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+The Project Gutenberg EBook of Le chevalier d'Harmental, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le chevalier d'Harmental
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 20, 2006 [EBook #18028]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER D'HARMENTAL ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LE CHEVALIER D'HARMENTAL
+
+(1842)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Chapitre 1.
+Chapitre 2.
+Chapitre 3.
+Chapitre 4.
+Chapitre 5.
+Chapitre 6.
+Chapitre 7.
+Chapitre 8.
+Chapitre 9.
+Chapitre 10.
+Chapitre 11.
+Chapitre 12.
+Chapitre 13.
+Chapitre 14.
+Chapitre 15.
+Chapitre 16.
+Chapitre 17.
+Chapitre 18.
+Chapitre 19.
+Chapitre 20.
+Chapitre 21.
+Chapitre 22.
+Chapitre 23.
+Chapitre 24.
+Chapitre 25.
+Chapitre 26.
+Chapitre 27.
+Chapitre 28.
+Chapitre 29.
+Chapitre 30.
+Chapitre 31.
+Chapitre 32.
+Chapitre 33.
+Chapitre 34.
+Chapitre 35.
+Chapitre 36.
+Chapitre 37.
+Chapitre 38.
+Chapitre 39.
+Chapitre 40.
+Chapitre 41.
+Chapitre 42.
+Chapitre 43.
+Chapitre 44.
+Chapitre 45.
+Chapitre 46.
+Chapitre 47.
+Chapitre 48.
+Post Scriptum.
+Bibliographie--OEuvres complètes.
+
+
+
+
+Chapitre 1
+
+
+Le 22 mars de l'an de grâce 1718, jour de la mi-carême, un jeune
+seigneur de haute mine, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, monté sur un
+beau cheval d'Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, à
+l'extrémité du pont Neuf qui aboutit au quai de l'École. Il était si
+droit et si ferme en selle, qu'on eût dit qu'il avait été placé là en
+sentinelle par le lieutenant général de la police du royaume, messire
+Voyer d'Argenson.
+
+Après une demi-heure d'attente à peu près, pendant laquelle on le vit
+plus d'une fois interroger des yeux avec impatience l'horloge de la
+Samaritaine, son regard, errant jusque-là, parut s'arrêter avec
+satisfaction sur un individu qui, débouchant de la place Dauphine, fit
+demi-tour à droite et s'achemina de son côté.
+
+Celui qui avait eu l'honneur d'attirer ainsi l'attention du jeune
+cavalier était un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taillé en
+pleine chair, portant au lieu de perruque une forêt de cheveux noirs
+parsemée de quelques poils gris, vêtu d'un habit moitié bourgeois,
+moitié militaire, orné d'un noeud d'épaule qui primitivement avait été
+ponceau, et qui, à force d'être exposé à la pluie et au soleil, était
+devenu jaune-orange. Il était, en outre, armé d'une longue épée passée
+en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des jambes;
+enfin, il était coiffé d'un chapeau autrefois garni d'une plume et d'un
+galon, et qu'en souvenir sans doute de sa splendeur passée, son maître
+portait tellement incliné sur l'oreille gauche, qu'il semblait ne
+pouvoir rester dans cette position que par un miracle d'équilibre. Il y
+avait au reste dans la figure, dans la démarche, dans le port, dans tout
+l'ensemble enfin de cet homme, qui paraissait âgé de quarante-cinq à
+quarante-six ans, et qui s'avançait tenant le haut du pavé, se dandinant
+sur la hanche, frisant d'une main sa moustache et faisant de l'autre
+signe aux voitures de passer au large, un tel caractère d'insolente
+insouciance, que celui qui le suivait des yeux ne put s'empêcher de
+sourire et de murmurer entre ses dents:
+
+--Je crois que voilà mon affaire!
+
+En conséquence de cette probabilité, le jeune seigneur marcha droit au
+nouvel arrivant, avec l'intention visible de lui parler. Celui-ci,
+quoiqu'il ne connût aucunement le cavalier, voyant que c'était à lui
+qu'il paraissait avoir affaire, s'arrêta en face de la Samaritaine,
+avança son pied droit à la troisième position, et attendit, une main à
+son épée et l'autre à sa moustache, ce qu'avait à lui dire le personnage
+qui venait ainsi à sa rencontre.
+
+En effet, comme l'avait prévu l'homme aux rubans orange, le jeune
+seigneur arrêta son cheval en face de lui, et portant la main à son
+chapeau:
+
+--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre
+tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé?
+
+--Non, palsambleu! monsieur, répondit celui à qui était adressée cette
+étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis
+vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
+moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
+dû, vous m'appellerez capitaine.
+
+--Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en
+s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes
+incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.
+
+--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que
+ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
+je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la
+Tournelle.
+
+--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
+au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
+touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable?
+
+--Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.
+
+--Monsieur, lui dit-il, j'ai cru reconnaître à votre air et à votre
+tournure que vous étiez gentilhomme. Me serais-je trompé?
+
+--Non, palsambleu! Monsieur, répondit celui à qui était adressée cette
+étrange question en portant à son tour la main à son feutre. Je suis
+vraiment fort aise que mon air et ma tournure parlent si hautement pour
+moi, car pour peu que vous croyiez devoir me donner le titre qui m'est
+dû, vous m'appellerez capitaine.
+
+--Enchanté que vous soyez homme d'épée, monsieur, reprit le cavalier en
+s'inclinant de nouveau. Ce m'est une certitude de plus que vous êtes
+incapable de laisser un galant homme dans l'embarras.
+
+--Soyez le bienvenu, pourvu que ce ne soit pas cependant à ma bourse que
+ce galant homme ait recours, car je vous avouerai en toute franchise que
+je viens de laisser mon dernier écu dans un cabaret du port de la
+Tournelle.
+
+--Il ne s'agit aucunement de votre bourse, capitaine, et c'est la mienne
+au contraire, je vous prie de le croire qui est à votre disposition.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler, demanda le capitaine visiblement
+touché de cette réponse, et que puis-je faire qui vous soit agréable?
+
+--Je me nomme le baron René de Valef, répondit le cavalier.
+
+--Pardon, monsieur le baron, interrompit le capitaine, mais je crois
+avoir, dans les guerres de Flandre, connu une famille de ce nom.
+
+--C'est la mienne, monsieur, attendu que je suis Liégeois d'origine.
+
+Les deux interlocuteurs se saluèrent de nouveau.
+
+--Vous saurez donc, continua le baron de Valef, que le chevalier Raoul
+d'Harmental, un de mes amis intimes, a ramassé cette nuit, de compagnie
+avec moi, une mauvaise querelle qui doit finir ce matin par une
+rencontre; nos adversaires étaient trois et nous n'étions que deux. Je
+me suis donc rendu ce matin chez le marquis de Gacé et chez le comte de
+Surgis, mais par malheur ni l'un ni l'autre n'avait passé la nuit dans
+son lit. Si bien que, comme l'affaire ne pouvait pas se remettre,
+attendu que je pars dans deux heures pour l'Espagne, et qu'il nous
+fallait absolument un second ou plutôt un troisième, je suis venu
+m'installer sur le pont Neuf avec l'intention de m'adresser au premier
+gentilhomme qui passerait. Vous êtes passé, je me suis adressé à vous.
+
+--Et vous avez, pardieu, bien fait! Touchez là, baron je suis votre
+homme.
+
+Et pour quelle heure, s'il vous plaît, est la rencontre?
+
+--Pour neuf heures et demie, ce matin.
+
+--Où la chose doit-elle se passer?
+
+--À la porte Maillot.
+
+--Diable! il n'y a pas de temps à perdre! Mais vous êtes à cheval et moi
+à pied: comment allons-nous arranger cela?
+
+--Il y aurait un moyen, capitaine.
+
+--Lequel?
+
+--C'est que vous me fissiez l'honneur de monter en croupe.
+
+--Volontiers, monsieur le baron.
+
+--Je vous préviens seulement, ajouta le jeune seigneur avec un léger
+sourire, que mon cheval est un peu vif.
+
+--Oh! je le reconnais, dit le capitaine en se reculant d'un pas et
+jetant sur le bel animal un coup d'oeil de connaisseur. Ou je me trompe
+fort, ou il est né entre les montagnes de Grenade et la Sierra-Morena.
+J'en montais un pareil à Almanza, et je l'ai plus d'une fois fait
+coucher comme un mouton quand il voulait m'emporter au galop, et cela
+rien qu'en le serrant avec mes genoux.
+
+--Alors vous me rassurez. À cheval donc, capitaine, et à la porte
+Maillot!
+
+--M'y voilà, monsieur le baron.
+
+Et, sans se servir de l'étrier que lui laissait libre le jeune seigneur,
+d'un seul élan le capitaine se trouva en croupe.
+
+Le baron avait dit vrai: son cheval n'était point habitué à une si
+lourde charge; aussi essaya-t-il d'abord de s'en débarrasser; mais le
+capitaine non plus n'avait point menti, et l'animal sentit bientôt qu'il
+avait affaire à plus forts que lui. De sorte qu'après deux ou trois
+écarts qui n'eurent d'autres résultats que de faire valoir aux yeux des
+passants l'adresse des deux cavaliers, il prit le parti de l'obéissance,
+et descendit au grand trot le quai de l'École, qui, à cette époque,
+n'était encore qu'un port, traversa, toujours du même train, le quai du
+Louvre et le quai des Tuileries, franchit la porte de la Conférence, et,
+laissant à gauche le chemin de Versailles, enfila la grande avenue des
+Champs-Élysées qui conduit aujourd'hui à l'arc de triomphe de l'Étoile.
+Parvenu au pont d'Antin le baron de Valef ralentit un peu l'allure de
+son cheval car il vit qu'il avait tout le temps d'arriver à la porte
+Maillot vers l'heure convenue. Le capitaine profita de ce moment de
+répit.
+
+--Maintenant, monsieur, sans indiscrétion, dit-il, puis-je vous demander
+pour quelle raison nous allons nous battre? J'ai besoin; vous comprenez,
+d'être instruit de cela pour régler ma conduite envers mon adversaire,
+et pour savoir si la chose vaut la peine que je le tue.
+
+--C'est trop juste, capitaine, répondit le baron. Voici les faits tels
+qu'ils se sont passés. Nous soupions hier soir chez la Fillon. Il n'est
+pas que vous ne connaissiez la Fillon, capitaine?
+
+--Pardieu! c'est moi qui l'ai lancée dans le monde, en 1705, avant mes
+campagnes d'Italie.
+
+--Eh bien! répondit en riant le baron, vous pouvez vous vanter,
+capitaine, d'avoir formé là une élève qui vous fait honneur! Bref, nous
+soupions donc chez elle tête à tête avec d'Harmental.
+
+--Sans aucune créature du beau sexe? demanda le capitaine.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. Il faut vous dire que d'Harmental est une espèce de
+trappiste, n'allant chez la Fillon que de peur de passer pour n'y point
+aller, n'aimant qu'une femme à la fois, et amoureux pour le quart
+d'heure de la petite d'Averne, la femme du lieutenant aux gardes.
+
+--Très bien.
+
+--Nous étions donc là parlant de nos affaires, lorsque nous entendîmes
+une joyeuse société qui entrait dans le cabinet à côté du nôtre. Comme
+ce que nous avions à nous dire ne regardait personne, nous fîmes silence
+et ce fut nous qui, sans le vouloir, écoutâmes la conversation de nos
+voisins. Or, voyez ce que c'est que le hasard! nos voisins parlaient
+justement de la seule chose qu'il aurait fallu que nous n'entendissions
+pas.
+
+--De la maîtresse du chevalier, peut-être?
+
+--Vous l'avez dit. Aux premiers mots qui m'arrivèrent de leurs discours,
+je me levai pour emmener Raoul; mais, au lieu de me suivre, il me mit la
+main sur l'épaule et me fit rasseoir.
+
+--Ainsi donc, disait une voix, Philippe en tient pour la petite
+d'Averne?
+
+--Depuis la fête de la maréchale d'Estrées, où, déguisée en Vénus, elle
+lui a donné un ceinturon d'épée accompagné de vers où elle le comparait
+à Mars.
+
+--Mais il y a déjà huit jours, dit une troisième voix.
+
+--Oui, répondit la première. Oh! elle a fait une espèce de défense, soit
+qu'elle tînt véritablement à ce pauvre d'Harmental, soit qu'elle sût que
+le régent n'aime que ce qui lui résiste. Enfin, ce matin, en échange
+d'une corbeille pleine de fleurs et de pierreries, elle a bien voulu
+répondre qu'elle recevrait ce soir Son Altesse:
+
+--Ah! ah! dit le capitaine, je commence à comprendre. Le chevalier s'est
+fâché?
+
+--Justement; au lieu d'en rire, comme nous aurions fait vous ou moi, du
+moins je l'espère, et de profiter de cette circonstance pour se faire
+rendre son brevet de colonel, qu'on lui a ôté sous le prétexte de faire
+des économies, d'Harmental devint si pâle que je crus qu'il allait
+s'évanouir. Puis, s'approchant de la cloison et frappant du poing pour
+qu'on fît silence:
+
+--Messieurs, dit-il, je suis fâché de vous contredire, mais celui de
+vous qui a avancé que madame d'Averne avait accordé un rendez-vous au
+régent, ou à tout autre, en a menti.
+
+--C'est moi, monsieur, qui ait dit la chose et qui la soutiens, répondit
+la première voix; et s'il y a en elle quelque chose qui vous déplaise,
+je me nomme Lafare, capitaine aux gardes.
+
+--Et moi, Fargy, dit la seconde voix.
+
+--Et moi, Ravanne, dit la troisième voix.
+
+--Très bien, messieurs, reprit d'Harmental. Demain, de neuf heures à
+neuf heures et demie, à la porte Maillot. Et il vint se rasseoir en face
+de moi. Ces messieurs parlèrent d'autre chose, et nous achevâmes notre
+souper. Voilà toute l'affaire, capitaine, et vous en savez maintenant
+autant que moi.
