre.</p> + +<p>—C'est fâcheux, reprit le marchand, j'aurais été jusqu'à quatre-vingts +livres, et il retourna sur la porte d'un air indifférent, mais tout en +suivant Buvat du coin de l'œil. Buvat, de son côté, continua son chemin +avec une fierté qui donnait quelque chose de plus grotesque encore à sa +tournure, et, sans s'être retourné une seule fois, disparut au coin de +la rue du Temps-Perdu.</p> + +<p>Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de +l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit régulier dont il +avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut +aussitôt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle était fort +inquiète du résultat de la négociation, et lui jetant, avec un reste de +ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:</p> + +<p>—Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?</p> + +<p>C'était le nom du marchand de couleurs.</p> + +<p>—Monsieur Papillon, répondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur +Papillon est un impertinent!</p> + +<p>La pauvre Bathilde pâlit.</p> + +<p>—Comment cela, bon ami, un impertinent!</p> + +<p>—Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre à genoux devant tes +dessins, s'est permis de les critiquer.</p> + +<p>—Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison. +Songez donc que je ne suis encore qu'une écolière. Mais enfin en a-t-il +offert un prix quelconque?</p> + +<p>—Oui, répondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.</p> + +<p>—Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.</p> + +<p>—Il en a offert quatre-vingts livres!</p> + +<p>—Quatre-vingts livres! s'écria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans +doute, bon ami.</p> + +<p>—Il a osé offrir quatre-vingts livres des deux, je le répète, répondit +Buvat en appuyant sur chaque syllabe.</p> + +<p>—Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant +des mains de joie.</p> + +<p>—C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en +est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.</p> + +<p>Ce n'était pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une +discussion si délicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en +lui annonçant que le dîner était servi, annonce qui avait ordinairement +pour résultat de donner immédiatement un autre cours aux idées du +bonhomme. Buvat remit, sans observations ultérieures, le carton entre +les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle à manger en battant +ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'inévitable:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laisse-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br /> +</p> + +<p>Il dîna d'aussi bon appétit que si son amour-propre presque paternel +était pur de tout échec, et qu'il n'y eût point de monsieur Papillon au +monde.</p> + +<p>Le soir même, tandis que Buvat était monté dans sa chambre pour faire +ses copies, Bathilde remit le carton à Nanette, lui dit de porter à +monsieur Papillon les deux têtes qu'il renfermait, et de lui demander +les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes à Buvat.</p> + +<p>Nanette obéit, et Bathilde attendit son retour avec anxiété, car elle ne +pouvait croire que Buvat ne se fût trompé sur le prix. Dix minutes après +elle fut entièrement rassurée, car la bonne femme rentra avec les +quatre-vingts livres.</p> + +<p>Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes +aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence +s'agenouiller vers le crucifix qui était au pied de son lit, et auquel +chaque soir elle faisait sa prière. Mais cette fois la prière était +changée en actions de grâces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon +Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.</p> + +<p>Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne fût-ce que +pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais +son étonnement fut grand lorsqu'à travers les carreaux de la boutique il +aperçut, dans de magnifiques cadres, les deux têtes d'enfant qui le +regardaient. En même temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.</p> + +<p>—Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites +réflexions! nous nous sommes décidés à nous défaire de nos deux têtes +qui n'étaient pas à vendre! Ah! trédame! je ne vous croyais pas si roué, +voisin! Vous m'avez tiré quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec +tout cela! Mais c'est égal, dites à mademoiselle Bathilde, que comme +c'est une bonne et sainte fille, par considération pour elle, si elle +veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an à +n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au même prix.</p> + +<p>Buvat demeura atterré; il grommela une réponse que le marchand ne put +entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavés où il +posait le bout de sa canne, ce qui était encore chez lui une grande +marque de préoccupation. Puis il remonta ses cinq étages sans battre les +barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde +sans que Bathilde l'eût entendu. La jeune fille dessinait; elle avait +déjà commencé une autre tête.</p> + +<p>En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout +soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut à lui +en demandant ce qui était arrivé; mais Buvat, sans répondre, essuya deux +grosses larmes, et avec un accent de sensibilité indéfinissable.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray +et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!</p> + +<p>—Mais, petit père, répondit Bathilde, moitié pleurant, moitié riant, je +ne travaille pas, je m'amuse.</p> + +<p>Le mot petit père était dans les grandes occasions substitué par +Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour résultat de calmer +les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse échoua.</p> + +<p>—Je ne suis ni votre petit père, ni votre bon ami, murmura Buvat en +secouant la tête, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie +admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie +plus, et qui ne gagne point assez avec son écriture pour continuer de +vous donner l'éducation qui convient à une demoiselle comme vous.</p> + +<p>Et il laissa tomber ses bras avec un tel découragement, que sa canne lui +échappa des mains.</p> + +<p>—Oh! mais, vous voulez donc à votre tour me faire mourir de chagrin? +s'écria Bathilde en éclatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se +peignait sur son visage.</p> + +<p>—Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'écria Buvat, avec un +accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que +j'ai donc fait?</p> + +<p>Et Buvat joignit les mains, et fut prêt à tomber à genoux devant elle.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit Bathilde, voilà comme je vous aime, petit père; +c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas, +il me semble que vous êtes fâché contre moi, et alors je pleure.</p> + +<p>—Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne +manquerait plus que cela, de te voir pleurer!</p> + +<p>—Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas +faire ce que je veux.</p> + +<p>Cette menace de Bathilde toute puérile qu'elle était, fit frissonner +Buvat depuis la pointe du pied jusqu'à la racine des cheveux; car depuis +le jour où l'enfant pleurait sa mère, pas une larme n'était tombée des +yeux de la jeune fille.</p> + +<p>—Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais +promets-moi que le jour où le roi me payera mon arriéré....</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, petit père! dit Bathilde en interrompant Buvat; +nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous êtes cause +que le dîner refroidit.</p> + +<p>Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans +la salle à manger, où, par ses plaisanteries et sa gaîté, elle eut +bientôt effacé sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'à la dernière +trace de tristesse.</p> + +<p>Qu'eût-ce donc été si le pauvre Buvat eût tout su?</p> + +<p>En effet, Bathilde avait songé que pour qu'elle continuât de bien placer +ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa +prévision était juste, puisque le marchand de couleurs avait dit à Buvat +qu'il en prendrait deux par mois, mais à la condition que Bathilde ne +travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins, +Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par +mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de +perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrès dans son +éducation de femme de ménage que dans celle de femme du monde, elle +avait chargé le matin même Nanette de chercher, sans dire pour qui, +parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par +conséquent bien payé, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de +Buvat, et dont la rétribution viendrait encore ajouter au bien-être de +la maison.</p> + +<p>Nanette, qui ne savait qu'obéir à sa jeune maîtresse s'était donc mise +en quête le jour même, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour +trouver ce qu'elle cherchait. C'était le temps des dentelles et des +accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune, +et couraient ensuite négligemment par les bosquets avec des robes plus +transparentes encore que celles que Juvénal appelait de l'air tissu. Il +en résultait comme on le comprend bien, force déchirures, qu'il fallait +cacher aux regards des mères ou des maris; de sorte qu'à cette époque, +il y avait peut-être plus encore à gagner à raccommoder les dentelles +qu'à les vendre. Dès son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des +miracles; son aiguille semblait être celle d'une fée. Aussi Nanette +reçut-elle force compliments sur la Pénélope inconnue qui refaisait +ainsi le jour l'ouvrage que l'on défaisait la nuit.</p> + +<p>Grâce à cette laborieuse résolution de Bathilde, résolution dont une +partie resta ignorée de tout le monde et même de Buvat, l'aisance prête +à manquer dans le ménage y rentra par une double source. Buvat, plus +tranquille désormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se fût +positivement prononcée à ce sujet, il lui fallait cependant renoncer à +ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce +qu'il les faisait avec elle, résolut donc de tirer parti de cette +fameuse terrasse qui avait été d'un poids si fort dans le choix de son +logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une +heure à prendre ses mesures, sans que personne, même Bathilde, eût +l'idée de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrêta à un jet d'eau, à +une grotte et à un berceau.</p> + +<p>Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces idées +fantastiques comme il en était venu une à Buvat le jour où il avait +résolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la +patience humaine peut exécuter de choses qui au premier abord paraissent +impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit, +les gouttières, de huit pieds plus élevées que la terrasse, donnaient +toutes facilités pour l'exécution. Le berceau même fut peu de chose: +quelques lattes peintes en vert, clouées en losange et tapissées de +jasmin et de chèvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte +qui devait être véritablement le chef-d'œuvre de ces nouveaux jardins +de Sémiramis.</p> + +<p>En effet, le dimanche, dès la pointe du jour, Buvat partait pour le bois +de Vincennes; et, arrivé là, il se mettait en quête de ces pierres +hétéroclites, aux formes torturées, dont les unes représentent +naturellement des têtes de singe, les autres des lapins accroupis, +celles-ci des champignons, celles-là des clochers de cathédrale; puis, +lorsqu'il en avait réuni un assez grand nombre, il les faisait mettre +dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait +hebdomadairement à cette dépense, il les faisait amener au cinquième +étage de la rue du Temps-Perdu. Cette première collection dura trois +mois à compléter.</p> + +<p>Puis Buvat passa des monolithes aux végétaux. Toute racine ayant +l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous +l'apparence d'une tortue, devint la propriété de Buvat, qui, une petite +serpe à la main, se promenait les yeux fixés sur le sol, avec autant +d'attention qu'un homme qui aurait cherché un trésor, et qui, dès qu'il +apercevait une forme ligneuse à sa convenance, se précipitait la face +contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. À +force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du +sol. Cette recherche obstinée, à laquelle les gardes de Vincennes et de +Saint-Cloud essayèrent plus d'une fois de mettre empêchement, mais sans +pouvoir y réussir tant Buvat, par sa persévérance, déjouait leur +activité, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, à sa +grande satisfaction, tous ses matériaux réunis.</p> + +<p>Alors commença l'œuvre architecturale. La plus grosse comme la plus +petite pierre qui devait servir à l'édification de la Babel moderne fut +tournée et retournée d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrît +à la vue par son côté le plus avantageux; puis posée, puis assurée, puis +cimentée de façon que chaque saillie extérieure présentât la capricieuse +imitation d'une tête d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une +fleur ou d'un fruit. Bientôt ce fut un amas chimérique des apparences +les plus opposées, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en +rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou +batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant délit de +ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la voûte s'arrondit et +servit de repaire à une hydre magnifique, la pièce la plus précieuse de +la collection, et aux sept têtes de laquelle Buvat eut l'heureuse idée +d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux +d'émail et des dards de drap écarlate. Il en résulta que lorsque la +chose eut atteint toute sa perfection, ce n'était plus qu'avec une +certaine hésitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que, +dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promené la +nuit, tout seul, sur la terrasse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_20" id="Chapitre_20"></a><a href="#table">Chapitre 20</a></h2> + + +<p>L'œuvre babylonienne de Buvat avait duré douze mois. Pendant ces douze +mois, Bathilde avait passé de sa quinzième à sa seizième année, de sorte +que la gracieuse jeune fille était devenue une femme charmante. C'était +pendant cette période que son voisin Boniface Denis l'avait remarquée, +et avait tant fait que sa mère, qui n'avait rien à lui refuser, après +avoir été prendre des informations préalables à une bonne source, +c'est-à-dire à la rue Pagevin, avait commencé, sous un prétexte de +voisinage, par se présenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini +par les inviter tous deux à venir passer chez elle les soirées du +dimanche. L'invitation avait été faite de si bonne grâce, qu'il n'y +avait pas eu moyen de refuser, quelque répugnance que Bathilde éprouvât +à sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat était enchanté qu'une occasion +de distraction se présentât pour Bathilde. Puis, au fond, comme il +savait que madame Denis avait deux filles, peut-être n'était-il point +fâché de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes +les meilleures âmes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer +d'obtenir sur mademoiselle Émilie et sur mademoiselle Athénaïs.</p> + +<p>Cependant, les choses ne se passèrent point précisément comme le +bonhomme les avait d'avance arrangée dans sa tête. Bathilde vit du +premier coup d'œil à qui elle avait affaire, et apprécia la médiocrité +de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit +admirer les têtes, d'après la bosse, de ces demoiselles, elle prétendit +n'avoir rien à la maison qu'elle pût montrer, tandis que Buvat savait +parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tête d'enfant Jésus et +une tête de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout! +Lorsqu'on la pria de chanter, après que mesdemoiselles Denis se furent +fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui +dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compté Buvat, +et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand étonnement +de Buvat, cette conduite parut augmenter singulièrement l'amitié de +madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu +d'avance faire un grand éloge des talents de Bathilde, malgré son +orgueil maternel, n'était point sans quelque inquiétude sur le résultat +d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc +comblée de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie, +affirma à tout le monde que c'était une personne pleine de talents et de +modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les éloges que l'on avait +faits sur son compte. Une mercière retirée ayant même alors voulu élever +la voix pour rappeler la position étrange de la pupille vis-à-vis du +bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence à cette +mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait à fond cette histoire et +qu'il n'y avait pas le moindre détail qui ne fût à l'honneur de ses deux +voisins. C'était un léger mensonge que se permettait madame Denis en se +prétendant si bien renseignée, mais sans doute Dieu le lui pardonna en +faveur de l'intention.</p> + +<p>Quant à Boniface, du moment où il ne pouvait pas jouer au cheval fondu +ou faire la roue, il était nul, de toute nullité. Il avait donc été ce +soir-là d'une stupidité si supérieure, que Bathilde, n'attachant aucune +importance à un pareil être, ne l'avait pas même remarqué.</p> + +<p>Mais il n'en avait pas été ainsi de Boniface. Le pauvre garçon, qui +n'était qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, était devenu fou en la +voyant de près. Il résulta de cette recrudescence de sentiment que +Boniface ne quitta plus sa fenêtre, ce qui força tout naturellement +Bathilde à fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface +habitait alors la chambre occupée depuis par le chevalier d'Harmental.</p> + +<p>Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il était impossible de voir +autre chose qu'une suprême modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion +de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprès de sa mère, que +celle-ci remonta de la rue Pagevin à la rue des Orties, et là apprit par +les questions qu'elle fit à une vieille portière devenue à peu près +aveugle et tout à fait sourde, quelque chose de cette scène mortuaire +que nous avons racontée, et dans laquelle Buvat avait joué un si beau +rôle. La bonne femme avait oublié les noms des principaux personnages; +elle se rappelait seulement que le père était un bel officier qui avait +été tué en Espagne, et la mère une charmante jeune femme qui était morte +de douleur et de misère. Ce qui l'avait surtout frappée, et ce qui lui +laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe était +arrivée l'année même de la mort de son carlin.</p> + +<p>De son côté, Boniface s'était mis en quête, et il avait appris par +monsieur Joulu, son procureur, lequel était ami de monsieur Ladureau, +notaire de Buvat, que, chaque année, depuis dix ans, on plaçait cinq +cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels +réunis aux intérêts, formaient un petit capital de sept ou huit mille +francs. Sept ou huit mille francs de capital étaient bien peu de chose +pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mère, pouvait compter sur trois +mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chétif qu'il fût, +prouvait au moins que si Bathilde était loin d'avoir une fortune, elle +n'était pas non plus tout à fait dans la misère.</p> + +<p>En conséquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que +l'amour de Boniface allait toujours croissant, et où l'estime qu'elle +avait de son côté pour Bathilde, qui vint encore à deux de ses soirées, +ne subit aucune altération, elle se décida à faire la demande en règle. +Donc, une après-dînée que Buvat revenait de son bureau à son heure +ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait +rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un +clignotement de l'œil qu'elle avait quelque chose à lui dire. Buvat +comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau à la main +et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus reculée +de sa maison, ferma les portes pour n'être surprise par personne, fit +asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la +demande de la main de Bathilde pour Boniface.</p> + +<p>Buvat demeura tout étourdi de la proposition. Il ne lui était jamais +venu à l'esprit que Bathilde pût se marier. La vie sans Bathilde lui +semblait désormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de +couleur à la seule idée d'être abandonné par elle.</p> + +<p>Madame Denis était trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet +étrange que sa demande avait produit sur le système nerveux de Buvat. +Elle ne voulut pas même lui laisser ignorer qu'une chose si importante +était passée inaperçue; elle lui offrit un flacon de sels à son usage, +et qu'elle laissait toujours sur la cheminée, à la vue de tout le monde, +pour se donner l'occasion de répéter deux ou trois fois par semaine +qu'elle avait les nerfs d'une extrême irritabilité. Buvat, qui avait +perdu la tête, au lieu de respirer purement et simplement ces sels à une +distance convenable, déboucha le flacon et se le fourra dans le nez. +L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si +l'ange d'Habacuc l'avait enlevé par les cheveux; son visage passa d'un +blanc fade au cramoisi le plus foncé; il éternua pendant dix minutes à +se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'étant calmé peu à peu et +étant revenu insensiblement à l'état où il se trouvait au moment où la +proposition avait été faite, il répondit qu'il comprenait tout ce qu'une +pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme +madame Denis le savait sans doute, il n'était que le tuteur de Bathilde, +qualité qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et +en même temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter +ou de la refuser. Madame Denis trouva la réplique parfaitement juste, et +le reconduisit à la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa +réponse elle le priait de la croire sa très humble servante.</p> + +<p>Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquiète. Il avait +retardé d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui était pas arrivé +une seule fois depuis dix ans. L'inquiétude de la jeune fille redoubla +quand elle vit l'air triste et préoccupé de Buvat. Aussi voulut-elle +connaître tout d'abord ce qui causait la mine allongée de son bon ami. +Buvat, qui n'avait pas préparé son discours, essaya de reculer +l'explication jusqu'après le dîner, mais Bathilde déclara qu'elle ne se +mettrait point à table qu'elle ne sût ce qui était arrivé. Force fut +donc à Buvat de transmettre, séance tenante, à sa pupille, et sans +préparation aucune, la proposition de madame Denis.</p> + +<p>Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille à qui l'on parle de +mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui +s'était assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en +face avec ce doux sourire qui était le soleil du pauvre écrivain:</p> + +<p>—Ainsi donc, lui dit-elle, petit père, vous avez assez de votre pauvre +fille, et vous voulez vous en débarrasser?</p> + +<p>—Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me débarrasser de toi! Mais c'est +moi qui mourrai le jour où tu me quitterais!</p> + +<p>—Eh bien! alors, petit père, répondit Bathilde, pourquoi venez-vous me +parler de mariage?</p> + +<p>—Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que +tu t'établisses, et que tu ne trouveras peut-être pas plus tard un aussi +bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mérite un peu mieux +qu'un monsieur Boniface.</p> + +<p>—Non, petit père, reprit Bathilde, non, je ne mérite pas mieux que +monsieur Boniface; mais....</p> + +<p>—Eh bien! mais?</p> + +<p>—Mais... je ne me marierai jamais.</p> + +<p>—Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!</p> + +<p>—Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas +heureux comme nous sommes?</p> + +<p>—Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'écria Buvat, je le +crois bien que nous le sommes!</p> + +<p>Sabre de bois était un honnête juron dont se servait Buvat dans les +grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du +bonhomme.</p> + +<p>—Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes +heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit père, il ne +faut pas tenter Dieu.</p> + +<p>—Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu +venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!</p> + +<p>—Vous ne désirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses +lèvres sur le front du bonhomme.</p> + +<p>—Moi! désirer ce mariage! dit Buvat; moi! désirer te voir la femme de +ce petit gueux de Boniface! de ce satané chenapan que j'avais pris en +grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!</p> + +<p>—Si vous ne désirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?</p> + +<p>—Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton père, dit Buvat; parce +que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien +que tu es libre.</p> + +<p>—Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde.</p> + +<p>—Libre comme l'air.</p> + +<p>—Eh bien! si je suis libre, je refuse.</p> + +<p>—Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai; +mais comment vais-je dire cela à madame Denis?</p> + +<p>—Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux +pas me marier, dites-lui que je veux rester éternellement avec vous.</p> + +<p>—Allons dîner, dit Buvat; il me viendra peut-être une bonne idée en +mangeant la soupe. C'est drôle, l'appétit m'est revenu tout à coup. Tout +à l'heure, j'avais l'estomac si serré que j'aurais cru qu'il me serait +impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine.</p> + +<p>Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgré cette +infraction à ses habitudes hygiéniques, aucune bonne idée ne lui vint; +de sorte qu'il fut obligé de dire tout bonnement à madame Denis que +Bathilde était très honorée de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas +se marier.</p> + +<p>Cette réponse inattendue cassa bras et jambes à madame Denis; elle +n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde pût +refuser un parti aussi brillant que son fils; elle reçut en conséquence +très sèchement le refus de Buvat, et elle répondit que chacun était +libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester +pour coiffer sainte Catherine, elle en était parfaitement la maîtresse.</p> + +<p>Mais quand elle réfléchit à ce refus, que dans son orgueil maternel elle +ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu +faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent à +l'esprit, et comme elle était alors dans une disposition parfaite pour y +croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des vérités +avérées. Aussi, lorsqu'elle transmit à Boniface la réponse de sa belle +voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet échec matrimonial, qu'il +était bien heureux que les négociations eussent tourné ainsi, attendu +qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde eût +accepté, ne lui eussent pas permis à elle, de laisser se conclure un +pareil mariage.</p> + +<p>Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'était point de sa dignité que +son fils, après un refus si humiliant, conservât la chambre qu'il +habitait en face de Bathilde; elle lui en fit préparer, sur le jardin +une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit +immédiatement en location celle que venait de quitter M. Boniface.</p> + +<p>Huit jours après, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, agaçait +Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jugé qu'il fit assez beau +pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza, à qui l'habitude d'être +gâtée avait fait un caractère fort irritable, s'était élancée sur M. +Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet.</p> + +<p>C'est ce qui fait que le pauvre garçon, qui avait le cœur encore assez +malade et la jambe assez mal guérie, avait si amicalement conseillé à +d'Harmental de prendre garde à la coquetterie de Bathilde et de jeter +une boulette à Mirza.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_21" id="Chapitre_21"></a><a href="#table">Chapitre 21</a></h2> + + +<p>La chambre de monsieur Boniface resta vacante pendant trois ou quatre +mois, puis un jour Bathilde, qui s'était habituée à en voir la fenêtre +fermée, en levant les yeux, trouva la fenêtre ouverte; à cette fenêtre +elle vit une figure inconnue. C'était celle de d'Harmental.</p> + +<p>On voyait peu de figures comme celle du chevalier rue du Temps-Perdu. +Aussi Bathilde, admirablement placée derrière ses rideaux pour voir sans +être vue, y fit-elle attention malgré elle. En effet il y avait dans les +traits de notre héros une distinction et une finesse qui ne pouvaient +échapper à l'œil d'une femme aussi distinguée que l'était elle-même +Bathilde; ensuite les habits du chevalier, tout simples qu'ils étaient, +trahissaient dans celui qui les portait une élégance parfaite; enfin il +avait donné quelques ordres, et ces ordres, prononcés assez haut pour +que Bathilde les entendit, avaient été donnés avec cette inflexion de +voix dominatrice qui indique dans celui qui la possède une habitude +naturelle du commandement.</p> + +<p>Quelque chose avait donc dit du premier coup à la jeune fille qu'elle +avait sous les yeux un homme fort supérieur sous tous les rapports à +celui auquel il succédait dans la possession de la petite chambre, et +avec cet instinct si naturel aux gens comme il faut, elle l'avait +reconnu tout d'abord pour être de race. Le même jour, le chevalier avait +essayé son clavecin. Aux premiers sons de l'instrument, Bathilde avait +levé la tête: le chevalier, quoiqu'il ignorât qu'il fût écouté, et +peut-être même parce qu'il l'ignorait, s'était laissé aller à des +préludes et à des fantaisies qui sentaient leur amateur de première +force; aussi, à ces sons qui semblaient éveiller toutes les cordes +musicales de sa propre organisation Bathilde s'était levée et s'était +approchée de la fenêtre pour ne pas perdre une note, car c'était une +chose inouïe rue du Temps-Perdu qu'une pareille distraction. C'était +alors que d'Harmental avait aperçu contre les vitres les charmants +petits doigts de sa voisine, et les avait fait disparaître en se +retournant avec tant de précipitation qu'il n'y avait pas eu de doute +pour Bathilde qu'elle n'eût été vue à son tour.</p> + +<p>Le lendemain, ce fut Bathilde qui pensa qu'il y avait bien longtemps +qu'elle n'avait fait de la musique, et qui se mit à son clavecin; elle +commença en tremblant très fort, quoiqu'elle ignorât parfaitement ce qui +pouvait la faire trembler. Mais comme, après tout, elle était excellente +musicienne, le tremblement se passa bientôt et ce fut alors qu'elle +exécuta si brillamment ce morceau d'Armide qui fut écouté avec tant +d'étonnement par le chevalier et l'abbé Brigaud.</p> + +<p>Nous avons dit comment, le lendemain matin, le chevalier avait aperçu +Buvat, et comment cette connaissance l'avait conduit à apprendre le nom +de Bathilde appelée par son tuteur sur la terrasse pour y jouir de la +vue du jet d'eau en pleine activité. L'apparition de la jeune fille +avait fait, on s'en souvient, sur le chevalier une impression d'autant +plus profonde qu'il était loin de s'attendre, vu le quartier et l'étage, +à une semblable vue, et il était encore sous le charme lorsque l'entrée +du capitaine Roquefinette, auquel il avait donné rendez-vous, était +venue imprimer une nouvelle direction à ses pensées, qui du reste +étaient bientôt revenues à Bathilde.</p> + +<p>Le lendemain, c'était Bathilde qui, profitant d'un premier rayon de +soleil du printemps, était à son tour à la fenêtre. À son tour, elle +avait vu les yeux du chevalier fixés ardemment sur elle. Elle avait +retrouvé cette figure pleine de jeunesse, à laquelle la pensée du projet +qu'il avait entrepris donnait une certaine gravité triste; or, tristesse +et jeunesse vont si mal ensemble, que cette anomalie l'avait frappée: ce +beau jeune homme avait donc un chagrin, puisqu'il était triste. Quel +chagrin pouvait-il avoir? On le voit, dès le second jour où elle l'avait +aperçu, Bathilde avait été conduite tout naturellement à s'occuper du +chevalier.</p> + +<p>Cela n'avait point empêché Bathilde de fermer sa fenêtre; mais, de +derrière le rideau, elle avait vu la figure triste de d'Harmental se +rembrunir encore. Alors elle avait compris instinctivement qu'elle +venait de faire de la peine à ce beau jeune homme, et, sans savoir +pourquoi, elle s'était mise à son clavecin: n'est-ce point qu'elle se +doutait que la musique était la plus habile consolatrice des peines du +cœur?</p> + +<p>Le soir, d'Harmental à son tour s'était mis à son clavecin, et c'était +Bathilde alors qui avait écouté avec toute son âme cette voix mélodieuse +qui parlait d'amour au milieu de la nuit. Malheureusement pour le +chevalier, qui, ayant vu se dessiner l'ombre de la jeune fille derrière +ses rideaux, commençait à se douter qu'il renvoyait de l'autre côté de +la rue les impressions éprouvées, il avait été interrompu au plus beau +de son concert par son voisin du troisième. Mais cependant le plus fort +était fait; il y avait un point de contact entre les deux jeunes gens, +et déjà ils se parlaient cette langue du cœur, la plus dangereuse de +toutes.</p> + +<p>Aussi, le lendemain matin, Bathilde, qui avait rêvé toute la nuit à la +musique et quelques peu au musicien, sentant qu'il se passait quelque +chose d'étrange et d'inconnu en elle, si attirée qu'elle fût vers sa +fenêtre, avait-elle tenu cette fenêtre scrupuleusement fermée. Il en +était résulté chez le chevalier ce mouvement d'humeur sous l'impression +duquel il était descendu chez madame Denis.</p> + +<p>Là, il avait appris une grande nouvelle: c'est que Bathilde n'était ni +la fille, ni la femme, ni la nièce de Buvat.</p> + +<p>Aussi était-il remonté tout joyeux, et, trouvant la fenêtre ouverte, +s'était-il mis, malgré les avis charitables de Boniface, en +communication immédiate avec Mirza, par le moyen corrupteur des morceaux +de sucre. La rentrée inattendue de Bathilde avait interrompu cet +exercice; le chevalier, dans son égoïste délicatesse, avait refermé sa +fenêtre; mais avant que la fenêtre fût refermée, un salut avait été +échangé entre les deux jeunes gens. C'était plus que Bathilde n'avait +encore accordé à aucun homme, non pas qu'elle n'eut salué de temps en +temps quelque connaissance de Buvat, mais c'était la première fois +qu'elle rougissait en saluant.</p> + +<p>Le lendemain, Bathilde avait vu le chevalier ouvrir sa fenêtre, et, sans +qu'elle pût se rendre compte de son action, clouer un ruban ponceau au +mur extérieur. Ce qu'elle avait remarqué surtout, c'était l'animation +extraordinaire répandue sur la figure du chevalier. En effet comme on se +le rappelle, le ruban ponceau était un signal, et, en arborant ce +signal, le chevalier faisait peut-être le premier pas vers l'échafaud. +Une demi-heure après avait paru, derrière le chevalier, un personnage +inconnu à Bathilde, mais dont l'apparition n'avait rien de rassurant: +c'était le capitaine Roquefinette; aussi Bathilde avait-elle remarqué +avec une certaine inquiétude qu'aussitôt que l'homme à la longue épée +était entré, le chevalier avait vivement refermé sa croisée.</p> + +<p>Le chevalier, comme on s'en doute bien, avait eu une longue conférence +avec le capitaine, car il lui avait fallu régler tous les préparatifs de +l'expédition du soir. La fenêtre du chevalier était donc restée si +longtemps fermée que Bathilde, le croyant sorti, avait pensé pouvoir, +sans inconvénient, ouvrir la sienne.</p> + +<p>Mais à peine était-elle ouverte, que celle de son voisin, qui avait +semblé n'attendre que ce moment pour se mettre en contact avec elle, +s'ouvrit à son tour. Heureusement pour Bathilde, qui eût été fort +embarrassée de cette coïncidence, elle était alors dans la partie de +l'appartement où ne pouvaient plonger les regards du chevalier. Elle +résolut donc d'y rester tant que les choses demeureraient dans ce même +état, et s'établit près de la seconde croisée qui était fermée.</p> + +<p>Mais Mirza, qui n'avait point les mêmes scrupules que sa maîtresse, +aperçut à peine le chevalier qu'elle courut à la fenêtre et y appuya ses +deux pattes de devant en sautant joyeusement sur ses pattes de derrière. +Ces agaceries furent récompensées, comme on s'y attend bien, d'un +premier, d'un second et d'un troisième morceau de sucre; mais ce +troisième morceau de sucre, au grand étonnement de Bathilde, était +enveloppé d'un morceau de papier.</p> + +<p>Ce morceau de papier inquiéta plus Bathilde que Mirza, car Mirza, que +les diablotins et les carrés de sucre de pomme avaient mise au courant +de cette plaisanterie, eut bientôt, à l'aide de ses pattes, tiré le +morceau de sucre de son enveloppe, et, comme elle faisait beaucoup de +cas du contenu et fort peu du contenant, elle mangea le sucre, laissa le +papier et courut à la fenêtre, mais il n'y avait plus de chevalier: +satisfait sans doute de l'adresse de Mirza, il s'était renfermé chez +lui.</p> + +<p>Bathilde était fort embarrassée; elle avait vu du premier coup d'œil +que ce papier renfermait trois ou quatre lignes d'écriture. Or, +évidemment, de quelque amitié subite que son voisin se fût senti pris +pour Mirza, ce n'était point à Mirza qu'il écrivait: la lettre était +donc pour Bathilde.</p> + +<p>Mais que faire de cette lettre? se lever et la déchirer, c'était +certainement bien noble et bien digne; mais si aussi, comme à la rigueur +la chose était possible, ce papier, qui avait servi d'enveloppe, était +écrit depuis longtemps, l'acte de sévérité en question devenait bien +ridicule; il indiquait, en outre, qu'on avait pensé que ce pouvait être +une lettre et si ce n'en était pas une, une pareille pensée était bien +étrange. Bathilde résolut donc de laisser les choses dans l'état où +elles étaient. Le chevalier ne devait pas la croire chez elle +puisqu'elle n'avait point paru; il ne pouvait donc tirer aucune +conséquence de ce que la lettre restait intacte, puisque la lettre +restait à terre: elle continua donc de travailler, ou plutôt de +réfléchir, cachée derrière son rideau, comme probablement le chevalier +était caché derrière le sien.</p> + +<p>Au bout d'une heure d'attente, à peu près, pendant laquelle Bathilde, il +faut l'avouer, passa bien trois quarts d'heure les yeux fixés sur la +lettre, Nanette entra; Bathilde, sans changer de place, lui ordonna de +fermer la fenêtre.</p> + +<p>Nanette obéit, mais en revenant elle vit le papier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la bonne femme en se baissant +pour le ramasser.</p> + +<p>—Rien, répondit vivement Bathilde, oubliant que Nanette ne savait pas +lire, quelque papier qui sera tombé de ma poche.... Puis, après une pause +d'un instant et un effort visible sur elle-même,—et qu'il faut jeter au +feu, ajouta-t elle.</p> + +<p>—Mais, cependant, si c'était un papier important, dit Nanette. Voyez au +moins ce que c'est, notre demoiselle.</p> + +<p>Et Nanette présenta à Bathilde le papier tout ouvert, et du côté de +l'écriture.</p> + +<p>La tentation était trop forte pour y résister. Bathilde jeta les yeux +sur le papier, en affectant autant qu'il était en son pouvoir un air +d'indifférence, et lut ce qui suit:</p> + +<p>«On vous dit orpheline: je suis sans parents; nous sommes donc frère et +sœur devant Dieu. Ce soir je cours un grand danger, mais j'espérerais +en sortir sain et sauf, si ma sœur Bathilde voulait prier pour son +frère Raoul.»</p> + +<p>—Tu avais raison, dit Bathilde, d'une voix émue et en prenant le papier +des mains de Nanette, ce papier est plus important que je ne croyais, et +elle mit la lettre de d'Harmental dans la poche de son tablier.</p> + +<p>Cinq minutes après, Nanette, qui était entrée comme elle entrait vingt +fois par jour, sans motif, sortit de même qu'elle était entrée, et +laissa Bathilde seule.</p> + +<p>Bathilde n'avait jeté qu'un coup d'œil sur le papier, et il lui était +resté comme un éblouissement. Aussitôt que Nanette eut refermé la porte, +elle le rouvrit et le lut une seconde fois.</p> + +<p>Il était impossible de dire plus de choses en moins de lignes; +d'Harmental eût mis un jour entier à combiner chaque mot de ce billet, +qu'il avait écrit d'inspiration, qu'il n'aurait pu le rédiger avec plus +d'adresse. En effet il établissait tout d'abord une parité de position +qui devait rassurer l'orpheline sur une supériorité sociale quelconque; +il intéressait Bathilde au sort de son voisin, qu'un danger menaçait, +danger qui devait paraître d'autant plus grand à la jeune fille qu'il +lui demeurait inconnu. Enfin, le mot de frère et sœur, si adroitement +glissé à la fin, et pour demander à cette sœur une simple prière pour +son frère, excluait de ces premières relations toute idée d'amour.</p> + +<p>Aussi, si Bathilde se fût trouvée en face de d'Harmental en ce moment +même, au lieu d'être embarrassée et rougissante comme une jeune fille +qui vient de recevoir son premier billet d'amour, elle lui eût tendu la +main, et lui eût dit en souriant:—Soyez tranquille, je prierai pour +vous.</p> + +<p>Mais ce qui était resté dans l'esprit de Bathilde, bien autrement +dangereux que toutes les déclarations du monde, c'était l'idée de ce +péril que courait son voisin. Par une espèce de pressentiment dont elle +avait été frappée en lui voyant, d'un visage si différent de sa +physionomie ordinaire, clouer à sa fenêtre ce ruban ponceau qu'il avait +enlevé aussitôt l'entrée du capitaine, elle était à peu près sûre que ce +danger se rattachait à ce nouveau personnage, qu'elle n'avait point +aperçu encore. Mais de quelle façon ce danger se rattachait-il à lui? de +quelle nature était ce danger par lui-même? C'est ce qu'il lui était +impossible de comprendre. Son idée s'arrêtait bien à un duel; mais pour +un homme tel que paraissait le chevalier, un duel ne devait pas être un +de ces dangers pour lesquels on réclame la prière d'une femme. +D'ailleurs, l'heure indiquée n'était point de celles où les duels ont +lieu d'habitude. Bathilde se perdait donc dans ses suppositions; mais, +tout en s'y perdant, elle pensait au chevalier, toujours au chevalier, +rien qu'au chevalier; et s'il avait calculé là-dessus, il faut le dire, +son calcul était d'une justesse désespérante pour la pauvre Bathilde.</p> + +<p>La journée se passa sans que Bathilde vît reparaître Raoul; soit +manœuvre stratégique, soit qu'il fût occupé ailleurs, sa fenêtre resta +obstinément fermée. Aussi, lorsque Buvat rentra, selon son habitude, à +quatre heures dix minutes, trouva-t-il la jeune fille si fort préoccupée +que, quoique sa perspicacité ne fût pas grande en pareille matière, il +lui demanda trois ou quatre fois ce qu'elle pouvait avoir. Chaque fois +Bathilde répondit par un de ces sourires qui faisaient que Buvat, quand +elle souriait ainsi, ne pensait plus à rien qu'à la regarder; il en +résulta que, malgré ces interpellations réitérées, Bathilde garda sa +préoccupation et son secret.</p> + +<p>Après le dîner, le laquais de monsieur de Chaulieu entra: il venait +prier Buvat de passer le soir même chez son maître, qui avait force +poésies à lui donner à copier; l'abbé de Chaulieu était une des +meilleures pratiques de Buvat, chez lequel il venait souvent lui-même, +car il avait pris en grande affection Bathilde; le pauvre abbé devenait +aveugle, mais cependant pas au point de ne pouvoir reconnaître et +apprécier une jolie figure: il est vrai qu'il ne la voyait qu'à travers +un nuage. Aussi l'abbé Chaulieu avait-il dit à Bathilde dans sa +galanterie sexagénaire, que la seule chose qui le consolât, c'est que +c'était ainsi qu'on voyait les anges.</p> + +<p>Buvat n'eut garde de manquer au rendez-vous, et Bathilde remercia au +fond du cœur le bon abbé de ce qu'il lui ménageait ainsi, à elle, une +soirée de solitude; elle savait que lorsque Buvat allait chez monsieur +de Chaulieu, il y faisait ordinairement d'assez longues séances; elle +espéra donc que, comme d'habitude, il y resterait tard. Pauvre Buvat! il +sortit sans se douter que, pour la première fois, on désirait son +absence.</p> + +<p>Buvat était flâneur comme tout bourgeois de Paris doit l'être. D'un bout +à l'autre du Palais-Royal, il guigna le long des boutiques, s'arrêtant +pour la millième fois devant les mêmes objets qui avaient l'habitude +d'éveiller son admiration. En sortant de la galerie, il entendit chanter +et il vit un groupe d'hommes et de femmes; il s'y mêla et écouta les +chansons. Au moment de la quête, il s'éloigna, non point qu'il eût +mauvais cœur, non point qu'il eût l'intention de refuser à l'estimable +instrumentiste la rétribution à laquelle il avait droit; mais par une +vieille habitude, dont l'usage lui avait démontré l'excellence, il +sortait toujours sans argent, de sorte que, par quelque chose qu'il fût +tenté, il était sûr de ne pas succomber à la tentation. Or, ce soir-là, +il était fort tenté de mettre un sou dans la sébile du musicien, mais +comme il n'avait pas ce sou dans sa poche, force lui fut de s'éloigner.</p> + +<p>Il s'achemina donc, comme nous l'avons vu, vers la barrière des +Sergents, enfila la rue du Coq, traversa le pont Neuf et redescendit le +quai Conti jusqu'à la rue Mazarine; c'était rue Mazarine qu'habitait +l'abbé de Chaulieu.</p> + +<p>L'abbé de Chaulieu reçut Buvat, dont il avait, depuis deux ans qu'il le +connaissait, apprécié les excellentes qualités, comme il avait +l'habitude de le recevoir, c'est-à-dire qu'après force instances de sa +part et force difficultés de la part de Buvat, il parvint à le faire +asseoir près de lui devant une table chargée de papiers; il est vrai que +Buvat s'assit tellement sur le bord de sa chaise, et établit l'angle de +ses jarrets dans une disposition si parfaitement géométrique, qu'il +était difficile de reconnaître d'abord s'il était debout ou assis; +cependant peu à peu il s'enfonça sur sa chaise, il mit sa canne entre +ses jambes, posa son chapeau à terre et se trouva enfin assis à peu près +comme tout le monde.</p> + +<p>C'est qu'il ne s'agissait pas ce soir-là de faire une petite séance: il +y avait sur la table trente ou quarante pièces de vers différentes, +c'est-à-dire près d'un demi-volume de poésies à classer. L'abbé de +Chaulieu commença par les appeler les unes après les autres et dans leur +ordre, tandis qu'à mesure qu'il les appelait, Buvat leur imposait des +numéros; puis, ce premier travail fini, comme le bon abbé ne pouvait +plus écrire lui-même, et que c'était son petit laquais qui lui servait +de secrétaire et qui écrivait sous sa dictée, il passa avec Buvat à un +autre genre de travail, c'est-à-dire à la correction métrique et +orthographique de chaque pièce, que Buvat rétablissait dans toute son +intégrité, à mesure que l'abbé la lui récitait par cœur. Or, comme +l'abbé de Chaulieu ne s'ennuyait pas, et que Buvat n'avait pas le droit +de s'ennuyer, il en résulta que la pendule sonna tout à coup onze heures +quand tous les deux pensaient qu'il en était à peine neuf.</p> + +<p>On en était justement à la dernière pièce. Buvat se leva tout effrayé +d'être forcé de rentrer chez lui à une pareille heure: c'était la +première fois qu'une semblable chose lui arrivait; il roula le +manuscrit, l'attacha avec un ruban rose qui avait probablement servi de +ceinture à mademoiselle Delaunay, le mit dans sa poche, prit sa canne, +ramassa son chapeau, et quitta l'abbé de Chaulieu, abrégeant autant +qu'il pouvait le congé qu'il prenait de lui. Pour comble de malheur, il +n'y avait pas le moindre clair de lune, et le temps était couvert. Buvat +regretta fort alors de n'avoir pas au moins deux sous dans sa poche pour +traverser le bac qui se trouvait à cette époque où se trouve maintenant +le pont des Arts; mais nous avons à cet égard expliqué à nos lecteurs la +théorie de Buvat, de sorte qu'il fut forcé de tourner comme il l'avait +fait en venant, par le quai Conti, le pont Neuf, la rue du Coq et la rue +Saint-Honoré.</p> + +<p>Tout avait bien été jusque-là, et à part la statue de Henri IV, dont +Buvat avait oublié l'existence ou la situation, et qui lui fit une +grande peur, la Samaritaine, qui, cinquante pas plus loin, se mit tout à +coup, sans préparation aucune, à sonner la demie, et dont le bruit +inattendu fit frissonner des pieds à la tête le pauvre attardé, Buvat +n'avait couru aucun péril réel. Mais en arrivant à la rue des +Bons-Enfants, tout changea de face: d'abord l'aspect de cette étroite et +longue rue, éclairée dans toute son étendue par la lumière tremblante de +deux lanternes seulement, n'était point rassurant; puis elle avait pris +ce soir-là, aux yeux effrayés de Buvat, une physionomie toute +particulière. Buvat ne savait vraiment s'il était éveillé ou endormi, +s'il faisait un songe ou s'il se trouvait en face de quelque vision +fantastique de la sorcellerie flamande: tout lui semblait vivant dans +cette rue; les bornes se dressaient sur son passage, tous les +enfoncements de porte chuchotaient, des hommes traversaient comme des +ombres d'un côté à l'autre; enfin, arrivé à la hauteur du n° 24, il +s'était, comme nous l'avons dit, arrêté tout court en face du chevalier +et du capitaine. C'est alors que d'Harmental, le reconnaissant, l'avait +protégé contre le premier mouvement de Roquefinette, en l'invitant à +continuer son chemin aussi vite que possible. Buvat ne s'était point +fait répéter l'invitation, il était parti en trottant sous lui, avait +gagné la place des Victoires, la rue du Mail, la rue Montmartre, et +enfin était arrivé à la maison n° 4 de la rue du Temps-Perdu, où +cependant il ne s'était cru en sûreté que lorsqu'il avait vu la porte +refermée et verrouillée derrière lui.</p> + +<p>Là il s'était arrêté, avait soufflé un instant, tout en allumant à la +veilleuse de l'allée sa bougie tortillée en queue de rat, puis il +s'était mis à monter les degrés; mais c'est alors qu'il avait senti dans +ses jambes le contrecoup de l'événement, car ses jambes tremblaient +tellement que ce ne fut qu'à grande peine qu'il parvint en haut de +l'escalier.</p> + +<p>Quant à Bathilde, elle était restée seule, et de plus en plus inquiète à +mesure que la soirée s'avançait. Jusqu'à sept heures, elle avait vu de +la lumière dans la chambre de son voisin, mais vers ce moment la lumière +avait disparu, et les heures suivantes s'étaient écoulées sans que la +chambre s'éclairât de nouveau. Alors le temps s'était divisé pour +Bathilde en deux occupations: l'une qui consistait à rester debout à sa +fenêtre pour voir si son voisin ne rentrait pas, l'autre à aller +s'agenouiller devant le crucifix où elle faisait sa prière de tous les +soirs. C'est ainsi qu'elle avait entendu successivement sonner neuf +heures et dix heures, onze heures et onze heures et demie; c'est ainsi +qu'elle avait entendu s'éteindre les uns après les autres tous ces +bruits de la rue, qui finissent par se fondre dans cette rumeur vague et +sourde qui semble la respiration de la ville endormie, et cela, sans que +rien vînt lui annoncer que le danger qui menaçait celui qui s'était +donné le nom de son frère l'avait atteint ou s'était dissipé. Elle était +donc dans sa chambre, sans lumière elle-même, pour que personne ne pût +voir qu'elle veillait, agenouillée pour la dixième fois peut-être devant +le crucifix, lorsque sa porte s'ouvrit et qu'elle aperçut à la lueur de +sa bougie, Buvat, si pâle et si effaré, qu'elle vit d'abord qu'il lui +était arrivé quelque chose, et que se levant toute émue de la crainte +qu'elle éprouvait pour un autre, elle s'élança vers lui en lui demandant +ce qu'il avait. Mais ce n'était pas une chose facile que de faire parler +Buvat dans l'état où il était: l'ébranlement avait passé de son corps +dans son esprit: et sa langue était aussi embarrassée que ses jambes +étaient tremblantes.</p> + +<p>Cependant, lorsque Buvat se fut assis dans son grand fauteuil, lorsqu'il +eut passé son mouchoir sur son front en sueur, lorsqu'il se fut, en +tressaillant et en se levant à demi, retourné deux ou trois fois vers la +porte, pour voir si les terribles hôtes de la rue des Bons-Enfants ne le +poursuivaient pas jusque chez sa pupille, il commença à bégayer le récit +de son aventure et à raconter comment il avait été arrêté dans la rue +des Bons-Enfants par une bande de voleurs, dont le lieutenant, homme +féroce et de près de six pieds de haut, allait le mettre à mort, lorsque +le capitaine était arrivé et lui avait sauvé la vie. Bathilde l'écouta +avec une attention profonde, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement +son tuteur, et que l'état où elle le voyait attestait que sérieusement, +à tort ou à raison, il avait été frappé d'une grande terreur. Ensuite +parce que rien de ce qui s'était passé dans cette nuit ne semblait lui +devoir être indifférent. Si étrange que fût cette idée, la pensée lui +vint donc que le beau jeune homme n'était point étranger à la scène dans +laquelle le pauvre Buvat venait de jouer un rôle, et elle lui demanda +s'il avait eu le temps de voir le jeune capitaine qui était accouru à +son aide et lui avait sauvé la vie. Buvat lui répondit qu'il l'avait vu +face à face, comme il la voyait elle-même en ce moment, et que la preuve +était que c'était un beau jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, +coiffé d'un grand feutre et enveloppé d'un large manteau; de plus, dans +le mouvement qu'il avait fait en étendant la main pour le protéger, le +manteau s'était ouvert et avait laissé voir, qu'outre son épée, il avait +à la ceinture une paire de pistolets.</p> + +<p>Ces détails étaient trop précis pour que Buvat pût être accusé d'être +visionnaire. Aussi, toute préoccupée que Bathilde était que le danger du +chevalier se rattachait à cet événement, elle n'en fut pas moins touchée +de celui moins grand sans doute, mais réel cependant, qu'avait couru +Buvat, et comme le repos est le remède souverain de toute secousse +physique et morale, après avoir offert à Buvat le verre de vin au sucre +qu'il se permettait dans les grandes occasions, et qu'il refusa +cependant dans celle-ci, elle lui parla de son lit où, depuis deux +heures, il aurait dû être. La secousse avait été assez violente pour que +Buvat n'éprouvât aucune envie de dormir, et fût même bien convaincu +qu'il dormirait assez mal de toute la nuit. Mais il réfléchit qu'en +veillant il faisait veiller Bathilde; il la vit, le lendemain, les yeux +rouges et le teint pâle, et avec son abnégation éternelle de lui, il +répondit à Bathilde qu'elle avait raison, qu'il sentait que le sommeil +lui ferait du bien, alluma son bougeoir, l'embrassa au front et remonta +dans sa chambre, non sans s'être arrêté deux ou trois fois sur +l'escalier pour écouter s'il n'entendrait pas quelque bruit.</p> + +<p>Restée seule, Bathilde suivit les pas de Buvat, qui passait de +l'escalier dans sa chambre; puis elle entendit le grincement de la +porte, qui se fermait à double tour. Alors, presque aussi tremblante que +le pauvre écrivain, elle courut à la fenêtre, oubliant, dans son attente +anxieuse, toute chose, même la prière.</p> + +<p>Elle demeura ainsi encore une heure à peu près, mais sans que le temps +eût conservé pour elle aucune mesure; puis tout à coup elle poussa un +cri de joie. À travers les vitres que n'obstruait aucun rideau, elle +venait de voir s'ouvrir la porte de son voisin, et d'Harmental +paraissait sur le seuil, une bougie à la main. Par un miracle de +divination, Bathilde ne s'était pas trompée, l'homme au feutre et au +manteau qui avait protégé Buvat, c'était bien le jeune homme inconnu, +car le jeune homme inconnu avait un large feutre et un grand manteau. +Bien plus, à peine fut-il rentré et eut-il refermé sa porte, avec +presque autant de soin et de précaution que Buvat avait fait de la +sienne, qu'il jeta son manteau sur une chaise; sous ce manteau, il avait +un justaucorps de couleur sombre, et à sa ceinture une épée et des +pistolets; il n'y avait donc plus de doute, c'était des pieds à la tête +le signalement donné par Buvat. Bathilde put d'autant mieux s'en assurer +que d'Harmental, sans rien déposer de tout ce formidable attirail, fit +deux ou trois tours dans sa chambre, les bras croisés et réfléchissant +profondément; puis il tira ses pistolets de sa ceinture, s'assura qu'ils +étaient amorcés et les déposa sur sa table de nuit, dégrafa son épée, la +fit sortir à moitié du fourreau où il la repoussa, et la glissa sous son +chevet; puis, secouant la tête comme pour en chasser les idées sombres +qui l'obsédaient, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et jeta un +regard si profond sur celle de la jeune fille, que celle-ci oubliant +qu'elle ne pouvait être vue, fit un pas en arrière en laissant retomber +le rideau devant elle, comme si l'obscurité dont elle était enveloppée +ne suffisait pas pour la dérober à sa vue.</p> + +<p>Elle resta ainsi dix minutes immobile, en silence et la main appuyée sur +son cœur, comme pour en comprimer les battements; puis elle écarta +doucement le rideau, mais celui de son voisin était retombé, et elle ne +vit plus que son ombre qui passait et repassait avec agitation derrière +lui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_22" id="Chapitre_22"></a><a href="#table">Chapitre 22</a></h2> + + +<p>Le lendemain du jour ou plutôt de la nuit où les événements que nous +venons de raconter avaient eu lieu, le duc d'Orléans, qui était rentré +au Palais-Royal sans accident, après avoir dormi toute la nuit comme à +son ordinaire, passa dans son cabinet de travail à l'heure habituelle, +c'est-à-dire vers les onze heures du matin. Grâce au caractère +insoucieux dont la nature l'avait doué, et qu'il devait surtout à son +grand courage, à son mépris pour le danger et à son insouciance de la +mort non seulement il était impossible de remarquer aucun changement +dans sa physionomie ordinairement calme et que l'ennui seul avait le +privilège d'assombrir, mais encore, selon toute probabilité, il avait +déjà, grâce au sommeil, oublié l'événement singulier dont il avait +failli être victime.</p> + +<p>Le cabinet dans lequel il venait d'entrer avait cela de remarquable que +c'était à la fois celui d'un homme politique, d'un savant et d'un +artiste. Ainsi, une grande table, couverte d'un tapis vert, chargée de +papiers et enrichie d'encriers et de plumes, tenait bien le milieu de +l'appartement, mais autour, sur des pupitres, sur des chevalets, sur des +supports, étaient un opéra commencé, un dessin à moitié fait, une cornue +aux trois quarts pleine. C'est que le régent, avec une mobilité d'esprit +étrange, passait en un instant des combinaisons les plus profondes de la +politique aux fantaisies les plus capricieuses du dessin, et des calculs +les plus abstraits de la chimie aux inspirations les plus joyeuses ou +les plus sombres de la musique; c'est que le régent ne craignait rien +tant que l'ennui, cet ennemi qu'il combattait sans cesse, sans jamais +parvenir à le vaincre entièrement, et qui, repoussé ou par le travail, +ou par l'étude, ou par le plaisir, se tenait toujours en vue, si l'on +peut le dire comme un de ces nuages de l'horizon sur lesquels, dans les +plus beaux jours, le pilote ramène malgré lui les yeux. Aussi le régent +n'était-il jamais une heure inoccupée, et tenait-il par conséquent à +avoir toujours sous la main les distractions les plus opposées.</p> + +<p>À peine entré dans son cabinet, où le conseil ne devait s'assembler que +deux heures après, il s'était aussitôt acheminé vers un dessin commencé, +qui représentait une scène de Daphnis et Chloé dont il faisait faire les +gravures par un des artistes les plus habiles de l'époque nommé Audran, +et s'était remis à l'ouvrage interrompu la surveille par la fameuse +partie de paume qui avait commencé par un coup de raquette et qui avait +fini par le souper chez madame de Sabran. Mais à peine avait-il pris le +crayon, qu'on vint lui dire que madame Élisabeth-Charlotte, sa mère, +avait déjà fait demander deux fois s'il était visible. Le régent, qui +avait le plus grand respect pour la princesse palatine, répondit que non +seulement il était visible mais encore que si Madame était prête à le +recevoir, il s'empresserait de passer chez elle. L'huissier sortit pour +reporter la réponse du prince, et le prince, qui en était à certaines +parties de son dessin, qu'il prisait fort en réalité, se remit à son +travail avec toute l'application d'un artiste en verve. Un instant +après, la porte se rouvrit; mais au lieu de l'huissier, qui devait venir +rendre compte de son ambassade, ce fut Madame elle-même qui parut.</p> + +<p>Madame, comme on le sait, femme de Philippe I<sup>er</sup>, frère du roi, était +venue en France après la mort si étrange et si inattendue de madame +Henriette d'Angleterre, pour prendre la place de cette belle et +gracieuse princesse, qui n'avait fait que passer, comme une blanche et +pâle apparition. La comparaison, difficile à soutenir pour toute +nouvelle arrivante, l'avait donc été bien davantage encore pour la +pauvre princesse allemande, qui, s'il faut en croire le portrait qu'elle +fait d'elle-même, avec ses petits yeux, son nez court et gros, ses +lèvres longues et plates, ses joues pendantes et son grand visage, était +loin d'être jolie. Malheureusement encore, la princesse palatine n'était +point dédommagée des défauts de sa figure par la perfection de sa +taille; elle était petite et grosse; elle avait le corps et les jambes +courts, et les mains si affreuses, qu'elle avoue elle-même qu'il n'y en +avait point de plus vilaines par toute la terre, et que c'est la seule +chose de sa pauvre personne à laquelle le roi Louis XIV n'avait jamais +pu s'habituer. Mais Louis XIV l'avait choisie non pas pour augmenter le +nombre des beautés de sa cour, mais pour étendre ses prétentions au delà +du Rhin. C'est que, par le mariage de son frère avec la princesse +palatine, Louis XIV, qui s'était déjà donné des chances d'hérédité sur +l'Espagne en épousant l'infante Marie-Thérèse, fille du roi Philippe IV, +et sur l'Angleterre en mariant en premières noces Philippe I<sup>er</sup> à la +princesse Henriette, unique sœur de Charles II, acquérait de nouveau +des droits éventuels sur la Bavière, et probables sur le Palatinat, en +mariant Monsieur en secondes noces à la princesse Élisabeth-Charlotte, +dont le frère d'une santé délicate, pouvait mourir jeune et sans +enfants.</p> + +<p>Cette prévision s'était trouvée juste; l'électeur était mort sans +postérité, et l'on peut voir dans les mémoires et les négociations pour +la paix de Ryswick comment, le moment arrivé, les plénipotentiaires +français firent valoir et réussir ses prétentions.</p> + +<p>Aussi Madame, au lieu d'être traitée, à la mort de son mari, comme le +portait son contrat de mariage, c'est-à-dire, au lieu d'être forcée +d'entrer dans un couvent ou de se retirer dans le vieux château de +Montargis, fut-elle, malgré la haine de madame de Maintenon, qu'elle +s'était attirée, maintenue par Louis XIV dans tous les titres et +honneurs dont elle jouissait du vivant de Monsieur et cela quoique le +roi n'eût jamais oublié le soufflet aristocratique qu'elle avait donné +au jeune duc de Chartres en pleine galerie de Versailles, lorsque +celui-ci lui avait annoncé son mariage avec mademoiselle de Blois. En +effet, la fière palatine, à cheval sur ses trente-deux quartiers +paternels et maternels, regardait comme une grande et humiliante +mésalliance que son fils épousât une femme que la légitimation royale ne +pouvait empêcher d'être le fruit d'un double adultère; et, dans le +premier moment, incapable de maîtriser ses sentiments, elle s'était +vengée par cette correction maternelle, un peu exagérée quand c'est un +jeune homme de dix-huit ans qui en est l'objet de l'affront imprimé à +ses ancêtres dans la personne de ses descendants. Au reste, comme le +jeune duc de Chartres consentait lui-même à ce mariage à contrecœur, il +comprit très bien l'humeur que sa mère avait éprouvée en l'apprenant, +quoiqu'il eût préféré sans doute qu'elle la manifestât d'une manière un +peu moins tudesque. Il en résulta que lorsque Monsieur mourut et que le +duc de Chartres devint duc d'Orléans à son tour, sa mère, qui eût pu +craindre que le soufflet de Versailles eût laissé quelque souvenir dans +le nouveau maître du Palais-Royal, trouva au contraire en lui un fils +plus respectueux que jamais. Ce respect ne fit d'ailleurs que +s'augmenter, et, devenu régent, le fils fit à la mère une position égale +à celle de sa femme. Il y avait plus: madame de Berry, sa fille +bien-aimée, ayant demandé à son père une compagnie de gardes, à laquelle +elle prétendait avoir droit, comme femme d'un dauphin de France, le +régent ne la lui accorda qu'en donnant l'ordre en même temps qu'une +compagnie pareille fît le service chez sa mère.</p> + +<p>Madame était donc dans une haute position au château, et si, malgré +cette position, elle n'avait aucune influence politique, c'est que le +régent avait toujours eu pour principe de ne laisser prendre aux femmes +aucune part aux affaires d'État. Peut-être même, ajoutons-le, Philippe II, +régent de France, était-il encore plus réservé vis-à-vis de sa mère +que vis-à-vis de ses maîtresses, car il savait les goûts épistolaires de +celle-ci, et ne voulait pas que ses projets défrayassent la +correspondance journalière que sa mère entretenait avec la princesse +Wilhelmine-Charlotte de Galles et le duc Antoine-Ulric de Brunswick. En +échange et pour la dédommager de cette retenue, il lui laissait le +gouvernement intérieur de la maison de ses filles, que, grâce à sa +grande paresse, madame la duchesse d'Orléans abandonnait sans difficulté +à sa belle-mère. Mais sous ce rapport, la pauvre Palatine, s'il faut en +croire les mémoires du temps, n'était point heureuse. Madame de Berry +vivait publiquement avec Riom, et mademoiselle de Valois était +secrètement la maîtresse de Richelieu, qui, sans que l'on sût de quelle +façon et comme s'il eût eu l'anneau enchanté de Gygès, parvenait à +s'introduire jusque dans ses appartements, malgré les gardes qui +veillaient aux portes, malgré les espions dont l'entourait le régent, et +quoique lui-même se fût plus d'une fois caché jusque dans la chambre de +sa fille pour y faire le guet. Quant à mademoiselle de Chartres, dont le +caractère jusqu'alors avait pris un développement bien plus masculin que +féminin elle avait semblé, en se faisant pour ainsi dire homme +elle-même, oublier que les hommes existassent, lorsque, quelques jours +avant celui auquel nous sommes arrivés se trouvant à l'Opéra et +entendant son maître de musique, Cauchereau, beau et spirituel ténor de +l'Académie royale, qui dans une scène d'amour filait un son d'une pureté +parfaite et d'une expression des plus passionnées, la jeune princesse, +emportée sans doute par un sentiment tout artistique, avait étendu les +bras et s'était écriée tout haut: Ah! mon cher Cauchereau! Cette +exclamation inattendue avait, comme on le pense bien, donné très fort à +songer à la duchesse sa mère, qui avait aussitôt fait congédier le beau +ténor, et prenant le dessus sur son apathique insouciance, s'était +décidée à veiller elle-même désormais sur sa fille, qu'elle tenait très +sévèrement depuis lors.</p> + +<p>Restaient la princesse Louise, qui fut plus tard reine d'Espagne, et +mademoiselle Élisabeth, qui devint duchesse de Lorraine; mais de +celles-ci, l'on n'en parlait point, soit qu'elles fussent réellement +sages, soit qu'elles sussent mieux contenir que leurs aînées les +sentiments de leur cœur, ou les accents de leur passion.</p> + +<p>Dès que le prince vit paraître sa mère, il se douta donc qu'il y avait +encore quelque chose de nouveau dans le troupeau rebelle dont elle avait +pris la direction, et qui lui donnait de si grands soucis; mais comme +aucune inquiétude ne pouvait lui faire oublier le respect qu'en public +ou en particulier il témoignait toujours à Madame, il se leva en +l'apercevant, alla droit à elle, et après l'avoir saluée, la prit par la +main et la conduisit à un fauteuil, tandis que lui-même restait debout.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur mon fils, dit Madame avec un accent allemand +fortement prononcé, et lorsqu'elle se fut bien carrément assise dans son +fauteuil, qu'est-ce que j'apprends encore, et quel événement a donc +manqué vous arriver hier soir?</p> + +<p>—Hier soir? dit le régent rappelant ses souvenirs et en l'interrogeant +lui même.</p> + +<p>—Oui, reprit la palatine, hier soir, en sortant de chez madame Sabran!</p> + +<p>—Oh! n'est-ce que cela? reprit le prince.</p> + +<p>—Comment! n'est-ce que cela! Votre ami Simiane va disant partout qu'on +a voulu vous enlever, et que vous n'avez échappé qu'en vous sauvant +par-dessus les toits; singulier chemin, vous en conviendrez, pour le +régent du royaume, et où je doute que, quelque dévouement qu'ils aient +pour vous, vos ministres consentent à aller tenir leur conseil!</p> + +<p>—Simiane est un fou, ma mère, répondit le régent, ne pouvant s'empêcher +de rire de ce que sa mère le grondait toujours comme s'il était un +enfant. Ce n'étaient pas le moins du monde des gens qui me voulaient +enlever, mais quelques bons compagnons qui, en sortant des cabarets de +la barrière des Sergents, seront venus faire leur tapage rue des +Bons-Enfants. Quant au chemin que nous avons suivi, ce n'était pas le +moins du monde pour fuir que nous le prenions, mais bien pour gagner un +pari que cet ivrogne de Simiane est furieux d'avoir perdu.</p> + +<p>—Mon fils! mon fils! dit la palatine en secouant la tête, vous ne +voulez jamais croire au danger, et cependant vous savez ce dont vos +ennemis sont capables. Ceux qui calomnient l'âme ne se feraient pas +grand scrupule, croyez-moi, de tuer le corps; et vous savez ce que la +duchesse du Maine a dit: «Que le jour où elle verrait qu'il n'y avait +décidément rien à faire de son bâtard de mari, elle vous demanderait une +audience et vous enfoncerait un couteau dans le cœur.»</p> + +<p>—Bah! ma mère, reprit le régent en riant, seriez-vous devenue assez +bonne catholique pour ne plus croire à la prédestination? J'y crois, +moi, vous le savez. Que voulez-vous donc que je me torture l'esprit pour +éviter un danger ou qui n'existe pas, ou qui, s'il existe, a d'avance +son résultat écrit sur le livre éternel? Non, ma mère, non, toutes ces +précautions exagérées sont bonnes à assombrir la vie, et pas à autre +chose. C'est aux tyrans de trembler; mais moi, moi qui suis, à ce que +prétend Saint-Simon, l'homme le plus débonnaire qui ait existé depuis +Louis le Débonnaire, que voulez-vous donc que j'aie à craindre?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! rien, mon cher fils, dit la palatine en prenant la main +du prince, et en le regardant avec toute la tendresse maternelle que +pouvaient contenir ses petits yeux; rien, si tout le monde vous +connaissait comme moi, et vous savait si parfaitement bon que vous +n'avez pas même la force de haïr vos ennemis; mais Henri IV, auquel +malheureusement vous ressemblez un peu trop sous certains rapports, +était bon aussi, et cependant il n'en a pas moins trouvé un Ravaillac. +Hélas! <i>mein Gott!</i> continua la princesse, en entremêlant son jargon +français d'une exclamation franchement allemande, ce sont les bons rois +qu'on assassine; les tyrans prennent leurs précautions et le poignard +n'arrive pas jusqu'à eux. Vous ne devriez jamais sortir sans escorte. +C'est vous, et non pas moi, mon fils, qui avez besoin d'un régiment de +gardes.</p> + +<p>—Ma mère, reprit en riant le régent, voulez-vous que je vous raconte +une histoire?</p> + +<p>—Oui, sans doute, dit la princesse palatine, car vous racontez fort +élégamment.</p> + +<p>—Eh bien! vous saurez donc qu'il y avait à Rome, je ne me rappelle plus +vers quelle année de la république, un consul fort brave, mais qui avait +ce malheur, commun à Henri IV et à moi, de courir les rues la nuit. Il +arriva que ce consul fut envoyé contre les Carthaginois, et qu'ayant +inventé une machine de guerre appelée un corbeau, il gagna sur eux la +première bataille navale que les Romains eussent remportée, si bien +qu'il revint à Rome se faisant d'avance une fête du redoublement de +bonnes fortunes que lui vaudrait sans doute son redoublement de +réputation. Il ne se trompait pas: toute la population l'attendait hors +des portes de la ville, afin de le conduire en triomphe au Capitole, où +l'attendait de son côté le sénat.</p> + +<p>Or le sénat, en le voyant paraître, lui annonça qu'il venait, en +récompense de sa victoire, de lui décerner un honneur qui devait +éminemment flatter son amour-propre. C'est qu'il ne sortirait plus que +précédé d'un musicien qui annoncerait à tous, en jouant de la flûte, que +celui qui le suivait était le fameux Duilius, vainqueur des +Carthaginois. Duilius, comme vous le comprenez bien, ma mère, fut au +comble de la joie d'une pareille distinction; il s'en revint chez lui, +la tête haute et précédé de son flûteur, qui jouait tout son répertoire +aux grandes acclamations de la multitude, laquelle, de son côté, criait +à tue-tête: Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! Vive le +sauveur de Rome! C'était quelque chose de si enivrant que le pauvre +consul faillit en perdre la tête et deux fois dans la journée il sortit +de chez lui, quoiqu'il n'eût rien à faire au monde par la ville, mais +seulement pour jouir de la prérogative sénatoriale, et entendre cette +musique triomphale et les cris qui l'accompagnaient. Cette occupation le +conduisit jusqu'au soir dans un état de jubilation difficile à exprimer; +puis le soir vint. Le vainqueur avait une maîtresse qu'il aimait fort et +qu'il lui tardait de revoir, une espèce de madame Sabran, sauf le mari +qui s'avisait d'être jaloux, tandis que le nôtre, vous le savez, n'a pas +ce ridicule.</p> + +<p>Le consul se mit donc au bain, fit sa toilette, se parfuma de son mieux, +et, onze heures arrivées à son horloge de sable, sortit sur la pointe du +pied pour gagner la rue Suburrane; mais il avait compté sans son hôte, +ou plutôt sans son musicien. À peine eut-il fait quatre pas, que +celui-ci, qui était attaché à son service le jour comme la nuit, +s'élança de la borne sur laquelle il était assis, et, reconnaissant son +consul, se mit à marcher devant lui en soufflant de toutes ses forces +dans son instrument, si bien que ceux qui se promenaient encore par les +rues se retournaient, que ceux qui étaient rentrés chez eux se mettaient +à leur porte, et que ceux qui étaient couchés se levaient et ouvraient +leur fenêtre, répétant en chœur:—Ah! ah! voici le consul Duilius qui +passe! Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le sauveur +de Rome! C'était fort flatteur mais fort inopportun; aussi le consul +voulait-il faire taire son instrumentiste, mais celui-ci déclara qu'il +avait les ordres les plus précis du sénat pour ne point garder le +silence un seul instant; qu'il avait dix mille sesterces par an pour +souffler dans sa tibicine, et qu'il y soufflerait tant qu'il lui +resterait une haleine.</p> + +<p>Le consul, voyant qu'il était inutile de discuter avec un homme qui +avait pour lui une ordonnance du sénat, se mit à courir, espérant +échapper à son mélodieux compagnon; mais celui-ci régla son allure sur +la sienne avec tant de précision, que tout ce qu'il y put gagner, ce fut +d'être suivi de son musicien, au lieu d'être précédé par lui. Il eut +beau ruser comme un lièvre, prendre un grand parti comme un chevreuil, +piquer droit comme un sanglier, le maudit flûteur ne perdit pas une +seconde sa piste, de sorte que Rome tout entière, ne comprenant rien à +cette course nocturne, mais, sachant seulement que c'était le +triomphateur de la veille qui l'exécutait, descendit dans la rue, se mit +à ses fenêtres et à ses portes criant: Vive Duilius! vive le vainqueur +des Carthaginois! vive le sauveur de Rome! Le pauvre grand homme avait +une dernière espérance, c'est qu'au milieu de tout ce remue-ménage, il +trouverait la maison de sa maîtresse endormie, et qu'il pourrait se +glisser par la porte qu'elle lui avait promis de tenir entrouverte. Mais +point! La rumeur générale avait gagné la voie Suburrane, et, lorsqu'il +arriva devant cette gracieuse et hospitalière maison, à la porte de +laquelle il avait si souvent versé des parfums et suspendu des +guirlandes il trouva qu'elle était éveillée comme les autres, et vit à +la fenêtre le mari qui, du plus loin qu'il l'aperçut, se mit à +crier:—Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le +sauveur de Rome! Le héros rentra chez lui désespéré.</p> + +<p>Le lendemain, il pensait avoir meilleur marché de son musicien; mais son +espérance fut trompée. Il en fut de même du surlendemain et des jours +suivants; de sorte que le consul, voyant qu'il lui était désormais +impossible de garder son incognito, repartit pour la Sicile, où, de +colère, il battit de nouveau les Carthaginois, mais cette fois si +cruellement, que l'on crut que c'en était fini de toutes les guerres +puniques passées et à venir, et que Rome entra dans une telle joie, +qu'on en fit des réjouissances publiques pareilles à celles que l'on +faisait pour l'anniversaire de la ville, et que l'on se proposa de faire +au vainqueur un triomphe encore plus magnifique que le premier.</p> + +<p>Quant au sénat il s'assembla, afin de délibérer avant l'arrivée de +Duilius sur la nouvelle récompense qui lui serait accordée.</p> + +<p>On allait aux voix sur une statue publique, lorsqu'on entendit tout à +coup de grands cris de joie et le son d'une tibicine. C'était le consul +qui se dérobait au triomphe, grâce à la diligence qu'il avait faite, +mais qui n'avait pu se dérober à la reconnaissance publique grâce à son +joueur de flûte. Se doutant qu'on lui préparait quelque chose de +nouveau, il venait prendre part à la délibération. Il trouva, en effet, +le sénat prêt à voter et la boule à la main.</p> + +<p>Alors, s'avançant à la tribune:</p> + +<p>—Pères conscrits, dit-il, votre intention, n'est-ce pas est de me voter +une récompense qui me soit agréable?</p> + +<p>—Notre intention, répondit le président, est de faire de vous l'homme +le plus heureux de la terre.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Duilius, voulez-vous me permettre, de vous demander la +chose que je désire le plus?</p> + +<p>—Dites! dites! crièrent les sénateurs d'une seule voix.</p> + +<p>—Et vous me l'accorderez? continua Duilius avec toute la timidité du +doute.</p> + +<p>—Par Jupiter! nous vous l'accorderons, répondit le président au nom de +toute l'assemblée.</p> + +<p>—Eh bien! dit Duilius, pères conscrits, si vous croyez que j'ai bien +mérité de la patrie, ôtez-moi, en récompense de cette seconde victoire, +ce maraud de joueur de flûte que vous m'avez donné pour la première.</p> + +<p>Le sénat trouva la demande étrange; mais il était engagé par sa parole, +et c'était l'époque où il n'y manquait pas encore. Le joueur de flûte +eut en pension viagère la moitié de ses appointements, vu le bon +témoignage qui avait été rendu de lui, et le consul Duilius, enfin +débarrassé de son musicien, retrouva incognito et sans bruit la porte de +cette petite maison de la rue Suburrane, qu'une victoire lui avait +fermée et qu'une victoire lui avait rouverte.</p> + +<p>—Eh bien! demanda la palatine, quel rapport a cette histoire avec la +peur que j'ai de vous voir assassiné?</p> + +<p>—Quel rapport, ma mère? dit en riant le prince; c'est que si, pour un +seul musicien qu'avait le consul Duilius, il lui arriva un pareil +désappointement, jugez donc de ce qui m'arriverait à moi avec mon +régiment de gardes!</p> + +<p>—Ah! Philippe! Philippe! reprit la princesse en riant et en soupirant à +la fois, traiterez-vous toujours si légèrement les choses sérieuses?</p> + +<p>—Non point, ma mère, dit le régent, et la preuve, c'est que, comme je +présume que vous n'êtes pas venue ici dans la seule intention de me +faire de la morale sur mes courses nocturnes et que c'était pour me +parler d'affaires, je suis prêt à vous écouter et à vous répondre +sérieusement sur le sujet de votre visite.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, dit la princesse, j'étais en effet venue pour +autre chose; j'étais venue pour vous parler de mademoiselle de Chartres.</p> + +<p>—Ah! oui, de votre favorite, ma mère; car, vous avez beau le nier, +Louise est votre favorite. Ne serait-ce point parce qu'elle n'aime guère +ses oncles que vous n'aimez pas du tout?</p> + +<p>—Non, ce n'est point cela, quoique j'avoue qu'il m'est assez agréable +de voir qu'elle est de mon avis sur la bonne opinion que j'ai des +bâtards; mais c'est qu'à la beauté près qu'elle a et que je n'avais pas, +elle est exactement ce que j'étais à son âge, ayant de vrais goûts de +garçon, aimant les chiens, les chevaux et les cavalcades, maniant la +poudre comme un artilleur, et faisant des fusées comme un artificier. Eh +bien! devinez ce qui nous arrive avec elle!</p> + +<p>—Elle veut s'engager dans les gardes françaises?</p> + +<p>—Non pas elle veut se faire religieuse!</p> + +<p>—Religieuse, Louise! Impossible, ma mère! C'est quelque plaisanterie de +ses folles de sœurs.</p> + +<p>—Non point, monsieur, reprit la palatine, il n'y a rien de plaisant +dans tout cela, je vous jure.</p> + +<p>—Et comment diable cette belle rage claustrale lui a-t-elle pris? +demanda le régent commençant à croire à la vérité de ce que lui disait +sa mère, habitué qu'il était à vivre dans une époque où les choses les +plus extravagantes étaient toujours les plus probables.