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+ The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier D'Harmental, by Alexandre Dumas
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le chevalier d'Harmental
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: March 20, 2006 [EBook #18028]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Alexandre Dumas</h1>
+<h1>LE CHEVALIER D'HARMENTAL</h1>
+<h3>(1842)</h3>
+<h3><a name="table" id="table"><b>Table des mati&egrave;res</b></a></h3>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#Chapitre_1"><b>Chapitre 1,</b></a>
+<a href="#Chapitre_2"><b>Chapitre 2,</b></a>
+<a href="#Chapitre_3"><b>Chapitre 3,</b></a>
+<a href="#Chapitre_4"><b>Chapitre 4,</b></a>
+<a href="#Chapitre_5"><b>Chapitre 5,</b></a>
+<a href="#Chapitre_6"><b>Chapitre 6,</b></a>
+<a href="#Chapitre_7"><b>Chapitre 7,</b></a>
+<a href="#Chapitre_8"><b>Chapitre 8,</b></a>
+<a href="#Chapitre_9"><b>Chapitre 9,</b></a>
+<a href="#Chapitre_10"><b>Chapitre 10,</b></a>
+<a href="#Chapitre_11"><b>Chapitre 11,</b></a>
+<a href="#Chapitre_12"><b>Chapitre 12,</b></a>
+<a href="#Chapitre_13"><b>Chapitre 13,</b></a>
+<a href="#Chapitre_14"><b>Chapitre 14,</b></a>
+<a href="#Chapitre_15"><b>Chapitre 15,</b></a>
+<a href="#Chapitre_16"><b>Chapitre 16,</b></a>
+<a href="#Chapitre_17"><b>Chapitre 17,</b></a>
+<a href="#Chapitre_18"><b>Chapitre 18,</b></a>
+<a href="#Chapitre_19"><b>Chapitre 19,</b></a>
+<a href="#Chapitre_20"><b>Chapitre 20,</b></a>
+<a href="#Chapitre_21"><b>Chapitre 21,</b></a>
+<a href="#Chapitre_22"><b>Chapitre 22,</b></a>
+<a href="#Chapitre_23"><b>Chapitre 23,</b></a>
+<a href="#Chapitre_24"><b>Chapitre 24,</b></a>
+<a href="#Chapitre_25"><b>Chapitre 25,</b></a>
+<a href="#Chapitre_26"><b>Chapitre 26,</b></a>
+<a href="#Chapitre_27"><b>Chapitre 27,</b></a>
+<a href="#Chapitre_28"><b>Chapitre 28,</b></a>
+<a href="#Chapitre_29"><b>Chapitre 29,</b></a>
+<a href="#Chapitre_30"><b>Chapitre 30,</b></a>
+<a href="#Chapitre_31"><b>Chapitre 31,</b></a>
+<a href="#Chapitre_32"><b>Chapitre 32,</b></a>
+<a href="#Chapitre_33"><b>Chapitre 33,</b></a>
+<a href="#Chapitre_34"><b>Chapitre 34,</b></a>
+<a href="#Chapitre_35"><b>Chapitre 35,</b></a>
+<a href="#Chapitre_36"><b>Chapitre 36,</b></a>
+<a href="#Chapitre_37"><b>Chapitre 37,</b></a>
+<a href="#Chapitre_38"><b>Chapitre 38,</b></a>
+<a href="#Chapitre_39"><b>Chapitre 39,</b></a>
+<a href="#Chapitre_40"><b>Chapitre 40,</b></a>
+<a href="#Chapitre_41"><b>Chapitre 41,</b></a>
+<a href="#Chapitre_42"><b>Chapitre 42,</b></a>
+<a href="#Chapitre_43"><b>Chapitre 43,</b></a>
+<a href="#Chapitre_44"><b>Chapitre 44,</b></a>
+<a href="#Chapitre_45"><b>Chapitre 45,</b></a>
+<a href="#Chapitre_46"><b>Chapitre 46,</b></a>
+<a href="#Chapitre_47"><b>Chapitre 47,</b></a>
+<a href="#Chapitre_48"><b>Chapitre 48</b></a><br /><br />
+<a href="#post"><b>Post Scriptum</b></a><br /><br />
+<a href="#biblio"><b>Bibliographie&mdash;&OElig;uvres compl&egrave;tes</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_1" id="Chapitre_1"></a><a href="#table">Chapitre 1</a></h2>
+
+
+<p>Le 22 mars de l'an de gr&acirc;ce 1718, jour de la mi-car&ecirc;me, un jeune
+seigneur de haute mine, &acirc;g&eacute; de vingt-six &agrave; vingt-huit ans, mont&eacute; sur un
+beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; du pont Neuf qui aboutit au quai de l'&Eacute;cole. Il &eacute;tait si
+droit et si ferme en selle, qu'on e&ucirc;t dit qu'il avait &eacute;t&eacute; plac&eacute; l&agrave; en
+sentinelle par le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de la police du royaume, messire
+Voyer d'Argenson.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une demi-heure d'attente &agrave; peu pr&egrave;s, pendant laquelle on le vit
+plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la
+Samaritaine, son regard, errant jusque-l&agrave;, parut s'arr&ecirc;ter avec
+satisfaction sur un individu qui, d&eacute;bouchant de la place Dauphine, fit
+demi-tour &agrave; droite et s'achemina de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune
+cavalier &eacute;tait un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taill&eacute; en
+pleine chair, portant au lieu de perruque une for&ecirc;t de cheveux noirs
+parsem&eacute;e de quelques poils gris, v&ecirc;tu d'un habit moiti&eacute; bourgeois,
+moiti&eacute; militaire, orn&eacute; d'un n&oelig;ud d'&eacute;paule qui primitivement avait &eacute;t&eacute;
+ponceau, et qui, &agrave; force d'&ecirc;tre expos&eacute; &agrave; la pluie et au soleil, &eacute;tait
+devenu jaune-orange. Il &eacute;tait, en outre, arm&eacute; d'une longue &eacute;p&eacute;e pass&eacute;e
+en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes;
+enfin, il &eacute;tait coiff&eacute; d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un
+galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur pass&eacute;e, son ma&icirc;tre
+portait tellement inclin&eacute; sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne
+pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'&eacute;quilibre. Il y
+avait au reste dans la figure, dans la d&eacute;marche, dans le port, dans tout
+l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait &acirc;g&eacute; de quarante-cinq &agrave;
+quarante-six ans, et qui s'avan&ccedil;ait tenant le haut du pav&eacute;, se dandinant
+sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre
+signe aux voitures de passer au large, un tel caract&egrave;re d'insolente
+insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'emp&ecirc;cher de
+sourire et de murmurer entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que voil&agrave; mon affaire!</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence de cette probabilit&eacute;, le jeune seigneur marcha droit au
+nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci,
+quoiqu'il ne conn&ucirc;t aucunement le cavalier, voyant que c'&eacute;tait &agrave; lui
+qu'il paraissait avoir affaire, s'arr&ecirc;ta en face de la Samaritaine,
+avan&ccedil;a son pied droit &agrave; la troisi&egrave;me position, et attendit, une main &agrave;
+son &eacute;p&eacute;e et l'autre &agrave; sa moustache, ce qu'avait &agrave; lui dire le personnage
+qui venait ainsi &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>En effet, comme l'avait pr&eacute;vu l'homme aux rubans orange, le jeune
+seigneur arr&ecirc;ta son cheval en face de lui, et portant la main &agrave; son
+chapeau:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconna&icirc;tre &agrave; votre air et &agrave; votre
+tournure que vous &eacute;tiez gentilhomme. Me serais-je tromp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, palsambleu! monsieur, r&eacute;pondit celui &agrave; qui &eacute;tait adress&eacute;e cette
+&eacute;trange question en portant &agrave; son tour la main &agrave; son feutre. Je suis
+vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
+moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
+d&ucirc;, vous m'appellerez capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Enchant&eacute; que vous soyez homme d'&eacute;p&eacute;e, monsieur, reprit le cavalier en
+s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous &ecirc;tes
+incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant &agrave; ma bourse que
+ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
+je viens de laisser mon dernier &eacute;cu dans un cabaret du port de la
+Tournelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
+au contraire, je vous prie de le croire qui est &agrave; votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
+touch&eacute; de cette r&eacute;ponse, et que puis-je faire qui vous soit agr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme le baron Ren&eacute; de Valef, r&eacute;pondit le cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconna&icirc;tre &agrave; votre air et &agrave; votre
+tournure que vous &eacute;tiez gentilhomme. Me serais-je tromp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, palsambleu! Monsieur, r&eacute;pondit celui &agrave; qui &eacute;tait adress&eacute;e cette
+&eacute;trange question en portant &agrave; son tour la main &agrave; son feutre. Je suis
+vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
+moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
+d&ucirc;, vous m'appellerez capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Enchant&eacute; que vous soyez homme d'&eacute;p&eacute;e, monsieur, reprit le cavalier en
+s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous &ecirc;tes
+incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant &agrave; ma bourse que
+ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
+je viens de laisser mon dernier &eacute;cu dans un cabaret du port de la
+Tournelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
+au contraire, je vous prie de le croire qui est &agrave; votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
+touch&eacute; de cette r&eacute;ponse, et que puis-je faire qui vous soit agr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme le baron Ren&eacute; de Valef, r&eacute;pondit le cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois
+avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Li&eacute;geois d'origine.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs se salu&egrave;rent de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul
+d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramass&eacute; cette nuit, de compagnie
+avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une
+rencontre; nos adversaires &eacute;taient trois et nous n'&eacute;tions que deux. Je
+me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gac&eacute; et chez le comte de
+Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait pass&eacute; la nuit dans
+son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre,
+attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous
+fallait absolument un second ou plut&ocirc;t un troisi&egrave;me, je suis venu
+m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier
+gentilhomme qui passerait. Vous &ecirc;tes pass&eacute;, je me suis adress&eacute; &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez, pardieu, bien fait! Touchez l&agrave;, baron je suis votre
+homme.</p>
+
+<p>Et pour quelle heure, s'il vous pla&icirc;t, est la rencontre?</p>
+
+<p>&mdash;Pour neuf heures et demie, ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; la chose doit-elle se passer?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la porte Maillot.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! il n'y a pas de temps &agrave; perdre! Mais vous &ecirc;tes &agrave; cheval et moi
+&agrave; pied: comment allons-nous arranger cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un moyen, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, monsieur le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;viens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un l&eacute;ger
+sourire, que mon cheval est un peu vif.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et
+jetant sur le bel animal un coup d'&oelig;il de connaisseur. Ou je me trompe
+fort, ou il est n&eacute; entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena.
+J'en montais un pareil &agrave; Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait
+coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela
+rien qu'en le serrant avec mes genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me rassurez. &Agrave; cheval donc, capitaine, et &agrave; la porte
+Maillot!</p>
+
+<p>&mdash;M'y voil&agrave;, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Et, sans se servir de l'&eacute;trier que lui laissait libre le jeune seigneur,
+d'un seul &eacute;lan le capitaine se trouva en croupe.</p>
+
+<p>Le baron avait dit vrai: son cheval n'&eacute;tait point habitu&eacute; &agrave; une si
+lourde charge; aussi essaya-t-il d'abord de s'en d&eacute;barrasser; mais le
+capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bient&ocirc;t qu'il
+avait affaire &agrave; plus forts que lui. De sorte qu'apr&egrave;s deux ou trois
+&eacute;carts qui n'eurent d'autres r&eacute;sultats que de faire valoir aux yeux des
+passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'ob&eacute;issance,
+et descendit au grand trot le quai de l'&Eacute;cole, qui, &agrave; cette &eacute;poque,
+n'&eacute;tait encore qu'un port, traversa, toujours du m&ecirc;me train, le quai du
+Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Conf&eacute;rence, et,
+laissant &agrave; gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es qui conduit aujourd'hui &agrave; l'arc de triomphe de l'&Eacute;toile.
+Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de
+son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver &agrave; la porte
+Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de
+r&eacute;pit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, sans indiscr&eacute;tion, dit-il, puis-je vous demander
+pour quelle raison nous allons nous battre? J'ai besoin; vous comprenez,
+d'&ecirc;tre instruit de cela pour r&eacute;gler ma conduite envers mon adversaire,
+et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, capitaine, r&eacute;pondit le baron. Voici les faits tels
+qu'ils se sont pass&eacute;s. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est
+pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! c'est moi qui l'ai lanc&eacute;e dans le monde, en 1705, avant mes
+campagnes d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;pondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter,
+capitaine, d'avoir form&eacute; l&agrave; une &eacute;l&egrave;ve qui vous fait honneur! Bref, nous
+soupions donc chez elle t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucune cr&eacute;ature du beau sexe? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une esp&egrave;ce de
+trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point
+aller, n'aimant qu'une femme &agrave; la fois, et amoureux pour le quart
+d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous &eacute;tions donc l&agrave; parlant de nos affaires, lorsque nous entend&icirc;mes
+une joyeuse soci&eacute;t&eacute; qui entrait dans le cabinet &agrave; c&ocirc;t&eacute; du n&ocirc;tre. Comme
+ce que nous avions &agrave; nous dire ne regardait personne, nous f&icirc;mes silence
+et ce fut nous qui, sans le vouloir, &eacute;cout&acirc;mes la conversation de nos
+voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard! nos voisins parlaient
+justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;De la ma&icirc;tresse du chevalier, peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arriv&egrave;rent de leurs discours,
+je me levai pour emmener Raoul; mais, au lieu de me suivre, il me mit la
+main sur l'&eacute;paule et me fit rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite
+d'Averne?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis la f&ecirc;te de la mar&eacute;chale d'Estr&eacute;es, o&ugrave;, d&eacute;guis&eacute;e en V&eacute;nus, elle
+lui a donn&eacute; un ceinturon d'&eacute;p&eacute;e accompagn&eacute; de vers o&ugrave; elle le comparait
+&agrave; Mars.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a d&eacute;j&agrave; huit jours, dit une troisi&egrave;me voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la premi&egrave;re. Oh! elle a fait une esp&egrave;ce de d&eacute;fense, soit
+qu'elle t&icirc;nt v&eacute;ritablement &agrave; ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle s&ucirc;t que
+le r&eacute;gent n'aime que ce qui lui r&eacute;siste. Enfin, ce matin, en &eacute;change
+d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu
+r&eacute;pondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le capitaine, je commence &agrave; comprendre. Le chevalier s'est
+f&acirc;ch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Justement; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du
+moins je l'esp&egrave;re, et de profiter de cette circonstance pour se faire
+rendre son brevet de colonel, qu'on lui a &ocirc;t&eacute; sous le pr&eacute;texte de faire
+des &eacute;conomies, d'Harmental devint si p&acirc;le que je crus qu'il allait
+s'&eacute;vanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour
+qu'on f&icirc;t silence:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je suis f&acirc;ch&eacute; de vous contredire, mais celui de
+vous qui a avanc&eacute; que madame d'Averne avait accord&eacute; un rendez-vous au
+r&eacute;gent, ou &agrave; tout autre, en a menti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, r&eacute;pondit
+la premi&egrave;re voix; et s'il y a en elle quelque chose qui vous d&eacute;plaise,
+je me nomme Lafare, capitaine aux gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Fargy, dit la seconde voix.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Ravanne, dit la troisi&egrave;me voix.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures &agrave;
+neuf heures et demie, &agrave; la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face
+de moi. Ces messieurs parl&egrave;rent d'autre chose, et nous achev&acirc;mes notre
+souper. Voil&agrave; toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant
+autant que moi.</p>
+
+<p>Le capitaine fit entendre une esp&egrave;ce d'exclamation qui voulait dire:
+Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgr&eacute; cette demi-d&eacute;sapprobation
+de la susceptibilit&eacute; du chevalier, il n'en r&eacute;solut pas moins de soutenir
+de son mieux la cause dont il &eacute;tait devenu si inopin&eacute;ment le champion,
+quelque d&eacute;fectueuse que cette cause lui par&ucirc;t dans son principe.
+D'ailleurs, en e&ucirc;t-il eu l'intention, il &eacute;tait trop tard pour reculer.
+On &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait
+attendre, et qui avait aper&ccedil;u de loin le baron et le capitaine, venait
+de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'&eacute;tait le
+chevalier d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en &eacute;changeant avec lui une
+poign&eacute;e de main, permets qu'&agrave; d&eacute;faut d'un ancien ami, je t'en pr&eacute;sente
+un nouveau. Ni Surgis ni Gac&eacute;, n'&eacute;taient &agrave; la maison; j'ai fait
+rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai expos&eacute; notre embarras
+et il s'est offert &agrave; nous en tirer avec une merveilleuse gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef,
+r&eacute;pondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel
+per&ccedil;ait une l&eacute;g&egrave;re nuance d'&eacute;tonnement, et &agrave; vous, monsieur,
+continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et
+pour faire connaissance dans une si m&eacute;chante affaire; mais vous
+m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je
+l'esp&egrave;re, et je vous prie, le cas &eacute;ch&eacute;ant, de disposer de moi comme j'ai
+dispos&eacute; de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, chevalier, r&eacute;pondit le capitaine en sautant &agrave; terre, et vous
+avez des mani&egrave;res avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde.
+Le proverbe a raison: il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet original? demanda tout bas d'Harmental &agrave; Valef, tandis
+que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les
+jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je l'ignore, dit Valef; mais ce que je sais, c'est que sans
+lui nous &eacute;tions fort emp&ecirc;ch&eacute;s. Quelque pauvre officier de fortune, sans
+doute, que la paix a mis &agrave; l'&eacute;cart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous
+le jugerons tout &agrave; l'heure &agrave; la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le capitaine, s'animant &agrave; l'exercice qu'il prenait, o&ugrave;
+sont nos muguets, chevalier? Je me sens en veine ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis venu au-devant de vous, r&eacute;pondit d'Harmental, ils
+n'&eacute;taient point encore arriv&eacute;s; mais j'apercevais au bout de l'avenue
+une esp&egrave;ce de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en
+retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une tr&egrave;s
+belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car &agrave;
+peine s'il est neuf heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant &agrave; son tour de
+cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental; car,
+s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est
+nous qui aurions l'air de nous faire attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit d'Harmental.</p>
+
+<p>Et, mettant pied &agrave; terre &agrave; son tour, il s'avan&ccedil;a vers l'entr&eacute;e du bois,
+suivi de ses deux compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs ne commandent rien? demanda le propri&eacute;taire du
+restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, ma&icirc;tre Durand, r&eacute;pondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de
+peur d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;, avoir l'air d'&ecirc;tre venu pour autre chose que pour
+une promenade. Un d&eacute;jeuner pour trois! Nous allons faire un tour d'all&eacute;e
+et nous revenons.</p>
+
+<p>Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'h&ocirc;telier.</p>
+
+<p>Le capitaine vit reluire l'une apr&egrave;s les autres les trois pi&egrave;ces d'or,
+et calcula avec la rapidit&eacute; d'un amateur consomm&eacute; ce que l'on pouvait
+avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres; mais comme il
+connaissait celui &agrave; qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation
+de sa part ne serait point inutile; en cons&eacute;quence, s'approchant &agrave; son
+tour du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur
+des choses, et que ce n'est point &agrave; moi qu'on peut en faire croire sur
+le total d'une carte? Que les vins soient fins et vari&eacute;s, et que le
+d&eacute;jeuner soit copieux, ou je te casse les os! Tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, capitaine, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Durand; ce n'est pas une
+pratique comme vous que je voudrais tromper.</p>
+
+<p>C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mang&eacute;: r&egrave;gle-toi l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;telier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et
+reprit le chemin de sa cuisine, commen&ccedil;ant &agrave; croire qu'il avait fait une
+moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord esp&eacute;r&eacute;. Quant au capitaine,
+apr&egrave;s lui avoir fait un dernier signe de recommandation moiti&eacute; amical,
+moiti&eacute; mena&ccedil;ant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron,
+qui s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s pour l'attendre.</p>
+
+<p>Le chevalier ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; &agrave; l'endroit du carrosse de louage. Au
+d&eacute;tour de la premi&egrave;re all&eacute;e, il aper&ccedil;ut ses trois adversaires qui en
+descendaient. C'&eacute;taient, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, le marquis de
+Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne.</p>
+
+<p>Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts d&eacute;tails
+sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois repara&icirc;tre
+dans le cours de cette histoire.</p>
+
+<p>Lafare, le plus connu des trois, gr&acirc;ce aux po&eacute;sies qu'il a laiss&eacute;es, et
+&agrave; la carri&egrave;re militaire qu'il a parcourue, &eacute;tait un homme de trente-six
+&agrave; trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une ga&icirc;t&eacute; et d'une
+bonne humeur intarissables, toujours pr&ecirc;t &agrave; tenir t&ecirc;te &agrave; tout venant &agrave;
+table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du
+beau sexe et fort aim&eacute; du r&eacute;gent, qui l'avait nomm&eacute; son capitaine des
+gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimit&eacute;,
+l'avait trouv&eacute; son rival quelquefois, mais son fid&egrave;le serviteur
+toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms &agrave;
+tous ses rou&eacute;s et &agrave; toutes ses ma&icirc;tresses, ne le d&eacute;signait-il jamais que
+par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularit&eacute;
+de Lafare, si bien &eacute;tablie qu'elle f&ucirc;t par de recommandables
+ant&eacute;c&eacute;dents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de
+l'op&eacute;ra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de
+devenir un homme rang&eacute;. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui
+conserver sa r&eacute;putation, disaient tout bas que cette conversion
+apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de
+Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Cond&eacute;,
+laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le
+r&eacute;gent d'une affection toute particuli&egrave;re. Au reste, sa liaison avec le
+duc de Richelieu, qui passait de son c&ocirc;t&eacute; pour &ecirc;tre l'amant de
+mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance &agrave; ce bruit.</p>
+
+<p>Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en
+substituant l'&eacute;pith&egrave;te qu'il avait re&ccedil;ue de la nature au titre que lui
+avaient l&eacute;gu&eacute; ses p&egrave;res, &eacute;tait cit&eacute;, comme l'indique son nom, pour le
+plus beau gar&ccedil;on de son &eacute;poque. Ce qui, dans ce temps de galanterie,
+imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais recul&eacute;, et
+dont il s'&eacute;tait toujours tir&eacute; avec honneur. En effet, il &eacute;tait
+impossible d'&ecirc;tre mieux pris dans sa taille que ne l'&eacute;tait Fargy.
+C'&eacute;tait &agrave; la fois une de ces natures &eacute;l&eacute;gantes et fortes, souples et
+vivaces, qui semblent dou&eacute;es des qualit&eacute;s les plus oppos&eacute;es des h&eacute;ros de
+roman de ces temps-l&agrave;. Joignez &agrave; cela une t&ecirc;te charmante qui r&eacute;unissait
+les beaut&eacute;s les plus oppos&eacute;es, c'est-&agrave;-dire des cheveux noirs et des
+yeux bleus, des traits fortement arr&ecirc;t&eacute;s et un teint de femme. Ajoutez &agrave;
+cet ensemble de l'esprit, de la loyaut&eacute;, du courage autant qu'homme du
+monde, et vous aurez une id&eacute;e de la haute consid&eacute;ration dont devait
+jouir Fargy aupr&egrave;s de la soci&eacute;t&eacute; de cette folle &eacute;poque, si bonne
+appr&eacute;ciatrice de ces diff&eacute;rents genres de m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laiss&eacute; sur sa jeunesse des
+m&eacute;moires si &eacute;tranges que, malgr&eacute; leur authenticit&eacute;, on est toujours
+tent&eacute; de les croire apocryphes, c'&eacute;tait alors un enfant &agrave; peine hors de
+page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte
+dor&eacute;e, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la
+fougue, l'imprudence et l'avidit&eacute; de la jeunesse. Aussi outrait-il,
+comme on a l'habitude de le faire &agrave; dix-huit ans, tous les vices et
+toutes les qualit&eacute;s de son &eacute;poque. On comprend donc facilement quel
+&eacute;tait son orgueil de servir de second &agrave; des hommes comme Lafare et Fargy
+dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les
+ruelles et dans les petits soupers.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_2" id="Chapitre_2"></a><a href="#table">Chapitre 2</a></h2>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t que Lafare, Fargy et Ravanne virent d&eacute;boucher leurs adversaires
+&agrave; l'angle de l'all&eacute;e, ils march&egrave;rent de leur c&ocirc;t&eacute; au-devant d'eux.
+Arriv&eacute;s &agrave; dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau &agrave; la main
+et se salu&egrave;rent avec cette &eacute;l&eacute;gante politesse qui &eacute;tait, en pareille
+circonstance, un des caract&egrave;res de l'aristocratie du dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle, et firent quelques pas ainsi, t&ecirc;te nue et le sourire sur les
+l&egrave;vres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point &eacute;t&eacute; inform&eacute;
+de la cause de leur r&eacute;union, ils auraient eu l'air d'amis enchant&eacute;s de
+se rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le chevalier d'Harmental, &agrave; qui la parole appartenait
+de droit, j'esp&egrave;re que ni vous ni moi n'avons &eacute;t&eacute; suivis; mais il
+commence &agrave; se faire un peu tard, et nous pourrions &ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;s ici; je
+crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus
+&eacute;cart&eacute; o&ugrave; nous soyons plus &agrave; notre aise pour vider la petite affaire qui
+nous rassemble.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut: &agrave; cent pas d'ici &agrave;
+peine, une v&eacute;ritable chartreuse; vous vous croirez dans la Th&eacute;ba&iuml;de.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine; l'innocence m&egrave;ne au salut!</p>
+
+<p>Ravanne se retourna et toisa des pieds &agrave; la t&ecirc;te notre ami au ruban
+orange.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le
+jeune page d'un ton goguenard, je r&eacute;clamerai la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques
+explications &agrave; donner &agrave; monsieur d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lafare, r&eacute;pondit le chevalier votre courage est si
+parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une
+preuve de d&eacute;licatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gr&eacute;
+parfait; mais ces explications ne feraient que nous retarder
+inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps &agrave; perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dit Ravanne; voil&agrave; ce qui s'appelle parler, chevalier; une fois
+que nous nous serons coup&eacute; la gorge, j'esp&egrave;re que vous m'accorderez
+votre amiti&eacute;. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a
+longtemps que je d&eacute;sirais faire votre connaissance.</p>
+
+<p>Les deux hommes se salu&egrave;rent de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es charg&eacute; d'&ecirc;tre
+notre guide, montre-nous le chemin.</p>
+
+<p>Ravanne sauta aussit&ocirc;t dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq
+compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage
+rest&egrave;rent sur la route.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires
+avaient gard&eacute; le plus profond silence, soit de peur d'&ecirc;tre entendus,
+soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger
+l'homme se replie un instant sur lui-m&ecirc;me, on se trouva au milieu d'une
+clairi&egrave;re entour&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s d'un rideau d'arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour
+de lui, que dites-vous de la localit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que si vous vous vantez de l'avoir d&eacute;couverte dit le capitaine,
+vous me faites l'effet d'un dr&ocirc;le de Christophe Colomb! Vous n'aviez
+qu'&agrave; me dire que c'&eacute;tait ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais
+conduit les yeux ferm&eacute;s, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, r&eacute;pondit Ravanne, nous tacherons que vous en
+sortiez comme vous y seriez venu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que c'est &agrave; vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit
+d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple
+du chevalier; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout &agrave; la
+fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour
+un pareil motif.</p>
+
+<p>D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'&eacute;tait
+point perdue, mais il n'y r&eacute;pondit qu'en mettant l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, mon cher baron, dit Fargy s'adressant &agrave; Valef, que vous
+&ecirc;tes sur le point de partir pour l'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Je devais partir cette nuit m&ecirc;me, mon cher comte r&eacute;pondit Valef, et il
+n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais &agrave; vous voir ce
+matin pour me d&eacute;terminer &agrave; rester jusqu'&agrave; cette heure, tant j'y vais
+pour choses importantes.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! voil&agrave; qui me d&eacute;sole, reprit Fargy en tirant son &eacute;p&eacute;e; car si
+j'avais le malheur de vous retarder, vous &ecirc;tes homme &agrave; m'en vouloir mal
+de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non point. Je saurais que c'est par pure amiti&eacute;, mon cher comte,
+r&eacute;pondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous
+prie, car je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui
+pliait proprement son habit et le posait pr&egrave;s de son chapeau; vous voyez
+bien que je vous attends.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en
+continuant ses pr&eacute;paratifs avec le flegme goguenard qui lui &eacute;tait
+naturel. Une des qualit&eacute;s les plus essentielles sous les armes, c'est le
+sang-froid. J'ai &eacute;t&eacute; comme vous &agrave; votre &acirc;ge, mais au troisi&egrave;me ou
+quatri&egrave;me coup d'&eacute;p&eacute;e que j'ai re&ccedil;u, j'ai compris que je faisais fausse
+route, et je suis revenu dans le droit chemin. L&agrave;! ajouta-t-il en tirant
+enfin son &eacute;p&eacute;e, qui, nous l'avons dit, &eacute;tait de la plus belle longueur.</p>
+
+<p>&mdash;Peste, monsieur! dit Ravanne en jetant un coup d'&oelig;il sur l'arme de
+son adversaire, que vous avez l&agrave; une charmante colichemarde! Elle me
+rappelle la ma&icirc;tresse-broche de la cuisine de ma m&egrave;re, et je suis d&eacute;sol&eacute;
+de ne pas avoir dit au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel de me l'apporter pour faire votre
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre m&egrave;re est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai
+entendu parler de toutes deux avec de grands &eacute;loges, monsieur le
+chevalier, r&eacute;pondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je
+serais d&eacute;sol&eacute; de vous enlever &agrave; l'une et &agrave; l'autre pour une mis&egrave;re comme
+celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez
+donc tout bonnement que vous prenez une le&ccedil;on avec votre ma&icirc;tre d'armes,
+et tirez &agrave; fond.</p>
+
+<p>La recommandation &eacute;tait inutile; Ravanne &eacute;tait exasp&eacute;r&eacute; de la
+tranquillit&eacute; de son adversaire, &agrave; laquelle, malgr&eacute; son courage, son sang
+jeune et ardent ne lui laissait pas l'esp&eacute;rance d'atteindre. Aussi se
+pr&eacute;cipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les &eacute;p&eacute;es se
+trouv&egrave;rent engag&eacute;es jusqu'&agrave; la poign&eacute;e. Le capitaine fit un pas en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'&eacute;cria Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, r&eacute;pondit le capitaine;
+c'est un axiome de l'art que je vous invite &agrave; m&eacute;diter. D'ailleurs, je ne
+suis pas f&acirc;ch&eacute; d'&eacute;tudier votre jeu. Ah! vous &ecirc;tes &eacute;l&egrave;ve de Berthelot &agrave;
+ce qu'il me para&icirc;t. C'est un bon ma&icirc;tre, mais il a un grand d&eacute;faut:
+c'est de ne pas apprendre &agrave; parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en
+ripostant par un coup de seconde &agrave; un coup droit, si je m'&eacute;tais fendu,
+je vous enfilais comme une mauviette.</p>
+
+<p>Ravanne &eacute;tait furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la
+pointe de l'&eacute;p&eacute;e de son adversaire, mais si l&eacute;g&egrave;rement pos&eacute;e qu'il e&ucirc;t
+pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa col&egrave;re redoubla de
+la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multipli&egrave;rent
+plus press&eacute;es encore qu'auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit le capitaine, voil&agrave; que vous perdez la t&ecirc;te
+maintenant, et que vous cherchez &agrave; m'&eacute;borgner. Fi donc! jeune homme, fi
+donc! &Agrave; la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez &agrave; la figure? Vous me
+forcerez de vous d&eacute;sarmer! Encore? Allez ramasser votre &eacute;p&eacute;e, jeune
+homme, et revenez &agrave; cloche-pied, cela vous calmera.</p>
+
+<p>Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne &agrave; vingt
+pas de lui.</p>
+
+<p>Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son
+&eacute;p&eacute;e et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la
+sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme &eacute;tait p&acirc;le comme sa
+veste de satin, sur laquelle apparaissait une l&eacute;g&egrave;re goutte de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant;
+mais ma rencontre avec vous aidera, je l'esp&egrave;re &agrave; faire de moi un homme.
+Encore quelques passes, s'il vous pla&icirc;t, afin qu'il ne soit pas dit que
+vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.</p>
+
+<p>Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour
+en faire sous les armes un homme &agrave; craindre. Aussi, au premier coup de
+cette troisi&egrave;me reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter &agrave; sa propre
+d&eacute;fense toute son attention; mais lui-m&ecirc;me avait dans l'art de l'escrime
+une trop grande sup&eacute;riorit&eacute; pour que son jeune adversaire p&ucirc;t reprendre
+avantage sur lui. Les choses se termin&egrave;rent comme il &eacute;tait facile de le
+pr&eacute;voir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'&eacute;p&eacute;e des mains de
+Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-m&ecirc;me et avec une
+politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous &ecirc;tes un
+brave jeune homme; mais, croyez-en un vieux coureur d'acad&eacute;mies et de
+tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez n&eacute;, les guerres de
+Flandre; quand vous &eacute;tiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous
+&eacute;tiez aux pages, celles d'Espagne: changez de ma&icirc;tre; laissez l&agrave;
+Berthelot, qui vous a montr&eacute; tout ce qu'il sait; prenez Bois-Robert, et
+je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez
+pas &agrave; moi-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Merci de la le&ccedil;on, monsieur dit Ravanne en tendant la main au
+capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'&eacute;tait point le ma&icirc;tre de
+retenir, coulaient le long de ses joues; elle me profitera, je l'esp&egrave;re.
+Et, recevant son &eacute;p&eacute;e des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci
+avait d&eacute;j&agrave; fait, il la remit au fourreau.</p>
+
+<p>Tous deux report&egrave;rent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir o&ugrave;
+en &eacute;taient les choses. Le combat &eacute;tait fini. Lafare &eacute;tait assis sur
+l'herbe, le dos appuy&eacute; &agrave; un arbre: il avait re&ccedil;u un coup d'&eacute;p&eacute;e qui
+devait lui traverser la poitrine; mais heureusement, la pointe du fer
+avait rencontr&eacute; une c&ocirc;te et avait gliss&eacute; le long de l'os, de sorte que
+la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'&eacute;tait en
+effet; il n'en &eacute;tait pas moins &eacute;vanoui, tant la commotion avait &eacute;t&eacute;
+violente. D'Harmental, &agrave; genoux devant lui, &eacute;pongeait le sang avec son
+mouchoir.</p>
+
+<p>Fargy et Valef avaient fait coup fourr&eacute;: l'un avait la cuisse travers&eacute;e,
+l'autre le bras &agrave; jour. Tous deux se faisaient des excuses et se
+promettaient de n'en &ecirc;tre que meilleurs amis &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, jeune homme, dit le capitaine &agrave; Ravanne en lui montrant les
+diff&eacute;rents &eacute;pisodes du champ de bataille, regardez cela et m&eacute;ditez;
+voil&agrave; le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour
+une dr&ocirc;lesse!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! r&eacute;pondit Ravanne tout &agrave; fait calm&eacute;, je crois que vous avez
+raison, capitaine, et vous pourriez bien &ecirc;tre le seul de nous tous qui
+ayez le sens commun.</p>
+
+<p>En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans
+l'homme qui lui portait secours.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami?
+Envoyez-moi une esp&egrave;ce de chirurgien que vous trouverez dans la voiture,
+et que j'ai amen&eacute; &agrave; tout hasard; puis, gagnez Paris au plus vite,
+montrez-vous ce soir au bal de l'op&eacute;ra, et si l'on vous demande de mes
+nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant &agrave;
+moi, vous pouvez &ecirc;tre parfaitement tranquille, votre nom ne sortira
+point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise
+discussion avec la conn&eacute;table, faites-le-moi savoir au plus t&ocirc;t, et nous
+nous arrangerions de mani&egrave;re que la chose n'e&ucirc;t pas de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le marquis, r&eacute;pondit d'Harmental; je vous quitte parce
+que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes; autrement,
+croyez-moi, rien n'aurait pu me s&eacute;parer de vous avant que je vous visse
+couch&eacute; dans votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, mon cher Valef! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit
+cette &eacute;gratignure qui vous emp&ecirc;che de partir. &Agrave; votre retour, n'oubliez
+pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n&deg; 14.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid,
+vous n'avez qu'&agrave; le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec
+l'exactitude et le z&egrave;le d'un bon camarade.</p>
+
+<p>Et les deux amis, se donn&egrave;rent une poign&eacute;e de main, comme s'il ne
+s'&eacute;tait absolument rien pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine &agrave; Ravanne. N'oubliez pas
+le conseil que je vous ai donn&eacute;: laissez l&agrave; Berthelot et prenez
+Bois-Robert; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez &agrave; temps,
+et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma
+colichemarde dit bien des choses agr&eacute;ables &agrave; la ma&icirc;tresse-broche de
+madame votre m&egrave;re.</p>
+
+<p>Ravanne, quelle que f&ucirc;t sa pr&eacute;sence d'esprit, ne trouva rien &agrave; r&eacute;pondre
+au capitaine; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui
+lui parut le plus malade des deux bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant &agrave; d'Harmental, &agrave; Valef et au capitaine, ils gagn&egrave;rent l'all&eacute;e o&ugrave;
+ils retrouv&egrave;rent le carrosse de louage, et dans le carrosse le
+chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le r&eacute;veilla et lui annon&ccedil;a,
+en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare
+et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre
+&agrave; son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de
+lui servir d'aide; puis, se retournant vers le capitaine:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller
+manger le d&eacute;jeuner que nous avions command&eacute;; recevez donc tous mes
+remerciements pour le coup de main que vous m'avez donn&eacute;, et, en
+souvenir de moi, comme vous &ecirc;tes &agrave; pied, &agrave; ce qu'il me para&icirc;t, veuillez
+accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard: ce sont
+de bonnes b&ecirc;tes; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans
+l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit &agrave; dix
+lieues en une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! chevalier, r&eacute;pondit le capitaine en jetant de c&ocirc;t&eacute; un regard
+sur le cheval qui lui &eacute;tait offert si g&eacute;n&eacute;reusement, il ne fallait rien
+pour cela; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se
+pr&ecirc;tent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne gr&acirc;ce
+que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour
+quelque chose que ce f&ucirc;t, souvenez-vous, en revanche, que je suis &agrave;
+votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cas &eacute;ch&eacute;ant, monsieur, o&ugrave; vous retrouverai-je? demanda en
+souriant d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de domicile bien arr&ecirc;t&eacute;, chevalier; mais vous aurez
+toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la
+Normande, et en vous informant &agrave; elle du capitaine Roquefinette.</p>
+
+<p>Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le
+capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-m&ecirc;me que le chevalier
+d'Harmental lui avait laiss&eacute; le plus beau des trois.</p>
+
+<p>Alors, comme ils &eacute;taient pr&egrave;s d'un carrefour, chacun prit sa route et
+s'&eacute;loigna au grand galop.</p>
+
+<p>Le baron de Valef rentra par la barri&egrave;re de Passy et se rendit droit &agrave;
+l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de
+laquelle il &eacute;tait, et partit le m&ecirc;me jour pour l'Espagne.</p>
+
+<p>Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et
+au galop dans le bois de Boulogne, afin d'appr&eacute;cier les diff&eacute;rentes
+qualit&eacute;s de sa monture, et ayant reconnu que c'&eacute;tait, comme l'avait dit
+le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait
+chez ma&icirc;tre Durand, o&ugrave; il mangea &agrave; lui seul le d&eacute;jeuner qui &eacute;tait
+command&eacute; pour trois.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, il conduisit son cheval au march&eacute; aux chevaux, et le
+vendit soixante louis. C'&eacute;tait la moiti&eacute; de ce qu'il valait, mais il
+faut savoir faire des sacrifices quand on veut r&eacute;aliser promptement.</p>
+
+<p>Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'all&eacute;e de la Muette, regagna
+Paris par la grande avenue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et trouva en rentrant
+chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient.</p>
+
+<p>L'une de ces deux lettres &eacute;tait d'une &eacute;criture si bien connue &agrave; lui
+qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'apr&egrave;s y avoir
+port&eacute; la main avec la m&ecirc;me h&eacute;sitation que s'il allait toucher un charbon
+ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui d&eacute;celait l'importance qu'il
+y attachait. Elle contenait ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher chevalier,</p>
+
+<p>On n'est pas ma&icirc;tre de son c&oelig;ur, vous le savez, et c'est une des
+mis&egrave;res de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la m&ecirc;me
+personne ni la m&ecirc;me chose. Quant &agrave; moi je veux au moins avoir sur les
+autres femmes le m&eacute;rite de ne pas tromper celui qui a &eacute;t&eacute; mon amant. Ne
+venez donc pas &agrave; votre heure accoutum&eacute;e car on vous dirait que je n'y
+suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'&acirc;me d'un
+valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros
+mensonge.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher chevalier; ne gardez point de moi un trop mauvais
+souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en
+pense &agrave; cette heure, c'est-&agrave;-dire que vous &ecirc;tes un des plus galants
+gentilshommes de France.</p>
+
+<p>Sophie d'Averne.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! s'&eacute;cria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante
+table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tu&eacute; ce pauvre Lafare,
+je ne m'en serais consol&eacute; de ma vie!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit
+&agrave; marcher de sa porte &agrave; sa fen&ecirc;tre d'un air qui prouvait que le pauvre
+gar&ccedil;on avait encore besoin de quelques d&eacute;ceptions de ce genre pour &ecirc;tre
+&agrave; la hauteur de la morale philosophique que lui pr&ecirc;chait la belle
+infid&egrave;le. Puis, apr&egrave;s quelques tours, il aper&ccedil;ut &agrave; terre la seconde
+lettre, qu'il avait compl&egrave;tement oubli&eacute;e. Deux ou trois fois encore il
+passa pr&egrave;s d'elle en la regardant avec une superbe indiff&eacute;rence; enfin,
+comme il pensa qu'elle ferait peut-&ecirc;tre diversion &agrave; la premi&egrave;re il la
+ramassa d&eacute;daigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'&eacute;criture, qui
+lui &eacute;tait inconnue, chercha la signature, qui &eacute;tait absente, et, ramen&eacute;
+par cet air de myst&egrave;re &agrave; quelque curiosit&eacute;, il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Chevalier,</p>
+
+<p>Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le c&oelig;ur la
+moiti&eacute; du courage que vos amis pr&eacute;tendent y reconna&icirc;tre, on est pr&ecirc;t &agrave;
+vous offrir une entreprise digne de vous et dont le r&eacute;sultat sera &agrave; la
+fois de vous venger de l'homme que vous d&eacute;testez le plus au monde et de
+vous conduire &agrave; un but si brillant que, dans vos plus beaux r&ecirc;ves, vous
+n'avez jamais rien esp&eacute;r&eacute; de pareil. Le bon g&eacute;nie qui doit vous mener
+par ce chemin enchant&eacute;, et auquel il faut vous fier enti&egrave;rement, vous
+attendra ce soir, de minuit &agrave; deux heures, au bal de l'Op&eacute;ra. Si vous y
+venez sans masque, il ira &agrave; vous; si vous y venez masqu&eacute;, vous le
+reconna&icirc;trez &agrave; un ruban violet qu'il portera sur l'&eacute;paule gauche. Le mot
+d'ordre est: S&eacute;same, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez
+s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit d'Harmental; et si le g&eacute;nie au ruban violet
+tient seulement la moiti&eacute; de sa promesse, ma foi! il a trouv&eacute; son homme!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_3" id="Chapitre_3"></a><a href="#table">Chapitre 3</a></h2>
+
+
+<p>Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est
+n&eacute;cessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, &eacute;tait
+l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique
+cette famille n'e&ucirc;t jamais jou&eacute; un r&ocirc;le important dans l'histoire, elle
+ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait
+acquise, soit par elle-m&ecirc;me, soit par ses alliances. Ainsi, le p&egrave;re du
+chevalier, le sire Gaston d'Harmental, &eacute;tant venu en 1682 &agrave; Paris, et
+ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait,
+haut la main, ses preuves de 1399, op&eacute;ration h&eacute;raldique qui, s'il faut
+en croire un m&eacute;moire du parlement, aurait fort embarrass&eacute; plus d'un duc
+et pair. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant
+&eacute;t&eacute; nomm&eacute; chevalier de l'Ordre, &agrave; la promotion de 1694, avait avou&eacute;, en
+faisant reconna&icirc;tre ses seize quartiers que le plus beau de son visage,
+comme on le disait alors, &eacute;tait fait des d'Harmental, avec qui ses
+anc&ecirc;tres &eacute;taient en alliance depuis trois cents ans. En voil&agrave; donc assez
+pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'&eacute;poque sur laquelle
+nous &eacute;crivons.</p>
+
+<p>Le chevalier n'&eacute;tait ni pauvre ni riche, c'est-&agrave;-dire que son p&egrave;re en
+mourant lui avait laiss&eacute; une terre situ&eacute;e dans les environs de Nevers,
+laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille
+livres de rente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le
+chevalier avait re&ccedil;u une excellente &eacute;ducation, et il se sentait une
+grande ambition dans le c&oelig;ur; il avait donc, &agrave; sa majorit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire vers 1711, quitt&eacute; sa province, et &eacute;tait accouru &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re visite avait &eacute;t&eacute; pour le comte de Torigny, sur lequel il
+comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, &agrave; cette &eacute;poque,
+le comte de Torigny n'y &eacute;tait pas lui-m&ecirc;me. Mais comme il se souvenait
+toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille
+d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le
+chevalier de Villarceaux qui n'avait rien &agrave; refuser &agrave; son ami le comte
+de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.</p>
+
+<p>Madame de Maintenon avait une qualit&eacute;: c'&eacute;tait d'&ecirc;tre rest&eacute;e l'amie de
+ses anciens amants. Elle re&ccedil;ut parfaitement le chevalier d'Harmental,
+gr&acirc;ce aux vieux souvenirs qui le recommandaient aupr&egrave;s d'elle, et
+quelques jours apr&egrave;s le mar&eacute;chal de Villars &eacute;tant venu lui faire sa
+cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune
+prot&eacute;g&eacute;, que le mar&eacute;chal, enchant&eacute; de trouver une occasion d'&ecirc;tre
+agr&eacute;able &agrave; cette reine in partibus, r&eacute;pondit qu'&agrave; compter de cette heure
+il attachait le chevalier d'Harmental &agrave; sa maison militaire, et
+s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne
+opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.</p>
+
+<p>Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une
+pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu &eacute;tait d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>Louis XIV en &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la derni&egrave;re p&eacute;riode de son r&egrave;gne, &agrave; l'&eacute;poque
+des revers. Tallard et Marsin avaient &eacute;t&eacute; battus &agrave; Hochstett, Villeroy &agrave;
+Ramillies, et Villars lui-m&ecirc;me, le h&eacute;ros de Friedlingen, venait de
+perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eug&egrave;ne.
+L'Europe, un instant &eacute;touff&eacute;e sous la main de Colbert et de Louvois,
+r&eacute;agissait tout enti&egrave;re contre la France. La situation des affaires
+&eacute;tait extr&ecirc;me; le roi, comme un malade d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui change &agrave; chaque
+heure de m&eacute;decin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai
+nouveau r&eacute;v&eacute;lait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus
+soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir &agrave; faire la paix. Vainement
+elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses fronti&egrave;res: ce
+n'&eacute;tait point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donn&acirc;t passage
+aux arm&eacute;es ennemies &agrave; travers la France pour aller chasser son
+petit-fils du tr&ocirc;ne de Charles II, et qu'il livr&acirc;t comme places de
+s&ucirc;ret&eacute; Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, &agrave; moins qu'il n'aim&acirc;t
+mieux, dans un an pour tout d&eacute;lai, le d&eacute;tr&ocirc;ner lui-m&ecirc;me &agrave; force ouverte.
+Voil&agrave; &agrave; quelles conditions une tr&ecirc;ve &eacute;tait accord&eacute;e au vainqueur des
+Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille; &agrave; celui
+qui, jusque-l&agrave;, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et
+la guerre; &agrave; celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le
+ch&acirc;tieur des nations, le grand, l'immortel; &agrave; celui enfin pour lequel,
+depuis un demi-si&egrave;cle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on
+mesurait l'alexandrin, on &eacute;puisait l'encens.</p>
+
+<p>Louis XIV avait pleur&eacute; en plein conseil.</p>
+
+<p>Ces larmes avaient produit une arm&eacute;e, et cette arm&eacute;e avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e &agrave;
+Villars.</p>
+
+<p>Villars marcha droit &agrave; l'ennemi, dont le camp &eacute;tait &agrave; Denain, et qui,
+les yeux fix&eacute;s sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa s&eacute;curit&eacute;.
+Jamais responsabilit&eacute; plus grande n'avait charg&eacute; une t&ecirc;te. Sur un coup
+de d&eacute;, Villars allait jouer le salut de la France.</p>
+
+<p>Les alli&eacute;s avaient &eacute;tabli, entre Denain et Marchiennes, une ligne de
+fortifications que, dans leur orgueil anticip&eacute;, Albemarle et Eug&egrave;ne
+appelaient la grande route de Paris. Villars r&eacute;solut d'enlever Denain
+par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eug&egrave;ne.</p>
+
+<p>Il fallait, pour r&eacute;ussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non
+seulement l'arm&eacute;e ennemie, mais l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, le succ&egrave;s de ce coup
+de main &eacute;tant dans son impossibilit&eacute; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de
+Landrecies. Une nuit, &agrave; une heure convenue toute son arm&eacute;e s'&eacute;branle et
+marche dans la direction de cette ville. Tout &agrave; coup l'ordre est donn&eacute;
+d'obliquer &agrave; gauche; le g&eacute;nie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars
+franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on
+croyait impraticables, et o&ugrave; le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'&agrave;
+la ceinture; il marche droit aux premi&egrave;res redoutes, et les emporte
+presque sans coup f&eacute;rir, s'empare successivement d'une lieue de
+fortifications, atteint Denain, franchit le foss&eacute; qui l'entoure, p&eacute;n&egrave;tre
+dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune prot&eacute;g&eacute;,
+le chevalier d'Harmental, qui lui pr&eacute;sente l'&eacute;p&eacute;e d'Albemarle, qu'il
+venait de faire prisonnier.</p>
+
+<p>En ce moment, on annonce l'arriv&eacute;e d'Eug&egrave;ne. Villars se retourne,
+atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare
+et attend. L&agrave;, le v&eacute;ritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a
+&eacute;t&eacute; qu'une escarmouche. Eug&egrave;ne pousse attaque sur attaque, revient sept
+fois &agrave; la t&ecirc;te de ce pont briser ses meilleures troupes contre
+l'artillerie qui le prot&egrave;ge et contre les ba&iuml;onnettes qui le d&eacute;fendent;
+enfin ayant ses habits cribl&eacute;s de balles, tout sanglant de deux
+blessures, monte sur son troisi&egrave;me cheval, et le vainqueur de Hochstett
+et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants
+de col&egrave;re. En six heures tout a chang&eacute; de face: la France est sauv&eacute;e, et
+Louis XIV est toujours le grand roi.</p>
+
+<p>D'Harmental s'&eacute;tait conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses
+&eacute;perons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussi&egrave;re, se
+rappela par qui il avait &eacute;t&eacute; recommand&eacute;, et le fit approcher de lui,
+pendant qu'au milieu du champ de bataille m&ecirc;me il &eacute;crivait sur un
+tambour le r&eacute;sultat de la journ&eacute;e. En voyant d'Harmental, Villars
+interrompit sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous bless&eacute;? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le mar&eacute;chal, mais si l&eacute;g&egrave;rement que cela ne vaut pas la
+peine d'en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues &agrave; cheval &agrave; franc
+&eacute;trier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde?</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens capable de tout, monsieur le mar&eacute;chal, pour le service du
+roi et le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, partez &agrave; l'instant m&ecirc;me, descendez chez madame de Maintenon,
+dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le
+courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous
+conduire chez le roi, laissez-vous faire.</p>
+
+<p>D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et,
+tout poudreux, tout sanglant, sans d&eacute;botter, il sauta sur un cheval
+frais et gagna la premi&egrave;re poste; douze heures apr&egrave;s, il &eacute;tait &agrave;
+Versailles.</p>
+
+<p>Villars avait pr&eacute;vu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui
+sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la
+main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa
+chambre, contre l'habitude, car il &eacute;tait un peu malade. Madame de
+Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du
+roi, et levant les deux mains au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majest&eacute; le sait, nous ne
+sommes rien par nous-m&ecirc;mes, et c'est de Dieu que nous vient toute gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, &eacute;tonn&eacute; de voir
+&agrave; ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, r&eacute;pondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte
+d'Albemarle est prisonnier, le prince Eug&egrave;ne est en fuite; le mar&eacute;chal
+de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la puissance qu'il avait sur lui-m&ecirc;me, Louis XIV p&acirc;lit; il sentit
+que les jambes lui manquaient, et il s'appuya &agrave; la table pour ne pas
+tomber sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, sire? s'&eacute;cria madame de Maintenon en allant &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le
+roi, et vos amis sauvent le royaume.</p>
+
+<p>Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.</p>
+
+<p>Alors Louis XIV, encore tout p&acirc;le et tout &eacute;mu, passa derri&egrave;re le grand
+rideau qui fermait le salon o&ugrave; &eacute;tait son lit, et l'on entendit la pri&egrave;re
+d'actions de gr&acirc;ces qu'il adressait &agrave; demi-voix au Seigneur; puis, au
+bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'&eacute;tait
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Alors d'Harmental fit le r&eacute;cit de cette merveilleuse bataille, qui
+venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut
+fini:</p>
+
+<p>&mdash;Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien?
+Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos
+habits, vous n'&ecirc;tes point rest&eacute; en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais
+s'il y a r&eacute;ellement quelque chose &agrave; dire de moi, je laisse, avec la
+permission de Votre Majest&eacute;, ce soin &agrave; monsieur le mar&eacute;chal de Villars.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous
+souviendrons, nous. Vous devez &ecirc;tre fatigu&eacute;, allez vous reposer; je suis
+content de vous.</p>
+
+<p>D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit
+jusqu'&agrave; la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se
+h&acirc;ta de profiter de la permission royale qui lui &eacute;tait donn&eacute;e, il y
+avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mang&eacute;, ni dormi.</p>
+
+<p>&Agrave; son r&eacute;veil, on lui remit un paquet que l'on avait apport&eacute; pour lui du
+minist&egrave;re de la guerre. C'&eacute;tait son brevet de colonel.</p>
+
+<p>Deux mois apr&egrave;s, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moiti&eacute; de sa
+monarchie, mais la France resta intacte.</p>
+
+<p>Trois ans apr&egrave;s, Louis XIV mourut.</p>
+
+<p>Deux partis bien distincts, bien irr&eacute;conciliables surtout, &eacute;taient en
+pr&eacute;sence au moment de cette mort: celui des b&acirc;tards, incarn&eacute; dans
+monsieur le duc du Maine, et celui des princes l&eacute;gitimes, repr&eacute;sent&eacute; par
+monsieur le duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volont&eacute;, le
+courage de sa femme, Louise-B&eacute;n&eacute;dicte de Cond&eacute;, peut-&ecirc;tre, appuy&eacute; comme
+il l'&eacute;tait par le testament royal, e&ucirc;t-il triomph&eacute;; mais il e&ucirc;t fallu se
+d&eacute;fendre au grand jour, comme on &eacute;tait attaqu&eacute;, et le duc du Maine,
+faible de c&oelig;ur et d'esprit, dangereux &agrave; force d'&ecirc;tre l&acirc;che, n'&eacute;tait bon
+qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menac&eacute; de face,
+et d&egrave;s lors ses artifices sans nombre, ses fausset&eacute;s exquises, ses
+marches t&eacute;n&eacute;breuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et
+presque sans combat, il fut pr&eacute;cipit&eacute; de ce fa&icirc;te o&ugrave; l'avait port&eacute;
+l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse;
+il se retira mutil&eacute;, abandonnant la r&eacute;gence &agrave; son rival, et ne
+conservant de toutes les faveurs accumul&eacute;es sur lui que la surintendance
+de l'&eacute;ducation royale, la ma&icirc;trise de l'artillerie et le pas sur les
+ducs et pairs.</p>
+
+<p>L'arr&ecirc;t que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et
+tout ce qui lui &eacute;tait attach&eacute;. Le p&egrave;re Letellier alla au-devant de son
+exil, madame de Maintenon se r&eacute;fugia &agrave; Saint-Cyr, et monsieur le duc du
+Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa
+traduction de Lucr&egrave;ce.</p>
+
+<p>Le chevalier d'Harmental avait assist&eacute; en spectateur int&eacute;ress&eacute;, il est
+vrai, mais en spectateur passif, &agrave; toutes ces intrigues, attendant
+toujours qu'elles rev&ecirc;tissent un caract&egrave;re qui lui perm&icirc;t d'y prendre
+part. S'il y avait eu lutte franche et arm&eacute;e, il se f&ucirc;t rang&eacute; du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave;
+la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on
+peut le dire en mati&egrave;re politique, pour tourner avec le vent de la
+fortune, il resta respectueux &agrave; la m&eacute;moire de l'ancien roi et aux ruines
+de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait
+&agrave; cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel
+politique, fut interpr&eacute;t&eacute;e &agrave; opposition, et un matin, comme il avait
+re&ccedil;u le brevet qui lui accordait un r&eacute;giment, il re&ccedil;ut l'arr&ecirc;t&eacute; qui le
+lui enlevait.</p>
+
+<p>D'Harmental avait l'ambition de son &acirc;ge: la seule carri&egrave;re ouverte &agrave; un
+gentilhomme de cette &eacute;poque &eacute;tait la carri&egrave;re des armes; son d&eacute;but y
+avait &eacute;t&eacute; brillant, et le coup qui brisait &agrave; vingt-cinq ans toutes ses
+esp&eacute;rances d'avenir lui fut profond&eacute;ment douloureux. Il courut chez
+monsieur de Villars, dans lequel il avait trouv&eacute; autrefois un protecteur
+si ardent. Le mar&eacute;chal le re&ccedil;ut avec la froideur d'un homme qui ne
+serait pas f&acirc;ch&eacute;, non seulement d'oublier le pass&eacute;, mais de voir le
+pass&eacute; oubli&eacute;. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan &eacute;tait en
+train de changer de peau, et il se retira discr&egrave;tement.</p>
+
+<p>Quoique cet &acirc;ge f&ucirc;t essentiellement celui de l'&eacute;go&iuml;sme, la premi&egrave;re
+&eacute;preuve qu'en faisait le chevalier lui fut am&egrave;re; mais il &eacute;tait dans
+cette heureuse p&eacute;riode de la vie o&ugrave; il est rare que les douleurs de
+l'ambition tromp&eacute;e soient profondes et durables; l'ambition est la
+passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore
+toutes celles que l'on a &agrave; vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'esprit du temps n'&eacute;tait point tourn&eacute; encore &agrave; la
+m&eacute;lancolie. C'est un sentiment tout moderne, n&eacute; du bouleversement des
+fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, il
+&eacute;tait rare que l'on r&ecirc;v&acirc;t aux choses abstraites, et que l'on aspir&acirc;t &agrave;
+l'inconnu; on allait droit aux plaisirs, &agrave; la gloire ou &agrave; la fortune, et
+pourvu qu'on f&ucirc;t beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver
+l&agrave;. C'&eacute;tait encore l'&eacute;poque o&ugrave; l'on n'&eacute;tait pas humili&eacute; de son bonheur.
+Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la mati&egrave;re pour que l'on ose
+avouer que l'on est heureux.</p>
+
+<p>Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait &agrave; la joie, et la France
+semblait voguer, toutes voiles dehors, &agrave; la recherche de quelqu'une de
+ces &icirc;les enchant&eacute;es comme on en trouve sur la carte dor&eacute;e des Mille et
+une Nuits. Apr&egrave;s ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV,
+apparaissait tout &agrave; coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune
+royaut&eacute;: chacun s'&eacute;panouissait &agrave; ce nouveau soleil, radieux et
+bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les
+papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le
+plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, &eacute;tait de retour;
+on l'accueillait comme un ami qu'on n'esp&eacute;rait plus revoir; on courait &agrave;
+lui de tous c&ocirc;t&eacute;s, franchement, les bras et le c&oelig;ur ouverts, et, de
+peur sans doute qu'il ne s'&eacute;chapp&acirc;t de nouveau, on mettait &agrave; profit tous
+les instants. Le chevalier d'Harmental avait gard&eacute; sa tristesse huit
+jours; puis il s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute; &agrave; la foule, puis il avait &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; par
+le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jet&eacute; aux pieds d'une jolie
+femme.</p>
+
+<p>Trois mois il avait &eacute;t&eacute; l'homme le plus heureux du monde; pendant trois
+mois il avait oubli&eacute; Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne
+savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un r&eacute;gent; il
+savait qu'il fait bon vivre quand on est aim&eacute;, et il ne voyait pas
+pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait l&agrave; de son r&ecirc;ve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant
+avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue
+Saint-Honor&eacute;, il avait &eacute;t&eacute; tout &agrave; coup brutalement r&eacute;veill&eacute; par Lafare.
+Les amoureux ont, en g&eacute;n&eacute;ral, le r&eacute;veil mauvais, et l'on a vu que, sous
+ce rapport, d'Harmental n'&eacute;tait pas plus endurant que les autres.
+C'&eacute;tait, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait
+aimer v&eacute;ritablement, et que, dans sa bonne foi toute juv&eacute;nile, il
+pensait que rien ne pourrait reprendre dans son c&oelig;ur la place de cet
+amour; c'&eacute;tait un reste de pr&eacute;jug&eacute; provincial qu'il avait apport&eacute; des
+environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si &eacute;trange,
+mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer
+l'admiration qu'elle m&eacute;ritait &agrave; cette folle &eacute;poque, l'avait tout d'abord
+accabl&eacute;. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de r&eacute;veiller
+toutes les douleurs pass&eacute;es, que l'on croyait disparues et qui n'&eacute;taient
+qu'endormies. L'&acirc;me a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se
+ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir.
+D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa ma&icirc;tresse lui avait
+rappel&eacute; la perte de son r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si
+myst&eacute;rieuse, pour faire quelque diversion &agrave; la douleur du chevalier. Un
+amoureux de nos jours l'e&ucirc;t jet&eacute;e avec d&eacute;dain loin de lui, et se serait
+m&eacute;pris&eacute; lui-m&ecirc;me, s'il n'avait pas creus&eacute; sa douleur de mani&egrave;re &agrave; s'en
+faire, pour huit jours au moins, une p&acirc;le et po&eacute;tique m&eacute;lancolie; mais
+un amoureux de la r&eacute;gence &eacute;tait bien autrement accommodant. Le suicide
+n'&eacute;tait pas encore d&eacute;couvert, et l'on ne se noyait alors, quand
+d'aventure on tombait &agrave; l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main
+la moindre petite paille o&ugrave; se retenir.</p>
+
+<p>D'Harmental n'affecta donc pas la fatuit&eacute; de la tristesse. Il d&eacute;cida, en
+soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'op&eacute;ra, et, pour un amant
+trahi d'une mani&egrave;re si impr&eacute;vue et si cruelle, c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; beaucoup.</p>
+
+<p>Mais, il faut le dire &agrave; la honte de notre pauvre esp&egrave;ce, ce qui le porta
+surtout &agrave; cette philosophique d&eacute;termination, c'est que la seconde
+lettre, celle o&ugrave; on lui promettait de si grandes merveilles, &eacute;tait d'une
+&eacute;criture de femme</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_4" id="Chapitre_4"></a><a href="#table">Chapitre 4</a></h2>
+
+
+<p>Les bals de l'Op&eacute;ra &eacute;taient alors dans toute leur fureur. C'&eacute;tait une
+invention contemporaine du chevalier de Bouillon, &agrave; qui il n'avait fallu
+rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi &agrave; la soci&eacute;t&eacute;
+dissip&eacute;e de ce temps-l&agrave; pour se faire pardonner le titre de prince
+d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'&eacute;tait donc
+lui qui avait invent&eacute; ce double plancher qui met le parterre au niveau
+du th&eacute;&acirc;tre, et le r&eacute;gent, juste appr&eacute;ciateur de toute belle invention,
+lui avait accord&eacute;, pour le r&eacute;compenser de celle-l&agrave;, une pension de six
+mille livres. C'&eacute;tait quatre fois ce que le grand roi donnait &agrave;
+Corneille.</p>
+
+<p>Cette belle salle, &agrave; l'architecture riche et grave, que le cardinal de
+Richelieu avait inaugur&eacute;e par sa Mirame, o&ugrave; Lulli et Quinault avaient
+fait repr&eacute;senter leurs pastorales et o&ugrave; Moli&egrave;re avait jou&eacute; lui-m&ecirc;me ses
+principaux chefs-d'&oelig;uvre, &eacute;tait donc ce soir-l&agrave; le rendez-vous de tout
+ce que la cour avait de noble, de riche et d'&eacute;l&eacute;gant. D'Harmental, par
+un sentiment de d&eacute;pit bien naturel dans sa situation, avait donn&eacute; un
+soin plus grand que d'habitude encore &agrave; sa toilette. Aussi arriva-t-il
+comme la salle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine. Il en r&eacute;sulta qu'un instant il eut la
+crainte que le masque au ruban violet ne p&ucirc;t le rejoindre, attendu que
+le g&eacute;nie inconnu avait eu la n&eacute;gligence de ne point lui assigner un lieu
+de rendez-vous. Il se f&eacute;licita alors d'&ecirc;tre venu &agrave; visage d&eacute;couvert,
+r&eacute;solution qui, pour le dire en passant, annon&ccedil;ait de sa part une grande
+s&eacute;curit&eacute; dans la discr&eacute;tion de ses adversaires dont un mot l'e&ucirc;t envoy&eacute;
+devant le parlement ou tout au moins &agrave; la Bastille; mais telle &eacute;tait la
+confiance que les gentilshommes avaient r&eacute;ciproquement &agrave; cette &eacute;poque
+dans leur loyaut&eacute;, qu'apr&egrave;s avoir pass&eacute; le matin son &eacute;p&eacute;e &agrave; travers le
+corps de l'un des favoris du r&eacute;gent, le chevalier venait, sans
+h&eacute;sitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re personne qu'il aper&ccedil;ut fut le jeune duc de Richelieu, que
+son nom, ses aventures, son &eacute;l&eacute;gance et peut-&ecirc;tre ses indiscr&eacute;tions,
+commen&ccedil;aient &agrave; mettre si fort &agrave; la mode. On assurait que deux princesses
+du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'emp&ecirc;chait pas mesdames
+de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de
+Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se
+partager son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des rou&eacute;s du r&eacute;gent,
+qu'&agrave; cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait
+son Mentor. Richelieu commen&ccedil;ait &agrave; raconter &agrave; Canillac une histoire tout
+haut et avec de grands &eacute;clats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas
+assez pour arriver au milieu d'une conversation entam&eacute;e; ce n'&eacute;tait
+d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre,
+lorsque le duc l'arr&ecirc;ta par la basque de son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'&ecirc;tes pas de trop; je
+raconte &agrave; Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, &agrave; lui, comme
+lieutenant nocturne de monsieur le r&eacute;gent, et &agrave; vous, comme expos&eacute; au
+m&ecirc;me danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un
+m&eacute;rite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'&agrave; vingt
+personnes, de sorte qu'elle est &agrave; peine connue. R&eacute;pandez-la: vous me
+ferez plaisir et &agrave; monsieur le r&eacute;gent aussi.</p>
+
+<p>D'Harmental fron&ccedil;a le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce
+moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.</p>
+
+<p>&mdash;Ravanne! cria Richelieu, Ravanne!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le loisir, r&eacute;pondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; est Lafare?</p>
+
+<p>&mdash;Il a la migraine.</p>
+
+<p>&mdash;Et Fargy?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est donn&eacute; une entorse.</p>
+
+<p>Et Ravanne se perdit dans la foule, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; avec son
+adversaire du matin le salut le plus amical.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, &agrave; ma sortie de
+la Bastille, o&ugrave; m'avait envoy&eacute; mon duel avec Gac&eacute;, trois ou quatre jours
+peut-&ecirc;tre apr&egrave;s avoir reparu dans le monde, Raf&eacute; me remet un charmant
+petit billet de madame de Parab&egrave;re, par lequel je suis invit&eacute; &agrave; passer
+le soir m&ecirc;me chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au
+moment o&ugrave; l'on sort de la Bastille que l'on m&eacute;prise un rendez-vous donn&eacute;
+par la ma&icirc;tresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas
+demander si je fus exact. &Agrave; l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je
+trouve assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent!</p>
+
+<p>&mdash;Son mari? dit Canillac.</p>
+
+<p>&mdash;Non, point; Son Altesse Royale elle-m&ecirc;me. Je fus d'autant plus &eacute;tonn&eacute;
+qu'on m'avait fait entrer comme si la dame &eacute;tait seule. N&eacute;anmoins, comme
+vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point &eacute;tourdir; je
+pris un air compos&eacute;, na&iuml;f et modeste, un air comme le tien, Canillac, et
+je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le
+r&eacute;gent &eacute;clata de rire. Comme je ne m'attendais pas &agrave; cette explosion, je
+fus, je l'avoue, un peu d&eacute;concert&eacute;. Je pris une chaise pour m'asseoir,
+mais le r&eacute;gent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la marquise: j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons &eacute;crit pour une affaire fort
+s&eacute;rieuse. Voil&agrave; cette pauvre marquise qui, toute s&eacute;par&eacute;e qu'elle est
+depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.</p>
+
+<p>La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne
+pouvait en venir &agrave; bout elle se couvrit la figure avec son &eacute;ventail.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le r&eacute;gent,
+j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait
+&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, &eacute;pargnez-moi, dit la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon petit corbeau, reprit le r&eacute;gent, cela va &ecirc;tre fini. Un peu
+de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me r&eacute;pondit, mon cher duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je, assez embarrass&eacute; de ma personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il me r&eacute;pondit que c'&eacute;tait de moi ou de vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une atroce calomnie! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, repris-je, si la marquise a tout avou&eacute;, je ne vois pas ce qui
+me reste &agrave; vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, continua le r&eacute;gent, je ne vous demande pas pour que vous me
+donniez des renseignements plus d&eacute;taill&eacute;s, mais afin que, comme
+complices du m&ecirc;me crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous &agrave; craindre, monseigneur? demandai-je. Quant &agrave; moi, je
+sais que, prot&eacute;g&eacute; par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous avons &agrave; craindre, mon cher? les criailleries de Parab&egrave;re,
+qui voudra que je le fasse duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais si nous le faisions p&egrave;re? r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Justement s'&eacute;cria le r&eacute;gent, voil&agrave; notre affaire, et vous avez eu la
+m&ecirc;me id&eacute;e que la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, madame, r&eacute;pondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la difficult&eacute;, objecta madame de Parab&egrave;re, c'est qu'il y a plus
+de deux ans que je n'ai m&ecirc;me parl&eacute; au marquis, et que, comme il se pique
+de jalousie, de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, que sais-je! il a fait serment que si jamais
+je me trouvais dans la position o&ugrave; je me trouve, un bon proc&egrave;s le
+vengerait de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, Richelieu, cela devient inqui&eacute;tant, ajouta le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! je crois bien, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens
+ne vont pas jusqu'&agrave; forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la difficult&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, madame la marquise; sans indiscr&eacute;tion est-ce que
+monsieur de Parab&egrave;re a toujours un faible pour le vin de Chambertin et
+de Romance?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur, dit la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monseigneur, nous sommes sauv&eacute;s! J'invite monsieur le marquis &agrave;
+souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de
+femmes charmantes! vous y envoyez Dubois....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dubois? demanda le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa t&ecirc;te. Comme
+Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire
+le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le d&eacute;m&ecirc;lera au
+milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le disais, marquise, reprit le r&eacute;gent en frappant dans
+ses mains, que Richelieu &eacute;tait de bon conseil! Tenez, duc,
+continua-t-il, vous devriez renoncer &agrave; r&ocirc;der autour de certains palais,
+laisser la vieille tranquillement mourir &agrave; Saint-Cyr, le boiteux rimer
+ses vers &agrave; Sceaux, et vous rallier franchement &agrave; nous. Je vous donnerais
+dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les
+choses n'en iraient peut &ecirc;tre pas plus mal....</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! r&eacute;pondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible:
+j'ai d'autres vis&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise t&ecirc;te! murmura le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur de Parab&egrave;re? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de
+conna&icirc;tre la fin de l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Parab&egrave;re! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait
+&eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e. Il s'endormit chez moi, et se r&eacute;veilla chez sa femme. Vous
+comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de
+crier au scandale et d'intenter un proc&egrave;s. Sa voiture avait pass&eacute; la
+nuit &agrave; la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir,
+de sorte que nous attend&icirc;mes tranquillement, quoique avec une certaine
+impatience, de savoir &agrave; qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de
+Parab&egrave;re, du r&eacute;gent ou de moi.</p>
+
+<p>Enfin, la marquise est accouch&eacute;e aujourd'hui &agrave; midi.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Noc&eacute;! r&eacute;pondit Richelieu en &eacute;clatant de rire.</p>
+
+<p>Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que
+ce pauvre marquis de Parab&egrave;re ait eu la sottise de mourir avant le
+d&eacute;nouement!</p>
+
+<p>Comme il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; veng&eacute; du tour que nous lui avons jou&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit en ce moment &agrave; l'oreille de d'Harmental une voix douce
+et fl&ucirc;t&eacute;e, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous
+aurez fini avec monsieur de Richelieu, je r&eacute;clame mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on
+m'enl&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse aller, mais &agrave; une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous raconterez mon histoire &agrave; cette charmante
+chauve-souris, en la chargeant de la redire &agrave; tous les oiseaux de nuit
+de sa connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur, r&eacute;pondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en l&acirc;chant le
+chevalier, qu'il avait retenu jusque-l&agrave; par son habit, car vous aurez en
+ce cas quelque chose de mieux &agrave; dire.</p>
+
+<p>Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-m&ecirc;me le bras d'un domino
+qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.</p>
+
+<p>Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'&oelig;il rapide sur le masque qui
+venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'&eacute;tait bien celui qui lui
+avait donn&eacute; rendez-vous, et il reconnut sur son &eacute;paule gauche le ruban
+violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc
+de s'&eacute;loigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'&ecirc;tre point
+interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilit&eacute;, devait
+&ecirc;tre pour lui de quelque int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, &eacute;tait de moyenne
+stature, et, autant qu'on en pouvait juger &agrave; l'&eacute;lasticit&eacute; et &agrave; la
+souplesse de ses mouvements, paraissait &ecirc;tre une jeune femme. Quant &agrave; sa
+taille, &agrave; sa tournure, &agrave; tout ce que l'&oelig;il observateur a tant int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+d&eacute;couvrir en pareil cas, il &eacute;tait inutile de s'en occuper, vu le peu de
+r&eacute;sultat que promettait cette &eacute;tude. En effet, comme l'avait d&eacute;j&agrave;
+indiqu&eacute; monsieur de Richelieu, elle avait adopt&eacute; de tous les costumes
+celui qui &eacute;tait le plus propre &agrave; dissimuler ou les gr&acirc;ces ou les
+d&eacute;fauts. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue en chauve-souris, costume fort en usage &agrave;
+cette &eacute;poque, et d'autant plus commode qu'il &eacute;tait d'une simplicit&eacute;
+parfaite, se composant simplement de la r&eacute;union de deux jupons noirs. La
+mani&egrave;re de les employer &eacute;tait &agrave; la port&eacute;e de tout le monde: on serrait
+l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa t&ecirc;te
+masqu&eacute;e par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant,
+dont on faisait deux ailes; on relevait le derri&egrave;re, dont on faisait
+deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son
+interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaquet&eacute; ainsi, que lorsqu'on
+y mettait une extr&ecirc;me bonne volont&eacute;.</p>
+
+<p>Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en
+a fallu pour d&eacute;crire un tel costume; mais n'ayant aucune id&eacute;e de la
+personne &agrave; laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout
+bonnement de quelque intrigue amoureuse, il h&eacute;sitait &agrave; lui adresser la
+parole, lorsque, tournant la t&ecirc;te de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de d&eacute;guiser sa
+voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui &eacute;tait inconnue,
+savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'&ecirc;tre venu,
+surtout dans la situation d'esprit o&ugrave; vous &ecirc;tes? Il est malheureux que
+je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'&agrave; la
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre
+lettre que vous &eacute;tiez un bon g&eacute;nie? Or, si r&eacute;ellement vous participez
+d'une nature sup&eacute;rieure le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et l'avenir doivent vous
+&ecirc;tre connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le
+saviez, ma venue ne doit donc pas vous &eacute;tonner.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous &ecirc;tes un faible
+mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous &ecirc;tre jamais &eacute;lev&eacute;
+au-dessus de votre sph&egrave;re! autrement vous sauriez que si nous
+connaissons comme vous le dites, le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et l'avenir, cette
+science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que
+nous d&eacute;sirons le plus qui restent plong&eacute;es pour nous dans la plus grande
+obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! r&eacute;pondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le g&eacute;nie, que vous
+allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-l&agrave;? Car, prenez-y
+garde, vous m'avez dit, ou &agrave; peu pr&egrave;s, que vous aviez grand d&eacute;sir que je
+vinsse &agrave; votre rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me
+semblait que ma lettre, sous le rapport du d&eacute;sir que j'avais de vous
+voir, ne devait vous laisser aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ce d&eacute;sir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que
+je suis trop galant pour vous donner un d&eacute;menti, ne vous a-t-il pas fait
+promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir?</p>
+
+<p>&mdash;Faites l'&eacute;preuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon
+pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! je me bornerai &agrave; la chose la plus simple. Vous savez,
+dites-vous, le pass&eacute;, le pr&eacute;sent et l'avenir; dites-moi ma bonne
+aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile: donnez-moi votre main.</p>
+
+<p>D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Sire chevalier, dit l'inconnue apr&egrave;s un instant d'examen, je vois fort
+lisiblement &eacute;crits, par la direction de l'adducteur et par la
+disposition des fibres longitudinales de l'apon&eacute;vrose palmaire, cinq
+mots dans lesquels est renferm&eacute;e toute l'histoire de votre vie; ces mots
+sont: courage, ambition, d&eacute;sappointement, amour et trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les g&eacute;nies
+&eacute;tudiassent si &agrave; fond l'anatomie et fussent oblig&eacute;s de prendre leurs
+licences comme un bachelier de Salamanque!</p>
+
+<p>&mdash;Les g&eacute;nies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres
+choses encore, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que veulent dire ces mots &agrave; la fois si sonores et si oppos&eacute;s,
+et que vous apprennent-ils de moi dans le pass&eacute;, mon tr&egrave;s savant g&eacute;nie?</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez
+acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'arm&eacute;e de Flandre;
+que ce grade avait &eacute;veill&eacute; votre ambition; que cette ambition a &eacute;t&eacute;
+suivie d'un d&eacute;sappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce
+d&eacute;sappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, &eacute;tant
+sujet &agrave; la trahison, vous avez &eacute;t&eacute; trahi.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas
+mieux tir&eacute;e. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du
+reste, un grand fond de v&eacute;rit&eacute;. Passons au pr&eacute;sent, beau masque.</p>
+
+<p>&mdash;Le pr&eacute;sent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement
+la Bastille!</p>
+
+<p>Le chevalier tressaillit malgr&eacute; lui car il croyait que nul, except&eacute; les
+acteurs qui y avaient jou&eacute; un r&ocirc;le, ne pouvait conna&icirc;tre son aventure,
+du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a &agrave; cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes
+couch&eacute;s fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement
+au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand &eacute;couteur
+aux portes, ne s'est pas souvenu d'un h&eacute;mistiche de Virgile.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est cet h&eacute;mistiche? demanda le chevalier de plus en plus
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Facilis descensus Averni</i>, dit en riant la chauve-souris.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher g&eacute;nie! s'&eacute;cria le chevalier en plongeant ses regards &agrave;
+travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de
+vous le dire, une citation tant soit peu masculine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas que les g&eacute;nies sont des deux sexes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment
+l' &Eacute;n&eacute;ide.</p>
+
+<p>&mdash;La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de
+Cumes, je vous r&eacute;ponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je
+vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'&ecirc;tes jamais satisfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car j'avoue que cette science du pass&eacute; et du pr&eacute;sent m'inspire
+une terrible envie de conna&icirc;tre l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des
+c&oelig;urs faibles, et l'avenir des c&oelig;urs forts. Dieu a donn&eacute; &agrave; l'homme le
+libre arbitre, afin qu'il p&ucirc;t choisir. Votre avenir d&eacute;pend de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il les conna&icirc;tre, ces deux avenirs, pour choisir le
+meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de
+Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne
+et les poules de votre basse-cour. Celui-l&agrave; vous conduira droit au banc
+de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a
+qu'&agrave; vous laisser faire pour l'atteindre: vous &ecirc;tes sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre? r&eacute;pliqua le chevalier, visiblement piqu&eacute; que l'on p&ucirc;t
+supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune
+gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux &agrave; travers son masque; l'autre
+vous rejettera dans le bruit et dans la lumi&egrave;re; l'autre fera de vous un
+des acteurs de la sc&egrave;ne qui se joue dans le monde; l'autre, que vous
+perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand
+joueur.</p>
+
+<p>&mdash;Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;La vie probablement.</p>
+
+<p>Le chevalier fit un geste de m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je gagne? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand
+d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le b&acirc;ton
+de mar&eacute;chal en perspective.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes
+la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme &agrave; faire ta
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Cette preuve, r&eacute;pondit le masque, ne peut vous &ecirc;tre donn&eacute;e que par une
+autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acqu&eacute;rir il faut me
+suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je tromp&eacute;, et ne serais-tu qu'un
+g&eacute;nie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance
+interm&eacute;diaire? Diable!</p>
+
+<p>Voil&agrave; qui m'&ocirc;terait un peu de ma consid&eacute;ration pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, si je suis soumis &agrave; quelque grande enchanteresse, et si
+c'est elle qui m'envoie!</p>
+
+<p>&mdash;Je te pr&eacute;viens que je ne traite rien par ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je mission de vous conduire pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je la verrai?</p>
+
+<p>&mdash;Face &agrave; face, comme Mo&iuml;se vit le Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, en ce cas!</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute
+initiation il y a certaines c&eacute;r&eacute;monies indispensables pour s'assurer de
+la discr&eacute;tion des initi&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire o&ugrave; l'on
+voudra vous mener; puis, arriv&eacute; &agrave; la porte du temple, faire le serment
+solennel que vous ne r&eacute;v&eacute;lerez rien &agrave; qui que ce soit des choses qu'on
+vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t &agrave; jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Non, chevalier, r&eacute;pondit le masque d'une voix grave; jurez tout
+bonnement par l'honneur, on vous conna&icirc;t, et cela suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce serment fait, demanda le chevalier apr&egrave;s un instant de silence
+et de r&eacute;flexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que
+l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un
+gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous
+demandera que votre parole pour gage.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t, dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit le masque.</p>
+
+<p>Le chevalier s'appr&ecirc;ta &agrave; traverser la foule en ligne droite pour gagner
+la porte de la salle; mais ayant aper&ccedil;u Brancas, Broglie et Simiane qui
+se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arr&ecirc;t&eacute; sans doute au passage
+il fit un d&eacute;tour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le
+conduire au m&ecirc;me but.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? demanda le masque.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;vite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! je commen&ccedil;ais &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Que craigniez-vous? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais, r&eacute;pondit en riant le masque, que votre empressement ne
+f&ucirc;t diminu&eacute; de la diff&eacute;rence de la diagonale aux deux c&ocirc;t&eacute;s du carr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit d'Harmental, voil&agrave; la premi&egrave;re fois, je crois, qu'on
+donne rendez-vous &agrave; un gentilhomme, au bal de l'op&eacute;ra, pour lui parler
+anatomie, litt&eacute;rature ancienne et math&eacute;matiques! Je suis f&acirc;ch&eacute; de vous
+le dire, beau masque, mais vous &ecirc;tes bien le g&eacute;nie le plus p&eacute;dant que
+j'aie connu de ma vie.</p>
+
+<p>La chauve-souris &eacute;clata de rire, mais ne r&eacute;pondit rien &agrave; cette boutade,
+dans laquelle &eacute;clatait le d&eacute;pit du chevalier de ne pouvoir reconna&icirc;tre
+une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres
+aventures; mais comme ce d&eacute;pit ne faisait qu'ajouter &agrave; sa curiosit&eacute;, au
+bout d'un instant, tous deux, &eacute;tant descendus d'une h&acirc;te pareille, se
+trouv&egrave;rent dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par
+dessous terre ou dans un char attel&eacute; de deux griffons?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement
+dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus
+d'une fois, je suis femme et j'ai peur des t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, j'ai le mien, s'il vous pla&icirc;t, r&eacute;pondit le masque.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-le donc alors.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que
+Mahomet &agrave; l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas
+venir &agrave; nous, nous irons &agrave; mon carrosse.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, la chauve-souris entra&icirc;na le chevalier dans la rue
+Saint-Honor&eacute;. Une voiture sans armoiries, attel&eacute;e de deux chevaux de
+couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le
+cocher &eacute;tait sur son si&egrave;ge, envelopp&eacute; d'une grande houppelande qui lui
+cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau &agrave; trois
+cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une
+main une porti&egrave;re ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son
+mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dit le masque au chevalier.</p>
+
+<p>D'Harmental h&eacute;sita un instant: ces deux domestiques inconnus sans
+livr&eacute;e, qui paraissaient aussi d&eacute;sireux que leur ma&icirc;tresse de conserver
+leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason,
+l'endroit obscur o&ugrave; elle &eacute;tait retir&eacute;e, l'heure avanc&eacute;e de la nuit, tout
+inspirait au chevalier un sentiment de d&eacute;fiance tr&egrave;s naturel; mais
+bient&ocirc;t, r&eacute;fl&eacute;chissant qu'il donnait le bras &agrave; une femme et qu'il avait
+une &eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris
+s'assit pr&egrave;s de lui, et le valet de pied referma la porti&egrave;re avec un
+ressort qui tourna deux fois &agrave; la mani&egrave;re d'une clef.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la
+voiture restait immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous reste une petite pr&eacute;caution &agrave; prendre, r&eacute;pondit le masque en
+tirant un mouchoir de soie de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oubli&eacute;; je me livre
+&agrave; vous en toute confiance; faites.</p>
+
+<p>Et il avan&ccedil;a sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'op&eacute;ration termin&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point &eacute;carter
+ce bandeau avant que vous ayez re&ccedil;u la permission de l'enlever tout &agrave;
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>Alors, soulevant la glace de devant:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au
+cocher.</p>
+
+<p>Et la voiture partit au galop</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_5" id="Chapitre_5"></a><a href="#table">Chapitre 5</a></h2>
+
+
+<p>Autant la conversation avait &eacute;t&eacute; anim&eacute;e au bal, autant le silence fut
+absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e d'abord
+sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bient&ocirc;t rev&ecirc;tu une
+allure plus grave et tournait visiblement &agrave; la machination politique. Si
+ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins
+mati&egrave;re &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, et ces r&eacute;flexions &eacute;taient d'autant plus profondes
+que plus d'une fois il avait r&ecirc;v&eacute; &agrave; ce qu'il aurait &agrave; faire s'il se
+trouvait dans une situation pareille &agrave; celle o&ugrave; probablement il allait
+se trouver.</p>
+
+<p>Il y a dans la vie de tout homme un instant qui d&eacute;cide de tout son
+avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement pr&eacute;par&eacute; par le
+calcul et dirig&eacute; par la volont&eacute;. C'est presque toujours le hasard qui
+prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans
+quelque voie nouvelle et inconnue, o&ugrave;, une fois entr&eacute;, il est contraint
+d'ob&eacute;ir &agrave; une force sup&eacute;rieure, et o&ugrave; tout en croyant suivre son libre
+arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Il en avait &eacute;t&eacute; ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il
+&eacute;tait entr&eacute; &agrave; Versailles, et comment, &agrave; d&eacute;faut de la sympathie,
+l'int&eacute;r&ecirc;t et m&ecirc;me la reconnaissance avaient d&ucirc; l'attacher au parti de la
+vieille cour. D'Harmental, en cons&eacute;quence, n'avait pas calcul&eacute; le bien
+ou le mal qu'avait fait &agrave; la France madame de Maintenon; il n'avait pas
+discut&eacute; le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de l&eacute;gitimer ses
+b&acirc;tards; il n'avait pas pes&eacute; dans la balance de la g&eacute;n&eacute;alogie monsieur
+le duc du Maine et monsieur le duc d'Orl&eacute;ans; il avait compris
+d'instinct qu'il devait d&eacute;vouer sa vie &agrave; ceux qui l'avaient faite
+d'obscure glorieuse; et lorsque &eacute;tait mort ce vieux roi, lorsqu'il avait
+su que ses derni&egrave;res volont&eacute;s &eacute;taient que monsieur le duc du Maine e&ucirc;t
+la r&eacute;gence, lorsqu'il avait vu ses derni&egrave;res volont&eacute;s bris&eacute;es par le
+parlement, il avait regard&eacute; comme une usurpation l'av&egrave;nement au pouvoir
+de monsieur le duc d'Orl&eacute;ans. Et dans la certitude d'une r&eacute;action arm&eacute;e
+contre ce pouvoir, il avait cherch&eacute; des yeux par toute la France o&ugrave; se
+d&eacute;ployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait
+se ranger. Mais, &agrave; son grand &eacute;tonnement, rien n'&eacute;tait arriv&eacute; de ce qu'il
+attendait; l'Espagne, si int&eacute;ress&eacute;e &agrave; voir &agrave; la t&ecirc;te du gouvernement de
+la France une volont&eacute; amie, n'avait pas m&ecirc;me protest&eacute;; monsieur du
+Maine, fatigu&eacute; d'une lutte qui cependant n'avait dur&eacute; qu'un jour, &eacute;tait
+rentr&eacute; dans l'ombre d'o&ugrave; il semblait n'&ecirc;tre sorti que malgr&eacute; lui;
+monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des
+faveurs dont lui et son fr&egrave;re avaient &eacute;t&eacute; accabl&eacute;s, ne laissait pas m&ecirc;me
+soup&ccedil;onner qu'il ne p&ucirc;t jamais se faire chef de parti; le mar&eacute;chal de
+Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y
+avait ni plan ni calcul; Villars n'allait &agrave; personne, mais attendait
+&eacute;videmment que l'on v&icirc;nt &agrave; lui; d'Uxelles &eacute;tait ralli&eacute; et avait accept&eacute;
+la pr&eacute;sidence des affaires &eacute;trang&egrave;res; les ducs et pairs prenaient
+patience et caressaient le r&eacute;gent dans l'espoir qu'il finirait, comme il
+l'avait promis, par &ocirc;ter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que
+Louis XIV leur avait donn&eacute; sur eux; enfin, il y avait malaise,
+m&eacute;contentement, opposition m&ecirc;me au gouvernement du duc d'Orl&eacute;ans, mais
+tout cela &eacute;tait impalpable, invisible, diss&eacute;min&eacute;. Nulle part un noyau o&ugrave;
+s'agglom&eacute;rer, nulle part une volont&eacute; &agrave; qui inf&eacute;oder la sienne; partout
+du bruit, de la gaiet&eacute; partout; du fa&icirc;te aux profondeurs de la soci&eacute;t&eacute;,
+le plaisir tenant lieu du bonheur: voil&agrave; ce qu'avait vu d'Harmental,
+voil&agrave; ce qui avait fait rentrer au fourreau son &eacute;p&eacute;e &agrave; moiti&eacute; tir&eacute;e. Il
+avait cru qu'il &eacute;tait seul &agrave; avoir vu une autre issue aux choses; et il
+&eacute;tait rest&eacute; convaincu que cette issue n'avait jamais exist&eacute; que dans son
+imagination, puisque les plus int&eacute;ress&eacute;s au r&eacute;sultat qu'il avait r&ecirc;v&eacute;
+paraissaient regarder ce r&eacute;sultat comme tellement impossible, qu'ils ne
+tentaient rien pour y arriver. Mais du moment o&ugrave; il s'&eacute;tait tromp&eacute;, du
+moment o&ugrave;, sur cette surface riante, se pr&eacute;parait quelque chose de
+sombre, du moment o&ugrave; cette insouciance n'&eacute;tait qu'un voile pour cacher
+les ambitions en travail, c'&eacute;tait autre chose, et ses esp&eacute;rances, qu'il
+avait crues mortes et qui n'&eacute;taient qu'assoupies, murmuraient en se
+r&eacute;veillant des promesses plus s&eacute;duisantes que jamais. Ces offres qu'on
+lui venait de faire, tout exag&eacute;r&eacute;es qu'elles &eacute;taient, cet avenir qu'on
+venait de lui promettre, si improbable qu'il f&ucirc;t, avaient exalt&eacute; son
+imagination. Or, &agrave; vingt-six ans, l'imagination est une &eacute;trange
+enchanteresse; c'est l'architecte des palais a&eacute;riens, c'est la f&eacute;e aux
+r&ecirc;ves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle
+appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus fr&ecirc;le roseau, elle
+les voit d&eacute;j&agrave; r&eacute;alis&eacute;s comme s'ils avaient pour base l'axe in&eacute;branlable
+de la terre.</p>
+
+<p>Aussi, quoique la voiture roul&acirc;t d&eacute;j&agrave; depuis pr&egrave;s d'une demi-heure, le
+chevalier n'avait-il point pens&eacute; &agrave; trouver le temps long; il &eacute;tait m&ecirc;me
+si profond&eacute;ment plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions qu'on aurait pu ne pas lui
+bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignor&eacute; par quelles rues
+on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme
+lorsqu'une voiture passe sous une vo&ucirc;te. Il entendit grincer une grille
+qui s'ouvrait pour lui donner entr&eacute;e et qui se refermait derri&egrave;re lui,
+et presque aussit&ocirc;t le carrosse, ayant d&eacute;crit un cercle, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus
+avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arri&egrave;re; si, au
+contraire, vous n'avez pas chang&eacute; de r&eacute;solution, venez.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit
+la porti&egrave;re; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier &agrave;
+descendre; bient&ocirc;t ses pieds rencontr&egrave;rent des marches, il monta les six
+degr&eacute;s d'un perron, et, toujours les yeux band&eacute;s, toujours conduit par
+la dame masqu&eacute;e, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra
+dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici arriv&eacute;s, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos
+conditions, chevalier? Vous &ecirc;tes libre d'accepter ou de ne point
+accepter un r&ocirc;le dans la pi&egrave;ce qui va se jouer &agrave; cette heure; mais, en
+cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire &agrave;
+qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des
+choses que vous allez entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure sur l'honneur! r&eacute;pondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'&ocirc;tez votre
+bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille,
+vous n'avez plus longtemps &agrave; attendre.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, la conductrice du chevalier s'&eacute;loigna de lui; une porte
+s'ouvrit et se referma. Presque aussit&ocirc;t deux heures sonn&egrave;rent, et le
+chevalier arracha son bandeau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il f&ucirc;t possible
+d'imaginer. C'&eacute;tait une petite pi&egrave;ce octogone, toute tendue d'un lampas
+lilas et argent, avec des meubles et des porti&egrave;res de tapisserie; les
+tables et les &eacute;tag&egrave;res &eacute;taient du plus d&eacute;licieux travail de Boule, et
+toutes charg&eacute;es de magnifiques chinoiseries; le plancher &eacute;tait couvert
+d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre le peintre &agrave; la mode. &Agrave; cette vue, le chevalier eut peine &agrave; croire
+qu'on l'avait appel&eacute; pour une chose grave, et il en revint presque &agrave; ses
+premi&egrave;res id&eacute;es.</p>
+
+<p>En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et
+d'Harmental vit para&icirc;tre une femme que, dans la pr&eacute;occupation
+fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une f&eacute;e, tant sa
+taille &eacute;tait mince, svelte et petite; elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'une charmante
+robe de p&eacute;kin gris-perle, toute parsem&eacute;e de bouquets si d&eacute;licieusement
+brod&eacute;s qu'&agrave; trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs
+naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges &eacute;taient en
+point d'Angleterre; les n&oelig;uds &eacute;taient en perles, avec des agrafes en
+diamants.</p>
+
+<p>Quant au visage, il &eacute;tait couvert d'un demi-masque de velours noir,
+duquel pendait une barbe de dentelle de m&ecirc;me couleur.</p>
+
+<p>D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la
+marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la
+premi&egrave;re n'&eacute;tait que l'envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, ai-je r&eacute;ellement, comme je commence &agrave; le croire,
+quitt&eacute; la terre des hommes pour le monde des g&eacute;nies, et &ecirc;tes-vous la
+puissante f&eacute;e &agrave; laquelle appartient ce beau palais?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! chevalier, r&eacute;pondit la dame masqu&eacute;e d'une voix douce, et
+cependant arr&ecirc;t&eacute;e et positive, je suis non point une f&eacute;e puissante, mais
+bien au contraire une pauvre princesse pers&eacute;cut&eacute;e par un m&eacute;chant
+enchanteur qui m'a enlev&eacute; ma couronne et qui opprime cruellement mon
+royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave
+chevalier qui me d&eacute;livre, et le bruit de votre renomm&eacute;e a fait que je me
+suis adress&eacute;e &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance pass&eacute;e,
+madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis pr&ecirc;t &agrave; la risquer
+avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce
+g&eacute;ant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je
+serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous
+engage ma parole, cet engagement d&ucirc;t-il me perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie,
+dit la dame inconnue en d&eacute;nouant les cordons de son masque et en se
+d&eacute;couvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et
+la petite-fille du grand Cond&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse du Maine! s'&eacute;cria d'Harmental en mettant un genou
+en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai
+pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond
+respect que j'ai pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez dit que des choses dont je doive &ecirc;tre fi&egrave;re et
+reconnaissante, chevalier, mais peut-&ecirc;tre vous repentez-vous de les
+avoir dites. En ce cas, vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre et pouvez reprendre votre
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au
+service d'une si grande et si noble princesse que vous &ecirc;tes, je sois
+assez malheureux pour me priver moi-m&ecirc;me du plus grand honneur que je
+n'aie jamais os&eacute; esp&eacute;rer! Non, madame, prenez au s&eacute;rieux, au contraire,
+je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout &agrave; l'heure en riant,
+c'est-&agrave;-dire mon bras, mon &eacute;p&eacute;e et ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la
+rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron
+de Valef ne m'avait point tromp&eacute;e sur votre compte, et que vous &ecirc;tes tel
+qu'il vous avait annonc&eacute;. Venez, que je vous pr&eacute;sente &agrave; nos amis.</p>
+
+<p>La duchesse du Maine marcha la premi&egrave;re, d'Harmental la suivit, encore
+tout &eacute;tourdi de ce qui venait de se passer, mais bien r&eacute;solu, moiti&eacute; par
+orgueil, moiti&eacute; par conviction, &agrave; ne pas faire un pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>La sortie donnait dans le m&ecirc;me corridor par lequel sa premi&egrave;re
+conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent
+quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon o&ugrave;
+les attendaient quatre nouveaux personnages. C'&eacute;taient le cardinal de
+Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abb&eacute;
+Brigaud.</p>
+
+<p>Le cardinal de Polignac passait pour &ecirc;tre l'amant de madame du Maine.
+C'&eacute;tait un beau pr&eacute;lat de quarante &agrave; quarante-cinq ans, toujours mis
+avec une recherche parfaite, &agrave; la voix onctueuse par habitude, &agrave; la
+figure glac&eacute;e, au c&oelig;ur timide; d&eacute;vor&eacute; d'ambition, &eacute;ternellement
+combattu par la faiblesse de son caract&egrave;re, qui le laissait en arri&egrave;re
+chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute
+maison comme son nom l'indiquait, tr&egrave;s savant pour un cardinal et tr&egrave;s
+lettr&eacute; pour un grand seigneur.</p>
+
+<p>Monsieur de Pompadour &eacute;tait un homme de quarante-cinq &agrave; cinquante ans,
+qui avait &eacute;t&eacute; menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait
+pris l&agrave; un si grand amour et une si tendre v&eacute;n&eacute;ration pour toute la
+famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le
+r&eacute;gent sur le point de d&eacute;clarer la guerre &agrave; Philippe V, il s'&eacute;tait jet&eacute;
+corps et &acirc;me dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier
+et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, il avait donn&eacute; un exemple de loyaut&eacute; fort rare &agrave; cette
+&eacute;poque, en renvoyant au r&eacute;gent le brevet de ses pensions et de celle de
+sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de
+Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient &eacute;t&eacute; offertes.</p>
+
+<p>Monsieur de Malezieux &eacute;tait un homme de soixante &agrave; soixante-cinq ans.
+Chancelier de Dombes et seigneur de Ch&acirc;tenay, il devait ce double titre
+&agrave; la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soign&eacute;
+l'&eacute;ducation. Po&egrave;te, musicien, auteur de petites com&eacute;dies qu'il jouait
+lui-m&ecirc;me avec infiniment d'esprit, n&eacute; pour la vie paresseuse et
+intellectuelle, toujours pr&eacute;occup&eacute; du plaisir de tous et du bonheur
+particulier de madame du Maine, pour laquelle son d&eacute;vouement allait
+jusqu'&agrave; l'adoration, c'&eacute;tait le type du sybarite au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle;
+mais comme les sybarites aussi, qui, entra&icirc;n&eacute;s par l'aspect de la
+beaut&eacute;, suivirent Cl&eacute;op&acirc;tre &agrave; Actium et se firent tuer autour d'elle, il
+e&ucirc;t suivi sa ch&egrave;re B&eacute;n&eacute;dicte &agrave; travers l'eau et le feu et, sur un mot
+d'elle, sans h&eacute;sitation, sans retard, et je dirai presque sans regret,
+se f&ucirc;t jet&eacute; du haut en bas des tours de Notre-Dame.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Brigaud &eacute;tait fils d'un n&eacute;gociant de Lyon. Son p&egrave;re, qui avait de
+grands int&eacute;r&ecirc;ts de commerce avec la cour d'Espagne, fut charg&eacute; de faire
+en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures &agrave; l'endroit
+du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Th&eacute;r&egrave;se d'Autriche. Si
+ces ouvertures eussent &eacute;t&eacute; mal re&ccedil;ues, les ministres de France les
+auraient d&eacute;savou&eacute;es, et tout &eacute;tait dit, mais elles furent bien re&ccedil;ues,
+et les ministres de France y donn&egrave;rent leur assentiment. Le mariage eut
+lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le m&ecirc;me temps que le grand
+dauphin, son p&egrave;re demanda pour r&eacute;compense que le fils du roi f&ucirc;t le
+parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accord&eacute;. De plus, le
+jeune Brigaud fut plac&eacute; pr&egrave;s du dauphin, o&ugrave; il connut le marquis de
+Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y &eacute;tait enfant d'honneur. En &acirc;ge
+de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les P&egrave;res de l'oratoire et en
+sortit abb&eacute;. C'&eacute;tait un homme fin, adroit, ambitieux, mais &agrave; qui, comme
+cela arrive quelquefois aux plus grands g&eacute;nies, les occasions de faire
+fortune avaient manqu&eacute;. Quelque temps avant l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes
+arriv&eacute;s, il avait rencontr&eacute; le marquis de Pompadour, qui cherchait
+lui-m&ecirc;me un homme d'esprit et d'intrigue qui p&ucirc;t &ecirc;tre le secr&eacute;taire de
+madame du Maine. Il lui dit &agrave; quoi l'exposait cette charge en un pareil
+moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et
+comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta.</p>
+
+<p>De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le
+marquis de Pompadour, qu'il avait rencontr&eacute; souvent chez monsieur de
+Courcillon, son gendre, lequel &eacute;tait quelque peu parent ou alli&eacute; des
+d'Harmental.</p>
+
+<p>Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux
+causaient debout &agrave; une chemin&eacute;e. L'abb&eacute; Brigaud &eacute;tait assis devant une
+table et y classait des papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave
+champion dont le baron de Valef nous avait parl&eacute; et que nous a amen&eacute;
+votre ch&egrave;re Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses
+ant&eacute;c&eacute;dents ne suffisent pas pour lui servir de parrain pr&egrave;s de vous, je
+me fais personnellement sa r&eacute;pondante.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;sent&eacute; ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus
+seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un v&eacute;ritable chef
+que nous serons pr&ecirc;ts &agrave; suivre partout o&ugrave; il voudra nous mener.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main
+au jeune homme, nous &eacute;tions d&eacute;j&agrave; presque parents; maintenant, nous voil&agrave;
+fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton
+onctueux qui lui &eacute;tait habituel, et qui contrastait si singuli&egrave;rement
+avec la froideur de son visage.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Brigaud leva la t&ecirc;te, la tourna vers le chevalier avec un
+mouvement de cou qui ressemblait &agrave; celui d'un serpent, et fixa sur
+d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit d'Harmental apr&egrave;s avoir r&eacute;pondu d'un signe &agrave; chacun
+d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant
+surtout de ce qui se passe et de ce &agrave; quoi je puis vous &ecirc;tre bon; mais
+si ma parole est engag&eacute;e depuis quelques minutes seulement, mon
+d&eacute;vouement &agrave; la cause qui nous r&eacute;unit date de plusieurs ann&eacute;es; je vous
+prie donc de m'accorder la confiance qu'a si g&eacute;n&eacute;reusement r&eacute;clam&eacute;e pour
+moi Son Altesse S&eacute;r&eacute;nissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une
+prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! s'&eacute;cria la duchesse du Maine; vivent les gens d'&eacute;p&eacute;e
+pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons
+pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui
+remettra chacun de nous &agrave; sa v&eacute;ritable place, ne se fera pas attendre,
+je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant
+avec inqui&eacute;tude son rabat de dentelle mais, &agrave; la mani&egrave;re dont vous y
+allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais
+qui n'a rien de r&eacute;pr&eacute;hensible, dans lequel nous cherchons les moyens de
+rem&eacute;dier aux malheurs de l'&Eacute;tat et d'&eacute;clairer la France sur ses
+v&eacute;ritables int&eacute;r&ecirc;ts, en lui rappelant les derni&egrave;res volont&eacute;s du roi
+Louis XIV.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez
+mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier,
+continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'&eacute;coutez pas Son
+&Eacute;minence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense &agrave; son Anti-Lucr&egrave;ce.
+S'il se f&ucirc;t agi d'un simple conseil, avec l'excellente t&ecirc;te de Son
+&Eacute;minence nous nous serions tir&eacute;s d'affaire, et nous n'aurions pas eu
+besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le
+r&eacute;gent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal
+Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le
+marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abb&eacute;
+Brigaud, dont est Valef, dont vous &ecirc;tes, dont est monsieur le cardinal
+lui-m&ecirc;me, dont est le premier pr&eacute;sident, dont sera la moiti&eacute; du
+parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voil&agrave; ce dont
+il s'agit, chevalier. &Ecirc;tes-vous content, cardinal? Est-ce clair,
+messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus
+de d&eacute;votion qu'il n'e&ucirc;t certes fait devant la Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse,
+avec ses temp&eacute;raments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la
+peine d'&ecirc;tre homme pour t&acirc;tonner &eacute;ternellement ainsi! Moi, je ne vous
+demande pas une &eacute;p&eacute;e, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne
+un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une
+nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout
+sera fini, et si j'&eacute;choue, il n'y aura que moi de compromise.</p>
+
+<p>Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour &eacute;clata de rire,
+Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abb&eacute; Brigaud baissa la t&ecirc;te et
+se remit &agrave; &eacute;crire comme s'il n'e&ucirc;t rien entendu.</p>
+
+<p>Quant &agrave; d'Harmental, il e&ucirc;t voulu baiser le bas de la robe de madame du
+Maine, tant cette femme lui paraissait sup&eacute;rieure aux quatre hommes qui
+l'entouraient.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait
+dans la cour et qui s'arr&ecirc;tait devant le perron. Sans doute la personne
+attendue &eacute;tait une personne d'importance, car il se fit un grand
+silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-m&ecirc;me
+ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut
+reconna&icirc;tre pour celle de la chauve-souris.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_6" id="Chapitre_6"></a><a href="#table">Chapitre 6</a></h2>
+
+
+<p>Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint
+h&acirc;l&eacute; par le soleil, entra envelopp&eacute; dans son manteau, et d'un seul coup
+d'&oelig;il embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et
+choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majest&eacute;s
+Catholiques, le prince de Cellamare.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, madame, r&eacute;pondit le prince en lui baisant respectueusement la
+main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse
+S&eacute;r&eacute;nissime devrait bien changer de cocher. Je lui pr&eacute;dis malheur si
+elle garde &agrave; son service le dr&ocirc;le qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air
+d'&ecirc;tre pay&eacute; par le r&eacute;gent pour rompre le cou &agrave; Votre Altesse et &agrave; ses
+amis.</p>
+
+<p>Chacun &eacute;clata de rire et particuli&egrave;rement le cocher lui-m&ecirc;me, qui, sans
+fa&ccedil;on, &eacute;tait entr&eacute; derri&egrave;re le prince et qui, jetant sa houppelande et
+son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil o&ugrave; le prince de Cellamare
+avait d&eacute;pos&eacute; son manteau, montra un homme de haute mine, &acirc;g&eacute; de
+trente-cinq &agrave; quarante ans &agrave; peu pr&egrave;s, ayant tout le bas de la figure
+cach&eacute; par une mentonni&egrave;re de taffetas noir.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda
+la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les
+traite de cette fa&ccedil;on-l&agrave;! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons
+chr&eacute;tiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous &ecirc;tes
+bien difficile. En avez-vous beaucoup, &agrave; Naples, de cochers qui datent
+de Robert le Fort?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'&eacute;tait vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, prince. Madame la duchesse a envoy&eacute; son cocher faire la
+mi-car&ecirc;me dans sa famille, et m'a pris &agrave; son service pour cette nuit;
+elle a pens&eacute; que c'&eacute;tait plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne
+peut prendre trop de pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! Votre &Eacute;minence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous
+seriez du m&ecirc;me avis apr&egrave;s avoir pass&eacute; la moiti&eacute; de la nuit sur le si&egrave;ge
+d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal
+de l'op&eacute;ra et ensuite pour aller prendre le prince &agrave; l'h&ocirc;tel Colbert?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu
+la bont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, jeune homme, r&eacute;pondit Laval, et j'aurais &eacute;t&eacute; au bout
+du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous &ecirc;tes un brave.
+C'est vous qui &ecirc;tes entr&eacute; un des premiers &agrave; Denain et qui avez pris
+d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moiti&eacute; de
+votre m&acirc;choire, comme j'ai laiss&eacute; la moiti&eacute; de la mienne en Italie, et
+vous avez eu raison, car c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un motif de plus de vous &ocirc;ter votre
+r&eacute;giment, comme ils l'ont fait, du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au
+centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne.
+Prince, vous avez re&ccedil;u des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes et mauvaises &agrave; la fois. Sa Majest&eacute; Philippe V est dans un de
+ses moments de m&eacute;lancolie, et on ne peut le d&eacute;terminer &agrave; rien. Il ne
+peut croire au trait&eacute; de la quadruple alliance.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y peut croire! s'&eacute;cria la duchesse, et ce trait&eacute; doit &ecirc;tre sign&eacute;
+&agrave; cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apport&eacute; ici!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa
+Majest&eacute; Catholique ne le sait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il nous abandonne &agrave; nous-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, que fait donc la reine, et &agrave; quoi aboutissent toutes ses
+belles promesses et ce pr&eacute;tendu empire qu'elle a sur son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque
+quelque chose sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de
+parole!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Votre &Eacute;minence: je me fais son garant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il
+faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Cellamare, voil&agrave; que nous approchons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans
+lettre de lui, sans message, m&ecirc;me verbal, &agrave; cinq cents lieues de
+distance?</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas son repr&eacute;sentant &agrave; Paris, et ce repr&eacute;sentant n'est-il pas
+chez vous &agrave; cette heure, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus &eacute;tendus
+que vous ne voulez l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mes pouvoirs se bornent &agrave; vous dire que la citadelle de Tol&egrave;de et
+la forteresse de Saragosse sont &agrave; votre service. Trouvez le moyen d'y
+faire entrer le r&eacute;gent, et Leurs Majest&eacute;s Catholiques fermeront si bien
+la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit monsieur de Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! et pourquoi? s'&eacute;cria d'Harmental. Rien de plus simple, au
+contraire, surtout avec la vie que m&egrave;ne monsieur le r&eacute;gent. Que faut-il
+pour cela? Huit ou dix hommes de c&oelig;ur, une voiture bien ferm&eacute;e, et des
+relais jusqu'&agrave; Bayonne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; offert de m'en charger, dit Laval.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose &eacute;chouait, le
+r&eacute;gent, qui vous conna&icirc;t, saurait &agrave; qui il a eu affaire, et vous seriez
+perdus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est f&acirc;cheux, dit froidement Cellamare, car, arriv&eacute; &agrave; Tol&egrave;de ou &agrave;
+Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine, &agrave; son retour &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre
+Altesse dit de pareilles choses, le d&eacute;vouement prendra un air d'ambition
+qui lui &ocirc;tera tout son m&eacute;rite. J'allais m'offrir pour tenter
+l'entreprise, moi que le r&eacute;gent ne conna&icirc;t pas, mais voil&agrave; que j'h&eacute;site
+maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la
+confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, chevalier! s'&eacute;cria la duchesse, vous risqueriez?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais
+d&eacute;j&agrave; offerte &agrave; Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait accept&eacute;e.
+M'&eacute;tais-je tromp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous &ecirc;tes un brave
+et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru,
+et du moment o&ugrave; Valef a prononc&eacute; votre nom en me disant que vous &eacute;tiez
+tel que vous &ecirc;tes, j'ai eu l'id&eacute;e que tout nous viendrait de vous.
+Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous
+l'aider, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Les coffres de Leurs Majest&eacute;s Catholiques sont &agrave; sa disposition, dit
+le prince de Cellamare, et il y peut puiser &agrave; pleines mains.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de
+Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous
+l'&ecirc;tes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement
+de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'&eacute;tais charg&eacute; d'y
+conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit &ecirc;tre facile.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, dit l'abb&eacute; Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson
+une feuille toute pr&eacute;par&eacute;e qu'il n'y aura plus qu'&agrave; remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il
+parle bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui devrait &ecirc;tre cardinal, dit la duchesse bien plut&ocirc;t que
+certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous
+disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en
+serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que
+vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent....</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, r&eacute;pondit d'Harmental, je ne suis point assez riche
+pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arriv&eacute; &agrave; la
+fin d'un millier de pistoles peut-&ecirc;tre que j'ai chez moi, il faudra bien
+que j'aie recours &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; lui, &agrave; moi, &agrave; nous tous, chevalier, car chacun, en pareille
+circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent
+comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez
+manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre
+d&eacute;sint&eacute;ressement, et il y a des d&eacute;vouements qui ne s'ach&egrave;tent qu'&agrave; prix
+d'or.</p>
+
+<p>Mais enfin, monsieur, avez-vous bien song&eacute; dans quelle entreprise vous
+vous jetez? Si vous &eacute;tiez pris!</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre &Eacute;minence se rassure, r&eacute;pondit d&eacute;daigneusement d'Harmental,
+j'ai assez &agrave; me plaindre de monsieur le r&eacute;gent pour que l'on croie, si
+je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma
+vengeance est toute personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une esp&egrave;ce de
+lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez
+compter. Avez vous quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, r&eacute;pondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je
+fusse pr&eacute;venu chaque matin de ce que le r&eacute;gent fera chaque soir.
+Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police
+secr&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le prince embarrass&eacute;; j'ai quelques personnes qui me rendent
+compte....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela, dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; logez-vous? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, monseigneur, r&eacute;pondit d'Harmental, rue Richelieu, n&deg; 74.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez?</p>
+
+<p>&mdash;Trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous y &ecirc;tes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier.
+On conna&icirc;t les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des
+visages nouveaux, on s'inqui&eacute;terait.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois Votre &Eacute;minence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un
+autre logement dans quelque quartier perdu et &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de
+soup&ccedil;ons; je retiendrai votre logement comme s'il &eacute;tait destin&eacute; &agrave; un
+jeune homme de province qui me serait recommand&eacute; et qui viendrait
+occuper quelque place dans un minist&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous &ecirc;tes
+comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir
+la bouche qu'il n'en tomb&acirc;t des perles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abb&eacute;, dit d'Harmental; je
+m'en rapporte &agrave; vous, et d&egrave;s aujourd'hui j'annonce chez moi que je
+quitte Paris pour un voyage de trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, tout est arr&ecirc;t&eacute;, dit avec joie la duchesse du Maine. Voil&agrave;
+la premi&egrave;re fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et
+c'est gr&acirc;ce &agrave; vous. Je ne l'oublierai point.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer
+qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue
+notre ch&egrave;re duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, s&eacute;n&eacute;chal, r&eacute;pondit la duchesse: de pareilles nuits
+reposent; il y a longtemps que je n'en ai pass&eacute; une aussi bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous
+contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre &agrave; la porte, &agrave; moins
+que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-m&ecirc;me ou vous en aller &agrave;
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je
+crois aux pr&eacute;sages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en
+tenir o&ugrave; nous en sommes; si vous me conduisez &agrave; bon port, cela voudra
+dire que nous pouvons aller de l'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, r&eacute;pondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous
+&eacute;tions vus, et nous avons mille choses &agrave; nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrai-je pas prendre cong&eacute; de ma spirituelle chauve-souris?
+demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est &agrave; elle que je dois le
+bonheur d'avoir offert mes services &agrave; Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu'&agrave; la porte le prince
+de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier
+d'Harmental qui pr&eacute;tend que vous &ecirc;tes la plus grande sorci&egrave;re qu'il ait
+vue de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les l&egrave;vres, celle qui a laiss&eacute;
+depuis de si charmants m&eacute;moires sous le nom de madame de Sta&euml;l,
+croyez-vous &agrave; mes proph&eacute;ties maintenant; monsieur le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois, parce que j'esp&egrave;re, r&eacute;pondit le chevalier; mais &agrave; cette
+heure que je connais la f&eacute;e qui vous avait envoy&eacute;e, ce n'est point ce
+que vous m'avez pr&eacute;dit pour l'avenir qui m'&eacute;tonne le plus. Comment
+avez-vous pu &ecirc;tre si bien instruite du pass&eacute; et surtout du pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne
+le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux
+magiciennes, et il aurait peur de nous.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle
+Delaunay, qui vous ait quitt&eacute; ce matin au bois de Boulogne pour nous
+venir dire adieu?</p>
+
+<p>&mdash;Valef! Valef! s'&eacute;cria d'Harmental. Je comprends maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit madame du Maine. &Agrave; la place d'Oedipe, vous auriez &eacute;t&eacute;
+mang&eacute; dix fois par le sphinx.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les math&eacute;matiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit
+d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se m&ecirc;lant de la conversation,
+que nous ne l'appelons ici que notre savante, &agrave; l'exception de Chaulieu
+cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par
+licence et par mani&egrave;re po&eacute;tique?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons l&acirc;ch&eacute;e l'autre jour
+apr&egrave;s Duvernoy, notre m&eacute;decin, et elle l'a battu sur l'anatomie!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental
+pour l'emmener, le brave homme dans son d&eacute;sappointement, a-t-il pr&eacute;tendu
+que c'&eacute;tait la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit l'abb&eacute; Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui
+se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en
+douter.</p>
+
+<p>Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris cong&eacute; de la duchesse du Maine,
+se retir&egrave;rent en riant, suivis de l'abb&eacute; Brigaud, qui comptait sur eux
+pour ne pas s'en retourner &agrave; pied.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac,
+qui &eacute;tait rest&eacute; le dernier avec Malezieux, Votre &Eacute;minence trouve-t-elle
+toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on p&ucirc;t rire
+quand on jouait sa t&ecirc;te, je vous retournerai la question quand nous
+serons tous &agrave; la Bastille.</p>
+
+<p>Et il s'en alla &agrave; son tour avec le bon chancelier, d&eacute;plorant sa mauvaise
+fortune qui le poussait dans une si t&eacute;m&eacute;raire entreprise.</p>
+
+<p>La duchesse du Maine le regarda s'&eacute;loigner avec une expression de m&eacute;pris
+qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut
+seule avec mademoiselle Delaunay.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, &eacute;teignons notre lanterne,
+car je crois que nous avons enfin trouv&eacute; un homme!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_7" id="Chapitre_7"></a><a href="#table">Chapitre 7</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque d'Harmental se r&eacute;veilla, il crut avoir fait un songe. Les
+&eacute;v&eacute;nements s'&eacute;taient, depuis trente-six heures, succ&eacute;d&eacute; avec une telle
+rapidit&eacute; qu'il avait &eacute;t&eacute; emport&eacute; comme par un tourbillon sans savoir o&ugrave;
+il allait. Maintenant seulement, il se retrouvait en face de lui-m&ecirc;me et
+pouvait r&eacute;fl&eacute;chir au pass&eacute; et &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>Nous sommes d'une &eacute;poque o&ugrave; chacun a plus ou moins conspir&eacute;. Nous savons
+donc par nous-m&ecirc;mes comment, en pareil cas, les choses se passent. Apr&egrave;s
+un engagement pris dans un moment d'exaltation quelconque, le premier
+sentiment qu'on &eacute;prouve, en jetant un coup d'&oelig;il sur la position
+nouvelle qu'on a prise, est un sentiment de regret d'avoir &eacute;t&eacute; si avant;
+puis, peu &agrave; peu on se familiarise avec l'id&eacute;e des p&eacute;rils que l'on court;
+l'imagination, toujours si complaisante, les &eacute;carte de la vue pour
+pr&eacute;senter &agrave; leur place les ambitions qui peuvent se r&eacute;aliser. Bient&ocirc;t
+l'orgueil s'en m&ecirc;le; on comprend qu'on est devenu tout &agrave; coup une
+puissance occulte dans cet &Eacute;tat o&ugrave;, la veille, on n'&eacute;tait rien encore;
+on passe d&eacute;daigneusement pr&egrave;s de ceux qui vivent de la vie commune; on
+marche la t&ecirc;te plus haute, l'&oelig;il plus fier; on se berce dans ses
+esp&eacute;rances, on s'endort dans les nuages, et l'on s'&eacute;veille un matin
+vainqueur ou vaincu, port&eacute; sur les pavois du peuple, ou bris&eacute; par les
+rouages de cette machine qu'on appelle le gouvernement.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi de d'Harmental. L'&acirc;ge dans lequel il vivait avait encore
+pour horizon la Ligue et touchait presque &agrave; la Fronde; une g&eacute;n&eacute;ration
+d'hommes s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e &agrave; peine depuis que le canon de la Bastille
+avait soutenu la r&eacute;bellion du grand Cond&eacute;. Pendant cette g&eacute;n&eacute;ration,
+Louis XIV avait rempli la sc&egrave;ne, il est vrai, de son omnipotente
+volont&eacute;; mais Louis XIV n'&eacute;tait plus, et les petits-fils croyaient
+qu'avec le m&ecirc;me th&eacute;&acirc;tre et les m&ecirc;mes machines, ils pouvaient jouer le
+m&ecirc;me jeu qu'avaient jou&eacute; leurs p&egrave;res.</p>
+
+<p>En effet, comme nous l'avons dit, apr&egrave;s quelques instants de r&eacute;flexion,
+d'Harmental revit les choses sous le m&ecirc;me aspect qu'il les avait vues la
+veille; et se f&eacute;licita d'avoir pris, comme il l'avait fait du premier
+coup, la premi&egrave;re place au milieu d'aussi hauts personnages que
+l'&eacute;taient les Montmorency et les Polignac. Sa famille, par cela m&ecirc;me
+qu'elle avait toujours v&eacute;cu en province lui avait transmis beaucoup de
+cette aventureuse chevalerie si &agrave; la mode sous Louis XIII, et que
+Richelieu n'avait pu d&eacute;truire enti&egrave;rement sur les &eacute;chafauds ni Louis XIV
+&eacute;teindre dans les antichambres. Il y avait quelque chose de romanesque &agrave;
+se ranger, jeune homme sous les banni&egrave;res d'une femme, surtout lorsque
+cette femme &eacute;tait la petite-fille du grand Cond&eacute;. Et puis, on tient si
+peu &agrave; la vie &agrave; vingt-six ans, qu'on la risque &agrave; chaque instant pour des
+choses bien autrement futiles qu'une entreprise du genre de celle dont
+d'Harmental &eacute;tait devenu le principal chef.</p>
+
+<p>Aussi r&eacute;solut-il de ne point perdre de temps &agrave; se mettre en mesure de
+tenir les promesses qu'il avait faites. Il ne se dissimulait pas qu'&agrave;
+compter de cette heure, il ne s'appartenait plus &agrave; lui-m&ecirc;me, et que les
+yeux de tous les conjur&eacute;s, depuis ceux de Philippe V jusqu'&agrave; ceux de
+l'abb&eacute; Brigaud, &eacute;taient fix&eacute;s sur lui. Des int&eacute;r&ecirc;ts supr&ecirc;mes venaient se
+rattacher &agrave; sa volont&eacute;, et de son plus ou moins de courage, de son plus
+ou moins de prudence, allaient d&eacute;pendre les destins de deux royaumes et
+la politique du monde.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; cette heure, le r&eacute;gent &eacute;tait la clef de vo&ucirc;te de l'&eacute;difice
+europ&eacute;en, et la France, qui n'avait point encore de contrepoids dans le
+Nord, commen&ccedil;ait &agrave; prendre, sinon par les armes, du moins par la
+diplomatie, cette influence qu'elle n'a malheureusement pas toujours
+conserv&eacute;e depuis. Plac&eacute;e, comme elle l'&eacute;tait, au centre du triangle
+form&eacute; par les trois grandes puissances, les yeux fix&eacute;s sur l'Allemagne,
+un bras &eacute;tendu vers l'Angleterre et l'autre vers l'Espagne, pr&ecirc;te &agrave; se
+tourner en amie ou en ennemie vers celui de ces trois &Eacute;tats qui ne la
+traiterait pas selon sa dignit&eacute;, elle avait pris, depuis dix-huit mois
+que le duc d'Orl&eacute;ans &eacute;tait arriv&eacute; aux affaires, une attitude de force
+calme qu'elle n'avait jamais eue, m&ecirc;me sous Louis XIV.</p>
+
+<p>Cela tenait &agrave; la division d'int&eacute;r&ecirc;ts qu'avaient amen&eacute;e l'usurpation de
+Guillaume d'Orange et l'av&egrave;nement de Philippe V au tr&ocirc;ne. Fid&egrave;le &agrave; sa
+vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refus&eacute; sa
+fille, Louis XIV avait constamment appuy&eacute; les pr&eacute;tentions de Jacques II,
+celles du chevalier de Saint-Georges. Fid&egrave;le &agrave; son pacte de famille avec
+Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et
+d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par
+cette double guerre qui lui avait co&ucirc;t&eacute; tant d'or et de sang, il en
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duit &agrave; cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de
+honte.</p>
+
+<p>Mais &agrave; la mort du vieux roi tout avait chang&eacute;, et le r&eacute;gent avait adopt&eacute;
+une marche non seulement nouvelle, mais oppos&eacute;e. Le trait&eacute; d'Utrecht
+n'&eacute;tait qu'une tr&ecirc;ve, laquelle &eacute;tait rompue du moment o&ugrave; la politique de
+l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des int&eacute;r&ecirc;ts communs
+avec la politique fran&ccedil;aise. En cons&eacute;quence, le r&eacute;gent avait tout
+d'abord tendu la main &agrave; George I<sup>er</sup> et le trait&eacute; de la triple alliance
+avait &eacute;t&eacute; sign&eacute; &agrave; La Haye, le 4 f&eacute;vrier 1717, par l'abb&eacute; Dubois au nom
+de la France, par le g&eacute;n&eacute;ral Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le
+pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'&eacute;tait un grand pas de fait
+dans la pacification de l'Europe, mais ce n'&eacute;tait pas un pas d&eacute;finitif.
+Les int&eacute;r&ecirc;ts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en
+suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi
+d'Espagne, et Philippe V, de son c&ocirc;t&eacute;, n'avait pas voulu renoncer &agrave; ses
+droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le trait&eacute;
+d'Utrecht, en d&eacute;dommagement du tr&ocirc;ne de Philippe II, avait c&eacute;d&eacute;es &agrave;
+l'empereur.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, le r&eacute;gent n'avait plus qu'une seule pens&eacute;e. Celle d'amener,
+par des n&eacute;gociations amicales, Charles VI &agrave; reconna&icirc;tre Philippe V comme
+roi d'Espagne, et &agrave; contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe
+V &agrave; abandonner ses pr&eacute;tentions sur les provinces transf&eacute;r&eacute;es &agrave;
+l'empereur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans ce but qu'au moment m&ecirc;me o&ugrave; nous avons commenc&eacute; ce r&eacute;cit,
+Dubois &eacute;tait &agrave; Londres, poursuivant le trait&eacute; de la quadruple alliance
+avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye.</p>
+
+<p>Or, ce trait&eacute; de la quadruple alliance, en r&eacute;unissant en un seul
+faisceau les int&eacute;r&ecirc;ts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et
+de l'Empire, neutralisait toute pr&eacute;tention de quelque autre &Eacute;tat que ce
+f&ucirc;t qui ne serait pas approuv&eacute;e par les quatre puissances. Aussi
+&eacute;tait-ce l&agrave; tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plut&ocirc;t le
+cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il e&ucirc;t une femme et
+un prie-Dieu, il ne s'occupait gu&egrave;re de ce qui se passait hors de sa
+chambre et de sa chapelle.</p>
+
+<p>Mais il n'en &eacute;tait point ainsi d'Alberoni. C'&eacute;tait une de ces fortunes
+&eacute;tranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un &eacute;tonnement
+toujours nouveau, pousser autour des tr&ocirc;nes; c'&eacute;tait un de ces caprices
+du destin que le hasard &eacute;l&egrave;ve et brise, comme ces trombes gigantesques
+que l'on voit s'avancer sur l'Oc&eacute;an mena&ccedil;ant de tout an&eacute;antir, et qu'un
+caillou lanc&eacute; par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur;
+c'&eacute;tait une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de
+combler les vall&eacute;es, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a d&eacute;tach&eacute;
+un flocon de neige du sommet des montagnes.</p>
+
+<p>Ce serait une curieuse histoire &agrave; faire que celle des grands effets
+produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>L'amour d'H&eacute;l&egrave;ne amena la guerre de Troie et changea la face de la
+Gr&egrave;ce. Le viol de Lucr&egrave;ce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insult&eacute;
+conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en
+Espagne. Une mauvaise plaisanterie &eacute;crite par un jeune fat sur la chaire
+d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'&eacute;vasion de Dearbnorgil
+avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donn&eacute; &agrave;
+Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; embarqu&eacute; pour
+se rendre en Am&eacute;rique eut pour r&eacute;sultat l'ex&eacute;cution de Charles I<sup>er</sup> et la
+chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une
+fen&ecirc;tre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau r&eacute;pandu
+sur la robe de <i>mistress</i> Marsham priva le duc de Marlborough de son
+commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe
+faillit &ecirc;tre mise &agrave; feu et &agrave; sang parce que M. de Vend&ocirc;me avait re&ccedil;u
+l'&eacute;v&ecirc;que de Parme assis sur sa chaise perc&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fut la source de la fortune d'Alberoni.</p>
+
+<p>Alberoni &eacute;tait n&eacute; sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit
+sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un
+petit collet. Il &eacute;tait d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme
+l'entendit rire un matin de si bon c&oelig;ur, que le pauvre duc, qui ne
+riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'&eacute;gayait ainsi, et le
+fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque;
+le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il &eacute;tait bon
+de rire quelquefois, l'attacha &agrave; sa personne. Peu &agrave; peu, et tout en
+s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de
+l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas &ecirc;tre incapable
+d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, tr&egrave;s mortifi&eacute; de
+l'accueil qu'il avait re&ccedil;u du g&eacute;n&eacute;ralissime de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, le
+pauvre &eacute;v&ecirc;que de Parme, dont, en effet, on sait l'&eacute;trange r&eacute;ception. La
+susceptibilit&eacute; de cet envoy&eacute; pouvait compromettre les graves int&eacute;r&ecirc;ts
+que Son Altesse avait &agrave; d&eacute;battre avec la France; Son Altesse jugea
+qu'Alberoni &eacute;tait justement l'homme qu'il lui fallait pour n'&ecirc;tre
+humili&eacute; de rien, et envoya l'abb&eacute; achever la n&eacute;gociation que l'&eacute;v&ecirc;que
+avait laiss&eacute;e interrompue.</p>
+
+<p>Monsieur de Vend&ocirc;me, qui ne s'&eacute;tait point g&ecirc;n&eacute; pour un &eacute;v&ecirc;que, ne se
+g&ecirc;na point pour un abb&eacute;, et il re&ccedil;ut le second ambassadeur de Son
+Altesse comme il avait re&ccedil;u le premier; mais, au lieu de suivre
+l'exemple de son pr&eacute;d&eacute;cesseur, Alberoni tira de la situation m&ecirc;me o&ugrave; se
+trouvait monsieur de Vend&ocirc;me de si bouffonnes plaisanteries et de si
+singuli&egrave;res louanges, que, s&eacute;ance tenante, l'affaire fut termin&eacute;e, et
+qu'il revint aupr&egrave;s du duc avec toutes choses arrang&eacute;es &agrave; son souhait.</p>
+
+<p>Ce fut une raison pour que le duc l'employ&acirc;t &agrave; une seconde affaire.