+
+Le capitaine fit entendre une espèce d'exclamation qui voulait dire:
+Tout cela n'est pas bien grave, mais, malgré cette demi-désapprobation
+de la susceptibilité du chevalier, il n'en résolut pas moins de soutenir
+de son mieux la cause dont il était devenu si inopinément le champion,
+quelque défectueuse que cette cause lui parût dans son principe.
+D'ailleurs, en eût-il eu l'intention, il était trop tard pour reculer.
+On était arrivé à la porte Maillot, et un jeune cavalier, qui paraissait
+attendre, et qui avait aperçu de loin le baron et le capitaine, venait
+de mettre son cheval au galop, et s'approchait rapidement. C'était le
+chevalier d'Harmental.
+
+--Mon cher chevalier, dit le baron de Valef en échangeant avec lui une
+poignée de main, permets qu'à défaut d'un ancien ami, je t'en présente
+un nouveau. Ni Surgis ni Gacé, n'étaient à la maison; j'ai fait
+rencontre de monsieur sur le pont Neuf, je lui ai exposé notre embarras
+et il s'est offert à nous en tirer avec une merveilleuse grâce.
+
+--C'est donc une double reconnaissance que je te dois, mon cher Valef,
+répondit le chevalier en jetant sur le capitaine un regard dans lequel
+perçait une légère nuance d'étonnement, et à vous, monsieur,
+continua-t-il, des excuses de ce que je vous jette ainsi tout d'abord et
+pour faire connaissance dans une si méchante affaire; mais vous
+m'offrirez un jour ou l'autre l'occasion de prendre ma revanche, je
+l'espère, et je vous prie, le cas échéant, de disposer de moi comme j'ai
+disposé de vous.
+
+--Bien dit, chevalier, répondit le capitaine en sautant à terre, et vous
+avez des manières avec lesquelles on me ferait aller au bout du monde.
+Le proverbe a raison: il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent
+pas.
+
+--Quel est cet original? demanda tout bas d'Harmental à Valef, tandis
+que le capitaine marquait des appels du pied droit pour se remettre les
+jambes.
+
+--Ma foi! je l'ignore, dit Valef; mais ce que je sais, c'est que sans
+lui nous étions fort empêchés. Quelque pauvre officier de fortune, sans
+doute, que la paix a mis à l'écart comme tant d'autres. D'ailleurs, nous
+le jugerons tout à l'heure à la besogne.
+
+--Eh bien! dit le capitaine, s'animant à l'exercice qu'il prenait, où
+sont nos muguets, chevalier? Je me sens en veine ce matin.
+
+--Quand je suis venu au-devant de vous, répondit d'Harmental, ils
+n'étaient point encore arrivés; mais j'apercevais au bout de l'avenue
+une espèce de carrosse de louage qui leur servira d'excuse s'ils sont en
+retard. Au reste, ajouta le chevalier en tirant de son gousset une très
+belle montre garnie de brillants, il n'y a point de temps perdu, car à
+peine s'il est neuf heures et demie.
+
+--Allons donc au-devant d'eux, dit Valef en descendant à son tour de
+cheval et en jetant la bride aux mains du valet de d'Harmental; car,
+s'ils arrivaient au rendez-vous tandis que nous bavardons ici, c'est
+nous qui aurions l'air de nous faire attendre.
+
+--Tu as raison, dit d'Harmental.
+
+Et, mettant pied à terre à son tour, il s'avança vers l'entrée du bois,
+suivi de ses deux compagnons.
+
+--Ces messieurs ne commandent rien? demanda le propriétaire du
+restaurant, qui se tenait sur la porte, attendant pratique.
+
+--Si fait, maître Durand, répondit d'Harmental, qui ne voulait pas, de
+peur d'être dérangé, avoir l'air d'être venu pour autre chose que pour
+une promenade. Un déjeuner pour trois! Nous allons faire un tour d'allée
+et nous revenons.
+
+Et il laissa tomber trois louis dans la main de l'hôtelier.
+
+Le capitaine vit reluire l'une après les autres les trois pièces d'or,
+et calcula avec la rapidité d'un amateur consommé ce que l'on pouvait
+avoir au bois de Boulogne pour soixante-douze livres; mais comme il
+connaissait celui à qui il avait affaire, il jugea qu'une recommandation
+de sa part ne serait point inutile; en conséquence, s'approchant à son
+tour du maître d'hôtel:
+
+--Ah çà! gargotier mon ami, lui dit-il, tu sais que je connais la valeur
+des choses, et que ce n'est point à moi qu'on peut en faire croire sur
+le total d'une carte? Que les vins soient fins et variés, et que le
+déjeuner soit copieux, ou je te casse les os! Tu entends?
+
+--Soyez tranquille, capitaine, répondit maître Durand; ce n'est pas une
+pratique comme vous que je voudrais tromper.
+
+C'est bien. Il y a douze heures que je n'ai mangé: règle-toi là-dessus.
+
+L'hôtelier s'inclina en homme qui savait ce que cela voulait dire et
+reprit le chemin de sa cuisine, commençant à croire qu'il avait fait une
+moins bonne affaire qu'il n'avait d'abord espéré. Quant au capitaine,
+après lui avoir fait un dernier signe de recommandation moitié amical,
+moitié menaçant, il doubla le pas et rejoignit le chevalier et le baron,
+qui s'étaient arrêtés pour l'attendre.
+
+Le chevalier ne s'était pas trompé à l'endroit du carrosse de louage. Au
+détour de la première allée, il aperçut ses trois adversaires qui en
+descendaient. C'étaient, comme nous l'avons déjà dit, le marquis de
+Lafare, le comte de Fargy et le chevalier de Ravanne.
+
+Que nos lecteurs nous permettent de leur donner quelques courts détails
+sur ces trois personnages, que nous verrons plusieurs fois reparaître
+dans le cours de cette histoire.
+
+Lafare, le plus connu des trois, grâce aux poésies qu'il a laissées, et
+à la carrière militaire qu'il a parcourue, était un homme de trente-six
+à trente-huit ans, de figure ouverte et franche, d'une gaîté et d'une
+bonne humeur intarissables, toujours prêt à tenir tête à tout venant à
+table, au jeu et aux armes, sans rancune et sans fiel, fort couru du
+beau sexe et fort aimé du régent, qui l'avait nommé son capitaine des
+gardes, et qui, depuis dix ans qu'il l'admettait dans son intimité,
+l'avait trouvé son rival quelquefois, mais son fidèle serviteur
+toujours. Aussi le prince, qui avait l'habitude de donner des surnoms à
+tous ses roués et à toutes ses maîtresses, ne le désignait-il jamais que
+par celui de bon enfant. Cependant, depuis quelque temps, la popularité
+de Lafare, si bien établie qu'elle fût par de recommandables
+antécédents, baissait fort parmi les femmes de la cour et les filles de
+l'opéra. Le bruit courait tout haut qu'il se donnait le ridicule de
+devenir un homme rangé. Il est vrai que quelques personnes, afin de lui
+conserver sa réputation, disaient tout bas que cette conversion
+apparente n'avait d'autre cause que la jalousie de mademoiselle de
+Conti, fille de madame la duchesse et petite-fille du grand Condé,
+laquelle assurait-on, honorait le capitaine des gardes de monsieur le
+régent d'une affection toute particulière. Au reste, sa liaison avec le
+duc de Richelieu, qui passait de son côté pour être l'amant de
+mademoiselle de Charolais, donnait une nouvelle consistance à ce bruit.
+
+Le comte de Fargy, que l'on appelait habituellement le beau Fargy, en
+substituant l'épithète qu'il avait reçue de la nature au titre que lui
+avaient légué ses pères, était cité, comme l'indique son nom, pour le
+plus beau garçon de son époque. Ce qui, dans ce temps de galanterie,
+imposait des obligations devant lesquelles il n'avait jamais reculé, et
+dont il s'était toujours tiré avec honneur. En effet, il était
+impossible d'être mieux pris dans sa taille que ne l'était Fargy.
+C'était à la fois une de ces natures élégantes et fortes, souples et
+vivaces, qui semblent douées des qualités les plus opposées des héros de
+roman de ces temps-là. Joignez à cela une tête charmante qui réunissait
+les beautés les plus opposées, c'est-à-dire des cheveux noirs et des
+yeux bleus, des traits fortement arrêtés et un teint de femme. Ajoutez à
+cet ensemble de l'esprit, de la loyauté, du courage autant qu'homme du
+monde, et vous aurez une idée de la haute considération dont devait
+jouir Fargy auprès de la société de cette folle époque, si bonne
+appréciatrice de ces différents genres de mérite.
+
+Quant au chevalier de Ravanne, qui nous a laissé sur sa jeunesse des
+mémoires si étranges que, malgré leur authenticité, on est toujours
+tenté de les croire apocryphes, c'était alors un enfant à peine hors de
+page, riche et de grande maison, qui entrait dans la vie par sa porte
+dorée, et qui courait droit au plaisir qu'elle promet avec toute la
+fougue, l'imprudence et l'avidité de la jeunesse. Aussi outrait-il,
+comme on a l'habitude de le faire à dix-huit ans, tous les vices et
+toutes les qualités de son époque. On comprend donc facilement quel
+était son orgueil de servir de second à des hommes comme Lafare et Fargy
+dans une rencontre qui devait avoir quelque retentissement dans les
+ruelles et dans les petits soupers.
+
+
+
+
+Chapitre 2
+
+
+Aussitôt que Lafare, Fargy et Ravanne virent déboucher leurs adversaires
+à l'angle de l'allée, ils marchèrent de leur côté au-devant d'eux.
+Arrivés à dix pas les uns des autres, tous mirent le chapeau à la main
+et se saluèrent avec cette élégante politesse qui était, en pareille
+circonstance, un des caractères de l'aristocratie du dix-huitième
+siècle, et firent quelques pas ainsi, tête nue et le sourire sur les
+lèvres, si bien qu'aux yeux d'un passant qui n'aurait point été informé
+de la cause de leur réunion, ils auraient eu l'air d'amis enchantés de
+se rencontrer.
+
+--Messieurs, dit le chevalier d'Harmental, à qui la parole appartenait
+de droit, j'espère que ni vous ni moi n'avons été suivis; mais il
+commence à se faire un peu tard, et nous pourrions être dérangés ici; je
+crois donc qu'il serait bon de gagner tout d'abord un endroit plus
+écarté où nous soyons plus à notre aise pour vider la petite affaire qui
+nous rassemble.
+
+--Messieurs, dit Ravanne, j'ai ce qu'il vous faut: à cent pas d'ici à
+peine, une véritable chartreuse; vous vous croirez dans la Thébaïde.
+
+--Alors, suivons l'enfant, dit le capitaine; l'innocence mène au salut!
+
+Ravanne se retourna et toisa des pieds à la tête notre ami au ruban
+orange.
+
+--Si vous n'avez d'engagement avec personne, mon grand monsieur, dit le
+jeune page d'un ton goguenard, je réclamerai la préférence.
+
+--Un instant, un instant, Ravanne, interrompit Lafare. J'ai quelques
+explications à donner à monsieur d'Harmental.
+
+--Monsieur Lafare, répondit le chevalier votre courage est si
+parfaitement connu que les explications que vous m'offrez sont une
+preuve de délicatesse dont, croyez-moi bien, je vous sais un gré
+parfait; mais ces explications ne feraient que nous retarder
+inutilement, et nous n'avons, je crois, pas de temps à perdre.
+
+--Bravo! dit Ravanne; voilà ce qui s'appelle parler, chevalier; une fois
+que nous nous serons coupé la gorge, j'espère que vous m'accorderez
+votre amitié. J'ai fort entendu parler de vous en bon lieu, et il y a
+longtemps que je désirais faire votre connaissance.
+
+Les deux hommes se saluèrent de nouveau.
+
+--Allons, allons, Ravanne, dit Fargy, puisque tu t'es chargé d'être
+notre guide, montre-nous le chemin.
+
+Ravanne sauta aussitôt dans le bois comme un jeune faon. Ses cinq
+compagnons le suivirent. Les chevaux de main et le carrosse de louage
+restèrent sur la route.
+
+Au bout de dix minutes de marche, pendant lesquelles les six adversaires
+avaient gardé le plus profond silence, soit de peur d'être entendus,
+soit par ce sentiment naturel qui fait qu'au moment de courir un danger
+l'homme se replie un instant sur lui-même, on se trouva au milieu d'une
+clairière entourée de tous côtés d'un rideau d'arbres.
+
+--Eh bien! messieurs, dit Ravanne en jetant un regard satisfait autour
+de lui, que dites-vous de la localité?
+
+--Je dis que si vous vous vantez de l'avoir découverte dit le capitaine,
+vous me faites l'effet d'un drôle de Christophe Colomb! Vous n'aviez
+qu'à me dire que c'était ici que vous vouliez aller, et je vous y aurais
+conduit les yeux fermés, moi.
+
+--Eh bien! monsieur, répondit Ravanne, nous tacherons que vous en
+sortiez comme vous y seriez venu.
+
+--Vous savez que c'est à vous que j'ai affaire, monsieur de Lafare, dit
+d'Harmental en jetant son chapeau sur l'herbe.
+
+--Oui, monsieur, répondit le capitaine des gardes en suivant l'exemple
+du chevalier; et je sais aussi que rien ne pouvait me faire tout à la
+fois plus d'honneur et de peine qu'une rencontre avec vous, surtout pour
+un pareil motif.
+
+D'Harmental sourit en homme pour qui cette fleur de politesse n'était
+point perdue, mais il n'y répondit qu'en mettant l'épée à la main.
+
+--Il paraît, mon cher baron, dit Fargy s'adressant à Valef, que vous
+êtes sur le point de partir pour l'Espagne?