</p> + +<p>—Comment cela lui a pris? continua Madame; demandez à Dieu ou au +diable, car il n'y a que l'un où l'autre des deux qui le puisse savoir. +Avant-hier, elle avait passé la journée avec sa sœur montant à cheval, +tirant au pistolet, riant et se divertissant si fort, que jamais je ne +l'avais vue dans une telle gaieté, quand le soir madame d'Orléans me fit +prier de passer dans son cabinet. Là, je trouvai mademoiselle de +Chartres qui était aux genoux de sa mère et qui la priait tout en larmes +de la laisser aller faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles. Sa mère +se retourna alors de mon côté et me dit:</p> + +<p>—Que pensez-vous de cette demande, Madame?</p> + +<p>—Je pense, répondis-je, que l'on fait également bien ses dévotions +partout, que le lieu n'y fait rien, et que tout dépend de l'épreuve et +de la préparation. Mais en entendant mes paroles mademoiselle de +Chartres redoubla de prières, et cela avec tant d'instances que je dis à +sa mère: «Voyez, ma fille, c'est à vous de décider.—Dame! répondit la +duchesse, on ne saurait cependant empêcher cette pauvre enfant de faire +ses dévotions.—Qu'elle y aille donc, repris-je, et Dieu veuille qu'elle +y aille dans cette intention!—Je vous jure, madame, dit alors +mademoiselle de Chartres, que j'y vais bien pour Dieu seul et qu'aucune +idée mondaine ne m'y conduit.» Alors elle nous embrassa, et hier matin à +sept heures elle est partie.</p> + +<p>—Eh bien! je sais tout cela, puisque c'est moi qui devais l'y conduire, +répondit le régent. Il est donc arrivé quelque chose depuis?</p> + +<p>—Il est arrivé, reprit madame, qu'elle a renvoyé hier soir la voiture +en chargeant le cocher de nous remettre une lettre adressée à vous, à sa +mère et à moi dans laquelle elle nous déclare que, trouvant dans ce +cloître la tranquillité et la paix qu'elle n'espérait pas rencontrer +dans le monde, elle n'en veut plus sortir.</p> + +<p>—Et que dit sa mère de cette belle résolution? demanda le régent en +prenant la lettre.</p> + +<p>—Sa mère? reprit Madame, sa mère en est fort contente, je crois, si +vous voulez que je vous dise mon opinion; car elle aime les couvents, et +elle regarde comme un grand bonheur pour sa fille de se faire +religieuse; mais moi, je dis qu'il n'y a pas de bonheur là où il n'y a +pas de vocation.</p> + +<p>Le régent lut et relut la lettre comme pour deviner, dans cette simple +manifestation du désir exprimé par mademoiselle de Chartres de rester à +Chelles, les causes secrètes qui avaient fait naître ce désir; puis +après un instant de méditation aussi profonde que s'il se fût agi du +sort d'un empire:</p> + +<p>—Il y a là-dessous quelque dépit d'amour, dit-il. Est-ce qu'à votre +connaissance, ma mère, Louise aimerait quelqu'un?</p> + +<p>Madame raconta alors au régent l'aventure de l'Opéra, et l'exclamation +échappée de la bouche de la princesse dans son enthousiasme pour le beau +ténor.</p> + +<p>—Diable! diable! dit le régent. Et qu'avez-vous fait la duchesse +d'Orléans et vous, dans votre conseil maternel?</p> + +<p>—Nous avons mis Cauchereau à la porte, et interdit l'opéra à +mademoiselle de Chartres. Nous ne pouvions pas faire moins.</p> + +<p>—Eh bien! reprit le régent, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus +loin: tout est là; il faut la guérir au plus tôt de cette fantaisie.</p> + +<p>—Et qu'allez-vous faire pour cela, mon fils?</p> + +<p>—J'irai aujourd'hui même à l'abbaye de Chelles, j'interrogerai Louise; +si la chose n'est qu'un caprice, je laisserai au caprice le temps de se +passer. Elle a un an pour faire ses vœux; j'aurai l'air d'adopter sa +vocation, et au moment de prendre le voile, c'est elle qui viendra nous +prier la première de la tirer de l'embarras où elle se sera mise. Si la +chose est grave, au contraire, alors ce sera bien différent.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon fils, dit Madame en se levant, songez que le pauvre +Cauchereau n'est probablement pour rien là dedans, et qu'il ignore +peut-être lui-même la passion qu'il a inspirée.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, ma mère, répondit le prince en riant de +l'interprétation tragique qu'avec ses idées d'outre-Rhin la palatine +avait donnée à ces paroles; je ne renouvellerai pas la lamentable +histoire des amants du Paraclet; la voix de Cauchereau ne perdra ni ne +gagnera une seule note dans toute cette aventure, et l'on ne traite pas +une princesse du sang par les mêmes moyens qu'une petite bourgeoise.</p> + +<p>—Mais d'un autre côté, dit Madame presque aussi effrayée de +l'indulgence réelle du duc qu'elle l'avait été de sa sévérité apparente, +pas de faiblesse non plus!</p> + +<p>—Ma mère, dit le régent, à la rigueur, si elle doit tromper quelqu'un, +j'aimerais mieux encore que ce fût son mari que Dieu.</p> + +<p>Et, baisant avec respect la main de sa mère, il conduisit vers la porte +la pauvre princesse palatine, toute scandalisée de cette facilité de +mœurs, au milieu de laquelle elle mourut sans jamais avoir pu s'y +habituer. Puis la princesse étant sortie, le duc d'Orléans alla se +rasseoir devant son dessin en chantonnant un air de son opéra de +Panthée, qu'il avait fait en collaboration avec Lafare.</p> + +<p>En traversant l'antichambre, Madame vit venir à elle un petit homme +perdu dans de grandes bottes de voyage, et dont la tête était enfouie +dans l'immense collet d'une redingote doublée de fourrure. Arrivé à sa +portée, il sortit du milieu de son surtout une petite tête au nez +pointu, aux yeux railleurs, et à la physionomie tenant à la fois de la +fouine et du renard.</p> + +<p>—Ah! ah! dit la palatine, c'est toi, l'abbé!</p> + +<p>—Moi-même, Votre Altesse, et qui viens de sauver la France, rien que +cela!</p> + +<p>—Oui, répondit la palatine, j'ai entendu quelque chose d'approchant, et +encore qu'on se servait de poisons dans certaines maladies. Tu dois +savoir cela, Dubois, toi qui es fils d'un apothicaire.</p> + +<p>—Madame, répondit Dubois, avec son insolence ordinaire, peut-être +l'ai-je su, mais je l'ai oublié. Comme Votre Altesse le sait, j'ai +quitté fort jeune les drogues de monsieur mon père pour faire +l'éducation de monsieur votre fils.</p> + +<p>—N'importe, n'importe, Dubois, dit la palatine en riant, je suis +contente de ton zèle, et s'il se présente une ambassade en Chine ou en +Perse je la demanderai pour toi au régent.</p> + +<p>—Et pourquoi pas dans la lune ou dans le soleil? reprit Dubois; vous +seriez encore plus sûre de ne pas m'en voir revenir.</p> + +<p>Et saluant cavalièrement Madame, après cette réponse, sans attendre +qu'elle le congédiât, comme l'étiquette l'eût ordonné, il tourna sur ses +talons et entra sans même se faire annoncer dans le cabinet du régent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_23" id="Chapitre_23"></a><a href="#table">Chapitre 23</a></h2> + + +<p>Tout le monde sait les commencements de l'abbé Dubois; nous ne nous +étendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes années, que l'on +trouvera dans tous les mémoires du temps et particulièrement dans ceux +de l'implacable Saint-Simon.</p> + +<p>Dubois n'a point été calomnié: c'était chose impossible; seulement on a +dit de lui tout le mal qu'il méritait, et l'on n'a pas dit tout le bien +qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses antécédents et dans ceux +d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le +génie était pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que +la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout +l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier. +Dubois précédait Figaro, auquel il a peut-être servi de type; mais, plus +heureux que lui, il était passé de l'office au salon et du salon à la +salle du trône.</p> + +<p>Tous ses avancements successifs avaient payé non seulement des services +particuliers, mais aussi des services publics: c'était un de ces hommes +qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne +parviennent pas mais qui arrivent.</p> + +<p>Sa dernière négociation était son chef-d'œuvre: c'était plus que la +ratification du traité d'Utrecht, c'était un traité plus avantageux +encore pour la France. L'empereur non seulement renonçait à tous ses +droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renoncé à tous +ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec +l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue formée à la fois contre +l'Espagne au midi, et contre la Suède et la Russie au nord.</p> + +<p>La division des cinq ou six grands États de l'Europe était établie par +ce traité sur une base si juste et si solide, qu'après cent vingt ans de +guerres, de révolutions et de bouleversements, tous ces États, moins +l'Empire, se retrouvent aujourd'hui à peu près dans la même situation où +ils étaient alors.</p> + +<p>De son côté, le régent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui +avait fait son éducation, et dont il avait fait la fortune. Le régent +appréciait dans Dubois les qualités qu'il avait, et n'osait blâmer trop +fort quelque vice dont il n'était pas exempt. Cependant, il y avait +entre le régent et Dubois un abîme; les vices et les vertus du régent +étaient ceux d'un grand seigneur, les qualités et les défauts de Dubois +étaient ceux d'un laquais. Aussi le régent avait-il beau lui dire, à +chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait:</p> + +<p>—Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livrée +que je te mets sur le dos!</p> + +<p>Dubois, qui s'inquiétait du don et non point de la manière dont il était +fait, lui répondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de +cuistre qui n'appartenaient qu'à lui.</p> + +<p>—Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de même.</p> + +<p>Au reste, Dubois aimait fort le régent et lui était on ne peut plus +dévoué. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule +au-dessus du cloaque dont il était sorti, et dans lequel, haï et méprisé +comme il l'était de tous, un signe du maître pouvait le faire retomber. +Il veillait donc avec un intérêt tout personnel sur les haines et sur +les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, à +l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant +général et qui s'étendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degrés +de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas étages de la société, +il avait déjoué des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait +pas même entendu souffler mot.</p> + +<p>Aussi le régent, qui appréciait les offices de tous genres que Dubois +lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, reçut-il l'abbé +ambassadeur les bras ouverts. Dès qu'il le vit paraître, il se leva, et +au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la récompense, +déprécient les services:</p> + +<p>—Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le traité +de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes +les victoires de son aïeul Louis XIV.</p> + +<p>—À la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous, +monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de même de tout le +monde.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le régent, aurais-tu rencontré ma mère? elle sort d'ici.</p> + +<p>—Justement, et elle était presque tentée d'y rentrer pour vous +demander, vu la bonne réussite de mon ambassade, de m'en accorder une +autre en Chine ou en Perse.</p> + +<p>—Que veux-tu? mon pauvre abbé, reprit en riant le prince, ma mère est +pleine de préjugés, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son +fils un pareil élève. Mais tranquillise-toi, l'abbé, j'ai besoin de toi +ici.</p> + +<p>—Et comment se porte Sa Majesté? demanda Dubois, avec un sourire plein +d'une détestable espérance. Il était bien malingre au moment de mon +départ!</p> + +<p>—Bien, l'abbé, très bien, répondit gravement le prince. Dieu nous le +conservera, je l'espère, pour le bonheur de la France et pour la honte +de nos calomniateurs.</p> + +<p>—Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours?</p> + +<p>—Je l'ai encore vu hier, et lui ai même parlé de toi.</p> + +<p>—Bah! et que lui avez-vous dit?</p> + +<p>—Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillité de +son règne.</p> + +<p>—Et qu'a répondu le roi?</p> + +<p>—Ce qu'il a répondu? Il a répondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les +abbés si utiles.</p> + +<p>—Sa Majesté est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy était là sans +doute?</p> + +<p>—Comme toujours.</p> + +<p>—Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que +j'envoie ce vieux drôle voir à l'autre bout de la France si j'y suis. Il +commence à me lasser pour vous, avec son insolence!</p> + +<p>—Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps.</p> + +<p>—Même mon archevêché?</p> + +<p>—À propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie?</p> + +<p>—Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus sérieux.</p> + +<p>—Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archevêché +pour toi....</p> + +<p>—Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style?</p> + +<p>—C'est toi qui l'as dictée, maraud!</p> + +<p>—À Néricault Destouches, qui l'a fait signer au roi.</p> + +<p>—Et le roi l'a signée comme cela, sans rien dire?</p> + +<p>—Si fait! «Comment voulez-vous, a-t-il dit à notre poète, qu'un prince +protestant se mêle de faire un archevêque en France? Le régent lira ma +recommandation, en rira et n'en fera rien.—Oui bien, Sire, a répondu +Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pièces, +le régent en rira, mais après en avoir ri, il fera ce que lui demandera +Votre Majesté.»</p> + +<p>—Destouches en a menti!</p> + +<p>—Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur.</p> + +<p>—Toi, archevêque! Le roi George mériterait qu'en revanche, je lui +désignasse quelque maraud de ton espèce pour l'archevêché d'York, +lorsqu'il viendra à vaquer.</p> + +<p>—Je vous mets au défi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un +homme....</p> + +<p>—Et quel est-il? Je serais curieux de le connaître, moi.</p> + +<p>—Oh! c'est inutile; il est déjà placé, et, comme sa place est bonne, il +ne la changerait pas pour tous les archevêchés du monde.</p> + +<p>—Insolent!</p> + +<p>—À qui donc en avez-vous, monseigneur?</p> + +<p>—Un drôle qui veut être archevêque et qui n'a seulement pas fait sa +première communion.</p> + +<p>—Eh bien! je n'en serai que mieux préparé.</p> + +<p>—Mais le sous-diaconat, le diaconat, la prêtrise?</p> + +<p>—Bah! nous trouverons bien quelque dépêcheur de messes, quelque frère +Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure.</p> + +<p>—Je te mets au défi de le trouver.</p> + +<p>—C'est déjà fait.</p> + +<p>—Et quel est celui-là?</p> + +<p>—Votre premier aumônier, l'évêque de Nantes, Tressan.</p> + +<p>—Le drôle a réponse à tout! Mais ton mariage?</p> + +<p>—Mon mariage?</p> + +<p>—Oui, madame Dubois!</p> + +<p>—Madame Dubois? Je ne connais pas cela!</p> + +<p>—Comment, malheureux! L'aurais-tu assassinée?</p> + +<p>—Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a +ordonnancé le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette.</p> + +<p>—Et si elle vient mettre opposition à ton archevêché?</p> + +<p>—Je l'en défie! elle n'a pas de preuves.</p> + +<p>—Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage.</p> + +<p>—Il n'y a pas de copie sans original.</p> + +<p>—Et l'original?</p> + +<p>—En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un +petit papier qui contenait une pincée de cendres.</p> + +<p>—Comment! misérable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux galères?</p> + +<p>—Si le cœur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du +lieutenant de police dans votre antichambre.</p> + +<p>—Qui l'a fait demander?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour lui laver la tête.</p> + +<p>—À quel sujet?</p> + +<p>—Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voilà archevêque.</p> + +<p>—Et as-tu déjà fait ton choix pour un archevêché?</p> + +<p>—Oui, je prends Cambrai.</p> + +<p>—Peste! tu n'es pas dégoûté!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour +l'honneur de succéder à Fénelon.</p> + +<p>—Et cela nous vaudra sans doute un nouveau Télémaque?</p> + +<p>—Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pénélope par tout le +royaume.</p> + +<p>—À propos de Pénélope, tu sais que madame de Sabran....</p> + +<p>—Je sais tout.</p> + +<p>—Ah çà! l'abbé, ta police est donc toujours aussi bien faite?</p> + +<p>—Vous allez en juger.</p> + +<p>Dubois étendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit, +un huissier parut.</p> + +<p>—Faites entrer monsieur le lieutenant général, dit Dubois.</p> + +<p>—Mais, dis donc, l'abbé, reprit le régent, il me semble que c'est toi +qui ordonnes maintenant ici?</p> + +<p>—C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.</p> + +<p>—Fais donc, dit le régent; il faut avoir de l'indulgence pour les +nouveaux arrivants.</p> + +<p>Messire Voyer d'Argenson entra. C'était l'égal de Dubois pour la +laideur; seulement sa laideur, à lui, offrait un type tout opposé: il +était gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros +sourcils hérissés, et ne manquait jamais d'être pris pour le diable par +les enfants qui le voyaient pour la première fois. Du reste, souple, +actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office +quand il n'était pas détourné de ses devoirs nocturnes par quelque +galante préoccupation.</p> + +<p>—Monsieur le lieutenant général, dit Dubois sans même laisser à +d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas +de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous +me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison +il a passé la nuit, et ce qui lui est arrivé en sortant de cette maison. +Si je n'arrivais pas à l'instant même de Londres, je ne vous ferais pas +toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste +sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.</p> + +<p>—Mais, répondit d'Argenson, présumant que toutes ces questions +cachaient quelque piège, s'est-il donc passé quelque chose +d'extraordinaire hier soir? Quant à moi, je dois avouer que je n'ai reçu +aucun rapport. En tout cas, je l'espère, il n'est arrivé aucun accident +à monseigneur?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui était sorti hier +à huit heures du soir, en garde française, pour aller souper chez madame +de Sabran, a manqué d'être enlevé en sortant de chez elle.</p> + +<p>—Enlevé! s'écria d'Argenson en pâlissant, tandis que de son côté le +régent poussait une exclamation d'étonnement. Enlevé! et par qui?</p> + +<p>—Ah! dit Dubois, voilà ce que nous ignorons et ce que vous devriez +savoir, vous, monsieur le lieutenant général, si, au lieu de faire la +police cette nuit, vous n'aviez pas été passer votre temps au couvent de +la Madeleine de Traisnel.</p> + +<p>—Comment, d'Argenson! dit le régent en éclatant de rire, vous, un grave +magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je +vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez déjà fait +du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'année le journal de mes +faits et gestes.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant général, j'espère que +Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abbé +Dubois.</p> + +<p>—Hé quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous +me donnez un démenti! Monseigneur, je veux vous conduire au sérail de +d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un +boudoir en étoffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile +peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un +quinze pour cent de la loterie y a passé.</p> + +<p>Le régent se tenait les côtes en voyant la figure bouleversée de +d'Argenson.</p> + +<p>—Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la +conversation sur celui des deux sujets qui tout en étant le plus +humiliant pour lui, était cependant le moins désagréable, il n'y a pas +grand mérite à vous, monsieur l'abbé, à connaître les détails d'un +événement que monseigneur vous a sans doute raconté.</p> + +<p>—Sur mon honneur! d'Argenson, s'écria le régent, je ne lui en ai pas +dit une parole.</p> + +<p>—Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur +aussi qui m'a raconté l'histoire de cette novice des hospitalières du +faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les +murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parlé de +cette maison que vous avez fait bâtir, sous un faux nom mitoyennement +avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez +entrer à toute heure, par une porte cachée dans une armoire, et qui +donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre +patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre +Grandeur avait passé la soirée à se faire gratter la plante des pieds, +et à se faire lire, par les épouses du Seigneur, les placets qu'elle +avait reçus dans la journée? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant, +c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas +digne, je l'espère bien, de dénouer les cordons de vos souliers.</p> + +<p>—Écoutez, monsieur l'abbé, répondit le lieutenant de police en +reprenant son ton sérieux; si tout ce que vous m'avez dit sur +monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne +pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu: +nous connaîtrons les coupables, et nous les punirons comme ils le +méritent.</p> + +<p>—Mais, dit le régent, il ne faut pas non plus attacher trop +d'importance à cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui +croyaient faire une plaisanterie à un de leurs camarades.</p> + +<p>—C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et +qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour +arriver au Palais-Royal.</p> + +<p>—Encore, Dubois!</p> + +<p>—Toujours, monseigneur.</p> + +<p>—Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion là-dessus?</p> + +<p>—Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous +déjouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma +parole!</p> + +<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annonça Son +Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui, +en sa qualité de prince du sang, avait le privilège de ne point +attendre. Il s'avança de cet air timide et inquiet qui lui était +naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face +desquelles il se trouvait, comme pour pénétrer de quelle chose on +s'occupait au moment de son arrivée. Le régent comprit sa pensée.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux méchants +sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient à l'instant même que +vous conspiriez contre moi.</p> + +<p>Le duc du Maine devint pâle comme la mort, et, sentant les jambes lui +manquer, s'appuya sur la canne en forme de béquille qu'il portait +habituellement.</p> + +<p>—Et j'espère, monseigneur, répondit-il d'une voix à laquelle il +essayait vainement de rendre sa fermeté, que vous n'avez pas ajouté foi +à une pareille calomnie?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non, répondit négligemment le régent. Mais? que +voulez-vous? j'ai affaire à deux entêtés qui prétendent qu'ils vous +prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis +beau joueur, à tout hasard je vous en préviens. Mettez-vous donc en +garde contre eux, car ce sont de fins compères, je vous en réponds!</p> + +<p>Le duc du Maine desserrait les dents pour répondre quelque excuse +banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annonça +successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti, +monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des +gardes, monsieur le duc de Noailles, président du conseil des finances, +monsieur le duc d'Antin, surintendant des bâtiments, le maréchal +d'Uxelles président des affaires étrangères, l'évêque de Troyes, le +marquis de Lavrillière, le marquis d'Éffiat, le duc de Laforce, le +marquis de Torcy, et les maréchaux de Villeroy d'Éstrées, de Villars et +de Bezons.</p> + +<p>Comme ces graves personnages étaient convoqués pour examiner le traité +de la quadruple alliance, rapporté de Londres par Dubois, et que le +traité de la quadruple alliance ne figure que très secondairement dans +l'histoire que nous nous sommes engagé à raconter, nos lecteurs +trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal +pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_24" id="Chapitre_24"></a><a href="#table">Chapitre 24</a></h2> + + +<p>D'Harmental, après avoir posé son feutre et son manteau sur une chaise, +après avoir posé ses pistolets sur sa table de nuit et glissé son épée +sous son chevet, s'était jeté tout habillé sur son lit, et, telle est la +puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damoclès, +il s'était endormi, quoique, comme Damoclès, une épée fût suspendue sur +sa tête par un fil.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour, et comme la veille il +avait oublié, dans sa préoccupation, de fermer ses volets, la première +chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement à +travers sa chambre traçant de la fenêtre à la porte une brillante ligne +de lumière dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut +avoir fait un rêve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite +chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilité, il +aurait dû être, à la même heure, dans quelque sombre et triste prison. +Un instant il douta de la réalité, ramenant toutes ses pensées sur ce +qui s'était passé la veille au soir; mais tout était encore là, le ruban +ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les +pistolets sur la table de nuit, et l'épée sous le chevet; et lui-même, +d'Harmental, comme une dernière preuve, dans le cas où toutes les autres +se seraient trouvées insuffisantes, se revoyait avec son costume de la +veille qu'il n'avait point quitté de peur d'être réveillé en sursaut, au +milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite.</p> + +<p>D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la +fenêtre de sa voisine; elle était déjà ouverte, et l'on voyait Bathilde +aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace +lui dit que la conspiration lui allait à merveille. En effet, son visage +était plus pâle que d'habitude, et, par conséquent, plus intéressant; +ses yeux un peu fiévreux, et, par conséquent, plus expressifs; de sorte +qu'il était évident que lorsqu'il aurait donné un coup à ses cheveux et +remplacé sa cravate froissée par une autre cravate, il deviendrait +incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait reçu la veille, +un personnage des plus intéressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout +haut, il ne se le dit même pas tout bas, mais le mauvais instinct qui +pousse nos pauvres âmes à leur perte lui souffla ces pensées à l'esprit, +indistinctes, vagues, inachevées, il est vrai, mais assez précises +cependant pour qu'il se mît à sa toilette avec l'intention d'assortir sa +mise à l'air de son visage. C'est-à-dire qu'un costume entièrement noir +succéda à son costume sombre, que ses cheveux froissés furent renoués +avec une négligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux +boutons de plus que d'habitude pour faire place à son jabot, qui retomba +sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie.</p> + +<p>Tout cela s'était fait sans intention et de l'air le plus insouciant et +le plus préoccupé du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il était, +n'oubliait point que d'un moment à l'autre on pouvait venir l'arrêter; +mais tout cela s'était fait d'instinct, de sorte que lorsque le +chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de +toilette et jeta un coup d'œil sur sa glace, il se sourit à lui-même +avec une mélancolie qui doublait le charme déjà si réel de sa +physionomie. Il n'y avait point à se tromper à ce sourire, car il alla +aussitôt à sa fenêtre et l'ouvrit.</p> + +<p>Peut-être Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment +où elle reverrait son voisin; peut-être avait-elle arrangé une belle +défense qui consistait à ne point regarder de son côté ou à fermer sa +fenêtre après une simple révérence; mais au bruit de la fenêtre de son +voisin qui s'ouvrait, tout fut oublié, elle s'élança à la sienne en +s'écriant:</p> + +<p>—Ah! vous voilà! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal!</p> + +<p>Cette exclamation était dix fois plus que n'avait espéré d'Harmental. +Aussi, s'il avait de son côté préparé quelques phrases bien posées et +bien éloquentes, ce qui était probable, ces phrases s'échappèrent-elles +à l'instant de son esprit, et joignant les mains à son tour:</p> + +<p>—Bathilde! Bathilde! s'écria-t-il, vous êtes donc aussi bonne que vous +êtes belle?</p> + +<p>—Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si +j'étais orpheline, vous étiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que +j'étais votre sœur, et que vous étiez mon frère?</p> + +<p>—Et alors, Bathilde, vous avez prié pour moi?</p> + +<p>—Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille.</p> + +<p>—Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauvé, tandis que je devais +tout aux prières d'un ange!</p> + +<p>—Le danger est donc passé? s'écria vivement Bathilde.</p> + +<p>—Cette nuit a été sombre et triste, répondit d'Harmental. Ce matin, +cependant, j'ai été réveillé par un rayon de soleil; mais il ne faut +qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai +couru: il est passé pour faire place à un plaisir bien grand, Bathilde, +celui d'être certain que vous avez pensé à moi; mais il peut revenir. +Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait +dans son escalier, le voilà peut-être qui va frapper à ma porte!</p> + +<p>En ce moment, en effet, on frappa trois coups à la porte du chevalier.</p> + +<p>—Qui va là? demanda d'Harmental de la fenêtre, et avec une voix dans +laquelle toute sa fermeté ne pouvait pas faire qu'il ne perçât un peu +d'émotion.</p> + +<p>—Ami! répondit-on.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Bathilde avec anxiété.</p> + +<p>—Eh bien! toujours, grâce à vous, Dieu continue de me protéger. Celui +qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde!</p> + +<p>Et le chevalier referma sa fenêtre, en envoyant à la jeune fille un +dernier salut qui ressemblait fort à un baiser.</p> + +<p>Puis il alla ouvrir à l'abbé Brigaud, qui, commençant à s'impatienter, +venait de frapper une seconde fois.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'abbé, sur la figure duquel il était impossible de lire +la moindre altération, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que +nous sommes enfermé ainsi à serrure et à verrous? Est-ce pour prendre un +avant goût de la Bastille?</p> + +<p>—Holà! l'abbé! répliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix +si enjouée qu'on eût dit qu'il voulait lutter d'impassibilité avec +Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait +bien porter malheur!</p> + +<p>—Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux +autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des +pistolets sur la table de nuit, une épée sous le chevet, et sur cette +chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille, +vous vous dérangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela à sa +place, et que moi-même je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens +vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y +suis pas!</p> + +<p>D'Harmental obéit, tout en admirant le flegme de cet homme d'église, +que son sang-froid à lui, homme d'épée, avait grand-peine à atteindre.</p> + +<p>—Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce nœud d'épaule +que vous oubliez, et qui n'a jamais été fait pour vous car, le diable +m'emporte! il date de l'époque où vous étiez en jaquette! Allons, +allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin.</p> + +<p>—Eh! pourquoi faire, l'abbé? demanda en riant d'Harmental, pour aller +au lever du régent?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal à quelque brave homme qui +passe. Allons, rangez-moi cela!</p> + +<p>—Mon cher abbé, dit d'Harmental, si vous n'êtes pas le diable en +personne, vous êtes au moins une de ses plus intimes connaissances.</p> + +<p>—Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit +chemin, et qui, tout allant, regarde à droite et à gauche, en haut et en +bas, voilà tout. C'est comme cette fenêtre... que diable! voilà un rayon +de printemps, le premier qui vient frapper humblement à cette fenêtre, +et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'être vu, ma +parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fenêtre +s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre.</p> + +<p>—Mon cher tuteur, vous êtes plein d'esprit, répondit d'Harmental, mais +d'une indiscrétion terrible! C'est au point que si vous étiez +mousquetaire au lieu d'être abbé, je vous chercherais une querelle.</p> + +<p>—Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous +aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-être! +Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude!</p> + +<p>—Eh bien, non! soyons amis, l'abbé, reprit d'Harmental en lui tendant +la main. Aussi bien ne serais-je pas fâché d'avoir quelques nouvelles.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, où il y a eu grand +train, à ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, où je pense que madame du Maine +donnait une soirée. Et même du régent, qui, si j'en crois un rêve que +j'ai fait, est rentré au Palais-Royal fort tard et un peu agité.</p> + +<p>—Eh bien! tout a été à merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants, +si toutefois il y en a eu, est tout à fait calmé ce matin. Madame du +Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires +importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du +cœur, j'en suis sûr, du mépris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le +régent a déjà, comme d'habitude, en rêvant cette nuit qu'il était roi de +France, oublié qu'il a failli hier au soir être prisonnier du roi +d'Espagne. Maintenant c'est à recommencer.</p> + +<p>—Ah! pardon, l'abbé, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est +le tour des autres. Je ne serais pas fâché de me reposer un peu, moi.</p> + +<p>—Diable! voilà qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte.</p> + +<p>—Et quelle nouvelle m'apportez-vous?</p> + +<p>—Qu'il a été décidé cette nuit que vous partiriez en poste ce matin +pour la Bretagne.</p> + +<p>—Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en +Bretagne?</p> + +<p>—Vous le saurez quand vous y serez.</p> + +<p>—Et s'il ne me plaît pas de partir?</p> + +<p>—Vous réfléchirez, et vous partirez tout de même.</p> + +<p>—Et à quoi réfléchirai-je?</p> + +<p>—Vous réfléchirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise +qui touche à sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu'à son +commencement, et d'abandonner les intérêts d'une princesse du sang pour +gagner les bonnes grâces d'une grisette.</p> + +<p>—L'abbé! dit d'Harmental.</p> + +<p>—Oh! ne nous fâchons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais +raisonnons. Vous vous êtes engagé volontairement dans l'affaire que nous +poursuivons et vous avez promis de nous aider à la mener à bien. +Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un échec? Que diable! +mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses idées, ou +ne pas se mêler de conspirer.</p> + +<p>—Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite +dans mes idées, que, cette fois comme l'autre, avant de rien +entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis +offert pour être le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras +veut savoir ce qu'a décidé la tête. Je risque ma liberté, je risque ma +vie, je risque quelque chose qui peut-être m'est plus précieux encore. +Je veux risquer tout cela à ma façon, les yeux ouverts et non fermés. +Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien! +peut-être irai-je.</p> + +<p>—Vos ordres portent que vous vous rendrez à Rennes. Là, vous +décachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions.</p> + +<p>—Mes ordres! mes instructions!</p> + +<p>—Mais n'est-ce point les termes dont le général se sert à l'endroit de +ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les +commandements qu'on leur donne?</p> + +<p>—Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus.</p> + +<p>—C'est vrai! j'avais oublié de vous dire que vous y étiez rentré.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous. J'ai même votre brevet dans ma poche. Tenez.</p> + +<p>Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il présenta tout plié à +d'Harmental, et que celui-ci déploya lentement et tout en interrogeant +Brigaud du regard.</p> + +<p>—Un brevet! s'écria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre +régiments de carabiniers! Et d'où me vient ce brevet?</p> + +<p>—Regardez la signature, pardieu!</p> + +<p>—Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine!</p> + +<p>—Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? En sa qualité de grand-maître de +l'artillerie n'a-t-il pas la nomination à douze régiments? Il vous en +donne un, voilà tout, pour remplacer celui qu'on vous a ôté; et, comme +votre général, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de +guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en +songeant à eux?</p> + +<p>Moi, je suis homme d'église, et je ne m'y connais pas.</p> + +<p>—Non, mon cher abbé, non! s'écria d'Harmental, et c'est au contraire +le devoir de tout officier du roi d'obéir à son chef.</p> + +<p>—Sans compter, reprit négligemment Brigaud, que dans le cas où la +conspiration échouerait, vous n'avez fait qu'obéir aux ordres qu'on vous +a donnés, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la +responsabilité de vos actions.</p> + +<p>—L'abbé! s'écria une seconde fois d'Harmental.</p> + +<p>—Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'éperon, moi!</p> + +<p>—Si, mon cher abbé, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des +moments où je suis à moitié fou. Me voilà aux ordres de monsieur du +Maine, ou plutôt de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon départ +pour tomber à ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire +que je suis prêt à me faire casser la tête sur un mot d'elle?</p> + +<p>—Allons, voilà que nous allons tomber dans l'exagération contraire! +Mais non, il ne faut pas vous faire casser la tête, il faut vivre; vivre +pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec +lequel vous tournerez la tête à toutes les femmes.</p> + +<p>—Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une à laquelle je veuille plaire.</p> + +<p>—Eh bien! vous plairez à celle-là d'abord et aux autres ensuite.</p> + +<p>—Et quand dois-je partir?</p> + +<p>—À l'instant même.</p> + +<p>—Vous me donnerez bien une demi-heure?</p> + +<p>—Pas une seconde!</p> + +<p>—Mais je n'ai pas déjeuné.</p> + +<p>—Je vous emmène et vous déjeunerez avec moi.</p> + +<p>—Je n'ai là que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez.</p> + +<p>—Vous trouverez une année de votre solde dans le coffre de votre +voiture.</p> + +<p>—Des habits?...</p> + +<p>—Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et +seriez-vous mécontent de mon tailleur?</p> + +<p>—Mais au moins, l'abbé, quand reviendrai-je?</p> + +<p>—D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du +Maine vous attend à Sceaux.</p> + +<p>—Mais au moins, l'abbé, vous me permettrez bien d'écrire deux lignes?</p> + +<p>—Deux lignes, soit! je ne veux pas être trop exigeant. Le chevalier se +mit à une table et écrivit:</p> + +<p>«Chère Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace, +c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forcé de partir à l'instant même +sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au +nom du ciel!</p> + +<p>Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser à +vous.</p> + +<p>Raoul.»</p> + +<p>Cette lettre terminée, pliée et cachetée, le chevalier se leva et alla à +sa fenêtre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'était +refermée à l'apparition de l'abbé Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen +de faire passer à Bathilde la dépêche qui lui était destinée. +D'Harmental laissa échapper un geste d'impatience. En ce moment on +gratta doucement à la porte; l'abbé ouvrit et Mirza, qui, guidée par son +instinct et sa gourmandise, avait trouvé la chambre du jeteur de +bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille démonstrations de +joie.</p> + +<p>—Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour +les amants! Vous cherchiez un messager, en voilà justement un qui vous +arrive.</p> + +<p>—L'abbé! l'abbé! dit d'Harmental en secouant la tête prenez garde +d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra!</p> + +<p>—Allons donc! répondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un +abîme!</p> + +<p>—Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche?</p> + +<p>—Sur l'honneur! chevalier.</p> + +<p>Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau +de sucre en récompense de la mission qu'elle allait accomplir, et moitié +triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moitié gai +d'avoir retrouvé pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent +qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son épée à +sa ceinture, mit son feutre sur sa tête, jeta son manteau sur ses +épaules, et suivit l'abbé Brigaud</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_25" id="Chapitre_25"></a><a href="#table">Chapitre 25</a></h2> + + +<p>Au jour et à l'heure dits, c'est-à-dire six semaines après son départ de +la capitale, et à quatre heures de l'après-midi, d'Harmental, revenant +de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la +cour du palais de Sceaux.</p> + +<p>Des valets en grande livrée attendaient sur le perron, et tout annonçait +les préparatifs d'une fête. D'Harmental passa à travers leur double +haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu +duquel causaient par groupes, en attendant la maîtresse de la maison, +une vingtaine de personnes dont la plupart étaient de sa connaissance. +C'étaient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le +poète Saint-Genest, le vieil abbé de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames +de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.</p> + +<p>D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette +noble et intelligente société qu'il connaissait le plus. Tous deux +échangèrent une poignée de main, puis d'Harmental tirant Pompadour à +l'écart:</p> + +<p>—Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment +il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et +ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jeté au milieu des +préparatifs d'une fête?</p> + +<p>—Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, répondit Pompadour; et +vous me voyez aussi étonné que vous, j'arrive moi-même de Normandie.</p> + +<p>—Ah! vous arrivez aussi, vous?</p> + +<p>—À l'instant même. Aussi faisais-je la même question que vous venez de +me faire à Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que +nous.</p> + +<p>En ce moment, on annonça le baron de Valef.</p> + +<p>—Ah! pardieu! voilà notre affaire, continua Pompadour; Valef est des +plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.</p> + +<p>D'Harmental et Pompadour allèrent à Valef, qui, de son côté, les +reconnaissant, vint droit à eux; d'Harmental et Valef ne s'étaient pas +revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette +histoire, de sorte qu'ils se serrèrent la main avec un grand plaisir. +Puis, après les premiers compliments échangés:</p> + +<p>—Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le +but de cette grande réunion, quand je croyais être convoqué en très +petit comité?</p> + +<p>—Ma foi! mon très cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de +Madrid.</p> + +<p>—Ah ça! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour; +ah! voilà Malezieux. J'espère que celui-là n'arrive que de Dombes ou de +Châtenay, et comme en tout cas il a certainement passé par la chambre de +madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....</p> + +<p>À ces mots, Pompadour fit un signe à Malezieux, mais le digne chancelier +était trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de +chevalier auprès des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de +Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que +formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.</p> + +<p>—Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec +une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, à ce +qu'il paraît: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de +l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'où; de sorte que, nous +l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire à +Sceaux.</p> + +<p>—Vous êtes venus assister à une grande solennité, messieurs, répondit +Malezieux; vous venez assister à la réception d'un nouveau chevalier de +la Mouche-à-Miel.</p> + +<p>—Peste! dit d'Harmental, un peu piqué qu'on ne lui eût pas même laissé +la faculté de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir à Sceaux. +Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander +à tous d'être si exacts au rendez-vous; et quant à moi, je suis fort +reconnaissant à Son Altesse.</p> + +<p>—D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du +Maine ni Altesse, il y a la belle fée Ludovise, la reine des Abeilles, à +laquelle chacun doit obéir aveuglément. Or, notre reine est la +toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez +quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment, +peut-être ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez +faite.</p> + +<p>—Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin était +naturellement le plus pressé de savoir pourquoi on l'avait fait venir.</p> + +<p>—Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.</p> + +<p>—Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence à +comprendre.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Valef.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit d'Harmental.</p> + +<p>—Très bien! très bien! répondit en souriant Malezieux, et avant la fin +de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous +conduire. Ce n'est point la première fois que vous entrez quelque part +les yeux bandés, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?</p> + +<p>Et à ces mots, Malezieux s'avança vers un petit homme à la figure plate, +aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout +embarrassé de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental +voyait pour la première fois. Aussi demanda-t-il aussitôt à Pompadour +quel était ce petit homme. Pompadour lui répondit que c'était le poète +Lagrange-Chancel.</p> + +<p>Les deux jeunes gens regardèrent un instant le nouveau venu avec une +curiosité mêlée de dégoût, puis se retournant d'un autre côté et +laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait +en ce moment, ils allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre de la +réception du nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel.</p> + +<p>L'ordre de la Mouche-à-Miel avait été fondé par madame la duchesse du +Maine à propos de cette devise empruntée à l'Aminte du Tasse, et qu'elle +avait prise à l'occasion de son mariage: <i>Piccola si, ma fa pur gravi le +ferite.</i> Devise que Malezieux, dans son éternel dévouement poétique +pour la petite fille du grand Condé, avait traduite ainsi:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'abeille, petit animal,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait de grandes blessures.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Craignez son aiguillon fatal,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Évitez ses piqûres.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fuyez si vous pouvez les traits</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui partent de sa bouche;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle pique et s'envole après,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est une fine mouche.</i></span><br /> +</p> + +<p>Cet ordre, comme tous les autres, avait sa décoration, ses officiers, +son grand-maître. Sa décoration était une médaille représentant d'un +côté une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette médaille était +suspendue à la boutonnière par un ruban citron, et tout chevalier devait +en être décoré chaque fois qu'il venait à Sceaux. Ses officiers étaient +Malezieux, Saint-Aulaire, l'abbé de Chaulieu et Saint-Genest; son +grand-maître était madame du Maine. Il se composait de trente-neuf +membres et ne pouvait dépasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers +avait réduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer à +d'Harmental, cette lacune allait être comblée par la nomination du +prince de Cellamare.</p> + +<p>Le fait est que madame du Maine avait trouvé plus sûr de couvrir cette +réunion toute politique d'un prétexte tout frivole, certaine qu'elle +était qu'une fête dans les jardins de Sceaux paraîtrait moins suspecte à +Dubois et à Voyer d'Argenson qu'un conciliabule à l'Arsenal.</p> + +<p>Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il été oublié pour rendre à +l'ordre de la Mouche-à-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter +dans leur magnificence première ces fameuses nuits blanches qu'avait +tant raillées Louis XIV.</p> + +<p>En effet, à quatre heures précises, moment fixé pour la cérémonie, la +porte du salon s'ouvrit, et l'on aperçut, dans une galerie tendue de +satin incarnat semé d'abeilles d'argent, sur un trône élevé de trois +marches, la belle fée Ludovise, à qui la petitesse de sa taille et la +délicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle +tenait à la main, donnaient l'apparence de l'être aérien dont elle avait +pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du +salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trône, sur +les marches duquel allèrent se placer les grands dignitaires de l'ordre. +Lorsque chacun fut à son poste, une porte latérale s'ouvrit, et Bessac, +enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume +de héraut, c'est-à-dire une robe cerise toute brodée d'abeilles +d'argent, et coiffé d'un bonnet en forme de ruche, entra et annonça à +haute voix:</p> + +<p>—Son Excellence le prince de Cellamare.</p> + +<p>Le prince entra, s'avança d'un pas grave vers la reine des Abeilles, +fléchit le genou sur la première marche de son trône, et attendit.</p> + +<p>—Prince de Samarcand, dit alors le héraut, prêtez une oreille attentive +à la lecture des statuts de l'ordre que la grande fée Ludovise veut bien +vous conférer, et songez sérieusement à ce que vous allez faire.</p> + +<p>Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de +l'engagement qu'il allait prendre. Le héraut continua:</p> + +<p>Article premier.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle +obéissance à la grande fée Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre +incomparable de la Mouche-à-Miel. Jurez par le sacré mont Hymette.</p> + +<p>En ce moment, une musique cachée se fit entendre, et un chœur de +musiciens invisibles chanta:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.</p> + +<p>Alors le chœur reprit, mais renforcé cette fois de la voix de tous les +assistants:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il principe di Samarcand,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il digne figlio del gran'khan,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ha guirato:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sia ricevuto.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Après ce refrain répété trois fois, le héraut reprit la lecture de son +règlement:</p> + +<p>Article deuxième.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de +Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Miel, toutes les fois qu'il +sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes, +sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque +incommodité légère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.</p> + +<p>Le chœur reprit:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.</p> + +<p>Article troisième, continua le héraut:</p> + +<p>Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toute +contredanse comme <i>furstemberg</i>, derviches, pistolets, courantes, +sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais +encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne +point quitter la danse, si cela ne vous est ordonné, que vos habits ne +soient percés de sueur, et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.</p> + +<p>Le chœur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince.</p> + +<p>Par le sacré mont Hymette! je le jure.</p> + +<p>Le héraut.</p> + +<p>Article quatrième.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de +foin, de quelque hauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des +culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter.</p> + +<p>Le chœur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince.</p> + +<p>Par le sacré mont Hymette! je le jure.</p> + +<p>Le héraut.</p> + +<p>Article cinquième.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les +espèces de mouches à miel, et de ne faire jamais mal à aucune, de vous +en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de +votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes, +etc.; dussent-elles, de ces piqûres, devenir plus grosses et plus +enflées que celles de votre majordome.</p> + +<p>Le chœur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince.</p> + +<p>Par le sacré mont Hymette! je le jure.</p> + +<p>Le héraut.</p> + +<p>Article sixième.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches à +miel, et à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur +l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de +réplétion.</p> + +<p>Le chœur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince.</p> + +<p>Par le sacré mont Hymette! je le jure.</p> + +<p>Le héraut.</p> + +<p>Article septième et dernier.</p> + +<p>—Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse +marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre +dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous +honorer.</p> + +<p>Le chœur.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince.</p> + +<p>Par le sacré mont Hymette! je le jure.</p> + +<p>À ce dernier serment, le chœur général reprit:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il principe di Samarcand,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il digno figlio del gran' khan,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ha guirato:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sia ricevuto.</i></span><br /> +</p> + +<p>Alors la fée Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la +médaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince +d'approcher, elle prononça ces vers, dont le mérite était fort augmenté +par l'à-propos de la situation:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne envoyé d'un grand monarque,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Recevez de ma main la glorieuse marque</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'ordre qu'on vous a promis:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Thessandre, apprenez de ma bouche</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que je vous mets au rang de mes amis</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En vous faisant chevalier de la Mouche.</i></span><br /> +</p> + +<p>Le prince mit un genou en terre, et la fée Ludovise lui passa au cou le +ruban orange et la médaille qu'il soutenait.</p> + +<p>Au même instant, le chœur général éclata, chantant tout d'une voix:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Viva semprè, viva, et in onore cresca</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il novo cavaliere della Mosca.</i></span><br /> +</p> + +<p>À la dernière mesure de ce chœur général, une seconde porte latérale +s'ouvrit à deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans +une salle splendidement illuminée.</p> + +<p>Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main à la dictatrice, +la fée Ludovise, et tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger, +suivis du reste des assistants.</p> + +<p>Mais, à la porte de la salle à manger, ils furent arrêtés par un bel +enfant habillé en Amour, et qui portait à la main un globe de cristal +dans lequel on voyait autant de petits billets roulés qu'il y avait de +convives. C'était une loterie d'un nouveau genre, et qui était bien +digne de servir de suite à la cérémonie que nous venons de raconter.</p> + +<p>Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait +dix sur lesquels étaient écrits les mots: chanson, madrigal, épigramme, +impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets étaient forcés +d'acquitter leur dette séance tenante et pendant le repas. Les autres +n'étaient tenus qu'à applaudir, à boire et à manger.</p> + +<p>À la vue de cette loterie poétique, les quatre dames se récrièrent sur +la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil +concours; mais madame la duchesse du Maine déclara que personne ne +devait être exempt des chances du hasard. Seulement, les dames étaient +autorisées à prendre un collaborateur, et le collaborateur, en échange, +acquérait des droits à un baiser. Comme on le voit, c'était de la plus +pure bergerie.</p> + +<p>Cet amendement fait à la loi, la fée Ludovise introduisit la première sa +petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle +déroula. Le billet portait le mot impromptu.</p> + +<p>Chacun puisa après elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des +lots, les pièces de vers tombèrent presque toutes à Chaulieu, à +Saint-Genest, à Malezieux, à Saint-Aulaire et à Lagrange-Chancel.</p> + +<p>Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirèrent les autres lots, et +choisirent immédiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et +l'abbé de Chaulieu, qui se trouvèrent ainsi chargés d'une double tâche.</p> + +<p>Quant à d'Harmental, il avait à sa grande joie tiré un billet blanc, ce +qui, comme nous l'avons déjà dit, bornait sa tâche à applaudir, à boire +et à manger.</p> + +<p>Cette petite opération terminée, chacun alla prendre à la table la place +qui d'avance lui était désignée par une étiquette portant son nom.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_26" id="Chapitre_26"></a><a href="#table">Chapitre 26</a></h2> + + +<p>Cependant, hâtons-nous de le dire à la louange de madame la duchesse du +Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux +jours de l'hôtel Rambouillet, n'était pas si ridicule au fond qu'elle +paraissait être à la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et +les épigrammes étaient forts à la mode à cette époque, dont ils +représentaient à merveille la futilité. Ce vaste foyer de poésie allumé +par Corneille et par Racine allait s'éteignant, et sa flamme, qui avait +éclairé le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites +étincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se répandaient +dans une douzaine de ruelles, et s'éteignaient aussitôt. Puis il y avait +encore à cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq +à six personnes seulement étaient initiées au véritable but de la fête, +et il fallait occuper par d'amusantes futilités deux heures d'un repas +pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux +commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouvé de mieux pour +cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les +galeries du Bel-Esprit.</p> + +<p>Le commencement du dîner fut, comme toujours, froid et silencieux; il +faut s'accommoder avec ses voisins, reconnaître sur la table cette +étroite part de propriété qui revient à chaque convive, puis enfin, si +poète et si berger que l'on soit, éteindre ce premier cri de la faim. +Cependant le premier service disparu, ce léger chuchotement qui prélude +à la conversation générale commença de se faire entendre. La belle fée +Ludovise, seule préoccupée sans doute de l'impromptu que le sort lui +avait fait échoir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais +exemple en prenant un collaborateur, était silencieuse ce qui, par une +réaction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le +repas. Malezieux vit qu'il était temps de couper le mal dans sa racine, +et s'adressant à la duchesse du Maine.</p> + +<p>—Belle fée Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amèrement de +ton silence, auquel tu ne les as pas habitués, et me chargent de porter +leur réclamation au pied de ton trône.</p> + +<p>—Hélas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis +comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un +mouton.</p> + +<p>J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dépêtrer.</p> + +<p>—Alors, répondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la première +fois les lois que tu nous as imposées. Mais tu nous as habitués au son +de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous +ne pouvons plus nous en passer.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Chaque mot qui sort de ta bouche</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous surprend, nous ravit, nous touche.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il a mille agréments divers.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pardonne, princesse, si j'ose</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Faire le procès à ta prose,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui nous a privé de tes vers.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Mon cher Malezieux, s'écria la duchesse, je prends l'impromptu à mon +compte. Me voilà quitte envers la société, il n'y a plus que vous à qui +je dois un baiser.</p> + +<p>—Bravo! s'écrièrent tous les convives.</p> + +<p>—Ainsi, à partir de ce moment, messieurs, plus de conversations +particulières, plus de chuchotement individuel, chacun se doit à tous. +Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers +Saint-Aulaire, qui parlait bas à madame de Rohan près de laquelle il +était placé, nous commençons notre inquisition par vous; dites-nous tout +haut le secret que vous disiez tout bas à votre belle voisine.</p> + +<p>Il paraît que le secret n'était pas de nature à être répété tout haut, +car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe à +Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis +se tournant vers la duchesse, à laquelle il devait un madrigal:</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, répondant à son ordre et s'acquittant en même +temps de l'obligation imposée par la loterie:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La divinité qui s'amuse</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À me demander mon secret,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle serait Thétis et le jour finirait!</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire à +l'Académie, eut un tel succès que pendant quelques instants personne +n'osa se hasarder à venir après lui. Il en résulta après les +applaudissements obligés un silence d'un instant. La duchesse le rompit +la première en reprochant à Laval de ne pas manger.</p> + +<p>—Vous oubliez ma mâchoire, dit Laval en montrant sa mentonnière.</p> + +<p>—Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure +reçue pour la défense du pays et au service de notre illustre père Louis +XIV! Vous vous méprenez, mon cher Laval, c'est le régent qui l'oublie et +non pas nous.</p> + +<p>—En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une +blessure si bien placée est plutôt un motif de fierté que de tristesse.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mars t'a frappé de son tonnerre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En mille aventures de guerre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Dignes du grand nom de Laval.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il te reste un gosier pour boire,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Cher ami, c'est le principal,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Console-toi de la mâchoire.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait +continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de +ne pas boire du vin cette année.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Chaulieu avec inquiétude.</p> + +<p>—Comment cela, mon cher Anacréon? ignorez-vous donc ce qui arrive au +ciel?</p> + +<p>—Hélas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre Éminence +sait bien que je n'y vois plus même assez pour y distinguer les étoiles; +mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce +qui s'y passe.</p> + +<p>—Il s'y passe que mes vignerons m'écrivent de Bourgogne que tout est +brûlé par le soleil, et que la récolte prochaine est perdue si d'ici à +quelques jours nous n'avons de la pluie.</p> + +<p>—Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de +la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que +son Éminence demande?</p> + +<p>—Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'eau me fait horreur, ma commère;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À son aspect j'entre en colère,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je frémis comme un enragé.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Cependant malgré ma furie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Aujourd'hui mon cœur est changé,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nos vins demandent de la pluie.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ciel! fais pleuvoir en diligence</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Verse de l'eau sur notre France,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui n'a déjà que trop pâti;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle aura beau tomber sur terre,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aurai soin de boire à l'abri,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De peur qu'il n'en tombe en mon verre.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Oh! vous nous ferez bien grâce pour ce soir, mon cher Chaulieu, +s'écria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'à demain. La pluie +dérangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous +prépare en ce moment dans nos jardins.</p> + +<p>—Ah! voilà donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable +savante à notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et +nous l'oublions; nous étions de grands ingrats. À sa santé, Chaulieu!</p> + +<p>Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immédiatement imité par le +sexagénaire amant de la future madame de Staël.</p> + +<p>—Un instant, un instant! s'écria Malezieux en tendant son verre vide à +Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je soutiens qu'un esprit solide</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ne doit point admettre le vide,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je prétends le réfuter.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Partout, je lui ferai la guerre,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et pour qu'on ne puisse en douter,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Saint-Genest, remplis-moi mon verre.</i></span><br /> +</p> + +<p>Saint-Genest se hâta d'obéir à la sommation du chancelier de Dombes; +mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprès, il renversa une +lumière, qui s'éteignit. Aussitôt madame la duchesse, qui suivait tout +ce qui se passait de son œil vif et rapide, le railla sur sa +maladresse. C'était sans doute ce que demandait le bon abbé, car se +tournant aussitôt du côté de madame du Maine:</p> + +<p>—Belle fée, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce +que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu à vos beaux +yeux.</p> + +<p>—Et comment cela, mon cher abbé? Un hommage rendu à mes yeux, dites +vous?</p> + +<p>—Oui, grande fée, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma muse sévère et grossière</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous soutient que tant de lumière</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Est inutile dans les cieux.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sitôt que notre auguste Aminte</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait briller l'éclat de ses yeux,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Toute autre lumière est éteinte.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce madrigal, si élégamment tourné, eût sans doute obtenu tout le succès +qu'il méritait d'avoir, si, au moment même où Saint-Genest disait le +dernier vers madame du Maine, malgré les efforts qu'elle faisait pour se +retenir, n'eût outrageusement éternué et cela avec un tel bruit, qu'au +grand désappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour +la plupart des auditeurs; mais dans cette société de chasseurs à +l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait à l'un servait à +l'autre; et à peine la duchesse eut-elle laissé échapper cet intempestif +éternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'écria:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que je suis étonné</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Du bruit que fait le nez</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De la belle déesse!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Car grande est la princesse,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais petit est le nez</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui m'a tant étonné.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce dernier impromptu était d'un précieux si superlatif que pour un +instant il imposa silence à tous les autres, et qu'on redescendit des +hauteurs de la poésie aux vulgarités de la simple prose.</p> + +<p>Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit, +d'Harmental, usant de la liberté que lui donnait son billet blanc, avait +gardé le silence, ou bien échangé avec Valef, son voisin, quelques +paroles à voix basse, ou quelques sourires à demi réprimés. Au reste, +comme l'avait pensé madame du Maine, malgré la préoccupation bien +naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conservé une +telle apparence de frivolité, qu'il était impossible à des yeux +étrangers de voir, sous cette frivolité apparente, serpenter la +conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-même, soit +satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner à si bonne fin, la +belle fée Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une +présence d'esprit, une grâce et une gaieté merveilleuses. De leur côté, +comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et +Saint-Genest l'avaient secondée de leur mieux.</p> + +<p>Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, à +travers les fenêtres fermées et les portes entrouvertes, de vagues +bouffées d'harmonie qui, du jardin, pénétraient jusque dans la salle à +manger, et annonçaient que de nouveaux divertissements attendaient les +convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait, +annonça qu'ayant promis la veille à Fontenelle d'étudier le lever de +l'étoile de Vénus, elle avait dans la journée reçu de l'auteur des +Mondes un excellent télescope, avec lequel elle invitait la société à +faire sur ce bel astre ses études astronomiques. Cette annonce était une +trop belle occasion offerte à Malezieux de lancer quelque madrigal pour +qu'il n'en profitât point. Aussi, comme madame du Maine paraissait +craindre que Vénus ne fût déjà levée:</p> + +<p>—Oh! belle fée! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons +rien à craindre.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour observer dans vos jardins,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La lunette est tirée:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sortez du salon des festins,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>On verra Cythérée.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Oui, finissez ce long repas,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Princesse incomparable;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vénus ne se lèvera pas</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tant que vous tiendrez table.</i></span><br /> +</p> + +<p>Malezieux terminait la séance comme il l'avait commencée; on se levait +donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui +n'avait point prononcé une parole pendant tout le repas, se tournant +vers la duchesse:</p> + +<p>—Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette à payer, et +quoique personne ne la réclame, à ce qu'il paraît, je suis débiteur trop +consciencieux pour ne pas m'acquitter.</p> + +<p>—Oh! c'est vrai mon Archiloque, répondit la duchesse, n'avez-vous point +un sonnet à nous dire?</p> + +<p>—Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a réservé une +ode, et le sort a très bien fait, car je me connais et suis peu propre à +toutes ces poésies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse à moi, +madame vous le savez, c'est Némésis, et mon inspiration, au lieu de +descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bonté, madame la +duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prêter un instant +l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour +d'autres.</p> + +<p>Madame du Maine ne répondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitôt +imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel +les yeux de tous les convives se portèrent avec une certaine inquiétude +sur cet homme qui avouait lui-même que sa Muse était une Furie et son +Hippocrène l'Achéron.</p> + +<p>Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un +sourire amer crispa sa lèvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait +parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les +vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire +tomber des yeux du régent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit +couler.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous, dont l'éloquence rapide,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre deux tyrans inhumains,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Eut jadis l'audace intrépide</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'armer les Grecs et les Romains,</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre un monstre encore plus farouche,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mettez votre fiel dans ma bouche;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je brûle de suivre vos pas,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je vais tenter cet ouvrage,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus charmé de votre courage</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'effrayé de votre trépas!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À peine ouvrit-il ses paupières</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fut indigné des barrières</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il voit entre le trône et lui.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ces détestables idées,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'art des Circés, des Médées,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fit ses uniques plaisirs,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Croyant cette voie infernale</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne de remplir l'intervalle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui s'opposait à ses désirs.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nocher des ondes infernales,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Prépare-toi sans t'effrayer</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À passer les ombres royales</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que Philippe va t'envoyer!</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ô disgrâces toujours récentes!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ô pertes toujours renaissantes!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sujets de pleurs et de sanglots!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tels, dessus la plaine liquide,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'un cours éternel et rapide</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les flots sont suivis par les flots.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ainsi les fils pleurant leur père</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombent frappés des mêmes coups;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le frère est suivi par le frère,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'épouse devance l'époux;</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, ô coups toujours plus funestes!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur deux fils, nos uniques restes,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La faux de la Parque s'étend;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le premier a rejoint sa race,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'autre, dont la couleur s'efface,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Penche vers son dernier instant!</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ô roi, depuis si longtemps ivre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'encens et de prospérité,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne te verras pas revivre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ta triple postérité.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu sais d'où part ce coup sinistre,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu connais l'infâme ministre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne d'un prince détesté;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il expire avec son complice,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne sauveras pas leur supplice</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le peu de sang qui t'est resté.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Poursuis ce prince sans courage,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Déjà par ses frayeurs vaincu.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fais que dans l'opprobre et la rage</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il meure comme il a vécu;</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que sur sa tête scélérate</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombe le sort de Mithridate</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pressé des armes des Romains,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et qu'en son désespoir extrême,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il ait recours au poison même</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Préparé par ses propres mains!</i></span><br /> +</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant à +la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire, +des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme +épouvanté de se trouver pour la première fois en face de ces hideuses +calomnies qui jusque-là s'étaient traînées dans l'ombre, mais n'avaient +point osé apparaître au grand jour. La duchesse elle-même, qui les avait +le plus accréditées avait pâli en voyant cette ode, hydre monstrueuse, +dresser devant elle ses six têtes pleines de fiel et de venin. Le prince +de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal +de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.</p> + +<p>Aussi le poète termina-t-il sa dernière strophe au milieu du même +silence qui avait accueilli la première; et comme, embarrassée de ce +mutisme général qui indiquait la désapprobation, même chez les plus +fidèles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple +et passa avec elle dans les jardins.</p> + +<p>Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire +attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le +mouchoir que madame du Maine y avait oublié.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le chevalier, dit le poète irrité, en se redressant +et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile; +voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit d'Harmental en le regardant avec dégoût de +toute la hauteur de sa taille, et comme il eût fait d'un crapaud ou +d'une vipère; oui, si j'étais sûr de vous écraser!