+Cette fois, monsieur de Vend&ocirc;me allait se mettre &agrave; table. Alberoni, au
+lieu de lui parler d'affaires, lui demanda la permission de lui faire
+go&ucirc;ter deux plats de sa fa&ccedil;on, descendit &agrave; la cuisine et remonta une
+soupe au fromage d'une main et un macaroni de l'autre. Monsieur de
+Vend&ocirc;me trouva la soupe si bonne qu'il voulut qu'Alberoni en mange&acirc;t
+avec lui, &agrave; sa table. Au dessert Alberoni entama son affaire, et,
+profitant de la disposition o&ugrave; le d&icirc;ner avait mis monsieur de Vend&ocirc;me,
+il l'enleva &agrave; la pointe de sa fourchette. Son Altesse &eacute;tait &eacute;merveill&eacute;e;
+les plus grands g&eacute;nies qu'elle avait eus aupr&egrave;s d'elle n'en avaient
+jamais fait autant.</p>
+
+<p>Alberoni s'&eacute;tait bien gard&eacute; de donner sa recette au cuisinier. Aussi,
+cette fois, ce fut monsieur de Vend&ocirc;me qui fit demander au duc de Parme
+s'il n'avait rien &agrave; traiter avec lui. Son Altesse n'eut pas de peine &agrave;
+trouver un troisi&egrave;me motif d'ambassade, et envoya de nouveau Alberoni.
+Celui-ci trouva moyen de persuader &agrave; son souverain que l'endroit o&ugrave; il
+lui serait le plus utile &eacute;tait pr&egrave;s de monsieur de Vend&ocirc;me, et &agrave;
+monsieur de Vend&ocirc;me, qu'il n'y avait pas moyen de vivre sans soupe au
+fromage et sans macaroni. En cons&eacute;quence, monsieur de Vend&ocirc;me l'attacha
+&agrave; son service, lui laissa mettre la main &agrave; ses affaires les plus
+secr&egrave;tes, et finit par en faire son premier secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>Ce fut alors que monsieur de Vend&ocirc;me passa en Espagne. Alberoni se mit
+en relations avec madame des Ursins, et quand monsieur de Vend&ocirc;me mourut
+en 1712, &agrave; Tignaros, elle lui rendit aupr&egrave;s d'elle la position qu'il
+avait eue aupr&egrave;s du d&eacute;funt: c'&eacute;tait monter toujours. Au reste, depuis
+son d&eacute;part, Alberoni ne s'&eacute;tait point arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>La princesse des Ursins commen&ccedil;ait &agrave; se faire vieille, crime
+irr&eacute;missible aux yeux de Philippe V. Elle r&eacute;solut de chercher, pour
+remplacer Marie de Savoie, une jeune femme, par l'interm&eacute;diaire de qui
+elle p&ucirc;t continuer de r&eacute;gner sur le roi. Alberoni lui proposa la fille
+de son ancien ma&icirc;tre, la lui repr&eacute;senta comme une enfant sans caract&egrave;re
+et sans volont&eacute;, qui ne r&eacute;clamerait jamais de la royaut&eacute; autre chose que
+le nom. La princesse des Ursins se laissa prendre &agrave; cette promesse, le
+mariage fut arr&ecirc;t&eacute;, et la jeune princesse quitta l'Italie pour
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Son premier acte d'autorit&eacute; fut de faire arr&ecirc;ter la princesse des
+Ursins, qui &eacute;tait venue au-devant d'elle en habit de cour, et de la
+faire reconduire comme elle &eacute;tait, sans manteau, la poitrine d&eacute;couverte,
+par un froid de dix degr&eacute;s, dans une voiture dont un des gardes avait
+cass&eacute; la glace avec son coude, &agrave; Burgos d'abord, puis en France, o&ugrave; elle
+arriva, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; forc&eacute;e d'emprunter cinquante pistoles &agrave; ses
+domestiques. Son cocher eut le bras gel&eacute;, et on le lui coupa.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa premi&egrave;re entrevue avec &Eacute;lisabeth Farn&egrave;se, le roi d'Espagne
+annon&ccedil;a &agrave; Alberoni qu'il &eacute;tait premier ministre.</p>
+
+<p>De ce jour, gr&acirc;ce &agrave; la jeune reine, qui lui devait tout, l'ex-sonneur de
+cloches avait exerc&eacute; un empire sans bornes sur Philippe V.</p>
+
+<p>Or, voici ce que r&ecirc;vait Alberoni qui, ainsi que nous l'avons dit, avait
+toujours emp&ecirc;ch&eacute; Philippe V de reconna&icirc;tre la paix d'Utrecht. Si la
+conjuration r&eacute;ussissait, si d'Harmental parvenait &agrave; enlever le duc
+d'Orl&eacute;ans et &agrave; le conduire dans la citadelle de Tol&egrave;de ou dans la
+forteresse de Saragosse, Alberoni faisait reconna&icirc;tre monsieur du Maine
+pour r&eacute;gent, enlevait la France &agrave; la quadruple alliance; jetait le
+chevalier de Saint-Georges avec une flotte sur les c&ocirc;tes d'Angleterre,
+mettait la Prusse, la Su&egrave;de et la Russie, avec lesquelles il avait un
+trait&eacute; d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'Empire profitait de
+leur lutte pour reprendre Naples et la Sicile, et assurait le
+grand-duch&eacute; de Toscane, pr&ecirc;t &agrave; rester sans ma&icirc;tre par l'extinction des
+M&eacute;dicis, au second fils du roi d'Espagne; r&eacute;unissait les Pays-Bas
+catholiques &agrave; la France, donnait la Sardaigne aux ducs de Savoie,
+Commachio au Pape, Mantoue aux V&eacute;nitiens; se faisait l'&acirc;me de la grande
+ligue du Midi contre le Nord, et si Louis XV venait &agrave; mourir, couronnait
+Philippe V roi de la moiti&eacute; du monde.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas mal calcul&eacute;, on en conviendra, pour un faiseur de
+macaroni.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_8" id="Chapitre_8"></a><a href="#table">Chapitre 8</a></h2>
+
+
+<p>Toutes ces choses &eacute;taient entre les mains d'un jeune homme de vingt-six
+ans; il n'&eacute;tait donc point &eacute;tonnant qu'il se f&ucirc;t quelque peu effray&eacute;
+d'abord de la responsabilit&eacute; qui pesait sur lui. Comme il &eacute;tait au plus
+fort de ses r&eacute;flexions, l'abb&eacute; Brigaud entra. Il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; occup&eacute; du
+futur logement du chevalier, et lui avait trouv&eacute;, n&deg; 5 rue du
+Temps-Perdu, entre la rue du Gros-Chenet et la rue Montmartre, une
+petite chambre garnie, telle qu'il convenait &agrave; un pauvre jeune homme de
+province qui venait chercher fortune &agrave; Paris. Il lui apportait en outre
+deux mille pistoles de la part du prince de Cellamare. D'Harmental
+voulait les refuser, car il lui semblait que de ce moment il n'agirait
+plus selon sa conscience ou par d&eacute;vouement, et qu'il se mettrait aux
+gages d'un parti; mais l'abb&eacute; Brigaud lui fit comprendre que, dans une
+pareille entreprise, il y avait des susceptibilit&eacute;s &agrave; vaincre et des
+complices &agrave; payer, et que d'ailleurs, si l'affaire r&eacute;ussissait, il lui
+faudrait partir &agrave; l'instant m&ecirc;me pour l'Espagne et s'ouvrir peut-&ecirc;tre le
+chemin &agrave; force d'or.</p>
+
+<p>Brigaud emporta un costume complet du chevalier pour lui acheter des
+habits &agrave; sa taille, et simples comme il convenait qu'en port&acirc;t un jeune
+homme qui postulait une place de commis dans un minist&egrave;re. C'&eacute;tait un
+homme pr&eacute;cieux que l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>D'Harmental passa le reste de la journ&eacute;e &agrave; faire les pr&eacute;paratifs de son
+pr&eacute;tendu voyage, ne laissa point, en cas d'&eacute;v&eacute;nements f&acirc;cheux, une seule
+lettre qui p&ucirc;t compromettre un ami; puis, lorsque la nuit fut venue, il
+s'achemina vers la rue Saint-Honor&eacute;, o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; la Normande, il
+esp&eacute;rait avoir des nouvelles du capitaine Roquefinette.</p>
+
+<p>En effet, du moment o&ugrave; on lui avait parl&eacute; d'un lieutenant pour son
+entreprise, il avait aussit&ocirc;t pens&eacute; &agrave; cet homme que le hasard lui avait
+fait rencontrer, et qui lui avait donn&eacute;, en lui servant de second, une
+preuve de son insoucieux courage. Il n'avait eu besoin que de jeter un
+coup d'&oelig;il sur lui pour reconna&icirc;tre un de ces aventuriers, reste des
+condottieri du moyen &acirc;ge, toujours pr&ecirc;ts &agrave; vendre leur sang &agrave; quiconque
+en offre un bon prix, que la paix pousse sur le pav&eacute;, et qui alors
+mettent leur &eacute;p&eacute;e, devenue inutile &agrave; l'&Eacute;tat, au service des individus.
+Un tel homme devait avoir de ces relations sombres et myst&eacute;rieuses avec
+quelques-uns de ces individus sans nom comme il s'en trouve toujours &agrave;
+la base des conspirations; machines que l'on fait agir sans qu'elles
+sachent elles-m&ecirc;mes ni quel est le ressort qui les met en jeu; ni quel
+est le r&eacute;sultat qu'elles produisent, qui, soit que les choses &eacute;chouent,
+soit qu'elles r&eacute;ussissent, se dispersent au bruit qu'elles font en
+&eacute;clatant au-dessus de leur t&ecirc;te, et qu'on est tout &eacute;tonn&eacute; de voir
+dispara&icirc;tre dans les bas-fonds de la populace, comme ces fant&ocirc;mes qui
+s'ab&icirc;ment, apr&egrave;s la pi&egrave;ce, &agrave; travers les trappes d'un th&eacute;&acirc;tre bien
+machin&eacute;.</p>
+
+<p>Le capitaine Roquefinette &eacute;tait donc indispensable aux projets du
+chevalier, et comme on devient superstitieux en devenant conspirateur,
+d'Harmental commen&ccedil;ait &agrave; croire que c'&eacute;tait Dieu lui-m&ecirc;me qui le lui
+avait amen&eacute; par la main.</p>
+
+<p>Le chevalier sans &ecirc;tre une pratique, &eacute;tait une connaissance de la
+Fillon. C'&eacute;tait du bon ton, &agrave; cette &eacute;poque, d'aller quelquefois au moins
+se griser chez cette femme quand on n'y allait pas pour autre chose.
+Aussi, d'Harmental n'&eacute;tait-il pour elle ni son fils, nom qu'elle donnait
+famili&egrave;rement aux habitu&eacute;s, ni son comp&egrave;re, nom qu'elle r&eacute;servait &agrave;
+l'abb&eacute; Dubois; c'&eacute;tait tout simplement monsieur le chevalier, marque de
+consid&eacute;ration qui aurait fort humili&eacute; la plupart des jeunes gens de
+l'&eacute;poque. La Fillon fut donc assez &eacute;tonn&eacute;e lorsque d'Harmental apr&egrave;s
+l'avoir fait appeler, lui demanda s'il ne pourrait point parler &agrave; celle
+de ses pensionnaires qui &eacute;tait connue sous le nom de la Normande.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! monsieur le chevalier, lui dit-elle, je suis vraiment
+d&eacute;sol&eacute;e qu'une chose comme cela arrive &agrave; vous, que j'aurais voulu
+attacher &agrave; la maison, mais la Normande est justement retenue jusqu'&agrave;
+demain soir.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit le chevalier, quelle rage!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas une rage, reprit la Fillon, c'est un caprice d'un
+vieil ami &agrave; qui je suis toute d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il a de l'argent, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; ce qui vous trompe. Je lui fais cr&eacute;dit jusqu'&agrave; une
+certaine somme. Que voulez-vous, c'est une faiblesse, mais il faut bien
+&ecirc;tre reconnaissante. C'est lui qui m'a lanc&eacute;e dans le monde, car, telle
+que vous me voyez, monsieur le chevalier, moi qui ai eu ce qu'il y a de
+mieux &agrave; Paris; &agrave; commencer par monsieur le r&eacute;gent, je suis fille d'un
+pauvre porteur de chaise. Oh! je ne suis pas comme la plupart de vos
+belles duchesses qui renient leur origine, et comme les trois quarts de
+vos ducs et pairs qui se font fabriquer des g&eacute;n&eacute;alogies. Non, ce que je
+suis, je le dois &agrave; mon m&eacute;rite, et j'en suis fi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le chevalier, qui avait peu de curiosit&eacute;, dans la situation
+d'esprit o&ugrave; il se trouvait, pour l'histoire de la Fillon, si
+int&eacute;ressante qu'elle f&ucirc;t, vous dites que la Normande sera ici demain
+soir?</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est, monsieur le chevalier, elle y est; seulement, comme je
+vous le dis, elle est &agrave; faire des folies avec mon vieux re&icirc;tre de
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, ma ch&egrave;re pr&eacute;sidente (c'&eacute;tait le nom qu'on donnait
+quelquefois &agrave; la Fillon, depuis certain quiproquo qu'elle avait eu avec
+une pr&eacute;sidente qui avait l'avantage de porter le m&ecirc;me nom qu'elle),
+est-ce que par hasard votre capitaine serait mon capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme le v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici?</p>
+
+<p>&mdash;En personne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est &agrave; lui justement que j'ai affaire, et je ne demandais la
+Normande que pour avoir l'adresse du capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout va bien, r&eacute;pondit la pr&eacute;sidente.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez donc la bont&eacute; de le faire demander.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne descendra pas, quand ce serait le r&eacute;gent lui-m&ecirc;me qui aurait
+&agrave; lui parler. Si vous voulez le voir, il faut monter.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la chambre n&deg; 2, celle o&ugrave; vous avez soup&eacute; l'autre soir avec le
+baron de Valef. Oh! quand il a de l'argent, rien n'est trop bon pour
+lui. C'est un homme qui n'est que capitaine, mais qui a un c&oelig;ur de roi.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux! dit d'Harmental en montant l'escalier sans que le
+souvenir de la m&eacute;saventure qui lui &eacute;tait arriv&eacute;e dans cette chambre e&ucirc;t
+le pouvoir de d&eacute;tourner sa pens&eacute;e de la nouvelle direction qu'elle avait
+prise; un c&oelig;ur de roi, ma ch&egrave;re pr&eacute;sidente! c'est justement ce qu'il me
+faut.</p>
+
+<p>Quand d'Harmental n'aurait pas connu la chambre en question, il n'aurait
+pas pu se tromper, car, arriv&eacute; sur le premier palier, il entendit la
+voix du brave capitaine qui lui e&ucirc;t servi de guide.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mes petits amours, disait-il, le troisi&egrave;me et dernier couplet,
+et de l'ensemble &agrave; la reprise. Puis il entonna d'une magnifique voix de
+basse:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Grand saint Roch, notre unique bien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Eacute;coutez un peuple chr&eacute;tien</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Accabl&eacute; de malheurs, menac&eacute; de la peste;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous ne craindrons rien de funeste.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Venez nous secourir, soyez notre soutien.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D&eacute;tournez de sur nous la col&egrave;re c&eacute;leste.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais n'amenez pas votre chien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous n'avons pas de pain de reste.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Quatre ou cinq voix de femmes reprirent en ch&oelig;ur:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais n'amenez pas votre chien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous n'avons pas de pain de reste.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;C'est mieux, dit le capitaine, c'est mieux; passons maintenant &agrave; la
+bataille de Malplaquet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nenni, dit une voix. Votre bataille, j'en ai assez!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu as assez de ma bataille! une bataille o&ugrave; je me suis trouv&eacute;
+en personne, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a m'est bien &eacute;gal! j'aime mieux une romance que toutes vos
+m&eacute;chantes chansons de guerre, pleines de jurons qui offensent le bon
+Dieu!</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; chanter.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Linval aimait Ars&egrave;ne...</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il ne put l'oublier.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit le capitaine. Est-ce que je ne suis plus le ma&icirc;tre ici?
+Tant que j'aurai de l'argent, je yeux qu'on m'amuse &agrave; ma mani&egrave;re. Quand
+je n'aurai plus le sou, ce sera autre chose: vous me chanterez vos
+guenilles de complaintes, et je n'aurai plus rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que les convives du capitaine trouv&egrave;rent qu'il n'&eacute;tait pas de
+la dignit&eacute; de leur sexe de souscrire aveugl&eacute;ment &agrave; une pareille
+pr&eacute;tention, car il se fit une telle rumeur que d'Harmental jugea qu'il
+&eacute;tait temps de mettre le hol&agrave;; en cons&eacute;quence, il frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tournez la bobinette, dit le capitaine, et la chevillette cherra.</p>
+
+<p>En effet, contre toute probabilit&eacute; la clef &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la serrure.
+D'Harmental suivit donc de point en point l'instruction qui lui &eacute;tait
+donn&eacute;e dans la langue du Petit Chaperon rouge, et ayant ouvert la porte,
+il se trouva en face du capitaine, couch&eacute; sur le tapis, devant les
+restes d'un copieux d&icirc;ner, appuy&eacute; sur des coussins, une camisole de
+femme sur les &eacute;paules, une grande pipe &agrave; la bouche et une nappe roul&eacute;e
+autour de sa t&ecirc;te en guise de turban. Trois ou quatre filles &eacute;taient
+autour de lui. Sur un fauteuil &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; son habit, auquel on
+remarquait un ruban nouveau, son chapeau qui avait un galon neuf, et
+Colichemarde, cette fameuse &eacute;p&eacute;e qui avait inspir&eacute; &agrave; Ravanne sa
+fac&eacute;tieuse comparaison avec la ma&icirc;tresse-broche de madame sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous, chevalier! s'&eacute;cria le capitaine.</p>
+
+<p>Vous me trouvez comme monsieur de Bonneval, dans mon s&eacute;rail et au milieu
+de mes odalisques. Vous ne connaissez pas monsieur de Bonneval,
+mesdemoiselles? C'est un pacha &agrave; trois queues de mes amis, qui, comme
+moi, ne pouvait pas souffrir les romances, mais qui entendait, un peu
+bien le maniement de la vie. Dieu me garde une fin comme la sienne!
+c'est tout ce que je lui demande.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, capitaine, dit d'Harmental, ne pouvant s'emp&ecirc;cher de
+rire du groupe grotesque qu'il avait sous les yeux. Je vois que vous ne
+m'aviez pas donn&eacute; une fausse adresse, et je vous f&eacute;licite de votre
+v&eacute;racit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, chevalier, dit le capitaine. Mesdemoiselles, je
+vous prie de servir monsieur exactement, comme, vous me traitez en
+toutes choses, et de lui chanter les chansons qu'il voudra.</p>
+
+<p>Asseyez-vous donc, chevalier, et mangez et buvez, comme si vous &eacute;tiez
+chez vous, attendu que c'est votre cheval que nous buvons et mangeons.
+Il y est d&eacute;j&agrave; pass&eacute; plus d'&agrave; moiti&eacute;, pauvre animal! mais les restes en
+sont bons.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, capitaine. Je viens de d&icirc;ner moi-m&ecirc;me, et je n'ai qu'un mot &agrave;
+vous dire, si vous le permettez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pardieu! je ne le permets pas, dit le capitaine; &agrave; moins que ce
+ne soit encore pour une rencontre. Oh! cela passe avant tout! Si c'est
+pour une rencontre, &agrave; la bonne heure! La Normande, allonge-moi ma
+brette!</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine, c'est pour affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour affaire, votre serviteur de tout mon c&oelig;ur, chevalier!
+Je suis plus tyran que le tyran de Th&egrave;bes ou de Corinthe, Archias,
+P&eacute;lopidas, L&eacute;onidas, je ne sais plus quel Olibrius en as qui renvoyait
+les affaires au lendemain. Moi, j'ai de l'argent jusqu'&agrave; demain soir.
+Donc, apr&egrave;s-demain matin les affaires s&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais; du moins, apr&egrave;s-demain, capitaine, dit d'Harmental, je puis
+compter sur vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la vie, &agrave; la mort, chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois aussi que l'ajournement est plus prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Prudentissime, dit le capitaine. Ath&eacute;na&iuml;s, rallume-moi ma pipe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; apr&egrave;s-demain donc.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; apr&egrave;s-demain. Mais o&ugrave; vous retrouverai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Promenez-vous de dix &agrave; onze heures du matin dans la rue du
+Temps-Perdu, regardez de temps en temps en l'air; on vous appellera de
+quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, chevalier, de dix &agrave; onze heures du matin. Pardon, si je ne
+vous reconduis pas, mais ce n'est pas l'habitude des Turcs.</p>
+
+<p>Le chevalier fit un signe de la main qu'il le dispensait de cette
+formalit&eacute;, et, ayant ferm&eacute; la porte derri&egrave;re lui commen&ccedil;a de descendre
+l'escalier. Il n'en &eacute;tait pas &agrave; la quatri&egrave;me marche, qu'il entendit le
+capitaine, fid&egrave;le &agrave; ses premi&egrave;res id&eacute;es, entonner &agrave; tue-t&ecirc;te cette
+fameuse chanson des dragons de Malplaquet qui fit peut-&ecirc;tre couler
+autant de sang en duel qu'il y en avait eu de r&eacute;pandu sur le champ de
+bataille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_9" id="Chapitre_9"></a><a href="#table">Chapitre 9</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, l'abb&eacute; Brigaud arriva chez le chevalier &agrave; la m&ecirc;me heure
+que la veille. C'&eacute;tait un homme d'une exactitude parfaite. Il apportait
+trois choses fort utiles au chevalier: des habits, un passeport, et le
+rapport de la police du prince de Cellamare sur ce que devait faire
+monsieur le R&eacute;gent dans la pr&eacute;sente journ&eacute;e du 24 mars 1718.</p>
+
+<p>Les habits &eacute;taient simples, comme il convient &agrave; un cadet de bonne
+bourgeoisie qui vient chercher fortune &agrave; Paris. Le chevalier les essaya,
+et, gr&acirc;ce &agrave; sa bonne mine, il se trouva que, tout simples qu'ils
+&eacute;taient, ils lui allaient &agrave; ravir. L'abb&eacute; Brigaud secoua la t&ecirc;te: il
+aurait mieux aim&eacute; que le chevalier e&ucirc;t moins belle tournure; mais
+c'&eacute;tait un malheur irr&eacute;parable, et il lui fallut s'en consoler.</p>
+
+<p>Le passeport &eacute;tait au nom <i>del senior</i> Di&eacute;go, intendant de la noble
+maison d'Oropesa, lequel avait mission de ramener en Espagne une esp&egrave;ce
+de maniaque, b&acirc;tard de la susdite maison, dont la folie &eacute;tait de se
+croire r&eacute;gent de France. Cette pr&eacute;caution allait, comme on le voit,
+au-devant, de toutes les r&eacute;clamations que le duc d'Orl&eacute;ans aurait pu
+faire du fond de sa voiture. Et comme le passeport &eacute;tait fort en r&egrave;gle,
+du reste, sign&eacute; du prince de Cellamare et vis&eacute; par messire Voyer
+d'Argenson, il n'y avait aucun motif pour que le r&eacute;gent, une fois dans
+le carrosse, ne f&icirc;t pas bonne route jusqu'&agrave; Pampelune, o&ugrave; tout serait
+dit. La signature surtout de messire Voyer d'Argenson &eacute;tait imit&eacute;e avec
+une v&eacute;rit&eacute; qui faisait le plus grand honneur aux calligraphes du prince
+de Cellamare. Quant au rapport, c'&eacute;tait un chef-d'&oelig;uvre de clart&eacute; et de
+ponctualisme. Nous le reproduisons textuellement afin de donner &agrave; la
+fois une id&eacute;e de la fa&ccedil;on de vivre du prince et de la mani&egrave;re dont &eacute;tait
+faite la police de l'ambassadeur d'Espagne. Ce rapport &eacute;tait dat&eacute; de
+deux heures de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui, le r&eacute;gent se l&egrave;vera tard: il y a eu souper dans les petits
+appartements. Madame d'Averne y assistait pour la premi&egrave;re fois, en
+remplacement de madame de Parab&egrave;re. Les autres femmes &eacute;taient la
+duchesse de Falaris et Saleri, dames d'honneur de Madame. Les hommes
+&eacute;taient le marquis de Broglie, le comte de Noc&eacute;, le marquis de Canillac,
+le duc de Brancas, et le chevalier de Simiane. Quant au marquis de
+Lafare et &agrave; monsieur de Fargy, ils &eacute;taient retenus dans leur lit par une
+indisposition dont on ignore la cause.</p>
+
+<p>&Agrave; midi le conseil aura lieu. Le r&eacute;gent doit y communiquer au duc du
+Maine, au prince de Conti, au duc de Saint-Simon, au duc de Guiche,
+etc., le projet de trait&eacute; de la quadruple alliance, que lui a envoy&eacute;
+l'abb&eacute; Dubois, en annon&ccedil;ant son retour pour dans trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Le reste de la journ&eacute;e est donn&eacute; tout entier &agrave; la paternit&eacute;. Avant-hier,
+monsieur le r&eacute;gent a mari&eacute; une fille qu'il avait eue de la Desmarets, et
+qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e chez les religieuses de Saint-Denis. Elle d&icirc;ne avec
+son mari au Palais-Royal, et apr&egrave;s le d&icirc;ner, monsieur le r&eacute;gent la
+conduit &agrave; l'Op&eacute;ra, dans la loge de madame Charlotte de Bavi&egrave;re. La
+Desmarets, qui n'a pas vu sa fille depuis six ans, est pr&eacute;venue que, si
+elle veut la voir, elle peut venir au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Monsieur le r&eacute;gent, malgr&eacute; son caprice pour madame d'Averne, fait
+toujours la cour &agrave; la marquise de Sabran. La marquise se pique encore de
+fid&eacute;lit&eacute;, non pas &agrave; son mari, mais au duc de Richelieu. Pour avancer ses
+affaires, monsieur le r&eacute;gent a nomm&eacute; hier monsieur de Sabran son ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que voil&agrave; de la besogne bien faite, dit l'abb&eacute; Brigaud,
+lorsque le chevalier eut achev&eacute; ce rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! oui, mon cher abb&eacute;, r&eacute;pondit d'Harmental; mais si le r&eacute;gent ne
+nous donne pas dans l'avenir de meilleures occasions d'ex&eacute;cuter notre
+entreprise, il ne me sera pas facile de le conduire en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Patience! patience! dit Brigaud; il y a temps pour tout. Le r&eacute;gent
+nous offrirait une occasion aujourd'hui que vous ne seriez probablement
+pas en mesure d'en profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voyez que ce que Dieu fait est bien fait: Dieu nous laisse
+la journ&eacute;e d'aujourd'hui, profitons-en pour d&eacute;m&eacute;nager.</p>
+
+<p>Le d&eacute;m&eacute;nagement n'&eacute;tait ni long ni difficile. D'Harmental prit son
+tr&eacute;sor, quelques livres, le paquet qui contenait sa garde-robe, monta en
+voiture, se fit conduire chez l'abb&eacute;, renvoya sa voiture en disant qu'il
+allait le soir &agrave; la campagne, et serait absent dix ou douze jours, et
+qu'on n'e&ucirc;t pas &agrave; s'inqui&eacute;ter de lui; puis, ayant chang&eacute; ses habits
+&eacute;l&eacute;gants contre ceux qui convenaient au r&ocirc;le qu'il allait jouer, il
+alla, conduit par l'abb&eacute; Brigaud, prendre possession de son nouveau
+logement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chambre, ou plut&ocirc;t une mansarde, avec un cabinet, situ&eacute;e au
+quatri&egrave;me, rue du Temps-Perdu, n&deg; 5, laquelle est aujourd'hui la rue
+Saint-Joseph. La propri&eacute;taire de la maison &eacute;tait une connaissance de
+l'abb&eacute; Brigaud; aussi, gr&acirc;ce &agrave; sa recommandation, avait-on fait pour le
+jeune provincial quelques frais extraordinaires. Il y trouva des rideaux
+d'une blancheur parfaite, du linge d'une finesse extr&ecirc;me, une apparence
+de biblioth&egrave;que toute garnie, de sorte qu'il vit du premier coup d'&oelig;il
+que, s'il n'&eacute;tait pas aussi bien que dans son appartement de la rue
+Richelieu, il serait au moins d'une fa&ccedil;on tol&eacute;rable.</p>
+
+<p>Madame Denis, c'&eacute;tait le nom de l'amie de l'abb&eacute; Brigaud, attendait son
+futur locataire pour lui faire elle-m&ecirc;me les honneurs de sa chambre;
+elle lui en vanta tous les agr&eacute;ments, lui assura que, n'&eacute;tait la duret&eacute;
+des temps, il ne l'aurait pas eue pour le double; lui certifia que sa
+maison &eacute;tait une des mieux fam&eacute;es du quartier, lui promit que le bruit
+ne le d&eacute;rangerait pas de son travail, attendu que la rue &eacute;tant trop
+&eacute;troite pour que deux voitures y passassent de front, il &eacute;tait tr&egrave;s rare
+que les cochers s'y hasardassent; toutes choses auxquelles le chevalier
+r&eacute;pondit d'une fa&ccedil;on si modeste, qu'en redescendant au premier &eacute;tage,
+qu'elle habitait, madame Denis recommanda au concierge et &agrave; sa femme les
+plus grands &eacute;gards pour son nouveau commensal.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, quoiqu'il p&ucirc;t certainement lutter de bonne mine avec les
+plus fiers seigneurs de la cour lui paraissait bien loin d'avoir,
+surtout &agrave; l'&eacute;gard des femmes, les mani&egrave;res lestes et hardies que les
+muguets de l'&eacute;poque croyaient qu'il &eacute;tait de bon ton d'affecter. Il est
+vrai que l'abb&eacute; Brigaud, au nom de la famille de son pupille, avait pay&eacute;
+un trimestre d'avance.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, l'abb&eacute; descendit &agrave; son tour chez madame Denis, qu'il
+acheva d'&eacute;difier sur le compte de son jeune prot&eacute;g&eacute;, qui, dit-il, ne
+recevrait absolument personne autre que lui et un vieil ami de son p&egrave;re.
+Ce dernier, malgr&eacute; des fa&ccedil;ons un peu brusques qu'il avait prises dans
+les camps, &eacute;tait un seigneur tr&egrave;s recommandable. D'Harmental avait cru
+devoir user de cette pr&eacute;caution pour que l'apparition du capitaine
+n'effarouch&acirc;t point trop la bonne madame Denis dans le cas o&ugrave;, par
+hasard, elle viendrait &agrave; le rencontrer.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, le chevalier, qui avait d&eacute;j&agrave; fait l'inventaire de sa
+chambre, r&eacute;solut, pour se distraire, de faire celui du voisinage; il
+ouvrit sa crois&eacute;e et commen&ccedil;a l'inspection de tous les objets que la vue
+pouvait embrasser.</p>
+
+<p>Il put se convaincre tout d'abord de la v&eacute;rit&eacute; de l'observation que
+madame Denis avait faite relativement &agrave; la rue. &Agrave; peine avait-elle dix
+ou douze pieds de large, et, du point &eacute;lev&eacute; d'o&ugrave; les regards du
+chevalier plongeaient, elle lui paraissait plus &eacute;troite encore; ce peu
+de largeur, qui pour tout autre locataire e&ucirc;t sans doute &eacute;t&eacute; un d&eacute;faut,
+lui parut au contraire une qualit&eacute;, car il calcula aussit&ocirc;t que dans le
+cas o&ugrave; il serait poursuivi, &agrave; l'aide d'une planche pos&eacute;e sur sa fen&ecirc;tre
+et sur la fen&ecirc;tre perc&eacute;e vis-&agrave;-vis, il pouvait passer de l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+la rue. Il &eacute;tait donc important d'&eacute;tablir, &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement, avec les
+locataires de la maison en face des relations de bon voisinage.</p>
+
+<p>Malheureusement chez le voisin ou chez la voisine on paraissait peu
+dispos&eacute; &agrave; la sociabilit&eacute;; non seulement la fen&ecirc;tre &eacute;tait herm&eacute;tiquement
+ferm&eacute;e, comme le comportait l'&eacute;poque de l'ann&eacute;e dans laquelle on se
+trouvait, mais encore les rideaux de mousseline qui pendaient derri&egrave;re
+les vitres &eacute;taient si exactement tir&eacute;s qu'ils ne pr&eacute;sentaient pas la
+plus petite ouverture par laquelle le regard p&ucirc;t p&eacute;n&eacute;trer. Une seconde
+fen&ecirc;tre, qui paraissait appartenir &agrave; la m&ecirc;me chambre, &eacute;tait close avec
+une &eacute;gale pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>Plus favoris&eacute;e que celle de madame Denis, la maison en face de la sienne
+avait un cinqui&egrave;me &eacute;tage, ou plut&ocirc;t une terrasse. Une derni&egrave;re chambre
+mansard&eacute;e, et qui &eacute;tait situ&eacute;e juste au-dessus de la fen&ecirc;tre si
+exactement ferm&eacute;e, donnait sur cette terrasse. C'&eacute;tait, selon toutes
+probabilit&eacute;s, la r&eacute;sidence d'un agronome distingu&eacute; car il &eacute;tait parvenu,
+&agrave; force de patience, de temps et de travail &agrave; transformer cette terrasse
+en un jardin qui contenait, dans douze ou quinze pieds carr&eacute;s, un jet
+d'eau, une grotte et un berceau. Il est vrai que le jet d'eau n'allait
+qu'&agrave; l'aide d'un r&eacute;servoir sup&eacute;rieur, aliment&eacute; l'hiver par l'eau du
+ciel, et l'&eacute;t&eacute; par celle que le propri&eacute;taire y versait lui-m&ecirc;me; il est
+vrai &eacute;galement que la grotte, toute garnie de coquillages et surmont&eacute;e
+d'une petite forteresse en bois, paraissait destin&eacute;e dans quelque cas
+que ce f&ucirc;t, &agrave; abriter, non pas un &ecirc;tre humain, mais purement et
+simplement un individu de la race canine; il est vrai enfin que le
+berceau, enti&egrave;rement d&eacute;pouill&eacute;, par l'&acirc;pret&eacute; de l'hiver, du feuillage
+qui en faisait le charme principal, ressemblait pour le moment &agrave; une
+immense cage &agrave; poulets.</p>
+
+<p>D'Harmental admira l'active industrie du bourgeois de Paris, qui
+parvient &agrave; se cr&eacute;er une campagne sur le bord de sa fen&ecirc;tre, sur le coin
+d'un toit, et jusque dans le sillon de sa goutti&egrave;re. Il murmura le
+fameux vers de Virgile. <i>&Ocirc; fortunatos nimium!</i> et puis la brise &eacute;tant
+assez froide, comme il n'apercevait qu'une suite assez monotone de
+toits, de chemin&eacute;es et de girouettes, il referma sa crois&eacute;e, mit bas son
+habit, s'enveloppa d'une robe qui avait le d&eacute;faut d'&ecirc;tre un peu trop
+confortable pour la situation pr&eacute;sente de son ma&icirc;tre, s'assit dans un
+assez bon fauteuil, allongea ses pieds sur ses chenets, &eacute;tendit la main
+vers un volume de l'abb&eacute; de Chaulieu, et se mit, pour se distraire, &agrave;
+lire les vers adress&eacute;s &agrave; mademoiselle Delaunay, dont lui avait parl&eacute; le
+marquis de Pompadour, et qui acqu&eacute;raient pour lui un nouvel int&eacute;r&ecirc;t
+depuis qu'il en connaissait l'histoire.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de cette lecture fut que le chevalier, tout en souriant de
+l'amour octog&eacute;naire du bon abb&eacute;, s'aper&ccedil;ut que, plus malheureux que lui
+peut-&ecirc;tre, il avait le c&oelig;ur parfaitement vide. Sa jeunesse, son
+courage, son &eacute;l&eacute;gance, son esprit fier et aventureux, lui avaient valu
+force belles fortunes; mais dans tout cela il n'avait jamais rendu que
+ce qu'on lui offrait, c'est-&agrave;-dire des liaisons &eacute;ph&eacute;m&egrave;res. Un instant il
+avait cru aimer madame d'Averne, et &ecirc;tre aim&eacute; d'elle; mais de la part de
+la belle inconstante, cette grande passion n'avait pas tenu contre une
+corbeille de fleurs et de pierreries, et contre la vanit&eacute; de plaire au
+r&eacute;gent. Avant que cette infid&eacute;lit&eacute; ne f&ucirc;t faite, le chevalier avait cru
+qu'il serait au d&eacute;sespoir de cette infid&eacute;lit&eacute;: elle avait eu lieu, il en
+avait la preuve; il s'&eacute;tait battu, parce qu'&agrave; cette &eacute;poque on se battait
+&agrave; propos de tout, ce qui tenait probablement &agrave; ce que le duel f&ucirc;t
+s&eacute;v&egrave;rement d&eacute;fendu; puis enfin il s'&eacute;tait aper&ccedil;u du peu de place que
+tenait dans son c&oelig;ur le grand amour auquel cependant il avait cru
+livrer son c&oelig;ur tout entier. Il est vrai que les &eacute;v&eacute;nements advenus
+depuis trois ou quatre jours avaient n&eacute;cessairement entra&icirc;n&eacute; son esprit
+vers d'autres pens&eacute;es, mais le chevalier ne se dissimulait pas qu'il
+n'en e&ucirc;t point &eacute;t&eacute; ainsi s'il avait &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement amoureux. Un grand
+d&eacute;sespoir ne lui e&ucirc;t gu&egrave;re permis d'aller chercher une distraction au
+bal masqu&eacute;, et s'il n'&eacute;tait point all&eacute; au bal masqu&eacute;, aucun des
+&eacute;v&eacute;nements qui s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute; d'une mani&egrave;re si rapide et si
+inattendue n'aurait eu son d&eacute;veloppement, n'ayant pas eu son point de
+d&eacute;part. Le r&eacute;sultat de tout cela fut que le chevalier resta convaincu
+qu'il &eacute;tait parfaitement incapable d'une grande passion, et qu'il &eacute;tait
+seulement destin&eacute; &agrave; se rendre coupable envers les femmes d'une foule de
+ces charmantes sc&eacute;l&eacute;ratesses qui mettaient &agrave; cette &eacute;poque un jeune
+seigneur &agrave; la mode. En cons&eacute;quence, il se leva, fit dans sa chambre
+trois tours d'un air conqu&eacute;rant, poussa un profond soupir en pensant &agrave;
+quelle &eacute;poque &eacute;loign&eacute;e &eacute;taient probablement remis ces beaux projets, et
+revint &agrave; pas lents de sa glace &agrave; son fauteuil.</p>
+
+<p>Pendant le trajet, il s'aper&ccedil;ut que la fen&ecirc;tre en face de la sienne, une
+heure auparavant si herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e, &eacute;tait enfin toute grande
+ouverte. Il s'arr&ecirc;ta par un mouvement machinal, &eacute;carta son rideau, et
+plongea les yeux dans l'appartement qu'on livrait ainsi &agrave; son
+investigation.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chambre, selon toute apparence, occup&eacute;e par une femme. Pr&egrave;s
+de la crois&eacute;e, sur laquelle une charmante petite levrette blanche et
+caf&eacute; au lait appuyait, en regardant curieusement dans la rue, ses deux
+pattes fines et &eacute;l&eacute;gantes, &eacute;tait un m&eacute;tier &agrave; broder. Au fond, en face de
+la fen&ecirc;tre, un clavecin tout ouvert se reposait entre deux harmonies.
+Quelques pastels, encadr&eacute;s dans des cadres de bois noir relev&eacute; d'un
+petit filet d'or, &eacute;taient appendus aux murs recouverts d'un papier
+perse, et des rideaux d'indienne du m&ecirc;me dessin que le papier
+retombaient derri&egrave;re ces autres rideaux de mousseline si scrupuleusement
+appliqu&eacute;s aux carreaux. Par la seconde fen&ecirc;tre entreb&acirc;ill&eacute;e, on
+apercevait les rideaux d'une alc&ocirc;ve qui probablement renfermait un lit.
+Le reste du mobilier &eacute;tait parfaitement simple, mais d'une harmonie
+charmante, qui &eacute;tait due &eacute;videmment, non pas &agrave; la fortune, mais au go&ucirc;t
+de la modeste habitante de ce petit r&eacute;duit. Une vieille femme balayait,
+&eacute;poussetait et rangeait, profitant de l'absence de la ma&icirc;tresse du logis
+pour faire cette besogne de m&eacute;nage; car on ne voyait qu'elle dans la
+chambre, et cependant il &eacute;tait clair que ce n'&eacute;tait pas elle qui
+l'habitait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la physionomie de la levrette, dont les grands yeux avaient
+err&eacute; jusque-l&agrave; de tous c&ocirc;t&eacute;s avec l'insouciance aristocratique
+particuli&egrave;re &agrave; cet animal, parut s'animer; elle pencha la t&ecirc;te dans la
+rue, puis, avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et une adresse miraculeuses, elle sauta sur
+le rebord de la fen&ecirc;tre et s'assit en dressant les oreilles et en levant
+une de ses pattes de devant. Le chevalier comprit alors &agrave; ces signes que
+la locataire de la petite chambre s'approchait; il ouvrit aussit&ocirc;t sa
+crois&eacute;e. Malheureusement, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop tard, la rue &eacute;tait
+solitaire. Au m&ecirc;me moment la levrette sauta de la fen&ecirc;tre dans
+l'appartement, et courut &agrave; la porte. D'Harmental en augura que la jeune
+dame montait l'escalier, et, pour la voir plus &agrave; son aise, il se rejeta
+en arri&egrave;re et se cacha au moyen de son rideau; mais la vieille femme
+vint &agrave; la fen&ecirc;tre et la referma. Le chevalier ne s'attendait pas &agrave; ce
+d&eacute;nouement, aussi en fut-il d'abord tout d&eacute;sappoint&eacute;; il referma sa
+fen&ecirc;tre &agrave; son tour, et revint &eacute;tendre ses pieds sur ses chenets.</p>
+
+<p>La chose n'&eacute;tait pas fort distrayante, et ce fut alors que le chevalier,
+si r&eacute;pandu et si occup&eacute; habituellement de toutes ces petites choses de
+soci&eacute;t&eacute; qui deviennent le fond de la vie pour un homme du monde, sentit
+dans quel isolement il allait se trouver pour peu que sa retraite se
+prolonge&acirc;t. Il se souvint qu'autrefois aussi il avait jou&eacute; du clavecin
+et dessin&eacute;, et il lui sembla que, s'il avait la moindre &eacute;pinette et
+quelques pastels, il prendrait le temps en patience. Il sonna le
+concierge et lui demanda o&ugrave; l'on pourrait se procurer ces objets. Le
+concierge r&eacute;pondit que tout surcro&icirc;t de meubles &eacute;tait naturellement au
+compte du locataire, et que s'il voulait un clavecin il lui faudrait le
+louer; que, quant aux pastels, on en trouvait chez le papetier dont la
+boutique faisait le coin de la rue de Cl&eacute;ry et de la rue du Gros-Chenet.</p>
+
+<p>D'Harmental donna un double louis au concierge, et lui signifia que dans
+une demi-heure il d&eacute;sirait avoir une &eacute;pinette, et tout ce qu'il lui
+fallait pour dessiner. Le double louis &eacute;tait un argument dont il avait
+senti plus d'une fois l'efficacit&eacute;. Cependant, se reprochant de l'avoir
+employ&eacute; cette fois avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; qui donnait un d&eacute;menti &agrave; sa
+position apparente, il rappela le concierge et lui dit qu'il entendait
+bien, pour son double louis, avoir non seulement papier et pastel, mais
+encore la location du clavecin pay&eacute;e pour un mois. Le concierge r&eacute;pondit
+qu'&agrave; la rigueur, et parce qu'il marchanderait comme pour lui-m&ecirc;me, la
+chose &eacute;tait possible, mais que bien certainement il lui faudrait payer
+le transport. D'Harmental y consentit. Une demi heure apr&egrave;s, il &eacute;tait en
+possession des objets demand&eacute;s, tant Paris &eacute;tait d&eacute;j&agrave; une ville
+merveilleuse pour tout enchanteur qui avait une baguette d'or.</p>
+
+<p>Le concierge, en redescendant, dit &agrave; sa femme que si le jeune homme du
+quatri&egrave;me ne regardait pas de plus pr&egrave;s &agrave; son argent, il pourrait bien
+ruiner sa famille; et il lui montra deux &eacute;cus de six francs qu'il avait
+&eacute;conomis&eacute;s sur le double louis de leur locataire. La femme prit les deux
+&eacute;cus des mains de son mari, en l'appelant ivrogne, et elle les serra
+dans un sac de peau cach&eacute; sous un amas de vieilles nippes, en d&eacute;plorant
+le malheur des p&egrave;res et m&egrave;res qui se saignent pour de pareils
+garnements.</p>
+
+<p>Ce fut l'oraison fun&egrave;bre du double louis du chevalier</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_10" id="Chapitre_10"></a><a href="#table">Chapitre 10</a></h2>
+
+
+<p>Pendant ce temps, D'Harmental s'&eacute;tait assis devant son &eacute;pinette, et
+tapait dessus de son mieux; le marchand y avait mis une sorte de
+conscience et lui avait envoy&eacute; un instrument &agrave; peu pr&egrave;s d'accord, de
+sorte que le chevalier s'aper&ccedil;ut qu'il faisait merveille, et commen&ccedil;a &agrave;
+croire qu'il &eacute;tait n&eacute; avec le g&eacute;nie de la musique, et qu'il ne lui avait
+manqu&eacute; jusqu'alors qu'une circonstance comme celle o&ugrave; il se trouvait
+pour que ce g&eacute;nie se d&eacute;velopp&acirc;t. Sans doute il y avait quelque chose de
+vrai au fond de tout cela, car au milieu d'une trille des plus
+&eacute;blouissantes, il vit, de l'autre cot&eacute; de la rue, cinq petits doigts qui
+soulevaient d&eacute;licatement le rideau pour reconna&icirc;tre d'o&ugrave; venait cette
+harmonie inaccoutum&eacute;e. Malheureusement, &agrave; la vue de ces petits doigts,
+le chevalier oublia sa musique, se retourna vivement sur son tabouret
+dans l'esp&eacute;rance d'apercevoir une figure derri&egrave;re la main. Cette
+man&oelig;uvre, mal calcul&eacute;e le perdit. La ma&icirc;tresse de la petite chambre
+surprise en flagrant d&eacute;lit de curiosit&eacute;, laissa retomber le rideau.
+D'Harmental, bless&eacute; de cette pruderie, s'en alla fermer sa fen&ecirc;tre, et
+pendant, tout le reste de la journ&eacute;e il bouda sa voisine.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e se passa &agrave; dessiner, &agrave; lire et &agrave; jouer du clavecin. Le
+chevalier n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de minutes dans une
+heure, et tant d'heures dans un jour. &Agrave; dix heures du soir, il sonna le
+concierge afin de lui donner ses ordres pour le lendemain. Mais le
+concierge ne r&eacute;pondit pas: il &eacute;tait couch&eacute; depuis longtemps. Madame
+Denis avait dit vrai: sa maison &eacute;tait une maison tranquille. D'Harmental
+apprit alors qu'il y avait des gens qui se mettaient au lit au moment o&ugrave;
+il avait l'habitude de monter en voiture pour commencer ses visites.
+Cela lui donna fort &agrave; penser sur les m&oelig;urs &eacute;tranges de cette classe
+infortun&eacute;e de la soci&eacute;t&eacute; qui, ne connaissait ni l'Op&eacute;ra ni les petits
+soupers, et qui dormait la nuit et veillait le jour. Il pensa qu'il
+fallait venir dans la rue du Temps-Perdu pour voir de pareilles choses,
+et il se promit bien d'en &eacute;gayer ses amis quand il pourrait leur
+raconter cette singularit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant une chose lui fit plaisir, c'est que sa voisine veillait comme
+lui: cela indiquait en elle un esprit sup&eacute;rieur &agrave; celui des vulgaires
+habitants de la rue du Temps-Perdu. D'Harmental croyait encore que l'on
+ne veillait que parce qu'on n'avait pas envie de dormir ou parce que
+l'on avait envie de s'amuser. Il oubliait ceux qui veillent parce qu'ils
+ne peuvent pas faire autrement.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit, la lumi&egrave;re s'&eacute;teignit dans la chambre en face, et d'Harmental
+&agrave; son tour se d&eacute;cida &agrave; se coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; huit heures, l'abb&eacute; Brigaud &eacute;tait chez lui; il pr&eacute;senta
+&agrave; Harmental le second rapport de la police secr&egrave;te du prince de
+Cellamare.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait con&ccedil;u en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Trois heures du matin.</p>
+
+<p>Vu la conduite r&eacute;guli&egrave;re qu'il a men&eacute;e hier, M. le r&eacute;gent a donn&eacute;
+l'ordre qu'on le r&eacute;veill&acirc;t &agrave; neuf heures.</p>
+
+<p>Il recevra quelques personnes d&eacute;sign&eacute;es &agrave; son lever.</p>
+
+<p>De dix heures &agrave; midi, il y aura audience publique.</p>
+
+<p>De midi &agrave; une heure, M. le r&eacute;gent travaillera &agrave; ses espionnages avec La
+Vrilli&egrave;re et Leblanc.</p>
+
+<p>De une heure &agrave; deux, il ouvrira les lettres avec Torcy.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures et demie, il passera au conseil de r&eacute;gence et fera visite
+au roi.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures, il se rendra au jeu de courte paume de la rue de Seine,
+pour soutenir avec Brancas et Canillac un d&eacute;fi contre le duc de
+Richelieu, le marquis de Broglie et le comte de Gac&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures, il ira souper au Luxembourg chez madame la duchesse de
+Berry; et il y passera la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>De l&agrave;, il reviendra, sans gardes, au Palais-Royal, &agrave; moins que la
+duchesse de Berry ne lui donne une escorte des siens.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Peste! sans gardes, mon cher abb&eacute;. Que pensez-vous de cela? dit
+d'Harmental tout en se mettant &agrave; sa toilette. Est-ce que l'eau ne vous
+en vient pas &agrave; la bouche?</p>
+
+<p>&mdash;Sans gardes, oui, r&eacute;pondit l'abb&eacute;; mais avec des coureurs, mais avec
+des piqueurs, mais avec un cocher, tous gens, qui se battent tr&egrave;s peu,
+il est vrai, mais qui crient tr&egrave;s haut. Oh! patience, patience, mon
+jeune ami! Vous &ecirc;tes donc bien press&eacute; d'&ecirc;tre grand d'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher abb&eacute;; mais, je suis press&eacute; de ne pas vivre dans une
+mansarde o&ugrave; tout me manque et o&ugrave; je suis oblig&eacute; de faire ma toilette
+tout seul, comme vous voyez. Vous croyez donc que ce n'est rien que de
+se coucher &agrave; dix heures le soir et de s'habiller sans valet de chambre
+le matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, vous avez de la musique, reprit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en effet, dit d'Harmental. L'abb&eacute;, ouvrez donc ma fen&ecirc;tre, je vous
+prie, que l'on voie que je re&ccedil;ois, bonne compagnie. Cela me fera honneur
+aupr&egrave;s de mes voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! dit l'abb&eacute; en faisant ce dont le priait le
+chevalier; mais ce n'est pas mal du tout, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pas mal, reprit &agrave; son tour d'Harmental, mais c'est tr&egrave;s bien
+au contraire: c'est de l'Armide, par dieu! Le diable m'emporte si je
+croyais trouver cela au quatri&egrave;me &eacute;tage, et rue du Temps-Perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, je vous pr&eacute;dis une chose, dit l'abb&eacute;: c'est que, pour peu
+que la chanteuse soit jeune et jolie, nous aurons dans huit jours autant
+de peine &agrave; vous faire sortir d'ici que nous en avons maintenant &agrave; vous y
+faire rester.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher abb&eacute;, r&eacute;pondit d'Harmental en secouant la t&ecirc;te, si votre
+police &eacute;tait aussi bien faite que celle du prince de Cellamare, vous
+sauriez que je suis gu&eacute;ri de l'amour pour longtemps; et la preuve, la
+voici: ne croyez pas que je passe mes journ&eacute;es &agrave; soupirer, je vous
+prierai donc, en descendant, de m'envoyer quelque chose comme un p&acirc;t&eacute; et
+une douzaine de bouteilles d'excellents vins. Je m'en rapporte &agrave; vous:
+je sais que vous &ecirc;tes connaisseur; d'ailleurs, envoy&eacute;es par vous, elles
+t&eacute;moigneront d'une attention de tuteur; achet&eacute;es par moi, elles
+t&eacute;moigneraient d'une d&eacute;bauche de pupille, et j'ai ma r&eacute;putation
+provinciale &agrave; garder &agrave; l'endroit de madame Denis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; je ne vous demande pas pourquoi faire; je m'en rapporte &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, mon cher abb&eacute;; c'est pour le bien de la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, le p&acirc;t&eacute; et le vin seront ici.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Demain probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, &agrave; demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me renvoyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'attends quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours pour la bonne cause?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en r&eacute;ponds. Allez, et que Dieu vous garde!</p>
+
+<p>&mdash;Restez, et que le diable ne vous tente pas! Souvenez-vous que c'est la
+femme qui nous a fait chasser tous autant que nous sommes du paradis
+terrestre. D&eacute;fiez-vous de la femme!</p>
+
+<p>&mdash;Amen! dit le chevalier en faisant, de la main un dernier signe &agrave;
+l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>En effet, comme l'avait remarqu&eacute; le bon abb&eacute;, d'Harmental avait h&acirc;te
+qu'il f&ucirc;t parti. Son grand amour pour la musique, qu'il avait d&eacute;couvert
+de la veille seulement, avait fait de tels progr&egrave;s qu'il &eacute;tait d&eacute;sireux
+de n'&ecirc;tre distrait en rien de ce qu'il venait d'entendre. Autant que le
+permettait cette maudite fen&ecirc;tre toujours ferm&eacute;e, ce qui parvenait au
+chevalier, tant de l'instrument que de la voix, r&eacute;v&eacute;lait dans sa voisine
+une excellente musicienne: le doigt&eacute; &eacute;tait savant, la voix &eacute;tait douce
+quoique &eacute;tendue, et avait, dans les cordes hautes, de ces vibrations
+profondes qui r&eacute;pondent au c&oelig;ur. Aussi, apr&egrave;s un passage tr&egrave;s difficile
+et parfaitement ex&eacute;cut&eacute;, d'Harmental ne put-il s'emp&ecirc;cher de battre des
+mains et de crier bravo. Par, malheur encore, ce triomphe auquel dans sa
+solitude, elle n'&eacute;tait point habitu&eacute;e, au lieu d'encourager la
+musicienne, l'intimida sans doute, &agrave; un tel point que, clavecin et voix,
+tout s'arr&ecirc;ta &agrave; l'instant m&ecirc;me et que le silence succ&eacute;da imm&eacute;diatement &agrave;
+la m&eacute;lodie pour laquelle le chevalier avait si imprudemment manifest&eacute;
+son enthousiasme.</p>
+
+<p>En &eacute;change, il vit s'ouvrir la porte de la chambre au-dessus, qui, comme
+nous l'avons dit, donnait sur la terrasse. Il en sortit d'abord, une
+main &eacute;tendue qui visiblement interrogeait le temps. La r&eacute;ponse du temps
+fut rassurante, selon toute vraisemblance, car la main fut presque
+aussit&ocirc;t suivie d'une t&ecirc;te coiff&eacute;e d'un petit bonnet d'indienne serr&eacute;
+sur le front par un ruban de soie gorge de pigeon, et la t&ecirc;te &agrave; son tour
+ne pr&eacute;c&eacute;da que de quelques instants un avant-corps, couvert d'une esp&egrave;ce
+de robe de chambre en fa&ccedil;on de camisole et de la m&ecirc;me &eacute;toffe que le
+bonnet. Cela ne permettait point encore au chevalier de reconna&icirc;tre bien
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; quel sexe appartenait l'individu qui semblait avoir tant
+de peine &agrave; se hasarder &agrave; l'air du matin. Enfin une esp&egrave;ce de rayon de
+soleil ayant gliss&eacute; entre deux nuages, encouragea, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, le
+timide locataire de la terrasse, qui se d&eacute;termina &agrave; sortir tout &agrave; fait.
+D'Harmental reconnut alors, &agrave; sa culotte courte de velours noir et &agrave; ses
+bas chin&eacute;s, que le personnage qui venait d'entrer en sc&egrave;ne &eacute;tait du sexe
+masculin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'horticulteur dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Le mauvais temps des jours pr&eacute;c&eacute;dents l'avait sans doute priv&eacute; de sa
+promenade matinale, et l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de donner &agrave; son jardin ses soins
+accoutum&eacute;s, car il commen&ccedil;a &agrave; le parcourir avec une inqui&eacute;tude visible
+d'y trouver quelque accident produit par le vent et par la pluie; mais
+apr&egrave;s une visite minutieuse du jet d'eau, de la grotte et du berceau,
+qui &eacute;taient les trois principaux ornements, l'excellente figure de
+l'horticulteur s'&eacute;claira d'un rayon de joie comme le temps venait de
+faire d'un rayon de soleil. Il s'&eacute;tait aper&ccedil;u non seulement que toute
+chose &eacute;tait &agrave; sa place, mais encore que son r&eacute;servoir &eacute;tait plein &agrave;
+d&eacute;border. Il crut donc pouvoir se donner le plaisir de faire jouer ses
+eaux, prodigalit&eacute; qu'ordinairement, &agrave; l'instar du roi Louis XIV, il ne
+se permettait que le dimanche. Il tourna un robinet, et la gerbe
+hebdomadaire s'&eacute;leva majestueusement &agrave; la hauteur de quatre ou cinq
+pieds.</p>
+
+<p>Le bonhomme en eut une joie si grande qu'il se mit &agrave; chanter le refrain
+d'une vieille chanson pastorale avec laquelle d'Harmental avait &eacute;t&eacute;
+berc&eacute;, et que tout en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette,</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il courut &agrave; sa fen&ecirc;tre et appela deux fois &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Bathilde! Bathilde!</p>
+
+<p>Le chevalier comprit alors qu'il y avait une communication
+architecturale entre la chambre du cinqui&egrave;me et celle du quatri&egrave;me, et
+une relation quelconque entre l'horticulteur et la musicienne. Or, comme
+il pensa que, vu la modestie dont elle venait de lui donner une preuve,
+la musicienne, s'il restait &agrave; sa fen&ecirc;tre, pourrait bien ne pas monter
+sur la terrasse, il referma sa crois&eacute;e d'un air d'insouciance parfaite,
+tout en ayant soin de se m&eacute;nager derri&egrave;re le rideau une petite ouverture
+par laquelle il pouvait tout voir sans &ecirc;tre vu.</p>
+
+<p>Ce qu'il avait pr&eacute;vu arriva. Au bout d'un instant, une charmante t&ecirc;te de
+jeune fille parut dans l'encadrement de la fen&ecirc;tre; mais comme sans
+doute le terrain sur lequel s'&eacute;tait hasard&eacute; avec tant de courage celui
+qui l'avait appel&eacute;e &eacute;tait trop humide, elle ne voulut point aller plus
+loin. La petite levrette non moins craintive que sa ma&icirc;tresse, resta
+pr&egrave;s d'elle, ses pattes blanches pos&eacute;es sur le rebord de la fen&ecirc;tre, et
+secouant la t&ecirc;te en signe de n&eacute;gation &agrave; toutes les instances qui lui
+furent faites pour l'attirer plus loin que sa ma&icirc;tresse ne voulait
+aller.</p>
+
+<p>Cependant il s'&eacute;tablit un dialogue de quelques minutes entre le bonhomme
+et la jeune fille. D'Harmental eut donc le loisir de l'examiner avec
+d'autant moins de distraction que sa fen&ecirc;tre &eacute;tant ferm&eacute;e lui permettait
+de voir sans entendre.</p>
+
+<p>Elle paraissait arriv&eacute;e &agrave; cet &acirc;ge d&eacute;licieux de la vie o&ugrave; la femme,
+passant de l'enfance &agrave; la jeunesse, sent tout fleurir dans son c&oelig;ur et
+sur son visage, sentiment, gr&acirc;ce et beaut&eacute;. Au premier coup d'&oelig;il, on
+voyait qu'elle n'avait pas moins de seize ans, mais pas plus de
+dix-huit. Il existait en elle un singulier m&eacute;lange de deux races: elle
+avait les cheveux blonds, le teint mat et le col ondoyant d'une
+Anglaise, avec les yeux noirs, les l&egrave;vres de corail et les dents de
+perles d'une Espagnole. Comme elle ne mettait ni blanc ni rouge, et
+comme &agrave; cette &eacute;poque la poudre commen&ccedil;ait &agrave; peine &agrave; &ecirc;tre de mode, et
+d'ailleurs &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e aux t&ecirc;tes aristocratiques, son teint &eacute;clatait
+de sa propre fra&icirc;cheur, et rien ne ternissait la d&eacute;licieuse nuance de sa
+chevelure. Le chevalier resta comme en extase. En effet, il n'avait vu
+dans sa vie que deux genres de femmes: les grosses et rondes paysannes
+du Nivernais, avec leurs gros pieds, leurs grosses mains, leurs jupons
+courts et leurs chapeaux en cor de chasse, et les femmes de
+l'aristocratie parisienne, belles sans doute, mais de cette beaut&eacute;
+&eacute;tiol&eacute;e par les veilles, par le plaisir, par cette transposition de la
+vie qui les fait ce que seraient des fleurs qui ne verraient du soleil
+que quelques rares rayons, et &agrave; qui l'air vivifiant du matin et du soir
+n'arriverait qu'&agrave; travers les vitres d'une serre chaude. Il ne
+connaissait donc pas ce type bourgeois, ce type interm&eacute;diaire, si on
+peut le dire, entre la haute soci&eacute;t&eacute; et la population des campagnes, qui
+a toute l'&eacute;l&eacute;gance de l'une et toute la fra&icirc;che sant&eacute; de l'autre. Aussi,
+comme nous l'avons dit, resta-t-il clou&eacute; &agrave; sa place, et longtemps apr&egrave;s
+que la jeune fille &eacute;tait rentr&eacute;e, avait-il les yeux encore fix&eacute;s sur la
+fen&ecirc;tre o&ugrave; &eacute;tait apparue cette d&eacute;licieuse vision.</p>
+
+<p>Le bruit de sa porte qui s'ouvrait le tira de son extase: c'&eacute;taient le
+p&acirc;t&eacute; et le vin de l'abb&eacute; Brigaud qui faisaient leur entr&eacute;e solennelle
+dans la mansarde du chevalier. La vue de ces provisions lui rappela
+qu'il avait pour le moment autre chose &agrave; faire que de se livrer &agrave; la vie
+contemplative, et qu'il avait donn&eacute;, pour affaire d'une bien grande
+importance, rendez-vous au capitaine Roquefinette. En cons&eacute;quence, il
+tira sa montre, et il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait dix heures, du matin.
+C'&eacute;tait, on s'en souvient, l'heure convenue. Il donna cong&eacute; au porteur
+des comestibles aussit&ocirc;t qu'il les eut d&eacute;pos&eacute;s sur la table, se chargea
+lui-m&ecirc;me du reste du service, afin de n'avoir pas besoin d'immiscer le
+concierge dans ses petites affaires, et, ouvrant de nouveau sa fen&ecirc;tre,
+il se mit &agrave; guetter l'apparition du capitaine Roquefinette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_11" id="Chapitre_11"></a><a href="#table">Chapitre 11</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peine &agrave; son observatoire qu'il aper&ccedil;ut le digne capitaine qui
+d&eacute;bouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la
+hanche, et avec l'allure martiale et d&eacute;cid&eacute;e d'un homme qui, comme le
+philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau,
+thermom&egrave;tre auquel ses familiers pouvaient reconna&icirc;tre l'&eacute;tat secret des
+finances de son ma&icirc;tre, et qui dans les jours de fortune &eacute;tait pos&eacute;
+aussi carr&eacute;ment sur sa t&ecirc;te qu'une pyramide l'est sur sa base, son
+chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frapp&eacute;
+le baron de Valef, et gr&acirc;ce &agrave; laquelle une de ses trois cornes touchait
+presque l'&eacute;paule droite, tandis que la corne parall&egrave;le aurait pu donner
+&agrave; Franklin quarante ans plus t&ocirc;t, si Franklin e&ucirc;t rencontr&eacute; le
+capitaine, la premi&egrave;re id&eacute;e du paratonnerre. Arriv&eacute; au tiers de la rue,
+il leva la t&ecirc;te, ainsi que la chose &eacute;tait convenue, et juste au-dessus
+de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui &eacute;tait
+attendu &eacute;chang&egrave;rent un signe, et le capitaine, ayant calcul&eacute; ses
+distances avec un coup d'&oelig;il tout strat&eacute;gique, et reconnu la porte qui
+devait correspondre &agrave; la fen&ecirc;tre, franchit le seuil de la paisible
+maison de madame Denis avec le m&ecirc;me air de familiarit&eacute; que si c'&eacute;tait
+celui d'une taverne. Le chevalier, de son c&ocirc;t&eacute;, referma sa crois&eacute;e et
+tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. &Eacute;tait-ce pour
+n'&ecirc;tre point vu avec le capitaine par sa belle voisine?</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce pour que le capitaine ne la v&icirc;t pas elle-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le
+bruit de son &eacute;p&eacute;e, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les
+barres de l'escalier. Arriv&eacute; au troisi&egrave;me, comme la lumi&egrave;re qui venait
+d'en bas n'&eacute;tait aliment&eacute;e par aucun autre jour, le capitaine se trouva
+fort embarrass&eacute;, ne sachant pas s'il devait s'arr&ecirc;ter ou passer outre.
+Aussi, apr&egrave;s avoir touss&eacute; de la fa&ccedil;on la plus significative, voyant que
+cet appel &eacute;tait rest&eacute; incompris de celui qu'il cherchait:</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait
+venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je
+sois guid&eacute; par la lumi&egrave;re du ciel ou par le son de votre voix.
+Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Th&eacute;s&eacute;e dans le
+Labyrinthe.</p>
+
+<p>Et le capitaine se mit &agrave; chanter lui-m&ecirc;me &agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Belle Ariane, je vous prie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pr&ecirc;tez-moi votre peloton,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tonton, tonton, tontaine tonton.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le chevalier courut &agrave; la porte et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit le capitaine, qui commen&ccedil;ait &agrave; appara&icirc;tre dans
+la demi-teinte. C'est que l'&eacute;chelle de votre pigeonnier est noire en
+diable. Mais enfin me voil&agrave;, fid&egrave;le &agrave; la consigne, solide au poste,
+exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient &agrave; la Samaritaine juste au
+moment o&ugrave; je passais sur le pont Neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en
+tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes
+voisins ne fassent point attention &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je suis muet comme une tanche, r&eacute;pondit le capitaine. Au
+surplus, ajouta-t-il en montrant le p&acirc;t&eacute; et les bouteilles qui
+couvraient la table, vous avez devin&eacute;, le v&eacute;ritable moyen de me fermer
+la bouche.</p>
+
+<p>Le chevalier poussa la porte derri&egrave;re le capitaine et mit le verrou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Du myst&egrave;re? Tant mieux! je suis pour les myst&egrave;res, moi. Il y a
+presque toujours quelque chose &agrave; gagner avec les gens qui commencent par
+vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser
+qu'&agrave; votre serviteur, continua le capitaine en revenant &agrave; son langage
+mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du
+silence.</p>
+
+<p>Ainsi ne vous g&ecirc;nez pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai
+des choses assez importantes &agrave; vous dire pour r&eacute;clamer d'avance votre
+discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une le&ccedil;on au
+petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'&oelig;il manier l'&eacute;p&eacute;e en amateur,
+et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service
+qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval
+qui valait cent louis, et j'aime les gens g&eacute;n&eacute;reux. Donc, puisque vous
+&ecirc;tes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez et je vous &eacute;coute, r&eacute;pondit le capitaine en prenant son air le
+plus grave.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;couterez mieux assis, mon cher h&ocirc;te; mettons-nous &agrave; table et
+d&eacute;jeunons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&ecirc;chez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine
+en d&eacute;tachant son &eacute;p&eacute;e et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de
+sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a
+pas moyen d'&ecirc;tre d'un autre avis que vous. Me voil&agrave;; commandez la
+man&oelig;uvre, et je l'ex&eacute;cute.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Go&ucirc;tez ce vin pendant que j'attaque le p&acirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi
+s&eacute;par&eacute;ment, puis nous nous r&eacute;unirons pour exterminer ce qui en restera.</p>
+
+<p>Et, joignant l'application &agrave; la th&eacute;orie, le capitaine saisit au collet
+la premi&egrave;re bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'&eacute;tant vers&eacute;
+une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilit&eacute; qu'on e&ucirc;t pu
+croire que la nature l'avait dou&eacute; d'un mode de d&eacute;glutition tout
+particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice, &agrave; peine le vin
+fut-il bu qu'il s'aper&ccedil;ut que la liqueur qu'il venait d'entonner si
+cavali&egrave;rement m&eacute;ritait un degr&eacute; d'attention fort sup&eacute;rieur &agrave; celui qu'il
+lui avait accord&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une
+lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais
+donc l&agrave;? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'&eacute;tait de la
+piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se
+versant un second verre de la m&ecirc;me bouteille en secouant la t&ecirc;te,
+Roquefinette, mon ami, tu commences &agrave; te faire vieux. Il y a dix ans, &agrave;
+la premi&egrave;re goutte qui aurait touch&eacute; ton palais, tu aurais su &agrave; qui tu
+avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour
+conna&icirc;tre la valeur des choses. &Agrave; votre sant&eacute;, chevalier!</p>
+
+<p>Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son
+second verre, se reprenant &agrave; trois fois pour le vider, et clignant des
+yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'Ermitage de 1702, l'ann&eacute;e de la bataille de Friedlingen! Si
+votre fournisseur en a beaucoup comme celui-l&agrave;, et s'il fait cr&eacute;dit,
+donnez moi son adresse: je lui promets une fi&egrave;re pratique!</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, r&eacute;pondit le chevalier en faisant glisser une &eacute;norme tranche
+de p&acirc;t&eacute; sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur
+fait cr&eacute;dit, mais encore &agrave; mes amis il le donne pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'honn&ecirc;te homme! s'&eacute;cria le capitaine avec un ton p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. Et,
+apr&egrave;s un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel
+aurait pu le croire absorb&eacute; par l'appr&eacute;ciation du p&acirc;t&eacute; comme il l'avait
+&eacute;t&eacute; un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur
+la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau
+et sa fourchette.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin
+pour r&eacute;ussir, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, que ce pauvre capitaine Roquefinette
+nous donne un coup de main?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en
+tressaillant malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade &agrave; deviner! Un homme qui
+donne des chevaux de cent louis, qui boit &agrave; son ordinaire du vin &agrave; une
+pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps
+Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le
+discret: vous pourriez bien avoir devin&eacute; juste. Est-ce qu'une
+conspiration vous effraie? continua-t-il en versant &agrave; boire &agrave; son h&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au
+monde qui effrayait le capitaine Roquefinette?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous conna&icirc;tre, &agrave; la
+premi&egrave;re vue, aux premi&egrave;res paroles &eacute;chang&eacute;es, j'ai jet&eacute; les yeux sur
+vous pour vous offrir d'&ecirc;tre mon second.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est-&agrave;-dire que si vous &ecirc;tes pendu &agrave; une potence de vingt pieds,
+je serai pendu &agrave; une potence de dix; voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau &agrave; boire,
+si l'on commen&ccedil;ait, comme vous le faites, par envisager les choses sous
+leur mauvais c&ocirc;t&eacute; on n'entreprendrait jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai parl&eacute; de potence? r&eacute;pondit le capitaine. Mais cela ne
+prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des
+mille mani&egrave;res de sortir de la vie, et certainement une des moins
+d&eacute;sagr&eacute;ables. On voit bien que vous n'avez jamais regard&eacute; la chose en
+face, pour en faire le d&eacute;go&ucirc;t&eacute;. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous
+aurons le cou coup&eacute;, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou
+&agrave; monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face
+d'Harmental. C'&eacute;tait un beau jeune homme comme vous, de votre &acirc;ge &agrave; peu
+pr&egrave;s. Il avait conspir&eacute;, comme vous voulez le faire, mais la chose
+manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel
+&eacute;chafaud noir; on lui permit de se tourner du c&ocirc;t&eacute; de la fen&ecirc;tre o&ugrave;
+&eacute;tait sa ma&icirc;tresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise;
+mais le bourreau &eacute;tait un maladroit habitu&eacute; &agrave; pendre et non pas &agrave;
+d&eacute;capiter; de sorte qu'il fut oblig&eacute; de s'y reprendre &agrave; trois fois pour
+lui trancher la t&ecirc;te; et encore n'en vint-il &agrave; bout qu'&agrave; l'aide d'un
+couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien
+le cou qu'il parvint enfin &agrave; le d&eacute;tacher....</p>
+
+<p>Allons, vous &ecirc;tes un brave! continua le capitaine en voyant que le
+chevalier avait &eacute;cout&eacute; sans sourciller les d&eacute;tails de cette horrible
+ex&eacute;cution. Touchez l&agrave;, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous?
+Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le
+duc d'Orl&eacute;ans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever
+l'autre &oelig;il au borgne? Me voil&agrave;.</p>
+
+<p>Rien de tout cela, capitaine; et, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu, il n'y aura pas de
+sang r&eacute;pandu.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais entendu parler de l'enl&egrave;vement du secr&eacute;taire du duc
+de Mantoue?</p>
+
+<p>&mdash;De Matthioli?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer
+comme on le conduisait &agrave; Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et
+monsieur de Villebois qui ont fait le coup; &agrave; telles enseignes, qu'ils
+ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait assez m&eacute;diocrement pay&eacute;, dit avec d&eacute;dain d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli
+denier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez charg&eacute; de la chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en serais charg&eacute;, r&eacute;pondit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, au lieu d'enlever le secr&eacute;taire, on vous e&ucirc;t propos&eacute;
+d'enlever le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus cher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous eussiez accept&eacute; de m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? J'aurais demand&eacute; le double, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous e&ucirc;t dit:
+Capitaine, ce n'est point un danger obscur o&ugrave; je vous jette, enfant
+perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, o&ugrave; je mets
+comme vous mon nom, mon avenir, ma t&ecirc;te, qu'auriez-vous r&eacute;pondu &agrave; cet
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui
+s'agit-il?</p>
+
+<p>Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la sant&eacute; du r&eacute;gent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident
+jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re d'Espagne, comme Matthioli est arriv&eacute; &agrave; Pignerol!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre &agrave; la hauteur
+de l'&oelig;il. Puis, apr&egrave;s une pause:&mdash;Et pourquoi pas? continua-t-il. Le
+r&eacute;gent n'est qu'un homme, apr&egrave;s tout. Seulement, nous ne serons ni
+d&eacute;capit&eacute;s ni pendus: nous serons rou&eacute;s. &Agrave; un autre je dirais que c'est
+plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me
+donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien
+r&eacute;solus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous
+pouvoir vous y fier?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! r&eacute;pondit le
+capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secr&eacute;taire et en y
+prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne
+marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les
+en acompte si nous r&eacute;ussissons; si nous &eacute;chouons, chacun tirera de son
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, r&eacute;pondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant
+dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je
+ne vous ferai pas l'injure de compter apr&egrave;s vous. Et &agrave; quand la chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouv&eacute;
+le p&acirc;t&eacute; supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me
+faire le plaisir de d&eacute;jeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui,
+je vous tiendrai au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le
+moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plut&ocirc;t venu trois jours de
+suite chez vous que la police de ce damn&eacute; d'Argenson serait &agrave; nos
+trousses. Heureusement qu'il a affaire &agrave; aussi fin que lui, et qu'il y a
+longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier,
+d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plut&ocirc;t
+ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle
+donne d'un c&ocirc;t&eacute; dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue
+Montmartre, je n'ai pas m&ecirc;me besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en
+d&eacute;tachant son n&oelig;ud d'&eacute;paule, prenez ce ruban. Le jour o&ugrave; il faudra que
+je monte, vous l'attacherez &agrave; un clou en dehors de la fen&ecirc;tre. Je saurai
+ce que cela veut dire et je monterai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et
+rajuster son &eacute;p&eacute;e, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que
+vous a donc fait ce bon vin, que vous appr&eacute;ciiez tant tout &agrave; l'heure, et
+que vous avez l'air de m&eacute;priser maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que je l'appr&eacute;cie toujours que je m'en s&eacute;pare,
+et la preuve que je ne le m&eacute;prise pas, ajouta-t-il en remplissant de
+nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu. &Agrave; votre
+sant&eacute;, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir l&agrave; de fier vin! Hum!
+Et maintenant, fini, c'est fini! Me voil&agrave; &agrave; l'eau pour jusqu'au
+lendemain du jour o&ugrave; j'aurai vu le ruban rouge flotter &agrave; la fen&ecirc;tre.
+T&acirc;chez que ce soit le plus t&ocirc;t possible, attendu que l'eau est un
+liquide qui est diablement contraire &agrave; ma constitution.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi vous en allez-vous si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant;
+mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et
+quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle,
+souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire
+quelque b&ecirc;tise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi,
+je vais &agrave; nos affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai
+pas besoin de vous recommander la discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur
+sa bouche, enfon&ccedil;a son chapeau carr&eacute;ment sur sa t&ecirc;te, souleva l'illustre
+Colichemarde, de peur qu'elle f&icirc;t quelque bruit en battant les
+murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il e&ucirc;t
+craint que chacun de ses pas e&ucirc;t un &eacute;cho &agrave; l'h&ocirc;tel d'Argenson.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_12" id="Chapitre_12"></a><a href="#table">Chapitre 12</a></h2>
+
+
+<p>Le chevalier resta seul, mais cette fois: il y avait dans ce qui venait
+de se passer entre lui et le capitaine une assez vaste mati&egrave;re &agrave;
+r&eacute;flexion pour qu'il n'e&ucirc;t besoin de recourir dans son ennui ni aux
+po&eacute;sies de l'abb&eacute; de Chaulieu, ni &agrave; son clavecin, ni &agrave; ses pastels. En
+effet, jusque-l&agrave; le chevalier n'&eacute;tait en quelque sorte engag&eacute; qu'&agrave; demi
+dans l'entreprise hasardeuse dont la duchesse du Maine et le prince de
+Cellamare lui avaient fait entrevoir l'issue heureuse, et dont le
+capitaine, pour &eacute;prouver son courage, venait de lui d&eacute;couvrir si
+brutalement la sanglante p&eacute;rip&eacute;tie. Jusque-l&agrave;, il n'avait &eacute;t&eacute; que
+l'extr&eacute;mit&eacute; d'une cha&icirc;ne. En rompant d'un c&ocirc;t&eacute;, il &eacute;tait d&eacute;gag&eacute;.
+Maintenant, il &eacute;tait devenu un anneau interm&eacute;diaire riv&eacute; des deux c&ocirc;t&eacute;s,
+et se rattachant &agrave; la fois &agrave; ce que la soci&eacute;t&eacute; avait de plus haut et &agrave;
+ce qu'elle avait de plus bas. Enfin, de cette heure, il ne s'appartenait
+plus, et il &eacute;tait comme ce voyageur perdu dans les Alpes qui s'arr&ecirc;te au
+milieu d'un chemin inconnu et qui mesure de l'&oelig;il pour la premi&egrave;re fois
+la montagne qui s'&eacute;l&egrave;ve au-dessus de sa t&ecirc;te et le gouffre qui s'ouvre &agrave;
+ses pieds.</p>
+
+<p>Heureusement, le chevalier avait ce courage calme froid et r&eacute;solu de
+l'homme chez lequel le sang et la bile, ces deux forces contraires, au
+lieu de se neutraliser, s'excitent en se combattant. Il s'engageait dans
+un danger avec toute la rapidit&eacute; de l'homme sanguin, et une fois engag&eacute;
+dans ce danger, il le mesurait avec la r&eacute;solution de l'homme bilieux. Il
+en r&eacute;sultait que le chevalier devait &ecirc;tre aussi dangereux dans un duel
+que dans une conspiration; car, dans un duel son calme lui permettait de
+profiter de la moindre faute de son adversaire, et, dans une
+conspiration, son sang-froid lui permettait de renouer, &agrave; mesure qu'ils
+se seraient bris&eacute;s, ces fils imperceptibles auxquels tient souvent la
+r&eacute;ussite des plus hautes entreprises. Madame du Maine avait donc raison
+de dire &agrave; mademoiselle Delaunay qu'elle pouvait &eacute;teindre sa lanterne et
+qu'elle croyait enfin avoir trouv&eacute; un homme.</p>
+
+<p>Mais cet homme &eacute;tait jeune, cet homme avait vingt-six ans, c'est-&agrave;-dire
+un c&oelig;ur ouvert encore &agrave; toutes les illusions et &agrave; toutes les po&eacute;sies de
+cette premi&egrave;re partie de l'existence. Enfant, il avait d&eacute;pos&eacute; ses
+couronnes aux pieds de sa m&egrave;re; jeune homme, il &eacute;tait venu montrer son
+bel uniforme de colonel &agrave; sa ma&icirc;tresse. Enfin, dans toutes les
+entreprises de sa vie, une image aim&eacute;e avait march&eacute; devant lui, et il
+s'&eacute;tait jet&eacute; au milieu du danger avec la certitude que, s'il y
+succombait, quelqu'un lui survivrait qui plaindrait son sort, et chez
+qui son souvenir du moins resterait vivant. Mais sa m&egrave;re &eacute;tait morte. La
+derni&egrave;re femme dont il s'&eacute;tait cru aim&eacute; l'avait trahi; il se sentait
+seul dans le monde, li&eacute; seulement d'int&eacute;r&ecirc;t avec des gens pour lesquels
+il deviendrait un obstacle d&egrave;s qu'il ne leur serait plus un instrument,
+et qui, s'il &eacute;chouait, loin de pleurer sa mort, ne verraient en elle
+qu'une cause de tranquillit&eacute;. Or, cette situation isol&eacute;e, qui devrait
+&ecirc;tre envi&eacute;e de tout homme dans un danger supr&ecirc;me, est presque toujours,
+en pareil cas, si grand est l'&eacute;go&iuml;sme de notre nature, une cause de
+d&eacute;couragement profond. Telle est l'horreur du n&eacute;ant chez l'homme, qu'il
+croit se survivre encore par les sentiments qu'il inspire, et qu'il se
+console en quelque sorte de quitter la terre en songeant aux regrets qui
+accompagneront sa m&eacute;moire, et &agrave; la pi&eacute;t&eacute; qui visitera sa tombe. Aussi,
+en ce moment, le chevalier e&ucirc;t tout donn&eacute; pour &ecirc;tre aim&eacute; par quelque
+chose, ne f&ucirc;t-ce que par un chien peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plong&eacute; au plus triste de ces r&eacute;flexions, lorsqu'en passant et
+repassant devant sa fen&ecirc;tre, il s'aper&ccedil;ut que celle de sa voisine &eacute;tait
+ouverte. Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, secoua le front comme pour en faire
+tomber les plus sombres de ses pens&eacute;es; puis, appuyant son coude contre
+le mur et posant sa t&ecirc;te dans sa main, il essaya par la vue des objets
+ext&eacute;rieurs de donner une autre direction &agrave; son esprit. Mais l'homme
+n'est pas plus ma&icirc;tre de sa veille que de son sommeil, et les r&ecirc;ves
+qu'il fait, les yeux ouverts ou ferm&eacute;s, suivent un d&eacute;veloppement
+ind&eacute;pendant de sa volont&eacute;, et se rattachent, il ne sait comment ni
+pourquoi, &agrave; des fils invisibles qui, en vibrant d'une mani&egrave;re
+inattendue, r&eacute;v&egrave;lent leur existence. Alors les objets les plus oppos&eacute;s
+se rapprochent, les pens&eacute;es les plus incoh&eacute;rentes s'attirent; on a des
+lueurs fugitives qui, si elles ne s'&eacute;teignaient pas avec la rapidit&eacute;
+d'un &eacute;clair, nous d&eacute;couvriraient peut-&ecirc;tre l'avenir. On sent qu'il se
+passe quelque chose d'&eacute;trange en soi; on comprend d&egrave;s lors que l'on
+n'est qu'une sorte de machine mue par une main invisible, et, selon que
+l'on est fataliste ou providentiel, on se courbe sous le caprice
+inintelligent du hasard ou l'on s'incline devant la myst&eacute;rieuse volont&eacute;
+de Dieu.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi de d'Harmental: il avait cherch&eacute; dans la vue d'objets
+&eacute;trangers &agrave; ses souvenirs et &agrave; ses esp&eacute;rances une distraction &agrave; sa
+situation pr&eacute;sente, et il n'y trouva que la continuation de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>La jeune fille qu'il avait aper&ccedil;ue le matin &eacute;tait assise pr&egrave;s de la
+fen&ecirc;tre, afin de profiter des derniers rayons du jour; elle travaillait
+&agrave; quelque chose comme &agrave; une broderie. Derri&egrave;re elle son clavecin &eacute;tait
+ouvert, et sur un tabouret pos&eacute; &agrave; ses pieds, sa levrette, endormie de ce
+sommeil l&eacute;ger propre aux animaux que la nature a destin&eacute;s &agrave; la garde de
+l'homme, se r&eacute;veillait &agrave; chaque bruit qui montait de la rue, dressait
+les oreilles, allongeait la t&ecirc;te gracieusement au del&agrave; du rebord de la
+fen&ecirc;tre, puis se recouchait en tendant une de ses petites pattes sur les
+genoux de sa ma&icirc;tresse. Tout cela &eacute;tait d&eacute;licieusement &eacute;clair&eacute; par une
+lueur du soleil couchant qui allait au fond de la chambre faire
+ressortir en points lumineux les ornements de cuivre du clavecin et les
+filets d'or de l'angle d'un cadre. Le reste &eacute;tait dans la demi teinte.</p>
+
+<p>Alors il sembla au chevalier, sans doute &agrave; cause de la disposition
+d'esprit singuli&egrave;re o&ugrave; il &eacute;tait lorsque ce tableau avait frapp&eacute; sa vue,
+il lui sembla que cette jeune fille, au visage calme et suave, entrait
+dans sa vie comme un de ces personnages rest&eacute; jusqu'alors derri&egrave;re le
+rideau, et qui entrent dans une pi&egrave;ce au deuxi&egrave;me acte ou au troisi&egrave;me
+pour prendre part &agrave; l'action et quelquefois pour en changer le
+d&eacute;nouement. Depuis cet &acirc;ge o&ugrave; l'on voit encore des anges dans ses r&ecirc;ves,
+il n'avait rien rencontr&eacute; de pareil. La jeune fille ne ressemblait &agrave;
+aucune des femmes qu'il avait vues jusqu'alors. C'&eacute;tait un m&eacute;lange de
+beaut&eacute;, de candeur et de simplicit&eacute;, comme on en trouve quelquefois dans
+ces charmantes t&ecirc;tes que Greuze a copi&eacute;es, non pas dans la nature, mais
+qu'il a vues se r&eacute;fl&eacute;chir dans le miroir de son imagination. Alors,
+oubliant tout, l'humble condition o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e, sans doute la rue
+o&ugrave; elle se trouvait, la chambre modeste qui lui servait de demeure; ne
+voyant dans la femme que la femme m&ecirc;me, et lui faisant un c&oelig;ur selon
+son visage, il pensa quel serait le bonheur de l'homme qui ferait battre
+le premier ce c&oelig;ur, qui serait regard&eacute; avec amour par ces beaux yeux,
+et qui cueillerait sur ces l&egrave;vres, si franches et si pures, le mot: je
+t'aime! cette fleur de l'&acirc;me, dans un premier baiser.</p>
+
+<p>Telles sont les nuances &eacute;tranges que les m&ecirc;mes objets empruntent de la
+diff&eacute;rence de situation de celui qui les regarde. Huit jours auparavant,
+au milieu de son luxe, dans sa vie qu'aucun danger ne mena&ccedil;ait, entre un
+d&eacute;jeuner &agrave; la taverne et une chasse &agrave; courre, entre un d&eacute;fi de courte
+paume chez Farol et une orgie chez la Fillon, si d'Harmental e&ucirc;t
+rencontr&eacute; cette jeune fille, il n'e&ucirc;t vu sans doute en elle qu'une
+charmante grisette qu'il e&ucirc;t fait suivre par son valet de chambre, et &agrave;
+qui le lendemain il e&ucirc;t fait outrageusement offrir un cadeau de
+vingt-cinq louis peut-&ecirc;tre; mais le d'Harmental d'il y a huit jours
+n'existait plus. &Agrave; la place du beau seigneur, &eacute;l&eacute;gant, fou, dissip&eacute;, s&ucirc;r
+de la vie, &eacute;tait un jeune homme isol&eacute;, marchant dans l'ombre, seul, avec
+sa propre force, sans une &eacute;toile pour le guider, qui pouvait tout &agrave; coup
+sentir la terre s'ouvrir sous ses pieds ou le ciel s'abattre sur sa
+t&ecirc;te. Celui-l&agrave; avait besoin d'un appui, si faible qu'il f&ucirc;t, celui-l&agrave;
+avait besoin d'amour, celui-l&agrave; avait besoin de po&eacute;sie. Il n'&eacute;tait donc
+point &eacute;tonnant que, cherchant une madone &agrave; qui faire sa pri&egrave;re, il
+enlev&acirc;t, dans son imagination, cette belle jeune fille &agrave; la sph&egrave;re
+mat&eacute;rielle et prosa&iuml;que dans laquelle elle se trouvait, et que,
+l'attirant dans sa sph&egrave;re &agrave; lui, il la pos&acirc;t, non point telle qu'elle
+&eacute;tait, sans doute, mais telle qu'il e&ucirc;t d&eacute;sir&eacute; qu'elle f&ucirc;t, sur le
+pi&eacute;destal vide de ses adorations pass&eacute;es.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la jeune fille leva la t&ecirc;te, jeta les yeux par hasard en
+face d'elle, et aper&ccedil;ut &agrave; travers les vitres la figure pensive du
+chevalier. Il lui parut &eacute;vident que ce jeune homme restait l&agrave; pour elle
+et que c'&eacute;tait elle qu'il regardait. Aussi une vive rougeur passa-t-elle
+aussit&ocirc;t sur son visage. Cependant elle fit comme si elle n'avait rien
+vu, et elle baissa de nouveau la t&ecirc;te vers sa broderie. Mais au bout
+d'un instant elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, puis sans
+affectation, sans fausse pruderie, quoique avec un reste d'embarras
+cependant, elle revint fermer sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>D'Harmental restait o&ugrave; il &eacute;tait et comme il &eacute;tait, continuant, malgr&eacute; la
+fermeture de la fen&ecirc;tre, de s'avancer dans le pays imaginaire o&ugrave; sa
+pens&eacute;e voyageait. Une ou deux fois il lui sembla voir se soulever le
+rideau de sa voisine, comme si elle e&ucirc;t voulu savoir si l'indiscret qui
+l'avait chass&eacute;e de sa place &eacute;tait toujours &agrave; la sienne. Enfin, quelques
+accords savants et rapides se firent entendre; une harmonie douce leur
+succ&eacute;da, et ce fut alors d'Harmental qui ouvrit sa fen&ecirc;tre &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait point tromp&eacute;; sa voisine &eacute;tait d'une force tout &agrave; fait
+sup&eacute;rieure: elle ex&eacute;cuta deux ou trois morceaux, mais sans cependant
+m&ecirc;ler sa voix au son de l'instrument, et d'Harmental trouvait presque
+autant de plaisir &agrave; l'entendre qu'il en avait trouv&eacute; &agrave; la voir. Tout &agrave;
+coup elle s'arr&ecirc;ta au milieu d'une mesure. D'Harmental supposa, ou
+qu'elle l'avait vu &agrave; sa fen&ecirc;tre, ou qu'elle voulait le punir de sa
+curiosit&eacute;, ou qu'il &eacute;tait entr&eacute; quelqu'un, et que ce quelqu'un l'avait
+interrompue; il se retira en arri&egrave;re, mais de fa&ccedil;on &agrave; ne point perdre de
+vue la fen&ecirc;tre. Au bout d'un instant, il reconnut que sa derni&egrave;re
+supposition &eacute;tait vraie. Un homme vint &agrave; la crois&eacute;e, souleva le rideau,
+colla sa bonne grosse face &agrave; une vitre, tandis qu'avec la main il battit
+une marche sur une autre vitre. Le chevalier reconnut, quoiqu'une
+diff&eacute;rence sensible se f&ucirc;t faite dans sa toilette, l'homme au jet d'eau
+qu'il avait vu sur la terrasse le matin, et qui, avec un air de si
+parfaite familiarit&eacute;, avait prononc&eacute; deux fois le nom de Bathilde.</p>
+
+<p>Cette apparition plus que prosa&iuml;que produisit l'effet qu'elle devait
+naturellement produire, c'est-&agrave;-dire qu'elle ramena d'Harmental de la
+vie imaginaire &agrave; la vie r&eacute;elle. Il avait oubli&eacute; cet homme, qui faisait
+un contraste si parfait et si &eacute;trange avec la jeune fille dont il &eacute;tait
+n&eacute;cessairement ou le p&egrave;re, ou l'amant, ou le mari. Or, dans tous ces
+cas, que pouvait avoir de commun avec le noble et aristocrate chevalier
+la fille, l'&eacute;pouse ou la ma&icirc;tresse d'un tel homme? La femme, et c'est un
+malheur de sa situation &eacute;ternellement d&eacute;pendante, grandit ou s'abaisse
+de la grandeur ou de la vulgarit&eacute; de celui au bras de qui elle marche
+appuy&eacute;e, et, il faut l'avouer, l'horticulteur de la terrasse n'&eacute;tait pas
+fait pour maintenir la pauvre Bathilde &agrave; la hauteur o&ugrave; le chevalier
+l'avait &eacute;lev&eacute;e dans ses r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Aussi se prit-il &agrave; rire de sa propre folie et la nuit &eacute;tant revenue,
+comme, depuis la veille au matin, il n'avait pas mis le pied dehors, il
+r&eacute;solut de faire un tour par la ville afin de s'assurer par lui-m&ecirc;me de
+l'exactitude des rapports du prince de Cellamare. Il s'enveloppa de son
+manteau, descendit les quatre &eacute;tages, et s'achemina vers le Luxembourg,
+o&ugrave; la note que lui avait remise le matin l'abb&eacute; Brigaud disait que le
+r&eacute;gent devait aller souper sans gardes.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; en face du palais du Luxembourg, le chevalier ne vit aucun des
+signes qui annon&ccedil;aient que le duc d'Orl&eacute;ans &eacute;tait chez sa fille: il n'y
+avait &agrave; la porte qu'une sentinelle, tandis que du moment o&ugrave; entrait
+monsieur le r&eacute;gent, on avait l'habitude d'en placer une seconde. De
+plus, on ne voyait dans la cour ni voiture qui attend&icirc;t ni coureurs, ni
+valets de pied; il &eacute;tait donc &eacute;vident que monsieur le duc d'Orl&eacute;ans
+n'&eacute;tait point encore venu. Le chevalier attendit pour le voir passer,
+car, comme le r&eacute;gent ne d&eacute;jeunait jamais et ne prenait &agrave; deux heures de
+l'apr&egrave;s-midi qu'une tasse de chocolat, il &eacute;tait rare qu'il soup&acirc;t plus
+tard que six heures. Or, cinq heures trois quarts avaient sonn&eacute; &agrave;
+Saint-Sulpice au moment o&ugrave; le chevalier tournait le coin de la rue de
+Cond&eacute; et de la rue de Vaugirard.</p>
+
+<p>Le chevalier attendit une heure et demie rue de Tournon, allant de la
+rue du Petit-Lion au palais, sans rien apercevoir de ce qu'il &eacute;tait venu
+chercher. &Agrave; huit heures moins un quart il vit quelque mouvement au
+Luxembourg. Une voiture avec des piqueurs &agrave; cheval, arm&eacute;s de torches,
+vint attendre au pied du perron. Un instant apr&egrave;s, trois femmes y
+mont&egrave;rent: il entendit le cocher qui criait aux piqueurs: au
+Palais-Royal! Les piqueurs partirent au galop, la voiture les suivit, le
+factionnaire pr&eacute;senta les armes, et, si vite que pass&acirc;t devant lui
+l'&eacute;l&eacute;gant &eacute;quipage aux armes de France, le chevalier reconnut la
+duchesse de Berry, madame de Mouchy, sa dame d'honneur, et madame de
+Pons, sa dame d'atours. Il y avait erreur grave dans l'itin&eacute;raire envoy&eacute;
+au chevalier: c'&eacute;tait la fille qui allait chez le p&egrave;re, et non le p&egrave;re
+qui allait chez la fille.</p>
+
+<p>Cependant le chevalier attendit encore, car il pouvait &ecirc;tre arriv&eacute; au
+r&eacute;gent un accident qui l'e&ucirc;t retenu chez lui. Une heure apr&egrave;s, la
+voiture repassa. La duchesse de Berry riait d'une histoire que lui
+racontait Broglie, qu'elle ramenait. Il n'y avait donc aucun accident
+grave. C'&eacute;tait la police du prince de Cellamare qui &eacute;tait en faute.</p>
+
+<p>Le chevalier rentra chez lui vers dix heures, sans avoir &eacute;t&eacute; ni
+rencontr&eacute; ni reconnu. Il eut quelque peine &agrave; se faire ouvrir, car, selon
+les habitudes patriarcales de la maison Denis, le concierge &eacute;tait
+couch&eacute;. Il vint tirer les verrous en grommelant. D'Harmental lui glissa
+un petit &eacute;cu dans la main, en lui disant une fois pour toutes qu'il lui
+arriverait quelquefois de rentrer tard; mais que, chaque fois que la
+chose arriverait, il y aurait la m&ecirc;me gratification pour lui. Sur quoi
+le concierge se confondit en remerciements, et lui assura, qu'il &eacute;tait
+parfaitement libre de rentrer &agrave; l'heure qu'il lui plairait, et m&ecirc;me de
+ne pas rentrer du tout.</p>
+
+<p>De retour dans sa chambre, d'Harmental s'aper&ccedil;ut que celle de sa voisine
+&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e; il posa sa bougie derri&egrave;re un meuble et s'approcha de sa
+fen&ecirc;tre. De cette fa&ccedil;on, autant que les rideaux le permettaient, il
+pouvait voir chez elle, tandis qu'on ne pouvait voir chez lui.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assise pr&egrave;s d'une table, dessinant probablement contre un
+carton qu'elle tenait sur ses genoux, car on voyait son profil qui se
+d&eacute;tachait en noir sur la lumi&egrave;re plac&eacute;e derri&egrave;re elle. Au bout d'un
+instant, une autre ombre, que le chevalier reconnut pour celle du
+bonhomme &agrave; la terrasse, passa deux ou trois fois entre la lumi&egrave;re et la
+fen&ecirc;tre. Enfin l'ombre s'approcha de la jeune fille, celle-ci tendit le
+front, l'ombre y d&eacute;posa un baiser, et s'&eacute;loigna un bougeoir &agrave; la main.
+Un instant apr&egrave;s, les vitres de la chambre du cinqui&egrave;me &eacute;tage
+s'&eacute;clair&egrave;rent. Toutes ces petites circonstances parlaient une langue
+qu'il &eacute;tait impossible de ne pas comprendre; l'homme &agrave; la terrasse
+n'&eacute;tait point le mari de Bathilde: c'&eacute;tait tout au plus son p&egrave;re.</p>
+
+<p>D'Harmental, sans savoir pourquoi se sentit tout joyeux de cette
+d&eacute;couverte: il ouvrit, aussi doucement qu'il p&ucirc;t, la fen&ecirc;tre, et,
+accoud&eacute; sur la barre qui lui servait d'appui, les yeux fix&eacute;s sur cette
+ombre, il retomba dans cette m&ecirc;me r&ecirc;verie dont l'avait tir&eacute; dans la
+journ&eacute;e, l'apparition grotesque de son voisin. Au bout d'une heure &agrave; peu
+pr&egrave;s, la jeune fille se leva, d&eacute;posa carton et crayons sur la table,
+s'avan&ccedil;a du cot&eacute; de l'alc&ocirc;ve, s'agenouilla sur une chaise devant la
+seconde fen&ecirc;tre, et fit sa pri&egrave;re. D'Harmental comprit que sa veille
+laborieuse &eacute;tait finie; mais, se rappelant la curiosit&eacute; de la belle
+voisine quand pour la premi&egrave;re fois il avait de son c&ocirc;t&eacute; fait de la
+musique, il voulut voir s'il aurait le pouvoir de prolonger cette
+veille, et se mit &agrave; son &eacute;pinette. Ce qu'il avait pr&eacute;vu arriva: aux
+premiers sons qui parvinrent jusqu'&agrave; elle, la jeune fille, ignorant que
+par la position de la lumi&egrave;re on voyait son ombre &agrave; travers les rideaux,
+s'approcha de la fen&ecirc;tre sur la pointe du pied, et, se croyant bien
+cach&eacute;e, elle &eacute;couta sans contrainte le m&eacute;lodieux instrument qui, pareil
+&agrave; un oiseau du soir, s'&eacute;veillait pour chanter au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>Le concert e&ucirc;t peut-&ecirc;tre dur&eacute; bien des heures ainsi, car d'Harmental,
+encourag&eacute; par le r&eacute;sultat produit, se sentait une verve et une facilit&eacute;
+d'ex&eacute;cution qu'il ne s'&eacute;tait jamais connu. Malheureusement, le locataire
+du troisi&egrave;me &eacute;tait sans doute quelque manant, peu amateur de la musique,
+car d'Harmental entendit tout &agrave; coup, juste au-dessous de ses pieds, le
+bruit d'une canne qui frappait le plafond avec une telle violence, que
+s'&eacute;tait, &agrave; n'en pouvoir douter, un avertissement direct qu'on lui
+donnait de remettre &agrave; un moment plus convenable sa m&eacute;lodieuse
+occupation. Dans toute autre circonstance, d'Harmental e&ucirc;t envoy&eacute; au
+diable l'impertinent donneur d'avis; mais il r&eacute;fl&eacute;chit qu'un esclandre
+qui sentirait son gentilhomme le perdrait de r&eacute;putation aupr&egrave;s de madame
+Denis, et qu'il jouait trop gros jeu &agrave; &ecirc;tre reconnu pour ne point passer
+philosophiquement par-dessus quelques-uns des inconv&eacute;nients de la
+nouvelle position qu'il avait adopt&eacute;e. En cons&eacute;quence, au lieu de se
+mettre en opposition plus longue avec les r&egrave;glements nocturnes &eacute;tablis
+sans doute entre son h&ocirc;tesse et ses locataires, il ob&eacute;it &agrave; l'invitation,
+oubliant de quelle fa&ccedil;on cette invitation lui avait &eacute;t&eacute; faite.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, d&egrave;s qu'elle n'entendit plus rien, la jeune fille quitta sa
+fen&ecirc;tre, et comme elle laissa tomber derri&egrave;re elle les seconds rideaux
+d'&eacute;toffe perse, elle disparut aux yeux de d'Harmental. Quelque temps
+encore cependant il put voir la chambre &eacute;clair&eacute;e; mais bient&ocirc;t toute
+lueur s'&eacute;teignit. Quant &agrave; la chambre du cinqui&egrave;me &eacute;tage, depuis plus de
+deux heures elle &eacute;tait dans la plus parfaite obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>D'Harmental se coucha &agrave; son tour, tout joyeux de penser qu'il existait
+un point de contact si direct entre lui et sa belle voisine.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'abb&eacute; Brigaud entra dans sa chambre avec son exactitude
+ordinaire. Le chevalier &eacute;tait d&eacute;j&agrave; lev&eacute; depuis une heure, et s'&eacute;tait
+vingt fois approch&eacute; de sa fen&ecirc;tre sans avoir pu apercevoir sa voisine,
+quoiqu'il f&ucirc;t &eacute;vident qu'elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, m&ecirc;me avant lui. En effet,
+par les carreaux sup&eacute;rieurs, il avait vu en se r&eacute;veillant les grands
+rideaux remis &agrave; leurs pat&egrave;res. Aussi tout dispos&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; faire
+tomber son commencement de mauvaise humeur sur quelqu'un:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu! Mon cher abb&eacute;, lui dit-il aussit&ocirc;t que la porte fut
+referm&eacute;e, f&eacute;licitez de ma part le prince sur sa police: elle est
+parfaitement faite, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez contre elle? demanda l'abb&eacute; Brigaud avec le
+demi-sourire qui lui &eacute;tait habituel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai? J'ai que, voulant juger par moi-m&ecirc;me, hier, de sa
+fid&eacute;lit&eacute;, je suis all&eacute; m'embusquer rue de Tournon, que j'y suis rest&eacute;
+quatre heures, et que ce n'est pas le r&eacute;gent qui est venu chez sa fille,
+mais madame la duchesse de Berry qui a &eacute;t&eacute; chez son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous savons cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez cela? dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; telles enseignes qu'elle est sortie &agrave; huit heures moins cinq
+minutes du Luxembourg, avec madame de Mouchy et madame de Pons, et
+qu'elle y est rentr&eacute;e &agrave; neuf heures et demie en ramenant Broglie, qui
+est venu prendre &agrave; table la place du r&eacute;gent, qu'on avait attendu
+inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Et le r&eacute;gent, o&ugrave; est-il, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Le r&eacute;gent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une autre histoire; vous allez le savoir. &Eacute;coutez et ne
+perdez pas un mot, puis nous verrons si vous dites encore que la police
+du prince est mal faite.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Notre rapport annon&ccedil;ait que le duc-r&eacute;gent, devait hier, &agrave; trois heures
+aller faire une partie de courte paume rue de Seine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il y est all&eacute;. Au bout d'une demi-heure il en est sorti, tenant son
+mouchoir sur ses yeux; il s'&eacute;tait donn&eacute; lui-m&ecirc;me un coup de raquette sur
+le sourcil avec tant de violence qu'il s'&eacute;tait ouvert la peau du front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; donc l'accident?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez. Alors le r&eacute;gent, au lieu de rentrer au Palais-Royal, s'est
+fait conduire chez madame de Sabran. Vous savez o&ugrave; demeure madame de
+Sabran?</p>
+
+<p>&mdash;Elle demeurait rue de Tournon; mais depuis que son mari est ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel du r&eacute;gent, ne demeure-t-elle pas rue des Bons-Enfants, tout pr&egrave;s
+du Palais Royal?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Or, il para&icirc;t que madame de Sabran, qui jusque-l&agrave; avait
+fait de la fid&eacute;lit&eacute; &agrave; Richelieu, touch&eacute;e enfin de l'&eacute;tat pitoyable o&ugrave;
+elle a vu le pauvre prince, a voulu justifier le proverbe: Malheureux au
+jeu, heureux en amour. Le prince, &agrave; sept heures et demie, par un petit
+mot dat&eacute; de la salle &agrave; manger de madame de Sabran, qui lui donnait &agrave;
+souper, a annonc&eacute; &agrave; Broglie qu'il n'irait pas au Luxembourg, et l'a
+charg&eacute; d'y aller &agrave; sa place, et de faire ses excuses &agrave; la duchesse de
+Berry.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; donc l'histoire que racontait Broglie et qui faisait tant
+rire ces dames?</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable. Maintenant, comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends que le r&eacute;gent, n'&eacute;tant pas dou&eacute; de la puissance
+d'ubiquit&eacute;, ne pouvait pas &ecirc;tre &agrave; la fois chez madame de Sabran et chez
+sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne comprenez que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher abb&eacute;, vous parlez comme un oracle; expliquez-vous, voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, je viendrai vous prendre &agrave; huit heures, et nous irons faire
+un tour rue des Bons-Enfants. Les localit&eacute;s parleront pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit d'Harmental, j'y suis.... Si pr&egrave;s du Palais-Royal, le
+r&eacute;gent ira &agrave; pied; l'h&ocirc;tel qu'habite madame de Sabran a son entr&eacute;e rue
+des Bons-Enfants; apr&egrave;s une certaine heure, on ferme le passage du
+Palais-Royal, qui donne dans la rue des Bons-Enfants; il est donc oblig&eacute;
+pour rentrer de tourner par la cour des Fontaines ou par la rue
+Neuve-des-Bons-Enfants, et alors nous le tenons! Mordieu! l'abb&eacute;, vous
+&ecirc;tes un grand homme, et si monsieur le duc du Maine ne vous fait pas
+cardinal ou du moins archev&ecirc;que, il n'y a plus de justice.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte bien l&agrave;-dessus. Maintenant, vous comprenez! il faut vous
+tenir pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des moyens d'ex&eacute;cution organis&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous correspondez avec vos gens?</p>
+
+<p>&mdash;Par un signe.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce signe ne peut vous trahir?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tout va bien. Il ne s'agit plus que de d&eacute;jeuner, car
+j'avais si grande h&acirc;te de venir vous dire ces belles nouvelles, que je
+suis sorti de chez moi &agrave; jeun.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;jeuner, mon cher abb&eacute;? vous en parlez bien &agrave; votre aise! Je n'ai &agrave;
+vous offrir que les d&eacute;bris du p&acirc;t&eacute; d'hier, et trois ou quatre bouteilles
+de vin qui ont surv&eacute;cu, je crois, &agrave; la bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! murmura int&eacute;rieurement l'abb&eacute;. Faisons mieux que cela, mon
+cher chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons d&eacute;jeuner chez notre bonne h&ocirc;tesse, madame Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable voulez-vous que j'aille d&eacute;jeuner chez elle? est-ce que je
+la connais, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci me regarde. Je vous pr&eacute;sente comme mon pupille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ferons un d&eacute;jeuner d&eacute;testable.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous: je connais la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sera assommant, ce d&eacute;jeuner!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous vous ferez une amie d'une femme parfaitement connue dans le
+quartier pour ses m&oelig;urs excellentes, pour son d&eacute;vouement au
+gouvernement; d'une femme incapable enfin de donner asile &agrave; un
+conspirateur. Entendez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour le bien de la cause, abb&eacute;, je me sacrifie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que c'est une maison fort agr&eacute;able, dans laquelle il y a
+deux jeunes personnes qui jouent, l'une de la viole d'amour et l'autre
+de l'&eacute;pinette, et un gar&ccedil;on qui est clerc de procureur: une maison enfin
+o&ugrave; le dimanche soir vous pourrez descendre pour faire la partie de loto.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en au diable avec votre madame Denis! Ah! pardon, l'abb&eacute;,
+vous &ecirc;tes peut-&ecirc;tre l'ami de la maison. En ce cas, prenons que je n'ai
+rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son directeur, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Brigaud d'un air modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mille excuses, mon cher abb&eacute;. Mais vous avez raison, au fait:
+madame Denis est encore une fort belle femme, parfaitement conserv&eacute;e,
+avec des mains superbes et des pieds tr&egrave;s mignons. Peste! je me la
+rappelle.</p>
+
+<p>Descendez le premier, je vous suis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Et ma toilette donc, l'abb&eacute;? Vous voulez que je descende devant
+mesdemoiselles Denis tout d&eacute;fris&eacute; comme me voil&agrave;? Allons donc! on se
+doit &agrave; sa figure, que diable! D'ailleurs, il est plus convenable que
+vous m'annonciez: je n'ai pas les privil&egrave;ges d'un directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison: je descends, je vous annonce et dans dix minutes
+vous arrivez en personne, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dans dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir.</p>
+
+<p>Le chevalier n'avait dit que la moiti&eacute; de la v&eacute;rit&eacute;: il restait pour
+faire sa toilette peut-&ecirc;tre, mais aussi dans l'esp&eacute;rance qu'il
+apercevrait quelque peu sa belle voisine, &agrave; laquelle, il avait r&ecirc;v&eacute; tout
+la nuit. Ce d&eacute;sir fut sans r&eacute;sultat: il eut beau rester embusqu&eacute;
+derri&egrave;re les rideaux de sa fen&ecirc;tre, celle de la jeune fille aux blonds
+cheveux et aux beaux yeux noirs resta herm&eacute;tiquement voil&eacute;e. Il est vrai
+qu'en &eacute;change, il put apercevoir son voisin qui, entrouvrant sa porte
+dans la toilette matinale que lui connaissait d&eacute;j&agrave; le chevalier, passa
+avec la m&ecirc;me pr&eacute;caution que la veille, sa main d'abord, puis sa t&ecirc;te.
+Mais cette fois, sa hardiesse n'alla pas plus loin, car il faisait
+quelque peu de brouillard, et le brouillard, comme on sait, est
+essentiellement contraire &agrave; l'organisation du bourgeois de Paris. Aussi
+le n&ocirc;tre toussa-t-il deux fois dans les cordes les plus basses de sa
+voix, et, retirant t&ecirc;te et bras, rentra dans sa chambre comme une tortue
+dans sa carapace. D'Harmental vit d&egrave;s lors avec plaisir qu'il pourrait
+se dispenser d'acheter un barom&egrave;tre, et que son voisin lui rendrait le
+m&ecirc;me service que ces bons capucins de bois qui sortent de leur ermitage
+les jours de beau temps, et qui restent au contraire obstin&eacute;ment chez
+eux les jours o&ugrave; il tombe de la pluie.</p>
+
+<p>L'apparition fit son effet ordinaire et r&eacute;agit sur la pauvre Bathilde.
+Chaque fois que d'Harmental apercevait la jeune fille, il y avait en
+elle une si suave attraction qu'il ne voyait plus que la femme jeune,
+gracieuse, belle, musicienne et peintre, c'est-&agrave;-dire la cr&eacute;ature la
+plus d&eacute;licieuse et la plus compl&egrave;te qu'il e&ucirc;t jamais rencontr&eacute;e. En ces
+moments-l&agrave;, pareille &agrave; ces fant&ocirc;mes qui passent dans la nuit de nos
+r&ecirc;ves portant comme une lampe d'alb&acirc;tre leur lumi&egrave;re en eux-m&ecirc;mes, elle
+s'&eacute;clairait d'un rayon c&eacute;leste, repoussant tout ce qui l'entourait dans
+l'obscurit&eacute;; mais quand, &agrave; son tour l'homme de la terrasse s'offrait aux
+regards du chevalier, avec sa figure commune, sa tournure triviale, ce
+type ind&eacute;l&eacute;bile de vulgarit&eacute; qui s'attache &agrave; certains individus,
+aussit&ocirc;t un jeu de bascule &eacute;trange s'op&eacute;rait dans l'esprit du chevalier;
+toute po&eacute;sie disparaissait comme &agrave; un coup de sifflet du machiniste,
+dispara&icirc;t un palais de f&eacute;e; les choses s'illuminaient d'un autre jour,
+l'aristocratie native de d'Harmental reprenait le dessus. Bathilde
+n'&eacute;tait plus que la fille de cet homme, c'est-&agrave;-dire une grisette, voil&agrave;
+tout; sa beaut&eacute;, sa gr&acirc;ce, son &eacute;l&eacute;gance, ses talents m&ecirc;me devenaient un
+accident du hasard, une erreur de la nature, quelque chose comme une
+rose qui e&ucirc;t fleuri sur un chou. Alors le chevalier haussait dans sa
+glace les &eacute;paules en face de lui-m&ecirc;me, se mettait &agrave; rire tout haut, et,
+ne comprenant plus d'o&ugrave; lui venait l'impression si vive qu'un instant
+auparavant il avait &eacute;prouv&eacute;e, il l'attribuait &agrave; la pr&eacute;occupation de son
+esprit, &agrave; l'&eacute;tranget&eacute; de sa situation, &agrave; la solitude, &agrave; tout enfin,
+except&eacute; &agrave; sa v&eacute;ritable cause, &agrave; la puissance souveraine et irr&eacute;sistible
+de la distinction et de la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>D'Harmental descendit donc chez son h&ocirc;tesse dans la disposition d'esprit
+la plus favorable pour trouver mesdemoiselles Denis charmantes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_13" id="Chapitre_13"></a><a href="#table">Chapitre 13</a></h2>
+
+
+<p>Le chevalier et l'abb&eacute; quitt&egrave;rent la mansarde et descendirent chez leur
+h&ocirc;tesse. Madame Denis n'avait point jug&eacute; convenable que deux jeunes
+personnes aussi innocentes que l'&eacute;taient ses deux filles d&eacute;jeunassent
+avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il &eacute;tait arriv&eacute;
+&agrave; Paris, rentrait d&eacute;j&agrave; &agrave; onze heures du soir et jouait du clavecin
+jusqu'&agrave; deux heures du matin. L'abb&eacute; Brigaud avait beau lui affirmer que
+cette double infraction aux r&egrave;glements int&eacute;rieurs de la police de sa
+maison ne devait en rien d&eacute;pr&eacute;cier aupr&egrave;s d'elle les m&oelig;urs de son
+pupille, dont il r&eacute;pondait comme de lui-m&ecirc;me, tout ce qu'il avait
+obtenu, c'est que les demoiselles Denis para&icirc;traient au dessert.</p>
+
+<p>Mais le chevalier s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t que si leur m&egrave;re leur avait d&eacute;fendu
+de se faire voir, elle ne leur avait pas d&eacute;fendu de se faire entendre. &Agrave;
+peine les trois convives furent-ils attabl&eacute;s autour d'un v&eacute;ritable
+d&eacute;jeuner de d&eacute;vote, compos&eacute; d'une multitude de petits plats app&eacute;tissants
+&agrave; l'&oelig;il et d&eacute;licieux au go&ucirc;t, que les sons saccad&eacute;s d'une &eacute;pinette se
+firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'&eacute;tendue,
+mais dont de fr&eacute;quentes erreurs de tons d&eacute;notaient la d&eacute;plorable
+inexp&eacute;rience. Aux premi&egrave;res notes, madame Denis posa la main sur le bras
+de l'abb&eacute;; puis, apr&egrave;s un instant de silence, pendant lequel elle &eacute;couta
+avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de
+poule au chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Ath&eacute;na&iuml;s qui joue du
+clavecin, et c'est &Eacute;milie qui chante.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Brigaud, tout en faisant signe de la t&ecirc;te qu'il entendait
+parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de
+d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se pr&eacute;sentait de placer un
+compliment.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit aussit&ocirc;t le chevalier, qui comprit l'appel que l'abb&eacute;
+faisait &agrave; sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car
+vous nous offrez non seulement un excellent d&eacute;jeuner, mais encore un
+concert d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit n&eacute;gligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui
+s'amusent; elles ne savent pas que vous &ecirc;tes l&agrave;, et elles &eacute;tudient; mais
+je vais leur d&eacute;fendre de continuer.</p>
+
+<p>Madame Denis fit un mouvement pour se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! madame, s'&eacute;cria d'Harmental; parce que j'arrive de
+province, me croyez-vous donc tout &agrave; fait indigne de faire connaissance
+avec les talents de la capitale?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous!
+r&eacute;pondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous
+&ecirc;tes musicien.</p>
+
+<p>Le locataire du troisi&egrave;me m'en a pr&eacute;venue.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, madame, il n'a pas d&ucirc; vous donner une haute id&eacute;e de mon
+m&eacute;rite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru appr&eacute;cier
+infiniment le peu que j'en puis avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru &eacute;trange pour faire de
+la musique. Mais &eacute;coutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant
+l'oreille vers la porte: les r&ocirc;les sont chang&eacute;s; maintenant, mon cher
+abb&eacute;, c'est notre Ath&eacute;na&iuml;s qui chante et c'est &Eacute;milie qui accompagne sa
+s&oelig;ur sur la viole d'amour.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que madame Denis avait un faible pour Ath&eacute;na&iuml;s; au lieu de
+parler comme elle l'avait fait pendant que c'&eacute;tait le tour d'&Eacute;milie de
+chanter, elle &eacute;couta d'un bout &agrave; l'autre la romance de sa favorite, les
+yeux tendrement fix&eacute;s sur l'abb&eacute; Brigaud, qui, sans perdre un coup de
+fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la t&ecirc;te des
+signes d'approbation. Du reste, Ath&eacute;na&iuml;s chantait un peu plus juste que
+sa s&oelig;ur, mais elle rachetait cette qualit&eacute; par un d&eacute;faut au moins
+&eacute;quivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarit&eacute;
+effrayante.</p>
+
+<p>Quant &agrave; madame Denis, elle dodelinait la t&ecirc;te &agrave; fausse mesure, avec un
+air de b&eacute;atitude qui faisait infiniment plus d'honneur &agrave; sa complaisance
+maternelle qu'&agrave; son intelligence musicale.</p>
+
+<p>Un duo succ&eacute;da aux solos. Les demoiselles Denis avaient jur&eacute; de d&eacute;biter
+tout leur r&eacute;pertoire. D'Harmental chercha &agrave; son tour sous la table les
+pieds de l'abb&eacute; Brigaud pour lui en &eacute;craser au moins un; mais il ne
+rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que
+faisait &agrave; t&acirc;tons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna
+gracieusement de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans
+exp&eacute;rience, vous exposer ainsi &agrave; tous les dangers de la capitale?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui, dit l'abb&eacute; Brigaud, prenant la parole, de peur que
+d'Harmental, entra&icirc;n&eacute; par l'occasion, ne p&ucirc;t r&eacute;sister au plaisir de
+r&eacute;pondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis,
+le fils d'un ami qui m'a &eacute;t&eacute; bien cher (il porta sa serviette &agrave; ses
+yeux), et qui, je l'esp&egrave;re, fera honneur aux soins que j'ai donn&eacute;s &agrave; son
+&eacute;ducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon
+pupille!</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et
+la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir &agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais, madame Denis, dit l'abb&eacute; Brigaud, si vous me le g&acirc;tez ainsi
+du premier coup, je ne vous l'am&egrave;nerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon
+enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel,
+j'esp&egrave;re que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant &agrave;
+l'oreille de madame Denis:&mdash;Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il
+aurait pu rester &agrave; Sauvigny et y tenir la premi&egrave;re place apr&egrave;s le
+seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je compte donner &agrave; chacune de mes filles,
+r&eacute;pondit madame Denis en haussant la voix de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre entendue du
+chevalier, et en lui lan&ccedil;ant un regard de c&ocirc;t&eacute; pour voir quel effet
+produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.</p>
+
+<p>Malheureusement pour l'&eacute;tablissement futur de mesdemoiselles Denis, le
+chevalier pensait en ce moment &agrave; toute autre chose qu'&agrave; r&eacute;unir les trois
+mille livres de rentes dont cette g&eacute;n&eacute;reuse m&egrave;re dotait ses filles aux
+mille &eacute;cus annuels dont l'avait gratifi&eacute; l'abb&eacute; Brigaud. Le fausset de
+mademoiselle &Eacute;milie, le contralto de mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s, la pauvret&eacute;
+de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramen&eacute; par ses souvenirs &agrave;
+la voix si pure et si flexible, et &agrave; l'ex&eacute;cution si distingu&eacute;e et si
+savante de sa voisine. Il en &eacute;tait r&eacute;sult&eacute; que gr&acirc;ce &agrave; cette puissance
+de r&eacute;action singuli&egrave;re qu'une grande pr&eacute;occupation nous donne contre les
+objets ext&eacute;rieurs, le chevalier &eacute;tait parvenu &agrave; &eacute;chapper au charivari
+qui s'ex&eacute;cutait dans la chambre voisine, et, se r&eacute;fugiant en lui-m&ecirc;me, y
+suivait une douce m&eacute;lodie qui serpentait dans sa m&eacute;moire et qui, tout
+absente qu'elle &eacute;tait, parvenait &agrave; le garantir, comme une armure
+enchant&eacute;e, des sons aigus et criards qui venaient s'&eacute;mousser autour de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez comme il &eacute;coute! disait madame Denis &agrave; Brigaud. &Agrave; la bonne
+heure! il y a plaisir &agrave; faire des frais pour un jeune homme comme
+celui-l&agrave;!</p>
+
+<p>Aussi je laverai la t&ecirc;te &agrave; monsieur Fremond!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abb&eacute; en se servant
+&agrave; boire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le locataire du troisi&egrave;me, un mauvais petit rentier &agrave; douze
+cents livres, dont le carlin m'a d&eacute;j&agrave; valu des d&eacute;sagr&eacute;ments avec toute
+la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'emp&ecirc;chait de
+dormir, lui et son chien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re madame Denis, dit l'abb&eacute; Brigaud, il ne faut pas vous
+brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une
+heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de
+la musique dans la journ&eacute;e et qu'il dessine le soir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'&eacute;cria madame Denis, tout
+&eacute;merveill&eacute;e de ce surcro&icirc;t de talent.</p>
+
+<p>&mdash;S'il dessine? Comme Mignard!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher abb&eacute;, dit madame Denis en joignant les mains, si nous
+pouvions obtenir une chose....</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Ath&eacute;na&iuml;s!</p>
+
+<p>Le chevalier se r&eacute;veilla en sursaut de sa pr&eacute;occupation, comme un
+voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser
+pr&egrave;s de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand
+danger le menace.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;! s'&eacute;cria-t-il d'un air effar&eacute;, et en fixant sur le pauvre
+Brigaud des yeux furibonds; l'abb&eacute;, pas de b&ecirc;tises!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout
+effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Heureusement, au moment o&ugrave; l'abb&eacute;, assez embarrass&eacute; de r&eacute;pondre &agrave; la
+question de madame Denis, cherchait un honn&ecirc;te faux-fuyant pour lui
+faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte
+s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entr&egrave;rent en rougissant, et,
+s'&eacute;cartant &agrave; droite et &agrave; gauche, firent chacune une r&eacute;v&eacute;rence de menuet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air s&eacute;v&egrave;re,
+qu'est-ce que cela? Qui vous a donn&eacute; la permission de quitter votre
+chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Maman, r&eacute;pondit une voix que le chevalier, &agrave; ses notes gr&ecirc;les, crut
+reconna&icirc;tre pour celle de mademoiselle &Eacute;milie, nous vous demandons bien
+pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes pr&ecirc;tes &agrave; rentrer
+chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, dit une autre voix qu'&agrave; ses tons graves le chevalier
+jugea devoir appartenir &agrave; mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s, nous avions cru qu'il
+&eacute;tait convenu que nous entrerions au dessert.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voil&agrave;. Il serait ridicule
+maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis
+en faisant asseoir Ath&eacute;na&iuml;s entre elle et Brigaud, et &Eacute;milie entre elle
+et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas,
+l'abb&eacute;, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur m&egrave;re?</p>
+
+<p>Et madame Denis pr&eacute;senta &agrave; ses filles une assiette de bonbons, dans
+laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui
+faisait honneur &agrave; la bonne &eacute;ducation qu'elles avaient re&ccedil;ue,
+mademoiselle &Eacute;milie une praline et mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s un diablotin.</p>
+
+<p>Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu
+le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle &Eacute;milie &eacute;tait une grande et
+s&egrave;che personne de vingt-deux &agrave; vingt-trois ans, qui, disait-on,
+jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son p&egrave;re,
+avantage qui ne suffisait pas, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, pour lui m&eacute;riter dans
+le c&oelig;ur maternel une part d'affection &eacute;gale &agrave; celle que madame Denis
+ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre &Eacute;milie,
+toujours craignant de faire mal et d'&ecirc;tre grond&eacute;e, &eacute;tait-elle rest&eacute;e
+d'une gaucherie native, que les le&ccedil;ons r&eacute;it&eacute;r&eacute;es de son ma&icirc;tre de danse
+n'avaient pu faire dispara&icirc;tre. Quant &agrave; mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s, c'&eacute;tait,
+tout &agrave; l'oppos&eacute; de sa s&oelig;ur, une petite boulotte, rouge et rondelette,
+qui, gr&acirc;ce &agrave; ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle
+vulgairement la beaut&eacute; du diable. Celle-l&agrave; ne ressemblait ni &agrave; monsieur
+ni &agrave; madame Denis, singularit&eacute; qui avait fort exerc&eacute; les mauvaises
+langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds
+de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achet&eacute;e,
+des b&eacute;n&eacute;fices de la communaut&eacute;, rue du Temps-Perdu.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette absence d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute; avec ses parents, mademoiselle
+Ath&eacute;na&iuml;s n'en &eacute;tait pas moins la favorite d&eacute;clar&eacute;e de madame sa m&egrave;re, ce
+qui lui donnait toute l'assurance qui manquait &agrave; la pauvre &Eacute;milie. En
+bonne personne, qu'elle &eacute;tait, Ath&eacute;na&iuml;s profitait toujours de cette
+faveur, il faut le dire &agrave; sa louange, pour excuser les pr&eacute;tendues fautes
+de sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualit&eacute; de
+dessinateur, &eacute;tait physionomiste, crut remarquer du premier coup d'&oelig;il,
+entre le visage de mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s et celui de l'abb&eacute; Brigaud,
+certaines lignes analogues qui, jointes &agrave; une singuli&egrave;re ressemblance
+dans la taille, auraient pu, &agrave; la rigueur, guider les curieux &agrave; la
+recherche de la paternit&eacute;, si cette recherche n'&eacute;tait point sagement
+interdite par nos lois.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs, quoiqu'il f&ucirc;t &agrave; peine onze heures du matin, &eacute;taient
+habill&eacute;es comme pour aller &agrave; un bal, et portaient &agrave; leur cou, &agrave; leurs
+bras et &agrave; leurs oreilles, tout ce qu'elles poss&eacute;daient de bijoux.</p>
+
+<p>Cette apparition, si conforme &agrave; l'id&eacute;e que d'Harmental s'&eacute;tait faite
+d'avance des filles de son h&ocirc;tesse, fut pour lui une nouvelle source de
+r&eacute;flexions. Puisque les demoiselles Denis &eacute;taient si bien ce qu'elles
+devaient &ecirc;tre, c'est-&agrave;-dire en si parfaite harmonie avec leur &eacute;tat et
+leur &eacute;ducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition &agrave;
+peine &eacute;gale &agrave; la leur, &eacute;tait-elle visiblement aussi distingu&eacute;e qu'elles
+&eacute;taient vulgaires? D'o&ugrave; venait, entre jeunes filles de la m&ecirc;me classe et
+du m&ecirc;me &acirc;ge, cette immense diff&eacute;rence physique et morale? Il fallait
+qu'il y e&ucirc;t l&agrave;-dessous quelque secret &eacute;trange, qu'un jour ou l'autre le
+chevalier conna&icirc;trait sans doute.</p>
+
+<p>Un second appel, que le pied de l'abb&eacute; Brigaud adressa au pied de
+d'Harmental, lui fit comprendre que ses r&eacute;flexions pouvaient &ecirc;tre
+parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y
+livrer &eacute;tait souverainement d&eacute;plac&eacute;. En effet madame Denis avait pris un
+air de dignit&eacute; si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait
+pas un instant &agrave; perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son
+h&ocirc;tesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il aussit&ocirc;t de l'air le plus gracieux qu'il p&ucirc;t
+prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien
+vif d&eacute;sir de la conna&icirc;tre tout enti&egrave;re. Est-ce que monsieur votre fils
+n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de
+lui &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit madame Denis, &agrave; qui une si aimable interpellation
+avait rendu toute sa gr&acirc;ce, mon fils est chez ma&icirc;tre Joulu, son
+procureur, et, &agrave; moins que ses courses l'am&egrave;nent dans le quartier, il
+est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre
+connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! mon cher pupille, dit l'abb&eacute; Brigaud en &eacute;tendant la main du
+c&ocirc;t&eacute; de la porte, vous &ecirc;tes comme feu Aladin, et il suffit, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, que vous exprimiez un d&eacute;sir pour que ce d&eacute;sir soit accompli.</p>
+
+<p>En effet, au moment m&ecirc;me, on entendit retentir dans l'escalier la
+chanson de monsieur de Marlborough, qui &agrave; cette &eacute;poque, avait tout le
+charme de la nouveaut&eacute; et la porte s'&eacute;tant ouverte sans aucune annonce
+pr&eacute;alable, on vit para&icirc;tre sur le seuil un gros gar&ccedil;on &agrave; face r&eacute;jouie,
+qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en
+consid&eacute;rant l'int&eacute;rieur habituel de sa famille augment&eacute; de l'abb&eacute;
+Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas g&ecirc;n&eacute;e, la m&egrave;re Denis! Elle
+envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de
+fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en
+son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre
+Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent,
+et il a dit: Qu'est-ce que &ccedil;a sent donc l&agrave;-bas, rue du Temps-Perdu, n&deg; 5?