+
+--Je devais partir cette nuit même, mon cher comte répondit Valef, et il
+n'a fallu rien moins que le plaisir que je me promettais à vous voir ce
+matin pour me déterminer à rester jusqu'à cette heure, tant j'y vais
+pour choses importantes.
+
+--Diable! voilà qui me désole, reprit Fargy en tirant son épée; car si
+j'avais le malheur de vous retarder, vous êtes homme à m'en vouloir mal
+de mort.
+
+--Non point. Je saurais que c'est par pure amitié, mon cher comte,
+répondit Valef. Ainsi, faites de votre mieux et tout de bon, je vous
+prie, car je suis à vos ordres.
+
+--Allons donc, allons donc, monsieur, dit Ravanne au capitaine, qui
+pliait proprement son habit et le posait près de son chapeau; vous voyez
+bien que je vous attends.
+
+--Ne nous impatientons pas, mon beau jeune homme, dit le vieux soldat en
+continuant ses préparatifs avec le flegme goguenard qui lui était
+naturel. Une des qualités les plus essentielles sous les armes, c'est le
+sang-froid. J'ai été comme vous à votre âge, mais au troisième ou
+quatrième coup d'épée que j'ai reçu, j'ai compris que je faisais fausse
+route, et je suis revenu dans le droit chemin. Là! ajouta-t-il en tirant
+enfin son épée, qui, nous l'avons dit, était de la plus belle longueur.
+
+--Peste, monsieur! dit Ravanne en jetant un coup d'oeil sur l'arme de
+son adversaire, que vous avez là une charmante colichemarde! Elle me
+rappelle la maîtresse-broche de la cuisine de ma mère, et je suis désolé
+de ne pas avoir dit au maître d'hôtel de me l'apporter pour faire votre
+partie.
+
+--Votre mère est une digne femme, et sa cuisine une bonne cuisine; j'ai
+entendu parler de toutes deux avec de grands éloges, monsieur le
+chevalier, répondit le capitaine avec un ton presque paternel. Aussi je
+serais désolé de vous enlever à l'une et à l'autre pour une misère comme
+celle qui me procure l'honneur de croiser le fer avec vous. Supposez
+donc tout bonnement que vous prenez une leçon avec votre maître d'armes,
+et tirez à fond.
+
+La recommandation était inutile; Ravanne était exaspéré de la
+tranquillité de son adversaire, à laquelle, malgré son courage, son sang
+jeune et ardent ne lui laissait pas l'espérance d'atteindre. Aussi se
+précipita-t-il sur le capitaine avec une telle furie que les épées se
+trouvèrent engagées jusqu'à la poignée. Le capitaine fit un pas en
+arrière.
+
+--Ah! vous rompez, mon grand monsieur, s'écria Ravanne.
+
+--Rompre n'est pas fuir, mon petit chevalier, répondit le capitaine;
+c'est un axiome de l'art que je vous invite à méditer. D'ailleurs, je ne
+suis pas fâché d'étudier votre jeu. Ah! vous êtes élève de Berthelot à
+ce qu'il me paraît. C'est un bon maître, mais il a un grand défaut:
+c'est de ne pas apprendre à parer. Tenez, voyez un peu, continua-t-il en
+ripostant par un coup de seconde à un coup droit, si je m'étais fendu,
+je vous enfilais comme une mauviette.
+
+Ravanne était furieux, car effectivement il avait senti sur son flanc la
+pointe de l'épée de son adversaire, mais si légèrement posée qu'il eût
+pu la prendre pour le bouton d'un fleuret. Aussi sa colère redoubla de
+la conviction qu'il lui devait la vie, et ses attaques se multiplièrent
+plus pressées encore qu'auparavant.
+
+--Allons, allons, dit le capitaine, voilà que vous perdez la tête
+maintenant, et que vous cherchez à m'éborgner. Fi donc! jeune homme, fi
+donc! À la poitrine, morbleu! Ah! vous revenez à la figure? Vous me
+forcerez de vous désarmer! Encore? Allez ramasser votre épée, jeune
+homme, et revenez à cloche-pied, cela vous calmera.
+
+Et d'un violent coup de fouet, il fit sauter le fer de Ravanne à vingt
+pas de lui.
+
+Cette fois, Ravanne profita de l'avis; il alla lentement ramasser son
+épée et revint lentement au capitaine, qui l'attendait la pointe de la
+sienne sur le soulier. Seulement le jeune homme était pâle comme sa
+veste de satin, sur laquelle apparaissait une légère goutte de sang.
+
+--Vous avez raison, monsieur, lui dit-il, et je suis encore un enfant;
+mais ma rencontre avec vous aidera, je l'espère à faire de moi un homme.
+Encore quelques passes, s'il vous plaît, afin qu'il ne soit pas dit que
+vous ayez eu tous les honneurs. Et il se remit en garde.
+
+Le capitaine avait raison: il ne manquait au chevalier que du calme pour
+en faire sous les armes un homme à craindre. Aussi, au premier coup de
+cette troisième reprise, vit-il qu'il lui fallait apporter à sa propre
+défense toute son attention; mais lui-même avait dans l'art de l'escrime
+une trop grande supériorité pour que son jeune adversaire pût reprendre
+avantage sur lui. Les choses se terminèrent comme il était facile de le
+prévoir: le capitaine fit sauter une seconde fois l'épée des mains de
+Ravanne; mais, cette fois, il alla la ramasser lui-même et avec une
+politesse dont au premier abord on l'aurait cru incapable.
+
+--Monsieur le chevalier, lui dit-il en la lui rendant, vous êtes un
+brave jeune homme; mais, croyez-en un vieux coureur d'académies et de
+tavernes, qui a fait, avant que vous ne fussiez né, les guerres de
+Flandre; quand vous étiez au berceau, celles d'Italie, et quand vous
+étiez aux pages, celles d'Espagne: changez de maître; laissez là
+Berthelot, qui vous a montré tout ce qu'il sait; prenez Bois-Robert, et
+je veux que le diable m'emporte si dans six mois vous ne m'en remontrez
+pas à moi-même!
+
+--Merci de la leçon, monsieur dit Ravanne en tendant la main au
+capitaine, tandis que deux larmes, qu'il n'était point le maître de
+retenir, coulaient le long de ses joues; elle me profitera, je l'espère.
+Et, recevant son épée des mains du capitaine, il fit ce que celui-ci
+avait déjà fait, il la remit au fourreau.
+
+Tous deux reportèrent alors les yeux sur leurs compagnons pour voir où
+en étaient les choses. Le combat était fini. Lafare était assis sur
+l'herbe, le dos appuyé à un arbre: il avait reçu un coup d'épée qui
+devait lui traverser la poitrine; mais heureusement, la pointe du fer
+avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os, de sorte que
+la blessure paraissait au premier abord plus grave qu'elle ne l'était en
+effet; il n'en était pas moins évanoui, tant la commotion avait été
+violente. D'Harmental, à genoux devant lui, épongeait le sang avec son
+mouchoir.
+
+Fargy et Valef avaient fait coup fourré: l'un avait la cuisse traversée,
+l'autre le bras à jour. Tous deux se faisaient des excuses et se
+promettaient de n'en être que meilleurs amis à l'avenir.
+
+--Tenez, jeune homme, dit le capitaine à Ravanne en lui montrant les
+différents épisodes du champ de bataille, regardez cela et méditez;
+voilà le sang de trois braves gentilshommes qui coule probablement pour
+une drôlesse!
+
+--Ma foi! répondit Ravanne tout à fait calmé, je crois que vous avez
+raison, capitaine, et vous pourriez bien être le seul de nous tous qui
+ayez le sens commun.
+
+En ce moment, Lafare ouvrit les yeux et reconnut d'Harmental dans
+l'homme qui lui portait secours.
+
+--Chevalier, lui dit-il, voulez-vous suivre un conseil d'ami?
+Envoyez-moi une espèce de chirurgien que vous trouverez dans la voiture,
+et que j'ai amené à tout hasard; puis, gagnez Paris au plus vite,
+montrez-vous ce soir au bal de l'opéra, et si l'on vous demande de mes
+nouvelles, dites qu'il y a huit jours que vous ne m'avez vu. Quant à
+moi, vous pouvez être parfaitement tranquille, votre nom ne sortira
+point de ma bouche. Au reste, s'il vous arrivait quelque mauvaise
+discussion avec la connétable, faites-le-moi savoir au plus tôt, et nous
+nous arrangerions de manière que la chose n'eût pas de suite.
+
+--Merci, monsieur le marquis, répondit d'Harmental; je vous quitte parce
+que je sais vous laisser en meilleures mains que les miennes; autrement,
+croyez-moi, rien n'aurait pu me séparer de vous avant que je vous visse
+couché dans votre lit.
+
+--Bon voyage, mon cher Valef! dit Fargy, car je ne pense pas que ce soit
+cette égratignure qui vous empêche de partir. À votre retour, n'oubliez
+pas que vous avez un ami, place Louis-le-Grand, n° 14.
+
+--Et vous, mon cher Fargy, si vous avez quelque commission pour Madrid,
+vous n'avez qu'à le dire, et vous pouvez compter qu'elle sera faite avec
+l'exactitude et le zèle d'un bon camarade.
+
+Et les deux amis, se donnèrent une poignée de main, comme s'il ne
+s'était absolument rien passé.
+
+--Adieu, jeune homme, adieu, dit le capitaine à Ravanne. N'oubliez pas
+le conseil que je vous ai donné: laissez là Berthelot et prenez
+Bois-Robert; surtout soyez calme, rompez dans l'occasion, parez à temps,
+et vous serez une des plus fines lames du royaume de France. Ma
+colichemarde dit bien des choses agréables à la maîtresse-broche de
+madame votre mère.
+
+Ravanne, quelle que fût sa présence d'esprit, ne trouva rien à répondre
+au capitaine; il se contenta de le saluer, et s'approcha de Lafare, qui
+lui parut le plus malade des deux blessés.
+
+Quant à d'Harmental, à Valef et au capitaine, ils gagnèrent l'allée où
+ils retrouvèrent le carrosse de louage, et dans le carrosse le
+chirurgien qui faisait un somme. D'Harmental le réveilla et lui annonça,
+en lui montrant le chemin qu'il devait suivre, que le marquis de Lafare
+et le comte de Fargy avaient besoin de ses services. Il ordonna en outre
+à son valet de descendre de cheval et de suivre le chirurgien, afin de
+lui servir d'aide; puis, se retournant vers le capitaine:
+
+--Capitaine, lui dit-il, je crois qu'il ne serait pas prudent d'aller
+manger le déjeuner que nous avions commandé; recevez donc tous mes
+remerciements pour le coup de main que vous m'avez donné, et, en
+souvenir de moi, comme vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît, veuillez
+accepter un de mes deux chevaux. Vous pouvez prendre au hasard: ce sont
+de bonnes bêtes; la plus mauvaise des deux ne vous laissera pas dans
+l'embarras quand vous n'aurez besoin que de lui faire faire huit à dix
+lieues en une heure.
+
+--Ma foi! chevalier, répondit le capitaine en jetant de côté un regard
+sur le cheval qui lui était offert si généreusement, il ne fallait rien
+pour cela; entre gentilshommes, le sang et la bourse sont choses qui se
+prêtent tous les jours. Mais vous faites les choses de si bonne grâce
+que je ne saurais vous refuser. Si vous aviez jamais besoin de moi pour
+quelque chose que ce fût, souvenez-vous, en revanche, que je suis à
+votre service.
+
+--Et le cas échéant, monsieur, où vous retrouverai-je? demanda en
+souriant d'Harmental.
+
+--Je n'ai pas de domicile bien arrêté, chevalier; mais vous aurez
+toujours de mes nouvelles en allant chez la Fillon, en demandant la
+Normande, et en vous informant à elle du capitaine Roquefinette.
+
+Et comme les deux jeunes gens remontaient chacun sur son cheval le
+capitaine en fit autant, non sans remarquer en lui-même que le chevalier
+d'Harmental lui avait laissé le plus beau des trois.
+
+Alors, comme ils étaient près d'un carrefour, chacun prit sa route et
+s'éloigna au grand galop.
+
+Le baron de Valef rentra par la barrière de Passy et se rendit droit à
+l'Arsenal, prit les commissions de la duchesse du Maine, de la maison de
+laquelle il était, et partit le même jour pour l'Espagne.
+
+Le capitaine Roquefinette fit trois ou quatre tours au pas, au trot et
+au galop dans le bois de Boulogne, afin d'apprécier les différentes
+qualités de sa monture, et ayant reconnu que c'était, comme l'avait dit
+le chevalier, un animal de belle et bonne race, il revint fort satisfait
+chez maître Durand, où il mangea à lui seul le déjeuner qui était
+commandé pour trois.
+
+Le même jour, il conduisit son cheval au marché aux chevaux, et le
+vendit soixante louis. C'était la moitié de ce qu'il valait, mais il
+faut savoir faire des sacrifices quand on veut réaliser promptement.
+
+Quant au chevalier d'Harmental, il prit l'allée de la Muette, regagna
+Paris par la grande avenue des Champs-Élysées, et trouva en rentrant
+chez lui, rue de Richelieu, deux lettres qui l'attendaient.
+
+L'une de ces deux lettres était d'une écriture si bien connue à lui
+qu'il tressaillit de tout son corps en la regardant, et qu'après y avoir
+porté la main avec la même hésitation que s'il allait toucher un charbon
+ardent, il l'ouvrit avec un tremblement qui décelait l'importance qu'il
+y attachait. Elle contenait ce qui suit:
+
+«Mon cher chevalier,
+
+On n'est pas maître de son coeur, vous le savez, et c'est une des
+misères de notre nature que de ne pouvoir longtemps aimer ni la même
+personne ni la même chose. Quant à moi je veux au moins avoir sur les
+autres femmes le mérite de ne pas tromper celui qui a été mon amant. Ne
+venez donc pas à votre heure accoutumée car on vous dirait que je n'y
+suis pas, et je suis si bonne que je ne voudrais pas risquer l'âme d'un
+valet ou d'une femme de chambre en leur faisant faire un si gros
+mensonge.