</p> + +<p>Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_27" id="Chapitre_27"></a><a href="#table">Chapitre 27</a></h2> + + + +<p>Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le +deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait +l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement +de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des +salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les +convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour +Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient +devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement +féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes +charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en +coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les +jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons +exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi. +Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au +milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce +que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la +nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec +leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un +grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé +lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous +ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre +par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en +un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit +entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette +musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque +chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi +l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était +un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande +allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui, +s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans +les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine, +tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de +chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le +malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de +ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant +qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles +invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses +confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée +par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés +par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle +exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame +du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf +quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements +de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des +danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que +madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce +spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de +l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir +fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa +puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles +afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de +l'oie.</p> + +<p>Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire +place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait +s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept, +étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille, +et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient +gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes, +ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade +que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette +ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée +de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois +queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par +derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et +portant la parole au nom de tous:</p> + +<p>—Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée +générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux +vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me +mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de +leurs États.</p> + +<p>L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était +amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par +toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des +plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi +l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli +le commencement de ce discours, reprit aussitôt:</p> + +<p>—La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus +rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces, +dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des +inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre +le soleil.</p> + +<p>Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et +d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent, +et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa +prédilection en faveur de la nuit.</p> + +<p>—Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu +notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de +six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer +de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce +que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des +Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir +nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits +indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à +une liberté moins aimable que votre royale domination.</p> + +<p>—Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous +m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs +voyages.</p> + +<p>—Nous avions prévu votre réponse, madame, reprit l'ambassadeur; et, +grâce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus +paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller à la montagne, nous +nous sommes arrangés de façon que la montagne vînt à vous.</p> + +<p>—Holà! génies du pôle, continua le chef de l'ambassade en décrivant en +l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, découvrez à tous les +yeux le palais de votre nouvelle souveraine.</p> + +<p>Au même moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui +couvrait le pavillon de l'Aurore s'étant enlevé comme par magie, la +vaste pièce d'eau, demeurée sombre jusque-là comme un miroir terni, +refléta une lumière si habilement disposée, qu'on l'eût prise pour celle +de la lune. À cette lumière on vit alors se dessiner, sur une île de +glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine +des Groenlandais, auquel conduisait un pont si léger, qu'il paraissait +fait d'un nuage flottant. Aussitôt au milieu des acclamations générales, +l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une +couronne qu'il posa sur la tête de la duchesse, et que la duchesse +assura elle-même sur son front avec un geste si hautain, qu'on eût dit +que c'était une couronne réelle qu'elle venait de recevoir; puis, +montant dans le traîneau, elle s'achemina vers le palais marin, et, +tandis que les gardes empêchaient la foule de la suivre dans son nouveau +domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par +une porte figurant une caverne. Au même instant le pont s'abîma, comme +si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile +machiniste eût voulu séparer le passé de l'avenir, et un feu d'artifice, +éclatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie +qu'éprouvaient les Groenlandais à la vue de leur nouvelle reine.</p> + +<p>Pendant ce temps, madame du Maine était introduite par un huissier dans +la pièce la plus isolée de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs +ayant jeté bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince +de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte +de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux. +Quant à l'huissier qui l'attendait et qui, après avoir fermé avec soin +toutes les portes, vint se mêler familièrement à cette noble assemblée, +il n'était autre que notre vieil ami l'abbé Brigaud.</p> + +<p>Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur véritable +forme, et la fête, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait +bas à son tour masque et costume, et tournait franchement à la +conspiration.</p> + +<p>—Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacité +habituelle, nous n'avons pas un instant à perdre, et une trop longue +absence éveillerait des soupçons; que chacun se hâte donc de raconter ce +qu'il a fait, et que nous sachions enfin où nous en sommes.</p> + +<p>—Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parlé, comme devant +être des nôtres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais +désolé de ne point compter dans nos rangs.</p> + +<p>—Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? répondit madame +du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'était engagé à venir, mais il +aura été retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous: +il faudra nous en passer.</p> + +<p>—Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il +faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son +absence avec un grand regret. Le régiment qu'il commande est à Bayonne, +et, grâce à cette résidence, qui le met à notre portée, il pourrait nous +être parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la +duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.</p> + +<p>—L'abbé, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez +entendu, prévenez d'Avranches.</p> + +<p>Brigaud sortit pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental à monsieur Malezieux; +mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait +refusé positivement d'être des nôtres.</p> + +<p>—Oui, répondit Malezieux, car il savait qu'il était désigné pour porter +le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller +avec le régent au moment où, en récompense de cette ambassade, il allait +probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le régent a +changé d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a +résolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu, +voyant sa Toison renvoyée aux calendes grecques, s'est rallié à nous.</p> + +<p>—L'ordre de Votre Altesse est transmis à qui de droit, madame, dit +l'abbé Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparaît à +Sceaux, il sera immédiatement conduit ici.</p> + +<p>—Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous à cette table et +procédons. Voyons, Laval, commencez.</p> + +<p>—Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, été en Suisse, où, +au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai levé un régiment dans les +Grisons. Ce régiment est prêt à entrer en France quand le moment en sera +venu, attendu qu'il est armé et équipé, et n'attend plus que l'ordre de +marcher.</p> + +<p>—Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez +pas comme au-dessous d'un Montmorency d'être colonel d'un régiment, en +attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-là. C'est un +moyen plus sûr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en +Espagne.</p> + +<p>—Madame, dit Laval, c'est à vous qu'il convient de fixer à chacun la +place que vous lui réservez, et celle que vous lui désignerez sera +toujours acceptée avec reconnaissance par le plus humble de vos +serviteurs.</p> + +<p>—Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste +de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?</p> + +<p>—Selon les instructions de Votre Altesse Sérénissime, répondit le +marquis, je me suis rendu en Normandie, où j'ai fait signer la +protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et +des meilleures.</p> + +<p>Il tira un papier de sa poche.</p> + +<p>—Voici la requête au roi; puis, à la suite de la requête, les +signatures.</p> + +<p>Voyez, madame.</p> + +<p>La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de +Pompadour, qu'on eût dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant +rapidement les yeux dessus:</p> + +<p>—Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: signé sans +distinction ni différence des rangs et des maisons, afin que personne +n'y puisse trouver à redire. Oui, cela épargne toute contestation de +préséance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de +la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Châtillon. Oui, vous +avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les +plus fidèles noms de France. Merci, Pompadour; vous êtes un digne +messager, et, le cas échéant, on se souviendra de votre habileté, et +l'on changera les messages en ambassade.</p> + +<p>—Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers +d'Harmental armée de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il +n'y avait pas de résistance possible.</p> + +<p>—Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je +suis parti pour la Bretagne, et, arrivé à Nantes, j'ai ouvert mes +dépêches et pris connaissance de mes instructions.</p> + +<p>—Eh bien? demanda vivement la duchesse.</p> + +<p>—Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai été aussi heureux dans ma +mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici +l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et +de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre en +vue de nos côtes, et toute la Bretagne se soulèvera.</p> + +<p>—Vous voyez! vous voyez, prince! s'écria la duchesse en s'adressant à +Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.</p> + +<p>—Oui, répondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout +influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait +avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les +Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Décourt, les d'Érée, qu'il +serait important de gagner.</p> + +<p>—Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres... +tenez....</p> + +<p>Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et +lut au hasard:</p> + +<p>«Je suis si flatté par le souvenir dont m'honore Votre Altesse +Sérénissime, que dans une assemblée générale des États je joindrai ma +voix à tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur +attachement.</p> + +<p>Marquis Décourt.»</p> + +<p>«Si j'ai quelque estime et quelque considération dans ma province, je +n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de +Votre Altesse Sérénissime.</p> + +<p>La Rochefoucault-Gondral.»</p> + +<p>«Si le succès de votre affaire dépendait du suffrage de sept ou huit +cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bientôt +décidé en faveur de Votre Altesse Sérénissime. J'ai l'honneur de vous +offrir de nouveau tout ce qui dépend de moi dans ces quartiers.</p> + +<p>Comte d'Érée.»</p> + +<p>—Eh bien! prince, s'écria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin? +Voyez, outre ces trois lettres, en voilà encore une de Lavauguyon, une +de Bois-Davy, une de Fumée. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main +droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage +qu'au jour où sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien à +vous refuser.</p> + +<p>—Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les +lèvres, mais cette main m'a déjà donné plus que je ne mérite, et le +succès lui-même me récompensera si grandement en mettant Votre Altesse à +la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-là vraiment plus +rien à désirer.</p> + +<p>—Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous +avons gardé pour le dernier, parce que vous étiez le plus important. Si +j'ai bien compris les signes que nous avons échangés pendant le dîner, +vous n'êtes pas mécontent de Leurs Majestés Catholiques, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Que dirait Votre Altesse Sérénissime d'une lettre écrite de la main +même de Sa Majesté Philippe?</p> + +<p>—Ce que je dirais d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté! +s'écria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais osé +espérer.</p> + +<p>—Prince, dit Valef en passant un papier à Cellamare vous connaissez +l'écriture de Sa Majesté le roi Philippe V, assurez donc à Son Altesse +Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entière +de sa main.</p> + +<p>—Tout entière, dit Cellamare en inclinant la tête, tout entière, c'est +la vérité.</p> + +<p>—Et à qui est-elle adressée? dit madame du Maine en la prenant aux +mains du prince.</p> + +<p>—Au roi Louis XV, madame, dit Valef.</p> + +<p>—Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa +Majesté par le maréchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut +aussi rapidement que le lui permettait la difficulté de l'écriture:</p> + +<p>«L'Escurial, 16 mars 1718.</p> + +<p>Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas +perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance: +Louis XIV, d'éternelle mémoire, est toujours présent à mon esprit. Il me +semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation +me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrénées! Votre Majesté est le +seul rejeton de mon frère aîné, dont je ressens tous les jours la perte: +Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la +gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort. Enfin, je +vous porte au fond de mon cœur, et je n'oublierai jamais, pour rien au +monde, ce que je dois à Votre Majesté, à ma patrie et à la mémoire de +mon aïeul.</p> + +<p>Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien +assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments +que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la +tranquillité publique. Je me flatte que mes intérêts personnels sont +encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette +généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir regardera +toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et +d'être né au milieu d'elle.».</p> + +<p>—Ceci s'adresse à vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine, +s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui +l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle était de connaître +le reste de l'épître:</p> + +<p>«De quel œil donc vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui +se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-même? Depuis le +temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses +courantes de la paix, on veut que Votre Majesté s'unisse à mon plus +mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens à livrer la Sicile +à l'archiduc.</p> + +<p>Je ne souscrirai jamais à ces conditions, elles me sont insupportables.</p> + +<p>Je n'entre pas dans les conséquences funestes de cette alliance: je me +renferme à prier instamment Votre Majesté de convoquer incessamment les +états généraux de son royaume, pour délibérer sur une affaire de si +grande conséquence.»</p> + +<p>—Les états généraux! murmura le cardinal de Polignac.</p> + +<p>—Eh bien! que dit Votre Éminence des états généraux? interrompit avec +impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point +obtenir votre approbation?</p> + +<p>—Je ne blâme ni n'approuve, madame, répondit le cardinal; seulement je +songe que même convocation a été faite pendant la Ligue, et que +Philippe II s'en est assez mal trouvé.</p> + +<p>—Les temps et les hommes sont changés, monsieur le cardinal, reprit +vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en +1718: Philippe II était Flamand et Philippe V est Français. Les mêmes +résultats ne peuvent donc se représenter, puisque les causes sont +différentes.</p> + +<p>Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:</p> + +<p>«Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce +grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des +miens; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation +française, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre +d'elle-même ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous +déclarer la guerre. Dans le temps où je suis prêt à exposer ma vie pour +maintenir sa gloire et ses intérêts, j'espère que vous répondrez au plus +tôt à la proposition que je vous fais; que l'assemblée que je vous +demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber, +et que les forces de l'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la +grandeur de la France et à humilier ses ennemis, comme je ne les +emploierai jamais que pour marquer à Votre Majesté la tendresse sincère +et inexprimable que j'ai pour elle.»</p> + +<p>—Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majesté Catholique +pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.</p> + +<p>—Elle pouvait joindre à cette lettre une épître directement adressée +aux états généraux, répondit le cardinal; cette épître, si le roi eût +daigné l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur +leur délibération.</p> + +<p>—La voici, dit le prince de Cellamare en tirant à son tour un papier de +sa poche.</p> + +<p>—Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis que Sa Majesté Catholique a été de l'avis de Votre Éminence, et +qu'elle m'a adressé cette épître, qui est le complément de la lettre +qu'elle a remise au baron de Valef.</p> + +<p>—Alors, rien ne nous manque plus! s'écria madame du Maine.</p> + +<p>—Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la +tête.</p> + +<p>Bayonne, la porte de la France!</p> + +<p>En ce moment, d'Avranches entra annonçant monsieur le duc de Richelieu.</p> + +<p>—Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le +marquis de Pompadour, car voilà celui qui en a la clef.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_28" id="Chapitre_28"></a><a href="#table">Chapitre 28</a></h2> + + +<p>—Enfin, s'écria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous, +monsieur le duc; serez-vous donc toujours le même, et vos amis ne +pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos maîtresses?</p> + +<p>—Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et +en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour +lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui +plus que jamais, je prouve à Votre Altesse que je sais tout concilier.</p> + +<p>—Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du +Maine.</p> + +<p>—Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous +qui je quitte?</p> + +<p>—Madame de Villars? interrompit madame du Maine.</p> + +<p>—Oh! non. Mieux que cela.</p> + +<p>—Madame de Duras?</p> + +<p>—Vous n'y êtes point.</p> + +<p>—Madame de Nesle?</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.</p> + +<p>—Allez toujours. Cela ne regarde pas Son Éminence.</p> + +<p>—Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gacé?</p> + +<p>—Non, non, non.</p> + +<p>—Mademoiselle de Charolais?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage à la Bastille.</p> + +<p>—Madame de Berry?</p> + +<p>—Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'idée de la battre, elle en +est folle.</p> + +<p>—Mademoiselle de Valois?</p> + +<p>—Je la ménage pour en faire ma femme, quand nous aurons réussi et que +je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les +deux plus charmantes grisettes!...</p> + +<p>—Des grisettes! ah! fi donc! s'écria la duchesse avec un mouvement de +lèvres d'un indéfinissable dédain; je ne croyais pas que vous +descendissiez jusqu'à ces espèces.</p> + +<p>—Comment des espèces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame +Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une délicieuse +blonde, une véritable tête de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le +recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus +et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle +plus bien....</p> + +<p>—Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute +curiosité pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment où ces +aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous +rappeler que nous sommes rassemblés ici pour affaires sérieuses?</p> + +<p>—Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous l'aviez oublié?</p> + +<p>—Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame +la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je +le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien. +Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y +remets. Voyons, madame la duchesse, où en sommes-nous de la +conspiration?</p> + +<p>—Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres, +et vous serez aussi avancé que nous.</p> + +<p>—Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais +véritablement je ne lis pas même celles qui me sont adressées, et j'en +ai sept ou huit cents des plus charmantes écritures du monde et que je +garde pour le délassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui +êtes la lucidité même, faites-moi un rapport.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les +engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.</p> + +<p>—Très bien!</p> + +<p>—Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.</p> + +<p>—Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.</p> + +<p>—Mais vous ne savez pas contre quoi?</p> + +<p>—N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il écrivit son +nom après celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui était le dernier +signataire.</p> + +<p>—Laissez faire, madame, dit Cellamare à la duchesse, le nom de +Richelieu est bon à avoir, partout où il se trouve.</p> + +<p>—Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe +V.</p> + +<p>—Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main même du +roi Philippe V.</p> + +<p>—Et bien! Sa Majesté Catholique écrit encore plus mal que moi, dit +Richelieu; cela me fait plaisir: Raffé qui dit toujours que c'est +impossible!</p> + +<p>—Si la lettre est d'une méchante écriture, les nouvelles qu'elle +contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une +lettre qui prie le roi de France de réunir les états généraux pour +s'opposer à l'exécution du traité de la quadruple alliance.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sûre des états +généraux?</p> + +<p>—Voilà la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal répond du +clergé, et il ne reste plus que l'armée.</p> + +<p>—L'armée, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de +vingt-deux colonels.</p> + +<p>—D'abord, dit Richelieu, moi je réponds de mon régiment, qui est à +Bayonne, et qui par conséquent se trouve en mesure de nous rendre de +grands services.</p> + +<p>—Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu +dire qu'il était question de le changer de garnison.</p> + +<p>—Sérieusement?</p> + +<p>—On ne peut plus sérieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au +devant de cette mesure.</p> + +<p>—Comment donc! à l'instant même. Du papier... de l'encre.... Je vais +écrire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne +s'étonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point +s'éloigner du théâtre de la guerre.</p> + +<p>La duchesse du Maine se hâta de passer elle-même à Richelieu ce qu'il +demandait, et prenant une plume, elle la lui présenta.</p> + +<p>Le duc s'inclina, prit la plume et écrivit la lettre suivante, que nous +copions textuellement et sans y changer une syllabe:</p> + +<p>«Monsieur le duc de Berwick, pair et maréchal de France.</p> + +<p>Comme mon régiment, monsieur, est des plus à portée de marcher, et qu'il +est après à faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant +qu'il fût achevé, il était obligé de faire quelque mouvement.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser à +Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous +supplie de me croire, avec toute la considération possible, monsieur, +votre très humble et très obéissant serviteur.</p> + +<p>Duc de Richelieu.»</p> + +<p>—Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier à +madame du Maine; moyennant cette précaution le régiment ne bougera point +de Bayonne.</p> + +<p>La duchesse prit la lettre, la lut et la passa à son voisin qui la passa +lui-même à un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table. +Heureusement pour le duc il avait affaire à de trop grands seigneurs +pour qu'ils s'inquiétassent de si peu de chose que de quelques lettres +de plus ou de moins. Malezieux seul, qui était le dernier, ne put +réprimer un léger sourire.</p> + +<p>—Ah! ah! monsieur le poète, dit Richelieu, qui se douta de la chose, +vous riez. Il paraît que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude +ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un +gentilhomme et l'on a oublié de me faire apprendre le français, en +pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an, +avoir un valet de chambre qui écrirait mes lettres et qui ferait mes +vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empêchera point, mon cher Malezieux, +d'être de l'Académie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.</p> + +<p>—Et le cas échéant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui +fera votre discours de réception?</p> + +<p>—Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera +pas plus mauvais que ceux que certains académiciens de ma connaissance +ont faits eux-mêmes.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose +fort curieuse que votre réception dans l'illustre corps dont vous me +parlez, et je vous promets de m'occuper, dès demain, de m'assurer une +tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre +chose: revenons donc, comme madame Deshoulières, à nos moutons.</p> + +<p>—Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire +absolument bergère, parlez, je vous écoute. Voyons, qu'avez-vous résolu?</p> + +<p>—Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux +lettres, la convocation des états généraux; puis, les états généraux +assemblés, sûrs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons +déposer le régent et nous faisons nommer Philippe V à sa place.</p> + +<p>—Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses +pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France à sa place.... Eh bien, +mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les états +généraux, il faut un ordre du roi.</p> + +<p>—Le roi signera cet ordre, répondit madame du Maine.</p> + +<p>—Sans que le régent le sache? reprit Richelieu.</p> + +<p>—Sans que le régent le sache.</p> + +<p>—Vous avez donc promis à l'évêque de Fréjus de le faire cardinal?</p> + +<p>—Non, mais je promettrai à Villeroy la grandesse et la Toison.</p> + +<p>—J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que +tout cela ne détermine pas le maréchal à une démarche qui entraîne une +si grave responsabilité que celle que nous espérons obtenir de lui.</p> + +<p>—Ce n'est pas le maréchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.</p> + +<p>—Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.</p> + +<p>—Vous? dit la duchesse avec étonnement.</p> + +<p>—Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance, +j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre +Altesse a reçues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre +connaissance d'une seule que j'ai reçue hier?</p> + +<p>—Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle être lue tout haut?</p> + +<p>—Mais nous avons affaire à des gens discrets, n'est-ce pas? dit +Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuité.</p> + +<p>—Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravité de la +situation....</p> + +<p>La duchesse prit la lettre et lut:</p> + +<p>«Monsieur le duc,</p> + +<p>Je suis femme de parole: mon mari est enfin à la veille de partir pour +le petit voyage que vous savez.</p> + +<p>Demain, à onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas +que je me décide à cette démarche sans avoir mis tous les torts du côté +de monsieur de Villeroy. Je commence à craindre pour lui que vous ne +soyez chargé de le punir. Venez donc à l'heure convenue me prouver que +je ne suis pas trop à blâmer de vous préférer à mon légitime seigneur et +maître.»</p> + +<p>—Ah! pardon! pardon de mon étourderie, madame la duchesse, ce n'est +point cela que je voulais vous montrer; celle-là est celle d'avant-hier.</p> + +<p>Attendez voici celle d'hier.</p> + +<p>La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui présentait M. de +Richelieu et lut:</p> + +<p>«Mon cher Armand.»</p> + +<p>—Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la +duchesse en se retournant vers Richelieu.</p> + +<p>—Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.</p> + +<p>La duchesse reprit:</p> + +<p>«Mon cher Armand,</p> + +<p>Vous êtes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de +Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagérer vos talents pour diminuer +ma faiblesse; vous aviez dans mon cœur un juge intéressé à vous faire +gagner votre procès. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous +donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le +malheureux sofa du cabinet.»</p> + +<p>—Et y avez-vous été?</p> + +<p>—Certainement, madame.</p> + +<p>—Ainsi, la duchesse?...</p> + +<p>—Fera, je l'espère, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire +à son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation +des états généraux au retour du maréchal.</p> + +<p>—Et quand revient-il?</p> + +<p>—Dans huit jours.</p> + +<p>—Vous aurez le courage d'être fidèle tout ce temps-là, duc?</p> + +<p>—Madame, quand j'ai embrassé une cause, je suis capable des plus grands +sacrifices pour la faire triompher.</p> + +<p>—Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?</p> + +<p>—Je me dévoue.</p> + +<p>—Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons +d'opérer chacun de notre côté. Vous, Laval, agissez sur l'armée. Vous, +Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clergé. Et laissons +monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.</p> + +<p>—Et à quel jour notre nouvelle réunion? demanda Cellamare.</p> + +<p>—Mais tout cela dépendra des circonstances, prince, répondit la +duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire +prévenir, je vous enverrais quérir par la même voiture et le même cocher +qui vous ont amené à l'Arsenal la première fois que vous y êtes venu. +Puis se retournant vers Richelieu:</p> + +<p>—Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine +en se levant.</p> + +<p>—J'en demande pardon à Votre Altesse, répondit Richelieu; mais c'est +une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.</p> + +<p>—Comment! mais vous avez donc renoué avec madame de Sabran?</p> + +<p>—Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.</p> + +<p>—Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.</p> + +<p>—Non, madame, c'est du calcul.</p> + +<p>—Allons, je vois que vous êtes en train de vous dévouer.</p> + +<p>—Je ne fais jamais les choses à demi, madame la duchesse.</p> + +<p>—Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur +le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la +duchesse, il y a tantôt une heure et demie que nous sommes ici, et il +serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas +que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir +sur le rivage une pauvre déesse de la Nuit qui nous attend pour nous +remercier de la préférence que nous lui accordons sur le soleil, et il +ne serait pas poli de la trop faire attendre.</p> + +<p>—Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut +cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre +l'embarras où je me trouve.</p> + +<p>—Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Il s'agit de nos requêtes, de nos protestations, de nos mémoires; il a +été convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pièces +par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Eh bien! j'ai acheté une presse, je l'ai établie dans la cave d'une +maison, derrière le Val-de-Grâce. J'ai enrôlé les ouvriers nécessaires, +et nous avons eu jusqu'à présent, comme Votre Altesse a pu le voir, un +résultat satisfaisant. Mais ne voilà-t-il pas que le bruit de la machine +a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse +monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison. +Heureusement, on a eu le temps d'arrêter le travail et de rouler un lit +sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont +rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas +tourner si heureusement; aussitôt leur départ j'ai congédié les +ouvriers, enterré la presse, et fait porter chez moi toutes les +épreuves.</p> + +<p>—Et vous avez bien fait, comte! s'écria le cardinal de Polignac.</p> + +<p>—Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du +Maine.</p> + +<p>—Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.</p> + +<p>—Ou chez moi, dit Valef.</p> + +<p>—Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un +homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.</p> + +<p>D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses à imprimer maintenant.</p> + +<p>—Oui, dit Laval, le plus fort est fait.</p> + +<p>—Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout +simplement, comme je l'avais proposé d'abord, à un copiste intelligent, +discret et sûr, à qui on donnerait assez d'argent pour acheter son +silence.</p> + +<p>—Oh! de cette façon, ce serait bien plus sûr, s'écria monsieur de +Polignac.</p> + +<p>—Oui, mais où trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez +que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de +prendre le premier venu.</p> + +<p>—Si j'osais... dit l'abbé Brigaud.</p> + +<p>—Osez, l'abbé, osez, dit la duchesse du Maine.</p> + +<p>—Je dirais, continua l'abbé, que j'ai votre affaire sous la main.</p> + +<p>—Eh bien! quand je vous le disais, s'écria Pompadour, que l'abbé est un +homme précieux.</p> + +<p>—Mais véritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.</p> + +<p>—Oh! Votre Éminence le ferait faire exprès qu'elle ne trouverait pas +mieux. Une véritable machine, qui écrira tout sans rien lire.</p> + +<p>—Puis, pour plus grande précaution, dit le prince, nous pourrions +rédiger en espagnol les pièces les plus importantes, et comme ces pièces +sont spécialement destinées à Sa Majesté Catholique, nous aurions le +double avantage de procéder dans une langue inconnue à notre copiste, et +comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une +occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-même de +l'importance de ce qu'il copie.</p> + +<p>—Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.</p> + +<p>—Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drôle mette le +pied à l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermédiaire, s'il +vous plaît.</p> + +<p>—Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est +trouvé, c'est le principal; vous en répondez, Brigaud?</p> + +<p>—Oui, madame, j'en réponds.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus, +continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous +prie.</p> + +<p>Le chevalier s'empressa d'obéir à madame du Maine, qui, n'ayant pu +jusque-là s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde, +saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa +reconnaissance pour le courage qu'il avait montré rue des Bons-Enfants +et l'habileté dont il avait fait preuve en Bretagne.</p> + +<p>À la porte du pavillon, les envoyés groenlandais, redevenus de simples +invités de la fête de Sceaux, trouvèrent une petite galère pavoisée aux +armes de France et d'Espagne, qui à défaut du pont qui avait disparu, +les attendait pour les conduire à l'autre bord. Madame du Maine y entra +la première, fit asseoir d'Harmental près d'elle, laissant Malezieux +faire les honneurs à Cellamare et à Richelieu; puis aussitôt, au signal +donné par une musique cachée, la galère commença de voguer vers le +rivage.</p> + +<p>Comme l'avait dit la duchesse, la déesse de la Nuit, vêtue d'une longue +robe de gaze noire, semée d'étoiles d'or, l'attendait de l'autre côté du +petit lac, accompagnée des douze Heures qui se partagent son empire; la +galère se dirigea vers ce groupe, qui, aussitôt qu'il vit la duchesse à +portée de l'entendre, commença à chanter une cantate appropriée au +sujet. Cette cantate s'ouvrait par un chœur de quatre vers, auquel +succédait un solo, suivi lui-même d'une seconde reprise en chœur, le +tout d'un goût si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le +grand ordonnateur des fêtes, pour le féliciter sur ce divertissement. +Seul au milieu de tous, et aux premières notes du solo, d'Harmental +avait tressailli d'étrange façon, car la voix de la chanteuse avait, +avec une autre voix bien connue de lui et bien chère à son souvenir, une +affinité telle que, quelque improbable que fût à Sceaux la présence de +Bathilde, le chevalier s'était levé tout debout, par un mouvement plus +fort que lui-même, pour regarder la personne dont l'accent lui avait +fait éprouver une si singulière émotion. Malheureusement, malgré les +flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient à la main, il ne +pouvait apercevoir le visage de la déesse, couvert qu'il était par un +voile pareil à la robe dont elle était revêtue. Il entendait seulement +cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette +large, savante et facile méthode qu'il avait tant admirée lorsque la +première fois cette voix l'avait frappé rue du Temps-Perdu, et chaque +accent de cette voix, plus distincte à mesure qu'il approchait du +rivage, retentissait jusqu'au fond de son cœur et le faisait frissonner +de la tête aux pieds. Enfin, la galère aborda, le solo cessa et le +chœur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible à toute +autre pensée qu'à celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son +souvenir, la voix éteinte et les notes envolées.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, êtes-vous si +accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous +êtes mon cavalier?</p> + +<p>—Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage +et en tendant la main à la duchesse; mais il m'avait semblé reconnaître +cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs +si puissants....</p> + +<p>—Cela prouve que vous êtes un habitué de l'Opéra, mon cher chevalier, +dit la duchesse du Maine, et que vous appréciez comme il convient le +talent de mademoiselle Bury.</p> + +<p>—Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle +Bury? demanda d'Harmental avec étonnement.</p> + +<p>—Elle-même, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la +duchesse d'un ton où perçait une légère nuance de dépit, permettez-moi +de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer +vous même.</p> + +<p>—Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que +la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse +m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur +est permis au milieu de pareils enchantements.</p> + +<p>Et présentant de nouveau son bras à la duchesse, il s'éloigna avec elle +dans la direction du château.</p> + +<p>En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il fût, +arriva au cœur de d'Harmental, qui se retourna presque malgré lui.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquiétude mêlée +d'impatience.</p> + +<p>—Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs; +mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle +n'est point dangereuse... et même, si vous le désirez bien fort, j'irai +prendre demain de ses nouvelles.</p> + +<p>Deux heures après ce petit accident, qui du reste était trop peu de +chose pour troubler en rien la fête, le chevalier d'Harmental ramené à +Paris par l'abbé Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du +Temps-Perdu, de laquelle il était absent depuis six semaines.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_29" id="Chapitre_29"></a><a href="#table">Chapitre 29</a></h2> + + +<p>La première sensation qu'éprouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un +sentiment de bien-être indéfinissable de se retrouver dans cette petite +chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent +depuis six semaines de son appartement, on eût dit qu'il l'avait quitté +la veille, tant, grâce aux soins presque maternels de la bonne madame +Denis, chaque chose se retrouvait à sa place. D'Harmental resta un +instant, sa bougie à la main regardant tout autour de lui avec une +expression qui ressemblait presque à de l'extase; c'est que toutes les +autres impressions de sa vie s'étaient effacées devant celles qu'il +avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment +passé, il courut à sa fenêtre, l'ouvrit et essaya de plonger un +indicible regard d'amour à travers les vitres sombres de sa voisine. +Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que +d'Harmental était revenu, qu'il était là, regardant sa fenêtre, tout +frissonnant d'amour et d'espérance, comme si, chose impossible, cette +fenêtre allait s'ouvrir et lui parler!</p> + +<p>D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant à pleine +poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais semblé si pur et si +frais, et reportant les yeux de cette fenêtre au ciel et du ciel à cette +fenêtre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde était +devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il éprouvait pour +elle était profond et puissant.</p> + +<p>Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout entière +à sa fenêtre, et, refermant sa croisée, il entra chez lui; mais ce fut +pour se remettre à cette recherche de souvenirs qu'avait fait naître en +son cœur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu +désaccordé par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les +touches, au risque d'exciter de nouveau la colère du locataire du +troisième. Du piano, il passa au carton où était renfermé le portrait +inachevé de Bathilde. Le pastel en était un peu effacé, mais c'était +bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse +petite tête de Mirza. Tout était comme il l'avait quitté, à cette légère +touche de destruction près que laisse toujours le temps sur les objets +qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, après s'être arrêté +encore une dernière fois devant chaque objet, pressé par ce sommeil +toujours si puissant à une certaine époque de la vie, il se coucha et +s'endormit en repassant dans sa mémoire l'air de la cantate chantée par +mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague crépuscule de +la pensée qui précède un complet assoupissement, une seule et même +personne avec Bathilde.</p> + +<p>En s'éveillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut à la +fenêtre. La journée paraissait assez avancée:</p> + +<p>Le soleil était magnifique; et cependant, malgré ces séductions si +puissantes, la fenêtre de Bathilde était hermétiquement fermée. +D'Harmental regarda à sa montre: il était dix heures.</p> + +<p>Le chevalier se mit à sa toilette. Nous avons déjà avoué qu'il n'était +point exempt d'une certaine coquetterie un peu féminine; ce n'était +point sa faute, mais celle de l'époque, où tout était manière, même la +passion. Mais cette fois ce n'était pas sur l'expression de mélancolie +de son visage qu'il comptait; c'était sur la franche joie du retour, qui +donnait à tous ses traits un caractère de bonheur admirable: il était +évident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se +couronner roi de la création.</p> + +<p>Ce regard il vint le chercher à la fenêtre; mais celle de Bathilde était +toujours fermée. D'Harmental ouvrit alors la sienne, espérant que le +bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta +une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint même agiter les +rideaux; on eût dit que la chambre de la jeune fille était abandonnée. +D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fenêtre, d'Harmental +détacha de petites parcelles de plâtre du mur et les jeta contre les +carreaux: tout fut inutile.</p> + +<p>Alors, à la surprise succéda l'inquiétude; cette fenêtre, si obstinément +close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde +absente, où pouvait être Bathilde? quel événement avait eu l'influence +de déplacer de son centre cette vie si calme, si douce, si régulière? À +qui demander? à qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis +qui pût savoir quelque chose. Il était tout simple que d'Harmental, de +retour dans la nuit, fît le lendemain une visite à sa propriétaire: +d'Harmental descendit chez madame Denis.</p> + +<p>Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du déjeuner; +elle n'avait point oublié les soins que d'Harmental avait donnés à son +évanouissement: elle le reçut donc comme l'enfant prodigue.</p> + +<p>Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis étaient occupées à +leur leçon de dessin, et monsieur Boniface était chez son procureur; de +sorte qu'il n'eut affaire qu'à sa respectable hôtesse. La conversation +tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propreté, maintenus +dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De là à +demander si pendant cette absence le logement d'en face avait changé de +locataire, la transition était simple et facile; aussi la question, +posée sans affectation, amena-t-elle une réponse exempte de doute. La +veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde à sa fenêtre, et +la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontré Buvat rentrant de +son bureau; seulement le troisième clerc de Me Joullu avait remarqué sur +la figure du digne écrivain un air de majestueuse hauteur, que +l'héritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqué que cet air +était d'autant moins habituel à la physionomie de son digne voisin.</p> + +<p>C'était tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde était à Paris, +Bathilde était chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore +dirigé les regards de la jeune fille vers cette fenêtre que depuis si +longtemps elle avait vue fermée, vers cette chambre que depuis si +longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis +pour toutes les bontés de son absence, qu'il espérait bien lui voir +reporter sur son retour, et prit congé de sa bonne propriétaire avec une +effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer à sa +véritable cause.</p> + +<p>Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abbé Brigaud qui venait faire sa +visite quotidienne à madame Denis. L'abbé demanda au chevalier s'il +remontait chez lui, et, sur sa réponse affirmative, lui annonça qu'en +sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu'à son quatrième étage. +D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journée, lui promit de +l'attendre.</p> + +<p>En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit à la fenêtre.</p> + +<p>Rien n'était changé chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tirés +interceptaient jusqu'à la plus petite ouverture par laquelle le regard +pouvait pénétrer. Décidément c'était un parti pris. D'Harmental résolut +d'employer un dernier moyen qu'il avait réservé pour sa suprême +ressource. Il se mit à son piano, et, après un brillant prélude, chanta, +sur un accompagnement de sa façon, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il +avait entendue la veille, et qui, depuis la première jusqu'à la dernière +note, était restée dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant, +son regard ne perdît point de vue l'inexorable fenêtre, tout resta muet +et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'écho.</p> + +<p>Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait +produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la dernière +mesure, il entendit des applaudissements retentir derrière lui, il se +retourna et aperçut l'abbé Brigaud.</p> + +<p>—Ah! c'est vous l'abbé! dit d'Harmental en se levant et en allant +fermer vivement sa fenêtre. Diable! je ne vous savais pas si grand +mélomane.</p> + +<p>—Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous +avez entendue une fois, c'est merveilleux!</p> + +<p>—L'air m'a paru fort beau, l'abbé, voilà tout, dit d'Harmental; et +comme j'ai au plus haut degré la mémoire des sons, je l'ai retenu.</p> + +<p>—Et puis, il était si admirablement chanté, n'est-ce pas, reprit +l'abbé.</p> + +<p>—Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et +la première fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis déjà promis +d'aller incognito à l'Opéra.</p> + +<p>—Est-ce la voix que vous désirez entendre? demanda Brigaud.</p> + +<p>—Oui, dit d'Harmental.</p> + +<p>—Alors, il ne faut point aller à l'Opéra pour cela.</p> + +<p>—Et où faut-il aller?</p> + +<p>—Nulle part: restez ici, vous êtes aux premières loges.</p> + +<p>—Comment! la déesse de la Nuit?</p> + +<p>—C'était votre voisine.</p> + +<p>—Bathilde! s'écria d'Harmental, je ne m'étais donc pas trompé, je +l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abbé; comment se fait-il +que Bathilde ait été cette nuit chez madame la duchesse du Maine?</p> + +<p>—D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps où nous +vivons, répondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la tête +avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez à la possibilité de +tout c'est le moyen sûr d'arriver à tout.</p> + +<p>—Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?...</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas que cela paraît étrange au premier abord? Eh bien! +cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas +autrement vous intéresser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons +d'autre chose.</p> + +<p>—Si fait, l'abbé, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez +étrangement, et l'histoire au contraire m'intéresse au suprême degré.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher pupille, puisque vous êtes si curieux, voilà toute +l'affaire. L'abbé de Chaulieu connaît mademoiselle Bathilde; n'est-ce +pas ainsi que vous appelez votre voisine?</p> + +<p>—Oui; mais comment l'abbé de Chaulieu la connaît-il?</p> + +<p>—Oh! d'une façon toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant +est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes +de la capitale qui possèdent un des plus beaux points d'écriture.</p> + +<p>—Bon! après?</p> + +<p>—Eh bien! après, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui +recopie ses poésies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le +voir, il est forcé de les dicter, à mesure qu'elles lui viennent, à un +petit laquais qui ne sait pas même l'orthographe, il s'est adressé au +bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le +bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde.</p> + +<p>—Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait +chez madame la duchesse du Maine.</p> + +<p>—Attendez donc, toute histoire a son commencement, son nœud et sa +péripétie, que diable!</p> + +<p>—L'abbé, vous me faites damner.</p> + +<p>—Patience, mon Dieu! patience!</p> + +<p>—J'en ai. Allez, je vous écoute.</p> + +<p>—Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon +Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car +vous saurez qu'il y a une espèce de magie attachée à la jeune personne +en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer.</p> + +<p>—Je le sais, murmura d'Harmental.</p> + +<p>—Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non +seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine +comme un ange, le bon Chaulieu a parlé d'elle avec tant d'enthousiasme à +mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pensé à lui faire faire les +costumes des différents personnages qui jouaient un rôle dans la fête +qu'elle préparait, et à laquelle nous avons assisté hier soir.</p> + +<p>—Tout cela ne me dit pas que c'était Bathilde et non mademoiselle Bury +qui chantait la cantate de la Nuit.</p> + +<p>—Nous y sommes.</p> + +<p>—Enfin!</p> + +<p>—Or, il est arrivé pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout +le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amitié la petite magicienne. +Au lieu de la renvoyer après lui avoir fait dessiner les costumes en +question, elle l'a gardée trois jours à Sceaux. Elle y était donc encore +avant-hier enfermée avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre, +lorsqu'on vint d'un air tout effaré annoncer à votre chauve-souris que +le régisseur de l'Opéra la faisait demander pour une chose de la +première importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde +seule. Bathilde, restée seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay +tardait à rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano, +commença par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis, +trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commença un grand air, +je ne sais plus de quel opéra, et cela avec tant de perfection, que +mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait +pas, entrouvrit doucement la porte, écouta le grand air jusqu'au bout, +et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui +criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde étonnée demanda en +quoi et de quelle façon elle pouvait lui rendre un si grand service. +Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de +l'Opéra s'était engagée à venir chanter le lendemain à Sceaux la cantate +de la Nuit, et comme quoi s'étant trouvée gravement indisposée le jour +même, elle faisait dire, à son grand regret, à Son Altesse Royale madame +du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il +n'y avait plus de Nuit, et par conséquent plus de fête si Bathilde +n'avait l'extrême obligeance de se charger de la susdite cantate. +Bathilde, comme vous devez bien le penser, se défendit de toutes ses +forces; elle déclara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique +qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant +elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement +difficile. Mademoiselle Delaunay répondit que rien n'était difficile +pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle +Delaunay la força de se rasseoir. Bathilde joignit les mains, +mademoiselle Delaunay les lui sépara et les posa sur le piano; le piano +touché rendit un son. Bathilde, malgré elle, déchiffra la première +mesure, puis la seconde, puis toute la cantate. À la seconde fois, elle +attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse +d'intonation et un caractère d'expression admirables.</p> + +<p>Mademoiselle Delaunay était dans le délire.</p> + +<p>Madame du Maine arriva à son tour, désespérée de ce qu'elle venait +d'apprendre à l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria +Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et +chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses prières à celles de +mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose à madame du +Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde +fut donc forcée de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moitié +riant, moitié pleurant, elle consentit à ce qu'on voulut, à deux +conditions. La première c'est qu'elle irait dire elle-même à son bon ami +Buvat la cause de son absence passée et de son absence future; la +seconde qu'elle resterait chez elle toute la soirée du jour et toute la +matinée du lendemain, afin d'étudier la malheureuse cantate qui venait +faire un si malencontreux déplacement dans toutes ses habitudes. Ces +clauses furent débattues de part et d'autre, et accordées sous serment +réciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le +lendemain à sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle +Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire +que c'était mademoiselle Bury qui avait chanté.</p> + +<p>—Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il été trahi?</p> + +<p>—Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec +cet air d'étrange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner +s'il raillait ou s'il parlait sérieusement. Tout avait été à merveille, +comme vous avez pu le voir, jusqu'à la fin de la cantate, et la preuve, +c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue +depuis un bout jusqu'à l'autre; lorsqu'au moment où la galère qui nous +ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit émotion +d'avoir ainsi chanté pour la première fois en public, soit qu'elle eût +reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne +s'attendait pas à voir en si bonne compagnie; sans que personne ne pût +deviner pourquoi enfin, la pauvre déesse de la Nuit poussa un cri et +s'évanouit dans les bras des Heures ses compagnes. Dès lors tous les +serments faits furent oubliés, toutes les promesses engagées mises à +néant. On la débarrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage; +de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous éloigniez, vous, +en donnant le bras à Son Altesse, je fus fort étonné, au lieu et place +de mademoiselle Bury, de reconnaître votre jolie voisine. J'interrogeai +alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder +l'incognito, elle me raconta ce qui s'était passé, toujours sous le +sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce +que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser.</p> + +<p>—Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inquiétude.</p> + +<p>—Ce n'était rien, un éblouissement momentané, une émotion passagère qui +n'a pas eu de suite, puisque, quelque prière qu'on ait pu lui faire, +Bathilde n'a pas même voulu rester une demi-heure de plus à Sceaux, et +qu'elle a demandé avec tant d'instances à revenir chez elle, qu'on a mis +une voiture à sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait +être de retour.</p> + +<p>—De retour? Ainsi vous êtes sûr qu'elle est de retour? Merci, l'abbé; +voilà tout ce que je voulais savoir, voilà tout ce que je voulais vous +demander.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous +n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me +ferez plaisir.</p> + +<p>—Non, merci; j'ai moi-même un tour à faire par la ville. Je vous laisse +à vos réflexions, mon très cher pupille.</p> + +<p>—Et quand vous reverrai-je, l'abbé? demanda machinalement d'Harmental.</p> + +<p>—Mais demain probablement, répondit l'abbé.</p> + +<p>—À demain, alors.</p> + +<p>—À demain.</p> + +<p>Sur quoi l'abbé, riant de ce rire qui n'appartenait qu'à lui, gagna la +porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fenêtre, décidé +à y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne dût-il, +pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une +seconde.</p> + +<p>Le pauvre gentilhomme était amoureux comme un étudiant</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_30" id="Chapitre_30"></a><a href="#table">Chapitre 30</a></h2> + + +<p>À quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperçut Buvat qui +tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du côté de la rue Montmartre. +Le chevalier crut remarquer que l'honnête écrivain marchait d'une allure +plus pressée que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne +perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait +horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant à cet air de majesté +qui avait tant frappé la veille monsieur Boniface, il avait entièrement +disparu pour faire place à une légère expression d'inquiétude. Il n'y +avait pas à s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce +qu'il était inquiet de Bathilde: Bathilde était donc souffrante!</p> + +<p>Le chevalier suivit des yeux le digne écrivain jusqu'au moment où il +disparut sous la porte de l'allée qui donnait entrée à la maison qu'il +habitait. D'Harmental, avec raison, présumait qu'il entrerait chez +Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il espérait qu'il ouvrirait +enfin la fenêtre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin +venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de +soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout +en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore +son apparition fut-elle de bien courte durée, car au bout d'un instant +il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant +retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejeté derrière lui, il +disparut. D'Harmental présuma que la disparition était motivée par un +appel à l'appétit de son voisin; cela lui rappela que, préoccupé de +l'obstination que mettait cette malheureuse fenêtre à ne pas s'ouvrir, +il avait oublié le déjeuner ce qui, il faut le dire à la honte de +d'Harmental, était une bien grande infraction à ses habitudes.</p> + +<p>Or, comme il n'y avait pas de chance que la fenêtre s'ouvrît tant que +ses voisins seraient occupés à dîner, le chevalier résolut de mettre ce +moment à profit en dînant lui-même. En conséquence, il sonna son +concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rôtisseur le poulet le +plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait +trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles +bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abbé Brigaud.</p> + +<p>D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il +put être à la fois si tourmenté et avoir tant d'appétit. Heureusement il +se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse +creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en +repos, et il en résulta que le malheureux poulet fut dévoré jusqu'à la +carcasse.</p> + +<p>Quoique l'action de dîner fût fort naturelle en elle-même et n'offrît, +certes, rien de répréhensible, d'Harmental, avant de se mettre à table, +avait fermé sa fenêtre tout en se ménageant par l'écartement du rideau, +un petit jour au moyen duquel il découvrait les étages supérieurs de la +maison qui faisait face à la sienne. Grâce à cette précaution, au moment +où il achevait son repas, il aperçut Buvat qui, sans doute, après avoir +terminé le sien, apparaissait à la fenêtre de sa terrasse. Comme nous +l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il très +disposé à en profiter; mais comme Buvat était de ces êtres à part pour +qui le plaisir n'existe qu'à la condition qu'il sera partagé, +d'Harmental le vit se retourner, et à son geste, il présuma qu'il +invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagné chez lui, à le +suivre sur la terrasse. En conséquence, un instant d'Harmental espéra +qu'il allait voir paraître la jeune fille, et se leva le cœur +bondissant; mais il se trompait. Si tentante que fût cette belle soirée, +si éloquente que fût la prière par laquelle Buvat invitait sa pupille à +en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de même de Mirza qui, +sautant sur la fenêtre sans y être invitée, se mit à bondir joyeusement +sur la terrasse, en tenant à sa gueule le bout d'un ruban gorge de +pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental +reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.</p> + +<p>Celui-ci le reconnut aussi, car se lançant aussitôt à la poursuite de +Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites +jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se fût +sans doute indéfiniment prolongé, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se +réfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donné à nos +lecteurs une si pompeuse description. Buvat hésita un instant à plonger +son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y +poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit +retirer sa main armée du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa +sur son genou pour en effacer les froissures, après quoi il le plia +proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en +quelque tiroir où il fût à l'abri de l'espièglerie de Mirza.</p> + +<p>C'était ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fenêtre, +passa sa tête entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout +d'un instant, Mirza sortit à son tour sa tête de la caverne, regarda +autour d'elle, bâilla, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En +ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus +séducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis +guidés par la voix, ses yeux se dirigèrent vers le chevalier. Au premier +regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit +grognement de joie, puis, avec une pensée d'instinctive gastronomie +aussi rapide que l'éclair, elle s'élança d'un seul bond par la fenêtre +de Buvat, comme fait le cerf Coco à travers son tambour, et disparut. +D'Harmental baissa la tête, et presque au même instant entrevit Mirza +qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier +eût eu le temps de refermer sa fenêtre, grattait déjà à sa porte. +Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mémoire du sucre +développée à un degré égal où il avait, lui, celle des sons.</p> + +<p>On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite +bête, qui s'élança toute bondissante dans la chambre, en laissant +échapper des signes non équivoques de la joie que lui donnait ce retour +inattendu. Quant à d'Harmental, il était presque aussi heureux que s'il +eût vu Bathilde. Mirza, c'était quelque chose de la jeune fille, c'était +sa levrette bien-aimée, tant caressée, tant baisée par elle, qui le jour +allongeait sa tête sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de +son lit; c'était la confidente de ses chagrins et de son bonheur, +c'était en outre une messagère sûre, rapide, excellente, et c'est à ce +dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attirée chez lui et venait +de si bien la recevoir.</p> + +<p>Le chevalier mit Mirza à même du sucrier, s'assit à son secrétaire, et +laissant parler son cœur et courir sa plume, écrivit la lettre +suivante:</p> + +<p>«Chère Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous +ne pouvez pas savoir les étranges circonstances dans lesquelles je me +trouve, et qui sont mon excuse; si j'étais assez heureux pour vous voir +un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi +deux personnages si différents, le jeune étudiant de la mansarde et le +gentilhomme des fêtes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fenêtre, pour +que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler; +permettez-moi d'aller vous demander mon pardon à genoux. Je suis sûr que +lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je +vous aime, vous aurez pitié de moi.</p> + +<p>Adieu, ou plutôt au revoir, chère Bathilde; je donne à notre charmante +messagère tous les baisers que je voudrais déposer sur vos jolis pieds.</p> + +<p>Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne +pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.</p> + +<p>Raoul.»</p> + +<p>Ce billet qui eût paru bien froid à une femme de notre époque, parce +qu'il ne disait juste que ce que celui qui écrivait voulait dire, parut +fort suffisant au chevalier, et véritablement était fort passionné pour +l'époque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et +l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant +alors le sucrier, que la gourmande petite bête suivit des yeux jusqu'à +l'armoire où d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa +chambre et indiqua du geste à Mirza ce qui lui restait à faire. Soit +fierté, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire à deux fois, +s'élança dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrêta que +le temps juste de donner en passant un coup de dent à monsieur Boniface +qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un éclair et +disparut dans l'allée de la maison de Bathilde. Un instant encore +d'Harmental demeura avec inquiétude à la fenêtre, car il craignait que +Mirza n'allât rejoindre Buvat sous le berceau de chèvrefeuille, et que +la lettre ne se trouvât détournée ainsi de sa véritable destination. +Mais Mirza n'était point bête à commettre de semblables méprises, et +comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paraître +à la fenêtre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacité +qu'elle s'était arrêtée au quatrième. En conséquence, pour ne point trop +effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fenêtre, espérant qu'à +l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui +indiquerait qu'on était en voie de lui pardonner.</p> + +<p>Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la +soirée et une partie de la nuit. À onze heures, la lumière, à peine +visible à travers les doubles rideaux, toujours hermétiquement fermés +s'éteignit tout à fait. Une heure encore d'Harmental veilla à sa fenêtre +ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne +parut, tout resta muet, comme tout était sombre, et force fut à +d'Harmental de renoncer à l'espoir de revoir Bathilde avant le +lendemain.</p> + +<p>Mais le lendemain ramena les mêmes rigueurs: c'était un parti pris de +défense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, eût purement +et simplement indiqué la crainte de la défaite; mais le chevalier, +ramené par un sentiment véritable à la simplicité de l'âge d'or n'y vit, +lui, qu'une froideur à l'éternité de laquelle il commença de croire; il +est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.</p> + +<p>D'Harmental passa la matinée à rouler dans sa tête mille projets plus +absurdes les uns que les autres. Le seul qui eût le sens commun était +tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre étages de +Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint à l'esprit +comme les autres, mais comme c'était le seul qui fût raisonnable, +d'Harmental se garda bien de s'y arrêter. D'ailleurs, c'était une +hardiesse bien grande que de se présenter ainsi chez Bathilde sans y +être autorisé par le moindre signe, ou tout au moins sans y être conduit +par quelque prétexte. Une pareille façon de faire pouvait blesser +Bathilde, et elle n'était déjà que trop irritée; mieux valait donc +attendre, et d'Harmental attendit.</p> + +<p>À deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur +massacrante. L'abbé jeta un coup d'œil de côté sur la fenêtre, toujours +hermétiquement fermée, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en +face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme +il voyait faire au chevalier:</p> + +<p>—Mon cher pupille, lui dit-il après un instant de silence, ou je suis +mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arrivé +quelque chose de profondément triste.</p> + +<p>—Et vous lisez bien, mon cher abbé, dit le chevalier. Je m'ennuie.</p> + +<p>—Ah! vraiment!</p> + +<p>—Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'épancher la bile +qu'il avait faite la veille, que je suis tout prêt à envoyer votre +conspiration à tous les diables.</p> + +<p>—Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée. +Comment! envoyer la conspiration à tous les diables quand elle va comme +sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?</p> + +<p>—Vous êtes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils +courent le monde, ils vont au bal, à l'Opéra, ils ont des duels, des +maîtresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcés de se +tenir comme moi renfermés dans une mauvaise mansarde.</p> + +<p>—Eh bien! mais ce piano, ces pastels?</p> + +<p>—Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre +dessin!</p> + +<p>—Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais +enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence déjà +à mieux faire.</p> + +<p>—Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?</p> + +<p>—Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.</p> + +<p>—Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien, +n'est ce pas?</p> + +<p>—Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des +artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre +voisine. Eh bien! mais à propos, votre voisine?</p> + +<p>—Eh bien! ma voisine?</p> + +<p>—Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle +qui chante si bien: cela vous distrairait.</p> + +<p>—Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement +sa fenêtre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricadée chez elle. Ah! +oui, ma voisine, elle est aimable!</p> + +<p>—Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle était charmante, à moi.</p> + +<p>—D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre +chambre? cela ferait un singulier duo!</p> + +<p>—Non pas; chez elle.</p> + +<p>—Chez elle! Est-ce que je lui suis présenté? Est-ce que je la connais?</p> + +<p>—Eh bien mais! on prend un prétexte.</p> + +<p>—Eh! depuis hier j'en cherche un.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas encore trouvé? un homme d'imagination comme +vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas là.</p> + +<p>—Tenez, l'abbé, trêve de plaisanterie, je ne suis pas en train +aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis +stupide.</p> + +<p>—Eh bien! ces jours-là on s'adresse à ses amis.</p> + +<p>—À ses amis; pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour trouver le prétexte qu'on cherche vainement soi-même.</p> + +<p>—Eh bien! l'abbé mon ami, trouvez-moi ce prétexte. Allons, j'attends.</p> + +<p>—Rien n'est plus facile.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Le voulez-vous?</p> + +<p>—Faites attention à quoi vous vous engagez.</p> + +<p>—Je m'engage à vous ouvrir la porte de votre voisine.</p> + +<p>—D'une façon convenable?</p> + +<p>—Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?</p> + +<p>—L'abbé, je vous étrangle, si votre prétexte est mauvais.</p> + +<p>—Et s'il est bon?</p> + +<p>—S'il est bon, l'abbé, s'il est bon, vous êtes un homme adorable.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que +la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grâce, et la nécessité ou il +a été de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous la délibération qui a été prise à la suite de cela?</p> + +<p>—Oui, que l'on se servirait d'un copiste.</p> + +<p>—Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis chargé de trouver ce +copiste, moi?</p> + +<p>—Je me le rappelle.</p> + +<p>—Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jeté les yeux, cet honnête homme +que j'ai promis de découvrir, il est tout découvert. Mon cher chevalier, +c'est le tuteur de Bathilde.</p> + +<p>—Buvat?</p> + +<p>—Lui-même. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez +lui, vous lui offrez des rouleaux d'or à gagner; la porte vous est +ouverte à deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec +Bathilde.</p> + +<p>—Ah! mon cher Brigaud, s'écria d'Harmental en sautant au cou de l'abbé, +vous me sauvez la vie, parole d'honneur!</p> + +<p>Et d'Harmental prit son chapeau et s'élança vers la porte. Maintenant +qu'il avait un prétexte, il ne redoutait plus rien.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez même pas où le +bonhomme doit aller chercher les copies en question.</p> + +<p>—Chez vous, pardieu!</p> + +<p>—Non pas! non pas! jeune homme; non pas!</p> + +<p>—Et chez qui?</p> + +<p>—Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.</p> + +<p>—Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-là, l'abbé?</p> + +<p>—Un prince de notre façon, d'Avranches, le valet de chambre de madame +du Maine.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il jouera bien son rôle!</p> + +<p>—Pas pour vous, peut-être, qui avez l'habitude de voir de vrais +princes, mais pour Buvat....</p> + +<p>—Vous avez raison. Au revoir, l'abbé!</p> + +<p>—Vous trouvez donc le prétexte bon?</p> + +<p>—Excellent.</p> + +<p>—Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!</p> + +<p>D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre à quatre; puis +arrivé au milieu de la rue, et voyant à sa fenêtre l'abbé Brigaud qui le +regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la +porte de l'allée qui conduisait chez Bathilde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_31" id="Chapitre_31"></a><a href="#table">Chapitre 31</a></h2> + + +<p>De son côté, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un +pareil effort sans que son cœur en souffrît. La pauvre enfant aimait +d'Harmental de toutes les forces de son âme, comme on aime à dix-sept +ans, comme on aime pour la première fois. Pendant le premier mois de son +absence elle avait compté tous les jours; pendant la cinquième semaine, +elle avait compté les heures, pendant les huit derniers jours, elle +avait compté les minutes. C'était alors que l'abbé de Chaulieu était +venu la chercher pour la conduire à mademoiselle Delaunay, et comme il +avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de +dire qui elle était, Bathilde avait été reçue avec toutes les +prévenances qui lui étaient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait +d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oubliées à son propre +égard. Au reste, ce déplacement, qui avait rendu momentanément Buvat si +fier, avait été reçu par Bathilde comme une distraction qui devait lui +aider à passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit +que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour même où, +d'après son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand cœur +l'instant où l'abbé de Chaulieu l'avait conduite à Sceaux, et elle eût +certes refusé quelles qu'eussent été ses instances, si madame du Maine +n'était intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser à madame du Maine +une chose qu'elle demandait à titre de service, elle qui, à la rigueur +et avec l'idée qu'on se faisait à cette époque de la suprématie des +rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, forcée dans ses derniers +retranchements, avait donc accepté; mais comme elle se serait fait un +reproche éternel, si Raoul fût venu en son absence, et si en revenant il +eût trouvé sa fenêtre fermée, elle avait, comme nous l'avons dit, +demandé à revenir, pour étudier à son aise la cantate et pour rassurer +Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait inventé deux faux prétextes pour +cacher sous un double voile le véritable motif de son retour.</p> + +<p>On devine que si Buvat avait été fier de ce que Bathilde avait été +appelée pour dessiner les costumes de la fête, ce fut bien autre chose +lorsqu'il apprit qu'elle était destinée à y jouer un rôle. Buvat avait +constamment rêvé pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la +position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait +perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle +était née lui paraissait un acheminement à cette heureuse et inévitable +réhabilitation.</p> + +<p>Cependant l'épreuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait +passés sans voir Bathilde lui avaient semblé trois siècles. Pendant ces +trois jours, le pauvre écrivain avait été comme un corps sans âme. À son +bureau, la chose allait encore, quoiqu'il fût visible pour tous qu'il +s'était opéré quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme; +cependant là il avait sa besogne indiquée, ses cartes à écrire, ses +étiquettes à poser, le temps s'écoulait donc encore tant bien que mal. +Mais c'était une fois rentré que le pauvre Buvat se trouvait tout à fait +isolé. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul à +cette table où depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de +lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des +reproches de s'abandonner ainsi, et prétendait qu'il se détériorait la +santé par une diète si absolue, il fit un effort sur lui-même; mais +l'honnête écrivain, qui jusqu'à ce jour ne s'était jamais même aperçu +qu'il eût un estomac, eut a peine achevé son repas, qu'il lui sembla +avoir avalé du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs +les plus puissants pour précipiter vers les voies inférieures ce +malencontreux dîner qui paraissait résolu à demeurer dans l'œsophage. +Aussi le troisième jour, Buvat ne se mit-il pas à table, et Nanette +eut-elle toutes les peines du monde à le déterminer à prendre un +bouillon, dans lequel elle prétendit même toujours avoir vu rouler deux +grosses larmes; enfin, le troisième jour au soir, Bathilde était revenue +et avait ramené à son pauvre tuteur son sommeil enlevé et son appétit +absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis +trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea +comme un ogre, certain qu'il était que l'absence de son enfant chéri +touchait à son terme et que, la prochaine nuit passée, il allait rentrer +en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui +serait désormais impossible de vivre.</p> + +<p>De son côté, Bathilde était bien joyeuse; si elle comptait bien, ce +devrait être le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait écrit +qu'il partait pour six semaines. Elle avait compté, les unes après les +autres, quarante-six longues journées; les six semaines étaient donc +parfaitement écoulées, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait +pas qu'il pût y avoir désormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti +pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fenêtre, et, tout en +étudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la +fenêtre de son voisin. Les voitures étaient rares dans la rue du +Temps-Perdu; cependant, par un hasard inouï, il était passé trois +voitures de dix heures à quatre, et à chacune, Bathilde avait couru +regarder avec un tel bondissement de cœur qu'à chaque fois qu'elle +s'était aperçue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point +encore Raoul, elle était tombée sur une chaise, haletante et prête à +étouffer. Enfin, quatre heures avaient sonné; quelques minutes après, +Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors +fermé en soupirant sa fenêtre, et cette fois, c'était elle qui, quelque +effort qu'elle fît pour tenir bonne compagnie à son tuteur, n'avait pu +avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux était arrivée; +Bathilde avait été une dernière fois soulever le rideau: tout était +fermé chez Raoul. L'idée que cette absence pouvait se prolonger au delà +du terme fixé lui était venue pour la première fois, et elle était +partie le cœur serré et maudissant plus que jamais cette fête qui +l'empêchait de passer la nuit à attendre encore celui qu'elle attendait +depuis si longtemps.</p> + +<p>Cependant, lorsque Bathilde arriva à Sceaux, les illuminations, le +bruit, la musique, et surtout la préoccupation de chanter pour la +première fois devant tant et de si grand monde, éloignèrent un peu de la +pensée de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pensée +triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le cœur +lorsqu'elle songeait qu'à cette heure peut-être son beau voisin était +arrivé, et, voyant sa fenêtre fermée, la croyait indifférente à son +tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait +promettre à mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour, +et avec ses premiers rayons elle serait à sa fenêtre, et la première +chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui +raconterait alors comment elle avait été forcée de s'éloigner pour une +soirée; elle lui laisserait soupçonner ce qu'elle a souffert, et, si +elle en jugeait par elle même, Raoul serait si heureux qu'il lui +pardonnerait.</p> + +<p>Bathilde se berçait de toutes ces pensées en attendant madame du Maine +au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle préparait pour +Raoul, que l'approche de la petite galère la surprit. Au premier moment, +Bathilde, toute à son émotion de chanter ainsi en si grande et si haute +compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle était trop +artiste pour ne pas être encouragée par l'admirable instrumentation qui +la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Opéra. +Elle résolut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser +intimider, et s'abandonnant à toute la puissance de l'inspiration, elle +avait chanté avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement +pu la prendre, grâce à son voile, pour la personne même qu'elle +remplaçait, quoique cette personne fût le premier sujet de l'Opéra et +passait pour n'avoir pas de rivale, comme étendue de voix et sûreté de +méthode.</p> + +<p>Mais l'étonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et +soulagée par la reprise du chœur, elle baissa les yeux, et qu'en +baissant les yeux, elle aperçut au milieu du groupe qui s'avançait vers +elle, assis sur le même banc que madame la duchesse du Maine, un jeune +seigneur qui ressemblait si fort à Raoul que, si cette apparition se fût +présentée à elle au milieu de sa cantate, la voix lui eût certes manqué +tout à coup. Un instant elle douta encore, mais plus la galère gagnait +le rivage, moins il était permis à la pauvre Bathilde de conserver ses +doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, même +chez deux frères, et il était trop visible que le beau seigneur de +Sceaux et le jeune étudiant de la mansarde étaient un seul et même +individu. Mais ce n'était point encore ce qui blessait Bathilde. Le +degré auquel montait tout à coup Raoul, au lieu de l'éloigner de la +fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et à la première vue +elle avait reconnu Raoul pour être de la noblesse, comme il l'avait +devinée lui-même pour être de race. Ce qui la blessait profondément, ce +qui était une insulte à sa bonne foi, une trahison à son amour, c'était +cette prétendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du +Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se mêler +aux fêtes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour +Bathilde, ce caprice avait été jusqu'à passer une semaine ou deux dans +une mansarde; mais Raoul s'était lassé bien vite de cette vie qui +n'était pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait +prétexté un voyage; pour ne pas trop la désoler, il avait feint que ce +voyage était pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'était vrai. +Raoul n'avait point quitté Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitté, sa +première visite à son retour avait été pour d'autres lieux que pour ceux +qui devaient lui être si chers! Il y avait dans cette accumulation de +griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'était celui +de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment où Raoul descendit sur le rivage, +la pauvre enfant se trouva à quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut +impossible de douter davantage que le jeune étudiant et le beau seigneur +fussent le même homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris +jusque-là pour un jeune et naïf provincial offrir d'un air élégant et +dégagé son bras à la fière madame du Maine, toute force l'abandonna, et +sentant ses genoux fléchir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui +avait répondu jusqu'au fond du cœur de d'Harmental, et elle s'évanouit.</p> + +<p>En rouvrant les yeux, elle trouva près d'elle mademoiselle Delaunay, qui +lui prodiguait avec inquiétude les soins les plus empressés; mais comme +il était impossible de se douter de la véritable cause de +l'évanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet évanouissement +n'avait duré qu'un instant, la jeune fille, en prétextant l'émotion +qu'elle avait éprouvée, n'eut point de peine à faire prendre le change +aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista +un instant pour qu'au lieu de retourner à Paris, elle demeurât à Sceaux: +mais Bathilde avait hâte de quitter ce palais où elle venait de tant +souffrir, et où elle avait vu Raoul sans que Raoul la vît. Elle pria +donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses +demeurassent dans le même état, et comme la voiture qui devait la +ramener à Paris aussitôt qu'elle aurait chanté était prête, elle monta +dedans et partit.</p> + +<p>En arrivant, comme Nanette était prévenue de son retour, elle trouva +Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour +embrasser Bathilde à son retour et avoir des nouvelles de la grande +fête. Mais Buvat était, comme on le sait, un homme de mœurs réglées: +minuit était sa plus grande veille, et jamais il n'avait dépassé cette +heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les +mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa +chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les réactifs, et force +lui avait été d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant à +Nanette de le prévenir le lendemain aussitôt que Bathilde serait +visible.</p> + +<p>Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule: +la présence de Buvat, dans la situation d'esprit où était la jeune +fille, l'eût gênée au plus haut degré. Il y a dans le cœur des femmes, +à quelque âge que le cœur soit arrivé, une sympathie pour les chagrins +amoureux qu'on ne trouve jamais dans le cœur d'un homme, si bon et si +consolant que soit ce cœur. Devant Buvat, Bathilde n'eût point osé +pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes.</p> + +<p>Nanette fut bien désolée de voir sa jeune maîtresse, qu'elle s'attendait +à retrouver toute fière et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait +manquer d'obtenir, dans l'état où elle était; aussi hasarda-t-elle les +questions les plus pressantes; mais, à toutes ces questions, Bathilde se +contenta de répondre, en secouant la tête, que ce n'était rien, +absolument rien. Nanette vit bien que le mieux était de ne pas insister +dans un moment où sa jeune maîtresse paraissait si bien décidée à se +taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit, +était contiguë à celle de Bathilde.</p> + +<p>Mais là, la pauvre Nanette ne put résister à cette curiosité du cœur +qui la poussait à voir ce qu'allait devenir sa maîtresse; et, regardant +par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en +sanglotant devant le crucifix où elle l'avait trouvée si souvent en +prières, puis se lever, et, comme cédant à une impulsion plus forte +qu'elle, aller ouvrir sa fenêtre et regarder la fenêtre en face d'elle. +Dès lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde +était un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau +jeune homme qui habitait de l'autre côté de la rue.</p> + +<p>Dès lors, Nanette fut un peu tranquillisée; les femmes plaignent les +chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles +savent par expérience qu'ils peuvent tourner à bonne fin; de sorte que +tout chagrin de ce genre se compose de moitié douleur et de moitié +espérance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'eût été +si elle n'eût point pénétré la cause des larmes de Bathilde.</p> + +<p>Bathilde dormit peu et dormit mal; les premières douleurs et les +premières joies de l'amour ont le même résultat. Elle se réveilla donc +les yeux battus et toute brisée. Elle eût bien voulu se dispenser de +voir Buvat, sous un prétexte quelconque; mais déjà Buvat, inquiet avait +fait demander deux fois par Nanette si Bathilde était visible. Bathilde +rappela donc tout son courage et alla en souriant présenter son front à +baiser à son bon tuteur.</p> + +<p>Mais Buvat avait trop l'instinct du cœur pour se laisser prendre à un +sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint pâle, et le chagrin de +Bathilde lui fut révélé. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle +ne fût point dans son état naturel; Buvat fit semblant de la croire, car +il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en +alla pas moins à son bureau tout préoccupé de savoir ce qui avait ainsi +attristé sa pauvre Bathilde.</p> + +<p>Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois +seule, s'était laissée tomber dans un fauteuil la tête appuyée sur une +main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couchée à ses pieds et ne +comprenant rien à cet abattement, gémissait tout doucement. La bonne +femme resta un instant debout devant la jeune fille à la contempler avec +un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que +Bathilde restait muette, elle rompit le silence.</p> + +<p>—Mademoiselle souffre toujours? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, ma bonne Nanette, toujours.</p> + +<p>—Si mademoiselle voulait ouvrir la fenêtre, cela lui ferait peut-être +du bien.</p> + +<p>—Oh! non, non, Nanette, merci; cette fenêtre doit rester fermée.</p> + +<p>—C'est que mademoiselle ignore peut-être....</p> + +<p>—Non, Nanette, je le sais.</p> + +<p>—Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin.</p> + +<p>—Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la tête et en regardant la +bonne femme avec une légère nuance de sévérité, qu'a affaire ce beau +jeune homme avec moi?</p> + +<p>—Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais....</p> + +<p>—Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?...</p> + +<p>—Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son +retour.</p> + +<p>—Vous aviez tort.</p> + +<p>—Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il paraît si distingué!</p> + +<p>—Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde.</p> + +<p>—Trop, mademoiselle, trop distingué pour vous! s'écria Nanette. Ah +bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs +du monde? et ailleurs, tiens, vous êtes noble.</p> + +<p>—Je suis ce que je parais être Nanette, c'est-à-dire une pauvre fille, +de la tranquillité, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand +seigneur croirait pouvoir impunément se jouer. Tu vois bien, Nanette, +qu'il faut que cette fenêtre reste fermée et que je ne revoie pas ce +jeune homme.</p> + +<p>—Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire +mourir de chagrin, le pauvre garçon. Depuis ce matin il ne bouge pas de +sa fenêtre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment à +fendre le cœur.</p> + +<p>—Eh bien! que m'importe son air triste, à moi; que me fait ce jeune +homme! je ne le connais pas, je ne sais pas même son nom; c'est un +étranger, qui est venu demeurer là quelques jours seulement; qui demain +s'en ira peut-être, comme il s'en est allé déjà. Si j'y avais fait +attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un +amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que +cet amour existât, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout +tout le danger.</p> + +<p>—Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien +que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamnées à +passer par là. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du +compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi, +et qui doit être riche, puisqu'il ne fait rien.</p> + +<p>—Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te +paraît si simple, si loyal et si bon n'était autre chose qu'un méchant, +qu'un traître, qu'un menteur?</p> + +<p>—Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible.</p> + +<p>—Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se +montre à la fenêtre, couvert d'habits si simples, était hier à Sceaux, +et donnait le bras à madame du Maine en habit de colonel?</p> + +<p>—Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est +juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un +colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous +serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour +vous, et c'est bien juste encore ce que vous méritez; et si la +Providence donnait à chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous +seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de +France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien été.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas l'être comme elle, ma bonne Nanette.</p> + +<p>—Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous +aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle?</p> + +<p>—Je n'aime personne, Nanette.</p> + +<p>—Je suis trop honnête pour vous démentir, mademoiselle. Mais n'importe, +voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier remède pour une +jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres +fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles pâlissent. +Laissez-moi ouvrir la fenêtre, mademoiselle.</p> + +<p>—Nanette, je vous le défends. Allez à vos affaires, et laissez-moi.</p> + +<p>—Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit +Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son œil. Mais à la +place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais.</p> + +<p>—Et que feriez-vous?</p> + +<p>—Je viendrais m'expliquer moi-même, et je suis bien sûre que, quand +même il aurait un tort, vous l'excuseriez.</p> + +<p>—Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous défends de +le recevoir, entendez-vous?</p> + +<p>—C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit +pas très poli de mettre les gens à la porte.</p> + +<p>—Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonné, dit Bathilde, à qui la +contradiction donnait les forces qui lui eussent manqué si l'on eût +abondé dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez.</p> + +<p>Nanette sortit.</p> + +<p>Restée seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'était que de +l'orgueil, mais elle était blessée au cœur, et la fenêtre resta fermée.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas ce pauvre cœur dans tous ses tressaillements, dans +toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait +la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait +l'homme le plus infortuné du monde.</p> + +<p>À quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit: +Bathilde reconnut les traces que l'inquiétude avait laissées sur sa +bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser. +Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie à table, mais tout +cela ne tranquillisa point Buvat; aussi après dîner proposa-t-il à sa +pupille, comme une distraction à laquelle rien ne devait résister, une +promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait, +Buvat resterait près d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec +Buvat dans sa chambre, mais là elle prétexta une lettre de remerciement +à écrire à monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise à la +présenter à madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec +Mirza, elle redescendit.</p> + +<p>Dix minutes après, elle entendit Mirza qui grattait à la porte, et elle +alla ouvrir.</p> + +<p>Mirza entra en bondissant, avec des démonstrations de si folle joie, que +Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose +d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit +la lettre attachée à son collier. Comme c'était la seconde qu'elle +apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'où elle venait et +de qui était la lettre.</p> + +<p>La tentation était trop forte pour que Bathilde essayât même d'y +résister. À la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de +sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le +détacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre +elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derrière, dansait +toute joyeuse d'être devenue un personnage si important.</p> + +<p>Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en +déchiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux.</p> + +<p>La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La +lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait +de circonstances étranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur +toutes choses disait que celui qui l'avait écrite était amoureux fou. Il +en résulta que, sans rassurer complètement Bathilde, la lettre lui fit +un grand bien.</p> + +<p>Bathilde cependant, par un reste de fierté toute féminine, n'en résolut +pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait +coupable, il fallait bien qu'il fût puni. La pauvre Bathilde ne songeait +pas que la moitié de la punition qu'elle infligeait à son voisin +retombait sur elle même.</p> + +<p>Néanmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il était encore, +avait déjà une telle efficacité que, lorsque Buvat descendit de la +terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait +quittée une heure auparavant: ses couleurs étaient revenues, sa gaîté +était plus franche, et ses paroles avaient cessé d'être saccadées et +fiévreuses comme elles l'étaient depuis la veille. Buvat alors commença +à croire ce que lui avait assuré sa pupille le matin même, c'est-à-dire +que l'état d'agitation où elle se trouvait venait de l'émotion de la +veille. En conséquence, le soir, comme il allait travailler, il remonta +chez lui à huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'être +couchée la veille à trois heures du matin, libre de se coucher ce +soir-là à l'heure qui lui conviendrait.</p> + +<p>Bathilde veilla; car, malgré son insomnie de la veille elle n'avait pas +la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et +heureuse, car elle savait que la fenêtre de son voisin était ouverte, et +à sa persistance elle devinait son anxiété. Deux ou trois fois elle eut +bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que, +moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accordé; +mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-même en quelque sorte au-devant +de Raoul, c'était plus que ne devait faire une jeune fille de son âge et +dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain.</p> + +<p>Le soir, Bathilde fit sa prière comme d'habitude, et comme d'habitude +Raoul se retrouva de moitié dans sa prière.</p> + +<p>La nuit, Bathilde rêva que Raoul était à ses genoux, et qu'il lui +donnait de si bonnes raisons, que c'était elle qui lui avouait qu'elle +était coupable, et qui lui demandait pardon.</p> + +<p>Aussi le matin se réveilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait été +d'une sévérité affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le +courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul.</p> + +<p>Il en résulta que son premier mouvement fut d'aller à la fenêtre et de +l'ouvrir; mais en y allant, elle aperçut, à travers une imperceptible +trouée, le beau jeune homme à la sienne. Cette vue l'arrêta tout court. +Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fenêtre ouverte par +elle-même? Mieux valait attendre l'arrivée de Nanette.</p> + +<p>Nanette ouvrirait la fenêtre tout naturellement, et de cette façon le +voisin n'aurait pas trop à se prévaloir de son influence.</p> + +<p>Nanette arriva; mais Nanette avait été trop vivement grondée la veille à +l'endroit de la malheureuse fenêtre pour qu'elle risquât une seconde +représentation de la même scène. Il en résulta qu'elle n'eut garde d'en +approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le +moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure à peu près +employée à faire le petit ménage, Nanette sortit sans avoir touché même +les rideaux. Bathilde était prête à pleurer.</p> + +<p>Buvat descendit prendre son café avec Bathilde, ainsi que c'était son +habitude Bathilde espérait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi +elle se tenait ainsi enfermée chez elle, et que ce serait pour elle une +occasion de lui dire d'ouvrir la fenêtre; mais Buvat avait reçu la +veille du conservateur de la Bibliothèque un nouvel ordre de classement +pour les manuscrits, et Buvat était si préoccupé de ses étiquettes, +qu'il ne fit attention à rien qu'à la bonne mine de Bathilde, mangea son +café tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus +petite remarque sur ces rideaux si tristement fermés. Pour la première +fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui +ressemblait presque à de la colère, et il lui sembla que son tuteur +avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle +devait étouffer dans une chambre ainsi calfeutrée.</p> + +<p>Restée seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'était mise elle-même +dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui +fallait ordonner à Nanette d'ouvrir la fenêtre; elle ne le voulait pas; +il lui fallait ouvrir la fenêtre elle-même: elle ne le pouvait pas.</p> + +<p>Il lui fallait donc attendre; mais jusqu'à quand? Attendre jusqu'au +lendemain, jusqu'au surlendemain peut-être et jusque-là qu'allait penser +Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette sévérité exagérée? Si +Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un +mois, pour six semaines... pour toujours... peut-être.... Bathilde +mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul.</p> + +<p>Deux heures s'écoulèrent ainsi, deux siècles! Bathilde essaya de tout: +elle se mit à sa broderie, à son clavecin, à ses pastels; elle ne put +rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais +Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la +permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de +la main qu'elle pouvait s'en aller.</p> + +<p>Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc +durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il eût +été si doux de les passer à la fenêtre: il faisait un si beau soleil, à +en juger du moins par les rayons qui pénétraient à travers les rideaux. +Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par +cœur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille +lettre, ne s'était-elle pas rendue à l'instant même? Elle était si +tendre, si passionnée; on sentait si bien que celui qui l'avait écrite +l'avait écrite avec les paroles de son cœur. Oh! si elle pouvait +seulement recevoir une seconde lettre.</p> + +<p>C'était une idée. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille +messagère! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite tête +fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si +elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carré.</p> + +<p>Un jeune homme était debout devant cette porte, allongeant la main vers +la sonnette.</p> + +<p>Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour.</p> + +<p>Ce jeune homme, c'était Raoul</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_32" id="Chapitre_32"></a><a href="#table">Chapitre 32</a></h2> + + +<p>Bathilde fit quelques pas en arrière, car elle sentit qu'elle allait +tomber dans les bras de Raoul.</p> + +<p>Raoul, après avoir fermé vivement la porte, fit quelques pas en avant et +vint tomber aux pieds de Bathilde.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se regardèrent avec un indicible regard d'amour; +puis leurs deux noms, échangés dans un double cri, s'échappèrent de +leurs bouches; leurs mains se réunirent dans un serrement électrique, et +tout fut oublié.</p> + +<p>Ces deux pauvres cœurs, à qui il semblait qu'ils avaient tant de choses +à se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets. +Toute leur âme était passée dans leurs yeux, et ils se parlaient avec +cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a +sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.</p> + +<p>Ils demeurèrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les +larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant +en arrière comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine +oppressée:</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.</p> + +<p>—Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de +tous les torts, et qui cependant suis innocent.</p> + +<p>—Innocent, dit Bathilde, à qui, par une réaction toute naturelle, ses +premiers doutes revenaient.</p> + +<p>—Oui, innocent, reprit le chevalier.</p> + +<p>Et alors il raconta à Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit +de lui raconter, c'est-à-dire son duel avec Lafare; comment, à la suite +de ce duel, il était venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment +il avait vu Bathilde, comment il l'avait aimée; son étonnement en +découvrant successivement en elle la femme distinguée, le peintre +habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir +qu'il ne lui était pas tout à fait indifférent; son bonheur lorsqu'il +commença à croire qu'il était aimé; enfin il lui dit combien il était +heureux lorsqu'il avait reçu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de +se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'à son retour il +eût à venir rendre compte de sa mission à S. A. S. madame la duchesse du +Maine avant de se rendre à Paris. Il était donc arrivé directement à +Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dépêches +à y déposer en passant, lorsqu'il était au contraire tombé au milieu +d'une fête à laquelle il avait été, bien malgré lui, mais à cause de la +position qu'il occupait près de monsieur le duc du Maine, forcé de +prendre part. Ce récit fut terminé par des expressions de regret, par +des paroles d'amour et par des protestations de fidélité telles, que +Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premières du discours +pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.</p> + +<p>C'était le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire à +raconter à d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni +réticences ni obscurités. Ce n'était pas l'histoire d'une époque de sa +vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fierté +d'apprendre à son amant qu'elle était digne de lui, se prit donc tout +enfant entre les caresses d'un père et d'une mère; puis elle se montra +orpheline, puis abandonnée. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au +visage vulgaire et au cœur sublime, et elle dit toutes ses attentions, +toutes ses bontés, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en +revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle +arriva au moment où, pour la première fois, elle avait vu d'Harmental, +et, arrivée là, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle +n'avait plus rien à lui apprendre.</p> + +<p>Mais il n'en était pas ainsi. C'était surtout ce que Bathilde croyait +n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait +absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il grâce d'aucun +détail. La pauvre enfant eut beau s'arrêter, rougir, baisser les yeux, +il lui fallut ouvrir son pauvre cœur virginal, tandis que d'Harmental, +à genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle +eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de +l'entendre, tant il était heureux de se sentir aimé par Bathilde, et +tant il était fier de pouvoir l'aimer.</p> + +<p>Deux heures s'étaient écoulées comme deux secondes, et les jeunes gens +étaient encore là, d'Harmental aux genoux de Bathilde, inclinée sur lui, +leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna +tout à coup à la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule +accrochée dans un coin de la chambre. Il était quatre heures six +minutes: il n'y avait pas à s'y tromper, c'était Buvat qui rentrait.</p> + +<p>Le premier mouvement de Bathilde fut tout à la crainte; mais aussitôt +Raoul la rassura en souriant: il avait le prétexte que lui avait fourni +l'abbé Brigaud. Les deux amants échangèrent donc encore un dernier +serrement de main et un dernier coup d'œil, puis Bathilde alla ouvrir +la porte à son tuteur, qui commença, comme d'habitude, par l'embrasser +au front, et qui, après l'avoir embrassée, aperçut seulement +d'Harmental.</p> + +<p>La stupéfaction de Buvat fut grande: c'était la première fois qu'un +autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental +deux gros yeux étonnés, et attendit, levant et baissant sa canne en +mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement +connaître ce jeune homme.</p> + +<p>D'Harmental s'avança vers lui avec cette aisance dont les gens d'une +certaine classe n'ont pas même l'idée.</p> + +<p>—C'est à monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>—À moi-même, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant +au son de cette voix qu'il croyait reconnaître, comme il avait cru +reconnaître aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon côté, je vous +prie de croire.</p> + +<p>—Vous connaissez l'abbé Brigaud? continua d'Harmental.</p> + +<p>—Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis.</p> + +<p>—Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup +d'esprit.</p> + +<p>—C'est cela même. Ne vous étiez-vous pas adressé à lui, dans le temps, +monsieur Buvat, pour avoir des copies à faire?</p> + +<p>—Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina.</p> + +<p>—Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abbé +Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur, à qui vous +parlez, vous a découvert une excellente pratique.</p> + +<p>—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur.</p> + +<p>—Merci, je vous rends grâces.</p> + +<p>—Et quelle est cette pratique, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Le prince de Listhnay, rue du Bac, n° 110.</p> + +<p>—Un prince! monsieur, un prince?</p> + +<p>—Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure +de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris.</p> + +<p>—Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur!</p> + +<p>—Une véritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de +mal, c'est vrai, car toutes ses dépêches sont en espagnol.</p> + +<p>—Diable! diable! fit Buvat.</p> + +<p>—Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins.</p> + +<p>—N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous +n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette +langue.</p> + +<p>—Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les +déliés fussent assez convenablement tracés pour former des lettres. +Poussée à un certain point monsieur, la calligraphie est un art +d'imitation comme le dessin.</p> + +<p>—Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental, +vous êtes un grand artiste.</p> + +<p>—Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans +indiscrétion, puis-je vous demander à quelle heure je trouverai Son +Altesse?</p> + +<p>—Quelle Altesse?</p> + +<p>—Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous +avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta +Buvat en se reprenant.</p> + +<p>—Ah! le prince de Listhnay!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat.</p> + +<p>—Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes....</p> + +<p>—Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisième +ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort +satisfait.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Et je le trouverai, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Mais dans une heure, si vous voulez: après votre dîner, par exemple, +de cinq heures à cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse?</p> + +<p>—Oui, rue du Bac, n° 110. Très bien! monsieur. Très bien! j'y serai.</p> + +<p>—Ainsi donc, dit d'Harmental, à l'honneur de vous revoir. Et vous, +mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous +mes remerciements pour la bonté que vous avez eue de me tenir compagnie +en attendant monsieur Buvat, bonté de laquelle je vous garderai, je vous +le jure, une reconnaissance éternelle.</p> + +<p>Et à ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui +avait donnée sur lui-même l'habitude de situations pareilles, +d'Harmental, par un dernier salut, prit congé de Buvat et de sa pupille.</p> + +<p>—Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat.</p> + +<p>—Oui, fort aimable, répondit machinalement Bathilde.</p> + +<p>—Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai +déjà vu.</p> + +<p>—C'est possible, dit Bathilde.</p> + +<p>—C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne +m'est point étrangère.</p> + +<p>Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir où Buvat était rentré +tout effaré, après son aventure de la rue des Bons-Enfants, et +d'Harmental ne lui avait rien dit qui eût rapport à cette aventure.</p> + +<p>En ce moment Nanette entra, annonçant que le dîner était servi. Buvat, +qui était pressé de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le +premier dans la petite salle à manger.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau +jeune homme?</p> + +<p>—Oui, Nanette, oui, répondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec +une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse.</p> + +<p>Elle passa dans la salle à manger, où, après avoir posé son chapeau sur +sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme +c'était son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses +cuisses.</p> + +<p>Quant à d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde: +il était aimé, il en était sûr, Bathilde le lui avait dit avec le même +plaisir qu'elle avait eu à entendre dire elle-même à d'Harmental qu'il +l'aimait. Il était aimé, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite +grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le père et la mère +avaient occupé, à la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges +qui, à cette époque, étaient d'autant plus honorables qu'elles +rapprochaient davantage des princes. Rien n'empêchait donc Bathilde et +d'Harmental d'être l'un à l'autre; s'il restait un intervalle social +entre eux, c'était si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas à +faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas à faire pour descendre, et +que tous deux se rencontraient à moitié chemin. Il est vrai que +d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'était ce secret qu'il +s'était cru obligé de taire à Bathilde comme n'étant pas le sien, +c'était cette conspiration qui creusait sous ses pieds un abîme qui d'un +moment à l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental était loin de +voir les choses ainsi; d'Harmental était sûr d'être aimé, et le soleil +de l'amour fait à la vie la plus triste et la plus abandonnée un horizon +couleur de rose.</p> + +<p>De son côté, Bathilde n'avait aucun doute fâcheux sur l'avenir: le mot +de mariage n'avait point été prononcé entre elle et d'Harmental, c'est +vrai, mais leurs deux cœurs s'étaient montrés l'un à l'autre dans toute +leur pureté, et il n'y avait point de contrat écrit qui valut un regard +des yeux, qui égalât un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'après +le dîner, Buvat, se félicitant de la bonne aubaine qui venait de lui +arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de +Listhnay, à peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba +à genoux pour remercier Dieu, et que, sa prière finie, elle s'en alla, +joyeuse et confiante, ouvrir elle-même, sans hésitation comme sans +honte, cette malheureuse fenêtre si longtemps fermée. Quant à +d'Harmental, depuis qu'il était rentré, il n'avait pas quitté la sienne.</p> + +<p>Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits: +la bonne Nanette serait mise entièrement dans la confidence. Tous les +jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux +heures près de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la +fenêtre, et quand par hasard on serait obligé de tenir les fenêtres +fermées, on s'écrirait.</p> + +<p>Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue +Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux, +tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait +à son œil qu'il s'était passé quelque chose de grand dans sa vie; Buvat +avait été introduit près du prince, et avait parlé à monseigneur en +personne.</p> + +<p>Les deux jeunes gens n'aperçurent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous +d'eux: d'Harmental ferma aussitôt sa fenêtre.</p> + +<p>Bathilde avait eu un instant d'inquiétude. Lorsque d'Harmental avait +parlé à Buvat du prince de Listhnay, elle avait pensé que Raoul, surpris +chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa présence. +N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant +dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec +un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance +du cœur. Buvat était pour Bathilde quelque chose de sacré, que son +respect devait éternellement garantir du ridicule; elle attendit donc +avec anxiété son apparition pour juger d'après son visage de ce qui +s'était passé: le visage de Buvat était resplendissant.</p> + +<p>—Eh bien! petit père? dit Bathilde avec un reste de crainte.</p> + +<p>—Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse.</p> + +<p>Bathilde respira.</p> + +<p>—Mais pardon, petit père, dit-elle en souriant, vous savez bien que +monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit à +ce titre, n'étant prince que de troisième ordre.</p> + +<p>—Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un +prince de troisième ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit +pouces, plein de majesté, et qui remue les louis à la pelle! un homme +qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donné vingt-cinq +louis d'avance!... Un prince de troisième ordre!... Ah bien oui!</p> + +<p>Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que +cette prétendue pratique, que Raoul procurait à Buvat, ne fût un moyen +détourné de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir +gagné. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui +serra le cœur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fenêtre de +d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant +d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus à autre chose qu'à +le regarder elle-même, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-même, +quelque peu habile qu'il fût à surprendre chez les autres ce genre de +sentiment, s'aperçut de la préoccupation de sa pupille, et s'approcha +sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais +d'Harmental vit paraître Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte +que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosité.</p> + +<p>—Ainsi donc, petit père, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat +ne se fût aperçu de quelque chose, et qui voulait détourner son +attention, vous êtes content?</p> + +<p>—Très satisfait. Mais il faut que je te dise une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit +faible!</p> + +<p>—Que vous est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Il est arrivé, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais +reconnaître la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne +pouvais pas me souvenir où je les avait vues et entendues.</p> + +<p>—Oui, vous m'avez dit cela.</p> + +<p>—Eh bien! il m'est arrivé qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour +gagner le pont Neuf, il m'est passé, en arrivant en face le n° 24, comme +une illumination subite, et il m'a semblé que ce jeune homme était le +même que j'avais vu pendant cette fameuse nuit à laquelle je ne pense +jamais sans frissonner!</p> + +<p>—Vrai, petit père? dit Bathilde en frissonnant elle-même. Oh! quelle +folie!</p> + +<p>—Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que +ce prince de Listhnay pourrait bien être quelque chef de brigands, et +qu'on voulait peut-être m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne +porte jamais d'argent sur moi, je réfléchis que mes craintes étaient +exagérées, et heureusement je les combattis par le raisonnement.</p> + +<p>—Et maintenant, petit père, vous êtes bien convaincu n'est-ce pas, +reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette +après-midi de la part de l'abbé Brigaud, n'a aucune affinité avec celui +à qui vous avez parlé dans la rue des Bons-Enfants?</p> + +<p>—Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa +position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec +Son Altesse.</p> + +<p>—Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde.</p> + +<p>—Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant, +tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis à Son +Altesse de me mettre ce soir à sa copie, et je ne veux pas lui manquer +de parole.</p> + +<p>Bonsoir, mon enfant chéri.</p> + +<p>—Bonsoir, petit père.</p> + +<p>Et Buvat remonta dans sa chambre, où il se mit incontinent à la besogne +que lui avait si généreusement payée le prince de Listhnay.</p> + +<p>Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le +retour de Buvat, et Dieu seul sait à quelle heure les deux fenêtres +furent fermées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_33" id="Chapitre_33"></a><a href="#table">Chapitre 33</a></h2> + + +<p>Grâce aux conventions arrêtées entre les jeunes gens, et qui donnaient +à leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou +quatre jours s'écoulèrent, pareils à des instants, et pendant lesquels +ils furent les êtres les plus heureux du monde.</p> + +<p>Mais la terre, qui semblait s'être arrêtée pour eux, n'en continuait pas +moins de tourner pour les autres, et les événements qui devaient les +réveiller au moment où ils s'y attendaient le moins se préparaient en +silence.</p> + +<p>Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le maréchal de +Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous +l'avons vu, y avait été rappelé le quatrième jour par une lettre de la +maréchale qui lui écrivait que sa présence était plus que jamais +nécessaire auprès du roi, la rougeole venant de se déclarer à Paris et +ayant attaqué quelques personnes du Palais-Royal.</p> + +<p>M. de Villeroy était revenu aussitôt; car, on se le rappelle, toutes ces +morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient affligé +le royaume, avaient été mises sur le compte de la rougeole, et le +maréchal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa +vigilance, dont il exagérait l'importance et surtout les résultats. En +effet, comme gouverneur du roi, il avait le privilège de ne le quitter +jamais que sur un ordre de lui-même, et de rester chez lui quelque +personne qui y entrât, même le régent. Or, c'était surtout vis-à-vis du +régent que le duc affectait ces précautions étranges, et comme ces +précautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on +louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait répandant partout qu'il +avait trouvé sur la cheminée de Louis XV des bonbons empoisonnés qui y +avaient été déposés on ne savait par qui. Le résultat de tout cela était +un surcroît de calomnie contre le duc d'Orléans, et partant un surcroît +d'importance de la part du maréchal, qui avait fini par persuader au +jeune roi que c'était à lui qu'il devait la vie. Grâce à cette +conviction, il avait acquis une grande influence sur le cœur de ce +pauvre enfant royal, qui habitué à tout craindre, n'avait de confiance +et d'amitié que pour M. de Villeroy et M. de Fréjus.</p> + +<p>M. de Villeroy était donc bien l'homme qu'il fallait pour le message +dont on venait de le charger, et, grâce à l'irrésolution ordinaire à son +caractère, il avait cependant hésité quelque temps à prendre une +détermination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant +lequel, à cause de ses soupers du dimanche, M. le régent voyait très +rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises à Louis +XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son +élève pour lui faire signer l'ordre de convocation des états généraux, +qu'on expédierait séance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain, +avant l'heure de la visite du régent à Sa Majesté; de sorte que, si +inattendue que fût cette mesure, il n'y aurait point à revenir dessus.</p> + +<p>Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le régent suivait sa vie +ordinaire au milieu de ses travaux, de ses études, de ses plaisirs et +surtout de ses tracasseries intérieures. Comme nous l'avons dit, trois +de ses filles lui donnaient des chagrins sérieux et réels. Madame de +Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauvée +d'une maladie dans laquelle l'avaient condamnée tous les plus célèbres +médecins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle +menaçait d'épouser à chaque observation que lui faisait son père. Menace +étrange, et qui à cette époque cependant, au respect que l'on conservait +encore pour la hiérarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire +un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre +temps ce mariage eût sanctifiés.</p> + +<p>De son côté, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa résolution de se +faire religieuse, sans qu'on eût pu découvrir si cette résolution était, +comme l'avait pensé le régent, la suite d'un dépit amoureux, ou, comme +le soutenait sa mère, le résultat d'une vocation réelle. Il est vrai +qu'elle continuait, toute novice qu'elle était, à se livrer à tous les +plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le cloître, et qu'elle +avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et +surtout un magnifique assortiment de fusées, de soleils, de pétards et +de chandelles romaines, grâce auxquels elle donnait tous les soirs un +divertissement pyrotechnique à ses jeunes amies; au reste, elle ne +quittait pas le seuil du couvent de Chelles, où son père venait la +visiter tous les mercredis.</p> + +<p>La troisième personne de la famille qui, après ses deux sœurs, donnât +le plus de tablature au régent était mademoiselle de Valois, qu'il +soupçonnait fort d'être la maîtresse de Richelieu, sans que jamais +cependant il en eût pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il eût mis sa +police à la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, soupçonnant +mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y fût entré aux +heures où il était le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces +soupçons s'étaient encore augmentés de la résistance qu'elle avait +opposée à sa mère qui avait voulu lui faire épouser son neveu le prince +de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il était par les +dépouilles de la grande Mademoiselle; aussi le régent avait-il saisi une +nouvelle occasion de s'assurer si ce refus était causé par l'antipathie +que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait à son +beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Pléneuf, +son ambassadeur à Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Aglaé +et le prince de Piémont. Mademoiselle de Valois s'était fort rebellée à +cette nouvelle conspiration contre son propre cœur; mais elle avait eu +beau gémir et pleurer, le régent, malgré la facile bonté de son +caractère, s'était cette fois prononcé positivement, et les pauvres +amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un événement inattendu était +venu tout rompre. Madame, mère du régent, avec sa franchise toute +allemande, avait écrit à la reine de Sicile, l'une de ses +correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la +prévenir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Piémont +avait un amant, et que cet amant était le duc de Richelieu. On devine +que si avancées que fussent les choses, une pareille déclaration venant +d'une personne de mœurs aussi austères que la Palatine, avait tout +rompu. Le duc d'Orléans, au moment où il croyait avoir éloigné de lui +mademoiselle de Valois, avait donc appris tout à coup la rupture, puis, +quelques jours après, la cause de cette rupture; il en avait boudé +quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'écrire qui +possédait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orléans +était du caractère le moins boudeur qui existât au monde, il avait +bientôt ri lui-même de cette nouvelle escapade épistolaire de Madame; +détourné qu'il avait été d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien +autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait à toute force +être archevêque.</p> + +<p>Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait +déjà été emmanchée sous forme de plaisanterie, et comment le régent +avait reçu la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'était pas +homme à se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la +mort, à Rome, du cardinal la Trémouille. C'était un des plus riches +archevêchés et un des plus grands postes de l'Église: 150.000 livres de +rentes y étaient attachées, et comme avec Dubois l'argent ne gâtait +jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens +possibles, il serait difficile de dire s'il était plus tenté par le +titre de successeur de Fénelon que par le riche bénéfice qui y était +attaché. Aussi, à la première occasion, Dubois remit-il l'archevêché sur +le tapis. Cette fois, comme la première, le régent voulut tourner la +chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le +régent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commençait à +l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au +pied du mur, il lui porta le défi de trouver un prélat qui voulût le +sacrer.</p> + +<p>—N'est-ce que cela? s'écria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous +la main.</p> + +<p>—Impossible, dit le régent qui ne croyait pas que la courtisanerie +humaine pût aller jusque-là.</p> + +<p>—Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il rentra.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le régent.</p> + +<p>—Eh bien! répondit Dubois, j'ai notre affaire.</p> + +<p>—Eh! quel est le sacre, s'écria le régent, qui consent à sacrer un +sacre comme toi?</p> + +<p>—Votre premier aumônier en personne, monseigneur.</p> + +<p>—L'évêque de Nantes?</p> + +<p>—Ni plus ni moins.</p> + +<p>—Tressant?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Tenez, le voilà.</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annonça monseigneur +l'évêque de Nantes.</p> + +<p>—Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son +Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme +je vous l'ai dit, moi archevêque de Cambrai, et en vous choisissant, +vous, pour me sacrer.</p> + +<p>—Monsieur de Nantes, demanda le régent, est-ce que vous consentez +réellement à vous charger de faire de l'abbé un archevêque?</p> + +<p>—Les désirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur.</p> + +<p>—Mais vous savez qu'il est simple tonsuré et n'a reçu ni le +sous-diaconat, ni le diaconat, ni la prêtrise.</p> + +<p>—Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes +qui vous dira que tous ces ordres peuvent se conférer en un jour.</p> + +<p>—Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade.</p> + +<p>—Si fait, saint Ambroise.</p> + +<p>—Alors, mon cher abbé, dit en riant le régent, si tu as pour toi les +Pères de l'Église, je n'ai plus rien à dire, et je t'abandonne à +monsieur de Tressan.</p> + +<p>—Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur.</p> + +<p>—Mais il te faut le grade de licencié, continua le régent, qui +commençait à s'amuser de cette discussion.</p> + +<p>—J'ai parole de l'université d'Orléans.</p> + +<p>—Mais il te faut des attestations, des démissoires.</p> + +<p>—Est-ce que Besons n'est pas là?</p> + +<p>—Un certificat de bonne vie et mœurs.</p> + +<p>—J'en aurai un signé de Noailles.</p> + +<p>—Ah! pour cela, je t'en défie, l'abbé.</p> + +<p>—Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la +signature du régent de France aura bien autant de crédit à Rome que +celle d'un méchant cardinal.</p> + +<p>—Dubois, dit le régent, un peu plus de respect, s'il te plaît, pour les +princes de l'Église.</p> + +<p>—Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir.</p> + +<p>—Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'écria le régent en éclatant de rire.</p> + +<p>—Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il +faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux.</p> + +<p>—Mieux! cardinal!</p> + +<p>—Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape?</p> + +<p>—Au fait, Borgia l'a bien été.</p> + +<p>—Dieu nous donne bonne vie à tous les deux, monseigneur, et vous verrez +cela, et bien d'autres choses encore.</p> + +<p>—Pardieu! dit le régent, tu sais que je me moque de la mort.</p> + +<p>—Hélas! que trop.</p> + +<p>—Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosité.</p> + +<p>—Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas +mal de supprimer ses courses nocturnes.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que sa vie y court des risques, d'abord.</p> + +<p>—Que m'importe!</p> + +<p>—Puis pour une autre raison encore.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet +de scandale pour l'Église!</p> + +<p>—Va-t'en au diable.</p> + +<p>—Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au +milieu de quels libertins et de quels pêcheurs endurcis je suis forcé de +vivre. J'espère que Votre Éminence aura égard à ma position et ne sera +pas trop sévère pour moi.</p> + +<p>—Nous ferons de notre mieux, monseigneur, répondit Tressan.</p> + +<p>—Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure.</p> + +<p>—Aussitôt que vous serez en règle.</p> + +<p>—Je vous demande trois jours.</p> + +<p>—Eh bien! le quatrième je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Nous sommes aujourd'hui samedi. À mercredi donc!</p> + +<p>—À mercredi, répondit Tressan.</p> + +<p>—Seulement, je dois te prévenir d'avance, l'abbé, reprit le régent, +qu'il manquera une personne de quelque importance à ton sacre.</p> + +<p>—Et qui oserait me faire cette injure?</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle.</p> + +<p>—Je te réponds que non.</p> + +<p>—Je parie mille louis.</p> + +<p>—Et moi je te donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>—Je parie le double.</p> + +<p>—Insolent!</p> + +<p>—À mercredi, monsieur de Tressan; à mon sacre, monseigneur.</p> + +<p>Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination.</p> + +<p>Cependant Dubois s'était trompé sur un point, c'était l'adhésion du +cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on pût lui +faire, on ne parvint point à lui arracher l'attestation de bonne vie et +mœurs que Dubois s'était flatté d'obtenir de sa main. Il est vrai que +ce fut le seul qui osât faire cette sainte et noble opposition au +scandale qui menaçait l'Église; l'Université d'Orléans donna les +licences; Besons, l'archevêque de Rouen, le démissoire; et, tout étant +prêt au jour dit, Dubois partit à cinq heures du matin en habit de +chasse, pour Pontoise, où il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la +promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat +et la prêtrise. À midi tout était fini, et à quatre heures, après avoir +passé au conseil de régence, qui se tenait au vieux Louvre à cause des +rougeoles qui, comme nous l'avons dit, régnaient aux Tuileries, Dubois +rentrait chez lui en habit d'archevêque. La première personne qu'il +aperçut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualité d'attachée à +la police secrète et aux amours publiques, elle avait ses entrées à +toute heure chez le ministre, et malgré la solennité du jour, comme elle +avait affirmé avoir des choses de la plus haute importance à lui +communiquer, on n'avait point osé lui refuser la porte.</p> + +<p>—Ah! s'écria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est +bonne.</p> + +<p>—Pardieu! mon compère, répondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour +oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez bête pour oublier les +miens, surtout lorsqu'ils montent en grade.</p> + +<p>—Ah çà! dis-moi, reprit Dubois en commençant à dépouiller ses ornements +sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer à m'appeler ton compère! +Maintenant que me voilà archevêque?</p> + +<p>—Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la première fois +que le régent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous +marchions toujours de pair l'un avec l'autre.</p> + +<p>—Il y va donc toujours, chez toi, le libertin?</p> + +<p>—Hélas! plus pour moi, mon pauvre compère. Ah! le bon temps est passé; +mais j'espère que, grâce à toi, il va revenir, et que la maison se +ressentira de ton élévation.</p> + +<p>—Oh! ma pauvre commère, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon +lui dégrafât son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont +changées, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le passé.</p> + +<p>—Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui.</p> + +<p>—Philippe n'est que le régent de France, et je suis archevêque, moi. Tu +comprends? Il me faut une maîtresse à domicile, où je puisse aller sans +scandale, comme madame de Tencin, par exemple.</p> + +<p>—Oui, qui vous trompe pour Richelieu.</p> + +<p>—Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe +pour moi, au contraire?</p> + +<p>—Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait à la +fois l'amour et la police?</p> + +<p>—Peut-être. Mais à propos de police, reprit Dubois en continuant à se +déshabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois +ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forcé de te retirer la +subvention?</p> + +<p>—Ah! pleutre! s'écria la Fillon, voilà comme tu traites tes anciennes +connaissances! Je venais te faire une révélation; eh bien! tu ne la +sauras pas.</p> + +<p>—Une révélation à propos de quoi?</p> + +<p>—Tarare! ôte-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es!</p> + +<p>—Serait-il question de l'Espagne? demanda en fronçant le sourcil le +nouvel archevêque, qui sentait instinctivement que le danger venait de +là.</p> + +<p>—Il n'est question de rien du tout, compère, que d'une belle fille que +je voulais te présenter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir.</p> + +<p>Et la Fillon fit quatre pas vers la porte.</p> + +<p>—Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son côté quatre pas vers +son secrétaire.</p> + +<p>Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arrêtèrent et +se regardèrent en riant.</p> + +<p>—Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et +qu'il y a encore du bon en toi, compère. Voyons; ouvre ce bon petit +secrétaire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai +la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le cœur, moi.</p> + +<p>Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir à la Fillon.</p> + +<p>—Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas; +d'ailleurs, je compterai après toi pour être plus sûre.</p> + +<p>—Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble.</p> + +<p>—Oui, pour un abbé, mais pas pour un archevêque.</p> + +<p>—Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas à quel point les +finances sont obérées?</p> + +<p>—Eh bien! en quoi cela t'inquiète-t-il, farceur, puisque Law va nous +refaire des millions?</p> + +<p>—Veux-tu, en échange de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le +Mississippi?</p> + +<p>—Merci, l'amour, je préfère les cent louis; donne je suis bonne femme, +moi, et un autre jour tu seras plus généreux.</p> + +<p>—Eh bien! maintenant, qu'as-tu à me dire? Voyons!</p> + +<p>—D'abord, compère, promets-moi une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun +mal.</p> + +<p>—Mais si ton vieil ami est un gueux qui mérite d'être pendu, pourquoi +diable veux-tu lui faire tort de la potence?</p> + +<p>—C'est comme cela. J'ai mes idées, moi.</p> + +<p>—Va te promener. Je ne puis rien te promettre.</p> + +<p>—Allons, bonsoir, compère, voilà tes cent louis.</p> + +<p>—Ah ça! mais tu deviens donc bégueule à présent?</p> + +<p>—Non; mais je lui ai des obligations, à cet homme. C'est lui qui m'a +lancée dans le monde.</p> + +<p>—Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-là à la société un +joli service.</p> + +<p>—Un peu, mon neveu, et il n'aura pas à s'en repentir, puisque je ne dis +rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve.</p> + +<p>—Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente?</p> + +<p>—Et sur quoi me promets-tu cela?</p> + +<p>—Foi d'honnête homme!</p> + +<p>—Compère, tu veux me voler.</p> + +<p>—Mais sais-tu que tu m'ennuies, à la fin?</p> + +<p>—Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu!</p> + +<p>—Ma commère, je vais te faire arrêter.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait!</p> + +<p>—Je vais te faire conduire en prison.</p> + +<p>—Je m'en moque pas mal.</p> + +<p>—Et je t'y laisse pourrir.</p> + +<p>—Jusqu'à ce que tu pourrisses toi-même: ça ne sera pas long.</p> + +<p>—Eh bien! voyons, que veux-tu?</p> + +<p>—Je veux la vie de mon capitaine.</p> + +<p>—Tu l'auras.</p> + +<p>—Foi de quoi?</p> + +<p>—Foi d'archevêque!</p> + +<p>—Autre chose.</p> + +<p>—Foi d'abbé!</p> + +<p>—Autre chose encore.</p> + +<p>—Foi de Dubois!</p> + +<p>—À la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine +est bien le capitaine le plus râpé qui existe dans le royaume.</p> + +<p>—Diable! il y a pourtant concurrence.</p> + +<p>—Eh bien! à lui le pompon.</p> + +<p>—Continue.</p> + +<p>—Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme +Crésus.</p> + +<p>—Il aura volé quelque fermier général!</p> + +<p>—Incapable. Tué, bon! mais volé... pour qui le prends-tu?</p> + +<p>—Eh bien! alors, d'où penses-tu que lui vient cet argent?</p> + +<p>—Connais-tu la monnaie, toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—D'où vient celle-ci, alors?</p> + +<p>—Ah! ah! des doublons d'Espagne.</p> + +<p>—Et sans alliage... à l'effigie du roi Charles II... des doublons qui +valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme +une source, pauvre cher homme!</p> + +<p>—Et à quelle époque a-t-il commencé à suer l'or comme cela, ton +capitaine?</p> + +<p>—À quelle époque? La surveille du jour où le régent a manqué d'être +enlevé dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, compère?</p> + +<p>—Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me +prévenir?</p> + +<p>—Parce que les poches commencent à se vider, et que c'est le bon moment +de savoir où il va les remplir.</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en +arriver là?</p> + +<p>—Tiens, il faut bien que tout le monde vive!</p> + +<p>—Eh bien! tout le monde vivra, commère, même ton capitaine. Mais tu +comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait.</p> + +<p>—Jour par jour.</p> + +<p>—Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux?</p> + +<p>—De toutes quand il a de l'argent.</p> + +<p>—Et quand il n'en a pas?</p> + +<p>—De la Normande. C'est son amie de cœur.</p> + +<p>—Je la connais: c'est une fine mouche.</p> + +<p>—Oui, mais il ne faut pas compter sur elle.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Elle l'aime, la petite sotte.</p> + +<p>—Ah çà! mais sais-tu que voilà un gaillard bien heureux!</p> + +<p>—Et il peut dire qu'il le mérite. Un vrai cœur d'or! qui n'a rien à +lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare!</p> + +<p>—C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions où je suis +pis que l'enfant prodigue; et il ne dépend que de toi de les faire +naître, ces occasions-là.</p> + +<p>—On y fera son possible, alors.</p> + +<p>—Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine?</p> + +<p>—Jour par jour, c'est dit.</p> + +<p>—Foi de quoi?</p> + +<p>—Foi d'honnête femme!</p> + +<p>—Autre chose.</p> + +<p>—Foi de Fillon!</p> + +<p>—À la bonne heure!</p> + +<p>—Adieu, monseigneur l'archevêque.</p> + +<p>—Adieu, commère.</p> + +<p>La Fillon s'avança vers la porte, mais au moment où elle s'apprêtait à +sortir, l'huissier entra.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande à parler à Votre +Éminence.</p> + +<p>—Et quel est ce brave homme, imbécile?</p> + +<p>—Un employé de la Bibliothèque royale, qui dans ses moments perdus fait +des copies.</p> + +<p>—Et que veut-il?</p> + +<p>—Il dit qu'il a une révélation de la plus grande importance à faire à +Votre Éminence.</p> + +<p>—C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours?</p> + +<p>—Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique.</p> + +<p>—Diable! Relative à quoi?</p> + +<p>—Relative à l'Espagne.</p> + +<p>—Fais entrer alors. Et toi, ma commère, passe dans ce cabinet.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Eh bien! si mon écrivain et ton capitaine allaient se connaître, par +hasard.</p> + +<p>—Tiens dit la Fillon, ce serait drôle.</p> + +<p>—Allons entre vite.</p> + +<p>La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois.</p> + +<p>Un instant après l'huissier ouvrit la porte et annonça monsieur Jean +Buvat.</p> + +<p>Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire +avait l'honneur d'être reçu en audience particulière par monseigneur +l'archevêque de Cambrai.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_34" id="Chapitre_34"></a><a href="#table">Chapitre 34</a></h2> + + +<p>Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la +main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de +Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la +difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère +le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n° +110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains +augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même +ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans +un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude, +avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que +les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et +sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de +rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours +d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir.</p> + +<p>Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette +marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse, +qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction +intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt +au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de +cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il +avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol, +il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout +mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère, +lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long +mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la +première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde, +une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours +au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme +était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas +moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de +numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il +n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit, +en vertu de cette maxime: <i>Quod abundat non vitiat</i>. Il rafraîchit +donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture +bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes:</p> + +<p>«Confidentielle.</p> + +<p>Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.</p> + +<p>Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des +Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»</p> + +<p>Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un +cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua:</p> + +<p>«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.»</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce +que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il +reprit:</p> + +<p>«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de +ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour +attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications.</p> + +<p>En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le +gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus +loin, assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent.</p> + +<p>Agir de même dans toutes les provinces.»</p> + +<p>—Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'écrire. Qu'est-ce que +cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose +entière avant d'aller plus loin.</p> + +<p>Et il lut:</p> + +<p>«Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent +mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par +mois payées exactement.»</p> + +<p>—Payées exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est évident que +ce n'est point par la France que ces paiements doivent être faits, +puisque la France est si gênée, que depuis cinq ans elle ne peut pas me +payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il +reprit:</p> + +<p>«Cette dépense, qui cessera à la paix, met le roi catholique à même +d'agir sûrement en cas de guerre.</p> + +<p>L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'armée de Philippe V est en +France.»</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas même qu'elle +eût passé la frontière.</p> + +<p>«L'armée de Philippe V est en France: une tête d'environ dix mille +Espagnols est plus que suffisante avec la présence du roi.</p> + +<p>Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'armée du duc +d'Orléans (Buvat tressaillit). C'est ici le point décisif, cela ne peut +s'exécuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est +nécessaire par bataillon et par escadron.</p> + +<p>Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une +armée sûre: on détruit celle de l'ennemi.</p> + +<p>Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne +ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui, qu'ils se +dispersent dans les provinces: là ils agiront utilement; les revêtir +d'un caractère, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est nécessaire que +Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre à +Paris puisse remplir.</p> + +<p>Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que +l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.</p> + +<p>Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ses ordres comme fils +de France: c'est là son titre.</p> + +<p>Faire un fonds pour une armée de trente mille hommes que Sa Majesté +trouvera ferme, aguerrie et disciplinée.</p> + +<p>Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin +doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces, +telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.</p> + +<p>Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence +répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront.»</p> + +<p>—Sabre de bois! s'écria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une +conspiration! une conspiration contre la personne du régent et contre la +sûreté du royaume. Oh! oh!</p> + +<p>Et Buvat tomba dans une méditation profonde.</p> + +<p>En effet, la position était critique: Buvat mêlé à une conspiration! +Buvat chargé d'un secret d'État! Buvat tenant dans sa main peut-être le +sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme +dans une étrange perplexité.</p> + +<p>Aussi les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent sans que Buvat, +la tête renversée sur son fauteuil et ses gros yeux fixés au plafond, +fît le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffée de +respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un +étonnement indéfini.</p> + +<p>Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; Buvat pensa que la nuit +portait conseil, et se détermina enfin à se coucher; il va sans dire +qu'il était resté à l'endroit de sa copie où il s'était aperçu que +l'original prenait une tournure illicite.</p> + +<p>Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se +retourner de tous côtés, à peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le +malheureux plan de conspiration écrit en lettres de feu sur la muraille. +Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir; +mais à peine eut-il perdu connaissance, qu'il rêva, la première fois, +qu'il était arrêté par le guet comme complice de la conjuration; et la +seconde fois, qu'il était poignardé par les conjurés. La première fois, +Buvat se réveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baigné de +sueur. Ces deux impressions avaient été si cruelles, que Buvat battit le +briquet, ralluma sa chandelle, et résolut d'attendre le jour sans plus +longtemps essayer de dormir.</p> + +<p>Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantômes de la nuit, ne +fit que leur donner une plus effrayante réalité. Au moindre bruit qui se +faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa à la porte de la rue, +et Buvat pensa s'évanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et +Buvat jeta un cri. Nanette accourut à lui et lui demanda ce qu'il avait, +mais Buvat se contenta de secouer la tête et de répondre en poussant un +soupir:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!</p> + +<p>Et il s'arrêta aussitôt, craignant d'en avoir trop dit.</p> + +<p>Buvat était trop préoccupé pour descendre déjeuner avec Bathilde; +d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperçut de son +inquiétude et ne lui en demandât la cause. Or, comme il ne savait rien +cacher à Bathilde, cette cause, il la lui eût dite, et Bathilde aussi +alors devenait complice. Il se fit donc monter son café sous prétexte +qu'il avait un surcroît de besogne et qu'il allait travailler tout en +déjeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte à cette +absence, la pauvre amitié ne s'en plaignit point.</p> + +<p>À dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si +ses craintes avaient été grandes chez lui, comme on le pense bien, une +fois dans la rue, elles se changèrent en terreur. À chaque carrefour, au +fond de chaque impasse, derrière chaque angle, il croyait voir des +exempts de police embusqués et attendant son passage pour lui mettre la +main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire +déboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel +saut de côté, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui +venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue +Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrière lui, +et Buvat se mit à courir sans tourner la tête jusqu'à la rue de +Richelieu, où il fut forcé de s'arrêter, vu que ses jambes, peu +habituées à ce surcroît d'excitation menaçaient de ne le point mener +plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva à la Bibliothèque, salua +jusqu'à terre le factionnaire qui montait la garde à la porte, et, +s'étant glissé vivement sous la galerie de droite, il prit le petit +escalier qui conduisait à la section des manuscrits, gagna son bureau, +et tomba épuisé sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout +le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apporté de peur que la +police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant +enfin qu'il était à peu près en sûreté, poussa un soupir, qui n'eût +point manqué de dénoncer Buvat à ses collègues comme en proie à une +grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'était point arrivé +avant tous ses collègues.</p> + +<p>Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune préoccupation +particulière, que cette préoccupation fût gaie ou triste, qui dût +détourner un employé de son service. Or, il se mit à sa besogne, en +apparence, comme si rien ne s'était passé, mais, en réalité, dans un +état de perturbation morale impossible à décrire.</p> + +<p>Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des +livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles +de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et +transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes, +qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs. +Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse, +Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté +jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient +mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux +ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à +la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous +pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées +était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient, +soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au +blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans +licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés +quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie, +semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités +corrompues.</p> + +<p>Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se +remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues +entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa +plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche +d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les +derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le +parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui +tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait +l'habitude de le faire en pareille circonstance:</p> + +<p>—Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom +d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les +chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on +ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau! +Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là, +moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de +Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui, +sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance +avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici, +c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume +glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras, +et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose: +Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures +encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la +frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la +frontière.</p> + +<p>«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font +leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se +laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des +sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de +Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà! +puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me +dénonce! Sabre de bois! c'est possible.