+Alors il est venu, et le voil&agrave;!</p>
+
+<p>Place pour un!</p>
+
+<p>Et joignant l'action au r&eacute;cit, Boniface tra&icirc;na une chaise de la porte &agrave;
+la table, et s'assit entre l'abb&eacute; Brigaud et le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air
+s&eacute;v&egrave;re, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des &eacute;trangers?</p>
+
+<p>&mdash;Des &eacute;trangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le
+mettant devant lui. Et o&ugrave; sont-ils ces &eacute;trangers? Est-ce vous, papa
+Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un &eacute;tranger, lui,
+c'est un locataire.</p>
+
+<p>Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir,
+il se mit &agrave; officier de mani&egrave;re &agrave; rassurer sur le temps perdu ceux qui
+avaient pris les devants.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je
+suis beaucoup plus avanc&eacute; que je ne le croyais, car je ne savais pas
+avoir l'honneur d'&ecirc;tre connu de monsieur Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait dr&ocirc;le, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de
+procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que
+j'ai l'honneur de succ&eacute;der dans mon logement &agrave; l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de
+votre maison? je ne m'&eacute;tonne plus si j'ai trouv&eacute; une chambre si
+galamment arrang&eacute;e. On reconna&icirc;t l&agrave; les soins d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami &agrave; vous
+donner, c'est de ne pas trop regarder par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emport&eacute; par son premier
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous la connaissez d&eacute;j&agrave;? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors &ccedil;a
+ira bien.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire, monsieur! s'&eacute;cria madame Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! reprit Boniface, il faut bien pr&eacute;venir les locataires, quand il
+y a dans les maisons des cas r&eacute;dhibitoires. Vous n'&ecirc;tes pas chez le
+procureur, vous, ma m&egrave;re, vous ne savez pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abb&eacute; Brigaud, de ce ton goguenard
+gr&acirc;ce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
+s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre
+monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera
+amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce
+n'est pas la peine d'aimer une coquette.</p>
+
+<p>&mdash;Une coquette? dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne
+m'en d&eacute;dis pas. Une coquette, qui fait la b&eacute;gueule avec les jeunes gens,
+et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui
+mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre
+maintenant, vient me mordre les mollets.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, mesdemoiselles, s'&eacute;cria madame Denis en se levant et en
+faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les
+v&ocirc;tres ne doivent pas entendre de pareilles l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s.</p>
+
+<p>Et elle poussa mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s et mademoiselle &Eacute;milie vers la
+porte de leur chambre, o&ugrave; elle entra avec elles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; d'Harmental, il se sentit pris d'une envie f&eacute;roce de casser la
+t&ecirc;te &agrave; monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant
+le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la
+terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur
+Boniface....</p>
+
+<p>&mdash;De lui-m&ecirc;me, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait &ccedil;a de lui?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait son p&egrave;re, continua d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re? Est-ce qu'elle a un p&egrave;re, mademoiselle Bathilde? Elle n'a
+pas de p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! son oncle! &agrave; la mode de Bretagne, peut-&ecirc;tre, mais pas autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de
+ses filles, qu'elle avait consign&eacute;es sans doute au plus profond de leur
+appartement, je vous avais pri&eacute;, une fois pour toutes de ne jamais dire
+de paroles l&eacute;g&egrave;res devant mesdemoiselles vos s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller &agrave; travers choux,
+mesdemoiselles mes s&oelig;urs! Est-ce que vous croyez qu'&agrave; leur &acirc;ge elles ne
+puissent pas entendre ce que je dis l&agrave;, surtout &Eacute;milie, qui a
+vingt-trois ans?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;milie est innocente comme l'enfant qui vient de na&icirc;tre, monsieur! dit
+madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Innocente! oui, comptez l&agrave;-dessus, m&egrave;re Denis, et buvez de l'eau! J'ai
+trouv&eacute; un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un
+temps de car&ecirc;me. Je vous le montrerai, papa Brigaud, &agrave; vous qui &ecirc;tes son
+confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de
+faire ses p&acirc;ques l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, m&eacute;chant espi&egrave;gle! dit l'abb&eacute;; tu vois bien le chagrin que tu
+fais &agrave; ta m&egrave;re!</p>
+
+<p>En effet, madame Denis, suffoqu&eacute;e de honte de ce qu'une sc&egrave;ne qui
+portait une pareille atteinte &agrave; la r&eacute;putation de ses filles se f&ucirc;t
+pass&eacute;e devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine pr&eacute;voyance
+des m&egrave;res, elle avait d&eacute;j&agrave; peut-&ecirc;tre jet&eacute; son d&eacute;volu, &eacute;tait pr&egrave;s de se
+trouver mal.</p>
+
+<p>Il n'y a rien &agrave; quoi les hommes croient moins qu'aux &eacute;vanouissements des
+femmes, et cependant il n'y a rien &agrave; quoi ils se laissent prendre plus
+facilement. Au reste, qu'il y cr&ucirc;t ou qu'il n'y cr&ucirc;t pas, d'Harmental
+&eacute;tait trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque
+d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son h&ocirc;tesse. Il s'&eacute;lan&ccedil;a vers elle les bras tendus. Il en
+r&eacute;sulta que madame Denis ne vit pas plus t&ocirc;t un point d'appui qu'elle se
+laissa aller du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; on le lui offrait, et que, penchant la t&ecirc;te en
+arri&egrave;re elle s'&eacute;vanouit dans les bras du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la
+circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient
+sur la table, l'abb&eacute;, avancez donc un fauteuil!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avan&ccedil;a un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier
+avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassur&eacute; sur leurs
+suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des
+sels, tandis que l'abb&eacute; Brigaud lui frappait doucement dans le creux des
+mains; mais malgr&eacute; ces soins empress&eacute;s, madame Denis ne paraissait
+nullement dispos&eacute;e &agrave; revenir &agrave; elle, quand tout &agrave; coup, au moment o&ugrave;
+l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme relev&eacute;e
+par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une
+attaque de nerfs succ&eacute;dait &agrave; la faiblesse; il fut vraiment effray&eacute;, tant
+il y avait un accent de v&eacute;rit&eacute; et de saisissement dans le cri qu'avait
+pouss&eacute; la pauvre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui
+couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a
+r&eacute;veill&eacute;e. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour
+revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que
+madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que
+tu ne me reconnais plus, m&egrave;re Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime
+tant?</p>
+
+<p>&mdash;Madame dit d'Harmental, fort embarrass&eacute; de la situation, je suis
+vraiment d&eacute;sol&eacute; de tout ce qui vient de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'&eacute;cria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien
+malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne pleure pas, m&egrave;re Denis! Tu es d&eacute;j&agrave; assez mouill&eacute;e, dit
+Boniface. Va plut&ocirc;t changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la
+sant&eacute; comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous
+feriez bien de suivre son conseil, madame Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'osais joindre mes instances &agrave; celles de l'abb&eacute;, reprit
+d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous g&ecirc;ner pour nous.
+D'ailleurs le moment &eacute;tait venu de nous retirer, et nous allons prendre
+cong&eacute; de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, l'abb&eacute;? dit madame Denis en jetant un regard de
+d&eacute;tresse sur Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas &agrave; ce qu'il para&icirc;t du r&ocirc;le de
+consolateur, je suis attendu &agrave; l'h&ocirc;tel Colbert et il faut absolument que
+je vous quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une r&eacute;v&eacute;rence &agrave;
+laquelle le liquide, vers&eacute; par en haut, et qui commen&ccedil;ait &agrave; couler par
+en bas, &ocirc;tait beaucoup de sa majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, la m&egrave;re, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un
+enfant g&acirc;t&eacute; ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez
+rien &agrave; faire dire &agrave; ma&icirc;tre Joulu?</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mauvais sujet! r&eacute;pondit la pauvre femme en embrassant son fils,
+moiti&eacute; souriante d&eacute;j&agrave; et moiti&eacute; f&acirc;ch&eacute;e encore, mais c&eacute;dant &agrave; cette
+attraction &agrave; laquelle une m&egrave;re ne peut r&eacute;sister. Adieu, et soyez sage!</p>
+
+<p>&mdash;Comme une image, m&egrave;re Denis; mais &agrave; la condition que tu nous feras un
+petit plat de douceurs pour le d&icirc;ner, hein?</p>
+
+<p>Et le troisi&egrave;me clerc de ma&icirc;tre Joulu revint en gambadant rejoindre
+l'abb&eacute; Brigaud et d'Harmental, qui &eacute;taient d&eacute;j&agrave; sur le palier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, eh bien, petit dr&ocirc;le! dit l'abb&eacute; en portant vivement la main
+&agrave; la poche de sa veste, qu'as-tu &agrave; faire, par l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne
+reste pas dans votre gousset un petit &eacute;cu pour votre ami Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit l'abb&eacute;, en voil&agrave; un gros; laisse-nous tranquilles, et
+va-t'en.</p>
+
+<p>&mdash;Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous
+avez un c&oelig;ur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archev&ecirc;que, eh
+bien parole d'honneur! vous serez vol&eacute; de moiti&eacute;. Adieu, monsieur Raoul,
+continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la m&ecirc;me familiarit&eacute; que
+s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, prenez garde &agrave;
+mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre c&oelig;ur, et jetez-moi
+une bonne boulette &agrave; Mirza si vous tenez &agrave; vos mollets!</p>
+
+<p>Et, se pendant &agrave; la corde d'une main et &agrave; la rampe de l'autre, il
+descendit d'un seul &eacute;lan les douze marches qui formaient le premier
+&eacute;tage, et se trouva &agrave; la porte de la rue sans avoir touch&eacute; une seule
+marche de l'escalier.</p>
+
+<p>Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derri&egrave;re son ami Boniface,
+apr&egrave;s avoir pris pour le soir, &agrave; huit heures, rendez-vous avec le
+chevalier. Quant &agrave; d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_14" id="Chapitre_14"></a><a href="#table">Chapitre 14</a></h2>
+
+
+<p>Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'&eacute;tait ni le d&eacute;nouement du
+drame o&ugrave; il avait choisi un r&ocirc;le si important, et qui semblait
+s'approcher, ni la pr&eacute;caution admirable qu'avait prise l'abb&eacute; Brigaud de
+le loger dans une maison o&ugrave; il avait l'habitude, depuis dix ans, de
+venir &agrave; peu pr&egrave;s tous les jours; si bien que ses visites,
+devinssent-elles plus fr&eacute;quentes encore, ne pouvaient &ecirc;tre remarqu&eacute;es.
+Ce n'&eacute;tait ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de
+mademoiselle &Eacute;milie, ni le contralto de mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s ni les
+espi&egrave;gleries de M. Boniface: c'&eacute;tait tout bonnement la pauvre Bathilde
+qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son h&ocirc;tesse.</p>
+
+<p>Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale
+accusation de monsieur Boniface e&ucirc;t port&eacute; atteinte le moins du monde aux
+sentiments encore confus et inexpliqu&eacute;s que le chevalier ressentait pour
+la jeune fille. Le premier mouvement avait bien &eacute;t&eacute; une impression
+p&eacute;nible, un sentiment de d&eacute;go&ucirc;t; mais, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, il ne lui
+avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille
+alliance &eacute;tait impossible. Le hasard peut, &agrave; la rigueur, faire na&icirc;tre
+une fille charmante d'un p&egrave;re sans distinction; la n&eacute;cessit&eacute; peut r&eacute;unir
+une femme jeune et &eacute;l&eacute;gante &agrave; un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a
+que l'amour ou l'int&eacute;r&ecirc;t qui fasse de ces liaisons en dehors de la
+soci&eacute;t&eacute;, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatri&egrave;me et
+le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux &ecirc;tres si oppos&eacute;s en
+toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t, la
+chose &eacute;tait encore moins probable, car si leur situation ne descendait
+pas jusqu'&agrave; la mis&egrave;re, elle ne s'&eacute;levait certes pas au-dessus de la
+m&eacute;diocrit&eacute;; et non point m&ecirc;me de cette m&eacute;diocrit&eacute; dor&eacute;e dont parle
+Horace, et qui donne une maison de campagne &agrave; Tibur ou &agrave; Montmorency,
+qui r&eacute;sulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette
+d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre;
+mais de cette pauvre et ch&eacute;tive m&eacute;diocrit&eacute; qui ne permet de vivre qu'au
+jour le jour et que l'on n'emp&ecirc;che de descendre &agrave; une pauvret&eacute; r&eacute;elle
+que par un travail incessant, nocturne et acharn&eacute;.</p>
+
+<p>La seule moralit&eacute; qui f&ucirc;t ressortie de tout ceci &eacute;tait donc pour
+d'Harmental la certitude que Bathilde n'&eacute;tait ni la fille, ni la femme,
+ni la ma&icirc;tresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-l&agrave;
+pour produire une si &eacute;trange r&eacute;action sur l'amour naissant du chevalier.
+Donc, si elle n'&eacute;tait ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y
+avait un myst&egrave;re sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un
+myst&egrave;re sur cette naissance, Bathilde n'&eacute;tait pas ce qu'elle paraissait
+&ecirc;tre. D&egrave;s lors tout s'expliquait: cette beaut&eacute; aristocratique, cette
+gr&acirc;ce charmante, cette &eacute;ducation achev&eacute;e, cessaient d'&ecirc;tre une &eacute;nigme
+sans mot. Bathilde &eacute;tait au-dessus de la position qu'elle &eacute;tait
+momentan&eacute;ment forc&eacute;e d'occuper; il y avait eu dans la destin&eacute;e de cette
+jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les
+individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque
+chose s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute; dans sa vie qui l'avait forc&eacute;e de descendre
+jusqu'&agrave; la sph&egrave;re inf&eacute;rieure o&ugrave; elle v&eacute;g&eacute;tait, et elle &eacute;tait comme ces
+anges d&eacute;chus qui sont oblig&eacute;s de vivre quelque temps de la vie des
+hommes, mais qui n'attendent que le jour o&ugrave; Dieu leur rendra leurs ailes
+pour remonter au ciel.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de tout ceci &eacute;tait que le chevalier pouvait, sans perdre de
+sa consid&eacute;ration &agrave; ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde.
+Lorsque le c&oelig;ur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources
+admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment o&ugrave;
+Bathilde avait un nom, elle &eacute;tait class&eacute;e et ne pouvait pas sortir de ce
+cercle de Popilius que la famille avait trac&eacute; autour d'elle; mais d&egrave;s
+lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, d&egrave;s lors que de la nuit qui
+l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumi&egrave;re, rien
+n'emp&ecirc;chait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'&eacute;lev&acirc;t
+dans son esp&eacute;rance &agrave; une hauteur &agrave; laquelle elle n'e&ucirc;t pas m&ecirc;me os&eacute;
+atteindre du regard.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donn&eacute;
+monsieur Boniface la premi&egrave;re chose que fit d'Harmental en rentrant chez
+lui fut d'aller droit &agrave; sa fen&ecirc;tre, et de voir en quel &eacute;tat &eacute;tait celle
+de sa voisine: la fen&ecirc;tre de sa voisine &eacute;tait toute grande ouverte.</p>
+
+<p>Si l'on e&ucirc;t dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi
+simple qu'une fen&ecirc;tre ouverte, ferait jamais battre son c&oelig;ur, il e&ucirc;t
+certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en &eacute;tait
+ainsi, car, apr&egrave;s avoir appuy&eacute; un instant sa main sur sa poitrine, comme
+un homme qui respire enfin apr&egrave;s une longue oppression, il s'accouda de
+l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille
+sans &ecirc;tre vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne
+s'effarouch&acirc;t, comme la veille de cette persistante attention dont elle
+&eacute;tait l'objet et qu'elle pouvait attribuer &agrave; la seule curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, d'Harmental s'aper&ccedil;ut que la chambre devait &ecirc;tre
+solitaire, car l'active et l&eacute;g&egrave;re jeune fille e&ucirc;t certes d&eacute;j&agrave; pass&eacute; et
+repass&eacute; dix fois devant ses yeux si elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; absente. D'Harmental
+ouvrit alors sa fen&ecirc;tre &agrave; son tour, et tout le confirma dans sa
+supposition; il &eacute;tait m&ecirc;me facile de voir que la main sym&eacute;trique et
+rangeuse de la vieille m&eacute;nag&egrave;re venait de passer par la chambre, car le
+clavecin &eacute;tait herm&eacute;tiquement ferm&eacute;; la musique, ordinairement &eacute;parse,
+&eacute;tait r&eacute;unie en un seul monceau surmont&eacute; de trois ou quatre volumes,
+qui, superpos&eacute;s selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la t&ecirc;te
+de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement pos&eacute;
+par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait parall&egrave;lement des deux
+c&ocirc;t&eacute;s du dossier. Du reste, cette supposition fut bient&ocirc;t chang&eacute;e en
+certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fen&ecirc;tre, d'Harmental
+vit poindre la t&ecirc;te fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet,
+et digne de l'honneur que lui avait fait sa ma&icirc;tresse en la constituant
+gardienne de la maison, s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e, et regardait en se dressant
+sur son coussin quel &eacute;tait l'importun qui venait ainsi troubler son
+sommeil.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'indiscr&egrave;te basse taille du bonhomme de la terrasse et &agrave; la
+rancune prolong&eacute;e de monsieur Boniface, le chevalier savait d&eacute;j&agrave; deux
+choses fort importantes &agrave; savoir: c'est que sa voisine se nommait
+Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement appropri&eacute;e &agrave; une
+jeune fille belle, gracieuse et &eacute;l&eacute;gante, et que la levrette s'appelait
+Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingu&eacute; dans
+l'aristocratie de la race canine.</p>
+
+<p>Or, comme rien n'est &agrave; d&eacute;daigner quand on veut se rendre ma&icirc;tre d'une
+forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent
+plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines
+de guerre, d'Harmental r&eacute;solut de commencer par se mettre en relation
+avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante
+qu'il put donner &agrave; sa voix, appela:</p>
+
+<p>&mdash;Mirza!</p>
+
+<p>Mirza, qui s'&eacute;tait indolemment couch&eacute;e sur son coussin, releva vivement
+la t&ecirc;te avec une expression d'&eacute;tonnement parfaitement indiqu&eacute;e; en
+effet, il devait para&icirc;tre assez &eacute;trange &agrave; la fine et intelligente petite
+b&ecirc;te qu'un homme qui lui &eacute;tait aussi parfaitement inconnu que le
+chevalier se perm&icirc;t de l'appeler &agrave; br&ucirc;le-pourpoint par son nom de
+bapt&ecirc;me; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets,
+qui, dans la demi-teinte o&ugrave; elle &eacute;tait plac&eacute;e, brillaient comme deux
+escarboucles, et de pousser, en pi&eacute;tinant des pattes de devant un petit
+murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement.</p>
+
+<p>D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivois&eacute;
+l'&eacute;pagneul de mademoiselle Choin, lequel &eacute;tait une b&ecirc;te bien autrement
+acari&acirc;tre que toutes les levrettes du monde, avec des t&ecirc;tes de lapin
+r&ocirc;ties, et qu'il &eacute;tait r&eacute;sult&eacute; pour lui de cette d&eacute;licate attention le
+b&acirc;ton de mar&eacute;chal de France; il ne d&eacute;sesp&eacute;ra donc point d'adoucir, par
+une s&eacute;duction du m&ecirc;me genre, la grondeuse r&eacute;ception que mademoiselle
+Mirza avait faite &agrave; ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en
+chantant entre ses dents:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Des chiens admirez la puissance:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; la cour leur cr&eacute;dit est bon;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et jamais mar&eacute;chal de France</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>N'a mieux m&eacute;rit&eacute; son b&acirc;ton.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Puis il revint &agrave; la fen&ecirc;tre arm&eacute; de deux morceaux de sucre assez gros
+pour &ecirc;tre divis&eacute;s &agrave; l'infini.</p>
+
+<p>Le chevalier ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;: au premier morceau de sucre qui
+tomba pr&egrave;s d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'&eacute;tant, &agrave;
+l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'app&acirc;t qui lui &eacute;tait
+offert, elle &eacute;tendit la patte vers lui, l'amena &agrave; la proximit&eacute; de sa
+gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux
+molaires, et commen&ccedil;a de le broyer avec cet air langoureux tout
+particulier &agrave; la race &agrave; laquelle elle avait l'honneur d'appartenir.
+Cette op&eacute;ration finie, elle passa sur ses l&egrave;vres une petite langue rose
+qui indiquait que, malgr&eacute; son indiff&eacute;rence apparente, laquelle tenait
+sans doute &agrave; l'excellente &eacute;ducation qu'elle avait re&ccedil;ue, elle n'&eacute;tait
+point insensible &agrave; la gracieuse surprise que lui avait m&eacute;nag&eacute;e son
+voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle
+l'avait fait la premi&egrave;re fois, elle resta assise, b&acirc;illant avec une
+langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle
+&eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; se r&eacute;veiller tout &agrave; fait, pour peu que l'on voul&ucirc;t payer
+son r&eacute;veil de deux ou trois galanteries pareilles &agrave; celle qu'on venait
+de lui faire.</p>
+
+<p>D'Harmental, qui &eacute;tait habitu&eacute; aux fa&ccedil;ons de faire de tous les
+<i>king's-Charles-dogs</i> des plus jolies femmes de l'&eacute;poque, comprit &agrave;
+merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza
+exprimait &agrave; son &eacute;gard, et ne voulant pas leur donner le temps de se
+refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le
+soin cette fois qu'il tomb&acirc;t assez loin d'elle pour qu'elle f&ucirc;t oblig&eacute;e
+de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'&eacute;tait une &eacute;preuve qui
+devait le fixer sur celui des deux p&eacute;ch&eacute;s mortels, la paresse ou la
+gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le
+c&oelig;ur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la
+gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher
+le morceau de sucre qui avait roul&eacute; sous le clavecin: en ce moment un
+troisi&egrave;me morceau tomba pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, et Mirza, toujours subissant
+les lois de l'attraction, marcha du second au troisi&egrave;me comme elle avait
+march&eacute; du premier au second, mais l&agrave; s'arr&ecirc;ta la lib&eacute;ralit&eacute; du
+chevalier, il croyait avoir assez donn&eacute; d&eacute;j&agrave; pour que l'on commen&ccedil;&acirc;t &agrave;
+lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde
+fois, mais cependant d'un ton plus imp&eacute;ratif que la premi&egrave;re: Mirza! et
+il lui montra les autres morceaux qui &eacute;taient dans le creux de sa main.</p>
+
+<p>Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inqui&eacute;tude ou
+d&eacute;dain, se leva sur ses pattes de derri&egrave;re posa ses pattes de devant sur
+le rebord de la fen&ecirc;tre et commen&ccedil;a &agrave; lui faire les m&ecirc;mes mines qu'elle
+e&ucirc;t faites &agrave; une ancienne connaissance: c'&eacute;tait fini, Mirza &eacute;tait
+apprivois&eacute;e.</p>
+
+<p>Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le m&ecirc;me temps pour
+arriver &agrave; ce r&eacute;sultat qu'il e&ucirc;t mis &agrave; s&eacute;duire une femme de chambre avec
+de l'or ou une duchesse avec des diamants.</p>
+
+<p>Alors ce fut &agrave; lui &agrave; son tour de faire le d&eacute;daigneux avec Mirza, et de
+lui parler pour l'habituer &agrave; sa voix. Cependant, craignant de la part de
+son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites
+plaintes sourdes et de petits grognements c&acirc;lins, un retour de fiert&eacute;,
+il lui jeta un quatri&egrave;me morceau de sucre sur lequel elle s'&eacute;lan&ccedil;a avec
+une d'autant plus grande activit&eacute; qu'on le lui avait fait attendre
+davantage, et sans &ecirc;tre appel&eacute;e cette fois, elle revint d'elle-m&ecirc;me
+prendre sa place &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le triomphe du chevalier &eacute;tait complet.</p>
+
+<p>Si complet que Mirza, qui la veille avait donn&eacute; des signes
+d'intelligence si sup&eacute;rieure lorsqu'elle avait indiqu&eacute;, en regardant
+dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son
+ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si
+bien que sa ma&icirc;tresse, entrant tout &agrave; coup, la surprit au beau milieu
+des agaceries qu'&agrave; son tour elle faisait &agrave; son voisin. Il est juste de
+dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si
+pr&eacute;occup&eacute;e qu'elle f&ucirc;t, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit
+qu'un bond jusqu'&agrave; elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres,
+mais une fois cette esp&egrave;ce de devoir accompli, ajoutons, &agrave; la honte de
+l'esp&egrave;ce, que Mirza se h&acirc;ta de revenir &agrave; sa fen&ecirc;tre. Cette action
+inaccoutum&eacute;e de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de
+Bathilde vers la cause qui la d&eacute;terminait. Ses yeux rencontr&egrave;rent ceux
+du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans
+trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de
+recevoir.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller &agrave; la fen&ecirc;tre et de la
+fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'&eacute;tait
+donner de l'importance &agrave; une chose qui n'en avait aucune, et que se
+mettre en d&eacute;fense c'&eacute;tait avouer qu'elle se croyait attaqu&eacute;e. En
+cons&eacute;quence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans
+la partie o&ugrave; ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au
+bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda &agrave; revenir, elle vit que
+c'&eacute;tait lui qui avait ferm&eacute; la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait
+de discr&eacute;tion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gr&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, le chevalier venait de faire un coup de ma&icirc;tre: dans la
+situation peu avanc&eacute;e o&ugrave; il en &eacute;tait avec sa voisine les deux fen&ecirc;tres,
+proches comme elles &eacute;taient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester
+ouvertes &agrave; la fois; or, si c'&eacute;tait la fen&ecirc;tre du chevalier qui restait
+ouverte, c'&eacute;tait celle de sa voisine qui n&eacute;cessairement se fermait, et
+avec quelle herm&eacute;ticit&eacute; se fermait cette malheureuse fen&ecirc;tre! le
+chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir m&ecirc;me le bout
+du nez de Mirza derri&egrave;re les rideaux qui la calfeutraient; tandis que,
+si au contraire c'&eacute;tait la fen&ecirc;tre de d'Harmental qui &eacute;tait close, il
+devenait possible que ce f&ucirc;t celle de sa voisine qui rest&acirc;t ouverte, et
+alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui &eacute;tait une grande
+distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamn&eacute; &agrave; la
+r&eacute;clusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense pr&egrave;s
+de Bathilde; il l'avait salu&eacute;e, et Bathilde lui avait rendu son salut.
+Donc ils n'&eacute;taient plus &eacute;trangers tout &agrave; fait l'un &agrave; l'autre, il y avait
+entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance
+suiv&icirc;t une marche progressive, &agrave; moins de circonstances particuli&egrave;res il
+ne fallait rien brusquer; risquer une parole apr&egrave;s le salut, c'&eacute;tait
+risquer de se perdre, mieux fallait faire croire &agrave; Bathilde que le seul
+hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconv&eacute;nient
+elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en r&eacute;sulta que Bathilde laissa
+sa fen&ecirc;tre ouverte, et voyant celle de son voisin ferm&eacute;e, vint s'asseoir
+pr&egrave;s de la sienne un livre &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Mirza, elle sauta sur le tabouret qui &eacute;tait aux pieds de sa
+ma&icirc;tresse et qui lui servait de si&egrave;ge. Mais au lieu d'allonger, comme
+elle avait l'habitude de le faire, sa t&ecirc;te sur les genoux arrondis de la
+jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fen&ecirc;tre, tant elle
+&eacute;tait pr&eacute;occup&eacute;e de ce g&eacute;n&eacute;reux inconnu qui maniait ainsi le sucre &agrave;
+pleines mains.</p>
+
+<p>Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et gr&acirc;ce
+&agrave; un petit coin de son rideau adroitement relev&eacute;, il dessina le
+d&eacute;licieux tableau qu'il avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Malheureusement, c'&eacute;tait l'&eacute;poque des courtes journ&eacute;es; aussi vers les
+trois heures, le peu de lumi&egrave;re que les nuages et la pluie laissaient
+descendre du ciel sur la terre commen&ccedil;a de baisser, et Bathilde ferma sa
+fen&ecirc;tre; n&eacute;anmoins, si peu de temps qu'e&ucirc;t eu le chevalier, toute la
+t&ecirc;te de la jeune fille &eacute;tait d&eacute;j&agrave; achev&eacute;e et d'une ressemblance
+parfaite, car on sait combien le pastel est propre &agrave; reproduire ces
+types fins et d&eacute;licats qu'alourdit toujours un peu la peinture.
+C'&eacute;taient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'&eacute;tait sa peau fine
+et transparente, c'&eacute;tait la courbe onduleuse de son beau cou de cygne,
+c'&eacute;tait enfin toute la hauteur o&ugrave; l'art peut atteindre, quand il a
+devant lui de ces inimitables mod&egrave;les qui font le d&eacute;sespoir des
+artistes.</p>
+
+<p>&Agrave; la nuit close, l'abb&eacute; Brigaud arriva. Le chevalier et lui
+s'envelopp&egrave;rent dans leurs manteaux et s'achemin&egrave;rent vers le
+Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le
+terrain.</p>
+
+<p>La maison qu'&eacute;tait venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari
+avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute; ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel du r&eacute;gent, &eacute;tait situ&eacute;e au n&deg; 22 entre
+l'h&ocirc;tel de la Roche-Guyon et le passage appel&eacute; autrefois passage du
+Palais-Royal, parce que ce passage &eacute;tait le seul qui communiqu&acirc;t de la
+rue des Bons-Enfants &agrave; la rue de Valois. Ce passage, qui a chang&eacute; de nom
+depuis cette &eacute;poque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lyc&eacute;e, se
+fermait en m&ecirc;me temps que les autres grilles du jardin, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+onze heures pr&eacute;cises du soir; il en r&eacute;sultait qu'une fois entr&eacute;s dans
+une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une
+seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin pass&eacute; onze
+heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, &eacute;taient forc&eacute;s de
+faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par
+la cour des Fontaines.</p>
+
+<p>Or, il en &eacute;tait ainsi de la maison de madame de Sabran: c'&eacute;tait un
+d&eacute;licieux petit h&ocirc;tel b&acirc;ti vers la fin de l'autre si&egrave;cle, c'est-&agrave;-dire
+vingt ou vingt-cinq ann&eacute;es auparavant, par je ne sais quel traitant, qui
+avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite
+maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chauss&eacute;e et d'un
+premier &eacute;tage surmont&eacute; d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient
+des mansardes de domestiques, et termin&eacute; par un toit de tuiles bas et
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;: au-dessous des fen&ecirc;tres du premier &eacute;tage r&eacute;gnait un
+large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'&eacute;tendant
+d'un bout &agrave; l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils
+au balcon et qui s'&eacute;levaient jusqu'&agrave; la terrasse s&eacute;paraient les deux
+fen&ecirc;tres de chaque coin des trois fen&ecirc;tres du milieu, comme cela arrive
+souvent dans les maisons o&ugrave; l'on veut interrompre les communications
+ext&eacute;rieures; au reste, les deux fa&ccedil;ades &eacute;taient exactement pareilles;
+seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que
+celle des Bons-Enfants, les fen&ecirc;tres et la porte du rez-de-chauss&eacute;e
+s'ouvraient de ce c&ocirc;t&eacute; sur une terrasse dont on avait fait un petit
+jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne
+communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entr&eacute;e
+et la seule sortie de l'h&ocirc;tel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit,
+dans la rue des Bons-Enfants.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout ce que pouvaient d&eacute;sirer de mieux nos conspirateurs. En
+effet, une fois le r&eacute;gent entr&eacute; chez madame de Sabran, pourvu qu'il y
+v&icirc;nt &agrave; pied, ce qui &eacute;tait possible, et qu'il en sort&icirc;t pass&eacute; onze
+heures, ce qui &eacute;tait probable, il &eacute;tait pris comme dans une sourici&egrave;re,
+puisqu'il fallait absolument qu'il sort&icirc;t par o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute;, et que
+rien n'&eacute;tait plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui
+&eacute;tait pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus d&eacute;sertes
+et des plus sombres des environs du Palais-Royal.</p>
+
+<p>De plus, comme &agrave; cette &eacute;poque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue &eacute;tait
+entour&eacute;e de maisons fort suspectes et fr&eacute;quent&eacute;es en g&eacute;n&eacute;ral par une
+assez mauvaise compagnie, il y avait cent &agrave; parier contre un que l'on ne
+ferait pas grande attention &agrave; des cris, trop fr&eacute;quents dans cette rue
+pour que l'on s'en inqui&eacute;t&acirc;t, et que si le guet arrivait, ce serait,
+selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez
+lentement pour qu'avant son intervention tout f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fini.</p>
+
+<p>L'inspection du terrain finie, les dispositions strat&eacute;giques arr&ecirc;t&eacute;es et
+le num&eacute;ro de la maison pris, d'Harmental et l'abb&eacute; Brigaud se
+s&eacute;par&egrave;rent, l'abb&eacute; pour aller &agrave; l'Arsenal rendre compte &agrave; madame du
+Maine des bonnes dispositions o&ugrave; &eacute;tait toujours le chevalier et
+d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.</p>
+
+<p>Comme la veille, la chambre de Bathilde &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e; seulement cette
+fois la jeune fille ne dessinait pas, mais &eacute;tait occup&eacute;e d'un travail
+d'aiguille; &agrave; une heure du matin seulement la lumi&egrave;re s'&eacute;teignit. Quant
+au bonhomme de la terrasse, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; depuis longtemps remont&eacute; chez
+lui lorsque d'Harmental &eacute;tait rentr&eacute;.</p>
+
+<p>Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence
+et une conspiration qui s'ach&egrave;ve sans &eacute;prouver certaines sensations
+inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le
+matin, la fatigue l'emporta, et il ne se r&eacute;veilla qu'en se sentant
+secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce
+moment quelque mauvais r&ecirc;ve, dont cette secousse lui sembla &ecirc;tre la
+suite, car, &agrave; moiti&eacute; endormi encore, il porta la main &agrave; des pistolets
+qui &eacute;taient sur sa table de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! s'&eacute;cria l'abb&eacute;. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y
+allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me
+reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abb&eacute;. Ma foi! vous
+avez bien fait de m'arr&ecirc;ter en chemin; vous tombez mal, je r&ecirc;vais qu'on
+venait m'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Bon signe, reprit l'abb&eacute; Brigaud, bon signe, vous savez que tout r&ecirc;ve
+est une contre-v&eacute;rit&eacute;: tout ira bien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! j'en serais enchant&eacute;, dit d'Harmental. Quand on a entrepris
+une pareille chose, le plus t&ocirc;t qu'on peut en finir est le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le
+pr&eacute;sentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car
+vous &ecirc;tes servi &agrave; souhait.</p>
+
+<p>D'Harmental prit le papier, le d&eacute;plia avec le m&ecirc;me calme que s'il se
+f&ucirc;t agi de la chose la plus insignifiante et lut &agrave; demi-voix ce qui
+suit:</p>
+
+<p>Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:</p>
+
+<p>&laquo;Cette nuit, &agrave; dix heures, monsieur le r&eacute;gent a re&ccedil;u un courrier de
+Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arriv&eacute;e de l'abb&eacute; Dubois.
+Comme, par hasard, monsieur le r&eacute;gent soupait chez Madame, la d&eacute;p&ecirc;che a
+pu lui &ecirc;tre remise malgr&eacute; l'heure avanc&eacute;e. Quelques instants auparavant,
+mademoiselle de Chartres avait demand&eacute; &agrave; son p&egrave;re la permission d'aller
+faire ses d&eacute;votions &agrave; l'abbaye de Chelles, et il avait &eacute;t&eacute; convenu que
+le r&eacute;gent l'y conduirait; mais, au re&ccedil;u de cette lettre, cette
+d&eacute;termination a &eacute;t&eacute; chang&eacute;e, et monsieur le r&eacute;gent a fait &eacute;crire au
+conseil de se r&eacute;unir aujourd'hui &agrave; midi.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures, M. le r&eacute;gent ira saluer Sa Majest&eacute; aux Tuileries; il lui
+a fait demander un entretien en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, car il commence &agrave;
+s'impatienter de l'ent&ecirc;tement de M. le mar&eacute;chal de Villeroy, qui pr&eacute;tend
+toujours devoir &ecirc;tre pr&eacute;sent lors des entrevues de M. le r&eacute;gent et de Sa
+Majest&eacute;. Le bruit court sourdement que, si cet ent&ecirc;tement continue, les
+choses pourront bien mal tourner pour le mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures, M. le r&eacute;gent, le chevalier de Simiane et le chevalier de
+Ravanne vont souper chez madame de Sabran.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit d'Harmental.</p>
+
+<p>Et il relut les deux derni&egrave;res lignes en pesant sur chacun des mots.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du
+tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secr&eacute;taire un
+marteau et un clou et ayant ouvert sa fen&ecirc;tre, non sans jeter &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e un coup d'&oelig;il sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre
+le mur ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma r&eacute;ponse, dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable cela veut-il dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer &agrave;
+madame la duchesse du Maine que j'esp&egrave;re accomplir ce soir la promesse
+que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abb&eacute;, et ne
+revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux
+que vous ne rencontriez pas ici.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, qui &eacute;tait la prudence m&ecirc;me, ne se fit pas r&eacute;p&eacute;ter l'avis deux
+fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en
+toute h&acirc;te.</p>
+
+<p>Vingt minutes apr&egrave;s, le capitaine Roquefinette entra</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_15" id="Chapitre_15"></a><a href="#table">Chapitre 15</a></h2>
+
+
+<p>Le soir du m&ecirc;me jour, qui &eacute;tait un dimanche, vers les huit heures &agrave; peu
+pr&egrave;s, au moment o&ugrave; un groupe assez consid&eacute;rable d'hommes et de femmes,
+r&eacute;unis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant &agrave;
+la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses
+mains, fermait presque herm&eacute;tiquement l'entr&eacute;e de la rue de Valois, un
+mousquetaire et deux chevau-l&eacute;gers descendirent par l'escalier de
+derri&egrave;re du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le
+passage du Lyc&eacute;e, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue;
+mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois
+militaires s'arr&ecirc;t&egrave;rent et parurent tenir conseil. Le r&eacute;sultat de leur
+d&eacute;lib&eacute;ration fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que
+celle qui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;e d'abord; car le mousquetaire, donnant le
+premier l'exemple d'une nouvelle man&oelig;uvre, enfila la cour des
+Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en
+marchant d'un pas rapide, quoiqu'il f&ucirc;t d'une corpulence assez forte, il
+arriva au num&eacute;ro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement &agrave; son approche,
+et se referma sur lui et ses deux compagnons.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils avaient pris le parti de faire ce petit d&eacute;tour, un
+jeune homme v&ecirc;tu d'un habit de couleur muraille, envelopp&eacute; d'un manteau
+de la m&ecirc;me nuance que son habit, et coiff&eacute; d'un chapeau &agrave; larges bords,
+enfonc&eacute; sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en
+chantant lui-m&ecirc;me sur l'air des Pendus:&mdash;Vingt-quatre! vingt-quatre!
+vingt-quatre!&mdash;et s'avan&ccedil;ant rapidement vers le passage du Lyc&eacute;e, il
+arriva &agrave; son extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e assez &agrave; temps pour voir entrer dans la
+maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.</p>
+
+<p>Alors il jeta un regard autour de lui, et &agrave; la lueur d'une des trois
+lanternes qui, gr&acirc;ce &agrave; la munificence de l'&eacute;dilit&eacute;, &eacute;clairaient ou
+plut&ocirc;t devaient &eacute;clairer la rue dans toute sa longueur, il aper&ccedil;ut un de
+ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien
+st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;s par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'h&ocirc;tel
+de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait d&eacute;pos&eacute; son sac. Un instant il
+parut h&eacute;siter &agrave; s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, &agrave; son
+tour, ayant chant&eacute; sur l'air des Pendus le m&ecirc;me refrain qu'avait chant&eacute;
+l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus &eacute;prouver aucune h&eacute;sitation,
+et marcha droit &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-l&eacute;gers,
+mais je n'ai pu les reconna&icirc;tre; seulement, comme le mousquetaire se
+cachait le visage avec son mouchoir, je pr&eacute;sume que c'est le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me, et les deux chevau-l&eacute;gers sont Simiane et Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mon &eacute;colier, fit le capitaine; j'aurai plaisir &agrave; le retrouver:
+c'est un bon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Me reconna&icirc;tre; moi! il faudrait &ecirc;tre le diable en personne pour me
+reconna&icirc;tre accoutr&eacute; comme me voil&agrave;. C'est bien plut&ocirc;t vous, chevalier,
+qui devriez un peu m&eacute;diter vos propres paroles. Vous avez un malheureux
+air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit;
+mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voil&agrave; dans la sourici&egrave;re,
+il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils pr&eacute;venus?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus
+qu'ils ne me connaissent. J'ai quitt&eacute; le groupe en chantant le refrain
+qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en
+sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent &agrave;
+demi-voix, et qui comprennent &agrave; demi-mot.</p>
+
+<p>En effet, aussit&ocirc;t que l'homme au manteau s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute; du groupe, une
+fluctuation &eacute;trange, qu'il n'avait pas pu pr&eacute;voir, s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;e dans
+cette foule, qui semblait compos&eacute;e seulement de passants d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;s:
+bien que la chanson ne f&ucirc;t pas termin&eacute;e ni la qu&ecirc;te commenc&eacute;e encore, le
+chapelet s'&eacute;grena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isol&eacute;ment ou
+deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste
+imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois,
+ceux-l&agrave; par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal
+m&ecirc;me, commenc&egrave;rent &agrave; envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait
+&ecirc;tre le centre du rendez vous qu'ils s'&eacute;taient donn&eacute;.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulta de cette man&oelig;uvre, dont le but est facile &agrave; comprendre,
+qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques
+enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'ann&eacute;es, qui, voyant que
+la qu&ecirc;te allait commencer, quitta la place &agrave; son tour, avec un air de
+profond d&eacute;dain pour toutes ces chansons nouvelles et, en m&acirc;chonnant
+entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre
+fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais go&ucirc;t du temps avait mises &agrave;
+la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes pr&egrave;s
+desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il
+n'appartenait &agrave; aucune soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te ni &agrave; aucune loge ma&ccedil;onnique, il
+continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s avoir suivi la rue Saint-Honor&eacute; jusqu'&agrave; la barri&egrave;re des Deux
+Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant &agrave; peu pr&egrave;s, l'homme au manteau, qui s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute; le
+premier du groupe d'auditeurs en chantant:&mdash;Vingt-quatre! vingt-quatre!
+vingt-quatre!&mdash;reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal,
+et s'approchant du chanteur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'emp&ecirc;che de
+dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur
+la place du Palais-Royal, voici un petit &eacute;cu pour t'indemniser de ton
+d&eacute;placement.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, r&eacute;pondit le chanteur, mesurant la position sociale
+de l'inconnu &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; dont il venait de faire preuve, je m'en
+vais &agrave; l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je les aurais faites par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>Et l'homme s'en alla de son c&ocirc;t&eacute;; et, comme il &eacute;tait &agrave; la fois le
+centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut
+avec lui.</p>
+
+<p>En ce moment, neuf heures sonn&egrave;rent &agrave; l'horloge du Palais-Royal. Le
+jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la
+garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa
+montre avan&ccedil;ait de dix minutes, il la remit exactement &agrave; l'heure, puis
+il tourna &agrave; son tour par la cour des Fontaines, et s'enfon&ccedil;a dans la rue
+des Bons-Enfants.</p>
+
+<p>En arrivant en face du n&deg; 24, il retrouva le charbonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Et le chanteur? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!</p>
+
+<p>&mdash;Et la chaise de poste? demanda &agrave; son tour l'homme au manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Elle attend au coin de la rue Baillif.</p>
+
+<p>&mdash;On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des
+chiffons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, r&eacute;pondit le charbonnier.</p>
+
+<p>Et tout rentra dans le silence.</p>
+
+<p>Une heure s'&eacute;coula, pendant laquelle quelques passants attard&eacute;s
+travers&egrave;rent &agrave; des intervalles toujours plus &eacute;loign&eacute;s, la rue, qui finit
+enfin par devenir &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;serte. De leur c&ocirc;t&eacute;, le peu de fen&ecirc;tres
+&eacute;clair&eacute;es que l'on voyait briller encore s'&eacute;teignirent les unes apr&egrave;s
+les autres et l'obscurit&eacute;, n'ayant plus &agrave; lutter que contre les deux
+lanternes, dont l'une &eacute;tait en face de la chapelle de Saint-Clair et
+l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que,
+depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, elle r&eacute;clamait.</p>
+
+<p>Une heure s'&eacute;coula encore: on entendit passer le guet dans la rue de
+Valois; derri&egrave;re le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes s&ucirc;rs de
+n'&ecirc;tre pas g&ecirc;n&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, r&eacute;pondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;S'il &eacute;tait seul, il serait &agrave; craindre qu'il y rest&acirc;t. Mais il n'est
+pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! elle peut pr&ecirc;ter sa chambre &agrave; l'un et laisser dormir les deux
+autres sous la table.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pens&eacute;. Au
+reste, toutes vos pr&eacute;cautions sont bien prises?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?</p>
+
+<p>&mdash;Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en
+demander davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens &ecirc;tes ivres,
+vous me poussez, je tombe entre le r&eacute;gent et celui des deux &agrave; qui il
+donne le bras, je les s&eacute;pare, vous vous emparez de lui, vous le
+b&acirc;illonnez, et &agrave; un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on
+contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;S'il se nomme? r&eacute;pondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix
+plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le
+tuerez.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit le charbonnier, t&acirc;chons qu'il ne se nomme pas.</p>
+
+<p>Et comme l'homme au manteau ne r&eacute;pondit point, tout rentra dans le
+silence.</p>
+
+<p>Un quart d'heure s'&eacute;coula encore sans qu'il arriv&acirc;t rien de nouveau.</p>
+
+<p>Alors une lumi&egrave;re, qui venait du fond de l'appartement illumina les
+trois fen&ecirc;tres du milieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Voil&agrave; du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le
+charbonnier.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du c&ocirc;t&eacute; de la rue
+Saint-Honor&eacute;, et qui s'appr&ecirc;tait &agrave; longer la rue dans toute sa longueur;
+le charbonnier m&acirc;cha entre ses dents un blasph&egrave;me &agrave; faire fendre le
+ciel.</p>
+
+<p>Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurit&eacute; seule
+suff&icirc;t pour l'effrayer, soit qu'il e&ucirc;t vu dans cette obscurit&eacute; se
+mouvoir quelque chose de suspect, il &eacute;tait &eacute;vident qu'il &eacute;prouvait une
+certaine &eacute;motion. En effet, d&egrave;s la hauteur de l'h&ocirc;tel Saint-Clair,
+employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire
+qu'ils n'ont pas peur, il se mit &agrave; chanter; mais, &agrave; mesure qu'il
+avan&ccedil;ait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de
+sa chanson prouv&acirc;t la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de son c&oelig;ur, en arrivant en face du
+passage, sa crainte &eacute;tait si visible qu'il commen&ccedil;a &agrave; tousser, ce qui,
+comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de
+crainte d'un degr&eacute; au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne
+bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait
+mise plus en harmonie avec sa situation pr&eacute;sente qu'avec le sens des
+paroles, il reprit:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Mais l&agrave; il s'arr&ecirc;ta tout court, non seulement dans sa chanson, mais
+encore dans sa marche, car ayant aper&ccedil;u &agrave; la lueur des fen&ecirc;tres du salon
+deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte coch&egrave;re, il sentit que
+la voix et les jambes lui manquaient &agrave; la fois, et il s'arr&ecirc;ta tout
+court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment m&ecirc;me une ombre
+s'approcha de la fen&ecirc;tre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout
+perdre, et il fit un mouvement pour s'&eacute;lancer vers le passant; l'homme
+au manteau le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal &agrave; cet homme.&mdash;Puis
+s'approchant de lui.&mdash;Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez
+promptement et ne regardez pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le chanteur ne se le fit pas dire &agrave; deux fois, et gagna du pied aussi
+vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui
+s'&eacute;tait empar&eacute; de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques
+secondes il &eacute;tait disparu &agrave; l'angle du jardin de l'h&ocirc;tel de Toulouse.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait temps, murmura le charbonnier, voici la fen&ecirc;tre qui s'ouvre.</p>
+
+<p>Les deux hommes se plong&egrave;rent le plus qu'ils purent dans l'ombre.</p>
+
+<p>En effet, la fen&ecirc;tre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-l&eacute;gers
+s'&eacute;tait avanc&eacute; sur le balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit de l'int&eacute;rieur de l'appartement une voix que le
+charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du r&eacute;gent; eh
+bien! Simiane, quel temps fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit Simiane, je crois qu'il neige.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu crois qu'il neige?</p>
+
+<p>&mdash;Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui
+tombe? et il vint &agrave; son tour sur le balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s cela, dit Simiane, je ne suis pas bien s&ucirc;r qu'il tombe quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ivre mort, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Simiane bless&eacute; dans son amour-propre de buveur, moi, ivre
+mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.</p>
+
+<p>Quoique l'invitation f&ucirc;t faite d'une mani&egrave;re assez &eacute;trange, le r&eacute;gent ne
+laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, &agrave; sa
+d&eacute;marche, il &eacute;tait facile de voir que lui-m&ecirc;me &eacute;tait plus qu'&eacute;chauff&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort!
+Eh bien! touchez l&agrave;; je vous parie cent louis que, tout r&eacute;gent de France
+que vous &ecirc;tes, vous ne faites pas ce que je fais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, monseigneur, dit de l'int&eacute;rieur de l'appartement une
+voix de femme, c'est une provocation.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de moiti&eacute; avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon
+enjeu.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez &agrave; Philippe s'il permet que je tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit le r&eacute;gent, tenez; c'est un march&eacute; d'or qu'on vous propose
+l&agrave;, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis. Vous me suivrez?</p>
+
+<p>&mdash;Partout. Que vas-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je rentre au Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Par les toits.</p>
+
+<p>Et Simiane, empoignant cette esp&egrave;ce d'&eacute;ventail de fer que nous avons
+indiqu&eacute; comme s&eacute;parant les fen&ecirc;tres du salon des fen&ecirc;tres de la chambre
+&agrave; coucher, se mit &agrave; grimper &agrave; la mani&egrave;re de ces singes qui vont au bout
+d'une corde chercher un sou au troisi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'&eacute;cria madame de Sabran, s'&eacute;lan&ccedil;ant sur le balcon et
+saisissant le prince par le bras, j'esp&egrave;re bien que vous ne le suivrez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le suivrai pas? dit le r&eacute;gent en se d&eacute;barrassant de la marquise;
+savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi,
+je puis le faire? Qu'il monte &agrave; la lune, et le diable m'emporte! si je
+n'arrive pas pour frapper &agrave; la porte en m&ecirc;me temps que lui. As-tu pari&eacute;
+pour moi, Ravanne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mon prince, r&eacute;pondit le jeune homme en riant de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, embrasse, tu as gagn&eacute;.</p>
+
+<p>Et le r&eacute;gent s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour aux barreaux de fer, grimpant derri&egrave;re
+Simiane, qui, agile, long et mince comme il &eacute;tait, fut en un instant sur
+la terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'esp&egrave;re que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de ramasser votre enjeu, r&eacute;pondit le jeune homme en
+appliquant un baiser sur les belles joues fra&icirc;ches de madame de Sabran;
+et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de
+monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.</p>
+
+<p>Et Ravanne s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour par le chemin hasardeux qu'avaient d&eacute;j&agrave;
+pris ses deux compagnons.</p>
+
+<p>Le charbonnier et l'homme au manteau laiss&egrave;rent &eacute;chapper une exclamation
+d'&eacute;tonnement qui fut r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par toute la rue, comme si chaque porte
+avait son &eacute;cho.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arriv&eacute; le
+premier sur la terrasse, &eacute;tait plus libre d'esprit que ceux qui
+montaient encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, double ivrogne! dit le r&eacute;gent, empoignant d'une main le
+rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au
+corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles, ceux qui &eacute;taient dans la rue se turent, esp&eacute;rant que le
+duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et
+qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin
+ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me voil&agrave;! dit le r&eacute;gent debout sur la terrasse; en as-tu assez,
+Simiane?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monseigneur, non pas, r&eacute;pondit Simiane, et se penchant &agrave;
+l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une
+ba&iuml;onnette, pas une buffleterie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit Simiane en faisant signe &agrave; Ravanne, rien, sinon que je
+continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite &agrave;
+me suivre.</p>
+
+<p>Et &agrave; ces mots, tendant la main au r&eacute;gent, il commen&ccedil;a d'escalader le
+toit, le tirant apr&egrave;s lui, tandis que Ravanne poussait &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des
+fugitifs, le charbonnier poussa une mal&eacute;diction et l'homme au manteau un
+cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit le r&eacute;gent en se mettant &agrave; califourchon sur le toit, et en
+regardant dans la rue, o&ugrave;, au milieu de la lumi&egrave;re projet&eacute;e par les
+fen&ecirc;tres du salon rest&eacute;es ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix
+hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah &ccedil;&agrave;! mais on
+dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie
+de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.</p>
+
+<p>&mdash;Tournez par la rue Saint-Honor&eacute;, cria l'homme au manteau. En avant! en
+avant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &agrave; nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le r&eacute;gent, vite de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;. En retraite! en retraite!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais &agrave; quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture
+un pistolet et ajustant le r&eacute;gent, que je ne le fasse d&eacute;gringoler comme
+une poup&eacute;e de tir.</p>
+
+<p>&mdash;Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arr&ecirc;tant la main, vous
+allez nous faire &eacute;carteler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Attendre qu'ils d&eacute;gringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou;
+ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous m&eacute;nage cette petite
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle id&eacute;e! Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi; voyons l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, &agrave; moi! cria l'homme au manteau en s'&eacute;lan&ccedil;ant dans le passage;
+enfon&ccedil;ons la porte, et nous le prendrons de l'autre c&ocirc;t&eacute;, quand ils
+sauteront en bas.</p>
+
+<p>Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de
+cinq ou six, &eacute;taient en route pour tourner par la rue Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, monseigneur, pas une minute &agrave; perdre, dit Simiane,
+laiss&eacute; sur le derri&egrave;re: Ce n'est pas noble, mais c'est s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je les entends dans le passage, dit le r&eacute;gent; qu'en
+penses-tu, Ravanne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.</p>
+
+<p>Et tous trois descendirent d'une rapidit&eacute; &eacute;gale sur la pente inclin&eacute;e du
+toit et arriv&egrave;rent sur la terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment o&ugrave; Simiane
+enjambait d&eacute;j&agrave; le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son
+&eacute;chelle de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, marquise! dit le r&eacute;gent. Ma foi! vous &ecirc;tes une femme
+de secours.</p>
+
+<p>&mdash;Sautez par ici, et descendez vite.</p>
+
+<p>Les trois fugitifs saut&egrave;rent de la terrasse dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit le r&eacute;gent; du train dont ils y vont, marquise,
+ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise
+d'assaut.</p>
+
+<p>Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.</p>
+
+<p>Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en t&ecirc;te, et ouvrirent
+la porte du jardin. L&agrave;, ils entendirent les coups d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s que ceux
+qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, frappez, mes bons amis, dit le r&eacute;gent, courant avec
+l'insouciance et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un jeune homme vers l'extr&eacute;mit&eacute; du
+jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, gr&acirc;ce &agrave; sa longue taille,
+avait saut&eacute; &agrave; terre en se pendant par les bras; les voil&agrave; qui accourent
+au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon &eacute;paule, l&agrave;, bien;
+l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous &ecirc;tes
+sauv&eacute;, vive Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main! l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main! Ravanne, et chargeons cette
+canaille, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! monseigneur, s'&eacute;cria Simiane en entra&icirc;nant le prince,
+suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-&ecirc;tre; mais,
+ce que vous voulez faire, c'est de la folie. &Agrave; moi, Ravanne, &agrave; moi!</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras,
+l'entra&icirc;n&egrave;rent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal,
+au moment m&ecirc;me o&ugrave; ceux qui accouraient par la rue de Valois n'&eacute;taient
+qu'&agrave; vingt pas d'eux, et o&ugrave; la porte du passage tombait sous les efforts
+de la seconde troupe; toute la bande r&eacute;unie vint donc se heurter contre
+la grille au moment m&ecirc;me o&ugrave; les trois seigneurs la refermaient derri&egrave;re
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit alors le r&eacute;gent en saluant de la main, car, pour le
+chapeau, Dieu sait o&ugrave; il &eacute;tait rest&eacute;! je souhaite, pour votre t&ecirc;te, que
+tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez &agrave; plus
+fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant,
+bonne nuit.</p>
+
+<p>Et un triple &eacute;clat de rire acheva de p&eacute;trifier les deux conspirateurs,
+debout contre la grille, &agrave; la t&ecirc;te de leurs compagnons essouffl&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que cet homme ait pass&eacute; un pacte avec Satan! s'&eacute;cria
+d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant &agrave;
+ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous cong&eacute;dions pas
+encore: ce n'est que partie remise. Quant &agrave; la somme promise, vous en
+avez d&eacute;j&agrave; touch&eacute; moiti&eacute;; demain, o&ugrave; vous savez, pour le reste. Bonsoir.
+Je serai demain au rendez-vous.</p>
+
+<p>Tous ces gens dispers&eacute;s, les deux chefs demeur&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! colonel? dit Roquefinette en &eacute;cartant les jambes et en
+regardant d'Harmental entre les deux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, r&eacute;pondit le chevalier, j'ai bien envie de vous
+parler d'une chose.</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle? demanda Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la t&ecirc;te d'un
+coup de pistolet, pour que cette mis&eacute;rable t&ecirc;te soit punie et ne soit
+pas reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? parce qu'en pareille mati&egrave;re, lorsque l'on &eacute;choue, on
+n'est qu'un sot. Que vais-je dire &agrave; madame du Maine, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon l&agrave; que vous vous
+inqui&eacute;tez! Ah! bien, pardieu! vous &ecirc;tes cr&acirc;nement susceptible, colonel.
+Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires
+lui-m&ecirc;me? J'aurais bien voulu la voir, votre b&eacute;gueule, avec ses deux
+cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui cr&egrave;vent de peur dans ce
+moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons ma&icirc;tres du
+champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimp&eacute; apr&egrave;s
+les murs comme des l&eacute;zards. Tenez, colonel, &eacute;coutez un vieux renard:
+pour &ecirc;tre bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du
+courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience.
+Mordieu! si j'avais une affaire comme cela &agrave; mon compte, je vous r&eacute;ponds
+que je la m&egrave;nerais &agrave; bien, moi; et si vous voulez me la repasser un
+jour.... Nous causerons de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; ma place, demanda le colonel, que diriez-vous &agrave; madame du
+Maine?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je lui dirais! Je lui dirais: &laquo;Ma princesse, il faut que le
+r&eacute;gent ait &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que
+nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de rou&eacute;s, qui nous
+ont donn&eacute; le change.&raquo; Alors le prince de Cellamare vous dira: &laquo;Cher
+d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;&raquo; madame la duchesse
+vous dira: &laquo;Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous
+reste.&raquo; Le comte de Laval vous donnera une poign&eacute;e de main, en essayant
+aussi de vous faire un compliment qu'il n'ach&egrave;vera pas, vu que, depuis
+qu'il a eu la m&acirc;choire cass&eacute;e, il n'a pas la langue facile, surtout pour
+faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes
+de croix; Alberoni jurera &agrave; faire trembler le bon Dieu; de cette fa&ccedil;on,
+vous aurez tout concili&eacute;, votre amour-propre sera sauv&eacute;; vous
+retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'o&ugrave; je vous conseille de
+ne pas sortir d'ici &agrave; quelques jours, si vous ne voulez pas &ecirc;tre pendu;
+de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire
+part des lib&eacute;ralit&eacute;s de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre
+agr&eacute;ablement et de soutenir mon moral; puis, &agrave; la premi&egrave;re occasion nous
+rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons
+notre revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, dit d'Harmental, voil&agrave; ce qu'un autre ferait; mais
+moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes id&eacute;es, je ne sais pas
+mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, r&eacute;pondit le capitaine; mais
+qu'est-ce que j'aper&ccedil;ois l&agrave;-bas? Les ba&iuml;onnettes du guet! Aimable
+institution, dit le capitaine, je te reconnais bien l&agrave;, toujours un
+quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous s&eacute;parer. Adieu,
+colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le
+passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voil&agrave; le mien, ajouta-t-il
+en &eacute;tendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
+Allons, du calme, allez-vous-en &agrave; petits pas, pour qu'on ne se doute pas
+que vous devriez courir &agrave; toutes jambes. La main sur la hanche comme
+cela, et en chantant la m&egrave;re Gaudichon.</p>
+
+<p>Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit
+la rue de Valois de la m&ecirc;me allure que le guet, sur lequel il avait cent
+pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si
+rien ne s'&eacute;tait pass&eacute;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tenons bien la campagne</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La France ne vaut rien,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et les doublons d'Espagne</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sont d'un or tr&egrave;s chr&eacute;tien.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi
+tranquille &agrave; cette heure qu'elle &eacute;tait bruyante dix minutes auparavant,
+et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fid&egrave;le &agrave; ses
+instructions, n'avait pas boug&eacute;, et qui attendait, porti&egrave;re ouverte,
+laquais au marchepied et cocher sur le si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'Arsenal, dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, r&eacute;pondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je
+sais comment tout s'est pass&eacute;, moi, puisque je l'ai vu, et j'en
+informerai qui de droit; une visite &agrave; cette heure serait dangereuse pour
+tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, l'abb&eacute;, dit d'Harmental cherchant &agrave; reconna&icirc;tre
+Brigaud sous la livr&eacute;e dont il s'&eacute;tait affubl&eacute;.</p>
+
+<p>Eh bien! vous me rendrez un v&eacute;ritable service en portant la parole &agrave; ma
+place; diable m'emporte si je savais que dire!</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous &ecirc;tes un brave et loyal
+gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France,
+tout serait bient&ocirc;t fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire
+des compliments. Montez vite; o&ugrave; faut-il vous mener?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien &agrave; pied.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, c'est plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>D'Harmental monta, et Brigaud, tout habill&eacute; en valet de pied qu'il
+&eacute;tait, se pla&ccedil;a sans fa&ccedil;on pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cl&eacute;ry, dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, ob&eacute;it aussit&ocirc;t, et, &agrave;
+l'endroit indiqu&eacute;, la voiture s'arr&ecirc;ta; le chevalier descendit,
+s'enfon&ccedil;a dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bient&ocirc;t &agrave; l'angle de
+celle du Temps-Perdu.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard,
+roulant sans le moindre bruit, et pareille &agrave; un char fantastique qui
+n'e&ucirc;t point touch&eacute; la terre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_16" id="Chapitre_16"></a><a href="#table">Chapitre 16</a></h2>
+
+
+<p>Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire
+plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire
+que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons
+encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon
+bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de
+Valois et se diriger vers la barri&egrave;re des Sergents, au moment o&ugrave;
+l'artiste en plein air allait commencer sa qu&ecirc;te, et que, si on se le
+rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun,
+traverser attard&eacute; la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.</p>
+
+<p>Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, &agrave;
+ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le
+pauvre diable &agrave; qui le chevalier d'Harmental &eacute;tait venu si &agrave; propos en
+aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce
+qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque d&eacute;tail,
+c'est ce qu'&eacute;tait physiquement, moralement et socialement, ce pauvre
+diable.</p>
+
+<p>Si l'on n'a point oubli&eacute; le peu de choses que nous avons eu jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que
+c'&eacute;tait un homme de quarante &agrave; quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait,
+pass&eacute; quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'&acirc;ge, car de ce
+moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en g&eacute;n&eacute;ral il
+ne s'est jamais beaucoup occup&eacute;, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se
+coiffe comme il peut, n&eacute;gligence dont souffrent singuli&egrave;rement ses
+gr&acirc;ces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre
+h&eacute;ros, n'est pas de nature &agrave; se faire valoir par lui-m&ecirc;me. Notre
+bourgeois &eacute;tait un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court,
+dispos&eacute; &agrave; pousser &agrave; l'ob&eacute;sit&eacute; &agrave; mesure qu'il avancerait en &acirc;ge, et
+porteur d'une de ces figures placides o&ugrave; tout, cheveux, sourcils, yeux
+et peau, semble de la m&ecirc;me couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, &agrave;
+dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus
+enthousiaste, s'il e&ucirc;t cherch&eacute; &agrave; lire sur ce visage quelque haute et
+curieuse destin&eacute;e, se serait certes arr&ecirc;t&eacute; dans son examen d&egrave;s qu'il e&ucirc;t
+remont&eacute; de ses gros yeux bleu fa&iuml;ence &agrave; son front d&eacute;prim&eacute;, ou qu'il e&ucirc;t
+descendu de ses l&egrave;vres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son
+double menton. Alors il e&ucirc;t compris qu'il avait sous les yeux une de ces
+t&ecirc;tes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions,
+bonnes ou mauvaises, ont respect&eacute; la fra&icirc;cheur, et qui n'ont jamais
+ballott&eacute; dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de
+quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.</p>
+
+<p>Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses &agrave; demi, avait
+sign&eacute; l'original dont nous venons d'offrir la copie &agrave; nos lecteurs du
+nom caract&eacute;ristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui
+avaient pu appr&eacute;cier la profonde nullit&eacute; d'esprit et les excellentes
+qualit&eacute;s de c&oelig;ur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom
+patronymique qu'il avait re&ccedil;u sur les fonts baptismaux, et l'appelaient
+tout simplement le bonhomme Buvat.</p>
+
+<p>D&egrave;s sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une r&eacute;pugnance
+marqu&eacute;e pour toute esp&egrave;ce d'&eacute;tude, manifesta une vocation toute
+particuli&egrave;re pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au
+coll&egrave;ge des Oratoriens, o&ugrave; sa m&egrave;re l'envoyait gratis, avec des th&egrave;mes et
+des versions fourmillant de fautes, mais &eacute;crits avec une nettet&eacute;, une
+r&eacute;gularit&eacute;, une propret&eacute;, qui faisaient plaisir &agrave; voir. Il en r&eacute;sultait
+que le petit Buvat recevait r&eacute;guli&egrave;rement tous les jours le fouet pour
+la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'&eacute;criture pour
+l'habilet&eacute; de sa main. &Agrave; quinze ans, il passa de l'&Eacute;pitome sacrae qu'il
+avait recommenc&eacute; cinq fois, &agrave; l'&Eacute;pitome Graecae; mais d&egrave;s les premi&egrave;res
+versions, les professeurs s'aper&ccedil;urent que le saut qu'ils venaient de
+faire faire &agrave; leur &eacute;l&egrave;ve &eacute;tait trop fort pour lui, et ils le remirent
+pour la sixi&egrave;me fois &agrave; l'&Eacute;pitome sacrae.</p>
+
+<p>Tout passif qu'il paraissait &ecirc;tre &agrave; l'ext&eacute;rieur, le jeune Buvat ne
+manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout
+pleurant chez sa m&egrave;re, se plaignit &agrave; elle de l'injustice qui lui avait
+&eacute;t&eacute; faite, et d&eacute;clara dans sa douleur une chose qu'il s'&eacute;tait bien gard&eacute;
+d'avouer jusque-l&agrave;: c'est qu'il y avait &agrave; son &eacute;cole des enfants de dix
+ans plus avanc&eacute;s que lui. Madame veuve Buvat, qui &eacute;tait une comm&egrave;re, et
+qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement
+peints, ce qui lui suffisait &agrave; elle pour croire qu'il n'y avait rien &agrave; y
+redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons p&egrave;res. Ceux-ci lui
+r&eacute;pondirent que son fils &eacute;tait un bon enfant, incapable d'une mauvaise
+pens&eacute;e vis-&agrave;-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades,
+mais qu'il &eacute;tait en m&ecirc;me temps d'une si formidable b&ecirc;tise, qu'ils lui
+conseillaient de d&eacute;velopper, en le faisant ma&icirc;tre d'&eacute;criture, le seul
+talent dont il par&ucirc;t que la nature, dans son avarice envers lui, e&ucirc;t
+consenti &agrave; le douer.</p>
+
+<p>Ce conseil fut un trait de lumi&egrave;re pour madame Buvat. Elle comprit que
+de cette fa&ccedil;on le produit qu'elle tirerait de son fils serait imm&eacute;diat:
+elle revint donc &agrave; la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux
+plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit
+qu'un moyen d'&eacute;chapper &agrave; la fustigation et aux f&eacute;rules qu'il recevait
+tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la r&eacute;compense
+reli&eacute;e en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les
+ouvertures de madame sa m&egrave;re avec la plus grande joie, lui promit
+qu'avant six mois il serait le premier ma&icirc;tre d'&eacute;criture de la capitale,
+et, le jour m&ecirc;me, apr&egrave;s avoir, de ses petites &eacute;conomies, achet&eacute; un canif
+&agrave; quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il
+se mit &agrave; l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les bons oratoriens ne s'&eacute;taient pas tromp&eacute;s sur la v&eacute;ritable vocation
+du jeune Buvat: la calligraphie &eacute;tait chez lui un art qui arrivait
+presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille
+et une Nuits, il &eacute;crivait six sortes d'&eacute;critures, et imitait au trait
+toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un
+an, il avait fait de tels progr&egrave;s, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait
+lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit,
+et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce
+temps il avait accompli un chef-d'&oelig;uvre: ce n'&eacute;tait pas une simple
+pancarte, c'&eacute;tait un v&eacute;ritable tableau repr&eacute;sentant la Cr&eacute;ation du monde
+en pleins et en d&eacute;li&eacute;s, divis&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s comme la Transfiguration de
+Rapha&euml;l. Dans la partie du haut, consacr&eacute;e &agrave; l'&Eacute;den, le P&egrave;re &eacute;ternel
+tirait &Egrave;ve du c&ocirc;t&eacute; d'Adam endormi, entour&eacute; des animaux que la noblesse
+de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le
+chien. Au bas &eacute;tait la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait
+nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait &agrave; sa surface
+un superbe vaisseau &agrave; trois ponts. Des deux c&ocirc;t&eacute;s, des arbres charg&eacute;s
+d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en
+communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans
+l'intervalle laiss&eacute; libre par toutes ces belles choses s'&eacute;lan&ccedil;ait dans
+la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six &eacute;critures
+diff&eacute;rentes, l'adverbe impitoyablement.</p>
+
+<p>Cette fois, l'artiste ne fut point tromp&eacute; dans son attente. Le tableau
+produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours apr&egrave;s, le jeune
+Buvat avait cinq &eacute;coliers et deux &eacute;coli&egrave;res.</p>
+
+<p>Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es
+encore pass&eacute;es dans une aisance sup&eacute;rieure &agrave; celle qu'elle avait jamais
+eue, m&ecirc;me du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir
+parfaitement rassur&eacute;e sur l'avenir de monsieur son fils.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, apr&egrave;s avoir convenablement pleur&eacute; madame sa m&egrave;re, il
+poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement r&eacute;gl&eacute;e qu'il pouvait
+affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqu&eacute; sur la
+veille. Il arriva ainsi &agrave; l'&acirc;ge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant
+travers&eacute;, dans le calme &eacute;ternel de son innocente et vertueuse bonhomie,
+cette &eacute;poque orageuse de l'existence.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une
+action sublime, et qu'il la fit instinctivement, na&iuml;vement et bonnement,
+comme tout ce qu'il faisait. Peut-&ecirc;tre un homme d'esprit e&ucirc;t-il pass&eacute;
+pr&egrave;s d'elle sans la voir, ou e&ucirc;t-il d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te en la voyant.</p>
+
+<p>Il y avait alors au premier &eacute;tage de la maison n&deg; 6 de la rue des
+Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune m&eacute;nage
+qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante
+avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire
+que les deux &eacute;poux avaient l'air d'&ecirc;tre n&eacute;s l'un pour l'autre. Le mari
+&eacute;tait un homme de trente-quatre &agrave; trente-cinq ans, d'origine
+m&eacute;ridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint
+basan&eacute;, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher,
+&eacute;tait fils d'un ancien chef c&eacute;venol qui avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se faire
+catholique ainsi que toute sa famille, lors des pers&eacute;cutions de M. de
+B&acirc;ville, et, moiti&eacute; par opposition, moiti&eacute; parce que la jeunesse cherche
+les jeunes gens, il &eacute;tait entr&eacute;, apr&egrave;s avoir fait ses preuves comme
+&eacute;cuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, &agrave; cette &eacute;poque
+justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne
+pr&eacute;c&eacute;dente &agrave; la bataille de Steinkerque, o&ugrave; le prince avait fait ses
+premi&egrave;res armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville,
+son pr&eacute;d&eacute;cesseur, qui avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; lors de cette belle charge de la
+maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait
+d&eacute;cid&eacute; de la victoire.</p>
+
+<p>L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arriv&eacute;, monsieur
+de Luxembourg rappela &agrave; lui tous ces beaux officiers qui partageaient
+semestriellement, &agrave; cette &eacute;poque, leur vie entre la guerre et les
+plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent &agrave; tirer une &eacute;p&eacute;e que
+la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des
+premiers &agrave; se rendre &agrave; cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa
+maison militaire.</p>
+
+<p>La grande journ&eacute;e de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme
+d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea &agrave;
+sa t&ecirc;te, mais si profond&eacute;ment, que, dans ses diff&eacute;rentes charges, il
+resta cinq fois &agrave; peu pr&egrave;s seul au milieu d'ennemis. &Agrave; la cinqui&egrave;me
+fois, il n'avait pr&egrave;s de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait &agrave;
+peine, mais au coup d'&oelig;il rapide qu'il &eacute;changea avec lui, il reconnut
+que c'&eacute;tait un de ces c&oelig;urs sur lesquels il pouvait compter, et, au
+lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui
+l'avait reconnu, il lui cassa la t&ecirc;te d'un coup de pistolet. Au m&ecirc;me
+instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du
+prince, et dont l'autre s'amortit sur la poign&eacute;e de son &eacute;p&eacute;e; mais &agrave;
+peine ces deux coups de feu &eacute;taient-ils partis, que ceux qui les avaient
+tir&eacute;s tomb&egrave;rent presque simultan&eacute;ment, renvers&eacute;s par le compagnon du
+prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une
+d&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent
+heureusement, ou plut&ocirc;t miraculeusement, atteints par aucune balle;
+seulement le cheval du prince, bless&eacute; mortellement &agrave; la t&ecirc;te, s'abattit
+sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussit&ocirc;t &agrave; bas du sien
+et le lui offrit. Le prince fit quelques difficult&eacute;s d'accepter ce
+service, qui pouvait co&ucirc;ter si cher &agrave; celui qui le lui rendait; mais le
+jeune homme, qui &eacute;tait grand et fort pensant que ce n'&eacute;tait pas le
+moment d'&eacute;changer des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon
+gr&eacute; mal gr&eacute;, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait
+avec un d&eacute;tachement de chevau-l&eacute;gers, p&eacute;n&eacute;tra jusqu'&agrave; lui juste au
+moment o&ugrave;, malgr&eacute; leur courage, le prince et son compagnon allaient &ecirc;tre
+tu&eacute;s ou pris. Tous deux &eacute;taient sans blessures, quoique le prince e&ucirc;t
+re&ccedil;u quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la
+main &agrave; son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique
+sa figure lui f&ucirc;t connue, il &eacute;tait depuis si peu de temps &agrave; son service
+qu'il ne se rappelait m&ecirc;me pas son nom. Le jeune homme lui r&eacute;pondit
+qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplac&eacute; pr&egrave;s de lui,
+comme &eacute;cuyer, la Neuville, tu&eacute; &agrave; Steinkerque.</p>
+
+<p>Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:&mdash;Messieurs, leur
+dit le prince, c'est vous qui m'avez emp&ecirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre pris; mais,
+ajouta-t-il en montrant du Rocher, voil&agrave; celui qui m'a emp&ecirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre
+tu&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son
+premier &eacute;cuyer, et, trois ans apr&egrave;s, ayant toujours conserv&eacute; pour lui
+l'affection reconnaissante qu'il lui avait vou&eacute;e, il le maria avec une
+jeune personne dont il &eacute;tait amoureux et de la dot de laquelle il se
+chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'&eacute;tait encore
+qu'un jeune homme &agrave; cette &eacute;poque, la dot ne dut pas &ecirc;tre bien forte,
+mais en &eacute;change il se chargea de l'avancement de son prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>Cette jeune personne &eacute;tait d'origine anglaise: sa m&egrave;re avait accompagn&eacute;
+Madame Henriette en France, lorsqu'elle &eacute;tait venue &eacute;pouser Monsieur, et
+apr&egrave;s l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'&Eacute;ffiat,
+elle &eacute;tait pass&eacute;e dame d'atours au service de la grande dauphine; mais
+en 1690, la grande dauphine &eacute;tant morte, et l'Anglaise, dans sa fiert&eacute;
+tout insulaire n'ayant pas voulu rester pr&egrave;s de mademoiselle Choin, elle
+s'&eacute;tait retir&eacute;e dans une petite maison de campagne, qu'elle louait pr&egrave;s
+de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout enti&egrave;re &agrave; l'&eacute;ducation de sa petite
+Clarice, employant &agrave; cette &eacute;ducation la rente viag&egrave;re qu'elle tenait de
+la munificence du grand dauphin. Ce fut l&agrave; que dans les voyages du duc
+de Chartres &agrave; Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune
+fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons
+dit, le maria vers 1697.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir &agrave;
+voir, qui occupaient le premier &eacute;tage de la maison n&deg; 6 de la rue des
+Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde.</p>
+
+<p>Les jeunes &eacute;poux avaient eu tout d'abord un fils, dont, d&egrave;s l'&acirc;ge de
+quatre ans, l'&eacute;ducation calligraphique fut confi&eacute;e &agrave; Buvat. Le jeune
+&eacute;l&egrave;ve faisait d&eacute;j&agrave; les progr&egrave;s les plus satisfaisants, lorsqu'il fut
+tout &agrave; coup enlev&eacute; par la rougeole. Le d&eacute;sespoir des parents fut grand,
+comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus
+sinc&egrave;rement que son &eacute;colier annon&ccedil;ait les plus heureuses dispositions.
+Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un &eacute;tranger, les attacha
+&agrave; lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir pr&eacute;caire qui
+attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son
+influence pour lui faire obtenir une place &agrave; la Biblioth&egrave;que. Buvat
+bondit de joie &agrave; l'id&eacute;e de devenir fonctionnaire public. Le m&ecirc;me jour la
+demande fut &eacute;crite de sa plus belle &eacute;criture; le premier &eacute;cuyer
+l'apostilla chaudement, et, un mois apr&egrave;s, Buvat re&ccedil;ut un brevet
+d'employ&eacute; &agrave; la biblioth&egrave;que royale, section des manuscrits aux
+appointements de neuf cents livres.</p>
+
+<p>&Agrave; compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui
+inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses &eacute;coliers et ses
+&eacute;coli&egrave;res, et s'adonna tout entier &agrave; la confection des &eacute;tiquettes. Neuf
+cents livres, assur&eacute;es jusqu'&agrave; la fin de sa vie, &eacute;taient une v&eacute;ritable
+fortune, et le digne &eacute;crivain, gr&acirc;ce &agrave; la munificence royale, commen&ccedil;a
+de couler des jours fil&eacute;s d'or et de soie, promettant toujours &agrave; ses
+bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un
+autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait &agrave; &eacute;crire. De leur c&ocirc;t&eacute;,
+les pauvres parents d&eacute;siraient fort donner ce surcro&icirc;t d'occupation au
+digne &eacute;crivain. Dieu exau&ccedil;a leur d&eacute;sir. Vers la fin de l'ann&eacute;e 1702,
+Clarice accoucha d'une fille.</p>
+
+<p>Ce fut une tr&egrave;s grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait
+pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec
+les mains, et chantant &agrave; tue-t&ecirc;te le refrain de sa chanson favorite:
+Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-l&agrave;, pour la premi&egrave;re
+fois depuis qu'il avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute;, c'est-&agrave;-dire depuis deux ans, il
+n'arriva &agrave; son bureau qu'&agrave; dix heures un quart au lieu de dix heures
+pr&eacute;cises. Un surnum&eacute;raire, qui le croyait mort, avait demand&eacute; sa place.</p>
+
+<p>La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait d&eacute;j&agrave; lui
+faire faire des b&acirc;tons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une
+chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde &agrave;
+lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle e&ucirc;t deux ou
+trois ans. Il se r&eacute;signa; mais, en attendant, il lui pr&eacute;para des
+exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la
+satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la
+premi&egrave;re plume qu'elle e&ucirc;t touch&eacute;e.</p>
+
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu
+duc d'Orl&eacute;ans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement
+en Espagne, o&ugrave; il devait conduire des troupes au mar&eacute;chal de Berwick.
+Des ordres furent aussit&ocirc;t donn&eacute;s &agrave; toute sa maison militaire de se
+tenir pr&ecirc;te pour le 5 mars. Comme premier &eacute;cuyer, Albert devait
+n&eacute;cessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre
+temps l'e&ucirc;t combl&eacute; de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car
+la sant&eacute; de Clarice commen&ccedil;ait &agrave; inspirer de vives inqui&eacute;tudes, et le
+m&eacute;decin avait laiss&eacute; &eacute;chapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que
+Clarice se sent&icirc;t elle-m&ecirc;me gravement attaqu&eacute;e, soit, chose plus
+naturelle encore, qu'elle craign&icirc;t tout simplement pour son mari,
+l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-m&ecirc;me ne put
+s'emp&ecirc;cher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleur&egrave;rent
+parce qu'ils voyaient pleurer.</p>
+
+<p>Le 5 mai arriva: c'&eacute;tait le jour fix&eacute; pour le d&eacute;part. Malgr&eacute; sa douleur,
+Clarice s'&eacute;tait occup&eacute;e elle-m&ecirc;me des &eacute;quipages de son mari, et avait
+voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au
+milieu de ses larmes, un &eacute;clair d'orgueilleuse joie illumina son visage,
+lorsqu'elle vit Albert dans son &eacute;l&eacute;gant uniforme et sur son beau cheval
+de bataille. Quant &agrave; Albert, il &eacute;tait plein d'orgueil et de fiert&eacute;. La
+pauvre femme sourit tristement &agrave; ses r&ecirc;ves d'avenir; mais, pour ne pas
+l'attrister dans ce moment supr&ecirc;me, elle renferma son chagrin dans son
+c&oelig;ur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et
+peut-&ecirc;tre aussi celles qu'elle avait pour elle-m&ecirc;me, elle fut la
+premi&egrave;re &agrave; lui dire de penser non pas &agrave; elle, mais &agrave; son honneur.</p>
+
+<p>Le duc d'Orl&eacute;ans et son corps d'arm&eacute;e entr&egrave;rent en Catalogne dans les
+premiers jours d'avril, et s'avanc&egrave;rent aussit&ocirc;t &agrave; marches forc&eacute;es &agrave;
+travers l'Aragon. En arrivant &agrave; Segorbe, le duc apprit que le mar&eacute;chal
+de Berwick s'appr&ecirc;tait &agrave; donner une bataille d&eacute;cisive, et, dans le d&eacute;sir
+qu'il avait d'arriver &agrave; temps pour y prendre part, il exp&eacute;dia Albert en
+courrier; avec mission de dire au mar&eacute;chal que le duc d'Orl&eacute;ans arrivait
+&agrave; son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait
+pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert
+partit; mais, &eacute;gar&eacute; dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il
+ne pr&eacute;c&eacute;da l'arm&eacute;e que d'un jour et arriva au camp du mar&eacute;chal de
+Berwick au moment m&ecirc;me o&ugrave; il allait engager le combat. Albert se fit
+indiquer la position qu'occupait en personne le mar&eacute;chal; on lui montra
+&agrave; la gauche de l'arm&eacute;e, sur un petit mamelon d'o&ugrave; l'on d&eacute;couvrait toute
+la plaine, le duc de Berwick au milieu de son &eacute;tat major. Albert mit son
+cheval au galop et piqua droit sur lui.</p>
+
+<p>Le messager se fit reconna&icirc;tre au mar&eacute;chal, et lui exposa la cause de sa
+mission. Le mar&eacute;chal, pour toute r&eacute;ponse, lui montra le champ de
+bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il
+avait vu. Mais Albert avait respir&eacute; l'odeur de la poudre, et ne voulait
+point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui
+donner du moins la nouvelle de la victoire. Le mar&eacute;chal y consentit. En
+ce moment, une charge de dragons ayant paru n&eacute;cessaire au g&eacute;n&eacute;ral en
+chef, il commanda &agrave; un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre
+de charger. Le jeune homme partit au galop, mais &agrave; peine avait-il
+franchi le tiers de la distance qui s&eacute;parait le mamelon de la position
+occup&eacute;e par ce r&eacute;giment qu'il eut la t&ecirc;te emport&eacute;e par un boulet de
+canon. Il n'&eacute;tait pas encore tomb&eacute; des &eacute;triers, qu'Albert, saisissant
+cette occasion de prendre part &agrave; la bataille, lan&ccedil;a son cheval &agrave; son
+tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le
+mar&eacute;chal, tira son &eacute;p&eacute;e et chargea en t&ecirc;te du r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Cette charge fut une des plus brillantes de la journ&eacute;e, et elle
+s'enfon&ccedil;a si profond&eacute;ment au c&oelig;ur des imp&eacute;riaux qu'elle commen&ccedil;a
+d'&eacute;branler l'ennemi. Le mar&eacute;chal, malgr&eacute; lui, avait suivi des yeux, au
+milieu de la m&ecirc;l&eacute;e, ce jeune officier qu'il pouvait reconna&icirc;tre &agrave; son
+uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte
+corps &agrave; corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant,
+quand le r&eacute;giment fut en fuite, il vit revenir Albert &agrave; lui, tenant sa
+conqu&ecirc;te dans ses bras. Arriv&eacute; devant le mar&eacute;chal, il jeta le drapeau &agrave;
+ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce
+fut une gorg&eacute;e de sang qui vint sur ses l&egrave;vres. Le mar&eacute;chal le vit
+chanceler sur ses ar&ccedil;ons, et s'avan&ccedil;a pour le soutenir; mais, avant
+qu'il e&ucirc;t pu lui porter secours, Albert &eacute;tait tomb&eacute;: une balle lui avait
+travers&eacute; la poitrine.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme &eacute;tait
+mort sur le drapeau qu'il venait de conqu&eacute;rir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_17" id="Chapitre_17"></a><a href="#table">Chapitre 17</a></h2>
+
+
+<p>Le duc d'Orl&eacute;ans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert
+comme on regrette un homme de c&oelig;ur, mais, apr&egrave;s tout, il &eacute;tait mort de
+la mort du brave, il &eacute;tait mort au milieu d'une victoire, il &eacute;tait mort
+sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un
+Fran&ccedil;ais, un soldat, un gentilhomme?</p>
+
+<p>Le duc d'Orl&eacute;ans voulut &eacute;crire de sa main &agrave; la pauvre veuve. Si quelque
+chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans
+doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose,
+c'est qu'elle n'avait plus d'&eacute;poux et que sa Bathilde n'avait plus de
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures, Buvat rentra de la Biblioth&egrave;que; on lui dit que Clarice
+le demandait: il descendit aussit&ocirc;t. La pauvre femme ne pleurait pas;
+elle &eacute;tait atterr&eacute;e, sans larmes, sans paroles; ses yeux &eacute;taient fixes
+et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna
+pas vers lui, elle ne tourna pas la t&ecirc;te, elle se contenta d'&eacute;tendre la
+main de son c&ocirc;t&eacute; et de lui pr&eacute;senter la lettre.</p>
+
+<p>Buvat regarda &agrave; droite et &agrave; gauche d'un air tout h&eacute;b&eacute;t&eacute; pour deviner de
+quoi il &eacute;tait question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses
+conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni
+moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
+vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos d&eacute;biteurs.</p>
+
+<p>Votre affectionn&eacute;,</p>
+
+<p>Philippe d'Orl&eacute;ans.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur
+du Rocher?... pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Papa est mort? dit en s'approchant de sa m&egrave;re la petite Bathilde, qui
+jouait dans un coin avec sa poup&eacute;e. Maman, est-ce que c'est vrai que
+papa est mort?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! oui, ma ch&egrave;re enfant, s'&eacute;cria Clarice retrouvant tout &agrave;
+la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que
+trop vrai! Oh!</p>
+
+<p>Malheureuses que nous sommes!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes
+ressources consolatrices, il ne faut pas vous d&eacute;soler ainsi; c'est
+peut-&ecirc;tre une fausse nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orl&eacute;ans lui-m&ecirc;me? s'&eacute;cria
+la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton p&egrave;re est mort. Pleure,
+pleure, ma fille! peut-&ecirc;tre qu'en voyant tes larmes Dieu aura piti&eacute; de
+toi.</p>
+
+<p>Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que
+Buvat en sentit sa propre poitrine comme d&eacute;chir&eacute;e: mais son effroi fut
+bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le
+mouchoir qu'elle avait approch&eacute; de sa bouche. Alors il comprit que le
+malheur qui venait de lui arriver n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas le plus grand
+qui mena&ccedil;&acirc;t la petite Bathilde.</p>
+
+<p>L'appartement qu'occupait Clarice &eacute;tait devenu d&eacute;sormais trop grand pour
+elle; personne ne s'&eacute;tonna donc de la voir le quitter pour en prendre un
+plus petit au second.</p>
+
+<p>Outre la douleur qui, chez Clarice, avait an&eacute;anti toutes ses autres
+facult&eacute;s, il y a dans tout noble c&oelig;ur une certaine r&eacute;pugnance &agrave;
+solliciter, m&ecirc;me de la patrie, la r&eacute;compense du sang vers&eacute; pour elle,
+surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'&eacute;tait celui d'Albert. La
+pauvre veuve h&eacute;sita donc &agrave; se pr&eacute;senter au minist&egrave;re de la guerre pour
+faire valoir ses droits. Il en r&eacute;sulta qu'au bout de trois mois, quand
+elle put prendre sur elle de faire les premi&egrave;res d&eacute;marches, la prise de
+Requena et celle de Saragosse avaient d&eacute;j&agrave; fait oublier la bataille
+d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secr&eacute;taire du ministre
+lui r&eacute;pondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout
+obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice
+regarda dans une glace son visage maigri, et sourit
+tristement.&mdash;Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en
+conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulta de cet &eacute;chec que Clarice quitta son logement du second pour
+prendre deux petites chambres au troisi&egrave;me. La pauvre veuve n'avait
+d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui
+avait donn&eacute;e le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les
+&eacute;quipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait &eacute;tait
+beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'&eacute;tonna donc point que Clarice
+vend&icirc;t le superflu de ses meubles.</p>
+
+<p>On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orl&eacute;ans, et
+Clarice comptait sur ce retour pour am&eacute;liorer sa situation; mais, contre
+toutes les habitudes strat&eacute;giques de cette &eacute;poque, l'arm&eacute;e, au lieu de
+prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit
+qu'au lieu de se pr&eacute;parer &agrave; revenir, le duc d'Orl&eacute;ans se pr&eacute;parait &agrave;
+mettre le si&egrave;ge devant L&eacute;rida. Or, en 1647, le grand Cond&eacute; lui-m&ecirc;me
+avait &eacute;chou&eacute; devant L&eacute;rida, et le nouveau si&egrave;ge, en supposant m&ecirc;me qu'il
+e&ucirc;t une bonne issue, promettait de tra&icirc;ner effroyablement en longueur.</p>
+
+<p>Clarice risqua quelques nouvelles d&eacute;marches: cette fois on avait d&eacute;j&agrave;
+oubli&eacute; jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours &agrave; la lettre
+du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui r&eacute;pondit
+qu'apr&egrave;s le si&egrave;ge de L&eacute;rida, le duc d'Orl&eacute;ans ne pouvait manquer de
+revenir: force fut donc &agrave; la pauvre veuve de prendre encore patience.</p>
+
+<p>Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde
+en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles,
+ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite
+Bathilde, et un lit pour elle.</p>
+
+<p>Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces d&eacute;m&eacute;nagements
+successifs, et quoiqu'il n'e&ucirc;t pas l'esprit tr&egrave;s subtil, il ne lui avait
+pas &eacute;t&eacute; difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui
+&eacute;tait un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites &eacute;conomies
+qu'il avait grande envie de mettre &agrave; la disposition de sa voisine; mais
+comme, &agrave; mesure que la mis&egrave;re de Clarice devenait plus grande, sa fiert&eacute;
+grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille
+offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau
+qui renfermait toute sa fortune, c'est-&agrave;-dire cinquante ou soixante
+louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau &agrave; moiti&eacute;
+tir&eacute; de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout &agrave;
+fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller &agrave;
+son bureau, ayant rencontr&eacute; le propri&eacute;taire qui faisait sa tourn&eacute;e
+trimestrielle, et ayant devin&eacute; que la visite qu'il comptait faire &agrave; sa
+voisine, avec sa scrupuleuse ponctualit&eacute; allait, malgr&eacute; l'exigu&iuml;t&eacute; de la
+somme, la mettre peut-&ecirc;tre dans un grand embarras, il fit entrer le
+propri&eacute;taire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui
+avait remis l'argent, afin qu'il retir&acirc;t les deux quittances en m&ecirc;me
+temps. Le propri&eacute;taire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un
+retard du c&ocirc;t&eacute; de sa locataire, ne s'inqui&eacute;ta point de quelle part lui
+venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et
+continua sa tourn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que, dans la na&iuml;vet&eacute; de son &acirc;me Buvat fut tourment&eacute;
+de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours
+sans oser se pr&eacute;senter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y
+revint, il la trouva toute affect&eacute;e de ce qu'elle croyait un acte
+d'indiff&eacute;rence de sa part. De son c&ocirc;t&eacute;, Buvat trouva Clarice si fort
+chang&eacute;e encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la
+t&ecirc;te et en s'essuyant les yeux, et que, pour la premi&egrave;re fois peut-&ecirc;tre,
+il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait
+l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait une preuve de bien triste et bien profonde pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>Les derniers jours de l'hiver s'&eacute;coul&egrave;rent et apport&egrave;rent en passant la
+nouvelle de la reddition de L&eacute;rida, mais en m&ecirc;me temps on apprit que le
+jeune et infatigable g&eacute;n&eacute;ral s'appr&ecirc;tait &agrave; assi&eacute;ger Tortose. Ce fut le
+dernier coup port&eacute; &agrave; la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps
+allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait
+le duc &agrave; l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Les forces lui manqu&egrave;rent, et elle fut oblig&eacute;e de s'aliter.</p>
+
+<p>La position de Clarice &eacute;tait affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa
+maladie, elle sentait qu'elle &eacute;tait mortelle, et elle n'avait personne
+au monde &agrave; qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la
+mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas m&ecirc;me la
+pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa t&ecirc;te. Son mari n'avait
+que des parents &eacute;loign&eacute;s, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter
+la piti&eacute;. Quant &agrave; sa famille &agrave; elle, n&eacute;e en France, o&ugrave; sa m&egrave;re &eacute;tait
+morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y
+e&ucirc;t-il quelque espoir de ce c&ocirc;t&eacute;, elle n'avait plus le temps d'y
+recourir. La mort venait.</p>
+
+<p>Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitt&eacute; Clarice d&eacute;vor&eacute;e par
+la fi&egrave;vre, l'entendit g&eacute;mir si profond&eacute;ment, qu'il sauta &agrave; bas de son
+lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arriv&eacute; &agrave; la
+porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait &agrave; sanglots et priait
+&agrave; haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'&eacute;veilla et appela sa
+m&egrave;re. Clarice renfon&ccedil;a ses larmes, alla prendre son enfant dans son
+berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit r&eacute;p&eacute;ter tout ce
+qu'elle savait de pri&egrave;res, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait
+s'&eacute;crier d'une voix douloureuse: &laquo;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! &eacute;coutez mon
+pauvre enfant!&raquo; Il y avait dans cette sc&egrave;ne nocturne d'un enfant &agrave; peine
+hors du berceau et d'une m&egrave;re &agrave; moiti&eacute; dans la tombe, s'adressant tous
+deux au Seigneur comme &agrave; leur seul et unique soutien, au milieu du
+silence de la nuit, quelque chose de si profond&eacute;ment triste que le bon
+Buvat tomba &agrave; genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait
+offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais
+que du moins elle ne serait pas abandonn&eacute;e. Dieu avait entendu la double
+pri&egrave;re qui avait mont&eacute; vers lui, et il l'exau&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait
+jamais os&eacute; faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne
+grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit
+tout bas:&mdash;Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore
+de bonnes gens sur la terre.&mdash;La petite fille alors lui jeta les bras
+autour du cou et l'embrassa &agrave; son tour. Buvat sentit que des larmes lui
+venaient aux yeux, et comme il avait entendu r&eacute;p&eacute;ter maintes fois qu'il
+ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inqui&eacute;ter, il tira
+sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler
+l'&eacute;motion:&mdash;Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je
+m'en aille. Adieu, madame du Rocher.</p>
+
+<p>Sur l'escalier, il rencontra le m&eacute;decin et lui demanda ce qu'il pensait
+de la malade. Comme c'&eacute;tait un m&eacute;decin qui venait par charit&eacute;, et qu'il
+ne se croyait pas oblig&eacute; d'avoir des m&eacute;nagements, attendu qu'on ne les
+lui payait pas, il r&eacute;pondit que dans trois jours elle serait morte.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; quatre heures, Buvat trouva la maison en &eacute;moi. En
+descendant de chez Clarice, le m&eacute;decin avait dit qu'il fallait appeler
+le viatique. On avait donc &eacute;t&eacute; pr&eacute;venir le cur&eacute;, et le cur&eacute; &eacute;tait venu,
+avait mont&eacute; l'escalier, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; du sacristain et de sa sonnette, et sans
+pr&eacute;paration aucune, il &eacute;tait entr&eacute; dans la chambre de la malade. Clarice
+l'avait re&ccedil;u comme on re&ccedil;oit le Seigneur, c'est-&agrave;-dire les mains jointes
+et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas
+moins &eacute;t&eacute; terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui
+&eacute;tait arriv&eacute;: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la
+porte de la chambre encombr&eacute;s de toutes les comm&egrave;res du quartier, qui
+avaient comme c'&eacute;tait l'habitude &agrave; cette &eacute;poque, suivi le
+saint-sacrement. Autour du lit o&ugrave; &eacute;tait &eacute;tendue la mourante, d&eacute;j&agrave; si
+p&acirc;le et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses
+yeux, on e&ucirc;t pu la prendre pour une statue de marbre couch&eacute;e sur un
+tombeau, les pr&ecirc;tres chantaient les pri&egrave;res des agonisants, et, dans un
+coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait s&eacute;par&eacute;e de sa m&egrave;re,
+afin que la malade ne f&ucirc;t point distraite pendant l'accomplissement de
+son dernier acte de religion, &eacute;tait blottie, n'osant ni crier ni
+pleurer, tout effray&eacute;e de voir tant de monde qu'elle ne connaissait
+point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien.
+Aussi, d&egrave;s qu'elle aper&ccedil;ut Buvat, l'enfant courut &agrave; lui, comme &agrave; la
+seule personne qu'elle conn&ucirc;t au milieu de cette fun&egrave;bre assembl&eacute;e.
+Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle pr&egrave;s du lit
+de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la
+terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son &eacute;ternelle pri&egrave;re
+d'envoyer un protecteur &agrave; sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du
+seul ami qu'elle se conn&ucirc;t au monde. Avec ce regard per&ccedil;ant des
+moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce c&oelig;ur pur et d&eacute;vou&eacute;, et elle
+y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas os&eacute; lui dire; car elle se
+souleva sur son s&eacute;ant, lui tendit la main en jetant un cri de
+reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si
+elle avait &eacute;puis&eacute; les derni&egrave;res forces de sa vie dans cet &eacute;lan maternel,
+elle retomba &eacute;vanouie sur son lit.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie religieuse &eacute;tant termin&eacute;e, les pr&ecirc;tres se retir&egrave;rent
+d'abord; les d&eacute;votes les suivirent, les indiff&eacute;rents et les curieux
+sortirent les derniers. De ce nombre &eacute;taient plusieurs femmes. Buvat
+leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses
+connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se pr&eacute;senta aussit&ocirc;t,
+assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les
+vertus requises pour exercer cet honorable &eacute;tat, mais que, justement &agrave;
+cause de cette r&eacute;union de qualit&eacute;s, elle avait l'habitude de se faire
+payer huit jours d'avance, attendu qu'elle &eacute;tait fort courue dans le
+quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait &agrave; ces huit jours; elle
+r&eacute;pondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que
+la pauvre dame ne paraissait pas tr&egrave;s fortun&eacute;e, elle se contenterait de
+douze. Buvat, qui avait justement touch&eacute; son mois le jour m&ecirc;me, tira
+deux &eacute;cus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui e&ucirc;t
+demand&eacute; le double qu'il l'e&ucirc;t donn&eacute; &eacute;galement; aussi cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes
+n'&eacute;taient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai
+qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours,
+lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humili&eacute;s lui
+cherchent une cause impure ou int&eacute;ress&eacute;e!</p>
+
+<p>Clarice &eacute;tait toujours &eacute;vanouie. La garde entra aussit&ocirc;t en fonctions,
+en lui faisant, &agrave; d&eacute;faut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira.
+Quant &agrave; la petite Bathilde, on lui avait dit que sa m&egrave;re dormait. La
+pauvre enfant ne connaissait pas encore la diff&eacute;rence qu'il y avait
+entre le sommeil et la mort, et elle s'&eacute;tait remise &agrave; jouer dans un coin
+avec sa poup&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la
+malade &eacute;tait sortie de son &eacute;vanouissement, mais quoiqu'elle e&ucirc;t les yeux
+ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconna&icirc;tre
+encore, car, d&egrave;s qu'elle l'aper&ccedil;ut, elle joignit les mains et se mit &agrave;
+prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais
+l'effort qu'il fallait qu'elle f&icirc;t &eacute;tait sans doute trop grand pour sa
+faiblesse, car elle poussa un g&eacute;missement et retomba de nouveau sans
+mouvement sur son oreiller. La garde secoua la t&ecirc;te, et approchant de la
+malade:&mdash;Il est bien, votre oreiller, ma petite m&egrave;re, lui dit-elle, il
+ne faut pas le d&eacute;ranger. Puis, se retournant vers Buvat:&mdash;Ah! les
+malades, ajouta-t-elle en haussant les &eacute;paules, ne m'en parlez pas! &ccedil;a
+se figure toujours que &ccedil;a a quelque chose qui les g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.</p>
+
+<p>Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde
+s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les
+l&egrave;vres d'un cordial de son invention, qu'elle &eacute;tait all&eacute;e chercher chez
+le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la
+m&egrave;re et l'enfant &agrave; la garde, et sortit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin la malade &eacute;tait plus mal encore; car, quoiqu'elle e&ucirc;t
+les yeux ouverts, elle ne paraissait reconna&icirc;tre personne autre que sa
+fille, qu'on avait couch&eacute;e pr&egrave;s d'elle sur le lit, et dont elle avait
+pris la petite main qu'elle ne voulait plus l&acirc;cher. De son c&ocirc;t&eacute;
+l'enfant, comme si elle sentait que c'&eacute;tait la derni&egrave;re &eacute;treinte
+maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aper&ccedil;ut son bon ami,
+elle lui dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle dort, maman, elle dort.</p>
+
+<p>Il sembla alors &agrave; Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle
+entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait
+&ecirc;tre aussi bien un frisson nerveux. Il demanda &agrave; la garde si la malade
+avait besoin de quelque chose. La garde secoua la t&ecirc;te en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? &ccedil;a serait de l'argent jet&eacute; &agrave; l'eau: ces gueux
+d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!</p>
+
+<p>Buvat aurait bien voulu rester pr&egrave;s de Clarice, car il voyait qu'elle ne
+devait plus avoir que bien peu de temps &agrave; vivre; mais il n'aurait jamais
+eu l'id&eacute;e, &agrave; moins d'&ecirc;tre mourant lui-m&ecirc;me, qu'il p&ucirc;t manquer un seul
+jour d'aller &agrave; son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si
+triste et si accabl&eacute;, que le roi ne gagna pas grand-chose &agrave; sa pr&eacute;sence.
+On remarqua m&ecirc;me avec &eacute;tonnement, ce jour-l&agrave;, que Buvat n'attendit pas
+que quatre heures fussent sonn&eacute;es pour d&eacute;nouer les cordons des fausses
+manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et
+qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit.
+Le surnum&eacute;raire qui avait d&eacute;j&agrave; demand&eacute; sa place le regarda s'en aller,
+puis, quand il eut referm&eacute; la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; la bonne heure, dit-il assez haut pour &ecirc;tre entendu du
+chef, en voil&agrave; un qui se la passe douce!</p>
+
+<p>Les pressentiments de Buvat furent confirm&eacute;s: en arrivant &agrave; la maison,
+il demanda &agrave; la porti&egrave;re comment allait Clarice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dieu merci! r&eacute;pondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle
+ne souffre plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte! s'&eacute;cria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur
+celui qui l'entend ce mot terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois quarts d'heure &agrave; peu pr&egrave;s, r&eacute;pondit la porti&egrave;re; et elle
+se remit &agrave; remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une
+petite chanson qu'elle avait interrompue pour r&eacute;pondre &agrave; Buvat.</p>
+
+<p>Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une &agrave; une, s'arr&ecirc;tant
+&agrave; chaque &eacute;tage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier
+o&ugrave; &eacute;taient sa chambre et celle de Clarice, il fut oblig&eacute; de s'appuyer au
+mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue
+d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le
+plus ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me subit l'impression. Aussi &eacute;tait-il l&agrave;, muet,
+immobile, h&eacute;sitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite
+Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et
+cela lui rendit quelque courage. Cependant, arriv&eacute; &agrave; la porte, il
+s'arr&ecirc;ta encore, mais alors il entendit plus distinctement les
+g&eacute;missements de la petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoup&eacute;e par les larmes;
+maman; r&eacute;veille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?</p>
+
+<p>Puis l'enfant venait &agrave; la porte, et frappant avec sa petite main:</p>
+
+<p>&mdash;Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!</p>
+
+<p>Buvat ne comprenait pas qu'on n'e&ucirc;t pas emport&eacute; l'enfant quelque part,
+aussit&ocirc;t que sa m&egrave;re &eacute;tait morte, et la piti&eacute; profonde que lui inspira
+la pauvre petite l'emportant sur le sentiment p&eacute;nible qui l'avait arr&ecirc;t&eacute;
+un instant, il porta la main &agrave; la serrure pour ouvrir la porte. La porte
+&eacute;tait ferm&eacute;e. En ce moment il entendit la porti&egrave;re qui l'appelait; il
+courut &agrave; l'escalier et lui demanda o&ugrave; &eacute;tait la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est justement cela, r&eacute;pondit la porti&egrave;re; regardez donc,
+que je suis b&ecirc;te! j'ai oubli&eacute; de vous la donner en passant, moi!</p>
+
+<p>Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le propri&eacute;taire qui l'y a d&eacute;pos&eacute;e, apr&egrave;s avoir fait enlever les
+meubles, r&eacute;pondit la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! enlever les meubles! s'&eacute;cria Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'&eacute;tait pas
+riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros &agrave; parier qu'elle
+doit de tous les c&ocirc;t&eacute;s. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le
+propri&eacute;taire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a
+plus besoin de meubles, la pauvre ch&egrave;re femme!</p>
+
+<p>&mdash;Mais la garde, qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est all&eacute;e. Son affaire
+&eacute;tait finie; elle viendra l'ensevelir pour un &eacute;cu, si vous voulez. C'est
+ordinairement les porti&egrave;res qui ont ce petit boni-l&agrave;; mais moi, je ne
+puis pas: je suis trop sensible.</p>
+
+<p>Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Il monta aussi
+rapidement cette fois qu'il &eacute;tait mont&eacute; lentement la premi&egrave;re. La main
+lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la
+clef tourna et la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Clarice &eacute;tait &eacute;tendue &agrave; terre sur la paillasse de son lit, au milieu de
+la chambre toute d&eacute;meubl&eacute;e. Un mauvais drap avait &eacute;t&eacute; jet&eacute; sur elle et
+avait d&ucirc; la cacher tout enti&egrave;re, mais la petite Bathilde l'avait rabattu
+pour chercher le visage de sa m&egrave;re, qu'elle embrassait au moment o&ugrave;
+Buvat entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon ami, bon ami, s'&eacute;cria l'enfant, r&eacute;veille donc ma petite
+maman, qui veut toujours dormir; r&eacute;veille-la, je t'en prie.</p>
+
+<p>Et l'enfant courait &agrave; Buvat, qui regardait de la porte ce triste
+spectacle.</p>
+
+<p>Buvat conduisit Bathilde pr&egrave;s du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse une derni&egrave;re fois ta m&egrave;re, pauvre enfant, lui dit-il.</p>
+
+<p>L'enfant ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu
+la r&eacute;veillera.</p>
+
+<p>Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se
+laissa faire sans r&eacute;sistance, comme si elle e&ucirc;t compris sa faiblesse et
+son isolement.</p>
+
+<p>Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlev&eacute; jusqu'au
+berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller
+faire la d&eacute;claration mortuaire au commissaire du quartier, et pr&eacute;venir
+l'administration des pompes fun&egrave;bres.</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint la porti&egrave;re lui remit un papier que la garde avait
+trouv&eacute; dans la main de Clarice en l'ensevelissant.</p>
+
+<p>Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le seul h&eacute;ritage que la pauvre m&egrave;re avait laiss&eacute; &agrave; sa fille</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_18" id="Chapitre_18"></a><a href="#table">Chapitre 18</a></h2>
+
+
+<p>En allant faire sa d&eacute;claration au commissaire du quartier, et ses
+arrangements avec les pompes fun&egrave;bres, Buvat s'&eacute;tait encore occup&eacute; de
+chercher une femme qui p&ucirc;t prendre soin de la petite Bathilde, fonctions
+dont il ne pouvait se charger lui-m&ecirc;me, d'abord parce qu'il &eacute;tait dans
+la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce
+que, allant &agrave; son bureau pendant six heures de la journ&eacute;e, il &eacute;tait
+impossible que l'enfant demeur&acirc;t seule en son absence. Heureusement il
+avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'&eacute;tait une bonne femme de
+trente-cinq &agrave; trente-huit ans &agrave; peu pr&egrave;s, qui &eacute;tait rest&eacute;e au service de
+feue madame Buvat pendant les trois derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie, et dont,
+pendant ces trois ans il avait pu appr&eacute;cier les bonnes qualit&eacute;s. Il fut
+convenu avec Nanette, c'&eacute;tait le nom de la bonne femme, qu'elle logerait
+dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde,
+et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.</p>
+
+<p>Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat,
+en lui faisant un m&eacute;nage, &agrave; lui qui avait toujours v&eacute;cu en gar&ccedil;on, et
+mang&eacute; en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde,
+devenue trop &eacute;troite pour le surcro&icirc;t d'existences attach&eacute;es d&eacute;sormais &agrave;
+la sienne; et d&egrave;s le lendemain matin il se mit en qu&ecirc;te d'un autre
+logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort &agrave; ne pas
+s'&eacute;loigner de la biblioth&egrave;que du roi, afin, quelque temps qu'il f&icirc;t, d'y
+arriver sans trop de d&eacute;sagr&eacute;ment; c'&eacute;tait un appartement compos&eacute; de deux
+chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arr&ecirc;ta s&eacute;ance tenante,
+donna le denier &agrave; Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles
+qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de
+Nanette, et le soir m&ecirc;me, &agrave; son retour du bureau, le d&eacute;m&eacute;nagement fut
+op&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui &eacute;tait un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu,
+si bien que Buvat n'eut pas m&ecirc;me besoin, pour rendre les derniers
+devoirs &agrave; sa voisine, de demander un cong&eacute; d'un jour &agrave; son chef. Pendant
+une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda &agrave; chaque instant sa
+maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apport&eacute;, pour la
+consoler, force jolis joujoux, elle commen&ccedil;a &agrave; parler moins souvent de
+sa m&egrave;re, et comme on lui avait dit qu'elle &eacute;tait partie pour rejoindre
+son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils
+reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui s&eacute;pare nos premi&egrave;res
+ann&eacute;es du reste de notre vie s'&eacute;paissit peu &agrave; peu, et Bathilde les
+oublia jusqu'au jour o&ugrave; la jeune fille, sachant enfin ce que c'&eacute;tait que
+d'&ecirc;tre orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses
+souvenirs d'enfant.</p>
+
+<p>Buvat avait donn&eacute; la plus belle des deux chambres &agrave; Bathilde; il avait
+gard&eacute; l'autre pour lui, et avait rel&eacute;gu&eacute; Nanette dans le cabinet. Cette
+Nanette &eacute;tait une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine,
+tricotait d'une mani&egrave;re remarquable, et filait comme la sainte Vierge.
+Mais, malgr&eacute; ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui
+&eacute;taient loin de suffire &agrave; l'&eacute;ducation d'une jeune fille, et que, quand
+Bathilde aurait un magnifique point d'&eacute;criture, conna&icirc;trait ses cinq
+r&egrave;gles, aurait appris &agrave; coudre et &agrave; filer, elle ne saurait juste que la
+moiti&eacute; de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisag&eacute;
+l'obligation dont il s'&eacute;tait charg&eacute; dans toute son &eacute;tendue; c'&eacute;tait une
+de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le c&oelig;ur, et il
+avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en
+serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il r&eacute;solut donc de lui
+donner une &eacute;ducation conforme, non pas &agrave; sa situation pr&eacute;sente, mais au
+nom qu'elle portait.</p>
+
+<p>Et, pour prendre cette r&eacute;solution, Buvat avait fait un raisonnement bien
+simple: c'est qu'il devait sa place &agrave; Albert, et que par cons&eacute;quent le
+revenu de cette place appartenait &agrave; Bathilde. Voici comment il divisait
+ses neuf cents livres d'appointements annuels:</p>
+
+<p>Quatre cent cinquante livres pour les ma&icirc;tres de musique, de dessin et
+de danse.</p>
+
+<p>Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.</p>
+
+<p>Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mari&acirc;t quatorze
+ans plus tard, c'est-&agrave;-dire &agrave; dix-huit ans, l'int&eacute;r&ecirc;t et le capital
+r&eacute;unis se monteraient, le jour de son mariage, &agrave; quelque chose comme
+neuf ou dix mille livres. Ce n'&eacute;tait pas grand-chose, Buvat le savait
+bien, et il en &eacute;tait fort pein&eacute;, mais il avait eu beau se creuser
+l'esprit, il n'avait pas trouv&eacute; moyen de faire mieux.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la nourriture commune, au paiement du loyer, &agrave; l'entretien de
+Bathilde, &agrave; son entretien &agrave; lui et aux gages de Nanette, il y ferait
+face en se remettant &agrave; donner des le&ccedil;ons d'&eacute;criture et en faisant des
+copies. &Agrave; cet effet, il se l&egrave;verait &agrave; cinq heures du matin et se
+coucherait &agrave; dix heures du soir. Ce serait tout b&eacute;n&eacute;fice, car, gr&acirc;ce &agrave;
+ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures
+tous les jours.</p>
+
+<p>Dieu b&eacute;nit d'abord ces saintes r&eacute;solutions: ni les le&ccedil;ons ni les copies
+ne manqu&egrave;rent &agrave; Buvat, et comme deux ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent avant que
+Bathilde e&ucirc;t termin&eacute; l'&eacute;ducation premi&egrave;re dont il s'&eacute;tait charg&eacute;
+lui-m&ecirc;me, il put ajouter neuf cents livres &agrave; son petit tr&eacute;sor et placer
+neuf cents livres sur la t&ecirc;te de Bathilde.</p>
+
+<p>&Agrave; six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement &agrave; cet &acirc;ge les filles
+des plus nobles et des plus riches maisons c'est-&agrave;-dire ma&icirc;tre de danse,
+ma&icirc;tre de musique et ma&icirc;tre de dessin.</p>
+
+<p>Au reste, c'&eacute;tait tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette
+charmante enfant, car elle paraissait avoir re&ccedil;u de Dieu une de ces
+heureuses organisations dont l'aptitude fait croire &agrave; un monde
+ant&eacute;rieur, tant ceux qui en sont dou&eacute;s semblent non pas apprendre une
+chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubli&eacute;e. Quant &agrave; sa jeune
+beaut&eacute;, qui donnait de si magnifiques esp&eacute;rances, elle tenait tout ce
+qu'elle avait promis.</p>
+
+<p>Aussi Buvat &eacute;tait-il bien heureux toute la semaine quand apr&egrave;s chaque
+le&ccedil;on il recevait les compliments des ma&icirc;tres, et bien fier lorsque le
+dimanche, apr&egrave;s avoir pass&eacute; l'habit saumon, la culotte de velours noir
+et les bas chin&eacute;s, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en
+allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'&eacute;tait ordinairement
+vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'&eacute;tait l&agrave; le
+rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait &eacute;t&eacute; autrefois un grand
+amateur de ce jeu. En cessant d'&ecirc;tre acteur, il &eacute;tait devenu juge. &Agrave;
+chaque contestation qui s'&eacute;levait, c'&eacute;tait &agrave; lui qu'on en appelait, et
+c'&eacute;tait une justice &agrave; lui rendre, il avait le coup d'&oelig;il si exact, qu'&agrave;
+la premi&egrave;re vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus
+proche du cochonnet. Aussi ses jugements &eacute;taient-ils sans appel et
+respect&eacute;s et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait &agrave;
+Vincennes.</p>
+
+<p>Mais encore, il faut le dire &agrave; sa louange, sa pr&eacute;dilection pour cette
+promenade n'&eacute;tait pas n&eacute;e d'un sentiment &eacute;go&iuml;ste: cette promenade
+conduisait en m&ecirc;me temps aux marais de la Grange-Bateli&egrave;re, dont les
+eaux sombres et moir&eacute;es attiraient un grand nombre de ces demoiselles
+aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir &agrave;
+poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde
+&eacute;tait de courir, son r&eacute;seau vert &agrave; la main, ses beaux cheveux blonds
+flottant au vent, apr&egrave;s les papillons et les demoiselles. Il en
+r&eacute;sultait bien, &agrave; cause de la disposition du terrain, quelques petits
+accidents &agrave; sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amus&acirc;t, Buvat
+passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc,
+c'&eacute;tait l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour,
+mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les &eacute;paules et en
+disant:&mdash;Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et
+comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle
+pratiquait elle-m&ecirc;me dans l'occasion, elle se rendait ordinairement &agrave; la
+moralit&eacute; de celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'&eacute;tait que les jours de grande
+f&ecirc;te, que Buvat consentait, &agrave; la requ&ecirc;te de la petite Bathilde, qui
+voulait voir de pr&egrave;s les moulins &agrave; vent, &agrave; pousser jusqu'&agrave; Montmartre.
+Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un d&icirc;ner destin&eacute;
+&agrave; &ecirc;tre mang&eacute; sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lan&ccedil;ait bravement dans
+le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait &agrave; droite
+le cimeti&egrave;re Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on
+franchissait la barri&egrave;re, et l'on gravissait le chemin de Montmartre,
+lanc&eacute; comme un ruban entre les pr&eacute;s verts et les Briolets.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; on ne rentrait qu'&agrave; huit heures du soir; mais aussi, depuis
+la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de
+Buvat.</p>
+
+<p>Les choses all&egrave;rent ainsi jusqu'en l'an de gr&acirc;ce 1712, &eacute;poque &agrave; laquelle
+le grand roi se trouva si g&ecirc;n&eacute; dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de
+se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employ&eacute;s. Buvat fut
+averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annon&ccedil;a
+un beau matin, comme il se pr&eacute;sentait pour toucher son mois, qu'il n'y
+avait pas d'argent &agrave; la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout
+&eacute;bahi: il ne lui &eacute;tait jamais venu &agrave; l'id&eacute;e que le roi p&ucirc;t manquer
+d'argent. Il ne s'inqui&eacute;ta donc pas autrement de cette r&eacute;ponse,
+convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et
+il s'en revint &agrave; son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! lui dit le surnum&eacute;raire, qui, apr&egrave;s sept ans d'attente &eacute;tait
+enfin pass&eacute; employ&eacute; le premier du mois pr&eacute;c&eacute;dent, il faut que vous ayez
+le c&oelig;ur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous ne venez peut-&ecirc;tre pas de la caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, j'en viens.</p>
+
+<p>&mdash;Et on vous a pay&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Et que pensez-vous de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray,
+reprit l'employ&eacute; en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous
+payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le p&egrave;re Buvat!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons l'autre mois, r&eacute;pondit le second employ&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Buvat, r&eacute;p&eacute;tant ces paroles qui lui parurent de la plus
+grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront,
+qu'est-ce que vous ferez, p&egrave;re Buvat?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ferai? dit Buvat, &eacute;tonn&eacute; qu'on p&ucirc;t mettre en doute sa
+r&eacute;solution &agrave; venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employ&eacute;, vous viendrez
+toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Buvat, le roi m'a pay&eacute; pendant dix ans rubis sur
+l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est g&ecirc;n&eacute;, le droit de
+me demander un peu de cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vil flatteur! dit l'employ&eacute;.</p>
+
+<p>Le mois s'&eacute;coula, le jour du paiement revint: Buvat se pr&eacute;senta &agrave; la
+caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arri&eacute;r&eacute;;
+mais, &agrave; son grand &eacute;tonnement, on lui annon&ccedil;a comme la derni&egrave;re fois que
+la caisse &eacute;tait vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le
+caissier lui r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait bien curieux. Buvat se confondit en
+excuses et revint &agrave; son bureau mais cette fois sans chanter.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, l'employ&eacute; donna sa d&eacute;mission. Or, comme il devenait
+difficile de remplacer un employ&eacute; qui se retirait parce qu'on ne payait
+plus, et qu'il fallait que la besogne se f&icirc;t tout de m&ecirc;me, le chef
+chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du d&eacute;missionnaire.
+Buvat le re&ccedil;ut sans murmurer, et comme, &agrave; tout prendre, ses &eacute;tiquettes
+lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se
+trouva au courant.</p>
+
+<p>On ne paya pas plus le troisi&egrave;me mois que les deux premiers. C'&eacute;tait une
+v&eacute;ritable banqueroute.</p>
+
+<p>Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce
+qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec
+r&eacute;flexion. Seulement il attaqua son petit tr&eacute;sor, qui se composait juste
+de deux ann&eacute;es de ses appointements.</p>
+
+<p>Cependant Bathilde grandissait: c'&eacute;tait maintenant une jeune fille de
+treize &agrave; quatorze ans, dont la beaut&eacute; devenait tous les jours plus
+remarquable, et qui commen&ccedil;ait &agrave; comprendre toute la difficult&eacute; de sa
+position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous pr&eacute;texte qu'elle
+pr&eacute;f&eacute;rait rester &agrave; dessiner ou &agrave; jouer du clavecin, les promenades aux
+Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Bateli&egrave;re et les
+ascensions &agrave; Montmartre &eacute;taient interrompues. Buvat ne comprenait rien &agrave;
+ces go&ucirc;ts s&eacute;dentaires qui &eacute;taient venus tout &agrave; coup &agrave; la jeune fille, et
+comme, apr&egrave;s avoir essay&eacute; deux ou trois fois de se promener sans elle,
+il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que ce n'&eacute;tait pas la promenade en elle-m&ecirc;me qu'il
+aimait, il r&eacute;solut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enferm&eacute;
+toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait r&eacute;solu,
+dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements
+avec jardin &eacute;taient devenus trop chers pour l'&eacute;tat des finances du
+pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouv&eacute; dans ses courses le petit
+logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette
+lumineuse id&eacute;e de remplacer le jardin par une terrasse; il avait m&ecirc;me
+r&eacute;fl&eacute;chi bient&ocirc;t que l'air en serait meilleur, et il &eacute;tait revenu faire
+part de sa trouvaille &agrave; Bathilde, en lui disant que le seul inconv&eacute;nient
+qu'il v&icirc;t &agrave; leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous
+tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient s&eacute;par&eacute;es, et
+qu'elle serait oblig&eacute;e d'habiter le quatri&egrave;me &eacute;tage avec Nanette, tandis
+qu'il logerait au cinqui&egrave;me. Ce qui paraissait un inconv&eacute;nient &agrave; Buvat
+parut au contraire une qualit&eacute; &agrave; Bathilde. Depuis quelque temps elle
+comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel &agrave; la femme, qu'il &eacute;tait
+inconvenant que sa chambre f&ucirc;t de plain-pied et s&eacute;par&eacute;e par une seule
+porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'&eacute;tait ni son p&egrave;re,
+ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'apr&egrave;s tout ce qu'il lui
+disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un
+autre qui f&ucirc;t aussi bien &agrave; sa convenance; elle l'invita &agrave; l'arr&ecirc;ter le
+plus t&ocirc;t possible. Buvat enchant&eacute; donna le m&ecirc;me jour le cong&eacute; &agrave; son
+ancien logement et le denier &agrave; Dieu &agrave; son nouveau; puis, au prochain
+demi-terme, il d&eacute;m&eacute;nagea. C'&eacute;tait la troisi&egrave;me fois depuis vingt ans, et
+toujours dans des circonstances p&eacute;remptoires. Comme on le voit, Buvat
+n'&eacute;tait point d'humeur changeante.</p>
+
+<p>Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-m&ecirc;me, car, depuis
+que son mantelet noir dessinait d'admirables &eacute;paules, depuis que sous sa
+mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la
+Bathilde d'autrefois, elle n'avait gard&eacute; que son pied d'enfant, tout le
+monde remarquait que Buvat &eacute;tait jeune encore; que cinq ou six fois,
+comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait r&eacute;guli&egrave;rement
+aller tous les mois chez son notaire, il avait trouv&eacute; l'occasion de
+faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que
+le tuteur et la pupille demeuraient sous la m&ecirc;me clef, si bien que les
+comm&egrave;res, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde
+n'avait que six ans, commen&ccedil;aient &agrave; crier &agrave; l'immoralit&eacute; de Buvat,
+maintenant que Bathilde en avait quinze.</p>
+
+<p>Pauvre Buvat! Si jamais &eacute;cho fut innocent et pur, c'est celui de cette
+chambre qui attenait &agrave; celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita
+dix ans sa bonne grosse t&ecirc;te joufflue et rose, &agrave; laquelle jamais une
+mauvaise pens&eacute;e n'&eacute;tait venue, m&ecirc;me en songe.</p>
+
+<p>Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et
+Bathilde &eacute;taient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties &agrave; la rue
+Pagevin; de sorte que, l&agrave; o&ugrave; l'on avait su son admirable conduite &agrave;
+l'&eacute;gard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore prot&eacute;g&eacute; contre
+la calomnie; mais il y avait d&eacute;j&agrave; longtemps que cette belle action avait
+&eacute;t&eacute; faite, que, m&ecirc;me rue Pagevin, on commen&ccedil;ait &agrave; l'oublier. Il &eacute;tait
+donc bien difficile que les bruits qui avaient commenc&eacute; &agrave; se r&eacute;pandre ne
+les suivissent pas dans un quartier nouveau o&ugrave; ils &eacute;taient tout &agrave; fait
+inconnus, et o&ugrave; leur inscription sous deux noms diff&eacute;rents devait dans
+tous les cas &eacute;veiller les soup&ccedil;ons, en excluant toute id&eacute;e de proche
+parent&eacute;.</p>
+
+<p>Restait la supposition qui, attribuant &agrave; Buvat une jeunesse orageuse,
+avait vu dans Bathilde le r&eacute;sultat d'une ancienne passion que l'&Eacute;glise
+e&ucirc;t oubli&eacute; de consacrer; mais cette supposition tombait au premier
+examen. Bathilde &eacute;tait grande et &eacute;lanc&eacute;e, Buvat &eacute;tait gros et court;
+Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux
+bleu-fa&iuml;ence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau
+blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute
+la personne de Bathilde respirait l'&eacute;l&eacute;gance et la distinction, tandis
+que le pauvre bonhomme Buvat &eacute;tait des pieds &agrave; la t&ecirc;te un type de
+vulgaire bonhomie. Il en r&eacute;sulta que les femmes commenc&egrave;rent &agrave; regarder
+Bathilde avec d&eacute;dain, et que les hommes appel&egrave;rent Buvat un heureux
+dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des derni&egrave;res &agrave;
+accr&eacute;diter tous ces bruits. Nous dirons plus tard &agrave; quelle occasion elle
+commen&ccedil;a d'y donner cr&eacute;ance.</p>
+
+<p>Cependant les pr&eacute;visions de l'employ&eacute; d&eacute;missionnaire s'&eacute;taient
+r&eacute;alis&eacute;es. Il y avait d&eacute;j&agrave; dix-huit mois que Buvat n'avait touch&eacute; un sou
+d'appointements sans que le brave homme, malgr&eacute; ce long cr&eacute;dit, se f&ucirc;t
+rel&acirc;ch&eacute; un instant de sa ponctualit&eacute; ordinaire. Il y a plus, depuis
+qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne pr&icirc;t au
+ministre de faire des &eacute;conomies en supprimant le tiers des employ&eacute;s, et
+Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il
+e&ucirc;t pu employer d'une mani&egrave;re plus lucrative, e&ucirc;t regard&eacute; comme un
+malheur irr&eacute;parable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de
+z&egrave;le &agrave; mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il
+en r&eacute;sulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait
+d'autant plus qu'on le payait moins.</p>
+
+<p>L'ignorance compl&egrave;te de l'&eacute;poque o&ugrave; cette situation pr&eacute;caire cesserait,
+jointe &agrave; la diminution de son petit tr&eacute;sor qui mena&ccedil;ait de s'&eacute;puiser
+bient&ocirc;t, rembrunissait n&eacute;anmoins le front de Buvat, au point que
+Bathilde commen&ccedil;a de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle
+ignorait. Avec le tact qui caract&eacute;rise les femmes, elle comprit que
+toute question &agrave; Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confi&eacute; de
+lui-m&ecirc;me serait inutile. Ce fut donc &agrave; Nanette qu'elle s'adressa.
+Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison
+ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la
+situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle
+devait &agrave; la d&eacute;licatesse d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e de Buvat; elle sut que pour lui
+conserver intacts des appointements destin&eacute;s &agrave; payer ses ma&icirc;tres
+d'agr&eacute;ment et &agrave; lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis
+cinq heures jusqu'&agrave; huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'&agrave;
+minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'&eacute;tait que, malgr&eacute; ce travail
+acharn&eacute;, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses
+petites &eacute;conomies seraient &eacute;puis&eacute;es, il se verrait forc&eacute; d'avouer &agrave;
+Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute d&eacute;pense qui n'&eacute;tait pas
+rigoureusement n&eacute;cessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant
+ce saint d&eacute;vouement, avait &eacute;t&eacute; de tomber aux pieds de Buvat quand il
+rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bient&ocirc;t elle comprit que le
+seul moyen d'arriver &agrave; son but &eacute;tait de para&icirc;tre tout ignorer, et dans
+le baiser filial qu'elle d&eacute;posa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra
+de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de
+reconnaissance et de v&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_19" id="Chapitre_19"></a><a href="#table">Chapitre 19</a></h2>
+
+
+<p>Mais le lendemain, Bathilde dit en riant &agrave; Buvat qu'elle croyait que ses
+ma&icirc;tres n'avaient plus rien &agrave; lui apprendre, qu'elle en savait autant
+qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu.
+Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde;
+comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisi&egrave;me
+ciel, il n'eut pas de peine &agrave; croire sa pupille, d'autant moins que les
+ma&icirc;tres, avec une bonne foi assez rare, avou&egrave;rent que leur &eacute;l&egrave;ve en
+savait assez pour aller d&eacute;sormais toute seule. C'est que tel &eacute;tait le
+sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il &eacute;purait tout ce qui s'approchait
+d'elle.</p>
+
+<p>On comprend que cette double d&eacute;claration fit grand plaisir &agrave; Buvat; mais
+ce n'&eacute;tait pas assez pour Bathilde que d'&eacute;pargner sur la d&eacute;pense; elle
+r&eacute;solut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle e&ucirc;t fait des progr&egrave;s &agrave; peu
+pr&egrave;s pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le
+dessin seul pouvait lui &ecirc;tre une ressource, tandis que la musique ne lui
+serait jamais qu'un d&eacute;lassement. Elle r&eacute;serva donc toute son application
+pour le dessin, et comme elle y &eacute;tait vraiment d'une force sup&eacute;rieure,
+elle arriva bient&ocirc;t &agrave; faire de d&eacute;licieux pastels. Enfin, un jour, elle
+voulut conna&icirc;tre la valeur de ses &oelig;uvres, et pria Buvat, en allant &agrave;
+son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait
+son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cl&eacute;ry
+et de la rue du Gros-Chenet, deux t&ecirc;tes d'enfant qu'elle avait faites de
+fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se
+chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et
+s'en acquitta avec sa na&iuml;vet&eacute; ordinaire. Le marchand, habitu&eacute; &agrave; de
+pareilles propositions, tourna et retourna d'un air d&eacute;daigneux les t&ecirc;tes
+entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait
+offrir que quinze livres de chaque. Buvat, bless&eacute; non pas du prix
+offert, mais de la mani&egrave;re peu respectueuse dont l'industriel avait
+parl&eacute; du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains,
+en lui disant qu'il le remerciait.</p>
+
+<p>Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez
+&eacute;lev&eacute;, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux t&ecirc;tes
+jusqu'&agrave; quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il
+s'agissait d'une offense faite &agrave; la perfectibilit&eacute; de sa pupille, lui
+r&eacute;pondit s&egrave;chement que les dessins qu'il lui avait montr&eacute;s n'&eacute;taient
+point &agrave; vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre
+satisfaction. Or, comme on le sait, du moment o&ugrave; les dessins ne sont
+point &agrave; vendre, ils augmentent singuli&egrave;rement de valeur; il en r&eacute;sulta
+que le marchand finit par en offrir jusqu'&agrave; cinquante livres; mais
+Buvat, peu sensible &agrave; cette proposition, dont il n'avait pas m&ecirc;me l'id&eacute;e
+qu'il p&ucirc;t profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez
+le marchand avec toute la fiert&eacute; d'un homme bless&eacute; dans sa dignit&eacute;, et
+s'achemina vers son bureau. &Agrave; son retour, le marchand se trouva comme
+par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne
+servit &agrave; rien, le marchand alla &agrave; lui, et, lui mettant les deux mains
+sur les &eacute;paules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux
+dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui r&eacute;pondit une seconde
+fois, et d'une voix plus aigre encore que la premi&egrave;re, que les dessins
+n'&eacute;taient point &agrave; vendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est f&acirc;cheux, reprit le marchand, j'aurais &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; quatre-vingts
+livres, et il retourna sur la porte d'un air indiff&eacute;rent, mais tout en
+suivant Buvat du coin de l'&oelig;il. Buvat, de son c&ocirc;t&eacute;, continua son chemin
+avec une fiert&eacute; qui donnait quelque chose de plus grotesque encore &agrave; sa
+tournure, et, sans s'&ecirc;tre retourn&eacute; une seule fois, disparut au coin de
+la rue du Temps-Perdu.</p>
+
+<p>Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de
+l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit r&eacute;gulier dont il
+avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut
+aussit&ocirc;t au-devant de lui jusque sur le palier, car elle &eacute;tait fort
+inqui&egrave;te du r&eacute;sultat de la n&eacute;gociation, et lui jetant, avec un reste de
+ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le nom du marchand de couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Papillon, r&eacute;pondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur
+Papillon est un impertinent!</p>
+
+<p>La pauvre Bathilde p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, bon ami, un impertinent!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre &agrave; genoux devant tes
+dessins, s'est permis de les critiquer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison.
+Songez donc que je ne suis encore qu'une &eacute;coli&egrave;re. Mais enfin en a-t-il
+offert un prix quelconque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Il en a offert quatre-vingts livres!</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingts livres! s'&eacute;cria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans
+doute, bon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il a os&eacute; offrir quatre-vingts livres des deux, je le r&eacute;p&egrave;te, r&eacute;pondit
+Buvat en appuyant sur chaque syllabe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant
+des mains de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en
+est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une
+discussion si d&eacute;licate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en
+lui annon&ccedil;ant que le d&icirc;ner &eacute;tait servi, annonce qui avait ordinairement
+pour r&eacute;sultat de donner imm&eacute;diatement un autre cours aux id&eacute;es du
+bonhomme. Buvat remit, sans observations ult&eacute;rieures, le carton entre
+les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle &agrave; manger en battant
+ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'in&eacute;vitable:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laisse-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi jouer, etc.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il d&icirc;na d'aussi bon app&eacute;tit que si son amour-propre presque paternel
+&eacute;tait pur de tout &eacute;chec, et qu'il n'y e&ucirc;t point de monsieur Papillon au
+monde.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, tandis que Buvat &eacute;tait mont&eacute; dans sa chambre pour faire
+ses copies, Bathilde remit le carton &agrave; Nanette, lui dit de porter &agrave;
+monsieur Papillon les deux t&ecirc;tes qu'il renfermait, et de lui demander
+les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes &agrave; Buvat.</p>
+
+<p>Nanette ob&eacute;it, et Bathilde attendit son retour avec anxi&eacute;t&eacute;, car elle ne
+pouvait croire que Buvat ne se f&ucirc;t tromp&eacute; sur le prix. Dix minutes apr&egrave;s
+elle fut enti&egrave;rement rassur&eacute;e, car la bonne femme rentra avec les
+quatre-vingts livres.</p>
+
+<p>Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes
+aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence
+s'agenouiller vers le crucifix qui &eacute;tait au pied de son lit, et auquel
+chaque soir elle faisait sa pri&egrave;re. Mais cette fois la pri&egrave;re &eacute;tait
+chang&eacute;e en actions de gr&acirc;ces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon
+Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne f&ucirc;t-ce que
+pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais
+son &eacute;tonnement fut grand lorsqu'&agrave; travers les carreaux de la boutique il
+aper&ccedil;ut, dans de magnifiques cadres, les deux t&ecirc;tes d'enfant qui le
+regardaient. En m&ecirc;me temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites
+r&eacute;flexions! nous nous sommes d&eacute;cid&eacute;s &agrave; nous d&eacute;faire de nos deux t&ecirc;tes
+qui n'&eacute;taient pas &agrave; vendre! Ah! tr&eacute;dame! je ne vous croyais pas si rou&eacute;,
+voisin! Vous m'avez tir&eacute; quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec
+tout cela! Mais c'est &eacute;gal, dites &agrave; mademoiselle Bathilde, que comme
+c'est une bonne et sainte fille, par consid&eacute;ration pour elle, si elle
+veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an &agrave;
+n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au m&ecirc;me prix.</p>
+
+<p>Buvat demeura atterr&eacute;; il grommela une r&eacute;ponse que le marchand ne put
+entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pav&eacute;s o&ugrave; il
+posait le bout de sa canne, ce qui &eacute;tait encore chez lui une grande
+marque de pr&eacute;occupation. Puis il remonta ses cinq &eacute;tages sans battre les
+barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde
+sans que Bathilde l'e&ucirc;t entendu. La jeune fille dessinait; elle avait
+d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; une autre t&ecirc;te.</p>
+
+<p>En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout
+soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut &agrave; lui
+en demandant ce qui &eacute;tait arriv&eacute;; mais Buvat, sans r&eacute;pondre, essuya deux
+grosses larmes, et avec un accent de sensibilit&eacute; ind&eacute;finissable.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray
+et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, petit p&egrave;re, r&eacute;pondit Bathilde, moiti&eacute; pleurant, moiti&eacute; riant, je
+ne travaille pas, je m'amuse.</p>
+
+<p>Le mot petit p&egrave;re &eacute;tait dans les grandes occasions substitu&eacute; par
+Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour r&eacute;sultat de calmer
+les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse &eacute;choua.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis ni votre petit p&egrave;re, ni votre bon ami, murmura Buvat en
+secouant la t&ecirc;te, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie
+admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie
+plus, et qui ne gagne point assez avec son &eacute;criture pour continuer de
+vous donner l'&eacute;ducation qui convient &agrave; une demoiselle comme vous.</p>
+
+<p>Et il laissa tomber ses bras avec un tel d&eacute;couragement, que sa canne lui
+&eacute;chappa des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, vous voulez donc &agrave; votre tour me faire mourir de chagrin?
+s'&eacute;cria Bathilde en &eacute;clatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se
+peignait sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'&eacute;cria Buvat, avec un
+accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que
+j'ai donc fait?</p>
+
+<p>Et Buvat joignit les mains, et fut pr&ecirc;t &agrave; tomber &agrave; genoux devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit Bathilde, voil&agrave; comme je vous aime, petit p&egrave;re;
+c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas,
+il me semble que vous &ecirc;tes f&acirc;ch&eacute; contre moi, et alors je pleure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne
+manquerait plus que cela, de te voir pleurer!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas
+faire ce que je veux.</p>
+
+<p>Cette menace de Bathilde toute pu&eacute;rile qu'elle &eacute;tait, fit frissonner
+Buvat depuis la pointe du pied jusqu'&agrave; la racine des cheveux; car depuis
+le jour o&ugrave; l'enfant pleurait sa m&egrave;re, pas une larme n'&eacute;tait tomb&eacute;e des
+yeux de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais
+promets-moi que le jour o&ugrave; le roi me payera mon arri&eacute;r&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, petit p&egrave;re! dit Bathilde en interrompant Buvat;
+nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous &ecirc;tes cause
+que le d&icirc;ner refroidit.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans
+la salle &agrave; manger, o&ugrave;, par ses plaisanteries et sa ga&icirc;t&eacute;, elle eut
+bient&ocirc;t effac&eacute; sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+trace de tristesse.</p>
+
+<p>Qu'e&ucirc;t-ce donc &eacute;t&eacute; si le pauvre Buvat e&ucirc;t tout su?</p>
+
+<p>En effet, Bathilde avait song&eacute; que pour qu'elle continu&acirc;t de bien placer
+ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa
+pr&eacute;vision &eacute;tait juste, puisque le marchand de couleurs avait dit &agrave; Buvat
+qu'il en prendrait deux par mois, mais &agrave; la condition que Bathilde ne
+travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins,
+Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par
+mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de
+perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progr&egrave;s dans son
+&eacute;ducation de femme de m&eacute;nage que dans celle de femme du monde, elle
+avait charg&eacute; le matin m&ecirc;me Nanette de chercher, sans dire pour qui,
+parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par
+cons&eacute;quent bien pay&eacute;, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de
+Buvat, et dont la r&eacute;tribution viendrait encore ajouter au bien-&ecirc;tre de
+la maison.</p>
+
+<p>Nanette, qui ne savait qu'ob&eacute;ir &agrave; sa jeune ma&icirc;tresse s'&eacute;tait donc mise
+en qu&ecirc;te le jour m&ecirc;me, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour
+trouver ce qu'elle cherchait. C'&eacute;tait le temps des dentelles et des
+accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune,
+et couraient ensuite n&eacute;gligemment par les bosquets avec des robes plus
+transparentes encore que celles que Juv&eacute;nal appelait de l'air tissu. Il
+en r&eacute;sultait comme on le comprend bien, force d&eacute;chirures, qu'il fallait
+cacher aux regards des m&egrave;res ou des maris; de sorte qu'&agrave; cette &eacute;poque,
+il y avait peut-&ecirc;tre plus encore &agrave; gagner &agrave; raccommoder les dentelles
+qu'&agrave; les vendre. D&egrave;s son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des
+miracles; son aiguille semblait &ecirc;tre celle d'une f&eacute;e. Aussi Nanette
+re&ccedil;ut-elle force compliments sur la P&eacute;n&eacute;lope inconnue qui refaisait
+ainsi le jour l'ouvrage que l'on d&eacute;faisait la nuit.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette laborieuse r&eacute;solution de Bathilde, r&eacute;solution dont une
+partie resta ignor&eacute;e de tout le monde et m&ecirc;me de Buvat, l'aisance pr&ecirc;te
+&agrave; manquer dans le m&eacute;nage y rentra par une double source. Buvat, plus
+tranquille d&eacute;sormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se f&ucirc;t
+positivement prononc&eacute;e &agrave; ce sujet, il lui fallait cependant renoncer &agrave;
+ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce
+qu'il les faisait avec elle, r&eacute;solut donc de tirer parti de cette
+fameuse terrasse qui avait &eacute;t&eacute; d'un poids si fort dans le choix de son
+logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une
+heure &agrave; prendre ses mesures, sans que personne, m&ecirc;me Bathilde, e&ucirc;t
+l'id&eacute;e de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arr&ecirc;ta &agrave; un jet d'eau, &agrave;
+une grotte et &agrave; un berceau.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces id&eacute;es
+fantastiques comme il en &eacute;tait venu une &agrave; Buvat le jour o&ugrave; il avait
+r&eacute;solu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la
+patience humaine peut ex&eacute;cuter de choses qui au premier abord paraissent
+impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit,
+les goutti&egrave;res, de huit pieds plus &eacute;lev&eacute;es que la terrasse, donnaient
+toutes facilit&eacute;s pour l'ex&eacute;cution. Le berceau m&ecirc;me fut peu de chose:
+quelques lattes peintes en vert, clou&eacute;es en losange et tapiss&eacute;es de
+jasmin et de ch&egrave;vrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte
+qui devait &ecirc;tre v&eacute;ritablement le chef-d'&oelig;uvre de ces nouveaux jardins
+de S&eacute;miramis.</p>
+
+<p>En effet, le dimanche, d&egrave;s la pointe du jour, Buvat partait pour le bois
+de Vincennes; et, arriv&eacute; l&agrave;, il se mettait en qu&ecirc;te de ces pierres
+h&eacute;t&eacute;roclites, aux formes tortur&eacute;es, dont les unes repr&eacute;sentent
+naturellement des t&ecirc;tes de singe, les autres des lapins accroupis,
+celles-ci des champignons, celles-l&agrave; des clochers de cath&eacute;drale; puis,
+lorsqu'il en avait r&eacute;uni un assez grand nombre, il les faisait mettre
+dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait
+hebdomadairement &agrave; cette d&eacute;pense, il les faisait amener au cinqui&egrave;me
+&eacute;tage de la rue du Temps-Perdu. Cette premi&egrave;re collection dura trois
+mois &agrave; compl&eacute;ter.</p>
+
+<p>Puis Buvat passa des monolithes aux v&eacute;g&eacute;taux. Toute racine ayant
+l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous
+l'apparence d'une tortue, devint la propri&eacute;t&eacute; de Buvat, qui, une petite
+serpe &agrave; la main, se promenait les yeux fix&eacute;s sur le sol, avec autant
+d'attention qu'un homme qui aurait cherch&eacute; un tr&eacute;sor, et qui, d&egrave;s qu'il
+apercevait une forme ligneuse &agrave; sa convenance, se pr&eacute;cipitait la face
+contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. &Agrave;
+force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du
+sol. Cette recherche obstin&eacute;e, &agrave; laquelle les gardes de Vincennes et de
+Saint-Cloud essay&egrave;rent plus d'une fois de mettre emp&ecirc;chement, mais sans
+pouvoir y r&eacute;ussir tant Buvat, par sa pers&eacute;v&eacute;rance, d&eacute;jouait leur
+activit&eacute;, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, &agrave; sa
+grande satisfaction, tous ses mat&eacute;riaux r&eacute;unis.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a l'&oelig;uvre architecturale. La plus grosse comme la plus
+petite pierre qui devait servir &agrave; l'&eacute;dification de la Babel moderne fut
+tourn&eacute;e et retourn&eacute;e d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offr&icirc;t
+&agrave; la vue par son c&ocirc;t&eacute; le plus avantageux; puis pos&eacute;e, puis assur&eacute;e, puis
+ciment&eacute;e de fa&ccedil;on que chaque saillie ext&eacute;rieure pr&eacute;sent&acirc;t la capricieuse
+imitation d'une t&ecirc;te d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une
+fleur ou d'un fruit. Bient&ocirc;t ce fut un amas chim&eacute;rique des apparences
+les plus oppos&eacute;es, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en
+rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou
+batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant d&eacute;lit de
+ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la vo&ucirc;te s'arrondit et
+servit de repaire &agrave; une hydre magnifique, la pi&egrave;ce la plus pr&eacute;cieuse de
+la collection, et aux sept t&ecirc;tes de laquelle Buvat eut l'heureuse id&eacute;e
+d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux
+d'&eacute;mail et des dards de drap &eacute;carlate. Il en r&eacute;sulta que lorsque la
+chose eut atteint toute sa perfection, ce n'&eacute;tait plus qu'avec une
+certaine h&eacute;sitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que,
+dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promen&eacute; la
+nuit, tout seul, sur la terrasse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_20" id="Chapitre_20"></a><a href="#table">Chapitre 20</a></h2>
+
+
+<p>L'&oelig;uvre babylonienne de Buvat avait dur&eacute; douze mois. Pendant ces douze
+mois, Bathilde avait pass&eacute; de sa quinzi&egrave;me &agrave; sa seizi&egrave;me ann&eacute;e, de sorte
+que la gracieuse jeune fille &eacute;tait devenue une femme charmante. C'&eacute;tait
+pendant cette p&eacute;riode que son voisin Boniface Denis l'avait remarqu&eacute;e,
+et avait tant fait que sa m&egrave;re, qui n'avait rien &agrave; lui refuser, apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; prendre des informations pr&eacute;alables &agrave; une bonne source,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; la rue Pagevin, avait commenc&eacute;, sous un pr&eacute;texte de
+voisinage, par se pr&eacute;senter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini
+par les inviter tous deux &agrave; venir passer chez elle les soir&eacute;es du
+dimanche. L'invitation avait &eacute;t&eacute; faite de si bonne gr&acirc;ce, qu'il n'y
+avait pas eu moyen de refuser, quelque r&eacute;pugnance que Bathilde &eacute;prouv&acirc;t
+&agrave; sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat &eacute;tait enchant&eacute; qu'une occasion
+de distraction se pr&eacute;sent&acirc;t pour Bathilde. Puis, au fond, comme il
+savait que madame Denis avait deux filles, peut-&ecirc;tre n'&eacute;tait-il point
+f&acirc;ch&eacute; de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes
+les meilleures &acirc;mes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer
+d'obtenir sur mademoiselle &Eacute;milie et sur mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s.</p>
+
+<p>Cependant, les choses ne se pass&egrave;rent point pr&eacute;cis&eacute;ment comme le
+bonhomme les avait d'avance arrang&eacute;e dans sa t&ecirc;te. Bathilde vit du
+premier coup d'&oelig;il &agrave; qui elle avait affaire, et appr&eacute;cia la m&eacute;diocrit&eacute;
+de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit
+admirer les t&ecirc;tes, d'apr&egrave;s la bosse, de ces demoiselles, elle pr&eacute;tendit
+n'avoir rien &agrave; la maison qu'elle p&ucirc;t montrer, tandis que Buvat savait
+parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une t&ecirc;te d'enfant J&eacute;sus et
+une t&ecirc;te de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout!
+Lorsqu'on la pria de chanter, apr&egrave;s que mesdemoiselles Denis se furent
+fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui
+dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compt&eacute; Buvat,
+et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand &eacute;tonnement
+de Buvat, cette conduite parut augmenter singuli&egrave;rement l'amiti&eacute; de
+madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu
+d'avance faire un grand &eacute;loge des talents de Bathilde, malgr&eacute; son
+orgueil maternel, n'&eacute;tait point sans quelque inqui&eacute;tude sur le r&eacute;sultat
+d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc
+combl&eacute;e de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie,
+affirma &agrave; tout le monde que c'&eacute;tait une personne pleine de talents et de
+modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les &eacute;loges que l'on avait
+faits sur son compte. Une merci&egrave;re retir&eacute;e ayant m&ecirc;me alors voulu &eacute;lever
+la voix pour rappeler la position &eacute;trange de la pupille vis-&agrave;-vis du
+bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence &agrave; cette
+mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait &agrave; fond cette histoire et
+qu'il n'y avait pas le moindre d&eacute;tail qui ne f&ucirc;t &agrave; l'honneur de ses deux
+voisins. C'&eacute;tait un l&eacute;ger mensonge que se permettait madame Denis en se
+pr&eacute;tendant si bien renseign&eacute;e, mais sans doute Dieu le lui pardonna en
+faveur de l'intention.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Boniface, du moment o&ugrave; il ne pouvait pas jouer au cheval fondu
+ou faire la roue, il &eacute;tait nul, de toute nullit&eacute;. Il avait donc &eacute;t&eacute; ce
+soir-l&agrave; d'une stupidit&eacute; si sup&eacute;rieure, que Bathilde, n'attachant aucune
+importance &agrave; un pareil &ecirc;tre, ne l'avait pas m&ecirc;me remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il n'en avait pas &eacute;t&eacute; ainsi de Boniface. Le pauvre gar&ccedil;on, qui
+n'&eacute;tait qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, &eacute;tait devenu fou en la
+voyant de pr&egrave;s. Il r&eacute;sulta de cette recrudescence de sentiment que
+Boniface ne quitta plus sa fen&ecirc;tre, ce qui for&ccedil;a tout naturellement
+Bathilde &agrave; fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface
+habitait alors la chambre occup&eacute;e depuis par le chevalier d'Harmental.</p>
+
+<p>Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il &eacute;tait impossible de voir
+autre chose qu'une supr&ecirc;me modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion
+de son voisin. Aussi fit-il de telles instances aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, que
+celle-ci remonta de la rue Pagevin &agrave; la rue des Orties, et l&agrave; apprit par
+les questions qu'elle fit &agrave; une vieille porti&egrave;re devenue &agrave; peu pr&egrave;s
+aveugle et tout &agrave; fait sourde, quelque chose de cette sc&egrave;ne mortuaire
+que nous avons racont&eacute;e, et dans laquelle Buvat avait jou&eacute; un si beau
+r&ocirc;le. La bonne femme avait oubli&eacute; les noms des principaux personnages;
+elle se rappelait seulement que le p&egrave;re &eacute;tait un bel officier qui avait
+&eacute;t&eacute; tu&eacute; en Espagne, et la m&egrave;re une charmante jeune femme qui &eacute;tait morte
+de douleur et de mis&egrave;re. Ce qui l'avait surtout frapp&eacute;e, et ce qui lui
+laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe &eacute;tait
+arriv&eacute;e l'ann&eacute;e m&ecirc;me de la mort de son carlin.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Boniface s'&eacute;tait mis en qu&ecirc;te, et il avait appris par
+monsieur Joulu, son procureur, lequel &eacute;tait ami de monsieur Ladureau,
+notaire de Buvat, que, chaque ann&eacute;e, depuis dix ans, on pla&ccedil;ait cinq
+cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels
+r&eacute;unis aux int&eacute;r&ecirc;ts, formaient un petit capital de sept ou huit mille
+francs. Sept ou huit mille francs de capital &eacute;taient bien peu de chose
+pour Boniface, qui, de l'aveu de sa m&egrave;re, pouvait compter sur trois
+mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si ch&eacute;tif qu'il f&ucirc;t,
+prouvait au moins que si Bathilde &eacute;tait loin d'avoir une fortune, elle
+n'&eacute;tait pas non plus tout &agrave; fait dans la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que
+l'amour de Boniface allait toujours croissant, et o&ugrave; l'estime qu'elle
+avait de son c&ocirc;t&eacute; pour Bathilde, qui vint encore &agrave; deux de ses soir&eacute;es,
+ne subit aucune alt&eacute;ration, elle se d&eacute;cida &agrave; faire la demande en r&egrave;gle.
+Donc, une apr&egrave;s-d&icirc;n&eacute;e que Buvat revenait de son bureau &agrave; son heure
+ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait
+rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un
+clignotement de l'&oelig;il qu'elle avait quelque chose &agrave; lui dire. Buvat
+comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau &agrave; la main
+et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus recul&eacute;e
+de sa maison, ferma les portes pour n'&ecirc;tre surprise par personne, fit
+asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la
+demande de la main de Bathilde pour Boniface.</p>
+
+<p>Buvat demeura tout &eacute;tourdi de la proposition. Il ne lui &eacute;tait jamais
+venu &agrave; l'esprit que Bathilde p&ucirc;t se marier. La vie sans Bathilde lui
+semblait d&eacute;sormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de
+couleur &agrave; la seule id&eacute;e d'&ecirc;tre abandonn&eacute; par elle.</p>
+
+<p>Madame Denis &eacute;tait trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet
+&eacute;trange que sa demande avait produit sur le syst&egrave;me nerveux de Buvat.
+Elle ne voulut pas m&ecirc;me lui laisser ignorer qu'une chose si importante
+&eacute;tait pass&eacute;e inaper&ccedil;ue; elle lui offrit un flacon de sels &agrave; son usage,
+et qu'elle laissait toujours sur la chemin&eacute;e, &agrave; la vue de tout le monde,
+pour se donner l'occasion de r&eacute;p&eacute;ter deux ou trois fois par semaine
+qu'elle avait les nerfs d'une extr&ecirc;me irritabilit&eacute;. Buvat, qui avait
+perdu la t&ecirc;te, au lieu de respirer purement et simplement ces sels &agrave; une
+distance convenable, d&eacute;boucha le flacon et se le fourra dans le nez.
+L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si
+l'ange d'Habacuc l'avait enlev&eacute; par les cheveux; son visage passa d'un
+blanc fade au cramoisi le plus fonc&eacute;; il &eacute;ternua pendant dix minutes &agrave;
+se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'&eacute;tant calm&eacute; peu &agrave; peu et
+&eacute;tant revenu insensiblement &agrave; l'&eacute;tat o&ugrave; il se trouvait au moment o&ugrave; la
+proposition avait &eacute;t&eacute; faite, il r&eacute;pondit qu'il comprenait tout ce qu'une
+pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme
+madame Denis le savait sans doute, il n'&eacute;tait que le tuteur de Bathilde,
+qualit&eacute; qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et
+en m&ecirc;me temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter
+ou de la refuser. Madame Denis trouva la r&eacute;plique parfaitement juste, et
+le reconduisit &agrave; la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa
+r&eacute;ponse elle le priait de la croire sa tr&egrave;s humble servante.</p>
+
+<p>Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inqui&egrave;te. Il avait
+retard&eacute; d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui &eacute;tait pas arriv&eacute;
+une seule fois depuis dix ans. L'inqui&eacute;tude de la jeune fille redoubla
+quand elle vit l'air triste et pr&eacute;occup&eacute; de Buvat. Aussi voulut-elle
+conna&icirc;tre tout d'abord ce qui causait la mine allong&eacute;e de son bon ami.
+Buvat, qui n'avait pas pr&eacute;par&eacute; son discours, essaya de reculer
+l'explication jusqu'apr&egrave;s le d&icirc;ner, mais Bathilde d&eacute;clara qu'elle ne se
+mettrait point &agrave; table qu'elle ne s&ucirc;t ce qui &eacute;tait arriv&eacute;. Force fut
+donc &agrave; Buvat de transmettre, s&eacute;ance tenante, &agrave; sa pupille, et sans
+pr&eacute;paration aucune, la proposition de madame Denis.</p>
+
+<p>Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille &agrave; qui l'on parle de
+mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui
+s'&eacute;tait assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en
+face avec ce doux sourire qui &eacute;tait le soleil du pauvre &eacute;crivain:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, lui dit-elle, petit p&egrave;re, vous avez assez de votre pauvre
+fille, et vous voulez vous en d&eacute;barrasser?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me d&eacute;barrasser de toi! Mais c'est
+moi qui mourrai le jour o&ugrave; tu me quitterais!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, petit p&egrave;re, r&eacute;pondit Bathilde, pourquoi venez-vous me
+parler de mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que
+tu t'&eacute;tablisses, et que tu ne trouveras peut-&ecirc;tre pas plus tard un aussi
+bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde m&eacute;rite un peu mieux
+qu'un monsieur Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Non, petit p&egrave;re, reprit Bathilde, non, je ne m&eacute;rite pas mieux que
+monsieur Boniface; mais....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne me marierai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas
+heureux comme nous sommes?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'&eacute;cria Buvat, je le
+crois bien que nous le sommes!</p>
+
+<p>Sabre de bois &eacute;tait un honn&ecirc;te juron dont se servait Buvat dans les
+grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du
+bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes
+heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit p&egrave;re, il ne
+faut pas tenter Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu
+venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne d&eacute;sirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses
+l&egrave;vres sur le front du bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! d&eacute;sirer ce mariage! dit Buvat; moi! d&eacute;sirer te voir la femme de
+ce petit gueux de Boniface! de ce satan&eacute; chenapan que j'avais pris en
+grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne d&eacute;sirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton p&egrave;re, dit Buvat; parce
+que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien
+que tu es libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Libre comme l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si je suis libre, je refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai;
+mais comment vais-je dire cela &agrave; madame Denis?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux
+pas me marier, dites-lui que je veux rester &eacute;ternellement avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Allons d&icirc;ner, dit Buvat; il me viendra peut-&ecirc;tre une bonne id&eacute;e en
+mangeant la soupe. C'est dr&ocirc;le, l'app&eacute;tit m'est revenu tout &agrave; coup. Tout
+&agrave; l'heure, j'avais l'estomac si serr&eacute; que j'aurais cru qu'il me serait
+impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine.</p>
+
+<p>Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgr&eacute; cette
+infraction &agrave; ses habitudes hygi&eacute;niques, aucune bonne id&eacute;e ne lui vint;
+de sorte qu'il fut oblig&eacute; de dire tout bonnement &agrave; madame Denis que
+Bathilde &eacute;tait tr&egrave;s honor&eacute;e de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas
+se marier.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse inattendue cassa bras et jambes &agrave; madame Denis; elle
+n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde p&ucirc;t
+refuser un parti aussi brillant que son fils; elle re&ccedil;ut en cons&eacute;quence
+tr&egrave;s s&egrave;chement le refus de Buvat, et elle r&eacute;pondit que chacun &eacute;tait
+libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester
+pour coiffer sainte Catherine, elle en &eacute;tait parfaitement la ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Mais quand elle r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; ce refus, que dans son orgueil maternel elle
+ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu
+faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent &agrave;
+l'esprit, et comme elle &eacute;tait alors dans une disposition parfaite pour y
+croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des v&eacute;rit&eacute;s
+av&eacute;r&eacute;es. Aussi, lorsqu'elle transmit &agrave; Boniface la r&eacute;ponse de sa belle
+voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet &eacute;chec matrimonial, qu'il
+&eacute;tait bien heureux que les n&eacute;gociations eussent tourn&eacute; ainsi, attendu
+qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde e&ucirc;t
+accept&eacute;, ne lui eussent pas permis &agrave; elle, de laisser se conclure un
+pareil mariage.</p>
+
+<p>Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'&eacute;tait point de sa dignit&eacute; que
+son fils, apr&egrave;s un refus si humiliant, conserv&acirc;t la chambre qu'il
+habitait en face de Bathilde; elle lui en fit pr&eacute;parer, sur le jardin
+une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit
+imm&eacute;diatement en location celle que venait de quitter M. Boniface.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, aga&ccedil;ait
+Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jug&eacute; qu'il fit assez beau
+pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza, &agrave; qui l'habitude d'&ecirc;tre
+g&acirc;t&eacute;e avait fait un caract&egrave;re fort irritable, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;e sur M.
+Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet.</p>
+
+<p>C'est ce qui fait que le pauvre gar&ccedil;on, qui avait le c&oelig;ur encore assez
+malade et la jambe assez mal gu&eacute;rie, avait si amicalement conseill&eacute; &agrave;
+d'Harmental de prendre garde &agrave; la coquetterie de Bathilde et de jeter
+une boulette &agrave; Mirza.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_21" id="Chapitre_21"></a><a href="#table">Chapitre 21</a></h2>
+
+
+<p>La chambre de monsieur Boniface resta vacante pendant trois ou quatre
+mois, puis un jour Bathilde, qui s'&eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; en voir la fen&ecirc;tre
+ferm&eacute;e, en levant les yeux, trouva la fen&ecirc;tre ouverte; &agrave; cette fen&ecirc;tre
+elle vit une figure inconnue. C'&eacute;tait celle de d'Harmental.</p>
+
+<p>On voyait peu de figures comme celle du chevalier rue du Temps-Perdu.
+Aussi Bathilde, admirablement plac&eacute;e derri&egrave;re ses rideaux pour voir sans
+&ecirc;tre vue, y fit-elle attention malgr&eacute; elle. En effet il y avait dans les
+traits de notre h&eacute;ros une distinction et une finesse qui ne pouvaient
+&eacute;chapper &agrave; l'&oelig;il d'une femme aussi distingu&eacute;e que l'&eacute;tait elle-m&ecirc;me
+Bathilde; ensuite les habits du chevalier, tout simples qu'ils &eacute;taient,
+trahissaient dans celui qui les portait une &eacute;l&eacute;gance parfaite; enfin il
+avait donn&eacute; quelques ordres, et ces ordres, prononc&eacute;s assez haut pour
+que Bathilde les entendit, avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;s avec cette inflexion de
+voix dominatrice qui indique dans celui qui la poss&egrave;de une habitude
+naturelle du commandement.</p>
+
+<p>Quelque chose avait donc dit du premier coup &agrave; la jeune fille qu'elle
+avait sous les yeux un homme fort sup&eacute;rieur sous tous les rapports &agrave;
+celui auquel il succ&eacute;dait dans la possession de la petite chambre, et
+avec cet instinct si naturel aux gens comme il faut, elle l'avait
+reconnu tout d'abord pour &ecirc;tre de race. Le m&ecirc;me jour, le chevalier avait
+essay&eacute; son clavecin. Aux premiers sons de l'instrument, Bathilde avait
+lev&eacute; la t&ecirc;te: le chevalier, quoiqu'il ignor&acirc;t qu'il f&ucirc;t &eacute;cout&eacute;, et
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me parce qu'il l'ignorait, s'&eacute;tait laiss&eacute; aller &agrave; des
+pr&eacute;ludes et &agrave; des fantaisies qui sentaient leur amateur de premi&egrave;re
+force; aussi, &agrave; ces sons qui semblaient &eacute;veiller toutes les cordes
+musicales de sa propre organisation Bathilde s'&eacute;tait lev&eacute;e et s'&eacute;tait
+approch&eacute;e de la fen&ecirc;tre pour ne pas perdre une note, car c'&eacute;tait une
+chose inou&iuml;e rue du Temps-Perdu qu'une pareille distraction. C'&eacute;tait
+alors que d'Harmental avait aper&ccedil;u contre les vitres les charmants
+petits doigts de sa voisine, et les avait fait dispara&icirc;tre en se
+retournant avec tant de pr&eacute;cipitation qu'il n'y avait pas eu de doute
+pour Bathilde qu'elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vue &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce fut Bathilde qui pensa qu'il y avait bien longtemps
+qu'elle n'avait fait de la musique, et qui se mit &agrave; son clavecin; elle
+commen&ccedil;a en tremblant tr&egrave;s fort, quoiqu'elle ignor&acirc;t parfaitement ce qui
+pouvait la faire trembler. Mais comme, apr&egrave;s tout, elle &eacute;tait excellente
+musicienne, le tremblement se passa bient&ocirc;t et ce fut alors qu'elle
+ex&eacute;cuta si brillamment ce morceau d'Armide qui fut &eacute;cout&eacute; avec tant
+d'&eacute;tonnement par le chevalier et l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>Nous avons dit comment, le lendemain matin, le chevalier avait aper&ccedil;u
+Buvat, et comment cette connaissance l'avait conduit &agrave; apprendre le nom
+de Bathilde appel&eacute;e par son tuteur sur la terrasse pour y jouir de la
+vue du jet d'eau en pleine activit&eacute;. L'apparition de la jeune fille
+avait fait, on s'en souvient, sur le chevalier une impression d'autant
+plus profonde qu'il &eacute;tait loin de s'attendre, vu le quartier et l'&eacute;tage,
+&agrave; une semblable vue, et il &eacute;tait encore sous le charme lorsque l'entr&eacute;e
+du capitaine Roquefinette, auquel il avait donn&eacute; rendez-vous, &eacute;tait
+venue imprimer une nouvelle direction &agrave; ses pens&eacute;es, qui du reste
+&eacute;taient bient&ocirc;t revenues &agrave; Bathilde.</p>
+
+<p>Le lendemain, c'&eacute;tait Bathilde qui, profitant d'un premier rayon de
+soleil du printemps, &eacute;tait &agrave; son tour &agrave; la fen&ecirc;tre. &Agrave; son tour, elle
+avait vu les yeux du chevalier fix&eacute;s ardemment sur elle. Elle avait
+retrouv&eacute; cette figure pleine de jeunesse, &agrave; laquelle la pens&eacute;e du projet
+qu'il avait entrepris donnait une certaine gravit&eacute; triste; or, tristesse
+et jeunesse vont si mal ensemble, que cette anomalie l'avait frapp&eacute;e: ce
+beau jeune homme avait donc un chagrin, puisqu'il &eacute;tait triste. Quel
+chagrin pouvait-il avoir? On le voit, d&egrave;s le second jour o&ugrave; elle l'avait
+aper&ccedil;u, Bathilde avait &eacute;t&eacute; conduite tout naturellement &agrave; s'occuper du
+chevalier.</p>
+
+<p>Cela n'avait point emp&ecirc;ch&eacute; Bathilde de fermer sa fen&ecirc;tre; mais, de
+derri&egrave;re le rideau, elle avait vu la figure triste de d'Harmental se
+rembrunir encore. Alors elle avait compris instinctivement qu'elle
+venait de faire de la peine &agrave; ce beau jeune homme, et, sans savoir
+pourquoi, elle s'&eacute;tait mise &agrave; son clavecin: n'est-ce point qu'elle se
+doutait que la musique &eacute;tait la plus habile consolatrice des peines du
+c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Le soir, d'Harmental &agrave; son tour s'&eacute;tait mis &agrave; son clavecin, et c'&eacute;tait
+Bathilde alors qui avait &eacute;cout&eacute; avec toute son &acirc;me cette voix m&eacute;lodieuse
+qui parlait d'amour au milieu de la nuit. Malheureusement pour le
+chevalier, qui, ayant vu se dessiner l'ombre de la jeune fille derri&egrave;re
+ses rideaux, commen&ccedil;ait &agrave; se douter qu'il renvoyait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+la rue les impressions &eacute;prouv&eacute;es, il avait &eacute;t&eacute; interrompu au plus beau
+de son concert par son voisin du troisi&egrave;me. Mais cependant le plus fort
+&eacute;tait fait; il y avait un point de contact entre les deux jeunes gens,
+et d&eacute;j&agrave; ils se parlaient cette langue du c&oelig;ur, la plus dangereuse de
+toutes.</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain matin, Bathilde, qui avait r&ecirc;v&eacute; toute la nuit &agrave; la
+musique et quelques peu au musicien, sentant qu'il se passait quelque
+chose d'&eacute;trange et d'inconnu en elle, si attir&eacute;e qu'elle f&ucirc;t vers sa
+fen&ecirc;tre, avait-elle tenu cette fen&ecirc;tre scrupuleusement ferm&eacute;e. Il en
+&eacute;tait r&eacute;sult&eacute; chez le chevalier ce mouvement d'humeur sous l'impression
+duquel il &eacute;tait descendu chez madame Denis.</p>
+
+<p>L&agrave;, il avait appris une grande nouvelle: c'est que Bathilde n'&eacute;tait ni
+la fille, ni la femme, ni la ni&egrave;ce de Buvat.</p>
+
+<p>Aussi &eacute;tait-il remont&eacute; tout joyeux, et, trouvant la fen&ecirc;tre ouverte,
+s'&eacute;tait-il mis, malgr&eacute; les avis charitables de Boniface, en
+communication imm&eacute;diate avec Mirza, par le moyen corrupteur des morceaux
+de sucre. La rentr&eacute;e inattendue de Bathilde avait interrompu cet
+exercice; le chevalier, dans son &eacute;go&iuml;ste d&eacute;licatesse, avait referm&eacute; sa
+fen&ecirc;tre; mais avant que la fen&ecirc;tre f&ucirc;t referm&eacute;e, un salut avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;chang&eacute; entre les deux jeunes gens. C'&eacute;tait plus que Bathilde n'avait
+encore accord&eacute; &agrave; aucun homme, non pas qu'elle n'eut salu&eacute; de temps en
+temps quelque connaissance de Buvat, mais c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'elle rougissait en saluant.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bathilde avait vu le chevalier ouvrir sa fen&ecirc;tre, et, sans
+qu'elle p&ucirc;t se rendre compte de son action, clouer un ruban ponceau au
+mur ext&eacute;rieur. Ce qu'elle avait remarqu&eacute; surtout, c'&eacute;tait l'animation
+extraordinaire r&eacute;pandue sur la figure du chevalier. En effet comme on se
+le rappelle, le ruban ponceau &eacute;tait un signal, et, en arborant ce
+signal, le chevalier faisait peut-&ecirc;tre le premier pas vers l'&eacute;chafaud.
+Une demi-heure apr&egrave;s avait paru, derri&egrave;re le chevalier, un personnage
+inconnu &agrave; Bathilde, mais dont l'apparition n'avait rien de rassurant:
+c'&eacute;tait le capitaine Roquefinette; aussi Bathilde avait-elle remarqu&eacute;
+avec une certaine inqui&eacute;tude qu'aussit&ocirc;t que l'homme &agrave; la longue &eacute;p&eacute;e
+&eacute;tait entr&eacute;, le chevalier avait vivement referm&eacute; sa crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Le chevalier, comme on s'en doute bien, avait eu une longue conf&eacute;rence
+avec le capitaine, car il lui avait fallu r&eacute;gler tous les pr&eacute;paratifs de
+l'exp&eacute;dition du soir. La fen&ecirc;tre du chevalier &eacute;tait donc rest&eacute;e si
+longtemps ferm&eacute;e que Bathilde, le croyant sorti, avait pens&eacute; pouvoir,
+sans inconv&eacute;nient, ouvrir la sienne.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine &eacute;tait-elle ouverte, que celle de son voisin, qui avait
+sembl&eacute; n'attendre que ce moment pour se mettre en contact avec elle,
+s'ouvrit &agrave; son tour. Heureusement pour Bathilde, qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fort
+embarrass&eacute;e de cette co&iuml;ncidence, elle &eacute;tait alors dans la partie de
+l'appartement o&ugrave; ne pouvaient plonger les regards du chevalier. Elle
+r&eacute;solut donc d'y rester tant que les choses demeureraient dans ce m&ecirc;me
+&eacute;tat, et s'&eacute;tablit pr&egrave;s de la seconde crois&eacute;e qui &eacute;tait ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais Mirza, qui n'avait point les m&ecirc;mes scrupules que sa ma&icirc;tresse,
+aper&ccedil;ut &agrave; peine le chevalier qu'elle courut &agrave; la fen&ecirc;tre et y appuya ses
+deux pattes de devant en sautant joyeusement sur ses pattes de derri&egrave;re.
+Ces agaceries furent r&eacute;compens&eacute;es, comme on s'y attend bien, d'un
+premier, d'un second et d'un troisi&egrave;me morceau de sucre; mais ce
+troisi&egrave;me morceau de sucre, au grand &eacute;tonnement de Bathilde, &eacute;tait
+envelopp&eacute; d'un morceau de papier.</p>
+
+<p>Ce morceau de papier inqui&eacute;ta plus Bathilde que Mirza, car Mirza, que
+les diablotins et les carr&eacute;s de sucre de pomme avaient mise au courant
+de cette plaisanterie, eut bient&ocirc;t, &agrave; l'aide de ses pattes, tir&eacute; le
+morceau de sucre de son enveloppe, et, comme elle faisait beaucoup de
+cas du contenu et fort peu du contenant, elle mangea le sucre, laissa le
+papier et courut &agrave; la fen&ecirc;tre, mais il n'y avait plus de chevalier:
+satisfait sans doute de l'adresse de Mirza, il s'&eacute;tait renferm&eacute; chez
+lui.</p>
+
+<p>Bathilde &eacute;tait fort embarrass&eacute;e; elle avait vu du premier coup d'&oelig;il
+que ce papier renfermait trois ou quatre lignes d'&eacute;criture. Or,
+&eacute;videmment, de quelque amiti&eacute; subite que son voisin se f&ucirc;t senti pris
+pour Mirza, ce n'&eacute;tait point &agrave; Mirza qu'il &eacute;crivait: la lettre &eacute;tait
+donc pour Bathilde.</p>
+
+<p>Mais que faire de cette lettre? se lever et la d&eacute;chirer, c'&eacute;tait
+certainement bien noble et bien digne; mais si aussi, comme &agrave; la rigueur
+la chose &eacute;tait possible, ce papier, qui avait servi d'enveloppe, &eacute;tait
+&eacute;crit depuis longtemps, l'acte de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; en question devenait bien
+ridicule; il indiquait, en outre, qu'on avait pens&eacute; que ce pouvait &ecirc;tre
+une lettre et si ce n'en &eacute;tait pas une, une pareille pens&eacute;e &eacute;tait bien
+&eacute;trange. Bathilde r&eacute;solut donc de laisser les choses dans l'&eacute;tat o&ugrave;
+elles &eacute;taient. Le chevalier ne devait pas la croire chez elle
+puisqu'elle n'avait point paru; il ne pouvait donc tirer aucune
+cons&eacute;quence de ce que la lettre restait intacte, puisque la lettre
+restait &agrave; terre: elle continua donc de travailler, ou plut&ocirc;t de
+r&eacute;fl&eacute;chir, cach&eacute;e derri&egrave;re son rideau, comme probablement le chevalier
+&eacute;tait cach&eacute; derri&egrave;re le sien.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure d'attente, &agrave; peu pr&egrave;s, pendant laquelle Bathilde, il
+faut l'avouer, passa bien trois quarts d'heure les yeux fix&eacute;s sur la
+lettre, Nanette entra; Bathilde, sans changer de place, lui ordonna de
+fermer la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nanette ob&eacute;it, mais en revenant elle vit le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la bonne femme en se baissant
+pour le ramasser.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit vivement Bathilde, oubliant que Nanette ne savait pas
+lire, quelque papier qui sera tomb&eacute; de ma poche.... Puis, apr&egrave;s une pause
+d'un instant et un effort visible sur elle-m&ecirc;me,&mdash;et qu'il faut jeter au
+feu, ajouta-t elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cependant, si c'&eacute;tait un papier important, dit Nanette. Voyez au
+moins ce que c'est, notre demoiselle.</p>
+
+<p>Et Nanette pr&eacute;senta &agrave; Bathilde le papier tout ouvert, et du c&ocirc;t&eacute; de
+l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>La tentation &eacute;tait trop forte pour y r&eacute;sister. Bathilde jeta les yeux
+sur le papier, en affectant autant qu'il &eacute;tait en son pouvoir un air
+d'indiff&eacute;rence, et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;On vous dit orpheline: je suis sans parents; nous sommes donc fr&egrave;re et
+s&oelig;ur devant Dieu. Ce soir je cours un grand danger, mais j'esp&eacute;rerais
+en sortir sain et sauf, si ma s&oelig;ur Bathilde voulait prier pour son
+fr&egrave;re Raoul.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, dit Bathilde, d'une voix &eacute;mue et en prenant le papier
+des mains de Nanette, ce papier est plus important que je ne croyais, et
+elle mit la lettre de d'Harmental dans la poche de son tablier.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, Nanette, qui &eacute;tait entr&eacute;e comme elle entrait vingt
+fois par jour, sans motif, sortit de m&ecirc;me qu'elle &eacute;tait entr&eacute;e, et
+laissa Bathilde seule.</p>
+
+<p>Bathilde n'avait jet&eacute; qu'un coup d'&oelig;il sur le papier, et il lui &eacute;tait
+rest&eacute; comme un &eacute;blouissement. Aussit&ocirc;t que Nanette eut referm&eacute; la porte,
+elle le rouvrit et le lut une seconde fois.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait impossible de dire plus de choses en moins de lignes;
+d'Harmental e&ucirc;t mis un jour entier &agrave; combiner chaque mot de ce billet,
+qu'il avait &eacute;crit d'inspiration, qu'il n'aurait pu le r&eacute;diger avec plus
+d'adresse. En effet il &eacute;tablissait tout d'abord une parit&eacute; de position
+qui devait rassurer l'orpheline sur une sup&eacute;riorit&eacute; sociale quelconque;
+il int&eacute;ressait Bathilde au sort de son voisin, qu'un danger mena&ccedil;ait,
+danger qui devait para&icirc;tre d'autant plus grand &agrave; la jeune fille qu'il
+lui demeurait inconnu. Enfin, le mot de fr&egrave;re et s&oelig;ur, si adroitement
+gliss&eacute; &agrave; la fin, et pour demander &agrave; cette s&oelig;ur une simple pri&egrave;re pour
+son fr&egrave;re, excluait de ces premi&egrave;res relations toute id&eacute;e d'amour.</p>
+
+<p>Aussi, si Bathilde se f&ucirc;t trouv&eacute;e en face de d'Harmental en ce moment
+m&ecirc;me, au lieu d'&ecirc;tre embarrass&eacute;e et rougissante comme une jeune fille
+qui vient de recevoir son premier billet d'amour, elle lui e&ucirc;t tendu la
+main, et lui e&ucirc;t dit en souriant:&mdash;Soyez tranquille, je prierai pour
+vous.</p>
+
+<p>Mais ce qui &eacute;tait rest&eacute; dans l'esprit de Bathilde, bien autrement
+dangereux que toutes les d&eacute;clarations du monde, c'&eacute;tait l'id&eacute;e de ce
+p&eacute;ril que courait son voisin. Par une esp&egrave;ce de pressentiment dont elle
+avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e en lui voyant, d'un visage si diff&eacute;rent de sa
+physionomie ordinaire, clouer &agrave; sa fen&ecirc;tre ce ruban ponceau qu'il avait
+enlev&eacute; aussit&ocirc;t l'entr&eacute;e du capitaine, elle &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;re que ce
+danger se rattachait &agrave; ce nouveau personnage, qu'elle n'avait point
+aper&ccedil;u encore. Mais de quelle fa&ccedil;on ce danger se rattachait-il &agrave; lui? de
+quelle nature &eacute;tait ce danger par lui-m&ecirc;me? C'est ce qu'il lui &eacute;tait
+impossible de comprendre. Son id&eacute;e s'arr&ecirc;tait bien &agrave; un duel; mais pour
+un homme tel que paraissait le chevalier, un duel ne devait pas &ecirc;tre un
+de ces dangers pour lesquels on r&eacute;clame la pri&egrave;re d'une femme.
+D'ailleurs, l'heure indiqu&eacute;e n'&eacute;tait point de celles o&ugrave; les duels ont
+lieu d'habitude. Bathilde se perdait donc dans ses suppositions; mais,
+tout en s'y perdant, elle pensait au chevalier, toujours au chevalier,
+rien qu'au chevalier; et s'il avait calcul&eacute; l&agrave;-dessus, il faut le dire,
+son calcul &eacute;tait d'une justesse d&eacute;sesp&eacute;rante pour la pauvre Bathilde.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e se passa sans que Bathilde v&icirc;t repara&icirc;tre Raoul; soit
+man&oelig;uvre strat&eacute;gique, soit qu'il f&ucirc;t occup&eacute; ailleurs, sa fen&ecirc;tre resta
+obstin&eacute;ment ferm&eacute;e. Aussi, lorsque Buvat rentra, selon son habitude, &agrave;
+quatre heures dix minutes, trouva-t-il la jeune fille si fort pr&eacute;occup&eacute;e
+que, quoique sa perspicacit&eacute; ne f&ucirc;t pas grande en pareille mati&egrave;re, il
+lui demanda trois ou quatre fois ce qu'elle pouvait avoir. Chaque fois
+Bathilde r&eacute;pondit par un de ces sourires qui faisaient que Buvat, quand
+elle souriait ainsi, ne pensait plus &agrave; rien qu'&agrave; la regarder; il en
+r&eacute;sulta que, malgr&eacute; ces interpellations r&eacute;it&eacute;r&eacute;es, Bathilde garda sa
+pr&eacute;occupation et son secret.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, le laquais de monsieur de Chaulieu entra: il venait
+prier Buvat de passer le soir m&ecirc;me chez son ma&icirc;tre, qui avait force
+po&eacute;sies &agrave; lui donner &agrave; copier; l'abb&eacute; de Chaulieu &eacute;tait une des
+meilleures pratiques de Buvat, chez lequel il venait souvent lui-m&ecirc;me,
+car il avait pris en grande affection Bathilde; le pauvre abb&eacute; devenait
+aveugle, mais cependant pas au point de ne pouvoir reconna&icirc;tre et
+appr&eacute;cier une jolie figure: il est vrai qu'il ne la voyait qu'&agrave; travers
+un nuage. Aussi l'abb&eacute; Chaulieu avait-il dit &agrave; Bathilde dans sa
+galanterie sexag&eacute;naire, que la seule chose qui le consol&acirc;t, c'est que
+c'&eacute;tait ainsi qu'on voyait les anges.</p>
+
+<p>Buvat n'eut garde de manquer au rendez-vous, et Bathilde remercia au
+fond du c&oelig;ur le bon abb&eacute; de ce qu'il lui m&eacute;nageait ainsi, &agrave; elle, une
+soir&eacute;e de solitude; elle savait que lorsque Buvat allait chez monsieur
+de Chaulieu, il y faisait ordinairement d'assez longues s&eacute;ances; elle
+esp&eacute;ra donc que, comme d'habitude, il y resterait tard. Pauvre Buvat! il
+sortit sans se douter que, pour la premi&egrave;re fois, on d&eacute;sirait son
+absence.</p>
+
+<p>Buvat &eacute;tait fl&acirc;neur comme tout bourgeois de Paris doit l'&ecirc;tre. D'un bout
+&agrave; l'autre du Palais-Royal, il guigna le long des boutiques, s'arr&ecirc;tant
+pour la milli&egrave;me fois devant les m&ecirc;mes objets qui avaient l'habitude
+d'&eacute;veiller son admiration. En sortant de la galerie, il entendit chanter
+et il vit un groupe d'hommes et de femmes; il s'y m&ecirc;la et &eacute;couta les
+chansons. Au moment de la qu&ecirc;te, il s'&eacute;loigna, non point qu'il e&ucirc;t
+mauvais c&oelig;ur, non point qu'il e&ucirc;t l'intention de refuser &agrave; l'estimable
+instrumentiste la r&eacute;tribution &agrave; laquelle il avait droit; mais par une
+vieille habitude, dont l'usage lui avait d&eacute;montr&eacute; l'excellence, il
+sortait toujours sans argent, de sorte que, par quelque chose qu'il f&ucirc;t
+tent&eacute;, il &eacute;tait s&ucirc;r de ne pas succomber &agrave; la tentation. Or, ce soir-l&agrave;,
+il &eacute;tait fort tent&eacute; de mettre un sou dans la s&eacute;bile du musicien, mais
+comme il n'avait pas ce sou dans sa poche, force lui fut de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Il s'achemina donc, comme nous l'avons vu, vers la barri&egrave;re des
+Sergents, enfila la rue du Coq, traversa le pont Neuf et redescendit le
+quai Conti jusqu'&agrave; la rue Mazarine; c'&eacute;tait rue Mazarine qu'habitait
+l'abb&eacute; de Chaulieu.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; de Chaulieu re&ccedil;ut Buvat, dont il avait, depuis deux ans qu'il le
+connaissait, appr&eacute;ci&eacute; les excellentes qualit&eacute;s, comme il avait
+l'habitude de le recevoir, c'est-&agrave;-dire qu'apr&egrave;s force instances de sa
+part et force difficult&eacute;s de la part de Buvat, il parvint &agrave; le faire
+asseoir pr&egrave;s de lui devant une table charg&eacute;e de papiers; il est vrai que
+Buvat s'assit tellement sur le bord de sa chaise, et &eacute;tablit l'angle de
+ses jarrets dans une disposition si parfaitement g&eacute;om&eacute;trique, qu'il
+&eacute;tait difficile de reconna&icirc;tre d'abord s'il &eacute;tait debout ou assis;
+cependant peu &agrave; peu il s'enfon&ccedil;a sur sa chaise, il mit sa canne entre
+ses jambes, posa son chapeau &agrave; terre et se trouva enfin assis &agrave; peu pr&egrave;s
+comme tout le monde.</p>
+
+<p>C'est qu'il ne s'agissait pas ce soir-l&agrave; de faire une petite s&eacute;ance: il
+y avait sur la table trente ou quarante pi&egrave;ces de vers diff&eacute;rentes,
+c'est-&agrave;-dire pr&egrave;s d'un demi-volume de po&eacute;sies &agrave; classer. L'abb&eacute; de
+Chaulieu commen&ccedil;a par les appeler les unes apr&egrave;s les autres et dans leur
+ordre, tandis qu'&agrave; mesure qu'il les appelait, Buvat leur imposait des
+num&eacute;ros; puis, ce premier travail fini, comme le bon abb&eacute; ne pouvait
+plus &eacute;crire lui-m&ecirc;me, et que c'&eacute;tait son petit laquais qui lui servait
+de secr&eacute;taire et qui &eacute;crivait sous sa dict&eacute;e, il passa avec Buvat &agrave; un
+autre genre de travail, c'est-&agrave;-dire &agrave; la correction m&eacute;trique et
+orthographique de chaque pi&egrave;ce, que Buvat r&eacute;tablissait dans toute son
+int&eacute;grit&eacute;, &agrave; mesure que l'abb&eacute; la lui r&eacute;citait par c&oelig;ur. Or, comme
+l'abb&eacute; de Chaulieu ne s'ennuyait pas, et que Buvat n'avait pas le droit
+de s'ennuyer, il en r&eacute;sulta que la pendule sonna tout &agrave; coup onze heures
+quand tous les deux pensaient qu'il en &eacute;tait &agrave; peine neuf.</p>
+
+<p>On en &eacute;tait justement &agrave; la derni&egrave;re pi&egrave;ce. Buvat se leva tout effray&eacute;
+d'&ecirc;tre forc&eacute; de rentrer chez lui &agrave; une pareille heure: c'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'une semblable chose lui arrivait; il roula le
+manuscrit, l'attacha avec un ruban rose qui avait probablement servi de
+ceinture &agrave; mademoiselle Delaunay, le mit dans sa poche, prit sa canne,
+ramassa son chapeau, et quitta l'abb&eacute; de Chaulieu, abr&eacute;geant autant
+qu'il pouvait le cong&eacute; qu'il prenait de lui. Pour comble de malheur, il
+n'y avait pas le moindre clair de lune, et le temps &eacute;tait couvert. Buvat
+regretta fort alors de n'avoir pas au moins deux sous dans sa poche pour
+traverser le bac qui se trouvait &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; se trouve maintenant
+le pont des Arts; mais nous avons &agrave; cet &eacute;gard expliqu&eacute; &agrave; nos lecteurs la
+th&eacute;orie de Buvat, de sorte qu'il fut forc&eacute; de tourner comme il l'avait
+fait en venant, par le quai Conti, le pont Neuf, la rue du Coq et la rue
+Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Tout avait bien &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave;, et &agrave; part la statue de Henri IV, dont
+Buvat avait oubli&eacute; l'existence ou la situation, et qui lui fit une
+grande peur, la Samaritaine, qui, cinquante pas plus loin, se mit tout &agrave;
+coup, sans pr&eacute;paration aucune, &agrave; sonner la demie, et dont le bruit
+inattendu fit frissonner des pieds &agrave; la t&ecirc;te le pauvre attard&eacute;, Buvat
+n'avait couru aucun p&eacute;ril r&eacute;el. Mais en arrivant &agrave; la rue des
+Bons-Enfants, tout changea de face: d'abord l'aspect de cette &eacute;troite et
+longue rue, &eacute;clair&eacute;e dans toute son &eacute;tendue par la lumi&egrave;re tremblante de
+deux lanternes seulement, n'&eacute;tait point rassurant; puis elle avait pris
+ce soir-l&agrave;, aux yeux effray&eacute;s de Buvat, une physionomie toute
+particuli&egrave;re. Buvat ne savait vraiment s'il &eacute;tait &eacute;veill&eacute; ou endormi,
+s'il faisait un songe ou s'il se trouvait en face de quelque vision
+fantastique de la sorcellerie flamande: tout lui semblait vivant dans
+cette rue; les bornes se dressaient sur son passage, tous les
+enfoncements de porte chuchotaient, des hommes traversaient comme des
+ombres d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre; enfin, arriv&eacute; &agrave; la hauteur du n&deg; 24, il
+s'&eacute;tait, comme nous l'avons dit, arr&ecirc;t&eacute; tout court en face du chevalier
+et du capitaine. C'est alors que d'Harmental, le reconnaissant, l'avait
+prot&eacute;g&eacute; contre le premier mouvement de Roquefinette, en l'invitant &agrave;
+continuer son chemin aussi vite que possible. Buvat ne s'&eacute;tait point
+fait r&eacute;p&eacute;ter l'invitation, il &eacute;tait parti en trottant sous lui, avait
+gagn&eacute; la place des Victoires, la rue du Mail, la rue Montmartre, et
+enfin &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la maison n&deg; 4 de la rue du Temps-Perdu, o&ugrave;
+cependant il ne s'&eacute;tait cru en s&ucirc;ret&eacute; que lorsqu'il avait vu la porte
+referm&eacute;e et verrouill&eacute;e derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>L&agrave; il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, avait souffl&eacute; un instant, tout en allumant &agrave; la
+veilleuse de l'all&eacute;e sa bougie tortill&eacute;e en queue de rat, puis il
+s'&eacute;tait mis &agrave; monter les degr&eacute;s; mais c'est alors qu'il avait senti dans
+ses jambes le contrecoup de l'&eacute;v&eacute;nement, car ses jambes tremblaient
+tellement que ce ne fut qu'&agrave; grande peine qu'il parvint en haut de
+l'escalier.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Bathilde, elle &eacute;tait rest&eacute;e seule, et de plus en plus inqui&egrave;te &agrave;
+mesure que la soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait. Jusqu'&agrave; sept heures, elle avait vu de
+la lumi&egrave;re dans la chambre de son voisin, mais vers ce moment la lumi&egrave;re
+avait disparu, et les heures suivantes s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es sans que la
+chambre s'&eacute;clair&acirc;t de nouveau. Alors le temps s'&eacute;tait divis&eacute; pour
+Bathilde en deux occupations: l'une qui consistait &agrave; rester debout &agrave; sa
+fen&ecirc;tre pour voir si son voisin ne rentrait pas, l'autre &agrave; aller
+s'agenouiller devant le crucifix o&ugrave; elle faisait sa pri&egrave;re de tous les
+soirs. C'est ainsi qu'elle avait entendu successivement sonner neuf
+heures et dix heures, onze heures et onze heures et demie; c'est ainsi
+qu'elle avait entendu s'&eacute;teindre les uns apr&egrave;s les autres tous ces
+bruits de la rue, qui finissent par se fondre dans cette rumeur vague et
+sourde qui semble la respiration de la ville endormie, et cela, sans que
+rien v&icirc;nt lui annoncer que le danger qui mena&ccedil;ait celui qui s'&eacute;tait
+donn&eacute; le nom de son fr&egrave;re l'avait atteint ou s'&eacute;tait dissip&eacute;. Elle &eacute;tait
+donc dans sa chambre, sans lumi&egrave;re elle-m&ecirc;me, pour que personne ne p&ucirc;t
+voir qu'elle veillait, agenouill&eacute;e pour la dixi&egrave;me fois peut-&ecirc;tre devant
+le crucifix, lorsque sa porte s'ouvrit et qu'elle aper&ccedil;ut &agrave; la lueur de
+sa bougie, Buvat, si p&acirc;le et si effar&eacute;, qu'elle vit d'abord qu'il lui
+&eacute;tait arriv&eacute; quelque chose, et que se levant toute &eacute;mue de la crainte
+qu'elle &eacute;prouvait pour un autre, elle s'&eacute;lan&ccedil;a vers lui en lui demandant
+ce qu'il avait. Mais ce n'&eacute;tait pas une chose facile que de faire parler
+Buvat dans l'&eacute;tat o&ugrave; il &eacute;tait: l'&eacute;branlement avait pass&eacute; de son corps
+dans son esprit: et sa langue &eacute;tait aussi embarrass&eacute;e que ses jambes
+&eacute;taient tremblantes.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque Buvat se fut assis dans son grand fauteuil, lorsqu'il
+eut pass&eacute; son mouchoir sur son front en sueur, lorsqu'il se fut, en
+tressaillant et en se levant &agrave; demi, retourn&eacute; deux ou trois fois vers la
+porte, pour voir si les terribles h&ocirc;tes de la rue des Bons-Enfants ne le
+poursuivaient pas jusque chez sa pupille, il commen&ccedil;a &agrave; b&eacute;gayer le r&eacute;cit
+de son aventure et &agrave; raconter comment il avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; dans la rue
+des Bons-Enfants par une bande de voleurs, dont le lieutenant, homme
+f&eacute;roce et de pr&egrave;s de six pieds de haut, allait le mettre &agrave; mort, lorsque
+le capitaine &eacute;tait arriv&eacute; et lui avait sauv&eacute; la vie. Bathilde l'&eacute;couta
+avec une attention profonde, d'abord parce qu'elle aimait sinc&egrave;rement
+son tuteur, et que l'&eacute;tat o&ugrave; elle le voyait attestait que s&eacute;rieusement,
+&agrave; tort ou &agrave; raison, il avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; d'une grande terreur. Ensuite
+parce que rien de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; dans cette nuit ne semblait lui
+devoir &ecirc;tre indiff&eacute;rent. Si &eacute;trange que f&ucirc;t cette id&eacute;e, la pens&eacute;e lui
+vint donc que le beau jeune homme n'&eacute;tait point &eacute;tranger &agrave; la sc&egrave;ne dans
+laquelle le pauvre Buvat venait de jouer un r&ocirc;le, et elle lui demanda
+s'il avait eu le temps de voir le jeune capitaine qui &eacute;tait accouru &agrave;
+son aide et lui avait sauv&eacute; la vie. Buvat lui r&eacute;pondit qu'il l'avait vu
+face &agrave; face, comme il la voyait elle-m&ecirc;me en ce moment, et que la preuve
+&eacute;tait que c'&eacute;tait un beau jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans,
+coiff&eacute; d'un grand feutre et envelopp&eacute; d'un large manteau; de plus, dans
+le mouvement qu'il avait fait en &eacute;tendant la main pour le prot&eacute;ger, le
+manteau s'&eacute;tait ouvert et avait laiss&eacute; voir, qu'outre son &eacute;p&eacute;e, il avait
+&agrave; la ceinture une paire de pistolets.</p>
+
+<p>Ces d&eacute;tails &eacute;taient trop pr&eacute;cis pour que Buvat p&ucirc;t &ecirc;tre accus&eacute; d'&ecirc;tre
+visionnaire. Aussi, toute pr&eacute;occup&eacute;e que Bathilde &eacute;tait que le danger du
+chevalier se rattachait &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement, elle n'en fut pas moins touch&eacute;e
+de celui moins grand sans doute, mais r&eacute;el cependant, qu'avait couru
+Buvat, et comme le repos est le rem&egrave;de souverain de toute secousse
+physique et morale, apr&egrave;s avoir offert &agrave; Buvat le verre de vin au sucre
+qu'il se permettait dans les grandes occasions, et qu'il refusa
+cependant dans celle-ci, elle lui parla de son lit o&ugrave;, depuis deux
+heures, il aurait d&ucirc; &ecirc;tre. La secousse avait &eacute;t&eacute; assez violente pour que
+Buvat n'&eacute;prouv&acirc;t aucune envie de dormir, et f&ucirc;t m&ecirc;me bien convaincu
+qu'il dormirait assez mal de toute la nuit. Mais il r&eacute;fl&eacute;chit qu'en
+veillant il faisait veiller Bathilde; il la vit, le lendemain, les yeux
+rouges et le teint p&acirc;le, et avec son abn&eacute;gation &eacute;ternelle de lui, il
+r&eacute;pondit &agrave; Bathilde qu'elle avait raison, qu'il sentait que le sommeil
+lui ferait du bien, alluma son bougeoir, l'embrassa au front et remonta
+dans sa chambre, non sans s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; deux ou trois fois sur
+l'escalier pour &eacute;couter s'il n'entendrait pas quelque bruit.</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule, Bathilde suivit les pas de Buvat, qui passait de
+l'escalier dans sa chambre; puis elle entendit le grincement de la
+porte, qui se fermait &agrave; double tour. Alors, presque aussi tremblante que
+le pauvre &eacute;crivain, elle courut &agrave; la fen&ecirc;tre, oubliant, dans son attente
+anxieuse, toute chose, m&ecirc;me la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi encore une heure &agrave; peu pr&egrave;s, mais sans que le temps
+e&ucirc;t conserv&eacute; pour elle aucune mesure; puis tout &agrave; coup elle poussa un
+cri de joie. &Agrave; travers les vitres que n'obstruait aucun rideau, elle
+venait de voir s'ouvrir la porte de son voisin, et d'Harmental
+paraissait sur le seuil, une bougie &agrave; la main. Par un miracle de
+divination, Bathilde ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e, l'homme au feutre et au
+manteau qui avait prot&eacute;g&eacute; Buvat, c'&eacute;tait bien le jeune homme inconnu,
+car le jeune homme inconnu avait un large feutre et un grand manteau.
+Bien plus, &agrave; peine fut-il rentr&eacute; et eut-il referm&eacute; sa porte, avec
+presque autant de soin et de pr&eacute;caution que Buvat avait fait de la
+sienne, qu'il jeta son manteau sur une chaise; sous ce manteau, il avait
+un justaucorps de couleur sombre, et &agrave; sa ceinture une &eacute;p&eacute;e et des
+pistolets; il n'y avait donc plus de doute, c'&eacute;tait des pieds &agrave; la t&ecirc;te
+le signalement donn&eacute; par Buvat. Bathilde put d'autant mieux s'en assurer
+que d'Harmental, sans rien d&eacute;poser de tout ce formidable attirail, fit
+deux ou trois tours dans sa chambre, les bras crois&eacute;s et r&eacute;fl&eacute;chissant
+profond&eacute;ment; puis il tira ses pistolets de sa ceinture, s'assura qu'ils
+&eacute;taient amorc&eacute;s et les d&eacute;posa sur sa table de nuit, d&eacute;grafa son &eacute;p&eacute;e, la
+fit sortir &agrave; moiti&eacute; du fourreau o&ugrave; il la repoussa, et la glissa sous son
+chevet; puis, secouant la t&ecirc;te comme pour en chasser les id&eacute;es sombres
+qui l'obs&eacute;daient, il s'approcha de la fen&ecirc;tre, l'ouvrit et jeta un
+regard si profond sur celle de la jeune fille, que celle-ci oubliant
+qu'elle ne pouvait &ecirc;tre vue, fit un pas en arri&egrave;re en laissant retomber
+le rideau devant elle, comme si l'obscurit&eacute; dont elle &eacute;tait envelopp&eacute;e
+ne suffisait pas pour la d&eacute;rober &agrave; sa vue.</p>
+
+<p>Elle resta ainsi dix minutes immobile, en silence et la main appuy&eacute;e sur
+son c&oelig;ur, comme pour en comprimer les battements; puis elle &eacute;carta
+doucement le rideau, mais celui de son voisin &eacute;tait retomb&eacute;, et elle ne
+vit plus que son ombre qui passait et repassait avec agitation derri&egrave;re
+lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_22" id="Chapitre_22"></a><a href="#table">Chapitre 22</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain du jour ou plut&ocirc;t de la nuit o&ugrave; les &eacute;v&eacute;nements que nous
+venons de raconter avaient eu lieu, le duc d'Orl&eacute;ans, qui &eacute;tait rentr&eacute;
+au Palais-Royal sans accident, apr&egrave;s avoir dormi toute la nuit comme &agrave;
+son ordinaire, passa dans son cabinet de travail &agrave; l'heure habituelle,
+c'est-&agrave;-dire vers les onze heures du matin. Gr&acirc;ce au caract&egrave;re
+insoucieux dont la nature l'avait dou&eacute;, et qu'il devait surtout &agrave; son
+grand courage, &agrave; son m&eacute;pris pour le danger et &agrave; son insouciance de la
+mort non seulement il &eacute;tait impossible de remarquer aucun changement
+dans sa physionomie ordinairement calme et que l'ennui seul avait le
+privil&egrave;ge d'assombrir, mais encore, selon toute probabilit&eacute;, il avait
+d&eacute;j&agrave;, gr&acirc;ce au sommeil, oubli&eacute; l'&eacute;v&eacute;nement singulier dont il avait
+failli &ecirc;tre victime.</p>
+
+<p>Le cabinet dans lequel il venait d'entrer avait cela de remarquable que
+c'&eacute;tait &agrave; la fois celui d'un homme politique, d'un savant et d'un
+artiste. Ainsi, une grande table, couverte d'un tapis vert, charg&eacute;e de
+papiers et enrichie d'encriers et de plumes, tenait bien le milieu de
+l'appartement, mais autour, sur des pupitres, sur des chevalets, sur des
+supports, &eacute;taient un op&eacute;ra commenc&eacute;, un dessin &agrave; moiti&eacute; fait, une cornue
+aux trois quarts pleine. C'est que le r&eacute;gent, avec une mobilit&eacute; d'esprit
+&eacute;trange, passait en un instant des combinaisons les plus profondes de la
+politique aux fantaisies les plus capricieuses du dessin, et des calculs
+les plus abstraits de la chimie aux inspirations les plus joyeuses ou
+les plus sombres de la musique; c'est que le r&eacute;gent ne craignait rien
+tant que l'ennui, cet ennemi qu'il combattait sans cesse, sans jamais
+parvenir &agrave; le vaincre enti&egrave;rement, et qui, repouss&eacute; ou par le travail,
+ou par l'&eacute;tude, ou par le plaisir, se tenait toujours en vue, si l'on
+peut le dire comme un de ces nuages de l'horizon sur lesquels, dans les
+plus beaux jours, le pilote ram&egrave;ne malgr&eacute; lui les yeux. Aussi le r&eacute;gent
+n'&eacute;tait-il jamais une heure inoccup&eacute;e, et tenait-il par cons&eacute;quent &agrave;
+avoir toujours sous la main les distractions les plus oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; peine entr&eacute; dans son cabinet, o&ugrave; le conseil ne devait s'assembler que
+deux heures apr&egrave;s, il s'&eacute;tait aussit&ocirc;t achemin&eacute; vers un dessin commenc&eacute;,
+qui repr&eacute;sentait une sc&egrave;ne de Daphnis et Chlo&eacute; dont il faisait faire les
+gravures par un des artistes les plus habiles de l'&eacute;poque nomm&eacute; Audran,
+et s'&eacute;tait remis &agrave; l'ouvrage interrompu la surveille par la fameuse
+partie de paume qui avait commenc&eacute; par un coup de raquette et qui avait
+fini par le souper chez madame de Sabran. Mais &agrave; peine avait-il pris le
+crayon, qu'on vint lui dire que madame &Eacute;lisabeth-Charlotte, sa m&egrave;re,
+avait d&eacute;j&agrave; fait demander deux fois s'il &eacute;tait visible. Le r&eacute;gent, qui
+avait le plus grand respect pour la princesse palatine, r&eacute;pondit que non
+seulement il &eacute;tait visible mais encore que si Madame &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; le
+recevoir, il s'empresserait de passer chez elle. L'huissier sortit pour
+reporter la r&eacute;ponse du prince, et le prince, qui en &eacute;tait &agrave; certaines
+parties de son dessin, qu'il prisait fort en r&eacute;alit&eacute;, se remit &agrave; son
+travail avec toute l'application d'un artiste en verve. Un instant
+apr&egrave;s, la porte se rouvrit; mais au lieu de l'huissier, qui devait venir
+rendre compte de son ambassade, ce fut Madame elle-m&ecirc;me qui parut.</p>
+
+<p>Madame, comme on le sait, femme de Philippe I<sup>er</sup>, fr&egrave;re du roi, &eacute;tait
+venue en France apr&egrave;s la mort si &eacute;trange et si inattendue de madame
+Henriette d'Angleterre, pour prendre la place de cette belle et
+gracieuse princesse, qui n'avait fait que passer, comme une blanche et
+p&acirc;le apparition. La comparaison, difficile &agrave; soutenir pour toute
+nouvelle arrivante, l'avait donc &eacute;t&eacute; bien davantage encore pour la
+pauvre princesse allemande, qui, s'il faut en croire le portrait qu'elle
+fait d'elle-m&ecirc;me, avec ses petits yeux, son nez court et gros, ses
+l&egrave;vres longues et plates, ses joues pendantes et son grand visage, &eacute;tait
+loin d'&ecirc;tre jolie. Malheureusement encore, la princesse palatine n'&eacute;tait
+point d&eacute;dommag&eacute;e des d&eacute;fauts de sa figure par la perfection de sa
+taille; elle &eacute;tait petite et grosse; elle avait le corps et les jambes
+courts, et les mains si affreuses, qu'elle avoue elle-m&ecirc;me qu'il n'y en
+avait point de plus vilaines par toute la terre, et que c'est la seule
+chose de sa pauvre personne &agrave; laquelle le roi Louis XIV n'avait jamais
+pu s'habituer. Mais Louis XIV l'avait choisie non pas pour augmenter le
+nombre des beaut&eacute;s de sa cour, mais pour &eacute;tendre ses pr&eacute;tentions au del&agrave;
+du Rhin. C'est que, par le mariage de son fr&egrave;re avec la princesse
+palatine, Louis XIV, qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; des chances d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; sur
+l'Espagne en &eacute;pousant l'infante Marie-Th&eacute;r&egrave;se, fille du roi Philippe IV,
+et sur l'Angleterre en mariant en premi&egrave;res noces Philippe I<sup>er</sup> &agrave; la
+princesse Henriette, unique s&oelig;ur de Charles II, acqu&eacute;rait de nouveau
+des droits &eacute;ventuels sur la Bavi&egrave;re, et probables sur le Palatinat, en
+mariant Monsieur en secondes noces &agrave; la princesse &Eacute;lisabeth-Charlotte,
+dont le fr&egrave;re d'une sant&eacute; d&eacute;licate, pouvait mourir jeune et sans
+enfants.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;vision s'&eacute;tait trouv&eacute;e juste; l'&eacute;lecteur &eacute;tait mort sans
+post&eacute;rit&eacute;, et l'on peut voir dans les m&eacute;moires et les n&eacute;gociations pour
+la paix de Ryswick comment, le moment arriv&eacute;, les pl&eacute;nipotentiaires
+fran&ccedil;ais firent valoir et r&eacute;ussir ses pr&eacute;tentions.</p>
+
+<p>Aussi Madame, au lieu d'&ecirc;tre trait&eacute;e, &agrave; la mort de son mari, comme le
+portait son contrat de mariage, c'est-&agrave;-dire, au lieu d'&ecirc;tre forc&eacute;e
+d'entrer dans un couvent ou de se retirer dans le vieux ch&acirc;teau de
+Montargis, fut-elle, malgr&eacute; la haine de madame de Maintenon, qu'elle
+s'&eacute;tait attir&eacute;e, maintenue par Louis XIV dans tous les titres et
+honneurs dont elle jouissait du vivant de Monsieur et cela quoique le
+roi n'e&ucirc;t jamais oubli&eacute; le soufflet aristocratique qu'elle avait donn&eacute;
+au jeune duc de Chartres en pleine galerie de Versailles, lorsque
+celui-ci lui avait annonc&eacute; son mariage avec mademoiselle de Blois. En
+effet, la fi&egrave;re palatine, &agrave; cheval sur ses trente-deux quartiers
+paternels et maternels, regardait comme une grande et humiliante
+m&eacute;salliance que son fils &eacute;pous&acirc;t une femme que la l&eacute;gitimation royale ne
+pouvait emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre le fruit d'un double adult&egrave;re; et, dans le
+premier moment, incapable de ma&icirc;triser ses sentiments, elle s'&eacute;tait
+veng&eacute;e par cette correction maternelle, un peu exag&eacute;r&eacute;e quand c'est un
+jeune homme de dix-huit ans qui en est l'objet de l'affront imprim&eacute; &agrave;
+ses anc&ecirc;tres dans la personne de ses descendants. Au reste, comme le
+jeune duc de Chartres consentait lui-m&ecirc;me &agrave; ce mariage &agrave; contrec&oelig;ur, il
+comprit tr&egrave;s bien l'humeur que sa m&egrave;re avait &eacute;prouv&eacute;e en l'apprenant,
+quoiqu'il e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; sans doute qu'elle la manifest&acirc;t d'une mani&egrave;re un
+peu moins tudesque. Il en r&eacute;sulta que lorsque Monsieur mourut et que le
+duc de Chartres devint duc d'Orl&eacute;ans &agrave; son tour, sa m&egrave;re, qui e&ucirc;t pu
+craindre que le soufflet de Versailles e&ucirc;t laiss&eacute; quelque souvenir dans
+le nouveau ma&icirc;tre du Palais-Royal, trouva au contraire en lui un fils
+plus respectueux que jamais. Ce respect ne fit d'ailleurs que
+s'augmenter, et, devenu r&eacute;gent, le fils fit &agrave; la m&egrave;re une position &eacute;gale
+&agrave; celle de sa femme. Il y avait plus: madame de Berry, sa fille
+bien-aim&eacute;e, ayant demand&eacute; &agrave; son p&egrave;re une compagnie de gardes, &agrave; laquelle
+elle pr&eacute;tendait avoir droit, comme femme d'un dauphin de France, le
+r&eacute;gent ne la lui accorda qu'en donnant l'ordre en m&ecirc;me temps qu'une
+compagnie pareille f&icirc;t le service chez sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Madame &eacute;tait donc dans une haute position au ch&acirc;teau, et si, malgr&eacute;
+cette position, elle n'avait aucune influence politique, c'est que le
+r&eacute;gent avait toujours eu pour principe de ne laisser prendre aux femmes
+aucune part aux affaires d'&Eacute;tat. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, ajoutons-le, Philippe II,
+r&eacute;gent de France, &eacute;tait-il encore plus r&eacute;serv&eacute; vis-&agrave;-vis de sa m&egrave;re
+que vis-&agrave;-vis de ses ma&icirc;tresses, car il savait les go&ucirc;ts &eacute;pistolaires de
+celle-ci, et ne voulait pas que ses projets d&eacute;frayassent la
+correspondance journali&egrave;re que sa m&egrave;re entretenait avec la princesse
+Wilhelmine-Charlotte de Galles et le duc Antoine-Ulric de Brunswick. En
+&eacute;change et pour la d&eacute;dommager de cette retenue, il lui laissait le
+gouvernement int&eacute;rieur de la maison de ses filles, que, gr&acirc;ce &agrave; sa
+grande paresse, madame la duchesse d'Orl&eacute;ans abandonnait sans difficult&eacute;
+&agrave; sa belle-m&egrave;re. Mais sous ce rapport, la pauvre Palatine, s'il faut en
+croire les m&eacute;moires du temps, n'&eacute;tait point heureuse. Madame de Berry
+vivait publiquement avec Riom, et mademoiselle de Valois &eacute;tait
+secr&egrave;tement la ma&icirc;tresse de Richelieu, qui, sans que l'on s&ucirc;t de quelle
+fa&ccedil;on et comme s'il e&ucirc;t eu l'anneau enchant&eacute; de Gyg&egrave;s, parvenait &agrave;
+s'introduire jusque dans ses appartements, malgr&eacute; les gardes qui
+veillaient aux portes, malgr&eacute; les espions dont l'entourait le r&eacute;gent, et
+quoique lui-m&ecirc;me se f&ucirc;t plus d'une fois cach&eacute; jusque dans la chambre de
+sa fille pour y faire le guet. Quant &agrave; mademoiselle de Chartres, dont le
+caract&egrave;re jusqu'alors avait pris un d&eacute;veloppement bien plus masculin que
+f&eacute;minin elle avait sembl&eacute;, en se faisant pour ainsi dire homme
+elle-m&ecirc;me, oublier que les hommes existassent, lorsque, quelques jours
+avant celui auquel nous sommes arriv&eacute;s se trouvant &agrave; l'Op&eacute;ra et
+entendant son ma&icirc;tre de musique, Cauchereau, beau et spirituel t&eacute;nor de
+l'Acad&eacute;mie royale, qui dans une sc&egrave;ne d'amour filait un son d'une puret&eacute;
+parfaite et d'une expression des plus passionn&eacute;es, la jeune princesse,
+emport&eacute;e sans doute par un sentiment tout artistique, avait &eacute;tendu les
+bras et s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;e tout haut: Ah! mon cher Cauchereau! Cette
+exclamation inattendue avait, comme on le pense bien, donn&eacute; tr&egrave;s fort &agrave;
+songer &agrave; la duchesse sa m&egrave;re, qui avait aussit&ocirc;t fait cong&eacute;dier le beau
+t&eacute;nor, et prenant le dessus sur son apathique insouciance, s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute;e &agrave; veiller elle-m&ecirc;me d&eacute;sormais sur sa fille, qu'elle tenait tr&egrave;s
+s&eacute;v&egrave;rement depuis lors.</p>
+
+<p>Restaient la princesse Louise, qui fut plus tard reine d'Espagne, et
+mademoiselle &Eacute;lisabeth, qui devint duchesse de Lorraine; mais de
+celles-ci, l'on n'en parlait point, soit qu'elles fussent r&eacute;ellement
+sages, soit qu'elles sussent mieux contenir que leurs a&icirc;n&eacute;es les
+sentiments de leur c&oelig;ur, ou les accents de leur passion.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le prince vit para&icirc;tre sa m&egrave;re, il se douta donc qu'il y avait
+encore quelque chose de nouveau dans le troupeau rebelle dont elle avait
+pris la direction, et qui lui donnait de si grands soucis; mais comme
+aucune inqui&eacute;tude ne pouvait lui faire oublier le respect qu'en public
+ou en particulier il t&eacute;moignait toujours &agrave; Madame, il se leva en
+l'apercevant, alla droit &agrave; elle, et apr&egrave;s l'avoir salu&eacute;e, la prit par la
+main et la conduisit &agrave; un fauteuil, tandis que lui-m&ecirc;me restait debout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur mon fils, dit Madame avec un accent allemand
+fortement prononc&eacute;, et lorsqu'elle se fut bien carr&eacute;ment assise dans son
+fauteuil, qu'est-ce que j'apprends encore, et quel &eacute;v&eacute;nement a donc
+manqu&eacute; vous arriver hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir? dit le r&eacute;gent rappelant ses souvenirs et en l'interrogeant
+lui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit la palatine, hier soir, en sortant de chez madame Sabran!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'est-ce que cela? reprit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! n'est-ce que cela! Votre ami Simiane va disant partout qu'on
+a voulu vous enlever, et que vous n'avez &eacute;chapp&eacute; qu'en vous sauvant
+par-dessus les toits; singulier chemin, vous en conviendrez, pour le
+r&eacute;gent du royaume, et o&ugrave; je doute que, quelque d&eacute;vouement qu'ils aient
+pour vous, vos ministres consentent &agrave; aller tenir leur conseil!</p>
+
+<p>&mdash;Simiane est un fou, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit le r&eacute;gent, ne pouvant s'emp&ecirc;cher
+de rire de ce que sa m&egrave;re le grondait toujours comme s'il &eacute;tait un
+enfant. Ce n'&eacute;taient pas le moins du monde des gens qui me voulaient
+enlever, mais quelques bons compagnons qui, en sortant des cabarets de
+la barri&egrave;re des Sergents, seront venus faire leur tapage rue des
+Bons-Enfants. Quant au chemin que nous avons suivi, ce n'&eacute;tait pas le
+moins du monde pour fuir que nous le prenions, mais bien pour gagner un
+pari que cet ivrogne de Simiane est furieux d'avoir perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! mon fils! dit la palatine en secouant la t&ecirc;te, vous ne
+voulez jamais croire au danger, et cependant vous savez ce dont vos
+ennemis sont capables. Ceux qui calomnient l'&acirc;me ne se feraient pas
+grand scrupule, croyez-moi, de tuer le corps; et vous savez ce que la
+duchesse du Maine a dit: &laquo;Que le jour o&ugrave; elle verrait qu'il n'y avait
+d&eacute;cid&eacute;ment rien &agrave; faire de son b&acirc;tard de mari, elle vous demanderait une
+audience et vous enfoncerait un couteau dans le c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ma m&egrave;re, reprit le r&eacute;gent en riant, seriez-vous devenue assez
+bonne catholique pour ne plus croire &agrave; la pr&eacute;destination? J'y crois,
+moi, vous le savez. Que voulez-vous donc que je me torture l'esprit pour
+&eacute;viter un danger ou qui n'existe pas, ou qui, s'il existe, a d'avance
+son r&eacute;sultat &eacute;crit sur le livre &eacute;ternel? Non, ma m&egrave;re, non, toutes ces
+pr&eacute;cautions exag&eacute;r&eacute;es sont bonnes &agrave; assombrir la vie, et pas &agrave; autre
+chose. C'est aux tyrans de trembler; mais moi, moi qui suis, &agrave; ce que
+pr&eacute;tend Saint-Simon, l'homme le plus d&eacute;bonnaire qui ait exist&eacute; depuis
+Louis le D&eacute;bonnaire, que voulez-vous donc que j'aie &agrave; craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! rien, mon cher fils, dit la palatine en prenant la main
+du prince, et en le regardant avec toute la tendresse maternelle que
+pouvaient contenir ses petits yeux; rien, si tout le monde vous
+connaissait comme moi, et vous savait si parfaitement bon que vous
+n'avez pas m&ecirc;me la force de ha&iuml;r vos ennemis; mais Henri IV, auquel
+malheureusement vous ressemblez un peu trop sous certains rapports,
+&eacute;tait bon aussi, et cependant il n'en a pas moins trouv&eacute; un Ravaillac.
+H&eacute;las! <i>mein Gott!</i> continua la princesse, en entrem&ecirc;lant son jargon
+fran&ccedil;ais d'une exclamation franchement allemande, ce sont les bons rois
+qu'on assassine; les tyrans prennent leurs pr&eacute;cautions et le poignard
+n'arrive pas jusqu'&agrave; eux. Vous ne devriez jamais sortir sans escorte.
+C'est vous, et non pas moi, mon fils, qui avez besoin d'un r&eacute;giment de
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, reprit en riant le r&eacute;gent, voulez-vous que je vous raconte
+une histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, dit la princesse palatine, car vous racontez fort
+&eacute;l&eacute;gamment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous saurez donc qu'il y avait &agrave; Rome, je ne me rappelle plus
+vers quelle ann&eacute;e de la r&eacute;publique, un consul fort brave, mais qui avait
+ce malheur, commun &agrave; Henri IV et &agrave; moi, de courir les rues la nuit. Il
+arriva que ce consul fut envoy&eacute; contre les Carthaginois, et qu'ayant
+invent&eacute; une machine de guerre appel&eacute;e un corbeau, il gagna sur eux la
+premi&egrave;re bataille navale que les Romains eussent remport&eacute;e, si bien
+qu'il revint &agrave; Rome se faisant d'avance une f&ecirc;te du redoublement de
+bonnes fortunes que lui vaudrait sans doute son redoublement de
+r&eacute;putation. Il ne se trompait pas: toute la population l'attendait hors
+des portes de la ville, afin de le conduire en triomphe au Capitole, o&ugrave;
+l'attendait de son c&ocirc;t&eacute; le s&eacute;nat.</p>
+
+<p>Or le s&eacute;nat, en le voyant para&icirc;tre, lui annon&ccedil;a qu'il venait, en
+r&eacute;compense de sa victoire, de lui d&eacute;cerner un honneur qui devait
+&eacute;minemment flatter son amour-propre. C'est qu'il ne sortirait plus que
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un musicien qui annoncerait &agrave; tous, en jouant de la fl&ucirc;te, que
+celui qui le suivait &eacute;tait le fameux Duilius, vainqueur des
+Carthaginois. Duilius, comme vous le comprenez bien, ma m&egrave;re, fut au
+comble de la joie d'une pareille distinction; il s'en revint chez lui,
+la t&ecirc;te haute et pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de son fl&ucirc;teur, qui jouait tout son r&eacute;pertoire
+aux grandes acclamations de la multitude, laquelle, de son c&ocirc;t&eacute;, criait
+&agrave; tue-t&ecirc;te: Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! Vive le
+sauveur de Rome! C'&eacute;tait quelque chose de si enivrant que le pauvre
+consul faillit en perdre la t&ecirc;te et deux fois dans la journ&eacute;e il sortit
+de chez lui, quoiqu'il n'e&ucirc;t rien &agrave; faire au monde par la ville, mais
+seulement pour jouir de la pr&eacute;rogative s&eacute;natoriale, et entendre cette
+musique triomphale et les cris qui l'accompagnaient. Cette occupation le
+conduisit jusqu'au soir dans un &eacute;tat de jubilation difficile &agrave; exprimer;
+puis le soir vint. Le vainqueur avait une ma&icirc;tresse qu'il aimait fort et
+qu'il lui tardait de revoir, une esp&egrave;ce de madame Sabran, sauf le mari
+qui s'avisait d'&ecirc;tre jaloux, tandis que le n&ocirc;tre, vous le savez, n'a pas
+ce ridicule.</p>
+
+<p>Le consul se mit donc au bain, fit sa toilette, se parfuma de son mieux,
+et, onze heures arriv&eacute;es &agrave; son horloge de sable, sortit sur la pointe du
+pied pour gagner la rue Suburrane; mais il avait compt&eacute; sans son h&ocirc;te,
+ou plut&ocirc;t sans son musicien. &Agrave; peine eut-il fait quatre pas, que
+celui-ci, qui &eacute;tait attach&eacute; &agrave; son service le jour comme la nuit,
+s'&eacute;lan&ccedil;a de la borne sur laquelle il &eacute;tait assis, et, reconnaissant son
+consul, se mit &agrave; marcher devant lui en soufflant de toutes ses forces
+dans son instrument, si bien que ceux qui se promenaient encore par les
+rues se retournaient, que ceux qui &eacute;taient rentr&eacute;s chez eux se mettaient
+&agrave; leur porte, et que ceux qui &eacute;taient couch&eacute;s se levaient et ouvraient
+leur fen&ecirc;tre, r&eacute;p&eacute;tant en ch&oelig;ur:&mdash;Ah! ah! voici le consul Duilius qui
+passe! Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le sauveur
+de Rome! C'&eacute;tait fort flatteur mais fort inopportun; aussi le consul
+voulait-il faire taire son instrumentiste, mais celui-ci d&eacute;clara qu'il
+avait les ordres les plus pr&eacute;cis du s&eacute;nat pour ne point garder le
+silence un seul instant; qu'il avait dix mille sesterces par an pour
+souffler dans sa tibicine, et qu'il y soufflerait tant qu'il lui
+resterait une haleine.</p>
+
+<p>Le consul, voyant qu'il &eacute;tait inutile de discuter avec un homme qui
+avait pour lui une ordonnance du s&eacute;nat, se mit &agrave; courir, esp&eacute;rant
+&eacute;chapper &agrave; son m&eacute;lodieux compagnon; mais celui-ci r&eacute;gla son allure sur
+la sienne avec tant de pr&eacute;cision, que tout ce qu'il y put gagner, ce fut
+d'&ecirc;tre suivi de son musicien, au lieu d'&ecirc;tre pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par lui. Il eut
+beau ruser comme un li&egrave;vre, prendre un grand parti comme un chevreuil,
+piquer droit comme un sanglier, le maudit fl&ucirc;teur ne perdit pas une
+seconde sa piste, de sorte que Rome tout enti&egrave;re, ne comprenant rien &agrave;
+cette course nocturne, mais, sachant seulement que c'&eacute;tait le
+triomphateur de la veille qui l'ex&eacute;cutait, descendit dans la rue, se mit
+&agrave; ses fen&ecirc;tres et &agrave; ses portes criant: Vive Duilius! vive le vainqueur
+des Carthaginois! vive le sauveur de Rome! Le pauvre grand homme avait
+une derni&egrave;re esp&eacute;rance, c'est qu'au milieu de tout ce remue-m&eacute;nage, il
+trouverait la maison de sa ma&icirc;tresse endormie, et qu'il pourrait se
+glisser par la porte qu'elle lui avait promis de tenir entrouverte. Mais
+point! La rumeur g&eacute;n&eacute;rale avait gagn&eacute; la voie Suburrane, et, lorsqu'il
+arriva devant cette gracieuse et hospitali&egrave;re maison, &agrave; la porte de
+laquelle il avait si souvent vers&eacute; des parfums et suspendu des
+guirlandes il trouva qu'elle &eacute;tait &eacute;veill&eacute;e comme les autres, et vit &agrave;
+la fen&ecirc;tre le mari qui, du plus loin qu'il l'aper&ccedil;ut, se mit &agrave;
+crier:&mdash;Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le
+sauveur de Rome! Le h&eacute;ros rentra chez lui d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain, il pensait avoir meilleur march&eacute; de son musicien; mais son
+esp&eacute;rance fut tromp&eacute;e. Il en fut de m&ecirc;me du surlendemain et des jours
+suivants; de sorte que le consul, voyant qu'il lui &eacute;tait d&eacute;sormais
+impossible de garder son incognito, repartit pour la Sicile, o&ugrave;, de
+col&egrave;re, il battit de nouveau les Carthaginois, mais cette fois si
+cruellement, que l'on crut que c'en &eacute;tait fini de toutes les guerres
+puniques pass&eacute;es et &agrave; venir, et que Rome entra dans une telle joie,
+qu'on en fit des r&eacute;jouissances publiques pareilles &agrave; celles que l'on
+faisait pour l'anniversaire de la ville, et que l'on se proposa de faire
+au vainqueur un triomphe encore plus magnifique que le premier.</p>
+
+<p>Quant au s&eacute;nat il s'assembla, afin de d&eacute;lib&eacute;rer avant l'arriv&eacute;e de
+Duilius sur la nouvelle r&eacute;compense qui lui serait accord&eacute;e.</p>
+
+<p>On allait aux voix sur une statue publique, lorsqu'on entendit tout &agrave;
+coup de grands cris de joie et le son d'une tibicine. C'&eacute;tait le consul
+qui se d&eacute;robait au triomphe, gr&acirc;ce &agrave; la diligence qu'il avait faite,
+mais qui n'avait pu se d&eacute;rober &agrave; la reconnaissance publique gr&acirc;ce &agrave; son
+joueur de fl&ucirc;te. Se doutant qu'on lui pr&eacute;parait quelque chose de
+nouveau, il venait prendre part &agrave; la d&eacute;lib&eacute;ration. Il trouva, en effet,
+le s&eacute;nat pr&ecirc;t &agrave; voter et la boule &agrave; la main.</p>
+
+<p>Alors, s'avan&ccedil;ant &agrave; la tribune:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;res conscrits, dit-il, votre intention, n'est-ce pas est de me voter
+une r&eacute;compense qui me soit agr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;Notre intention, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident, est de faire de vous l'homme
+le plus heureux de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Duilius, voulez-vous me permettre, de vous demander la
+chose que je d&eacute;sire le plus?</p>
+
+<p>&mdash;Dites! dites! cri&egrave;rent les s&eacute;nateurs d'une seule voix.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me l'accorderez? continua Duilius avec toute la timidit&eacute; du
+doute.</p>
+
+<p>&mdash;Par Jupiter! nous vous l'accorderons, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident au nom de
+toute l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Duilius, p&egrave;res conscrits, si vous croyez que j'ai bien
+m&eacute;rit&eacute; de la patrie, &ocirc;tez-moi, en r&eacute;compense de cette seconde victoire,
+ce maraud de joueur de fl&ucirc;te que vous m'avez donn&eacute; pour la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le s&eacute;nat trouva la demande &eacute;trange; mais il &eacute;tait engag&eacute; par sa parole,
+et c'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave; il n'y manquait pas encore. Le joueur de fl&ucirc;te
+eut en pension viag&egrave;re la moiti&eacute; de ses appointements, vu le bon
+t&eacute;moignage qui avait &eacute;t&eacute; rendu de lui, et le consul Duilius, enfin
+d&eacute;barrass&eacute; de son musicien, retrouva incognito et sans bruit la porte de
+cette petite maison de la rue Suburrane, qu'une victoire lui avait
+ferm&eacute;e et qu'une victoire lui avait rouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda la palatine, quel rapport a cette histoire avec la
+peur que j'ai de vous voir assassin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Quel rapport, ma m&egrave;re? dit en riant le prince; c'est que si, pour un
+seul musicien qu'avait le consul Duilius, il lui arriva un pareil
+d&eacute;sappointement, jugez donc de ce qui m'arriverait &agrave; moi avec mon
+r&eacute;giment de gardes!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Philippe! Philippe! reprit la princesse en riant et en soupirant &agrave;
+la fois, traiterez-vous toujours si l&eacute;g&egrave;rement les choses s&eacute;rieuses?</p>
+
+<p>&mdash;Non point, ma m&egrave;re, dit le r&eacute;gent, et la preuve, c'est que, comme je
+pr&eacute;sume que vous n'&ecirc;tes pas venue ici dans la seule intention de me
+faire de la morale sur mes courses nocturnes et que c'&eacute;tait pour me
+parler d'affaires, je suis pr&ecirc;t &agrave; vous &eacute;couter et &agrave; vous r&eacute;pondre
+s&eacute;rieusement sur le sujet de votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, dit la princesse, j'&eacute;tais en effet venue pour
+autre chose; j'&eacute;tais venue pour vous parler de mademoiselle de Chartres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, de votre favorite, ma m&egrave;re; car, vous avez beau le nier,
+Louise est votre favorite. Ne serait-ce point parce qu'elle n'aime gu&egrave;re
+ses oncles que vous n'aimez pas du tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est point cela, quoique j'avoue qu'il m'est assez agr&eacute;able
+de voir qu'elle est de mon avis sur la bonne opinion que j'ai des
+b&acirc;tards; mais c'est qu'&agrave; la beaut&eacute; pr&egrave;s qu'elle a et que je n'avais pas,
+elle est exactement ce que j'&eacute;tais &agrave; son &acirc;ge, ayant de vrais go&ucirc;ts de
+gar&ccedil;on, aimant les chiens, les chevaux et les cavalcades, maniant la
+poudre comme un artilleur, et faisant des fus&eacute;es comme un artificier. Eh
+bien! devinez ce qui nous arrive avec elle!</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut s'engager dans les gardes fran&ccedil;aises?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas elle veut se faire religieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Religieuse, Louise! Impossible, ma m&egrave;re! C'est quelque plaisanterie de
+ses folles de s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Non point, monsieur, reprit la palatine, il n'y a rien de plaisant
+dans tout cela, je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment diable cette belle rage claustrale lui a-t-elle pris?
+demanda le r&eacute;gent commen&ccedil;ant &agrave; croire &agrave; la v&eacute;rit&eacute; de ce que lui disait
+sa m&egrave;re, habitu&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; vivre dans une &eacute;poque o&ugrave; les choses les
+plus extravagantes &eacute;taient toujours les plus probables.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela lui a pris? continua Madame; demandez &agrave; Dieu ou au
+diable, car il n'y a que l'un o&ugrave; l'autre des deux qui le puisse savoir.
+Avant-hier, elle avait pass&eacute; la journ&eacute;e avec sa s&oelig;ur montant &agrave; cheval,
+tirant au pistolet, riant et se divertissant si fort, que jamais je ne
+l'avais vue dans une telle gaiet&eacute;, quand le soir madame d'Orl&eacute;ans me fit
+prier de passer dans son cabinet. L&agrave;, je trouvai mademoiselle de
+Chartres qui &eacute;tait aux genoux de sa m&egrave;re et qui la priait tout en larmes
+de la laisser aller faire ses d&eacute;votions &agrave; l'abbaye de Chelles. Sa m&egrave;re
+se retourna alors de mon c&ocirc;t&eacute; et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de cette demande, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondis-je, que l'on fait &eacute;galement bien ses d&eacute;votions
+partout, que le lieu n'y fait rien, et que tout d&eacute;pend de l'&eacute;preuve et
+de la pr&eacute;paration. Mais en entendant mes paroles mademoiselle de
+Chartres redoubla de pri&egrave;res, et cela avec tant d'instances que je dis &agrave;
+sa m&egrave;re: &laquo;Voyez, ma fille, c'est &agrave; vous de d&eacute;cider.&mdash;Dame! r&eacute;pondit la
+duchesse, on ne saurait cependant emp&ecirc;cher cette pauvre enfant de faire
+ses d&eacute;votions.&mdash;Qu'elle y aille donc, repris-je, et Dieu veuille qu'elle
+y aille dans cette intention!&mdash;Je vous jure, madame, dit alors
+mademoiselle de Chartres, que j'y vais bien pour Dieu seul et qu'aucune
+id&eacute;e mondaine ne m'y conduit.&raquo; Alors elle nous embrassa, et hier matin &agrave;
+sept heures elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je sais tout cela, puisque c'est moi qui devais l'y conduire,
+r&eacute;pondit le r&eacute;gent. Il est donc arriv&eacute; quelque chose depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;, reprit madame, qu'elle a renvoy&eacute; hier soir la voiture
+en chargeant le cocher de nous remettre une lettre adress&eacute;e &agrave; vous, &agrave; sa
+m&egrave;re et &agrave; moi dans laquelle elle nous d&eacute;clare que, trouvant dans ce
+clo&icirc;tre la tranquillit&eacute; et la paix qu'elle n'esp&eacute;rait pas rencontrer
+dans le monde, elle n'en veut plus sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit sa m&egrave;re de cette belle r&eacute;solution? demanda le r&eacute;gent en
+prenant la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re? reprit Madame, sa m&egrave;re en est fort contente, je crois, si
+vous voulez que je vous dise mon opinion; car elle aime les couvents, et
+elle regarde comme un grand bonheur pour sa fille de se faire
+religieuse; mais moi, je dis qu'il n'y a pas de bonheur l&agrave; o&ugrave; il n'y a
+pas de vocation.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent lut et relut la lettre comme pour deviner, dans cette simple
+manifestation du d&eacute;sir exprim&eacute; par mademoiselle de Chartres de rester &agrave;
+Chelles, les causes secr&egrave;tes qui avaient fait na&icirc;tre ce d&eacute;sir; puis
+apr&egrave;s un instant de m&eacute;ditation aussi profonde que s'il se f&ucirc;t agi du
+sort d'un empire:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave;-dessous quelque d&eacute;pit d'amour, dit-il. Est-ce qu'&agrave; votre
+connaissance, ma m&egrave;re, Louise aimerait quelqu'un?</p>
+
+<p>Madame raconta alors au r&eacute;gent l'aventure de l'Op&eacute;ra, et l'exclamation
+&eacute;chapp&eacute;e de la bouche de la princesse dans son enthousiasme pour le beau
+t&eacute;nor.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! dit le r&eacute;gent. Et qu'avez-vous fait la duchesse
+d'Orl&eacute;ans et vous, dans votre conseil maternel?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons mis Cauchereau &agrave; la porte, et interdit l'op&eacute;ra &agrave;
+mademoiselle de Chartres. Nous ne pouvions pas faire moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le r&eacute;gent, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus
+loin: tout est l&agrave;; il faut la gu&eacute;rir au plus t&ocirc;t de cette fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allez-vous faire pour cela, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai aujourd'hui m&ecirc;me &agrave; l'abbaye de Chelles, j'interrogerai Louise;
+si la chose n'est qu'un caprice, je laisserai au caprice le temps de se
+passer. Elle a un an pour faire ses v&oelig;ux; j'aurai l'air d'adopter sa
+vocation, et au moment de prendre le voile, c'est elle qui viendra nous
+prier la premi&egrave;re de la tirer de l'embarras o&ugrave; elle se sera mise. Si la
+chose est grave, au contraire, alors ce sera bien diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon fils, dit Madame en se levant, songez que le pauvre
+Cauchereau n'est probablement pour rien l&agrave; dedans, et qu'il ignore
+peut-&ecirc;tre lui-m&ecirc;me la passion qu'il a inspir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit le prince en riant de
+l'interpr&eacute;tation tragique qu'avec ses id&eacute;es d'outre-Rhin la palatine
+avait donn&eacute;e &agrave; ces paroles; je ne renouvellerai pas la lamentable
+histoire des amants du Paraclet; la voix de Cauchereau ne perdra ni ne
+gagnera une seule note dans toute cette aventure, et l'on ne traite pas
+une princesse du sang par les m&ecirc;mes moyens qu'une petite bourgeoise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'un autre c&ocirc;t&eacute;, dit Madame presque aussi effray&eacute;e de
+l'indulgence r&eacute;elle du duc qu'elle l'avait &eacute;t&eacute; de sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; apparente,
+pas de faiblesse non plus!</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, dit le r&eacute;gent, &agrave; la rigueur, si elle doit tromper quelqu'un,
+j'aimerais mieux encore que ce f&ucirc;t son mari que Dieu.</p>
+
+<p>Et, baisant avec respect la main de sa m&egrave;re, il conduisit vers la porte
+la pauvre princesse palatine, toute scandalis&eacute;e de cette facilit&eacute; de
+m&oelig;urs, au milieu de laquelle elle mourut sans jamais avoir pu s'y
+habituer. Puis la princesse &eacute;tant sortie, le duc d'Orl&eacute;ans alla se
+rasseoir devant son dessin en chantonnant un air de son op&eacute;ra de
+Panth&eacute;e, qu'il avait fait en collaboration avec Lafare.</p>
+
+<p>En traversant l'antichambre, Madame vit venir &agrave; elle un petit homme
+perdu dans de grandes bottes de voyage, et dont la t&ecirc;te &eacute;tait enfouie
+dans l'immense collet d'une redingote doubl&eacute;e de fourrure. Arriv&eacute; &agrave; sa
+port&eacute;e, il sortit du milieu de son surtout une petite t&ecirc;te au nez
+pointu, aux yeux railleurs, et &agrave; la physionomie tenant &agrave; la fois de la
+fouine et du renard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit la palatine, c'est toi, l'abb&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, Votre Altesse, et qui viens de sauver la France, rien que
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la palatine, j'ai entendu quelque chose d'approchant, et
+encore qu'on se servait de poisons dans certaines maladies. Tu dois
+savoir cela, Dubois, toi qui es fils d'un apothicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Dubois, avec son insolence ordinaire, peut-&ecirc;tre
+l'ai-je su, mais je l'ai oubli&eacute;. Comme Votre Altesse le sait, j'ai
+quitt&eacute; fort jeune les drogues de monsieur mon p&egrave;re pour faire
+l'&eacute;ducation de monsieur votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, n'importe, Dubois, dit la palatine en riant, je suis
+contente de ton z&egrave;le, et s'il se pr&eacute;sente une ambassade en Chine ou en
+Perse je la demanderai pour toi au r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas dans la lune ou dans le soleil? reprit Dubois; vous
+seriez encore plus s&ucirc;re de ne pas m'en voir revenir.</p>
+
+<p>Et saluant cavali&egrave;rement Madame, apr&egrave;s cette r&eacute;ponse, sans attendre
+qu'elle le cong&eacute;di&acirc;t, comme l'&eacute;tiquette l'e&ucirc;t ordonn&eacute;, il tourna sur ses
+talons et entra sans m&ecirc;me se faire annoncer dans le cabinet du r&eacute;gent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_23" id="Chapitre_23"></a><a href="#table">Chapitre 23</a></h2>
+
+
+<p>Tout le monde sait les commencements de l'abb&eacute; Dubois; nous ne nous
+&eacute;tendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes ann&eacute;es, que l'on
+trouvera dans tous les m&eacute;moires du temps et particuli&egrave;rement dans ceux
+de l'implacable Saint-Simon.</p>
+
+<p>Dubois n'a point &eacute;t&eacute; calomni&eacute;: c'&eacute;tait chose impossible; seulement on a
+dit de lui tout le mal qu'il m&eacute;ritait, et l'on n'a pas dit tout le bien
+qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses ant&eacute;c&eacute;dents et dans ceux
+d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le
+g&eacute;nie &eacute;tait pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que
+la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout
+l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier.
+Dubois pr&eacute;c&eacute;dait Figaro, auquel il a peut-&ecirc;tre servi de type; mais, plus
+heureux que lui, il &eacute;tait pass&eacute; de l'office au salon et du salon &agrave; la
+salle du tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Tous ses avancements successifs avaient pay&eacute; non seulement des services
+particuliers, mais aussi des services publics: c'&eacute;tait un de ces hommes
+qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne
+parviennent pas mais qui arrivent.</p>
+
+<p>Sa derni&egrave;re n&eacute;gociation &eacute;tait son chef-d'&oelig;uvre: c'&eacute;tait plus que la
+ratification du trait&eacute; d'Utrecht, c'&eacute;tait un trait&eacute; plus avantageux
+encore pour la France. L'empereur non seulement renon&ccedil;ait &agrave; tous ses
+droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renonc&eacute; &agrave; tous
+ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec
+l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue form&eacute;e &agrave; la fois contre
+l'Espagne au midi, et contre la Su&egrave;de et la Russie au nord.</p>
+
+<p>La division des cinq ou six grands &Eacute;tats de l'Europe &eacute;tait &eacute;tablie par
+ce trait&eacute; sur une base si juste et si solide, qu'apr&egrave;s cent vingt ans de
+guerres, de r&eacute;volutions et de bouleversements, tous ces &Eacute;tats, moins
+l'Empire, se retrouvent aujourd'hui &agrave; peu pr&egrave;s dans la m&ecirc;me situation o&ugrave;
+ils &eacute;taient alors.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le r&eacute;gent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui
+avait fait son &eacute;ducation, et dont il avait fait la fortune. Le r&eacute;gent
+appr&eacute;ciait dans Dubois les qualit&eacute;s qu'il avait, et n'osait bl&acirc;mer trop
+fort quelque vice dont il n'&eacute;tait pas exempt. Cependant, il y avait
+entre le r&eacute;gent et Dubois un ab&icirc;me; les vices et les vertus du r&eacute;gent
+&eacute;taient ceux d'un grand seigneur, les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts de Dubois
+&eacute;taient ceux d'un laquais. Aussi le r&eacute;gent avait-il beau lui dire, &agrave;
+chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait:</p>
+
+<p>&mdash;Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livr&eacute;e
+que je te mets sur le dos!</p>
+
+<p>Dubois, qui s'inqui&eacute;tait du don et non point de la mani&egrave;re dont il &eacute;tait
+fait, lui r&eacute;pondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de
+cuistre qui n'appartenaient qu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Au reste, Dubois aimait fort le r&eacute;gent et lui &eacute;tait on ne peut plus
+d&eacute;vou&eacute;. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule
+au-dessus du cloaque dont il &eacute;tait sorti, et dans lequel, ha&iuml; et m&eacute;pris&eacute;
+comme il l'&eacute;tait de tous, un signe du ma&icirc;tre pouvait le faire retomber.
+Il veillait donc avec un int&eacute;r&ecirc;t tout personnel sur les haines et sur
+les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, &agrave;
+l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant
+g&eacute;n&eacute;ral et qui s'&eacute;tendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degr&eacute;s
+de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas &eacute;tages de la soci&eacute;t&eacute;,
+il avait d&eacute;jou&eacute; des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait
+pas m&ecirc;me entendu souffler mot.</p>
+
+<p>Aussi le r&eacute;gent, qui appr&eacute;ciait les offices de tous genres que Dubois
+lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, re&ccedil;ut-il l'abb&eacute;
+ambassadeur les bras ouverts. D&egrave;s qu'il le vit para&icirc;tre, il se leva, et
+au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la r&eacute;compense,
+d&eacute;pr&eacute;cient les services:</p>
+
+<p>&mdash;Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le trait&eacute;
+de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes
+les victoires de son a&iuml;eul Louis XIV.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous,
+monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de m&ecirc;me de tout le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le r&eacute;gent, aurais-tu rencontr&eacute; ma m&egrave;re? elle sort d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, et elle &eacute;tait presque tent&eacute;e d'y rentrer pour vous
+demander, vu la bonne r&eacute;ussite de mon ambassade, de m'en accorder une
+autre en Chine ou en Perse.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? mon pauvre abb&eacute;, reprit en riant le prince, ma m&egrave;re est
+pleine de pr&eacute;jug&eacute;s, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son
+fils un pareil &eacute;l&egrave;ve. Mais tranquillise-toi, l'abb&eacute;, j'ai besoin de toi
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se porte Sa Majest&eacute;? demanda Dubois, avec un sourire plein
+d'une d&eacute;testable esp&eacute;rance. Il &eacute;tait bien malingre au moment de mon
+d&eacute;part!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, l'abb&eacute;, tr&egrave;s bien, r&eacute;pondit gravement le prince. Dieu nous le
+conservera, je l'esp&egrave;re, pour le bonheur de la France et pour la honte
+de nos calomniateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai encore vu hier, et lui ai m&ecirc;me parl&eacute; de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et que lui avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillit&eacute; de
+son r&egrave;gne.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a r&eacute;pondu le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a r&eacute;pondu? Il a r&eacute;pondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les
+abb&eacute;s si utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy &eacute;tait l&agrave; sans
+doute?</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que
+j'envoie ce vieux dr&ocirc;le voir &agrave; l'autre bout de la France si j'y suis. Il
+commence &agrave; me lasser pour vous, avec son insolence!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me mon archev&ecirc;ch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie?</p>
+
+<p>&mdash;Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archev&ecirc;ch&eacute;
+pour toi....</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui l'as dict&eacute;e, maraud!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; N&eacute;ricault Destouches, qui l'a fait signer au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et le roi l'a sign&eacute;e comme cela, sans rien dire?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! &laquo;Comment voulez-vous, a-t-il dit &agrave; notre po&egrave;te, qu'un prince
+protestant se m&ecirc;le de faire un archev&ecirc;que en France? Le r&eacute;gent lira ma
+recommandation, en rira et n'en fera rien.&mdash;Oui bien, Sire, a r&eacute;pondu
+Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pi&egrave;ces,
+le r&eacute;gent en rira, mais apr&egrave;s en avoir ri, il fera ce que lui demandera
+Votre Majest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Destouches en a menti!</p>
+
+<p>&mdash;Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, archev&ecirc;que! Le roi George m&eacute;riterait qu'en revanche, je lui
+d&eacute;signasse quelque maraud de ton esp&egrave;ce pour l'archev&ecirc;ch&eacute; d'York,
+lorsqu'il viendra &agrave; vaquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous mets au d&eacute;fi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un
+homme....</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est-il? Je serais curieux de le conna&icirc;tre, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est inutile; il est d&eacute;j&agrave; plac&eacute;, et, comme sa place est bonne, il
+ne la changerait pas pour tous les archev&ecirc;ch&eacute;s du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Insolent!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc en avez-vous, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Un dr&ocirc;le qui veut &ecirc;tre archev&ecirc;que et qui n'a seulement pas fait sa
+premi&egrave;re communion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je n'en serai que mieux pr&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le sous-diaconat, le diaconat, la pr&ecirc;trise?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous trouverons bien quelque d&eacute;p&ecirc;cheur de messes, quelque fr&egrave;re
+Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je te mets au d&eacute;fi de le trouver.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;j&agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Votre premier aum&ocirc;nier, l'&eacute;v&ecirc;que de Nantes, Tressan.</p>
+
+<p>&mdash;Le dr&ocirc;le a r&eacute;ponse &agrave; tout! Mais ton mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame Dubois!</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dubois? Je ne connais pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, malheureux! L'aurais-tu assassin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a
+ordonnanc&eacute; le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle vient mettre opposition &agrave; ton archev&ecirc;ch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'en d&eacute;fie! elle n'a pas de preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de copie sans original.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'original?</p>
+
+<p>&mdash;En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un
+petit papier qui contenait une pinc&eacute;e de cendres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mis&eacute;rable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux gal&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Si le c&oelig;ur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du
+lieutenant de police dans votre antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a fait demander?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour lui laver la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quel sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voil&agrave; archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>&mdash;Et as-tu d&eacute;j&agrave; fait ton choix pour un archev&ecirc;ch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je prends Cambrai.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! tu n'es pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour
+l'honneur de succ&eacute;der &agrave; F&eacute;nelon.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela nous vaudra sans doute un nouveau T&eacute;l&eacute;maque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si Votre Altesse me trouve une seule P&eacute;n&eacute;lope par tout le
+royaume.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de P&eacute;n&eacute;lope, tu sais que madame de Sabran....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! l'abb&eacute;, ta police est donc toujours aussi bien faite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger.</p>
+
+<p>Dubois &eacute;tendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit,
+un huissier parut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer monsieur le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral, dit Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis donc, l'abb&eacute;, reprit le r&eacute;gent, il me semble que c'est toi
+qui ordonnes maintenant ici?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.</p>
+
+<p>&mdash;Fais donc, dit le r&eacute;gent; il faut avoir de l'indulgence pour les
+nouveaux arrivants.</p>
+
+<p>Messire Voyer d'Argenson entra. C'&eacute;tait l'&eacute;gal de Dubois pour la
+laideur; seulement sa laideur, &agrave; lui, offrait un type tout oppos&eacute;: il
+&eacute;tait gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros
+sourcils h&eacute;riss&eacute;s, et ne manquait jamais d'&ecirc;tre pris pour le diable par
+les enfants qui le voyaient pour la premi&egrave;re fois. Du reste, souple,
+actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office
+quand il n'&eacute;tait pas d&eacute;tourn&eacute; de ses devoirs nocturnes par quelque
+galante pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral, dit Dubois sans m&ecirc;me laisser &agrave;
+d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas
+de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous
+me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison
+il a pass&eacute; la nuit, et ce qui lui est arriv&eacute; en sortant de cette maison.
+Si je n'arrivais pas &agrave; l'instant m&ecirc;me de Londres, je ne vous ferais pas
+toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste
+sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit d'Argenson, pr&eacute;sumant que toutes ces questions
+cachaient quelque pi&egrave;ge, s'est-il donc pass&eacute; quelque chose
+d'extraordinaire hier soir? Quant &agrave; moi, je dois avouer que je n'ai re&ccedil;u
+aucun rapport. En tout cas, je l'esp&egrave;re, il n'est arriv&eacute; aucun accident
+&agrave; monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui &eacute;tait sorti hier
+&agrave; huit heures du soir, en garde fran&ccedil;aise, pour aller souper chez madame
+de Sabran, a manqu&eacute; d'&ecirc;tre enlev&eacute; en sortant de chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Enlev&eacute;! s'&eacute;cria d'Argenson en p&acirc;lissant, tandis que de son c&ocirc;t&eacute; le
+r&eacute;gent poussait une exclamation d'&eacute;tonnement. Enlev&eacute;! et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Dubois, voil&agrave; ce que nous ignorons et ce que vous devriez
+savoir, vous, monsieur le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral, si, au lieu de faire la
+police cette nuit, vous n'aviez pas &eacute;t&eacute; passer votre temps au couvent de
+la Madeleine de Traisnel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, d'Argenson! dit le r&eacute;gent en &eacute;clatant de rire, vous, un grave
+magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je
+vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez d&eacute;j&agrave; fait
+du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'ann&eacute;e le journal de mes
+faits et gestes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral, j'esp&egrave;re que
+Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abb&eacute;
+Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous
+me donnez un d&eacute;menti! Monseigneur, je veux vous conduire au s&eacute;rail de
+d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un
+boudoir en &eacute;toffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile
+peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un
+quinze pour cent de la loterie y a pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent se tenait les c&ocirc;tes en voyant la figure boulevers&eacute;e de
+d'Argenson.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la
+conversation sur celui des deux sujets qui tout en &eacute;tant le plus
+humiliant pour lui, &eacute;tait cependant le moins d&eacute;sagr&eacute;able, il n'y a pas
+grand m&eacute;rite &agrave; vous, monsieur l'abb&eacute;, &agrave; conna&icirc;tre les d&eacute;tails d'un
+&eacute;v&eacute;nement que monseigneur vous a sans doute racont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! d'Argenson, s'&eacute;cria le r&eacute;gent, je ne lui en ai pas
+dit une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur
+aussi qui m'a racont&eacute; l'histoire de cette novice des hospitali&egrave;res du
+faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les
+murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parl&eacute; de
+cette maison que vous avez fait b&acirc;tir, sous un faux nom mitoyennement
+avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez
+entrer &agrave; toute heure, par une porte cach&eacute;e dans une armoire, et qui
+donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre
+patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre
+Grandeur avait pass&eacute; la soir&eacute;e &agrave; se faire gratter la plante des pieds,
+et &agrave; se faire lire, par les &eacute;pouses du Seigneur, les placets qu'elle
+avait re&ccedil;us dans la journ&eacute;e? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant,
+c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas
+digne, je l'esp&egrave;re bien, de d&eacute;nouer les cordons de vos souliers.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, monsieur l'abb&eacute;, r&eacute;pondit le lieutenant de police en
+reprenant son ton s&eacute;rieux; si tout ce que vous m'avez dit sur
+monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne
+pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu:
+nous conna&icirc;trons les coupables, et nous les punirons comme ils le
+m&eacute;ritent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le r&eacute;gent, il ne faut pas non plus attacher trop
+d'importance &agrave; cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui
+croyaient faire une plaisanterie &agrave; un de leurs camarades.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et
+qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour
+arriver au Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, Dubois!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion l&agrave;-dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous
+d&eacute;jouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma
+parole!</p>
+
+<p>En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annon&ccedil;a Son
+Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui,
+en sa qualit&eacute; de prince du sang, avait le privil&egrave;ge de ne point
+attendre. Il s'avan&ccedil;a de cet air timide et inquiet qui lui &eacute;tait
+naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face
+desquelles il se trouvait, comme pour p&eacute;n&eacute;trer de quelle chose on
+s'occupait au moment de son arriv&eacute;e. Le r&eacute;gent comprit sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux m&eacute;chants
+sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient &agrave; l'instant m&ecirc;me que
+vous conspiriez contre moi.</p>
+
+<p>Le duc du Maine devint p&acirc;le comme la mort, et, sentant les jambes lui
+manquer, s'appuya sur la canne en forme de b&eacute;quille qu'il portait
+habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&egrave;re, monseigneur, r&eacute;pondit-il d'une voix &agrave; laquelle il
+essayait vainement de rendre sa fermet&eacute;, que vous n'avez pas ajout&eacute; foi
+&agrave; une pareille calomnie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, r&eacute;pondit n&eacute;gligemment le r&eacute;gent. Mais? que
+voulez-vous? j'ai affaire &agrave; deux ent&ecirc;t&eacute;s qui pr&eacute;tendent qu'ils vous
+prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis
+beau joueur, &agrave; tout hasard je vous en pr&eacute;viens. Mettez-vous donc en
+garde contre eux, car ce sont de fins comp&egrave;res, je vous en r&eacute;ponds!</p>
+
+<p>Le duc du Maine desserrait les dents pour r&eacute;pondre quelque excuse
+banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annon&ccedil;a
+successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti,
+monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des
+gardes, monsieur le duc de Noailles, pr&eacute;sident du conseil des finances,
+monsieur le duc d'Antin, surintendant des b&acirc;timents, le mar&eacute;chal
+d'Uxelles pr&eacute;sident des affaires &eacute;trang&egrave;res, l'&eacute;v&ecirc;que de Troyes, le
+marquis de Lavrilli&egrave;re, le marquis d'&Eacute;ffiat, le duc de Laforce, le
+marquis de Torcy, et les mar&eacute;chaux de Villeroy d'&Eacute;str&eacute;es, de Villars et
+de Bezons.</p>
+
+<p>Comme ces graves personnages &eacute;taient convoqu&eacute;s pour examiner le trait&eacute;
+de la quadruple alliance, rapport&eacute; de Londres par Dubois, et que le
+trait&eacute; de la quadruple alliance ne figure que tr&egrave;s secondairement dans
+l'histoire que nous nous sommes engag&eacute; &agrave; raconter, nos lecteurs
+trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal
+pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_24" id="Chapitre_24"></a><a href="#table">Chapitre 24</a></h2>
+
+
+<p>D'Harmental, apr&egrave;s avoir pos&eacute; son feutre et son manteau sur une chaise,
+apr&egrave;s avoir pos&eacute; ses pistolets sur sa table de nuit et gliss&eacute; son &eacute;p&eacute;e
+sous son chevet, s'&eacute;tait jet&eacute; tout habill&eacute; sur son lit, et, telle est la
+puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damocl&egrave;s,
+il s'&eacute;tait endormi, quoique, comme Damocl&egrave;s, une &eacute;p&eacute;e f&ucirc;t suspendue sur
+sa t&ecirc;te par un fil.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se r&eacute;veilla, il faisait grand jour, et comme la veille il
+avait oubli&eacute;, dans sa pr&eacute;occupation, de fermer ses volets, la premi&egrave;re
+chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement &agrave;
+travers sa chambre tra&ccedil;ant de la fen&ecirc;tre &agrave; la porte une brillante ligne
+de lumi&egrave;re dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut
+avoir fait un r&ecirc;ve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite
+chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilit&eacute;, il
+aurait d&ucirc; &ecirc;tre, &agrave; la m&ecirc;me heure, dans quelque sombre et triste prison.