+
+Adieu, mon cher chevalier; ne gardez point de moi un trop mauvais
+souvenir, et faites que je pense encore de vous dans dix ans ce que j'en
+pense à cette heure, c'est-à-dire que vous êtes un des plus galants
+gentilshommes de France.
+
+Sophie d'Averne.»
+
+--Mordieu! s'écria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante
+table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tué ce pauvre Lafare,
+je ne m'en serais consolé de ma vie!
+
+Après cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit
+à marcher de sa porte à sa fenêtre d'un air qui prouvait que le pauvre
+garçon avait encore besoin de quelques déceptions de ce genre pour être
+à la hauteur de la morale philosophique que lui prêchait la belle
+infidèle. Puis, après quelques tours, il aperçut à terre la seconde
+lettre, qu'il avait complètement oubliée. Deux ou trois fois encore il
+passa près d'elle en la regardant avec une superbe indifférence; enfin,
+comme il pensa qu'elle ferait peut-être diversion à la première il la
+ramassa dédaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'écriture, qui
+lui était inconnue, chercha la signature, qui était absente, et, ramené
+par cet air de mystère à quelque curiosité, il lut ce qui suit:
+
+«Chevalier,
+
+Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le coeur la
+moitié du courage que vos amis prétendent y reconnaître, on est prêt à
+vous offrir une entreprise digne de vous et dont le résultat sera à la
+fois de vous venger de l'homme que vous détestez le plus au monde et de
+vous conduire à un but si brillant que, dans vos plus beaux rêves, vous
+n'avez jamais rien espéré de pareil. Le bon génie qui doit vous mener
+par ce chemin enchanté, et auquel il faut vous fier entièrement, vous
+attendra ce soir, de minuit à deux heures, au bal de l'Opéra. Si vous y
+venez sans masque, il ira à vous; si vous y venez masqué, vous le
+reconnaîtrez à un ruban violet qu'il portera sur l'épaule gauche. Le mot
+d'ordre est: Sésame, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez
+s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.»
+
+--À la bonne heure! dit d'Harmental; et si le génie au ruban violet
+tient seulement la moitié de sa promesse, ma foi! il a trouvé son homme!
+
+
+
+
+Chapitre 3
+
+
+Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est
+nécessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, était
+l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique
+cette famille n'eût jamais joué un rôle important dans l'histoire, elle
+ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait
+acquise, soit par elle-même, soit par ses alliances. Ainsi, le père du
+chevalier, le sire Gaston d'Harmental, étant venu en 1682 à Paris, et
+ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait,
+haut la main, ses preuves de 1399, opération héraldique qui, s'il faut
+en croire un mémoire du parlement, aurait fort embarrassé plus d'un duc
+et pair. D'un autre côté, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant
+été nommé chevalier de l'Ordre, à la promotion de 1694, avait avoué, en
+faisant reconnaître ses seize quartiers que le plus beau de son visage,
+comme on le disait alors, était fait des d'Harmental, avec qui ses
+ancêtres étaient en alliance depuis trois cents ans. En voilà donc assez
+pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'époque sur laquelle
+nous écrivons.
+
+Le chevalier n'était ni pauvre ni riche, c'est-à-dire que son père en
+mourant lui avait laissé une terre située dans les environs de Nevers,
+laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille
+livres de rente.
+
+C'était de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le
+chevalier avait reçu une excellente éducation, et il se sentait une
+grande ambition dans le coeur; il avait donc, à sa majorité,
+c'est-à-dire vers 1711, quitté sa province, et était accouru à Paris.
+
+Sa première visite avait été pour le comte de Torigny, sur lequel il
+comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, à cette époque,
+le comte de Torigny n'y était pas lui-même. Mais comme il se souvenait
+toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille
+d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le
+chevalier de Villarceaux qui n'avait rien à refuser à son ami le comte
+de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.
+
+Madame de Maintenon avait une qualité: c'était d'être restée l'amie de
+ses anciens amants. Elle reçut parfaitement le chevalier d'Harmental,
+grâce aux vieux souvenirs qui le recommandaient auprès d'elle, et
+quelques jours après le maréchal de Villars étant venu lui faire sa
+cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune
+protégé, que le maréchal, enchanté de trouver une occasion d'être
+agréable à cette reine in partibus, répondit qu'à compter de cette heure
+il attachait le chevalier d'Harmental à sa maison militaire, et
+s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne
+opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.
+
+Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une
+pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu était définitive.
+
+Louis XIV en était arrivé à la dernière période de son règne, à l'époque
+des revers. Tallard et Marsin avaient été battus à Hochstett, Villeroy à
+Ramillies, et Villars lui-même, le héros de Friedlingen, venait de
+perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugène.
+L'Europe, un instant étouffée sous la main de Colbert et de Louvois,
+réagissait tout entière contre la France. La situation des affaires
+était extrême; le roi, comme un malade désespéré qui change à chaque
+heure de médecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai
+nouveau révélait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus
+soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir à faire la paix. Vainement
+elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontières: ce
+n'était point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnât passage
+aux armées ennemies à travers la France pour aller chasser son
+petit-fils du trône de Charles II, et qu'il livrât comme places de
+sûreté Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, à moins qu'il n'aimât
+mieux, dans un an pour tout délai, le détrôner lui-même à force ouverte.
+Voilà à quelles conditions une trêve était accordée au vainqueur des
+Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille; à celui
+qui, jusque-là, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et
+la guerre; à celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le
+châtieur des nations, le grand, l'immortel; à celui enfin pour lequel,
+depuis un demi-siècle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on
+mesurait l'alexandrin, on épuisait l'encens.
+
+Louis XIV avait pleuré en plein conseil.
+
+Ces larmes avaient produit une armée, et cette armée avait été donnée à
+Villars.
+
+Villars marcha droit à l'ennemi, dont le camp était à Denain, et qui,
+les yeux fixés sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa sécurité.
+Jamais responsabilité plus grande n'avait chargé une tête. Sur un coup
+de dé, Villars allait jouer le salut de la France.
+
+Les alliés avaient établi, entre Denain et Marchiennes, une ligne de
+fortifications que, dans leur orgueil anticipé, Albemarle et Eugène
+appelaient la grande route de Paris. Villars résolut d'enlever Denain
+par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugène.
+
+Il fallait, pour réussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non
+seulement l'armée ennemie, mais l'armée française, le succès de ce coup
+de main étant dans son impossibilité même.
+
+Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de
+Landrecies. Une nuit, à une heure convenue toute son armée s'ébranle et
+marche dans la direction de cette ville. Tout à coup l'ordre est donné
+d'obliquer à gauche; le génie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars
+franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on
+croyait impraticables, et où le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'à
+la ceinture; il marche droit aux premières redoutes, et les emporte
+presque sans coup férir, s'empare successivement d'une lieue de
+fortifications, atteint Denain, franchit le fossé qui l'entoure, pénètre
+dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protégé,
+le chevalier d'Harmental, qui lui présente l'épée d'Albemarle, qu'il
+venait de faire prisonnier.
+
+En ce moment, on annonce l'arrivée d'Eugène. Villars se retourne,
+atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare
+et attend. Là, le véritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a
+été qu'une escarmouche. Eugène pousse attaque sur attaque, revient sept
+fois à la tête de ce pont briser ses meilleures troupes contre
+l'artillerie qui le protège et contre les baïonnettes qui le défendent;
+enfin ayant ses habits criblés de balles, tout sanglant de deux
+blessures, monte sur son troisième cheval, et le vainqueur de Hochstett
+et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants
+de colère. En six heures tout a changé de face: la France est sauvée, et
+Louis XIV est toujours le grand roi.
+
+D'Harmental s'était conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses
+éperons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussière, se
+rappela par qui il avait été recommandé, et le fit approcher de lui,
+pendant qu'au milieu du champ de bataille même il écrivait sur un
+tambour le résultat de la journée. En voyant d'Harmental, Villars
+interrompit sa lettre.
+
+--Êtes-vous blessé? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur le maréchal, mais si légèrement que cela ne vaut pas la
+peine d'en parler.
+
+--Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues à cheval à franc
+étrier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde?
+
+--Je me sens capable de tout, monsieur le maréchal, pour le service du
+roi et le vôtre.
+
+--Alors, partez à l'instant même, descendez chez madame de Maintenon,
+dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le
+courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous
+conduire chez le roi, laissez-vous faire.
+
+D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et,
+tout poudreux, tout sanglant, sans débotter, il sauta sur un cheval
+frais et gagna la première poste; douze heures après, il était à
+Versailles.
+
+Villars avait prévu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui
+sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la
+main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa
+chambre, contre l'habitude, car il était un peu malade. Madame de
+Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du
+roi, et levant les deux mains au ciel:
+
+--Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majesté le sait, nous ne
+sommes rien par nous-mêmes, et c'est de Dieu que nous vient toute grâce.
+
+--Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, étonné de voir
+à ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.
+
+--Sire, répondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte
+d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugène est en fuite; le maréchal
+de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majesté.
+
+Malgré la puissance qu'il avait sur lui-même, Louis XIV pâlit; il sentit
+que les jambes lui manquaient, et il s'appuya à la table pour ne pas
+tomber sur son fauteuil.
+
+--Qu'avez-vous, sire? s'écria madame de Maintenon en allant à lui.
+
+--J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le
+roi, et vos amis sauvent le royaume.
+
+Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.
+
+Alors Louis XIV, encore tout pâle et tout ému, passa derrière le grand
+rideau qui fermait le salon où était son lit, et l'on entendit la prière
+d'actions de grâces qu'il adressait à demi-voix au Seigneur; puis, au
+bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'était
+arrivé.
+
+--Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses détails.
+
+Alors d'Harmental fit le récit de cette merveilleuse bataille, qui
+venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut
+fini:
+
+--Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien?
+Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos
+habits, vous n'êtes point resté en arrière.
+
+--Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais
+s'il y a réellement quelque chose à dire de moi, je laisse, avec la
+permission de Votre Majesté, ce soin à monsieur le maréchal de Villars.
+
+--C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous
+souviendrons, nous. Vous devez être fatigué, allez vous reposer; je suis
+content de vous.
+
+D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit
+jusqu'à la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se
+hâta de profiter de la permission royale qui lui était donnée, il y
+avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi.
+
+À son réveil, on lui remit un paquet que l'on avait apporté pour lui du
+ministère de la guerre. C'était son brevet de colonel.
+
+Deux mois après, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moitié de sa
+monarchie, mais la France resta intacte.
+
+Trois ans après, Louis XIV mourut.
+
+Deux partis bien distincts, bien irréconciliables surtout, étaient en
+présence au moment de cette mort: celui des bâtards, incarné dans
+monsieur le duc du Maine, et celui des princes légitimes, représenté par
+monsieur le duc d'Orléans.
+
+Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volonté, le
+courage de sa femme, Louise-Bénédicte de Condé, peut-être, appuyé comme
+il l'était par le testament royal, eût-il triomphé; mais il eût fallu se
+défendre au grand jour, comme on était attaqué, et le duc du Maine,
+faible de coeur et d'esprit, dangereux à force d'être lâche, n'était bon
+qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menacé de face,
+et dès lors ses artifices sans nombre, ses faussetés exquises, ses
+marches ténébreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et
+presque sans combat, il fut précipité de ce faîte où l'avait porté
+l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse;
+il se retira mutilé, abandonnant la régence à son rival, et ne
+conservant de toutes les faveurs accumulées sur lui que la surintendance
+de l'éducation royale, la maîtrise de l'artillerie et le pas sur les
+ducs et pairs.
+
+L'arrêt que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et
+tout ce qui lui était attaché. Le père Letellier alla au-devant de son
+exil, madame de Maintenon se réfugia à Saint-Cyr, et monsieur le duc du
+Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa
+traduction de Lucrèce.
+
+Le chevalier d'Harmental avait assisté en spectateur intéressé, il est
+vrai, mais en spectateur passif, à toutes ces intrigues, attendant
+toujours qu'elles revêtissent un caractère qui lui permît d'y prendre
+part. S'il y avait eu lutte franche et armée, il se fût rangé du côté où
+la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on
+peut le dire en matière politique, pour tourner avec le vent de la
+fortune, il resta respectueux à la mémoire de l'ancien roi et aux ruines
+de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait
+à cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel
+politique, fut interprétée à opposition, et un matin, comme il avait
+reçu le brevet qui lui accordait un régiment, il reçut l'arrêté qui le
+lui enlevait.
+
+D'Harmental avait l'ambition de son âge: la seule carrière ouverte à un
+gentilhomme de cette époque était la carrière des armes; son début y
+avait été brillant, et le coup qui brisait à vingt-cinq ans toutes ses
+espérances d'avenir lui fut profondément douloureux. Il courut chez
+monsieur de Villars, dans lequel il avait trouvé autrefois un protecteur
+si ardent. Le maréchal le reçut avec la froideur d'un homme qui ne
+serait pas fâché, non seulement d'oublier le passé, mais de voir le
+passé oublié. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan était en
+train de changer de peau, et il se retira discrètement.
+
+Quoique cet âge fût essentiellement celui de l'égoïsme, la première
+épreuve qu'en faisait le chevalier lui fut amère; mais il était dans
+cette heureuse période de la vie où il est rare que les douleurs de
+l'ambition trompée soient profondes et durables; l'ambition est la
+passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore
+toutes celles que l'on a à vingt-cinq ans.