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les +bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés?</p> + +<p>—Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode +de classement.</p> + +<p>—Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme +vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat?</p> + +<p>—Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution! +Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement +à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis +cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour +j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur +que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre +besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent +notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils +soient sur leurs rayons.</p> + +<p>—Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.</p> + +<p>—Il est bon enfant, le père Buvat, dit un employé qui était arrivé +depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa +plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une +ordonnance qui défend de veiller de peur du feu; mais c'est égal ça fait +toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volonté, ça flatte les +chefs. Oh! câlin que tu es, va, père Buvat!</p> + +<p>Buvat était trop habitué à de pareilles apostrophes pour s'en +inquiéter; aussi, ayant classé les deux premiers livres qu'il venait +d'inscrire et d'étiqueter, il en prit un troisième et continua.</p> + +<p>—Bibi, ou Mémoires inédits de l'épagneul de mademoiselle de Champmeslé. +Peste! voici un livre qui doit être fort intéressant... Mademoiselle de +Champmeslé, une grande actrice! orné du portrait de la maîtresse de +l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce +chien a dû connaître M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il +dit la vérité, je le répète, ces mémoires doivent être fort curieux:—à +Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars... +diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'était un beau +gentilhomme qui était en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite +Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mêler éternellement de nos affaires? +Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une +auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui +débauche nos soldats, cela ressemble beaucoup à une ennemie.... +Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de +celle de M. de Thou, condamné pour non révélation, par un témoin +oculaire.... Pour non révélation.... Oh! là, là!... c'est juste... la loi +est positive... celui qui ne révèle pas est complice.... Ainsi, moi, par +exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe +la tête, on me la coupera aussi... non, c'est-à-dire on se contentera de +me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est +impossible qu'on se porte à un tel excès à mon égard.... D'ailleurs, je +suis décidé, je déclarerai tout, mais en déclarant tout, je suis un +dénonciateur.... Un dénonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...</p> + +<p>—Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, père Buvat? dit le +collègue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous défaites +votre cravate. Est-ce qu'elle vous étrangle, par hasard? Eh bien! vous +ne vous gênez pas!</p> + +<p>Ôtez votre habit, maintenant! à votre aise, père Buvat! à votre aise!</p> + +<p>—Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'était sans y faire attention....</p> + +<p>Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.</p> + +<p>—À la bonne heure!</p> + +<p>Et Buvat, après avoir resserré sa cravate, classa la Conjuration de M. +de Cinq-Mars et étendit en tremblant la main vers un autre volume.</p> + +<p>—Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un +livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du ménage, je +copierais quelque bonne recette que je donnerais à Nanette pour ajouter +quelque chose à notre ordinaire des dimanches, car maintenant que +l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par +quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses +papiers aussi, jusqu'à la dernière ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui +rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de +mon écriture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq +lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me +faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas +moyen de la nier, cette écriture, cette superbe écriture, elle est +connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misérables! Ils ne savent donc +pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moulés! Et quand je pense que +lorsqu'on lira mes étiquettes et qu'on me demandera: «Oh! oh! quel est +l'employé qui a classé ces volumes?» On répondra: «Mais, vous savez +bien, c'est ce gueux de Buvat, qui était de la conspiration du prince de +Listhnay....» Voyons, ce n'est pas tout cela.</p> + +<p>—Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon, +rue du Bac, n° 110. Allons, voilà que je mets l'adresse du prince, +maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tête se perd, je deviens fou! +Mais si j'allais tout déclarer, en refusant de nommer celui qui m'a +donné ces papiers à copier.... Oui, mais ils me forceront à tout dire, +ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la +campagne. Allons, Buvat, mon ami, à ton affaire!</p> + +<p>—Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah çà! mais je ne tombe donc +que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-là?... +Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce +pauvre garçon qui a été exécuté en 1674, quatre années avant celle de ma +naissance. Ma mère l'a vu mourir. Pauvre garçon!... Elle m'a souvent +raconté cela. Ô mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit à ma pauvre +mère!... Et puis on en a pendu un autre en même temps, un grand maigre +habillé tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le +livre là!... je suis bien bête!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela. +Copie d'un plan de gouvernement trouvé dans les papiers de monsieur de +Rohan et entièrement écrit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!... +Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copié un plan.... +Oh! là, là! J'ai le ventre qui se retourne.</p> + +<p>—Procès-verbal de torture de François-Affinius Van den Enden. +Miséricorde! si on allait lire un jour à la fin de la conjuration du +prince de Listhnay: Procès-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! «L'an +mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de +Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transportés au château +de la Bastille, assistés de Louis Le Mazier, conseiller et secrétaire du +roi, etc., etc., et, étant dans une des tours d'icelui château, avons +fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamné à mort +par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et +extraordinaire, et après serment fait par lui de dire la vérité, lui +avons remontré qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des +conspirations et desseins de révolte des sieurs Rohan et Latréaumont.</p> + +<p>À répondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'étranger à la +conspiration et n'ayant fait qu'en copier différentes pièces, il ne +pouvait en dire davantage.</p> + +<p>Alors lui avons fait appliquer les brodequins.»</p> + +<p>—Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre, +pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que +l'instrument de torture appelé brodequin?</p> + +<p>—Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du +compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler +savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour.</p> + +<p>—Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....</p> + +<p>—Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur +Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près +pareilles à des douves de tonneaux.</p> + +<p>—Très bien!</p> + +<p>—On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que +c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application +personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux +planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait +autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre +les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de +maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question +extraordinaire.</p> + +<p>—Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela +doit vous mettre les jambes dans un état déplorable.</p> + +<p>—C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin, +par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la +moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.</p> + +<p>Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne +pas tomber.</p> + +<p>—Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray!</p> + +<p>—L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier; +vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je +vous en impose.</p> + +<p>—J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.</p> + +<p>—Eh bien! lisez alors.</p> + +<p>Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:</p> + +<p>«Au premier coin:</p> + +<p>Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il +endure innocemment.</p> + +<p>Au deuxième coin:</p> + +<p>Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait.</p> + +<p>Au troisième coin:</p> + +<p>A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.</p> + +<p>Au quatrième coin:</p> + +<p>A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait +déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui +était donné par le chevalier de Rohan.»</p> + +<p>Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.</p> + +<p>Au cinquième coin:</p> + +<p>A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.</p> + +<p>Au sixième coin:</p> + +<p>A crié: Aïe, mon Dieu!</p> + +<p>Au septième coin:</p> + +<p>A crié: Je suis mort!</p> + +<p>Au huitième coin:</p> + +<p>A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire.</p> + +<p>Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:</p> + +<p>A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez +bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort, +faites-moi mourir.</p> + +<p>Au dixième coin:</p> + +<p>A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu! +je me meurs! je me meurs!»</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria +Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que +vous vous trouvez mal!</p> + +<p>—Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se +traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient +plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!</p> + +<p>—Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit +l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre +registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne +vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut +s'instruire!</p> + +<p>—Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.</p> + +<p>—Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il +ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je +n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même. +Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz +que je suis sorti pour une affaire indispensable.</p> + +<p>Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau +sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et +avec la majesté du désespoir.</p> + +<p>—Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti.</p> + +<p>—Non, répondit Ducoudray.</p> + +<p>—Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux +Porcherons.</p> + +<p>L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux +Porcherons.</p> + +<p>Il allait chez Dubois</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_35" id="Chapitre_35"></a><a href="#table">Chapitre 35</a></h2> + + + +<p>—Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.</p> + +<p>Dubois allongea sa tête de vipère, plongea le regard dans la mince +ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la +porte, et, derrière l'introducteur officiel, aperçut un gros petit homme +pâle, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se +donner de l'assurance. Un coup d'œil suffit à Dubois pour lui apprendre +à qui il avait affaire.</p> + +<p>—Faites entrer, dit Dubois.</p> + +<p>L'huissier s'effaça, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.</p> + +<p>—Venez! venez! dit Dubois.</p> + +<p>—Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.</p> + +<p>—Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois à l'huissier.</p> + +<p>L'huissier obéit, et le panneau venant frapper la partie postérieure de +Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat, +un instant ébranlé, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile, +regardant Dubois de ses deux gros yeux étonnés.</p> + +<p>En effet, Dubois était curieux à voir. De son costume épiscopal il +n'avait conservé que la partie inférieure, de sorte qu'il était en +chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'était à démonter +toutes les prévisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'étant +ni un ministre ni un archevêque, et ressemblant beaucoup plus à un +orang-outang qu'à un homme.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe +droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous +avez demandé: à me parler; me voilà.</p> + +<p>—C'est-à-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demandé à parler à monseigneur +l'archevêque de Cambrai.</p> + +<p>—Eh bien! c'est moi.</p> + +<p>—Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau à +deux mains et en s'inclinant jusqu'à terre. Excusez-moi, mais je n'avais +pas reconnu Votre Éminence; il est vrai que c'est la première fois que +j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum! à cet air de majesté... +hum! hum!...</p> + +<p>J'aurais dû comprendre....</p> + +<p>—Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du +bonhomme.</p> + +<p>—Jean Buvat, pour vous servir.</p> + +<p>—Vous êtes?</p> + +<p>—Employé à la Bibliothèque.</p> + +<p>—Et vous avez à me faire des révélations relatives à l'Espagne?</p> + +<p>—C'est-à-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse +six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a doué d'une +fort belle écriture, je fais des copies.</p> + +<p>—Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donné à copier des +choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les +apportez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en étendant +la main vers Dubois.</p> + +<p>Dubois fit un bond de sa chaise à Buvat, prit le rouleau désigné, alla +s'asseoir à un bureau, et, en un tour de main ayant enlevé la ficelle et +l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers +sur lesquels il tomba étaient écrits en espagnol; mais comme Dubois +avait été envoyé deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue +de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup +d'œil de quelle importance étaient ces papiers. En effet, ce n'était +rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des +officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste +composé par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour +soulever le royaume. Ces différentes pièces étaient adressées +directement à Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour +être de la main même de Cellamare annonçait que le dénouement de la +conspiration étant très prochain, il entretiendrait jour par jour Sa +Majesté Catholique de tous les événements considérables qui pourraient +en hâter ou retarder le résultat. Puis enfin venait comme complément le +fameux plan des conjurés, que nous avons mis sous les yeux de nos +lecteurs, et qui, resté par mégarde au milieu des autres pièces +traduites en espagnol, avait donné l'éveil à Buvat. Près du plan, de la +plus belle écriture du bonhomme, était la copie qu'il avait commencé +d'en faire, et qui était interrompue à ces mots:</p> + +<p>«Agir de même dans toutes les provinces.»</p> + +<p>Buvat avait suivi avec une certaine anxiété tous les mouvements de la +figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'étonnement à la joie, puis +de la joie à l'impassibilité. Dubois, à mesure qu'il continuait de lire, +avait bien passé successivement une jambe sur l'autre, s'était bien +mordu les lèvres, s'était bien pincé le bout du nez, mais tout cela +était à peu près intraduisible pour Buvat, et à la fin de la lecture, il +n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevêque, qu'à la fin de +la copie il n'avait compris l'original espagnol.</p> + +<p>Quant à Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le +commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rêvait au +moyen de s'en faire livrer la fin. Voilà ce que signifiaient au fond ces +jambes croisées, ces lèvres mordues et ce nez pincé. Enfin, il parut +avoir pris sa résolution, son visage s'éclaira d'une bienveillance +charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-là s'était tenu +respectueusement debout.</p> + +<p>—Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.</p> + +<p>—Merci, monseigneur, répondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas +fatigué.</p> + +<p>—Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.</p> + +<p>En effet, depuis qu'il avait lu le procès-verbal de question de Van den +Enden, Buvat avait conservé dans les jambes un tremblement nerveux à peu +près semblable à celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent +d'avoir la maladie.</p> + +<p>—Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai +depuis deux heures, mais j'éprouve une véritable difficulté à me tenir +debout.</p> + +<p>—Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.</p> + +<p>Buvat regarda Dubois d'un air de stupéfaction qui, dans tout autre +moment, l'eût fait éclater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de +s'apercevoir de son étonnement, et, tirant une chaise qui était à sa +portée, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire +de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en +chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau à terre, +serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme +d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'était pas accomplie sans +une violente commotion intérieure, ainsi que pouvait l'attester son +visage, qui, de blanc comme un lis qu'il était en entrant, était devenu +rouge comme une pivoine.</p> + +<p>—Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous +faites des copies?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et cela vous rapporte?</p> + +<p>—Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.</p> + +<p>—Vous avez cependant une superbe écriture, monsieur Buvat.</p> + +<p>—Oui, mais tout le monde n'apprécie pas comme Votre Éminence ce talent +à sa valeur.</p> + +<p>—C'est vrai; mais, en outre, vous êtes employé à la bibliothèque.</p> + +<p>—J'ai cet honneur.</p> + +<p>—Et votre place vous rapporte?</p> + +<p>—Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien +du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit à la fin de +chaque mois que le roi est trop gêné pour qu'on nous paie.</p> + +<p>—Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majesté? C'est très +bien, monsieur Buvat, c'est très bien.</p> + +<p>Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.</p> + +<p>—Et peut-être avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une +famille, une femme, des enfants?</p> + +<p>—Non, monseigneur, jusqu'à présent j'ai vécu dans le célibat.</p> + +<p>—Mais des parents au moins?</p> + +<p>—Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de +talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme +monsieur Greuze.</p> + +<p>—Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?</p> + +<p>—Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune +demoiselle de noblesse, fille d'un écuyer de monsieur le régent, du +temps qu'il était encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'être +tué à la bataille d'Almanza.</p> + +<p>—Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?</p> + +<p>—Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non, +Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chère enfant! et +elle rapporte plus à la maison qu'elle ne coûte. Bathilde une charge! +D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le +marchand de couleurs au coin de la rue de Cléry, lui compte +quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite....</p> + +<p>—Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'êtes pas riche.</p> + +<p>—Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je +voudrais bien l'être pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir +de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de +l'État, on me paye mon arriéré ou au moins un acompte....</p> + +<p>—Et à quoi cela peut-il se monter, votre arriéré?</p> + +<p>—À quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.</p> + +<p>—Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.</p> + +<p>—Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!</p> + +<p>—Oui... ce n'est rien.</p> + +<p>—Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que +le roi ne peut pas le payer.</p> + +<p>—Mais cela ne vous fera pas riche.</p> + +<p>—Cela me mettrait à mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur, +que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État....</p> + +<p>—Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela à vous offrir.</p> + +<p>—Offrez, monseigneur.</p> + +<p>—Vous avez votre fortune au bout des doigts.</p> + +<p>—Ma mère me l'a toujours dit, monseigneur.</p> + +<p>—Cela prouve, mon cher Buvat, que c'était une femme de grands sens que +madame votre mère.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur, me voilà tout prêt, que faut-il que je fasse +pour cela?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, séance +tenante, une copie de tout ceci.</p> + +<p>—Mais, monseigneur....</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez à la +personne qui vous a donné ces papiers les copies et les originaux, comme +s'il n'était rien arrivé, vous prendrez tout ce que cette personne vous +donnera; vous me l'apporterez aussitôt, afin que je le lise, puis vous +en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indéfiniment, +jusqu'à ce que je vous dise: Assez.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je +trompe la confiance du prince.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est un prince à qui vous avez affaire, mon cher monsieur +Buvat? et comment s'appelle ce prince?</p> + +<p>—Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le +dénonce....</p> + +<p>—Ah çà! mais... et qu'êtes-vous venu faire ici?</p> + +<p>—Monseigneur, je suis venu vous prévenir du danger que courait Son +Altesse, monseigneur le régent, et voilà tout.</p> + +<p>—Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester +là?</p> + +<p>—Mais je le désire, monseigneur.</p> + +<p>—Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur +Buvat.</p> + +<p>—Comment, impossible?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Monseigneur l'archevêque, je suis un honnête homme!</p> + +<p>—Monsieur Buvat, vous êtes un niais.</p> + +<p>—Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, vous parlerez.</p> + +<p>—Mais si je parle, je suis le dénonciateur du prince.</p> + +<p>—Mais si vous ne parlez pas, vous êtes complice.</p> + +<p>—Complice, monseigneur! et de quel crime?</p> + +<p>—Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a +l'œil sur vous, monsieur Buvat.</p> + +<p>—Sur moi, monseigneur?</p> + +<p>—Oui, sur vous.... Sous prétexte qu'on ne vous paie point vos +appointements, vous tenez des propos fort séditieux contre l'État.</p> + +<p>—Oh! monseigneur, peut-on dire!...</p> + +<p>—Sous prétexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites +des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.</p> + +<p>—Monseigneur, je ne m'en suis aperçu qu'hier; je ne sais pas +l'espagnol.</p> + +<p>—Vous le savez, monsieur!</p> + +<p>—Je vous jure, monseigneur....</p> + +<p>—Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une +faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.</p> + +<p>—Comment, ce n'est pas le tout?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur? +Voyez....</p> + +<p>«Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des +Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»</p> + +<p>—Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai découvert....</p> + +<p>—Monsieur Buvat, on en a envoyé aux galères qui en avaient fait moins +que vous.</p> + +<p>—Monseigneur!</p> + +<p>—Monsieur Buvat, on en a pendu qui étaient moins coupables que vous ne +l'êtes.</p> + +<p>—Monseigneur! monseigneur!</p> + +<p>—Monsieur Buvat, on en a écartelé....</p> + +<p>—Grâce! monseigneur, grâce!</p> + +<p>—Grâce! grâce à un misérable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous +faire mettre à la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde à +Saint-Lazare.</p> + +<p>—À Saint-Lazare! Bathilde à Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde à +Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?</p> + +<p>—Moi, monsieur Buvat!</p> + +<p>—Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'écria Buvat, qui +pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-même, mais qui, à l'idée +d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une +fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une +demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauvé la vie au +régent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse....</p> + +<p>—Vous irez d'abord à la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant +à casser la sonnette, et puis après nous verrons ce que nous déciderons +de mademoiselle Bathilde.</p> + +<p>—Monseigneur, que faites-vous?</p> + +<p>—Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!</p> + +<p>—Faites ce que j'ai ordonné, reprit Dubois.</p> + +<p>L'huissier sortit.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obéirai.</p> + +<p>—Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procès! on vous en fera +un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tâterez.</p> + +<p>—Monseigneur, s'écria Buvat en tombant à genoux, que faut-il que je +fasse?</p> + +<p>—Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.</p> + +<p>—Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est à la porte et +l'exempt dans l'antichambre.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant +le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans +pitié?</p> + +<p>—Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.</p> + +<p>—C'est le prince de Listhnay, monseigneur.</p> + +<p>—Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?</p> + +<p>—Il demeure rue du Bac, n° 110, monseigneur.</p> + +<p>—Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?</p> + +<p>—Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets à l'instant même, dit Buvat, et +il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans +l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la première page +une superbe majuscule. M'y voilà, m'y voilà; seulement, monseigneur, +vous me permettrez d'écrire à Bathilde que je ne rentrerai pas dîner. +Bathilde à Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois! +c'est qu'il le ferait comme il le dit.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de +l'État, et vous le saurez à vos dépens si vous ne reportez pas ces +papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en +faire ici même, chaque soir, une copie.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, dit Buvat désespéré, je ne puis pas venir ici et +aller à mon bureau, cependant.</p> + +<p>—Eh bien! vous n'irez pas à votre bureau! le beau malheur!</p> + +<p>—Comment, je n'irai pas à mon bureau! Mais voilà douze ans, +monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.</p> + +<p>—Eh bien! je vous donne congé pour un mois, moi.</p> + +<p>—Mais je perdrai ma place, monseigneur.</p> + +<p>—Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?</p> + +<p>—Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'être fonctionnaire public! et +puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil +de cuir! s'écria Buvat prêt à pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre +tout cela.</p> + +<p>—Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre +fauteuil, obéissez donc.</p> + +<p>—Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'étais à vos ordres, +monseigneur?</p> + +<p>—Alors vous ferez tout ce que je voudrai?</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Sans en souffler le mot à personne?</p> + +<p>—Je serai muet.</p> + +<p>—Pas même à mademoiselle Bathilde?</p> + +<p>—Oh! à elle moins qu'à personne monseigneur!</p> + +<p>—C'est bon; à cette condition, je te pardonne.</p> + +<p>—Oh! monseigneur!</p> + +<p>—J'oublierai ta faute.</p> + +<p>—Monseigneur est trop bon.</p> + +<p>—Et même... et même peut-être irai-je jusqu'à te récompenser.</p> + +<p>—Oh! monseigneur! tant de magnanimité!</p> + +<p>—C'est bien! c'est bien! À la besogne.</p> + +<p>—M'y voilà! monseigneur, m'y voilà!</p> + +<p>Et Buvat se mit à écrire de son écriture coulée qui était la plus +rapide, sans lever l'œil autrement que pour le porter de la copie à +l'original et le reporter de l'original à la copie, et sans s'arrêter +que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait à +grosses gouttes.</p> + +<p>Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet à la +Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers +la porte de la chambre.</p> + +<p>—Eh bien! compère, dit tout bas celle-ci, qui malgré la défense à elle +exprimée ne pouvait retenir sa curiosité, eh bien! ton écrivain, où +est-il?</p> + +<p>—Le voilà, dit Dubois en montrant Buvat qui, couché sur son papier, +piochait d'ardeur.</p> + +<p>—Que fait-il?</p> + +<p>—Ce qu'il fait?</p> + +<p>—Oui, je te le demande.</p> + +<p>—Ce qu'il fait? Devine!</p> + +<p>—Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?</p> + +<p>—Tu veux donc que je te le dise?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! il expédie....</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Il expédie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?</p> + +<p>La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en +tressaillit et se retourna malgré lui.</p> + +<p>Mais déjà Dubois avait poussé la Fillon hors de la chambre, en lui +recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que +ferait son capitaine.</p> + +<p>Mais, demandera peut-être le lecteur, que faisaient pendant tout ce +temps Bathilde et d'Harmental?</p> + +<p>Rien: ils étaient heureux</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_36" id="Chapitre_36"></a><a href="#table">Chapitre 36</a></h2> + + +<p>Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant +d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de +travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de +Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus +agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si +taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute +contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette +question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, +répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette +réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, +il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à +son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne +voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à +d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui +lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, +comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, +d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état +le plus heureux de la terre.</p> + +<p>Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de +mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son +souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux +heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si +tu étais des nôtres ce soir, dit le régent.</p> + +<p>—Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.</p> + +<p>—Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce +n'est plus aujourd'hui dimanche?</p> + +<p>—Si fait, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, +tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; +il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma +parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent +pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous +aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas +quelque rendez-vous avec Richelieu.</p> + +<p>—C'est votre liste, monseigneur?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'œil sur +la mienne?</p> + +<p>—Tu en as donc fait une aussi?</p> + +<p>—Non; on me l'a apportée toute faite.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur +un papier que lui présenta Dubois.</p> + +<p>«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi +d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, +maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, +chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de +Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.»</p> + +<p>Eh bien! après?</p> + +<p>—Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc.</p> + +<p>«—Protestation de la noblesse.»</p> + +<p>—Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas +le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.</p> + +<p>—«Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y +puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de +Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de +Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» +Et où diable as-tu péché tout cela, sournois?</p> + +<p>—Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un +coup d'œil sur ceci.</p> + +<p>—«Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des +places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» +Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la +France! Qui veut faire cela, Dubois?</p> + +<p>—Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous +offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne.</p> + +<p>—«Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies?</p> + +<p>—Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux!</p> + +<p>—Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a +placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel œil vos fidèles sujets +peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je +prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» +Convoquer les états généraux! au nom de qui?</p> + +<p>—Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.</p> + +<p>—Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il +n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées +pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde +fois pour le renverser.</p> + +<p>—Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, +s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et +ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois +présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle +impatience qu'il le déchira en l'ouvrant.</p> + +<p>—Allons! murmura le régent.</p> + +<p>—N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit +Dubois: rapprochez-les et lisez.</p> + +<p>Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:</p> + +<p>—«Très chers et bien aimés.»</p> + +<p>—Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien +moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être +remises au roi?</p> + +<p>—Demain, monseigneur.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par le maréchal!</p> + +<p>—Par Villeroy?</p> + +<p>—Par lui-même.</p> + +<p>—Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?</p> + +<p>—Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.</p> + +<p>—Encore un tour de Richelieu.</p> + +<p>—Votre Altesse a mis le doigt dessus.</p> + +<p>—Et de qui tiens-tu tous ces papiers?</p> + +<p>—D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu +que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte +de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.</p> + +<p>—Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les +imbéciles!</p> + +<p>—Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux +prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!</p> + +<p>—Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?</p> + +<p>—Rue du Bac, 110.</p> + +<p>—Je ne le connais pas.</p> + +<p>—Si fait, monseigneur, vous le connaissez.</p> + +<p>—Et où l'ai-je vu?</p> + +<p>—Dans votre antichambre.</p> + +<p>—Comment! ce prétendu prince de Listhnay....</p> + +<p>—N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de +madame du Maine.</p> + +<p>—Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!</p> + +<p>—Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette +fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.</p> + +<p>—Voyons d'abord au plus pressé.</p> + +<p>—Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?</p> + +<p>—Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en +personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné +à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien +encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la +France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par +votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre +de nouveau par votre fatuité politique.</p> + +<p>—Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?</p> + +<p>—Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant +délit.</p> + +<p>—Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le +roi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Vous le précéderez chez Sa Majesté.</p> + +<p>—Et là je lui reproche en face du roi....</p> + +<p>—Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier +ouvrit la porte.</p> + +<p>—Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que +veux-tu?</p> + +<p>—Monsieur le duc de Saint-Simon.</p> + +<p>—Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.</p> + +<p>L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis +s'adressant de nouveau au régent:</p> + +<p>—Des plus sérieuses, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien! qu'il entre.</p> + +<p>Saint-Simon entra.</p> + +<p>—Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, +et dans cinq minutes je suis à vous.</p> + +<p>Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans +un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, +après quoi Dubois prit congé du régent.</p> + +<p>—Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de +service.</p> + +<p>Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est +malade.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>—Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude +réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit +calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.</p> + +<p>—Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à +m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai +d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.</p> + +<p>—Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité +ce soit un peu tard.</p> + +<p>—Comment cela, mon cher duc?</p> + +<p>—Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à +la calomnie.</p> + +<p>—Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle +mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.</p> + +<p>—Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se +machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus +sifflante et plus venimeuse que jamais.</p> + +<p>—Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?</p> + +<p>—Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les +degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et +qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de +complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, +monseigneur?</p> + +<p>—Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre +duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut +les laisser chanter: si seulement ils payaient!</p> + +<p>—Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.</p> + +<p>Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière +des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en +haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable +sentiment de dégoût, il commença de lire:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous dont l'éloquence rapide</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre deux tyrans inhumains</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Eut jadis l'audace intrépide</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'armer les Grecs et les Romains</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre un monstre encore plus farouche</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mettez votre fiel dans ma bouche</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je brûle de suivre vos pas,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je vais tenter cet ouvrage</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus charmé de votre courage</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'effrayé de votre trépas!</i></span><br /> +</p> + +<p>—Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.</p> + +<p>—Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À peine ouvrit-il ses paupières,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tel qu'il se montre aujourd'hui</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fut indigné des barrières</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il voit entre le trône et lui.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ces détestables idées</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'art des Circés, des Médées,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fit ses uniques plaisirs</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Croyant cette voie infernale</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne de remplir l'intervalle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui s'opposait à ses désirs.</i></span><br /> +</p> + +<p>—Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si +méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.</p> + +<p>—Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de +quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, +tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la +bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de +Steinkerque et de Lérida.</p> + +<p>—Vous le voulez donc, duc?</p> + +<p>—Il le faut, monseigneur.</p> + +<p>Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable +reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour +arriver plus tôt à la fin:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombent frappés des mêmes coups;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le frère est suivi par le frère,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'épouse devance l'époux;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, ô coups toujours plus funestes!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur deux fils, nos uniques restes,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La faux de la Parque s'étend;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le premier a rejoint sa race,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'autre dont la couleur s'efface,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Penche vers son dernier instant!</i></span><br /> +</p> + +<p>Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un +accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au +dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le +papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et +deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié +pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût +là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le +conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier +serait convaincu de votre innocence.</p> + +<p>—Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en +fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les +vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! +monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur +scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je +les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je +les écrase.</p> + +<p>—Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se +présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les +saisir.</p> + +<p>Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage +décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était +naturelle.</p> + +<p>—Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la +réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour +aujourd'hui.</p> + +<p>—Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque +chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai +à sauver la France.</p> + +<p>Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.</p> + +<p>Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, +contre son habitude, alla coucher à Versailles.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_37" id="Chapitre_37"></a><a href="#table">Chapitre 37</a></h2> + + +<p>Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment où on levait le +roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majesté, et lui annonça que S. A. +R. monseigneur le duc d'Orléans sollicitait l'honneur d'assister à sa +toilette. Louis XV, qui n'était encore habitué à rien faire par +lui-même, se retourna vers monsieur de Fréjus, qui était assis dans le +coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il +avait à faire, et à cette interrogation muette, monsieur de Fréjus, non +seulement fit un signe de tête qui voulait dire qu'il fallait recevoir +Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitôt, il alla de sa +personne lui ouvrir la porte. Le régent s'arrêta un instant sur le seuil +pour remercier Fleury, puis s'étant assuré d'un coup d'œil rapide +autour de la chambre que le maréchal de Villeroy n'était pas encore +arrivé il s'avança vers le roi.</p> + +<p>Louis XV était à cette époque un bel enfant de neuf à dix ans, aux longs +cheveux châtains, aux yeux noirs comme de l'encre, à la bouche pareille +à une cerise, et au teint rosé qui comme celui de sa mère, Marie de +Savoie, duchesse de Bourgogne, était sujet à de subites pâleurs. Quoique +son caractère fût encore fort irrésolu, à cause du tiraillement auquel +le soumettait perpétuellement le double gouvernement du maréchal de +Villeroy et de monsieur de Fréjus, il avait dans toute la physionomie +quelque chose d'ardent et de résolu qui dénotait l'arrière petit-fils de +Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui. +D'abord prévenu contre monsieur le duc d'Orléans qu'on avait fait tout +au monde pour représenter contre l'homme de France qui lui voulait le +plus de mal, il avait senti cette prévention céder peu à peu aux +entrevues qu'il avait eues avec le régent, dans lequel, avec cet +instinct juvénile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu +un ami.</p> + +<p>De son côté, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orléans avait pour +le roi, outre le respect qui lui était dû, les prévenances les plus +attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient être +soumises à sa jeune intelligence lui étaient toujours présentées avec +tant de lucidité et d'esprit, que, d'un travail politique qui eût été +une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de récréation que +l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi +que presque toujours ce travail était récompensé par les plus beaux +jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi, +tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majesté accueillit donc le régent +avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main à baiser avec +une grâce toute particulière, tandis que monseigneur l'évêque de Fréjus, +fidèle à son système d'humilité, s'en était allé se rasseoir dans le +même petit coin où l'avait surpris l'arrivée de Son Altesse.</p> + +<p>—Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce +petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'étiquette qu'on lui +imposait n'avait pu ôter toute sa grâce; d'autant plus content que, +comme ce n'est pas votre heure habituelle, je présume que vous venez +m'annoncer une bonne nouvelle.</p> + +<p>—Deux, sire, répondit le régent. La première, c'est qu'il vient de +m'arriver une énorme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de +contenir....</p> + +<p>—Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le +régent? s'écria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains +sans s'inquiéter de son valet de chambre qui demeurait debout derrière +lui tenant à la main la petite épée à poignée d'acier qu'il allait lui +agrafer à la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que +vous êtes gentil! oh!</p> + +<p>Que je vous aime, monsieur le régent!</p> + +<p>—Sire, je ne fais que mon devoir, répondit le duc d'Orléans en +s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour +cela.</p> + +<p>—Et où est-elle, monsieur, où est-elle, cette bienheureuse caisse?</p> + +<p>—Chez moi, sire, et si Votre Majesté le veut, je la ferai transporter +ici dans le courant de la journée, ou demain matin.</p> + +<p>—Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.</p> + +<p>—Mais c'est qu'elle est chez moi.</p> + +<p>—Eh bien! allons chez vous, s'écria l'enfant en courant vers la porte, +sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette fût +achevée, son épée, sa petite veste de satin et son cordon bleu.</p> + +<p>—Sire, dit monsieur de Fréjus en s'avançant, je ferai observer à Votre +Majesté qu'elle s'abandonne trop passionnément au plaisir que lui cause +la possession d'objets qu'elle devrait déjà regarder comme des +futilités.</p> + +<p>—Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un +effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas +encore dix ans, et j'ai bien travaillé hier.</p> + +<p>—C'est vrai, dit monsieur de Fréjus en souriant. Aussi Votre Majesté +s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demandé à monsieur le régent +quelle est la seconde nouvelle qu'il avait à lui annoncer.</p> + +<p>—Ah! oui, monsieur, à propos, quelle est cette seconde nouvelle?</p> + +<p>—Un travail qui doit être profitable à la France, sire et qui est d'une +telle importance, que je tiens à le soumettre à Votre Majesté.</p> + +<p>—L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.</p> + +<p>—Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majesté si bien disposée à +ce travail, et je l'ai laissé dans mon cabinet.</p> + +<p>—Eh bien! dit Louis XV en se tournant moitié vers monsieur de Fréjus et +moitié vers le régent, et en les regardant tous deux tour à tour avec un +œil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire +ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de +Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre +cabinet, où nous travaillerions.</p> + +<p>—C'est contre l'étiquette, sire, répondit le régent; mais si Votre +Majesté le veut....</p> + +<p>—Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se +tournant vers M. de Fréjus et en le regardant d'un œil si doux qu'il +n'y avait pas moyen d'y résister, si mon bon précepteur le permet.</p> + +<p>—Monsieur de Fréjus y verrait-il quelque inconvénient? dit le régent en +se retournant vers Fleury et en prononçant ces paroles avec un accent +qui indiquait que le précepteur le blesserait souverainement en +repoussant la requête que lui présentait son royal élève.</p> + +<p>—Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majesté +s'habitue à travailler, et si les lois de l'étiquette peuvent être +violées, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple +un heureux résultat. Seulement, je demanderai à monseigneur la +permission d'accompagner Sa Majesté.</p> + +<p>—Comment donc, monsieur! dit le régent; mais avec le plus grand +plaisir.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'écria Louis XV. Vite, ma veste, mon +épée, mon cordon bleu. Me voilà, monsieur le régent, me voilà! Et il +s'avança pour prendre la main du régent, mais au lieu de se laisser +aller à cette familiarité, le régent s'inclina, et ouvrant lui-même la +porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit à trois +ou quatre pas avec monsieur de Fréjus, et le chapeau à la main.</p> + +<p>Les appartements du roi, situés au rez-de-chaussée, étaient de +plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orléans, et n'étaient +séparés que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite +galerie qui conduisait à une autre antichambre donnant chez le régent. +Le passage fut donc court, et comme le roi était pressé d'arriver, on se +trouva en un instant dans un grand cabinet éclairé par quatre fenêtres +s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, à l'aide de deux +marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un +autre plus petit où M. le régent avait l'habitude de travailler et de +faire entrer les intimes ou les favorisés. Toute la cour de Son Altesse +attendait là, et c'était chose naturelle, puisque c'était l'heure du +lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan, +capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare, +capitaine des gardes, ni un nombre assez considérable de chevau-légers +qui se promenaient en dehors des fenêtres. Il est vrai que, sur une +table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse, +dont la taille exorbitante lui avait, malgré l'exhortation à peine +refroidie de monsieur de Fréjus, fait pousser un cri de joie.</p> + +<p>Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages +de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur +le régent avait fait appeler deux valets de chambre, armés de ciseaux, +lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui +fermait la caisse, et mirent à découvert la plus splendide collection de +joujoux qui aient jamais ébloui l'œil d'un roi de neuf ans.</p> + +<p>À cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni précepteur, ni étiquette, ni +capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se +précipita vers le paradis qui lui était ouvert, et, comme d'une mine +inépuisable, comme d'une corbeille de fée, comme d'un trésor des Mille +et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux à +trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie, +des colporteurs chargés de leurs balles, des escamoteurs avec leurs +gobelets, enfin ces mille merveilles du premier âge qui, dans la soirée +de Noël, font tourner la tête à tous les enfants d'outre-Rhin; et cela +avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de +Fréjus lui-même respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de +son royal élève. Les assistants le regardaient avec le silence religieux +qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus +profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les +antichambres.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, un huissier annonça le duc de Villeroy, et le +maréchal parut sur le seuil, la canne à la main, effaré, secouant sa +perruque, et demandant à grands cris le roi. Comme on était habitué à +ces façons de faire, monsieur le régent se contenta de lui montrer Sa +Majesté qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le +parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inépuisable +récipient. Le maréchal n'avait rien à dire; il était en retard de près +d'une heure. Le roi était avec monsieur de Fréjus, cet autre lui-même, +mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de +lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majesté courait quelque +danger, il était là pour la défendre. Le régent échangea un regard +d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan; +les choses allaient que c'était merveille.</p> + +<p>La caisse vide, et après avoir laissé un instant le roi jouir de la +possession visuelle de tous ses trésors, monsieur le régent s'approcha +de lui, et, le chapeau toujours à la main, lui rappela la promesse qu'il +lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de +l'État. Louis XV, avec cette ponctualité de parole qui lui fit dire +depuis que l'exactitude était la politesse des rois, jeta un dernier +coup d'œil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter +dans ses appartements, permission qui lui fut aussitôt accordée, et +s'avança vers le petit cabinet dont monsieur le régent lui ouvrit la +porte. Alors selon leurs caractères différents, ou plutôt selon +l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre, +monsieur de Fleury, qui, sous prétexte de sa répugnance à se mêler des +affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit +quelques pas en arrière et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au +contraire le maréchal s'élança en avant, et, voyant le roi entrer dans +le cabinet, voulut le suivre. C'était ce moment qu'avait préparé le +régent et qu'il attendait avec impatience.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maréchal, dit-il alors en barrant le passage au +duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai à entretenir Sa Majesté +demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me +laisser un instant avec elle en tête-à-tête.</p> + +<p>—En tête-à-tête! s'écria Villeroy, en tête-à-tête! Mais vous savez +bien, monseigneur, que c'est impossible.</p> + +<p>—Impossible, monsieur le maréchal! répondit le régent avec le plus +grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?</p> + +<p>—Parce qu'en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté, j'ai le droit de +l'accompagner partout.</p> + +<p>—D'abord, monsieur, reprit le régent, ce droit ne me paraît reposer sur +aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolérer jusqu'à cette +heure, non pas ce droit mais cette prétention, c'est que l'âge du roi la +rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majesté va atteindre sa +dixième année, maintenant qu'elle commence à permettre que je l'initie à +la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conféré +le titre de son précepteur, vous trouverez bon, monsieur le maréchal, +que, comme monsieur de Fréjus et vous, j'aie avec Sa Majesté mes heures +de tête-à-tête. Cela vous sera d'autant moins pénible à accorder, +monsieur le maréchal, ajouta le régent avec un sourire à l'expression +duquel il était difficile de se tromper, que vous êtes trop savant sur +ces sortes de matières pour qu'il vous reste quelque chose à y +apprendre.</p> + +<p>—Mais, monsieur, répliqua le maréchal en s'échauffant selon son +habitude et en oubliant toute convenance à mesure qu'il s'échauffait, +monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon élève.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, dit le régent du même ton railleur qu'il avait +commencé à prendre avec lui, et faites de Sa Majesté un grand capitaine, +je ne vous en empêche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font +témoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur maître; mais dans ce +moment, monsieur le maréchal, il ne s'agit aucunement de science +militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'État qui ne peut être +confié qu'à Sa Majesté. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle +l'expression du désir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.</p> + +<p>—Impossible, monseigneur, impossible! s'écria le maréchal perdant de +plus en plus la tête.</p> + +<p>—Impossible! reprit le régent, et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi? continua le maréchal, pourquoi?... parce que mon devoir est +de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne +permettrai pas....</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur le maréchal, interrompit le duc d'Orléans avec +une indéfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me +manquer de respect!</p> + +<p>—Monseigneur, reprit le maréchal s'échauffant de plus en plus, je sais +le respect que je dois à votre Altesse Royale pour le moins autant que +ce que je dois à ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majesté +ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hésita.</p> + +<p>—Attendu? reprit monsieur le régent, attendu?... Achevez, monsieur.</p> + +<p>—Attendu que je réponds de sa personne, dit le maréchal, qui, poussé +par cette espèce de défi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.</p> + +<p>À ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les +spectateurs de cette scène un moment de silence pendant lequel on +n'entendit rien que les grommellements du maréchal et les soupirs +étouffés de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orléans, il releva la +tête avec un sourire de souverain mépris, et prenant peu à peu cet air +de dignité qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les +plus imposants du monde:</p> + +<p>—Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous méprenez étrangement, ce me +semble, et vous croyez parler à quelque autre. Mais puisque vous oubliez +qui je suis, c'est à moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare, +continua le régent en s'adressant à son capitaine des gardes, faites +votre devoir.</p> + +<p>Alors seulement le maréchal de Villeroy, comme si le plancher manquait +sous lui, comprit dans quel précipice il glissait, et ouvrit la bouche +pour balbutier une excuse; mais le régent ne lui laissa pas même le +temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez.</p> + +<p>Aussitôt, et avant qu'il fût revenu de sa surprise, le marquis de Lafare +s'approcha du maréchal et lui demanda son épée.</p> + +<p>Le maréchal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se +berçait dans son impertinence sans que personne prît la peine de l'en +tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la +voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus impérative que la +première, il détacha son épée et la donna au marquis de Lafare.</p> + +<p>En même temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux +mousquetaires gris y poussent le maréchal; la chaise se referme, +d'Artagnan et Lafare se placent à chaque portière, et, en un clin +d'œil, le prisonnier est emporté par une des fenêtres latérales dans +les jardins. Les chevau-légers, qui ont le mot d'ordre, se mettent à sa +suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne à +gauche, on entre dans l'Orangerie; là, dans une première pièce, on +laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle +contient, entrent dans une seconde chambre accompagnés seulement de +Lafare et de d'Artagnan.</p> + +<p>Toutes ces choses s'étaient passées si rapidement, que le maréchal, +dont la première qualité n'était point le sang-froid, n'avait pas eu le +temps de se remettre. Il s'était vu désarmer, il s'était senti emporter, +il se trouvait enfermé avec deux hommes qu'il savait ne pas professer +pour lui une grande amitié, et, s'exagérant toujours son importance, il +se crut perdu.</p> + +<p>—Messieurs! s'écria-t-il en pâlissant, et tandis que la sueur et la +poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'espère qu'on ne veut +pas m'assassiner.</p> + +<p>—Non, monsieur le maréchal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis +que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au maréchal sa +perruque tout effarouchée, ne pouvait s'empêcher de rire. Non, monsieur, +il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique.</p> + +<p>—Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le maréchal à qui cette +assurance rendait un peu de tranquillité.</p> + +<p>—Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce +matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de +votre habit.</p> + +<p>Le maréchal, qui, préoccupé jusqu'alors de sa propre affaire, avait +oublié celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main +à la poche où étaient ces lettres.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arrêtant la main du +maréchal, mais nous sommes autorisés à vous prévenir que, dans le cas où +vous chercheriez à nous soustraire les originaux de ces lettres, +monsieur le régent en a les copies.</p> + +<p>—Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autorisés à vous les +prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident +que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable, +que vous poussiez la rébellion, monsieur le maréchal, jusqu'à vouloir +lutter.</p> + +<p>—Et vous m'assurez, messieurs, dit le maréchal, que monseigneur le +régent a les copies de ces lettres?</p> + +<p>—Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan.</p> + +<p>—Foi de gentilhomme! dit Lafare.</p> + +<p>—En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi +j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent +aucunement et que je ne m'étais chargé de remettre que par complaisance.</p> + +<p>—Nous savons cela, monsieur le maréchal, dit Lafare.</p> + +<p>—Seulement, ajouta le maréchal, j'espère, messieurs, que vous ferez +valoir près de Son Altesse Royale la facilité avec laquelle je me suis +soumis à ses ordres, et le regret bien sincère que j'ai de l'avoir +offensée.</p> + +<p>—N'en doutez pas, monsieur le maréchal, toute chose sera rapportée +comme elle s'est passée; mais ces lettres?</p> + +<p>—Les voici, monsieur, dit le maréchal en donnant les deux lettres à +Lafare.</p> + +<p>Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que +c'étaient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, après +s'être assuré également qu'il n'y avait pas d'erreur.</p> + +<p>—Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le maréchal +à sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le +régent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous, +d'avoir pour lui tous les égards dus à son mérite.</p> + +<p>Aussitôt la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le +maréchal, allégé de ses deux lettres, et commençant à soupçonner le +piège dans lequel il était tombé, repassa dans la première pièce, où +l'attendaient les chevau-légers. Le cortège se dirigea vers la grille, +où il arriva au bout d'un instant. Un carrosse à six chevaux attendait; +on y porta le maréchal; d'Artagnan se plaça près de lui; un officier des +mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur +le devant, vingt mousquetaires se placèrent, quatre à chaque portière, +douze à la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au +galop.</p> + +<p>Quant au marquis de Lafare, qui s'était arrêté au haut de l'escalier de +l'Orangerie pour assister à ce départ, à peine l'eut-il vu effectuer +sans accident, qu'il reprit la route du château, les deux lettres de +Philippe V à la main.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_38" id="Chapitre_38"></a><a href="#table">Chapitre 38</a></h2> + + +<p>Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme +d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la +Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de +Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais +une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un +l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de +savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le +paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui +se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura +d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le +front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien +tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses, +mon cher pupille!</p> + +<p>—Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Alors, vous ne savez rien?</p> + +<p>—Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre +n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir +dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles +dignes de la circonstance, faites en.</p> + +<p>—Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité +laissera peu de chose à faire à mon imagination.</p> + +<p>—En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec +plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons, +qu'est-il arrivé?</p> + +<p>Contez-moi cela.</p> + +<p>—Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous +avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de +Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de +Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du +régent.</p> + +<p>—Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il +était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la +terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu.</p> + +<p>Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en +pesant sur chaque syllabe.</p> + +<p>D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et +comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent +les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne +manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui +lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini:</p> + +<p>—Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de +reconnaître la moindre altération.</p> + +<p>—Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est +bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien +difficile.</p> + +<p>—Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration, +reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou +de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous +avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons +plus que trente: voilà tout.</p> + +<p>—Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez +pas facilement.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux +en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez +pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je +répondrais Amen à votre De profundis.</p> + +<p>—Ainsi donc, votre avis?</p> + +<p>—Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue. +Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur +le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres +de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne +et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de +Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout +danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est +parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage.</p> + +<p>—Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se +rassurant.</p> + +<p>—Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.</p> + +<p>—De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux +nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même.</p> + +<p>—Eh bien! il faudrait voir Valef.</p> + +<p>—Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir +vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit +pas encore arrivé.</p> + +<p>—Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!</p> + +<p>—Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en +l'ouvrant.</p> + +<p>—Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à +mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que +Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer +à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher, +continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde +de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle +sache tout ce qu'elle vous doit.</p> + +<p>—Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne +soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours.</p> + +<p>—Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au +moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement +royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un +gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc, +l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur.</p> + +<p>—Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental +piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous +seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.</p> + +<p>—Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin +peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces +choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui +peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si +fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.</p> + +<p>—Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos +observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles +me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous +le pensions.</p> + +<p>—Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables.</p> + +<p>—Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud.</p> + +<p>—Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de +venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.</p> + +<p>—Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu.</p> + +<p>—Et comment cela, baron?</p> + +<p>—Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour +aller chez le prince de Cellamare.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers.</p> + +<p>—On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud.</p> + +<p>—Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la +majeure partie.</p> + +<p>—Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé.</p> + +<p>—Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que +diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite +Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de +Longueville?</p> + +<p>—Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda +d'Harmental.</p> + +<p>—Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde. +J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme +des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.</p> + +<p>—Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez +l'ambassadeur?</p> + +<p>—En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train +de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le +prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de +lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous +paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup, +son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade +est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc +demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à +deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette +tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne +de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà +sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.</p> + +<p>—Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud +en secouant la tête.</p> + +<p>—Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord +que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut +sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la +chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé +de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux +papiers en question le temps de brûler.</p> + +<p>—Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez, +puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre +visite?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au +désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre +connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres +du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût.</p> + +<p>—Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à +Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une +heure entre les mains de Dubois?</p> + +<p>—Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin +que si on les avait mises tout bonnement à la poste.</p> + +<p>—Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le +droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique, +lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en +couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il +était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait +empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait +déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que +Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à +coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre +la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose:</p> + +<p>—Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres +sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.</p> + +<p>—Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant +et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de +ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé.</p> + +<p>En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des +cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et +se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes +allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne +put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il +eût deviné quelle était son intention.</p> + +<p>—Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts, +je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je +ne les savais pas assez braves pour aller au feu.</p> + +<p>—Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils +sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez....</p> + +<p>Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il +contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la +mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment +de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre +qui se trouva sous sa main.</p> + +<p>—J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en +regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le +papier dans sa poche.</p> + +<p>—Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.</p> + +<p>—En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à +peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de +temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous.</p> + +<p>—Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré.</p> + +<p>—Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez.</p> + +<p>Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées.</p> + +<p>Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets +appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon +cabinet.</p> + +<p>—Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais....</p> + +<p>—Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la +chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur +l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État; +ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le +conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et +emportez-le.</p> + +<p>—Et que fit le prince? demanda Brigaud.</p> + +<p>—Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon +cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre +serviteur se trouva sous le scellé.</p> + +<p>—Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu +retiré?</p> + +<p>—Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et +moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et +que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de +chambre du prince.</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.</p> + +<p>—Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout +tremblant.</p> + +<p>—Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur +Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés.</p> + +<p>—Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui +connaissez.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel, +vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années +sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du +doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros +cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de +louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons +de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés.</p> + +<p>—Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.</p> + +<p>—Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien +du cabinet du prince.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa.</p> + +<p>—Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui +pèse sur vous?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et vous vous y soumettez?</p> + +<p>—Je m'y soumets.</p> + +<p>—À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit +Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de +la cheminée, tout ce que je désirais avoir.</p> + +<p>Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda +s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:</p> + +<p>—Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du +cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en +aller.</p> + +<p>—Tu savais donc que j'étais ici, maraud?</p> + +<p>—Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je +vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez +pas curieux de rester là trois jours.</p> + +<p>—Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée.</p> + +<p>—Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre.</p> + +<p>—Tu le vois bien, j'essaye de sortir.</p> + +<p>—Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne +voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs, +pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux.</p> + +<p>—Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?</p> + +<p>—Levez la tête.</p> + +<p>—Elle est levée.</p> + +<p>—Regardez en l'air.</p> + +<p>—J'y regarde.</p> + +<p>—À votre droite.</p> + +<p>—J'y suis.</p> + +<p>—Ne voyez-vous rien?