+Un instant il douta de la r&eacute;alit&eacute;, ramenant toutes ses pens&eacute;es sur ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; la veille au soir; mais tout &eacute;tait encore l&agrave;, le ruban
+ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les
+pistolets sur la table de nuit, et l'&eacute;p&eacute;e sous le chevet; et lui-m&ecirc;me,
+d'Harmental, comme une derni&egrave;re preuve, dans le cas o&ugrave; toutes les autres
+se seraient trouv&eacute;es insuffisantes, se revoyait avec son costume de la
+veille qu'il n'avait point quitt&eacute; de peur d'&ecirc;tre r&eacute;veill&eacute; en sursaut, au
+milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite.</p>
+
+<p>D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la
+fen&ecirc;tre de sa voisine; elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; ouverte, et l'on voyait Bathilde
+aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace
+lui dit que la conspiration lui allait &agrave; merveille. En effet, son visage
+&eacute;tait plus p&acirc;le que d'habitude, et, par cons&eacute;quent, plus int&eacute;ressant;
+ses yeux un peu fi&eacute;vreux, et, par cons&eacute;quent, plus expressifs; de sorte
+qu'il &eacute;tait &eacute;vident que lorsqu'il aurait donn&eacute; un coup &agrave; ses cheveux et
+remplac&eacute; sa cravate froiss&eacute;e par une autre cravate, il deviendrait
+incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait re&ccedil;u la veille,
+un personnage des plus int&eacute;ressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout
+haut, il ne se le dit m&ecirc;me pas tout bas, mais le mauvais instinct qui
+pousse nos pauvres &acirc;mes &agrave; leur perte lui souffla ces pens&eacute;es &agrave; l'esprit,
+indistinctes, vagues, inachev&eacute;es, il est vrai, mais assez pr&eacute;cises
+cependant pour qu'il se m&icirc;t &agrave; sa toilette avec l'intention d'assortir sa
+mise &agrave; l'air de son visage. C'est-&agrave;-dire qu'un costume enti&egrave;rement noir
+succ&eacute;da &agrave; son costume sombre, que ses cheveux froiss&eacute;s furent renou&eacute;s
+avec une n&eacute;gligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux
+boutons de plus que d'habitude pour faire place &agrave; son jabot, qui retomba
+sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie.</p>
+
+<p>Tout cela s'&eacute;tait fait sans intention et de l'air le plus insouciant et
+le plus pr&eacute;occup&eacute; du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il &eacute;tait,
+n'oubliait point que d'un moment &agrave; l'autre on pouvait venir l'arr&ecirc;ter;
+mais tout cela s'&eacute;tait fait d'instinct, de sorte que lorsque le
+chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de
+toilette et jeta un coup d'&oelig;il sur sa glace, il se sourit &agrave; lui-m&ecirc;me
+avec une m&eacute;lancolie qui doublait le charme d&eacute;j&agrave; si r&eacute;el de sa
+physionomie. Il n'y avait point &agrave; se tromper &agrave; ce sourire, car il alla
+aussit&ocirc;t &agrave; sa fen&ecirc;tre et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment
+o&ugrave; elle reverrait son voisin; peut-&ecirc;tre avait-elle arrang&eacute; une belle
+d&eacute;fense qui consistait &agrave; ne point regarder de son c&ocirc;t&eacute; ou &agrave; fermer sa
+fen&ecirc;tre apr&egrave;s une simple r&eacute;v&eacute;rence; mais au bruit de la fen&ecirc;tre de son
+voisin qui s'ouvrait, tout fut oubli&eacute;, elle s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la sienne en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voil&agrave;! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal!</p>
+
+<p>Cette exclamation &eacute;tait dix fois plus que n'avait esp&eacute;r&eacute; d'Harmental.
+Aussi, s'il avait de son c&ocirc;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; quelques phrases bien pos&eacute;es et
+bien &eacute;loquentes, ce qui &eacute;tait probable, ces phrases s'&eacute;chapp&egrave;rent-elles
+&agrave; l'instant de son esprit, et joignant les mains &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Bathilde! Bathilde! s'&eacute;cria-t-il, vous &ecirc;tes donc aussi bonne que vous
+&ecirc;tes belle?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si
+j'&eacute;tais orpheline, vous &eacute;tiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que
+j'&eacute;tais votre s&oelig;ur, et que vous &eacute;tiez mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, Bathilde, vous avez pri&eacute; pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauv&eacute;, tandis que je devais
+tout aux pri&egrave;res d'un ange!</p>
+
+<p>&mdash;Le danger est donc pass&eacute;? s'&eacute;cria vivement Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit a &eacute;t&eacute; sombre et triste, r&eacute;pondit d'Harmental. Ce matin,
+cependant, j'ai &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute; par un rayon de soleil; mais il ne faut
+qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai
+couru: il est pass&eacute; pour faire place &agrave; un plaisir bien grand, Bathilde,
+celui d'&ecirc;tre certain que vous avez pens&eacute; &agrave; moi; mais il peut revenir.
+Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait
+dans son escalier, le voil&agrave; peut-&ecirc;tre qui va frapper &agrave; ma porte!</p>
+
+<p>En ce moment, en effet, on frappa trois coups &agrave; la porte du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui va l&agrave;? demanda d'Harmental de la fen&ecirc;tre, et avec une voix dans
+laquelle toute sa fermet&eacute; ne pouvait pas faire qu'il ne per&ccedil;&acirc;t un peu
+d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Ami! r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Bathilde avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! toujours, gr&acirc;ce &agrave; vous, Dieu continue de me prot&eacute;ger. Celui
+qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde!</p>
+
+<p>Et le chevalier referma sa fen&ecirc;tre, en envoyant &agrave; la jeune fille un
+dernier salut qui ressemblait fort &agrave; un baiser.</p>
+
+<p>Puis il alla ouvrir &agrave; l'abb&eacute; Brigaud, qui, commen&ccedil;ant &agrave; s'impatienter,
+venait de frapper une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'abb&eacute;, sur la figure duquel il &eacute;tait impossible de lire
+la moindre alt&eacute;ration, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que
+nous sommes enferm&eacute; ainsi &agrave; serrure et &agrave; verrous? Est-ce pour prendre un
+avant go&ucirc;t de la Bastille?</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! l'abb&eacute;! r&eacute;pliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix
+si enjou&eacute;e qu'on e&ucirc;t dit qu'il voulait lutter d'impassibilit&eacute; avec
+Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait
+bien porter malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux
+autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des
+pistolets sur la table de nuit, une &eacute;p&eacute;e sous le chevet, et sur cette
+chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille,
+vous vous d&eacute;rangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela &agrave; sa
+place, et que moi-m&ecirc;me je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens
+vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y
+suis pas!</p>
+
+<p>D'Harmental ob&eacute;it, tout en admirant le flegme de cet homme d'&eacute;glise,
+que son sang-froid &agrave; lui, homme d'&eacute;p&eacute;e, avait grand-peine &agrave; atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce n&oelig;ud d'&eacute;paule
+que vous oubliez, et qui n'a jamais &eacute;t&eacute; fait pour vous car, le diable
+m'emporte! il date de l'&eacute;poque o&ugrave; vous &eacute;tiez en jaquette! Allons,
+allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi faire, l'abb&eacute;? demanda en riant d'Harmental, pour aller
+au lever du r&eacute;gent?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal &agrave; quelque brave homme qui
+passe. Allons, rangez-moi cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher abb&eacute;, dit d'Harmental, si vous n'&ecirc;tes pas le diable en
+personne, vous &ecirc;tes au moins une de ses plus intimes connaissances.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit
+chemin, et qui, tout allant, regarde &agrave; droite et &agrave; gauche, en haut et en
+bas, voil&agrave; tout. C'est comme cette fen&ecirc;tre... que diable! voil&agrave; un rayon
+de printemps, le premier qui vient frapper humblement &agrave; cette fen&ecirc;tre,
+et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'&ecirc;tre vu, ma
+parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fen&ecirc;tre
+s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher tuteur, vous &ecirc;tes plein d'esprit, r&eacute;pondit d'Harmental, mais
+d'une indiscr&eacute;tion terrible! C'est au point que si vous &eacute;tiez
+mousquetaire au lieu d'&ecirc;tre abb&eacute;, je vous chercherais une querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous
+aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-&ecirc;tre!
+Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non! soyons amis, l'abb&eacute;, reprit d'Harmental en lui tendant
+la main. Aussi bien ne serais-je pas f&acirc;ch&eacute; d'avoir quelques nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, o&ugrave; il y a eu grand
+train, &agrave; ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, o&ugrave; je pense que madame du Maine
+donnait une soir&eacute;e. Et m&ecirc;me du r&eacute;gent, qui, si j'en crois un r&ecirc;ve que
+j'ai fait, est rentr&eacute; au Palais-Royal fort tard et un peu agit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tout a &eacute;t&eacute; &agrave; merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants,
+si toutefois il y en a eu, est tout &agrave; fait calm&eacute; ce matin. Madame du
+Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires
+importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du
+c&oelig;ur, j'en suis s&ucirc;r, du m&eacute;pris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le
+r&eacute;gent a d&eacute;j&agrave;, comme d'habitude, en r&ecirc;vant cette nuit qu'il &eacute;tait roi de
+France, oubli&eacute; qu'il a failli hier au soir &ecirc;tre prisonnier du roi
+d'Espagne. Maintenant c'est &agrave; recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, l'abb&eacute;, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est
+le tour des autres. Je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; de me reposer un peu, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! voil&agrave; qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle nouvelle m'apportez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; cette nuit que vous partiriez en poste ce matin
+pour la Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en
+Bretagne?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez quand vous y serez.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne me pla&icirc;t pas de partir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;fl&eacute;chirez, et vous partirez tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi r&eacute;fl&eacute;chirai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;fl&eacute;chirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise
+qui touche &agrave; sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu'&agrave; son
+commencement, et d'abandonner les int&eacute;r&ecirc;ts d'une princesse du sang pour
+gagner les bonnes gr&acirc;ces d'une grisette.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;! dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne nous f&acirc;chons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais
+raisonnons. Vous vous &ecirc;tes engag&eacute; volontairement dans l'affaire que nous
+poursuivons et vous avez promis de nous aider &agrave; la mener &agrave; bien.
+Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un &eacute;chec? Que diable!
+mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses id&eacute;es, ou
+ne pas se m&ecirc;ler de conspirer.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite
+dans mes id&eacute;es, que, cette fois comme l'autre, avant de rien
+entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis
+offert pour &ecirc;tre le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras
+veut savoir ce qu'a d&eacute;cid&eacute; la t&ecirc;te. Je risque ma libert&eacute;, je risque ma
+vie, je risque quelque chose qui peut-&ecirc;tre m'est plus pr&eacute;cieux encore.
+Je veux risquer tout cela &agrave; ma fa&ccedil;on, les yeux ouverts et non ferm&eacute;s.
+Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien!
+peut-&ecirc;tre irai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres portent que vous vous rendrez &agrave; Rennes. L&agrave;, vous
+d&eacute;cachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres! mes instructions!</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'est-ce point les termes dont le g&eacute;n&eacute;ral se sert &agrave; l'endroit de
+ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les
+commandements qu'on leur donne?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! j'avais oubli&eacute; de vous dire que vous y &eacute;tiez rentr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous. J'ai m&ecirc;me votre brevet dans ma poche. Tenez.</p>
+
+<p>Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il pr&eacute;senta tout pli&eacute; &agrave;
+d'Harmental, et que celui-ci d&eacute;ploya lentement et tout en interrogeant
+Brigaud du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Un brevet! s'&eacute;cria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre
+r&eacute;giments de carabiniers! Et d'o&ugrave; me vient ce brevet?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez la signature, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il l&agrave; d'&eacute;tonnant? En sa qualit&eacute; de grand-ma&icirc;tre de
+l'artillerie n'a-t-il pas la nomination &agrave; douze r&eacute;giments? Il vous en
+donne un, voil&agrave; tout, pour remplacer celui qu'on vous a &ocirc;t&eacute;; et, comme
+votre g&eacute;n&eacute;ral, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de
+guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en
+songeant &agrave; eux?</p>
+
+<p>Moi, je suis homme d'&eacute;glise, et je ne m'y connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher abb&eacute;, non! s'&eacute;cria d'Harmental, et c'est au contraire
+le devoir de tout officier du roi d'ob&eacute;ir &agrave; son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, reprit n&eacute;gligemment Brigaud, que dans le cas o&ugrave; la
+conspiration &eacute;chouerait, vous n'avez fait qu'ob&eacute;ir aux ordres qu'on vous
+a donn&eacute;s, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la
+responsabilit&eacute; de vos actions.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;! s'&eacute;cria une seconde fois d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'&eacute;peron, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon cher abb&eacute;, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des
+moments o&ugrave; je suis &agrave; moiti&eacute; fou. Me voil&agrave; aux ordres de monsieur du
+Maine, ou plut&ocirc;t de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon d&eacute;part
+pour tomber &agrave; ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire
+que je suis pr&ecirc;t &agrave; me faire casser la t&ecirc;te sur un mot d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voil&agrave; que nous allons tomber dans l'exag&eacute;ration contraire!
+Mais non, il ne faut pas vous faire casser la t&ecirc;te, il faut vivre; vivre
+pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec
+lequel vous tournerez la t&ecirc;te &agrave; toutes les femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une &agrave; laquelle je veuille plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous plairez &agrave; celle-l&agrave; d'abord et aux autres ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand dois-je partir?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me donnerez bien une demi-heure?</p>
+
+<p>&mdash;Pas une seconde!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas d&eacute;jeun&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous emm&egrave;ne et vous d&eacute;jeunerez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai l&agrave; que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez une ann&eacute;e de votre solde dans le coffre de votre
+voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Des habits?...</p>
+
+<p>&mdash;Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et
+seriez-vous m&eacute;content de mon tailleur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, l'abb&eacute;, quand reviendrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du
+Maine vous attend &agrave; Sceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, l'abb&eacute;, vous me permettrez bien d'&eacute;crire deux lignes?</p>
+
+<p>&mdash;Deux lignes, soit! je ne veux pas &ecirc;tre trop exigeant. Le chevalier se
+mit &agrave; une table et &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace,
+c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forc&eacute; de partir &agrave; l'instant m&ecirc;me
+sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au
+nom du ciel!</p>
+
+<p>Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>Raoul.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre termin&eacute;e, pli&eacute;e et cachet&eacute;e, le chevalier se leva et alla &agrave;
+sa fen&ecirc;tre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'&eacute;tait
+referm&eacute;e &agrave; l'apparition de l'abb&eacute; Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen
+de faire passer &agrave; Bathilde la d&eacute;p&ecirc;che qui lui &eacute;tait destin&eacute;e.
+D'Harmental laissa &eacute;chapper un geste d'impatience. En ce moment on
+gratta doucement &agrave; la porte; l'abb&eacute; ouvrit et Mirza, qui, guid&eacute;e par son
+instinct et sa gourmandise, avait trouv&eacute; la chambre du jeteur de
+bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille d&eacute;monstrations de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour
+les amants! Vous cherchiez un messager, en voil&agrave; justement un qui vous
+arrive.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;! l'abb&eacute;! dit d'Harmental en secouant la t&ecirc;te prenez garde
+d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! r&eacute;pondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un
+ab&icirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur! chevalier.</p>
+
+<p>Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau
+de sucre en r&eacute;compense de la mission qu'elle allait accomplir, et moiti&eacute;
+triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moiti&eacute; gai
+d'avoir retrouv&eacute; pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent
+qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son &eacute;p&eacute;e &agrave;
+sa ceinture, mit son feutre sur sa t&ecirc;te, jeta son manteau sur ses
+&eacute;paules, et suivit l'abb&eacute; Brigaud</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_25" id="Chapitre_25"></a><a href="#table">Chapitre 25</a></h2>
+
+
+<p>Au jour et &agrave; l'heure dits, c'est-&agrave;-dire six semaines apr&egrave;s son d&eacute;part de
+la capitale, et &agrave; quatre heures de l'apr&egrave;s-midi, d'Harmental, revenant
+de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la
+cour du palais de Sceaux.</p>
+
+<p>Des valets en grande livr&eacute;e attendaient sur le perron, et tout annon&ccedil;ait
+les pr&eacute;paratifs d'une f&ecirc;te. D'Harmental passa &agrave; travers leur double
+haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu
+duquel causaient par groupes, en attendant la ma&icirc;tresse de la maison,
+une vingtaine de personnes dont la plupart &eacute;taient de sa connaissance.
+C'&eacute;taient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le
+po&egrave;te Saint-Genest, le vieil abb&eacute; de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames
+de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.</p>
+
+<p>D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette
+noble et intelligente soci&eacute;t&eacute; qu'il connaissait le plus. Tous deux
+&eacute;chang&egrave;rent une poign&eacute;e de main, puis d'Harmental tirant Pompadour &agrave;
+l'&eacute;cart:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment
+il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et
+ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jet&eacute; au milieu des
+pr&eacute;paratifs d'une f&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, r&eacute;pondit Pompadour; et
+vous me voyez aussi &eacute;tonn&eacute; que vous, j'arrive moi-m&ecirc;me de Normandie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous arrivez aussi, vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me. Aussi faisais-je la m&ecirc;me question que vous venez de
+me faire &agrave; Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que
+nous.</p>
+
+<p>En ce moment, on annon&ccedil;a le baron de Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu! voil&agrave; notre affaire, continua Pompadour; Valef est des
+plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.</p>
+
+<p>D'Harmental et Pompadour all&egrave;rent &agrave; Valef, qui, de son c&ocirc;t&eacute;, les
+reconnaissant, vint droit &agrave; eux; d'Harmental et Valef ne s'&eacute;taient pas
+revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette
+histoire, de sorte qu'ils se serr&egrave;rent la main avec un grand plaisir.
+Puis, apr&egrave;s les premiers compliments &eacute;chang&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le
+but de cette grande r&eacute;union, quand je croyais &ecirc;tre convoqu&eacute; en tr&egrave;s
+petit comit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon tr&egrave;s cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de
+Madrid.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour;
+ah! voil&agrave; Malezieux. J'esp&egrave;re que celui-l&agrave; n'arrive que de Dombes ou de
+Ch&acirc;tenay, et comme en tout cas il a certainement pass&eacute; par la chambre de
+madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Pompadour fit un signe &agrave; Malezieux, mais le digne chancelier
+&eacute;tait trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de
+chevalier aupr&egrave;s des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de
+Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que
+formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec
+une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de
+l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'o&ugrave;; de sorte que, nous
+l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire &agrave;
+Sceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes venus assister &agrave; une grande solennit&eacute;, messieurs, r&eacute;pondit
+Malezieux; vous venez assister &agrave; la r&eacute;ception d'un nouveau chevalier de
+la Mouche-&agrave;-Miel.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit d'Harmental, un peu piqu&eacute; qu'on ne lui e&ucirc;t pas m&ecirc;me laiss&eacute;
+la facult&eacute; de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir &agrave; Sceaux.
+Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander
+&agrave; tous d'&ecirc;tre si exacts au rendez-vous; et quant &agrave; moi, je suis fort
+reconnaissant &agrave; Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du
+Maine ni Altesse, il y a la belle f&eacute;e Ludovise, la reine des Abeilles, &agrave;
+laquelle chacun doit ob&eacute;ir aveugl&eacute;ment. Or, notre reine est la
+toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez
+quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment,
+peut-&ecirc;tre ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez
+faite.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin &eacute;tait
+naturellement le plus press&eacute; de savoir pourquoi on l'avait fait venir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! tr&egrave;s bien! r&eacute;pondit en souriant Malezieux, et avant la fin
+de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous
+conduire. Ce n'est point la premi&egrave;re fois que vous entrez quelque part
+les yeux band&eacute;s, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?</p>
+
+<p>Et &agrave; ces mots, Malezieux s'avan&ccedil;a vers un petit homme &agrave; la figure plate,
+aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout
+embarrass&eacute; de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental
+voyait pour la premi&egrave;re fois. Aussi demanda-t-il aussit&ocirc;t &agrave; Pompadour
+quel &eacute;tait ce petit homme. Pompadour lui r&eacute;pondit que c'&eacute;tait le po&egrave;te
+Lagrange-Chancel.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens regard&egrave;rent un instant le nouveau venu avec une
+curiosit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e de d&eacute;go&ucirc;t, puis se retournant d'un autre c&ocirc;t&eacute; et
+laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait
+en ce moment, ils all&egrave;rent causer dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre de la
+r&eacute;ception du nouveau chevalier de la Mouche-&agrave;-Miel.</p>
+
+<p>L'ordre de la Mouche-&agrave;-Miel avait &eacute;t&eacute; fond&eacute; par madame la duchesse du
+Maine &agrave; propos de cette devise emprunt&eacute;e &agrave; l'Aminte du Tasse, et qu'elle
+avait prise &agrave; l'occasion de son mariage: <i>Piccola si, ma fa pur gravi le
+ferite.</i> Devise que Malezieux, dans son &eacute;ternel d&eacute;vouement po&eacute;tique
+pour la petite fille du grand Cond&eacute;, avait traduite ainsi:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'abeille, petit animal,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait de grandes blessures.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Craignez son aiguillon fatal,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Eacute;vitez ses piq&ucirc;res.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fuyez si vous pouvez les traits</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui partent de sa bouche;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle pique et s'envole apr&egrave;s,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est une fine mouche.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Cet ordre, comme tous les autres, avait sa d&eacute;coration, ses officiers,
+son grand-ma&icirc;tre. Sa d&eacute;coration &eacute;tait une m&eacute;daille repr&eacute;sentant d'un
+c&ocirc;t&eacute; une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette m&eacute;daille &eacute;tait
+suspendue &agrave; la boutonni&egrave;re par un ruban citron, et tout chevalier devait
+en &ecirc;tre d&eacute;cor&eacute; chaque fois qu'il venait &agrave; Sceaux. Ses officiers &eacute;taient
+Malezieux, Saint-Aulaire, l'abb&eacute; de Chaulieu et Saint-Genest; son
+grand-ma&icirc;tre &eacute;tait madame du Maine. Il se composait de trente-neuf
+membres et ne pouvait d&eacute;passer ce nombre. La mort de monsieur de Nevers
+avait r&eacute;duit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer &agrave;
+d'Harmental, cette lacune allait &ecirc;tre combl&eacute;e par la nomination du
+prince de Cellamare.</p>
+
+<p>Le fait est que madame du Maine avait trouv&eacute; plus s&ucirc;r de couvrir cette
+r&eacute;union toute politique d'un pr&eacute;texte tout frivole, certaine qu'elle
+&eacute;tait qu'une f&ecirc;te dans les jardins de Sceaux para&icirc;trait moins suspecte &agrave;
+Dubois et &agrave; Voyer d'Argenson qu'un conciliabule &agrave; l'Arsenal.</p>
+
+<p>Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il &eacute;t&eacute; oubli&eacute; pour rendre &agrave;
+l'ordre de la Mouche-&agrave;-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter
+dans leur magnificence premi&egrave;re ces fameuses nuits blanches qu'avait
+tant raill&eacute;es Louis XIV.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; quatre heures pr&eacute;cises, moment fix&eacute; pour la c&eacute;r&eacute;monie, la
+porte du salon s'ouvrit, et l'on aper&ccedil;ut, dans une galerie tendue de
+satin incarnat sem&eacute; d'abeilles d'argent, sur un tr&ocirc;ne &eacute;lev&eacute; de trois
+marches, la belle f&eacute;e Ludovise, &agrave; qui la petitesse de sa taille et la
+d&eacute;licatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle
+tenait &agrave; la main, donnaient l'apparence de l'&ecirc;tre a&eacute;rien dont elle avait
+pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du
+salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son tr&ocirc;ne, sur
+les marches duquel all&egrave;rent se placer les grands dignitaires de l'ordre.
+Lorsque chacun fut &agrave; son poste, une porte lat&eacute;rale s'ouvrit, et Bessac,
+enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume
+de h&eacute;raut, c'est-&agrave;-dire une robe cerise toute brod&eacute;e d'abeilles
+d'argent, et coiff&eacute; d'un bonnet en forme de ruche, entra et annon&ccedil;a &agrave;
+haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence le prince de Cellamare.</p>
+
+<p>Le prince entra, s'avan&ccedil;a d'un pas grave vers la reine des Abeilles,
+fl&eacute;chit le genou sur la premi&egrave;re marche de son tr&ocirc;ne, et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Prince de Samarcand, dit alors le h&eacute;raut, pr&ecirc;tez une oreille attentive
+&agrave; la lecture des statuts de l'ordre que la grande f&eacute;e Ludovise veut bien
+vous conf&eacute;rer, et songez s&eacute;rieusement &agrave; ce que vous allez faire.</p>
+
+<p>Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de
+l'engagement qu'il allait prendre. Le h&eacute;raut continua:</p>
+
+<p>Article premier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez une fid&eacute;lit&eacute; inviolable, une aveugle
+ob&eacute;issance &agrave; la grande f&eacute;e Ludovise, dictatrice perp&eacute;tuelle de l'ordre
+incomparable de la Mouche-&agrave;-Miel. Jurez par le sacr&eacute; mont Hymette.</p>
+
+<p>En ce moment, une musique cach&eacute;e se fit entendre, et un ch&oelig;ur de
+musiciens invisibles chanta:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure, dit le prince.</p>
+
+<p>Alors le ch&oelig;ur reprit, mais renforc&eacute; cette fois de la voix de tous les
+assistants:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il principe di Samarcand,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il digne figlio del gran'khan,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ha guirato:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sia ricevuto.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Apr&egrave;s ce refrain r&eacute;p&eacute;t&eacute; trois fois, le h&eacute;raut reprit la lecture de son
+r&egrave;glement:</p>
+
+<p>Article deuxi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchant&eacute; de
+Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-&agrave;-Miel, toutes les fois qu'il
+sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes,
+sans m&ecirc;me que vous puissiez vous excuser sous pr&eacute;texte de quelque
+incommodit&eacute; l&eacute;g&egrave;re, comme goutte, exc&egrave;s de pituite ou gale de Bourgogne.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur reprit:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure, dit le prince.</p>
+
+<p>Article troisi&egrave;me, continua le h&eacute;raut:</p>
+
+<p>Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment &agrave; danser toute
+contredanse comme <i>furstemberg</i>, derviches, pistolets, courantes,
+sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais
+encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne
+point quitter la danse, si cela ne vous est ordonn&eacute;, que vos habits ne
+soient perc&eacute;s de sueur, et que l'&eacute;cume ne vous en vienne &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, seigneur de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince.</p>
+
+<p>Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure.</p>
+
+<p>Le h&eacute;raut.</p>
+
+<p>Article quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez d'escalader g&eacute;n&eacute;reusement toutes les meules de
+foin, de quelque hauteur qu'elles puissent &ecirc;tre, sans que la crainte des
+culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince.</p>
+
+<p>Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure.</p>
+
+<p>Le h&eacute;raut.</p>
+
+<p>Article cinqui&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les
+esp&egrave;ces de mouches &agrave; miel, et de ne faire jamais mal &agrave; aucune, de vous
+en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de
+votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes,
+etc.; dussent-elles, de ces piq&ucirc;res, devenir plus grosses et plus
+enfl&eacute;es que celles de votre majordome.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince.</p>
+
+<p>Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure.</p>
+
+<p>Le h&eacute;raut.</p>
+
+<p>Article sixi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches &agrave;
+miel, et &agrave; l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur
+l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de
+r&eacute;pl&eacute;tion.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince.</p>
+
+<p>Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure.</p>
+
+<p>Le h&eacute;raut.</p>
+
+<p>Article septi&egrave;me et dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse
+marque de votre dignit&eacute;, et de ne jamais para&icirc;tre devant votre
+dictatrice sans avoir &agrave; votre c&ocirc;t&eacute; la m&eacute;daille dont elle va vous
+honorer.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, prince de Samarcand;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Jurez, digne fils du grand khan.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince.</p>
+
+<p>Par le sacr&eacute; mont Hymette! je le jure.</p>
+
+<p>&Agrave; ce dernier serment, le ch&oelig;ur g&eacute;n&eacute;ral reprit:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il principe di Samarcand,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il digno figlio del gran' khan,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ha guirato:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sia ricevuto.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Alors la f&eacute;e Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la
+m&eacute;daille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince
+d'approcher, elle pronon&ccedil;a ces vers, dont le m&eacute;rite &eacute;tait fort augment&eacute;
+par l'&agrave;-propos de la situation:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne envoy&eacute; d'un grand monarque,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Recevez de ma main la glorieuse marque</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'ordre qu'on vous a promis:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Thessandre, apprenez de ma bouche</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que je vous mets au rang de mes amis</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En vous faisant chevalier de la Mouche.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le prince mit un genou en terre, et la f&eacute;e Ludovise lui passa au cou le
+ruban orange et la m&eacute;daille qu'il soutenait.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, le ch&oelig;ur g&eacute;n&eacute;ral &eacute;clata, chantant tout d'une voix:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Viva sempr&egrave;, viva, et in onore cresca</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il novo cavaliere della Mosca.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; la derni&egrave;re mesure de ce ch&oelig;ur g&eacute;n&eacute;ral, une seconde porte lat&eacute;rale
+s'ouvrit &agrave; deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans
+une salle splendidement illumin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main &agrave; la dictatrice,
+la f&eacute;e Ludovise, et tous deux s'achemin&egrave;rent vers la salle &agrave; manger,
+suivis du reste des assistants.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; la porte de la salle &agrave; manger, ils furent arr&ecirc;t&eacute;s par un bel
+enfant habill&eacute; en Amour, et qui portait &agrave; la main un globe de cristal
+dans lequel on voyait autant de petits billets roul&eacute;s qu'il y avait de
+convives. C'&eacute;tait une loterie d'un nouveau genre, et qui &eacute;tait bien
+digne de servir de suite &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie que nous venons de raconter.</p>
+
+<p>Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait
+dix sur lesquels &eacute;taient &eacute;crits les mots: chanson, madrigal, &eacute;pigramme,
+impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets &eacute;taient forc&eacute;s
+d'acquitter leur dette s&eacute;ance tenante et pendant le repas. Les autres
+n'&eacute;taient tenus qu'&agrave; applaudir, &agrave; boire et &agrave; manger.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cette loterie po&eacute;tique, les quatre dames se r&eacute;cri&egrave;rent sur
+la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil
+concours; mais madame la duchesse du Maine d&eacute;clara que personne ne
+devait &ecirc;tre exempt des chances du hasard. Seulement, les dames &eacute;taient
+autoris&eacute;es &agrave; prendre un collaborateur, et le collaborateur, en &eacute;change,
+acqu&eacute;rait des droits &agrave; un baiser. Comme on le voit, c'&eacute;tait de la plus
+pure bergerie.</p>
+
+<p>Cet amendement fait &agrave; la loi, la f&eacute;e Ludovise introduisit la premi&egrave;re sa
+petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle
+d&eacute;roula. Le billet portait le mot impromptu.</p>
+
+<p>Chacun puisa apr&egrave;s elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des
+lots, les pi&egrave;ces de vers tomb&egrave;rent presque toutes &agrave; Chaulieu, &agrave;
+Saint-Genest, &agrave; Malezieux, &agrave; Saint-Aulaire et &agrave; Lagrange-Chancel.</p>
+
+<p>Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tir&egrave;rent les autres lots, et
+choisirent imm&eacute;diatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et
+l'abb&eacute; de Chaulieu, qui se trouv&egrave;rent ainsi charg&eacute;s d'une double t&acirc;che.</p>
+
+<p>Quant &agrave; d'Harmental, il avait &agrave; sa grande joie tir&eacute; un billet blanc, ce
+qui, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, bornait sa t&acirc;che &agrave; applaudir, &agrave; boire
+et &agrave; manger.</p>
+
+<p>Cette petite op&eacute;ration termin&eacute;e, chacun alla prendre &agrave; la table la place
+qui d'avance lui &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;e par une &eacute;tiquette portant son nom.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_26" id="Chapitre_26"></a><a href="#table">Chapitre 26</a></h2>
+
+
+<p>Cependant, h&acirc;tons-nous de le dire &agrave; la louange de madame la duchesse du
+Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux
+jours de l'h&ocirc;tel Rambouillet, n'&eacute;tait pas si ridicule au fond qu'elle
+paraissait &ecirc;tre &agrave; la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et
+les &eacute;pigrammes &eacute;taient forts &agrave; la mode &agrave; cette &eacute;poque, dont ils
+repr&eacute;sentaient &agrave; merveille la futilit&eacute;. Ce vaste foyer de po&eacute;sie allum&eacute;
+par Corneille et par Racine allait s'&eacute;teignant, et sa flamme, qui avait
+&eacute;clair&eacute; le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites
+&eacute;tincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se r&eacute;pandaient
+dans une douzaine de ruelles, et s'&eacute;teignaient aussit&ocirc;t. Puis il y avait
+encore &agrave; cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq
+&agrave; six personnes seulement &eacute;taient initi&eacute;es au v&eacute;ritable but de la f&ecirc;te,
+et il fallait occuper par d'amusantes futilit&eacute;s deux heures d'un repas
+pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux
+commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouv&eacute; de mieux pour
+cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les
+galeries du Bel-Esprit.</p>
+
+<p>Le commencement du d&icirc;ner fut, comme toujours, froid et silencieux; il
+faut s'accommoder avec ses voisins, reconna&icirc;tre sur la table cette
+&eacute;troite part de propri&eacute;t&eacute; qui revient &agrave; chaque convive, puis enfin, si
+po&egrave;te et si berger que l'on soit, &eacute;teindre ce premier cri de la faim.
+Cependant le premier service disparu, ce l&eacute;ger chuchotement qui pr&eacute;lude
+&agrave; la conversation g&eacute;n&eacute;rale commen&ccedil;a de se faire entendre. La belle f&eacute;e
+Ludovise, seule pr&eacute;occup&eacute;e sans doute de l'impromptu que le sort lui
+avait fait &eacute;choir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais
+exemple en prenant un collaborateur, &eacute;tait silencieuse ce qui, par une
+r&eacute;action toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le
+repas. Malezieux vit qu'il &eacute;tait temps de couper le mal dans sa racine,
+et s'adressant &agrave; la duchesse du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Belle f&eacute;e Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent am&egrave;rement de
+ton silence, auquel tu ne les as pas habitu&eacute;s, et me chargent de porter
+leur r&eacute;clamation au pied de ton tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis
+comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un
+mouton.</p>
+
+<p>J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en d&eacute;p&ecirc;trer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;pondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la premi&egrave;re
+fois les lois que tu nous as impos&eacute;es. Mais tu nous as habitu&eacute;s au son
+de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous
+ne pouvons plus nous en passer.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Chaque mot qui sort de ta bouche</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous surprend, nous ravit, nous touche.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il a mille agr&eacute;ments divers.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pardonne, princesse, si j'ose</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Faire le proc&egrave;s &agrave; ta prose,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui nous a priv&eacute; de tes vers.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Malezieux, s'&eacute;cria la duchesse, je prends l'impromptu &agrave; mon
+compte. Me voil&agrave; quitte envers la soci&eacute;t&eacute;, il n'y a plus que vous &agrave; qui
+je dois un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! s'&eacute;cri&egrave;rent tous les convives.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, &agrave; partir de ce moment, messieurs, plus de conversations
+particuli&egrave;res, plus de chuchotement individuel, chacun se doit &agrave; tous.
+Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers
+Saint-Aulaire, qui parlait bas &agrave; madame de Rohan pr&egrave;s de laquelle il
+&eacute;tait plac&eacute;, nous commen&ccedil;ons notre inquisition par vous; dites-nous tout
+haut le secret que vous disiez tout bas &agrave; votre belle voisine.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que le secret n'&eacute;tait pas de nature &agrave; &ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute; tout haut,
+car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe &agrave;
+Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis
+se tournant vers la duchesse, &agrave; laquelle il devait un madrigal:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, r&eacute;pondant &agrave; son ordre et s'acquittant en m&ecirc;me
+temps de l'obligation impos&eacute;e par la loterie:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La divinit&eacute; qui s'amuse</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; me demander mon secret,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Si j'&eacute;tais Apollon, ne serait pas ma muse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle serait Th&eacute;tis et le jour finirait!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire &agrave;
+l'Acad&eacute;mie, eut un tel succ&egrave;s que pendant quelques instants personne
+n'osa se hasarder &agrave; venir apr&egrave;s lui. Il en r&eacute;sulta apr&egrave;s les
+applaudissements oblig&eacute;s un silence d'un instant. La duchesse le rompit
+la premi&egrave;re en reprochant &agrave; Laval de ne pas manger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez ma m&acirc;choire, dit Laval en montrant sa mentonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure
+re&ccedil;ue pour la d&eacute;fense du pays et au service de notre illustre p&egrave;re Louis
+XIV! Vous vous m&eacute;prenez, mon cher Laval, c'est le r&eacute;gent qui l'oublie et
+non pas nous.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une
+blessure si bien plac&eacute;e est plut&ocirc;t un motif de fiert&eacute; que de tristesse.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mars t'a frapp&eacute; de son tonnerre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En mille aventures de guerre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dignes du grand nom de Laval.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il te reste un gosier pour boire,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Cher ami, c'est le principal,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Console-toi de la m&acirc;choire.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait
+continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de
+ne pas boire du vin cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Chaulieu avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon cher Anacr&eacute;on? ignorez-vous donc ce qui arrive au
+ciel?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre &Eacute;minence
+sait bien que je n'y vois plus m&ecirc;me assez pour y distinguer les &eacute;toiles;
+mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce
+qui s'y passe.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'y passe que mes vignerons m'&eacute;crivent de Bourgogne que tout est
+br&ucirc;l&eacute; par le soleil, et que la r&eacute;colte prochaine est perdue si d'ici &agrave;
+quelques jours nous n'avons de la pluie.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de
+la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que
+son &Eacute;minence demande?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'eau me fait horreur, ma comm&egrave;re;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; son aspect j'entre en col&egrave;re,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je fr&eacute;mis comme un enrag&eacute;.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Cependant malgr&eacute; ma furie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Aujourd'hui mon c&oelig;ur est chang&eacute;,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nos vins demandent de la pluie.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ciel! fais pleuvoir en diligence</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Verse de l'eau sur notre France,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui n'a d&eacute;j&agrave; que trop p&acirc;ti;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle aura beau tomber sur terre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'aurai soin de boire &agrave; l'abri,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De peur qu'il n'en tombe en mon verre.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous nous ferez bien gr&acirc;ce pour ce soir, mon cher Chaulieu,
+s'&eacute;cria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'&agrave; demain. La pluie
+d&eacute;rangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous
+pr&eacute;pare en ce moment dans nos jardins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable
+savante &agrave; notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et
+nous l'oublions; nous &eacute;tions de grands ingrats. &Agrave; sa sant&eacute;, Chaulieu!</p>
+
+<p>Et Pompadour leva son verre, geste qui fut imm&eacute;diatement imit&eacute; par le
+sexag&eacute;naire amant de la future madame de Sta&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant! s'&eacute;cria Malezieux en tendant son verre vide &agrave;
+Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je soutiens qu'un esprit solide</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ne doit point admettre le vide,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je pr&eacute;tends le r&eacute;futer.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Partout, je lui ferai la guerre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et pour qu'on ne puisse en douter,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Saint-Genest, remplis-moi mon verre.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Saint-Genest se h&acirc;ta d'ob&eacute;ir &agrave; la sommation du chancelier de Dombes;
+mais en reposant la bouteille, soit hasard soit expr&egrave;s, il renversa une
+lumi&egrave;re, qui s'&eacute;teignit. Aussit&ocirc;t madame la duchesse, qui suivait tout
+ce qui se passait de son &oelig;il vif et rapide, le railla sur sa
+maladresse. C'&eacute;tait sans doute ce que demandait le bon abb&eacute;, car se
+tournant aussit&ocirc;t du c&ocirc;t&eacute; de madame du Maine:</p>
+
+<p>&mdash;Belle f&eacute;e, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce
+que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu &agrave; vos beaux
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela, mon cher abb&eacute;? Un hommage rendu &agrave; mes yeux, dites
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grande f&eacute;e, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma muse s&eacute;v&egrave;re et grossi&egrave;re</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous soutient que tant de lumi&egrave;re</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Est inutile dans les cieux.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sit&ocirc;t que notre auguste Aminte</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait briller l'&eacute;clat de ses yeux,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Toute autre lumi&egrave;re est &eacute;teinte.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce madrigal, si &eacute;l&eacute;gamment tourn&eacute;, e&ucirc;t sans doute obtenu tout le succ&egrave;s
+qu'il m&eacute;ritait d'avoir, si, au moment m&ecirc;me o&ugrave; Saint-Genest disait le
+dernier vers madame du Maine, malgr&eacute; les efforts qu'elle faisait pour se
+retenir, n'e&ucirc;t outrageusement &eacute;ternu&eacute; et cela avec un tel bruit, qu'au
+grand d&eacute;sappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour
+la plupart des auditeurs; mais dans cette soci&eacute;t&eacute; de chasseurs &agrave;
+l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait &agrave; l'un servait &agrave;
+l'autre; et &agrave; peine la duchesse eut-elle laiss&eacute; &eacute;chapper cet intempestif
+&eacute;ternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que je suis &eacute;tonn&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Du bruit que fait le nez</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De la belle d&eacute;esse!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Car grande est la princesse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais petit est le nez</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui m'a tant &eacute;tonn&eacute;.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce dernier impromptu &eacute;tait d'un pr&eacute;cieux si superlatif que pour un
+instant il imposa silence &agrave; tous les autres, et qu'on redescendit des
+hauteurs de la po&eacute;sie aux vulgarit&eacute;s de la simple prose.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit,
+d'Harmental, usant de la libert&eacute; que lui donnait son billet blanc, avait
+gard&eacute; le silence, ou bien &eacute;chang&eacute; avec Valef, son voisin, quelques
+paroles &agrave; voix basse, ou quelques sourires &agrave; demi r&eacute;prim&eacute;s. Au reste,
+comme l'avait pens&eacute; madame du Maine, malgr&eacute; la pr&eacute;occupation bien
+naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conserv&eacute; une
+telle apparence de frivolit&eacute;, qu'il &eacute;tait impossible &agrave; des yeux
+&eacute;trangers de voir, sous cette frivolit&eacute; apparente, serpenter la
+conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-m&ecirc;me, soit
+satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner &agrave; si bonne fin, la
+belle f&eacute;e Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une
+pr&eacute;sence d'esprit, une gr&acirc;ce et une gaiet&eacute; merveilleuses. De leur c&ocirc;t&eacute;,
+comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et
+Saint-Genest l'avaient second&eacute;e de leur mieux.</p>
+
+<p>Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, &agrave;
+travers les fen&ecirc;tres ferm&eacute;es et les portes entrouvertes, de vagues
+bouff&eacute;es d'harmonie qui, du jardin, p&eacute;n&eacute;traient jusque dans la salle &agrave;
+manger, et annon&ccedil;aient que de nouveaux divertissements attendaient les
+convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait,
+annon&ccedil;a qu'ayant promis la veille &agrave; Fontenelle d'&eacute;tudier le lever de
+l'&eacute;toile de V&eacute;nus, elle avait dans la journ&eacute;e re&ccedil;u de l'auteur des
+Mondes un excellent t&eacute;lescope, avec lequel elle invitait la soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+faire sur ce bel astre ses &eacute;tudes astronomiques. Cette annonce &eacute;tait une
+trop belle occasion offerte &agrave; Malezieux de lancer quelque madrigal pour
+qu'il n'en profit&acirc;t point. Aussi, comme madame du Maine paraissait
+craindre que V&eacute;nus ne f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; lev&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! belle f&eacute;e! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons
+rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour observer dans vos jardins,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La lunette est tir&eacute;e:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sortez du salon des festins,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>On verra Cyth&eacute;r&eacute;e.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Oui, finissez ce long repas,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Princesse incomparable;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>V&eacute;nus ne se l&egrave;vera pas</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tant que vous tiendrez table.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Malezieux terminait la s&eacute;ance comme il l'avait commenc&eacute;e; on se levait
+donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui
+n'avait point prononc&eacute; une parole pendant tout le repas, se tournant
+vers la duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette &agrave; payer, et
+quoique personne ne la r&eacute;clame, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, je suis d&eacute;biteur trop
+consciencieux pour ne pas m'acquitter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est vrai mon Archiloque, r&eacute;pondit la duchesse, n'avez-vous point
+un sonnet &agrave; nous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a r&eacute;serv&eacute; une
+ode, et le sort a tr&egrave;s bien fait, car je me connais et suis peu propre &agrave;
+toutes ces po&eacute;sies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse &agrave; moi,
+madame vous le savez, c'est N&eacute;m&eacute;sis, et mon inspiration, au lieu de
+descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bont&eacute;, madame la
+duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me pr&ecirc;ter un instant
+l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour
+d'autres.</p>
+
+<p>Madame du Maine ne r&eacute;pondit qu'en se rasseyant, et chacun aussit&ocirc;t
+imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel
+les yeux de tous les convives se port&egrave;rent avec une certaine inqui&eacute;tude
+sur cet homme qui avouait lui-m&ecirc;me que sa Muse &eacute;tait une Furie et son
+Hippocr&egrave;ne l'Ach&eacute;ron.</p>
+
+<p>Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un
+sourire amer crispa sa l&egrave;vre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait
+parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les
+vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire
+tomber des yeux du r&eacute;gent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit
+couler.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous, dont l'&eacute;loquence rapide,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre deux tyrans inhumains,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Eut jadis l'audace intr&eacute;pide</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'armer les Grecs et les Romains,</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre un monstre encore plus farouche,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mettez votre fiel dans ma bouche;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je br&ucirc;le de suivre vos pas,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je vais tenter cet ouvrage,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus charm&eacute; de votre courage</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'effray&eacute; de votre tr&eacute;pas!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; peine ouvrit-il ses paupi&egrave;res</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fut indign&eacute; des barri&egrave;res</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il voit entre le tr&ocirc;ne et lui.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ces d&eacute;testables id&eacute;es,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'art des Circ&eacute;s, des M&eacute;d&eacute;es,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fit ses uniques plaisirs,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Croyant cette voie infernale</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne de remplir l'intervalle</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui s'opposait &agrave; ses d&eacute;sirs.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nocher des ondes infernales,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pr&eacute;pare-toi sans t'effrayer</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; passer les ombres royales</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que Philippe va t'envoyer!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Ocirc; disgr&acirc;ces toujours r&eacute;centes!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Ocirc; pertes toujours renaissantes!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sujets de pleurs et de sanglots!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tels, dessus la plaine liquide,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'un cours &eacute;ternel et rapide</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les flots sont suivis par les flots.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ainsi les fils pleurant leur p&egrave;re</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombent frapp&eacute;s des m&ecirc;mes coups;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le fr&egrave;re est suivi par le fr&egrave;re,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'&eacute;pouse devance l'&eacute;poux;</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, &ocirc; coups toujours plus funestes!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur deux fils, nos uniques restes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La faux de la Parque s'&eacute;tend;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le premier a rejoint sa race,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'autre, dont la couleur s'efface,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Penche vers son dernier instant!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Ocirc; roi, depuis si longtemps ivre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'encens et de prosp&eacute;rit&eacute;,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne te verras pas revivre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ta triple post&eacute;rit&eacute;.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu sais d'o&ugrave; part ce coup sinistre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu connais l'inf&acirc;me ministre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne d'un prince d&eacute;test&eacute;;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il expire avec son complice,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne sauveras pas leur supplice</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le peu de sang qui t'est rest&eacute;.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Poursuis ce prince sans courage,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D&eacute;j&agrave; par ses frayeurs vaincu.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fais que dans l'opprobre et la rage</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il meure comme il a v&eacute;cu;</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que sur sa t&ecirc;te sc&eacute;l&eacute;rate</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombe le sort de Mithridate</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Press&eacute; des armes des Romains,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et qu'en son d&eacute;sespoir extr&ecirc;me,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il ait recours au poison m&ecirc;me</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pr&eacute;par&eacute; par ses propres mains!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant &agrave;
+la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire,
+des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme
+&eacute;pouvant&eacute; de se trouver pour la premi&egrave;re fois en face de ces hideuses
+calomnies qui jusque-l&agrave; s'&eacute;taient tra&icirc;n&eacute;es dans l'ombre, mais n'avaient
+point os&eacute; appara&icirc;tre au grand jour. La duchesse elle-m&ecirc;me, qui les avait
+le plus accr&eacute;dit&eacute;es avait p&acirc;li en voyant cette ode, hydre monstrueuse,
+dresser devant elle ses six t&ecirc;tes pleines de fiel et de venin. Le prince
+de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal
+de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.</p>
+
+<p>Aussi le po&egrave;te termina-t-il sa derni&egrave;re strophe au milieu du m&ecirc;me
+silence qui avait accueilli la premi&egrave;re; et comme, embarrass&eacute;e de ce
+mutisme g&eacute;n&eacute;ral qui indiquait la d&eacute;sapprobation, m&ecirc;me chez les plus
+fid&egrave;les, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple
+et passa avec elle dans les jardins.</p>
+
+<p>Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire
+attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le
+mouchoir que madame du Maine y avait oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le chevalier, dit le po&egrave;te irrit&eacute;, en se redressant
+et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile;
+voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondit d'Harmental en le regardant avec d&eacute;go&ucirc;t de
+toute la hauteur de sa taille, et comme il e&ucirc;t fait d'un crapaud ou
+d'une vip&egrave;re; oui, si j'&eacute;tais s&ucirc;r de vous &eacute;craser!</p>
+
+<p>Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_27" id="Chapitre_27"></a><a href="#table">Chapitre 27</a></h2>
+
+
+
+<p>Comme on avait pu le comprendre pendant le d&icirc;ner, et comme on pouvait le
+deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait
+l'habitude de donner &agrave; sa chartreuse de Sceaux, la f&ecirc;te, au commencement
+de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait d&eacute;border des
+salons dans les jardins, o&ugrave; de nouvelles surprises attendaient les
+convives. En effet, ces vastes jardins, dessin&eacute;s par Le N&ocirc;tre pour
+Colbert, et que Colbert avait vendus &agrave; monsieur le duc du Maine, &eacute;taient
+devenus entre les mains de la duchesse une demeure v&eacute;ritablement
+f&eacute;erique; ces grands partis pris des jardins fran&ccedil;ais avec leurs vertes
+charmilles, leurs longues all&eacute;es de tilleuls, leurs ifs taill&eacute;s en
+coupes, en spirales et en pyramides, se pr&ecirc;taient bien mieux que les
+jardins anglais, &agrave; petits massifs, &agrave; all&eacute;es tortueuses et &agrave; horizons
+exigus, aux f&ecirc;tes mythologiques qui &eacute;taient de mode sous le grand roi.
+Ceux de Sceaux surtout, born&eacute;s seulement par une vaste pi&egrave;ce d'eau au
+milieu de laquelle s'&eacute;levait le pavillon de l'Aurore, ainsi nomm&eacute; parce
+que c'&eacute;tait de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la
+nuit allait finir et qu'il &eacute;tait temps de se retirer, avaient, avec
+leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un
+grandiose v&eacute;ritablement royal. Aussi chacun resta-t-il &eacute;merveill&eacute;
+lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes all&eacute;es, tous
+ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, li&eacute;s l'un &agrave; l'autre
+par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en
+un jour des plus splendides. En m&ecirc;me temps une musique d&eacute;licieuse se fit
+entendre sans que l'on p&ucirc;t voir d'o&ugrave; elle venait; puis au son de cette
+musique on vit se mouvoir dans la grande all&eacute;e et s'approcher quelque
+chose de si &eacute;trange et de si inattendu, que d&egrave;s qu'on eut reconnu &agrave; quoi
+l'on avait affaire, les &eacute;clats de rire partirent de tous c&ocirc;t&eacute;s. C'&eacute;tait
+un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande
+all&eacute;e du milieu, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par son neuf et escort&eacute; par sa boule, et qui,
+s'&eacute;tant avanc&eacute; &agrave; quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans
+les r&egrave;gles ordonn&eacute;es, et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre inclin&eacute; devant madame du Maine,
+tandis que la boule continuait de rouler jusqu'&agrave; ses pieds, commen&ccedil;a de
+chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'&agrave; ce jour, le
+malheureux jeu de quilles, moins fortun&eacute; que les jeux de bagues, de
+ballon et de paume, avait &eacute;t&eacute; exil&eacute; des jardins de Sceaux, demandant
+qu'on rev&icirc;nt sur cette injustice et que le droit de r&eacute;jouir les nobles
+invit&eacute;s de la belle f&eacute;e Ludovise lui f&ucirc;t accord&eacute; ainsi qu'&agrave; ses
+confr&egrave;res. Cette complainte &eacute;tait une cantate &agrave; neuf voix, accompagn&eacute;e
+par des violes et des fl&ucirc;tes entrecoup&eacute;e par des solos de basse chant&eacute;s
+par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle
+exprimait fut-elle appuy&eacute;e par tous les convives et accord&eacute;e par madame
+du Maine. Aussit&ocirc;t et en signe d'all&eacute;gresse, au signal donn&eacute;, les neuf
+quilles commenc&egrave;rent un ballet, accompagn&eacute; de si singuliers hochements
+de t&ecirc;te et de si grotesques balancements de corps, que le succ&egrave;s des
+danseurs surpassa peut-&ecirc;tre celui qu'avaient eu les chanteurs, et que
+madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce
+spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de
+l'avoir m&eacute;connu si longtemps, et toute la joie qu'elle &eacute;prouvait d'avoir
+fait sa connaissance, l'autorisant d&egrave;s ce moment, et en vertu de sa
+puissance, comme reine des Abeilles, &agrave; s'appeler le noble jeu de quilles
+afin qu'il ne rest&acirc;t en rien au dessous de son rival le noble jeu de
+l'oie.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t cette faveur accord&eacute;e, les quilles se rang&egrave;rent pour faire
+place &agrave; de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait
+s'avancer par la grande all&eacute;e: ces personnages, au nombre de sept,
+&eacute;taient enti&egrave;rement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille,
+et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient
+gravement, menant au milieu d'eux un tra&icirc;neau conduit par deux rennes,
+ce qui indiquait une d&eacute;putation polaire. En effet, c'&eacute;tait une ambassade
+que les peuples du Groenland adressaient &agrave; la f&eacute;e Ludovise; cette
+ambassade &eacute;tait conduite par un chef portant une longue simarre doubl&eacute;e
+de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laiss&eacute; trois
+queues qui pendaient sym&eacute;triquement une sur chaque &eacute;paule et l'autre par
+derri&egrave;re. Arriv&eacute; en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et
+portant la parole au nom de tous:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, les Groenlandais ayant d&eacute;lib&eacute;r&eacute; dans une assembl&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale de la nation d'envoyer un des plus consid&eacute;rables d'entre eux
+vers Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime j'ai eu l'honneur d'&ecirc;tre choisi pour me
+mettre &agrave; leur t&ecirc;te et vous offrir, de leur part, la souverainet&eacute; de
+leurs &Eacute;tats.</p>
+
+<p>L'allusion &eacute;tait si visible, et cependant, par la fa&ccedil;on dont elle &eacute;tait
+amen&eacute;e, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par
+toute l'assembl&eacute;e, et que, signe de sa future adh&eacute;sion, un sourire des
+plus gracieux effleura les l&egrave;vres de la belle f&eacute;e Ludovise; aussi
+l'ambassadeur, visiblement encourag&eacute; par la mani&egrave;re dont &eacute;tait accueilli
+le commencement de ce discours, reprit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;La renomm&eacute;e, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus
+rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces,
+dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des
+inclinations de Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime: nous savons qu'elle abhorre
+le soleil.</p>
+
+<p>Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et
+d'ardeur que la premi&egrave;re; en effet, le soleil &eacute;tait la devise du r&eacute;gent,
+et, comme nous l'avons dit madame du Maine &eacute;tait connue pour sa
+pr&eacute;dilection en faveur de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il en r&eacute;sulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu
+notre position g&eacute;ographique, Dieu nous a, dans sa bont&eacute;, gratifi&eacute;s de
+six mois de nuit et de six mois de cr&eacute;puscule, nous venons vous proposer
+de fuir chez nous ce soleil que vous ha&iuml;ssez; et, en d&eacute;dommagement de ce
+que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des
+Groenlandais, certains que nous sommes que votre pr&eacute;sence fera fleurir
+nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits
+indociles, et que, gr&acirc;ce &agrave; la douceur de votre r&egrave;gne, nous renoncerons &agrave;
+une libert&eacute; moins aimable que votre royale domination.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous
+m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs
+voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions pr&eacute;vu votre r&eacute;ponse, madame, reprit l'ambassadeur; et,
+gr&acirc;ce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus
+paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller &agrave; la montagne, nous
+nous sommes arrang&eacute;s de fa&ccedil;on que la montagne v&icirc;nt &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! g&eacute;nies du p&ocirc;le, continua le chef de l'ambassade en d&eacute;crivant en
+l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, d&eacute;couvrez &agrave; tous les
+yeux le palais de votre nouvelle souveraine.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui
+couvrait le pavillon de l'Aurore s'&eacute;tant enlev&eacute; comme par magie, la
+vaste pi&egrave;ce d'eau, demeur&eacute;e sombre jusque-l&agrave; comme un miroir terni,
+refl&eacute;ta une lumi&egrave;re si habilement dispos&eacute;e, qu'on l'e&ucirc;t prise pour celle
+de la lune. &Agrave; cette lumi&egrave;re on vit alors se dessiner, sur une &icirc;le de
+glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine
+des Groenlandais, auquel conduisait un pont si l&eacute;ger, qu'il paraissait
+fait d'un nuage flottant. Aussit&ocirc;t au milieu des acclamations g&eacute;n&eacute;rales,
+l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une
+couronne qu'il posa sur la t&ecirc;te de la duchesse, et que la duchesse
+assura elle-m&ecirc;me sur son front avec un geste si hautain, qu'on e&ucirc;t dit
+que c'&eacute;tait une couronne r&eacute;elle qu'elle venait de recevoir; puis,
+montant dans le tra&icirc;neau, elle s'achemina vers le palais marin, et,
+tandis que les gardes emp&ecirc;chaient la foule de la suivre dans son nouveau
+domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par
+une porte figurant une caverne. Au m&ecirc;me instant le pont s'ab&icirc;ma, comme
+si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile
+machiniste e&ucirc;t voulu s&eacute;parer le pass&eacute; de l'avenir, et un feu d'artifice,
+&eacute;clatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie
+qu'&eacute;prouvaient les Groenlandais &agrave; la vue de leur nouvelle reine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, madame du Maine &eacute;tait introduite par un huissier dans
+la pi&egrave;ce la plus isol&eacute;e de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs
+ayant jet&eacute; bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince
+de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte
+de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux.
+Quant &agrave; l'huissier qui l'attendait et qui, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; avec soin
+toutes les portes, vint se m&ecirc;ler famili&egrave;rement &agrave; cette noble assembl&eacute;e,
+il n'&eacute;tait autre que notre vieil ami l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur v&eacute;ritable
+forme, et la f&ecirc;te, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait
+bas &agrave; son tour masque et costume, et tournait franchement &agrave; la
+conspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacit&eacute;
+habituelle, nous n'avons pas un instant &agrave; perdre, et une trop longue
+absence &eacute;veillerait des soup&ccedil;ons; que chacun se h&acirc;te donc de raconter ce
+qu'il a fait, et que nous sachions enfin o&ugrave; nous en sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parl&eacute;, comme devant
+&ecirc;tre des n&ocirc;tres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais
+d&eacute;sol&eacute; de ne point compter dans nos rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? r&eacute;pondit madame
+du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; venir, mais il
+aura &eacute;t&eacute; retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous:
+il faudra nous en passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il
+faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son
+absence avec un grand regret. Le r&eacute;giment qu'il commande est &agrave; Bayonne,
+et, gr&acirc;ce &agrave; cette r&eacute;sidence, qui le met &agrave; notre port&eacute;e, il pourrait nous
+&ecirc;tre parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la
+duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez
+entendu, pr&eacute;venez d'Avranches.</p>
+
+<p>Brigaud sortit pour ex&eacute;cuter l'ordre qu'il venait de recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental &agrave; monsieur Malezieux;
+mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait
+refus&eacute; positivement d'&ecirc;tre des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Malezieux, car il savait qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; pour porter
+le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller
+avec le r&eacute;gent au moment o&ugrave;, en r&eacute;compense de cette ambassade, il allait
+probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le r&eacute;gent a
+chang&eacute; d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a
+r&eacute;solu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu,
+voyant sa Toison renvoy&eacute;e aux calendes grecques, s'est ralli&eacute; &agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de Votre Altesse est transmis &agrave; qui de droit, madame, dit
+l'abb&eacute; Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu appara&icirc;t &agrave;
+Sceaux, il sera imm&eacute;diatement conduit ici.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous &agrave; cette table et
+proc&eacute;dons. Voyons, Laval, commencez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, &eacute;t&eacute; en Suisse, o&ugrave;,
+au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai lev&eacute; un r&eacute;giment dans les
+Grisons. Ce r&eacute;giment est pr&ecirc;t &agrave; entrer en France quand le moment en sera
+venu, attendu qu'il est arm&eacute; et &eacute;quip&eacute;, et n'attend plus que l'ordre de
+marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez
+pas comme au-dessous d'un Montmorency d'&ecirc;tre colonel d'un r&eacute;giment, en
+attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-l&agrave;. C'est un
+moyen plus s&ucirc;r d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en
+Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Laval, c'est &agrave; vous qu'il convient de fixer &agrave; chacun la
+place que vous lui r&eacute;servez, et celle que vous lui d&eacute;signerez sera
+toujours accept&eacute;e avec reconnaissance par le plus humble de vos
+serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste
+de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Selon les instructions de Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime, r&eacute;pondit le
+marquis, je me suis rendu en Normandie, o&ugrave; j'ai fait signer la
+protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et
+des meilleures.</p>
+
+<p>Il tira un papier de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la requ&ecirc;te au roi; puis, &agrave; la suite de la requ&ecirc;te, les
+signatures.</p>
+
+<p>Voyez, madame.</p>
+
+<p>La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de
+Pompadour, qu'on e&ucirc;t dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant
+rapidement les yeux dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: sign&eacute; sans
+distinction ni diff&eacute;rence des rangs et des maisons, afin que personne
+n'y puisse trouver &agrave; redire. Oui, cela &eacute;pargne toute contestation de
+pr&eacute;s&eacute;ance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de
+la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Ch&acirc;tillon. Oui, vous
+avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les
+plus fid&egrave;les noms de France. Merci, Pompadour; vous &ecirc;tes un digne
+messager, et, le cas &eacute;ch&eacute;ant, on se souviendra de votre habilet&eacute;, et
+l'on changera les messages en ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers
+d'Harmental arm&eacute;e de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il
+n'y avait pas de r&eacute;sistance possible.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je
+suis parti pour la Bretagne, et, arriv&eacute; &agrave; Nantes, j'ai ouvert mes
+d&eacute;p&ecirc;ches et pris connaissance de mes instructions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda vivement la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai &eacute;t&eacute; aussi heureux dans ma
+mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici
+l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et
+de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement para&icirc;tre une escadre en
+vue de nos c&ocirc;tes, et toute la Bretagne se soul&egrave;vera.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! vous voyez, prince! s'&eacute;cria la duchesse en s'adressant &agrave;
+Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout
+influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait
+avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les
+Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les D&eacute;court, les d'&Eacute;r&eacute;e, qu'il
+serait important de gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres...
+tenez....</p>
+
+<p>Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et
+lut au hasard:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis si flatt&eacute; par le souvenir dont m'honore Votre Altesse
+S&eacute;r&eacute;nissime, que dans une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale des &Eacute;tats je joindrai ma
+voix &agrave; tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur
+attachement.</p>
+
+<p>Marquis D&eacute;court.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si j'ai quelque estime et quelque consid&eacute;ration dans ma province, je
+n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de
+Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime.</p>
+
+<p>La Rochefoucault-Gondral.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si le succ&egrave;s de votre affaire d&eacute;pendait du suffrage de sept ou huit
+cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bient&ocirc;t
+d&eacute;cid&eacute; en faveur de Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime. J'ai l'honneur de vous
+offrir de nouveau tout ce qui d&eacute;pend de moi dans ces quartiers.</p>
+
+<p>Comte d'&Eacute;r&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prince, s'&eacute;cria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin?
+Voyez, outre ces trois lettres, en voil&agrave; encore une de Lavauguyon, une
+de Bois-Davy, une de Fum&eacute;e. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main
+droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage
+qu'au jour o&ugrave; sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien &agrave;
+vous refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les
+l&egrave;vres, mais cette main m'a d&eacute;j&agrave; donn&eacute; plus que je ne m&eacute;rite, et le
+succ&egrave;s lui-m&ecirc;me me r&eacute;compensera si grandement en mettant Votre Altesse &agrave;
+la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-l&agrave; vraiment plus
+rien &agrave; d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous
+avons gard&eacute; pour le dernier, parce que vous &eacute;tiez le plus important. Si
+j'ai bien compris les signes que nous avons &eacute;chang&eacute;s pendant le d&icirc;ner,
+vous n'&ecirc;tes pas m&eacute;content de Leurs Majest&eacute;s Catholiques, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que dirait Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime d'une lettre &eacute;crite de la main
+m&ecirc;me de Sa Majest&eacute; Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dirais d'une lettre &eacute;crite de la main m&ecirc;me de Sa Majest&eacute;!
+s'&eacute;cria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais os&eacute;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit Valef en passant un papier &agrave; Cellamare vous connaissez
+l'&eacute;criture de Sa Majest&eacute; le roi Philippe V, assurez donc &agrave; Son Altesse
+Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout enti&egrave;re
+de sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Tout enti&egrave;re, dit Cellamare en inclinant la t&ecirc;te, tout enti&egrave;re, c'est
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui est-elle adress&eacute;e? dit madame du Maine en la prenant aux
+mains du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Au roi Louis XV, madame, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa
+Majest&eacute; par le mar&eacute;chal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut
+aussi rapidement que le lui permettait la difficult&eacute; de l'&eacute;criture:</p>
+
+<p>&laquo;L'Escurial, 16 mars 1718.</p>
+
+<p>Depuis que la Providence m'a plac&eacute; sur le tr&ocirc;ne d'Espagne, je n'ai pas
+perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance:
+Louis XIV, d'&eacute;ternelle m&eacute;moire, est toujours pr&eacute;sent &agrave; mon esprit. Il me
+semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre s&eacute;paration
+me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyr&eacute;n&eacute;es! Votre Majest&eacute; est le
+seul rejeton de mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, dont je ressens tous les jours la perte:
+Dieu vous a appel&eacute; &agrave; la succession de cette grande monarchie, dont la
+gloire et les int&eacute;r&ecirc;ts me seront pr&eacute;cieux jusqu'&agrave; la mort. Enfin, je
+vous porte au fond de mon c&oelig;ur, et je n'oublierai jamais, pour rien au
+monde, ce que je dois &agrave; Votre Majest&eacute;, &agrave; ma patrie et &agrave; la m&eacute;moire de
+mon a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien
+assur&eacute;s de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments
+que je vous t&eacute;moigne, et sentent bien que notre union est la base de la
+tranquillit&eacute; publique. Je me flatte que mes int&eacute;r&ecirc;ts personnels sont
+encore chers &agrave; une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette
+g&eacute;n&eacute;reuse noblesse qui a vers&eacute; tant de sang pour les soutenir regardera
+toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et
+d'&ecirc;tre n&eacute; au milieu d'elle.&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci s'adresse &agrave; vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine,
+s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui
+l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle &eacute;tait de conna&icirc;tre
+le reste de l'&eacute;p&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;De quel &oelig;il donc vos fid&egrave;les sujets peuvent-ils regarder le trait&eacute; qui
+se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-m&ecirc;me? Depuis le
+temps que vos finances &eacute;puis&eacute;es ne peuvent fournir aux d&eacute;penses
+courantes de la paix, on veut que Votre Majest&eacute; s'unisse &agrave; mon plus
+mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens &agrave; livrer la Sicile
+&agrave; l'archiduc.</p>
+
+<p>Je ne souscrirai jamais &agrave; ces conditions, elles me sont insupportables.</p>
+
+<p>Je n'entre pas dans les cons&eacute;quences funestes de cette alliance: je me
+renferme &agrave; prier instamment Votre Majest&eacute; de convoquer incessamment les
+&eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux de son royaume, pour d&eacute;lib&eacute;rer sur une affaire de si
+grande cons&eacute;quence.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux! murmura le cardinal de Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dit Votre &Eacute;minence des &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux? interrompit avec
+impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point
+obtenir votre approbation?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne bl&acirc;me ni n'approuve, madame, r&eacute;pondit le cardinal; seulement je
+songe que m&ecirc;me convocation a &eacute;t&eacute; faite pendant la Ligue, et que
+Philippe II s'en est assez mal trouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les temps et les hommes sont chang&eacute;s, monsieur le cardinal, reprit
+vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en
+1718: Philippe II &eacute;tait Flamand et Philippe V est Fran&ccedil;ais. Les m&ecirc;mes
+r&eacute;sultats ne peuvent donc se repr&eacute;senter, puisque les causes sont
+diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous fais cette pri&egrave;re au nom du sang qui nous unit, au nom de ce
+grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des
+miens; s'il y eut jamais occasion d'&eacute;couter la voix de la nation
+fran&ccedil;aise, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre
+d'elle-m&ecirc;me ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous
+d&eacute;clarer la guerre. Dans le temps o&ugrave; je suis pr&ecirc;t &agrave; exposer ma vie pour
+maintenir sa gloire et ses int&eacute;r&ecirc;ts, j'esp&egrave;re que vous r&eacute;pondrez au plus
+t&ocirc;t &agrave; la proposition que je vous fais; que l'assembl&eacute;e que je vous
+demande pr&eacute;viendra les malheureux engagements o&ugrave; nous pourrions tomber,
+et que les forces de l'Espagne ne seront employ&eacute;es qu'&agrave; soutenir la
+grandeur de la France et &agrave; humilier ses ennemis, comme je ne les
+emploierai jamais que pour marquer &agrave; Votre Majest&eacute; la tendresse sinc&egrave;re
+et inexprimable que j'ai pour elle.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majest&eacute; Catholique
+pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pouvait joindre &agrave; cette lettre une &eacute;p&icirc;tre directement adress&eacute;e
+aux &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux, r&eacute;pondit le cardinal; cette &eacute;p&icirc;tre, si le roi e&ucirc;t
+daign&eacute; l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur
+leur d&eacute;lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, dit le prince de Cellamare en tirant &agrave; son tour un papier de
+sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Sa Majest&eacute; Catholique a &eacute;t&eacute; de l'avis de Votre &Eacute;minence, et
+qu'elle m'a adress&eacute; cette &eacute;p&icirc;tre, qui est le compl&eacute;ment de la lettre
+qu'elle a remise au baron de Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, rien ne nous manque plus! s'&eacute;cria madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Bayonne, la porte de la France!</p>
+
+<p>En ce moment, d'Avranches entra annon&ccedil;ant monsieur le duc de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le
+marquis de Pompadour, car voil&agrave; celui qui en a la clef.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_28" id="Chapitre_28"></a><a href="#table">Chapitre 28</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Enfin, s'&eacute;cria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous,
+monsieur le duc; serez-vous donc toujours le m&ecirc;me, et vos amis ne
+pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos ma&icirc;tresses?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et
+en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour
+lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui
+plus que jamais, je prouve &agrave; Votre Altesse que je sais tout concilier.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du
+Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous
+qui je quitte?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Villars? interrompit madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non. Mieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Duras?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y &ecirc;tes point.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Nesle?</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours. Cela ne regarde pas Son &Eacute;minence.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gac&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Charolais?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage &agrave; la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Berry?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'id&eacute;e de la battre, elle en
+est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Je la m&eacute;nage pour en faire ma femme, quand nous aurons r&eacute;ussi et que
+je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les
+deux plus charmantes grisettes!...</p>
+
+<p>&mdash;Des grisettes! ah! fi donc! s'&eacute;cria la duchesse avec un mouvement de
+l&egrave;vres d'un ind&eacute;finissable d&eacute;dain; je ne croyais pas que vous
+descendissiez jusqu'&agrave; ces esp&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Comment des esp&egrave;ces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame
+Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une d&eacute;licieuse
+blonde, une v&eacute;ritable t&ecirc;te de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le
+recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus
+et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle
+plus bien....</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute
+curiosit&eacute; pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment o&ugrave; ces
+aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous
+rappeler que nous sommes rassembl&eacute;s ici pour affaires s&eacute;rieuses?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aviez oubli&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame
+la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je
+le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien.
+Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y
+remets. Voyons, madame la duchesse, o&ugrave; en sommes-nous de la
+conspiration?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres,
+et vous serez aussi avanc&eacute; que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais
+v&eacute;ritablement je ne lis pas m&ecirc;me celles qui me sont adress&eacute;es, et j'en
+ai sept ou huit cents des plus charmantes &eacute;critures du monde et que je
+garde pour le d&eacute;lassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui
+&ecirc;tes la lucidit&eacute; m&ecirc;me, faites-moi un rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les
+engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne savez pas contre quoi?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il &eacute;crivit son
+nom apr&egrave;s celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui &eacute;tait le dernier
+signataire.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire, madame, dit Cellamare &agrave; la duchesse, le nom de
+Richelieu est bon &agrave; avoir, partout o&ugrave; il se trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe
+V.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main m&ecirc;me du
+roi Philippe V.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! Sa Majest&eacute; Catholique &eacute;crit encore plus mal que moi, dit
+Richelieu; cela me fait plaisir: Raff&eacute; qui dit toujours que c'est
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Si la lettre est d'une m&eacute;chante &eacute;criture, les nouvelles qu'elle
+contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une
+lettre qui prie le roi de France de r&eacute;unir les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux pour
+s'opposer &agrave; l'ex&eacute;cution du trait&eacute; de la quadruple alliance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle s&ucirc;re des &eacute;tats
+g&eacute;n&eacute;raux?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal r&eacute;pond du
+clerg&eacute;, et il ne reste plus que l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'arm&eacute;e, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de
+vingt-deux colonels.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit Richelieu, moi je r&eacute;ponds de mon r&eacute;giment, qui est &agrave;
+Bayonne, et qui par cons&eacute;quent se trouve en mesure de nous rendre de
+grands services.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu
+dire qu'il &eacute;tait question de le changer de garnison.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus s&eacute;rieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au
+devant de cette mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! &agrave; l'instant m&ecirc;me. Du papier... de l'encre.... Je vais
+&eacute;crire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne
+s'&eacute;tonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point
+s'&eacute;loigner du th&eacute;&acirc;tre de la guerre.</p>
+
+<p>La duchesse du Maine se h&acirc;ta de passer elle-m&ecirc;me &agrave; Richelieu ce qu'il
+demandait, et prenant une plume, elle la lui pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>Le duc s'inclina, prit la plume et &eacute;crivit la lettre suivante, que nous
+copions textuellement et sans y changer une syllabe:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le duc de Berwick, pair et mar&eacute;chal de France.</p>
+
+<p>Comme mon r&eacute;giment, monsieur, est des plus &agrave; port&eacute;e de marcher, et qu'il
+est apr&egrave;s &agrave; faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant
+qu'il f&ucirc;t achev&eacute;, il &eacute;tait oblig&eacute; de faire quelque mouvement.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser &agrave;
+Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous
+supplie de me croire, avec toute la consid&eacute;ration possible, monsieur,
+votre tr&egrave;s humble et tr&egrave;s ob&eacute;issant serviteur.</p>
+
+<p>Duc de Richelieu.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier &agrave;
+madame du Maine; moyennant cette pr&eacute;caution le r&eacute;giment ne bougera point
+de Bayonne.</p>
+
+<p>La duchesse prit la lettre, la lut et la passa &agrave; son voisin qui la passa
+lui-m&ecirc;me &agrave; un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table.
+Heureusement pour le duc il avait affaire &agrave; de trop grands seigneurs
+pour qu'ils s'inqui&eacute;tassent de si peu de chose que de quelques lettres
+de plus ou de moins. Malezieux seul, qui &eacute;tait le dernier, ne put
+r&eacute;primer un l&eacute;ger sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! monsieur le po&egrave;te, dit Richelieu, qui se douta de la chose,
+vous riez. Il para&icirc;t que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude
+ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un
+gentilhomme et l'on a oubli&eacute; de me faire apprendre le fran&ccedil;ais, en
+pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an,
+avoir un valet de chambre qui &eacute;crirait mes lettres et qui ferait mes
+vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'emp&ecirc;chera point, mon cher Malezieux,
+d'&ecirc;tre de l'Acad&eacute;mie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cas &eacute;ch&eacute;ant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui
+fera votre discours de r&eacute;ception?</p>
+
+<p>&mdash;Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera
+pas plus mauvais que ceux que certains acad&eacute;miciens de ma connaissance
+ont faits eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose
+fort curieuse que votre r&eacute;ception dans l'illustre corps dont vous me
+parlez, et je vous promets de m'occuper, d&egrave;s demain, de m'assurer une
+tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre
+chose: revenons donc, comme madame Deshouli&egrave;res, &agrave; nos moutons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire
+absolument berg&egrave;re, parlez, je vous &eacute;coute. Voyons, qu'avez-vous r&eacute;solu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux
+lettres, la convocation des &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux; puis, les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux
+assembl&eacute;s, s&ucirc;rs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons
+d&eacute;poser le r&eacute;gent et nous faisons nommer Philippe V &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses
+pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France &agrave; sa place.... Eh bien,
+mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les &eacute;tats
+g&eacute;n&eacute;raux, il faut un ordre du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi signera cet ordre, r&eacute;pondit madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Sans que le r&eacute;gent le sache? reprit Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans que le r&eacute;gent le sache.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc promis &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que de Fr&eacute;jus de le faire cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je promettrai &agrave; Villeroy la grandesse et la Toison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que
+tout cela ne d&eacute;termine pas le mar&eacute;chal &agrave; une d&eacute;marche qui entra&icirc;ne une
+si grave responsabilit&eacute; que celle que nous esp&eacute;rons obtenir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le mar&eacute;chal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit la duchesse avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance,
+j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre
+Altesse a re&ccedil;ues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre
+connaissance d'une seule que j'ai re&ccedil;ue hier?</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle &ecirc;tre lue tout haut?</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous avons affaire &agrave; des gens discrets, n'est-ce pas? dit
+Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravit&eacute; de la
+situation....</p>
+
+<p>La duchesse prit la lettre et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le duc,</p>
+
+<p>Je suis femme de parole: mon mari est enfin &agrave; la veille de partir pour
+le petit voyage que vous savez.</p>
+
+<p>Demain, &agrave; onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas
+que je me d&eacute;cide &agrave; cette d&eacute;marche sans avoir mis tous les torts du c&ocirc;t&eacute;
+de monsieur de Villeroy. Je commence &agrave; craindre pour lui que vous ne
+soyez charg&eacute; de le punir. Venez donc &agrave; l'heure convenue me prouver que
+je ne suis pas trop &agrave; bl&acirc;mer de vous pr&eacute;f&eacute;rer &agrave; mon l&eacute;gitime seigneur et
+ma&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon! pardon de mon &eacute;tourderie, madame la duchesse, ce n'est
+point cela que je voulais vous montrer; celle-l&agrave; est celle d'avant-hier.</p>
+
+<p>Attendez voici celle d'hier.</p>
+
+<p>La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui pr&eacute;sentait M. de
+Richelieu et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Armand.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la
+duchesse en se retournant vers Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.</p>
+
+<p>La duchesse reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher Armand,</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de
+Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exag&eacute;rer vos talents pour diminuer
+ma faiblesse; vous aviez dans mon c&oelig;ur un juge int&eacute;ress&eacute; &agrave; vous faire
+gagner votre proc&egrave;s. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous
+donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le
+malheureux sofa du cabinet.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et y avez-vous &eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, la duchesse?...</p>
+
+<p>&mdash;Fera, je l'esp&egrave;re, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire
+&agrave; son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation
+des &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux au retour du mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand revient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez le courage d'&ecirc;tre fid&egrave;le tout ce temps-l&agrave;, duc?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, quand j'ai embrass&eacute; une cause, je suis capable des plus grands
+sacrifices pour la faire triompher.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;Je me d&eacute;voue.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons
+d'op&eacute;rer chacun de notre c&ocirc;t&eacute;. Vous, Laval, agissez sur l'arm&eacute;e. Vous,
+Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clerg&eacute;. Et laissons
+monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quel jour notre nouvelle r&eacute;union? demanda Cellamare.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela d&eacute;pendra des circonstances, prince, r&eacute;pondit la
+duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire
+pr&eacute;venir, je vous enverrais qu&eacute;rir par la m&ecirc;me voiture et le m&ecirc;me cocher
+qui vous ont amen&eacute; &agrave; l'Arsenal la premi&egrave;re fois que vous y &ecirc;tes venu.
+Puis se retournant vers Richelieu:</p>
+
+<p>&mdash;Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine
+en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;J'en demande pardon &agrave; Votre Altesse, r&eacute;pondit Richelieu; mais c'est
+une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mais vous avez donc renou&eacute; avec madame de Sabran?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, c'est du calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois que vous &ecirc;tes en train de vous d&eacute;vouer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais jamais les choses &agrave; demi, madame la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur
+le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la
+duchesse, il y a tant&ocirc;t une heure et demie que nous sommes ici, et il
+serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas
+que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir
+sur le rivage une pauvre d&eacute;esse de la Nuit qui nous attend pour nous
+remercier de la pr&eacute;f&eacute;rence que nous lui accordons sur le soleil, et il
+ne serait pas poli de la trop faire attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut
+cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre
+l'embarras o&ugrave; je me trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de nos requ&ecirc;tes, de nos protestations, de nos m&eacute;moires; il a
+&eacute;t&eacute; convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pi&egrave;ces
+par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai achet&eacute; une presse, je l'ai &eacute;tablie dans la cave d'une
+maison, derri&egrave;re le Val-de-Gr&acirc;ce. J'ai enr&ocirc;l&eacute; les ouvriers n&eacute;cessaires,
+et nous avons eu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, comme Votre Altesse a pu le voir, un
+r&eacute;sultat satisfaisant. Mais ne voil&agrave;-t-il pas que le bruit de la machine
+a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse
+monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison.
+Heureusement, on a eu le temps d'arr&ecirc;ter le travail et de rouler un lit
+sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont
+rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas
+tourner si heureusement; aussit&ocirc;t leur d&eacute;part j'ai cong&eacute;di&eacute; les
+ouvriers, enterr&eacute; la presse, et fait porter chez moi toutes les
+&eacute;preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien fait, comte! s'&eacute;cria le cardinal de Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du
+Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Ou chez moi, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un
+homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses &agrave; imprimer maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Laval, le plus fort est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout
+simplement, comme je l'avais propos&eacute; d'abord, &agrave; un copiste intelligent,
+discret et s&ucirc;r, &agrave; qui on donnerait assez d'argent pour acheter son
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de cette fa&ccedil;on, ce serait bien plus s&ucirc;r, s'&eacute;cria monsieur de
+Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais o&ugrave; trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez
+que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de
+prendre le premier venu.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'osais... dit l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Osez, l'abb&eacute;, osez, dit la duchesse du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais, continua l'abb&eacute;, que j'ai votre affaire sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand je vous le disais, s'&eacute;cria Pompadour, que l'abb&eacute; est un
+homme pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais v&eacute;ritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre &Eacute;minence le ferait faire expr&egrave;s qu'elle ne trouverait pas
+mieux. Une v&eacute;ritable machine, qui &eacute;crira tout sans rien lire.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, pour plus grande pr&eacute;caution, dit le prince, nous pourrions
+r&eacute;diger en espagnol les pi&egrave;ces les plus importantes, et comme ces pi&egrave;ces
+sont sp&eacute;cialement destin&eacute;es &agrave; Sa Majest&eacute; Catholique, nous aurions le
+double avantage de proc&eacute;der dans une langue inconnue &agrave; notre copiste, et
+comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une
+occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-m&ecirc;me de
+l'importance de ce qu'il copie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce dr&ocirc;le mette le
+pied &agrave; l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par interm&eacute;diaire, s'il
+vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est
+trouv&eacute;, c'est le principal; vous en r&eacute;pondez, Brigaud?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus,
+continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous
+prie.</p>
+
+<p>Le chevalier s'empressa d'ob&eacute;ir &agrave; madame du Maine, qui, n'ayant pu
+jusque-l&agrave; s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde,
+saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa
+reconnaissance pour le courage qu'il avait montr&eacute; rue des Bons-Enfants
+et l'habilet&eacute; dont il avait fait preuve en Bretagne.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte du pavillon, les envoy&eacute;s groenlandais, redevenus de simples
+invit&eacute;s de la f&ecirc;te de Sceaux, trouv&egrave;rent une petite gal&egrave;re pavois&eacute;e aux
+armes de France et d'Espagne, qui &agrave; d&eacute;faut du pont qui avait disparu,
+les attendait pour les conduire &agrave; l'autre bord. Madame du Maine y entra
+la premi&egrave;re, fit asseoir d'Harmental pr&egrave;s d'elle, laissant Malezieux
+faire les honneurs &agrave; Cellamare et &agrave; Richelieu; puis aussit&ocirc;t, au signal
+donn&eacute; par une musique cach&eacute;e, la gal&egrave;re commen&ccedil;a de voguer vers le
+rivage.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit la duchesse, la d&eacute;esse de la Nuit, v&ecirc;tue d'une longue
+robe de gaze noire, sem&eacute;e d'&eacute;toiles d'or, l'attendait de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+petit lac, accompagn&eacute;e des douze Heures qui se partagent son empire; la
+gal&egrave;re se dirigea vers ce groupe, qui, aussit&ocirc;t qu'il vit la duchesse &agrave;
+port&eacute;e de l'entendre, commen&ccedil;a &agrave; chanter une cantate appropri&eacute;e au
+sujet. Cette cantate s'ouvrait par un ch&oelig;ur de quatre vers, auquel
+succ&eacute;dait un solo, suivi lui-m&ecirc;me d'une seconde reprise en ch&oelig;ur, le
+tout d'un go&ucirc;t si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le
+grand ordonnateur des f&ecirc;tes, pour le f&eacute;liciter sur ce divertissement.
+Seul au milieu de tous, et aux premi&egrave;res notes du solo, d'Harmental
+avait tressailli d'&eacute;trange fa&ccedil;on, car la voix de la chanteuse avait,
+avec une autre voix bien connue de lui et bien ch&egrave;re &agrave; son souvenir, une
+affinit&eacute; telle que, quelque improbable que f&ucirc;t &agrave; Sceaux la pr&eacute;sence de
+Bathilde, le chevalier s'&eacute;tait lev&eacute; tout debout, par un mouvement plus
+fort que lui-m&ecirc;me, pour regarder la personne dont l'accent lui avait
+fait &eacute;prouver une si singuli&egrave;re &eacute;motion. Malheureusement, malgr&eacute; les
+flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient &agrave; la main, il ne
+pouvait apercevoir le visage de la d&eacute;esse, couvert qu'il &eacute;tait par un
+voile pareil &agrave; la robe dont elle &eacute;tait rev&ecirc;tue. Il entendait seulement
+cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette
+large, savante et facile m&eacute;thode qu'il avait tant admir&eacute;e lorsque la
+premi&egrave;re fois cette voix l'avait frapp&eacute; rue du Temps-Perdu, et chaque
+accent de cette voix, plus distincte &agrave; mesure qu'il approchait du
+rivage, retentissait jusqu'au fond de son c&oelig;ur et le faisait frissonner
+de la t&ecirc;te aux pieds. Enfin, la gal&egrave;re aborda, le solo cessa et le
+ch&oelig;ur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible &agrave; toute
+autre pens&eacute;e qu'&agrave; celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son
+souvenir, la voix &eacute;teinte et les notes envol&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, &ecirc;tes-vous si
+accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous
+&ecirc;tes mon cavalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage
+et en tendant la main &agrave; la duchesse; mais il m'avait sembl&eacute; reconna&icirc;tre
+cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs
+si puissants....</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve que vous &ecirc;tes un habitu&eacute; de l'Op&eacute;ra, mon cher chevalier,
+dit la duchesse du Maine, et que vous appr&eacute;ciez comme il convient le
+talent de mademoiselle Bury.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle
+Bury? demanda d'Harmental avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle-m&ecirc;me, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la
+duchesse d'un ton o&ugrave; per&ccedil;ait une l&eacute;g&egrave;re nuance de d&eacute;pit, permettez-moi
+de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer
+vous m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que
+la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse
+m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur
+est permis au milieu de pareils enchantements.</p>
+
+<p>Et pr&eacute;sentant de nouveau son bras &agrave; la duchesse, il s'&eacute;loigna avec elle
+dans la direction du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il f&ucirc;t,
+arriva au c&oelig;ur de d'Harmental, qui se retourna presque malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inqui&eacute;tude m&ecirc;l&eacute;e
+d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs;
+mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle
+n'est point dangereuse... et m&ecirc;me, si vous le d&eacute;sirez bien fort, j'irai
+prendre demain de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s ce petit accident, qui du reste &eacute;tait trop peu de
+chose pour troubler en rien la f&ecirc;te, le chevalier d'Harmental ramen&eacute; &agrave;
+Paris par l'abb&eacute; Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du
+Temps-Perdu, de laquelle il &eacute;tait absent depuis six semaines.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_29" id="Chapitre_29"></a><a href="#table">Chapitre 29</a></h2>
+
+
+<p>La premi&egrave;re sensation qu'&eacute;prouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un
+sentiment de bien-&ecirc;tre ind&eacute;finissable de se retrouver dans cette petite
+chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent
+depuis six semaines de son appartement, on e&ucirc;t dit qu'il l'avait quitt&eacute;
+la veille, tant, gr&acirc;ce aux soins presque maternels de la bonne madame
+Denis, chaque chose se retrouvait &agrave; sa place. D'Harmental resta un
+instant, sa bougie &agrave; la main regardant tout autour de lui avec une
+expression qui ressemblait presque &agrave; de l'extase; c'est que toutes les
+autres impressions de sa vie s'&eacute;taient effac&eacute;es devant celles qu'il
+avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment
+pass&eacute;, il courut &agrave; sa fen&ecirc;tre, l'ouvrit et essaya de plonger un
+indicible regard d'amour &agrave; travers les vitres sombres de sa voisine.
+Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que
+d'Harmental &eacute;tait revenu, qu'il &eacute;tait l&agrave;, regardant sa fen&ecirc;tre, tout
+frissonnant d'amour et d'esp&eacute;rance, comme si, chose impossible, cette
+fen&ecirc;tre allait s'ouvrir et lui parler!</p>
+
+<p>D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant &agrave; pleine
+poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais sembl&eacute; si pur et si
+frais, et reportant les yeux de cette fen&ecirc;tre au ciel et du ciel &agrave; cette
+fen&ecirc;tre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde &eacute;tait
+devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il &eacute;prouvait pour
+elle &eacute;tait profond et puissant.</p>
+
+<p>Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout enti&egrave;re
+&agrave; sa fen&ecirc;tre, et, refermant sa crois&eacute;e, il entra chez lui; mais ce fut
+pour se remettre &agrave; cette recherche de souvenirs qu'avait fait na&icirc;tre en
+son c&oelig;ur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu
+d&eacute;saccord&eacute; par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les
+touches, au risque d'exciter de nouveau la col&egrave;re du locataire du
+troisi&egrave;me. Du piano, il passa au carton o&ugrave; &eacute;tait renferm&eacute; le portrait
+inachev&eacute; de Bathilde. Le pastel en &eacute;tait un peu effac&eacute;, mais c'&eacute;tait
+bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse
+petite t&ecirc;te de Mirza. Tout &eacute;tait comme il l'avait quitt&eacute;, &agrave; cette l&eacute;g&egrave;re
+touche de destruction pr&egrave;s que laisse toujours le temps sur les objets
+qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, apr&egrave;s s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;
+encore une derni&egrave;re fois devant chaque objet, press&eacute; par ce sommeil
+toujours si puissant &agrave; une certaine &eacute;poque de la vie, il se coucha et
+s'endormit en repassant dans sa m&eacute;moire l'air de la cantate chant&eacute;e par
+mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague cr&eacute;puscule de
+la pens&eacute;e qui pr&eacute;c&egrave;de un complet assoupissement, une seule et m&ecirc;me
+personne avec Bathilde.</p>
+
+<p>En s'&eacute;veillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut &agrave; la
+fen&ecirc;tre. La journ&eacute;e paraissait assez avanc&eacute;e:</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait magnifique; et cependant, malgr&eacute; ces s&eacute;ductions si
+puissantes, la fen&ecirc;tre de Bathilde &eacute;tait herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e.
+D'Harmental regarda &agrave; sa montre: il &eacute;tait dix heures.</p>
+
+<p>Le chevalier se mit &agrave; sa toilette. Nous avons d&eacute;j&agrave; avou&eacute; qu'il n'&eacute;tait
+point exempt d'une certaine coquetterie un peu f&eacute;minine; ce n'&eacute;tait
+point sa faute, mais celle de l'&eacute;poque, o&ugrave; tout &eacute;tait mani&egrave;re, m&ecirc;me la
+passion. Mais cette fois ce n'&eacute;tait pas sur l'expression de m&eacute;lancolie
+de son visage qu'il comptait; c'&eacute;tait sur la franche joie du retour, qui
+donnait &agrave; tous ses traits un caract&egrave;re de bonheur admirable: il &eacute;tait
+&eacute;vident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se
+couronner roi de la cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Ce regard il vint le chercher &agrave; la fen&ecirc;tre; mais celle de Bathilde &eacute;tait
+toujours ferm&eacute;e. D'Harmental ouvrit alors la sienne, esp&eacute;rant que le
+bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta
+une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint m&ecirc;me agiter les
+rideaux; on e&ucirc;t dit que la chambre de la jeune fille &eacute;tait abandonn&eacute;e.
+D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fen&ecirc;tre, d'Harmental
+d&eacute;tacha de petites parcelles de pl&acirc;tre du mur et les jeta contre les
+carreaux: tout fut inutile.</p>
+
+<p>Alors, &agrave; la surprise succ&eacute;da l'inqui&eacute;tude; cette fen&ecirc;tre, si obstin&eacute;ment
+close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde
+absente, o&ugrave; pouvait &ecirc;tre Bathilde? quel &eacute;v&eacute;nement avait eu l'influence
+de d&eacute;placer de son centre cette vie si calme, si douce, si r&eacute;guli&egrave;re? &Agrave;
+qui demander? &agrave; qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis
+qui p&ucirc;t savoir quelque chose. Il &eacute;tait tout simple que d'Harmental, de
+retour dans la nuit, f&icirc;t le lendemain une visite &agrave; sa propri&eacute;taire:
+d'Harmental descendit chez madame Denis.</p>
+
+<p>Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du d&eacute;jeuner;
+elle n'avait point oubli&eacute; les soins que d'Harmental avait donn&eacute;s &agrave; son
+&eacute;vanouissement: elle le re&ccedil;ut donc comme l'enfant prodigue.</p>
+
+<p>Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis &eacute;taient occup&eacute;es &agrave;
+leur le&ccedil;on de dessin, et monsieur Boniface &eacute;tait chez son procureur; de
+sorte qu'il n'eut affaire qu'&agrave; sa respectable h&ocirc;tesse. La conversation
+tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propret&eacute;, maintenus
+dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De l&agrave; &agrave;
+demander si pendant cette absence le logement d'en face avait chang&eacute; de
+locataire, la transition &eacute;tait simple et facile; aussi la question,
+pos&eacute;e sans affectation, amena-t-elle une r&eacute;ponse exempte de doute. La
+veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde &agrave; sa fen&ecirc;tre, et
+la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontr&eacute; Buvat rentrant de
+son bureau; seulement le troisi&egrave;me clerc de Me Joullu avait remarqu&eacute; sur
+la figure du digne &eacute;crivain un air de majestueuse hauteur, que
+l'h&eacute;ritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqu&eacute; que cet air
+&eacute;tait d'autant moins habituel &agrave; la physionomie de son digne voisin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde &eacute;tait &agrave; Paris,
+Bathilde &eacute;tait chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore
+dirig&eacute; les regards de la jeune fille vers cette fen&ecirc;tre que depuis si
+longtemps elle avait vue ferm&eacute;e, vers cette chambre que depuis si
+longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis
+pour toutes les bont&eacute;s de son absence, qu'il esp&eacute;rait bien lui voir
+reporter sur son retour, et prit cong&eacute; de sa bonne propri&eacute;taire avec une
+effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer &agrave; sa
+v&eacute;ritable cause.</p>
+
+<p>Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abb&eacute; Brigaud qui venait faire sa
+visite quotidienne &agrave; madame Denis. L'abb&eacute; demanda au chevalier s'il
+remontait chez lui, et, sur sa r&eacute;ponse affirmative, lui annon&ccedil;a qu'en
+sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu'&agrave; son quatri&egrave;me &eacute;tage.
+D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journ&eacute;e, lui promit de
+l'attendre.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait chang&eacute; chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tir&eacute;s
+interceptaient jusqu'&agrave; la plus petite ouverture par laquelle le regard
+pouvait p&eacute;n&eacute;trer. D&eacute;cid&eacute;ment c'&eacute;tait un parti pris. D'Harmental r&eacute;solut
+d'employer un dernier moyen qu'il avait r&eacute;serv&eacute; pour sa supr&ecirc;me
+ressource. Il se mit &agrave; son piano, et, apr&egrave;s un brillant pr&eacute;lude, chanta,
+sur un accompagnement de sa fa&ccedil;on, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il
+avait entendue la veille, et qui, depuis la premi&egrave;re jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+note, &eacute;tait rest&eacute;e dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant,
+son regard ne perd&icirc;t point de vue l'inexorable fen&ecirc;tre, tout resta muet
+et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'&eacute;cho.</p>
+
+<p>Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait
+produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la derni&egrave;re
+mesure, il entendit des applaudissements retentir derri&egrave;re lui, il se
+retourna et aper&ccedil;ut l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous l'abb&eacute;! dit d'Harmental en se levant et en allant
+fermer vivement sa fen&ecirc;tre. Diable! je ne vous savais pas si grand
+m&eacute;lomane.</p>
+
+<p>&mdash;Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous
+avez entendue une fois, c'est merveilleux!</p>
+
+<p>&mdash;L'air m'a paru fort beau, l'abb&eacute;, voil&agrave; tout, dit d'Harmental; et
+comme j'ai au plus haut degr&eacute; la m&eacute;moire des sons, je l'ai retenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, il &eacute;tait si admirablement chant&eacute;, n'est-ce pas, reprit
+l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et
+la premi&egrave;re fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis d&eacute;j&agrave; promis
+d'aller incognito &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la voix que vous d&eacute;sirez entendre? demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il ne faut point aller &agrave; l'Op&eacute;ra pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; faut-il aller?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part: restez ici, vous &ecirc;tes aux premi&egrave;res loges.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! la d&eacute;esse de la Nuit?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait votre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Bathilde! s'&eacute;cria d'Harmental, je ne m'&eacute;tais donc pas tromp&eacute;, je
+l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abb&eacute;; comment se fait-il
+que Bathilde ait &eacute;t&eacute; cette nuit chez madame la duchesse du Maine?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps o&ugrave; nous
+vivons, r&eacute;pondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la t&ecirc;te
+avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez &agrave; la possibilit&eacute; de
+tout c'est le moyen s&ucirc;r d'arriver &agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas que cela para&icirc;t &eacute;trange au premier abord? Eh bien!
+cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas
+autrement vous int&eacute;resser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons
+d'autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, l'abb&eacute;, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez
+&eacute;trangement, et l'histoire au contraire m'int&eacute;resse au supr&ecirc;me degr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher pupille, puisque vous &ecirc;tes si curieux, voil&agrave; toute
+l'affaire. L'abb&eacute; de Chaulieu conna&icirc;t mademoiselle Bathilde; n'est-ce
+pas ainsi que vous appelez votre voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais comment l'abb&eacute; de Chaulieu la conna&icirc;t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'une fa&ccedil;on toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant
+est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes
+de la capitale qui poss&egrave;dent un des plus beaux points d'&eacute;criture.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui
+recopie ses po&eacute;sies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le
+voir, il est forc&eacute; de les dicter, &agrave; mesure qu'elles lui viennent, &agrave; un
+petit laquais qui ne sait pas m&ecirc;me l'orthographe, il s'est adress&eacute; au
+bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le
+bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait
+chez madame la duchesse du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, toute histoire a son commencement, son n&oelig;ud et sa
+p&eacute;rip&eacute;tie, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;, vous me faites damner.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, mon Dieu! patience!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai. Allez, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon
+Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car
+vous saurez qu'il y a une esp&egrave;ce de magie attach&eacute;e &agrave; la jeune personne
+en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, murmura d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non
+seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine
+comme un ange, le bon Chaulieu a parl&eacute; d'elle avec tant d'enthousiasme &agrave;
+mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pens&eacute; &agrave; lui faire faire les
+costumes des diff&eacute;rents personnages qui jouaient un r&ocirc;le dans la f&ecirc;te
+qu'elle pr&eacute;parait, et &agrave; laquelle nous avons assist&eacute; hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne me dit pas que c'&eacute;tait Bathilde et non mademoiselle Bury
+qui chantait la cantate de la Nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Or, il est arriv&eacute; pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout
+le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amiti&eacute; la petite magicienne.
+Au lieu de la renvoyer apr&egrave;s lui avoir fait dessiner les costumes en
+question, elle l'a gard&eacute;e trois jours &agrave; Sceaux. Elle y &eacute;tait donc encore
+avant-hier enferm&eacute;e avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre,
+lorsqu'on vint d'un air tout effar&eacute; annoncer &agrave; votre chauve-souris que
+le r&eacute;gisseur de l'Op&eacute;ra la faisait demander pour une chose de la
+premi&egrave;re importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde
+seule. Bathilde, rest&eacute;e seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay
+tardait &agrave; rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano,
+commen&ccedil;a par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis,
+trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commen&ccedil;a un grand air,
+je ne sais plus de quel op&eacute;ra, et cela avec tant de perfection, que
+mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait
+pas, entrouvrit doucement la porte, &eacute;couta le grand air jusqu'au bout,
+et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui
+criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde &eacute;tonn&eacute;e demanda en
+quoi et de quelle fa&ccedil;on elle pouvait lui rendre un si grand service.
+Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de
+l'Op&eacute;ra s'&eacute;tait engag&eacute;e &agrave; venir chanter le lendemain &agrave; Sceaux la cantate
+de la Nuit, et comme quoi s'&eacute;tant trouv&eacute;e gravement indispos&eacute;e le jour
+m&ecirc;me, elle faisait dire, &agrave; son grand regret, &agrave; Son Altesse Royale madame
+du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il
+n'y avait plus de Nuit, et par cons&eacute;quent plus de f&ecirc;te si Bathilde
+n'avait l'extr&ecirc;me obligeance de se charger de la susdite cantate.
+Bathilde, comme vous devez bien le penser, se d&eacute;fendit de toutes ses
+forces; elle d&eacute;clara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique
+qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant
+elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement
+difficile. Mademoiselle Delaunay r&eacute;pondit que rien n'&eacute;tait difficile
+pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle
+Delaunay la for&ccedil;a de se rasseoir. Bathilde joignit les mains,
+mademoiselle Delaunay les lui s&eacute;para et les posa sur le piano; le piano
+touch&eacute; rendit un son. Bathilde, malgr&eacute; elle, d&eacute;chiffra la premi&egrave;re
+mesure, puis la seconde, puis toute la cantate. &Agrave; la seconde fois, elle
+attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse
+d'intonation et un caract&egrave;re d'expression admirables.</p>
+
+<p>Mademoiselle Delaunay &eacute;tait dans le d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Madame du Maine arriva &agrave; son tour, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de ce qu'elle venait
+d'apprendre &agrave; l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria
+Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et
+chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses pri&egrave;res &agrave; celles de
+mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose &agrave; madame du
+Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde
+fut donc forc&eacute;e de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moiti&eacute;
+riant, moiti&eacute; pleurant, elle consentit &agrave; ce qu'on voulut, &agrave; deux
+conditions. La premi&egrave;re c'est qu'elle irait dire elle-m&ecirc;me &agrave; son bon ami
+Buvat la cause de son absence pass&eacute;e et de son absence future; la
+seconde qu'elle resterait chez elle toute la soir&eacute;e du jour et toute la
+matin&eacute;e du lendemain, afin d'&eacute;tudier la malheureuse cantate qui venait
+faire un si malencontreux d&eacute;placement dans toutes ses habitudes. Ces
+clauses furent d&eacute;battues de part et d'autre, et accord&eacute;es sous serment
+r&eacute;ciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le
+lendemain &agrave; sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle
+Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire
+que c'&eacute;tait mademoiselle Bury qui avait chant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il &eacute;t&eacute; trahi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec
+cet air d'&eacute;trange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner
+s'il raillait ou s'il parlait s&eacute;rieusement. Tout avait &eacute;t&eacute; &agrave; merveille,
+comme vous avez pu le voir, jusqu'&agrave; la fin de la cantate, et la preuve,
+c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue
+depuis un bout jusqu'&agrave; l'autre; lorsqu'au moment o&ugrave; la gal&egrave;re qui nous
+ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit &eacute;motion
+d'avoir ainsi chant&eacute; pour la premi&egrave;re fois en public, soit qu'elle e&ucirc;t
+reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne
+s'attendait pas &agrave; voir en si bonne compagnie; sans que personne ne p&ucirc;t
+deviner pourquoi enfin, la pauvre d&eacute;esse de la Nuit poussa un cri et
+s'&eacute;vanouit dans les bras des Heures ses compagnes. D&egrave;s lors tous les
+serments faits furent oubli&eacute;s, toutes les promesses engag&eacute;es mises &agrave;
+n&eacute;ant. On la d&eacute;barrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage;
+de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous &eacute;loigniez, vous,
+en donnant le bras &agrave; Son Altesse, je fus fort &eacute;tonn&eacute;, au lieu et place
+de mademoiselle Bury, de reconna&icirc;tre votre jolie voisine. J'interrogeai
+alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder
+l'incognito, elle me raconta ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, toujours sous le
+sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce
+que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait rien, un &eacute;blouissement momentan&eacute;, une &eacute;motion passag&egrave;re qui
+n'a pas eu de suite, puisque, quelque pri&egrave;re qu'on ait pu lui faire,
+Bathilde n'a pas m&ecirc;me voulu rester une demi-heure de plus &agrave; Sceaux, et
+qu'elle a demand&eacute; avec tant d'instances &agrave; revenir chez elle, qu'on a mis
+une voiture &agrave; sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait
+&ecirc;tre de retour.</p>
+
+<p>&mdash;De retour? Ainsi vous &ecirc;tes s&ucirc;r qu'elle est de retour? Merci, l'abb&eacute;;
+voil&agrave; tout ce que je voulais savoir, voil&agrave; tout ce que je voulais vous
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous
+n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me
+ferez plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci; j'ai moi-m&ecirc;me un tour &agrave; faire par la ville. Je vous laisse
+&agrave; vos r&eacute;flexions, mon tr&egrave;s cher pupille.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous reverrai-je, l'abb&eacute;? demanda machinalement d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Mais demain probablement, r&eacute;pondit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain, alors.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain.</p>
+
+<p>Sur quoi l'abb&eacute;, riant de ce rire qui n'appartenait qu'&agrave; lui, gagna la
+porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fen&ecirc;tre, d&eacute;cid&eacute;
+&agrave; y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne d&ucirc;t-il,
+pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une
+seconde.</p>
+
+<p>Le pauvre gentilhomme &eacute;tait amoureux comme un &eacute;tudiant</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_30" id="Chapitre_30"></a><a href="#table">Chapitre 30</a></h2>
+
+
+<p>&Agrave; quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aper&ccedil;ut Buvat qui
+tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du c&ocirc;t&eacute; de la rue Montmartre.
+Le chevalier crut remarquer que l'honn&ecirc;te &eacute;crivain marchait d'une allure
+plus press&eacute;e que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne
+perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait
+horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant &agrave; cet air de majest&eacute;
+qui avait tant frapp&eacute; la veille monsieur Boniface, il avait enti&egrave;rement
+disparu pour faire place &agrave; une l&eacute;g&egrave;re expression d'inqui&eacute;tude. Il n'y
+avait pas &agrave; s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce
+qu'il &eacute;tait inquiet de Bathilde: Bathilde &eacute;tait donc souffrante!</p>
+
+<p>Le chevalier suivit des yeux le digne &eacute;crivain jusqu'au moment o&ugrave; il
+disparut sous la porte de l'all&eacute;e qui donnait entr&eacute;e &agrave; la maison qu'il
+habitait. D'Harmental, avec raison, pr&eacute;sumait qu'il entrerait chez
+Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il esp&eacute;rait qu'il ouvrirait
+enfin la fen&ecirc;tre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin
+venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de
+soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout
+en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore
+son apparition fut-elle de bien courte dur&eacute;e, car au bout d'un instant
+il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant
+retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejet&eacute; derri&egrave;re lui, il
+disparut. D'Harmental pr&eacute;suma que la disparition &eacute;tait motiv&eacute;e par un
+appel &agrave; l'app&eacute;tit de son voisin; cela lui rappela que, pr&eacute;occup&eacute; de
+l'obstination que mettait cette malheureuse fen&ecirc;tre &agrave; ne pas s'ouvrir,
+il avait oubli&eacute; le d&eacute;jeuner ce qui, il faut le dire &agrave; la honte de
+d'Harmental, &eacute;tait une bien grande infraction &agrave; ses habitudes.</p>
+
+<p>Or, comme il n'y avait pas de chance que la fen&ecirc;tre s'ouvr&icirc;t tant que
+ses voisins seraient occup&eacute;s &agrave; d&icirc;ner, le chevalier r&eacute;solut de mettre ce
+moment &agrave; profit en d&icirc;nant lui-m&ecirc;me. En cons&eacute;quence, il sonna son
+concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le r&ocirc;tisseur le poulet le
+plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait
+trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles
+bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abb&eacute; Brigaud.</p>
+
+<p>D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il
+put &ecirc;tre &agrave; la fois si tourment&eacute; et avoir tant d'app&eacute;tit. Heureusement il
+se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse
+creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en
+repos, et il en r&eacute;sulta que le malheureux poulet fut d&eacute;vor&eacute; jusqu'&agrave; la
+carcasse.</p>
+
+<p>Quoique l'action de d&icirc;ner f&ucirc;t fort naturelle en elle-m&ecirc;me et n'offr&icirc;t,
+certes, rien de r&eacute;pr&eacute;hensible, d'Harmental, avant de se mettre &agrave; table,
+avait ferm&eacute; sa fen&ecirc;tre tout en se m&eacute;nageant par l'&eacute;cartement du rideau,
+un petit jour au moyen duquel il d&eacute;couvrait les &eacute;tages sup&eacute;rieurs de la
+maison qui faisait face &agrave; la sienne. Gr&acirc;ce &agrave; cette pr&eacute;caution, au moment
+o&ugrave; il achevait son repas, il aper&ccedil;ut Buvat qui, sans doute, apr&egrave;s avoir
+termin&eacute; le sien, apparaissait &agrave; la fen&ecirc;tre de sa terrasse. Comme nous
+l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il tr&egrave;s
+dispos&eacute; &agrave; en profiter; mais comme Buvat &eacute;tait de ces &ecirc;tres &agrave; part pour
+qui le plaisir n'existe qu'&agrave; la condition qu'il sera partag&eacute;,
+d'Harmental le vit se retourner, et &agrave; son geste, il pr&eacute;suma qu'il
+invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagn&eacute; chez lui, &agrave; le
+suivre sur la terrasse. En cons&eacute;quence, un instant d'Harmental esp&eacute;ra
+qu'il allait voir para&icirc;tre la jeune fille, et se leva le c&oelig;ur
+bondissant; mais il se trompait. Si tentante que f&ucirc;t cette belle soir&eacute;e,
+si &eacute;loquente que f&ucirc;t la pri&egrave;re par laquelle Buvat invitait sa pupille &agrave;
+en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de m&ecirc;me de Mirza qui,
+sautant sur la fen&ecirc;tre sans y &ecirc;tre invit&eacute;e, se mit &agrave; bondir joyeusement
+sur la terrasse, en tenant &agrave; sa gueule le bout d'un ruban gorge de
+pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental
+reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.</p>
+
+<p>Celui-ci le reconnut aussi, car se lan&ccedil;ant aussit&ocirc;t &agrave; la poursuite de
+Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites
+jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se f&ucirc;t
+sans doute ind&eacute;finiment prolong&eacute;, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se
+r&eacute;fugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donn&eacute; &agrave; nos
+lecteurs une si pompeuse description. Buvat h&eacute;sita un instant &agrave; plonger
+son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y
+poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit
+retirer sa main arm&eacute;e du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa
+sur son genou pour en effacer les froissures, apr&egrave;s quoi il le plia
+proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en
+quelque tiroir o&ugrave; il f&ucirc;t &agrave; l'abri de l'espi&egrave;glerie de Mirza.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fen&ecirc;tre,
+passa sa t&ecirc;te entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout
+d'un instant, Mirza sortit &agrave; son tour sa t&ecirc;te de la caverne, regarda
+autour d'elle, b&acirc;illa, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En
+ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus
+s&eacute;ducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis
+guid&eacute;s par la voix, ses yeux se dirig&egrave;rent vers le chevalier. Au premier
+regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit
+grognement de joie, puis, avec une pens&eacute;e d'instinctive gastronomie
+aussi rapide que l'&eacute;clair, elle s'&eacute;lan&ccedil;a d'un seul bond par la fen&ecirc;tre
+de Buvat, comme fait le cerf Coco &agrave; travers son tambour, et disparut.
+D'Harmental baissa la t&ecirc;te, et presque au m&ecirc;me instant entrevit Mirza
+qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier
+e&ucirc;t eu le temps de refermer sa fen&ecirc;tre, grattait d&eacute;j&agrave; &agrave; sa porte.
+Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la m&eacute;moire du sucre
+d&eacute;velopp&eacute;e &agrave; un degr&eacute; &eacute;gal o&ugrave; il avait, lui, celle des sons.</p>
+
+<p>On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite
+b&ecirc;te, qui s'&eacute;lan&ccedil;a toute bondissante dans la chambre, en laissant
+&eacute;chapper des signes non &eacute;quivoques de la joie que lui donnait ce retour
+inattendu. Quant &agrave; d'Harmental, il &eacute;tait presque aussi heureux que s'il
+e&ucirc;t vu Bathilde. Mirza, c'&eacute;tait quelque chose de la jeune fille, c'&eacute;tait
+sa levrette bien-aim&eacute;e, tant caress&eacute;e, tant bais&eacute;e par elle, qui le jour
+allongeait sa t&ecirc;te sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de
+son lit; c'&eacute;tait la confidente de ses chagrins et de son bonheur,
+c'&eacute;tait en outre une messag&egrave;re s&ucirc;re, rapide, excellente, et c'est &agrave; ce
+dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attir&eacute;e chez lui et venait
+de si bien la recevoir.</p>
+
+<p>Le chevalier mit Mirza &agrave; m&ecirc;me du sucrier, s'assit &agrave; son secr&eacute;taire, et
+laissant parler son c&oelig;ur et courir sa plume, &eacute;crivit la lettre
+suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous
+ne pouvez pas savoir les &eacute;tranges circonstances dans lesquelles je me
+trouve, et qui sont mon excuse; si j'&eacute;tais assez heureux pour vous voir
+un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi
+deux personnages si diff&eacute;rents, le jeune &eacute;tudiant de la mansarde et le
+gentilhomme des f&ecirc;tes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fen&ecirc;tre, pour
+que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler;
+permettez-moi d'aller vous demander mon pardon &agrave; genoux. Je suis s&ucirc;r que
+lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je
+vous aime, vous aurez piti&eacute; de moi.</p>
+
+<p>Adieu, ou plut&ocirc;t au revoir, ch&egrave;re Bathilde; je donne &agrave; notre charmante
+messag&egrave;re tous les baisers que je voudrais d&eacute;poser sur vos jolis pieds.</p>
+
+<p>Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne
+pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.</p>
+
+<p>Raoul.&raquo;</p>
+
+<p>Ce billet qui e&ucirc;t paru bien froid &agrave; une femme de notre &eacute;poque, parce
+qu'il ne disait juste que ce que celui qui &eacute;crivait voulait dire, parut
+fort suffisant au chevalier, et v&eacute;ritablement &eacute;tait fort passionn&eacute; pour
+l'&eacute;poque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et
+l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant
+alors le sucrier, que la gourmande petite b&ecirc;te suivit des yeux jusqu'&agrave;
+l'armoire o&ugrave; d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa
+chambre et indiqua du geste &agrave; Mirza ce qui lui restait &agrave; faire. Soit
+fiert&eacute;, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire &agrave; deux fois,
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arr&ecirc;ta que
+le temps juste de donner en passant un coup de dent &agrave; monsieur Boniface
+qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un &eacute;clair et
+disparut dans l'all&eacute;e de la maison de Bathilde. Un instant encore
+d'Harmental demeura avec inqui&eacute;tude &agrave; la fen&ecirc;tre, car il craignait que
+Mirza n'all&acirc;t rejoindre Buvat sous le berceau de ch&egrave;vrefeuille, et que
+la lettre ne se trouv&acirc;t d&eacute;tourn&eacute;e ainsi de sa v&eacute;ritable destination.
+Mais Mirza n'&eacute;tait point b&ecirc;te &agrave; commettre de semblables m&eacute;prises, et
+comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point para&icirc;tre
+&agrave; la fen&ecirc;tre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacit&eacute;
+qu'elle s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e au quatri&egrave;me. En cons&eacute;quence, pour ne point trop
+effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fen&ecirc;tre, esp&eacute;rant qu'&agrave;
+l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui
+indiquerait qu'on &eacute;tait en voie de lui pardonner.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la
+soir&eacute;e et une partie de la nuit. &Agrave; onze heures, la lumi&egrave;re, &agrave; peine
+visible &agrave; travers les doubles rideaux, toujours herm&eacute;tiquement ferm&eacute;s
+s'&eacute;teignit tout &agrave; fait. Une heure encore d'Harmental veilla &agrave; sa fen&ecirc;tre
+ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne
+parut, tout resta muet, comme tout &eacute;tait sombre, et force fut &agrave;
+d'Harmental de renoncer &agrave; l'espoir de revoir Bathilde avant le
+lendemain.</p>
+
+<p>Mais le lendemain ramena les m&ecirc;mes rigueurs: c'&eacute;tait un parti pris de
+d&eacute;fense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, e&ucirc;t purement
+et simplement indiqu&eacute; la crainte de la d&eacute;faite; mais le chevalier,
+ramen&eacute; par un sentiment v&eacute;ritable &agrave; la simplicit&eacute; de l'&acirc;ge d'or n'y vit,
+lui, qu'une froideur &agrave; l'&eacute;ternit&eacute; de laquelle il commen&ccedil;a de croire; il
+est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>D'Harmental passa la matin&eacute;e &agrave; rouler dans sa t&ecirc;te mille projets plus
+absurdes les uns que les autres. Le seul qui e&ucirc;t le sens commun &eacute;tait
+tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre &eacute;tages de
+Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint &agrave; l'esprit
+comme les autres, mais comme c'&eacute;tait le seul qui f&ucirc;t raisonnable,
+d'Harmental se garda bien de s'y arr&ecirc;ter. D'ailleurs, c'&eacute;tait une
+hardiesse bien grande que de se pr&eacute;senter ainsi chez Bathilde sans y
+&ecirc;tre autoris&eacute; par le moindre signe, ou tout au moins sans y &ecirc;tre conduit
+par quelque pr&eacute;texte. Une pareille fa&ccedil;on de faire pouvait blesser
+Bathilde, et elle n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; que trop irrit&eacute;e; mieux valait donc
+attendre, et d'Harmental attendit.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur
+massacrante. L'abb&eacute; jeta un coup d'&oelig;il de c&ocirc;t&eacute; sur la fen&ecirc;tre, toujours
+herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en
+face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme
+il voyait faire au chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher pupille, lui dit-il apr&egrave;s un instant de silence, ou je suis
+mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arriv&eacute;
+quelque chose de profond&eacute;ment triste.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lisez bien, mon cher abb&eacute;, dit le chevalier. Je m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'&eacute;pancher la bile
+qu'il avait faite la veille, que je suis tout pr&ecirc;t &agrave; envoyer votre
+conspiration &agrave; tous les diables.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e.
+Comment! envoyer la conspiration &agrave; tous les diables quand elle va comme
+sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils
+courent le monde, ils vont au bal, &agrave; l'Op&eacute;ra, ils ont des duels, des
+ma&icirc;tresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forc&eacute;s de se
+tenir comme moi renferm&eacute;s dans une mauvaise mansarde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais ce piano, ces pastels?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre
+dessin!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais
+enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence d&eacute;j&agrave;
+&agrave; mieux faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien,
+n'est ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des
+artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre
+voisine. Eh bien! mais &agrave; propos, votre voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle
+qui chante si bien: cela vous distrairait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement
+sa fen&ecirc;tre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricad&eacute;e chez elle. Ah!
+oui, ma voisine, elle est aimable!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle &eacute;tait charmante, &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre
+chambre? cela ferait un singulier duo!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Chez elle! Est-ce que je lui suis pr&eacute;sent&eacute;? Est-ce que je la connais?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien mais! on prend un pr&eacute;texte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! depuis hier j'en cherche un.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas encore trouv&eacute;? un homme d'imagination comme
+vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, l'abb&eacute;, tr&ecirc;ve de plaisanterie, je ne suis pas en train
+aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis
+stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces jours-l&agrave; on s'adresse &agrave; ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ses amis; pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour trouver le pr&eacute;texte qu'on cherche vainement soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l'abb&eacute; mon ami, trouvez-moi ce pr&eacute;texte. Allons, j'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus facile.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Le voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention &agrave; quoi vous vous engagez.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'engage &agrave; vous ouvrir la porte de votre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;D'une fa&ccedil;on convenable?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;, je vous &eacute;trangle, si votre pr&eacute;texte est mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il est bon?</p>
+
+<p>&mdash;S'il est bon, l'abb&eacute;, s'il est bon, vous &ecirc;tes un homme adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que
+la justice a faite dans sa maison du Val-de-Gr&acirc;ce, et la n&eacute;cessit&eacute; ou il
+a &eacute;t&eacute; de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous la d&eacute;lib&eacute;ration qui a &eacute;t&eacute; prise &agrave; la suite de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que l'on se servirait d'un copiste.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis charg&eacute; de trouver ce
+copiste, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je me le rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jet&eacute; les yeux, cet honn&ecirc;te homme
+que j'ai promis de d&eacute;couvrir, il est tout d&eacute;couvert. Mon cher chevalier,
+c'est le tuteur de Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Buvat?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez
+lui, vous lui offrez des rouleaux d'or &agrave; gagner; la porte vous est
+ouverte &agrave; deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec
+Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Brigaud, s'&eacute;cria d'Harmental en sautant au cou de l'abb&eacute;,
+vous me sauvez la vie, parole d'honneur!</p>
+
+<p>Et d'Harmental prit son chapeau et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte. Maintenant
+qu'il avait un pr&eacute;texte, il ne redoutait plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez m&ecirc;me pas o&ugrave; le
+bonhomme doit aller chercher les copies en question.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! non pas! jeune homme; non pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-l&agrave;, l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Un prince de notre fa&ccedil;on, d'Avranches, le valet de chambre de madame
+du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il jouera bien son r&ocirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, peut-&ecirc;tre, qui avez l'habitude de voir de vrais
+princes, mais pour Buvat....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Au revoir, l'abb&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez donc le pr&eacute;texte bon?</p>
+
+<p>&mdash;Excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!</p>
+
+<p>D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre &agrave; quatre; puis
+arriv&eacute; au milieu de la rue, et voyant &agrave; sa fen&ecirc;tre l'abb&eacute; Brigaud qui le
+regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la
+porte de l'all&eacute;e qui conduisait chez Bathilde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_31" id="Chapitre_31"></a><a href="#table">Chapitre 31</a></h2>
+
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un
+pareil effort sans que son c&oelig;ur en souffr&icirc;t. La pauvre enfant aimait
+d'Harmental de toutes les forces de son &acirc;me, comme on aime &agrave; dix-sept
+ans, comme on aime pour la premi&egrave;re fois. Pendant le premier mois de son
+absence elle avait compt&eacute; tous les jours; pendant la cinqui&egrave;me semaine,
+elle avait compt&eacute; les heures, pendant les huit derniers jours, elle
+avait compt&eacute; les minutes. C'&eacute;tait alors que l'abb&eacute; de Chaulieu &eacute;tait
+venu la chercher pour la conduire &agrave; mademoiselle Delaunay, et comme il
+avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de
+dire qui elle &eacute;tait, Bathilde avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue avec toutes les
+pr&eacute;venances qui lui &eacute;taient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait
+d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oubli&eacute;es &agrave; son propre
+&eacute;gard. Au reste, ce d&eacute;placement, qui avait rendu momentan&eacute;ment Buvat si
+fier, avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u par Bathilde comme une distraction qui devait lui
+aider &agrave; passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit
+que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour m&ecirc;me o&ugrave;,
+d'apr&egrave;s son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand c&oelig;ur
+l'instant o&ugrave; l'abb&eacute; de Chaulieu l'avait conduite &agrave; Sceaux, et elle e&ucirc;t
+certes refus&eacute; quelles qu'eussent &eacute;t&eacute; ses instances, si madame du Maine
+n'&eacute;tait intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser &agrave; madame du Maine
+une chose qu'elle demandait &agrave; titre de service, elle qui, &agrave; la rigueur
+et avec l'id&eacute;e qu'on se faisait &agrave; cette &eacute;poque de la supr&eacute;matie des
+rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, forc&eacute;e dans ses derniers
+retranchements, avait donc accept&eacute;; mais comme elle se serait fait un
+reproche &eacute;ternel, si Raoul f&ucirc;t venu en son absence, et si en revenant il
+e&ucirc;t trouv&eacute; sa fen&ecirc;tre ferm&eacute;e, elle avait, comme nous l'avons dit,
+demand&eacute; &agrave; revenir, pour &eacute;tudier &agrave; son aise la cantate et pour rassurer
+Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait invent&eacute; deux faux pr&eacute;textes pour
+cacher sous un double voile le v&eacute;ritable motif de son retour.</p>
+
+<p>On devine que si Buvat avait &eacute;t&eacute; fier de ce que Bathilde avait &eacute;t&eacute;
+appel&eacute;e pour dessiner les costumes de la f&ecirc;te, ce fut bien autre chose
+lorsqu'il apprit qu'elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; y jouer un r&ocirc;le. Buvat avait
+constamment r&ecirc;v&eacute; pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la
+position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait
+perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle
+&eacute;tait n&eacute;e lui paraissait un acheminement &agrave; cette heureuse et in&eacute;vitable
+r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>Cependant l'&eacute;preuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait
+pass&eacute;s sans voir Bathilde lui avaient sembl&eacute; trois si&egrave;cles. Pendant ces
+trois jours, le pauvre &eacute;crivain avait &eacute;t&eacute; comme un corps sans &acirc;me. &Agrave; son
+bureau, la chose allait encore, quoiqu'il f&ucirc;t visible pour tous qu'il
+s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme;
+cependant l&agrave; il avait sa besogne indiqu&eacute;e, ses cartes &agrave; &eacute;crire, ses
+&eacute;tiquettes &agrave; poser, le temps s'&eacute;coulait donc encore tant bien que mal.
+Mais c'&eacute;tait une fois rentr&eacute; que le pauvre Buvat se trouvait tout &agrave; fait
+isol&eacute;. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul &agrave;
+cette table o&ugrave; depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de
+lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des
+reproches de s'abandonner ainsi, et pr&eacute;tendait qu'il se d&eacute;t&eacute;riorait la
+sant&eacute; par une di&egrave;te si absolue, il fit un effort sur lui-m&ecirc;me; mais
+l'honn&ecirc;te &eacute;crivain, qui jusqu'&agrave; ce jour ne s'&eacute;tait jamais m&ecirc;me aper&ccedil;u
+qu'il e&ucirc;t un estomac, eut a peine achev&eacute; son repas, qu'il lui sembla
+avoir aval&eacute; du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs
+les plus puissants pour pr&eacute;cipiter vers les voies inf&eacute;rieures ce
+malencontreux d&icirc;ner qui paraissait r&eacute;solu &agrave; demeurer dans l'&oelig;sophage.
+Aussi le troisi&egrave;me jour, Buvat ne se mit-il pas &agrave; table, et Nanette
+eut-elle toutes les peines du monde &agrave; le d&eacute;terminer &agrave; prendre un
+bouillon, dans lequel elle pr&eacute;tendit m&ecirc;me toujours avoir vu rouler deux
+grosses larmes; enfin, le troisi&egrave;me jour au soir, Bathilde &eacute;tait revenue
+et avait ramen&eacute; &agrave; son pauvre tuteur son sommeil enlev&eacute; et son app&eacute;tit
+absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis
+trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea
+comme un ogre, certain qu'il &eacute;tait que l'absence de son enfant ch&eacute;ri
+touchait &agrave; son terme et que, la prochaine nuit pass&eacute;e, il allait rentrer
+en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui
+serait d&eacute;sormais impossible de vivre.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Bathilde &eacute;tait bien joyeuse; si elle comptait bien, ce
+devrait &ecirc;tre le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait &eacute;crit
+qu'il partait pour six semaines. Elle avait compt&eacute;, les unes apr&egrave;s les
+autres, quarante-six longues journ&eacute;es; les six semaines &eacute;taient donc
+parfaitement &eacute;coul&eacute;es, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait
+pas qu'il p&ucirc;t y avoir d&eacute;sormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti
+pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fen&ecirc;tre, et, tout en
+&eacute;tudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la
+fen&ecirc;tre de son voisin. Les voitures &eacute;taient rares dans la rue du
+Temps-Perdu; cependant, par un hasard inou&iuml;, il &eacute;tait pass&eacute; trois
+voitures de dix heures &agrave; quatre, et &agrave; chacune, Bathilde avait couru
+regarder avec un tel bondissement de c&oelig;ur qu'&agrave; chaque fois qu'elle
+s'&eacute;tait aper&ccedil;ue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point
+encore Raoul, elle &eacute;tait tomb&eacute;e sur une chaise, haletante et pr&ecirc;te &agrave;
+&eacute;touffer. Enfin, quatre heures avaient sonn&eacute;; quelques minutes apr&egrave;s,
+Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors
+ferm&eacute; en soupirant sa fen&ecirc;tre, et cette fois, c'&eacute;tait elle qui, quelque
+effort qu'elle f&icirc;t pour tenir bonne compagnie &agrave; son tuteur, n'avait pu
+avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux &eacute;tait arriv&eacute;e;
+Bathilde avait &eacute;t&eacute; une derni&egrave;re fois soulever le rideau: tout &eacute;tait
+ferm&eacute; chez Raoul. L'id&eacute;e que cette absence pouvait se prolonger au del&agrave;
+du terme fix&eacute; lui &eacute;tait venue pour la premi&egrave;re fois, et elle &eacute;tait
+partie le c&oelig;ur serr&eacute; et maudissant plus que jamais cette f&ecirc;te qui
+l'emp&ecirc;chait de passer la nuit &agrave; attendre encore celui qu'elle attendait
+depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque Bathilde arriva &agrave; Sceaux, les illuminations, le
+bruit, la musique, et surtout la pr&eacute;occupation de chanter pour la
+premi&egrave;re fois devant tant et de si grand monde, &eacute;loign&egrave;rent un peu de la
+pens&eacute;e de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pens&eacute;e
+triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le c&oelig;ur
+lorsqu'elle songeait qu'&agrave; cette heure peut-&ecirc;tre son beau voisin &eacute;tait
+arriv&eacute;, et, voyant sa fen&ecirc;tre ferm&eacute;e, la croyait indiff&eacute;rente &agrave; son
+tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait
+promettre &agrave; mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour,
+et avec ses premiers rayons elle serait &agrave; sa fen&ecirc;tre, et la premi&egrave;re
+chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui
+raconterait alors comment elle avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e de s'&eacute;loigner pour une
+soir&eacute;e; elle lui laisserait soup&ccedil;onner ce qu'elle a souffert, et, si
+elle en jugeait par elle m&ecirc;me, Raoul serait si heureux qu'il lui
+pardonnerait.</p>
+
+<p>Bathilde se ber&ccedil;ait de toutes ces pens&eacute;es en attendant madame du Maine
+au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle pr&eacute;parait pour
+Raoul, que l'approche de la petite gal&egrave;re la surprit. Au premier moment,
+Bathilde, toute &agrave; son &eacute;motion de chanter ainsi en si grande et si haute
+compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle &eacute;tait trop
+artiste pour ne pas &ecirc;tre encourag&eacute;e par l'admirable instrumentation qui
+la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Op&eacute;ra.