+
+D'ailleurs, l'esprit du temps n'était point tourné encore à la
+mélancolie. C'est un sentiment tout moderne, né du bouleversement des
+fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitième siècle, il
+était rare que l'on rêvât aux choses abstraites, et que l'on aspirât à
+l'inconnu; on allait droit aux plaisirs, à la gloire ou à la fortune, et
+pourvu qu'on fût beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver
+là. C'était encore l'époque où l'on n'était pas humilié de son bonheur.
+Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matière pour que l'on ose
+avouer que l'on est heureux.
+
+Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait à la joie, et la France
+semblait voguer, toutes voiles dehors, à la recherche de quelqu'une de
+ces îles enchantées comme on en trouve sur la carte dorée des Mille et
+une Nuits. Après ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV,
+apparaissait tout à coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune
+royauté: chacun s'épanouissait à ce nouveau soleil, radieux et
+bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les
+papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le
+plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, était de retour;
+on l'accueillait comme un ami qu'on n'espérait plus revoir; on courait à
+lui de tous côtés, franchement, les bras et le coeur ouverts, et, de
+peur sans doute qu'il ne s'échappât de nouveau, on mettait à profit tous
+les instants. Le chevalier d'Harmental avait gardé sa tristesse huit
+jours; puis il s'était mêlé à la foule, puis il avait été entraîné par
+le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jeté aux pieds d'une jolie
+femme.
+
+Trois mois il avait été l'homme le plus heureux du monde; pendant trois
+mois il avait oublié Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne
+savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un régent; il
+savait qu'il fait bon vivre quand on est aimé, et il ne voyait pas
+pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.
+
+Il en était là de son rêve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant
+avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue
+Saint-Honoré, il avait été tout à coup brutalement réveillé par Lafare.
+Les amoureux ont, en général, le réveil mauvais, et l'on a vu que, sous
+ce rapport, d'Harmental n'était pas plus endurant que les autres.
+C'était, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait
+aimer véritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvénile, il
+pensait que rien ne pourrait reprendre dans son coeur la place de cet
+amour; c'était un reste de préjugé provincial qu'il avait apporté des
+environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si étrange,
+mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer
+l'admiration qu'elle méritait à cette folle époque, l'avait tout d'abord
+accablé. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de réveiller
+toutes les douleurs passées, que l'on croyait disparues et qui n'étaient
+qu'endormies. L'âme a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se
+ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir.
+D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa maîtresse lui avait
+rappelé la perte de son régiment.
+
+Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si
+mystérieuse, pour faire quelque diversion à la douleur du chevalier. Un
+amoureux de nos jours l'eût jetée avec dédain loin de lui, et se serait
+méprisé lui-même, s'il n'avait pas creusé sa douleur de manière à s'en
+faire, pour huit jours au moins, une pâle et poétique mélancolie; mais
+un amoureux de la régence était bien autrement accommodant. Le suicide
+n'était pas encore découvert, et l'on ne se noyait alors, quand
+d'aventure on tombait à l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main
+la moindre petite paille où se retenir.
+
+D'Harmental n'affecta donc pas la fatuité de la tristesse. Il décida, en
+soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opéra, et, pour un amant
+trahi d'une manière si imprévue et si cruelle, c'était déjà beaucoup.
+
+Mais, il faut le dire à la honte de notre pauvre espèce, ce qui le porta
+surtout à cette philosophique détermination, c'est que la seconde
+lettre, celle où on lui promettait de si grandes merveilles, était d'une
+écriture de femme
+
+
+
+
+Chapitre 4
+
+
+Les bals de l'Opéra étaient alors dans toute leur fureur. C'était une
+invention contemporaine du chevalier de Bouillon, à qui il n'avait fallu
+rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi à la société
+dissipée de ce temps-là pour se faire pardonner le titre de prince
+d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'était donc
+lui qui avait inventé ce double plancher qui met le parterre au niveau
+du théâtre, et le régent, juste appréciateur de toute belle invention,
+lui avait accordé, pour le récompenser de celle-là, une pension de six
+mille livres. C'était quatre fois ce que le grand roi donnait à
+Corneille.
+
+Cette belle salle, à l'architecture riche et grave, que le cardinal de
+Richelieu avait inaugurée par sa Mirame, où Lulli et Quinault avaient
+fait représenter leurs pastorales et où Molière avait joué lui-même ses
+principaux chefs-d'oeuvre, était donc ce soir-là le rendez-vous de tout
+ce que la cour avait de noble, de riche et d'élégant. D'Harmental, par
+un sentiment de dépit bien naturel dans sa situation, avait donné un
+soin plus grand que d'habitude encore à sa toilette. Aussi arriva-t-il
+comme la salle était déjà pleine. Il en résulta qu'un instant il eut la
+crainte que le masque au ruban violet ne pût le rejoindre, attendu que
+le génie inconnu avait eu la négligence de ne point lui assigner un lieu
+de rendez-vous. Il se félicita alors d'être venu à visage découvert,
+résolution qui, pour le dire en passant, annonçait de sa part une grande
+sécurité dans la discrétion de ses adversaires dont un mot l'eût envoyé
+devant le parlement ou tout au moins à la Bastille; mais telle était la
+confiance que les gentilshommes avaient réciproquement à cette époque
+dans leur loyauté, qu'après avoir passé le matin son épée à travers le
+corps de l'un des favoris du régent, le chevalier venait, sans
+hésitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.
+
+La première personne qu'il aperçut fut le jeune duc de Richelieu, que
+son nom, ses aventures, son élégance et peut-être ses indiscrétions,
+commençaient à mettre si fort à la mode. On assurait que deux princesses
+du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empêchait pas mesdames
+de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de
+Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se
+partager son coeur.
+
+Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des roués du régent,
+qu'à cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait
+son Mentor. Richelieu commençait à raconter à Canillac une histoire tout
+haut et avec de grands éclats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas
+assez pour arriver au milieu d'une conversation entamée; ce n'était
+d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre,
+lorsque le duc l'arrêta par la basque de son habit.
+
+--Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'êtes pas de trop; je
+raconte à Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, à lui, comme
+lieutenant nocturne de monsieur le régent, et à vous, comme exposé au
+même danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un
+mérite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'à vingt
+personnes, de sorte qu'elle est à peine connue. Répandez-la: vous me
+ferez plaisir et à monsieur le régent aussi.
+
+D'Harmental fronça le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce
+moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.
+
+--Ravanne! cria Richelieu, Ravanne!
+
+--Je n'ai pas le loisir, répondit le chevalier.
+
+--Savez-vous où est Lafare?
+
+--Il a la migraine.
+
+--Et Fargy?
+
+--Il s'est donné une entorse.
+
+Et Ravanne se perdit dans la foule, après avoir échangé avec son
+adversaire du matin le salut le plus amical.
+
+--Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac.
+
+--Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, à ma sortie de
+la Bastille, où m'avait envoyé mon duel avec Gacé, trois ou quatre jours
+peut-être après avoir reparu dans le monde, Rafé me remet un charmant
+petit billet de madame de Parabère, par lequel je suis invité à passer
+le soir même chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au
+moment où l'on sort de la Bastille que l'on méprise un rendez-vous donné
+par la maîtresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas
+demander si je fus exact. À l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je
+trouve assis à côté d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent!
+
+--Son mari? dit Canillac.
+
+--Non, point; Son Altesse Royale elle-même. Je fus d'autant plus étonné
+qu'on m'avait fait entrer comme si la dame était seule. Néanmoins, comme
+vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point étourdir; je
+pris un air composé, naïf et modeste, un air comme le tien, Canillac, et
+je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le
+régent éclata de rire. Comme je ne m'attendais pas à cette explosion, je
+fus, je l'avoue, un peu déconcerté. Je pris une chaise pour m'asseoir,
+mais le régent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre
+côté de la marquise: j'obéis.
+
+--Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons écrit pour une affaire fort
+sérieuse. Voilà cette pauvre marquise qui, toute séparée qu'elle est
+depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.
+
+La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne
+pouvait en venir à bout elle se couvrit la figure avec son éventail.
+
+--Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le régent,
+j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait
+être.
+
+--Oh! monsieur, épargnez-moi, dit la marquise.
+
+--Allons, mon petit corbeau, reprit le régent, cela va être fini. Un peu
+de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me répondit, mon cher duc?
+
+--Non, dis-je, assez embarrassé de ma personne.
+
+--Il me répondit que c'était de moi ou de vous.
+
+--C'est une atroce calomnie! m'écriai-je.
+
+--Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avoué.
+
+--Alors, repris-je, si la marquise a tout avoué, je ne vois pas ce qui
+me reste à vous dire.
+
+--Aussi, continua le régent, je ne vous demande pas pour que vous me
+donniez des renseignements plus détaillés, mais afin que, comme
+complices du même crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.
+
+--Et qu'avez-vous à craindre, monseigneur? demandai-je. Quant à moi, je
+sais que, protégé par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.
+
+--Ce que nous avons à craindre, mon cher? les criailleries de Parabère,
+qui voudra que je le fasse duc.
+
+--Eh bien! mais si nous le faisions père? répondis-je.
+
+--Justement s'écria le régent, voilà notre affaire, et vous avez eu la
+même idée que la marquise.
+
+--Pardieu, madame, répondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.
+
+--Mais la difficulté, objecta madame de Parabère, c'est qu'il y a plus
+de deux ans que je n'ai même parlé au marquis, et que, comme il se pique
+de jalousie, de sévérité, que sais-je! il a fait serment que si jamais
+je me trouvais dans la position où je me trouve, un bon procès le
+vengerait de moi.
+
+--Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquiétant, ajouta le régent.
+
+--Peste! je crois bien, monseigneur!
+
+--J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens
+ne vont pas jusqu'à forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.
+
+--Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme?
+
+--Voilà la difficulté.
+
+--Attendez donc, madame la marquise; sans indiscrétion est-ce que
+monsieur de Parabère a toujours un faible pour le vin de Chambertin et
+de Romance?
+
+--J'en ai peur, dit la marquise.
+
+--Alors, monseigneur, nous sommes sauvés! J'invite monsieur le marquis à
+souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de
+femmes charmantes! vous y envoyez Dubois....
+
+--Comment! Dubois? demanda le régent.
+
+--Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tête. Comme
+Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire
+le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le démêlera au
+milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la
+marquise.
+
+--Quand je vous le disais, marquise, reprit le régent en frappant dans
+ses mains, que Richelieu était de bon conseil! Tenez, duc,
+continua-t-il, vous devriez renoncer à rôder autour de certains palais,
+laisser la vieille tranquillement mourir à Saint-Cyr, le boiteux rimer
+ses vers à Sceaux, et vous rallier franchement à nous. Je vous donnerais
+dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les
+choses n'en iraient peut être pas plus mal....
+
+--Oui-da! répondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible:
+j'ai d'autres visées.
+
+--Mauvaise tête! murmura le régent.
+
+--Et monsieur de Parabère? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de
+connaître la fin de l'histoire.
+
+--Monsieur de Parabère! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait
+été arrêtée. Il s'endormit chez moi, et se réveilla chez sa femme. Vous
+comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de
+crier au scandale et d'intenter un procès. Sa voiture avait passé la
+nuit à la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir,
+de sorte que nous attendîmes tranquillement, quoique avec une certaine
+impatience, de savoir à qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de
+Parabère, du régent ou de moi.
+
+Enfin, la marquise est accouchée aujourd'hui à midi.
+
+--Et à qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac.
+
+--À Nocé! répondit Richelieu en éclatant de rire.
+
+Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que
+ce pauvre marquis de Parabère ait eu la sottise de mourir avant le
+dénouement!
+
+Comme il eût été vengé du tour que nous lui avons joué!
+
+--Chevalier, dit en ce moment à l'oreille de d'Harmental une voix douce
+et flûtée, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous
+aurez fini avec monsieur de Richelieu, je réclame mon tour.
+
+--Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on
+m'enlève.
+
+--Je vous laisse aller, mais à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous raconterez mon histoire à cette charmante
+chauve-souris, en la chargeant de la redire à tous les oiseaux de nuit
+de sa connaissance.
+
+--J'ai bien peur, répondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.
+
+--Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lâchant le
+chevalier, qu'il avait retenu jusque-là par son habit, car vous aurez en
+ce cas quelque chose de mieux à dire.
+
+Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-même le bras d'un domino
+qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.
+
+Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'oeil rapide sur le masque qui
+venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'était bien celui qui lui
+avait donné rendez-vous, et il reconnut sur son épaule gauche le ruban
+violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc
+de s'éloigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'être point
+interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilité, devait
+être pour lui de quelque intérêt.
+
+L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, était de moyenne
+stature, et, autant qu'on en pouvait juger à l'élasticité et à la
+souplesse de ses mouvements, paraissait être une jeune femme. Quant à sa
+taille, à sa tournure, à tout ce que l'oeil observateur a tant intérêt à
+découvrir en pareil cas, il était inutile de s'en occuper, vu le peu de
+résultat que promettait cette étude. En effet, comme l'avait déjà
+indiqué monsieur de Richelieu, elle avait adopté de tous les costumes
+celui qui était le plus propre à dissimuler ou les grâces ou les
+défauts. Elle était vêtue en chauve-souris, costume fort en usage à
+cette époque, et d'autant plus commode qu'il était d'une simplicité
+parfaite, se composant simplement de la réunion de deux jupons noirs. La
+manière de les employer était à la portée de tout le monde: on serrait
+l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa tête
+masquée par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant,
+dont on faisait deux ailes; on relevait le derrière, dont on faisait
+deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son
+interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaqueté ainsi, que lorsqu'on
+y mettait une extrême bonne volonté.
+
+Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en
+a fallu pour décrire un tel costume; mais n'ayant aucune idée de la
+personne à laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout
+bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hésitait à lui adresser la
+parole, lorsque, tournant la tête de son côté:
+
+--Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de déguiser sa
+voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui était inconnue,
+savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'être venu,
+surtout dans la situation d'esprit où vous êtes? Il est malheureux que
+je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'à la
+curiosité.