</p> + +<p>—Ah! si fait: un œil-de-bœuf.</p> + +<p>—Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose +venue. L'œil-de-bœuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser +maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait +de mal, monsieur le baron?</p> + +<p>—Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait +un aussi bon lit où on le mène.</p> + +<p>—Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service +que je lui ai rendu.</p> + +<p>—Les cent louis, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est monsieur le baron qui me les a offerts.</p> + +<p>—Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment +de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est +six cents livres que tu gagnes au marché.</p> + +<p>—Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse.</p> + +<p>—C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille?</p> + +<p>—Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il +traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite +porte, car peut-être la grande est-elle gardée.</p> + +<p>—Merci de l'itinéraire.</p> + +<p>Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je +trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis +qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà.</p> + +<p>—Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.</p> + +<p>—Diable! diable! diable! fit Brigaud.</p> + +<p>—Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé?</p> + +<p>—Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de +Dubois est allé ramasser dans les cendres.</p> + +<p>—Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose.</p> + +<p>—Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être?</p> + +<p>—Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour +ou l'autre nous saurons bien ce que c'était.</p> + +<p>En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte +s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue.</p> + +<p>—Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame +Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.</p> + +<p>—N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher +baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de +ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé +Brigaud.</p> + +<p>—Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur +pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous?</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait +pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu +dit?</p> + +<p>—Vous-même.</p> + +<p>—Que me veux-tu?</p> + +<p>—Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame.</p> + +<p>—Que me veut-elle? le sais-tu?</p> + +<p>—Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement +s'assemble demain.</p> + +<p>—Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental.</p> + +<p>—Et dans quel but? demanda Brigaud.</p> + +<p>—Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.</p> + +<p>—Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait?</p> + +<p>—C'est moi qui le lui ai dit.</p> + +<p>—Et où l'as-tu appris, toi?</p> + +<p>—Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez +monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des +Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui +l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud. +Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une +fameuse baisse dans les écrevisses!</p> + +<p>—C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en +descendant.</p> + +<p>—Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le +baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous!</p> + +<p>Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il +venait de produire sur ses trois auditeurs.</p> + +<p>—C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental.</p> + +<p>—Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef.</p> + +<p>—Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.</p> + +<p>—Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi, +l'abbé, vous savez où je suis.</p> + +<p>—Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier?</p> + +<p>—Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à +frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.</p> + +<p>L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent +ensemble pour aller chacun où il avait dit.</p> + +<p>Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez +Bathilde, qu'il trouva fort inquiète.</p> + +<p>Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore +rentré.</p> + +<p>C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune +fille avait l'âge de connaissance.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_39" id="Chapitre_39"></a><a href="#table">Chapitre 39</a></h2> + + +<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental, +et trouva le jeune homme habillé et l'attendant. Tous deux +s'enveloppèrent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs +yeux, et s'acheminèrent par la rue le Cléry, la place des Victoires et +le jardin du Palais-Royal.</p> + +<p>En approchant de la rue de l'Échelle, ils commencèrent à apercevoir un +mouvement inaccoutumé, toutes les avenues des Tuileries étaient gardées +par des détachements nombreux de chevau-légers et de mousquetaires et +les curieux, exilés de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient +sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se mêlèrent à la +foule.</p> + +<p>Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils +furent accostés par un officier de mousquetaires gris enveloppé comme +eux d'un grand manteau. C'était Valef.</p> + +<p>—Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau?</p> + +<p>—Ah! c'est vous, l'abbé! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval, +Malezieux et moi. Je les quitte à l'instant même, et ils doivent être +aux environs. Ne nous éloignons pas d'ici et ils ne tarderont pas à nous +rejoindre.</p> + +<p>Savez-vous quelque chose vous-même?</p> + +<p>—Non, rien; je suis passé chez Malezieux, mais il était déjà sorti.</p> + +<p>—Dites qu'il n'était pas encore rentré. Nous sommes restés toute la +nuit à l'Arsenal.</p> + +<p>—Et aucune démonstration hostile n'a été faite? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse +étaient convoqués pour le conseil de régence qui devait se tenir ce +matin avant le lit de justice. À six heures et demie ils étaient tous +deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus +près des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la +surintendance.</p> + +<p>—Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental.</p> + +<p>—On l'a acheminé sur Orléans, dans une voiture à quatre chevaux, +accompagné d'un gentilhomme de la chambre du roi et escorté de douze +chevau-légers.</p> + +<p>—Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres? +demanda Brigaud.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Que pense madame du Maine?</p> + +<p>—Qu'il se brasse quelque chose contre les princes légitimés, et qu'on +va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs +privilèges. Aussi ce matin elle a vertement chapitré son mari, qui lui a +promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas.</p> + +<p>—Et monsieur de Toulouse?</p> + +<p>—Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abbé, il n'y a +rien à en faire avec sa modestie ou plutôt son humilité. Il trouve +toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse prêt à +abandonner au régent ce qu'il lui demande.</p> + +<p>—À propos, le roi?</p> + +<p>—Eh bien! le roi....</p> + +<p>—Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur?</p> + +<p>—Ah! vous ne savez pas: il paraît qu'il y a un pacte entre le maréchal +et monsieur de Fréjus, et que si l'on éloignait l'un de Sa Majesté, +l'autre devait se retirer aussitôt. Hier, dans la matinée, monsieur de +Fréjus a disparu.</p> + +<p>—Et où est-il?</p> + +<p>—Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte +de son maréchal, est inconsolable de celle de son évêque.</p> + +<p>—Et par qui savez-vous tout cela?</p> + +<p>—Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, à +Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouvé Sa Majesté au +désespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait +cassés. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le +roi à la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante +balivernes, et l'a presque consolé en cassant avec lui le reste de ses +porcelaines et de ses carreaux.</p> + +<p>En ce moment, un individu vêtu d'une longue robe d'avocat et coiffé d'un +bonnet carré passa près du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et +Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le maréchal après +la bataille de Ramillies, et qui était:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Villeroy, Villeroy,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>A fort bien servi le roi...</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Guillaume, Guillaume, Guillaume.</i></span><br /> +</p> + +<p>Brigaud se retourna, et sous ce déguisement crut reconnaître Pompadour. +De son côté, l'avocat s'arrêta et s'approcha du groupe en question; +l'abbé n'eut plus de doute: c'était bien le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! maître Clément, lui dit-il, quelle nouvelle au palais?</p> + +<p>—Mais, répondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se +confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries.</p> + +<p>—Vive Dieu! cria Valef, voilà qui me raccommodera avec les robes +rouges; mais il n'osera.</p> + +<p>—Dame! vous savez que M. de Mesme est des nôtres; il a été nommé +président par le crédit de monsieur du Maine.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et +si vous n'avez pas d'autre certitude, maître Clément, je vous conseille +de ne pas trop compter sur lui.</p> + +<p>—D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient +d'obtenir du régent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son +billet de retenue.</p> + +<p>—Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe +quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait déjà du conseil de +régence?</p> + +<p>En effet, un grand mouvement s'opérait dans la cour des Tuileries, et +les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur +poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au même instant, on vit +paraître les deux frères. Ils échangèrent quelques mots; chacun monta +dans son carrosse, et les deux voitures s'éloignèrent rapidement par le +guichet du bord de l'eau.</p> + +<p>Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se +perdirent en conjectures sur cet événement, qui, remarqué par beaucoup +d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans +pouvoir se rendre compte de sa véritable cause, lorsqu'ils aperçurent +Malezieux qui paraissait les chercher. Ils allèrent à lui, et, à sa +figure, décomposée, ils jugèrent que les renseignements, s'il en avait, +devaient être peu rassurants.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque idée de ce qui se passe?</p> + +<p>—Hélas! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu.</p> + +<p>—Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitté le +conseil de régence? reprit Valef.</p> + +<p>—J'étais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a +fait arrêter le cocher et m'a envoyé par son valet de chambre ce petit +billet au crayon.</p> + +<p>—Voyons, dit Brigaud. Et il lut:</p> + +<p>«Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le régent nous a fait +inviter, Toulouse et moi, à quitter le conseil. Cette invitation m'a +paru un ordre, et comme toute résistance eût été inutile, attendu que +nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je +ne sais même pas trop si nous pouvons compter, j'ai dû obéir. Tâchez de +voir la duchesse, qui doit être aux Tuileries, et dites-lui que je me +retire à Rambouillet, où j'attendrai les événements.</p> + +<p>Votre affectionné,</p> + +<p>Louis-Auguste.»</p> + +<p>—Le lâche! dit Valef.</p> + +<p>—Et voilà les gens pour lesquels nous risquons notre tête! murmura +Pompadour.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre +tête pour nous-mêmes, je l'espère bien, et non pas pour d'autres. +N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! à qui diable en avez-vous?</p> + +<p>—Attendez donc, l'abbé, répondit d'Harmental; c'est qu'il me semble +reconnaître... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-même! Vous ne +vous éloignez pas d'ici, messieurs?</p> + +<p>—Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.</p> + +<p>—Ni moi, dit Valef.</p> + +<p>—Ni moi, dit Malezieux.</p> + +<p>—Ni moi, dit l'abbé.</p> + +<p>—Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.</p> + +<p>—Où allez-vous? demanda Brigaud.</p> + +<p>—Ne faites pas attention, l'abbé, dit d'Harmental; c'est pour affaire +qui m'est personnelle.</p> + +<p>En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitôt à fendre la +foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il +suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grâce à sa +force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'était +approché de la grille, lui et les deux donzelles avinées qui pendaient à +ses bras.</p> + +<p>—Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en +accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traçait sur le +sable avec le bout de sa canne, tandis qu'à chacun de ses mouvements sa +longue épée frétillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que +c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu +lieu à la mort du feu roi; quand on a cassé le testament et qu'on a +déclaré, sauf le respect dû à Sa Majesté Louis XIV, que les bâtards +étaient toujours des bâtards. Voyez-vous, ça se passe dans une grande +salle, longue ou carrée, ça n'y fait rien; le lit du roi est ici, les +pairs sont là, le parlement est en face.</p> + +<p>—Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que +cela t'amuse, ce qu'il te conte là?</p> + +<p>—Mais pas le moindrement; ce n'était pas la peine de nous emmener du +quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer +cinquante mousquetaires à cheval, et une douzaine de chevau-légers qui +courent les uns après les autres.</p> + +<p>—Dis donc, mon vieux, reprit la première interlocutrice, il me semble +que si nous allions manger une matelote de la Râpée, ça serait plus +nourrissant que ton lit de justice, hein?</p> + +<p>—Mademoiselle Honorine, reprit celui à qui cette astucieuse invitation +était faite, j'ai déjà remarqué, quoiqu'il y ait à peine douze heures +que j'ai l'honneur de vous connaître, que vous êtes fort portée sur +votre bouche, ce qui est un bien vilain défaut pour une femme. Tâchez +donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez +encore à rester avec moi.</p> + +<p>—Dis donc, dis donc, Phémie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme +cela jusqu'à cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois +bouteilles de vin blanc, ce vieux reître! D'abord, je te préviens, mon +bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.</p> + +<p>—Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau! +reprit le personnage à la vanité duquel on faisait cet appel +gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de +chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec +des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de +plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'à quatre heures du soir, +d'après convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela +m'est égal!</p> + +<p>—Oui, mais nourries, nourries!</p> + +<p>—Il n'a pas été un seul instant question de nourriture dans le traité, +mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de lésé dans l'affaire, c'est moi.</p> + +<p>—Toi, vilain ladre!</p> + +<p>—Oui, moi, j'ai demandé deux femmes.</p> + +<p>—Eh bien! tu les as.</p> + +<p>—Pardon, pardon; je répète: j'ai demandé deux femmes, ce qui veut dire +une blonde et une brune, et l'on a profité de l'obscurité pour me donner +deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donné +qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui +aurais le droit de réclamer des dommages-intérêts. Aussi, taisons-nous, +mes amours, taisons nous!</p> + +<p>—Mais c'est une injustice, crièrent ensemble les deux donzelles.</p> + +<p>—Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait +probablement une dans ce moment-ci à ce pauvre monsieur du Maine, et si +vous aviez un peu de cœur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on +prépare à ce pauvre prince. Quant à moi, j'en ai l'estomac si serré +qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous +demandiez du spectacle: tenez, en voilà, et un beau! regardez. Qui +regarde dîne.</p> + +<p>—Capitaine, dit en frappant sur l'épaule de Roquefinette le chevalier, +qui espérait, grâce au mouvement qu'occasionnait l'approche du +parlement, pouvoir, sans être remarqué, échanger quelques paroles avec +notre vieille connaissance qu'il retrouvait là par hasard, est-ce que je +pourrais vous dire deux mots en particulier?</p> + +<p>—Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez là, +mes petites chattes, ajouta-t-il en plaçant les deux demoiselles au +premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis +ici à deux pas. Me voilà, chevalier, me voilà, continua-t-il en le +tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je +vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de +vous parler le premier.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette +est toujours prudent.</p> + +<p>—Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle +ouverture à me faire, allez de l'avant.</p> + +<p>—Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu +n'est pas propre à une conférence de cette nature. Seulement, je voulais +savoir de vous, le cas échéant, si vous logiez toujours au même endroit.</p> + +<p>—Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs où je +m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu +de me trouver comme la dernière fois au premier ou au second, il vous +faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher +cette fois au cinquième ou au sixième attendu que, par un mouvement de +bascule que vous comprenez sans être un grand économiste, à mesure que +les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds étant au plus bas, je +me trouve naturellement au plus haut.</p> + +<p>—Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main à +la poche de sa veste, vous êtes gêné et vous ne vous adressez point à +vos amis?</p> + +<p>—Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrêtant d'un geste +les dispositions libérales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un +service, qu'on me fasse un cadeau, très bien. Quand je conclus un +marché, qu'on en exécute les conditions, à merveille! Mais que je +demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'église, et +non pour un homme d'épée. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est +fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperçois mes drôlesses +qui s'esbignent, et je ne veux pas être fait au même par de pareilles +espèces. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. Ainsi, au +revoir, chevalier au revoir.</p> + +<p>Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir à lui dire, +Roquefinette se mit à la poursuite de mesdemoiselles Honorine et +Euphémie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu +profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote à +laquelle l'honorable miquelet eût sans doute tenu autant qu'elles, si +par fortune il eût eu le gousset mieux garni.</p> + +<p>Cependant, comme il n'était que onze heures du matin à peine, comme +selon toute probabilité le lit de justice ne devait finir que vers les +quatre heures du soir, et que jusque-là il n'y aurait sans doute rien de +décidé, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du +Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les +trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il +approchait d'une catastrophe quelconque, plus il éprouvait le besoin de +voir Bathilde. Bathilde était devenue un des éléments de sa vie, un des +organes nécessaires à son existence, et au moment d'en être séparé pour +toujours peut être, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre +éloigné d'elle un jour. En conséquence et pressé par ce besoin éternel +de la présence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre +à la recherche de ses compagnons, s'achemina du côté de la rue du Temps +Perdu.</p> + +<p>D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquiète. Buvat n'avait point +reparu depuis la veille à neuf heures et demie du matin. Nanette avait +alors été s'informer à la Bibliothèque, et à sa grande stupéfaction et +au grand scandale de ses confrères, elle avait appris que depuis cinq ou +six jours on n'y avait point aperçu le digne employé. Un pareil +dérangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves +événements. D'un autre côté la jeune fille avait remarqué la veille dans +Raoul une espèce d'agitation fébrile qui, quoique comprimée par la force +de son caractère, dénonçait quelque crise sérieuse. Enfin, en joignant +ses anciennes craintes à ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait +instinctivement qu'un malheur invisible mais inévitable planait +au-dessus d'elle, et d'une heure à l'autre pouvait s'abattre sur sa +tête.</p> + +<p>Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passée ou à venir +disparaissait dans le bonheur présent. De son côté Raoul, soit puissance +sur lui-même, soit qu'il ressentit une influence pareille à celle qu'il +faisait éprouver, ne pensait plus qu'à une seule chose, à Bathilde. +Cependant, cette fois, les préoccupations de part et d'autre devenaient +si graves, que Bathilde ne put s'empêcher d'exprimer à d'Harmental ses +inquiétudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence +de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme à des soupçons qui +lui étaient déjà venus et qu'il s'était empressé d'éloigner de lui. Le +temps ne s'en écoula pas moins avec sa rapidité ordinaire, et quatre +heures sonnèrent que les deux amants croyaient encore être ensemble +depuis cinq minutes à peine. C'était l'heure à laquelle ils avaient +l'habitude, de se quitter.</p> + +<p>Si Buvat devait revenir, il devait revenir à cette heure. Après mille +serments échangés, les deux jeunes gens se séparèrent, en convenant que +si quelque chose de nouveau arrivait à l'un des deux, à quelque heure du +jour ou de la nuit que ce fût, l'autre en serait prévenu à l'instant +même.</p> + +<p>À la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud. +Le lit de justice était fini, on ne savait encore rien de positif, mais +des bruits vagues annonçaient que de terribles mesures avaient été +prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait +pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le +moins connu de tous, devait être aussi le moins observé.</p> + +<p>Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait +d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait plié sous la +volonté du régent. Les lettres du roi d'Espagne avaient été lues et +condamnées. Il avait été décidé que les ducs et pairs auraient séance +immédiatement après les princes du sang. Les honneurs des princes +légitimés étaient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le +duc du Maine perdait la surintendance de l'éducation du roi, accordée à +monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul était, sa vie +durant, maintenu par exception dans ses privilèges et prérogatives.</p> + +<p>Malezieux arriva à son tour; il quittait la duchesse. Séance tenante, on +lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui +appartenait désormais à monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme +on le comprend bien, exaspéré l'altière petite-fille du grand Condé. +Elle était alors entrée dans une telle colère qu'elle avait de sa main +brisé toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fenêtre; puis, +cette exécution terminée, elle était montée en voiture, en envoyant +Laval à Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine à quelque acte de +vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la +nuit même à l'Arsenal.</p> + +<p>Pompadour et Brigaud se récrièrent sur l'imprudence d'une pareille +convocation. Madame du Maine était évidemment gardée à vue. Aller à +l'Arsenal le jour même où l'on devait la savoir le plus irritée, c'était +se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en +conséquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et +un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental étaient du même +avis sur l'imprudence de la démarche et sur le danger à courir. Mais +tous deux étaient d'avis, le premier par dévouement, le second par +devoir, que plus l'ordre était périlleux, plus il était de leur honneur +d'y obéir.</p> + +<p>La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance, +commençait à dégénérer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le +pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois +personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient +réunies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier +entendu le bruit, porta le doigt à sa bouche pour indiquer à ses +interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas +se rapprocher. Un léger chuchotement, pareil à celui de deux personnes +qui s'interrogent, leur succéda. Enfin la porte s'ouvrit et donna +passage à un soldat aux gardes françaises et à une petite grisette.</p> + +<p>Le soldat aux gardes était le baron de Valef.</p> + +<p>Quant à la grisette, elle écarta le petit gantelet noir qui lui cachait +la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_40" id="Chapitre_40"></a><a href="#table">Chapitre 40</a></h2> + + +<p>—Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'écria d'Harmental. +Qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'honneur?</p> + +<p>—Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, où il faut que nous +laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux. +D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine +s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu +merci! je suis la petite-fille du grand Condé, et je sens que je n'ai +dégénéré en rien de mon aïeul.</p> + +<p>—Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle +nous tire d'un grand embarras. Tout décidé que nous étions à obéir à ses +ordres, nous hésitions cependant à l'idée de ce qu'une pareille réunion +à l'Arsenal avait de dangereux au moment où la police a les yeux sur +elle.</p> + +<p>—Et je l'ai pensé comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre, +je me suis résolue à venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me +suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay, +qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme +nous n'étions qu'à deux pas d'ici, nous sommes venus à pied, et nous +voilà. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus +sous ce déguisement.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point +abattue par les événements qu'a amenés cette horrible journée.</p> + +<p>—Abattue, moi, Malezieux! J'espère que vous me connaissez assez pour ne +pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne +me suis senti plus de force et plus de volonté! Oh! que ne suis-je un +homme!</p> + +<p>—Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait, +si elle pouvait agir elle-même, nous le ferons, nous, en son lieu et +place.</p> + +<p>—Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent.</p> + +<p>—Rien n'est impossible, madame, à cinq hommes dévoués comme nous le +sommes. D'ailleurs, notre intérêt même réclame une résolution prompte et +énergique. Il ne faut pas croire que le régent s'arrêtera là. +Après-demain, demain, ce soir peut-être, nous serons tous arrêtés. +Dubois prétend que le papier qu'il a tiré du feu chez le prince de +Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjurés. En ce cas, +il saurait notre nom à tous. Nous avons donc, à cette heure, chacun une +épée au-dessus de la tête. N'attendons pas que le fil auquel elle est +suspendue se brise: saisissons-la et frappons.</p> + +<p>—Frappons, où, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce misérable parlement a +brisé tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arrêté?</p> + +<p>—Ah! le meilleur plan qui ait jamais été conçu, dit Pompadour celui qui +offrait le plus de chance de succès, c'était le premier; et la preuve, +c'est que, sans une circonstance inouïe qui est venue le renverser, il +réussissait.</p> + +<p>—Eh bien! si le plan était bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y +alors.</p> + +<p>—Oui, mais en échouant, dit Malezieux, ce plan a mis le régent sur ses +gardes.</p> + +<p>—Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira +que, grâce à son insuccès, il est abandonné.</p> + +<p>—Et la preuve, dit Valef, c'est que le régent, sous ce rapport, prend +moins de précautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que +mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il +va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un +cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela à huit +ou neuf heures du soir.</p> + +<p>—Et quel est le jour où il fait cette visite? demanda Brigaud.</p> + +<p>—Le mercredi, répondit Malezieux.</p> + +<p>—Mercredi? c'est demain, dit la duchesse.</p> + +<p>—Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Les mêmes facilités pour la route?</p> + +<p>—Les mêmes. Le maître de poste est à nous, et nous n'avons +d'explication à avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul.</p> + +<p>—Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je réunis +demain sept ou huit amis, j'attends le régent dans le bois de Vincennes, +je l'enlève, et fouette cocher! en trois jours je suis à Pampelune.</p> + +<p>—Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer +que vous allez sur mes brisées, et que c'est à moi que l'entreprise +revient de droit.</p> + +<p>—Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez à faire. +Au tour des autres!</p> + +<p>—Non point, s'il vous plaît, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai +une revanche à prendre. Vous me désobligeriez donc infiniment en +insistant sur ce sujet.</p> + +<p>—Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, répondit +Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait +qu'elle a en nous deux cœurs également dévoués. Qu'elle décide.</p> + +<p>—Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse.</p> + +<p>—Oui, car j'espère en votre justice, madame, dit le chevalier.</p> + +<p>—Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient. +Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la +petite-fille du grand Condé; oui, je m'en rapporte entièrement à votre +dévouement et à votre courage, et j'espère d'autant plus que vous +réussirez cette fois-ci que la fortune vous doit un dédommagement. À +vous donc, mon cher d'Harmental, tout le péril; mais aussi à vous tout +l'honneur!</p> + +<p>—J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental +en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et +demain, à pareille heure, ou je serai mort ou le régent sera sur la +route d'Espagne.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Pompadour, voilà ce qui s'appelle parler et si +vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher +chevalier, comptez sur moi.</p> + +<p>—Et sur moi, dit Valef.</p> + +<p>—Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons à rien?</p> + +<p>—Mon cher chancelier, dit la duchesse, à chacun son lot: aux poètes, +aux gens d'Église, aux magistrats, le conseil; aux gens d'épée, +l'exécution. Chevalier, êtes-vous sûr de retrouver les mêmes hommes qui +vous ont secondé la dernière fois?</p> + +<p>—Je suis sûr de leur chef, du moins.</p> + +<p>—Quand le verrez-vous?</p> + +<p>—Ce soir.</p> + +<p>—À quelle heure?</p> + +<p>—Tout de suite, si Votre Altesse le désire.</p> + +<p>—Le plus tôt sera le mieux.</p> + +<p>—Dans un quart d'heure, je serai chez lui.</p> + +<p>—Où pourrons-nous savoir son dernier mot?</p> + +<p>—Je le porterai à Votre Altesse partout où elle sera.</p> + +<p>—Pas à l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux.</p> + +<p>—Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse.</p> + +<p>—Je ferai observer à Votre Altesse, répondit Brigaud, que mon pupille +est un garçon fort rangé, recevant peu de monde, et qu'une visite plus +prolongée pourrait éveiller les soupçons.</p> + +<p>—Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous où nous n'ayons point pareille +crainte? demanda Pompadour.</p> + +<p>—Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-Élysées, par +exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans +livrée et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent +chacun de son côté. Là, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos +dernières mesures.</p> + +<p>—À merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint +Honoré.</p> + +<p>—Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre +en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir.</p> + +<p>—Je me charge de remplir le secrétaire, dit Brigaud.</p> + +<p>—Et vous ferez bien, l'abbé, dit d'Harmental en souriant, car je sais +qui se charge de le vider, moi.</p> + +<p>—Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au +rond-point des Champs-Élysées.</p> + +<p>—Dans une heure, dit d'Harmental.</p> + +<p>—Dans une heure, répétèrent Pompadour, Brigaud et Malezieux.</p> + +<p>Puis la duchesse, ayant rajusté son mantelet de manière à cacher son +visage, reprit le bras de Valef et sortit la première. Malezieux la +suivit à peu de distance et de façon à ne point la perdre de vue; enfin +Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble. À la place des +Victoires, le marquis et l'abbé se séparèrent, l'abbé prenant par la rue +Pagevin et le marquis par la rue de la Vrillière. Quant au chevalier, il +continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit +rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'honorable maison où il savait +trouver le digne capitaine.</p> + +<p>Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait +apprécié d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui, +le chevalier se trouvait donc rejeté plus avant que jamais dans la +conjuration; mais son honneur était engagé, il avait cru devoir faire ce +qu'il avait fait, et quoiqu'il prévît les conséquences terribles de +l'événement dont il avait pris la responsabilité il marchait à ce +résultat comme il l'avait fait déjà, la tête et le cœur hauts, bien +résolu à tout sacrifier, même sa vie, même son amour, à +l'accomplissement de la parole qu'il avait donnée.</p> + +<p>Il se présenta donc chez la Fillon avec la même tranquillité et la même +résolution qu'il avait fait la première fois, quoique depuis ce temps +bien des choses fussent changées dans sa vie, et, comme la première +fois, ayant été reçu par la maîtresse de la maison en personne, il +s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette était visible.</p> + +<p>Sans doute la Fillon s'attendait à quelque interpellation moins morale +que celle qui lui était faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle +ne put réprimer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle eût +douté encore de l'identité de celui qui lui parlait, elle s'informa si +ce n'était point lui qui déjà, deux mois auparavant, était venu demander +le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet antécédent un moyen +d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en existât, répondit +affirmativement.</p> + +<p>D'Harmental ne s'était point trompé, car à peine édifiée sur ce point la +Fillon appela une espèce de Marton assez élégante, et lui ordonna de +conduire le chevalier chambre n° 72, au cinquième au-dessus de +l'entresol. La péronnelle obéit, prit une bougie et monta la première en +minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette +fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout était +silencieux dans la maison. Les graves événements de la journée avaient +sans doute éloigné de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la +digne hôtesse du capitaine, et comme, de son côté, le chevalier en ce +moment avait sans doute l'esprit tourné aux choses sérieuses, il monta +les six étages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa +conductrice, qui, arrivée au n° 72, se retourna et lui demanda avec un +gracieux sourire s'il ne s'était point trompé et si c'était bien au +capitaine qu'il avait affaire.</p> + +<p>Pour toute réponse le chevalier frappa à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse.</p> + +<p>Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la +remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva +en face du capitaine.</p> + +<p>Le même changement s'était opéré à l'intérieur qu'à l'extérieur; +Roquefinette n'était plus, comme la première fois, le rival de monsieur +de Bonneval, entouré de ses odalisques, en face des débris d'un festin, +fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce +monde à la fumée qui s'en échappait. Il était seul, dans une petite +mansarde sombre, éclairée par une chandelle qui, tirant à sa fin, +commençait à faire plus de fumée que de flamme, et dont les tremblantes +lueurs donnaient quelque chose d'étrangement fantastique à l'âpre +physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuyé contre la +cheminée. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fenêtre dont le +rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuité, +était posé le feutre indicateur, et était couchée son épée, l'illustre +Colichemarde.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel perçait une légère +teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais.</p> + +<p>—Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire à la +probabilité de ma visite?</p> + +<p>—Les événements, chevalier, les événements.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par +conséquent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme +un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de +main nocturne, à l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu +refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voilà que +l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir +compter nous ont lâché d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu +de dire Non. Alors, on revient au capitaine. «Mon cher capitaine par-ci, +mon bon capitaine par-là!» N'est-ce point exactement la chose comme elle +se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voilà, le capitaine +que lui veut-on? parlez.</p> + +<p>—Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de +quelle façon il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a +quelque chose de vrai dans ce que vous dites là. Seulement vous êtes +dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oublié. Si notre +plan eût réussi, vous auriez eu la preuve que j'ai la mémoire plus +longue que les événements, et je serais venu alors pour vous offrir mon +crédit, comme je viens aujourd'hui réclamer votre assistance.</p> + +<p>—Hum! fit le capitaine en secouant la tête, depuis trois jours que +j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des réflexions sur la +vanité des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me +retirer définitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de +la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir.</p> + +<p>—Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est +votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car après ce qui s'est passé +entre nous, nous pouvons parler sans préambule, ce me semble; il +s'agit....</p> + +<p>—De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arrêter et +regarder avec inquiétude autour de lui, avait attendu inutilement +pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase.</p> + +<p>—Pardon, capitaine, mais il m'a semblé....</p> + +<p>—Que vous a-t-il semblé, chevalier?</p> + +<p>—Entendre des pas... puis une espèce de craquement dans la boiserie....</p> + +<p>—Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'établissement, +je vous préviens, et pas plus tard que la nuit dernière, ces drôles-là +sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir.</p> + +<p>Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonné en +dents de loup.</p> + +<p>—Oui, ce sera cela, et je me serai trompé, dit d'Harmental.... Il s'agit +donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le régent, en +revenant sans gardes de Chelles, où sa fille est religieuse, traverse le +bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre +définitivement la route d'Espagne.</p> + +<p>—Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette, +je vous préviens que c'est un nouveau traité à faire; et que tout +nouveau traité implique conditions nouvelles.</p> + +<p>—Nous n'aurons point de discussions là-dessus, capitaine. Les +conditions, vous les ferez vous-même. Seulement, pouvez-vous toujours +disposer de vos hommes? Voilà l'important.</p> + +<p>—Je le puis.</p> + +<p>—Seront-ils prêts demain, à deux heures?</p> + +<p>—Ils le seront.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il faut?</p> + +<p>—Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour +acheter un cheval et des armes.</p> + +<p>—Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la.</p> + +<p>—C'est bien, on vous rendra bon compte.</p> + +<p>—Ainsi, chez moi à deux heures.</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Adieu, capitaine.</p> + +<p>—Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous étonnerez +pas si je suis un peu exigeant.</p> + +<p>—Je vous le permets; vous savez que la dernière fois, je ne me suis +plaint que d'une chose, c'est que vous étiez trop modeste.</p> + +<p>—Allons, dit le capitaine, vous êtes de bonne composition. Attendez +que je vous éclaire; il serait fâcheux qu'un brave garçon comme vous se +rompît le cou.</p> + +<p>Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui +l'affermissait dans la bobèche, jetait alors, grâce à ce nouvel aliment, +une splendide lumière à l'aide de laquelle d'Harmental descendit +l'escalier sans accident. Arrivé sur la dernière marche, il renouvela au +capitaine la recommandation d'être exact, ce que le capitaine promit du +ton le plus affirmatif.</p> + +<p>D'Harmental n'avait point oublié que madame la duchesse du Maine +attendait avec anxiété le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir; +il ne s'inquiéta donc point de ce qu'était devenue la Fillon, qu'il +chercha vainement de l'œil en sortant, et, gagnant la rue des +Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-Élysées, qui sans être tout à +fait déserts, commençaient déjà cependant à se dépeupler. Arrivé au +rond-point, il aperçut une voiture qui stationnait sur le revers de la +route, tandis que deux hommes se promenaient à quelque distance dans la +contre-allée; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit +avec impatience sa tête par la portière. Le chevalier reconnut madame du +Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux +promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture, +s'empressèrent de leur côté d'accourir, il est inutile de dire que +c'étaient Pompadour et Brigaud.</p> + +<p>Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'étendre +aucunement sur le caractère de l'illustre capitaine, leur raconta en peu +de mots ce qui c'était passé. Ce récit fut accueilli par une exclamation +générale de joie. La duchesse donna sa petite main à baiser à +d'Harmental; les hommes serrèrent la sienne.</p> + +<p>Il fut convenu que le lendemain, à deux heures, la duchesse, Pompadour, +Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la mère de +d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n° 15, et qu'ils y +attendraient le résultat de l'événement. Ce résultat devait leur être +annoncé par d'Avranches lui-même, qui, à partir de trois heures, se +tiendrait à la barrière du Trône avec deux chevaux, l'un pour lui +l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et +reviendrait annoncer ce qui s'était passé. Cinq autres chevaux sellés et +bridés seraient tout prêts dans les écuries de la maison du faubourg +Saint-Antoine, afin que les conjurés pussent fuir sans retard en cas de +non réussite du chevalier.</p> + +<p>Ces différents points arrêtés, la duchesse força le chevalier de monter +auprès d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit +observer que l'apparition d'une voiture à la porte de madame Denis +produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les +circonstances présentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait +pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En conséquence la +duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, après lui avoir exprimé +vingt fois toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour son +dévouement.</p> + +<p>Il était dix heures du soir. D'Harmental avait à peine vu Bathilde dans +la journée; il voulait la revoir encore. IL était bien sûr de retrouver +la jeune fille à sa fenêtre mais cela n'était point suffisant; ce qu'il +avait à lui dire en pareille circonstance était trop sérieux et trop +intime pour le jeter ainsi d'un côté à l'autre d'une rue. Il rêvait donc +aux moyens, si avancée que fût l'heure, de se présenter chez Bathilde, +lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur +le seuil de la porte de l'allée qui conduisait chez elle. Il s'avança et +reconnut Nanette.</p> + +<p>Elle était là par ordre de Bathilde. La pauvre enfant était dans une +inquiétude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soirée elle +était restée à sa fenêtre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental +n'était point rentré. Par suite de ces idées vagues qui avaient pris +naissance dans son esprit pendant la nuit où le chevalier avait tenté +d'enlever le régent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun +entre cette disparition étrange de Buvat et l'assombrissement qu'elle +avait remarqué la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait +donc à la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier était de retour, +Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta près de +Bathilde.</p> + +<p>Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle était donc à la porte +quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'œil elle reconnut sur +son visage cette expression pensive qu'elle lui avait déjà vue pendant +la journée qui avait précédé cette nuit où elle avait tant souffert.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en entraînant le jeune homme +dans sa chambre, et en refermant la porte derrière lui. Oh! mon Dieu!</p> + +<p>Raoul, vous serait-il arrivé quelque chose?</p> + +<p>—Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant +la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez +souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de +mystérieux qui vous effrayait.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, s'écria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie, +c'est la seule crainte de mon avenir.</p> + +<p>—Et vous avez raison; car, avant de vous connaître, Bathilde, avant de +vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volonté, d'une +portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-même ne m'appartient +plus; elle subit une loi suprême, elle obéit à des événements imprévus. +C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le côté dont le vent +soufflera, il peut disparaître comme une vapeur, il peut grossir comme +un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire à la +plus haute faveur, peut me mener à la plus profonde disgrâce. Bathilde, +dites-moi, êtes-vous disposée à partager la bonne comme la mauvaise +fortune, le calme comme la tempête?</p> + +<p>—Tout avec vous, Raoul, tout, tout!</p> + +<p>—Songez à l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-être est-ce une +vie heureuse et brillante que celle qui vous est réservée; peut-être +est-ce l'exil, peut-être est-ce la captivité, peut-être... peut-être +serez-vous veuve avant d'être femme.</p> + +<p>Bathilde devint si pâle et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait +s'évanouir et tomber, et qu'il étendit les bras pour la retenir; mais +Bathilde était pleine de force et de volonté; elle reprit donc sa +puissance sur elle même, et tendant la main à d'Harmental:</p> + +<p>—Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je +n'avais jamais aimé, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait +que toutes les promesses que vous demandez de moi étaient renfermées +dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles +étaient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort. +L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volonté de Dieu soit +faite sur la terre comme au ciel!</p> + +<p>—Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant +le Christ qui était au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce +Christ, qu'à compter de ce moment, vous êtes ma femme devant Dieu et +devant les hommes, et que, puisque les événements qui disposeront +peut-être de ma vie ne m'ont laissé à vous offrir que mon amour, cet +amour est à vous, profond, inaltérable, éternel. Bathilde, un premier +baiser à ton époux.</p> + +<p>Et en face du Christ, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un +de l'autre, et échangèrent leur premier baiser dans un dernier serment.</p> + +<p>Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'était pas encore rentré</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_41" id="Chapitre_41"></a><a href="#table">Chapitre 41</a></h2> + + + +<p>Vers les dix heures du matin, l'abbé Brigaud entra chez d'Harmental; il +lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en +papier sur l'Espagne. La duchesse avait passé la nuit chez la comtesse +de Chavigny, rue du Mail. Rien n'était changé aux conventions de la +veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de +regarder comme son sauveur. Quant au régent, on s'était assuré que, +selon son habitude, il devait se rendre à Chelles dans la journée.</p> + +<p>À dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour +rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le +boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde.</p> + +<p>L'inquiétude était à son comble dans le pauvre petit ménage. Buvat était +toujours absent, et il était facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle +avait peu dormi et beaucoup pleuré. De son côté, au premier regard +qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque expédition +pareille à celle qui l'avait tant effrayée se préparait. D'Harmental +avait ce même costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois, +le soir, où, en rentrant, il avait jeté son manteau sur une chaise, et +était apparu à ses yeux avec des pistolets à sa ceinture; de plus, ses +longues bottes collantes armées d'éperons indiquaient que, dans la +journée, il comptait monter à cheval.</p> + +<p>Tous ces indices eussent été insignifiants en temps ordinaire, mais +après la scène de la veille, après les fiançailles nocturnes et +solitaires que nous avons racontées, ils prenaient une grande importance +et acquéraient une suprême gravité.</p> + +<p>Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental +lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'était point à lui, +et l'ayant priée de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point +insister davantage. Une heure environ après l'arrivée de d'Harmental, +Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure consternée. Elle venait +de la Bibliothèque. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu +lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps; +elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes.</p> + +<p>Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le prétendu prince +de Listhnay avait donnés à copier à Buvat étaient des papiers d'une +assez grande importance politique. Buvat avait pu être compromis et +arrêté. Mais Buvat n'avait rien à redouter: le rôle tout passif qu'il +avait joué dans cette affaire éloignait de lui toute crainte de danger. +Comme Bathilde, dans son incertitude, avait rêvé un malheur plus grand +encore que celui-là, elle s'attacha avidement à cette idée qui lui +laissait du moins quelque espérance.</p> + +<p>Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-même que la plus grande +partie de son inquiétude n'était peut-être point pour Buvat, et que les +pleurs qu'elle venait de verser n'étaient point tous pour l'absent.</p> + +<p>Quand d'Harmental était près de Bathilde, le temps ne marchait plus, il +volait. Il croyait donc être monté chez la jeune fille depuis quelques +minutes à peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'à +deux heures Roquefinette devait être chez lui pour arrêter les nouvelles +bases de son nouveau traité. Il se leva. Bathilde pâlit; d'Harmental +comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir après le +départ de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il était forcé +de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant, +qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse +faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient été +renouvelés vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'étaient jurés +d'être l'un à l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en +eux-mêmes et sûrs de leurs cœurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, +ils croyaient ne se quitter que pour une heure.</p> + +<p>Le chevalier était depuis quelques instants à peine à sa fenêtre, +lorsqu'il vit paraître au coin de la rue Montmartre le capitaine +Roquefinette. Il était monté sur un cheval gris pommelé, évidemment +choisi par un connaisseur, et propre à la fois à la course et à la +fatigue. Il s'avançait au pas, comme un homme à qui il est également +indifférent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaperçu. +Seulement, à cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau +avait pris une inclinaison moyenne qui n'eût rien laissé soupçonner, +même à ses plus intimes, sur la situation secrète de ses finances.</p> + +<p>Arrivé à la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la même +précision qu'il eût mise à accomplir ce mouvement dans un manège. Il +attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes +étaient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'allée; un instant +après, d'Harmental l'entendit monter d'un pas égal, puis enfin la porte +s'ouvrit et le capitaine parut.</p> + +<p>Comme la veille sa figure était grave et pensive. Ses yeux fixes et ses +lèvres serrées indiquaient une résolution arrêtée, et d'Harmental +l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien +éveiller de correspondant sur sa physionomie.</p> + +<p>—Allons mon très cher capitaine, dit d'Harmental en résumant d'un coup +d'œil rapide ces différents signes qui, chez un homme comme +Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inquiétude, je +vois que vous êtes toujours l'exactitude en personne.</p> + +<p>—C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'étonnant +chez un vieux soldat.</p> + +<p>—Aussi n'avais-je point douté de vous; mais vous pouviez ne pas +rencontrer vos hommes.</p> + +<p>—Je vous avais dit que je savais où les trouver.</p> + +<p>—Et ils sont à leur poste?</p> + +<p>—Ils y sont.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Au marché aux chevaux de la porte Saint-Martin.</p> + +<p>—Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque?</p> + +<p>—Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou +qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes vêtus +comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une +botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille.</p> + +<p>—Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine?</p> + +<p>—C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchandé le +cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le +vendeur a répondu par un autre. J'arrive, je donne à chacun vingt-cinq +ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus, +glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a à sa ceinture, tire par un +bout différent, et, à cinq heures se trouve au bois de Vincennes, à un +endroit donné. Là seulement je lui explique pour quelle cause il est +convoqué; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets à la +tête de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous +tombions d'accord sur les conditions.</p> + +<p>—Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les +discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance +toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis +vous offrir.</p> + +<p>—Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y +appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en +regardant d'Harmental qui était debout devant lui, le dos tourné à la +cheminée.</p> + +<p>—D'abord, je double la somme que vous avez touchée la dernière fois, +dit le chevalier.</p> + +<p>—Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas à l'argent.</p> + +<p>—Comment! vous ne tenez pas à l'argent, capitaine?</p> + +<p>—Non, pas le moins du monde.</p> + +<p>—Et à quoi tenez-vous donc, alors?</p> + +<p>—À une position.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de +vingt quatre heures, et qu'avec l'âge la philosophie arrive.</p> + +<p>—Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commençant à s'inquiéter +sérieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons, +parlez; qu'ambitionne votre philosophie?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit +en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En +France, j'ai trop d'ennemis, à commencer par monsieur le lieutenant de +police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela +m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons à remuer à la +pelle!</p> + +<p>Décidément, je veux un grade en Espagne.</p> + +<p>—La chose est possible, et c'est selon le grade que vous désirez.</p> + +<p>—Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on désire, autant désirer quelque +chose qui en vaille la peine.</p> + +<p>—Vous m'inquiétez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les +sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais +n'importe, dites toujours.</p> + +<p>—Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs à la tête des +régiments, qu'à moi aussi il m'a passé par la tête d'être colonel.</p> + +<p>—Colonel! impossible! s'écria d'Harmental.</p> + +<p>—Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette.</p> + +<p>—Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position +secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par +exemple, qui suis à la tête?</p> + +<p>—Eh bien! Voilà justement la chose; c'est que je voudrais que nous +intervertissions momentanément les positions. Vous vous rappelez ce que +je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois?</p> + +<p>—Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de +mémoire.</p> + +<p>—Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-là à mon +compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient été. J'ai ajouté que +je vous en reparlerais, et je vous en reparle.</p> + +<p>—Que diable me dites-vous donc là, capitaine?</p> + +<p>—Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et +de compte à demi une première tentative qui a échoué. Alors vous avez +changé de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous +avez échoué encore. La première fois, vous aviez échoué nuitamment et +sans bruit; nous avons tiré chacun de notre côté, et il n'a plus été +question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez échoué en +plein jour et avec un éclat qui vous a compromis tous; si bien que, si +vous ne vous tirez pas de là par un coup de Jarnac, vous êtes tous +perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir +peut-être, vous serez tous arrêtés, chevaliers, barons, duc et princes. +Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous +d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voilà que +vous lui offrez la même place qu'il occupait dans la première affaire! +Allons donc! Voilà que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que +diable! Vous comprenez: les prétentions s'accroissent en raison des +services qu'on peut rendre. Or, me voilà devenu un personnage fort +important, moi. Traitez-moi en conséquence, ou je mets mes mains dans +mes poches et je laisse faire Dubois.</p> + +<p>D'Harmental se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il +avait affaire à un vieux condottiere, habitué à vendre ses services le +plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du +besoin qu'on avait de lui était littéralement vrai, il comprima son +impatience et fit taire son orgueil.</p> + +<p>—Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez être colonel.</p> + +<p>—C'est mon idée, reprit Roquefinette.</p> + +<p>—Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut répondre que +j'aurai l'influence de la faire ratifier?</p> + +<p>—Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi +même.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—À Madrid, donc!</p> + +<p>—Qui vous dit que je vous y mène?</p> + +<p>—Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais.</p> + +<p>—Vous, à Madrid? Et qu'allez-vous y faire?</p> + +<p>—Conduire le régent.</p> + +<p>—Vous êtes fou!</p> + +<p>—Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes +conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir! +Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.</p> + +<p>Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait posé sur la +commode, et il fit un pas vers la porte.</p> + +<p>—Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental.</p> + +<p>—Sans doute, je m'en vais.</p> + +<p>—Mais vous oubliez, capitaine....</p> + +<p>—Ah! c'est juste, répondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper +à l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donné cent louis, +et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un +cheval gris pommelé, de l'âge de quatre à cinq ans, trente louis, une +paire de pistolets à deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc., +etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit +dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont à +vous. Comptez nous sommes quittes.</p> + +<p>Et il jeta la bourse sur la table.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine.</p> + +<p>—Et que dites-vous donc?</p> + +<p>—Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie, à vous, une mission de +cette importance.</p> + +<p>—Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le régent à +Madrid, je le conduirai seul, ou le régent restera au Palais-Royal.</p> + +<p>—Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour +arracher des mains de Philippe d'Orléans l'épée qui a renversé les +murailles de Lérida la Pucelle, et qui a reposé près du sceptre de Louis +XIV sur le coussin de velours à glands d'or!</p> + +<p>—Je me suis laissé dire en Italie, répondit Roquefinette, qu'à la +bataille de Pavie, François I<sup>er</sup> avait rendu la sienne à un boucher.</p> + +<p>Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfonçant son +chapeau sur sa tête.</p> + +<p>—Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, trêve +d'arguties et de citations, partageons le différend par la moitié: je +conduirai le régent en Espagne, et vous viendrez avec moi.</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la +poussière que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel +efface le vieux miquelet?</p> + +<p>Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou +je ne m'en mêlerai point.</p> + +<p>—Mais c'est une trahison! s'écria d'Harmental.</p> + +<p>—Une trahison, chevalier? Et où avez-vous vu, s'il vous plaît, que le +capitaine Roquefinette fût un traître? Où sont les conventions faites +que je n'ai pas tenues? où sont les secrets que j'ai divulgués? Moi, un +traître! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a +offert gros comme moi d'or pour être un traître, et j'ai refusé. Non, +non! Vous êtes venu me demander hier de vous seconder une deuxième fois; +je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais à de nouvelles +conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous +dire. C'est à prendre ou à laisser. Où voyez-vous une trahison dans tout +cela?</p> + +<p>—Et quand je serais assez lâche pour les accepter, ces conditions, +monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental +inspire à Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le +capitaine Roquefinette?</p> + +<p>—Que diable la duchesse du Maine a-t-elle à voir dans tout ceci? Vous +vous êtes chargé d'une affaire; il y a des empêchements matériels à ce +que vous l'accomplissiez par vous-même; vous me passez procuration, +voilà tout.</p> + +<p>—C'est-à-dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la tête, +que vous voulez être maître de lâcher le régent, si le régent vous offre +pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour +le conduire en Espagne?</p> + +<p>—Peut-être, dit Roquefinette d'un ton goguenard.</p> + +<p>—Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur +lui-même pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les +négociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant.</p> + +<p>—Chanson! reprit Roquefinette.</p> + +<p>—Je vous emmène avec moi en Espagne.</p> + +<p>—Tarare! dit le capitaine.</p> + +<p>—Et je m'engage sur l'honneur à vous faire obtenir un régiment.</p> + +<p>Roquefinette se mit à siffloter un petit air.</p> + +<p>—Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous +maintenant, au point où nous en sommes et avec les secrets terribles que +vous connaissez, à refuser qu'à accepter!</p> + +<p>—Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette.</p> + +<p>—Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre!</p> + +<p>—Et qui m'en empêchera? dit le capitaine.</p> + +<p>—Moi! s'écria d'Harmental en s'élançant devant la porte un pistolet de +chaque main.</p> + +<p>—Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en +croisant les bras et en le regardant fixement.</p> + +<p>—Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma +parole d'honneur que je vous brûle la cervelle!</p> + +<p>—Vous me brûlerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que +vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous +allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les +voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez +tiré sur moi, et il faudra bien que je le dise.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, capitaine, s'écria le chevalier, en désarmant +les pistolets et en les passant à sa ceinture, et je vous tuerai plus +honorablement que vous ne le méritez. Flamberge au vent, monsieur, +flamberge au vent!</p> + +<p>Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son épée +et se mit en garde.</p> + +<p>C'était une épée de cour, un mince filet d'acier monté dans une garde +d'or.</p> + +<p>Roquefinette se mit à rire.</p> + +<p>—Et avec quoi me défendrai-je? dit-il en regardant autour de lui. +N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles à tricoter de votre +maîtresse, chevalier?</p> + +<p>—Défendez-vous avec l'épée que vous portez au côté monsieur! répondit +d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis posé de +façon à ne pas faire un pas pour m'en éloigner.</p> + +<p>—Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un +ton goguenard à l'illustre lame qui avait gardé le nom que lui avait +donné Ravanne.</p> + +<p>—Elle pense que vous êtes un lâche, capitaine, s'écria d'Harmental, +puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre.</p> + +<p>Alors, d'un mouvement rapide comme l'éclair, d'Harmental sangla le +visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une +trace bleuâtre pareille à la marque d'un coup de fouet.</p> + +<p>Roquefinette poussa un cri qu'on eût pu prendre pour le rugissement d'un +lion; puis, faisant un bond en arrière il retomba en garde et l'épée à +la main.</p> + +<p>Alors commença entre ces deux hommes un duel terrible, acharné, +silencieux car tous deux s'étaient vus à l'œuvre, et chacun savait à +qui il avait affaire. Par une réaction facile à comprendre, c'était +maintenant d'Harmental qui avait retrouvé son calme, c'était +Roquefinette qui avait le sang au visage. À tout moment, il menaçait +d'Harmental de sa longue épée; mais le frère carrelet la suivait ainsi +que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme +une vipère. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore +porté une seule botte, mais il les avait parées toutes. Enfin, sur un +dégagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard à la +parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En +même temps une tache rouge s'étale de sa chemise à son jabot de +dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si près avec +Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend +aussitôt le désavantage que, dans une position pareille, lui donne sa +langue épée. Un coupé sur les armes et il est perdu. Il fait aussitôt un +saut en arrière; mais son talon gauche glisse sur le carreau +nouvellement ciré, et la main dont il tient son épée se lève malgré lui. +Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend à fond, et +crève la poitrine du capitaine, où le fer de son épée disparaît jusqu'à +la garde. D'Harmental fait à son tour un saut dans les armes pour éviter +la riposte, mais la précaution est inutile, le capitaine reste un +instant immobile à sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse +échapper son épée, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le +brûle, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau.</p> + +<p>—Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira à l'instant même: le +mince filet d'acier avait traversé le cœur du géant.</p> + +<p>Cependant d'Harmental était resté en garde et les yeux fixés sur le +capitaine, abaissant seulement son épée à mesure que la mort s'emparait +de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait +les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuyé contre la porte, +le chevalier, à ce spectacle, demeure un instant épouvanté. Ses cheveux +se hérissent, il sent la sueur qui pointe à son front, il n'ose risquer +un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un rêve. +Tout à coup, dans une dernière convulsion, la bouche du moribond se +crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret.</p> + +<p>Comment reconnaître au milieu des trois cents paysans qui sont au marché +aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le +régent?</p> + +<p>D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son +existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre +dans ses bras, le soulève, l'appelle, tressaille en voyant ses mains +rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui, +suivant l'inclinaison du plancher, s'écoule par une rigole, court en +grossissant vers la porte et commence à glisser sous le seuil.</p> + +<p>En, ce moment, le cheval attaché au volet s'impatienta et hennit.</p> + +<p>D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout à coup il pense que +Roquefinette a peut-être sur lui quelque papier, quelque billet qui +pourra le guider. Malgré sa répugnance pour le cadavre du capitaine, il +s'en rapproche, visite les unes après les autres les poches de son habit +et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou +quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la +Normande.</p> + +<p>Alors, comme il n'a plus rien à faire dans cette chambre, il va au +secrétaire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la +porte après lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval +impatient, s'élance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et disparaît en +tournant l'angle le plus rapproché du boulevard.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_42" id="Chapitre_42"></a><a href="#table">Chapitre 42</a></h2> + + +<p>Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde +de madame Denis, Bathilde, inquiète de voir la fenêtre de son voisin si +longtemps fermée, avait ouvert la sienne, et la première chose qu'elle +avait aperçue était le cheval gris pommelé attaché au volet. Or, comme +elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que +cette monture était pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitôt ses +terreurs passées et présentes.</p> + +<p>Bathilde resta donc à la fenêtre, regardant de tous côtés et cherchant à +lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu +était acteur dans le drame mystérieux qui se préparait et où elle +devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rôle. Elle +était donc, le cœur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de çà +et de là, lorsque tout à coup ses regards inquiets se fixèrent sur un +point. Au même moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait +de voir déboucher Buvat à l'angle de la rue Montmartre. En effet, +c'était le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de +temps en temps derrière lui comme s'il craignait d'être poursuivi, +s'avançait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui +permettaient ses petites jambes.</p> + +<p>Pendant qu'il disparaît sous l'allée et s'engage dans l'escalier obscur +qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un +regard en arrière et disons les causes de cette absence qui nous en +sommes certain, n'a pas causé moins d'inquiétudes à nos lecteurs qu'à la +pauvre Bathilde et à la bonne Nanette.</p> + +<p>On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture à la +révélation du complot, avait été forcé par Dubois de venir lui faire +chaque jour chez lui une copie des pièces que lui remettait le prétendu +prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du régent avait +successivement appris tous les projets des conjurés, qu'il avait déjoués +par l'arrestation du maréchal de Villeroy et par la convocation du +parlement.</p> + +<p>Le lundi matin, Buvat était arrivé comme d'habitude avec de nouvelles +liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'était +un manifeste rédigé par Malezieux et Pompadour, et les lettres des +principaux seigneurs bretons qui adhéraient, comme nous l'avons vu, à la +conspiration.</p> + +<p>Buvat s'était mis comme d'habitude à son travail mais vers les quatre +heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et +sa canne de l'autre, Dubois était venu le prendre et l'avait conduit +dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il +travaillait, et arrivé là, il lui avait demandé ce qu'il pensait de cet +appartement. Flatté de cette déférence du premier ministre pour son +jugement, Buvat s'était hâté de répondre qu'il le trouvait fort +agréable.</p> + +<p>—Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre +goût, car c'est le vôtre.</p> + +<p>—Le mien! dit Buvat atterré.</p> + +<p>—Eh bien! oui, le vôtre, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire +avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que +vous?</p> + +<p>—Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?</p> + +<p>—Pendant quelques jours du moins, répondit Dubois.</p> + +<p>—Monseigneur, laissez-moi au moins prévenir Bathilde.</p> + +<p>—Voilà justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit +prévenue.</p> + +<p>—Mais vous me promettez au moins que la première fois que je +sortirai....</p> + +<p>—Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.</p> + +<p>—Mais, s'écria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?</p> + +<p>—Prisonnier d'État, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais +tranquillisez-vous votre captivité ne sera pas longue, et tant qu'elle +durera, l'on aura pour vous tous les égards qui sont dus au sauveur de +la France; car vous avez sauvé la France, mon cher monsieur Buvat; il +n'y a pas à vous en dédire maintenant.</p> + +<p>—J'ai sauvé la France! s'écria Buvat, et me voilà prisonnier, me voilà +sous les verrous, me voilà sous les barreaux!</p> + +<p>—Et où diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat, +dit Dubois en éclatant de rire, la porte ferme à un seul loquet et n'a +pas même de serrure; quant à la fenêtre, voyez, elle donne sur le jardin +du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la +vue, une vue superbe: vous serez ici comme le régent lui-même.</p> + +<p>—Ô ma petite chambre! ô ma terrasse! murmura Buvat en se laissant +tomber anéanti sur un fauteuil.</p> + +<p>Dubois, qui avait autre chose à faire que de consoler Buvat, sortit et +mit une sentinelle à sa porte.</p> + +<p>L'explication de cette mesure était facile à comprendre: Dubois +craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutât de +quel côté venait la révélation, et que Buvat interrogé n'avouât qu'il +avait tout dit. Or cet aveu eût sans doute arrêté les conjurés au milieu +de leurs projets, et tout au contraire Dubois, éclairé désormais sur +tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour +en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.</p> + +<p>Vers les huit heures du soir, et comme le jour commençait à tomber, +Buvat entendit un grand bruit à sa porte et une espèce de froissement +métallique qui ne laissa point de l'inquiéter; il avait entendu raconter +bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'État assassinés +dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut à sa fenêtre. +La cour et le jardin du Palais-Royal étaient pleins de monde, les +galeries commençaient à s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat +était pleine de mouvement, de gaieté et de lumière. Il poussa un profond +gémissement en songeant qu'il allait peut-être lui falloir dire adieu à +ce monde si animé et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat +se retourna en frissonnant et aperçut deux grands valets de pied en +livrée rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit métallique +qui avait inquiété Buvat était le froissement des plats et des couverts +d'argent.</p> + +<p>Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grâces au +Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il +avait cru être tombé se changeait en une situation en apparence si +supportable; mais presque aussitôt l'idée lui vint que les projets +funestes qu'on avait conçus contre lui étaient toujours les mêmes, et +qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'exécution, et que +seulement, au lieu d'être assassiné comme Jean sans Peur ou le duc de +Guise, il allait être empoisonné comme le grand dauphin ou le duc de +Bourgogne. Il jeta un coup d'œil rapide sur les deux valets de pied, et +crut remarquer quelque chose de sombre qui dénonçait les agents d'une +vengeance secrète. Dès lors le parti de Buvat fut pris, et malgré le +fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute +nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.</p> + +<p>Les deux laquais se regardèrent en dessous: c'étaient deux fins +escogriffes, qui avaient jugé Buvat du premier coup d'œil, et qui, ne +comprenant pas qu'on n'eût pas faim en face d'un faisan truffé, et pas +soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pénétré les craintes +de leur prisonnier. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, et le +plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la +situation, s'avança vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'à ce que la +cheminée l'empêchât d'aller plus loin.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il d'un ton pénétré, nous comprenons vos craintes, +mais comme nous sommes d'honnêtes serviteurs, nous tenons à vous prouver +que nous sommes incapables de prêter les mains à l'action dont vous nous +soupçonnez. En conséquence, pendant tout le temps que vous serez ici, +mon camarade et moi, chacun notre tour, goûterons de tous les plats qui +vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux +si, par notre dévouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillité.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets +eussent été pénétrés ainsi, monsieur, vous êtes bien honnête, mais, en +vérité Dieu!</p> + +<p>Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p> + +<p>—N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous désirons, mon camarade +et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons +l'épreuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le +valet en s'asseyant à la place que Buvat aurait dû occuper, faites-moi +le plaisir de me servir quelques cuillerées de ce potage, une aile de +cette poularde au riz, et deux doigts de ce romanée. Là, bien. À votre +santé, monsieur.</p> + +<p>—Monsieur, répondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux étonnés +le valet de pied qui dînait si impudemment à sa place, monsieur; c'est +moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le +conserver dans ma mémoire, accolé à celui de ce bon geôlier qui donna +dans sa prison à Côme l'Ancien une preuve de dévouement pareille à celle +que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur, +continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous méritez de +figurer dans ce livre sous tous les rapports.