+Elle r&eacute;solut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser
+intimider, et s'abandonnant &agrave; toute la puissance de l'inspiration, elle
+avait chant&eacute; avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement
+pu la prendre, gr&acirc;ce &agrave; son voile, pour la personne m&ecirc;me qu'elle
+rempla&ccedil;ait, quoique cette personne f&ucirc;t le premier sujet de l'Op&eacute;ra et
+passait pour n'avoir pas de rivale, comme &eacute;tendue de voix et s&ucirc;ret&eacute; de
+m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;tonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et
+soulag&eacute;e par la reprise du ch&oelig;ur, elle baissa les yeux, et qu'en
+baissant les yeux, elle aper&ccedil;ut au milieu du groupe qui s'avan&ccedil;ait vers
+elle, assis sur le m&ecirc;me banc que madame la duchesse du Maine, un jeune
+seigneur qui ressemblait si fort &agrave; Raoul que, si cette apparition se f&ucirc;t
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; elle au milieu de sa cantate, la voix lui e&ucirc;t certes manqu&eacute;
+tout &agrave; coup. Un instant elle douta encore, mais plus la gal&egrave;re gagnait
+le rivage, moins il &eacute;tait permis &agrave; la pauvre Bathilde de conserver ses
+doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, m&ecirc;me
+chez deux fr&egrave;res, et il &eacute;tait trop visible que le beau seigneur de
+Sceaux et le jeune &eacute;tudiant de la mansarde &eacute;taient un seul et m&ecirc;me
+individu. Mais ce n'&eacute;tait point encore ce qui blessait Bathilde. Le
+degr&eacute; auquel montait tout &agrave; coup Raoul, au lieu de l'&eacute;loigner de la
+fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et &agrave; la premi&egrave;re vue
+elle avait reconnu Raoul pour &ecirc;tre de la noblesse, comme il l'avait
+devin&eacute;e lui-m&ecirc;me pour &ecirc;tre de race. Ce qui la blessait profond&eacute;ment, ce
+qui &eacute;tait une insulte &agrave; sa bonne foi, une trahison &agrave; son amour, c'&eacute;tait
+cette pr&eacute;tendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du
+Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se m&ecirc;ler
+aux f&ecirc;tes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour
+Bathilde, ce caprice avait &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; passer une semaine ou deux dans
+une mansarde; mais Raoul s'&eacute;tait lass&eacute; bien vite de cette vie qui
+n'&eacute;tait pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait
+pr&eacute;text&eacute; un voyage; pour ne pas trop la d&eacute;soler, il avait feint que ce
+voyage &eacute;tait pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'&eacute;tait vrai.
+Raoul n'avait point quitt&eacute; Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitt&eacute;, sa
+premi&egrave;re visite &agrave; son retour avait &eacute;t&eacute; pour d'autres lieux que pour ceux
+qui devaient lui &ecirc;tre si chers! Il y avait dans cette accumulation de
+griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'&eacute;tait celui
+de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment o&ugrave; Raoul descendit sur le rivage,
+la pauvre enfant se trouva &agrave; quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut
+impossible de douter davantage que le jeune &eacute;tudiant et le beau seigneur
+fussent le m&ecirc;me homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris
+jusque-l&agrave; pour un jeune et na&iuml;f provincial offrir d'un air &eacute;l&eacute;gant et
+d&eacute;gag&eacute; son bras &agrave; la fi&egrave;re madame du Maine, toute force l'abandonna, et
+sentant ses genoux fl&eacute;chir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui
+avait r&eacute;pondu jusqu'au fond du c&oelig;ur de d'Harmental, et elle s'&eacute;vanouit.</p>
+
+<p>En rouvrant les yeux, elle trouva pr&egrave;s d'elle mademoiselle Delaunay, qui
+lui prodiguait avec inqui&eacute;tude les soins les plus empress&eacute;s; mais comme
+il &eacute;tait impossible de se douter de la v&eacute;ritable cause de
+l'&eacute;vanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet &eacute;vanouissement
+n'avait dur&eacute; qu'un instant, la jeune fille, en pr&eacute;textant l'&eacute;motion
+qu'elle avait &eacute;prouv&eacute;e, n'eut point de peine &agrave; faire prendre le change
+aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista
+un instant pour qu'au lieu de retourner &agrave; Paris, elle demeur&acirc;t &agrave; Sceaux:
+mais Bathilde avait h&acirc;te de quitter ce palais o&ugrave; elle venait de tant
+souffrir, et o&ugrave; elle avait vu Raoul sans que Raoul la v&icirc;t. Elle pria
+donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses
+demeurassent dans le m&ecirc;me &eacute;tat, et comme la voiture qui devait la
+ramener &agrave; Paris aussit&ocirc;t qu'elle aurait chant&eacute; &eacute;tait pr&ecirc;te, elle monta
+dedans et partit.</p>
+
+<p>En arrivant, comme Nanette &eacute;tait pr&eacute;venue de son retour, elle trouva
+Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour
+embrasser Bathilde &agrave; son retour et avoir des nouvelles de la grande
+f&ecirc;te. Mais Buvat &eacute;tait, comme on le sait, un homme de m&oelig;urs r&eacute;gl&eacute;es:
+minuit &eacute;tait sa plus grande veille, et jamais il n'avait d&eacute;pass&eacute; cette
+heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les
+mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa
+chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les r&eacute;actifs, et force
+lui avait &eacute;t&eacute; d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant &agrave;
+Nanette de le pr&eacute;venir le lendemain aussit&ocirc;t que Bathilde serait
+visible.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule:
+la pr&eacute;sence de Buvat, dans la situation d'esprit o&ugrave; &eacute;tait la jeune
+fille, l'e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;e au plus haut degr&eacute;. Il y a dans le c&oelig;ur des femmes,
+&agrave; quelque &acirc;ge que le c&oelig;ur soit arriv&eacute;, une sympathie pour les chagrins
+amoureux qu'on ne trouve jamais dans le c&oelig;ur d'un homme, si bon et si
+consolant que soit ce c&oelig;ur. Devant Buvat, Bathilde n'e&ucirc;t point os&eacute;
+pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes.</p>
+
+<p>Nanette fut bien d&eacute;sol&eacute;e de voir sa jeune ma&icirc;tresse, qu'elle s'attendait
+&agrave; retrouver toute fi&egrave;re et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait
+manquer d'obtenir, dans l'&eacute;tat o&ugrave; elle &eacute;tait; aussi hasarda-t-elle les
+questions les plus pressantes; mais, &agrave; toutes ces questions, Bathilde se
+contenta de r&eacute;pondre, en secouant la t&ecirc;te, que ce n'&eacute;tait rien,
+absolument rien. Nanette vit bien que le mieux &eacute;tait de ne pas insister
+dans un moment o&ugrave; sa jeune ma&icirc;tresse paraissait si bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se
+taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit,
+&eacute;tait contigu&euml; &agrave; celle de Bathilde.</p>
+
+<p>Mais l&agrave;, la pauvre Nanette ne put r&eacute;sister &agrave; cette curiosit&eacute; du c&oelig;ur
+qui la poussait &agrave; voir ce qu'allait devenir sa ma&icirc;tresse; et, regardant
+par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en
+sanglotant devant le crucifix o&ugrave; elle l'avait trouv&eacute;e si souvent en
+pri&egrave;res, puis se lever, et, comme c&eacute;dant &agrave; une impulsion plus forte
+qu'elle, aller ouvrir sa fen&ecirc;tre et regarder la fen&ecirc;tre en face d'elle.
+D&egrave;s lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde
+&eacute;tait un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau
+jeune homme qui habitait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, Nanette fut un peu tranquillis&eacute;e; les femmes plaignent les
+chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles
+savent par exp&eacute;rience qu'ils peuvent tourner &agrave; bonne fin; de sorte que
+tout chagrin de ce genre se compose de moiti&eacute; douleur et de moiti&eacute;
+esp&eacute;rance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+si elle n'e&ucirc;t point p&eacute;n&eacute;tr&eacute; la cause des larmes de Bathilde.</p>
+
+<p>Bathilde dormit peu et dormit mal; les premi&egrave;res douleurs et les
+premi&egrave;res joies de l'amour ont le m&ecirc;me r&eacute;sultat. Elle se r&eacute;veilla donc
+les yeux battus et toute bris&eacute;e. Elle e&ucirc;t bien voulu se dispenser de
+voir Buvat, sous un pr&eacute;texte quelconque; mais d&eacute;j&agrave; Buvat, inquiet avait
+fait demander deux fois par Nanette si Bathilde &eacute;tait visible. Bathilde
+rappela donc tout son courage et alla en souriant pr&eacute;senter son front &agrave;
+baiser &agrave; son bon tuteur.</p>
+
+<p>Mais Buvat avait trop l'instinct du c&oelig;ur pour se laisser prendre &agrave; un
+sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint p&acirc;le, et le chagrin de
+Bathilde lui fut r&eacute;v&eacute;l&eacute;. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle
+ne f&ucirc;t point dans son &eacute;tat naturel; Buvat fit semblant de la croire, car
+il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en
+alla pas moins &agrave; son bureau tout pr&eacute;occup&eacute; de savoir ce qui avait ainsi
+attrist&eacute; sa pauvre Bathilde.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois
+seule, s'&eacute;tait laiss&eacute;e tomber dans un fauteuil la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur une
+main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couch&eacute;e &agrave; ses pieds et ne
+comprenant rien &agrave; cet abattement, g&eacute;missait tout doucement. La bonne
+femme resta un instant debout devant la jeune fille &agrave; la contempler avec
+un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que
+Bathilde restait muette, elle rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle souffre toujours? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bonne Nanette, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle voulait ouvrir la fen&ecirc;tre, cela lui ferait peut-&ecirc;tre
+du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, Nanette, merci; cette fen&ecirc;tre doit rester ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que mademoiselle ignore peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Non, Nanette, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la t&ecirc;te et en regardant la
+bonne femme avec une l&eacute;g&egrave;re nuance de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, qu'a affaire ce beau
+jeune homme avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais....</p>
+
+<p>&mdash;Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son
+retour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il para&icirc;t si distingu&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Trop, mademoiselle, trop distingu&eacute; pour vous! s'&eacute;cria Nanette. Ah
+bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs
+du monde? et ailleurs, tiens, vous &ecirc;tes noble.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ce que je parais &ecirc;tre Nanette, c'est-&agrave;-dire une pauvre fille,
+de la tranquillit&eacute;, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand
+seigneur croirait pouvoir impun&eacute;ment se jouer. Tu vois bien, Nanette,
+qu'il faut que cette fen&ecirc;tre reste ferm&eacute;e et que je ne revoie pas ce
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire
+mourir de chagrin, le pauvre gar&ccedil;on. Depuis ce matin il ne bouge pas de
+sa fen&ecirc;tre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment &agrave;
+fendre le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que m'importe son air triste, &agrave; moi; que me fait ce jeune
+homme! je ne le connais pas, je ne sais pas m&ecirc;me son nom; c'est un
+&eacute;tranger, qui est venu demeurer l&agrave; quelques jours seulement; qui demain
+s'en ira peut-&ecirc;tre, comme il s'en est all&eacute; d&eacute;j&agrave;. Si j'y avais fait
+attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un
+amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que
+cet amour exist&acirc;t, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout
+tout le danger.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien
+que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamn&eacute;es &agrave;
+passer par l&agrave;. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du
+compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi,
+et qui doit &ecirc;tre riche, puisqu'il ne fait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te
+para&icirc;t si simple, si loyal et si bon n'&eacute;tait autre chose qu'un m&eacute;chant,
+qu'un tra&icirc;tre, qu'un menteur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se
+montre &agrave; la fen&ecirc;tre, couvert d'habits si simples, &eacute;tait hier &agrave; Sceaux,
+et donnait le bras &agrave; madame du Maine en habit de colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est
+juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un
+colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous
+serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour
+vous, et c'est bien juste encore ce que vous m&eacute;ritez; et si la
+Providence donnait &agrave; chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous
+seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de
+France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas l'&ecirc;tre comme elle, ma bonne Nanette.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous
+aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime personne, Nanette.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop honn&ecirc;te pour vous d&eacute;mentir, mademoiselle. Mais n'importe,
+voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier rem&egrave;de pour une
+jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres
+fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles p&acirc;lissent.
+Laissez-moi ouvrir la fen&ecirc;tre, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Nanette, je vous le d&eacute;fends. Allez &agrave; vos affaires, et laissez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit
+Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son &oelig;il. Mais &agrave; la
+place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais.</p>
+
+<p>&mdash;Et que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrais m'expliquer moi-m&ecirc;me, et je suis bien s&ucirc;re que, quand
+m&ecirc;me il aurait un tort, vous l'excuseriez.</p>
+
+<p>&mdash;Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous d&eacute;fends de
+le recevoir, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit
+pas tr&egrave;s poli de mettre les gens &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonn&eacute;, dit Bathilde, &agrave; qui la
+contradiction donnait les forces qui lui eussent manqu&eacute; si l'on e&ucirc;t
+abond&eacute; dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez.</p>
+
+<p>Nanette sortit.</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'&eacute;tait que de
+l'orgueil, mais elle &eacute;tait bless&eacute;e au c&oelig;ur, et la fen&ecirc;tre resta ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas ce pauvre c&oelig;ur dans tous ses tressaillements, dans
+toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait
+la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait
+l'homme le plus infortun&eacute; du monde.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit:
+Bathilde reconnut les traces que l'inqui&eacute;tude avait laiss&eacute;es sur sa
+bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser.
+Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie &agrave; table, mais tout
+cela ne tranquillisa point Buvat; aussi apr&egrave;s d&icirc;ner proposa-t-il &agrave; sa
+pupille, comme une distraction &agrave; laquelle rien ne devait r&eacute;sister, une
+promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait,
+Buvat resterait pr&egrave;s d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec
+Buvat dans sa chambre, mais l&agrave; elle pr&eacute;texta une lettre de remerciement
+&agrave; &eacute;crire &agrave; monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise &agrave; la
+pr&eacute;senter &agrave; madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec
+Mirza, elle redescendit.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, elle entendit Mirza qui grattait &agrave; la porte, et elle
+alla ouvrir.</p>
+
+<p>Mirza entra en bondissant, avec des d&eacute;monstrations de si folle joie, que
+Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose
+d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit
+la lettre attach&eacute;e &agrave; son collier. Comme c'&eacute;tait la seconde qu'elle
+apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'o&ugrave; elle venait et
+de qui &eacute;tait la lettre.</p>
+
+<p>La tentation &eacute;tait trop forte pour que Bathilde essay&acirc;t m&ecirc;me d'y
+r&eacute;sister. &Agrave; la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de
+sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le
+d&eacute;tacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre
+elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derri&egrave;re, dansait
+toute joyeuse d'&ecirc;tre devenue un personnage si important.</p>
+
+<p>Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en
+d&eacute;chiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux.</p>
+
+<p>La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La
+lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait
+de circonstances &eacute;tranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur
+toutes choses disait que celui qui l'avait &eacute;crite &eacute;tait amoureux fou. Il
+en r&eacute;sulta que, sans rassurer compl&egrave;tement Bathilde, la lettre lui fit
+un grand bien.</p>
+
+<p>Bathilde cependant, par un reste de fiert&eacute; toute f&eacute;minine, n'en r&eacute;solut
+pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait
+coupable, il fallait bien qu'il f&ucirc;t puni. La pauvre Bathilde ne songeait
+pas que la moiti&eacute; de la punition qu'elle infligeait &agrave; son voisin
+retombait sur elle m&ecirc;me.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il &eacute;tait encore,
+avait d&eacute;j&agrave; une telle efficacit&eacute; que, lorsque Buvat descendit de la
+terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait
+quitt&eacute;e une heure auparavant: ses couleurs &eacute;taient revenues, sa ga&icirc;t&eacute;
+&eacute;tait plus franche, et ses paroles avaient cess&eacute; d'&ecirc;tre saccad&eacute;es et
+fi&eacute;vreuses comme elles l'&eacute;taient depuis la veille. Buvat alors commen&ccedil;a
+&agrave; croire ce que lui avait assur&eacute; sa pupille le matin m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire
+que l'&eacute;tat d'agitation o&ugrave; elle se trouvait venait de l'&eacute;motion de la
+veille. En cons&eacute;quence, le soir, comme il allait travailler, il remonta
+chez lui &agrave; huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'&ecirc;tre
+couch&eacute;e la veille &agrave; trois heures du matin, libre de se coucher ce
+soir-l&agrave; &agrave; l'heure qui lui conviendrait.</p>
+
+<p>Bathilde veilla; car, malgr&eacute; son insomnie de la veille elle n'avait pas
+la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et
+heureuse, car elle savait que la fen&ecirc;tre de son voisin &eacute;tait ouverte, et
+&agrave; sa persistance elle devinait son anxi&eacute;t&eacute;. Deux ou trois fois elle eut
+bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que,
+moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accord&eacute;;
+mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-m&ecirc;me en quelque sorte au-devant
+de Raoul, c'&eacute;tait plus que ne devait faire une jeune fille de son &acirc;ge et
+dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain.</p>
+
+<p>Le soir, Bathilde fit sa pri&egrave;re comme d'habitude, et comme d'habitude
+Raoul se retrouva de moiti&eacute; dans sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>La nuit, Bathilde r&ecirc;va que Raoul &eacute;tait &agrave; ses genoux, et qu'il lui
+donnait de si bonnes raisons, que c'&eacute;tait elle qui lui avouait qu'elle
+&eacute;tait coupable, et qui lui demandait pardon.</p>
+
+<p>Aussi le matin se r&eacute;veilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le
+courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulta que son premier mouvement fut d'aller &agrave; la fen&ecirc;tre et de
+l'ouvrir; mais en y allant, elle aper&ccedil;ut, &agrave; travers une imperceptible
+trou&eacute;e, le beau jeune homme &agrave; la sienne. Cette vue l'arr&ecirc;ta tout court.
+Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fen&ecirc;tre ouverte par
+elle-m&ecirc;me? Mieux valait attendre l'arriv&eacute;e de Nanette.</p>
+
+<p>Nanette ouvrirait la fen&ecirc;tre tout naturellement, et de cette fa&ccedil;on le
+voisin n'aurait pas trop &agrave; se pr&eacute;valoir de son influence.</p>
+
+<p>Nanette arriva; mais Nanette avait &eacute;t&eacute; trop vivement grond&eacute;e la veille &agrave;
+l'endroit de la malheureuse fen&ecirc;tre pour qu'elle risqu&acirc;t une seconde
+repr&eacute;sentation de la m&ecirc;me sc&egrave;ne. Il en r&eacute;sulta qu'elle n'eut garde d'en
+approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le
+moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure &agrave; peu pr&egrave;s
+employ&eacute;e &agrave; faire le petit m&eacute;nage, Nanette sortit sans avoir touch&eacute; m&ecirc;me
+les rideaux. Bathilde &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Buvat descendit prendre son caf&eacute; avec Bathilde, ainsi que c'&eacute;tait son
+habitude Bathilde esp&eacute;rait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi
+elle se tenait ainsi enferm&eacute;e chez elle, et que ce serait pour elle une
+occasion de lui dire d'ouvrir la fen&ecirc;tre; mais Buvat avait re&ccedil;u la
+veille du conservateur de la Biblioth&egrave;que un nouvel ordre de classement
+pour les manuscrits, et Buvat &eacute;tait si pr&eacute;occup&eacute; de ses &eacute;tiquettes,
+qu'il ne fit attention &agrave; rien qu'&agrave; la bonne mine de Bathilde, mangea son
+caf&eacute; tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus
+petite remarque sur ces rideaux si tristement ferm&eacute;s. Pour la premi&egrave;re
+fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui
+ressemblait presque &agrave; de la col&egrave;re, et il lui sembla que son tuteur
+avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle
+devait &eacute;touffer dans une chambre ainsi calfeutr&eacute;e.</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'&eacute;tait mise elle-m&ecirc;me
+dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui
+fallait ordonner &agrave; Nanette d'ouvrir la fen&ecirc;tre; elle ne le voulait pas;
+il lui fallait ouvrir la fen&ecirc;tre elle-m&ecirc;me: elle ne le pouvait pas.</p>
+
+<p>Il lui fallait donc attendre; mais jusqu'&agrave; quand? Attendre jusqu'au
+lendemain, jusqu'au surlendemain peut-&ecirc;tre et jusque-l&agrave; qu'allait penser
+Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette s&eacute;v&eacute;rit&eacute; exag&eacute;r&eacute;e? Si
+Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un
+mois, pour six semaines... pour toujours... peut-&ecirc;tre.... Bathilde
+mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul.</p>
+
+<p>Deux heures s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi, deux si&egrave;cles! Bathilde essaya de tout:
+elle se mit &agrave; sa broderie, &agrave; son clavecin, &agrave; ses pastels; elle ne put
+rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais
+Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la
+permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de
+la main qu'elle pouvait s'en aller.</p>
+
+<p>Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc
+durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; si doux de les passer &agrave; la fen&ecirc;tre: il faisait un si beau soleil, &agrave;
+en juger du moins par les rayons qui p&eacute;n&eacute;traient &agrave; travers les rideaux.
+Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par
+c&oelig;ur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille
+lettre, ne s'&eacute;tait-elle pas rendue &agrave; l'instant m&ecirc;me? Elle &eacute;tait si
+tendre, si passionn&eacute;e; on sentait si bien que celui qui l'avait &eacute;crite
+l'avait &eacute;crite avec les paroles de son c&oelig;ur. Oh! si elle pouvait
+seulement recevoir une seconde lettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une id&eacute;e. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille
+messag&egrave;re! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite t&ecirc;te
+fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si
+elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carr&eacute;.</p>
+
+<p>Un jeune homme &eacute;tait debout devant cette porte, allongeant la main vers
+la sonnette.</p>
+
+<p>Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, c'&eacute;tait Raoul</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_32" id="Chapitre_32"></a><a href="#table">Chapitre 32</a></h2>
+
+
+<p>Bathilde fit quelques pas en arri&egrave;re, car elle sentit qu'elle allait
+tomber dans les bras de Raoul.</p>
+
+<p>Raoul, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; vivement la porte, fit quelques pas en avant et
+vint tomber aux pieds de Bathilde.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regard&egrave;rent avec un indicible regard d'amour;
+puis leurs deux noms, &eacute;chang&eacute;s dans un double cri, s'&eacute;chapp&egrave;rent de
+leurs bouches; leurs mains se r&eacute;unirent dans un serrement &eacute;lectrique, et
+tout fut oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Ces deux pauvres c&oelig;urs, &agrave; qui il semblait qu'ils avaient tant de choses
+&agrave; se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets.
+Toute leur &acirc;me &eacute;tait pass&eacute;e dans leurs yeux, et ils se parlaient avec
+cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a
+sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.</p>
+
+<p>Ils demeur&egrave;rent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les
+larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant
+en arri&egrave;re comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine
+oppress&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de
+tous les torts, et qui cependant suis innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Innocent, dit Bathilde, &agrave; qui, par une r&eacute;action toute naturelle, ses
+premiers doutes revenaient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, innocent, reprit le chevalier.</p>
+
+<p>Et alors il raconta &agrave; Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit
+de lui raconter, c'est-&agrave;-dire son duel avec Lafare; comment, &agrave; la suite
+de ce duel, il &eacute;tait venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment
+il avait vu Bathilde, comment il l'avait aim&eacute;e; son &eacute;tonnement en
+d&eacute;couvrant successivement en elle la femme distingu&eacute;e, le peintre
+habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir
+qu'il ne lui &eacute;tait pas tout &agrave; fait indiff&eacute;rent; son bonheur lorsqu'il
+commen&ccedil;a &agrave; croire qu'il &eacute;tait aim&eacute;; enfin il lui dit combien il &eacute;tait
+heureux lorsqu'il avait re&ccedil;u, comme colonel des carabiniers, l'ordre de
+se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'&agrave; son retour il
+e&ucirc;t &agrave; venir rendre compte de sa mission &agrave; S. A. S. madame la duchesse du
+Maine avant de se rendre &agrave; Paris. Il &eacute;tait donc arriv&eacute; directement &agrave;
+Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des d&eacute;p&ecirc;ches
+&agrave; y d&eacute;poser en passant, lorsqu'il &eacute;tait au contraire tomb&eacute; au milieu
+d'une f&ecirc;te &agrave; laquelle il avait &eacute;t&eacute;, bien malgr&eacute; lui, mais &agrave; cause de la
+position qu'il occupait pr&egrave;s de monsieur le duc du Maine, forc&eacute; de
+prendre part. Ce r&eacute;cit fut termin&eacute; par des expressions de regret, par
+des paroles d'amour et par des protestations de fid&eacute;lit&eacute; telles, que
+Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premi&egrave;res du discours
+pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire &agrave;
+raconter &agrave; d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni
+r&eacute;ticences ni obscurit&eacute;s. Ce n'&eacute;tait pas l'histoire d'une &eacute;poque de sa
+vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fiert&eacute;
+d'apprendre &agrave; son amant qu'elle &eacute;tait digne de lui, se prit donc tout
+enfant entre les caresses d'un p&egrave;re et d'une m&egrave;re; puis elle se montra
+orpheline, puis abandonn&eacute;e. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au
+visage vulgaire et au c&oelig;ur sublime, et elle dit toutes ses attentions,
+toutes ses bont&eacute;s, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en
+revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle
+arriva au moment o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, elle avait vu d'Harmental,
+et, arriv&eacute;e l&agrave;, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle
+n'avait plus rien &agrave; lui apprendre.</p>
+
+<p>Mais il n'en &eacute;tait pas ainsi. C'&eacute;tait surtout ce que Bathilde croyait
+n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait
+absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il gr&acirc;ce d'aucun
+d&eacute;tail. La pauvre enfant eut beau s'arr&ecirc;ter, rougir, baisser les yeux,
+il lui fallut ouvrir son pauvre c&oelig;ur virginal, tandis que d'Harmental,
+&agrave; genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle
+eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de
+l'entendre, tant il &eacute;tait heureux de se sentir aim&eacute; par Bathilde, et
+tant il &eacute;tait fier de pouvoir l'aimer.</p>
+
+<p>Deux heures s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es comme deux secondes, et les jeunes gens
+&eacute;taient encore l&agrave;, d'Harmental aux genoux de Bathilde, inclin&eacute;e sur lui,
+leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna
+tout &agrave; coup &agrave; la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule
+accroch&eacute;e dans un coin de la chambre. Il &eacute;tait quatre heures six
+minutes: il n'y avait pas &agrave; s'y tromper, c'&eacute;tait Buvat qui rentrait.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Bathilde fut tout &agrave; la crainte; mais aussit&ocirc;t
+Raoul la rassura en souriant: il avait le pr&eacute;texte que lui avait fourni
+l'abb&eacute; Brigaud. Les deux amants &eacute;chang&egrave;rent donc encore un dernier
+serrement de main et un dernier coup d'&oelig;il, puis Bathilde alla ouvrir
+la porte &agrave; son tuteur, qui commen&ccedil;a, comme d'habitude, par l'embrasser
+au front, et qui, apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e, aper&ccedil;ut seulement
+d'Harmental.</p>
+
+<p>La stup&eacute;faction de Buvat fut grande: c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'un
+autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental
+deux gros yeux &eacute;tonn&eacute;s, et attendit, levant et baissant sa canne en
+mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement
+conna&icirc;tre ce jeune homme.</p>
+
+<p>D'Harmental s'avan&ccedil;a vers lui avec cette aisance dont les gens d'une
+certaine classe n'ont pas m&ecirc;me l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi-m&ecirc;me, monsieur, r&eacute;pondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant
+au son de cette voix qu'il croyait reconna&icirc;tre, comme il avait cru
+reconna&icirc;tre aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon c&ocirc;t&eacute;, je vous
+prie de croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l'abb&eacute; Brigaud? continua d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup
+d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me. Ne vous &eacute;tiez-vous pas adress&eacute; &agrave; lui, dans le temps,
+monsieur Buvat, pour avoir des copies &agrave; faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abb&eacute;
+Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur, &agrave; qui vous
+parlez, vous a d&eacute;couvert une excellente pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, je vous rends gr&acirc;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette pratique, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince de Listhnay, rue du Bac, n&deg; 110.</p>
+
+<p>&mdash;Un prince! monsieur, un prince?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure
+de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Une v&eacute;ritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de
+mal, c'est vrai, car toutes ses d&eacute;p&ecirc;ches sont en espagnol.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! fit Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous
+n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette
+langue.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les
+d&eacute;li&eacute;s fussent assez convenablement trac&eacute;s pour former des lettres.
+Pouss&eacute;e &agrave; un certain point monsieur, la calligraphie est un art
+d'imitation comme le dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental,
+vous &ecirc;tes un grand artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans
+indiscr&eacute;tion, puis-je vous demander &agrave; quelle heure je trouverai Son
+Altesse?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle Altesse?</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous
+avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta
+Buvat en se reprenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le prince de Listhnay!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisi&egrave;me
+ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le trouverai, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans une heure, si vous voulez: apr&egrave;s votre d&icirc;ner, par exemple,
+de cinq heures &agrave; cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rue du Bac, n&deg; 110. Tr&egrave;s bien! monsieur. Tr&egrave;s bien! j'y serai.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, dit d'Harmental, &agrave; l'honneur de vous revoir. Et vous,
+mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous
+mes remerciements pour la bont&eacute; que vous avez eue de me tenir compagnie
+en attendant monsieur Buvat, bont&eacute; de laquelle je vous garderai, je vous
+le jure, une reconnaissance &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Et &agrave; ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui
+avait donn&eacute;e sur lui-m&ecirc;me l'habitude de situations pareilles,
+d'Harmental, par un dernier salut, prit cong&eacute; de Buvat et de sa pupille.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fort aimable, r&eacute;pondit machinalement Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai
+d&eacute;j&agrave; vu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne
+m'est point &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir o&ugrave; Buvat &eacute;tait rentr&eacute;
+tout effar&eacute;, apr&egrave;s son aventure de la rue des Bons-Enfants, et
+d'Harmental ne lui avait rien dit qui e&ucirc;t rapport &agrave; cette aventure.</p>
+
+<p>En ce moment Nanette entra, annon&ccedil;ant que le d&icirc;ner &eacute;tait servi. Buvat,
+qui &eacute;tait press&eacute; de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le
+premier dans la petite salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau
+jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Nanette, oui, r&eacute;pondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec
+une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse.</p>
+
+<p>Elle passa dans la salle &agrave; manger, o&ugrave;, apr&egrave;s avoir pos&eacute; son chapeau sur
+sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme
+c'&eacute;tait son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses
+cuisses.</p>
+
+<p>Quant &agrave; d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde:
+il &eacute;tait aim&eacute;, il en &eacute;tait s&ucirc;r, Bathilde le lui avait dit avec le m&ecirc;me
+plaisir qu'elle avait eu &agrave; entendre dire elle-m&ecirc;me &agrave; d'Harmental qu'il
+l'aimait. Il &eacute;tait aim&eacute;, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite
+grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le p&egrave;re et la m&egrave;re
+avaient occup&eacute;, &agrave; la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges
+qui, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;taient d'autant plus honorables qu'elles
+rapprochaient davantage des princes. Rien n'emp&ecirc;chait donc Bathilde et
+d'Harmental d'&ecirc;tre l'un &agrave; l'autre; s'il restait un intervalle social
+entre eux, c'&eacute;tait si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas &agrave;
+faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas &agrave; faire pour descendre, et
+que tous deux se rencontraient &agrave; moiti&eacute; chemin. Il est vrai que
+d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'&eacute;tait ce secret qu'il
+s'&eacute;tait cru oblig&eacute; de taire &agrave; Bathilde comme n'&eacute;tant pas le sien,
+c'&eacute;tait cette conspiration qui creusait sous ses pieds un ab&icirc;me qui d'un
+moment &agrave; l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental &eacute;tait loin de
+voir les choses ainsi; d'Harmental &eacute;tait s&ucirc;r d'&ecirc;tre aim&eacute;, et le soleil
+de l'amour fait &agrave; la vie la plus triste et la plus abandonn&eacute;e un horizon
+couleur de rose.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Bathilde n'avait aucun doute f&acirc;cheux sur l'avenir: le mot
+de mariage n'avait point &eacute;t&eacute; prononc&eacute; entre elle et d'Harmental, c'est
+vrai, mais leurs deux c&oelig;urs s'&eacute;taient montr&eacute;s l'un &agrave; l'autre dans toute
+leur puret&eacute;, et il n'y avait point de contrat &eacute;crit qui valut un regard
+des yeux, qui &eacute;gal&acirc;t un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'apr&egrave;s
+le d&icirc;ner, Buvat, se f&eacute;licitant de la bonne aubaine qui venait de lui
+arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de
+Listhnay, &agrave; peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba
+&agrave; genoux pour remercier Dieu, et que, sa pri&egrave;re finie, elle s'en alla,
+joyeuse et confiante, ouvrir elle-m&ecirc;me, sans h&eacute;sitation comme sans
+honte, cette malheureuse fen&ecirc;tre si longtemps ferm&eacute;e. Quant &agrave;
+d'Harmental, depuis qu'il &eacute;tait rentr&eacute;, il n'avait pas quitt&eacute; la sienne.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits:
+la bonne Nanette serait mise enti&egrave;rement dans la confidence. Tous les
+jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux
+heures pr&egrave;s de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la
+fen&ecirc;tre, et quand par hasard on serait oblig&eacute; de tenir les fen&ecirc;tres
+ferm&eacute;es, on s'&eacute;crirait.</p>
+
+<p>Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue
+Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux,
+tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait
+&agrave; son &oelig;il qu'il s'&eacute;tait pass&eacute; quelque chose de grand dans sa vie; Buvat
+avait &eacute;t&eacute; introduit pr&egrave;s du prince, et avait parl&eacute; &agrave; monseigneur en
+personne.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens n'aper&ccedil;urent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous
+d'eux: d'Harmental ferma aussit&ocirc;t sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Bathilde avait eu un instant d'inqui&eacute;tude. Lorsque d'Harmental avait
+parl&eacute; &agrave; Buvat du prince de Listhnay, elle avait pens&eacute; que Raoul, surpris
+chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa pr&eacute;sence.
+N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant
+dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec
+un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance
+du c&oelig;ur. Buvat &eacute;tait pour Bathilde quelque chose de sacr&eacute;, que son
+respect devait &eacute;ternellement garantir du ridicule; elle attendit donc
+avec anxi&eacute;t&eacute; son apparition pour juger d'apr&egrave;s son visage de ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;: le visage de Buvat &eacute;tait resplendissant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! petit p&egrave;re? dit Bathilde avec un reste de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse.</p>
+
+<p>Bathilde respira.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pardon, petit p&egrave;re, dit-elle en souriant, vous savez bien que
+monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit &agrave;
+ce titre, n'&eacute;tant prince que de troisi&egrave;me ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un
+prince de troisi&egrave;me ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit
+pouces, plein de majest&eacute;, et qui remue les louis &agrave; la pelle! un homme
+qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donn&eacute; vingt-cinq
+louis d'avance!... Un prince de troisi&egrave;me ordre!... Ah bien oui!</p>
+
+<p>Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que
+cette pr&eacute;tendue pratique, que Raoul procurait &agrave; Buvat, ne f&ucirc;t un moyen
+d&eacute;tourn&eacute; de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir
+gagn&eacute;. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui
+serra le c&oelig;ur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fen&ecirc;tre de
+d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant
+d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus &agrave; autre chose qu'&agrave;
+le regarder elle-m&ecirc;me, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-m&ecirc;me,
+quelque peu habile qu'il f&ucirc;t &agrave; surprendre chez les autres ce genre de
+sentiment, s'aper&ccedil;ut de la pr&eacute;occupation de sa pupille, et s'approcha
+sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais
+d'Harmental vit para&icirc;tre Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte
+que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, petit p&egrave;re, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat
+ne se f&ucirc;t aper&ccedil;u de quelque chose, et qui voulait d&eacute;tourner son
+attention, vous &ecirc;tes content?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s satisfait. Mais il faut que je te dise une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit
+faible!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous est-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais
+reconna&icirc;tre la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne
+pouvais pas me souvenir o&ugrave; je les avait vues et entendues.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous m'avez dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il m'est arriv&eacute; qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour
+gagner le pont Neuf, il m'est pass&eacute;, en arrivant en face le n&deg; 24, comme
+une illumination subite, et il m'a sembl&eacute; que ce jeune homme &eacute;tait le
+m&ecirc;me que j'avais vu pendant cette fameuse nuit &agrave; laquelle je ne pense
+jamais sans frissonner!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, petit p&egrave;re? dit Bathilde en frissonnant elle-m&ecirc;me. Oh! quelle
+folie!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que
+ce prince de Listhnay pourrait bien &ecirc;tre quelque chef de brigands, et
+qu'on voulait peut-&ecirc;tre m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne
+porte jamais d'argent sur moi, je r&eacute;fl&eacute;chis que mes craintes &eacute;taient
+exag&eacute;r&eacute;es, et heureusement je les combattis par le raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, petit p&egrave;re, vous &ecirc;tes bien convaincu n'est-ce pas,
+reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette
+apr&egrave;s-midi de la part de l'abb&eacute; Brigaud, n'a aucune affinit&eacute; avec celui
+&agrave; qui vous avez parl&eacute; dans la rue des Bons-Enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa
+position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec
+Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant,
+tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis &agrave; Son
+Altesse de me mettre ce soir &agrave; sa copie, et je ne veux pas lui manquer
+de parole.</p>
+
+<p>Bonsoir, mon enfant ch&eacute;ri.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, petit p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Buvat remonta dans sa chambre, o&ugrave; il se mit incontinent &agrave; la besogne
+que lui avait si g&eacute;n&eacute;reusement pay&eacute;e le prince de Listhnay.</p>
+
+<p>Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le
+retour de Buvat, et Dieu seul sait &agrave; quelle heure les deux fen&ecirc;tres
+furent ferm&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_33" id="Chapitre_33"></a><a href="#table">Chapitre 33</a></h2>
+
+
+<p>Gr&acirc;ce aux conventions arr&ecirc;t&eacute;es entre les jeunes gens, et qui donnaient
+&agrave; leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou
+quatre jours s'&eacute;coul&egrave;rent, pareils &agrave; des instants, et pendant lesquels
+ils furent les &ecirc;tres les plus heureux du monde.</p>
+
+<p>Mais la terre, qui semblait s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e pour eux, n'en continuait pas
+moins de tourner pour les autres, et les &eacute;v&eacute;nements qui devaient les
+r&eacute;veiller au moment o&ugrave; ils s'y attendaient le moins se pr&eacute;paraient en
+silence.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le mar&eacute;chal de
+Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous
+l'avons vu, y avait &eacute;t&eacute; rappel&eacute; le quatri&egrave;me jour par une lettre de la
+mar&eacute;chale qui lui &eacute;crivait que sa pr&eacute;sence &eacute;tait plus que jamais
+n&eacute;cessaire aupr&egrave;s du roi, la rougeole venant de se d&eacute;clarer &agrave; Paris et
+ayant attaqu&eacute; quelques personnes du Palais-Royal.</p>
+
+<p>M. de Villeroy &eacute;tait revenu aussit&ocirc;t; car, on se le rappelle, toutes ces
+morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient afflig&eacute;
+le royaume, avaient &eacute;t&eacute; mises sur le compte de la rougeole, et le
+mar&eacute;chal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa
+vigilance, dont il exag&eacute;rait l'importance et surtout les r&eacute;sultats. En
+effet, comme gouverneur du roi, il avait le privil&egrave;ge de ne le quitter
+jamais que sur un ordre de lui-m&ecirc;me, et de rester chez lui quelque
+personne qui y entr&acirc;t, m&ecirc;me le r&eacute;gent. Or, c'&eacute;tait surtout vis-&agrave;-vis du
+r&eacute;gent que le duc affectait ces pr&eacute;cautions &eacute;tranges, et comme ces
+pr&eacute;cautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on
+louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait r&eacute;pandant partout qu'il
+avait trouv&eacute; sur la chemin&eacute;e de Louis XV des bonbons empoisonn&eacute;s qui y
+avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;s on ne savait par qui. Le r&eacute;sultat de tout cela &eacute;tait
+un surcro&icirc;t de calomnie contre le duc d'Orl&eacute;ans, et partant un surcro&icirc;t
+d'importance de la part du mar&eacute;chal, qui avait fini par persuader au
+jeune roi que c'&eacute;tait &agrave; lui qu'il devait la vie. Gr&acirc;ce &agrave; cette
+conviction, il avait acquis une grande influence sur le c&oelig;ur de ce
+pauvre enfant royal, qui habitu&eacute; &agrave; tout craindre, n'avait de confiance
+et d'amiti&eacute; que pour M. de Villeroy et M. de Fr&eacute;jus.</p>
+
+<p>M. de Villeroy &eacute;tait donc bien l'homme qu'il fallait pour le message
+dont on venait de le charger, et, gr&acirc;ce &agrave; l'irr&eacute;solution ordinaire &agrave; son
+caract&egrave;re, il avait cependant h&eacute;sit&eacute; quelque temps &agrave; prendre une
+d&eacute;termination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant
+lequel, &agrave; cause de ses soupers du dimanche, M. le r&eacute;gent voyait tr&egrave;s
+rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises &agrave; Louis
+XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son
+&eacute;l&egrave;ve pour lui faire signer l'ordre de convocation des &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux,
+qu'on exp&eacute;dierait s&eacute;ance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain,
+avant l'heure de la visite du r&eacute;gent &agrave; Sa Majest&eacute;; de sorte que, si
+inattendue que f&ucirc;t cette mesure, il n'y aurait point &agrave; revenir dessus.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le r&eacute;gent suivait sa vie
+ordinaire au milieu de ses travaux, de ses &eacute;tudes, de ses plaisirs et
+surtout de ses tracasseries int&eacute;rieures. Comme nous l'avons dit, trois
+de ses filles lui donnaient des chagrins s&eacute;rieux et r&eacute;els. Madame de
+Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauv&eacute;e
+d'une maladie dans laquelle l'avaient condamn&eacute;e tous les plus c&eacute;l&egrave;bres
+m&eacute;decins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle
+mena&ccedil;ait d'&eacute;pouser &agrave; chaque observation que lui faisait son p&egrave;re. Menace
+&eacute;trange, et qui &agrave; cette &eacute;poque cependant, au respect que l'on conservait
+encore pour la hi&eacute;rarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire
+un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre
+temps ce mariage e&ucirc;t sanctifi&eacute;s.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa r&eacute;solution de se
+faire religieuse, sans qu'on e&ucirc;t pu d&eacute;couvrir si cette r&eacute;solution &eacute;tait,
+comme l'avait pens&eacute; le r&eacute;gent, la suite d'un d&eacute;pit amoureux, ou, comme
+le soutenait sa m&egrave;re, le r&eacute;sultat d'une vocation r&eacute;elle. Il est vrai
+qu'elle continuait, toute novice qu'elle &eacute;tait, &agrave; se livrer &agrave; tous les
+plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le clo&icirc;tre, et qu'elle
+avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et
+surtout un magnifique assortiment de fus&eacute;es, de soleils, de p&eacute;tards et
+de chandelles romaines, gr&acirc;ce auxquels elle donnait tous les soirs un
+divertissement pyrotechnique &agrave; ses jeunes amies; au reste, elle ne
+quittait pas le seuil du couvent de Chelles, o&ugrave; son p&egrave;re venait la
+visiter tous les mercredis.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me personne de la famille qui, apr&egrave;s ses deux s&oelig;urs, donn&acirc;t
+le plus de tablature au r&eacute;gent &eacute;tait mademoiselle de Valois, qu'il
+soup&ccedil;onnait fort d'&ecirc;tre la ma&icirc;tresse de Richelieu, sans que jamais
+cependant il en e&ucirc;t pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il e&ucirc;t mis sa
+police &agrave; la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, soup&ccedil;onnant
+mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y f&ucirc;t entr&eacute; aux
+heures o&ugrave; il &eacute;tait le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces
+soup&ccedil;ons s'&eacute;taient encore augment&eacute;s de la r&eacute;sistance qu'elle avait
+oppos&eacute;e &agrave; sa m&egrave;re qui avait voulu lui faire &eacute;pouser son neveu le prince
+de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il &eacute;tait par les
+d&eacute;pouilles de la grande Mademoiselle; aussi le r&eacute;gent avait-il saisi une
+nouvelle occasion de s'assurer si ce refus &eacute;tait caus&eacute; par l'antipathie
+que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait &agrave; son
+beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Pl&eacute;neuf,
+son ambassadeur &agrave; Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Agla&eacute;
+et le prince de Pi&eacute;mont. Mademoiselle de Valois s'&eacute;tait fort rebell&eacute;e &agrave;
+cette nouvelle conspiration contre son propre c&oelig;ur; mais elle avait eu
+beau g&eacute;mir et pleurer, le r&eacute;gent, malgr&eacute; la facile bont&eacute; de son
+caract&egrave;re, s'&eacute;tait cette fois prononc&eacute; positivement, et les pauvres
+amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un &eacute;v&eacute;nement inattendu &eacute;tait
+venu tout rompre. Madame, m&egrave;re du r&eacute;gent, avec sa franchise toute
+allemande, avait &eacute;crit &agrave; la reine de Sicile, l'une de ses
+correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la
+pr&eacute;venir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Pi&eacute;mont
+avait un amant, et que cet amant &eacute;tait le duc de Richelieu. On devine
+que si avanc&eacute;es que fussent les choses, une pareille d&eacute;claration venant
+d'une personne de m&oelig;urs aussi aust&egrave;res que la Palatine, avait tout
+rompu. Le duc d'Orl&eacute;ans, au moment o&ugrave; il croyait avoir &eacute;loign&eacute; de lui
+mademoiselle de Valois, avait donc appris tout &agrave; coup la rupture, puis,
+quelques jours apr&egrave;s, la cause de cette rupture; il en avait boud&eacute;
+quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'&eacute;crire qui
+poss&eacute;dait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orl&eacute;ans
+&eacute;tait du caract&egrave;re le moins boudeur qui exist&acirc;t au monde, il avait
+bient&ocirc;t ri lui-m&ecirc;me de cette nouvelle escapade &eacute;pistolaire de Madame;
+d&eacute;tourn&eacute; qu'il avait &eacute;t&eacute; d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien
+autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait &agrave; toute force
+&ecirc;tre archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; emmanch&eacute;e sous forme de plaisanterie, et comment le r&eacute;gent
+avait re&ccedil;u la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'&eacute;tait pas
+homme &agrave; se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la
+mort, &agrave; Rome, du cardinal la Tr&eacute;mouille. C'&eacute;tait un des plus riches
+archev&ecirc;ch&eacute;s et un des plus grands postes de l'&Eacute;glise: 150.000 livres de
+rentes y &eacute;taient attach&eacute;es, et comme avec Dubois l'argent ne g&acirc;tait
+jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens
+possibles, il serait difficile de dire s'il &eacute;tait plus tent&eacute; par le
+titre de successeur de F&eacute;nelon que par le riche b&eacute;n&eacute;fice qui y &eacute;tait
+attach&eacute;. Aussi, &agrave; la premi&egrave;re occasion, Dubois remit-il l'archev&ecirc;ch&eacute; sur
+le tapis. Cette fois, comme la premi&egrave;re, le r&eacute;gent voulut tourner la
+chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le
+r&eacute;gent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commen&ccedil;ait &agrave;
+l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au
+pied du mur, il lui porta le d&eacute;fi de trouver un pr&eacute;lat qui voul&ucirc;t le
+sacrer.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce que cela? s'&eacute;cria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, dit le r&eacute;gent qui ne croyait pas que la courtisanerie
+humaine p&ucirc;t aller jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes il rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;pondit Dubois, j'ai notre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quel est le sacre, s'&eacute;cria le r&eacute;gent, qui consent &agrave; sacrer un
+sacre comme toi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre premier aum&ocirc;nier en personne, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;v&ecirc;que de Nantes?</p>
+
+<p>&mdash;Ni plus ni moins.</p>
+
+<p>&mdash;Tressant?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, le voil&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annon&ccedil;a monseigneur
+l'&eacute;v&ecirc;que de Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son
+Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme
+je vous l'ai dit, moi archev&ecirc;que de Cambrai, et en vous choisissant,
+vous, pour me sacrer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nantes, demanda le r&eacute;gent, est-ce que vous consentez
+r&eacute;ellement &agrave; vous charger de faire de l'abb&eacute; un archev&ecirc;que?</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;sirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez qu'il est simple tonsur&eacute; et n'a re&ccedil;u ni le
+sous-diaconat, ni le diaconat, ni la pr&ecirc;trise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes
+qui vous dira que tous ces ordres peuvent se conf&eacute;rer en un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, saint Ambroise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher abb&eacute;, dit en riant le r&eacute;gent, si tu as pour toi les
+P&egrave;res de l'&Eacute;glise, je n'ai plus rien &agrave; dire, et je t'abandonne &agrave;
+monsieur de Tressan.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il te faut le grade de licenci&eacute;, continua le r&eacute;gent, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; s'amuser de cette discussion.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parole de l'universit&eacute; d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il te faut des attestations, des d&eacute;missoires.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Besons n'est pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Un certificat de bonne vie et m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurai un sign&eacute; de Noailles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, je t'en d&eacute;fie, l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la
+signature du r&eacute;gent de France aura bien autant de cr&eacute;dit &agrave; Rome que
+celle d'un m&eacute;chant cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Dubois, dit le r&eacute;gent, un peu plus de respect, s'il te pla&icirc;t, pour les
+princes de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'&eacute;cria le r&eacute;gent en &eacute;clatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il
+faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux! cardinal!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, Borgia l'a bien &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous donne bonne vie &agrave; tous les deux, monseigneur, et vous verrez
+cela, et bien d'autres choses encore.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit le r&eacute;gent, tu sais que je me moque de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas
+mal de supprimer ses courses nocturnes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que sa vie y court des risques, d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Puis pour une autre raison encore.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet
+de scandale pour l'&Eacute;glise!</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au
+milieu de quels libertins et de quels p&ecirc;cheurs endurcis je suis forc&eacute; de
+vivre. J'esp&egrave;re que Votre &Eacute;minence aura &eacute;gard &agrave; ma position et ne sera
+pas trop s&eacute;v&egrave;re pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons de notre mieux, monseigneur, r&eacute;pondit Tressan.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Aussit&ocirc;t que vous serez en r&egrave;gle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le quatri&egrave;me je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes aujourd'hui samedi. &Agrave; mercredi donc!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mercredi, r&eacute;pondit Tressan.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je dois te pr&eacute;venir d'avance, l'abb&eacute;, reprit le r&eacute;gent,
+qu'il manquera une personne de quelque importance &agrave; ton sacre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui oserait me faire cette injure?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle.</p>
+
+<p>&mdash;Je te r&eacute;ponds que non.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie mille louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je te donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie le double.</p>
+
+<p>&mdash;Insolent!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mercredi, monsieur de Tressan; &agrave; mon sacre, monseigneur.</p>
+
+<p>Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination.</p>
+
+<p>Cependant Dubois s'&eacute;tait tromp&eacute; sur un point, c'&eacute;tait l'adh&eacute;sion du
+cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on p&ucirc;t lui
+faire, on ne parvint point &agrave; lui arracher l'attestation de bonne vie et
+m&oelig;urs que Dubois s'&eacute;tait flatt&eacute; d'obtenir de sa main. Il est vrai que
+ce fut le seul qui os&acirc;t faire cette sainte et noble opposition au
+scandale qui mena&ccedil;ait l'&Eacute;glise; l'Universit&eacute; d'Orl&eacute;ans donna les
+licences; Besons, l'archev&ecirc;que de Rouen, le d&eacute;missoire; et, tout &eacute;tant
+pr&ecirc;t au jour dit, Dubois partit &agrave; cinq heures du matin en habit de
+chasse, pour Pontoise, o&ugrave; il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la
+promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat
+et la pr&ecirc;trise. &Agrave; midi tout &eacute;tait fini, et &agrave; quatre heures, apr&egrave;s avoir
+pass&eacute; au conseil de r&eacute;gence, qui se tenait au vieux Louvre &agrave; cause des
+rougeoles qui, comme nous l'avons dit, r&eacute;gnaient aux Tuileries, Dubois
+rentrait chez lui en habit d'archev&ecirc;que. La premi&egrave;re personne qu'il
+aper&ccedil;ut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualit&eacute; d'attach&eacute;e &agrave;
+la police secr&egrave;te et aux amours publiques, elle avait ses entr&eacute;es &agrave;
+toute heure chez le ministre, et malgr&eacute; la solennit&eacute; du jour, comme elle
+avait affirm&eacute; avoir des choses de la plus haute importance &agrave; lui
+communiquer, on n'avait point os&eacute; lui refuser la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est
+bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! mon comp&egrave;re, r&eacute;pondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour
+oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez b&ecirc;te pour oublier les
+miens, surtout lorsqu'ils montent en grade.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dis-moi, reprit Dubois en commen&ccedil;ant &agrave; d&eacute;pouiller ses ornements
+sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer &agrave; m'appeler ton comp&egrave;re!
+Maintenant que me voil&agrave; archev&ecirc;que?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la premi&egrave;re fois
+que le r&eacute;gent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous
+marchions toujours de pair l'un avec l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y va donc toujours, chez toi, le libertin?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! plus pour moi, mon pauvre comp&egrave;re. Ah! le bon temps est pass&eacute;;
+mais j'esp&egrave;re que, gr&acirc;ce &agrave; toi, il va revenir, et que la maison se
+ressentira de ton &eacute;l&eacute;vation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma pauvre comm&egrave;re, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon
+lui d&eacute;graf&acirc;t son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont
+chang&eacute;es, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe n'est que le r&eacute;gent de France, et je suis archev&ecirc;que, moi. Tu
+comprends? Il me faut une ma&icirc;tresse &agrave; domicile, o&ugrave; je puisse aller sans
+scandale, comme madame de Tencin, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui vous trompe pour Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe
+pour moi, au contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait &agrave; la
+fois l'amour et la police?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre. Mais &agrave; propos de police, reprit Dubois en continuant &agrave; se
+d&eacute;shabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois
+ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forc&eacute; de te retirer la
+subvention?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pleutre! s'&eacute;cria la Fillon, voil&agrave; comme tu traites tes anciennes
+connaissances! Je venais te faire une r&eacute;v&eacute;lation; eh bien! tu ne la
+sauras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une r&eacute;v&eacute;lation &agrave; propos de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tarare! &ocirc;te-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es!</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il question de l'Espagne? demanda en fron&ccedil;ant le sourcil le
+nouvel archev&ecirc;que, qui sentait instinctivement que le danger venait de
+l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est question de rien du tout, comp&egrave;re, que d'une belle fille que
+je voulais te pr&eacute;senter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir.</p>
+
+<p>Et la Fillon fit quatre pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son c&ocirc;t&eacute; quatre pas vers
+son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arr&ecirc;t&egrave;rent et
+se regard&egrave;rent en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et
+qu'il y a encore du bon en toi, comp&egrave;re. Voyons; ouvre ce bon petit
+secr&eacute;taire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai
+la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le c&oelig;ur, moi.</p>
+
+<p>Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir &agrave; la Fillon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas;
+d'ailleurs, je compterai apr&egrave;s toi pour &ecirc;tre plus s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour un abb&eacute;, mais pas pour un archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas &agrave; quel point les
+finances sont ob&eacute;r&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en quoi cela t'inqui&egrave;te-t-il, farceur, puisque Law va nous
+refaire des millions?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu, en &eacute;change de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le
+Mississippi?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, l'amour, je pr&eacute;f&egrave;re les cent louis; donne je suis bonne femme,
+moi, et un autre jour tu seras plus g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, qu'as-tu &agrave; me dire? Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, comp&egrave;re, promets-moi une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ton vieil ami est un gueux qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre pendu, pourquoi
+diable veux-tu lui faire tort de la potence?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela. J'ai mes id&eacute;es, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Va te promener. Je ne puis rien te promettre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonsoir, comp&egrave;re, voil&agrave; tes cent louis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! mais tu deviens donc b&eacute;gueule &agrave; pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je lui ai des obligations, &agrave; cet homme. C'est lui qui m'a
+lanc&eacute;e dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-l&agrave; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; un
+joli service.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, mon neveu, et il n'aura pas &agrave; s'en repentir, puisque je ne dis
+rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente?</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi me promets-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'honn&ecirc;te homme!</p>
+
+<p>&mdash;Comp&egrave;re, tu veux me voler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sais-tu que tu m'ennuies, &agrave; la fin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ma comm&egrave;re, je vais te faire arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela me fait!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te faire conduire en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;Et je t'y laisse pourrir.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; ce que tu pourrisses toi-m&ecirc;me: &ccedil;a ne sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la vie de mon capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'auras.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'archev&ecirc;que!</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'abb&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose encore.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de Dubois!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine
+est bien le capitaine le plus r&acirc;p&eacute; qui existe dans le royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! il y a pourtant concurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; lui le pompon.</p>
+
+<p>&mdash;Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme
+Cr&eacute;sus.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura vol&eacute; quelque fermier g&eacute;n&eacute;ral!</p>
+
+<p>&mdash;Incapable. Tu&eacute;, bon! mais vol&eacute;... pour qui le prends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, d'o&ugrave; penses-tu que lui vient cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu la monnaie, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; vient celle-ci, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! des doublons d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans alliage... &agrave; l'effigie du roi Charles II... des doublons qui
+valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme
+une source, pauvre cher homme!</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quelle &eacute;poque a-t-il commenc&eacute; &agrave; suer l'or comme cela, ton
+capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle &eacute;poque? La surveille du jour o&ugrave; le r&eacute;gent a manqu&eacute; d'&ecirc;tre
+enlev&eacute; dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, comp&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me
+pr&eacute;venir?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les poches commencent &agrave; se vider, et que c'est le bon moment
+de savoir o&ugrave; il va les remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en
+arriver l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, il faut bien que tout le monde vive!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tout le monde vivra, comm&egrave;re, m&ecirc;me ton capitaine. Mais tu
+comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait.</p>
+
+<p>&mdash;Jour par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;De toutes quand il a de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il n'en a pas?</p>
+
+<p>&mdash;De la Normande. C'est son amie de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais: c'est une fine mouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne faut pas compter sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aime, la petite sotte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais sais-tu que voil&agrave; un gaillard bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Et il peut dire qu'il le m&eacute;rite. Un vrai c&oelig;ur d'or! qui n'a rien &agrave;
+lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions o&ugrave; je suis
+pis que l'enfant prodigue; et il ne d&eacute;pend que de toi de les faire
+na&icirc;tre, ces occasions-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;On y fera son possible, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Jour par jour, c'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'honn&ecirc;te femme!</p>
+
+<p>&mdash;Autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de Fillon!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monseigneur l'archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, comm&egrave;re.</p>
+
+<p>La Fillon s'avan&ccedil;a vers la porte, mais au moment o&ugrave; elle s'appr&ecirc;tait &agrave;
+sortir, l'huissier entra.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande &agrave; parler &agrave; Votre
+&Eacute;minence.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce brave homme, imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Un employ&eacute; de la Biblioth&egrave;que royale, qui dans ses moments perdus fait
+des copies.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu'il a une r&eacute;v&eacute;lation de la plus grande importance &agrave; faire &agrave;
+Votre &Eacute;minence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Relative &agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Relative &agrave; l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Fais entrer alors. Et toi, ma comm&egrave;re, passe dans ce cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si mon &eacute;crivain et ton capitaine allaient se conna&icirc;tre, par
+hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens dit la Fillon, ce serait dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Allons entre vite.</p>
+
+<p>La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s l'huissier ouvrit la porte et annon&ccedil;a monsieur Jean
+Buvat.</p>
+
+<p>Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire
+avait l'honneur d'&ecirc;tre re&ccedil;u en audience particuli&egrave;re par monseigneur
+l'archev&ecirc;que de Cambrai.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_34" id="Chapitre_34"></a><a href="#table">Chapitre 34</a></h2>
+
+
+<p>Nous avons quitt&eacute; Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers &agrave; la
+main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de
+Listhnay. Cette promesse avait &eacute;t&eacute; religieusement tenue, et, malgr&eacute; la
+difficult&eacute; qu'il y avait pour Buvat &agrave; &eacute;crire dans une langue &eacute;trang&egrave;re
+le lendemain la copie attendue avait &eacute;t&eacute; port&eacute;e dans la rue du Bac, n&deg;
+110, &agrave; sept heures du soir. Buvat avait alors re&ccedil;u des m&ecirc;mes mains
+augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la m&ecirc;me
+ponctualit&eacute;; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans
+un homme qui lui avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; de pareilles preuves d'exactitude,
+avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus consid&eacute;rable que
+les deux premi&egrave;res, et, afin de ne pas d&eacute;ranger Buvat tous les jours, et
+sans doute pour ne pas &ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; lui-m&ecirc;me, lui avait ordonn&eacute; de
+rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours
+d'intervalle entre l'entrevue pr&eacute;sente et l'entrevue &agrave; venir.</p>
+
+<p>Buvat &eacute;tait rentr&eacute; chez lui plus fier et plus honor&eacute; que jamais de cette
+marque de confiance, et il avait trouv&eacute; Bathilde si gaie et si heureuse,
+qu'il &eacute;tait remont&eacute; dans sa chambre dans un &eacute;tat de satisfaction
+int&eacute;rieure qui se rapprochait de la b&eacute;atitude. Il s'&eacute;tait mis aussit&ocirc;t
+au travail, et il est inutile de dire que le travail s'&eacute;tait ressenti de
+cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgr&eacute; l'esp&eacute;rance qu'il
+avait un instant con&ccedil;ue, ne compr&icirc;t point le moins du monde l'espagnol,
+il &eacute;tait parvenu &agrave; le lire couramment; de sorte que ce travail tout
+m&eacute;canique, lui &eacute;pargnant m&ecirc;me la peine de suivre une pens&eacute;e &eacute;trang&egrave;re,
+lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long
+m&eacute;moire. Ce fut donc presque un d&eacute;sappointement pour lui lorsque, la
+premi&egrave;re copie termin&eacute;e, il trouva, entre cette premi&egrave;re et la seconde,
+une pi&egrave;ce enti&egrave;rement fran&ccedil;aise. Buvat s'&eacute;tait habitu&eacute; depuis cinq jours
+au pur castillan et tout d&eacute;rangement dans les habitudes du brave homme
+&eacute;tait une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se pr&eacute;para pas
+moins &agrave; l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pi&egrave;ce n'e&ucirc;t point de
+num&eacute;ro d'ordre et qu'elle e&ucirc;t l'air de s'&ecirc;tre gliss&eacute;e l&agrave; par m&eacute;garde, il
+n'en r&eacute;solut pas moins de la copier &agrave; son tour, de fait sinon de droit,
+en vertu de cette maxime: <i>Quod abundat non vitiat</i>. Il rafra&icirc;chit
+donc sa plume d'un l&eacute;ger coup de canif, et passant de l'&eacute;criture
+b&acirc;tarde &agrave; l'&eacute;criture renvers&eacute;e, il commen&ccedil;a &agrave; copier les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Confidentielle.</p>
+
+<p>Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.</p>
+
+<p>Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
+Pyr&eacute;n&eacute;es, et des seigneurs qui font leur r&eacute;sidence dans ces cantons.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ces cantons, r&eacute;p&eacute;ta Buvat apr&egrave;s avoir &eacute;crit; puis, enlevant un
+cheveu qui s'&eacute;tait gliss&eacute; dans la fente de sa plume, il continua:</p>
+
+<p>&laquo;Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre ma&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce
+que Bayonne n'est pas une ville fran&ccedil;aise? Voyons, voyons un peu, et il
+reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Le marquis de P... est gouverneur de D... On conna&icirc;t les intentions de
+ce seigneur; quand il sera d&eacute;cid&eacute;, il doit tripler sa d&eacute;pense pour
+attirer la noblesse, il doit r&eacute;pandre des gratifications.</p>
+
+<p>En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le
+gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus
+loin, assurer &agrave; ces officiers les r&eacute;compenses qui leur conviennent.</p>
+
+<p>Agir de m&ecirc;me dans toutes les provinces.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'&eacute;crire. Qu'est-ce que
+cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose
+enti&egrave;re avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Et il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Pour fournir &agrave; cette d&eacute;pense, on doit compter au moins sur trois cent
+mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par
+mois pay&eacute;es exactement.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pay&eacute;es exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est &eacute;vident que
+ce n'est point par la France que ces paiements doivent &ecirc;tre faits,
+puisque la France est si g&ecirc;n&eacute;e, que depuis cinq ans elle ne peut pas me
+payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il
+reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Cette d&eacute;pense, qui cessera &agrave; la paix, met le roi catholique &agrave; m&ecirc;me
+d'agir s&ucirc;rement en cas de guerre.</p>
+
+<p>L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'arm&eacute;e de Philippe V est en
+France.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas m&ecirc;me qu'elle
+e&ucirc;t pass&eacute; la fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;L'arm&eacute;e de Philippe V est en France: une t&ecirc;te d'environ dix mille
+Espagnols est plus que suffisante avec la pr&eacute;sence du roi.</p>
+
+<p>Mais il faut compter d'enlever au moins la moiti&eacute; de l'arm&eacute;e du duc
+d'Orl&eacute;ans (Buvat tressaillit). C'est ici le point d&eacute;cisif, cela ne peut
+s'ex&eacute;cuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est
+n&eacute;cessaire par bataillon et par escadron.</p>
+
+<p>Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une
+arm&eacute;e s&ucirc;re: on d&eacute;truit celle de l'ennemi.</p>
+
+<p>Il est presque certain que les sujets les plus d&eacute;vou&eacute;s du roi d'Espagne
+ne seront pas employ&eacute;s dans l'arm&eacute;e qui marchera contre lui, qu'ils se
+dispersent dans les provinces: l&agrave; ils agiront utilement; les rev&ecirc;tir
+d'un caract&egrave;re, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est n&eacute;cessaire que
+Sa Majest&eacute; Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre &agrave;
+Paris puisse remplir.</p>
+
+<p>Attendu la multiplicit&eacute; des ordres &agrave; donner, il convient que
+l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.</p>
+
+<p>Il convient encore que Sa Majest&eacute; Catholique signe ses ordres comme fils
+de France: c'est l&agrave; son titre.</p>
+
+<p>Faire un fonds pour une arm&eacute;e de trente mille hommes que Sa Majest&eacute;
+trouvera ferme, aguerrie et disciplin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fonds, arriv&eacute; en France &agrave; la fin de mai ou au commencement de juin
+doit &ecirc;tre distribu&eacute; imm&eacute;diatement dans les capitales des provinces,
+telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.</p>
+
+<p>Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa pr&eacute;sence
+r&eacute;pondra de la s&ucirc;ret&eacute; de ceux qui se d&eacute;clareront.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Sabre de bois! s'&eacute;cria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une
+conspiration! une conspiration contre la personne du r&eacute;gent et contre la
+s&ucirc;ret&eacute; du royaume. Oh! oh!</p>
+
+<p>Et Buvat tomba dans une m&eacute;ditation profonde.</p>
+
+<p>En effet, la position &eacute;tait critique: Buvat m&ecirc;l&eacute; &agrave; une conspiration!
+Buvat charg&eacute; d'un secret d'&Eacute;tat! Buvat tenant dans sa main peut-&ecirc;tre le
+sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme
+dans une &eacute;trange perplexit&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi les secondes, les minutes, les heures s'&eacute;coul&egrave;rent sans que Buvat,
+la t&ecirc;te renvers&eacute;e sur son fauteuil et ses gros yeux fix&eacute;s au plafond,
+f&icirc;t le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouff&eacute;e de
+respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un
+&eacute;tonnement ind&eacute;fini.</p>
+
+<p>Dix heures, onze heures, minuit sonn&egrave;rent; Buvat pensa que la nuit
+portait conseil, et se d&eacute;termina enfin &agrave; se coucher; il va sans dire
+qu'il &eacute;tait rest&eacute; &agrave; l'endroit de sa copie o&ugrave; il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que
+l'original prenait une tournure illicite.</p>
+
+<p>Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se
+retourner de tous c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le
+malheureux plan de conspiration &eacute;crit en lettres de feu sur la muraille.
+Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir;
+mais &agrave; peine eut-il perdu connaissance, qu'il r&ecirc;va, la premi&egrave;re fois,
+qu'il &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; par le guet comme complice de la conjuration; et la
+seconde fois, qu'il &eacute;tait poignard&eacute; par les conjur&eacute;s. La premi&egrave;re fois,
+Buvat se r&eacute;veilla tout tremblant, et la seconde fois tout baign&eacute; de
+sueur. Ces deux impressions avaient &eacute;t&eacute; si cruelles, que Buvat battit le
+briquet, ralluma sa chandelle, et r&eacute;solut d'attendre le jour sans plus
+longtemps essayer de dormir.</p>
+
+<p>Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fant&ocirc;mes de la nuit, ne
+fit que leur donner une plus effrayante r&eacute;alit&eacute;. Au moindre bruit qui se
+faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa &agrave; la porte de la rue,
+et Buvat pensa s'&eacute;vanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et
+Buvat jeta un cri. Nanette accourut &agrave; lui et lui demanda ce qu'il avait,
+mais Buvat se contenta de secouer la t&ecirc;te et de r&eacute;pondre en poussant un
+soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta aussit&ocirc;t, craignant d'en avoir trop dit.</p>
+
+<p>Buvat &eacute;tait trop pr&eacute;occup&eacute; pour descendre d&eacute;jeuner avec Bathilde;
+d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aper&ccedil;ut de son
+inqui&eacute;tude et ne lui en demand&acirc;t la cause. Or, comme il ne savait rien
+cacher &agrave; Bathilde, cette cause, il la lui e&ucirc;t dite, et Bathilde aussi
+alors devenait complice. Il se fit donc monter son caf&eacute; sous pr&eacute;texte
+qu'il avait un surcro&icirc;t de besogne et qu'il allait travailler tout en
+d&eacute;jeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte &agrave; cette
+absence, la pauvre amiti&eacute; ne s'en plaignit point.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si
+ses craintes avaient &eacute;t&eacute; grandes chez lui, comme on le pense bien, une
+fois dans la rue, elles se chang&egrave;rent en terreur. &Agrave; chaque carrefour, au
+fond de chaque impasse, derri&egrave;re chaque angle, il croyait voir des
+exempts de police embusqu&eacute;s et attendant son passage pour lui mettre la
+main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire
+d&eacute;boucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel
+saut de c&ocirc;t&eacute;, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui
+venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derri&egrave;re lui,
+et Buvat se mit &agrave; courir sans tourner la t&ecirc;te jusqu'&agrave; la rue de
+Richelieu, o&ugrave; il fut forc&eacute; de s'arr&ecirc;ter, vu que ses jambes, peu
+habitu&eacute;es &agrave; ce surcro&icirc;t d'excitation mena&ccedil;aient de ne le point mener
+plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva &agrave; la Biblioth&egrave;que, salua
+jusqu'&agrave; terre le factionnaire qui montait la garde &agrave; la porte, et,
+s'&eacute;tant gliss&eacute; vivement sous la galerie de droite, il prit le petit
+escalier qui conduisait &agrave; la section des manuscrits, gagna son bureau,
+et tomba &eacute;puis&eacute; sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout
+le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apport&eacute; de peur que la
+police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant
+enfin qu'il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s en s&ucirc;ret&eacute;, poussa un soupir, qui n'e&ucirc;t
+point manqu&eacute; de d&eacute;noncer Buvat &agrave; ses coll&egrave;gues comme en proie &agrave; une
+grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'&eacute;tait point arriv&eacute;
+avant tous ses coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune pr&eacute;occupation
+particuli&egrave;re, que cette pr&eacute;occupation f&ucirc;t gaie ou triste, qui d&ucirc;t
+d&eacute;tourner un employ&eacute; de son service. Or, il se mit &agrave; sa besogne, en
+apparence, comme si rien ne s'&eacute;tait pass&eacute;, mais, en r&eacute;alit&eacute;, dans un
+&eacute;tat de perturbation morale impossible &agrave; d&eacute;crire.</p>
+
+<p>Cette besogne consistait comme d'habitude &agrave; classer et &agrave; &eacute;tiqueter des
+livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles
+de la Biblioth&egrave;que, on avait jet&eacute; p&ecirc;le-m&ecirc;le dans des tapis, et
+transport&eacute; hors de la port&eacute;e des flammes, trois ou quatre mille volumes,
+qu'il s'agissait maintenant de r&eacute;installer sur leurs rayons respectifs.
+Or, comme c'&eacute;tait une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse,
+Buvat en avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de pr&eacute;f&eacute;rence, et s'en &eacute;tait acquitt&eacute;
+jusque-l&agrave; avec une intelligence et surtout une assiduit&eacute; qui lui avaient
+m&eacute;rit&eacute; l'&eacute;loge de ses sup&eacute;rieurs et la raillerie de ses coll&egrave;gues. Deux
+ou trois cents volumes restaient donc seulement &agrave; classer et &agrave; ajouter &agrave;
+la s&eacute;rie de leurs confr&egrave;res en langage, sens, moralit&eacute;, et nous
+pourrions m&ecirc;me dire immoralit&eacute;, car une des deux chambres d&eacute;m&eacute;nag&eacute;es
+&eacute;tait remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient,
+soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au
+blanc des yeux le pudique &eacute;crivain, qui au milieu de ces piles de romans
+licencieux et de m&eacute;moires effront&eacute;s, parmi lesquels s'&eacute;taient &eacute;gar&eacute;s
+quelques livres d'histoire, &eacute;tonn&eacute;s de se trouver en pareille compagnie,
+semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cit&eacute;s
+corrompues.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants &agrave; se
+remettre; mais &agrave; peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses coll&egrave;gues
+entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa
+plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche
+d'un certain nombre de petits carr&eacute;s de parchemin, s'achemina vers les
+derniers volumes empil&eacute;s les uns sur les autres ou gisants sur le
+parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui
+tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareille circonstance:</p>
+
+<p>&mdash;Le Br&eacute;viaire des Amoureux, imprim&eacute; &agrave; Li&egrave;ge en 1712, chez... Pas de nom
+d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudit&eacute;s; mais quel amusement les
+chr&eacute;tiens peuvent-ils trouver &agrave; lire de pareils livres, et que l'on
+ferait bien mieux de les faire br&ucirc;ler en Gr&egrave;ve par la main du bourreau!
+Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononc&eacute; l&agrave;,
+moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut &ecirc;tre que ce prince de
+Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui,
+sous pr&eacute;texte de me rendre service vient me faire faire connaissance
+avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici,
+c'est &eacute;gal, c'est bien agr&eacute;able d'&eacute;crire sur du parchemin, la plume
+glisse comme sur de la soie, les d&eacute;li&eacute;s sont fins, les pleins sont gras,
+et v&eacute;ritablement on se mire dans son &eacute;criture. Passons &agrave; autre chose:
+Ang&eacute;lique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures
+encore! Londres. On devrait d&eacute;fendre &agrave; de pareils livres de passer la
+fronti&egrave;re. D'ici &agrave; quelques jours nous allons en voir de belles sur la
+fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;S'assurer des places voisines des Pyr&eacute;n&eacute;es et des seigneurs qui font
+leur r&eacute;sidence dans ces cantons.&raquo; Il faut esp&eacute;rer que les places ne se
+laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des
+sujets fid&egrave;les en France. Allons, voil&agrave; que j'&eacute;cris Bayonne au lieu de
+Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voil&agrave;!
+puisses-tu &ecirc;tre pris pendu, &eacute;cartel&eacute;. Mais si on le prend et qu'il me
+d&eacute;nonce! Sabre de bois! c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous l&agrave; les
+bras crois&eacute;s depuis cinq minutes, &agrave; rouler vos gros yeux effar&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma t&ecirc;te un nouveau mode
+de classement.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme
+vous? Vous voulez donc faire une r&eacute;volution, monsieur Buvat?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, une r&eacute;volution? s'&eacute;cria Buvat avec terreur. Une r&eacute;volution!
+Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on conna&icirc;t mon d&eacute;vouement
+&agrave; monseigneur le r&eacute;gent, d&eacute;vouement bien d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, puisque depuis
+cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour
+j'avais le malheur d'&ecirc;tre accus&eacute; d'une pareille chose, j'esp&egrave;re monsieur
+que je trouverais des t&eacute;moins, des amis qui r&eacute;pondraient de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre
+besogne. Vous savez qu'elle est press&eacute;e; tous ces livres nous encombrent
+notre bureau, et il faut que demain, &agrave; quatre heures au plus tard, ils
+soient sur leurs rayons.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon enfant, le p&egrave;re Buvat, dit un employ&eacute; qui &eacute;tait arriv&eacute;
+depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa
+plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une
+ordonnance qui d&eacute;fend de veiller de peur du feu; mais c'est &eacute;gal &ccedil;a fait
+toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volont&eacute;, &ccedil;a flatte les
+chefs. Oh! c&acirc;lin que tu es, va, p&egrave;re Buvat!</p>
+
+<p>Buvat &eacute;tait trop habitu&eacute; &agrave; de pareilles apostrophes pour s'en
+inqui&eacute;ter; aussi, ayant class&eacute; les deux premiers livres qu'il venait
+d'inscrire et d'&eacute;tiqueter, il en prit un troisi&egrave;me et continua.</p>
+
+<p>&mdash;Bibi, ou M&eacute;moires in&eacute;dits de l'&eacute;pagneul de mademoiselle de Champmesl&eacute;.
+Peste! voici un livre qui doit &ecirc;tre fort int&eacute;ressant... Mademoiselle de
+Champmesl&eacute;, une grande actrice! orn&eacute; du portrait de la ma&icirc;tresse de
+l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce
+chien a d&ucirc; conna&icirc;tre M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il
+dit la v&eacute;rit&eacute;, je le r&eacute;p&egrave;te, ces m&eacute;moires doivent &ecirc;tre fort curieux:&mdash;&agrave;
+Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars...
+diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'&eacute;tait un beau
+gentilhomme qui &eacute;tait en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite
+Espagne, qu'a-t-elle besoin de se m&ecirc;ler &eacute;ternellement de nos affaires?
+Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une
+auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui
+d&eacute;bauche nos soldats, cela ressemble beaucoup &agrave; une ennemie....
+Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de
+celle de M. de Thou, condamn&eacute; pour non r&eacute;v&eacute;lation, par un t&eacute;moin
+oculaire.... Pour non r&eacute;v&eacute;lation.... Oh! l&agrave;, l&agrave;!... c'est juste... la loi
+est positive... celui qui ne r&eacute;v&egrave;le pas est complice.... Ainsi, moi, par
+exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe
+la t&ecirc;te, on me la coupera aussi... non, c'est-&agrave;-dire on se contentera de
+me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est
+impossible qu'on se porte &agrave; un tel exc&egrave;s &agrave; mon &eacute;gard.... D'ailleurs, je
+suis d&eacute;cid&eacute;, je d&eacute;clarerai tout, mais en d&eacute;clarant tout, je suis un
+d&eacute;nonciateur.... Un d&eacute;nonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, p&egrave;re Buvat? dit le
+coll&egrave;gue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous d&eacute;faites
+votre cravate. Est-ce qu'elle vous &eacute;trangle, par hasard? Eh bien! vous
+ne vous g&ecirc;nez pas!</p>
+
+<p>&Ocirc;tez votre habit, maintenant! &agrave; votre aise, p&egrave;re Buvat! &agrave; votre aise!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'&eacute;tait sans y faire attention....</p>
+
+<p>Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>Et Buvat, apr&egrave;s avoir resserr&eacute; sa cravate, classa la Conjuration de M.
+de Cinq-Mars et &eacute;tendit en tremblant la main vers un autre volume.</p>
+
+<p>&mdash;Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un
+livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du m&eacute;nage, je
+copierais quelque bonne recette que je donnerais &agrave; Nanette pour ajouter
+quelque chose &agrave; notre ordinaire des dimanches, car maintenant que
+l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par
+quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses
+papiers aussi, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui
+rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de
+mon &eacute;criture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq
+lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me
+faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas
+moyen de la nier, cette &eacute;criture, cette superbe &eacute;criture, elle est
+connue, c'est bien la mienne.... Oh! les mis&eacute;rables! Ils ne savent donc
+pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moul&eacute;s! Et quand je pense que
+lorsqu'on lira mes &eacute;tiquettes et qu'on me demandera: &laquo;Oh! oh! quel est
+l'employ&eacute; qui a class&eacute; ces volumes?&raquo; On r&eacute;pondra: &laquo;Mais, vous savez
+bien, c'est ce gueux de Buvat, qui &eacute;tait de la conspiration du prince de
+Listhnay....&raquo; Voyons, ce n'est pas tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon,
+rue du Bac, n&deg; 110. Allons, voil&agrave; que je mets l'adresse du prince,
+maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma t&ecirc;te se perd, je deviens fou!
+Mais si j'allais tout d&eacute;clarer, en refusant de nommer celui qui m'a
+donn&eacute; ces papiers &agrave; copier.... Oui, mais ils me forceront &agrave; tout dire,
+ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la
+campagne. Allons, Buvat, mon ami, &agrave; ton affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah &ccedil;&agrave;! mais je ne tombe donc
+que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-l&agrave;?...
+Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce
+pauvre gar&ccedil;on qui a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; en 1674, quatre ann&eacute;es avant celle de ma
+naissance. Ma m&egrave;re l'a vu mourir. Pauvre gar&ccedil;on!... Elle m'a souvent
+racont&eacute; cela. &Ocirc; mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit &agrave; ma pauvre
+m&egrave;re!... Et puis on en a pendu un autre en m&ecirc;me temps, un grand maigre
+habill&eacute; tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le
+livre l&agrave;!... je suis bien b&ecirc;te!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela.
+Copie d'un plan de gouvernement trouv&eacute; dans les papiers de monsieur de
+Rohan et enti&egrave;rement &eacute;crit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!...
+Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copi&eacute; un plan....
+Oh! l&agrave;, l&agrave;! J'ai le ventre qui se retourne.</p>
+
+<p>&mdash;Proc&egrave;s-verbal de torture de Fran&ccedil;ois-Affinius Van den Enden.
+Mis&eacute;ricorde! si on allait lire un jour &agrave; la fin de la conjuration du
+prince de Listhnay: Proc&egrave;s-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! &laquo;L'an
+mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de
+Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transport&eacute;s au ch&acirc;teau
+de la Bastille, assist&eacute;s de Louis Le Mazier, conseiller et secr&eacute;taire du
+roi, etc., etc., et, &eacute;tant dans une des tours d'icelui ch&acirc;teau, avons
+fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamn&eacute; &agrave; mort
+par ledit arr&ecirc;t, et &agrave; &ecirc;tre appliqu&eacute; &agrave; la question ordinaire et
+extraordinaire, et apr&egrave;s serment fait par lui de dire la v&eacute;rit&eacute;, lui
+avons remontr&eacute; qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des
+conspirations et desseins de r&eacute;volte des sieurs Rohan et Latr&eacute;aumont.</p>
+
+<p>&Agrave; r&eacute;pondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'&eacute;tranger &agrave; la
+conspiration et n'ayant fait qu'en copier diff&eacute;rentes pi&egrave;ces, il ne
+pouvait en dire davantage.</p>
+
+<p>Alors lui avons fait appliquer les brodequins.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous qui &ecirc;tes instruit, dit Buvat &agrave; son commis d'ordre,
+pourrai-je sans indiscr&eacute;tion vous demander ce que c'&eacute;tait que
+l'instrument de torture appel&eacute; brodequin?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Buvat, r&eacute;pondit l'employ&eacute;, visiblement flatt&eacute; du
+compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler
+savamment, j'ai vu donner la question l'ann&eacute;e pass&eacute;e &agrave; Duchauffour.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur
+Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches &agrave; peu pr&egrave;s
+pareilles &agrave; des douves de tonneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que
+c'est &agrave; titre de g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; et non pas pour vous faire une application
+personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux
+planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait
+autant &agrave; la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre
+les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce &agrave; coups de
+maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question
+extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Buvat d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, mais, monsieur Ducoudray, cela
+doit vous mettre les jambes dans un &eacute;tat d&eacute;plorable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixi&egrave;me coin,
+par exemple, les jambes de Duchauffour ont crev&eacute;, et au huiti&egrave;me, la
+moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.</p>
+
+<p>Buvat devint p&acirc;le comme la mort et s'assit sur l'&eacute;chelle double pour ne
+pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute;sus! murmura-t-il. Que me dites-vous l&agrave;, monsieur Ducoudray!</p>
+
+<p>&mdash;L'exacte v&eacute;rit&eacute;, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier;
+vous trouverez son proc&egrave;s-verbal de torture, et alors vous verrez si je
+vous en impose.</p>
+
+<p>&mdash;J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lisez alors.</p>
+
+<p>Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:</p>
+
+<p>&laquo;Au premier coin:</p>
+
+<p>Affirme qu'il a dit la v&eacute;rit&eacute;, qu'il n'a rien &agrave; dire davantage, qu'il
+endure innocemment.</p>
+
+<p>Au deuxi&egrave;me coin:</p>
+
+<p>Dit qu'il a avou&eacute; tout ce qu'il savait.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A cri&eacute;: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.</p>
+
+<p>Au quatri&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait
+d&eacute;j&agrave;, c'est-&agrave;-dire qu'il avait copi&eacute; un plan de gouvernement qui lui
+&eacute;tait donn&eacute; par le chevalier de Rohan.&raquo;</p>
+
+<p>Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.</p>
+
+<p>Au cinqui&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A dit: A&iuml;e, a&iuml;e, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.</p>
+
+<p>Au sixi&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A cri&eacute;: A&iuml;e, mon Dieu!</p>
+
+<p>Au septi&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A cri&eacute;: Je suis mort!</p>
+
+<p>Au huiti&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A cri&eacute;: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>Au neuvi&egrave;me coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:</p>
+
+<p>A dit: Mon Dieu! mon Dieu! &agrave; quoi bon me martyriser ainsi! vous savez
+bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamn&eacute; &agrave; mort,
+faites-moi mourir.</p>
+
+<p>Au dixi&egrave;me coin:</p>
+
+<p>A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu!
+je me meurs! je me meurs!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'&eacute;cria
+Ducoudray en voyant le bonhomme p&acirc;lir et chanceler. Eh bien! voil&agrave; que
+vous vous trouvez mal!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se
+tra&icirc;nant jusqu'&agrave; son fauteuil, comme si ses jambes bris&eacute;es ne pouvaient
+plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit
+l'employ&eacute;; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre
+registre et de coller vos &eacute;tiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne
+vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut
+s'instruire!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! p&egrave;re Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, car ma r&eacute;solution est prise, prise irr&eacute;vocablement, il
+ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je
+n'ai pas commis. Je me dois &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, &agrave; ma pupille; &agrave; moi-m&ecirc;me.
+Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz
+que je suis sorti pour une affaire indispensable.</p>
+
+<p>Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfon&ccedil;a son chapeau
+sur sa t&ecirc;te, prit sa canne &agrave; pleine main, et sortit sans se retourner et
+avec la majest&eacute; du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; il va? dit l'employ&eacute; lorsqu'il fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Ducoudray.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es ou aux
+Porcherons.</p>
+
+<p>L'employ&eacute; se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es ni aux
+Porcherons.</p>
+
+<p>Il allait chez Dubois</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_35" id="Chapitre_35"></a><a href="#table">Chapitre 35</a></h2>
+
+
+
+<p>&mdash;Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.</p>
+
+<p>Dubois allongea sa t&ecirc;te de vip&egrave;re, plongea le regard dans la mince
+ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la
+porte, et, derri&egrave;re l'introducteur officiel, aper&ccedil;ut un gros petit homme
+p&acirc;le, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se
+donner de l'assurance. Un coup d'&oelig;il suffit &agrave; Dubois pour lui apprendre
+&agrave; qui il avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit Dubois.</p>
+
+<p>L'huissier s'effa&ccedil;a, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Venez! venez! dit Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois &agrave; l'huissier.</p>
+
+<p>L'huissier ob&eacute;it, et le panneau venant frapper la partie post&eacute;rieure de
+Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat,
+un instant &eacute;branl&eacute;, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile,
+regardant Dubois de ses deux gros yeux &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>En effet, Dubois &eacute;tait curieux &agrave; voir. De son costume &eacute;piscopal il
+n'avait conserv&eacute; que la partie inf&eacute;rieure, de sorte qu'il &eacute;tait en
+chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'&eacute;tait &agrave; d&eacute;monter
+toutes les pr&eacute;visions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'&eacute;tant
+ni un ministre ni un archev&ecirc;que, et ressemblant beaucoup plus &agrave; un
+orang-outang qu'&agrave; un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe
+droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous
+avez demand&eacute;: &agrave; me parler; me voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demand&eacute; &agrave; parler &agrave; monseigneur
+l'archev&ecirc;que de Cambrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau &agrave;
+deux mains et en s'inclinant jusqu'&agrave; terre. Excusez-moi, mais je n'avais
+pas reconnu Votre &Eacute;minence; il est vrai que c'est la premi&egrave;re fois que
+j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum! &agrave; cet air de majest&eacute;...
+hum! hum!...</p>
+
+<p>J'aurais d&ucirc; comprendre....</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du
+bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Jean Buvat, pour vous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;Employ&eacute; &agrave; la Biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez &agrave; me faire des r&eacute;v&eacute;lations relatives &agrave; l'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse
+six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a dou&eacute; d'une
+fort belle &eacute;criture, je fais des copies.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donn&eacute; &agrave; copier des
+choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les
+apportez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en &eacute;tendant
+la main vers Dubois.</p>
+
+<p>Dubois fit un bond de sa chaise &agrave; Buvat, prit le rouleau d&eacute;sign&eacute;, alla
+s'asseoir &agrave; un bureau, et, en un tour de main ayant enlev&eacute; la ficelle et
+l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers
+sur lesquels il tomba &eacute;taient &eacute;crits en espagnol; mais comme Dubois
+avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue
+de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup
+d'&oelig;il de quelle importance &eacute;taient ces papiers. En effet, ce n'&eacute;tait
+rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des
+officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste
+compos&eacute; par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour
+soulever le royaume. Ces diff&eacute;rentes pi&egrave;ces &eacute;taient adress&eacute;es
+directement &agrave; Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour
+&ecirc;tre de la main m&ecirc;me de Cellamare annon&ccedil;ait que le d&eacute;nouement de la
+conspiration &eacute;tant tr&egrave;s prochain, il entretiendrait jour par jour Sa
+Majest&eacute; Catholique de tous les &eacute;v&eacute;nements consid&eacute;rables qui pourraient
+en h&acirc;ter ou retarder le r&eacute;sultat. Puis enfin venait comme compl&eacute;ment le
+fameux plan des conjur&eacute;s, que nous avons mis sous les yeux de nos
+lecteurs, et qui, rest&eacute; par m&eacute;garde au milieu des autres pi&egrave;ces
+traduites en espagnol, avait donn&eacute; l'&eacute;veil &agrave; Buvat. Pr&egrave;s du plan, de la
+plus belle &eacute;criture du bonhomme, &eacute;tait la copie qu'il avait commenc&eacute;
+d'en faire, et qui &eacute;tait interrompue &agrave; ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Agir de m&ecirc;me dans toutes les provinces.&raquo;</p>
+
+<p>Buvat avait suivi avec une certaine anxi&eacute;t&eacute; tous les mouvements de la
+figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'&eacute;tonnement &agrave; la joie, puis
+de la joie &agrave; l'impassibilit&eacute;. Dubois, &agrave; mesure qu'il continuait de lire,
+avait bien pass&eacute; successivement une jambe sur l'autre, s'&eacute;tait bien
+mordu les l&egrave;vres, s'&eacute;tait bien pinc&eacute; le bout du nez, mais tout cela
+&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s intraduisible pour Buvat, et &agrave; la fin de la lecture, il
+n'avait pas plus compris la physionomie de l'archev&ecirc;que, qu'&agrave; la fin de
+la copie il n'avait compris l'original espagnol.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le
+commencement d'un secret de la plus haute importance, et il r&ecirc;vait au
+moyen de s'en faire livrer la fin. Voil&agrave; ce que signifiaient au fond ces
+jambes crois&eacute;es, ces l&egrave;vres mordues et ce nez pinc&eacute;. Enfin, il parut
+avoir pris sa r&eacute;solution, son visage s'&eacute;claira d'une bienveillance
+charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-l&agrave; s'&eacute;tait tenu
+respectueusement debout.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, r&eacute;pondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas
+fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.</p>
+
+<p>En effet, depuis qu'il avait lu le proc&egrave;s-verbal de question de Van den
+Enden, Buvat avait conserv&eacute; dans les jambes un tremblement nerveux &agrave; peu
+pr&egrave;s semblable &agrave; celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent
+d'avoir la maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai
+depuis deux heures, mais j'&eacute;prouve une v&eacute;ritable difficult&eacute; &agrave; me tenir
+debout.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.</p>
+
+<p>Buvat regarda Dubois d'un air de stup&eacute;faction qui, dans tout autre
+moment, l'e&ucirc;t fait &eacute;clater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de
+s'apercevoir de son &eacute;tonnement, et, tirant une chaise qui &eacute;tait &agrave; sa
+port&eacute;e, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire
+de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en
+chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau &agrave; terre,
+serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme
+d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'&eacute;tait pas accomplie sans
+une violente commotion int&eacute;rieure, ainsi que pouvait l'attester son
+visage, qui, de blanc comme un lis qu'il &eacute;tait en entrant, &eacute;tait devenu
+rouge comme une pivoine.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous
+faites des copies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous rapporte?</p>
+
+<p>&mdash;Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cependant une superbe &eacute;criture, monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tout le monde n'appr&eacute;cie pas comme Votre &Eacute;minence ce talent
+&agrave; sa valeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais, en outre, vous &ecirc;tes employ&eacute; &agrave; la biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre place vous rapporte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien
+du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit &agrave; la fin de
+chaque mois que le roi est trop g&ecirc;n&eacute; pour qu'on nous paie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majest&eacute;? C'est tr&egrave;s
+bien, monsieur Buvat, c'est tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-&ecirc;tre avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une
+famille, une femme, des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent j'ai v&eacute;cu dans le c&eacute;libat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais des parents au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de
+talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme
+monsieur Greuze.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?</p>
+
+<p>&mdash;Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune
+demoiselle de noblesse, fille d'un &eacute;cuyer de monsieur le r&eacute;gent, du
+temps qu'il &eacute;tait encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'&ecirc;tre
+tu&eacute; &agrave; la bataille d'Almanza.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non,
+Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre ch&egrave;re enfant! et
+elle rapporte plus &agrave; la maison qu'elle ne co&ucirc;te. Bathilde une charge!
+D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le
+marchand de couleurs au coin de la rue de Cl&eacute;ry, lui compte
+quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite....</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'&ecirc;tes pas riche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je
+voudrais bien l'&ecirc;tre pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir
+de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de
+l'&Eacute;tat, on me paye mon arri&eacute;r&eacute; ou au moins un acompte....</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi cela peut-il se monter, votre arri&eacute;r&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que
+le roi ne peut pas le payer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne vous fera pas riche.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me mettrait &agrave; mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur,
+que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'&Eacute;tat....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela &agrave; vous offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Offrez, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez votre fortune au bout des doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re me l'a toujours dit, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve, mon cher Buvat, que c'&eacute;tait une femme de grands sens que
+madame votre m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, me voil&agrave; tout pr&ecirc;t, que faut-il que je fasse
+pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, s&eacute;ance
+tenante, une copie de tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez &agrave; la
+personne qui vous a donn&eacute; ces papiers les copies et les originaux, comme
+s'il n'&eacute;tait rien arriv&eacute;, vous prendrez tout ce que cette personne vous
+donnera; vous me l'apporterez aussit&ocirc;t, afin que je le lise, puis vous
+en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela ind&eacute;finiment,
+jusqu'&agrave; ce que je vous dise: Assez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je
+trompe la confiance du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est un prince &agrave; qui vous avez affaire, mon cher monsieur
+Buvat? et comment s'appelle ce prince?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le
+d&eacute;nonce....</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais... et qu'&ecirc;tes-vous venu faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je suis venu vous pr&eacute;venir du danger que courait Son
+Altesse, monseigneur le r&eacute;gent, et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester
+l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le d&eacute;sire, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur
+Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur l'archev&ecirc;que, je suis un honn&ecirc;te homme!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Buvat, vous &ecirc;tes un niais.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, vous parlerez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je parle, je suis le d&eacute;nonciateur du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous ne parlez pas, vous &ecirc;tes complice.</p>
+
+<p>&mdash;Complice, monseigneur! et de quel crime?</p>
+
+<p>&mdash;Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a
+l'&oelig;il sur vous, monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur vous.... Sous pr&eacute;texte qu'on ne vous paie point vos
+appointements, vous tenez des propos fort s&eacute;ditieux contre l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, peut-on dire!...</p>
+
+<p>&mdash;Sous pr&eacute;texte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites
+des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je ne m'en suis aper&ccedil;u qu'hier; je ne sais pas
+l'espagnol.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monseigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une
+faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce n'est pas le tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur?
+Voyez....</p>
+
+<p>&laquo;Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
+Pyr&eacute;n&eacute;es et des seigneurs qui font leur r&eacute;sidence dans ces cantons.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai d&eacute;couvert....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Buvat, on en a envoy&eacute; aux gal&egrave;res qui en avaient fait moins
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Buvat, on en a pendu qui &eacute;taient moins coupables que vous ne
+l'&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Buvat, on en a &eacute;cartel&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! monseigneur, gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! gr&acirc;ce &agrave; un mis&eacute;rable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous
+faire mettre &agrave; la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde &agrave;
+Saint-Lazare.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Saint-Lazare! Bathilde &agrave; Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde &agrave;
+Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur Buvat!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'&eacute;cria Buvat, qui
+pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-m&ecirc;me, mais qui, &agrave; l'id&eacute;e
+d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une
+fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une
+demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauv&eacute; la vie au
+r&eacute;gent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse....</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez d'abord &agrave; la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant
+&agrave; casser la sonnette, et puis apr&egrave;s nous verrons ce que nous d&eacute;ciderons
+de mademoiselle Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, que faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que j'ai ordonn&eacute;, reprit Dubois.</p>
+
+<p>L'huissier sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un proc&egrave;s! on vous en fera
+un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en t&acirc;terez.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'&eacute;cria Buvat en tombant &agrave; genoux, que faut-il que je
+fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est &agrave; la porte et
+l'exempt dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant
+le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans
+piti&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le prince de Listhnay, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure rue du Bac, n&deg; 110, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets &agrave; l'instant m&ecirc;me, dit Buvat, et
+il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans
+l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la premi&egrave;re page
+une superbe majuscule. M'y voil&agrave;, m'y voil&agrave;; seulement, monseigneur,
+vous me permettrez d'&eacute;crire &agrave; Bathilde que je ne rentrerai pas d&icirc;ner.
+Bathilde &agrave; Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois!
+c'est qu'il le ferait comme il le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de
+l'&Eacute;tat, et vous le saurez &agrave; vos d&eacute;pens si vous ne reportez pas ces
+papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en
+faire ici m&ecirc;me, chaque soir, une copie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, dit Buvat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, je ne puis pas venir ici et
+aller &agrave; mon bureau, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous n'irez pas &agrave; votre bureau! le beau malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, je n'irai pas &agrave; mon bureau! Mais voil&agrave; douze ans,
+monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous donne cong&eacute; pour un mois, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je perdrai ma place, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'&ecirc;tre fonctionnaire public! et
+puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil
+de cuir! s'&eacute;cria Buvat pr&ecirc;t &agrave; pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre
+tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre
+fauteuil, ob&eacute;issez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'&eacute;tais &agrave; vos ordres,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ferez tout ce que je voudrai?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Sans en souffler le mot &agrave; personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai muet.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me &agrave; mademoiselle Bathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &agrave; elle moins qu'&agrave; personne monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon; &agrave; cette condition, je te pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;J'oublierai ta faute.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est trop bon.</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me... et m&ecirc;me peut-&ecirc;tre irai-je jusqu'&agrave; te r&eacute;compenser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur! tant de magnanimit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! c'est bien! &Agrave; la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;M'y voil&agrave;! monseigneur, m'y voil&agrave;!</p>
+
+<p>Et Buvat se mit &agrave; &eacute;crire de son &eacute;criture coul&eacute;e qui &eacute;tait la plus
+rapide, sans lever l'&oelig;il autrement que pour le porter de la copie &agrave;
+l'original et le reporter de l'original &agrave; la copie, et sans s'arr&ecirc;ter
+que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait &agrave;
+grosses gouttes.</p>
+
+<p>Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet &agrave; la
+Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers
+la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comp&egrave;re, dit tout bas celle-ci, qui malgr&eacute; la d&eacute;fense &agrave; elle
+exprim&eacute;e ne pouvait retenir sa curiosit&eacute;, eh bien! ton &eacute;crivain, o&ugrave;
+est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, dit Dubois en montrant Buvat qui, couch&eacute; sur son papier,
+piochait d'ardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je te le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il fait? Devine!</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc que je te le dise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il exp&eacute;die....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il exp&eacute;die mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?</p>
+
+<p>La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en
+tressaillit et se retourna malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Dubois avait pouss&eacute; la Fillon hors de la chambre, en lui
+recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que
+ferait son capitaine.</p>
+
+<p>Mais, demandera peut-&ecirc;tre le lecteur, que faisaient pendant tout ce
+temps Bathilde et d'Harmental?</p>
+
+<p>Rien: ils &eacute;taient heureux</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_36" id="Chapitre_36"></a><a href="#table">Chapitre 36</a></h2>
+
+
+<p>Les choses dur&egrave;rent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant
+d'aller &agrave; son bureau sous pr&eacute;texte d'indisposition, parvint &agrave; force de
+travail &agrave; faire les deux copies command&eacute;es, l'une par le prince de
+Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus
+agit&eacute;s de toute la vie du pauvre &eacute;crivain, il demeura si sombre et si
+taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgr&eacute; sa pr&eacute;occupation toute
+contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais &agrave; chaque fois que cette
+question lui fut faite, Buvat, rappelant &agrave; lui toute sa force morale,
+r&eacute;pondit qu'il n'avait absolument rien, et comme &agrave; la suite de cette
+r&eacute;ponse Buvat se remettait incontinent &agrave; chantonner sa petite chanson,
+il parvint &agrave; tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant &agrave;
+son ordinaire comme s'il continuait d'aller &agrave; son bureau, Bathilde ne
+voyait de fait aucun d&eacute;rangement mat&eacute;riel dans ses habitudes. Quant &agrave;
+d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abb&eacute; Brigaud, qui
+lui annon&ccedil;ait que toutes choses marchaient &agrave; souhait, de sorte que,
+comme d'un autre c&ocirc;t&eacute;, ses affaires d'amour allaient &agrave; merveille,
+d'Harmental commen&ccedil;ait &agrave; trouver que l'&eacute;tat de conspirateur &eacute;tait l'&eacute;tat
+le plus heureux de la terre.</p>
+
+<p>Quant au duc d'Orl&eacute;ans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de
+mener sa vie ordinaire, et il avait convi&eacute; comme d'habitude, &agrave; son
+souper du dimanche, ses rou&eacute;s et ses ma&icirc;tresses, lorsque, vers les deux
+heures de l'apr&egrave;s-midi Dubois entra dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, l'abb&eacute;? J'allais envoyer chez toi pour te demander si
+tu &eacute;tais des n&ocirc;tres ce soir, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais d'o&ugrave; sors-tu donc avec ta figure de car&ecirc;me? Est-ce que ce
+n'est plus aujourd'hui dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, viens nous revoir; voil&agrave; la liste de nos convives,
+tiens: Noc&eacute;, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas;
+il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma
+parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent
+pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous
+aurons de plus la Souris, et peut-&ecirc;tre madame de Sabran, si elle n'a pas
+quelque rendez-vous avec Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre liste, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'&oelig;il sur
+la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as donc fait une aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non; on me l'a apport&eacute;e toute faite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le r&eacute;gent en jetant les yeux sur
+un papier que lui pr&eacute;senta Dubois.</p>
+
+<p>&laquo;Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi
+d'Espagne: Claude-Fran&ccedil;ois de Ferrette, chevalier de Saint-Louis,
+mar&eacute;chal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet,
+chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de
+Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.&raquo;</p>
+
+<p>Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, en voil&agrave; une autre, et il pr&eacute;senta un second papier au duc.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Protestation de la noblesse.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'&ecirc;tes pas
+le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sign&eacute; sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y
+puisse trouver &agrave; redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de
+Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de
+Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!&raquo;
+Et o&ugrave; diable as-tu p&eacute;ch&eacute; tout cela, sournois?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un
+coup d'&oelig;il sur ceci.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Plan des conjur&eacute;s. Rien n'est plus important que de s'assurer des
+places fortes voisines des Pyr&eacute;n&eacute;es; gagner la garnison de Bayonne.&raquo;
+Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la
+France! Qui veut faire cela, Dubois?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela &agrave; vous
+offrir. Tenez, voil&agrave; des lettres de Sa Majest&eacute; Philippe V en personne.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Au roi de France.&raquo; Mais ce ne sont que des copies?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai tout &agrave; l'heure o&ugrave; sont les originaux!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela, mon cher abb&eacute;, voyons. &laquo;Depuis que la Providence m'a
+plac&eacute; sur le tr&ocirc;ne d'Espagne, etc., etc. De quel &oelig;il vos fid&egrave;les sujets
+peuvent-ils regarder le trait&eacute; qui se signe contre moi, etc., etc. Je
+prie Votre Majest&eacute; de convoquer les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux de son royaume&raquo;
+Convoquer les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux! au nom de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il
+n'intervertisse pas les r&ocirc;les: j'ai d&eacute;j&agrave; franchi une fois les Pyr&eacute;n&eacute;es
+pour le rasseoir sur le tr&ocirc;ne, je pourrais bien les franchir une seconde
+fois pour le renverser.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment,
+s'il vous pla&icirc;t, monseigneur, nous avons une cinqui&egrave;me pi&egrave;ce &agrave; lire, et
+ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois
+pr&eacute;senta au r&eacute;gent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle
+impatience qu'il le d&eacute;chira en l'ouvrant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! murmura le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, r&eacute;pondit
+Dubois: rapprochez-les et lisez.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent rapprocha les deux morceaux et lut:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tr&egrave;s chers et bien aim&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela! continuation de la m&eacute;taphore: il ne s'agit de rien
+moins que de ma d&eacute;position. Et ces lettres, sans doute, doivent &ecirc;tre
+remises au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par le mar&eacute;chal!</p>
+
+<p>&mdash;Par Villeroy?</p>
+
+<p>&mdash;Par lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment a-t-il pu se d&eacute;cider &agrave; une pareille chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un tour de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse a mis le doigt dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui tiens-tu tous ces papiers?</p>
+
+<p>&mdash;D'un pauvre diable d'&eacute;crivain, &agrave; qui on les a donn&eacute;s &agrave; copier, attendu
+que, gr&acirc;ce &agrave; une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte
+de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cess&eacute; de fonctionner.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet &eacute;crivain &eacute;tait en relation directe avec Cellamare? Les
+imb&eacute;ciles!</p>
+
+<p>&mdash;Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures &eacute;taient mieux
+prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!</p>
+
+<p>&mdash;Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-l&agrave; encore?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Bac, 110.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur, vous le connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; l'ai-je vu?</p>
+
+<p>&mdash;Dans votre antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce pr&eacute;tendu prince de Listhnay....</p>
+
+<p>&mdash;N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de
+madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! cela m'&eacute;tonnait aussi qu'elle n'en f&ucirc;t pas, la petite gu&ecirc;pe!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; cette
+fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons d'abord au plus press&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, occupons-nous de Villeroy. &Ecirc;tes-vous d&eacute;cid&eacute; &agrave; un coup d'autorit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en
+personnage de th&eacute;&acirc;tre et de carrousel, tr&egrave;s bien; tant qu'il s'est born&eacute;
+&agrave; des calomnies et m&ecirc;me &agrave; des impertinences contre moi, tr&egrave;s bien
+encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillit&eacute; de la
+France, ah! monsieur le mar&eacute;chal, vous les avez assez compromis d&eacute;j&agrave; par
+votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre
+de nouveau par votre fatuit&eacute; politique.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec certaines pr&eacute;cautions: il faut le prendre en flagrant
+d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, il entre tous les matins &agrave; huit heures chez le
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez demain matin &agrave; sept heures et demie &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pr&eacute;c&eacute;derez chez Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&agrave; je lui reproche en face du roi....</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier
+ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, dit le r&eacute;gent. Puis se retournant vers l'huissier: Que
+veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc de Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Demande-lui si c'est pour affaire s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>L'huissier se retourna et &eacute;changea quelques paroles avec le duc; puis
+s'adressant de nouveau au r&eacute;gent:</p>
+
+<p>&mdash;Des plus s&eacute;rieuses, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'il entre.</p>
+
+<p>Saint-Simon entra.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, duc, dit le r&eacute;gent; je termine une petite affaire avec Dubois,
+et dans cinq minutes je suis &agrave; vous.</p>
+
+<p>Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retir&egrave;rent dans
+un coin, o&ugrave; effectivement ils demeur&egrave;rent cinq minutes &agrave; causer bas,
+apr&egrave;s quoi Dubois prit cong&eacute; du r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant &agrave; l'huissier de
+service.</p>
+
+<p>Faites pr&eacute;venir les personnes invit&eacute;es. Monseigneur le r&eacute;gent est
+malade.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inqui&eacute;tude
+r&eacute;elle, car le duc, quoique fort avare de son amiti&eacute;, avait, soit
+calcul, soit affection r&eacute;elle, une grande pr&eacute;dilection pour le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de mani&egrave;re du moins &agrave;
+m'inqui&eacute;ter. Mais Chirac pr&eacute;tend que si je ne suis pas sage, je mourrai
+d'apoplexie, et, ma foi! je suis d&eacute;cid&eacute;, je me range.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en v&eacute;rit&eacute;
+ce soit un peu tard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon cher duc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la facilit&eacute; de Votre Altesse n'a d&eacute;j&agrave; donn&eacute; que trop de prise &agrave;
+la calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle
+mord sur moi, qu'elle doit commencer &agrave; se lasser.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se
+machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus
+sifflante et plus venimeuse que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que tout &agrave; l'heure, en sortant de v&ecirc;pres, il y avait sur les
+degr&eacute;s de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aum&ocirc;ne en chantant, et
+qui, tout en chantant, offrait &agrave; ceux qui sortaient des apparences de
+complaintes. Or, savez-vous ce que c'&eacute;taient que ces complaintes,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quelque no&euml;l, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre
+duchesse de Berry, contre moi-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre. Oh! mon cher duc, il faut
+les laisser chanter: si seulement ils payaient!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.</p>
+
+<p>Et il pr&eacute;senta au duc et Orl&eacute;ans un papier grossier imprim&eacute; &agrave; la mani&egrave;re
+des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en
+haussant les &eacute;paules, et y jetant les yeux avec un inexprimable
+sentiment de d&eacute;go&ucirc;t, il commen&ccedil;a de lire:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous dont l'&eacute;loquence rapide</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre deux tyrans inhumains</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Eut jadis l'audace intr&eacute;pide</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'armer les Grecs et les Romains</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Contre un monstre encore plus farouche</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mettez votre fiel dans ma bouche</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je br&ucirc;le de suivre vos pas,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je vais tenter cet ouvrage</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Plus charm&eacute; de votre courage</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'effray&eacute; de votre tr&eacute;pas!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse reconna&icirc;t le style, dit Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le r&eacute;gent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; peine ouvrit-il ses paupi&egrave;res,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tel qu'il se montre aujourd'hui</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fut indign&eacute; des barri&egrave;res</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il voit entre le tr&ocirc;ne et lui.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Dans ces d&eacute;testables id&eacute;es</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De l'art des Circ&eacute;s, des M&eacute;d&eacute;es,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il fit ses uniques plaisirs</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Croyant cette voie infernale</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Digne de remplir l'intervalle</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui s'opposait &agrave; ses d&eacute;sirs.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, duc, dit le r&eacute;gent en tendant le papier &agrave; Saint-Simon, c'est si
+m&eacute;prisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de
+quoi sont capables vos ennemis. Du moment o&ugrave; ils se montrent au jour,
+tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la
+bataille, et prouvez-leur que vous &ecirc;tes le vainqueur de Nerwinde, de
+Steinkerque et de L&eacute;rida.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez donc, duc?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, monseigneur.</p>
+
+<p>Et le r&eacute;gent, avec un sentiment de r&eacute;pugnance presque insurmontable
+reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour
+arriver plus t&ocirc;t &agrave; la fin:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tombent frapp&eacute;s des m&ecirc;mes coups;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le fr&egrave;re est suivi par le fr&egrave;re,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'&eacute;pouse devance l'&eacute;poux;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, &ocirc; coups toujours plus funestes!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur deux fils, nos uniques restes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La faux de la Parque s'&eacute;tend;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le premier a rejoint sa race,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'autre dont la couleur s'efface,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Penche vers son dernier instant!</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent avait lu cette strophe en s'arr&ecirc;tant vers par vers et d'un
+accent qui s'alt&eacute;rait &agrave; mesure qu'il approchait de la fin; mais au
+dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le
+papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et
+deux grosses larmes seulement roul&egrave;rent de ses yeux sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le r&eacute;gent avec une piti&eacute;
+pleine de v&eacute;n&eacute;ration, monseigneur, je voudrais que le monde entier f&ucirc;t
+l&agrave; et v&icirc;t couler ces g&eacute;n&eacute;reuses larmes; je ne vous donnerais plus le
+conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier
+serait convaincu de votre innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon innocence, murmura le r&eacute;gent; oui, et la vie de Louis XV en
+fera foi. Les inf&acirc;mes! ils savent mieux que personne quels sont les
+vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah!
+monsieur de Villeroy! Car ce mis&eacute;rable Lagrange-Chancel n'est que leur
+scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci m&ecirc;me, je
+les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'&agrave; appuyer le talon et que je
+les &eacute;crase.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;crasez, monseigneur &eacute;crasez! ce sont des occasions qui ne se
+pr&eacute;sentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les
+saisir.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent r&eacute;fl&eacute;chit un instant, et pendant cet instant son visage
+d&eacute;compos&eacute; reprit peu &agrave; peu l'expression de bont&eacute; qui lui &eacute;tait
+naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du r&eacute;gent la
+r&eacute;action qui s'op&eacute;rait, je vois que ce ne sera pas encore pour
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque
+chose de mieux &agrave; faire que de venger les injures du duc d'Orl&eacute;ans: j'ai
+&agrave; sauver la France.</p>
+
+<p>Et tendant la main &agrave; Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>Le soir, &agrave; neuf heures, monseigneur le r&eacute;gent quitta le Palais-Royal et,
+contre son habitude, alla coucher &agrave; Versailles.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_37" id="Chapitre_37"></a><a href="#table">Chapitre 37</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment o&ugrave; on levait le
+roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majest&eacute;, et lui annon&ccedil;a que S. A.
+R. monseigneur le duc d'Orl&eacute;ans sollicitait l'honneur d'assister &agrave; sa
+toilette. Louis XV, qui n'&eacute;tait encore habitu&eacute; &agrave; rien faire par
+lui-m&ecirc;me, se retourna vers monsieur de Fr&eacute;jus, qui &eacute;tait assis dans le
+coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il
+avait &agrave; faire, et &agrave; cette interrogation muette, monsieur de Fr&eacute;jus, non
+seulement fit un signe de t&ecirc;te qui voulait dire qu'il fallait recevoir
+Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussit&ocirc;t, il alla de sa
+personne lui ouvrir la porte. Le r&eacute;gent s'arr&ecirc;ta un instant sur le seuil
+pour remercier Fleury, puis s'&eacute;tant assur&eacute; d'un coup d'&oelig;il rapide
+autour de la chambre que le mar&eacute;chal de Villeroy n'&eacute;tait pas encore
+arriv&eacute; il s'avan&ccedil;a vers le roi.</p>
+
+<p>Louis XV &eacute;tait &agrave; cette &eacute;poque un bel enfant de neuf &agrave; dix ans, aux longs
+cheveux ch&acirc;tains, aux yeux noirs comme de l'encre, &agrave; la bouche pareille
+&agrave; une cerise, et au teint ros&eacute; qui comme celui de sa m&egrave;re, Marie de
+Savoie, duchesse de Bourgogne, &eacute;tait sujet &agrave; de subites p&acirc;leurs. Quoique
+son caract&egrave;re f&ucirc;t encore fort irr&eacute;solu, &agrave; cause du tiraillement auquel
+le soumettait perp&eacute;tuellement le double gouvernement du mar&eacute;chal de
+Villeroy et de monsieur de Fr&eacute;jus, il avait dans toute la physionomie
+quelque chose d'ardent et de r&eacute;solu qui d&eacute;notait l'arri&egrave;re petit-fils de
+Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui.
+D'abord pr&eacute;venu contre monsieur le duc d'Orl&eacute;ans qu'on avait fait tout
+au monde pour repr&eacute;senter contre l'homme de France qui lui voulait le
+plus de mal, il avait senti cette pr&eacute;vention c&eacute;der peu &agrave; peu aux
+entrevues qu'il avait eues avec le r&eacute;gent, dans lequel, avec cet
+instinct juv&eacute;nile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu
+un ami.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orl&eacute;ans avait pour
+le roi, outre le respect qui lui &eacute;tait d&ucirc;, les pr&eacute;venances les plus
+attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient &ecirc;tre
+soumises &agrave; sa jeune intelligence lui &eacute;taient toujours pr&eacute;sent&eacute;es avec
+tant de lucidit&eacute; et d'esprit, que, d'un travail politique qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de r&eacute;cr&eacute;ation que
+l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi
+que presque toujours ce travail &eacute;tait r&eacute;compens&eacute; par les plus beaux
+jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi,
+tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majest&eacute; accueillit donc le r&eacute;gent
+avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main &agrave; baiser avec
+une gr&acirc;ce toute particuli&egrave;re, tandis que monseigneur l'&eacute;v&ecirc;que de Fr&eacute;jus,
+fid&egrave;le &agrave; son syst&egrave;me d'humilit&eacute;, s'en &eacute;tait all&eacute; se rasseoir dans le
+m&ecirc;me petit coin o&ugrave; l'avait surpris l'arriv&eacute;e de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce
+petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'&eacute;tiquette qu'on lui
+imposait n'avait pu &ocirc;ter toute sa gr&acirc;ce; d'autant plus content que,
+comme ce n'est pas votre heure habituelle, je pr&eacute;sume que vous venez
+m'annoncer une bonne nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, sire, r&eacute;pondit le r&eacute;gent. La premi&egrave;re, c'est qu'il vient de
+m'arriver une &eacute;norme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de
+contenir....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le
+r&eacute;gent? s'&eacute;cria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains
+sans s'inqui&eacute;ter de son valet de chambre qui demeurait debout derri&egrave;re
+lui tenant &agrave; la main la petite &eacute;p&eacute;e &agrave; poign&eacute;e d'acier qu'il allait lui
+agrafer &agrave; la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que
+vous &ecirc;tes gentil! oh!</p>
+
+<p>Que je vous aime, monsieur le r&eacute;gent!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne fais que mon devoir, r&eacute;pondit le duc d'Orl&eacute;ans en
+s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-elle, monsieur, o&ugrave; est-elle, cette bienheureuse caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, sire, et si Votre Majest&eacute; le veut, je la ferai transporter
+ici dans le courant de la journ&eacute;e, ou demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'elle est chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons chez vous, s'&eacute;cria l'enfant en courant vers la porte,
+sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette f&ucirc;t
+achev&eacute;e, son &eacute;p&eacute;e, sa petite veste de satin et son cordon bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit monsieur de Fr&eacute;jus en s'avan&ccedil;ant, je ferai observer &agrave; Votre
+Majest&eacute; qu'elle s'abandonne trop passionn&eacute;ment au plaisir que lui cause
+la possession d'objets qu'elle devrait d&eacute;j&agrave; regarder comme des
+futilit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un
+effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas
+encore dix ans, et j'ai bien travaill&eacute; hier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit monsieur de Fr&eacute;jus en souriant. Aussi Votre Majest&eacute;
+s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demand&eacute; &agrave; monsieur le r&eacute;gent
+quelle est la seconde nouvelle qu'il avait &agrave; lui annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, monsieur, &agrave; propos, quelle est cette seconde nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Un travail qui doit &ecirc;tre profitable &agrave; la France, sire et qui est d'une
+telle importance, que je tiens &agrave; le soumettre &agrave; Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majest&eacute; si bien dispos&eacute;e &agrave;
+ce travail, et je l'ai laiss&eacute; dans mon cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Louis XV en se tournant moiti&eacute; vers monsieur de Fr&eacute;jus et
+moiti&eacute; vers le r&eacute;gent, et en les regardant tous deux tour &agrave; tour avec un
+&oelig;il suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire
+ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de
+Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre
+cabinet, o&ugrave; nous travaillerions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est contre l'&eacute;tiquette, sire, r&eacute;pondit le r&eacute;gent; mais si Votre
+Majest&eacute; le veut....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-&agrave;-dire, ajouta-t-il en se
+tournant vers M. de Fr&eacute;jus et en le regardant d'un &oelig;il si doux qu'il
+n'y avait pas moyen d'y r&eacute;sister, si mon bon pr&eacute;cepteur le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Fr&eacute;jus y verrait-il quelque inconv&eacute;nient? dit le r&eacute;gent en
+se retournant vers Fleury et en pronon&ccedil;ant ces paroles avec un accent
+qui indiquait que le pr&eacute;cepteur le blesserait souverainement en
+repoussant la requ&ecirc;te que lui pr&eacute;sentait son royal &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majest&eacute;
+s'habitue &agrave; travailler, et si les lois de l'&eacute;tiquette peuvent &ecirc;tre
+viol&eacute;es, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple
+un heureux r&eacute;sultat. Seulement, je demanderai &agrave; monseigneur la
+permission d'accompagner Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, monsieur! dit le r&eacute;gent; mais avec le plus grand
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'&eacute;cria Louis XV. Vite, ma veste, mon
+&eacute;p&eacute;e, mon cordon bleu. Me voil&agrave;, monsieur le r&eacute;gent, me voil&agrave;! Et il
+s'avan&ccedil;a pour prendre la main du r&eacute;gent, mais au lieu de se laisser
+aller &agrave; cette familiarit&eacute;, le r&eacute;gent s'inclina, et ouvrant lui-m&ecirc;me la
+porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit &agrave; trois
+ou quatre pas avec monsieur de Fr&eacute;jus, et le chapeau &agrave; la main.</p>
+
+<p>Les appartements du roi, situ&eacute;s au rez-de-chauss&eacute;e, &eacute;taient de
+plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orl&eacute;ans, et n'&eacute;taient
+s&eacute;par&eacute;s que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite
+galerie qui conduisait &agrave; une autre antichambre donnant chez le r&eacute;gent.