+
+--Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre
+lettre que vous étiez un bon génie? Or, si réellement vous participez
+d'une nature supérieure le passé, le présent et l'avenir doivent vous
+être connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le
+saviez, ma venue ne doit donc pas vous étonner.
+
+--Hélas! répondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous êtes un faible
+mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous être jamais élevé
+au-dessus de votre sphère! autrement vous sauriez que si nous
+connaissons comme vous le dites, le passé, le présent et l'avenir, cette
+science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que
+nous désirons le plus qui restent plongées pour nous dans la plus grande
+obscurité.
+
+--Diable! répondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le génie, que vous
+allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-là? Car, prenez-y
+garde, vous m'avez dit, ou à peu près, que vous aviez grand désir que je
+vinsse à votre rendez-vous.
+
+--Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me
+semblait que ma lettre, sous le rapport du désir que j'avais de vous
+voir, ne devait vous laisser aucun doute.
+
+--Ce désir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que
+je suis trop galant pour vous donner un démenti, ne vous a-t-il pas fait
+promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir?
+
+--Faites l'épreuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon
+pouvoir.
+
+--Oh! mon Dieu! je me bornerai à la chose la plus simple. Vous savez,
+dites-vous, le passé, le présent et l'avenir; dites-moi ma bonne
+aventure.
+
+--Rien de plus facile: donnez-moi votre main.
+
+D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.
+
+--Sire chevalier, dit l'inconnue après un instant d'examen, je vois fort
+lisiblement écrits, par la direction de l'adducteur et par la
+disposition des fibres longitudinales de l'aponévrose palmaire, cinq
+mots dans lesquels est renfermée toute l'histoire de votre vie; ces mots
+sont: courage, ambition, désappointement, amour et trahison.
+
+--Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les génies
+étudiassent si à fond l'anatomie et fussent obligés de prendre leurs
+licences comme un bachelier de Salamanque!
+
+--Les génies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres
+choses encore, chevalier.
+
+--Eh bien! que veulent dire ces mots à la fois si sonores et si opposés,
+et que vous apprennent-ils de moi dans le passé, mon très savant génie?
+
+--Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez
+acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'armée de Flandre;
+que ce grade avait éveillé votre ambition; que cette ambition a été
+suivie d'un désappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce
+désappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, étant
+sujet à la trahison, vous avez été trahi.
+
+--Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas
+mieux tirée. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du
+reste, un grand fond de vérité. Passons au présent, beau masque.
+
+--Le présent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement
+la Bastille!
+
+Le chevalier tressaillit malgré lui car il croyait que nul, excepté les
+acteurs qui y avaient joué un rôle, ne pouvait connaître son aventure,
+du matin.
+
+--Il y a à cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes
+couchés fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement
+au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand écouteur
+aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hémistiche de Virgile.
+
+--Et quel est cet hémistiche? demanda le chevalier de plus en plus
+étonné.
+
+--_Facilis descensus Averni_, dit en riant la chauve-souris.
+
+--Mon cher génie! s'écria le chevalier en plongeant ses regards à
+travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de
+vous le dire, une citation tant soit peu masculine.
+
+--Ne savez-vous pas que les génies sont des deux sexes?
+
+--Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment
+l' Énéide.
+
+--La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de
+Cumes, je vous réponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je
+vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'êtes jamais satisfaits.
+
+--Non, car j'avoue que cette science du passé et du présent m'inspire
+une terrible envie de connaître l'avenir.
+
+--Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des
+coeurs faibles, et l'avenir des coeurs forts. Dieu a donné à l'homme le
+libre arbitre, afin qu'il pût choisir. Votre avenir dépend de vous.
+
+--Encore faut-il les connaître, ces deux avenirs, pour choisir le
+meilleur.
+
+--Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de
+Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne
+et les poules de votre basse-cour. Celui-là vous conduira droit au banc
+de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a
+qu'à vous laisser faire pour l'atteindre: vous êtes sur la route.
+
+--Et l'autre? répliqua le chevalier, visiblement piqué que l'on pût
+supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.
+
+--L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune
+gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux à travers son masque; l'autre
+vous rejettera dans le bruit et dans la lumière; l'autre fera de vous un
+des acteurs de la scène qui se joue dans le monde; l'autre, que vous
+perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand
+joueur.
+
+--Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier.
+
+--La vie probablement.
+
+Le chevalier fit un geste de mépris.
+
+--Et si je gagne? ajouta-t-il.
+
+--Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand
+d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le bâton
+de maréchal en perspective.
+
+--Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes
+la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme à faire ta
+partie.
+
+--Cette preuve, répondit le masque, ne peut vous être donnée que par une
+autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acquérir il faut me
+suivre.
+
+--Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je trompé, et ne serais-tu qu'un
+génie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance
+intermédiaire? Diable!
+
+Voilà qui m'ôterait un peu de ma considération pour toi.
+
+--Qu'importe, si je suis soumis à quelque grande enchanteresse, et si
+c'est elle qui m'envoie!
+
+--Je te préviens que je ne traite rien par ambassadeur.
+
+--Aussi ai-je mission de vous conduire près d'elle.
+
+--Alors je la verrai?
+
+--Face à face, comme Moïse vit le Seigneur.
+
+--Partons, en ce cas!
+
+--Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute
+initiation il y a certaines cérémonies indispensables pour s'assurer de
+la discrétion des initiés?
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire où l'on
+voudra vous mener; puis, arrivé à la porte du temple, faire le serment
+solennel que vous ne révélerez rien à qui que ce soit des choses qu'on
+vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.
+
+--Je suis prêt à jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.
+
+--Non, chevalier, répondit le masque d'une voix grave; jurez tout
+bonnement par l'honneur, on vous connaît, et cela suffira.
+
+--Et ce serment fait, demanda le chevalier après un instant de silence
+et de réflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que
+l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un
+gentilhomme?
+
+--Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous
+demandera que votre parole pour gage.
+
+--Je suis prêt, dit le chevalier.
+
+--Allons donc, dit le masque.
+
+Le chevalier s'apprêta à traverser la foule en ligne droite pour gagner
+la porte de la salle; mais ayant aperçu Brancas, Broglie et Simiane qui
+se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arrêté sans doute au passage
+il fit un détour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le
+conduire au même but.
+
+--Que faites-vous? demanda le masque.
+
+--J'évite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.
+
+--Tant mieux! je commençais à craindre.
+
+--Que craigniez-vous? demanda d'Harmental.
+
+--Je craignais, répondit en riant le masque, que votre empressement ne
+fût diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré.
+
+--Pardieu! dit d'Harmental, voilà la première fois, je crois, qu'on
+donne rendez-vous à un gentilhomme, au bal de l'opéra, pour lui parler
+anatomie, littérature ancienne et mathématiques! Je suis fâché de vous
+le dire, beau masque, mais vous êtes bien le génie le plus pédant que
+j'aie connu de ma vie.
+
+La chauve-souris éclata de rire, mais ne répondit rien à cette boutade,
+dans laquelle éclatait le dépit du chevalier de ne pouvoir reconnaître
+une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres
+aventures; mais comme ce dépit ne faisait qu'ajouter à sa curiosité, au
+bout d'un instant, tous deux, étant descendus d'une hâte pareille, se
+trouvèrent dans le vestibule.
+
+--Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par
+dessous terre ou dans un char attelé de deux griffons?
+
+--Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement
+dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus
+d'une fois, je suis femme et j'ai peur des ténèbres.
+
+--Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le
+chevalier.
+
+--Non pas, j'ai le mien, s'il vous plaît, répondit le masque.
+
+--Appelez-le donc alors.
+
+--Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que
+Mahomet à l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas
+venir à nous, nous irons à mon carrosse.
+
+À ces mots, la chauve-souris entraîna le chevalier dans la rue
+Saint-Honoré. Une voiture sans armoiries, attelée de deux chevaux de
+couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le
+cocher était sur son siège, enveloppé d'une grande houppelande qui lui
+cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau à trois
+cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une
+main une portière ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son
+mouchoir.
+
+--Montez, dit le masque au chevalier.
+
+D'Harmental hésita un instant: ces deux domestiques inconnus sans
+livrée, qui paraissaient aussi désireux que leur maîtresse de conserver
+leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason,
+l'endroit obscur où elle était retirée, l'heure avancée de la nuit, tout
+inspirait au chevalier un sentiment de défiance très naturel; mais
+bientôt, réfléchissant qu'il donnait le bras à une femme et qu'il avait
+une épée au côté, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris
+s'assit près de lui, et le valet de pied referma la portière avec un
+ressort qui tourna deux fois à la manière d'une clef.
+
+--Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la
+voiture restait immobile.
+
+--Il nous reste une petite précaution à prendre, répondit le masque en
+tirant un mouchoir de soie de sa poche.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oublié; je me livre
+à vous en toute confiance; faites.
+
+Et il avança sa tête.
+
+L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opération terminée:
+
+--Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point écarter
+ce bandeau avant que vous ayez reçu la permission de l'enlever tout à
+fait?
+
+--Je vous la donne.
+
+--C'est bien.
+
+Alors, soulevant la glace de devant:
+
+--Où vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au
+cocher.
+
+Et la voiture partit au galop
+
+
+
+
+Chapitre 5
+
+
+Autant la conversation avait été animée au bal, autant le silence fut
+absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'était présentée d'abord
+sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bientôt revêtu une
+allure plus grave et tournait visiblement à la machination politique. Si
+ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins
+matière à réfléchir, et ces réflexions étaient d'autant plus profondes
+que plus d'une fois il avait rêvé à ce qu'il aurait à faire s'il se
+trouvait dans une situation pareille à celle où probablement il allait
+se trouver.
+
+Il y a dans la vie de tout homme un instant qui décide de tout son
+avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement préparé par le
+calcul et dirigé par la volonté. C'est presque toujours le hasard qui
+prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans
+quelque voie nouvelle et inconnue, où, une fois entré, il est contraint
+d'obéir à une force supérieure, et où tout en croyant suivre son libre
+arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des événements.
+
+Il en avait été ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il
+était entré à Versailles, et comment, à défaut de la sympathie,
+l'intérêt et même la reconnaissance avaient dû l'attacher au parti de la
+vieille cour. D'Harmental, en conséquence, n'avait pas calculé le bien
+ou le mal qu'avait fait à la France madame de Maintenon; il n'avait pas
+discuté le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de légitimer ses
+bâtards; il n'avait pas pesé dans la balance de la généalogie monsieur
+le duc du Maine et monsieur le duc d'Orléans; il avait compris
+d'instinct qu'il devait dévouer sa vie à ceux qui l'avaient faite
+d'obscure glorieuse; et lorsque était mort ce vieux roi, lorsqu'il avait
+su que ses dernières volontés étaient que monsieur le duc du Maine eût
+la régence, lorsqu'il avait vu ses dernières volontés brisées par le
+parlement, il avait regardé comme une usurpation l'avènement au pouvoir
+de monsieur le duc d'Orléans. Et dans la certitude d'une réaction armée
+contre ce pouvoir, il avait cherché des yeux par toute la France où se
+déployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait
+se ranger. Mais, à son grand étonnement, rien n'était arrivé de ce qu'il
+attendait; l'Espagne, si intéressée à voir à la tête du gouvernement de
+la France une volonté amie, n'avait pas même protesté; monsieur du
+Maine, fatigué d'une lutte qui cependant n'avait duré qu'un jour, était
+rentré dans l'ombre d'où il semblait n'être sorti que malgré lui;
+monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des
+faveurs dont lui et son frère avaient été accablés, ne laissait pas même
+soupçonner qu'il ne pût jamais se faire chef de parti; le maréchal de
+Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y
+avait ni plan ni calcul; Villars n'allait à personne, mais attendait
+évidemment que l'on vînt à lui; d'Uxelles était rallié et avait accepté
+la présidence des affaires étrangères; les ducs et pairs prenaient
+patience et caressaient le régent dans l'espoir qu'il finirait, comme il
+l'avait promis, par ôter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que
+Louis XIV leur avait donné sur eux; enfin, il y avait malaise,
+mécontentement, opposition même au gouvernement du duc d'Orléans, mais
+tout cela était impalpable, invisible, disséminé. Nulle part un noyau où
+s'agglomérer, nulle part une volonté à qui inféoder la sienne; partout
+du bruit, de la gaieté partout; du faîte aux profondeurs de la société,
+le plaisir tenant lieu du bonheur: voilà ce qu'avait vu d'Harmental,
+voilà ce qui avait fait rentrer au fourreau son épée à moitié tirée. Il
+avait cru qu'il était seul à avoir vu une autre issue aux choses; et il
+était resté convaincu que cette issue n'avait jamais existé que dans son
+imagination, puisque les plus intéressés au résultat qu'il avait rêvé
+paraissaient regarder ce résultat comme tellement impossible, qu'ils ne
+tentaient rien pour y arriver. Mais du moment où il s'était trompé, du
+moment où, sur cette surface riante, se préparait quelque chose de
+sombre, du moment où cette insouciance n'était qu'un voile pour cacher
+les ambitions en travail, c'était autre chose, et ses espérances, qu'il
+avait crues mortes et qui n'étaient qu'assoupies, murmuraient en se
+réveillant des promesses plus séduisantes que jamais. Ces offres qu'on
+lui venait de faire, tout exagérées qu'elles étaient, cet avenir qu'on
+venait de lui promettre, si improbable qu'il fût, avaient exalté son
+imagination. Or, à vingt-six ans, l'imagination est une étrange
+enchanteresse; c'est l'architecte des palais aériens, c'est la fée aux
+rêves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle
+appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus frêle roseau, elle
+les voit déjà réalisés comme s'ils avaient pour base l'axe inébranlable
+de la terre.