</p> + +<p>—Monsieur, répondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et +voilà mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dévouer demain, +et qui, le moment venu ne restera pas en arrière. Allons, Comtois, mon +ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas +que pour rassurer monsieur plus complètement, je dois goûter tous les +mets et déguster tous les vins: c'est une rude tâche, je le sais bien; +mais où serait le mérite d'être honnête homme si on ne s'imposait pas de +temps en temps de pareils devoirs? À votre santé, monsieur Buvat.</p> + +<p>—Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.</p> + +<p>—Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun +doute à monsieur Buvat.</p> + +<p>—Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils +seraient complètement dissipés.</p> + +<p>—Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste +encore; Comtois, mon ami, maintenez le café chaud, très chaud. Je veux +le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je présume que c'est +comme cela que monsieur l'aime.</p> + +<p>—Bouillant, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant; je le bois +bouillant, parole d'honneur!</p> + +<p>—Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant +béatiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce +n'est que comme cela que le café est bon, froid, c'est une boisson fort +médiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je +vous fais mon compliment, et vous servez à ravir. Maintenant, aidez-moi +à enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de désagréable +comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif. +Monsieur, continua Bourguignon en marchant à reculons vers la porte +qu'il avait fermée avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de +rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur, +si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une à +votre lit et deux à la cheminée. Celles de la cheminée sont pour nous, +celle du lit pour le valet de chambre.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit Buvat; vous êtes trop honnête. Je désire ne +déranger personne.</p> + +<p>—Ne vous gênez pas, monsieur, ne vous gênez pas; monseigneur désire que +vous en usiez comme chez vous.</p> + +<p>—Monseigneur est bien honnête.</p> + +<p>—Monsieur ne désire plus rien?</p> + +<p>—Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de +dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.</p> + +<p>—Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement +Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte.</p> + +<p>—Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un œil attendri, il faut +convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un +laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui +est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux +proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.</p> + +<p>Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul.</p> + +<p>Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire +que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait +en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il +commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se +reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses +persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est +vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de +monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un +caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en +résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait +continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant +trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une +analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à +celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir.</p> + +<p>Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre, +Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas +profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure +des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la +mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le +malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une +trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui +qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries +et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner +si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis +que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela +était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré +le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une +investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes +des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les +panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur +le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque +tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans +laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il +demeura donc immobile et attendant, le cœur serré et la sueur au front.</p> + +<p>—Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui +fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que +monsieur cherche?</p> + +<p>Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au +danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit, +prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans +une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui +venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout +vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que +Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont +il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui, +monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche +serait-elle défendue?</p> + +<p>—Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas +sonné? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir été désigné pour lui servir de +valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de +nuit.</p> + +<p>Et à ces mots le valet étala sur le lit une robe de chambre à grands +ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet. +Buvat toujours à genoux, le regardait faire avec le plus grand +étonnement.</p> + +<p>—Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide à +se déshabiller?</p> + +<p>—Non, monsieur, non! s'écria Buvat, dont la pudeur était des plus +faciles à s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus +agréable qu'il pût faire. Non, j'ai l'habitude de me déshabiller tout +seul. Merci, monsieur, merci.</p> + +<p>Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.</p> + +<p>Comme la visite de la chambre était finie, et que la faim, qui le +gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commença +aussitôt en soupirant sa toilette de nuit, plaça, pour ne point rester +sans lumière, une de ses bougies dans l'angle de la cheminée, et +s'enfonça en poussant un profond gémissement dans le lit le plus doux et +le plus moelleux qu'il eût jamais rencontré.</p> + +<p>Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put, +par expérience, ajouter à la liste de ses proverbes véridiques. Soit +terreur, soit viduité de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agitée, et +ce ne fut que vers le matin qu'il commença à s'endormir; encore son +sommeil fut-il peuplé des cauchemars les plus terribles et les plus +insensés. Il venait de rêver qu'il avait été empoisonné dans un gigot de +mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda à +quelle heure monsieur voulait déjeuner.</p> + +<p>Cette demande avait avec le rêve que Buvat venait d'accomplir une telle +suite, que Buvat frissonna des pieds à la tête à l'idée d'avaler la +moindre chose, et ne répondit que par une espèce de murmure sourd, qui +parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque, +car il sortit aussitôt en disant que monsieur allait être servi.</p> + +<p>Buvat n'avait point l'habitude de déjeuner dans son lit, aussi +sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hâte. +Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois +entrèrent portant le déjeuner, comme ils étaient entrés la veille +portant le dîner.</p> + +<p>Alors eut lieu la seconde répétition de la scène que nous avons déjà +racontée, à l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui +mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on +arriva au café et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille à la +même heure, vit son breuvage bien aimé, après avoir passé de la +cafetière d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'œsophage +de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et déclara que son +estomac demandait à être amusé par quelque chose, et qu'en conséquence +il désirait qu'on lui laissât le café et un petit pain. Cette +déclaration parut contrarier quelque peu le dévouement de monsieur +Comtois, mais force lui fut cependant de se borner à deux cuillerées de +l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, déposé +sur un guéridon, tandis que les deux drôles emportaient, en riant dans +leur barbe, les restes du déjeuner à la fourchette. À peine la porte +fut-elle fermée, que Buvat se précipita vers le guéridon, et, sans même +se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but +le café; puis, quelque peu réconforté par cette inglutition, si +insuffisante qu'elle fût, il commença à envisager les choses sous un +point de vue moins désastreux.</p> + +<p>En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il +avait traversé sans encombre la soirée de la veille, la nuit qui venait +de s'écouler, et qu'il entrait dans la matinée présente d'une manière +assez confortable, il commençait à comprendre que si par un motif +politique quelconque on en voulait à sa liberté, on était loin au moins +d'en vouloir à ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont +il n'avait jamais été l'objet; puis Buvat, malgré lui, ressentait cette +bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et +dilate le cœur. Or, il avait jugé que le dîner de la veille était +meilleur que son dîner habituel, il avait reconnu que le lit était fort +moelleux, il trouvait que le café qu'il venait de boire possédait un +arôme que le mélange de la chicorée ôtait au sien. Bref, il ne pouvait +se dissimuler que les fauteuils élastiques et les chaises rembourrées +sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une +supériorité incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de +canne. La seule chose qui le tourmentât donc réellement était +l'inquiétude que devait éprouver Bathilde en ne le voyant pas revenir. +Il eut bien un instant l'idée, n'osant pas renouveler la demande qu'il +avait faite la veille à Dubois, de donner de ses nouvelles à sa pupille, +il avait bien eu un instant l'idée, disons-nous, à l'instar du Masque de +Fer, qui avait jeté de la fenêtre de sa prison un plat d'argent sur le +rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du +Palais-Royal, mais il savait quel résultat funeste avait eu pour le +malheureux prisonnier la découverte de cette infraction aux volontés de +monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une +tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivité, qui, +telle qu'elle était, à tout prendre, lui paraissait tolérable.</p> + +<p>Le résultat de toutes ces réflexions fut que Buvat passa une matinée +beaucoup moins agitée que ne l'avaient été sa soirée et sa nuit; d'un +autre côté, son estomac endormi par le café et le petit pain, ne lui +laissait éprouver que cette légère pointe d'appétit qui n'est qu'une +jouissance de plus lorsqu'on est sûr de bien dîner. Ajoutez à cela la +vue éminemment distrayante que le prisonnier avait de sa fenêtre, et +l'on comprendra qu'une heure de l'après midi arriva sans trop de +douleurs ni d'ennui.</p> + +<p>À une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dressée, +portée comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais +cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y +assit. Buvat déclara que, parfaitement rassuré sur les intentions de son +hôte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du +dévouement dont chacun à son tour lui avait donné la preuve, et les +priait de le servir à son tour. Les deux valets firent la grimace, mais +ils obéirent.</p> + +<p>On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait +Buvat devait se béatifier encore, grâce à l'excellent dîner qui lui +était servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins; +enfin Buvat, après avoir siroté son café, luxe qu'il ne se permettait +ordinairement que le dimanche, Buvat, après avoir avalé par-dessus le +nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il +faut le dire, était dans un état voisin de l'extase.</p> + +<p>Le soir, le souper eut le même succès; mais comme Buvat s'était un peu +plus livré qu'au dîner à la dégustation du chambertin et du sillery, +Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un état de +bien-être impossible à décrire. Il en résulta que, lorsque le valet de +chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la +veille, à quatre pattes et la tête sous le lit, il le trouva assis dans +un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tête renversée contre le +dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une +inflexion de voix d'une tendresse infinie:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce qui, comme on le voit, était une grande amélioration sur l'état dans +lequel le digne écrivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il +y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de +l'aider à se déshabiller, Buvat, qui éprouvait une certaine difficulté à +exprimer ses pensées, se contenta de lui sourire en signe d'approbation, +puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirât son habit, puis les +jambes pour qu'il lui enlevât ses souliers; mais malgré l'état de +jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est +cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un +plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva +parfaitement seul qu'il dépouilla le reste le ses vêtements.</p> + +<p>Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'étendit +voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes après s'être +couché, rêva qu'il était le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi +Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.</p> + +<p>Hâtons-nous de dire que ce fut le seul rêve un peu égrillard que le +pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.</p> + +<p>Buvat se réveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule +préoccupation au monde, celle de l'inquiétude où devait être Bathilde, +mais du reste parfaitement heureux.</p> + +<p>Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur; +tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur +l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait, +il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche +son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand +soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement +touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se +prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la +prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce +aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.</p> + +<p>Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un +grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures +différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain +depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à +Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le +premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour +son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à +Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition +avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires +publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui +amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était +invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus +vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table +en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna +les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura +son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara +d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du +premier ministre.</p> + +<p>L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi +Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle. +Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un +escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça +monsieur Buvat.</p> + +<p>Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au +rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui +ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus +simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une +opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande +importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant +regardé avec curiosité:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.</p> + +<p>—Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant.</p> + +<p>—La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main?</p> + +<p>—De ma propre main, monsieur.</p> + +<p>—Vous avez une fort belle écriture, monsieur.</p> + +<p>Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.</p> + +<p>—L'abbé, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous +vous devions.</p> + +<p>—Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.</p> + + +<p>—Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur +Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que +si vous avez quelque chose à demander au régent, je me charge de lui +transmettre votre demande.</p> + +<p>—Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bonté de vous offrir pour +être l'interprète de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la +bonté de lui dire que quand elle sera moins gênée, je la prie, si cela +ne la prive pas trop, de me faire payer mon arriéré.</p> + +<p>—Comment, votre arriéré, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'être employé à la +Bibliothèque royale, mais que voilà bientôt six ans que l'on nous dit à +chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.</p> + +<p>—Et à combien se monte votre arriéré?</p> + +<p>—Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le +chiffre exact.</p> + +<p>—Voyons, à peu près. Calculez de mémoire.</p> + +<p>—Mais à cinq mille trois cents et quelques livres, à part les fractions +de sous et de deniers.</p> + +<p>—Et vous désireriez d'être payé, monsieur Buvat?</p> + +<p>—Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.</p> + +<p>—Et voilà tout ce que vous demandez?</p> + +<p>—Absolument tout.</p> + +<p>—Mais enfin pour le service que vous venez de rendre à la France, ne +réclamez-vous rien?</p> + +<p>—Si fait, monsieur, je réclame la permission de faire dire à ma pupille +Bathilde, qui doit être fort inquiète de mon absence qu'elle se +tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais +même, si ce n'était pas abuser de votre bonté, monsieur, qu'elle eût la +permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde +demande était trop indiscrète, je me bornerais à la première.</p> + +<p>—Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles +nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre +liberté, et vous pourrez aller vous-même donner de vos nouvelles à votre +pupille.</p> + +<p>—Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?</p> + +<p>—Vous pouvez partir quand vous voudrez.</p> + +<p>—Monsieur, je suis votre très humble, et j'ai bien l'honneur de vous +présenter mes hommages.</p> + +<p>—Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.</p> + +<p>—Deux, monsieur.</p> + +<p>—Je vous répète que la France a envers vous des obligations qu'il faut +qu'elle acquitte. Écrivez donc au régent, faites-lui le relevé de ce qui +vous est dû; exposez-lui votre situation, et si vous désirez +particulièrement quelque chose, exposez hardiment votre désir. Je suis +garant qu'il sera fait droit à votre requête.</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc +alors espérer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de +l'État....</p> + +<p>—Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.</p> + +<p>—Monsieur, aujourd'hui même ma pétition sera adressée au régent.</p> + +<p>—Et demain vous serez payé.</p> + +<p>—Ah! monsieur, que de bontés!</p> + +<p>—Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour +m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. À +l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrétion, +comment vous appelez-vous, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Monsieur Philippe.</p> + +<p>—À l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.</p> + +<p>—Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je +donne des ordres pour que vous puissiez sortir.</p> + +<p>À ces mots il sonna, un huissier parut.</p> + +<p>—Faites venir Ravanne.</p> + +<p>L'huissier sortit. Deux secondes après un jeune officier des gardes +entra.</p> + +<p>—Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'à la +porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller où il voudra.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, dit le jeune officier.</p> + +<p>Un éblouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche +pour demander quel était celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais +Ravanne ne lui en laissa pas le temps.</p> + +<p>—Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.</p> + +<p>Buvat regarda d'un air hébété monsieur Philippe et le page, mais comme +celui-ci ne comprenait rien à son hésitation, il lui renouvela une +seconde fois l'invitation de le suivre. Il obéit en tirant son mouchoir +de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait à grosses gouttes du +front.</p> + +<p>À la porte la sentinelle voulut arrêter Buvat.</p> + +<p>—Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le régent, monsieur est +libre, dit Ravanne.</p> + +<p>Le soldat présenta les armes et laissa passer.</p> + +<p>Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui +lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la +personne à laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....</p> + +<p>—Monseigneur le régent en personne, reprit Ravanne.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria Buvat.</p> + +<p>—Très possible! au contraire, répondit le jeune homme, et la preuve, +c'est que cela est ainsi.</p> + +<p>—Comment, c'est monsieur le régent lui-même qui m'a promis que je +serais payé de mon arriéré! s'écria Buvat.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne +qui m'a donné l'ordre de vous reconduire était monsieur le régent, +répondit Ravanne.</p> + +<p>—Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.</p> + +<p>—Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orléans.</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique, +c'est connu, cela. Mais c'est un très brave homme que le régent, et +quand je pense qu'il y avait d'infâmes gueux qui conspiraient contre +lui, contre un homme qui m'a donné sa parole de me faire payer mon +arriéré; mais ils méritent d'être pendus, ces gens-là, monsieur, d'être +roués, écartelés, brûlés vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?</p> + +<p>—Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires +de cette importance. Nous sommes à la porte de la rue, je voudrais avoir +l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part +dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques +ordres à me donner avant son départ, je me vois, à mon grand regret, +forcé de vous quitter.</p> + +<p>—Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en +répondant par une profonde inclination au léger salut du jeune homme +qui, lorsque Buvat releva la tête, avait déjà disparu.</p> + +<p>Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il +en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place +des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste +au moment où d'Harmental passait son épée au travers du corps de +Roquefinette. C'était en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui +était loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait +aperçu son tuteur et s'était précipitée à sa rencontre dans l'escalier, +où Buvat et elle s'étaient joints entre le second et le troisième étage.</p> + +<p>—Oh! petit père; cher petit père! s'écria Bathilde tout en montant +l'escalier au bras de Buvat et en l'arrêtant pour l'embrasser à chaque +marche. D'où venez-vous donc? que vous est-il arrivé, et comment se +fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle +inquiétude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut +qu'il soit arrivé des événements incroyables!</p> + +<p>—Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit père. D'où venez-vous d'abord?</p> + +<p>—Du Palais-Royal.</p> + +<p>—Comment, du Palais-Royal? Et chez qui étiez-vous, au Palais-Royal?</p> + +<p>—Chez le régent.</p> + +<p>—Vous, chez le régent! Et que faisiez-vous chez le régent?</p> + +<p>—J'étais prisonnier.</p> + +<p>—Prisonnier! vous?</p> + +<p>—Prisonnier d'État.</p> + +<p>—Et pourquoi? Vous, prisonnier!</p> + +<p>—Parce que j'ai sauvé la France.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! petit père, est-ce que vous seriez devenu fou? +s'écria Bathilde épouvantée.</p> + +<p>—Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la +tête solide.</p> + +<p>—Mais, je vous en prie, expliquez-vous!</p> + +<p>—Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le régent.</p> + +<p>—Ô mon Dieu!</p> + +<p>—Et que j'en étais.</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Oui, moi; sans en être, c'est-à-dire. Tu sais bien ce prince de +Listhnay?</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Un faux prince, mon enfant, un faux prince!</p> + +<p>—Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...</p> + +<p>—Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une révolte +générale, la Bretagne... la Normandie... les états généraux... le roi +d'Espagne.... Et c'est moi qui ai découvert tout cela.</p> + +<p>—Vous! s'écria Bathilde épouvantée.</p> + +<p>—Oui, moi, que monseigneur le régent vient d'appeler le sauveur de la +France; moi à qui il va payer mes arriérés!</p> + +<p>—Mon père, mon père, dit Bathilde, vous avez parlé de conspirateurs; +savez-vous les noms de ces conspirateurs?</p> + +<p>—D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misérable bâtard +qui conspire contre un homme comme monseigneur le régent! Puis un comte +de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de +Cellamare, l'abbé Brigaud, ce malheureux abbé Brigaud. Imagine-toi que +j'ai copié la liste....</p> + +<p>—Mon père, dit Bathilde haletant de crainte, mon père, parmi tous ces +noms-là, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul +d'Harmental?...</p> + +<p>—Ah! je crois bien, s'écria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental! +c'est le chef de la conjuration; mais le régent les connaît tous. Ce +soir ils seront tous arrêtés, et demain pendus, écartelés, roués vifs.</p> + +<p>—Oh! malheureux! malheureux que vous êtes! s'écria Bathilde en se +tordant les bras, vous avez tué l'homme que j'aime. Mais je vous le jure +par ma mère, monsieur, s'il meurt, je mourrai.</p> + +<p>Et songeant qu'elle aurait peut-être encore le temps de prévenir Raoul +du danger qui le menaçait, Bathilde, laissant Buvat atterré s'élança +vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle eût eu +des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans +toucher les marches, et, haletante, épuisée, mourante, vint heurter la +porte de d'Harmental, qui, mal fermée par le chevalier, céda au premier +effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du +capitaine, étendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.</p> + +<p>Cette vue était si loin d'être celle à laquelle s'attendait Bathilde, +que, sans songer qu'elle allait peut-être achever de compromettre son +amant, elle se précipita vers la porte en appelant du secours; mais en +arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que +son pied eût glissé dans le sang, elle tomba à la renverse en poussant +un cri terrible.</p> + +<p>À ce cri les voisins accoururent et trouvèrent Bathilde évanouie; sa +tête avait porté sur l'angle de la porte, et elle s'y était fait une +grave blessure.</p> + +<p>On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir +l'hospitalité.</p> + +<p>Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait déchiré l'adresse de la +lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne +possédait sur lui aucun autre papier qui indiquât son nom ou son +domicile, on transporta son corps à la Morgue, où trois jours après il +fut reconnu par la Normande.</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_43" id="Chapitre_43"></a><a href="#table">Chapitre 43</a></h2> + + +<p>Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, était parti au galop, +sentant bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour faire face aux +changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il +s'était chargé, la mort du capitaine Roquefinette. En conséquence, et +dans l'espoir de reconnaître, à un signe quelconque, les individus qui +devaient jouer le rôle de comparses dans ce grand drame, il avait suivi +les boulevards jusqu'à la porte Saint-Martin, et arrivé là, tournant à +gauche, il s'était trouvé en un instant au milieu du marché aux chevaux. +C'était là, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers +enrôlés par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine.</p> + +<p>Mais, comme l'avait dit le pauvre défunt, aucun signe particulier ne +pouvait désigner à l'œil étranger ces hommes mystérieux, vêtus qu'ils +étaient comme les autres et se connaissant entre eux à peine. +D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui étaient +inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement +indifférents à toute autre idée qu'à celle des marchés qu'ils étaient en +train de conclure, que deux ou trois fois, après s'être rapproché de +personnages qu'il avait cru reconnaître pour de faux paysans, il +s'éloigna sans même leur adresser la parole, tant la probabilité était +grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient là, le +chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait être +inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation était +désolante: d'Harmental incontestablement avait là sous la main tous les +moyens d'exécution nécessaires à l'heureux accomplissement du complot, +mais il avait, en tuant le capitaine, brisé lui-même le fil conducteur, +et, l'anneau intermédiaire rompu, toute la chaîne était brisée. +D'Harmental se mordait les lèvres jusqu'au sang, se déchirait la +poitrine, allait et venait d'un bout à l'autre du marché, espérant +toujours que quelque circonstance imprévue le tirerait d'embarras; mais +le temps s'écoulait, le marché conservait sa même physionomie, personne +n'était venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en +désespoir de cause adressé quelques questions ambiguës, avaient, à ces +questions, ouvert des yeux et une bouche si naïvement étonnés, que +d'Harmental avait interrompu à l'instant même la conversation commencée, +convaincu qu'il était d'avoir touché à faux.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, cinq heures sonnèrent.</p> + +<p>C'était vers les huit ou neuf heures du soir que le régent devait +revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, d'autant +plus que cette embuscade était le va-tout des conjurés, qui +s'attendaient bien à être arrêtés d'un moment à l'autre, et qui jouaient +la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de dé. +D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficultés de la situation, il +avait réclamé pour lui l'honneur de l'entreprise, c'était donc sur lui +que pesait toute la responsabilité, et cette responsabilité était +terrible. D'un autre côté, il se trouvait pris dans une de ces +situations où le courage ne peut rien, où la volonté humaine se brise +devant une impossibilité, et où la seule chance qui reste est d'avouer +son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient +de vous.</p> + +<p>D'Harmental était homme de résolution, son parti fut bientôt pris; il +fit dans le marché, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et +demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjuré ne se +trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les +visages restaient dans leur impassible nullité, il mit son cheval au +galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit +à la maison n° 15, enfila l'escalier, grimpa au cinquième étage, ouvrit +la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine, +du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud.</p> + +<p>Tous jetèrent un cri de surprise en l'apercevant.</p> + +<p>D'Harmental raconta tout: les prétentions de Roquefinette, la discussion +qui s'en était suivie, et le duel qui l'avait terminée. Il ouvrit son +habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa à l'espérance +qu'il avait eue de reconnaître les faux sauniers et de se mettre à leur +tête à la place du capitaine; il dit ses espérances déçues, ses +investigations inutiles au milieu du marché aux chevaux, et finit par +faire un appel à Laval, à Pompadour et à Valef, qui y répondirent +aussitôt en disant qu'ils étaient prêts à suivre le chevalier au bout du +monde, et à lui obéir en tout ce qu'il ordonnerait.</p> + +<p>Rien n'était donc perdu encore: quatre hommes résolus et agissant pour +leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds +soudoyés, qui n'étaient mus par aucun autre intérêt que celui de gagner +une vingtaine de louis par tête. Les chevaux étaient prêts dans +l'écurie, chacun était venu armé; d'Avranches n'était point encore +parti, ce qui renforçait la petite troupe d'un homme dévoué. On envoya +chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps +possible au régent la figure de ses ravisseurs; on laissa près de madame +du Maine Malezieux qui, par son âge, et Brigaud qui, par sa profession, +devaient naturellement être mis en dehors d'une pareille expédition; on +se donna rendez-vous à Saint-Mandé, et l'on partit chacun isolément, +afin de ne point donner de soupçons. Une heure après, les cinq conjurés +étaient réunis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre +Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient à l'horloge +du château.</p> + +<p>D'Avranches s'était informé. Le régent était passé vers les trois heures +et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il était dans une voiture à +quatre chevaux, menés par deux jockeys à la Daumont, et précédé par un +seul coureur. Il n'y avait donc aucune résistance à craindre; on +arrêtait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le maître de +poste, comme nous l'avons dit, était à la dévotion de madame du Maine; +on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui; +on le forçait à monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout +attelée et postillon en selle. D'Harmental et Valef se plaçaient près de +lui; on repartait au galop; on traversait la Marne à Alfort, la Seine à +Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et à Montlhéry on se +trouvait sur la route d'Espagne. Si à l'un ou à l'autre des relais le +régent voulait appeler, d'Harmental et Valef le menaçaient et s'il +appelait malgré les menaces, le fameux passeport était là pour prouver +que celui qui réclamait assistance n'était pas le prince, mais un fou +qui se croyait le régent, et que l'on reconduisait à sa famille, qui +habitait Saragosse. Bref, tout cela était un peu hasardeux, il est vrai; +mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui, +d'ordinaire, réussissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles +sont dirigées n'ont garde de les prévoir.</p> + +<p>Sept heures et huit heures sonnèrent successivement. D'Harmental et ses +compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus +en plus épaisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit attelées de +chevaux de maîtres, avaient déjà donné quelques fausses alertes, mais +elles avaient eu en même temps pour résultat de les aguerrir à l'attaque +véritable. À huit heures et demie la nuit était tout à fait obscure, et +l'espèce de crainte bien naturelle que les conjurés avaient d'abord +ressentie commençait à se changer en impatience.</p> + +<p>À neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha à +plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au +même moment, à un millier de pas de distance à peu près à l'angle de la +route, on vit poindre une lueur pareille à une étoile: les conjurés +tressaillirent. C'était évidemment le coureur et sa torche. Bientôt il +n'y eut plus de doute; on aperçut la voiture et ses deux lanternes. +D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval échangèrent une dernière poignée +de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste +qui lui était assigné.</p> + +<p>Cependant la voiture s'avançait rapidement: c'était bien celle du duc +d'Orléans. À la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit +rouge du coureur, devançant les chevaux de vingt-cinq pas à peu près. La +route était silencieuse et déserte; du reste, tout semblait d'accord +avec les conjurés. D'Harmental jeta un dernier coup d'œil à ses +compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant +l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque côté du pavé, et en face de +lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs +fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il était +évident qu'ils étaient tous dans la sécurité la plus parfaite, et qu'ils +venaient se livrer d'eux-mêmes à ceux qui les attendaient.</p> + +<p>La voiture avançait toujours: déjà le coureur avait dépassé d'Harmental +et Valef. Tout à coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se +redressant, sauta à la bride de son cheval, lui arracha la torche des +mains et l'éteignit. À cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la +voiture, mais il était trop tard: Pompadour et Laval s'étaient élancés +et les tenaient en respect le pistolet à la main, tandis que d'Harmental +et Valef se présentaient à chaque portière, éteignaient les lanternes, +et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point à sa vie s'il ne +faisait aucune résistance, mais que si, au contraire, il se défendait, +ou appelait, on était décidé à recourir aux dernières extrémités.</p> + +<p>Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le +courage du régent, le prince se contenta de dire:—C'est bien, +messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout où vous voudrez.</p> + +<p>D'Harmental et Valef jetèrent alors les yeux sur la grande route: ils +virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'épaisseur du bois +le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux +chevaux de la voiture, qu'ils avaient dételés. Le chevalier sauta +aussitôt à bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier +postillon; Laval et Valef se placèrent à chaque portière; la voiture +repartit au galop, se jeta dans la première route qu'elle trouva à sa +gauche, enfila une contre-allée, et commença de rouler sans bruit et +sans lumière dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient +été si bien prises, que l'enlèvement n'avait pas été plus de cinq +minutes à s'accomplir, qu'aucune résistance n'avait été faite, que pas +un cri n'avait été poussé. Décidément cette fois la fortune était pour +les conjurés.</p> + +<p>Mais, arrivé au bout de l'allée, d'Harmental trouva un premier obstacle: +la barrière, soit hasard, soit préméditation, était fermée: force fut +donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit +tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une allée latérale, et la +course, un instant ralentie, recommença avec une nouvelle vélocité.</p> + +<p>La nouvelle allée que suivait le chevalier conduisait à un carrefour, +une des routes de ce carrefour conduisait droit à Charenton. Il n'y +avait donc pas de temps à perdre, puisqu'en tout cas, il fallait +absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre +s'agiter des hommes devant lui, mais cette espèce de vision disparut +comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans empêchement. +En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement +d'un cheval et une espèce de froissement de fer comme feraient des +sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il crût que c'était +le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il pensât que c'était +quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arrêter, il continua son +chemin avec la même vitesse, le même silence, et au milieu de la même +obscurité.</p> + +<p>Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose étrange: +c'était une espèce de muraille fermant les routes qui venaient y +aboutir: il était évident qu'il se passait là quelque chose de nouveau. +D'Harmental arrêta aussitôt la voiture et voulut reprendre le chemin +d'où il venait; mais une muraille pareille s'était refermée derrière +lui; au même instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui +criaient: «—Nous sommes cernés, sauve qui peut!» Et tous deux, quittant +aussitôt la portière et faisant sauter le fossé à leurs chevaux, se +lancèrent dans la forêt et disparurent au milieu de la futaie. Mais il +était impossible à d'Harmental, qui montait un cheval attelé, de suivre +ses deux compagnons. Ne pouvant donc éviter cette muraille vivante qu'il +commençait à reconnaître pour être un cordon de mousquetaires gris, le +chevalier essaya de la renverser, enfonça les éperons dans le ventre de +son cheval, et s'avança tête baissée et un pistolet de chaque main, vers +la route la plus proche de lui, sans s'inquiéter si c'était celle qu'il +devait suivre; mais à peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de +mousqueton cassa la tête à son porteur, qui s'abattit, le renversant du +coup et lui engageant la jambe sous lui.</p> + +<p>Aussitôt huit ou dix cavaliers mettant pied à terre s'élancèrent sur +d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre +de sa tête pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le +temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le +tirèrent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le +prétendu prince qui n'était qu'un valet déguisé, on y fit entrer +d'Harmental, deux officiers se placèrent près de lui, on attela un autre +cheval à la place de celui qui avait été tué: la voiture se remit en +mouvement, reprit une nouvelle direction, escortée par un escadron de +mousquetaires. Un quart d'heure après elle roulait sur un pont-levis, +une lourde porte grinçait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un +guichet sombre et voûté, de l'autre côté duquel l'attendait un officier +en uniforme de colonel.</p> + +<p>C'était monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille.</p> + +<p>Maintenant si nos lecteurs désirent savoir comment le complot avait été +déjoué, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon. +La commère du premier ministre, on s'en souvient, soupçonnait le +capitaine Roquefinette d'être mêlé à quelque trame illicite, elle était +venue le dénoncer, à la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques +jours après elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu +pour le jeune seigneur qui avait déjà eu une conférence avec le +capitaine, était montée derrière lui, et, d'une chambre voisine, à +l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, elle avait tout entendu.</p> + +<p>Or, ce qu'elle avait entendu, c'était le projet d'enlever le régent à +son retour de Chelles. Dubois avait été prévenu le soir même, et afin de +prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du +régent à monsieur Bourguignon, et avait enveloppé le bois de Vincennes +d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-légers et de dragons. On +vient de voir quel avait été le résultat de sa ruse. Le chef du complot +avait été pris en flagrant délit, et comme le premier ministre savait le +nom de tous les autres conjurés, il était probable qu'il leur restait +peu de chance d'échapper au vaste filet dans lequel à cette heure il les +tenait tous enveloppés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_44" id="Chapitre_44"></a><a href="#table">Chapitre 44</a></h2> + + +<p>Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couchée dans la +chambre de mademoiselle Émilie; Mirza était étendue sur le pied de son +lit, les deux sœurs étaient de chaque côté de son chevet, et Buvat, +écrasé de douleur, se tenait assis dans un coin, la tête inclinée sur sa +poitrine et ses mains posées sur ses genoux.</p> + +<p>D'abord toutes ses pensées furent confuses, et son premier sentiment fut +celui de la douleur physique; elle porta la main à sa tête, la blessure +était derrière la tempe. Un médecin qu'on avait appelé avait posé le +premier appareil, en prévenant qu'on eût à le rappeler si la fièvre se +déclarait.</p> + +<p>Étonnée de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd +et si douloureux, couchée dans une maison étrangère, la jeune fille +arrêta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se +trouvaient là, mais Athénaïs et Émilie détournèrent les yeux, Buvat +poussa un gémissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tête pour +solliciter une caresse. Malheureusement pour la câline petite bête, les +souvenirs commençaient à revenir à Bathilde, le voile qui avait passé +entre sa mémoire et les événements s'éclaircissait peu à peu, bientôt +elle commença de rattacher les uns aux autres les fils brisés qui +pouvaient l'aider à suivre de nouveau la route du passé: elle se rappela +le retour de Buvat, ce qu'il lui avait raconté de la conspiration, le +danger qui était résulté pour d'Harmental de la révélation qu'il avait +faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conçu d'arriver à +temps pour le sauver, de la rapidité avec laquelle elle avait traversé +la rue et monté l'escalier; enfin, son entrée dans la chambre de Raoul +lui revint en mémoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si +elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:</p> + +<p>—Et lui, s'écria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?</p> + +<p>Nul ne répondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient là ne +savait que répondre: seulement Buvat, suffoqué par les larmes, se leva +et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de +douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle +arrêta Buvat. Puis, étendant ses deux bras vers lui:</p> + +<p>—Petit père, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?</p> + +<p>—Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chéri! s'écria Buvat en tombant à +genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde à travers les +couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutôt toi qui +ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un +misérable. J'aurais dû deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout +risquer, tout souffrir, plutôt que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu +n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les +meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh! +malheureux, malheureux que je suis! s'écria Buvat en sanglotant, comment +me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment +vivrai-je?</p> + +<p>—Petit père! s'écria Bathilde, petit père, tâchez seulement de savoir +ce qu'il est devenu, je vous en supplie.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu +me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont +mauvaises... n'est-ce pas que tu me détesteras davantage encore, et ce +sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?</p> + +<p>—Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat +et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance +luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains +de Dieu; c'est lui qui décidera si je dois vivre ou mourir.</p> + +<p>Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir, +il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne +l'embrasserait pas; et à demi consolé, il prit sa canne et son chapeau, +s'informa à madame Denis du costume du chevalier, et se mit en quête de +la route qu'il avait prise.</p> + +<p>Ce n'était pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naïf +que l'était Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une +voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui était resté une +demi-heure à peu près attaché au contrevent, et qu'il avait tourné par +la rue du Gros-Chenet. Un épicier de sa connaissance, qui demeurait au +coin de la rue des Jeûneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand +galop d'un cheval pareil à celui que l'on désignait, un cavalier dont le +signalement se rapportait à merveille avec celui donné par Buvat; enfin, +une fruitière qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses +grands dieux qu'elle avait remarqué celui dont on lui demandait des +nouvelles, et qu'il avait disparu à la descente de la porte Saint-Denis; +mais au delà de ces trois renseignements, toutes les données devenaient +vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'après deux heures de +recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose à +apprendre à Bathilde que, quelque part que fût allé d'Harmental, il y +était allé par le boulevard Bonne-Nouvelle.</p> + +<p>Buvat retrouva sa pupille plus agitée; pendant son absence le mal avait +fait des progrès, et la crise prévue par le docteur se préparait. +Bathilde avait les yeux ardents, le teint animé, les paroles brèves. +Madame Denis venait d'envoyer chercher le médecin.</p> + +<p>La pauvre femme n'était pas sans inquiétude elle-même; depuis longtemps +elle se doutait que l'abbé Brigaud était mêlé à quelque machination, et +ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'était point un +étudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque +c'était Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parité +dans la situation n'avait pas peu contribué à attendrir son âme, +excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle écouta donc avec +avidité le peu de renseignements que Buvat rapportait à la malade, et +comme ils étaient loin d'être assez positifs pour la calmer, elle lui +promit, si, de son côté, elle apprenait quelque chose, de la tenir au +courant.</p> + +<p>Sur ces entrefaites le médecin arriva. Quelque puissance qu'il eût sur +lui-même, il fut facile de voir qu'il trouvait l'état de Bathilde +gravement empiré. Il pratiqua une saignée abondante, ordonna des +boissons rafraîchissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au +chevet de la malade. Mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, qui, à part +leurs petits ridicules, étaient au fond d'excellentes filles, +déclarèrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la +nuit près de Bathilde chacune à son tour. Émilie, en sa qualité d'aînée, +réclama la première veillée, qui lui fut accordée sans conteste. Quant à +Buvat, comme, à cause des soins qu'il fallait rendre à Bathilde, il ne +pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs étouffés +et ses gémissements sourds n'étaient bons qu'à inquiéter la malade, on +l'invita à remonter chez lui, ce qu'il ne consentit à faire que lorsque +Bathilde elle-même l'en eut supplié.</p> + +<p>La saignée avait un peu calmé Bathilde; elle paraissait donc éprouver du +mieux. Madame Denis avait quitté la chambre, mademoiselle Athénaïs était +rentrée chez elle; monsieur Boniface, après être revenu de la Morgue, où +il avait été faire une visite au capitaine Roquefinette, était remonté à +son cinquième, Émilie veillait au coin de la cheminée, lisant un petit +livre qu'elle avait tiré de sa poche, lorsqu'on frappa à la porte deux +coups assez pressés et assez forts pour dénoter une certaine agitation +dans celui qui réclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se +leva sur son coude, Émilie fourra son livre dans sa poche, et, ayant +entendu le mouvement de la malade, accourut à son lit; puis il y eut un +moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou +trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant même qu'Émilie +eût dit:—Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abbé +Brigaud, Bathilde était retombée sur son oreiller.</p> + +<p>Un instant après, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix +altérée appela Émilie. Émilie sortit et laissa Bathilde seule.</p> + +<p>Tout à coup Bathilde tressaillit. L'abbé était dans une chambre +attenante à la sienne, et il lui avait semblé entendre prononcer le nom +de Raoul. En même temps elle s'était rappelé avoir plusieurs fois vu +l'abbé chez d'Harmental; elle savait que l'abbé était des plus familiers +de madame du Maine: elle pensa donc que l'abbé pouvait apporter des +nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de +passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que +si ces nouvelles étaient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que +mieux valait tâcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus +animées. En conséquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et, +comme si toute sa vie était passée dans un seul sens, elle écouta +ardemment ce qui se disait.</p> + +<p>Brigaud rendait compte à madame Denis de ce qui s'était passé. Valef +était accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prévenir madame du Maine +que tout avait échoué. Madame du Maine avait aussitôt rendu aux conjurés +leur parole, invitant Malezieux et Brigaud à fuir chacun de son côté. +Quant à elle, elle s'était retirée à l'Arsenal. Brigaud venait donc +faire ses adieux à madame Denis; il quittait Paris et allait tâcher de +gagner l'Espagne, déguisé en colporteur.</p> + +<p>Au milieu de son récit, interrompu par les exclamations de la pauvre +madame Denis et de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, il avait semblé à +l'abbé, au moment où il avait raconté la catastrophe de d'Harmental, +entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne +n'avait fait attention à ce cri, comme il ignorait que Bathilde fût là, +il n'avait point attaché d'autre importance à ce bruit, sur la nature +duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appelé à son tour, +était entré juste dans ce moment-là, et comme l'abbé avait un faible +tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirigé les +sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.</p> + +<p>Cependant ce n'était pas l'heure des longs adieux. Brigaud désirait que +le jour le trouvât le plus loin possible de Paris. Il prit congé de la +famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait déclaré qu'il +voulait conduire son ami Brigaud jusqu'à la barrière.</p> + +<p>Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent +la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils +descendirent aussitôt pour s'informer de la cause de la discussion. +Bathilde, les cheveux épars, les pieds nus, enveloppée dans une grande +robe blanche, était debout sur l'escalier, essayant de sortir malgré les +efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fièvre +s'était changée en délire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le +revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans +leurs bras. Un instant elle se débattit, articulant des mots sans suite, +les joues brûlées par la fièvre, tandis que d'un autre côté, elle +grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais +bientôt ses forces s'épuisèrent, elle renversa sa tête en arrière, +murmura encore le nom de Raoul, et s'évanouit une seconde fois.</p> + +<p>On envoya chercher de nouveau le médecin. Ce qu'il avait craint +arrivait, une fièvre cérébrale venait de se déclarer. En ce moment on +frappa à la porte: c'était Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouvé +errant comme une âme en peine devant la maison, et qui, ne pouvant +résister à son inquiétude, venait demander à rester dans un coin +quelconque de l'appartement, où l'on voudrait, pourvu que d'heure en +heure il eût des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille était trop +affectée elle-même pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame +Denis fit signe à Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa +chambre avec Athénaïs, laissant de nouveau Émilie pour garder la malade. +Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagné Brigaud +jusqu'à la barrière d'Enfer, où l'abbé l'avait quitté, espérant, grâce +au bon cheval sur lequel il était monté et au déguisement dont il était +revêtu, gagner la frontière d'Espagne.</p> + +<p>Le délire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parlé de +Raoul. Plusieurs fois elle avait prononcé le nom de Buvat, et toujours +en l'accusant d'avoir tué son amant. À chaque fois le pauvre écrivain, +sans oser se défendre, sans oser répondre, sans oser se plaindre, avait +silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit à réparer le +mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'être arrêté à une +résolution énergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fiévreuse de +Bathilde, qui le regarda sans le reconnaître, et sortit.</p> + +<p>Buvat venait en effet de prendre un parti extrême: c'était celui d'aller +trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute +récompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son +avancement à la Bibliothèque, la grâce de d'Harmental. C'était bien le +moins qu'on pût accorder à l'homme que le régent lui-même avait appelé +le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revînt +bientôt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendît +la santé à Bathilde.</p> + +<p>En conséquence, Buvat remonta chez lui pour réparer le désordre de sa +toilette qui se ressentait fort des événements de la veille et des +émotions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se présenter trop matin +chez le premier ministre, de peur de le déranger. Sa toilette achevée, +comme il n'était encore que neuf heures, il entra un instant dans la +chambre de Bathilde; elle était telle que la jeune fille l'avait laissée +la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quittée, toucha les +objets qu'elle touchait de préférence, baisa les pieds du crucifix +qu'elle baisait tous les soirs: on eût dit un amant qui revoyait les +lieux abandonnés par sa maîtresse.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent à la petite pendule: c'était l'heure à laquelle +Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte +d'être importun fit donc place à l'espoir d'être reçu comme il l'avait +toujours été. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame +Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quittée. +Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le médecin la saignait pour la +troisième fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au +ciel, comme pour le prendre à témoin qu'il allait faire tout ce qu'il +pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille, +et s'achemina vers le Palais-Royal.</p> + +<p>Le moment était mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait +été constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont +quelques mois après il devait mourir; d'ailleurs il était de fort +mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul eût été pris, et il venait +d'ordonner à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus +grande activité, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de +voir arriver tous les matins le digne copiste, annonça monsieur Buvat.</p> + +<p>—Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.</p> + +<p>—C'est moi, monseigneur, dit le pauvre écrivain en se hasardant à se +glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne +tête devant le premier ministre.</p> + +<p>—Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'eût jamais vu.</p> + +<p>—Comment, monseigneur, demanda Buvat étonné, ne me reconnaissez-vous +point? Je viens vous faire mes compliments sur la découverte de la +conspiration.</p> + +<p>—J'ai assez de compliments comme cela; merci des vôtres, monsieur +Buvat, dit Dubois d'un ton sec.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grâce.</p> + +<p>—Une grâce! Et à quel titre?</p> + +<p>—Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc +que vous m'avez promis une récompense.</p> + +<p>—Une récompense! à toi, double drôle!</p> + +<p>—Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de +plus en plus effrayé, que vous m'avez dit vous-même ici, dans ce +cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts?</p> + +<p>—Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si +tu ne décampes pas au plus vite....</p> + +<p>—Mais, monseigneur....</p> + +<p>—Ah! tu raisonnes, drôle! s'écria Dubois en se soulevant d'une main sur +le bras de son fauteuil, et en étendant l'autre vers sa crosse +d'archevêque.</p> + +<p>Attends! attends! tu vas voir....</p> + +<p>Buvat en avait assez vu: au geste menaçant du premier ministre, il +comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite +qu'il s'éloignât, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des +jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire périr +sous le bâton s'il se représentait jamais au Palais-Royal.</p> + +<p>Buvat comprit que de ce côté tout était fini, et qu'il lui fallait non +seulement renoncer à l'espoir d'être utile à d'Harmental, mais encore +qu'il ne serait plus même question de ce payement d'arriéré qu'il avait +déjà cru tenir; cet enchaînement de pensées le conduisit tout +naturellement à songer que depuis plus de huit jours il n'avait point +mis le pied à la Bibliothèque; il était dans le quartier, il résolut de +faire une visite à son bureau, ne fût-ce que pour s'excuser auprès du +conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais là une +dernière douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en +ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occupé; un étranger +était à sa place.</p> + +<p>Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais été en retard d'une heure, +le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplacé. Buvat avait perdu +sa place à la Bibliothèque pour avoir sauvé la France.</p> + +<p>C'était trop d'événements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra +à la maison presque aussi malade que Bathilde</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_45" id="Chapitre_45"></a><a href="#table">Chapitre 45</a></h2> + + +<p>Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le procès de +d'Harmental, espérant que ses révélations lui donneraient des armes +contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans +une dénégation absolue à l'égard des autres. Quant à ce qui lui était +personnel à lui-même, il avouait tout, disant que la tentative qu'il +avait essayée contre le régent était le résultat d'une vengeance +particulière, vengeance excitée chez lui par l'injustice qui lui avait +été faite lorsqu'on lui avait ôté son régiment. Quant aux hommes qui +l'accompagnaient et qui lui avaient prêté main-forte dans cette +entreprise, il déclarait que c'étaient deux pauvres diables de faux +sauniers qui ne savaient pas eux-mêmes quel était le personnage qu'ils +escortaient. Tout cela n'était pas fort probable; mais il n'y avait pas +moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les +réponses de l'accusé. Il en résultait, au grand désappointement de +Dubois, que les véritables coupables échappaient à sa vengeance, à +l'abri des éternelles dénégations du chevalier, qui avait déclaré +n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui +affirmait n'avoir jamais été chargé ni par l'un ni par l'autre d'aucune +mission politique.</p> + +<p>On avait arrêté successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les +avait conduits à la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient +compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se +trouvaient avait été prévu, et que chacun était convenu de ce qu'il +devait dire, ils s'étaient tous renfermés dans une dénégation absolue, +avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant +que ces relations s'étaient bornées de leur part à celles d'une +respectueuse amitié. Quant à d'Harmental, ils le connaissaient, +disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait à se plaindre d'une +grande injustice qui lui avait été faite, voilà tout: on les confronta +successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre +résultat que d'affermir chacun dans son système de défense, en apprenant +à chacun que ce système était religieusement suivi par ses compagnons.</p> + +<p>Dubois était furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des états +généraux, mais cette affaire avait été coulée à fond par le lit de +justice qui avait condamné les lettres de Philippe V, et dégradé les +princes légitimés de leur rang; chacun les regardait comme assez punis +par ce jugement, sans que l'on sévît une seconde fois contre eux pour +une même cause. Dubois avait espéré alors sur les révélations de +d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau +procès, plus grave que le premier, car, cette fois, il était question +d'attentat direct, sinon à la vie, du moins à la liberté du régent; mais +l'obstination du chevalier était venue détruire ses espérances. Sa +colère s'était donc retournée tout entière contre d'Harmental, et, comme +nous l'avons dit, il avait donné l'ordre à Leblanc et à d'Argenson de +mener le procès avec la plus grande activité, ordre que ces deux +magistrats suivaient avec leur ponctualité accoutumée.</p> + +<p>Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours +progressif, qui avait mis la pauvre enfant à deux doigts de la mort; +mais enfin la jeunesse et la force avaient triomphé du mal. À +l'exaltation du délire avait succédé chez elle un abattement profond, +une prostration complète: on eût dit que la fièvre seule la soutenait, +et qu'en s'en allant elle avait emmené la vie avec elle.</p> + +<p>Cependant chaque jour amenait une amélioration, faible, il est vrai, +mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la +pauvre malade. Peu à peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis +elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adressé la parole. +Cependant, au grand étonnement de tout le monde, on avait remarqué que +Bathilde n'avait pas prononcé le nom de d'Harmental; c'était, au reste, +un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car, +comme ils n'avaient à l'endroit du chevalier que de fort tristes +nouvelles à apprendre à Bathilde, ils préféraient, comme on le comprend +bien, qu'elle gardât le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le +médecin tout le premier, que la jeune fille avait complètement oublié ce +qui s'était passé, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la +réalité avec les rêves de son délire.</p> + +<p>Tout le monde était dans l'erreur même le médecin. Voici ce qui était +arrivé:</p> + +<p>Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laissée un +instant seule, Boniface qui, malgré la sévérité de sa voisine, +conservait toujours un grand fond de tendresse à son égard, avait, comme +c'était son habitude tous les matins depuis qu'elle était malade, +entrouvert la porte et passé la tête pour demander de ses nouvelles. Au +grognement de Mirza, Bathilde s'était retournée, et, apercevant +Boniface, avait aussitôt songé qu'elle saurait probablement de lui ce +qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-à-dire ce qu'était +devenu d'Harmental; en conséquence, elle avait, tout en retenant Mirza, +tendu sa main pâle et amaigrie à Boniface. Boniface l'avait prise, tout +en hésitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune +fille tout en hochant la tête:</p> + +<p>—Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu +raison: vous êtes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.</p> + +<p>C'était un beau seigneur qu'il vous fallait à vous, et vous ne pouviez +pas m'aimer.</p> + +<p>—Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis +vous aimer autrement.</p> + +<p>—Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme +vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.</p> + +<p>—Je puis vous aimer comme un frère.</p> + +<p>—Comme un frère! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un frère! et il +pourrait vous aimer comme une sœur, lui! il pourrait vous prendre de +temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il +pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse Mélie et Naïs? Oh! +parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela?</p> + +<p>—Mon ami, dit Bathilde....</p> + +<p>—Oh! elle m'a appelé son ami, dit Boniface; elle m'a appelé son ami, +moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne +m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-là. Vous ne +savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais +je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez +vous, c'était la colère, c'était la rage. Mademoiselle Bathilde, +appelez-moi gueux, appelez-moi scélérat. Tenez, ça me fera moins de +peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! scélérat de +Boniface! ah! gueux de Boniface!</p> + +<p>—Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne; +car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez réparer ce tort, mais encore +acquérir des droits éternels à ma reconnaissance.</p> + +<p>—Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le +feu? faut-il sauter par la fenêtre du deuxième? faut-il... je ne sais +pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, ça m'est égal. Dites, je vous +supplie....</p> + +<p>—Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai à vous demander est plus +facile à faire que tout cela.</p> + +<p>—Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde.</p> + +<p>—Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez.</p> + +<p>—En vérité Dieu! mademoiselle Bathilde.</p> + +<p>—Quelque chose qu'on vous dise pour vous en empêcher?</p> + +<p>—Moi, m'empêcher de faire quelque chose que vous me demanderez?</p> + +<p>Jamais au grand jamais!</p> + +<p>—Quelle que soit la douleur que j'en doive éprouver?</p> + +<p>—Ah! ça, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit +vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre.</p> + +<p>—Mais si je vous en prie, mon ami, mon frère? dit Bathilde de sa voix +la plus persuasive.</p> + +<p>—Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer +comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voilà que ça coule.</p> + +<p>Et Boniface se mit à sangloter.</p> + +<p>—Vous me direz donc tout, mon cher Boniface?</p> + +<p>—Oh! tout! tout!</p> + +<p>—Eh bien! dites-moi d'abord.... Bathilde s'arrêta.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Vous ne devinez pas, Boniface?</p> + +<p>—Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est +devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui! oui! s'écria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Pauvre garçon! murmura Boniface.</p> + +<p>—Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit.</p> + +<p>—Non, heureusement non; mais il est prisonnier.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—À la Bastille.</p> + +<p>—Je m'en doutais! répondit Bathilde en retombant sur son lit. À la +Bastille! mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>—Allons voilà que vous pleurez à présent, mademoiselle Bathilde!</p> + +<p>—Et je suis là! s'écria Bathilde; là, dans ce lit, mourante, enchaînée!</p> + +<p>—Oh! ne pleurez donc pas comme ça, mademoiselle Bathilde; c'est votre +pauvre Boniface qui vous en prie.</p> + +<p>—Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne +pleure plus.</p> + +<p>—Elle m'a tutoyé! s'écria Boniface.</p> + +<p>—Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours +croissante, car la fièvre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il +faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour où il mourra +je puisse mourir!</p> + +<p>—Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais!</p> + +<p>—Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai juré. Boniface tu me +tiendras au courant de tout, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis +cela!</p> + +<p>—Et puis, s'il le faut, au moment... au moment terrible... tu +m'aideras... tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?... Il faut que je +le revoie... une fois....</p> + +<p>Une fois encore... fût-ce sur l'échafaud!</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'écria Boniface en tombant à +genoux et en cherchant vainement à contenir ses sanglots.</p> + +<p>—Tu me le promets?</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>—Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est +bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez.</p> + +<p>Et Bathilde se mit à rire avec une agitation fébrile effrayante à voir. +Heureusement c'était Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entrée +pour sortir.</p> + +<p>—Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme.</p> + +<p>—Mieux, petit père, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me +revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous, +petit père, pourquoi n'allez-vous pas à votre bureau?—Buvat poussa un +gémissement.—C'était bon quand j'étais malade de ne pas me quitter.... +Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner à la Bibliothèque, +entendez-vous, petit père?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en dévorant ses larmes.... Oui, j'y +vais.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser?</p> + +<p>—Si, si.... Au contraire.</p> + +<p>—Allons, voilà que vous pleurez.... Mais vous voyez bien que je vais +mieux.</p> + +<p>Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin?</p> + +<p>—Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son +mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y +vais, mon enfant, à mon bureau, j'y vais.</p> + +<p>Et Buvat, après avoir embrassé Bathilde, remonta chez lui, car il ne +voulait pas dire à la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la +jeune fille se retrouva seule.</p> + +<p>Alors elle respira plus librement: maintenant elle était tranquille; +Boniface, en sa qualité de clerc d'un procureur au Châtelet, était à +même de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde était sûre que +Boniface lui dirait tout. En effet, à partir du lendemain, elle sut que +Raoul avait été interrogé et qu'il avait tout pris sur son compte; puis +le jour suivant elle apprit qu'il avait été confronté avec Valef, Laval +et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amené. Enfin, +fidèle à sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles +de la journée, et chaque soir Bathilde, à ce récit, quelque alarmant +qu'il fût, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se +passèrent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commençait à se lever +et à marcher dans la chambre, à la grande joie de Buvat, de Nanette, et +de toute la famille Denis.</p> + +<p>Un jour, Boniface, contre son habitude revint à trois heures de chez Me +Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre garçon était si +pâle et si défait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible +nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fixés sur +lui.</p> + +<p>—Tout est donc fini? dit-elle.</p> + +<p>—Hélas! répondit Boniface, c'est sa faute aussi à cet entêté-là. On lui +offrait sa grâce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa grâce s'il +voulait, et il n'a rien voulu dire.</p> + +<p>—Ainsi, s'écria Bathilde, ainsi, plus d'espoir; il est condamné?</p> + +<p>—De ce matin, mademoiselle Bathilde, de ce matin.</p> + +<p>—À mort?</p> + +<p>Boniface fit un signe de tête.</p> + +<p>—Et quand l'exécute-t-on?</p> + +<p>—Demain, à huit heures du matin.</p> + +<p>—Bien, dit Bathilde.</p> + +<p>—Mais il y a peut-être encore de l'espoir, dit Boniface.</p> + +<p>—Lequel? demanda Bathilde.</p> + +<p>—Si d'ici là il se décidait à dénoncer ses complices.</p> + +<p>La jeune fille se mit à rire, mais d'un rire si étrange que Boniface en +frissonna de la tête aux pieds.</p> + +<p>—Enfin, dit Boniface, qui sait? Moi, à sa place par exemple, je n'y +manquerais pas. Je dirais: c'est pas moi, parole d'honneur! Ce n'est pas +moi; c'est un tel, un tel, et puis encore un tel.</p> + +<p>—Boniface, dit Bathilde, il faut que je sorte.</p> + +<p>—Vous, mademoiselle Bathilde! s'écria Boniface effrayé; vous sortir!</p> + +<p>Mais c'est vous tuer que de sortir.</p> + +<p>—Il faut que je sorte, vous dis-je.</p> + +<p>—Mais vous ne pouvez pas vous tenir sur vos jambes.</p> + +<p>—Vous vous trompez, Boniface, je suis forte, voyez.</p> + +<p>Et Bathilde se mit à marcher par la chambre d'un pas ferme et assuré.</p> + +<p>—D'ailleurs, reprit Bathilde, vous allez aller me chercher un carrosse +de place.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle Bathilde....</p> + +<p>—Boniface, vous avez promis de m'obéir, dit la jeune fille. Jusqu'à +cette heure vous m'avez tenu parole: êtes-vous las de votre dévouement?</p> + +<p>—Moi, mademoiselle Bathilde, moi las de mon dévouement pour vous! Que +le bon Dieu me punisse s'il y a un mot de vrai dans ce que vous me dites +là. Vous me demandez un carrosse, je vais en chercher deux.</p> + +<p>—Allez, mon ami, dit la jeune fille; allez, mon frère.</p> + +<p>—Oh! tenez, mademoiselle Bathilde, avec ces paroles-là, voyez-vous, +vous me feriez faire tout ce que vous voudriez. Dans cinq minutes, le +carrosse sera ici.</p> + +<p>Et Boniface sortit en courant.</p> + +<p>Bathilde avait une grande robe blanche flottante; elle la serra avec une +ceinture, jeta un mantelet sur ses épaules, et s'apprêta à sortir. Comme +elle s'avançait vers la porte, madame Denis entra.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! ma chère enfant, s'écria la bonne femme, qu'allez-vous +faire?</p> + +<p>—Madame, dit Bathilde, il faut que je sorte.</p> + +<p>—Sortir... mais vous êtes folle!</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame, j'ai toute ma raison, dit Bathilde en +souriant avec tristesse. Seulement peut-être me rendriez-vous insensée +en essayant de me retenir.</p> + +<p>—Mais enfin, où allez-vous, ma chère enfant?</p> + +<p>—Ne savez-vous pas qu'il est condamné, madame?</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! qui vous a dit cela? J'avais tant recommandé à +tout le monde de vous cacher cette horrible nouvelle!</p> + +<p>—Oui, et demain, n'est-ce pas, vous m'auriez dit qu'il était mort? Et +je vous aurais répondu: c'est vous qui l'avez tué, car, moi, j'ai un +moyen de le sauver peut-être.</p> + +<p>—Vous, vous, mon enfant, vous avez un moyen de le sauver?</p> + +<p>—J'ai dit peut-être, madame. Laissez-moi donc tenter ce moyen, car +c'est le seul qui me reste.</p> + +<p>—Allez, mon enfant, dit madame Denis, dominée par le ton inspiré de +Bathilde, allez, et que Dieu vous conduise!</p> + +<p>Et madame Denis se rangea pour laisser passer Bathilde.</p> + +<p>Bathilde sortit, descendit l'escalier d'un pas lent mais ferme, +traversa la rue, monta ses quatre étages sans se reposer, et ouvrit la +porte de sa chambre, où elle n'était pas entrée depuis le jour de la +catastrophe. Au bruit qu'elle fit en entrant, Nanette sortit du cabinet +et poussa un cri: elle croyait voir le fantôme de sa jeune maîtresse.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Bathilde d'un ton grave, qu'as-tu donc, ma bonne +Nanette?</p> + +<p>—Ô mon Dieu! s'écria la pauvre femme toute tremblante, est-ce bien +vous, notre demoiselle, ou bien n'est-ce que votre ombre?</p> + +<p>—C'est moi, Nanette, moi-même, touche-moi plutôt en m'embrassant. Dieu +merci! je ne suis pas morte encore.</p> + +<p>—Et pourquoi avez-vous quitté la maison des Denis? Est-ce qu'ils vous +auraient dit quelque chose qui n'était point à dire?</p> + +<p>—Non ma bonne Nanette non, mais il faut que je fasse une course +nécessaire, indispensable.</p> + +<p>—Vous, sortir dans l'état où vous êtes, jamais! Ce serait vous tuer que +de le souffrir. Monsieur Buvat! monsieur Buvat! voilà notre demoiselle +qui veut sortir! Venez donc lui dire que cela ne se peut pas.</p> + +<p>Bathilde se retourna vers Buvat, avec l'intention d'employer son +ascendant sur lui s'il tentait de l'arrêter, mais elle lui vit une +figure si bouleversée, qu'elle ne se douta point qu'il ne sût la fatale +nouvelle. De son côté, Buvat en l'apercevant, fondit en larmes.</p> + +<p>—Mon père, dit Bathilde, ce qui a été fait jusqu'aujourd'hui est +l'ouvrage des hommes, mais l'œuvre des hommes est finie, et ce qui +reste à faire appartient à Dieu. Mon père, Dieu aura pitié de nous.</p> + +<p>—Oh! s'écria Buvat en tombant sur un fauteuil, c'est moi qui l'ai tué! +c'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué!</p> + +<p>Bathilde alla gravement à lui et l'embrassa au front.</p> + +<p>—Mais que vas-tu faire, mon enfant? demanda Buvat.</p> + +<p>—Mon devoir, répondit Bathilde.</p> + +<p>Et elle ouvrit une petite armoire qui était dans le prie-Dieu, y prit un +portefeuille noir, le déplia et en tira une lettre.</p> + +<p>—Oh! tu as raison, tu as raison, mon enfant! s'écria Buvat; j'avais +oublié cette lettre.</p> + +<p>—Je m'en souvenais, moi, dit Bathilde en baisant la lettre et en la +mettant sur son cœur, car c'est le seul héritage que m'a laissé ma +mère.</p> + +<p>En ce moment, on entendit le bruit du carrosse qui s'arrêtait à la +porte.</p> + +<p>—Adieu, mon père; adieu, Nanette, dit Bathilde. Priez tous deux pour +que je réussisse.</p> + +<p>Et Bathilde s'éloigna avec cette gravité solennelle qui faisait d'elle, +pour ceux qui la voyaient en ce moment quelque chose de pareil à une +sainte.</p> + +<p>À la porte, elle trouva Boniface qui l'attendait avec le carrosse.</p> + +<p>—Irai-je avec vous, mademoiselle Bathilde, demanda Boniface.