+Le passage fut donc court, et comme le roi &eacute;tait press&eacute; d'arriver, on se
+trouva en un instant dans un grand cabinet &eacute;clair&eacute; par quatre fen&ecirc;tres
+s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, &agrave; l'aide de deux
+marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un
+autre plus petit o&ugrave; M. le r&eacute;gent avait l'habitude de travailler et de
+faire entrer les intimes ou les favoris&eacute;s. Toute la cour de Son Altesse
+attendait l&agrave;, et c'&eacute;tait chose naturelle, puisque c'&eacute;tait l'heure du
+lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan,
+capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare,
+capitaine des gardes, ni un nombre assez consid&eacute;rable de chevau-l&eacute;gers
+qui se promenaient en dehors des fen&ecirc;tres. Il est vrai que, sur une
+table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse,
+dont la taille exorbitante lui avait, malgr&eacute; l'exhortation &agrave; peine
+refroidie de monsieur de Fr&eacute;jus, fait pousser un cri de joie.</p>
+
+<p>Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages
+de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur
+le r&eacute;gent avait fait appeler deux valets de chambre, arm&eacute;s de ciseaux,
+lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui
+fermait la caisse, et mirent &agrave; d&eacute;couvert la plus splendide collection de
+joujoux qui aient jamais &eacute;bloui l'&oelig;il d'un roi de neuf ans.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni pr&eacute;cepteur, ni &eacute;tiquette, ni
+capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se
+pr&eacute;cipita vers le paradis qui lui &eacute;tait ouvert, et, comme d'une mine
+in&eacute;puisable, comme d'une corbeille de f&eacute;e, comme d'un tr&eacute;sor des Mille
+et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux &agrave;
+trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie,
+des colporteurs charg&eacute;s de leurs balles, des escamoteurs avec leurs
+gobelets, enfin ces mille merveilles du premier &acirc;ge qui, dans la soir&eacute;e
+de No&euml;l, font tourner la t&ecirc;te &agrave; tous les enfants d'outre-Rhin; et cela
+avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de
+Fr&eacute;jus lui-m&ecirc;me respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de
+son royal &eacute;l&egrave;ve. Les assistants le regardaient avec le silence religieux
+qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus
+profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les
+antichambres.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, un huissier annon&ccedil;a le duc de Villeroy, et le
+mar&eacute;chal parut sur le seuil, la canne &agrave; la main, effar&eacute;, secouant sa
+perruque, et demandant &agrave; grands cris le roi. Comme on &eacute;tait habitu&eacute; &agrave;
+ces fa&ccedil;ons de faire, monsieur le r&eacute;gent se contenta de lui montrer Sa
+Majest&eacute; qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le
+parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son in&eacute;puisable
+r&eacute;cipient. Le mar&eacute;chal n'avait rien &agrave; dire; il &eacute;tait en retard de pr&egrave;s
+d'une heure. Le roi &eacute;tait avec monsieur de Fr&eacute;jus, cet autre lui-m&ecirc;me,
+mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de
+lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majest&eacute; courait quelque
+danger, il &eacute;tait l&agrave; pour la d&eacute;fendre. Le r&eacute;gent &eacute;changea un regard
+d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan;
+les choses allaient que c'&eacute;tait merveille.</p>
+
+<p>La caisse vide, et apr&egrave;s avoir laiss&eacute; un instant le roi jouir de la
+possession visuelle de tous ses tr&eacute;sors, monsieur le r&eacute;gent s'approcha
+de lui, et, le chapeau toujours &agrave; la main, lui rappela la promesse qu'il
+lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de
+l'&Eacute;tat. Louis XV, avec cette ponctualit&eacute; de parole qui lui fit dire
+depuis que l'exactitude &eacute;tait la politesse des rois, jeta un dernier
+coup d'&oelig;il sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter
+dans ses appartements, permission qui lui fut aussit&ocirc;t accord&eacute;e, et
+s'avan&ccedil;a vers le petit cabinet dont monsieur le r&eacute;gent lui ouvrit la
+porte. Alors selon leurs caract&egrave;res diff&eacute;rents, ou plut&ocirc;t selon
+l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre,
+monsieur de Fleury, qui, sous pr&eacute;texte de sa r&eacute;pugnance &agrave; se m&ecirc;ler des
+affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit
+quelques pas en arri&egrave;re et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au
+contraire le mar&eacute;chal s'&eacute;lan&ccedil;a en avant, et, voyant le roi entrer dans
+le cabinet, voulut le suivre. C'&eacute;tait ce moment qu'avait pr&eacute;par&eacute; le
+r&eacute;gent et qu'il attendait avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le mar&eacute;chal, dit-il alors en barrant le passage au
+duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai &agrave; entretenir Sa Majest&eacute;
+demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me
+laisser un instant avec elle en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;En t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te! s'&eacute;cria Villeroy, en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te! Mais vous savez
+bien, monseigneur, que c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur le mar&eacute;chal! r&eacute;pondit le r&eacute;gent avec le plus
+grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'en ma qualit&eacute; de gouverneur de Sa Majest&eacute;, j'ai le droit de
+l'accompagner partout.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, monsieur, reprit le r&eacute;gent, ce droit ne me para&icirc;t reposer sur
+aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tol&eacute;rer jusqu'&agrave; cette
+heure, non pas ce droit mais cette pr&eacute;tention, c'est que l'&acirc;ge du roi la
+rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majest&eacute; va atteindre sa
+dixi&egrave;me ann&eacute;e, maintenant qu'elle commence &agrave; permettre que je l'initie &agrave;
+la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conf&eacute;r&eacute;
+le titre de son pr&eacute;cepteur, vous trouverez bon, monsieur le mar&eacute;chal,
+que, comme monsieur de Fr&eacute;jus et vous, j'aie avec Sa Majest&eacute; mes heures
+de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Cela vous sera d'autant moins p&eacute;nible &agrave; accorder,
+monsieur le mar&eacute;chal, ajouta le r&eacute;gent avec un sourire &agrave; l'expression
+duquel il &eacute;tait difficile de se tromper, que vous &ecirc;tes trop savant sur
+ces sortes de mati&egrave;res pour qu'il vous reste quelque chose &agrave; y
+apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, r&eacute;pliqua le mar&eacute;chal en s'&eacute;chauffant selon son
+habitude et en oubliant toute convenance &agrave; mesure qu'il s'&eacute;chauffait,
+monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, dit le r&eacute;gent du m&ecirc;me ton railleur qu'il avait
+commenc&eacute; &agrave; prendre avec lui, et faites de Sa Majest&eacute; un grand capitaine,
+je ne vous en emp&ecirc;che point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font
+t&eacute;moignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur ma&icirc;tre; mais dans ce
+moment, monsieur le mar&eacute;chal, il ne s'agit aucunement de science
+militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'&Eacute;tat qui ne peut &ecirc;tre
+confi&eacute; qu'&agrave; Sa Majest&eacute;. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle
+l'expression du d&eacute;sir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monseigneur, impossible! s'&eacute;cria le mar&eacute;chal perdant de
+plus en plus la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! reprit le r&eacute;gent, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? continua le mar&eacute;chal, pourquoi?... parce que mon devoir est
+de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne
+permettrai pas....</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur le mar&eacute;chal, interrompit le duc d'Orl&eacute;ans avec
+une ind&eacute;finissable expression de hauteur, je crois que vous allez me
+manquer de respect!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit le mar&eacute;chal s'&eacute;chauffant de plus en plus, je sais
+le respect que je dois &agrave; votre Altesse Royale pour le moins autant que
+ce que je dois &agrave; ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majest&eacute;
+ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Attendu? reprit monsieur le r&eacute;gent, attendu?... Achevez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Attendu que je r&eacute;ponds de sa personne, dit le mar&eacute;chal, qui, pouss&eacute;
+par cette esp&egrave;ce de d&eacute;fi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.</p>
+
+<p>&Agrave; ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les
+spectateurs de cette sc&egrave;ne un moment de silence pendant lequel on
+n'entendit rien que les grommellements du mar&eacute;chal et les soupirs
+&eacute;touff&eacute;s de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orl&eacute;ans, il releva la
+t&ecirc;te avec un sourire de souverain m&eacute;pris, et prenant peu &agrave; peu cet air
+de dignit&eacute; qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les
+plus imposants du monde:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous m&eacute;prenez &eacute;trangement, ce me
+semble, et vous croyez parler &agrave; quelque autre. Mais puisque vous oubliez
+qui je suis, c'est &agrave; moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare,
+continua le r&eacute;gent en s'adressant &agrave; son capitaine des gardes, faites
+votre devoir.</p>
+
+<p>Alors seulement le mar&eacute;chal de Villeroy, comme si le plancher manquait
+sous lui, comprit dans quel pr&eacute;cipice il glissait, et ouvrit la bouche
+pour balbutier une excuse; mais le r&eacute;gent ne lui laissa pas m&ecirc;me le
+temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, et avant qu'il f&ucirc;t revenu de sa surprise, le marquis de Lafare
+s'approcha du mar&eacute;chal et lui demanda son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se
+ber&ccedil;ait dans son impertinence sans que personne pr&icirc;t la peine de l'en
+tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la
+voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus imp&eacute;rative que la
+premi&egrave;re, il d&eacute;tacha son &eacute;p&eacute;e et la donna au marquis de Lafare.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux
+mousquetaires gris y poussent le mar&eacute;chal; la chaise se referme,
+d'Artagnan et Lafare se placent &agrave; chaque porti&egrave;re, et, en un clin
+d'&oelig;il, le prisonnier est emport&eacute; par une des fen&ecirc;tres lat&eacute;rales dans
+les jardins. Les chevau-l&eacute;gers, qui ont le mot d'ordre, se mettent &agrave; sa
+suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne &agrave;
+gauche, on entre dans l'Orangerie; l&agrave;, dans une premi&egrave;re pi&egrave;ce, on
+laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle
+contient, entrent dans une seconde chambre accompagn&eacute;s seulement de
+Lafare et de d'Artagnan.</p>
+
+<p>Toutes ces choses s'&eacute;taient pass&eacute;es si rapidement, que le mar&eacute;chal,
+dont la premi&egrave;re qualit&eacute; n'&eacute;tait point le sang-froid, n'avait pas eu le
+temps de se remettre. Il s'&eacute;tait vu d&eacute;sarmer, il s'&eacute;tait senti emporter,
+il se trouvait enferm&eacute; avec deux hommes qu'il savait ne pas professer
+pour lui une grande amiti&eacute;, et, s'exag&eacute;rant toujours son importance, il
+se crut perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! s'&eacute;cria-t-il en p&acirc;lissant, et tandis que la sueur et la
+poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'esp&egrave;re qu'on ne veut
+pas m'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le mar&eacute;chal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis
+que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au mar&eacute;chal sa
+perruque tout effarouch&eacute;e, ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rire. Non, monsieur,
+il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le mar&eacute;chal &agrave; qui cette
+assurance rendait un peu de tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce
+matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de
+votre habit.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal, qui, pr&eacute;occup&eacute; jusqu'alors de sa propre affaire, avait
+oubli&eacute; celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main
+&agrave; la poche o&ugrave; &eacute;taient ces lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arr&ecirc;tant la main du
+mar&eacute;chal, mais nous sommes autoris&eacute;s &agrave; vous pr&eacute;venir que, dans le cas o&ugrave;
+vous chercheriez &agrave; nous soustraire les originaux de ces lettres,
+monsieur le r&eacute;gent en a les copies.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autoris&eacute;s &agrave; vous les
+prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident
+que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable,
+que vous poussiez la r&eacute;bellion, monsieur le mar&eacute;chal, jusqu'&agrave; vouloir
+lutter.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'assurez, messieurs, dit le mar&eacute;chal, que monseigneur le
+r&eacute;gent a les copies de ces lettres?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme! dit Lafare.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi
+j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent
+aucunement et que je ne m'&eacute;tais charg&eacute; de remettre que par complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons cela, monsieur le mar&eacute;chal, dit Lafare.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, ajouta le mar&eacute;chal, j'esp&egrave;re, messieurs, que vous ferez
+valoir pr&egrave;s de Son Altesse Royale la facilit&eacute; avec laquelle je me suis
+soumis &agrave; ses ordres, et le regret bien sinc&egrave;re que j'ai de l'avoir
+offens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, monsieur le mar&eacute;chal, toute chose sera rapport&eacute;e
+comme elle s'est pass&eacute;e; mais ces lettres?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, monsieur, dit le mar&eacute;chal en donnant les deux lettres &agrave;
+Lafare.</p>
+
+<p>Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que
+c'&eacute;taient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre assur&eacute; &eacute;galement qu'il n'y avait pas d'erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le mar&eacute;chal
+&agrave; sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le
+r&eacute;gent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous,
+d'avoir pour lui tous les &eacute;gards dus &agrave; son m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le
+mar&eacute;chal, all&eacute;g&eacute; de ses deux lettres, et commen&ccedil;ant &agrave; soup&ccedil;onner le
+pi&egrave;ge dans lequel il &eacute;tait tomb&eacute;, repassa dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, o&ugrave;
+l'attendaient les chevau-l&eacute;gers. Le cort&egrave;ge se dirigea vers la grille,
+o&ugrave; il arriva au bout d'un instant. Un carrosse &agrave; six chevaux attendait;
+on y porta le mar&eacute;chal; d'Artagnan se pla&ccedil;a pr&egrave;s de lui; un officier des
+mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur
+le devant, vingt mousquetaires se plac&egrave;rent, quatre &agrave; chaque porti&egrave;re,
+douze &agrave; la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au
+galop.</p>
+
+<p>Quant au marquis de Lafare, qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; au haut de l'escalier de
+l'Orangerie pour assister &agrave; ce d&eacute;part, &agrave; peine l'eut-il vu effectuer
+sans accident, qu'il reprit la route du ch&acirc;teau, les deux lettres de
+Philippe V &agrave; la main.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_38" id="Chapitre_38"></a><a href="#table">Chapitre 38</a></h2>
+
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, vers les deux heures de l'apr&egrave;s-midi, et comme
+d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait &agrave; la
+Biblioth&egrave;que, r&eacute;p&eacute;tait pour la milli&egrave;me fois, couch&eacute; aux pieds de
+Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais
+une autre qu'elle, Nanette entra et annon&ccedil;a au chevalier que quelqu'un
+l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de
+savoir quel &eacute;tait l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le
+paradis de son amour, alla vers la fen&ecirc;tre et aper&ccedil;ut l'abb&eacute; Brigaud qui
+se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura
+d'un sourire Bathilde inqui&egrave;te, prit le chaste baiser que lui tendait le
+front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit l'abb&eacute; en l'apercevant, tandis que vous &ecirc;tes bien
+tranquille &agrave; faire l'amour &agrave; votre voisine il se passe de belles choses,
+mon cher pupille!</p>
+
+<p>&mdash;Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne savez rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez &agrave; m'apprendre
+n'est pas de la plus haute importance, je vous &eacute;trangle pour m'avoir
+d&eacute;rang&eacute;. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles
+dignes de la circonstance, faites en.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abb&eacute; Brigaud, la r&eacute;alit&eacute;
+laissera peu de chose &agrave; faire &agrave; mon imagination.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abb&eacute; avec
+plus d'attention, vous avez la mine tout encharibott&eacute;e! Voyons,
+qu'est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Contez-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il est arriv&eacute;? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous
+avons &eacute;t&eacute; vendus je ne sais par qui; que monsieur le mar&eacute;chal de
+Villeroy a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; ce matin &agrave; Versailles, et que les deux lettres de
+Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du
+r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&eacute;tez donc, l'abb&eacute;, dit d'Harmental, qui, du troisi&egrave;me ciel o&ugrave; il
+&eacute;tait mont&eacute;, avait toutes les peines du monde &agrave; redescendre sur la
+terre. R&eacute;p&eacute;tez donc, s'il vous pla&icirc;t; je n'ai pas bien entendu.</p>
+
+<p>Et l'abb&eacute; r&eacute;p&eacute;ta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annon&ccedil;ait en
+pesant sur chaque syllabe.</p>
+
+<p>D'Harmental &eacute;couta la complainte de Brigaud d'un bout &agrave; l'autre, et
+comprit &agrave; son tour la gravit&eacute; de la situation. Mais quelles que fussent
+les sombres pens&eacute;es que cette situation fit na&icirc;tre en lui, son visage ne
+manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermet&eacute; calme qui
+lui &eacute;tait habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abb&eacute; eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix o&ugrave; il &eacute;tait impossible de
+reconna&icirc;tre la moindre alt&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour le moment, r&eacute;pondit l'abb&eacute;, et il me semble m&ecirc;me que c'est
+bien assez, et que si vous n'&ecirc;tes pas content comme cela, vous &ecirc;tes bien
+difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher abb&eacute;, quand nous nous sommes mis &agrave; jouer &agrave; la conspiration,
+reprit d'Harmental, c'&eacute;tait avec chances &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gales de perdre ou
+de gagner. Nos chances avaient hauss&eacute;, nos chances baissent. Hier, nous
+avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons
+plus que trente: voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous d&eacute;montez
+pas facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher abb&eacute;! reprit d'Harmental, je suis heureux
+en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez
+pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je
+r&eacute;pondrais Amen &agrave; votre De profundis.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue.
+Monsieur le mar&eacute;chal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur
+le mar&eacute;chal de Villeroy ne sait pas les noms des conjur&eacute;s. Les lettres
+de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne d&eacute;signent personne
+et il n'y a de v&eacute;ritablement compromis dans tout cela que le prince de
+Cellamare. Or, l'inviolabilit&eacute; de son caract&egrave;re le garantit de tout
+danger r&eacute;el. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est
+parvenu au cardinal Alberoni, doit &agrave; cette heure lui servir d'otage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du vrai dans ce que vous dites l&agrave;, reprit Brigaud en se
+rassurant.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est all&eacute; aux
+nouvelles chez le prince de Cellamare lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faudrait voir Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai donn&eacute; rendez-vous ici, et comme j'ai pass&eacute;, avant de venir
+vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'&eacute;tonne m&ecirc;me qu'il ne soit
+pas encore arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, c'est lui! s'&eacute;cria d'Harmental en courant &agrave; la porte et en
+l'ouvrant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, tr&egrave;s cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort &agrave; propos &agrave;
+mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que
+Brigaud s'&eacute;tait tromp&eacute; d'adresse, et qu'un chr&eacute;tien ne pouvait demeurer
+&agrave; une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher,
+continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde
+de d'Harmental, il faut que je vous y am&egrave;ne madame du Maine, et qu'elle
+sache tout ce qu'elle vous doit.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne
+soyons pas plus mal log&eacute;s encore d'ici &agrave; quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abb&eacute;; mais au
+moins, &agrave; la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement
+royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un
+gentilhomme peut habiter sans d&eacute;choir. Mais ce logement! fi donc,
+l'abb&eacute;! Je sens le clerc de procureur &agrave; une lieue: parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouv&eacute;, Valef, dit d'Harmental
+piqu&eacute; malgr&eacute; lui du m&eacute;pris que le baron faisait de sa demeure, vous
+seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin
+peut-&ecirc;tre? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'&agrave; Richelieu que ces
+choses-l&agrave; soient permises. &Agrave; vous et moi qui valons mieux que lui
+peut-&ecirc;tre, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point &ecirc;tre si
+fort &agrave; la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos
+observations, je les &eacute;coute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles
+me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais &eacute;tat que nous
+le pensions.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire. &Agrave; propos, la conspiration est &agrave; tous les diables.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous l&agrave;, baron? s'&eacute;cria Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas m&ecirc;me le loisir de
+venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez failli &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, mon cher Valef? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'en est pas fallu de l'&eacute;paisseur d'un cheveu.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela, baron?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? vous savez bien, l'abb&eacute;, que je vous ai quitt&eacute; pour
+aller chez le prince de Cellamare.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'y &eacute;tais quand on est venu pour saisir ses papiers.</p>
+
+<p>&mdash;On a saisi les papiers du prince? s'&eacute;cria Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Moins ceux que nous avons br&ucirc;l&eacute;s, et malheureusement ce n'est pas la
+majeure partie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche apr&egrave;s la cogn&eacute;e! Que
+diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite
+Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de
+Longueville?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il pass&eacute;? demanda
+d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher chevalier, imaginez-vous la sc&egrave;ne la plus bouffonne du monde.
+J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez l&agrave;. Nous aurions ri comme
+des d&eacute;rat&eacute;s. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dubois lui-m&ecirc;me, demanda Brigaud, Dubois est venu chez
+l'ambassadeur?</p>
+
+<p>&mdash;En personne naturelle, l'abb&eacute;. Imaginez-vous que nous &eacute;tions en train
+de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le
+prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de
+lettres plus ou moins importantes, et br&ucirc;lant toutes celles qui nous
+paraissaient m&eacute;riter les honneurs de l'autodaf&eacute;, lorsque tout &agrave; coup,
+son valet de chambre entre et nous annonce que l'h&ocirc;tel de l'ambassade
+est cern&eacute; par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc
+demandent &agrave; lui parler. Le but de la visite n'&eacute;tait pas difficile &agrave;
+deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette
+tout enti&egrave;re au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne
+de faire entrer. L'ordre &eacute;tait inutile: Dubois et Leblanc &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, je ne vois rien de bien dr&ocirc;le dans tout cela, dit Brigaud
+en secouant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, voil&agrave; o&ugrave; cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord
+que j'&eacute;tais l&agrave; dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut
+sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa t&ecirc;te de fouine dans la
+chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui envelopp&eacute;
+de sa robe de chambre, se tenait devant la chemin&eacute;e pour donner aux
+papiers en question le temps de br&ucirc;ler.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez,
+puis-je savoir &agrave; quel &eacute;v&eacute;nement je dois la bonne fortune de votre
+visite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, &agrave; une chose bien simple, au
+d&eacute;sir qui nous est venu, &agrave; monsieur Leblanc et &agrave; moi, de prendre
+connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres
+du roi Philippe V, ces deux &eacute;chantillons nous ont donn&eacute; un avant-go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies &agrave; dix heures seulement &agrave;
+Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; une
+heure entre les mains de Dubois?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, l'abb&eacute;; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin
+que si on les avait mises tout bonnement &agrave; la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le
+droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique,
+lui a fait observer qu'il avait quelque peu viol&eacute; lui-m&ecirc;me ce droit en
+couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il
+&eacute;tait le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait
+emp&ecirc;cher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait
+d&eacute;j&agrave; ouvert le secr&eacute;taire et visit&eacute; ce qu'il contenait, tandis que
+Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son c&ocirc;t&eacute;. Tout &agrave;
+coup Cellamare quitta sa place, et arr&ecirc;tant Leblanc qui venait de mettre
+la main sur un paquet de lettres li&eacute;es avec un ruban rose:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, lui dit-il, &agrave; chacun ses attributions. Ces lettres
+sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de votre confiance, dit Dubois sans se d&eacute;concerter, en se levant
+et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de
+ces sortes de secrets, et le v&ocirc;tre sera bien gard&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment ses yeux se port&egrave;rent sur la chemin&eacute;e, et au milieu des
+cendres des lettres br&ucirc;l&eacute;es, Dubois aper&ccedil;ut un papier encore intact, et
+se pr&eacute;cipitant vers la chemin&eacute;e, il le saisit au moment o&ugrave; les flammes
+allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne
+put l'emp&ecirc;cher, et que le papier &eacute;tait aux mains de Dubois avant qu'il
+e&ucirc;t devin&eacute; quelle &eacute;tait son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts,
+je savais bien que monsieur le r&eacute;gent avait des espions habiles, mais je
+ne les savais pas assez braves pour aller au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait d&eacute;j&agrave; ouvert le papier, ils
+sont grandement r&eacute;compens&eacute;s de leur bravoure. Voyez....</p>
+
+<p>Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il
+contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint p&acirc;le comme la
+mort, et que, comme Dubois &eacute;clatait de rire, Cellamare, dans un moment
+de col&egrave;re, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre
+qui se trouva sous sa main.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en
+regardant les morceaux qui roulaient jusqu'&agrave; ses pieds, et en mettant le
+papier dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons &agrave;
+peu pr&egrave;s ce que nous d&eacute;sirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de
+temps &agrave; perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scell&eacute;s chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Les scell&eacute;s chez moi! s'&eacute;cria l'ambassadeur exasp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, proc&eacute;dez.</p>
+
+<p>Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes pr&eacute;par&eacute;es.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a l'op&eacute;ration par le secr&eacute;taire et le bureau puis, les cachets
+appliqu&eacute;s sur ces deux meubles, il s'avan&ccedil;a vers la porte de mon
+cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'&eacute;cria le prince, je ne souffrirai jamais....</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la
+chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voil&agrave; monsieur
+l'ambassadeur d'Espagne qui est accus&eacute; de haute trahison contre l'&Eacute;tat;
+ayez la bont&eacute; de l'accompagner &agrave; la voiture qui l'attend et de le
+conduire o&ugrave; vous savez. S'il fait r&eacute;sistance, appelez huit hommes et
+emportez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fit le prince? demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince fit ce que vous auriez fait &agrave; sa place, je le pr&eacute;sume, mon
+cher abb&eacute;: il suivit les deux officiers et cinq minutes apr&egrave;s, votre
+serviteur se trouva sous le scell&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre baron! s'&eacute;cria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu
+retir&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; justement le beau de la chose. &Agrave; peine le prince sorti, et
+moi sous bande, comme ma porte se trouvait la derni&egrave;re &agrave; cacheter, et
+que, par cons&eacute;quent, la besogne &eacute;tait finie, Dubois appela le valet de
+chambre du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Lapierre, monseigneur, pour vous servir, r&eacute;pondit le valet tout
+tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, &agrave; monsieur
+Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scell&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Les gal&egrave;res, r&eacute;pondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui
+connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel,
+vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques ann&eacute;es
+sur les vaisseaux de Sa Majest&eacute; le roi de France, touchez du bout du
+doigt seulement &agrave; l'une de ces petites bandes ou &agrave; un de ces gros
+cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de
+louis vous sont agr&eacute;ables, gardez fid&egrave;lement les scell&eacute;s que nous venons
+de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront compt&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;f&egrave;re les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, signez ce proc&egrave;s-verbal; nous vous constituons gardien
+du cabinet du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, monseigneur, r&eacute;pondit Lapierre, et il signa.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilit&eacute; qui
+p&egrave;se sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous y soumettez?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y soumets.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien &agrave; faire ici, dit
+Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tir&eacute; de
+la chemin&eacute;e, tout ce que je d&eacute;sirais avoir.</p>
+
+<p>Et &agrave; ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda
+s'&eacute;loigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du c&ocirc;t&eacute; du
+cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en
+aller.</p>
+
+<p>&mdash;Tu savais donc que j'&eacute;tais ici, maraud?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! est-ce que j'aurais accept&eacute; la place de gardien sans cela? Je
+vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pens&eacute; que vous ne seriez
+pas curieux de rester l&agrave; trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as raison. Cent louis pour toi en r&eacute;compense de ta bonne id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que faites-vous donc? s'&eacute;cria Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois bien, j'essaye de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne
+voudriez pas envoyer un pauvre p&egrave;re de famille aux gal&egrave;res. D'ailleurs,
+pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, ils ont emport&eacute; la clef avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et par o&ugrave; diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?</p>
+
+<p>&mdash;Levez la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;J'y regarde.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre droite.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous rien?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si fait: un &oelig;il-de-b&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la premi&egrave;re chose
+venue. L'&oelig;il-de-b&oelig;uf donne dans l'alc&ocirc;ve. L&agrave;, laissez-vous glisser
+maintenant, vous tomberez sur le lit. Voil&agrave;. Vous ne vous &ecirc;tes pas fait
+de mal, monsieur le baron?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Le prince &eacute;tait fort bien couch&eacute;, ma foi. Je souhaite qu'il ait
+un aussi bon lit o&ugrave; on le m&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&egrave;re maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service
+que je lui ai rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Les cent louis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur le baron qui me les a offerts.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dr&ocirc;le, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment
+de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est
+six cents livres que tu gagnes au march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron est le plus g&eacute;n&eacute;reux seigneur que je connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Et maintenant par o&ugrave; faut-il que je m'en aille?</p>
+
+<p>&mdash;Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il
+traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite
+porte, car peut-&ecirc;tre la grande est-elle gard&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de l'itin&eacute;raire.</p>
+
+<p>Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je
+trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis
+qu'un bond de la rue des Saints-P&egrave;res ici, et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et le prince de Cellamare, o&ugrave; est-il? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! diable! fit Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dites-vous de mon odyss&eacute;e, l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ce serait fort dr&ocirc;le, sans ce maudit papier que ce damn&eacute; de
+Dubois est all&eacute; ramasser dans les cendres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, dit Valef, cela g&acirc;te la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez aucune id&eacute;e de ce que ce pouvait &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Mais soyez tranquille, l'abb&eacute;, il n'est pas perdu, et un jour
+ou l'autre nous saurons bien ce que c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte
+s'ouvrit, et Boniface passa sa t&ecirc;te joufflue.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de madame
+Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher
+baron je vous pr&eacute;sente mon pr&eacute;d&eacute;cesseur dans cette chambre, le fils de
+ma digne propri&eacute;taire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abb&eacute;
+Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur
+pour la maison de la m&egrave;re Denis! Ah! vous &ecirc;tes baron, vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, petit dr&ocirc;le, dit l'abb&eacute;, qui ne se souciait
+pas qu'on le s&ucirc;t en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi rien. C'est la m&egrave;re Denis qui vous r&eacute;clame.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-elle? le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement
+s'assemble demain.</p>
+
+<p>&mdash;Le parlement s'assemble demain! s'&eacute;cri&egrave;rent Valef et d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quel but? demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; ta m&egrave;re a-t-elle su que le parlement s'assemblait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui le lui ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; l'as-tu appris, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Chez mon procureur, pardieu! Ma&icirc;tre Joullu &eacute;tait justement chez
+monsieur le premier pr&eacute;sident quand l'ordre lui est arriv&eacute; des
+Tuileries. Aussi, si le feu prend demain &agrave; l'&eacute;tude, ce n'est pas moi qui
+l'y aurai mis, vous pourrez &ecirc;tre parfaitement tranquille, p&egrave;re Brigaud.
+Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! &ccedil;a va faire une
+fameuse baisse dans les &eacute;crevisses!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, garnement; dis &agrave; ta m&egrave;re que je passerai chez elle en
+descendant.</p>
+
+<p>&mdash;Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le
+baron. Oh! &agrave; deux sous les homards! &agrave; deux sous!</p>
+
+<p>Et monsieur Boniface sortit, fort &eacute;loign&eacute; de se douter de l'effet qu'il
+venait de produire sur ses trois auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque coup d'&Eacute;tat qui se machine, murmura d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours chez madame du Maine pour l'en pr&eacute;venir, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi,
+l'abb&eacute;, vous savez o&ugrave; je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous n'&eacute;tiez pas chez vous, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'&agrave; ouvrir la fen&ecirc;tre, et &agrave;
+frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent
+ensemble pour aller chacun o&ugrave; il avait dit.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s eux, d'Harmental descendit &agrave; son tour, et monta chez
+Bathilde, qu'il trouva fort inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait cinq heures de l'apr&egrave;s-midi, et Buvat n'&eacute;tait pas encore
+rentr&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune
+fille avait l'&acirc;ge de connaissance.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_39" id="Chapitre_39"></a><a href="#table">Chapitre 39</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, &agrave; sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental,
+et trouva le jeune homme habill&eacute; et l'attendant. Tous deux
+s'envelopp&egrave;rent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs
+yeux, et s'achemin&egrave;rent par la rue le Cl&eacute;ry, la place des Victoires et
+le jardin du Palais-Royal.</p>
+
+<p>En approchant de la rue de l'&Eacute;chelle, ils commenc&egrave;rent &agrave; apercevoir un
+mouvement inaccoutum&eacute;, toutes les avenues des Tuileries &eacute;taient gard&eacute;es
+par des d&eacute;tachements nombreux de chevau-l&eacute;gers et de mousquetaires et
+les curieux, exil&eacute;s de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient
+sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se m&ecirc;l&egrave;rent &agrave; la
+foule.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s &agrave; l'endroit o&ugrave; se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils
+furent accost&eacute;s par un officier de mousquetaires gris envelopp&eacute; comme
+eux d'un grand manteau. C'&eacute;tait Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, l'abb&eacute;! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval,
+Malezieux et moi. Je les quitte &agrave; l'instant m&ecirc;me, et ils doivent &ecirc;tre
+aux environs. Ne nous &eacute;loignons pas d'ici et ils ne tarderont pas &agrave; nous
+rejoindre.</p>
+
+<p>Savez-vous quelque chose vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien; je suis pass&eacute; chez Malezieux, mais il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'il n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;. Nous sommes rest&eacute;s toute la
+nuit &agrave; l'Arsenal.</p>
+
+<p>&mdash;Et aucune d&eacute;monstration hostile n'a &eacute;t&eacute; faite? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse
+&eacute;taient convoqu&eacute;s pour le conseil de r&eacute;gence qui devait se tenir ce
+matin avant le lit de justice. &Agrave; six heures et demie ils &eacute;taient tous
+deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus
+pr&egrave;s des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la
+surintendance.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a achemin&eacute; sur Orl&eacute;ans, dans une voiture &agrave; quatre chevaux,
+accompagn&eacute; d'un gentilhomme de la chambre du roi et escort&eacute; de douze
+chevau-l&eacute;gers.</p>
+
+<p>&mdash;Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres?
+demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que pense madame du Maine?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il se brasse quelque chose contre les princes l&eacute;gitim&eacute;s, et qu'on
+va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs
+privil&egrave;ges. Aussi ce matin elle a vertement chapitr&eacute; son mari, qui lui a
+promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur de Toulouse?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abb&eacute;, il n'y a
+rien &agrave; en faire avec sa modestie ou plut&ocirc;t son humilit&eacute;. Il trouve
+toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse pr&ecirc;t &agrave;
+abandonner au r&eacute;gent ce qu'il lui demande.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le roi....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne savez pas: il para&icirc;t qu'il y a un pacte entre le mar&eacute;chal
+et monsieur de Fr&eacute;jus, et que si l'on &eacute;loignait l'un de Sa Majest&eacute;,
+l'autre devait se retirer aussit&ocirc;t. Hier, dans la matin&eacute;e, monsieur de
+Fr&eacute;jus a disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte
+de son mar&eacute;chal, est inconsolable de celle de son &eacute;v&ecirc;que.</p>
+
+<p>&mdash;Et par qui savez-vous tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, &agrave;
+Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouv&eacute; Sa Majest&eacute; au
+d&eacute;sespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait
+cass&eacute;s. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le
+roi &agrave; la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante
+balivernes, et l'a presque consol&eacute; en cassant avec lui le reste de ses
+porcelaines et de ses carreaux.</p>
+
+<p>En ce moment, un individu v&ecirc;tu d'une longue robe d'avocat et coiff&eacute; d'un
+bonnet carr&eacute; passa pr&egrave;s du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et
+Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le mar&eacute;chal apr&egrave;s
+la bataille de Ramillies, et qui &eacute;tait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Villeroy, Villeroy,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>A fort bien servi le roi...</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Guillaume, Guillaume, Guillaume.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Brigaud se retourna, et sous ce d&eacute;guisement crut reconna&icirc;tre Pompadour.
+De son c&ocirc;t&eacute;, l'avocat s'arr&ecirc;ta et s'approcha du groupe en question;
+l'abb&eacute; n'eut plus de doute: c'&eacute;tait bien le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma&icirc;tre Cl&eacute;ment, lui dit-il, quelle nouvelle au palais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se
+confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! cria Valef, voil&agrave; qui me raccommodera avec les robes
+rouges; mais il n'osera.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! vous savez que M. de Mesme est des n&ocirc;tres; il a &eacute;t&eacute; nomm&eacute;
+pr&eacute;sident par le cr&eacute;dit de monsieur du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et
+si vous n'avez pas d'autre certitude, ma&icirc;tre Cl&eacute;ment, je vous conseille
+de ne pas trop compter sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient
+d'obtenir du r&eacute;gent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son
+billet de retenue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe
+quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait d&eacute;j&agrave; du conseil de
+r&eacute;gence?</p>
+
+<p>En effet, un grand mouvement s'op&eacute;rait dans la cour des Tuileries, et
+les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur
+poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au m&ecirc;me instant, on vit
+para&icirc;tre les deux fr&egrave;res. Ils &eacute;chang&egrave;rent quelques mots; chacun monta
+dans son carrosse, et les deux voitures s'&eacute;loign&egrave;rent rapidement par le
+guichet du bord de l'eau.</p>
+
+<p>Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se
+perdirent en conjectures sur cet &eacute;v&eacute;nement, qui, remarqu&eacute; par beaucoup
+d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans
+pouvoir se rendre compte de sa v&eacute;ritable cause, lorsqu'ils aper&ccedil;urent
+Malezieux qui paraissait les chercher. Ils all&egrave;rent &agrave; lui, et, &agrave; sa
+figure, d&eacute;compos&eacute;e, ils jug&egrave;rent que les renseignements, s'il en avait,
+devaient &ecirc;tre peu rassurants.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque id&eacute;e de ce qui se passe?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitt&eacute; le
+conseil de r&eacute;gence? reprit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a
+fait arr&ecirc;ter le cocher et m'a envoy&eacute; par son valet de chambre ce petit
+billet au crayon.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Brigaud. Et il lut:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le r&eacute;gent nous a fait
+inviter, Toulouse et moi, &agrave; quitter le conseil. Cette invitation m'a
+paru un ordre, et comme toute r&eacute;sistance e&ucirc;t &eacute;t&eacute; inutile, attendu que
+nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je
+ne sais m&ecirc;me pas trop si nous pouvons compter, j'ai d&ucirc; ob&eacute;ir. T&acirc;chez de
+voir la duchesse, qui doit &ecirc;tre aux Tuileries, et dites-lui que je me
+retire &agrave; Rambouillet, o&ugrave; j'attendrai les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Votre affectionn&eacute;,</p>
+
+<p>Louis-Auguste.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Le l&acirc;che! dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; les gens pour lesquels nous risquons notre t&ecirc;te! murmura
+Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre
+t&ecirc;te pour nous-m&ecirc;mes, je l'esp&egrave;re bien, et non pas pour d'autres.
+N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! &agrave; qui diable en avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, l'abb&eacute;, r&eacute;pondit d'Harmental; c'est qu'il me semble
+reconna&icirc;tre... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-m&ecirc;me! Vous ne
+vous &eacute;loignez pas d'ici, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, dit Malezieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, l'abb&eacute;, dit d'Harmental; c'est pour affaire
+qui m'est personnelle.</p>
+
+<p>En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussit&ocirc;t &agrave; fendre la
+foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il
+suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, gr&acirc;ce &agrave; sa
+force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'&eacute;tait
+approch&eacute; de la grille, lui et les deux donzelles avin&eacute;es qui pendaient &agrave;
+ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en
+accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il tra&ccedil;ait sur le
+sable avec le bout de sa canne, tandis qu'&agrave; chacun de ses mouvements sa
+longue &eacute;p&eacute;e fr&eacute;tillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que
+c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu
+lieu &agrave; la mort du feu roi; quand on a cass&eacute; le testament et qu'on a
+d&eacute;clar&eacute;, sauf le respect d&ucirc; &agrave; Sa Majest&eacute; Louis XIV, que les b&acirc;tards
+&eacute;taient toujours des b&acirc;tards. Voyez-vous, &ccedil;a se passe dans une grande
+salle, longue ou carr&eacute;e, &ccedil;a n'y fait rien; le lit du roi est ici, les
+pairs sont l&agrave;, le parlement est en face.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que
+cela t'amuse, ce qu'il te conte l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas le moindrement; ce n'&eacute;tait pas la peine de nous emmener du
+quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer
+cinquante mousquetaires &agrave; cheval, et une douzaine de chevau-l&eacute;gers qui
+courent les uns apr&egrave;s les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon vieux, reprit la premi&egrave;re interlocutrice, il me semble
+que si nous allions manger une matelote de la R&acirc;p&eacute;e, &ccedil;a serait plus
+nourrissant que ton lit de justice, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Honorine, reprit celui &agrave; qui cette astucieuse invitation
+&eacute;tait faite, j'ai d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;, quoiqu'il y ait &agrave; peine douze heures
+que j'ai l'honneur de vous conna&icirc;tre, que vous &ecirc;tes fort port&eacute;e sur
+votre bouche, ce qui est un bien vilain d&eacute;faut pour une femme. T&acirc;chez
+donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez
+encore &agrave; rester avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, dis donc, Ph&eacute;mie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme
+cela jusqu'&agrave; cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois
+bouteilles de vin blanc, ce vieux re&icirc;tre! D'abord, je te pr&eacute;viens, mon
+bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau!
+reprit le personnage &agrave; la vanit&eacute; duquel on faisait cet appel
+gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de
+chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec
+des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de
+plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'&agrave; quatre heures du soir,
+d'apr&egrave;s convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela
+m'est &eacute;gal!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nourries, nourries!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas &eacute;t&eacute; un seul instant question de nourriture dans le trait&eacute;,
+mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de l&eacute;s&eacute; dans l'affaire, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, vilain ladre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, j'ai demand&eacute; deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu les as.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon; je r&eacute;p&egrave;te: j'ai demand&eacute; deux femmes, ce qui veut dire
+une blonde et une brune, et l'on a profit&eacute; de l'obscurit&eacute; pour me donner
+deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donn&eacute;
+qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui
+aurais le droit de r&eacute;clamer des dommages-int&eacute;r&ecirc;ts. Aussi, taisons-nous,
+mes amours, taisons nous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une injustice, cri&egrave;rent ensemble les deux donzelles.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait
+probablement une dans ce moment-ci &agrave; ce pauvre monsieur du Maine, et si
+vous aviez un peu de c&oelig;ur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on
+pr&eacute;pare &agrave; ce pauvre prince. Quant &agrave; moi, j'en ai l'estomac si serr&eacute;
+qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous
+demandiez du spectacle: tenez, en voil&agrave;, et un beau! regardez. Qui
+regarde d&icirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit en frappant sur l'&eacute;paule de Roquefinette le chevalier,
+qui esp&eacute;rait, gr&acirc;ce au mouvement qu'occasionnait l'approche du
+parlement, pouvoir, sans &ecirc;tre remarqu&eacute;, &eacute;changer quelques paroles avec
+notre vieille connaissance qu'il retrouvait l&agrave; par hasard, est-ce que je
+pourrais vous dire deux mots en particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez l&agrave;,
+mes petites chattes, ajouta-t-il en pla&ccedil;ant les deux demoiselles au
+premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis
+ici &agrave; deux pas. Me voil&agrave;, chevalier, me voil&agrave;, continua-t-il en le
+tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je
+vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de
+vous parler le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette
+est toujours prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle
+ouverture &agrave; me faire, allez de l'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu
+n'est pas propre &agrave; une conf&eacute;rence de cette nature. Seulement, je voulais
+savoir de vous, le cas &eacute;ch&eacute;ant, si vous logiez toujours au m&ecirc;me endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs o&ugrave; je
+m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu
+de me trouver comme la derni&egrave;re fois au premier ou au second, il vous
+faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher
+cette fois au cinqui&egrave;me ou au sixi&egrave;me attendu que, par un mouvement de
+bascule que vous comprenez sans &ecirc;tre un grand &eacute;conomiste, &agrave; mesure que
+les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds &eacute;tant au plus bas, je
+me trouve naturellement au plus haut.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main &agrave;
+la poche de sa veste, vous &ecirc;tes g&ecirc;n&eacute; et vous ne vous adressez point &agrave;
+vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arr&ecirc;tant d'un geste
+les dispositions lib&eacute;rales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un
+service, qu'on me fasse un cadeau, tr&egrave;s bien. Quand je conclus un
+march&eacute;, qu'on en ex&eacute;cute les conditions, &agrave; merveille! Mais que je
+demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'&eacute;glise, et
+non pour un homme d'&eacute;p&eacute;e. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est
+fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aper&ccedil;ois mes dr&ocirc;lesses
+qui s'esbignent, et je ne veux pas &ecirc;tre fait au m&ecirc;me par de pareilles
+esp&egrave;ces. Si vous avez besoin de moi, vous savez o&ugrave; me trouver. Ainsi, au
+revoir, chevalier au revoir.</p>
+
+<p>Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir &agrave; lui dire,
+Roquefinette se mit &agrave; la poursuite de mesdemoiselles Honorine et
+Euph&eacute;mie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu
+profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote &agrave;
+laquelle l'honorable miquelet e&ucirc;t sans doute tenu autant qu'elles, si
+par fortune il e&ucirc;t eu le gousset mieux garni.</p>
+
+<p>Cependant, comme il n'&eacute;tait que onze heures du matin &agrave; peine, comme
+selon toute probabilit&eacute; le lit de justice ne devait finir que vers les
+quatre heures du soir, et que jusque-l&agrave; il n'y aurait sans doute rien de
+d&eacute;cid&eacute;, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du
+Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les
+trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il
+approchait d'une catastrophe quelconque, plus il &eacute;prouvait le besoin de
+voir Bathilde. Bathilde &eacute;tait devenue un des &eacute;l&eacute;ments de sa vie, un des
+organes n&eacute;cessaires &agrave; son existence, et au moment d'en &ecirc;tre s&eacute;par&eacute; pour
+toujours peut &ecirc;tre, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre
+&eacute;loign&eacute; d'elle un jour. En cons&eacute;quence et press&eacute; par ce besoin &eacute;ternel
+de la pr&eacute;sence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre
+&agrave; la recherche de ses compagnons, s'achemina du c&ocirc;t&eacute; de la rue du Temps
+Perdu.</p>
+
+<p>D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inqui&egrave;te. Buvat n'avait point
+reparu depuis la veille &agrave; neuf heures et demie du matin. Nanette avait
+alors &eacute;t&eacute; s'informer &agrave; la Biblioth&egrave;que, et &agrave; sa grande stup&eacute;faction et
+au grand scandale de ses confr&egrave;res, elle avait appris que depuis cinq ou
+six jours on n'y avait point aper&ccedil;u le digne employ&eacute;. Un pareil
+d&eacute;rangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves
+&eacute;v&eacute;nements. D'un autre c&ocirc;t&eacute; la jeune fille avait remarqu&eacute; la veille dans
+Raoul une esp&egrave;ce d'agitation f&eacute;brile qui, quoique comprim&eacute;e par la force
+de son caract&egrave;re, d&eacute;non&ccedil;ait quelque crise s&eacute;rieuse. Enfin, en joignant
+ses anciennes craintes &agrave; ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait
+instinctivement qu'un malheur invisible mais in&eacute;vitable planait
+au-dessus d'elle, et d'une heure &agrave; l'autre pouvait s'abattre sur sa
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte pass&eacute;e ou &agrave; venir
+disparaissait dans le bonheur pr&eacute;sent. De son c&ocirc;t&eacute; Raoul, soit puissance
+sur lui-m&ecirc;me, soit qu'il ressentit une influence pareille &agrave; celle qu'il
+faisait &eacute;prouver, ne pensait plus qu'&agrave; une seule chose, &agrave; Bathilde.
+Cependant, cette fois, les pr&eacute;occupations de part et d'autre devenaient
+si graves, que Bathilde ne put s'emp&ecirc;cher d'exprimer &agrave; d'Harmental ses
+inqui&eacute;tudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence
+de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme &agrave; des soup&ccedil;ons qui
+lui &eacute;taient d&eacute;j&agrave; venus et qu'il s'&eacute;tait empress&eacute; d'&eacute;loigner de lui. Le
+temps ne s'en &eacute;coula pas moins avec sa rapidit&eacute; ordinaire, et quatre
+heures sonn&egrave;rent que les deux amants croyaient encore &ecirc;tre ensemble
+depuis cinq minutes &agrave; peine. C'&eacute;tait l'heure &agrave; laquelle ils avaient
+l'habitude, de se quitter.</p>
+
+<p>Si Buvat devait revenir, il devait revenir &agrave; cette heure. Apr&egrave;s mille
+serments &eacute;chang&eacute;s, les deux jeunes gens se s&eacute;par&egrave;rent, en convenant que
+si quelque chose de nouveau arrivait &agrave; l'un des deux, &agrave; quelque heure du
+jour ou de la nuit que ce f&ucirc;t, l'autre en serait pr&eacute;venu &agrave; l'instant
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud.
+Le lit de justice &eacute;tait fini, on ne savait encore rien de positif, mais
+des bruits vagues annon&ccedil;aient que de terribles mesures avaient &eacute;t&eacute;
+prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait
+pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le
+moins connu de tous, devait &ecirc;tre aussi le moins observ&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait
+d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait pli&eacute; sous la
+volont&eacute; du r&eacute;gent. Les lettres du roi d'Espagne avaient &eacute;t&eacute; lues et
+condamn&eacute;es. Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que les ducs et pairs auraient s&eacute;ance
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s les princes du sang. Les honneurs des princes
+l&eacute;gitim&eacute;s &eacute;taient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le
+duc du Maine perdait la surintendance de l'&eacute;ducation du roi, accord&eacute;e &agrave;
+monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul &eacute;tait, sa vie
+durant, maintenu par exception dans ses privil&egrave;ges et pr&eacute;rogatives.</p>
+
+<p>Malezieux arriva &agrave; son tour; il quittait la duchesse. S&eacute;ance tenante, on
+lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui
+appartenait d&eacute;sormais &agrave; monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme
+on le comprend bien, exasp&eacute;r&eacute; l'alti&egrave;re petite-fille du grand Cond&eacute;.
+Elle &eacute;tait alors entr&eacute;e dans une telle col&egrave;re qu'elle avait de sa main
+bris&eacute; toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fen&ecirc;tre; puis,
+cette ex&eacute;cution termin&eacute;e, elle &eacute;tait mont&eacute;e en voiture, en envoyant
+Laval &agrave; Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine &agrave; quelque acte de
+vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la
+nuit m&ecirc;me &agrave; l'Arsenal.</p>
+
+<p>Pompadour et Brigaud se r&eacute;cri&egrave;rent sur l'imprudence d'une pareille
+convocation. Madame du Maine &eacute;tait &eacute;videmment gard&eacute;e &agrave; vue. Aller &agrave;
+l'Arsenal le jour m&ecirc;me o&ugrave; l'on devait la savoir le plus irrit&eacute;e, c'&eacute;tait
+se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en
+cons&eacute;quence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et
+un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental &eacute;taient du m&ecirc;me
+avis sur l'imprudence de la d&eacute;marche et sur le danger &agrave; courir. Mais
+tous deux &eacute;taient d'avis, le premier par d&eacute;vouement, le second par
+devoir, que plus l'ordre &eacute;tait p&eacute;rilleux, plus il &eacute;tait de leur honneur
+d'y ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance,
+commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le
+pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois
+personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient
+r&eacute;unies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier
+entendu le bruit, porta le doigt &agrave; sa bouche pour indiquer &agrave; ses
+interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas
+se rapprocher. Un l&eacute;ger chuchotement, pareil &agrave; celui de deux personnes
+qui s'interrogent, leur succ&eacute;da. Enfin la porte s'ouvrit et donna
+passage &agrave; un soldat aux gardes fran&ccedil;aises et &agrave; une petite grisette.</p>
+
+<p>Le soldat aux gardes &eacute;tait le baron de Valef.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la grisette, elle &eacute;carta le petit gantelet noir qui lui cachait
+la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_40" id="Chapitre_40"></a><a href="#table">Chapitre 40</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'&eacute;cria d'Harmental.
+Qu'ai-je donc fait pour m&eacute;riter tant d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, o&ugrave; il faut que nous
+laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux.
+D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine
+s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu
+merci! je suis la petite-fille du grand Cond&eacute;, et je sens que je n'ai
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; en rien de mon a&iuml;eul.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle
+nous tire d'un grand embarras. Tout d&eacute;cid&eacute; que nous &eacute;tions &agrave; ob&eacute;ir &agrave; ses
+ordres, nous h&eacute;sitions cependant &agrave; l'id&eacute;e de ce qu'une pareille r&eacute;union
+&agrave; l'Arsenal avait de dangereux au moment o&ugrave; la police a les yeux sur
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai pens&eacute; comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre,
+je me suis r&eacute;solue &agrave; venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me
+suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay,
+qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme
+nous n'&eacute;tions qu'&agrave; deux pas d'ici, nous sommes venus &agrave; pied, et nous
+voil&agrave;. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus
+sous ce d&eacute;guisement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point
+abattue par les &eacute;v&eacute;nements qu'a amen&eacute;s cette horrible journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Abattue, moi, Malezieux! J'esp&egrave;re que vous me connaissez assez pour ne
+pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne
+me suis senti plus de force et plus de volont&eacute;! Oh! que ne suis-je un
+homme!</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait,
+si elle pouvait agir elle-m&ecirc;me, nous le ferons, nous, en son lieu et
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est impossible, madame, &agrave; cinq hommes d&eacute;vou&eacute;s comme nous le
+sommes. D'ailleurs, notre int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;me r&eacute;clame une r&eacute;solution prompte et
+&eacute;nergique. Il ne faut pas croire que le r&eacute;gent s'arr&ecirc;tera l&agrave;.
+Apr&egrave;s-demain, demain, ce soir peut-&ecirc;tre, nous serons tous arr&ecirc;t&eacute;s.
+Dubois pr&eacute;tend que le papier qu'il a tir&eacute; du feu chez le prince de
+Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjur&eacute;s. En ce cas,
+il saurait notre nom &agrave; tous. Nous avons donc, &agrave; cette heure, chacun une
+&eacute;p&eacute;e au-dessus de la t&ecirc;te. N'attendons pas que le fil auquel elle est
+suspendue se brise: saisissons-la et frappons.</p>
+
+<p>&mdash;Frappons, o&ugrave;, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce mis&eacute;rable parlement a
+bris&eacute; tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le meilleur plan qui ait jamais &eacute;t&eacute; con&ccedil;u, dit Pompadour celui qui
+offrait le plus de chance de succ&egrave;s, c'&eacute;tait le premier; et la preuve,
+c'est que, sans une circonstance inou&iuml;e qui est venue le renverser, il
+r&eacute;ussissait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si le plan &eacute;tait bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y
+alors.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en &eacute;chouant, dit Malezieux, ce plan a mis le r&eacute;gent sur ses
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira
+que, gr&acirc;ce &agrave; son insucc&egrave;s, il est abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et la preuve, dit Valef, c'est que le r&eacute;gent, sous ce rapport, prend
+moins de pr&eacute;cautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que
+mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il
+va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un
+cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela &agrave; huit
+ou neuf heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le jour o&ugrave; il fait cette visite? demanda Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Le mercredi, r&eacute;pondit Malezieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mercredi? c'est demain, dit la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Les m&ecirc;mes facilit&eacute;s pour la route?</p>
+
+<p>&mdash;Les m&ecirc;mes. Le ma&icirc;tre de poste est &agrave; nous, et nous n'avons
+d'explication &agrave; avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je r&eacute;unis
+demain sept ou huit amis, j'attends le r&eacute;gent dans le bois de Vincennes,
+je l'enl&egrave;ve, et fouette cocher! en trois jours je suis &agrave; Pampelune.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer
+que vous allez sur mes bris&eacute;es, et que c'est &agrave; moi que l'entreprise
+revient de droit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez &agrave; faire.
+Au tour des autres!</p>
+
+<p>&mdash;Non point, s'il vous pla&icirc;t, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai
+une revanche &agrave; prendre. Vous me d&eacute;sobligeriez donc infiniment en
+insistant sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, r&eacute;pondit
+Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait
+qu'elle a en nous deux c&oelig;urs &eacute;galement d&eacute;vou&eacute;s. Qu'elle d&eacute;cide.</p>
+
+<p>&mdash;Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car j'esp&egrave;re en votre justice, madame, dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient.
+Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la
+petite-fille du grand Cond&eacute;; oui, je m'en rapporte enti&egrave;rement &agrave; votre
+d&eacute;vouement et &agrave; votre courage, et j'esp&egrave;re d'autant plus que vous
+r&eacute;ussirez cette fois-ci que la fortune vous doit un d&eacute;dommagement. &Agrave;
+vous donc, mon cher d'Harmental, tout le p&eacute;ril; mais aussi &agrave; vous tout
+l'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental
+en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et
+demain, &agrave; pareille heure, ou je serai mort ou le r&eacute;gent sera sur la
+route d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit Pompadour, voil&agrave; ce qui s'appelle parler et si
+vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher
+chevalier, comptez sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur moi, dit Valef.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons &agrave; rien?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher chancelier, dit la duchesse, &agrave; chacun son lot: aux po&egrave;tes,
+aux gens d'&Eacute;glise, aux magistrats, le conseil; aux gens d'&eacute;p&eacute;e,
+l'ex&eacute;cution. Chevalier, &ecirc;tes-vous s&ucirc;r de retrouver les m&ecirc;mes hommes qui
+vous ont second&eacute; la derni&egrave;re fois?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r de leur chef, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le verrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si Votre Altesse le d&eacute;sire.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus t&ocirc;t sera le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure, je serai chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; pourrons-nous savoir son dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Je le porterai &agrave; Votre Altesse partout o&ugrave; elle sera.</p>
+
+<p>&mdash;Pas &agrave; l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai observer &agrave; Votre Altesse, r&eacute;pondit Brigaud, que mon pupille
+est un gar&ccedil;on fort rang&eacute;, recevant peu de monde, et qu'une visite plus
+prolong&eacute;e pourrait &eacute;veiller les soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous o&ugrave; nous n'ayons point pareille
+crainte? demanda Pompadour.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, par
+exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans
+livr&eacute;e et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent
+chacun de son c&ocirc;t&eacute;. L&agrave;, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos
+derni&egrave;res mesures.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint
+Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre
+en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de remplir le secr&eacute;taire, dit Brigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ferez bien, l'abb&eacute;, dit d'Harmental en souriant, car je sais
+qui se charge de le vider, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au
+rond-point des Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent Pompadour, Brigaud et Malezieux.</p>
+
+<p>Puis la duchesse, ayant rajust&eacute; son mantelet de mani&egrave;re &agrave; cacher son
+visage, reprit le bras de Valef et sortit la premi&egrave;re. Malezieux la
+suivit &agrave; peu de distance et de fa&ccedil;on &agrave; ne point la perdre de vue; enfin
+Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble. &Agrave; la place des
+Victoires, le marquis et l'abb&eacute; se s&eacute;par&egrave;rent, l'abb&eacute; prenant par la rue
+Pagevin et le marquis par la rue de la Vrilli&egrave;re. Quant au chevalier, il
+continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit
+rue Saint-Honor&eacute;, &agrave; quelques pas de l'honorable maison o&ugrave; il savait
+trouver le digne capitaine.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait
+appr&eacute;ci&eacute; d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui,
+le chevalier se trouvait donc rejet&eacute; plus avant que jamais dans la
+conjuration; mais son honneur &eacute;tait engag&eacute;, il avait cru devoir faire ce
+qu'il avait fait, et quoiqu'il pr&eacute;v&icirc;t les cons&eacute;quences terribles de
+l'&eacute;v&eacute;nement dont il avait pris la responsabilit&eacute; il marchait &agrave; ce
+r&eacute;sultat comme il l'avait fait d&eacute;j&agrave;, la t&ecirc;te et le c&oelig;ur hauts, bien
+r&eacute;solu &agrave; tout sacrifier, m&ecirc;me sa vie, m&ecirc;me son amour, &agrave;
+l'accomplissement de la parole qu'il avait donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;senta donc chez la Fillon avec la m&ecirc;me tranquillit&eacute; et la m&ecirc;me
+r&eacute;solution qu'il avait fait la premi&egrave;re fois, quoique depuis ce temps
+bien des choses fussent chang&eacute;es dans sa vie, et, comme la premi&egrave;re
+fois, ayant &eacute;t&eacute; re&ccedil;u par la ma&icirc;tresse de la maison en personne, il
+s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette &eacute;tait visible.</p>
+
+<p>Sans doute la Fillon s'attendait &agrave; quelque interpellation moins morale
+que celle qui lui &eacute;tait faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle
+ne put r&eacute;primer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle e&ucirc;t
+dout&eacute; encore de l'identit&eacute; de celui qui lui parlait, elle s'informa si
+ce n'&eacute;tait point lui qui d&eacute;j&agrave;, deux mois auparavant, &eacute;tait venu demander
+le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet ant&eacute;c&eacute;dent un moyen
+d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en exist&acirc;t, r&eacute;pondit
+affirmativement.</p>
+
+<p>D'Harmental ne s'&eacute;tait point tromp&eacute;, car &agrave; peine &eacute;difi&eacute;e sur ce point la
+Fillon appela une esp&egrave;ce de Marton assez &eacute;l&eacute;gante, et lui ordonna de
+conduire le chevalier chambre n&deg; 72, au cinqui&egrave;me au-dessus de
+l'entresol. La p&eacute;ronnelle ob&eacute;it, prit une bougie et monta la premi&egrave;re en
+minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette
+fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout &eacute;tait
+silencieux dans la maison. Les graves &eacute;v&eacute;nements de la journ&eacute;e avaient
+sans doute &eacute;loign&eacute; de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la
+digne h&ocirc;tesse du capitaine, et comme, de son c&ocirc;t&eacute;, le chevalier en ce
+moment avait sans doute l'esprit tourn&eacute; aux choses s&eacute;rieuses, il monta
+les six &eacute;tages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa
+conductrice, qui, arriv&eacute;e au n&deg; 72, se retourna et lui demanda avec un
+gracieux sourire s'il ne s'&eacute;tait point tromp&eacute; et si c'&eacute;tait bien au
+capitaine qu'il avait affaire.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse le chevalier frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse.</p>
+
+<p>Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la
+remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva
+en face du capitaine.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur qu'&agrave; l'ext&eacute;rieur;
+Roquefinette n'&eacute;tait plus, comme la premi&egrave;re fois, le rival de monsieur
+de Bonneval, entour&eacute; de ses odalisques, en face des d&eacute;bris d'un festin,
+fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce
+monde &agrave; la fum&eacute;e qui s'en &eacute;chappait. Il &eacute;tait seul, dans une petite
+mansarde sombre, &eacute;clair&eacute;e par une chandelle qui, tirant &agrave; sa fin,
+commen&ccedil;ait &agrave; faire plus de fum&eacute;e que de flamme, et dont les tremblantes
+lueurs donnaient quelque chose d'&eacute;trangement fantastique &agrave; l'&acirc;pre
+physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuy&eacute; contre la
+chemin&eacute;e. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fen&ecirc;tre dont le
+rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuit&eacute;,
+&eacute;tait pos&eacute; le feutre indicateur, et &eacute;tait couch&eacute;e son &eacute;p&eacute;e, l'illustre
+Colichemarde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel per&ccedil;ait une l&eacute;g&egrave;re
+teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire &agrave; la
+probabilit&eacute; de ma visite?</p>
+
+<p>&mdash;Les &eacute;v&eacute;nements, chevalier, les &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par
+cons&eacute;quent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme
+un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de
+main nocturne, &agrave; l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu
+refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voil&agrave; que
+l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir
+compter nous ont l&acirc;ch&eacute; d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu
+de dire Non. Alors, on revient au capitaine. &laquo;Mon cher capitaine par-ci,
+mon bon capitaine par-l&agrave;!&raquo; N'est-ce point exactement la chose comme elle
+se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voil&agrave;, le capitaine
+que lui veut-on? parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de
+quelle fa&ccedil;on il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a
+quelque chose de vrai dans ce que vous dites l&agrave;. Seulement vous &ecirc;tes
+dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oubli&eacute;. Si notre
+plan e&ucirc;t r&eacute;ussi, vous auriez eu la preuve que j'ai la m&eacute;moire plus
+longue que les &eacute;v&eacute;nements, et je serais venu alors pour vous offrir mon
+cr&eacute;dit, comme je viens aujourd'hui r&eacute;clamer votre assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le capitaine en secouant la t&ecirc;te, depuis trois jours que
+j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des r&eacute;flexions sur la
+vanit&eacute; des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me
+retirer d&eacute;finitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de
+la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est
+votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car apr&egrave;s ce qui s'est pass&eacute;
+entre nous, nous pouvons parler sans pr&eacute;ambule, ce me semble; il
+s'agit....</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arr&ecirc;ter et
+regarder avec inqui&eacute;tude autour de lui, avait attendu inutilement
+pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, capitaine, mais il m'a sembl&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il sembl&eacute;, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Entendre des pas... puis une esp&egrave;ce de craquement dans la boiserie....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'&eacute;tablissement,
+je vous pr&eacute;viens, et pas plus tard que la nuit derni&egrave;re, ces dr&ocirc;les-l&agrave;
+sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir.</p>
+
+<p>Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonn&eacute; en
+dents de loup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce sera cela, et je me serai tromp&eacute;, dit d'Harmental.... Il s'agit
+donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le r&eacute;gent, en
+revenant sans gardes de Chelles, o&ugrave; sa fille est religieuse, traverse le
+bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre
+d&eacute;finitivement la route d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette,
+je vous pr&eacute;viens que c'est un nouveau trait&eacute; &agrave; faire; et que tout
+nouveau trait&eacute; implique conditions nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons point de discussions l&agrave;-dessus, capitaine. Les
+conditions, vous les ferez vous-m&ecirc;me. Seulement, pouvez-vous toujours
+disposer de vos hommes? Voil&agrave; l'important.</p>
+
+<p>&mdash;Je le puis.</p>
+
+<p>&mdash;Seront-ils pr&ecirc;ts demain, &agrave; deux heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ils le seront.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il faut?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour
+acheter un cheval et des armes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, on vous rendra bon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, chez moi &agrave; deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous &eacute;tonnerez
+pas si je suis un peu exigeant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le permets; vous savez que la derni&egrave;re fois, je ne me suis
+plaint que d'une chose, c'est que vous &eacute;tiez trop modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le capitaine, vous &ecirc;tes de bonne composition. Attendez
+que je vous &eacute;claire; il serait f&acirc;cheux qu'un brave gar&ccedil;on comme vous se
+romp&icirc;t le cou.</p>
+
+<p>Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui
+l'affermissait dans la bob&egrave;che, jetait alors, gr&acirc;ce &agrave; ce nouvel aliment,
+une splendide lumi&egrave;re &agrave; l'aide de laquelle d'Harmental descendit
+l'escalier sans accident. Arriv&eacute; sur la derni&egrave;re marche, il renouvela au
+capitaine la recommandation d'&ecirc;tre exact, ce que le capitaine promit du
+ton le plus affirmatif.</p>
+
+<p>D'Harmental n'avait point oubli&eacute; que madame la duchesse du Maine
+attendait avec anxi&eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir;
+il ne s'inqui&eacute;ta donc point de ce qu'&eacute;tait devenue la Fillon, qu'il
+chercha vainement de l'&oelig;il en sortant, et, gagnant la rue des
+Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, qui sans &ecirc;tre tout &agrave;
+fait d&eacute;serts, commen&ccedil;aient d&eacute;j&agrave; cependant &agrave; se d&eacute;peupler. Arriv&eacute; au
+rond-point, il aper&ccedil;ut une voiture qui stationnait sur le revers de la
+route, tandis que deux hommes se promenaient &agrave; quelque distance dans la
+contre-all&eacute;e; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit
+avec impatience sa t&ecirc;te par la porti&egrave;re. Le chevalier reconnut madame du
+Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux
+promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture,
+s'empress&egrave;rent de leur c&ocirc;t&eacute; d'accourir, il est inutile de dire que
+c'&eacute;taient Pompadour et Brigaud.</p>
+
+<p>Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'&eacute;tendre
+aucunement sur le caract&egrave;re de l'illustre capitaine, leur raconta en peu
+de mots ce qui c'&eacute;tait pass&eacute;. Ce r&eacute;cit fut accueilli par une exclamation
+g&eacute;n&eacute;rale de joie. La duchesse donna sa petite main &agrave; baiser &agrave;
+d'Harmental; les hommes serr&egrave;rent la sienne.</p>
+
+<p>Il fut convenu que le lendemain, &agrave; deux heures, la duchesse, Pompadour,
+Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la m&egrave;re de
+d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n&deg; 15, et qu'ils y
+attendraient le r&eacute;sultat de l'&eacute;v&eacute;nement. Ce r&eacute;sultat devait leur &ecirc;tre
+annonc&eacute; par d'Avranches lui-m&ecirc;me, qui, &agrave; partir de trois heures, se
+tiendrait &agrave; la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne avec deux chevaux, l'un pour lui
+l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et
+reviendrait annoncer ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Cinq autres chevaux sell&eacute;s et
+brid&eacute;s seraient tout pr&ecirc;ts dans les &eacute;curies de la maison du faubourg
+Saint-Antoine, afin que les conjur&eacute;s pussent fuir sans retard en cas de
+non r&eacute;ussite du chevalier.</p>
+
+<p>Ces diff&eacute;rents points arr&ecirc;t&eacute;s, la duchesse for&ccedil;a le chevalier de monter
+aupr&egrave;s d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit
+observer que l'apparition d'une voiture &agrave; la porte de madame Denis
+produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les
+circonstances pr&eacute;sentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait
+pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En cons&eacute;quence la
+duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, apr&egrave;s lui avoir exprim&eacute;
+vingt fois toute la reconnaissance qu'elle &eacute;prouvait pour son
+d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures du soir. D'Harmental avait &agrave; peine vu Bathilde dans
+la journ&eacute;e; il voulait la revoir encore. IL &eacute;tait bien s&ucirc;r de retrouver
+la jeune fille &agrave; sa fen&ecirc;tre mais cela n'&eacute;tait point suffisant; ce qu'il
+avait &agrave; lui dire en pareille circonstance &eacute;tait trop s&eacute;rieux et trop
+intime pour le jeter ainsi d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre d'une rue. Il r&ecirc;vait donc
+aux moyens, si avanc&eacute;e que f&ucirc;t l'heure, de se pr&eacute;senter chez Bathilde,
+lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur
+le seuil de la porte de l'all&eacute;e qui conduisait chez elle. Il s'avan&ccedil;a et
+reconnut Nanette.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave; par ordre de Bathilde. La pauvre enfant &eacute;tait dans une
+inqui&eacute;tude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soir&eacute;e elle
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; sa fen&ecirc;tre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental
+n'&eacute;tait point rentr&eacute;. Par suite de ces id&eacute;es vagues qui avaient pris
+naissance dans son esprit pendant la nuit o&ugrave; le chevalier avait tent&eacute;
+d'enlever le r&eacute;gent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun
+entre cette disparition &eacute;trange de Buvat et l'assombrissement qu'elle
+avait remarqu&eacute; la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait
+donc &agrave; la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier &eacute;tait de retour,
+Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta pr&egrave;s de
+Bathilde.</p>
+
+<p>Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle &eacute;tait donc &agrave; la porte
+quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'&oelig;il elle reconnut sur
+son visage cette expression pensive qu'elle lui avait d&eacute;j&agrave; vue pendant
+la journ&eacute;e qui avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; cette nuit o&ugrave; elle avait tant souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle en entra&icirc;nant le jeune homme
+dans sa chambre, et en refermant la porte derri&egrave;re lui. Oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>Raoul, vous serait-il arriv&eacute; quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant
+la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez
+souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de
+myst&eacute;rieux qui vous effrayait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, s'&eacute;cria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie,
+c'est la seule crainte de mon avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison; car, avant de vous conna&icirc;tre, Bathilde, avant de
+vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volont&eacute;, d'une
+portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-m&ecirc;me ne m'appartient
+plus; elle subit une loi supr&ecirc;me, elle ob&eacute;it &agrave; des &eacute;v&eacute;nements impr&eacute;vus.
+C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le c&ocirc;t&eacute; dont le vent
+soufflera, il peut dispara&icirc;tre comme une vapeur, il peut grossir comme
+un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire &agrave; la
+plus haute faveur, peut me mener &agrave; la plus profonde disgr&acirc;ce. Bathilde,
+dites-moi, &ecirc;tes-vous dispos&eacute;e &agrave; partager la bonne comme la mauvaise
+fortune, le calme comme la temp&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Tout avec vous, Raoul, tout, tout!</p>
+
+<p>&mdash;Songez &agrave; l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-&ecirc;tre est-ce une
+vie heureuse et brillante que celle qui vous est r&eacute;serv&eacute;e; peut-&ecirc;tre
+est-ce l'exil, peut-&ecirc;tre est-ce la captivit&eacute;, peut-&ecirc;tre... peut-&ecirc;tre
+serez-vous veuve avant d'&ecirc;tre femme.</p>
+
+<p>Bathilde devint si p&acirc;le et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait
+s'&eacute;vanouir et tomber, et qu'il &eacute;tendit les bras pour la retenir; mais
+Bathilde &eacute;tait pleine de force et de volont&eacute;; elle reprit donc sa
+puissance sur elle m&ecirc;me, et tendant la main &agrave; d'Harmental:</p>
+
+<p>&mdash;Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je
+n'avais jamais aim&eacute;, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait
+que toutes les promesses que vous demandez de moi &eacute;taient renferm&eacute;es
+dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles
+&eacute;taient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort.
+L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volont&eacute; de Dieu soit
+faite sur la terre comme au ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant
+le Christ qui &eacute;tait au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce
+Christ, qu'&agrave; compter de ce moment, vous &ecirc;tes ma femme devant Dieu et
+devant les hommes, et que, puisque les &eacute;v&eacute;nements qui disposeront
+peut-&ecirc;tre de ma vie ne m'ont laiss&eacute; &agrave; vous offrir que mon amour, cet
+amour est &agrave; vous, profond, inalt&eacute;rable, &eacute;ternel. Bathilde, un premier
+baiser &agrave; ton &eacute;poux.</p>
+
+<p>Et en face du Christ, les deux jeunes gens tomb&egrave;rent dans les bras l'un
+de l'autre, et &eacute;chang&egrave;rent leur premier baiser dans un dernier serment.</p>
+
+<p>Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_41" id="Chapitre_41"></a><a href="#table">Chapitre 41</a></h2>
+
+
+
+<p>Vers les dix heures du matin, l'abb&eacute; Brigaud entra chez d'Harmental; il
+lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en
+papier sur l'Espagne. La duchesse avait pass&eacute; la nuit chez la comtesse
+de Chavigny, rue du Mail. Rien n'&eacute;tait chang&eacute; aux conventions de la
+veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de
+regarder comme son sauveur. Quant au r&eacute;gent, on s'&eacute;tait assur&eacute; que,
+selon son habitude, il devait se rendre &agrave; Chelles dans la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour
+rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le
+boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde.</p>
+
+<p>L'inqui&eacute;tude &eacute;tait &agrave; son comble dans le pauvre petit m&eacute;nage. Buvat &eacute;tait
+toujours absent, et il &eacute;tait facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle
+avait peu dormi et beaucoup pleur&eacute;. De son c&ocirc;t&eacute;, au premier regard
+qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque exp&eacute;dition
+pareille &agrave; celle qui l'avait tant effray&eacute;e se pr&eacute;parait. D'Harmental
+avait ce m&ecirc;me costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois,
+le soir, o&ugrave;, en rentrant, il avait jet&eacute; son manteau sur une chaise, et
+&eacute;tait apparu &agrave; ses yeux avec des pistolets &agrave; sa ceinture; de plus, ses
+longues bottes collantes arm&eacute;es d'&eacute;perons indiquaient que, dans la
+journ&eacute;e, il comptait monter &agrave; cheval.</p>
+
+<p>Tous ces indices eussent &eacute;t&eacute; insignifiants en temps ordinaire, mais
+apr&egrave;s la sc&egrave;ne de la veille, apr&egrave;s les fian&ccedil;ailles nocturnes et
+solitaires que nous avons racont&eacute;es, ils prenaient une grande importance
+et acqu&eacute;raient une supr&ecirc;me gravit&eacute;.</p>
+
+<p>Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental
+lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'&eacute;tait point &agrave; lui,
+et l'ayant pri&eacute;e de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point
+insister davantage. Une heure environ apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de d'Harmental,
+Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure constern&eacute;e. Elle venait
+de la Biblioth&egrave;que. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu
+lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps;
+elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le pr&eacute;tendu prince
+de Listhnay avait donn&eacute;s &agrave; copier &agrave; Buvat &eacute;taient des papiers d'une
+assez grande importance politique. Buvat avait pu &ecirc;tre compromis et
+arr&ecirc;t&eacute;. Mais Buvat n'avait rien &agrave; redouter: le r&ocirc;le tout passif qu'il
+avait jou&eacute; dans cette affaire &eacute;loignait de lui toute crainte de danger.
+Comme Bathilde, dans son incertitude, avait r&ecirc;v&eacute; un malheur plus grand
+encore que celui-l&agrave;, elle s'attacha avidement &agrave; cette id&eacute;e qui lui
+laissait du moins quelque esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-m&ecirc;me que la plus grande
+partie de son inqui&eacute;tude n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre point pour Buvat, et que les
+pleurs qu'elle venait de verser n'&eacute;taient point tous pour l'absent.</p>
+
+<p>Quand d'Harmental &eacute;tait pr&egrave;s de Bathilde, le temps ne marchait plus, il
+volait. Il croyait donc &ecirc;tre mont&eacute; chez la jeune fille depuis quelques
+minutes &agrave; peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'&agrave;
+deux heures Roquefinette devait &ecirc;tre chez lui pour arr&ecirc;ter les nouvelles
+bases de son nouveau trait&eacute;. Il se leva. Bathilde p&acirc;lit; d'Harmental
+comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir apr&egrave;s le
+d&eacute;part de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il &eacute;tait forc&eacute;
+de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant,
+qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse
+faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient &eacute;t&eacute;
+renouvel&eacute;s vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'&eacute;taient jur&eacute;s
+d'&ecirc;tre l'un &agrave; l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en
+eux-m&ecirc;mes et s&ucirc;rs de leurs c&oelig;urs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit,
+ils croyaient ne se quitter que pour une heure.</p>
+
+<p>Le chevalier &eacute;tait depuis quelques instants &agrave; peine &agrave; sa fen&ecirc;tre,
+lorsqu'il vit para&icirc;tre au coin de la rue Montmartre le capitaine
+Roquefinette. Il &eacute;tait mont&eacute; sur un cheval gris pommel&eacute;, &eacute;videmment
+choisi par un connaisseur, et propre &agrave; la fois &agrave; la course et &agrave; la
+fatigue. Il s'avan&ccedil;ait au pas, comme un homme &agrave; qui il est &eacute;galement
+indiff&eacute;rent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaper&ccedil;u.
+Seulement, &agrave; cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau
+avait pris une inclinaison moyenne qui n'e&ucirc;t rien laiss&eacute; soup&ccedil;onner,
+m&ecirc;me &agrave; ses plus intimes, sur la situation secr&egrave;te de ses finances.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la m&ecirc;me
+pr&eacute;cision qu'il e&ucirc;t mise &agrave; accomplir ce mouvement dans un man&egrave;ge. Il
+attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes
+&eacute;taient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'all&eacute;e; un instant
+apr&egrave;s, d'Harmental l'entendit monter d'un pas &eacute;gal, puis enfin la porte
+s'ouvrit et le capitaine parut.</p>
+
+<p>Comme la veille sa figure &eacute;tait grave et pensive. Ses yeux fixes et ses
+l&egrave;vres serr&eacute;es indiquaient une r&eacute;solution arr&ecirc;t&eacute;e, et d'Harmental
+l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien
+&eacute;veiller de correspondant sur sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons mon tr&egrave;s cher capitaine, dit d'Harmental en r&eacute;sumant d'un coup
+d'&oelig;il rapide ces diff&eacute;rents signes qui, chez un homme comme
+Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inqui&eacute;tude, je
+vois que vous &ecirc;tes toujours l'exactitude en personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'&eacute;tonnant
+chez un vieux soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'avais-je point dout&eacute; de vous; mais vous pouviez ne pas
+rencontrer vos hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais dit que je savais o&ugrave; les trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils sont &agrave; leur poste?</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au march&eacute; aux chevaux de la porte Saint-Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou
+qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes v&ecirc;tus
+comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une
+botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchand&eacute; le
+cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le
+vendeur a r&eacute;pondu par un autre. J'arrive, je donne &agrave; chacun vingt-cinq
+ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus,
+glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a &agrave; sa ceinture, tire par un
+bout diff&eacute;rent, et, &agrave; cinq heures se trouve au bois de Vincennes, &agrave; un
+endroit donn&eacute;. L&agrave; seulement je lui explique pour quelle cause il est
+convoqu&eacute;; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets &agrave; la
+t&ecirc;te de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous
+tombions d'accord sur les conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les
+discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance
+toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis
+vous offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y
+appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en
+regardant d'Harmental qui &eacute;tait debout devant lui, le dos tourn&eacute; &agrave; la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je double la somme que vous avez touch&eacute;e la derni&egrave;re fois,
+dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas &agrave; l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne tenez pas &agrave; l'argent, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi tenez-vous donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; une position.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de
+vingt quatre heures, et qu'avec l'&acirc;ge la philosophie arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commen&ccedil;ant &agrave; s'inqui&eacute;ter
+s&eacute;rieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons,
+parlez; qu'ambitionne votre philosophie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit
+en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En
+France, j'ai trop d'ennemis, &agrave; commencer par monsieur le lieutenant de
+police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela
+m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons &agrave; remuer &agrave; la
+pelle!</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je veux un grade en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est possible, et c'est selon le grade que vous d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on d&eacute;sire, autant d&eacute;sirer quelque
+chose qui en vaille la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'inqui&eacute;tez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les
+sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais
+n'importe, dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs &agrave; la t&ecirc;te des
+r&eacute;giments, qu'&agrave; moi aussi il m'a pass&eacute; par la t&ecirc;te d'&ecirc;tre colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel! impossible! s'&eacute;cria d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position
+secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par
+exemple, qui suis &agrave; la t&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Voil&agrave; justement la chose; c'est que je voudrais que nous
+intervertissions momentan&eacute;ment les positions. Vous vous rappelez ce que
+je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-l&agrave; &agrave; mon
+compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient &eacute;t&eacute;. J'ai ajout&eacute; que
+je vous en reparlerais, et je vous en reparle.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable me dites-vous donc l&agrave;, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et
+de compte &agrave; demi une premi&egrave;re tentative qui a &eacute;chou&eacute;. Alors vous avez
+chang&eacute; de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous
+avez &eacute;chou&eacute; encore. La premi&egrave;re fois, vous aviez &eacute;chou&eacute; nuitamment et
+sans bruit; nous avons tir&eacute; chacun de notre c&ocirc;t&eacute;, et il n'a plus &eacute;t&eacute;
+question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez &eacute;chou&eacute; en
+plein jour et avec un &eacute;clat qui vous a compromis tous; si bien que, si
+vous ne vous tirez pas de l&agrave; par un coup de Jarnac, vous &ecirc;tes tous
+perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir
+peut-&ecirc;tre, vous serez tous arr&ecirc;t&eacute;s, chevaliers, barons, duc et princes.
+Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous
+d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voil&agrave; que
+vous lui offrez la m&ecirc;me place qu'il occupait dans la premi&egrave;re affaire!
+Allons donc! Voil&agrave; que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que
+diable! Vous comprenez: les pr&eacute;tentions s'accroissent en raison des
+services qu'on peut rendre. Or, me voil&agrave; devenu un personnage fort
+important, moi. Traitez-moi en cons&eacute;quence, ou je mets mes mains dans
+mes poches et je laisse faire Dubois.</p>
+
+<p>D'Harmental se mordit les l&egrave;vres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il
+avait affaire &agrave; un vieux condottiere, habitu&eacute; &agrave; vendre ses services le
+plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du
+besoin qu'on avait de lui &eacute;tait litt&eacute;ralement vrai, il comprima son
+impatience et fit taire son orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez &ecirc;tre colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon id&eacute;e, reprit Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut r&eacute;pondre que
+j'aurai l'influence de la faire ratifier?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Madrid, donc!</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je vous y m&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, &agrave; Madrid? Et qu'allez-vous y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Conduire le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes
+conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir!
+Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.</p>
+
+<p>Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait pos&eacute; sur la
+commode, et il fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous oubliez, capitaine....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste, r&eacute;pondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper
+&agrave; l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donn&eacute; cent louis,
+et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un
+cheval gris pommel&eacute;, de l'&acirc;ge de quatre &agrave; cinq ans, trente louis, une
+paire de pistolets &agrave; deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc.,
+etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit
+dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont &agrave;
+vous. Comptez nous sommes quittes.</p>
+
+<p>Et il jeta la bourse sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie, &agrave; vous, une mission de
+cette importance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le r&eacute;gent &agrave;
+Madrid, je le conduirai seul, ou le r&eacute;gent restera au Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour
+arracher des mains de Philippe d'Orl&eacute;ans l'&eacute;p&eacute;e qui a renvers&eacute; les
+murailles de L&eacute;rida la Pucelle, et qui a repos&eacute; pr&egrave;s du sceptre de Louis
+XIV sur le coussin de velours &agrave; glands d'or!</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis laiss&eacute; dire en Italie, r&eacute;pondit Roquefinette, qu'&agrave; la
+bataille de Pavie, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait rendu la sienne &agrave; un boucher.</p>
+
+<p>Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfon&ccedil;ant son
+chapeau sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, tr&ecirc;ve
+d'arguties et de citations, partageons le diff&eacute;rend par la moiti&eacute;: je
+conduirai le r&eacute;gent en Espagne, et vous viendrez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la
+poussi&egrave;re que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel
+efface le vieux miquelet?</p>
+
+<p>Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou
+je ne m'en m&ecirc;lerai point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une trahison! s'&eacute;cria d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Une trahison, chevalier? Et o&ugrave; avez-vous vu, s'il vous pla&icirc;t, que le
+capitaine Roquefinette f&ucirc;t un tra&icirc;tre? O&ugrave; sont les conventions faites
+que je n'ai pas tenues? o&ugrave; sont les secrets que j'ai divulgu&eacute;s? Moi, un
+tra&icirc;tre! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a
+offert gros comme moi d'or pour &ecirc;tre un tra&icirc;tre, et j'ai refus&eacute;. Non,
+non! Vous &ecirc;tes venu me demander hier de vous seconder une deuxi&egrave;me fois;
+je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais &agrave; de nouvelles
+conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous
+dire. C'est &agrave; prendre ou &agrave; laisser. O&ugrave; voyez-vous une trahison dans tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je serais assez l&acirc;che pour les accepter, ces conditions,
+monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental
+inspire &agrave; Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le
+capitaine Roquefinette?</p>
+
+<p>&mdash;Que diable la duchesse du Maine a-t-elle &agrave; voir dans tout ceci? Vous
+vous &ecirc;tes charg&eacute; d'une affaire; il y a des emp&ecirc;chements mat&eacute;riels &agrave; ce
+que vous l'accomplissiez par vous-m&ecirc;me; vous me passez procuration,
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la t&ecirc;te,
+que vous voulez &ecirc;tre ma&icirc;tre de l&acirc;cher le r&eacute;gent, si le r&eacute;gent vous offre
+pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour
+le conduire en Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, dit Roquefinette d'un ton goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur
+lui-m&ecirc;me pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les
+n&eacute;gociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Chanson! reprit Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous emm&egrave;ne avec moi en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Tarare! dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et je m'engage sur l'honneur &agrave; vous faire obtenir un r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Roquefinette se mit &agrave; siffloter un petit air.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous
+maintenant, au point o&ugrave; nous en sommes et avec les secrets terribles que
+vous connaissez, &agrave; refuser qu'&agrave; accepter!</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui m'en emp&ecirc;chera? dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'&eacute;cria d'Harmental en s'&eacute;lan&ccedil;ant devant la porte un pistolet de
+chaque main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en
+croisant les bras et en le regardant fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma
+parole d'honneur que je vous br&ucirc;le la cervelle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me br&ucirc;lerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que
+vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous
+allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les
+voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez
+tir&eacute; sur moi, et il faudra bien que je le dise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, capitaine, s'&eacute;cria le chevalier, en d&eacute;sarmant
+les pistolets et en les passant &agrave; sa ceinture, et je vous tuerai plus
+honorablement que vous ne le m&eacute;ritez. Flamberge au vent, monsieur,
+flamberge au vent!</p>
+
+<p>Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son &eacute;p&eacute;e
+et se mit en garde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une &eacute;p&eacute;e de cour, un mince filet d'acier mont&eacute; dans une garde
+d'or.</p>
+
+<p>Roquefinette se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi me d&eacute;fendrai-je? dit-il en regardant autour de lui.
+N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles &agrave; tricoter de votre
+ma&icirc;tresse, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;fendez-vous avec l'&eacute;p&eacute;e que vous portez au c&ocirc;t&eacute; monsieur! r&eacute;pondit
+d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis pos&eacute; de
+fa&ccedil;on &agrave; ne pas faire un pas pour m'en &eacute;loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un
+ton goguenard &agrave; l'illustre lame qui avait gard&eacute; le nom que lui avait
+donn&eacute; Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pense que vous &ecirc;tes un l&acirc;che, capitaine, s'&eacute;cria d'Harmental,
+puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre.</p>
+
+<p>Alors, d'un mouvement rapide comme l'&eacute;clair, d'Harmental sangla le
+visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une
+trace bleu&acirc;tre pareille &agrave; la marque d'un coup de fouet.</p>
+
+<p>Roquefinette poussa un cri qu'on e&ucirc;t pu prendre pour le rugissement d'un
+lion; puis, faisant un bond en arri&egrave;re il retomba en garde et l'&eacute;p&eacute;e &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a entre ces deux hommes un duel terrible, acharn&eacute;,
+silencieux car tous deux s'&eacute;taient vus &agrave; l'&oelig;uvre, et chacun savait &agrave;
+qui il avait affaire. Par une r&eacute;action facile &agrave; comprendre, c'&eacute;tait
+maintenant d'Harmental qui avait retrouv&eacute; son calme, c'&eacute;tait
+Roquefinette qui avait le sang au visage. &Agrave; tout moment, il mena&ccedil;ait
+d'Harmental de sa longue &eacute;p&eacute;e; mais le fr&egrave;re carrelet la suivait ainsi
+que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme
+une vip&egrave;re. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore
+port&eacute; une seule botte, mais il les avait par&eacute;es toutes. Enfin, sur un
+d&eacute;gagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard &agrave; la
+parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En
+m&ecirc;me temps une tache rouge s'&eacute;tale de sa chemise &agrave; son jabot de
+dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si pr&egrave;s avec
+Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend
+aussit&ocirc;t le d&eacute;savantage que, dans une position pareille, lui donne sa
+langue &eacute;p&eacute;e. Un coup&eacute; sur les armes et il est perdu. Il fait aussit&ocirc;t un
+saut en arri&egrave;re; mais son talon gauche glisse sur le carreau
+nouvellement cir&eacute;, et la main dont il tient son &eacute;p&eacute;e se l&egrave;ve malgr&eacute; lui.
+Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend &agrave; fond, et
+cr&egrave;ve la poitrine du capitaine, o&ugrave; le fer de son &eacute;p&eacute;e dispara&icirc;t jusqu'&agrave;
+la garde. D'Harmental fait &agrave; son tour un saut dans les armes pour &eacute;viter
+la riposte, mais la pr&eacute;caution est inutile, le capitaine reste un
+instant immobile &agrave; sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse
+&eacute;chapper son &eacute;p&eacute;e, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le
+br&ucirc;le, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira &agrave; l'instant m&ecirc;me: le
+mince filet d'acier avait travers&eacute; le c&oelig;ur du g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Cependant d'Harmental &eacute;tait rest&eacute; en garde et les yeux fix&eacute;s sur le
+capitaine, abaissant seulement son &eacute;p&eacute;e &agrave; mesure que la mort s'emparait
+de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait
+les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuy&eacute; contre la porte,
+le chevalier, &agrave; ce spectacle, demeure un instant &eacute;pouvant&eacute;. Ses cheveux
+se h&eacute;rissent, il sent la sueur qui pointe &agrave; son front, il n'ose risquer
+un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un r&ecirc;ve.
+Tout &agrave; coup, dans une derni&egrave;re convulsion, la bouche du moribond se
+crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret.</p>
+
+<p>Comment reconna&icirc;tre au milieu des trois cents paysans qui sont au march&eacute;
+aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le
+r&eacute;gent?</p>
+
+<p>D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son
+existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre
+dans ses bras, le soul&egrave;ve, l'appelle, tressaille en voyant ses mains
+rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui,
+suivant l'inclinaison du plancher, s'&eacute;coule par une rigole, court en
+grossissant vers la porte et commence &agrave; glisser sous le seuil.</p>
+
+<p>En, ce moment, le cheval attach&eacute; au volet s'impatienta et hennit.</p>
+
+<p>D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout &agrave; coup il pense que
+Roquefinette a peut-&ecirc;tre sur lui quelque papier, quelque billet qui
+pourra le guider. Malgr&eacute; sa r&eacute;pugnance pour le cadavre du capitaine, il
+s'en rapproche, visite les unes apr&egrave;s les autres les poches de son habit
+et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou
+quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la
+Normande.</p>
+
+<p>Alors, comme il n'a plus rien &agrave; faire dans cette chambre, il va au
+secr&eacute;taire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la
+porte apr&egrave;s lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval
+impatient, s'&eacute;lance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et dispara&icirc;t en
+tournant l'angle le plus rapproch&eacute; du boulevard.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_42" id="Chapitre_42"></a><a href="#table">Chapitre 42</a></h2>
+
+
+<p>Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde
+de madame Denis, Bathilde, inqui&egrave;te de voir la fen&ecirc;tre de son voisin si
+longtemps ferm&eacute;e, avait ouvert la sienne, et la premi&egrave;re chose qu'elle
+avait aper&ccedil;ue &eacute;tait le cheval gris pommel&eacute; attach&eacute; au volet. Or, comme
+elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que
+cette monture &eacute;tait pour Raoul; et cette vue lui rappela aussit&ocirc;t ses
+terreurs pass&eacute;es et pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>Bathilde resta donc &agrave; la fen&ecirc;tre, regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s et cherchant &agrave;
+lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu
+&eacute;tait acteur dans le drame myst&eacute;rieux qui se pr&eacute;parait et o&ugrave; elle
+devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier r&ocirc;le. Elle
+&eacute;tait donc, le c&oelig;ur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de &ccedil;&agrave;
+et de l&agrave;, lorsque tout &agrave; coup ses regards inquiets se fix&egrave;rent sur un
+point. Au m&ecirc;me moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait
+de voir d&eacute;boucher Buvat &agrave; l'angle de la rue Montmartre. En effet,
+c'&eacute;tait le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de
+temps en temps derri&egrave;re lui comme s'il craignait d'&ecirc;tre poursuivi,
+s'avan&ccedil;ait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui
+permettaient ses petites jambes.</p>
+
+<p>Pendant qu'il dispara&icirc;t sous l'all&eacute;e et s'engage dans l'escalier obscur
+qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un
+regard en arri&egrave;re et disons les causes de cette absence qui nous en
+sommes certain, n'a pas caus&eacute; moins d'inqui&eacute;tudes &agrave; nos lecteurs qu'&agrave; la
+pauvre Bathilde et &agrave; la bonne Nanette.</p>
+
+<p>On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture &agrave; la
+r&eacute;v&eacute;lation du complot, avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; par Dubois de venir lui faire
+chaque jour chez lui une copie des pi&egrave;ces que lui remettait le pr&eacute;tendu
+prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du r&eacute;gent avait
+successivement appris tous les projets des conjur&eacute;s, qu'il avait d&eacute;jou&eacute;s
+par l'arrestation du mar&eacute;chal de Villeroy et par la convocation du
+parlement.</p>
+
+<p>Le lundi matin, Buvat &eacute;tait arriv&eacute; comme d'habitude avec de nouvelles
+liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'&eacute;tait
+un manifeste r&eacute;dig&eacute; par Malezieux et Pompadour, et les lettres des
+principaux seigneurs bretons qui adh&eacute;raient, comme nous l'avons vu, &agrave; la
+conspiration.</p>
+
+<p>Buvat s'&eacute;tait mis comme d'habitude &agrave; son travail mais vers les quatre
+heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et
+sa canne de l'autre, Dubois &eacute;tait venu le prendre et l'avait conduit
+dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il
+travaillait, et arriv&eacute; l&agrave;, il lui avait demand&eacute; ce qu'il pensait de cet
+appartement. Flatt&eacute; de cette d&eacute;f&eacute;rence du premier ministre pour son
+jugement, Buvat s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de r&eacute;pondre qu'il le trouvait fort
+agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre
+go&ucirc;t, car c'est le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien! dit Buvat atterr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, le v&ocirc;tre, qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant &agrave; ce que je d&eacute;sire
+avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant quelques jours du moins, r&eacute;pondit Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, laissez-moi au moins pr&eacute;venir Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit
+pr&eacute;venue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me promettez au moins que la premi&egrave;re fois que je
+sortirai....</p>
+
+<p>&mdash;Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier d'&Eacute;tat, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais
+tranquillisez-vous votre captivit&eacute; ne sera pas longue, et tant qu'elle
+durera, l'on aura pour vous tous les &eacute;gards qui sont dus au sauveur de
+la France; car vous avez sauv&eacute; la France, mon cher monsieur Buvat; il
+n'y a pas &agrave; vous en d&eacute;dire maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sauv&eacute; la France! s'&eacute;cria Buvat, et me voil&agrave; prisonnier, me voil&agrave;
+sous les verrous, me voil&agrave; sous les barreaux!</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat,
+dit Dubois en &eacute;clatant de rire, la porte ferme &agrave; un seul loquet et n'a
+pas m&ecirc;me de serrure; quant &agrave; la fen&ecirc;tre, voyez, elle donne sur le jardin
+du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la
+vue, une vue superbe: vous serez ici comme le r&eacute;gent lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; ma petite chambre! &ocirc; ma terrasse! murmura Buvat en se laissant
+tomber an&eacute;anti sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Dubois, qui avait autre chose &agrave; faire que de consoler Buvat, sortit et
+mit une sentinelle &agrave; sa porte.</p>
+
+<p>L'explication de cette mesure &eacute;tait facile &agrave; comprendre: Dubois
+craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se dout&acirc;t de
+quel c&ocirc;t&eacute; venait la r&eacute;v&eacute;lation, et que Buvat interrog&eacute; n'avou&acirc;t qu'il
+avait tout dit. Or cet aveu e&ucirc;t sans doute arr&ecirc;t&eacute; les conjur&eacute;s au milieu
+de leurs projets, et tout au contraire Dubois, &eacute;clair&eacute; d&eacute;sormais sur
+tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour
+en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.</p>
+
+<p>Vers les huit heures du soir, et comme le jour commen&ccedil;ait &agrave; tomber,
+Buvat entendit un grand bruit &agrave; sa porte et une esp&egrave;ce de froissement
+m&eacute;tallique qui ne laissa point de l'inqui&eacute;ter; il avait entendu raconter
+bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'&Eacute;tat assassin&eacute;s
+dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut &agrave; sa fen&ecirc;tre.
+La cour et le jardin du Palais-Royal &eacute;taient pleins de monde, les
+galeries commen&ccedil;aient &agrave; s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat
+&eacute;tait pleine de mouvement, de gaiet&eacute; et de lumi&egrave;re. Il poussa un profond
+g&eacute;missement en songeant qu'il allait peut-&ecirc;tre lui falloir dire adieu &agrave;
+ce monde si anim&eacute; et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat
+se retourna en frissonnant et aper&ccedil;ut deux grands valets de pied en
+livr&eacute;e rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit m&eacute;tallique
+qui avait inqui&eacute;t&eacute; Buvat &eacute;tait le froissement des plats et des couverts
+d'argent.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de gr&acirc;ces au
+Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il
+avait cru &ecirc;tre tomb&eacute; se changeait en une situation en apparence si
+supportable; mais presque aussit&ocirc;t l'id&eacute;e lui vint que les projets
+funestes qu'on avait con&ccedil;us contre lui &eacute;taient toujours les m&ecirc;mes, et
+qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'ex&eacute;cution, et que
+seulement, au lieu d'&ecirc;tre assassin&eacute; comme Jean sans Peur ou le duc de
+Guise, il allait &ecirc;tre empoisonn&eacute; comme le grand dauphin ou le duc de
+Bourgogne. Il jeta un coup d'&oelig;il rapide sur les deux valets de pied, et
+crut remarquer quelque chose de sombre qui d&eacute;non&ccedil;ait les agents d'une
+vengeance secr&egrave;te. D&egrave;s lors le parti de Buvat fut pris, et malgr&eacute; le
+fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute
+nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.</p>
+
+<p>Les deux laquais se regard&egrave;rent en dessous: c'&eacute;taient deux fins
+escogriffes, qui avaient jug&eacute; Buvat du premier coup d'&oelig;il, et qui, ne
+comprenant pas qu'on n'e&ucirc;t pas faim en face d'un faisan truff&eacute;, et pas
+soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les craintes
+de leur prisonnier. Ils &eacute;chang&egrave;rent quelques mots &agrave; voix basse, et le
+plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la
+situation, s'avan&ccedil;a vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'&agrave; ce que la
+chemin&eacute;e l'emp&ecirc;ch&acirc;t d'aller plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il d'un ton p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, nous comprenons vos craintes,
+mais comme nous sommes d'honn&ecirc;tes serviteurs, nous tenons &agrave; vous prouver
+que nous sommes incapables de pr&ecirc;ter les mains &agrave; l'action dont vous nous
+soup&ccedil;onnez. En cons&eacute;quence, pendant tout le temps que vous serez ici,
+mon camarade et moi, chacun notre tour, go&ucirc;terons de tous les plats qui
+vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux
+si, par notre d&eacute;vouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets
+eussent &eacute;t&eacute; p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s ainsi, monsieur, vous &ecirc;tes bien honn&ecirc;te, mais, en
+v&eacute;rit&eacute; Dieu!</p>
+
+<p>Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous d&eacute;sirons, mon camarade
+et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons
+l'&eacute;preuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le
+valet en s'asseyant &agrave; la place que Buvat aurait d&ucirc; occuper, faites-moi
+le plaisir de me servir quelques cuiller&eacute;es de ce potage, une aile de
+cette poularde au riz, et deux doigts de ce roman&eacute;e. L&agrave;, bien. &Agrave; votre
+sant&eacute;, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux &eacute;tonn&eacute;s
+le valet de pied qui d&icirc;nait si impudemment &agrave; sa place, monsieur; c'est
+moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le
+conserver dans ma m&eacute;moire, accol&eacute; &agrave; celui de ce bon ge&ocirc;lier qui donna
+dans sa prison &agrave; C&ocirc;me l'Ancien une preuve de d&eacute;vouement pareille &agrave; celle
+que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur,
+continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous m&eacute;ritez de
+figurer dans ce livre sous tous les rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et
+voil&agrave; mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se d&eacute;vouer demain,
+et qui, le moment venu ne restera pas en arri&egrave;re. Allons, Comtois, mon
+ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas
+que pour rassurer monsieur plus compl&egrave;tement, je dois go&ucirc;ter tous les
+mets et d&eacute;guster tous les vins: c'est une rude t&acirc;che, je le sais bien;
+mais o&ugrave; serait le m&eacute;rite d'&ecirc;tre honn&ecirc;te homme si on ne s'imposait pas de
+temps en temps de pareils devoirs? &Agrave; votre sant&eacute;, monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun
+doute &agrave; monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils
+seraient compl&egrave;tement dissip&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste
+encore; Comtois, mon ami, maintenez le caf&eacute; chaud, tr&egrave;s chaud. Je veux
+le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je pr&eacute;sume que c'est
+comme cela que monsieur l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Bouillant, monsieur, r&eacute;pondit Buvat en s'inclinant; je le bois
+bouillant, parole d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant
+b&eacute;atiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce
+n'est que comme cela que le caf&eacute; est bon, froid, c'est une boisson fort
+m&eacute;diocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je
+vous fais mon compliment, et vous servez &agrave; ravir. Maintenant, aidez-moi
+&agrave; enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de d&eacute;sagr&eacute;able
+comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif.
+Monsieur, continua Bourguignon en marchant &agrave; reculons vers la porte
+qu'il avait ferm&eacute;e avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de
+rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur,
+si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une &agrave;
+votre lit et deux &agrave; la chemin&eacute;e. Celles de la chemin&eacute;e sont pour nous,
+celle du lit pour le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit Buvat; vous &ecirc;tes trop honn&ecirc;te. Je d&eacute;sire ne
+d&eacute;ranger personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous g&ecirc;nez pas, monsieur, ne vous g&ecirc;nez pas; monseigneur d&eacute;sire que
+vous en usiez comme chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est bien honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne d&eacute;sire plus rien?</p>
+
+<p>&mdash;Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de tant de
+d&eacute;vouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, r&eacute;pondit modestement
+Bourguignon en s'inclinant une derni&egrave;re fois et en fermant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un &oelig;il attendri, il faut
+convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un
+laquais; et certes voil&agrave; un individu exer&ccedil;ant cette profession et qui
+est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux
+proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.</p>
+
+<p>Et en se faisant cette promesse &agrave; lui-m&ecirc;me, Buvat se retrouva seul.</p>
+
+<p>Rien n'excite l'app&eacute;tit comme la vue d'un bon d&icirc;ner dont on ne respire
+que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat d&eacute;passait
+en luxe tout ce que le bonhomme avait r&ecirc;v&eacute; jusqu'alors, et il
+commen&ccedil;ait, tourment&eacute; par des tiraillements d'estomac r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, &agrave; se
+reprocher la trop grande d&eacute;fiance qu'il avait eue &agrave; l'endroit de ses
+pers&eacute;cuteurs; mais il &eacute;tait trop tard. Buvat aurait bien pu, il est
+vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de
+monsieur Comtois, et demander un second service; mais il &eacute;tait d'un
+caract&egrave;re trop timide pour se livrer &agrave; un pareil acte de volont&eacute;: il en
+r&eacute;sulta qu'ayant cherch&eacute; parmi la somme de proverbes auxquels il devait
+continuer d'ajouter foi celui qui &eacute;tait le plus consolant, et ayant
+trouv&eacute; entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort d&icirc;ne une
+analogie qui lui parut des plus directes, il r&eacute;solut de s'en tenir &agrave;
+celui-l&agrave;, et, ne pouvant d&icirc;ner, d'essayer au moins de dormir.</p>
+
+<p>Mais au moment de se livrer &agrave; la r&eacute;solution qu'il venait de prendre,
+Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas
+profiter de son sommeil pour le faire dispara&icirc;tre? La nuit est l'heure
+des emb&ucirc;ches; il avait bien entendu souvent raconter &agrave; madame Buvat la
+m&egrave;re des histoires de baldaquins qui en s'abaissant &eacute;touffaient le
+malheureux dormeur, de lits qui s'enfon&ccedil;aient d'eux-m&ecirc;mes par une
+trappe, et cela si doucement que le mouvement n'&eacute;veillait pas m&ecirc;me celui
+qui &eacute;tait couch&eacute;; enfin de portes secr&egrave;tes s'ouvrant dans les boiseries
+et m&ecirc;me dans les meubles pour donner passage &agrave; des assassins. Ce d&icirc;ner
+si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; servis
+que pour le conduire sans d&eacute;fiance &agrave; un sommeil plus profond. Tout cela
+&eacute;tait possible &agrave; la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degr&eacute;
+le sentiment de sa conservation, commen&ccedil;a-t-il sa bougie &agrave; la main, une
+investigation des plus minutieuses. Apr&egrave;s avoir ouvert toutes les portes
+des armoires, tir&eacute; tous les tiroirs des commodes, sond&eacute; tous les
+panneaux de la boiserie, Buvat en &eacute;tait au lit, et &agrave; quatre pattes sur
+le tapis allongeait craintivement la t&ecirc;te sous la couchette, lorsque
+tout &agrave; coup il crut entendre marcher derri&egrave;re lui. La position dans
+laquelle il &eacute;tait ne lui permettait gu&egrave;re de songer &agrave; sa d&eacute;fense; il
+demeura donc immobile et attendant, le c&oelig;ur serr&eacute; et la sueur au front.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui
+fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que
+monsieur cherche?</p>
+
+<p>Buvat &eacute;tait d&eacute;couvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au
+danger, si le danger existait. Il retira donc sa t&ecirc;te de dessous le lit,
+prit sa bougie &agrave; la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans
+une posture humble et d&eacute;sarmante, il se retourna vers l'individu qui
+venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout
+v&ecirc;tu de noir et portant pli&eacute;s sur l'avant-bras plusieurs objets que
+Buvat crut reconna&icirc;tre pour des v&ecirc;tements humains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une pr&eacute;sence d'esprit dont
+il se f&eacute;licita int&eacute;rieurement l'&eacute;chappatoire qui lui &eacute;tait ouverte; oui,
+monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-m&ecirc;me. Cette recherche
+serait-elle d&eacute;fendue?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas
+sonn&eacute;? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute; pour lui servir de
+valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de
+nuit.</p>
+
+<p>Et &agrave; ces mots le valet &eacute;tala sur le lit une robe de chambre &agrave; grands
+ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet.
+Buvat toujours &agrave; genoux, le regardait faire avec le plus grand
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide &agrave;
+se d&eacute;shabiller?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non! s'&eacute;cria Buvat, dont la pudeur &eacute;tait des plus
+faciles &agrave; s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus
+agr&eacute;able qu'il p&ucirc;t faire. Non, j'ai l'habitude de me d&eacute;shabiller tout
+seul. Merci, monsieur, merci.</p>
+
+<p>Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.</p>
+
+<p>Comme la visite de la chambre &eacute;tait finie, et que la faim, qui le
+gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commen&ccedil;a
+aussit&ocirc;t en soupirant sa toilette de nuit, pla&ccedil;a, pour ne point rester
+sans lumi&egrave;re, une de ses bougies dans l'angle de la chemin&eacute;e, et
+s'enfon&ccedil;a en poussant un profond g&eacute;missement dans le lit le plus doux et
+le plus moelleux qu'il e&ucirc;t jamais rencontr&eacute;.</p>
+
+<p>Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put,
+par exp&eacute;rience, ajouter &agrave; la liste de ses proverbes v&eacute;ridiques. Soit
+terreur, soit viduit&eacute; de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agit&eacute;e, et
+ce ne fut que vers le matin qu'il commen&ccedil;a &agrave; s'endormir; encore son
+sommeil fut-il peupl&eacute; des cauchemars les plus terribles et les plus
+insens&eacute;s. Il venait de r&ecirc;ver qu'il avait &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; dans un gigot de
+mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda &agrave;
+quelle heure monsieur voulait d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Cette demande avait avec le r&ecirc;ve que Buvat venait d'accomplir une telle
+suite, que Buvat frissonna des pieds &agrave; la t&ecirc;te &agrave; l'id&eacute;e d'avaler la
+moindre chose, et ne r&eacute;pondit que par une esp&egrave;ce de murmure sourd, qui
+parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque,
+car il sortit aussit&ocirc;t en disant que monsieur allait &ecirc;tre servi.</p>
+
+<p>Buvat n'avait point l'habitude de d&eacute;jeuner dans son lit, aussi
+sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute h&acirc;te.
+Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois
+entr&egrave;rent portant le d&eacute;jeuner, comme ils &eacute;taient entr&eacute;s la veille
+portant le d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Alors eut lieu la seconde r&eacute;p&eacute;tition de la sc&egrave;ne que nous avons d&eacute;j&agrave;
+racont&eacute;e, &agrave; l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui
+mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on
+arriva au caf&eacute; et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille &agrave; la
+m&ecirc;me heure, vit son breuvage bien aim&eacute;, apr&egrave;s avoir pass&eacute; de la
+cafeti&egrave;re d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'&oelig;sophage
+de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et d&eacute;clara que son
+estomac demandait &agrave; &ecirc;tre amus&eacute; par quelque chose, et qu'en cons&eacute;quence
+il d&eacute;sirait qu'on lui laiss&acirc;t le caf&eacute; et un petit pain. Cette
+d&eacute;claration parut contrarier quelque peu le d&eacute;vouement de monsieur
+Comtois, mais force lui fut cependant de se borner &agrave; deux cuiller&eacute;es de
+l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, d&eacute;pos&eacute;
+sur un gu&eacute;ridon, tandis que les deux dr&ocirc;les emportaient, en riant dans
+leur barbe, les restes du d&eacute;jeuner &agrave; la fourchette. &Agrave; peine la porte
+fut-elle ferm&eacute;e, que Buvat se pr&eacute;cipita vers le gu&eacute;ridon, et, sans m&ecirc;me
+se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but
+le caf&eacute;; puis, quelque peu r&eacute;confort&eacute; par cette inglutition, si
+insuffisante qu'elle f&ucirc;t, il commen&ccedil;a &agrave; envisager les choses sous un
+point de vue moins d&eacute;sastreux.</p>
+
+<p>En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il
+avait travers&eacute; sans encombre la soir&eacute;e de la veille, la nuit qui venait
+de s'&eacute;couler, et qu'il entrait dans la matin&eacute;e pr&eacute;sente d'une mani&egrave;re
+assez confortable, il commen&ccedil;ait &agrave; comprendre que si par un motif
+politique quelconque on en voulait &agrave; sa libert&eacute;, on &eacute;tait loin au moins
+d'en vouloir &agrave; ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont
+il n'avait jamais &eacute;t&eacute; l'objet; puis Buvat, malgr&eacute; lui, ressentait cette
+bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et
+dilate le c&oelig;ur. Or, il avait jug&eacute; que le d&icirc;ner de la veille &eacute;tait
+meilleur que son d&icirc;ner habituel, il avait reconnu que le lit &eacute;tait fort
+moelleux, il trouvait que le caf&eacute; qu'il venait de boire poss&eacute;dait un
+ar&ocirc;me que le m&eacute;lange de la chicor&eacute;e &ocirc;tait au sien. Bref, il ne pouvait
+se dissimuler que les fauteuils &eacute;lastiques et les chaises rembourr&eacute;es
+sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une
+sup&eacute;riorit&eacute; incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de
+canne. La seule chose qui le tourment&acirc;t donc r&eacute;ellement &eacute;tait
+l'inqui&eacute;tude que devait &eacute;prouver Bathilde en ne le voyant pas revenir.
+Il eut bien un instant l'id&eacute;e, n'osant pas renouveler la demande qu'il
+avait faite la veille &agrave; Dubois, de donner de ses nouvelles &agrave; sa pupille,
+il avait bien eu un instant l'id&eacute;e, disons-nous, &agrave; l'instar du Masque de
+Fer, qui avait jet&eacute; de la fen&ecirc;tre de sa prison un plat d'argent sur le
+rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du
+Palais-Royal, mais il savait quel r&eacute;sultat funeste avait eu pour le
+malheureux prisonnier la d&eacute;couverte de cette infraction aux volont&eacute;s de
+monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une
+tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivit&eacute;, qui,
+telle qu'elle &eacute;tait, &agrave; tout prendre, lui paraissait tol&eacute;rable.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de toutes ces r&eacute;flexions fut que Buvat passa une matin&eacute;e
+beaucoup moins agit&eacute;e que ne l'avaient &eacute;t&eacute; sa soir&eacute;e et sa nuit; d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, son estomac endormi par le caf&eacute; et le petit pain, ne lui
+laissait &eacute;prouver que cette l&eacute;g&egrave;re pointe d'app&eacute;tit qui n'est qu'une
+jouissance de plus lorsqu'on est s&ucirc;r de bien d&icirc;ner. Ajoutez &agrave; cela la
+vue &eacute;minemment distrayante que le prisonnier avait de sa fen&ecirc;tre, et
+l'on comprendra qu'une heure de l'apr&egrave;s midi arriva sans trop de
+douleurs ni d'ennui.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dress&eacute;e,
+port&eacute;e comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais
+cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y
+assit. Buvat d&eacute;clara que, parfaitement rassur&eacute; sur les intentions de son
+h&ocirc;te auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du
+d&eacute;vouement dont chacun &agrave; son tour lui avait donn&eacute; la preuve, et les
+priait de le servir &agrave; son tour. Les deux valets firent la grimace, mais
+ils ob&eacute;irent.</p>
+
+<p>On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait
+Buvat devait se b&eacute;atifier encore, gr&acirc;ce &agrave; l'excellent d&icirc;ner qui lui
+&eacute;tait servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins;
+enfin Buvat, apr&egrave;s avoir sirot&eacute; son caf&eacute;, luxe qu'il ne se permettait
+ordinairement que le dimanche, Buvat, apr&egrave;s avoir aval&eacute; par-dessus le
+nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il
+faut le dire, &eacute;tait dans un &eacute;tat voisin de l'extase.</p>
+
+<p>Le soir, le souper eut le m&ecirc;me succ&egrave;s; mais comme Buvat s'&eacute;tait un peu
+plus livr&eacute; qu'au d&icirc;ner &agrave; la d&eacute;gustation du chambertin et du sillery,
+Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un &eacute;tat de
+bien-&ecirc;tre impossible &agrave; d&eacute;crire. Il en r&eacute;sulta que, lorsque le valet de
+chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la
+veille, &agrave; quatre pattes et la t&ecirc;te sous le lit, il le trouva assis dans
+un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la t&ecirc;te renvers&eacute;e contre le
+dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une
+inflexion de voix d'une tendresse infinie:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Laissez-moi aller jouer sous la coudrette.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qui, comme on le voit, &eacute;tait une grande am&eacute;lioration sur l'&eacute;tat dans
+lequel le digne &eacute;crivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il
+y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de
+l'aider &agrave; se d&eacute;shabiller, Buvat, qui &eacute;prouvait une certaine difficult&eacute; &agrave;
+exprimer ses pens&eacute;es, se contenta de lui sourire en signe d'approbation,
+puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tir&acirc;t son habit, puis les
+jambes pour qu'il lui enlev&acirc;t ses souliers; mais malgr&eacute; l'&eacute;tat de
+jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est
+cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un
+plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva
+parfaitement seul qu'il d&eacute;pouilla le reste le ses v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'&eacute;tendit
+voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+couch&eacute;, r&ecirc;va qu'il &eacute;tait le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi
+Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de dire que ce fut le seul r&ecirc;ve un peu &eacute;grillard que le
+pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.</p>
+
+<p>Buvat se r&eacute;veilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule
+pr&eacute;occupation au monde, celle de l'inqui&eacute;tude o&ugrave; devait &ecirc;tre Bathilde,
+mais du reste parfaitement heureux.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner, comme on le pense bien, ne lui &ocirc;ta rien de sa bonne humeur;
+tout au contraire, s'&eacute;tant inform&eacute; s'il pouvait &eacute;crire &agrave; monseigneur
+l'archev&ecirc;que de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait,
+il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche
+son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand
+soin, et commen&ccedil;a de sa plus belle &eacute;criture une requ&ecirc;te parfaitement
+touchante &agrave; l'effet d'obtenir de lui, si sa captivit&eacute; devait se
+prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la
+pr&eacute;venir qu'&agrave; part sa libert&eacute; il ne lui manquait absolument rien, gr&acirc;ce
+aux bont&eacute;s qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.</p>
+
+<p>Cette requ&ecirc;te, &agrave; l'ex&eacute;cution calligraphique de laquelle Buvat attacha un
+grand soin, et dont toutes les majuscules repr&eacute;sentaient des figures
+diff&eacute;rentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne &eacute;crivain
+depuis le d&eacute;jeuner jusqu'au d&icirc;ner. En s'asseyant &agrave; table, il la remit &agrave;
+Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter &agrave; monseigneur le
+premier ministre, d&eacute;clarant que Comtois lui suffirait momentan&eacute;ment pour
+son service. Un quart d'heure apr&egrave;s, Bourguignon revint et annon&ccedil;a &agrave;
+Buvat que monseigneur &eacute;tait sorti, mais, qu'en son absence, la p&eacute;tition
+avait &eacute;t&eacute; remise &agrave; la personne qui partageait le soin des affaires
+publiques avec lui, et que cette personne avait donn&eacute; l'ordre de lui
+amener Buvat aussit&ocirc;t qu'il aurait d&icirc;n&eacute;, lequel Buvat, cependant, &eacute;tait
+invit&eacute; &agrave; n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus
+vite, attendu que celui qui le faisait demander &eacute;tait lui-m&ecirc;me &agrave; table
+en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, &eacute;corna
+les meilleurs plats, d&eacute;gusta les meilleurs vins, lampa son caf&eacute;, savoura
+son verre de liqueur, et, cette derni&egrave;re op&eacute;ration termin&eacute;e, d&eacute;clara
+d'un ton fort r&eacute;solu qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; para&icirc;tre devant le substitut du
+premier ministre.</p>
+
+<p>L'ordre avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi
+Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fi&egrave;rement devant elle.
+Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un
+escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annon&ccedil;a
+monsieur Buvat.</p>
+
+<p>Buvat se trouva alors dans une esp&egrave;ce de laboratoire situ&eacute; au
+rez-de-chauss&eacute;e, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui
+ne lui &eacute;tait pas tout &agrave; fait inconnu, et qui, dans le costume le plus
+simple, s'occupait &agrave; suivre, sur un fourneau ardemment allum&eacute;, une
+op&eacute;ration chimique &agrave; laquelle il paraissait attacher une grande
+importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la t&ecirc;te, et l'ayant
+regard&eacute; avec curiosit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous servir, monsieur, r&eacute;pondit Buvat en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;La requ&ecirc;te que vous venez d'adresser &agrave; l'abb&eacute; est de votre main?</p>
+
+<p>&mdash;De ma propre main, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fort belle &eacute;criture, monsieur.</p>
+
+<p>Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.</p>
+
+<p>&mdash;L'abb&eacute;, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous
+vous devions.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.</p>
+
+
+<p>&mdash;Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur
+Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que
+si vous avez quelque chose &agrave; demander au r&eacute;gent, je me charge de lui
+transmettre votre demande.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bont&eacute; de vous offrir pour
+&ecirc;tre l'interpr&egrave;te de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la
+bont&eacute; de lui dire que quand elle sera moins g&ecirc;n&eacute;e, je la prie, si cela
+ne la prive pas trop, de me faire payer mon arri&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, votre arri&eacute;r&eacute;, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'&ecirc;tre employ&eacute; &agrave; la
+Biblioth&egrave;que royale, mais que voil&agrave; bient&ocirc;t six ans que l'on nous dit &agrave;
+chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; combien se monte votre arri&eacute;r&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le
+chiffre exact.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, &agrave; peu pr&egrave;s. Calculez de m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; cinq mille trois cents et quelques livres, &agrave; part les fractions
+de sous et de deniers.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous d&eacute;sireriez d'&ecirc;tre pay&eacute;, monsieur Buvat?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; tout ce que vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin pour le service que vous venez de rendre &agrave; la France, ne
+r&eacute;clamez-vous rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur, je r&eacute;clame la permission de faire dire &agrave; ma pupille
+Bathilde, qui doit &ecirc;tre fort inqui&egrave;te de mon absence qu'elle se
+tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais
+m&ecirc;me, si ce n'&eacute;tait pas abuser de votre bont&eacute;, monsieur, qu'elle e&ucirc;t la
+permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde
+demande &eacute;tait trop indiscr&egrave;te, je me bornerais &agrave; la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles
+nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre
+libert&eacute;, et vous pourrez aller vous-m&ecirc;me donner de vos nouvelles &agrave; votre
+pupille.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez partir quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis votre tr&egrave;s humble, et j'ai bien l'honneur de vous
+pr&eacute;senter mes hommages.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te que la France a envers vous des obligations qu'il faut
+qu'elle acquitte. &Eacute;crivez donc au r&eacute;gent, faites-lui le relev&eacute; de ce qui
+vous est d&ucirc;; exposez-lui votre situation, et si vous d&eacute;sirez
+particuli&egrave;rement quelque chose, exposez hardiment votre d&eacute;sir. Je suis
+garant qu'il sera fait droit &agrave; votre requ&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous &ecirc;tes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc
+alors esp&eacute;rer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de
+l'&Eacute;tat....</p>
+
+<p>&mdash;Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, aujourd'hui m&ecirc;me ma p&eacute;tition sera adress&eacute;e au r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Et demain vous serez pay&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, que de bont&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour
+m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. &Agrave;
+l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscr&eacute;tion,
+comment vous appelez-vous, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je
+donne des ordres pour que vous puissiez sortir.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots il sonna, un huissier parut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Ravanne.</p>
+
+<p>L'huissier sortit. Deux secondes apr&egrave;s un jeune officier des gardes
+entra.</p>
+
+<p>&mdash;Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'&agrave; la
+porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller o&ugrave; il voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, dit le jeune officier.</p>
+
+<p>Un &eacute;blouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche
+pour demander quel &eacute;tait celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais
+Ravanne ne lui en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.</p>
+
+<p>Buvat regarda d'un air h&eacute;b&eacute;t&eacute; monsieur Philippe et le page, mais comme
+celui-ci ne comprenait rien &agrave; son h&eacute;sitation, il lui renouvela une
+seconde fois l'invitation de le suivre. Il ob&eacute;it en tirant son mouchoir
+de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait &agrave; grosses gouttes du
+front.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte la sentinelle voulut arr&ecirc;ter Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le r&eacute;gent, monsieur est
+libre, dit Ravanne.</p>
+
+<p>Le soldat pr&eacute;senta les armes et laissa passer.</p>
+
+<p>Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui
+lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la
+personne &agrave; laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le r&eacute;gent en personne, reprit Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'&eacute;cria Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s possible! au contraire, r&eacute;pondit le jeune homme, et la preuve,
+c'est que cela est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est monsieur le r&eacute;gent lui-m&ecirc;me qui m'a promis que je
+serais pay&eacute; de mon arri&eacute;r&eacute;! s'&eacute;cria Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne
+qui m'a donn&eacute; l'ordre de vous reconduire &eacute;tait monsieur le r&eacute;gent,
+r&eacute;pondit Ravanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique,
+c'est connu, cela. Mais c'est un tr&egrave;s brave homme que le r&eacute;gent, et
+quand je pense qu'il y avait d'inf&acirc;mes gueux qui conspiraient contre
+lui, contre un homme qui m'a donn&eacute; sa parole de me faire payer mon
+arri&eacute;r&eacute;; mais ils m&eacute;ritent d'&ecirc;tre pendus, ces gens-l&agrave;, monsieur, d'&ecirc;tre
+rou&eacute;s, &eacute;cartel&eacute;s, br&ucirc;l&eacute;s vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires
+de cette importance. Nous sommes &agrave; la porte de la rue, je voudrais avoir
+l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part
+dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques
+ordres &agrave; me donner avant son d&eacute;part, je me vois, &agrave; mon grand regret,
+forc&eacute; de vous quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en
+r&eacute;pondant par une profonde inclination au l&eacute;ger salut du jeune homme
+qui, lorsque Buvat releva la t&ecirc;te, avait d&eacute;j&agrave; disparu.</p>
+
+<p>Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il
+en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place
+des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste
+au moment o&ugrave; d'Harmental passait son &eacute;p&eacute;e au travers du corps de
+Roquefinette. C'&eacute;tait en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui
+&eacute;tait loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait
+aper&ccedil;u son tuteur et s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute;e &agrave; sa rencontre dans l'escalier,
+o&ugrave; Buvat et elle s'&eacute;taient joints entre le second et le troisi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! petit p&egrave;re; cher petit p&egrave;re! s'&eacute;cria Bathilde tout en montant
+l'escalier au bras de Buvat et en l'arr&ecirc;tant pour l'embrasser &agrave; chaque
+marche. D'o&ugrave; venez-vous donc? que vous est-il arriv&eacute;, et comment se
+fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle
+inqui&eacute;tude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut
+qu'il soit arriv&eacute; des &eacute;v&eacute;nements incroyables!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit p&egrave;re. D'o&ugrave; venez-vous d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Du Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, du Palais-Royal? Et chez qui &eacute;tiez-vous, au Palais-Royal?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, chez le r&eacute;gent! Et que faisiez-vous chez le r&eacute;gent?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier! vous?</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Vous, prisonnier!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai sauv&eacute; la France.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! petit p&egrave;re, est-ce que vous seriez devenu fou?
+s'&eacute;cria Bathilde &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la
+t&ecirc;te solide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je vous en prie, expliquez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'en &eacute;tais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi; sans en &ecirc;tre, c'est-&agrave;-dire. Tu sais bien ce prince de
+Listhnay?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Un faux prince, mon enfant, un faux prince!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une r&eacute;volte
+g&eacute;n&eacute;rale, la Bretagne... la Normandie... les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux... le roi
+d'Espagne.... Et c'est moi qui ai d&eacute;couvert tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'&eacute;cria Bathilde &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, que monseigneur le r&eacute;gent vient d'appeler le sauveur de la
+France; moi &agrave; qui il va payer mes arri&eacute;r&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, mon p&egrave;re, dit Bathilde, vous avez parl&eacute; de conspirateurs;
+savez-vous les noms de ces conspirateurs?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce mis&eacute;rable b&acirc;tard
+qui conspire contre un homme comme monseigneur le r&eacute;gent! Puis un comte
+de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de
+Cellamare, l'abb&eacute; Brigaud, ce malheureux abb&eacute; Brigaud. Imagine-toi que
+j'ai copi&eacute; la liste....</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Bathilde haletant de crainte, mon p&egrave;re, parmi tous ces
+noms-l&agrave;, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul
+d'Harmental?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien, s'&eacute;cria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental!
+c'est le chef de la conjuration; mais le r&eacute;gent les conna&icirc;t tous. Ce
+soir ils seront tous arr&ecirc;t&eacute;s, et demain pendus, &eacute;cartel&eacute;s, rou&eacute;s vifs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malheureux! malheureux que vous &ecirc;tes! s'&eacute;cria Bathilde en se
+tordant les bras, vous avez tu&eacute; l'homme que j'aime. Mais je vous le jure
+par ma m&egrave;re, monsieur, s'il meurt, je mourrai.</p>
+
+<p>Et songeant qu'elle aurait peut-&ecirc;tre encore le temps de pr&eacute;venir Raoul
+du danger qui le mena&ccedil;ait, Bathilde, laissant Buvat atterr&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle e&ucirc;t eu
+des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans
+toucher les marches, et, haletante, &eacute;puis&eacute;e, mourante, vint heurter la
+porte de d'Harmental, qui, mal ferm&eacute;e par le chevalier, c&eacute;da au premier
+effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du
+capitaine, &eacute;tendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.</p>
+
+<p>Cette vue &eacute;tait si loin d'&ecirc;tre celle &agrave; laquelle s'attendait Bathilde,
+que, sans songer qu'elle allait peut-&ecirc;tre achever de compromettre son
+amant, elle se pr&eacute;cipita vers la porte en appelant du secours; mais en
+arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que
+son pied e&ucirc;t gliss&eacute; dans le sang, elle tomba &agrave; la renverse en poussant
+un cri terrible.</p>
+
+<p>&Agrave; ce cri les voisins accoururent et trouv&egrave;rent Bathilde &eacute;vanouie; sa
+t&ecirc;te avait port&eacute; sur l'angle de la porte, et elle s'y &eacute;tait fait une
+grave blessure.</p>
+
+<p>On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir
+l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait d&eacute;chir&eacute; l'adresse de la
+lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne
+poss&eacute;dait sur lui aucun autre papier qui indiqu&acirc;t son nom ou son
+domicile, on transporta son corps &agrave; la Morgue, o&ugrave; trois jours apr&egrave;s il
+fut reconnu par la Normande.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_43" id="Chapitre_43"></a><a href="#table">Chapitre 43</a></h2>
+
+
+<p>Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, &eacute;tait parti au galop,
+sentant bien qu'il n'y avait pas un instant &agrave; perdre pour faire face aux
+changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il
+s'&eacute;tait charg&eacute;, la mort du capitaine Roquefinette. En cons&eacute;quence, et
+dans l'espoir de reconna&icirc;tre, &agrave; un signe quelconque, les individus qui
+devaient jouer le r&ocirc;le de comparses dans ce grand drame, il avait suivi
+les boulevards jusqu'&agrave; la porte Saint-Martin, et arriv&eacute; l&agrave;, tournant &agrave;
+gauche, il s'&eacute;tait trouv&eacute; en un instant au milieu du march&eacute; aux chevaux.
+C'&eacute;tait l&agrave;, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers
+enr&ocirc;l&eacute;s par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine.</p>
+
+<p>Mais, comme l'avait dit le pauvre d&eacute;funt, aucun signe particulier ne
+pouvait d&eacute;signer &agrave; l'&oelig;il &eacute;tranger ces hommes myst&eacute;rieux, v&ecirc;tus qu'ils
+&eacute;taient comme les autres et se connaissant entre eux &agrave; peine.
+D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui &eacute;taient
+inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement
+indiff&eacute;rents &agrave; toute autre id&eacute;e qu'&agrave; celle des march&eacute;s qu'ils &eacute;taient en
+train de conclure, que deux ou trois fois, apr&egrave;s s'&ecirc;tre rapproch&eacute; de
+personnages qu'il avait cru reconna&icirc;tre pour de faux paysans, il
+s'&eacute;loigna sans m&ecirc;me leur adresser la parole, tant la probabilit&eacute; &eacute;tait
+grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient l&agrave;, le
+chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait &ecirc;tre
+inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation &eacute;tait
+d&eacute;solante: d'Harmental incontestablement avait l&agrave; sous la main tous les
+moyens d'ex&eacute;cution n&eacute;cessaires &agrave; l'heureux accomplissement du complot,
+mais il avait, en tuant le capitaine, bris&eacute; lui-m&ecirc;me le fil conducteur,
+et, l'anneau interm&eacute;diaire rompu, toute la cha&icirc;ne &eacute;tait bris&eacute;e.
+D'Harmental se mordait les l&egrave;vres jusqu'au sang, se d&eacute;chirait la
+poitrine, allait et venait d'un bout &agrave; l'autre du march&eacute;, esp&eacute;rant
+toujours que quelque circonstance impr&eacute;vue le tirerait d'embarras; mais
+le temps s'&eacute;coulait, le march&eacute; conservait sa m&ecirc;me physionomie, personne
+n'&eacute;tait venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en
+d&eacute;sespoir de cause adress&eacute; quelques questions ambigu&euml;s, avaient, &agrave; ces
+questions, ouvert des yeux et une bouche si na&iuml;vement &eacute;tonn&eacute;s, que
+d'Harmental avait interrompu &agrave; l'instant m&ecirc;me la conversation commenc&eacute;e,
+convaincu qu'il &eacute;tait d'avoir touch&eacute; &agrave; faux.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, cinq heures sonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vers les huit ou neuf heures du soir que le r&eacute;gent devait
+revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps &agrave; perdre, d'autant
+plus que cette embuscade &eacute;tait le va-tout des conjur&eacute;s, qui
+s'attendaient bien &agrave; &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s d'un moment &agrave; l'autre, et qui jouaient
+la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de d&eacute;.
+D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficult&eacute;s de la situation, il
+avait r&eacute;clam&eacute; pour lui l'honneur de l'entreprise, c'&eacute;tait donc sur lui
+que pesait toute la responsabilit&eacute;, et cette responsabilit&eacute; &eacute;tait
+terrible. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il se trouvait pris dans une de ces
+situations o&ugrave; le courage ne peut rien, o&ugrave; la volont&eacute; humaine se brise
+devant une impossibilit&eacute;, et o&ugrave; la seule chance qui reste est d'avouer
+son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient
+de vous.</p>
+
+<p>D'Harmental &eacute;tait homme de r&eacute;solution, son parti fut bient&ocirc;t pris; il
+fit dans le march&eacute;, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et
+demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjur&eacute; ne se
+trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les
+visages restaient dans leur impassible nullit&eacute;, il mit son cheval au
+galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit
+&agrave; la maison n&deg; 15, enfila l'escalier, grimpa au cinqui&egrave;me &eacute;tage, ouvrit
+la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine,
+du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud.</p>
+
+<p>Tous jet&egrave;rent un cri de surprise en l'apercevant.</p>
+
+<p>D'Harmental raconta tout: les pr&eacute;tentions de Roquefinette, la discussion
+qui s'en &eacute;tait suivie, et le duel qui l'avait termin&eacute;e. Il ouvrit son
+habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa &agrave; l'esp&eacute;rance
+qu'il avait eue de reconna&icirc;tre les faux sauniers et de se mettre &agrave; leur
+t&ecirc;te &agrave; la place du capitaine; il dit ses esp&eacute;rances d&eacute;&ccedil;ues, ses
+investigations inutiles au milieu du march&eacute; aux chevaux, et finit par
+faire un appel &agrave; Laval, &agrave; Pompadour et &agrave; Valef, qui y r&eacute;pondirent
+aussit&ocirc;t en disant qu'ils &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; suivre le chevalier au bout du
+monde, et &agrave; lui ob&eacute;ir en tout ce qu'il ordonnerait.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait donc perdu encore: quatre hommes r&eacute;solus et agissant pour
+leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds
+soudoy&eacute;s, qui n'&eacute;taient mus par aucun autre int&eacute;r&ecirc;t que celui de gagner
+une vingtaine de louis par t&ecirc;te. Les chevaux &eacute;taient pr&ecirc;ts dans
+l'&eacute;curie, chacun &eacute;tait venu arm&eacute;; d'Avranches n'&eacute;tait point encore
+parti, ce qui renfor&ccedil;ait la petite troupe d'un homme d&eacute;vou&eacute;. On envoya
+chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps
+possible au r&eacute;gent la figure de ses ravisseurs; on laissa pr&egrave;s de madame
+du Maine Malezieux qui, par son &acirc;ge, et Brigaud qui, par sa profession,
+devaient naturellement &ecirc;tre mis en dehors d'une pareille exp&eacute;dition; on
+se donna rendez-vous &agrave; Saint-Mand&eacute;, et l'on partit chacun isol&eacute;ment,
+afin de ne point donner de soup&ccedil;ons. Une heure apr&egrave;s, les cinq conjur&eacute;s
+&eacute;taient r&eacute;unis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre
+Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient &agrave; l'horloge
+du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>D'Avranches s'&eacute;tait inform&eacute;. Le r&eacute;gent &eacute;tait pass&eacute; vers les trois heures
+et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il &eacute;tait dans une voiture &agrave;
+quatre chevaux, men&eacute;s par deux jockeys &agrave; la Daumont, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par un
+seul coureur. Il n'y avait donc aucune r&eacute;sistance &agrave; craindre; on
+arr&ecirc;tait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le ma&icirc;tre de
+poste, comme nous l'avons dit, &eacute;tait &agrave; la d&eacute;votion de madame du Maine;
+on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui;
+on le for&ccedil;ait &agrave; monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout
+attel&eacute;e et postillon en selle. D'Harmental et Valef se pla&ccedil;aient pr&egrave;s de
+lui; on repartait au galop; on traversait la Marne &agrave; Alfort, la Seine &agrave;
+Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et &agrave; Montlh&eacute;ry on se
+trouvait sur la route d'Espagne. Si &agrave; l'un ou &agrave; l'autre des relais le
+r&eacute;gent voulait appeler, d'Harmental et Valef le mena&ccedil;aient et s'il
+appelait malgr&eacute; les menaces, le fameux passeport &eacute;tait l&agrave; pour prouver
+que celui qui r&eacute;clamait assistance n'&eacute;tait pas le prince, mais un fou
+qui se croyait le r&eacute;gent, et que l'on reconduisait &agrave; sa famille, qui
+habitait Saragosse. Bref, tout cela &eacute;tait un peu hasardeux, il est vrai;
+mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui,
+d'ordinaire, r&eacute;ussissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles
+sont dirig&eacute;es n'ont garde de les pr&eacute;voir.</p>
+
+<p>Sept heures et huit heures sonn&egrave;rent successivement. D'Harmental et ses
+compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus
+en plus &eacute;paisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit attel&eacute;es de
+chevaux de ma&icirc;tres, avaient d&eacute;j&agrave; donn&eacute; quelques fausses alertes, mais
+elles avaient eu en m&ecirc;me temps pour r&eacute;sultat de les aguerrir &agrave; l'attaque
+v&eacute;ritable. &Agrave; huit heures et demie la nuit &eacute;tait tout &agrave; fait obscure, et
+l'esp&egrave;ce de crainte bien naturelle que les conjur&eacute;s avaient d'abord
+ressentie commen&ccedil;ait &agrave; se changer en impatience.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha &agrave;
+plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au
+m&ecirc;me moment, &agrave; un millier de pas de distance &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; l'angle de la
+route, on vit poindre une lueur pareille &agrave; une &eacute;toile: les conjur&eacute;s
+tressaillirent. C'&eacute;tait &eacute;videmment le coureur et sa torche. Bient&ocirc;t il
+n'y eut plus de doute; on aper&ccedil;ut la voiture et ses deux lanternes.