+
+Aussi, quoique la voiture roulât déjà depuis près d'une demi-heure, le
+chevalier n'avait-il point pensé à trouver le temps long; il était même
+si profondément plongé dans ses réflexions qu'on aurait pu ne pas lui
+bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignoré par quelles rues
+on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme
+lorsqu'une voiture passe sous une voûte. Il entendit grincer une grille
+qui s'ouvrait pour lui donner entrée et qui se refermait derrière lui,
+et presque aussitôt le carrosse, ayant décrit un cercle, s'arrêta.
+
+--Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus
+avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arrière; si, au
+contraire, vous n'avez pas changé de résolution, venez.
+
+Pour toute réponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit
+la portière; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier à
+descendre; bientôt ses pieds rencontrèrent des marches, il monta les six
+degrés d'un perron, et, toujours les yeux bandés, toujours conduit par
+la dame masquée, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra
+dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau.
+
+--Nous voici arrivés, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos
+conditions, chevalier? Vous êtes libre d'accepter ou de ne point
+accepter un rôle dans la pièce qui va se jouer à cette heure; mais, en
+cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire à
+qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des
+choses que vous allez entendre?
+
+--Je le jure sur l'honneur! répondit le chevalier.
+
+--Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'ôtez votre
+bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille,
+vous n'avez plus longtemps à attendre.
+
+À ces mots, la conductrice du chevalier s'éloigna de lui; une porte
+s'ouvrit et se referma. Presque aussitôt deux heures sonnèrent, et le
+chevalier arracha son bandeau.
+
+Il était seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il fût possible
+d'imaginer. C'était une petite pièce octogone, toute tendue d'un lampas
+lilas et argent, avec des meubles et des portières de tapisserie; les
+tables et les étagères étaient du plus délicieux travail de Boule, et
+toutes chargées de magnifiques chinoiseries; le plancher était couvert
+d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commençait à
+être le peintre à la mode. À cette vue, le chevalier eut peine à croire
+qu'on l'avait appelé pour une chose grave, et il en revint presque à ses
+premières idées.
+
+En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et
+d'Harmental vit paraître une femme que, dans la préoccupation
+fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une fée, tant sa
+taille était mince, svelte et petite; elle était vêtue d'une charmante
+robe de pékin gris-perle, toute parsemée de bouquets si délicieusement
+brodés qu'à trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs
+naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges étaient en
+point d'Angleterre; les noeuds étaient en perles, avec des agrafes en
+diamants.
+
+Quant au visage, il était couvert d'un demi-masque de velours noir,
+duquel pendait une barbe de dentelle de même couleur.
+
+D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la
+marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la
+première n'était que l'envoyée.
+
+--Madame, lui dit-il, ai-je réellement, comme je commence à le croire,
+quitté la terre des hommes pour le monde des génies, et êtes-vous la
+puissante fée à laquelle appartient ce beau palais?
+
+--Hélas! chevalier, répondit la dame masquée d'une voix douce, et
+cependant arrêtée et positive, je suis non point une fée puissante, mais
+bien au contraire une pauvre princesse persécutée par un méchant
+enchanteur qui m'a enlevé ma couronne et qui opprime cruellement mon
+royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave
+chevalier qui me délivre, et le bruit de votre renommée a fait que je me
+suis adressée à vous.
+
+--S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance passée,
+madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis prêt à la risquer
+avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce
+géant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je
+serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous
+engage ma parole, cet engagement dût-il me perdre.
+
+--Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie,
+dit la dame inconnue en dénouant les cordons de son masque et en se
+découvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et
+la petite-fille du grand Condé.
+
+--Madame la duchesse du Maine! s'écria d'Harmental en mettant un genou
+en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai
+pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond
+respect que j'ai pour elle.
+
+--Vous n'avez dit que des choses dont je doive être fière et
+reconnaissante, chevalier, mais peut-être vous repentez-vous de les
+avoir dites. En ce cas, vous êtes le maître et pouvez reprendre votre
+parole.
+
+--Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au
+service d'une si grande et si noble princesse que vous êtes, je sois
+assez malheureux pour me priver moi-même du plus grand honneur que je
+n'aie jamais osé espérer! Non, madame, prenez au sérieux, au contraire,
+je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout à l'heure en riant,
+c'est-à-dire mon bras, mon épée et ma vie.
+
+--Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la
+rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron
+de Valef ne m'avait point trompée sur votre compte, et que vous êtes tel
+qu'il vous avait annoncé. Venez, que je vous présente à nos amis.
+
+La duchesse du Maine marcha la première, d'Harmental la suivit, encore
+tout étourdi de ce qui venait de se passer, mais bien résolu, moitié par
+orgueil, moitié par conviction, à ne pas faire un pas en arrière.
+
+La sortie donnait dans le même corridor par lequel sa première
+conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent
+quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon où
+les attendaient quatre nouveaux personnages. C'étaient le cardinal de
+Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abbé
+Brigaud.
+
+Le cardinal de Polignac passait pour être l'amant de madame du Maine.
+C'était un beau prélat de quarante à quarante-cinq ans, toujours mis
+avec une recherche parfaite, à la voix onctueuse par habitude, à la
+figure glacée, au coeur timide; dévoré d'ambition, éternellement
+combattu par la faiblesse de son caractère, qui le laissait en arrière
+chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute
+maison comme son nom l'indiquait, très savant pour un cardinal et très
+lettré pour un grand seigneur.
+
+Monsieur de Pompadour était un homme de quarante-cinq à cinquante ans,
+qui avait été menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait
+pris là un si grand amour et une si tendre vénération pour toute la
+famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le
+régent sur le point de déclarer la guerre à Philippe V, il s'était jeté
+corps et âme dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier
+et désintéressé, il avait donné un exemple de loyauté fort rare à cette
+époque, en renvoyant au régent le brevet de ses pensions et de celle de
+sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de
+Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient été offertes.
+
+Monsieur de Malezieux était un homme de soixante à soixante-cinq ans.
+Chancelier de Dombes et seigneur de Châtenay, il devait ce double titre
+à la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soigné
+l'éducation. Poète, musicien, auteur de petites comédies qu'il jouait
+lui-même avec infiniment d'esprit, né pour la vie paresseuse et
+intellectuelle, toujours préoccupé du plaisir de tous et du bonheur
+particulier de madame du Maine, pour laquelle son dévouement allait
+jusqu'à l'adoration, c'était le type du sybarite au dix-huitième siècle;
+mais comme les sybarites aussi, qui, entraînés par l'aspect de la
+beauté, suivirent Cléopâtre à Actium et se firent tuer autour d'elle, il
+eût suivi sa chère Bénédicte à travers l'eau et le feu et, sur un mot
+d'elle, sans hésitation, sans retard, et je dirai presque sans regret,
+se fût jeté du haut en bas des tours de Notre-Dame.
+
+L'abbé Brigaud était fils d'un négociant de Lyon. Son père, qui avait de
+grands intérêts de commerce avec la cour d'Espagne, fut chargé de faire
+en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures à l'endroit
+du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Si
+ces ouvertures eussent été mal reçues, les ministres de France les
+auraient désavouées, et tout était dit, mais elles furent bien reçues,
+et les ministres de France y donnèrent leur assentiment. Le mariage eut
+lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le même temps que le grand
+dauphin, son père demanda pour récompense que le fils du roi fût le
+parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accordé. De plus, le
+jeune Brigaud fut placé près du dauphin, où il connut le marquis de
+Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y était enfant d'honneur. En âge
+de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les Pères de l'oratoire et en
+sortit abbé. C'était un homme fin, adroit, ambitieux, mais à qui, comme
+cela arrive quelquefois aux plus grands génies, les occasions de faire
+fortune avaient manqué. Quelque temps avant l'époque où nous sommes
+arrivés, il avait rencontré le marquis de Pompadour, qui cherchait
+lui-même un homme d'esprit et d'intrigue qui pût être le secrétaire de
+madame du Maine. Il lui dit à quoi l'exposait cette charge en un pareil
+moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et
+comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta.
+
+De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le
+marquis de Pompadour, qu'il avait rencontré souvent chez monsieur de
+Courcillon, son gendre, lequel était quelque peu parent ou allié des
+d'Harmental.
+
+Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux
+causaient debout à une cheminée. L'abbé Brigaud était assis devant une
+table et y classait des papiers.
+
+--Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave
+champion dont le baron de Valef nous avait parlé et que nous a amené
+votre chère Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses
+antécédents ne suffisent pas pour lui servir de parrain près de vous, je
+me fais personnellement sa répondante.
+
+--Présenté ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus
+seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un véritable chef
+que nous serons prêts à suivre partout où il voudra nous mener.
+
+--Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main
+au jeune homme, nous étions déjà presque parents; maintenant, nous voilà
+frères.
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton
+onctueux qui lui était habituel, et qui contrastait si singulièrement
+avec la froideur de son visage.
+
+L'abbé Brigaud leva la tête, la tourna vers le chevalier avec un
+mouvement de cou qui ressemblait à celui d'un serpent, et fixa sur
+d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx.
+
+--Messieurs, dit d'Harmental après avoir répondu d'un signe à chacun
+d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant
+surtout de ce qui se passe et de ce à quoi je puis vous être bon; mais
+si ma parole est engagée depuis quelques minutes seulement, mon
+dévouement à la cause qui nous réunit date de plusieurs années; je vous
+prie donc de m'accorder la confiance qu'a si généreusement réclamée pour
+moi Son Altesse Sérénissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une
+prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne.
+
+--À la bonne heure! s'écria la duchesse du Maine; vivent les gens d'épée
+pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons
+pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui
+remettra chacun de nous à sa véritable place, ne se fera pas attendre,
+je l'espère.
+
+--Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant
+avec inquiétude son rabat de dentelle mais, à la manière dont vous y
+allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.
+
+--Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec
+impatience.
+
+--Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais
+qui n'a rien de répréhensible, dans lequel nous cherchons les moyens de
+remédier aux malheurs de l'État et d'éclairer la France sur ses
+véritables intérêts, en lui rappelant les dernières volontés du roi
+Louis XIV.
+
+--Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez
+mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier,
+continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'écoutez pas Son
+Éminence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense à son Anti-Lucrèce.
+S'il se fût agi d'un simple conseil, avec l'excellente tête de Son
+Éminence nous nous serions tirés d'affaire, et nous n'aurions pas eu
+besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le
+régent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal
+Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le
+marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abbé
+Brigaud, dont est Valef, dont vous êtes, dont est monsieur le cardinal
+lui-même, dont est le premier président, dont sera la moitié du
+parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voilà ce dont
+il s'agit, chevalier. Êtes-vous content, cardinal? Est-ce clair,
+messieurs?
+
+--Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus
+de dévotion qu'il n'eût certes fait devant la Vierge.
+
+--Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse,
+avec ses tempéraments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la
+peine d'être homme pour tâtonner éternellement ainsi! Moi, je ne vous
+demande pas une épée, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne
+un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une
+nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout
+sera fini, et si j'échoue, il n'y aura que moi de compromise.
+
+Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour éclata de rire,
+Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abbé Brigaud baissa la tête et
+se remit à écrire comme s'il n'eût rien entendu.
+
+Quant à d'Harmental, il eût voulu baiser le bas de la robe de madame du
+Maine, tant cette femme lui paraissait supérieure aux quatre hommes qui
+l'entouraient.
+
+En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait
+dans la cour et qui s'arrêtait devant le perron. Sans doute la personne
+attendue était une personne d'importance, car il se fit un grand
+silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-même
+ouvrir la porte.
+
+--Eh bien? demanda-t-elle.
+
+--Le voilà, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut
+reconnaître pour celle de la chauve-souris.
+
+--Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons
+
+
+
+
+Chapitre 6
+
+
+Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint
+hâlé par le soleil, entra enveloppé dans son manteau, et d'un seul coup
+d'oeil embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et
+choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majestés
+Catholiques, le prince de Cellamare.
+
+--Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau?
+
+--Je dis, madame, répondit le prince en lui baisant respectueusement la
+main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse
+Sérénissime devrait bien changer de cocher. Je lui prédis malheur si
+elle garde à son service le drôle qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air
+d'être payé par le régent pour rompre le cou à Votre Altesse et à ses
+amis.
+
+Chacun éclata de rire et particulièrement le cocher lui-même, qui, sans
+façon, était entré derrière le prince et qui, jetant sa houppelande et
+son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil où le prince de Cellamare
+avait déposé son manteau, montra un homme de haute mine, âgé de
+trente-cinq à quarante ans à peu près, ayant tout le bas de la figure
+caché par une mentonnière de taffetas noir.
+
+--Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda
+la duchesse.
+
+--Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les
+traite de cette façon-là! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons
+chrétiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous êtes
+bien difficile. En avez-vous beaucoup, à Naples, de cochers qui datent
+de Robert le Fort?
+
+--Comment! c'était vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la
+main.
+
+--Moi-même, prince. Madame la duchesse a envoyé son cocher faire la
+mi-carême dans sa famille, et m'a pris à son service pour cette nuit;
+elle a pensé que c'était plus sûr.
+
+--Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne
+peut prendre trop de précautions.
+
+--Oui-da! Votre Éminence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous
+seriez du même avis après avoir passé la moitié de la nuit sur le siège
+d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal
+de l'opéra et ensuite pour aller prendre le prince à l'hôtel Colbert?
+
+--Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu
+la bonté?
+
+--Oui, c'est moi, jeune homme, répondit Laval, et j'aurais été au bout
+du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous êtes un brave.
+C'est vous qui êtes entré un des premiers à Denain et qui avez pris
+d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moitié de
+votre mâchoire, comme j'ai laissé la moitié de la mienne en Italie, et
+vous avez eu raison, car c'eût été un motif de plus de vous ôter votre
+régiment, comme ils l'ont fait, du reste.
+
+--Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au
+centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne.