</p> + +<p>—Non, mon ami, dit Bathilde en lui tendant la main, non, pas ce soir, +demain peut-être.</p> + +<p>Et elle monta dans le carrosse.</p> + +<p>—Où faut-il vous mener, notre belle demoiselle? demanda le cocher.</p> + +<p>—À l'Arsenal, répondit Bathilde</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_46" id="Chapitre_46"></a><a href="#table">Chapitre 46</a></h2> + + +<p>Arrivée à l'Arsenal, Bathilde fit demander mademoiselle Delaunay, qui, +sur sa prière, la conduisit aussitôt à madame du Maine.</p> + +<p>—Ah! c'est vous mon enfant, dit la duchesse d'une voix distraite et +d'un air agité. C'est bien de se rappeler ses amis lorsqu'ils sont dans +le malheur.</p> + +<p>—Hélas! madame, répondit Bathilde, je viens près de Votre Altesse +Royale pour lui parler d'un plus malheureux qu'elle encore. Sans doute, +Votre Altesse Royale a perdu quelques-uns de ses titres, quelques-unes +de ses dignités; mais là s'arrêtera la vengeance, car nul n'osera +attenter à la vie ou même à la liberté du fils de Louis XIV ou de la +petite-fille du grand Condé.</p> + +<p>—À la vie, non, dit la duchesse du Maine, non; mais à la liberté, je +n'en répondrais pas. Comprenez-vous cet imbécile d'abbé Brigaud qui se +fait arrêter en colporteur il y a trois jours, à Orléans, et qui, sur de +fausses révélations qu'on lui présente comme venant de moi, avoue tout +et nous compromet affreusement; de sorte que je ne serais pas étonnée +que cette nuit on nous arrêtât.</p> + +<p>—Celui pour lequel je viens implorer votre pitié madame, dit Bathilde, +n'a rien révélé, lui, et est condamné à mort pour au contraire avoir +gardé le silence.</p> + +<p>—Ah! ma chère enfant, s'écria la duchesse, vous voulez parler de ce +pauvre d'Harmental: oui, je le connais: c'est un gentilhomme, celui-là.</p> + +<p>Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Hélas! dit mademoiselle Delaunay, non seulement Bathilde le connaît, +mais elle l'aime.</p> + +<p>—Pauvre enfant! Mon Dieu! mais que faire? Moi vous comprenez bien, je +ne puis rien, je n'ai aucun crédit. Tenter une démarche en sa faveur, +c'est lui ôter son dernier espoir, s'il lui en reste un.</p> + +<p>—Je le sais bien, madame, dit Bathilde; aussi je ne viens demander à +Votre Altesse qu'une chose: c'est par quelqu'un de ses amis, par +quelqu'une de ses connaissances, au moyen de ses anciennes relations, +c'est de m'introduire auprès de monseigneur le régent. Le reste me +regarde.</p> + +<p>—Mais, mon enfant, savez-vous ce que vous me demandez là? dit la +duchesse; savez-vous que le régent ne respecte rien? Savez-vous que vous +êtes belle comme un ange, et que votre pâleur même vous va à ravir?</p> + +<p>Savez-vous....</p> + +<p>—Madame, dit Bathilde avec une dignité suprême, je sais que mon père +lui a sauvé la vie et est mort à son service.</p> + +<p>—Ah! ceci, c'est autre chose, dit la duchesse. Attendez; voyons, +comment faire? Oui, c'est cela. Delaunay appelle Malezieux.</p> + +<p>Mademoiselle Delaunay obéit, et un instant après le fidèle chancelier +entra.</p> + +<p>—Malezieux, dit la duchesse, voilà une enfant que vous allez conduire à +la duchesse de Berry, à qui vous la recommanderez de ma part. Il faut +qu'elle voie le régent, et cela sur l'heure, vous entendez? il s'agit de +la vie d'un homme. Et, tenez, de celle de ce cher d'Harmental, que je +donnerais moi même tant de choses pour sauver.</p> + +<p>—J'y vais, madame, dit Malezieux.</p> + +<p>—Vous le voyez, mon enfant, dit la duchesse, je fais tout ce que je +puis faire, si je puis vous être utile à autre chose, si pour séduire un +geôlier, si pour préparer sa fuite vous avez besoin d'argent, je n'en ai +pas beaucoup, mais il me reste quelques diamants, et ils ne pourraient +jamais être mieux employés qu'à sauver la vie d'un si brave gentilhomme. +Allons, ne perdez pas de temps, embrassez-moi et allez trouver ma nièce; +vous savez que c'est la favorite de son père.</p> + +<p>—Oh! madame, dit Bathilde, je sais que vous êtes un ange, et, si je +réussis, je vous devrai plus que ma vie.</p> + +<p>—Pauvre petite! dit la duchesse en regardant Bathilde s'éloigner; +puis, lorsqu'elle eut disparu:</p> + +<p>—Allons, Delaunay, continua madame du Maine, qui effectivement +s'attendait à être arrêtée d'un moment à l'autre, reprenons nos malles.</p> + +<p>Pendant ce temps, Bathilde, accompagnée de Malezieux, était remontée +dans sa voiture, et avait pris le chemin du Luxembourg où vingt minutes +après elle était arrivée.</p> + +<p>Grâce au patronage de Malezieux, Bathilde entra sans difficulté, on la +fit passer dans un petit boudoir où on la pria d'attendre, tandis que le +chancelier, introduit auprès de Son Altesse Royale, la préviendrait de +la grâce qu'on avait à lui demander. Malezieux s'acquitta de la +commission avec tout le zèle qu'il portait aux choses recommandées par +madame du Maine, et Bathilde n'avait pas attendu dix minutes qu'elle le +vit rentrer avec la duchesse de Berry.</p> + +<p>La duchesse avait un cœur excellent; aussi avait-elle été vivement +touchée du récit que lui avait fait Malezieux; si bien que lorsqu'elle +parut, il n'y avait pas à se tromper sur l'intérêt que lui inspirait +d'avance la jeune fille qui venait solliciter sa protection. Bathilde +s'aperçut de ses dispositions bienveillantes, et vint à elle les mains +jointes. La duchesse lui prit les mains.</p> + +<p>Bathilde voulut tomber à ses pieds, mais la duchesse la retint, et, +l'embrassant au front:</p> + +<p>—Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'êtes-vous venue il y a huit +jours?</p> + +<p>—Et pourquoi il y a huit jours plutôt que maintenant madame? demanda +Bathilde avec anxiété.</p> + +<p>—Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse cédé à personne le plaisir de +vous conduire près de mon père tandis qu'aujourd'hui c'est impossible.</p> + +<p>—Impossible! Ô mon Dieu! et pourquoi cela, s'écria Bathilde.</p> + +<p>—Mais, vous ignorez donc que je suis en disgrâce complète depuis +avant-hier, ma pauvre enfant! Hélas! toute princesse que je suis j'ai +été femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous +autres filles de race royale, vous le savez, notre cœur n'est point à +nous, c'est une espèce de pierre qui fait partie du trésor de la +couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou +de son premier ministre. J'ai disposé de mon cœur, et je n'ai rien à +dire, car on me l'a pardonné; mais j'ai disposé de ma main, et on m'a +punie. Depuis, trois jours mon amant est mon époux; voyez l'étrange +chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition +on m'eût louée. Mon père lui-même s'est laissé gagner à la colère +générale, et depuis trois jours, c'est-à-dire depuis le moment où je +devais pouvoir me présenter devant lui sans rougir, sa présence m'est +interdite. Hier on m'a ôté ma garde: ce matin, je me suis présentée au +Palais-Royal, on m'a refusé la porte.</p> + +<p>—Hélas! hélas! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais +d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse +m'introduire près de monseigneur le régent! Et c'est demain, madame, +demain à huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez +monsieur de Riom! Ô mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame, +car si vous ne me prenez en pitié, je suis perdue, je suis condamnée!</p> + +<p>—Mon Dieu! Riom, venez donc à notre aide, dit la duchesse en se +retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la +main; voilà une pauvre enfant qui a besoin de voir mon père à l'instant, +sans retard; sa vie dépend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa +vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de +Lauzun ne doit jamais être embarrassé, ce me semble. Riom, trouvez-nous +un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore +davantage.</p> + +<p>—J'en ai bien un... dit Riom en souriant.</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai +éternellement reconnaissante.</p> + +<p>—Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi +pressante que l'était celle de Bathilde.</p> + +<p>—Mais c'est qu'il compromet singulièrement votre sœur.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Mademoiselle de Valois.</p> + +<p>—Aglaé? comment cela?</p> + +<p>—Oui, ne savez-vous pas qu'il y a de par le monde une espèce de sorcier +qui a le privilège de s'introduire auprès d'elle le jour comme la nuit, +sans qu'on sache par où ni comment?</p> + +<p>—Richelieu! C'est vrai, s'écria la duchesse de Berry; Richelieu peut +nous tirer d'affaire. Mais....</p> + +<p>—Mais.... Achevez, madame, je vous supplie! Mais il ne voudra pas, peut +être.</p> + +<p>—J'en ai peur, répondit la duchesse.</p> + +<p>—Oh! je le prierai tant, qu'il aura pitié de moi, s'écria Bathilde. +D'ailleurs, vous me donnerez un mot pour lui n'est-ce pas? Votre Altesse +aura cette bonté, et il n'osera refuser ce que lui demandera Votre +Altesse.</p> + +<p>—Faisons mieux que cela, dit la duchesse. Riom, faites appeler madame +de Mouchy; priez-la de conduire elle-même mademoiselle chez le duc. +Madame de Mouchy est ma première dame d'honneur, mon enfant, continua la +duchesse tandis que Riom accomplissait l'ordre qu'il venait de recevoir, +et on assure que monsieur de Richelieu lui doit quelque reconnaissance. +Vous voyez donc que je ne puis vous choisir une meilleure introductrice.</p> + +<p>—Oh! merci, madame, s'écria Bathilde en baisant les mains de la +duchesse, merci! Oui, vous avez raison, et tout espoir n'est pas encore +perdu. Et vous dites que monsieur le duc de Richelieu a un moyen de +s'introduire au Palais Royal?</p> + +<p>—Un instant, entendons-nous: je ne le dis pas, on le dit.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! dit Bathilde, pourvu que nous le trouvions chez lui!</p> + +<p>—Ceci, par exemple, ce sera une chance. Mais oui. Quelle heure est-il? +Huit heures à peine? Oui, il soupe probablement en ville et rentrera +pour faire sa toilette. Je dirai à madame de Mouchy de l'attendre avec +vous. N'est-ce pas, charmante? continua la duchesse en apercevant sa +dame d'honneur et en la saluant du nom d'amitié qu'elle avait l'habitude +de lui donner, n'est ce pas que tu attendras le duc jusqu'à ce qu'il +rentre?</p> + +<p>—Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Altesse, dit madame de Mouchy.</p> + +<p>—Eh bien! je t'ordonne, entends-tu? je t'ordonne d'obtenir du duc de +Richelieu qu'il introduise mademoiselle près du régent, et je t'autorise +à user, pour le décider, de toute l'autorité que tu peux avoir sur son +esprit.</p> + +<p>—Madame la duchesse va bien loin, dit en souriant madame de Mouchy.</p> + +<p>—Va, va, dit la duchesse, fais ce que je te dis; je prends tout sur mon +compte. Et vous, mon enfant, bon courage! suivez madame, et si vous +entendez dire sur votre chemin par trop de mal de cette pauvre duchesse +de Berry, à qui on en veut tant, parce qu'elle a reçu un jour les +ambassadeurs sur un trône élevé de trois marches, et qu'elle a traversé +un autre jour tout Paris escortée de quatre trompettes, dites à ceux qui +crieront anathème sur moi, que je suis une bonne femme au fond; que +malgré toutes les excommunications, j'espère qu'il me sera remis +beaucoup, parce que j'ai beaucoup aimé, n'est-ce pas, Riom?</p> + +<p>—Oh! madame, s'écria Bathilde, je ne sais si l'on dit du bien ou du mal +de vous, mais je sais que je voudrais baiser la trace de vos pas, tant +vous me semblez bonne et grande!</p> + +<p>—Allez, mon enfant, allez. Si vous manquiez monsieur de Richelieu, il +est probable que vous ne sauriez où le trouver, et que vous attendriez +inutilement qu'il rentrât.</p> + +<p>—Puisque Son Altesse le permet venez donc vite, madame, dit Bathilde en +entraînant madame de Mouchy, car en ce moment, chaque minute a pour moi +la valeur d'une année.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Bathilde et madame de Mouchy étaient à l'hôtel +de Richelieu. Contre toute attente, le duc était chez lui. Madame de +Mouchy se fit annoncer. Elle fut introduite aussitôt, et elle entra +suivie de Bathilde. Les deux femmes trouvèrent monsieur de Richelieu +occupé avec Raffé, son secrétaire, à brûler une foule de lettres +inutiles, et à en mettre quelques autres à part.</p> + +<p>—Eh! bon Dieu! madame, dit le duc en apercevant madame de Mouchy, et en +venant à elle le sourire sur les lèvres, quel bon vent vous amène, et à +quel événement dois-je cette bonne fortune de vous recevoir chez moi à +huit heures et demie du soir?</p> + +<p>—Au désir de vous faire faire une belle action, duc.</p> + +<p>—Ah! vraiment! en ce cas pressez-vous, madame.</p> + +<p>—Est-ce que vous quittez Paris ce soir, par hasard?</p> + +<p>—Non, mais je pars demain matin pour la Bastille.</p> + +<p>—Quelle est cette plaisanterie?</p> + +<p>—Je vous prie de croire, madame, que je ne plaisante jamais quand il +s'agit de quitter mon hôtel, où je suis très bien, pour celui du roi, où +je suis très mal. Je le connais, c'est la troisième fois que j'y +retourne.</p> + +<p>—Mais, qui peut vous faire croire que vous serez arrêté demain?</p> + +<p>—J'ai été prévenu.</p> + +<p>—Par une personne sûre?</p> + +<p>—Jugez-en.</p> + +<p>Et le duc présenta une lettre à madame de Mouchy, qui la prit et qui +lut:</p> + +<p>«Innocent ou coupable, il ne vous reste que le temps de prendre la +fuite. Demain vous serez arrêté; le régent vient de dire tout haut +devant moi qu'il tenait enfin le duc de Richelieu.»</p> + +<p>—Croyez-vous que la personne soit en position d'être bien informée?</p> + +<p>—Oui, car je crois reconnaître l'écriture. Vous voyez donc bien que +j'avais raison de vous dire de vous presser. Maintenant, si c'est une +chose qui puisse se faire dans l'espace d'une nuit, parlez; je suis à +vos ordres.</p> + +<p>—Une heure suffira.</p> + +<p>—Dites donc alors. Vous savez, madame, que je n'ai rien à vous refuser.</p> + + +<p>—Eh bien! dit madame de Mouchy, voici la chose en deux mots. +Comptiez-vous aller remercier ce soir la personne qui vous a donné cet +avis?</p> + +<p>—Peut-être, dit en riant le duc.</p> + +<p>—Eh bien! il faut que vous lui présentiez mademoiselle.</p> + +<p>—Mademoiselle! dit le duc étonné en se retournant vers Bathilde, qui +jusque-là s'était tenue en arrière et cachée à demi dans l'obscurité. Et +quelle est mademoiselle?</p> + +<p>—Une pauvre jeune fille qui aime le chevalier d'Harmental qu'on doit +exécuter demain, comme vous savez et qui veut demander sa grâce au +régent.</p> + +<p>—Vous aimez le chevalier d'Harmental, mademoiselle? dit le duc de +Richelieu s'adressant à Bathilde.</p> + +<p>—Oh! monsieur le duc! balbutia Bathilde en rougissant.</p> + +<p>—Ne vous cachez pas, mademoiselle; c'est un noble jeune homme, et je +donnerais dix ans de ma vie pour le sauver moi-même. Et croyez-vous au +moins avoir quelque moyen d'intéresser le régent en sa faveur?</p> + +<p>—Je le crois, monsieur le duc.</p> + +<p>—Eh bien! Soit. Cela me portera bonheur. Madame, continua le duc en +s'adressant à madame de Mouchy, retournez vers Son Altesse Royale, +mettez mes humbles hommages à ses pieds, et dites-lui de ma part que +mademoiselle verra le régent dans une heure.</p> + +<p>—Oh! monsieur le duc! s'écria Bathilde.</p> + +<p>—Décidément, mon cher Richelieu, dit madame de Mouchy, je commence à +croire, comme on le dit, que vous avez fait un pacte avec le diable pour +passer par le trou des serrures, et je suis moins inquiète maintenant, +je l'avoue, de vous voir partir pour la Bastille.</p> + +<p>—En tout cas, dit le duc, vous savez madame, que la charité ordonne de +visiter les prisonniers. Si, par hasard, il vous restait quelque +souvenir du pauvre Armand....</p> + +<p>—Silence, duc; soyez discret, et l'on verra ce que l'on peut faire pour +vous.</p> + +<p>En attendant, vous me promettez que mademoiselle verra le régent?</p> + +<p>—C'est chose convenue.</p> + +<p>—En ce cas, adieu, duc, et que la Bastille vous soit légère!</p> + +<p>—Est-ce bien adieu que vous me dites?</p> + +<p>—Au revoir.</p> + +<p>—À la bonne heure!</p> + +<p>Et le duc, ayant baisé la main de madame de Mouchy, la conduisit vers la +porte; puis revenant vers Bathilde:</p> + +<p>—Mademoiselle lui dit-il, ce que je vais faire pour vous, je ne le +ferais pour personne. Le secret que je vais confier à vos yeux, c'est la +réputation, c'est l'honneur d'une princesse du sang; mais l'occasion est +grave et mérite qu'on lui sacrifie quelques convenances. Jurez-moi donc +que vous ne direz jamais, excepté à une seule personne, car je sais +qu'il est des personnes pour lesquelles on n'a point de secrets, +jurez-moi donc que vous ne direz jamais ce que vous allez voir, et que +nul ne saura, excepté lui, de quelle façon vous êtes entrée chez le +régent.</p> + +<p>—Oh! monsieur le duc, je vous le jure, par tout ce que j'ai de plus +sacré au monde, par le souvenir de ma mère!</p> + +<p>—Cela suffit, mademoiselle, dit le duc en tirant le cordon d'une +sonnette.</p> + +<p>Un valet de chambre entra.</p> + +<p>—Lafosse, dit le duc, fais mettre les chevaux bais à la voiture sans +armoiries.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit Bathilde, si vous ne voulez pas perdre de temps, +j'ai un carrosse de louage en bas.</p> + +<p>—Eh bien! cela vaut encore mieux. Mademoiselle, je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Irai-je avec monsieur le duc, demanda le valet de chambre.</p> + +<p>—Non, c'est inutile, reste avec Raffé, et aide-le à mettre de l'ordre +dans tous ces papiers. Il y en a plusieurs qu'il est parfaitement +inutile que Dubois voie.</p> + +<p>Et le duc, ayant offert son bras à Bathilde, descendit avec elle, la fit +monter dans la voiture, et après avoir ordonné au cocher de s'arrêter au +coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Richelieu, se plaça à son +côté, aussi insoucieux que s'il n'eût pas su que ce sort auquel il +allait essayer de soustraire le chevalier, l'attendait lui-même +peut-être dans quinze jours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_47" id="Chapitre_47"></a><a href="#table">Chapitre 47</a></h2> + + +<p>La voiture s'arrêta à l'endroit indiqué; le cocher vint ouvrir la +portière, et le duc descendit et aida Bathilde à descendre, puis, tirant +une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'allée de la maison qui +faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et qui +porte aujourd'hui le n° 218.</p> + +<p>—Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras à +la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal éclairés, mais +je tiens beaucoup à ne pas être reconnu si par hasard on me rencontrait +dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut à monter: il ne +s'agit que d'atteindre le premier étage.</p> + +<p>En effet, après avoir monté une vingtaine de marches, le duc s'arrêta, +tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le +même mystère qu'il avait ouvert celle de la rue, et étant entré dans +l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer à la +lanterne qui brûlait dans l'escalier.</p> + +<p>—Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai +l'habitude de me servir moi-même, et vous allez comprendre tout à +l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer +de laquais.</p> + +<p>Peu importait à Bathilde que le duc de Richelieu eût ou n'eût pas de +domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui répondre, et le +duc referma la porte à double tour derrière elle.</p> + +<p>—Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune +fille, l'éclairant avec la bougie qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Ils traversèrent ainsi une salle à manger et un salon; enfin, ils +entrèrent dans une chambre à coucher, et le duc s'arrêta.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la cheminée, j'ai +votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais révélé?</p> + +<p>—Je vous l'ai déjà donnée, monsieur le duc, et je vous la renouvelle. +Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais.</p> + +<p>—Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de +l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour.</p> + +<p>Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie, +découvrit une ouverture pratiquée dans la muraille au delà de +l'épaisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y +frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner +la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumière entre les +planches, puis une douce voix demanda: «Est-ce vous?» puis enfin, sur la +réponse affirmative du duc, trois de ces planches se détachèrent +doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre à l'autre, +et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvèrent en face de mademoiselle +de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagné d'une femme.</p> + +<p>—Ne craignez rien, chère Aglaé, dit le duc en passant de la chambre où +il était dans la chambre voisine, et en saisissant la main de +mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile à sa +place n'osant faire un pas de plus avant que sa présence fût expliquée. +Vous me remercierez vous même tout à l'heure d'avoir trahi le secret de +notre bienheureuse armoire.</p> + +<p>—Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de +Valois, en faisant une pause après ces paroles interrogatives et en +regardant toujours Bathilde avec inquiétude.</p> + +<p>—À l'instant même, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu +parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot à +prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce +mot, il ne le dirait pas.</p> + +<p>—Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamné à mort: on l'exécute +demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grâce dépend du régent. +Comprenez-vous maintenant?</p> + +<p>—Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois.</p> + +<p>—Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu à Bathilde, en l'attirant +par la main; puis se retournant vers la princesse:—Elle ne savait +comment arriver jusqu'à votre père, ma chère Aglaé; elle s'est adressée +à moi, juste au moment où je venais de recevoir votre lettre. J'avais à +vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais +votre cœur, j'ai pensé que le remerciement auquel vous seriez le plus +sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie à un homme au +silence duquel vous devez probablement la mienne.</p> + +<p>—Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue, +mademoiselle. Maintenant, que désirez-vous? que puis-je faire pour vous?</p> + +<p>—Je désire voir monseigneur le régent, dit Bathilde et Votre Altesse +peut me conduire près de lui.</p> + +<p>—M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquiétude.</p> + +<p>—Pouvez-vous en douter?</p> + +<p>—Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en +entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle près de mon +père, et je reviens.</p> + +<p>—Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui +donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire.</p> + +<p>Mademoiselle de Valois échangea quelques paroles à voix basse avec son +amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main +à Bathilde:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont sœurs.</p> + +<p>Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez.</p> + +<p>Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la +suivit.</p> + +<p>Les deux femmes traversèrent tous les appartements qui font face à la +place du Palais-Royal, et, tournant à gauche, s'engagèrent dans ceux qui +longent la rue de Valois. C'était dans cette partie que se trouvait la +chambre à coucher du régent.</p> + +<p>—Nous sommes arrivées, dit mademoiselle de Valois en s'arrêtant devant +une porte, et en regardant Bathilde, qui à cette nouvelle chancela et +pâlit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou +quatre heures était prête à disparaître juste au moment où elle allait +en avoir le plus de besoin.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'écria Bathilde.</p> + +<p>—Voyons, mademoiselle, du courage, mon père est bon; entrez, tombez à +ses pieds: Dieu et son cœur feront le reste.</p> + +<p>À ces mots, voyant que la jeune fille hésitait encore, elle ouvrit la +porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrière +elle. Elle courut ensuite de son pas le plus léger rejoindre le duc de +Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tête-à-tête avec le +régent.</p> + +<p>À cette action imprévue, Bathilde poussa un léger cri et le régent, qui +se promenait de long en large, la tête inclinée, la releva et se +retourna.</p> + +<p>Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux, +tira sa lettre de sa poitrine et l'étendit vers le régent.</p> + +<p>Le régent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se +passait et, s'avança vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre +comme une forme blanche et indécise. Bientôt, dans cette forme inconnue +d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille +belle et suppliante. Quant à la pauvre enfant, elle voulait en vain +articuler une prière; la voix lui manquait complètement, et bientôt, la +force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrière, et serait +tombée sur le tapis si le régent ne l'eut retenue dans ses bras.</p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, dit le régent, chez lequel les signes d'une +douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu! +qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce +fauteuil, je vous en prie!</p> + +<p>—Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est à vos pieds que je +dois être, car je viens vous demander une grâce.</p> + +<p>—Une grâce? Et laquelle?</p> + +<p>—Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite +peut-être oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle +reposait son seul espoir, au duc d'Orléans.</p> + +<p>Le régent prit la lettre, regardant tour à tour le papier et la jeune +fille, et, s'approchant d'une bougie qui brûlait sur la cheminée, +reconnut sa propre écriture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune +fille, et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni +moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais +vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos +débiteurs.</p> + +<p>Votre affectionné,</p> + +<p>Philippe d'Orléans.»</p> + +<p>—Je reconnais parfaitement cette lettre pour être de moi, mademoiselle, +dit le régent; mais, à la honte de ma mémoire, je vous en demande +pardon, je ne me rappelle plus à qui elle a été écrite.</p> + +<p>—Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassurée par +l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc.</p> + +<p>—Clarice du Rocher!... s'écria le régent. Oui en effet, je me rappelle +maintenant. J'ai écrit cette lettre d'Espagne, après la mort d'Albert, +qui a été tué à la bataille d'Almanza; j'ai écrit cette lettre à sa +veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains, +mademoiselle?</p> + +<p>—Hélas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice.</p> + +<p>—Vous, mademoiselle! s'écria le régent, vous! Et qu'est devenue votre +mère?</p> + +<p>—Elle est morte, monseigneur.</p> + +<p>—Depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis près de quatorze ans.</p> + +<p>—Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien?</p> + +<p>—Au désespoir, monseigneur, et manquant de tout.</p> + +<p>—Mais comment ne s'est-elle pas adressée à moi?</p> + +<p>—Votre Altesse était encore en Espagne.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! que me dites-vous là! Continuez, mademoiselle, car vous ne +pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intéresse. Pauvre +Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle +n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre père m'avait sauvé la vie à +Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, je le savais, et voilà ce qui m'a donné le courage +de me présenter devant vous.</p> + +<p>—Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'êtes-vous +devenue alors?</p> + +<p>—Moi, monseigneur, j'ai été recueillie par un ami de notre famille, par +un pauvre écrivain nommé Jean Buvat.</p> + +<p>—Jean Buvat! s'écria le régent; mais attendez donc! je connais ce +nom-là, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a +découvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours +ses réclamations en personne.... Une place à la Bibliothèque, n'est-ce +pas? un arriéré dû?</p> + +<p>—C'est cela même, monseigneur.</p> + +<p>—Mademoiselle, reprit le régent, il paraît que tout ce qui vous entoure +est destiné à me sauver. Me voilà deux fois votre débiteur. Vous m'avez +dit que vous aviez une grâce à me demander; parlez donc hardiment, je +vous écoute.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force!</p> + +<p>—C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que +vous souhaitez!</p> + +<p>—Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mérité la +mort.</p> + +<p>—S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le régent.</p> + +<p>—Hélas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit.</p> + +<p>Le front du régent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant +l'impression produite par cette demande, sentait son cœur se serrer et +ses genoux fléchir.</p> + +<p>—Est-il votre parent? votre allié? votre ami?</p> + +<p>—Il est ma vie! il est mon âme! monseigneur; je l'aime!</p> + +<p>—Mais savez-vous, si je fais grâce à lui, qu'il faut que je fasse grâce +à tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables +encore que lui?</p> + +<p>—Grâce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout +ce que je vous demande.</p> + +<p>—Mais si je commue sa peine en une prison perpétuelle, vous ne le +verrez plus.</p> + +<p>Bathilde se sentit prête à mourir et, étendant la main, se soutint au +dossier d'un fauteuil.</p> + +<p>—Que deviendrez-vous alors? continua le régent.</p> + +<p>—Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, où je prierai pendant +le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas, dit le régent.</p> + +<p>—Pourquoi donc, monseigneur?</p> + +<p>—Parce qu'aujourd'hui même, il y a une heure, on m'a demandé votre +main, et que je l'ai promise.</p> + +<p>—Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et à qui donc, mon +Dieu!</p> + +<p>—Lisez, dit le régent en prenant une lettre sur son bureau et en la +présentant tout ouverte à la jeune fille.</p> + +<p>—Raoul! s'écria Bathilde; l'écriture de Raoul! Ô mon Dieu! Qu'est-ce +que cela veut dire?</p> + +<p>—Lisez, reprit le régent.</p> + +<p>Et Bathilde, d'une voix altérée, lut la lettre suivante:</p> + +<p>«Monseigneur,</p> + +<p>J'ai mérité la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie. +Je suis prêt à mourir au jour fixé, à l'heure dite; mais il dépend de +Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la +supplier à genoux de m'accorder cette faveur.</p> + +<p>J'aime une jeune fille que j'eusse épousée si j'eusse vécu. Permettez +qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment où je la quitte +pour toujours, où je la laisse seule et isolée au milieu du monde, que +j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et +ma fortune.</p> + +<p>En sortant de l'église, monseigneur, je marcherai à l'échafaud.</p> + +<p>C'est mon dernier vœu, c'est mon seul désir; ne refusez pas la prière +d'un mourant.</p> + +<p>Raoul d'Harmental.»</p> + +<p>—Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en éclatant en sanglots, +vous voyez, tandis que je pensais à lui, il pensait à moi! N'ai-je pas +raison de l'aimer quand il m'aime tant!</p> + +<p>—Oui, dit le régent, et je lui accorde sa demande: elle est juste. +Puisse cette grâce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments!</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, s'écria la jeune fille, est-ce tout ce que +vous lui accordez?</p> + +<p>—Vous voyez, dit le Régent, que lui-même se rend justice et ne demande +pas autre chose.</p> + +<p>—Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre à +l'instant même. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et +que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le régent d'un ton qui ne permettait pas de +réplique, et en écrivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de +son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la +Bastille, elle contient mes instructions à l'égard du condamné. Mon +capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma +part à ce que ces instructions soient suivies.</p> + +<p>—Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie à +genoux!</p> + +<p>Le régent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte.</p> + +<p>—Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le régent.</p> + +<p>—Oh! monseigneur, vous êtes bien cruel! dit Bathilde en se relevant. +Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons +pas séparés, même sur l'échafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas, +même dans la tombe!</p> + +<p>—Monsieur de Lafare, dit le régent, accompagnez mademoiselle à la +Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez +connaissance avec lui, et vous veillerez à ce que les ordres qu'elle +renferme soient exécutés de point en point.</p> + +<p>Puis, sans écouter le dernier cri de désespoir de Bathilde, le duc +d'Orléans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_48" id="Chapitre_48"></a><a href="#table">Chapitre 48</a></h2> + + +<p>Lafare entraîna la jeune fille presque mourante et la fit monter dans +une des voitures tout attelées qui attendaient toujours dans la cour du +Palais-Royal. Cette voiture partit aussitôt au galop, prenant par la rue +de Cléry et par les boulevards le chemin de la Bastille.</p> + +<p>Pendant toute la route, Bathilde ne dit pas un mot. Elle était muette, +froide et inanimée comme une statue. Ses yeux étaient fixes et sans +larmes. Seulement, en arrivant en face de la forteresse elle +tressaillit; il lui semblait avoir vu s'élever dans l'ombre, à la place +même où avait été exécuté le chevalier de Rohan, quelque chose comme un +échafaud. Un peu plus loin la sentinelle cria: Qui vive! Puis on +entendit la voiture rouler sur le pont-levis. Les herses se levèrent, la +porte s'ouvrit, et le carrosse s'arrêta à la porte de l'escalier qui +conduisait chez le gouverneur.</p> + +<p>Un valet de pied sans livrée vint ouvrir la portière et Lafare aida +Bathilde à descendre. À peine si elle pouvait se soutenir; toute sa +force morale s'était évanouie du moment où l'espoir l'avait quittée. +Lafare et le valet de pied furent presque obligés de la porter au +premier étage. Monsieur de Launay soupait. On fit entrer Bathilde dans +un salon, tandis qu'on introduisait immédiatement Lafare près du +gouverneur.</p> + +<p>Dix minutes à peu près s'écoulèrent pendant lesquelles Bathilde demeura +anéantie sur le fauteuil où elle s'était laissée tomber en entrant. La +pauvre enfant n'avait qu'une idée, c'était celle de cette séparation +éternelle qui l'attendait; la pauvre enfant ne voyait qu'une chose, +c'était son amant montant sur l'échafaud.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, Lafare rentra avec le gouverneur. Bathilde leva +machinalement la tête et les regarda d'un œil égaré. Lafare alors +s'approcha d'elle, et lui offrant le bras:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, l'église est préparée, et le prêtre vous y +attend.</p> + +<p>Bathilde, sans répondre, se leva pâle et glacée; puis comme elle sentit +que les jambes lui manquaient, elle s'appuya sur le bras qui lui était +offert. Monsieur de Launay marchait le premier, éclairé par deux hommes +qui portaient des torches.</p> + +<p>Au moment où Bathilde entrait par une des portes latérales, elle +aperçut, entrant par l'autre porte, le chevalier d'Harmental, accompagné +de son côté par Valef et par Pompadour. C'étaient les témoins de +l'époux, comme monsieur de Launay et Lafare étaient les témoins de +l'épouse. Chaque porte était gardée par deux gardes françaises, l'arme +au bras et immobiles comme des statues.</p> + +<p>Les deux amants s'avancèrent au-devant l'un de l'autre, Bathilde pâle et +mourante, Raoul calme et souriant. Arrivés en face de l'autel, le +chevalier prit la main de la jeune fille et la conduisit aux deux sièges +qui étaient préparés; et là tous deux tombèrent à genoux sans s'être dit +une seule parole.</p> + +<p>L'autel était éclairé par quatre cierges seulement, qui jetaient dans +cette chapelle, déjà naturellement sombre et si peuplée encore de +sombres souvenirs, une lueur funèbre qui donnait à la cérémonie quelque +chose d'un office mortuaire. Le prêtre commença la messe. C'était un +beau vieillard à cheveux blancs, dont la figure mélancolique indiquait +que ses fonctions journalières laissaient de profondes traces dans son +âme. En effet, il était chapelain de la Bastille depuis vingt-cinq ans, +et depuis vingt-cinq ans il avait entendu de bien tristes confessions et +vu de bien lamentables spectacles.</p> + +<p>Au moment de bénir les époux, il leur adressa quelques paroles selon +l'habitude consacrée; mais, au lieu de parler à l'époux de ses devoirs +de mari, à l'épouse de ses devoirs de mère; au lieu d'ouvrir devant eux +l'avenir de la vie, il leur parla de la paix du ciel, de la miséricorde +divine et de la résurrection éternelle. Bathilde se sentait suffoquer. +Raoul vit qu'elle allait éclater en sanglots, il lui prit la main et la +regarda avec une si triste et si profonde résignation, que la pauvre +enfant fit un dernier effort, étouffant ses larmes, qu'elle sentait +retomber une à une sur son cœur. Au moment de la bénédiction, elle +pencha sa tête sur l'épaule de Raoul. Le prêtre crut qu'elle +s'évanouissait, et s'arrêta.</p> + +<p>—Achevez, achevez, mon père, murmura Bathilde.</p> + +<p>Et le prêtre prononça les paroles sacramentelles, auxquelles tous deux +répondirent par un oui dans lequel semblaient s'être réunies toutes les +forces de leur âme.</p> + +<p>La cérémonie terminée, d'Harmental demanda à M. de Launay s'il lui était +permis de demeurer avec sa femme pendant le peu d'heures qu'il lui +restait à vivre; M. de Launay répondit qu'il n'y voyait pas +d'inconvénient, et qu'on allait le reconduire à sa chambre. Alors Raoul +embrassa Valef et Pompadour, les remercia d'avoir bien voulu servir de +témoins à son funèbre mariage, serra la main à Lafare, rendit grâces à +monsieur de Launay des bontés qu'il avait eues pour lui pendant son +séjour à la Bastille, et jetant son bras autour de la taille de Bathilde +qui, à chaque instant, menaçait de tomber de toute sa hauteur sur les +dalles de l'église, l'entraîna vers la porte par laquelle il était +entré. Là ils retrouvèrent les deux hommes armés de torches, qui les +précédèrent et les conduisirent jusqu'à la porte de la chambre de +d'Harmental. Un guichetier attendait, qui ouvrit cette porte.</p> + +<p>Raoul et Bathilde entrèrent, puis la porte se referma, et les deux époux +se trouvèrent seuls.</p> + +<p>Alors Bathilde, qui jusque-là avait contenu ses larmes, ne put résister +plus longtemps à sa douleur, un cri déchirant s'échappa de sa poitrine, +et elle tomba, en se tordant les bras et en éclatant en sanglots, sur un +fauteuil où sans doute, pendant ses trois semaines de captivité, +d'Harmental avait bien souvent pensé à elle. Raoul se jeta à ses genoux +et voulut la consoler, mais lui-même était trop ému de cette douleur si +profonde pour trouver autre chose que des larmes à mêler aux larmes de +Bathilde. Ce cœur de fer se fondit à son tour, et Bathilde sentit à la +fois sur ses lèvres les pleurs et les baisers de son amant.</p> + +<p>Ils étaient depuis une demi-heure à peine ensemble qu'ils entendirent +des pas qui s'approchaient de la porte, et qu'une clef tourna dans la +serrure. Bathilde tressaillit et serra convulsivement d'Harmental contre +son cœur. Raoul comprit quelle crainte affreuse venait de lui traverser +l'esprit et la rassura. Ce ne pouvait être encore celui qu'elle +craignait de voir, puisque l'exécution était fixée pour huit heures du +matin, et que onze heures venaient de sonner. En effet, ce fut monsieur +de Launay qui parut.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, ayez la bonté de me suivre.</p> + +<p>—Seul? demanda d'Harmental en serrant à son tour Bathilde entre ses +bras.</p> + +<p>—Non, avec madame, reprit le gouverneur.</p> + +<p>—Oh! ensemble, ensemble! entends-tu Raoul? s'écria Bathilde. Oh! où +l'on voudra, pourvu que ce soit ensemble! Nous voici, monsieur, nous +voici!</p> + +<p>Raoul serra une dernière fois Bathilde dans ses bras, lui donna un +dernier baiser au front, et, rappelant tout son orgueil, il suivit +monsieur de Launay avec un visage sur lequel il ne restait plus la +moindre trace de l'émotion terrible qu'il venait d'éprouver.</p> + +<p>Tous trois suivirent pendant quelque temps des corridors éclairés +seulement par quelques lanternes rares, puis ils descendirent un +escalier en spirale et se trouvèrent à la porte d'une tour. Cette porte +donnait sur un préau entouré de hautes murailles et qui servait de +promenade aux prisonniers qui n'étaient point au secret. Dans cette cour +était une voiture attelée de deux chevaux, sur l'un desquels était un +postillon, et l'on voyait reluire dans l'ombre les cuirasses d'une +douzaine de mousquetaires.</p> + +<p>Une même lueur d'espoir traversa en même temps le cœur des deux amants. +Bathilde avait demandé au régent de commuer la mort de Raoul en une +prison perpétuelle. Peut-être le régent lui avait-il accordé cette +grâce. Cette voiture tout attelée pour conduire sans doute le condamné +dans quelque prison d'État, ce peloton de mousquetaires destinés sans +doute à les escorter, tout cela donnait à cette supposition un caractère +de réalité. Tous deux se regardèrent en même temps, et en même temps +levèrent les yeux au ciel pour remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il +leur accordait. Pendant ce temps, monsieur de Launay avait fait signe à +la voiture de s'approcher, le postillon avait obéi, la portière s'était +ouverte et le gouverneur, la tête découverte, tendait la main à Bathilde +pour l'aider à monter, Bathilde hésita un instant, se retournant avec +inquiétude pour voir si l'on n'entraînait pas Raoul d'un autre côté mais +elle vit que Raoul s'apprêtait à la suivre, et elle monta sans +résistance. Un instant après, Raoul était près d'elle. Aussitôt la +portière se referma sur eux; la voiture s'ébranla, l'escorte piétina aux +portières. On passa sous le guichet puis sur le pont-levis, et enfin on +se retrouva hors de la Bastille.</p> + +<p>Les deux époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; il n'y avait +plus de doute, le régent faisait à d'Harmental grâce de la vie, et de +plus, c'était évident, il consentait à ne point le séparer de Bathilde. +Or, c'était ce que Bathilde et d'Harmental n'eussent jamais osé rêver. +Cette vie de réclusion, supplice pour tout autre, était pour eux une +existence de délices, un paradis d'amour: ils se verraient sans cesse, +et ne se quitteraient jamais! Qu'auraient-ils pu désirer de plus, même +lorsque, maîtres de leur sort, ils rêvaient un même avenir? Une seule +idée triste traversa en même temps leur esprit, et tous deux, avec cette +spontanéité du cœur qui ne se rencontre que dans les gens qui s'aiment, +prononcèrent le nom de Buvat.</p> + +<p>En ce moment, la voiture s'arrêta. Dans une semblable circonstance tout +était pour les pauvres amants un sujet de crainte. Tous deux tremblèrent +d'avoir trop espéré et tressaillirent de terreur. Presque aussitôt la +portière s'ouvrit: c'était le postillon.</p> + +<p>—Que veux-tu? lui demanda d'Harmental.</p> + +<p>—Dame! notre maître, dit le postillon, je voudrais savoir où il +faudrait vous conduire, moi.</p> + +<p>—Comment! où il faut me conduire! s'écria d'Harmental. N'as-tu pas +d'ordres?</p> + +<p>—J'ai l'ordre de vous mener dans le bois de Vincennes entre le château +et Nogent-sur-Marne, et nous y voilà!</p> + +<p>—Et notre escorte? demanda le chevalier, qu'est-elle devenue?</p> + +<p>—Votre escorte? elle nous a laissés à la barrière.</p> + +<p>—Ô mon Dieu, mon Dieu! s'écria d'Harmental, tandis que Bathilde, +haletante d'espoir, joignait les mains en silence; ô mon Dieu! est-ce +possible?</p> + +<p>Et le chevalier sauta en bas de la voiture, regarda avidement autour de +lui, tendit les bras à Bathilde qui s'élança à son tour; puis tous deux +jetèrent ensemble un cri de joie et de reconnaissance.</p> + +<p>Ils étaient libres comme l'air qu'ils respiraient!</p> + +<p>Seulement le régent avait donné l'ordre de conduire le chevalier juste à +l'endroit où ce dernier avait enlevé Bourguignon, croyant l'enlever lui +même.</p> + +<p>C'était la seule vengeance que se fût réservée Philippe le Débonnaire.</p> + +<p>Quatre ans après cet événement, Buvat, réintégré dans sa place et payé +de son arriéré, avait la satisfaction de mettre la plume à la main d'un +beau garçon de trois ans. C'était le fils de Raoul et de Bathilde.</p> + +<p>Les deux premiers noms qu'écrivit l'enfant furent ceux d'Albert du +Rocher et de Clarice Gray.</p> + +<p>Le troisième fut celui de Philippe d'Orléans, régent de France.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="post" id="post"></a><a href="#table">Post-Scriptum</a></h3> + +<p>Peut-être quelques personnes ont-elles pris assez +d'intérêt aux personnages qui jouent un rôle secondaire dans l'histoire +que nous venons de leur raconter, pour désirer savoir ce qu'ils +devinrent après la catastrophe qui perdit les conjurés et sauva le +régent. Nous allons les satisfaire en deux mots.</p> + +<p>Le duc et la duchesse du Maine, dont on voulait briser à tout jamais les +complots à venir, furent arrêtés, le duc à Sceaux et la duchesse dans +une petite maison qu'elle avait rue Saint-Honoré. Le duc fut conduit au +château de Doullens, et la duchesse à celui de Dijon, d'où elle fut +transférée à la citadelle de Châlons. Tous deux en sortirent au bout de +quelques mois, désarmant le régent, l'un par une dénégation absolue, +l'autre par un aveu complet.</p> + +<p>Mademoiselle Delaunay fut conduite à la Bastille, où sa captivité, comme +on peut le voir dans les Mémoires qu'elle a laissés, fut fort adoucie +par ses amours avec le chevalier de Mesnil, et plus d'une fois, après sa +sortie, il lui arriva, en pleurant l'infidélité de son cher prisonnier, +de dire comme Ninon ou Sophie Arnould, je ne sais plus laquelle: «Oh! le +bon temps où nous étions si malheureux!»</p> + +<p>Richelieu fut arrêté, comme l'en avait prévenu mademoiselle de Valois, +le lendemain même du jour où il avait introduit Bathilde chez le régent, +mais sa captivité fut un nouveau triomphe pour lui. Le bruit s'étant +répandu que le beau prisonnier avait obtenu la permission de se promener +sur la terrasse de la Bastille, la rue Saint-Antoine s'encombra des +voitures les plus élégantes de Paris, et devint en moins de vingt-quatre +heures la promenade à la mode. Aussi le régent, qui avait, disait-il +entre les mains assez de preuves contre monsieur de Richelieu pour lui +faire couper quatre têtes, s'il les avait eues, ne voulut-il pas risquer +de se dépopulariser à tout jamais dans l'esprit du beau sexe, en le +retenant plus longtemps en prison. Après une captivité de trois mois, +Richelieu sortit plus brillant et plus à la mode que jamais. Seulement +il trouva l'armoire aux confitures murée, et la pauvre mademoiselle de +Valois devenue duchesse de Modène.</p> + +<p>L'abbé Brigaud, arrêté, comme nous l'avons dit, à Orléans, fut retenu +quelque temps dans les prisons de cette ville, au grand désespoir de la +bonne madame Denis, de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, et de monsieur +Boniface. Mais, un beau matin, au moment où la famille allait se mettre +à table pour le déjeuner, on vit entrer l'abbé Brigaud, aussi calme et +aussi régulier que d'habitude. On lui fit grande fête et on lui demanda +une foule de détails; mais, avec sa prudence habituelle, il renvoya les +curieux à ses déclarations juridiques, disant que cette affaire lui +avait déjà donné tant de contrariétés, qu'on l'obligerait fort en ne lui +en parlant jamais. Or, comme l'abbé Brigaud avait, ainsi qu'on l'a vu, +des droits tout à fait autocratiques dans la maison de madame Denis, son +désir fut religieusement respecté, et à partir de ce jour il ne fut pas +plus question de cette affaire rue du Temps Perdu, n° 5, que si elle +n'avait jamais existé.</p> + +<p>Quelques jours après lui, Pompadour, Valef, Laval et Malezieux, +sortirent de prison à leur tour, et recommencèrent à faire leur cour à +madame du Maine, comme si de rien n'était. Quant au cardinal de +Polignac, il n'avait pas même été arrêté: il avait été exilé simplement +à son abbaye d'Anchin.</p> + +<p>Lagrange-Chancel, l'auteur des Philippiques, fut appelé au Palais-Royal. +Il y trouva le régent qui l'attendait.</p> + +<p>—Monsieur, lui demanda le prince, est-ce que vous pensez de moi tout ce +que vous avez dit?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, lui répondit Lagrange-Chancel.</p> + +<p>—Eh bien! c'est fort heureux pour vous, monsieur, reprit le régent; car +si vous aviez écrit de pareilles infamies contre votre conscience, je +vous aurais fait pendre.</p> + +<p>Et le régent se contenta de l'envoyer aux îles Sainte-Marguerite, où il +ne resta que trois ou quatre mois. Les ennemis du régent, ayant répandu +le bruit que le prince l'y avait fait empoisonner, le prince ne trouva +pas de meilleur moyen de démentir cette nouvelle calomnie que celui +d'ouvrir les portes de sa prison au prétendu mort qui en sortit plus +gonflé de haine et de fiel que jamais.</p> + +<p>Cette dernière preuve de clémence parut à Dubois si hors de saison, +qu'il courut chez le régent pour lui faire une scène; mais, pour toute +réponse à ses récriminations le prince se contenta de lui chanter le +refrain de la chanson que Saint-Simon avait faite sur lui:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis débonnaire, moi,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis débonnaire.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ce qui mit Dubois dans une si grande colère, que le régent, pour se +réconcilier avec lui, fut obligé de le faire nommer cardinal.</p> + +<p>Cette nomination inspira à la Fillon une telle fierté qu'elle déclara ne +vouloir plus, dorénavant, recevoir chez elle que des gens qui auraient +fait leurs preuves de 1399.</p> + +<p>Au reste, sa maison avait, dans cette catastrophe, perdu une de ses +pensionnaires les plus illustres. Trois jours après la mort du capitaine +Roquefinette, la Normande était entrée aux Filles-Repenties.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + +<h3><a name="biblio" id="biblio"></a><a href="#table">Bibliographie—Œuvres complètes</a></h3> + +<p>Tiré de <i>Bibliographie des Auteurs +Modernes (1801-1934)</i> par Hector Talvart et Joseph Place, Paris, +Editions de la Chronique des Lettres Françaises, Aux Horizons de France, +39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.</p> + +<p>1. <b>Élégie sur la mort du général Foy.</b> Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 +pp.</p> + +<p>2. <b>La Chasse et l'Amour.</b> Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, +Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A. +Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, +in-8 de 40 pp.</p> + +<p>3. <b>Canaris.</b> Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12 +de 10 pp.</p> + +<p>4. <b>Nouvelles contemporaines.</b> Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 +pp.</p> + +<p>5. <b>La Noce et l'Enterrement.</b> Vaudeville en trois tableaux, par MM. +Davy, Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au +théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).Paris, Chez Bezou, 1826, +in-8 de 46 pp.</p> + +<p>6. <b>Henri III et sa cour.</b> Drame historique en cinq actes et en prose. +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829).Paris, Vezard et Cie, 1829, +in-8 de 171 pp.</p> + +<p>7. <b>Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.</b> Trilogie dramatique +sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue. +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).Paris, +Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.</p> + +<p>8. <b>Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de +Soissons.</b> Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.</p> + +<p>9. <b>Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.</b> Drame en +six actes. Représenté pour la première fois, sur la Théâtre Royal de +l'Odéon (10 janv.1831).Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de +XVI-219 pp.</p> + +<p>10. <b>Antony.</b> Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première +fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831).Paris, Auguste +Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch. +(post-scriptum).</p> + +<p>11. <b>Charles VII chez ses grands vassaux.</b> Tragédie en cinq actes. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 +oct. 1831).Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.</p> + +<p>12. <b>Richard Darlington.</b> Drame en cinq actes et en prose, précédé de +<b>La Maison du Docteur</b>, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la +première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. +1831).Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.</p> + +<p>13. <b>Teresa.</b> Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832). +Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 +pp.</p> + +<p>14. <b>Le Mari de la veuve.</b> Comédie en un acte et en prose, par M.***. +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832). +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.</p> + +<p>15. <b>La Tour de Nesle.</b> Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. +Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba, +1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.</p> + +<p>16. <b>Gaule et France.</b> Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.</p> + +<p>17. <b>Impressions de voyage.</b> Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, +1834-1837, 5 vol. in-8.</p> + +<p>18. <b>Angèle.</b> Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 +pp.</p> + +<p>19. <b>Catherine Howard.</b> Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris, +Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.</p> + +<p>20. <b>Souvenirs d'Antony.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de +360 pp.</p> + +<p>21. <b>Chroniques de France. Isabel de Bavière</b> (Règne de Charles VI). +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.</p> + +<p>22. <b>Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.</b> Mystère en cinq actes. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin +Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.</p> + +<p>23. <b>Kean.</b> Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux +Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 +pp.</p> + +<p>24. <b>Piquillo.</b> Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837). +Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.</p> + +<p>25. <b>Caligula.</b> Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 +déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de +170 p.</p> + +<p>26. <b>La Salle d'armes.</b> I.<b> Pauline</b> II. <b>Pascal Bruno</b> +(précédé de <b>Murat</b>). Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, +2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.</p> + +<p>27. <b>Le Capitaine Paul</b> (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont, +1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.</p> + +<p>28. <b>Paul Jones.</b> Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois, +à Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.</p> + +<p>29. <b>Nouvelles impressions de voyage.</b> <b>Quinze jours au Sinaï,</b> par MM. +A. Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.</p> + +<p>30. <b>Acté.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 +et 302 pp.</p> + +<p>31. <b>La Comtesse de Salisbury.</b> Chroniques de France. Paris, Dumont, (et +Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.</p> + +<p>32. <b>Jacques Ortis.</b> Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de +Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.</p> + +<p>33. <b>Mademoiselle de Belle-Isle.</b> Drame en cinq actes, en prose. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français(2 +avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.</p> + +<p>34. <b>Le Capitaine Pamphile.</b> Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et +296 pp.</p> + +<p>35. <b>L'Alchimiste.</b> Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la +première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris, +Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.</p> + +<p>36. <b>Crimes célèbres.</b> Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 +vol. in-8.</p> + +<p>37. <b>Napoléon</b>, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque +français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.</p> + +<p>38. <b>Othon l'archer.</b> Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.</p> + +<p>39. <b>Les Stuarts.</b> Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.</p> + +<p>40. <b>Maître Adam le Calabrais.</b> Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.</p> + +<p>41. <b>Aventures de John Davys.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. +in-8.</p> + +<p>42. <b>Le Maître d'armes.</b> Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, +322 et 336 pp.</p> + +<p>43. <b>Un Mariage sous Louis XV.</b> Comédie en cinq actes. Représentée pour +la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> juin 1841). +Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.</p> + +<p>44. <b>Praxède,</b> suivi de <b>Don Martin de Freytas</b> et de +<b>Pierre-le-Cruel.</b> Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.</p> + +<p>45. <b>Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.</b> Paris, Dumont, +1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.</p> + +<p>46. <b>Excursions sur les bords du Rhin.</b> Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 +de 328, 326 et 334 pp.</p> + +<p>47. <b>Une année à Florence.</b> Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et +343 pp.</p> + +<p>48. <b>Jehanne la Pucelle.</b> 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 +de VII-327 pp.</p> + +<p>49. <b>Le Speronare</b> Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p> + +<p>50. <b>Le Capitaine Arena.</b> Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et +314 pp.</p> + +<p>51. <b>Lorenzino.</b> Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes +et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.</p> + +<p>52. <b>Halifax.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur +tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes +et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 +pp.</p> + +<p>53. <b>Le Chevalier d'Harmental.</b> Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p> + +<p>54. <b>Le Corricolo.</b> Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.</p> + +<p>55. <b>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</b> Comédie en cinq actes, suivie d'une +lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à +Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et +tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f. +(lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).</p> + +<p>56. <b>La Villa Palmieri.</b> Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.</p> + +<p>57. <b>Louise Bernard.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin. +Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de +34 pp.</p> + +<p>58. <b>Un Alchimiste au dix-neuvième siècle.</b> Paris, Imprimerie de Paul +Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.</p> + +<p>59. <b>Filles, Lorettes et Courtisanes.</b> Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 +pp.</p> + +<p>60. <b>Ascanio.</b> Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.</p> + +<p>61. <b>Le Laird de Dumbicky.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame +en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.</p> + +<p>62. <b>Sylvandire.</b> Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et +324 pp.</p> + +<p>63. <b>Fernande.</b> Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.</p> + +<p>64. A. <b>Les Trois Mousquetaires</b> Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B. +<b>Les Mousquetaires</b> Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de +<b>L'Auberge de Béthune</b>, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet. +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de +l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 +pp. C. <b>La Jeunesse des Mousquetaires.</b> Pièce en 14 tableaux, par MM. A. +Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D. +<b>Le Prisonnier de la Bastille,</b> fin des <b>Mousquetaires.</b> Drame en cinq +actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur +le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères, +s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.</p> + +<p>65. <b>Le Château d'Eppstein.</b> Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de +323, 353 et 322 pp.</p> + +<p>66. <b>Amaury.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.</p> + +<p>67. <b>Cécile.</b> Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.</p> + +<p>68. A. <b>Gabriel Lambert.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8. +B. <b>Gabriel Lambert.</b> Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas +et Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.</p> + +<p>69. <b>Louis XIV et son siècle.</b> Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. +Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.</p> + +<p>70. A. <b>Le Comte de Monte-Cristo.</b> Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. +in-8. B. <b>Monte-Cristo.</b> Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. +A. Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. <b>Le +Comte de Morcerf.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas +et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. <b>Villefort.</b> +Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, +N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.</p> + +<p>71. A. <b>La Reine Margot.</b> Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. B. +<b>La Reine Margot.</b> Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série. +Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. +Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.</p> + +<p>72. <b>Vingt Ans après,</b> suite des <b>Trois Mousquetaires.</b> Paris, Baudry, +1845, 10 vol.</p> + +<p>73. A. <b>Une Fille du Régent.</b> Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B. +<b>Une Fille du Régent.</b> Comédie en cinq actes dont un prologue. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> +avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.</p> + +<p>74. <b>Les Médicis.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.</p> + +<p>75. <b>Michel-Ange et Raphaël Sanzio.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 +de 345 et 306 pp.</p> + +<p>76. <b>Les Frères Corses.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 +de 302 et 312 pp.</p> + +<p>77. A. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 +vol. in-8. B. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Bibliothèque dramatique. +Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5 +actes et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy +frères, 1847, in-18 de 139 pp.</p> + +<p>78. <b>Histoire d'un casse-noisette.</b> Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. +in-8.</p> + +<p>79. <b>La Bouillie de la Comtesse Berthe.</b> Paris, J. Hetzel, 1845, pet. +in-8 de 126 pp.</p> + +<p>80. <b>Nanon de Lartigues.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 331 pp.</p> + +<p>81. <b>Madame de Condé.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et +307 pp.</p> + +<p>82. <b>La Vicomtesse de Cambes.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de +334 et 324 pp.</p> + +<p>83. <b>L'Abbaye de Peyssac.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 +et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série +intitulée: <b>La Guerre des femmes</b>, qui a inspiré la pièce: <b>La Guerre +des femmes.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre +Historique (1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.</p> + +<p>84. A. <b>La Dame de Monsoreau.</b> Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. B. <b>La +Dame de Monsoreau.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de +<b>L'Etang de Beaugé,</b> prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, +Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.</p> + +<p>85. <b>Le Bâtard de Mauléon.</b> Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.</p> + +<p>86. <b>Les Deux Diane.</b> Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.</p> + +<p>87. <b>Mémoires d'un médecin.</b> Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), +1846-1848, 19 vol. in-8.</p> + +<p>88. <b>Les Quarante-Cinq.</b> Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.</p> + +<p>89. <b>Intrigue et Amour.</b> Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> +série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères, +1847, in-12 de 99 pp.</p> + +<p>90. <b>Impressions de voyage. De Paris à Cadix.</b> Paris, Ancienne maison +Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.</p> + +<p>91. <b>Hamlet, prince de Danemark.</b> Bibliothèque dramatique. Théâtre +moderne. 2<sup>ème</sup> série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. +Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.</p> + +<p>92. <b>Catilina.</b> Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. +Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.</p> + +<p>93. <b>Le Vicomte de Bragelonne.</b> ou <b>Dix ans plus tard,</b> suite des Trois +Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères, +1848-1850, 26 vol. in-8.</p> + +<p>94. <b>Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis.</b> Paris, A. Cadot, 1848-1851, +4 vol. in-8.</p> + +<p>95. <b>Le Comte Hermann.</b> +2<sup>ème</sup> Série du Magasin théâtral.... Drame en cinq actes, avec préface et +épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.</p> + +<p>96. <b>Les Mille et un fantômes.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de +318 et 309 pp.</p> + +<p>97. <b>La Régence.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.</p> + +<p>98. <b>Louis Quinze.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p> + +<p>99. <b>Les Mariages du père Olifus.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p> + +<p>100. <b>Le Collier de la Reine.</b> Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.</p> + +<p>101. <b>Mémoires de J.-F. Talma.</b> Écrits par lui-même et recueillis et mis +en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et +1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.</p> + +<p>102. <b>La Femme au collier de velours.</b> Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. +in-8 de 326 et 333 pp.</p> + +<p>103. <b>Montevideo</b> ou <b>une nouvelle Troie.</b> Paris, Imprimerie centrale de +Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.</p> + +<p>104. <b>La Chasse au chastre.</b> Magasin théâtral. Pièces nouvelles.... +Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de +librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant,1850, gr. in-8 de 24 pp.</p> + +<p>105. <b>La Tulipe noire.</b> Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, +304 et 316 pp.</p> + +<p>106. <b>Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)</b> Paris, +A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.</p> + +<p>107. <b>Le Trou de l'enfer.</b> (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot, +1851, 4 vol. in-8.</p> + +<p>108. <b>Dieu dispose.</b> Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.</p> + +<p>109. <b>La Barrière de Clichy.</b> Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux. +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien +Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.</p> + +<p>110. <b>Impressions de voyage. Suisse.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 +vol. in-18.</p> + +<p>111. <b>Ange Pitou.</b> Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.</p> + +<p>112. <b>Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie +révolutionnaire.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.</p> + +<p>113. <b>Histoire de deux siècles</b> ou <b>la Cour, l'Église et le peuple +depuis 1650 jusqu'à nos jours.</b> Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. +in-8.</p> + +<p>114. <b>Conscience.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.</p> + +<p>115. <b>Un Gil Blas en Californie.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de +317 et 296 pp.</p> + +<p>116. <b>Olympe de Clèves.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.</p> + +<p>117. <b>Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de +Louis-Philippe.)</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. +Mes Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.</p> + +<p>119. <b>La Comtesse de Charny.</b> Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.</p> + +<p>120. <b>Isaac Laquedem.</b> Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. +in-8.</p> + +<p>121. <b>Le Pasteur d'Ashbourn.</b> Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.</p> + +<p>122. <b>Les Drames de la mer.</b> Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 +et 324 pp.</p> + +<p>123. <b>Ingénue.</b> Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.</p> + +<p>124. <b>La Jeunesse de Pierrot.</b> par Aramis. Publications du +MousquetaireParis, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.</p> + +<p>125. <b>Le Marbrier.</b> Drame en trois actes. Représenté pour la première +fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel +Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.</p> + +<p>126. <b>La Conscience.</b> Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris, +Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.</p> + +<p>127. A. <b>El Salteador.</b> Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854, +3 vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: B. +<b>Le Gentilhomme de la montagne.</b> Drame en cinq actes et huit tableaux, +par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 +pp.</p> + +<p>128. <b>Une Vie d'artiste.</b> Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et +323 pp.</p> + +<p>129. <b>Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas.</b> Bibliothèque +du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.</p> + +<p>130. <b>Catherine Blum.</b> Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.</p> + +<p>131. <b>Vie et aventures de la princesse de Monaco.</b> Recueillies par A. +Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.</p> + +<p>132. <b>La Jeunesse de Louis XIV.</b> Comédie en cinq actes et en prose. +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.</p> + +<p>133. <b>Souvenirs de 1830 à 1842.</b> Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol. +in-8.</p> + +<p>134. <b>Le Page du Duc de Savoie.</b> Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.</p> + +<p>135. <b>Les Mohicans de Paris.</b> Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.</p> + +<p>136. A. <b>Les Mohicans de Paris</b> (Suite) <b>Salvator le commissionnaire.</b> +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans +de Paris, la pièce suivante: B. <b>Les Mohicans de Paris.</b> Drame en cinq +actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 +de 162 pp.</p> + +<p>137. <b>Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.</b> Rédigé +et publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.</p> + +<p>138. <b>La dernière année de Marie Dorval.</b> Paris, Librairie Nouvelle, +1855, in-32 de 96 pp.</p> + +<p>139. <b>Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.)</b> Paris, A. +Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p> + +<p>140. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. César.</b> Paris, A. Cadot, +1856, 7 vol. in-8.</p> + +<p>141. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.</b> Paris, A. Cadot, +1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.</p> + +<p>142. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.</b> Paris, A. Cadot, +1856, 5 vol. in-8.</p> + +<p>143. <b>L'Orestie.</b> Tragédie en trois actes et en vers, imitée de +l'antique. Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.</p> + +<p>144. <b>Le Lièvre de mon grand-père.</b> Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 +pp.</p> + +<p>145. <b>La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.</b> Drame historique en 5 actes +et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la +première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la +Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.</p> + +<p>146. <b>Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la +Mecque.</b> Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.</p> + +<p>147. <b>Madame du Deffand.</b> Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.</p> + +<p>148. <b>La Dame de volupté.</b> Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. +Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.</p> + +<p>149. <b>L'Invitation à la valse.</b> Comédie en un acte et en prose. +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase +(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.</p> + +<p>150. <b>L'Homme aux contes.</b> Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. +Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de +Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité, +Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.</p> + +<p>151. <b>Les Compagnons de Jéhu.</b> Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.</p> + +<p>152. <b>Charles le Téméraire.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. +in-12 de 324 et 310 pp.</p> + +<p>153. <b>Le Meneur de loups.</b> Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.</p> + +<p>154. <b>Causeries.</b> Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy +frères, 1860, 2 vol. in-8.</p> + +<p>155. <b>La Retraite illuminée</b>, par A. Dumas, avec divers appendices par +M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, +1858, in-12 de 88 pp.</p> + +<p>156. <b>L'Honneur est satisfait.</b> Comédie en un acte et en prose. Paris, +Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.</p> + +<p>157. <b>La Route de Varennes.</b> Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.</p> + +<p>158. <b>L'Horoscope.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p> + +<p>159. <b>Histoire de mes bêtes.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de +333 pp.</p> + +<p>160. <b>Le Chasseur de sauvagine.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de +chacun 317 pp.</p> + +<p>161. <b>Ainsi soit-il.</b> Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a +été tiré de ce roman la pièce suivante: <b>Madame de Chamblay.</b> Drame en +cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp.</p> + +<p>162. <b>Black.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.</p> + +<p>163. <b>Les Louves de Machecoul</b>, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, +A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.</p> + +<p>164. <b>De Paris à Astrakan,</b> nouvelles impressions de voyage. Première et +deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 +vol. in-18 de 318 et 313 pp.</p> + +<p>165. <b>Lettres de Saint-Pétersbourg</b> (sur le Servage en Russie). Édition +interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de +232 pp.</p> + +<p>166. <b>La Frégate l'Espérance.</b> Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, +in-32 de 232 pp.</p> + +<p>167. <b>Contes pour les grands et les petits enfants.</b> Bruxelles, Office +de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 +et 204 pp.</p> + +<p>168. <b>Jane.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.</p> + +<p>169. <b>Herminie et Marianna.</b> Édition interdite pour la France. +Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.</p> + +<p>170. <b>Ammalat-Beg.</b> Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et +352 pp.</p> + +<p>171. <b>La Maison de glace.</b> Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 +et 280 pp.</p> + +<p>172. <b>Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.</b> Paris, Librairie Théâtrale, +s. d. (1859), in-4 de 240 pp.</p> + +<p>173. <b>Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman.</b> Paris, A. +Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.</p> + +<p>174. <b>L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.</b> Paris, A. +Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.</p> + +<p>175. <b>Monsieur Coumbes.</b> (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, +A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre +suivant: <b>Le Fils du Forçat</b>.</p> + +<p>176. Docteur Maynard. <b>Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.</b> +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.</p> + +<p>177. <b>Une Aventure d'amour</b> (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867, +in-18 de 274 pp.</p> + +<p>178. <b>Le Père la Ruine.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de +320 pp.</p> + +<p>179. <b>La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique +méridionale par Gordon Cumming.</b> Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. +(1860), gr. in-8 de 132 pp.</p> + +<p>180. <b>Moullah-Nour.</b> Édition interdite pour la France. Bruxelles, +Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et +152 pp.</p> + +<p>181. <b>Un Cadet de famille</b> traduit par Victor Perceval, publié par A. +Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères, +1860, 3 vol. in-18.</p> + +<p>182. <b>Le Roman d'Elvire.</b> Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et +A. de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.</p> + +<p>183. <b>L'Envers d'une conspiration.</b> Comédie en cinq actes, en prose. +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.</p> + +<p>184. <b>Mémoires de Garibaldi,</b> traduits sur le manuscrit original, par A. +Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 +vol. in-18 de 312 et 268 pp.</p> + +<p>185. <b>Le père Gigogne</b> contes pour les enfants. Première et deuxième +série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.</p> + +<p>186. <b>Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.</b> Paris, A. Bourdilliat +et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.</p> + +<p>187. <b>Jacquot sans oreilles.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de +XXVIII-231 pp.</p> + +<p>188. <b>Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis.</b> Paris, Michel Lévy +frères, 1861, in-18 de 250 pp.</p> + +<p>189. <b>Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples.</b> Paris, +Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.</p> + +<p>190. <b>Les Morts vont vite.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. +in-18 de 322 et 294 pp.</p> + +<p>191. <b>La Boule de neige.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 +pp.</p> + +<p>192. <b>La Princesse Flora.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 +pp.</p> + +<p>193. <b>Italiens et Flamands.</b> Première et deuxième série. Paris, Michel +Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.</p> + +<p>194. <b>Sultanetta.</b> Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.</p> + +<p>195. <b>Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de +Luynes.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.</p> + +<p>196. <b>La San-Felice.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. +in-18.</p> + +<p>197. <b>Un Pays inconnu,</b> (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy +frères, 1865, in-18 de 320 pp.</p> + +<p>198. <b>Les Gardes forestiers.</b> Drame en cinq actes. Représenté pour la +première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865). +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.</p> + +<p>199. <b>Souvenirs d'une favorite.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. +in-18.</p> + +<p>200. <b>Les Hommes de fer.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 +pp.</p> + +<p>201. A. <b>Les Blancs et les Bleus.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, +3 vol. in-18. B. <b>Les Blancs et les Bleus.</b> Drame en cinq actes, en onze +tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du +Châtelet (10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de +28 pp.</p> + +<p>202. <b>La Terreur prussienne.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 296 et 294 pp.</p> + +<p>203. <b>Souvenirs dramatiques.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp.</p> + +<p>204. <b>Parisiens et provinciaux.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. +in-18 de 326 et 276 pp.</p> + +<p>205. <b>L'Île de feu.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de +285 et 254 pp.</p> + +<p>206. <b>Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux.</b> Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.</p> + +<p>207. <b>Création et Rédemption. La Fille du Marquis.</b> Paris, Michel Lévy +frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.</p> + +<p>208. <b>Le Prince des voleurs.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. +in-18 de 293 et 275 pp.</p> + +<p>209. <b>Robin Hood le proscrit.</b> Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. +in-18 de 262 et 273 pp.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL *** + +***** This file should be named 18028-h.htm or 18028-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18028/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..12dcffc --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18028 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18028) |