+D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval &eacute;chang&egrave;rent une derni&egrave;re poign&eacute;e
+de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste
+qui lui &eacute;tait assign&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant la voiture s'avan&ccedil;ait rapidement: c'&eacute;tait bien celle du duc
+d'Orl&eacute;ans. &Agrave; la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit
+rouge du coureur, devan&ccedil;ant les chevaux de vingt-cinq pas &agrave; peu pr&egrave;s. La
+route &eacute;tait silencieuse et d&eacute;serte; du reste, tout semblait d'accord
+avec les conjur&eacute;s. D'Harmental jeta un dernier coup d'&oelig;il &agrave; ses
+compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant
+l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque c&ocirc;t&eacute; du pav&eacute;, et en face de
+lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs
+fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il &eacute;tait
+&eacute;vident qu'ils &eacute;taient tous dans la s&eacute;curit&eacute; la plus parfaite, et qu'ils
+venaient se livrer d'eux-m&ecirc;mes &agrave; ceux qui les attendaient.</p>
+
+<p>La voiture avan&ccedil;ait toujours: d&eacute;j&agrave; le coureur avait d&eacute;pass&eacute; d'Harmental
+et Valef. Tout &agrave; coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se
+redressant, sauta &agrave; la bride de son cheval, lui arracha la torche des
+mains et l'&eacute;teignit. &Agrave; cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la
+voiture, mais il &eacute;tait trop tard: Pompadour et Laval s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s
+et les tenaient en respect le pistolet &agrave; la main, tandis que d'Harmental
+et Valef se pr&eacute;sentaient &agrave; chaque porti&egrave;re, &eacute;teignaient les lanternes,
+et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point &agrave; sa vie s'il ne
+faisait aucune r&eacute;sistance, mais que si, au contraire, il se d&eacute;fendait,
+ou appelait, on &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; recourir aux derni&egrave;res extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le
+courage du r&eacute;gent, le prince se contenta de dire:&mdash;C'est bien,
+messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout o&ugrave; vous voudrez.</p>
+
+<p>D'Harmental et Valef jet&egrave;rent alors les yeux sur la grande route: ils
+virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'&eacute;paisseur du bois
+le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux
+chevaux de la voiture, qu'ils avaient d&eacute;tel&eacute;s. Le chevalier sauta
+aussit&ocirc;t &agrave; bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier
+postillon; Laval et Valef se plac&egrave;rent &agrave; chaque porti&egrave;re; la voiture
+repartit au galop, se jeta dans la premi&egrave;re route qu'elle trouva &agrave; sa
+gauche, enfila une contre-all&eacute;e, et commen&ccedil;a de rouler sans bruit et
+sans lumi&egrave;re dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient
+&eacute;t&eacute; si bien prises, que l'enl&egrave;vement n'avait pas &eacute;t&eacute; plus de cinq
+minutes &agrave; s'accomplir, qu'aucune r&eacute;sistance n'avait &eacute;t&eacute; faite, que pas
+un cri n'avait &eacute;t&eacute; pouss&eacute;. D&eacute;cid&eacute;ment cette fois la fortune &eacute;tait pour
+les conjur&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais, arriv&eacute; au bout de l'all&eacute;e, d'Harmental trouva un premier obstacle:
+la barri&egrave;re, soit hasard, soit pr&eacute;m&eacute;ditation, &eacute;tait ferm&eacute;e: force fut
+donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit
+tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une all&eacute;e lat&eacute;rale, et la
+course, un instant ralentie, recommen&ccedil;a avec une nouvelle v&eacute;locit&eacute;.</p>
+
+<p>La nouvelle all&eacute;e que suivait le chevalier conduisait &agrave; un carrefour,
+une des routes de ce carrefour conduisait droit &agrave; Charenton. Il n'y
+avait donc pas de temps &agrave; perdre, puisqu'en tout cas, il fallait
+absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre
+s'agiter des hommes devant lui, mais cette esp&egrave;ce de vision disparut
+comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans emp&ecirc;chement.
+En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement
+d'un cheval et une esp&egrave;ce de froissement de fer comme feraient des
+sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il cr&ucirc;t que c'&eacute;tait
+le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il pens&acirc;t que c'&eacute;tait
+quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arr&ecirc;ter, il continua son
+chemin avec la m&ecirc;me vitesse, le m&ecirc;me silence, et au milieu de la m&ecirc;me
+obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose &eacute;trange:
+c'&eacute;tait une esp&egrave;ce de muraille fermant les routes qui venaient y
+aboutir: il &eacute;tait &eacute;vident qu'il se passait l&agrave; quelque chose de nouveau.
+D'Harmental arr&ecirc;ta aussit&ocirc;t la voiture et voulut reprendre le chemin
+d'o&ugrave; il venait; mais une muraille pareille s'&eacute;tait referm&eacute;e derri&egrave;re
+lui; au m&ecirc;me instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui
+criaient: &laquo;&mdash;Nous sommes cern&eacute;s, sauve qui peut!&raquo; Et tous deux, quittant
+aussit&ocirc;t la porti&egrave;re et faisant sauter le foss&eacute; &agrave; leurs chevaux, se
+lanc&egrave;rent dans la for&ecirc;t et disparurent au milieu de la futaie. Mais il
+&eacute;tait impossible &agrave; d'Harmental, qui montait un cheval attel&eacute;, de suivre
+ses deux compagnons. Ne pouvant donc &eacute;viter cette muraille vivante qu'il
+commen&ccedil;ait &agrave; reconna&icirc;tre pour &ecirc;tre un cordon de mousquetaires gris, le
+chevalier essaya de la renverser, enfon&ccedil;a les &eacute;perons dans le ventre de
+son cheval, et s'avan&ccedil;a t&ecirc;te baiss&eacute;e et un pistolet de chaque main, vers
+la route la plus proche de lui, sans s'inqui&eacute;ter si c'&eacute;tait celle qu'il
+devait suivre; mais &agrave; peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de
+mousqueton cassa la t&ecirc;te &agrave; son porteur, qui s'abattit, le renversant du
+coup et lui engageant la jambe sous lui.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t huit ou dix cavaliers mettant pied &agrave; terre s'&eacute;lanc&egrave;rent sur
+d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre
+de sa t&ecirc;te pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le
+temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le
+tir&egrave;rent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le
+pr&eacute;tendu prince qui n'&eacute;tait qu'un valet d&eacute;guis&eacute;, on y fit entrer
+d'Harmental, deux officiers se plac&egrave;rent pr&egrave;s de lui, on attela un autre
+cheval &agrave; la place de celui qui avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;: la voiture se remit en
+mouvement, reprit une nouvelle direction, escort&eacute;e par un escadron de
+mousquetaires. Un quart d'heure apr&egrave;s elle roulait sur un pont-levis,
+une lourde porte grin&ccedil;ait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un
+guichet sombre et vo&ucirc;t&eacute;, de l'autre c&ocirc;t&eacute; duquel l'attendait un officier
+en uniforme de colonel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille.</p>
+
+<p>Maintenant si nos lecteurs d&eacute;sirent savoir comment le complot avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;jou&eacute;, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon.
+La comm&egrave;re du premier ministre, on s'en souvient, soup&ccedil;onnait le
+capitaine Roquefinette d'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; &agrave; quelque trame illicite, elle &eacute;tait
+venue le d&eacute;noncer, &agrave; la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques
+jours apr&egrave;s elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu
+pour le jeune seigneur qui avait d&eacute;j&agrave; eu une conf&eacute;rence avec le
+capitaine, &eacute;tait mont&eacute;e derri&egrave;re lui, et, d'une chambre voisine, &agrave;
+l'aide d'un trou pratiqu&eacute; dans la boiserie, elle avait tout entendu.</p>
+
+<p>Or, ce qu'elle avait entendu, c'&eacute;tait le projet d'enlever le r&eacute;gent &agrave;
+son retour de Chelles. Dubois avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu le soir m&ecirc;me, et afin de
+prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du
+r&eacute;gent &agrave; monsieur Bourguignon, et avait envelopp&eacute; le bois de Vincennes
+d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-l&eacute;gers et de dragons. On
+vient de voir quel avait &eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de sa ruse. Le chef du complot
+avait &eacute;t&eacute; pris en flagrant d&eacute;lit, et comme le premier ministre savait le
+nom de tous les autres conjur&eacute;s, il &eacute;tait probable qu'il leur restait
+peu de chance d'&eacute;chapper au vaste filet dans lequel &agrave; cette heure il les
+tenait tous envelopp&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_44" id="Chapitre_44"></a><a href="#table">Chapitre 44</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couch&eacute;e dans la
+chambre de mademoiselle &Eacute;milie; Mirza &eacute;tait &eacute;tendue sur le pied de son
+lit, les deux s&oelig;urs &eacute;taient de chaque c&ocirc;t&eacute; de son chevet, et Buvat,
+&eacute;cras&eacute; de douleur, se tenait assis dans un coin, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur sa
+poitrine et ses mains pos&eacute;es sur ses genoux.</p>
+
+<p>D'abord toutes ses pens&eacute;es furent confuses, et son premier sentiment fut
+celui de la douleur physique; elle porta la main &agrave; sa t&ecirc;te, la blessure
+&eacute;tait derri&egrave;re la tempe. Un m&eacute;decin qu'on avait appel&eacute; avait pos&eacute; le
+premier appareil, en pr&eacute;venant qu'on e&ucirc;t &agrave; le rappeler si la fi&egrave;vre se
+d&eacute;clarait.</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd
+et si douloureux, couch&eacute;e dans une maison &eacute;trang&egrave;re, la jeune fille
+arr&ecirc;ta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se
+trouvaient l&agrave;, mais Ath&eacute;na&iuml;s et &Eacute;milie d&eacute;tourn&egrave;rent les yeux, Buvat
+poussa un g&eacute;missement sourd, Mirza seule allongea sa petite t&ecirc;te pour
+solliciter une caresse. Malheureusement pour la c&acirc;line petite b&ecirc;te, les
+souvenirs commen&ccedil;aient &agrave; revenir &agrave; Bathilde, le voile qui avait pass&eacute;
+entre sa m&eacute;moire et les &eacute;v&eacute;nements s'&eacute;claircissait peu &agrave; peu, bient&ocirc;t
+elle commen&ccedil;a de rattacher les uns aux autres les fils bris&eacute;s qui
+pouvaient l'aider &agrave; suivre de nouveau la route du pass&eacute;: elle se rappela
+le retour de Buvat, ce qu'il lui avait racont&eacute; de la conspiration, le
+danger qui &eacute;tait r&eacute;sult&eacute; pour d'Harmental de la r&eacute;v&eacute;lation qu'il avait
+faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait con&ccedil;u d'arriver &agrave;
+temps pour le sauver, de la rapidit&eacute; avec laquelle elle avait travers&eacute;
+la rue et mont&eacute; l'escalier; enfin, son entr&eacute;e dans la chambre de Raoul
+lui revint en m&eacute;moire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si
+elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, s'&eacute;cria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>Nul ne r&eacute;pondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient l&agrave; ne
+savait que r&eacute;pondre: seulement Buvat, suffoqu&eacute; par les larmes, se leva
+et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de
+douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle
+arr&ecirc;ta Buvat. Puis, &eacute;tendant ses deux bras vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Petit p&egrave;re, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ne plus t'aimer, mon enfant ch&eacute;ri! s'&eacute;cria Buvat en tombant &agrave;
+genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde &agrave; travers les
+couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plut&ocirc;t toi qui
+ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un
+mis&eacute;rable. J'aurais d&ucirc; deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout
+risquer, tout souffrir, plut&ocirc;t que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu
+n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les
+meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh!
+malheureux, malheureux que je suis! s'&eacute;cria Buvat en sanglotant, comment
+me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment
+vivrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Petit p&egrave;re! s'&eacute;cria Bathilde, petit p&egrave;re, t&acirc;chez seulement de savoir
+ce qu'il est devenu, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu
+me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont
+mauvaises... n'est-ce pas que tu me d&eacute;testeras davantage encore, et ce
+sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat
+et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance
+luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains
+de Dieu; c'est lui qui d&eacute;cidera si je dois vivre ou mourir.</p>
+
+<p>Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir,
+il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne
+l'embrasserait pas; et &agrave; demi consol&eacute;, il prit sa canne et son chapeau,
+s'informa &agrave; madame Denis du costume du chevalier, et se mit en qu&ecirc;te de
+la route qu'il avait prise.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi na&iuml;f
+que l'&eacute;tait Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une
+voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui &eacute;tait rest&eacute; une
+demi-heure &agrave; peu pr&egrave;s attach&eacute; au contrevent, et qu'il avait tourn&eacute; par
+la rue du Gros-Chenet. Un &eacute;picier de sa connaissance, qui demeurait au
+coin de la rue des Je&ucirc;neurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand
+galop d'un cheval pareil &agrave; celui que l'on d&eacute;signait, un cavalier dont le
+signalement se rapportait &agrave; merveille avec celui donn&eacute; par Buvat; enfin,
+une fruiti&egrave;re qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses
+grands dieux qu'elle avait remarqu&eacute; celui dont on lui demandait des
+nouvelles, et qu'il avait disparu &agrave; la descente de la porte Saint-Denis;
+mais au del&agrave; de ces trois renseignements, toutes les donn&eacute;es devenaient
+vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'apr&egrave;s deux heures de
+recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose &agrave;
+apprendre &agrave; Bathilde que, quelque part que f&ucirc;t all&eacute; d'Harmental, il y
+&eacute;tait all&eacute; par le boulevard Bonne-Nouvelle.</p>
+
+<p>Buvat retrouva sa pupille plus agit&eacute;e; pendant son absence le mal avait
+fait des progr&egrave;s, et la crise pr&eacute;vue par le docteur se pr&eacute;parait.
+Bathilde avait les yeux ardents, le teint anim&eacute;, les paroles br&egrave;ves.
+Madame Denis venait d'envoyer chercher le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>La pauvre femme n'&eacute;tait pas sans inqui&eacute;tude elle-m&ecirc;me; depuis longtemps
+elle se doutait que l'abb&eacute; Brigaud &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; &agrave; quelque machination, et
+ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'&eacute;tait point un
+&eacute;tudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque
+c'&eacute;tait Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parit&eacute;
+dans la situation n'avait pas peu contribu&eacute; &agrave; attendrir son &acirc;me,
+excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle &eacute;couta donc avec
+avidit&eacute; le peu de renseignements que Buvat rapportait &agrave; la malade, et
+comme ils &eacute;taient loin d'&ecirc;tre assez positifs pour la calmer, elle lui
+promit, si, de son c&ocirc;t&eacute;, elle apprenait quelque chose, de la tenir au
+courant.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites le m&eacute;decin arriva. Quelque puissance qu'il e&ucirc;t sur
+lui-m&ecirc;me, il fut facile de voir qu'il trouvait l'&eacute;tat de Bathilde
+gravement empir&eacute;. Il pratiqua une saign&eacute;e abondante, ordonna des
+boissons rafra&icirc;chissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au
+chevet de la malade. Mesdemoiselles &Eacute;milie et Ath&eacute;na&iuml;s, qui, &agrave; part
+leurs petits ridicules, &eacute;taient au fond d'excellentes filles,
+d&eacute;clar&egrave;rent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la
+nuit pr&egrave;s de Bathilde chacune &agrave; son tour. &Eacute;milie, en sa qualit&eacute; d'a&icirc;n&eacute;e,
+r&eacute;clama la premi&egrave;re veill&eacute;e, qui lui fut accord&eacute;e sans conteste. Quant &agrave;
+Buvat, comme, &agrave; cause des soins qu'il fallait rendre &agrave; Bathilde, il ne
+pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs &eacute;touff&eacute;s
+et ses g&eacute;missements sourds n'&eacute;taient bons qu'&agrave; inqui&eacute;ter la malade, on
+l'invita &agrave; remonter chez lui, ce qu'il ne consentit &agrave; faire que lorsque
+Bathilde elle-m&ecirc;me l'en eut suppli&eacute;.</p>
+
+<p>La saign&eacute;e avait un peu calm&eacute; Bathilde; elle paraissait donc &eacute;prouver du
+mieux. Madame Denis avait quitt&eacute; la chambre, mademoiselle Ath&eacute;na&iuml;s &eacute;tait
+rentr&eacute;e chez elle; monsieur Boniface, apr&egrave;s &ecirc;tre revenu de la Morgue, o&ugrave;
+il avait &eacute;t&eacute; faire une visite au capitaine Roquefinette, &eacute;tait remont&eacute; &agrave;
+son cinqui&egrave;me, &Eacute;milie veillait au coin de la chemin&eacute;e, lisant un petit
+livre qu'elle avait tir&eacute; de sa poche, lorsqu'on frappa &agrave; la porte deux
+coups assez press&eacute;s et assez forts pour d&eacute;noter une certaine agitation
+dans celui qui r&eacute;clamait son introduction. Bathilde tressaillit et se
+leva sur son coude, &Eacute;milie fourra son livre dans sa poche, et, ayant
+entendu le mouvement de la malade, accourut &agrave; son lit; puis il y eut un
+moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou
+trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant m&ecirc;me qu'&Eacute;milie
+e&ucirc;t dit:&mdash;Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abb&eacute;
+Brigaud, Bathilde &eacute;tait retomb&eacute;e sur son oreiller.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix
+alt&eacute;r&eacute;e appela &Eacute;milie. &Eacute;milie sortit et laissa Bathilde seule.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Bathilde tressaillit. L'abb&eacute; &eacute;tait dans une chambre
+attenante &agrave; la sienne, et il lui avait sembl&eacute; entendre prononcer le nom
+de Raoul. En m&ecirc;me temps elle s'&eacute;tait rappel&eacute; avoir plusieurs fois vu
+l'abb&eacute; chez d'Harmental; elle savait que l'abb&eacute; &eacute;tait des plus familiers
+de madame du Maine: elle pensa donc que l'abb&eacute; pouvait apporter des
+nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de
+passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que
+si ces nouvelles &eacute;taient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que
+mieux valait t&acirc;cher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus
+anim&eacute;es. En cons&eacute;quence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et,
+comme si toute sa vie &eacute;tait pass&eacute;e dans un seul sens, elle &eacute;couta
+ardemment ce qui se disait.</p>
+
+<p>Brigaud rendait compte &agrave; madame Denis de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Valef
+&eacute;tait accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour pr&eacute;venir madame du Maine
+que tout avait &eacute;chou&eacute;. Madame du Maine avait aussit&ocirc;t rendu aux conjur&eacute;s
+leur parole, invitant Malezieux et Brigaud &agrave; fuir chacun de son c&ocirc;t&eacute;.
+Quant &agrave; elle, elle s'&eacute;tait retir&eacute;e &agrave; l'Arsenal. Brigaud venait donc
+faire ses adieux &agrave; madame Denis; il quittait Paris et allait t&acirc;cher de
+gagner l'Espagne, d&eacute;guis&eacute; en colporteur.</p>
+
+<p>Au milieu de son r&eacute;cit, interrompu par les exclamations de la pauvre
+madame Denis et de mesdemoiselles &Eacute;milie et Ath&eacute;na&iuml;s, il avait sembl&eacute; &agrave;
+l'abb&eacute;, au moment o&ugrave; il avait racont&eacute; la catastrophe de d'Harmental,
+entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne
+n'avait fait attention &agrave; ce cri, comme il ignorait que Bathilde f&ucirc;t l&agrave;,
+il n'avait point attach&eacute; d'autre importance &agrave; ce bruit, sur la nature
+duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appel&eacute; &agrave; son tour,
+&eacute;tait entr&eacute; juste dans ce moment-l&agrave;, et comme l'abb&eacute; avait un faible
+tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirig&eacute; les
+sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.</p>
+
+<p>Cependant ce n'&eacute;tait pas l'heure des longs adieux. Brigaud d&eacute;sirait que
+le jour le trouv&acirc;t le plus loin possible de Paris. Il prit cong&eacute; de la
+famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait d&eacute;clar&eacute; qu'il
+voulait conduire son ami Brigaud jusqu'&agrave; la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent
+la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils
+descendirent aussit&ocirc;t pour s'informer de la cause de la discussion.
+Bathilde, les cheveux &eacute;pars, les pieds nus, envelopp&eacute;e dans une grande
+robe blanche, &eacute;tait debout sur l'escalier, essayant de sortir malgr&eacute; les
+efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fi&egrave;vre
+s'&eacute;tait chang&eacute;e en d&eacute;lire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le
+revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans
+leurs bras. Un instant elle se d&eacute;battit, articulant des mots sans suite,
+les joues br&ucirc;l&eacute;es par la fi&egrave;vre, tandis que d'un autre c&ocirc;t&eacute;, elle
+grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais
+bient&ocirc;t ses forces s'&eacute;puis&egrave;rent, elle renversa sa t&ecirc;te en arri&egrave;re,
+murmura encore le nom de Raoul, et s'&eacute;vanouit une seconde fois.</p>
+
+<p>On envoya chercher de nouveau le m&eacute;decin. Ce qu'il avait craint
+arrivait, une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale venait de se d&eacute;clarer. En ce moment on
+frappa &agrave; la porte: c'&eacute;tait Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouv&eacute;
+errant comme une &acirc;me en peine devant la maison, et qui, ne pouvant
+r&eacute;sister &agrave; son inqui&eacute;tude, venait demander &agrave; rester dans un coin
+quelconque de l'appartement, o&ugrave; l'on voudrait, pourvu que d'heure en
+heure il e&ucirc;t des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille &eacute;tait trop
+affect&eacute;e elle-m&ecirc;me pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame
+Denis fit signe &agrave; Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa
+chambre avec Ath&eacute;na&iuml;s, laissant de nouveau &Eacute;milie pour garder la malade.
+Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagn&eacute; Brigaud
+jusqu'&agrave; la barri&egrave;re d'Enfer, o&ugrave; l'abb&eacute; l'avait quitt&eacute;, esp&eacute;rant, gr&acirc;ce
+au bon cheval sur lequel il &eacute;tait mont&eacute; et au d&eacute;guisement dont il &eacute;tait
+rev&ecirc;tu, gagner la fronti&egrave;re d'Espagne.</p>
+
+<p>Le d&eacute;lire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parl&eacute; de
+Raoul. Plusieurs fois elle avait prononc&eacute; le nom de Buvat, et toujours
+en l'accusant d'avoir tu&eacute; son amant. &Agrave; chaque fois le pauvre &eacute;crivain,
+sans oser se d&eacute;fendre, sans oser r&eacute;pondre, sans oser se plaindre, avait
+silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit &agrave; r&eacute;parer le
+mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; &agrave; une
+r&eacute;solution &eacute;nergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fi&eacute;vreuse de
+Bathilde, qui le regarda sans le reconna&icirc;tre, et sortit.</p>
+
+<p>Buvat venait en effet de prendre un parti extr&ecirc;me: c'&eacute;tait celui d'aller
+trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute
+r&eacute;compense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son
+avancement &agrave; la Biblioth&egrave;que, la gr&acirc;ce de d'Harmental. C'&eacute;tait bien le
+moins qu'on p&ucirc;t accorder &agrave; l'homme que le r&eacute;gent lui-m&ecirc;me avait appel&eacute;
+le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne rev&icirc;nt
+bient&ocirc;t avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rend&icirc;t
+la sant&eacute; &agrave; Bathilde.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, Buvat remonta chez lui pour r&eacute;parer le d&eacute;sordre de sa
+toilette qui se ressentait fort des &eacute;v&eacute;nements de la veille et des
+&eacute;motions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se pr&eacute;senter trop matin
+chez le premier ministre, de peur de le d&eacute;ranger. Sa toilette achev&eacute;e,
+comme il n'&eacute;tait encore que neuf heures, il entra un instant dans la
+chambre de Bathilde; elle &eacute;tait telle que la jeune fille l'avait laiss&eacute;e
+la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quitt&eacute;e, toucha les
+objets qu'elle touchait de pr&eacute;f&eacute;rence, baisa les pieds du crucifix
+qu'elle baisait tous les soirs: on e&ucirc;t dit un amant qui revoyait les
+lieux abandonn&eacute;s par sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Dix heures sonn&egrave;rent &agrave; la petite pendule: c'&eacute;tait l'heure &agrave; laquelle
+Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte
+d'&ecirc;tre importun fit donc place &agrave; l'espoir d'&ecirc;tre re&ccedil;u comme il l'avait
+toujours &eacute;t&eacute;. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame
+Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quitt&eacute;e.
+Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le m&eacute;decin la saignait pour la
+troisi&egrave;me fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au
+ciel, comme pour le prendre &agrave; t&eacute;moin qu'il allait faire tout ce qu'il
+pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille,
+et s'achemina vers le Palais-Royal.</p>
+
+<p>Le moment &eacute;tait mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait
+&eacute;t&eacute; constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont
+quelques mois apr&egrave;s il devait mourir; d'ailleurs il &eacute;tait de fort
+mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pris, et il venait
+d'ordonner &agrave; Leblanc et &agrave; d'Argenson de mener le proc&egrave;s avec la plus
+grande activit&eacute;, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de
+voir arriver tous les matins le digne copiste, annon&ccedil;a monsieur Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monseigneur, dit le pauvre &eacute;crivain en se hasardant &agrave; se
+glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne
+t&ecirc;te devant le premier ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'e&ucirc;t jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, demanda Buvat &eacute;tonn&eacute;, ne me reconnaissez-vous
+point? Je viens vous faire mes compliments sur la d&eacute;couverte de la
+conspiration.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez de compliments comme cela; merci des v&ocirc;tres, monsieur
+Buvat, dit Dubois d'un ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Une gr&acirc;ce! Et &agrave; quel titre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc
+que vous m'avez promis une r&eacute;compense.</p>
+
+<p>&mdash;Une r&eacute;compense! &agrave; toi, double dr&ocirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de
+plus en plus effray&eacute;, que vous m'avez dit vous-m&ecirc;me ici, dans ce
+cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si
+tu ne d&eacute;campes pas au plus vite....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu raisonnes, dr&ocirc;le! s'&eacute;cria Dubois en se soulevant d'une main sur
+le bras de son fauteuil, et en &eacute;tendant l'autre vers sa crosse
+d'archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>Attends! attends! tu vas voir....</p>
+
+<p>Buvat en avait assez vu: au geste mena&ccedil;ant du premier ministre, il
+comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite
+qu'il s'&eacute;loign&acirc;t, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des
+jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire p&eacute;rir
+sous le b&acirc;ton s'il se repr&eacute;sentait jamais au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Buvat comprit que de ce c&ocirc;t&eacute; tout &eacute;tait fini, et qu'il lui fallait non
+seulement renoncer &agrave; l'espoir d'&ecirc;tre utile &agrave; d'Harmental, mais encore
+qu'il ne serait plus m&ecirc;me question de ce payement d'arri&eacute;r&eacute; qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; cru tenir; cet encha&icirc;nement de pens&eacute;es le conduisit tout
+naturellement &agrave; songer que depuis plus de huit jours il n'avait point
+mis le pied &agrave; la Biblioth&egrave;que; il &eacute;tait dans le quartier, il r&eacute;solut de
+faire une visite &agrave; son bureau, ne f&ucirc;t-ce que pour s'excuser aupr&egrave;s du
+conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais l&agrave; une
+derni&egrave;re douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en
+ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occup&eacute;; un &eacute;tranger
+&eacute;tait &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais &eacute;t&eacute; en retard d'une heure,
+le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplac&eacute;. Buvat avait perdu
+sa place &agrave; la Biblioth&egrave;que pour avoir sauv&eacute; la France.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait trop d'&eacute;v&eacute;nements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra
+&agrave; la maison presque aussi malade que Bathilde</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_45" id="Chapitre_45"></a><a href="#table">Chapitre 45</a></h2>
+
+
+<p>Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le proc&egrave;s de
+d'Harmental, esp&eacute;rant que ses r&eacute;v&eacute;lations lui donneraient des armes
+contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans
+une d&eacute;n&eacute;gation absolue &agrave; l'&eacute;gard des autres. Quant &agrave; ce qui lui &eacute;tait
+personnel &agrave; lui-m&ecirc;me, il avouait tout, disant que la tentative qu'il
+avait essay&eacute;e contre le r&eacute;gent &eacute;tait le r&eacute;sultat d'une vengeance
+particuli&egrave;re, vengeance excit&eacute;e chez lui par l'injustice qui lui avait
+&eacute;t&eacute; faite lorsqu'on lui avait &ocirc;t&eacute; son r&eacute;giment. Quant aux hommes qui
+l'accompagnaient et qui lui avaient pr&ecirc;t&eacute; main-forte dans cette
+entreprise, il d&eacute;clarait que c'&eacute;taient deux pauvres diables de faux
+sauniers qui ne savaient pas eux-m&ecirc;mes quel &eacute;tait le personnage qu'ils
+escortaient. Tout cela n'&eacute;tait pas fort probable; mais il n'y avait pas
+moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les
+r&eacute;ponses de l'accus&eacute;. Il en r&eacute;sultait, au grand d&eacute;sappointement de
+Dubois, que les v&eacute;ritables coupables &eacute;chappaient &agrave; sa vengeance, &agrave;
+l'abri des &eacute;ternelles d&eacute;n&eacute;gations du chevalier, qui avait d&eacute;clar&eacute;
+n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui
+affirmait n'avoir jamais &eacute;t&eacute; charg&eacute; ni par l'un ni par l'autre d'aucune
+mission politique.</p>
+
+<p>On avait arr&ecirc;t&eacute; successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les
+avait conduits &agrave; la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient
+compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se
+trouvaient avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu, et que chacun &eacute;tait convenu de ce qu'il
+devait dire, ils s'&eacute;taient tous renferm&eacute;s dans une d&eacute;n&eacute;gation absolue,
+avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant
+que ces relations s'&eacute;taient born&eacute;es de leur part &agrave; celles d'une
+respectueuse amiti&eacute;. Quant &agrave; d'Harmental, ils le connaissaient,
+disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait &agrave; se plaindre d'une
+grande injustice qui lui avait &eacute;t&eacute; faite, voil&agrave; tout: on les confronta
+successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre
+r&eacute;sultat que d'affermir chacun dans son syst&egrave;me de d&eacute;fense, en apprenant
+&agrave; chacun que ce syst&egrave;me &eacute;tait religieusement suivi par ses compagnons.</p>
+
+<p>Dubois &eacute;tait furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des &eacute;tats
+g&eacute;n&eacute;raux, mais cette affaire avait &eacute;t&eacute; coul&eacute;e &agrave; fond par le lit de
+justice qui avait condamn&eacute; les lettres de Philippe V, et d&eacute;grad&eacute; les
+princes l&eacute;gitim&eacute;s de leur rang; chacun les regardait comme assez punis
+par ce jugement, sans que l'on s&eacute;v&icirc;t une seconde fois contre eux pour
+une m&ecirc;me cause. Dubois avait esp&eacute;r&eacute; alors sur les r&eacute;v&eacute;lations de
+d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau
+proc&egrave;s, plus grave que le premier, car, cette fois, il &eacute;tait question
+d'attentat direct, sinon &agrave; la vie, du moins &agrave; la libert&eacute; du r&eacute;gent; mais
+l'obstination du chevalier &eacute;tait venue d&eacute;truire ses esp&eacute;rances. Sa
+col&egrave;re s'&eacute;tait donc retourn&eacute;e tout enti&egrave;re contre d'Harmental, et, comme
+nous l'avons dit, il avait donn&eacute; l'ordre &agrave; Leblanc et &agrave; d'Argenson de
+mener le proc&egrave;s avec la plus grande activit&eacute;, ordre que ces deux
+magistrats suivaient avec leur ponctualit&eacute; accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours
+progressif, qui avait mis la pauvre enfant &agrave; deux doigts de la mort;
+mais enfin la jeunesse et la force avaient triomph&eacute; du mal. &Agrave;
+l'exaltation du d&eacute;lire avait succ&eacute;d&eacute; chez elle un abattement profond,
+une prostration compl&egrave;te: on e&ucirc;t dit que la fi&egrave;vre seule la soutenait,
+et qu'en s'en allant elle avait emmen&eacute; la vie avec elle.</p>
+
+<p>Cependant chaque jour amenait une am&eacute;lioration, faible, il est vrai,
+mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la
+pauvre malade. Peu &agrave; peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis
+elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adress&eacute; la parole.
+Cependant, au grand &eacute;tonnement de tout le monde, on avait remarqu&eacute; que
+Bathilde n'avait pas prononc&eacute; le nom de d'Harmental; c'&eacute;tait, au reste,
+un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car,
+comme ils n'avaient &agrave; l'endroit du chevalier que de fort tristes
+nouvelles &agrave; apprendre &agrave; Bathilde, ils pr&eacute;f&eacute;raient, comme on le comprend
+bien, qu'elle gard&acirc;t le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le
+m&eacute;decin tout le premier, que la jeune fille avait compl&egrave;tement oubli&eacute; ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute;, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la
+r&eacute;alit&eacute; avec les r&ecirc;ves de son d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Tout le monde &eacute;tait dans l'erreur m&ecirc;me le m&eacute;decin. Voici ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute;:</p>
+
+<p>Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laiss&eacute;e un
+instant seule, Boniface qui, malgr&eacute; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de sa voisine,
+conservait toujours un grand fond de tendresse &agrave; son &eacute;gard, avait, comme
+c'&eacute;tait son habitude tous les matins depuis qu'elle &eacute;tait malade,
+entrouvert la porte et pass&eacute; la t&ecirc;te pour demander de ses nouvelles. Au
+grognement de Mirza, Bathilde s'&eacute;tait retourn&eacute;e, et, apercevant
+Boniface, avait aussit&ocirc;t song&eacute; qu'elle saurait probablement de lui ce
+qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-&agrave;-dire ce qu'&eacute;tait
+devenu d'Harmental; en cons&eacute;quence, elle avait, tout en retenant Mirza,
+tendu sa main p&acirc;le et amaigrie &agrave; Boniface. Boniface l'avait prise, tout
+en h&eacute;sitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune
+fille tout en hochant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu
+raison: vous &ecirc;tes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un beau seigneur qu'il vous fallait &agrave; vous, et vous ne pouviez
+pas m'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis
+vous aimer autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme
+vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous aimer comme un fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fr&egrave;re! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un fr&egrave;re! et il
+pourrait vous aimer comme une s&oelig;ur, lui! il pourrait vous prendre de
+temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il
+pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse M&eacute;lie et Na&iuml;s? Oh!
+parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Bathilde....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle m'a appel&eacute; son ami, dit Boniface; elle m'a appel&eacute; son ami,
+moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne
+m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-l&agrave;. Vous ne
+savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais
+je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez
+vous, c'&eacute;tait la col&egrave;re, c'&eacute;tait la rage. Mademoiselle Bathilde,
+appelez-moi gueux, appelez-moi sc&eacute;l&eacute;rat. Tenez, &ccedil;a me fera moins de
+peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! sc&eacute;l&eacute;rat de
+Boniface! ah! gueux de Boniface!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne;
+car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez r&eacute;parer ce tort, mais encore
+acqu&eacute;rir des droits &eacute;ternels &agrave; ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le
+feu? faut-il sauter par la fen&ecirc;tre du deuxi&egrave;me? faut-il... je ne sais
+pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, &ccedil;a m'est &eacute;gal. Dites, je vous
+supplie....</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai &agrave; vous demander est plus
+facile &agrave; faire que tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute; Dieu! mademoiselle Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose qu'on vous dise pour vous en emp&ecirc;cher?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, m'emp&ecirc;cher de faire quelque chose que vous me demanderez?</p>
+
+<p>Jamais au grand jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle que soit la douleur que j'en doive &eacute;prouver?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit
+vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je vous en prie, mon ami, mon fr&egrave;re? dit Bathilde de sa voix
+la plus persuasive.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer
+comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voil&agrave; que &ccedil;a coule.</p>
+
+<p>Et Boniface se mit &agrave; sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me direz donc tout, mon cher Boniface?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout! tout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-moi d'abord.... Bathilde s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devinez pas, Boniface?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est
+devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! s'&eacute;cria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! murmura Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, heureusement non; mais il est prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais! r&eacute;pondit Bathilde en retombant sur son lit. &Agrave; la
+Bastille! mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Allons voil&agrave; que vous pleurez &agrave; pr&eacute;sent, mademoiselle Bathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis l&agrave;! s'&eacute;cria Bathilde; l&agrave;, dans ce lit, mourante, encha&icirc;n&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne pleurez donc pas comme &ccedil;a, mademoiselle Bathilde; c'est votre
+pauvre Boniface qui vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne
+pleure plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a tutoy&eacute;! s'&eacute;cria Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours
+croissante, car la fi&egrave;vre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il
+faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour o&ugrave; il mourra
+je puisse mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai jur&eacute;. Boniface tu me
+tiendras au courant de tout, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, s'il le faut, au moment... au moment terrible... tu
+m'aideras... tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?... Il faut que je
+le revoie... une fois....</p>
+
+<p>Une fois encore... f&ucirc;t-ce sur l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'&eacute;cria Boniface en tombant &agrave;
+genoux et en cherchant vainement &agrave; contenir ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le promets?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est
+bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez.</p>
+
+<p>Et Bathilde se mit &agrave; rire avec une agitation f&eacute;brile effrayante &agrave; voir.
+Heureusement c'&eacute;tait Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entr&eacute;e
+pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux, petit p&egrave;re, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me
+revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous,
+petit p&egrave;re, pourquoi n'allez-vous pas &agrave; votre bureau?&mdash;Buvat poussa un
+g&eacute;missement.&mdash;C'&eacute;tait bon quand j'&eacute;tais malade de ne pas me quitter....
+Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner &agrave; la Biblioth&egrave;que,
+entendez-vous, petit p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en d&eacute;vorant ses larmes.... Oui, j'y
+vais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si.... Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voil&agrave; que vous pleurez.... Mais vous voyez bien que je vais
+mieux.</p>
+
+<p>Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son
+mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y
+vais, mon enfant, &agrave; mon bureau, j'y vais.</p>
+
+<p>Et Buvat, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; Bathilde, remonta chez lui, car il ne
+voulait pas dire &agrave; la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la
+jeune fille se retrouva seule.</p>
+
+<p>Alors elle respira plus librement: maintenant elle &eacute;tait tranquille;
+Boniface, en sa qualit&eacute; de clerc d'un procureur au Ch&acirc;telet, &eacute;tait &agrave;
+m&ecirc;me de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde &eacute;tait s&ucirc;re que
+Boniface lui dirait tout. En effet, &agrave; partir du lendemain, elle sut que
+Raoul avait &eacute;t&eacute; interrog&eacute; et qu'il avait tout pris sur son compte; puis
+le jour suivant elle apprit qu'il avait &eacute;t&eacute; confront&eacute; avec Valef, Laval
+et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amen&eacute;. Enfin,
+fid&egrave;le &agrave; sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles
+de la journ&eacute;e, et chaque soir Bathilde, &agrave; ce r&eacute;cit, quelque alarmant
+qu'il f&ucirc;t, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se
+pass&egrave;rent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commen&ccedil;ait &agrave; se lever
+et &agrave; marcher dans la chambre, &agrave; la grande joie de Buvat, de Nanette, et
+de toute la famille Denis.</p>
+
+<p>Un jour, Boniface, contre son habitude revint &agrave; trois heures de chez Me
+Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre gar&ccedil;on &eacute;tait si
+p&acirc;le et si d&eacute;fait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible
+nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fix&eacute;s sur
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est donc fini? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit Boniface, c'est sa faute aussi &agrave; cet ent&ecirc;t&eacute;-l&agrave;. On lui
+offrait sa gr&acirc;ce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa gr&acirc;ce s'il
+voulait, et il n'a rien voulu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'&eacute;cria Bathilde, ainsi, plus d'espoir; il est condamn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;De ce matin, mademoiselle Bathilde, de ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort?</p>
+
+<p>Boniface fit un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand l'ex&eacute;cute-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, &agrave; huit heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a peut-&ecirc;tre encore de l'espoir, dit Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Si d'ici l&agrave; il se d&eacute;cidait &agrave; d&eacute;noncer ses complices.</p>
+
+<p>La jeune fille se mit &agrave; rire, mais d'un rire si &eacute;trange que Boniface en
+frissonna de la t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit Boniface, qui sait? Moi, &agrave; sa place par exemple, je n'y
+manquerais pas. Je dirais: c'est pas moi, parole d'honneur! Ce n'est pas
+moi; c'est un tel, un tel, et puis encore un tel.</p>
+
+<p>&mdash;Boniface, dit Bathilde, il faut que je sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mademoiselle Bathilde! s'&eacute;cria Boniface effray&eacute;; vous sortir!</p>
+
+<p>Mais c'est vous tuer que de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sorte, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne pouvez pas vous tenir sur vos jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Boniface, je suis forte, voyez.</p>
+
+<p>Et Bathilde se mit &agrave; marcher par la chambre d'un pas ferme et assur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, reprit Bathilde, vous allez aller me chercher un carrosse
+de place.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle Bathilde....</p>
+
+<p>&mdash;Boniface, vous avez promis de m'ob&eacute;ir, dit la jeune fille. Jusqu'&agrave;
+cette heure vous m'avez tenu parole: &ecirc;tes-vous las de votre d&eacute;vouement?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mademoiselle Bathilde, moi las de mon d&eacute;vouement pour vous! Que
+le bon Dieu me punisse s'il y a un mot de vrai dans ce que vous me dites
+l&agrave;. Vous me demandez un carrosse, je vais en chercher deux.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon ami, dit la jeune fille; allez, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, mademoiselle Bathilde, avec ces paroles-l&agrave;, voyez-vous,
+vous me feriez faire tout ce que vous voudriez. Dans cinq minutes, le
+carrosse sera ici.</p>
+
+<p>Et Boniface sortit en courant.</p>
+
+<p>Bathilde avait une grande robe blanche flottante; elle la serra avec une
+ceinture, jeta un mantelet sur ses &eacute;paules, et s'appr&ecirc;ta &agrave; sortir. Comme
+elle s'avan&ccedil;ait vers la porte, madame Denis entra.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! ma ch&egrave;re enfant, s'&eacute;cria la bonne femme, qu'allez-vous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Bathilde, il faut que je sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Sortir... mais vous &ecirc;tes folle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame, j'ai toute ma raison, dit Bathilde en
+souriant avec tristesse. Seulement peut-&ecirc;tre me rendriez-vous insens&eacute;e
+en essayant de me retenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, o&ugrave; allez-vous, ma ch&egrave;re enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas qu'il est condamn&eacute;, madame?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! qui vous a dit cela? J'avais tant recommand&eacute; &agrave;
+tout le monde de vous cacher cette horrible nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et demain, n'est-ce pas, vous m'auriez dit qu'il &eacute;tait mort? Et
+je vous aurais r&eacute;pondu: c'est vous qui l'avez tu&eacute;, car, moi, j'ai un
+moyen de le sauver peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous, mon enfant, vous avez un moyen de le sauver?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit peut-&ecirc;tre, madame. Laissez-moi donc tenter ce moyen, car
+c'est le seul qui me reste.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon enfant, dit madame Denis, domin&eacute;e par le ton inspir&eacute; de
+Bathilde, allez, et que Dieu vous conduise!</p>
+
+<p>Et madame Denis se rangea pour laisser passer Bathilde.</p>
+
+<p>Bathilde sortit, descendit l'escalier d'un pas lent mais ferme,
+traversa la rue, monta ses quatre &eacute;tages sans se reposer, et ouvrit la
+porte de sa chambre, o&ugrave; elle n'&eacute;tait pas entr&eacute;e depuis le jour de la
+catastrophe. Au bruit qu'elle fit en entrant, Nanette sortit du cabinet
+et poussa un cri: elle croyait voir le fant&ocirc;me de sa jeune ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Bathilde d'un ton grave, qu'as-tu donc, ma bonne
+Nanette?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! s'&eacute;cria la pauvre femme toute tremblante, est-ce bien
+vous, notre demoiselle, ou bien n'est-ce que votre ombre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Nanette, moi-m&ecirc;me, touche-moi plut&ocirc;t en m'embrassant. Dieu
+merci! je ne suis pas morte encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi avez-vous quitt&eacute; la maison des Denis? Est-ce qu'ils vous
+auraient dit quelque chose qui n'&eacute;tait point &agrave; dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non ma bonne Nanette non, mais il faut que je fasse une course
+n&eacute;cessaire, indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, sortir dans l'&eacute;tat o&ugrave; vous &ecirc;tes, jamais! Ce serait vous tuer que
+de le souffrir. Monsieur Buvat! monsieur Buvat! voil&agrave; notre demoiselle
+qui veut sortir! Venez donc lui dire que cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>Bathilde se retourna vers Buvat, avec l'intention d'employer son
+ascendant sur lui s'il tentait de l'arr&ecirc;ter, mais elle lui vit une
+figure si boulevers&eacute;e, qu'elle ne se douta point qu'il ne s&ucirc;t la fatale
+nouvelle. De son c&ocirc;t&eacute;, Buvat en l'apercevant, fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, dit Bathilde, ce qui a &eacute;t&eacute; fait jusqu'aujourd'hui est
+l'ouvrage des hommes, mais l'&oelig;uvre des hommes est finie, et ce qui
+reste &agrave; faire appartient &agrave; Dieu. Mon p&egrave;re, Dieu aura piti&eacute; de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Buvat en tombant sur un fauteuil, c'est moi qui l'ai tu&eacute;!
+c'est moi qui l'ai tu&eacute;! c'est moi qui l'ai tu&eacute;!</p>
+
+<p>Bathilde alla gravement &agrave; lui et l'embrassa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vas-tu faire, mon enfant? demanda Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir, r&eacute;pondit Bathilde.</p>
+
+<p>Et elle ouvrit une petite armoire qui &eacute;tait dans le prie-Dieu, y prit un
+portefeuille noir, le d&eacute;plia et en tira une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu as raison, tu as raison, mon enfant! s'&eacute;cria Buvat; j'avais
+oubli&eacute; cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souvenais, moi, dit Bathilde en baisant la lettre et en la
+mettant sur son c&oelig;ur, car c'est le seul h&eacute;ritage que m'a laiss&eacute; ma
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit le bruit du carrosse qui s'arr&ecirc;tait &agrave; la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon p&egrave;re; adieu, Nanette, dit Bathilde. Priez tous deux pour
+que je r&eacute;ussisse.</p>
+
+<p>Et Bathilde s'&eacute;loigna avec cette gravit&eacute; solennelle qui faisait d'elle,
+pour ceux qui la voyaient en ce moment quelque chose de pareil &agrave; une
+sainte.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte, elle trouva Boniface qui l'attendait avec le carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je avec vous, mademoiselle Bathilde, demanda Boniface.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, dit Bathilde en lui tendant la main, non, pas ce soir,
+demain peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Et elle monta dans le carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il vous mener, notre belle demoiselle? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'Arsenal, r&eacute;pondit Bathilde</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_46" id="Chapitre_46"></a><a href="#table">Chapitre 46</a></h2>
+
+
+<p>Arriv&eacute;e &agrave; l'Arsenal, Bathilde fit demander mademoiselle Delaunay, qui,
+sur sa pri&egrave;re, la conduisit aussit&ocirc;t &agrave; madame du Maine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous mon enfant, dit la duchesse d'une voix distraite et
+d'un air agit&eacute;. C'est bien de se rappeler ses amis lorsqu'ils sont dans
+le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, r&eacute;pondit Bathilde, je viens pr&egrave;s de Votre Altesse
+Royale pour lui parler d'un plus malheureux qu'elle encore. Sans doute,
+Votre Altesse Royale a perdu quelques-uns de ses titres, quelques-unes
+de ses dignit&eacute;s; mais l&agrave; s'arr&ecirc;tera la vengeance, car nul n'osera
+attenter &agrave; la vie ou m&ecirc;me &agrave; la libert&eacute; du fils de Louis XIV ou de la
+petite-fille du grand Cond&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la vie, non, dit la duchesse du Maine, non; mais &agrave; la libert&eacute;, je
+n'en r&eacute;pondrais pas. Comprenez-vous cet imb&eacute;cile d'abb&eacute; Brigaud qui se
+fait arr&ecirc;ter en colporteur il y a trois jours, &agrave; Orl&eacute;ans, et qui, sur de
+fausses r&eacute;v&eacute;lations qu'on lui pr&eacute;sente comme venant de moi, avoue tout
+et nous compromet affreusement; de sorte que je ne serais pas &eacute;tonn&eacute;e
+que cette nuit on nous arr&ecirc;t&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Celui pour lequel je viens implorer votre piti&eacute; madame, dit Bathilde,
+n'a rien r&eacute;v&eacute;l&eacute;, lui, et est condamn&eacute; &agrave; mort pour au contraire avoir
+gard&eacute; le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma ch&egrave;re enfant, s'&eacute;cria la duchesse, vous voulez parler de ce
+pauvre d'Harmental: oui, je le connais: c'est un gentilhomme, celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit mademoiselle Delaunay, non seulement Bathilde le conna&icirc;t,
+mais elle l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! Mon Dieu! mais que faire? Moi vous comprenez bien, je
+ne puis rien, je n'ai aucun cr&eacute;dit. Tenter une d&eacute;marche en sa faveur,
+c'est lui &ocirc;ter son dernier espoir, s'il lui en reste un.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, madame, dit Bathilde; aussi je ne viens demander &agrave;
+Votre Altesse qu'une chose: c'est par quelqu'un de ses amis, par
+quelqu'une de ses connaissances, au moyen de ses anciennes relations,
+c'est de m'introduire aupr&egrave;s de monseigneur le r&eacute;gent. Le reste me
+regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon enfant, savez-vous ce que vous me demandez l&agrave;? dit la
+duchesse; savez-vous que le r&eacute;gent ne respecte rien? Savez-vous que vous
+&ecirc;tes belle comme un ange, et que votre p&acirc;leur m&ecirc;me vous va &agrave; ravir?</p>
+
+<p>Savez-vous....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Bathilde avec une dignit&eacute; supr&ecirc;me, je sais que mon p&egrave;re
+lui a sauv&eacute; la vie et est mort &agrave; son service.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ceci, c'est autre chose, dit la duchesse. Attendez; voyons,
+comment faire? Oui, c'est cela. Delaunay appelle Malezieux.</p>
+
+<p>Mademoiselle Delaunay ob&eacute;it, et un instant apr&egrave;s le fid&egrave;le chancelier
+entra.</p>
+
+<p>&mdash;Malezieux, dit la duchesse, voil&agrave; une enfant que vous allez conduire &agrave;
+la duchesse de Berry, &agrave; qui vous la recommanderez de ma part. Il faut
+qu'elle voie le r&eacute;gent, et cela sur l'heure, vous entendez? il s'agit de
+la vie d'un homme. Et, tenez, de celle de ce cher d'Harmental, que je
+donnerais moi m&ecirc;me tant de choses pour sauver.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, madame, dit Malezieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mon enfant, dit la duchesse, je fais tout ce que je
+puis faire, si je puis vous &ecirc;tre utile &agrave; autre chose, si pour s&eacute;duire un
+ge&ocirc;lier, si pour pr&eacute;parer sa fuite vous avez besoin d'argent, je n'en ai
+pas beaucoup, mais il me reste quelques diamants, et ils ne pourraient
+jamais &ecirc;tre mieux employ&eacute;s qu'&agrave; sauver la vie d'un si brave gentilhomme.
+Allons, ne perdez pas de temps, embrassez-moi et allez trouver ma ni&egrave;ce;
+vous savez que c'est la favorite de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Bathilde, je sais que vous &ecirc;tes un ange, et, si je
+r&eacute;ussis, je vous devrai plus que ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite! dit la duchesse en regardant Bathilde s'&eacute;loigner;
+puis, lorsqu'elle eut disparu:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Delaunay, continua madame du Maine, qui effectivement
+s'attendait &agrave; &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e d'un moment &agrave; l'autre, reprenons nos malles.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Bathilde, accompagn&eacute;e de Malezieux, &eacute;tait remont&eacute;e
+dans sa voiture, et avait pris le chemin du Luxembourg o&ugrave; vingt minutes
+apr&egrave;s elle &eacute;tait arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au patronage de Malezieux, Bathilde entra sans difficult&eacute;, on la
+fit passer dans un petit boudoir o&ugrave; on la pria d'attendre, tandis que le
+chancelier, introduit aupr&egrave;s de Son Altesse Royale, la pr&eacute;viendrait de
+la gr&acirc;ce qu'on avait &agrave; lui demander. Malezieux s'acquitta de la
+commission avec tout le z&egrave;le qu'il portait aux choses recommand&eacute;es par
+madame du Maine, et Bathilde n'avait pas attendu dix minutes qu'elle le
+vit rentrer avec la duchesse de Berry.</p>
+
+<p>La duchesse avait un c&oelig;ur excellent; aussi avait-elle &eacute;t&eacute; vivement
+touch&eacute;e du r&eacute;cit que lui avait fait Malezieux; si bien que lorsqu'elle
+parut, il n'y avait pas &agrave; se tromper sur l'int&eacute;r&ecirc;t que lui inspirait
+d'avance la jeune fille qui venait solliciter sa protection. Bathilde
+s'aper&ccedil;ut de ses dispositions bienveillantes, et vint &agrave; elle les mains
+jointes. La duchesse lui prit les mains.</p>
+
+<p>Bathilde voulut tomber &agrave; ses pieds, mais la duchesse la retint, et,
+l'embrassant au front:</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'&ecirc;tes-vous venue il y a huit
+jours?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi il y a huit jours plut&ocirc;t que maintenant madame? demanda
+Bathilde avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse c&eacute;d&eacute; &agrave; personne le plaisir de
+vous conduire pr&egrave;s de mon p&egrave;re tandis qu'aujourd'hui c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! &Ocirc; mon Dieu! et pourquoi cela, s'&eacute;cria Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous ignorez donc que je suis en disgr&acirc;ce compl&egrave;te depuis
+avant-hier, ma pauvre enfant! H&eacute;las! toute princesse que je suis j'ai
+&eacute;t&eacute; femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous
+autres filles de race royale, vous le savez, notre c&oelig;ur n'est point &agrave;
+nous, c'est une esp&egrave;ce de pierre qui fait partie du tr&eacute;sor de la
+couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou
+de son premier ministre. J'ai dispos&eacute; de mon c&oelig;ur, et je n'ai rien &agrave;
+dire, car on me l'a pardonn&eacute;; mais j'ai dispos&eacute; de ma main, et on m'a
+punie. Depuis, trois jours mon amant est mon &eacute;poux; voyez l'&eacute;trange
+chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition
+on m'e&ucirc;t lou&eacute;e. Mon p&egrave;re lui-m&ecirc;me s'est laiss&eacute; gagner &agrave; la col&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;rale, et depuis trois jours, c'est-&agrave;-dire depuis le moment o&ugrave; je
+devais pouvoir me pr&eacute;senter devant lui sans rougir, sa pr&eacute;sence m'est
+interdite. Hier on m'a &ocirc;t&eacute; ma garde: ce matin, je me suis pr&eacute;sent&eacute;e au
+Palais-Royal, on m'a refus&eacute; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais
+d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse
+m'introduire pr&egrave;s de monseigneur le r&eacute;gent! Et c'est demain, madame,
+demain &agrave; huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez
+monsieur de Riom! &Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame,
+car si vous ne me prenez en piti&eacute;, je suis perdue, je suis condamn&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Riom, venez donc &agrave; notre aide, dit la duchesse en se
+retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la
+main; voil&agrave; une pauvre enfant qui a besoin de voir mon p&egrave;re &agrave; l'instant,
+sans retard; sa vie d&eacute;pend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa
+vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de
+Lauzun ne doit jamais &ecirc;tre embarrass&eacute;, ce me semble. Riom, trouvez-nous
+un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai bien un... dit Riom en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'&eacute;cria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai
+&eacute;ternellement reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi
+pressante que l'&eacute;tait celle de Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'il compromet singuli&egrave;rement votre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Agla&eacute;? comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ne savez-vous pas qu'il y a de par le monde une esp&egrave;ce de sorcier
+qui a le privil&egrave;ge de s'introduire aupr&egrave;s d'elle le jour comme la nuit,
+sans qu'on sache par o&ugrave; ni comment?</p>
+
+<p>&mdash;Richelieu! C'est vrai, s'&eacute;cria la duchesse de Berry; Richelieu peut
+nous tirer d'affaire. Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais.... Achevez, madame, je vous supplie! Mais il ne voudra pas, peut
+&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur, r&eacute;pondit la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le prierai tant, qu'il aura piti&eacute; de moi, s'&eacute;cria Bathilde.
+D'ailleurs, vous me donnerez un mot pour lui n'est-ce pas? Votre Altesse
+aura cette bont&eacute;, et il n'osera refuser ce que lui demandera Votre
+Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons mieux que cela, dit la duchesse. Riom, faites appeler madame
+de Mouchy; priez-la de conduire elle-m&ecirc;me mademoiselle chez le duc.
+Madame de Mouchy est ma premi&egrave;re dame d'honneur, mon enfant, continua la
+duchesse tandis que Riom accomplissait l'ordre qu'il venait de recevoir,
+et on assure que monsieur de Richelieu lui doit quelque reconnaissance.
+Vous voyez donc que je ne puis vous choisir une meilleure introductrice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, madame, s'&eacute;cria Bathilde en baisant les mains de la
+duchesse, merci! Oui, vous avez raison, et tout espoir n'est pas encore
+perdu. Et vous dites que monsieur le duc de Richelieu a un moyen de
+s'introduire au Palais Royal?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, entendons-nous: je ne le dis pas, on le dit.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! dit Bathilde, pourvu que nous le trouvions chez lui!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, par exemple, ce sera une chance. Mais oui. Quelle heure est-il?
+Huit heures &agrave; peine? Oui, il soupe probablement en ville et rentrera
+pour faire sa toilette. Je dirai &agrave; madame de Mouchy de l'attendre avec
+vous. N'est-ce pas, charmante? continua la duchesse en apercevant sa
+dame d'honneur et en la saluant du nom d'amiti&eacute; qu'elle avait l'habitude
+de lui donner, n'est ce pas que tu attendras le duc jusqu'&agrave; ce qu'il
+rentre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Altesse, dit madame de Mouchy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je t'ordonne, entends-tu? je t'ordonne d'obtenir du duc de
+Richelieu qu'il introduise mademoiselle pr&egrave;s du r&eacute;gent, et je t'autorise
+&agrave; user, pour le d&eacute;cider, de toute l'autorit&eacute; que tu peux avoir sur son
+esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse va bien loin, dit en souriant madame de Mouchy.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, dit la duchesse, fais ce que je te dis; je prends tout sur mon
+compte. Et vous, mon enfant, bon courage! suivez madame, et si vous
+entendez dire sur votre chemin par trop de mal de cette pauvre duchesse
+de Berry, &agrave; qui on en veut tant, parce qu'elle a re&ccedil;u un jour les
+ambassadeurs sur un tr&ocirc;ne &eacute;lev&eacute; de trois marches, et qu'elle a travers&eacute;
+un autre jour tout Paris escort&eacute;e de quatre trompettes, dites &agrave; ceux qui
+crieront anath&egrave;me sur moi, que je suis une bonne femme au fond; que
+malgr&eacute; toutes les excommunications, j'esp&egrave;re qu'il me sera remis
+beaucoup, parce que j'ai beaucoup aim&eacute;, n'est-ce pas, Riom?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'&eacute;cria Bathilde, je ne sais si l'on dit du bien ou du mal
+de vous, mais je sais que je voudrais baiser la trace de vos pas, tant
+vous me semblez bonne et grande!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon enfant, allez. Si vous manquiez monsieur de Richelieu, il
+est probable que vous ne sauriez o&ugrave; le trouver, et que vous attendriez
+inutilement qu'il rentr&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Son Altesse le permet venez donc vite, madame, dit Bathilde en
+entra&icirc;nant madame de Mouchy, car en ce moment, chaque minute a pour moi
+la valeur d'une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, Bathilde et madame de Mouchy &eacute;taient &agrave; l'h&ocirc;tel
+de Richelieu. Contre toute attente, le duc &eacute;tait chez lui. Madame de
+Mouchy se fit annoncer. Elle fut introduite aussit&ocirc;t, et elle entra
+suivie de Bathilde. Les deux femmes trouv&egrave;rent monsieur de Richelieu
+occup&eacute; avec Raff&eacute;, son secr&eacute;taire, &agrave; br&ucirc;ler une foule de lettres
+inutiles, et &agrave; en mettre quelques autres &agrave; part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bon Dieu! madame, dit le duc en apercevant madame de Mouchy, et en
+venant &agrave; elle le sourire sur les l&egrave;vres, quel bon vent vous am&egrave;ne, et &agrave;
+quel &eacute;v&eacute;nement dois-je cette bonne fortune de vous recevoir chez moi &agrave;
+huit heures et demie du soir?</p>
+
+<p>&mdash;Au d&eacute;sir de vous faire faire une belle action, duc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! en ce cas pressez-vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous quittez Paris ce soir, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je pars demain matin pour la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de croire, madame, que je ne plaisante jamais quand il
+s'agit de quitter mon h&ocirc;tel, o&ugrave; je suis tr&egrave;s bien, pour celui du roi, o&ugrave;
+je suis tr&egrave;s mal. Je le connais, c'est la troisi&egrave;me fois que j'y
+retourne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qui peut vous faire croire que vous serez arr&ecirc;t&eacute; demain?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&mdash;Par une personne s&ucirc;re?</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en.</p>
+
+<p>Et le duc pr&eacute;senta une lettre &agrave; madame de Mouchy, qui la prit et qui
+lut:</p>
+
+<p>&laquo;Innocent ou coupable, il ne vous reste que le temps de prendre la
+fuite. Demain vous serez arr&ecirc;t&eacute;; le r&eacute;gent vient de dire tout haut
+devant moi qu'il tenait enfin le duc de Richelieu.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que la personne soit en position d'&ecirc;tre bien inform&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je crois reconna&icirc;tre l'&eacute;criture. Vous voyez donc bien que
+j'avais raison de vous dire de vous presser. Maintenant, si c'est une
+chose qui puisse se faire dans l'espace d'une nuit, parlez; je suis &agrave;
+vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc alors. Vous savez, madame, que je n'ai rien &agrave; vous refuser.</p>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit madame de Mouchy, voici la chose en deux mots.
+Comptiez-vous aller remercier ce soir la personne qui vous a donn&eacute; cet
+avis?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, dit en riant le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut que vous lui pr&eacute;sentiez mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle! dit le duc &eacute;tonn&eacute; en se retournant vers Bathilde, qui
+jusque-l&agrave; s'&eacute;tait tenue en arri&egrave;re et cach&eacute;e &agrave; demi dans l'obscurit&eacute;. Et
+quelle est mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Une pauvre jeune fille qui aime le chevalier d'Harmental qu'on doit
+ex&eacute;cuter demain, comme vous savez et qui veut demander sa gr&acirc;ce au
+r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez le chevalier d'Harmental, mademoiselle? dit le duc de
+Richelieu s'adressant &agrave; Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le duc! balbutia Bathilde en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous cachez pas, mademoiselle; c'est un noble jeune homme, et je
+donnerais dix ans de ma vie pour le sauver moi-m&ecirc;me. Et croyez-vous au
+moins avoir quelque moyen d'int&eacute;resser le r&eacute;gent en sa faveur?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Soit. Cela me portera bonheur. Madame, continua le duc en
+s'adressant &agrave; madame de Mouchy, retournez vers Son Altesse Royale,
+mettez mes humbles hommages &agrave; ses pieds, et dites-lui de ma part que
+mademoiselle verra le r&eacute;gent dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le duc! s'&eacute;cria Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, mon cher Richelieu, dit madame de Mouchy, je commence &agrave;
+croire, comme on le dit, que vous avez fait un pacte avec le diable pour
+passer par le trou des serrures, et je suis moins inqui&egrave;te maintenant,
+je l'avoue, de vous voir partir pour la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit le duc, vous savez madame, que la charit&eacute; ordonne de
+visiter les prisonniers. Si, par hasard, il vous restait quelque
+souvenir du pauvre Armand....</p>
+
+<p>&mdash;Silence, duc; soyez discret, et l'on verra ce que l'on peut faire pour
+vous.</p>
+
+<p>En attendant, vous me promettez que mademoiselle verra le r&eacute;gent?</p>
+
+<p>&mdash;C'est chose convenue.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, adieu, duc, et que la Bastille vous soit l&eacute;g&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien adieu que vous me dites?</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>Et le duc, ayant bais&eacute; la main de madame de Mouchy, la conduisit vers la
+porte; puis revenant vers Bathilde:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle lui dit-il, ce que je vais faire pour vous, je ne le
+ferais pour personne. Le secret que je vais confier &agrave; vos yeux, c'est la
+r&eacute;putation, c'est l'honneur d'une princesse du sang; mais l'occasion est
+grave et m&eacute;rite qu'on lui sacrifie quelques convenances. Jurez-moi donc
+que vous ne direz jamais, except&eacute; &agrave; une seule personne, car je sais
+qu'il est des personnes pour lesquelles on n'a point de secrets,
+jurez-moi donc que vous ne direz jamais ce que vous allez voir, et que
+nul ne saura, except&eacute; lui, de quelle fa&ccedil;on vous &ecirc;tes entr&eacute;e chez le
+r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le duc, je vous le jure, par tout ce que j'ai de plus
+sacr&eacute; au monde, par le souvenir de ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, mademoiselle, dit le duc en tirant le cordon d'une
+sonnette.</p>
+
+<p>Un valet de chambre entra.</p>
+
+<p>&mdash;Lafosse, dit le duc, fais mettre les chevaux bais &agrave; la voiture sans
+armoiries.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit Bathilde, si vous ne voulez pas perdre de temps,
+j'ai un carrosse de louage en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela vaut encore mieux. Mademoiselle, je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je avec monsieur le duc, demanda le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile, reste avec Raff&eacute;, et aide-le &agrave; mettre de l'ordre
+dans tous ces papiers. Il y en a plusieurs qu'il est parfaitement
+inutile que Dubois voie.</p>
+
+<p>Et le duc, ayant offert son bras &agrave; Bathilde, descendit avec elle, la fit
+monter dans la voiture, et apr&egrave;s avoir ordonn&eacute; au cocher de s'arr&ecirc;ter au
+coin de la rue Saint-Honor&eacute; et de la rue de Richelieu, se pla&ccedil;a &agrave; son
+c&ocirc;t&eacute;, aussi insoucieux que s'il n'e&ucirc;t pas su que ce sort auquel il
+allait essayer de soustraire le chevalier, l'attendait lui-m&ecirc;me
+peut-&ecirc;tre dans quinze jours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_47" id="Chapitre_47"></a><a href="#table">Chapitre 47</a></h2>
+
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta &agrave; l'endroit indiqu&eacute;; le cocher vint ouvrir la
+porti&egrave;re, et le duc descendit et aida Bathilde &agrave; descendre, puis, tirant
+une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'all&eacute;e de la maison qui
+faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honor&eacute;, et qui
+porte aujourd'hui le n&deg; 218.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras &agrave;
+la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal &eacute;clair&eacute;s, mais
+je tiens beaucoup &agrave; ne pas &ecirc;tre reconnu si par hasard on me rencontrait
+dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut &agrave; monter: il ne
+s'agit que d'atteindre le premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>En effet, apr&egrave;s avoir mont&eacute; une vingtaine de marches, le duc s'arr&ecirc;ta,
+tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le
+m&ecirc;me myst&egrave;re qu'il avait ouvert celle de la rue, et &eacute;tant entr&eacute; dans
+l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer &agrave; la
+lanterne qui br&ucirc;lait dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai
+l'habitude de me servir moi-m&ecirc;me, et vous allez comprendre tout &agrave;
+l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer
+de laquais.</p>
+
+<p>Peu importait &agrave; Bathilde que le duc de Richelieu e&ucirc;t ou n'e&ucirc;t pas de
+domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui r&eacute;pondre, et le
+duc referma la porte &agrave; double tour derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune
+fille, l'&eacute;clairant avec la bougie qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Ils travers&egrave;rent ainsi une salle &agrave; manger et un salon; enfin, ils
+entr&egrave;rent dans une chambre &agrave; coucher, et le duc s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la chemin&eacute;e, j'ai
+votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais r&eacute;v&eacute;l&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; donn&eacute;e, monsieur le duc, et je vous la renouvelle.
+Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de
+l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour.</p>
+
+<p>Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie,
+d&eacute;couvrit une ouverture pratiqu&eacute;e dans la muraille au del&agrave; de
+l'&eacute;paisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y
+frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner
+la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumi&egrave;re entre les
+planches, puis une douce voix demanda: &laquo;Est-ce vous?&raquo; puis enfin, sur la
+r&eacute;ponse affirmative du duc, trois de ces planches se d&eacute;tach&egrave;rent
+doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre &agrave; l'autre,
+et le duc de Richelieu et Bathilde se trouv&egrave;rent en face de mademoiselle
+de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagn&eacute; d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, ch&egrave;re Agla&eacute;, dit le duc en passant de la chambre o&ugrave;
+il &eacute;tait dans la chambre voisine, et en saisissant la main de
+mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile &agrave; sa
+place n'osant faire un pas de plus avant que sa pr&eacute;sence f&ucirc;t expliqu&eacute;e.
+Vous me remercierez vous m&ecirc;me tout &agrave; l'heure d'avoir trahi le secret de
+notre bienheureuse armoire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de
+Valois, en faisant une pause apr&egrave;s ces paroles interrogatives et en
+regardant toujours Bathilde avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu
+parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot &agrave;
+prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce
+mot, il ne le dirait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamn&eacute; &agrave; mort: on l'ex&eacute;cute
+demain. Cette jeune fille l'aime; et sa gr&acirc;ce d&eacute;pend du r&eacute;gent.
+Comprenez-vous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu &agrave; Bathilde, en l'attirant
+par la main; puis se retournant vers la princesse:&mdash;Elle ne savait
+comment arriver jusqu'&agrave; votre p&egrave;re, ma ch&egrave;re Agla&eacute;; elle s'est adress&eacute;e
+&agrave; moi, juste au moment o&ugrave; je venais de recevoir votre lettre. J'avais &agrave;
+vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais
+votre c&oelig;ur, j'ai pens&eacute; que le remerciement auquel vous seriez le plus
+sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie &agrave; un homme au
+silence duquel vous devez probablement la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue,
+mademoiselle. Maintenant, que d&eacute;sirez-vous? que puis-je faire pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire voir monseigneur le r&eacute;gent, dit Bathilde et Votre Altesse
+peut me conduire pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en
+entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle pr&egrave;s de mon
+p&egrave;re, et je reviens.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui
+donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Valois &eacute;changea quelques paroles &agrave; voix basse avec son
+amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main
+&agrave; Bathilde:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez.</p>
+
+<p>Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la
+suivit.</p>
+
+<p>Les deux femmes travers&egrave;rent tous les appartements qui font face &agrave; la
+place du Palais-Royal, et, tournant &agrave; gauche, s'engag&egrave;rent dans ceux qui
+longent la rue de Valois. C'&eacute;tait dans cette partie que se trouvait la
+chambre &agrave; coucher du r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes arriv&eacute;es, dit mademoiselle de Valois en s'arr&ecirc;tant devant
+une porte, et en regardant Bathilde, qui &agrave; cette nouvelle chancela et
+p&acirc;lit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou
+quatre heures &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; dispara&icirc;tre juste au moment o&ugrave; elle allait
+en avoir le plus de besoin.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'&eacute;cria Bathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mademoiselle, du courage, mon p&egrave;re est bon; entrez, tombez &agrave;
+ses pieds: Dieu et son c&oelig;ur feront le reste.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, voyant que la jeune fille h&eacute;sitait encore, elle ouvrit la
+porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derri&egrave;re
+elle. Elle courut ensuite de son pas le plus l&eacute;ger rejoindre le duc de
+Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec le
+r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&Agrave; cette action impr&eacute;vue, Bathilde poussa un l&eacute;ger cri et le r&eacute;gent, qui
+se promenait de long en large, la t&ecirc;te inclin&eacute;e, la releva et se
+retourna.</p>
+
+<p>Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux,
+tira sa lettre de sa poitrine et l'&eacute;tendit vers le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se
+passait et, s'avan&ccedil;a vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre
+comme une forme blanche et ind&eacute;cise. Bient&ocirc;t, dans cette forme inconnue
+d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille
+belle et suppliante. Quant &agrave; la pauvre enfant, elle voulait en vain
+articuler une pri&egrave;re; la voix lui manquait compl&egrave;tement, et bient&ocirc;t, la
+force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arri&egrave;re, et serait
+tomb&eacute;e sur le tapis si le r&eacute;gent ne l'eut retenue dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, dit le r&eacute;gent, chez lequel les signes d'une
+douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu!
+qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce
+fauteuil, je vous en prie!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est &agrave; vos pieds que je
+dois &ecirc;tre, car je viens vous demander une gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Une gr&acirc;ce? Et laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite
+peut-&ecirc;tre oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle
+reposait son seul espoir, au duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent prit la lettre, regardant tour &agrave; tour le papier et la jeune
+fille, et, s'approchant d'une bougie qui br&ucirc;lait sur la chemin&eacute;e,
+reconnut sa propre &eacute;criture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune
+fille, et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni
+moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
+vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos
+d&eacute;biteurs.</p>
+
+<p>Votre affectionn&eacute;,</p>
+
+<p>Philippe d'Orl&eacute;ans.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais parfaitement cette lettre pour &ecirc;tre de moi, mademoiselle,
+dit le r&eacute;gent; mais, &agrave; la honte de ma m&eacute;moire, je vous en demande
+pardon, je ne me rappelle plus &agrave; qui elle a &eacute;t&eacute; &eacute;crite.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassur&eacute;e par
+l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Clarice du Rocher!... s'&eacute;cria le r&eacute;gent. Oui en effet, je me rappelle
+maintenant. J'ai &eacute;crit cette lettre d'Espagne, apr&egrave;s la mort d'Albert,
+qui a &eacute;t&eacute; tu&eacute; &agrave; la bataille d'Almanza; j'ai &eacute;crit cette lettre &agrave; sa
+veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains,
+mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mademoiselle! s'&eacute;cria le r&eacute;gent, vous! Et qu'est devenue votre
+m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis pr&egrave;s de quatorze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Au d&eacute;sespoir, monseigneur, et manquant de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ne s'est-elle pas adress&eacute;e &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse &eacute;tait encore en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! que me dites-vous l&agrave;! Continuez, mademoiselle, car vous ne
+pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'int&eacute;resse. Pauvre
+Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle
+n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre p&egrave;re m'avait sauv&eacute; la vie &agrave;
+Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, je le savais, et voil&agrave; ce qui m'a donn&eacute; le courage
+de me pr&eacute;senter devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'&ecirc;tes-vous
+devenue alors?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur, j'ai &eacute;t&eacute; recueillie par un ami de notre famille, par
+un pauvre &eacute;crivain nomm&eacute; Jean Buvat.</p>
+
+<p>&mdash;Jean Buvat! s'&eacute;cria le r&eacute;gent; mais attendez donc! je connais ce
+nom-l&agrave;, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a
+d&eacute;couvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours
+ses r&eacute;clamations en personne.... Une place &agrave; la Biblioth&egrave;que, n'est-ce
+pas? un arri&eacute;r&eacute; d&ucirc;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, reprit le r&eacute;gent, il para&icirc;t que tout ce qui vous entoure
+est destin&eacute; &agrave; me sauver. Me voil&agrave; deux fois votre d&eacute;biteur. Vous m'avez
+dit que vous aviez une gr&acirc;ce &agrave; me demander; parlez donc hardiment, je
+vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force!</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que
+vous souhaitez!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a m&eacute;rit&eacute; la
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit.</p>
+
+<p>Le front du r&eacute;gent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant
+l'impression produite par cette demande, sentait son c&oelig;ur se serrer et
+ses genoux fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il votre parent? votre alli&eacute;? votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Il est ma vie! il est mon &acirc;me! monseigneur; je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, si je fais gr&acirc;ce &agrave; lui, qu'il faut que je fasse gr&acirc;ce
+&agrave; tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables
+encore que lui?</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout
+ce que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je commue sa peine en une prison perp&eacute;tuelle, vous ne le
+verrez plus.</p>
+
+<p>Bathilde se sentit pr&ecirc;te &agrave; mourir et, &eacute;tendant la main, se soutint au
+dossier d'un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendrez-vous alors? continua le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, o&ugrave; je prierai pendant
+le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'aujourd'hui m&ecirc;me, il y a une heure, on m'a demand&eacute; votre
+main, et que je l'ai promise.</p>
+
+<p>&mdash;Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et &agrave; qui donc, mon
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit le r&eacute;gent en prenant une lettre sur son bureau et en la
+pr&eacute;sentant tout ouverte &agrave; la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Raoul! s'&eacute;cria Bathilde; l'&eacute;criture de Raoul! &Ocirc; mon Dieu! Qu'est-ce
+que cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, reprit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>Et Bathilde, d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, lut la lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur,</p>
+
+<p>J'ai m&eacute;rit&eacute; la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie.
+Je suis pr&ecirc;t &agrave; mourir au jour fix&eacute;, &agrave; l'heure dite; mais il d&eacute;pend de
+Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la
+supplier &agrave; genoux de m'accorder cette faveur.</p>
+
+<p>J'aime une jeune fille que j'eusse &eacute;pous&eacute;e si j'eusse v&eacute;cu. Permettez
+qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment o&ugrave; je la quitte
+pour toujours, o&ugrave; je la laisse seule et isol&eacute;e au milieu du monde, que
+j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et
+ma fortune.</p>
+
+<p>En sortant de l'&eacute;glise, monseigneur, je marcherai &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>C'est mon dernier v&oelig;u, c'est mon seul d&eacute;sir; ne refusez pas la pri&egrave;re
+d'un mourant.</p>
+
+<p>Raoul d'Harmental.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en &eacute;clatant en sanglots,
+vous voyez, tandis que je pensais &agrave; lui, il pensait &agrave; moi! N'ai-je pas
+raison de l'aimer quand il m'aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le r&eacute;gent, et je lui accorde sa demande: elle est juste.
+Puisse cette gr&acirc;ce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, s'&eacute;cria la jeune fille, est-ce tout ce que
+vous lui accordez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit le R&eacute;gent, que lui-m&ecirc;me se rend justice et ne demande
+pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre &agrave;
+l'instant m&ecirc;me. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et
+que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit le r&eacute;gent d'un ton qui ne permettait pas de
+r&eacute;plique, et en &eacute;crivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de
+son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la
+Bastille, elle contient mes instructions &agrave; l'&eacute;gard du condamn&eacute;. Mon
+capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma
+part &agrave; ce que ces instructions soient suivies.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie &agrave;
+genoux!</p>
+
+<p>Le r&eacute;gent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le r&eacute;gent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, vous &ecirc;tes bien cruel! dit Bathilde en se relevant.
+Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons
+pas s&eacute;par&eacute;s, m&ecirc;me sur l'&eacute;chafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas,
+m&ecirc;me dans la tombe!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Lafare, dit le r&eacute;gent, accompagnez mademoiselle &agrave; la
+Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez
+connaissance avec lui, et vous veillerez &agrave; ce que les ordres qu'elle
+renferme soient ex&eacute;cut&eacute;s de point en point.</p>
+
+<p>Puis, sans &eacute;couter le dernier cri de d&eacute;sespoir de Bathilde, le duc
+d'Orl&eacute;ans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_48" id="Chapitre_48"></a><a href="#table">Chapitre 48</a></h2>
+
+
+<p>Lafare entra&icirc;na la jeune fille presque mourante et la fit monter dans
+une des voitures tout attel&eacute;es qui attendaient toujours dans la cour du
+Palais-Royal. Cette voiture partit aussit&ocirc;t au galop, prenant par la rue
+de Cl&eacute;ry et par les boulevards le chemin de la Bastille.</p>
+
+<p>Pendant toute la route, Bathilde ne dit pas un mot. Elle &eacute;tait muette,
+froide et inanim&eacute;e comme une statue. Ses yeux &eacute;taient fixes et sans
+larmes. Seulement, en arrivant en face de la forteresse elle
+tressaillit; il lui semblait avoir vu s'&eacute;lever dans l'ombre, &agrave; la place
+m&ecirc;me o&ugrave; avait &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; le chevalier de Rohan, quelque chose comme un
+&eacute;chafaud. Un peu plus loin la sentinelle cria: Qui vive! Puis on
+entendit la voiture rouler sur le pont-levis. Les herses se lev&egrave;rent, la
+porte s'ouvrit, et le carrosse s'arr&ecirc;ta &agrave; la porte de l'escalier qui
+conduisait chez le gouverneur.</p>
+
+<p>Un valet de pied sans livr&eacute;e vint ouvrir la porti&egrave;re et Lafare aida
+Bathilde &agrave; descendre. &Agrave; peine si elle pouvait se soutenir; toute sa
+force morale s'&eacute;tait &eacute;vanouie du moment o&ugrave; l'espoir l'avait quitt&eacute;e.
+Lafare et le valet de pied furent presque oblig&eacute;s de la porter au
+premier &eacute;tage. Monsieur de Launay soupait. On fit entrer Bathilde dans
+un salon, tandis qu'on introduisait imm&eacute;diatement Lafare pr&egrave;s du
+gouverneur.</p>
+
+<p>Dix minutes &agrave; peu pr&egrave;s s'&eacute;coul&egrave;rent pendant lesquelles Bathilde demeura
+an&eacute;antie sur le fauteuil o&ugrave; elle s'&eacute;tait laiss&eacute;e tomber en entrant. La
+pauvre enfant n'avait qu'une id&eacute;e, c'&eacute;tait celle de cette s&eacute;paration
+&eacute;ternelle qui l'attendait; la pauvre enfant ne voyait qu'une chose,
+c'&eacute;tait son amant montant sur l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Lafare rentra avec le gouverneur. Bathilde leva
+machinalement la t&ecirc;te et les regarda d'un &oelig;il &eacute;gar&eacute;. Lafare alors
+s'approcha d'elle, et lui offrant le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, l'&eacute;glise est pr&eacute;par&eacute;e, et le pr&ecirc;tre vous y
+attend.</p>
+
+<p>Bathilde, sans r&eacute;pondre, se leva p&acirc;le et glac&eacute;e; puis comme elle sentit
+que les jambes lui manquaient, elle s'appuya sur le bras qui lui &eacute;tait
+offert. Monsieur de Launay marchait le premier, &eacute;clair&eacute; par deux hommes
+qui portaient des torches.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Bathilde entrait par une des portes lat&eacute;rales, elle
+aper&ccedil;ut, entrant par l'autre porte, le chevalier d'Harmental, accompagn&eacute;
+de son c&ocirc;t&eacute; par Valef et par Pompadour. C'&eacute;taient les t&eacute;moins de
+l'&eacute;poux, comme monsieur de Launay et Lafare &eacute;taient les t&eacute;moins de
+l'&eacute;pouse. Chaque porte &eacute;tait gard&eacute;e par deux gardes fran&ccedil;aises, l'arme
+au bras et immobiles comme des statues.</p>
+
+<p>Les deux amants s'avanc&egrave;rent au-devant l'un de l'autre, Bathilde p&acirc;le et
+mourante, Raoul calme et souriant. Arriv&eacute;s en face de l'autel, le
+chevalier prit la main de la jeune fille et la conduisit aux deux si&egrave;ges
+qui &eacute;taient pr&eacute;par&eacute;s; et l&agrave; tous deux tomb&egrave;rent &agrave; genoux sans s'&ecirc;tre dit
+une seule parole.</p>
+
+<p>L'autel &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par quatre cierges seulement, qui jetaient dans
+cette chapelle, d&eacute;j&agrave; naturellement sombre et si peupl&eacute;e encore de
+sombres souvenirs, une lueur fun&egrave;bre qui donnait &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie quelque
+chose d'un office mortuaire. Le pr&ecirc;tre commen&ccedil;a la messe. C'&eacute;tait un
+beau vieillard &agrave; cheveux blancs, dont la figure m&eacute;lancolique indiquait
+que ses fonctions journali&egrave;res laissaient de profondes traces dans son
+&acirc;me. En effet, il &eacute;tait chapelain de la Bastille depuis vingt-cinq ans,
+et depuis vingt-cinq ans il avait entendu de bien tristes confessions et
+vu de bien lamentables spectacles.</p>
+
+<p>Au moment de b&eacute;nir les &eacute;poux, il leur adressa quelques paroles selon
+l'habitude consacr&eacute;e; mais, au lieu de parler &agrave; l'&eacute;poux de ses devoirs
+de mari, &agrave; l'&eacute;pouse de ses devoirs de m&egrave;re; au lieu d'ouvrir devant eux
+l'avenir de la vie, il leur parla de la paix du ciel, de la mis&eacute;ricorde
+divine et de la r&eacute;surrection &eacute;ternelle. Bathilde se sentait suffoquer.
+Raoul vit qu'elle allait &eacute;clater en sanglots, il lui prit la main et la
+regarda avec une si triste et si profonde r&eacute;signation, que la pauvre
+enfant fit un dernier effort, &eacute;touffant ses larmes, qu'elle sentait
+retomber une &agrave; une sur son c&oelig;ur. Au moment de la b&eacute;n&eacute;diction, elle
+pencha sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule de Raoul. Le pr&ecirc;tre crut qu'elle
+s'&eacute;vanouissait, et s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, achevez, mon p&egrave;re, murmura Bathilde.</p>
+
+<p>Et le pr&ecirc;tre pronon&ccedil;a les paroles sacramentelles, auxquelles tous deux
+r&eacute;pondirent par un oui dans lequel semblaient s'&ecirc;tre r&eacute;unies toutes les
+forces de leur &acirc;me.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie termin&eacute;e, d'Harmental demanda &agrave; M. de Launay s'il lui &eacute;tait
+permis de demeurer avec sa femme pendant le peu d'heures qu'il lui
+restait &agrave; vivre; M. de Launay r&eacute;pondit qu'il n'y voyait pas
+d'inconv&eacute;nient, et qu'on allait le reconduire &agrave; sa chambre. Alors Raoul
+embrassa Valef et Pompadour, les remercia d'avoir bien voulu servir de
+t&eacute;moins &agrave; son fun&egrave;bre mariage, serra la main &agrave; Lafare, rendit gr&acirc;ces &agrave;
+monsieur de Launay des bont&eacute;s qu'il avait eues pour lui pendant son
+s&eacute;jour &agrave; la Bastille, et jetant son bras autour de la taille de Bathilde
+qui, &agrave; chaque instant, mena&ccedil;ait de tomber de toute sa hauteur sur les
+dalles de l'&eacute;glise, l'entra&icirc;na vers la porte par laquelle il &eacute;tait
+entr&eacute;. L&agrave; ils retrouv&egrave;rent les deux hommes arm&eacute;s de torches, qui les
+pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent et les conduisirent jusqu'&agrave; la porte de la chambre de
+d'Harmental. Un guichetier attendait, qui ouvrit cette porte.</p>
+
+<p>Raoul et Bathilde entr&egrave;rent, puis la porte se referma, et les deux &eacute;poux
+se trouv&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>Alors Bathilde, qui jusque-l&agrave; avait contenu ses larmes, ne put r&eacute;sister
+plus longtemps &agrave; sa douleur, un cri d&eacute;chirant s'&eacute;chappa de sa poitrine,
+et elle tomba, en se tordant les bras et en &eacute;clatant en sanglots, sur un
+fauteuil o&ugrave; sans doute, pendant ses trois semaines de captivit&eacute;,
+d'Harmental avait bien souvent pens&eacute; &agrave; elle. Raoul se jeta &agrave; ses genoux
+et voulut la consoler, mais lui-m&ecirc;me &eacute;tait trop &eacute;mu de cette douleur si
+profonde pour trouver autre chose que des larmes &agrave; m&ecirc;ler aux larmes de
+Bathilde. Ce c&oelig;ur de fer se fondit &agrave; son tour, et Bathilde sentit &agrave; la
+fois sur ses l&egrave;vres les pleurs et les baisers de son amant.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient depuis une demi-heure &agrave; peine ensemble qu'ils entendirent
+des pas qui s'approchaient de la porte, et qu'une clef tourna dans la
+serrure. Bathilde tressaillit et serra convulsivement d'Harmental contre
+son c&oelig;ur. Raoul comprit quelle crainte affreuse venait de lui traverser
+l'esprit et la rassura. Ce ne pouvait &ecirc;tre encore celui qu'elle
+craignait de voir, puisque l'ex&eacute;cution &eacute;tait fix&eacute;e pour huit heures du
+matin, et que onze heures venaient de sonner. En effet, ce fut monsieur
+de Launay qui parut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, ayez la bont&eacute; de me suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Seul? demanda d'Harmental en serrant &agrave; son tour Bathilde entre ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec madame, reprit le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ensemble, ensemble! entends-tu Raoul? s'&eacute;cria Bathilde. Oh! o&ugrave;
+l'on voudra, pourvu que ce soit ensemble! Nous voici, monsieur, nous
+voici!</p>
+
+<p>Raoul serra une derni&egrave;re fois Bathilde dans ses bras, lui donna un
+dernier baiser au front, et, rappelant tout son orgueil, il suivit
+monsieur de Launay avec un visage sur lequel il ne restait plus la
+moindre trace de l'&eacute;motion terrible qu'il venait d'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>Tous trois suivirent pendant quelque temps des corridors &eacute;clair&eacute;s
+seulement par quelques lanternes rares, puis ils descendirent un
+escalier en spirale et se trouv&egrave;rent &agrave; la porte d'une tour. Cette porte
+donnait sur un pr&eacute;au entour&eacute; de hautes murailles et qui servait de
+promenade aux prisonniers qui n'&eacute;taient point au secret. Dans cette cour
+&eacute;tait une voiture attel&eacute;e de deux chevaux, sur l'un desquels &eacute;tait un
+postillon, et l'on voyait reluire dans l'ombre les cuirasses d'une
+douzaine de mousquetaires.</p>
+
+<p>Une m&ecirc;me lueur d'espoir traversa en m&ecirc;me temps le c&oelig;ur des deux amants.
+Bathilde avait demand&eacute; au r&eacute;gent de commuer la mort de Raoul en une
+prison perp&eacute;tuelle. Peut-&ecirc;tre le r&eacute;gent lui avait-il accord&eacute; cette
+gr&acirc;ce. Cette voiture tout attel&eacute;e pour conduire sans doute le condamn&eacute;
+dans quelque prison d'&Eacute;tat, ce peloton de mousquetaires destin&eacute;s sans
+doute &agrave; les escorter, tout cela donnait &agrave; cette supposition un caract&egrave;re
+de r&eacute;alit&eacute;. Tous deux se regard&egrave;rent en m&ecirc;me temps, et en m&ecirc;me temps
+lev&egrave;rent les yeux au ciel pour remercier Dieu du bonheur inesp&eacute;r&eacute; qu'il
+leur accordait. Pendant ce temps, monsieur de Launay avait fait signe &agrave;
+la voiture de s'approcher, le postillon avait ob&eacute;i, la porti&egrave;re s'&eacute;tait
+ouverte et le gouverneur, la t&ecirc;te d&eacute;couverte, tendait la main &agrave; Bathilde
+pour l'aider &agrave; monter, Bathilde h&eacute;sita un instant, se retournant avec
+inqui&eacute;tude pour voir si l'on n'entra&icirc;nait pas Raoul d'un autre c&ocirc;t&eacute; mais
+elle vit que Raoul s'appr&ecirc;tait &agrave; la suivre, et elle monta sans
+r&eacute;sistance. Un instant apr&egrave;s, Raoul &eacute;tait pr&egrave;s d'elle. Aussit&ocirc;t la
+porti&egrave;re se referma sur eux; la voiture s'&eacute;branla, l'escorte pi&eacute;tina aux
+porti&egrave;res. On passa sous le guichet puis sur le pont-levis, et enfin on
+se retrouva hors de la Bastille.</p>
+
+<p>Les deux &eacute;poux se jet&egrave;rent dans les bras l'un de l'autre; il n'y avait
+plus de doute, le r&eacute;gent faisait &agrave; d'Harmental gr&acirc;ce de la vie, et de
+plus, c'&eacute;tait &eacute;vident, il consentait &agrave; ne point le s&eacute;parer de Bathilde.
+Or, c'&eacute;tait ce que Bathilde et d'Harmental n'eussent jamais os&eacute; r&ecirc;ver.
+Cette vie de r&eacute;clusion, supplice pour tout autre, &eacute;tait pour eux une
+existence de d&eacute;lices, un paradis d'amour: ils se verraient sans cesse,
+et ne se quitteraient jamais! Qu'auraient-ils pu d&eacute;sirer de plus, m&ecirc;me
+lorsque, ma&icirc;tres de leur sort, ils r&ecirc;vaient un m&ecirc;me avenir? Une seule
+id&eacute;e triste traversa en m&ecirc;me temps leur esprit, et tous deux, avec cette
+spontan&eacute;it&eacute; du c&oelig;ur qui ne se rencontre que dans les gens qui s'aiment,
+prononc&egrave;rent le nom de Buvat.</p>
+
+<p>En ce moment, la voiture s'arr&ecirc;ta. Dans une semblable circonstance tout
+&eacute;tait pour les pauvres amants un sujet de crainte. Tous deux trembl&egrave;rent
+d'avoir trop esp&eacute;r&eacute; et tressaillirent de terreur. Presque aussit&ocirc;t la
+porti&egrave;re s'ouvrit: c'&eacute;tait le postillon.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? lui demanda d'Harmental.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! notre ma&icirc;tre, dit le postillon, je voudrais savoir o&ugrave; il
+faudrait vous conduire, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! o&ugrave; il faut me conduire! s'&eacute;cria d'Harmental. N'as-tu pas
+d'ordres?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'ordre de vous mener dans le bois de Vincennes entre le ch&acirc;teau
+et Nogent-sur-Marne, et nous y voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Et notre escorte? demanda le chevalier, qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Votre escorte? elle nous a laiss&eacute;s &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu, mon Dieu! s'&eacute;cria d'Harmental, tandis que Bathilde,
+haletante d'espoir, joignait les mains en silence; &ocirc; mon Dieu! est-ce
+possible?</p>
+
+<p>Et le chevalier sauta en bas de la voiture, regarda avidement autour de
+lui, tendit les bras &agrave; Bathilde qui s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour; puis tous deux
+jet&egrave;rent ensemble un cri de joie et de reconnaissance.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient libres comme l'air qu'ils respiraient!</p>
+
+<p>Seulement le r&eacute;gent avait donn&eacute; l'ordre de conduire le chevalier juste &agrave;
+l'endroit o&ugrave; ce dernier avait enlev&eacute; Bourguignon, croyant l'enlever lui
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la seule vengeance que se f&ucirc;t r&eacute;serv&eacute;e Philippe le D&eacute;bonnaire.</p>
+
+<p>Quatre ans apr&egrave;s cet &eacute;v&eacute;nement, Buvat, r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans sa place et pay&eacute;
+de son arri&eacute;r&eacute;, avait la satisfaction de mettre la plume &agrave; la main d'un
+beau gar&ccedil;on de trois ans. C'&eacute;tait le fils de Raoul et de Bathilde.</p>
+
+<p>Les deux premiers noms qu'&eacute;crivit l'enfant furent ceux d'Albert du
+Rocher et de Clarice Gray.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me fut celui de Philippe d'Orl&eacute;ans, r&eacute;gent de France.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3><a name="post" id="post"></a><a href="#table">Post-Scriptum</a></h3>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre quelques personnes ont-elles pris assez
+d'int&eacute;r&ecirc;t aux personnages qui jouent un r&ocirc;le secondaire dans l'histoire
+que nous venons de leur raconter, pour d&eacute;sirer savoir ce qu'ils
+devinrent apr&egrave;s la catastrophe qui perdit les conjur&eacute;s et sauva le
+r&eacute;gent. Nous allons les satisfaire en deux mots.</p>
+
+<p>Le duc et la duchesse du Maine, dont on voulait briser &agrave; tout jamais les
+complots &agrave; venir, furent arr&ecirc;t&eacute;s, le duc &agrave; Sceaux et la duchesse dans
+une petite maison qu'elle avait rue Saint-Honor&eacute;. Le duc fut conduit au
+ch&acirc;teau de Doullens, et la duchesse &agrave; celui de Dijon, d'o&ugrave; elle fut
+transf&eacute;r&eacute;e &agrave; la citadelle de Ch&acirc;lons. Tous deux en sortirent au bout de
+quelques mois, d&eacute;sarmant le r&eacute;gent, l'un par une d&eacute;n&eacute;gation absolue,
+l'autre par un aveu complet.</p>
+
+<p>Mademoiselle Delaunay fut conduite &agrave; la Bastille, o&ugrave; sa captivit&eacute;, comme
+on peut le voir dans les M&eacute;moires qu'elle a laiss&eacute;s, fut fort adoucie
+par ses amours avec le chevalier de Mesnil, et plus d'une fois, apr&egrave;s sa
+sortie, il lui arriva, en pleurant l'infid&eacute;lit&eacute; de son cher prisonnier,
+de dire comme Ninon ou Sophie Arnould, je ne sais plus laquelle: &laquo;Oh! le
+bon temps o&ugrave; nous &eacute;tions si malheureux!&raquo;</p>
+
+<p>Richelieu fut arr&ecirc;t&eacute;, comme l'en avait pr&eacute;venu mademoiselle de Valois,
+le lendemain m&ecirc;me du jour o&ugrave; il avait introduit Bathilde chez le r&eacute;gent,
+mais sa captivit&eacute; fut un nouveau triomphe pour lui. Le bruit s'&eacute;tant
+r&eacute;pandu que le beau prisonnier avait obtenu la permission de se promener
+sur la terrasse de la Bastille, la rue Saint-Antoine s'encombra des
+voitures les plus &eacute;l&eacute;gantes de Paris, et devint en moins de vingt-quatre
+heures la promenade &agrave; la mode. Aussi le r&eacute;gent, qui avait, disait-il
+entre les mains assez de preuves contre monsieur de Richelieu pour lui
+faire couper quatre t&ecirc;tes, s'il les avait eues, ne voulut-il pas risquer
+de se d&eacute;populariser &agrave; tout jamais dans l'esprit du beau sexe, en le
+retenant plus longtemps en prison. Apr&egrave;s une captivit&eacute; de trois mois,
+Richelieu sortit plus brillant et plus &agrave; la mode que jamais. Seulement
+il trouva l'armoire aux confitures mur&eacute;e, et la pauvre mademoiselle de
+Valois devenue duchesse de Mod&egrave;ne.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Brigaud, arr&ecirc;t&eacute;, comme nous l'avons dit, &agrave; Orl&eacute;ans, fut retenu
+quelque temps dans les prisons de cette ville, au grand d&eacute;sespoir de la
+bonne madame Denis, de mesdemoiselles &Eacute;milie et Ath&eacute;na&iuml;s, et de monsieur
+Boniface. Mais, un beau matin, au moment o&ugrave; la famille allait se mettre
+&agrave; table pour le d&eacute;jeuner, on vit entrer l'abb&eacute; Brigaud, aussi calme et
+aussi r&eacute;gulier que d'habitude. On lui fit grande f&ecirc;te et on lui demanda
+une foule de d&eacute;tails; mais, avec sa prudence habituelle, il renvoya les
+curieux &agrave; ses d&eacute;clarations juridiques, disant que cette affaire lui
+avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; tant de contrari&eacute;t&eacute;s, qu'on l'obligerait fort en ne lui
+en parlant jamais. Or, comme l'abb&eacute; Brigaud avait, ainsi qu'on l'a vu,
+des droits tout &agrave; fait autocratiques dans la maison de madame Denis, son
+d&eacute;sir fut religieusement respect&eacute;, et &agrave; partir de ce jour il ne fut pas
+plus question de cette affaire rue du Temps Perdu, n&deg; 5, que si elle
+n'avait jamais exist&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s lui, Pompadour, Valef, Laval et Malezieux,
+sortirent de prison &agrave; leur tour, et recommenc&egrave;rent &agrave; faire leur cour &agrave;
+madame du Maine, comme si de rien n'&eacute;tait. Quant au cardinal de
+Polignac, il n'avait pas m&ecirc;me &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;: il avait &eacute;t&eacute; exil&eacute; simplement
+&agrave; son abbaye d'Anchin.</p>
+
+<p>Lagrange-Chancel, l'auteur des Philippiques, fut appel&eacute; au Palais-Royal.
+Il y trouva le r&eacute;gent qui l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui demanda le prince, est-ce que vous pensez de moi tout ce
+que vous avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, lui r&eacute;pondit Lagrange-Chancel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est fort heureux pour vous, monsieur, reprit le r&eacute;gent; car
+si vous aviez &eacute;crit de pareilles infamies contre votre conscience, je
+vous aurais fait pendre.</p>
+
+<p>Et le r&eacute;gent se contenta de l'envoyer aux &icirc;les Sainte-Marguerite, o&ugrave; il
+ne resta que trois ou quatre mois. Les ennemis du r&eacute;gent, ayant r&eacute;pandu
+le bruit que le prince l'y avait fait empoisonner, le prince ne trouva
+pas de meilleur moyen de d&eacute;mentir cette nouvelle calomnie que celui
+d'ouvrir les portes de sa prison au pr&eacute;tendu mort qui en sortit plus
+gonfl&eacute; de haine et de fiel que jamais.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re preuve de cl&eacute;mence parut &agrave; Dubois si hors de saison,
+qu'il courut chez le r&eacute;gent pour lui faire une sc&egrave;ne; mais, pour toute
+r&eacute;ponse &agrave; ses r&eacute;criminations le prince se contenta de lui chanter le
+refrain de la chanson que Saint-Simon avait faite sur lui:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis d&eacute;bonnaire, moi,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis d&eacute;bonnaire.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qui mit Dubois dans une si grande col&egrave;re, que le r&eacute;gent, pour se
+r&eacute;concilier avec lui, fut oblig&eacute; de le faire nommer cardinal.</p>
+
+<p>Cette nomination inspira &agrave; la Fillon une telle fiert&eacute; qu'elle d&eacute;clara ne
+vouloir plus, dor&eacute;navant, recevoir chez elle que des gens qui auraient
+fait leurs preuves de 1399.</p>
+
+<p>Au reste, sa maison avait, dans cette catastrophe, perdu une de ses
+pensionnaires les plus illustres. Trois jours apr&egrave;s la mort du capitaine
+Roquefinette, la Normande &eacute;tait entr&eacute;e aux Filles-Repenties.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<h3><a name="biblio" id="biblio"></a><a href="#table">Bibliographie&mdash;&OElig;uvres compl&egrave;tes</a></h3>
+
+<p>Tir&eacute; de <i>Bibliographie des Auteurs
+Modernes (1801-1934)</i> par Hector Talvart et Joseph Place, Paris,
+Editions de la Chronique des Lettres Fran&ccedil;aises, Aux Horizons de France,
+39 rue du G&eacute;n&eacute;ral Foy, 1935 Tome 5.</p>
+
+<p>1. <b>&Eacute;l&eacute;gie sur la mort du g&eacute;n&eacute;ral Foy.</b> Paris, S&eacute;tier, 1825, in-8 de 14
+pp.</p>
+
+<p>2. <b>La Chasse et l'Amour.</b> Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, au th&eacute;&acirc;tre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).Paris, Chez Duvernois, S&eacute;tier, 1825,
+in-8 de 40 pp.</p>
+
+<p>3. <b>Canaris.</b> Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.</p>
+
+<p>4. <b>Nouvelles contemporaines.</b> Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.</p>
+
+<p>5. <b>La Noce et l'Enterrement.</b> Vaudeville en trois tableaux, par MM.
+Davy, Lassagne et Gustave. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, au
+th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).Paris, Chez Bezou, 1826,
+in-8 de 46 pp.</p>
+
+<p>6. <b>Henri III et sa cour.</b> Drame historique en cinq actes et en prose.
+Repr&eacute;sent&eacute; au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (11 f&eacute;v.1829).Paris, Vezard et Cie, 1829,
+in-8 de 171 pp.</p>
+
+<p>7. <b>Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.</b> Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et &eacute;pilogue.
+Repr&eacute;sent&eacute; &agrave; Paris sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on (30 mars 1830).Paris,
+Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.</p>
+
+<p>8. <b>Rapport au G&eacute;n&eacute;ral La Fayette sur l'enl&egrave;vement des poudres de
+Soissons.</b> Paris, Impr. de S&eacute;tier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.</p>
+
+<p>9. <b>Napol&eacute;on Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.</b> Drame en
+six actes. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, sur la Th&eacute;&acirc;tre Royal de
+l'Od&eacute;on (10 janv.1831).Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.</p>
+
+<p>10. <b>Antony.</b> Drame en cinq actes en prose. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re
+fois sur le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831).Paris, Auguste
+Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
+(post-scriptum).</p>
+
+<p>11. <b>Charles VII chez ses grands vassaux.</b> Trag&eacute;die en cinq actes.
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on (20
+oct. 1831).Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.</p>
+
+<p>12. <b>Richard Darlington.</b> Drame en cinq actes et en prose, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+<b>La Maison du Docteur</b>, prologue par MM. Dinaux. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois sur le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin (10 d&eacute;c.
+1831).Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.</p>
+
+<p>13. <b>Teresa.</b> Drame en cinq actes et en prose. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Op&eacute;ra-Comique (6 f&eacute;v. 1832).
+Paris, Barba; Vve Charles B&eacute;chet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164
+pp.</p>
+
+<p>14. <b>Le Mari de la veuve.</b> Com&eacute;die en un acte et en prose, par M.***.
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.</p>
+
+<p>15. <b>La Tour de Nesle.</b> Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le
+th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.</p>
+
+<p>16. <b>Gaule et France.</b> Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.</p>
+
+<p>17. <b>Impressions de voyage.</b> Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>18. <b>Ang&egrave;le.</b> Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.</p>
+
+<p>19. <b>Catherine Howard.</b> Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.</p>
+
+<p>20. <b>Souvenirs d'Antony.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de
+360 pp.</p>
+
+<p>21. <b>Chroniques de France. Isabel de Bavi&egrave;re</b> (R&egrave;gne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.</p>
+
+<p>22. <b>Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.</b> Myst&egrave;re en cinq actes.
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le th&eacute;&acirc;tre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, &Eacute;diteur du Magasin
+Th&eacute;&acirc;tral, 1836 in-8 de 303 p.</p>
+
+<p>23. <b>Kean.</b> Com&eacute;die en cinq actes. Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois aux
+Vari&eacute;t&eacute;s (31 ao&ucirc;t 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.</p>
+
+<p>24. <b>Piquillo.</b> Op&eacute;ra-comique en trois actes. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Op&eacute;ra-Comique (31 oct. 1837).
+Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.</p>
+
+<p>25. <b>Caligula.</b> Trag&eacute;die en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (26
+d&eacute;c. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Th&eacute;&acirc;tral, 1838 in-8 de
+170 p.</p>
+
+<p>26. <b>La Salle d'armes.</b> I.<b> Pauline</b> II. <b>Pascal Bruno</b>
+(pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de <b>Murat</b>). Paris, Dumont, Au Salon litt&eacute;raire, 1838,
+2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.</p>
+
+<p>27. <b>Le Capitaine Paul</b> (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.</p>
+
+<p>28. <b>Paul Jones.</b> Drame en cinq actes. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois,
+&agrave; Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.</p>
+
+<p>29. <b>Nouvelles impressions de voyage.</b> <b>Quinze jours au Sina&iuml;,</b> par MM.
+A. Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.</p>
+
+<p>30. <b>Act&eacute;.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242
+et 302 pp.</p>
+
+<p>31. <b>La Comtesse de Salisbury.</b> Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>32. <b>Jacques Ortis.</b> Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (pr&eacute;face de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.</p>
+
+<p>33. <b>Mademoiselle de Belle-Isle.</b> Drame en cinq actes, en prose.
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais(2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.</p>
+
+<p>34. <b>Le Capitaine Pamphile.</b> Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.</p>
+
+<p>35. <b>L'Alchimiste.</b> Drame en cinq actes en vers. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois, sur le Th&eacute;&acirc;tre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.</p>
+
+<p>36. <b>Crimes c&eacute;l&egrave;bres.</b> Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.</p>
+
+<p>37. <b>Napol&eacute;on</b>, avec douze portraits en pied, grav&eacute;s sur acier par les
+meilleurs artistes, d'apr&egrave;s les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+fran&ccedil;ais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.</p>
+
+<p>38. <b>Othon l'archer.</b> Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.</p>
+
+<p>39. <b>Les Stuarts.</b> Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.</p>
+
+<p>40. <b>Ma&icirc;tre Adam le Calabrais.</b> Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.</p>
+
+<p>41. <b>Aventures de John Davys.</b> Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>42. <b>Le Ma&icirc;tre d'armes.</b> Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320,
+322 et 336 pp.</p>
+
+<p>43. <b>Un Mariage sous Louis XV.</b> Com&eacute;die en cinq actes. Repr&eacute;sent&eacute;e pour
+la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (1<sup>er</sup> juin 1841).
+Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.</p>
+
+<p>44. <b>Prax&egrave;de,</b> suivi de <b>Don Martin de Freytas</b> et de
+<b>Pierre-le-Cruel.</b> Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.</p>
+
+<p>45. <b>Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.</b> Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.</p>
+
+<p>46. <b>Excursions sur les bords du Rhin.</b> Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.</p>
+
+<p>47. <b>Une ann&eacute;e &agrave; Florence.</b> Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et
+343 pp.</p>
+
+<p>48. <b>Jehanne la Pucelle.</b> 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8
+de VII-327 pp.</p>
+
+<p>49. <b>Le Speronare</b> Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>50. <b>Le Capitaine Arena.</b> Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et
+314 pp.</p>
+
+<p>51. <b>Lorenzino.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.</p>
+
+<p>52. <b>Halifax.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles, jou&eacute;es sur
+tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris. Th&eacute;&acirc;tre des Vari&eacute;t&eacute;s. Com&eacute;die en trois actes
+et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
+pp.</p>
+
+<p>53. <b>Le Chevalier d'Harmental.</b> Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>54. <b>Le Corricolo.</b> Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>55. <b>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</b> Com&eacute;die en cinq actes, suivie d'une
+lettre &agrave; l'auteur &agrave; M. Jules Janin. Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave;
+Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
+tous les Marchands de Nouveaut&eacute;s, 1843, gr. in-8 de 1 f.
+(lettre de Dumas &agrave; son &eacute;diteur), 38 pp. et VIII pp. (lettre &agrave; J. Janin).</p>
+
+<p>56. <b>La Villa Palmieri.</b> Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>57. <b>Louise Bernard.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles,
+jou&eacute;es sur tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris. Th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin.
+Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de
+34 pp.</p>
+
+<p>58. <b>Un Alchimiste au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.</b> Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.</p>
+
+<p>59. <b>Filles, Lorettes et Courtisanes.</b> Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.</p>
+
+<p>60. <b>Ascanio.</b> Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>61. <b>Le Laird de Dumbicky.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles,
+jou&eacute;es sur tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris. Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.</p>
+
+<p>62. <b>Sylvandire.</b> Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et
+324 pp.</p>
+
+<p>63. <b>Fernande.</b> Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.</p>
+
+<p>64. A. <b>Les Trois Mousquetaires</b> Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B.
+<b>Les Mousquetaires</b> Drame en cinq actes et douze tableaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+<b>L'Auberge de B&eacute;thune</b>, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp. C. <b>La Jeunesse des Mousquetaires.</b> Pi&egrave;ce en 14 tableaux, par MM. A.
+Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D.
+<b>Le Prisonnier de la Bastille,</b> fin des <b>Mousquetaires.</b> Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur
+le Th&eacute;&acirc;tre Imp&eacute;rial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res,
+s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.</p>
+
+<p>65. <b>Le Ch&acirc;teau d'Eppstein.</b> Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.</p>
+
+<p>66. <b>Amaury.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>67. <b>C&eacute;cile.</b> Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.</p>
+
+<p>68. A. <b>Gabriel Lambert.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+B. <b>Gabriel Lambert.</b> Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas
+et Am&eacute;d&eacute;e de Jallais. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1866, in-18 de 132 pp.</p>
+
+<p>69. <b>Louis XIV et son si&egrave;cle.</b> Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P.
+Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.</p>
+
+<p>70. A. <b>Le Comte de Monte-Cristo.</b> Paris, P&eacute;tion, 1845-1846, 18 vol.
+in-8. B. <b>Monte-Cristo.</b> Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM.
+A. Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. <b>Le
+Comte de Morcerf.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. <b>Villefort.</b>
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
+N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.</p>
+
+<p>71. A. <b>La Reine Margot.</b> Paris, Garnier fr&egrave;res, 1845, 6 vol. in-8. B.
+<b>La Reine Margot.</b> Biblioth&egrave;que dramatique. Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie.
+Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1847, in-12 de 152 pp.</p>
+
+<p>72. <b>Vingt Ans apr&egrave;s,</b> suite des <b>Trois Mousquetaires.</b> Paris, Baudry,
+1845, 10 vol.</p>
+
+<p>73. A. <b>Une Fille du R&eacute;gent.</b> Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B.
+<b>Une Fille du R&eacute;gent.</b> Com&eacute;die en cinq actes dont un prologue.
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (1<sup>er</sup>
+avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.</p>
+
+<p>74. <b>Les M&eacute;dicis.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.</p>
+
+<p>75. <b>Michel-Ange et Rapha&euml;l Sanzio.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8
+de 345 et 306 pp.</p>
+
+<p>76. <b>Les Fr&egrave;res Corses.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8
+de 302 et 312 pp.</p>
+
+<p>77. A. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6
+vol. in-8. B. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Biblioth&egrave;que dramatique.
+Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie. &Eacute;pisode du temps des Girondins, drame en 5
+actes et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1847, in-18 de 139 pp.</p>
+
+<p>78. <b>Histoire d'un casse-noisette.</b> Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.</p>
+
+<p>79. <b>La Bouillie de la Comtesse Berthe.</b> Paris, J. Hetzel, 1845, pet.
+in-8 de 126 pp.</p>
+
+<p>80. <b>Nanon de Lartigues.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 331 pp.</p>
+
+<p>81. <b>Madame de Cond&eacute;.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.</p>
+
+<p>82. <b>La Vicomtesse de Cambes.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.</p>
+
+<p>83. <b>L'Abbaye de Peyssac.</b> Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 &agrave; 83) constituent une s&eacute;rie
+intitul&eacute;e: <b>La Guerre des femmes</b>, qui a inspir&eacute; la pi&egrave;ce: <b>La Guerre
+des femmes.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre
+Historique (1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.</p>
+
+<p>84. A. <b>La Dame de Monsoreau.</b> Paris, P&eacute;tion, 1846, 8 vol. in-8. B. <b>La
+Dame de Monsoreau.</b> Drame en cinq actes et dix tableaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+<b>L'Etang de Beaug&eacute;,</b> prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
+Michel L&eacute;vy, 1860, in-12 de 196 pp.</p>
+
+<p>85. <b>Le B&acirc;tard de Maul&eacute;on.</b> Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.</p>
+
+<p>86. <b>Les Deux Diane.</b> Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>87. <b>M&eacute;moires d'un m&eacute;decin.</b> Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>88. <b>Les Quarante-Cinq.</b> Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>89. <b>Intrigue et Amour.</b> Biblioth&egrave;que dramatique. Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup>
+s&eacute;rie. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res,
+1847, in-12 de 99 pp.</p>
+
+<p>90. <b>Impressions de voyage. De Paris &agrave; Cadix.</b> Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier fr&egrave;res, 1847-1848, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>91. <b>Hamlet, prince de Danemark.</b> Biblioth&egrave;que dramatique. Th&eacute;&acirc;tre
+moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1848, in-18 de 106 pp.</p>
+
+<p>92. <b>Catilina.</b> Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1848, in-18 de 151 pp.</p>
+
+<p>93. <b>Le Vicomte de Bragelonne.</b> ou <b>Dix ans plus tard,</b> suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans apr&egrave;s. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res,
+1848-1850, 26 vol. in-8.</p>
+
+<p>94. <b>Le V&eacute;loce, ou Tanger, Alger et Tunis.</b> Paris, A. Cadot, 1848-1851,
+4 vol. in-8.</p>
+
+<p>95. <b>Le Comte Hermann.</b>
+2<sup>&egrave;me</sup> S&eacute;rie du Magasin th&eacute;&acirc;tral.... Drame en cinq actes, avec pr&eacute;face et
+&eacute;pilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.</p>
+
+<p>96. <b>Les Mille et un fant&ocirc;mes.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de
+318 et 309 pp.</p>
+
+<p>97. <b>La R&eacute;gence.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.</p>
+
+<p>98. <b>Louis Quinze.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>99. <b>Les Mariages du p&egrave;re Olifus.</b> Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>100. <b>Le Collier de la Reine.</b> Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.</p>
+
+<p>101. <b>M&eacute;moires de J.-F. Talma.</b> &Eacute;crits par lui-m&ecirc;me et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>102. <b>La Femme au collier de velours.</b> Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol.
+in-8 de 326 et 333 pp.</p>
+
+<p>103. <b>Montevideo</b> ou <b>une nouvelle Troie.</b> Paris, Imprimerie centrale de
+Napol&eacute;on Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.</p>
+
+<p>104. <b>La Chasse au chastre.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Pi&egrave;ces nouvelles....
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie th&eacute;&acirc;trale. Ancienne maison Marchant,1850, gr. in-8 de 24 pp.</p>
+
+<p>105. <b>La Tulipe noire.</b> Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.</p>
+
+<p>106. <b>Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)</b> Paris,
+A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>107. <b>Le Trou de l'enfer.</b> (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>108. <b>Dieu dispose.</b> Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>109. <b>La Barri&egrave;re de Clichy.</b> Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois &agrave; Paris sur le Th&eacute;&acirc;tre National (ancien
+Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1851, in-8 de 48 pp.</p>
+
+<p>110. <b>Impressions de voyage. Suisse.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1851, 3
+vol. in-18.</p>
+
+<p>111. <b>Ange Pitou.</b> Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>112. <b>Le Drame de Quatre-vingt-treize. Sc&egrave;nes de la vie
+r&eacute;volutionnaire.</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>113. <b>Histoire de deux si&egrave;cles</b> ou <b>la Cour, l'&Eacute;glise et le peuple
+depuis 1650 jusqu'&agrave; nos jours.</b> Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr.
+in-8.</p>
+
+<p>114. <b>Conscience.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>115. <b>Un Gil Blas en Californie.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.</p>
+
+<p>116. <b>Olympe de Cl&egrave;ves.</b> Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.</p>
+
+<p>117. <b>Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et priv&eacute;e de
+Louis-Philippe.)</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118.
+Mes M&eacute;moires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.</p>
+
+<p>119. <b>La Comtesse de Charny.</b> Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>120. <b>Isaac Laquedem.</b> Paris, A la Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1853, 5 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>121. <b>Le Pasteur d'Ashbourn.</b> Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>122. <b>Les Drames de la mer.</b> Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296
+et 324 pp.</p>
+
+<p>123. <b>Ing&eacute;nue.</b> Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>124. <b>La Jeunesse de Pierrot.</b> par Aramis. Publications du
+MousquetaireParis, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.</p>
+
+<p>125. <b>Le Marbrier.</b> Drame en trois actes. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re
+fois, &agrave; Paris, sur le th&eacute;&acirc;tre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
+L&eacute;vy fr&egrave;res, 1854, in-18 de 48 pp.</p>
+
+<p>126. <b>La Conscience.</b> Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.</p>
+
+<p>127. A. <b>El Salteador.</b> Roman de cape et d'&eacute;p&eacute;e. Paris, A. Cadot, 1854,
+3 vol. in-8. Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; de ce roman une pi&egrave;ce dont voici le titre: B.
+<b>Le Gentilhomme de la montagne.</b> Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, in-18 de 144
+pp.</p>
+
+<p>128. <b>Une Vie d'artiste.</b> Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et
+323 pp.</p>
+
+<p>129. <b>Saphir, pierre pr&eacute;cieuse mont&eacute;e par Alexandre Dumas.</b> Biblioth&egrave;que
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.</p>
+
+<p>130. <b>Catherine Blum.</b> Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>131. <b>Vie et aventures de la princesse de Monaco.</b> Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.</p>
+
+<p>132. <b>La Jeunesse de Louis XIV.</b> Com&eacute;die en cinq actes et en prose.
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, in-16 de 306 pp.</p>
+
+<p>133. <b>Souvenirs de 1830 &agrave; 1842.</b> Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>134. <b>Le Page du Duc de Savoie.</b> Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>135. <b>Les Mohicans de Paris.</b> Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.</p>
+
+<p>136. A. <b>Les Mohicans de Paris</b> (Suite) <b>Salvator le commissionnaire.</b>
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; des Mohicans
+de Paris, la pi&egrave;ce suivante: B. <b>Les Mohicans de Paris.</b> Drame en cinq
+actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel L&eacute;vy, 1864, in-12
+de 162 pp.</p>
+
+<p>137. <b>Ta&iuml;ti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.</b> R&eacute;dig&eacute;
+et publi&eacute; par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>138. <b>La derni&egrave;re ann&eacute;e de Marie Dorval.</b> Paris, Librairie Nouvelle,
+1855, in-32 de 96 pp.</p>
+
+<p>139. <b>Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux &eacute;l&eacute;phants.)</b> Paris, A.
+Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>140. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. C&eacute;sar.</b> Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>141. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.</b> Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.</p>
+
+<p>142. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.</b> Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.</p>
+
+<p>143. <b>L'Orestie.</b> Trag&eacute;die en trois actes et en vers, imit&eacute;e de
+l'antique. Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, in-12 de 108 pp.</p>
+
+<p>144. <b>Le Li&egrave;vre de mon grand-p&egrave;re.</b> Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309
+pp.</p>
+
+<p>145. <b>La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.</b> Drame historique en 5 actes
+et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Mont&eacute;pin. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Imp&eacute;rial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.</p>
+
+<p>146. <b>P&egrave;lerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). M&eacute;dine et la
+Mecque.</b> Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.</p>
+
+<p>147. <b>Madame du Deffand.</b> Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.</p>
+
+<p>148. <b>La Dame de volupt&eacute;.</b> M&eacute;moires de Mlle de Luynes, publi&eacute;s par A.
+Dumas. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.</p>
+
+<p>149. <b>L'Invitation &agrave; la valse.</b> Com&eacute;die en un acte et en prose.
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.</p>
+
+<p>150. <b>L'Homme aux contes.</b> Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. &Eacute;dition interdite en France. Bruxelles, Office de publicit&eacute;,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.</p>
+
+<p>151. <b>Les Compagnons de J&eacute;hu.</b> Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>152. <b>Charles le T&eacute;m&eacute;raire.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol.
+in-12 de 324 et 310 pp.</p>
+
+<p>153. <b>Le Meneur de loups.</b> Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>154. <b>Causeries.</b> Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;ries. Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>155. <b>La Retraite illumin&eacute;e</b>, par A. Dumas, avec divers appendices par
+M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-&eacute;diteur,
+1858, in-12 de 88 pp.</p>
+
+<p>156. <b>L'Honneur est satisfait.</b> Com&eacute;die en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1858, in-12 de 48 pp.</p>
+
+<p>157. <b>La Route de Varennes.</b> Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, in-18 de 279 pp.</p>
+
+<p>158. <b>L'Horoscope.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>159. <b>Histoire de mes b&ecirc;tes.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867, in-18 de
+333 pp.</p>
+
+<p>160. <b>Le Chasseur de sauvagine.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.</p>
+
+<p>161. <b>Ainsi soit-il.</b> Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a
+&eacute;t&eacute; tir&eacute; de ce roman la pi&egrave;ce suivante: <b>Madame de Chamblay.</b> Drame en
+cinq actes, en prose. Paris, Michel L&eacute;vy, 1869, in-18 de 96 pp.</p>
+
+<p>162. <b>Black.</b> Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.</p>
+
+<p>163. <b>Les Louves de Machecoul</b>, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris,
+A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.</p>
+
+<p>164. <b>De Paris &agrave; Astrakan,</b> nouvelles impressions de voyage. Premi&egrave;re et
+deuxi&egrave;me s&eacute;rie. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
+vol. in-18 de 318 et 313 pp.</p>
+
+<p>165. <b>Lettres de Saint-P&eacute;tersbourg</b> (sur le Servage en Russie). &Eacute;dition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.</p>
+
+<p>166. <b>La Fr&eacute;gate l'Esp&eacute;rance.</b> &Eacute;dition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicit&eacute;; Leipzig, A. D&uuml;rr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.</p>
+
+<p>167. <b>Contes pour les grands et les petits enfants.</b> Bruxelles, Office
+de publicit&eacute;; Leipzig, A. D&uuml;rr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190
+et 204 pp.</p>
+
+<p>168. <b>Jane.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 324 pp.</p>
+
+<p>169. <b>Herminie et Marianna.</b> &Eacute;dition interdite pour la France.
+Bruxelles, M&eacute;line, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.</p>
+
+<p>170. <b>Ammalat-Beg.</b> Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.</p>
+
+<p>171. <b>La Maison de glace.</b> Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.</p>
+
+<p>172. <b>Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.</b> Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.</p>
+
+<p>173. <b>Traduction de Victor Perceval. M&eacute;moires d'un policeman.</b> Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.</p>
+
+<p>174. <b>L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.</b> Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.</p>
+
+<p>175. <b>Monsieur Coumbes.</b> (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris,
+A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
+suivant: <b>Le Fils du For&ccedil;at</b>.</p>
+
+<p>176. Docteur Maynard. <b>Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.</b>
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>177. <b>Une Aventure d'amour</b> (Herminie). Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867,
+in-18 de 274 pp.</p>
+
+<p>178. <b>Le P&egrave;re la Ruine.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de
+320 pp.</p>
+
+<p>179. <b>La Vie au d&eacute;sert. Cinq ans de chasse dans l'int&eacute;rieur de l'Afrique
+m&eacute;ridionale par Gordon Cumming.</b> Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.</p>
+
+<p>180. <b>Moullah-Nour.</b> &Eacute;dition interdite pour la France. Bruxelles,
+M&eacute;line, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et
+152 pp.</p>
+
+<p>181. <b>Un Cadet de famille</b> traduit par Victor Perceval, publi&eacute; par A.
+Dumas. Premi&egrave;re, deuxi&egrave;me et troisi&egrave;me s&eacute;rie. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res,
+1860, 3 vol. in-18.</p>
+
+<p>182. <b>Le Roman d'Elvire.</b> Op&eacute;ra-comique en trois actes, par A. Dumas et
+A. de Leuven. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de 97 pp.</p>
+
+<p>183. <b>L'Envers d'une conspiration.</b> Com&eacute;die en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de 132 pp.</p>
+
+<p>184. <b>M&eacute;moires de Garibaldi,</b> traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.</p>
+
+<p>185. <b>Le p&egrave;re Gigogne</b> contes pour les enfants. Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me
+s&eacute;rie. Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-18.</p>
+
+<p>186. <b>Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.</b> Paris, A. Bourdilliat
+et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.</p>
+
+<p>187. <b>Jacquot sans oreilles.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.</p>
+
+<p>188. <b>Une nuit &agrave; Florence sous Alexandre de M&eacute;dicis.</b> Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1861, in-18 de 250 pp.</p>
+
+<p>189. <b>Les Garibaldiens. R&eacute;volution de Sicile et de Naples.</b> Paris,
+Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1861, in-18 de 376 pp.</p>
+
+<p>190. <b>Les Morts vont vite.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1861, 2 vol.
+in-18 de 322 et 294 pp.</p>
+
+<p>191. <b>La Boule de neige.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 292
+pp.</p>
+
+<p>192. <b>La Princesse Flora.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 253
+pp.</p>
+
+<p>193. <b>Italiens et Flamands.</b> Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie. Paris, Michel
+L&eacute;vy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.</p>
+
+<p>194. <b>Sultanetta.</b> Paris, Michel L&eacute;vy, 1862, in-18 de 320 pp.</p>
+
+<p>195. <b>Les Deux Reines, suite et fin des M&eacute;moires de Mlle de
+Luynes.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.</p>
+
+<p>196. <b>La San-Felice.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864-1865, 9 vol.
+in-18.</p>
+
+<p>197. <b>Un Pays inconnu,</b> (G&eacute;ral-Milco; Br&eacute;sil.). Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1865, in-18 de 320 pp.</p>
+
+<p>198. <b>Les Gardes forestiers.</b> Drame en cinq actes. Repr&eacute;sent&eacute; pour la
+premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Grand-Th&eacute;&acirc;tre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.</p>
+
+<p>199. <b>Souvenirs d'une favorite.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1865, 4 vol.
+in-18.</p>
+
+<p>200. <b>Les Hommes de fer.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867, in-18 de 305
+pp.</p>
+
+<p>201. A. <b>Les Blancs et les Bleus.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867-1868,
+3 vol. in-18. B. <b>Les Blancs et les Bleus.</b> Drame en cinq actes, en onze
+tableaux. Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre du
+Ch&acirc;telet (10 mars 1869). (Michel L&eacute;vy fr&egrave;res), s. d. (1874), gr in-8 de
+28 pp.</p>
+
+<p>202. <b>La Terreur prussienne.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.</p>
+
+<p>203. <b>Souvenirs dramatiques.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.</p>
+
+<p>204. <b>Parisiens et provinciaux.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.</p>
+
+<p>205. <b>L'&Icirc;le de feu.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1871, 2 vol. in-18 de
+285 et 254 pp.</p>
+
+<p>206. <b>Cr&eacute;ation et R&eacute;demption. Le Docteur myst&eacute;rieux.</b> Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.</p>
+
+<p>207. <b>Cr&eacute;ation et R&eacute;demption. La Fille du Marquis.</b> Paris, Michel L&eacute;vy
+fr&egrave;res, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.</p>
+
+<p>208. <b>Le Prince des voleurs.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.</p>
+
+<p>209. <b>Robin Hood le proscrit.</b> Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.</p>
+
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+
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+
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+
+
+<pre>
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+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+</pre>
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+</body>
+</html>
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