+Prince, vous avez reçu des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour?
+
+--Oui, Votre Altesse.
+
+--Quelles sont-elles?
+
+--Bonnes et mauvaises à la fois. Sa Majesté Philippe V est dans un de
+ses moments de mélancolie, et on ne peut le déterminer à rien. Il ne
+peut croire au traité de la quadruple alliance.
+
+--Il n'y peut croire! s'écria la duchesse, et ce traité doit être signé
+à cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apporté ici!
+
+--Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa
+Majesté Catholique ne le sait pas.
+
+--Ainsi, il nous abandonne à nous-mêmes?
+
+--Mais... à peu près.
+
+--Mais alors, que fait donc la reine, et à quoi aboutissent toutes ses
+belles promesses et ce prétendu empire qu'elle a sur son mari?
+
+--Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque
+quelque chose sera fait.
+
+--Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de
+parole!
+
+--Non, Votre Éminence: je me fais son garant.
+
+--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il
+faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera.
+
+--Allons donc! dit Cellamare, voilà que nous approchons.
+
+--Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans
+lettre de lui, sans message, même verbal, à cinq cents lieues de
+distance?
+
+--N'a-t-il pas son représentant à Paris, et ce représentant n'est-il pas
+chez vous à cette heure, madame?
+
+--Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus étendus
+que vous ne voulez l'avouer.
+
+--Non; mes pouvoirs se bornent à vous dire que la citadelle de Tolède et
+la forteresse de Saragosse sont à votre service. Trouvez le moyen d'y
+faire entrer le régent, et Leurs Majestés Catholiques fermeront si bien
+la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en réponds.
+
+--C'est impossible, dit monsieur de Polignac.
+
+--Impossible! et pourquoi? s'écria d'Harmental. Rien de plus simple, au
+contraire, surtout avec la vie que mène monsieur le régent. Que faut-il
+pour cela? Huit ou dix hommes de coeur, une voiture bien fermée, et des
+relais jusqu'à Bayonne.
+
+--J'ai déjà offert de m'en charger, dit Laval.
+
+--Et moi aussi, dit Pompadour.
+
+--Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose échouait, le
+régent, qui vous connaît, saurait à qui il a eu affaire, et vous seriez
+perdus.
+
+--C'est fâcheux, dit froidement Cellamare, car, arrivé à Tolède ou à
+Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura réussi.
+
+--Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine, à son retour à Paris.
+
+--Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre
+Altesse dit de pareilles choses, le dévouement prendra un air d'ambition
+qui lui ôtera tout son mérite. J'allais m'offrir pour tenter
+l'entreprise, moi que le régent ne connaît pas, mais voilà que j'hésite
+maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la
+confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier.
+
+--Comment, chevalier! s'écria la duchesse, vous risqueriez?...
+
+--Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais
+déjà offerte à Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait acceptée.
+M'étais-je trompé?
+
+--Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous êtes un brave
+et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru,
+et du moment où Valef a prononcé votre nom en me disant que vous étiez
+tel que vous êtes, j'ai eu l'idée que tout nous viendrait de vous.
+Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous
+l'aider, voyons?
+
+--En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour.
+
+--Les coffres de Leurs Majestés Catholiques sont à sa disposition, dit
+le prince de Cellamare, et il y peut puiser à pleines mains.
+
+--Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de
+Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous
+l'êtes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement
+de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'étais chargé d'y
+conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit être facile.
+
+--Je m'en charge, dit l'abbé Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson
+une feuille toute préparée qu'il n'y aura plus qu'à remplir.
+
+--Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il
+parle bien.
+
+--C'est lui qui devrait être cardinal, dit la duchesse bien plutôt que
+certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous
+disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en
+serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que
+vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent....
+
+--Malheureusement, répondit d'Harmental, je ne suis point assez riche
+pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arrivé à la
+fin d'un millier de pistoles peut-être que j'ai chez moi, il faudra bien
+que j'aie recours à vous.
+
+--À lui, à moi, à nous tous, chevalier, car chacun, en pareille
+circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent
+comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez
+manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre
+désintéressement, et il y a des dévouements qui ne s'achètent qu'à prix
+d'or.
+
+Mais enfin, monsieur, avez-vous bien songé dans quelle entreprise vous
+vous jetez? Si vous étiez pris!
+
+--Que Votre Éminence se rassure, répondit dédaigneusement d'Harmental,
+j'ai assez à me plaindre de monsieur le régent pour que l'on croie, si
+je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma
+vengeance est toute personnelle.
+
+--Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une espèce de
+lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez
+compter. Avez vous quelqu'un?
+
+--Je crois que oui, répondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je
+fusse prévenu chaque matin de ce que le régent fera chaque soir.
+Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police
+secrète.
+
+--Oui, dit le prince embarrassé; j'ai quelques personnes qui me rendent
+compte....
+
+--C'est justement cela, dit d'Harmental.
+
+--Mais où logez-vous? demanda le cardinal.
+
+--Chez moi, monseigneur, répondit d'Harmental, rue Richelieu, n° 74.
+
+--Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez?
+
+--Trois ans.
+
+--Alors vous y êtes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier.
+On connaît les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des
+visages nouveaux, on s'inquiéterait.
+
+--Cette fois Votre Éminence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un
+autre logement dans quelque quartier perdu et éloigné.
+
+--Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de
+soupçons; je retiendrai votre logement comme s'il était destiné à un
+jeune homme de province qui me serait recommandé et qui viendrait
+occuper quelque place dans un ministère.
+
+--Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous êtes
+comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir
+la bouche qu'il n'en tombât des perles.
+
+--Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abbé, dit d'Harmental; je
+m'en rapporte à vous, et dès aujourd'hui j'annonce chez moi que je
+quitte Paris pour un voyage de trois mois.
+
+--Ainsi donc, tout est arrêté, dit avec joie la duchesse du Maine. Voilà
+la première fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et
+c'est grâce à vous. Je ne l'oublierai point.
+
+--Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer
+qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue
+notre chère duchesse.
+
+--Vous vous trompez, sénéchal, répondit la duchesse: de pareilles nuits
+reposent; il y a longtemps que je n'en ai passé une aussi bonne.
+
+--Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous
+contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre à la porte, à moins
+que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-même ou vous en aller à
+pied.
+
+--Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je
+crois aux présages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en
+tenir où nous en sommes; si vous me conduisez à bon port, cela voudra
+dire que nous pouvons aller de l'avant.
+
+--Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse.
+
+--Volontiers, répondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous
+étions vus, et nous avons mille choses à nous dire.
+
+--Ne pourrai-je pas prendre congé de ma spirituelle chauve-souris?
+demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est à elle que je dois le
+bonheur d'avoir offert mes services à Votre Altesse.
+
+--Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu'à la porte le prince
+de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier
+d'Harmental qui prétend que vous êtes la plus grande sorcière qu'il ait
+vue de sa vie.
+
+--Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les lèvres, celle qui a laissé
+depuis de si charmants mémoires sous le nom de madame de Staël,
+croyez-vous à mes prophéties maintenant; monsieur le chevalier?
+
+--J'y crois, parce que j'espère, répondit le chevalier; mais à cette
+heure que je connais la fée qui vous avait envoyée, ce n'est point ce
+que vous m'avez prédit pour l'avenir qui m'étonne le plus. Comment
+avez-vous pu être si bien instruite du passé et surtout du présent?
+
+--Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne
+le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux
+magiciennes, et il aurait peur de nous.
+
+--N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle
+Delaunay, qui vous ait quitté ce matin au bois de Boulogne pour nous
+venir dire adieu?
+
+--Valef! Valef! s'écria d'Harmental. Je comprends maintenant.
+
+--Allons donc! dit madame du Maine. À la place d'Oedipe, vous auriez été
+mangé dix fois par le sphinx.
+
+--Mais les mathématiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit
+d'Harmental.
+
+--Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se mêlant de la conversation,
+que nous ne l'appelons ici que notre savante, à l'exception de Chaulieu
+cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par
+licence et par manière poétique?
+
+--Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons lâchée l'autre jour
+après Duvernoy, notre médecin, et elle l'a battu sur l'anatomie!
+
+--Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental
+pour l'emmener, le brave homme dans son désappointement, a-t-il prétendu
+que c'était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain.
+
+--Voilà, dit l'abbé Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui
+se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en
+douter.
+
+Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris congé de la duchesse du Maine,
+se retirèrent en riant, suivis de l'abbé Brigaud, qui comptait sur eux
+pour ne pas s'en retourner à pied.
+
+--Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac,
+qui était resté le dernier avec Malezieux, Votre Éminence trouve-t-elle
+toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer?
+
+--Madame, répondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on pût rire
+quand on jouait sa tête, je vous retournerai la question quand nous
+serons tous à la Bastille.
+
+Et il s'en alla à son tour avec le bon chancelier, déplorant sa mauvaise
+fortune qui le poussait dans une si téméraire entreprise.
+
+La duchesse du Maine le regarda s'éloigner avec une expression de mépris
+qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut
+seule avec mademoiselle Delaunay.
+
+--Ma chère Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, éteignons notre lanterne,
+car je crois que nous avons enfin trouvé un homme!
+
+
+
+
+Chapitre 7
+
+
+Lorsque d'Harmental se réveilla, il crut avoir fait un songe. Les
+événements s'étaient, depuis trente-six heures, succédé avec une telle
+rapidité qu'il avait été emporté comme par un tourbillon sans savoir où
+il allait. Maintenant seulement, il se retrouvait en face de lui-même et
+pouvait réfléchir au passé et à l'avenir.
+
+Nous sommes d'une époque où chacun a plus ou moins conspiré. Nous savons
+donc par nous-mêmes comment, en pareil cas, les choses se passent. Après
+un engagement pris dans un moment d'exaltation quelconque, le premier
+sentiment qu'on éprouve, en jetant un coup d'oeil sur la position
+nouvelle qu'on a prise, est un sentiment de regret d'avoir été si avant;
+puis, peu à peu on se familiarise avec l'idée des périls que l'on court;
+l'imagination, toujours si complaisante, les écarte de la vue pour
+présenter à leur place les ambitions qui peuvent se réaliser. Bientôt
+l'orgueil s'en mêle; on comprend qu'on est devenu tout à coup une
+puissance occulte dans cet État où, la veille, on n'était rien encore;
+on passe dédaigneusement près de ceux qui vivent de la vie commune; on
+marche la tête plus haute, l'oeil plus fier; on se berce dans ses
+espérances, on s'endort dans les nuages, et l'on s'éveille un matin
+vainqueur ou vaincu, porté sur les pavois du peuple, ou brisé par les
+rouages de cette machine qu'on appelle le gouvernement.
+
+Il en fut ainsi de d'Harmental. L'âge dans lequel il vivait avait encore
+pour horizon la Ligue et touchait presque à la Fronde; une génération
+d'hommes s'était écoulée à peine depuis que le canon de la Bastille
+avait soutenu la rébellion du grand Condé. Pendant cette génération,
+Louis XIV avait rempli la scène, il est vrai, de son omnipotente
+volonté; mais Louis XIV n'était plus, et les petits-fils croyaient
+qu'avec le même théâtre et les mêmes machines, ils pouvaient jouer le
+même jeu qu'avaient joué leurs pères.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, après quelques instants de réflexion,
+d'Harmental revit les choses sous le même aspect qu'il les avait vues la
+veille; et se félicita d'avoir pris, comme il l'avait fait du premier
+coup, la première place au milieu d'aussi hauts personnages que
+l'étaient les Montmorency et les Polignac. Sa famille, par cela même
+qu'elle avait toujours vécu en province lui avait transmis beaucoup de
+cette aventureuse chevalerie si à la mode sous Louis XIII, et que
+Richelieu n'avait pu détruire entièrement sur les échafauds ni Louis XIV
+éteindre dans les antichambres. Il y avait quelque chose de romanesque à
+se ranger, jeune homme sous les bannières d'une femme, surtout lorsque
+cette femme était la petite-fille du grand Condé. Et puis, on tient si
+peu à la vie à vingt-six ans, qu'on la risque à chaque instant pour des
+choses bien autrement futiles qu'une entreprise du genre de celle dont
+d'Harmental était devenu le principal chef.
+
+Aussi résolut-il de ne point perdre de temps à se mettre en mesure de
+tenir les promesses qu'il avait faites. Il ne se dissimulait pas qu'à
+compter de cette heure, il ne s'appartenait plus à lui-même, et que les
+yeux de tous les conjurés, depuis ceux de Philippe V jusqu'à ceux de
+l'abbé Brigaud, étaient fixés sur lui. Des intérêts suprêmes venaient se
+rattacher à sa volonté, et de son plus ou moins de courage, de son plus
+ou moins de prudence, allaient dépendre les destins de deux royaumes et
+la politique du monde.
+
+En effet, à cette heure, le régent était la clef de voûte de l'édifice
+européen, et la France, qui n'avait point encore de contrepoids dans le
+Nord, commençait à prendre, sinon par les armes, du moins par la
+diplomatie, cette influence qu'elle n'a malheureusement pas toujours
+conservée depuis. Placée, comme elle l'était, au centre du triangle
+formé par les trois grandes puissances, les yeux fixés sur l'Allemagne,
+un bras étendu vers l'Angleterre et l'autre vers l'Espagne, prête à se
+tourner en amie ou en ennemie vers celui de ces trois États qui ne la
+traiterait pas selon sa dignité, elle avait pris, depuis dix-huit mois
+que le duc d'Orléans était arrivé aux affaires, une attitude de force
+calme qu'elle n'avait jamais eue, même sous Louis XIV.
+
+Cela tenait à la division d'intérêts qu'avaient amenée l'usurpation de
+Guillaume d'Orange et l'avènement de Philippe V au trône. Fidèle à sa
+vieille haine contre le stathouder de Hollande, qui avait refusé sa
+fille, Louis XIV avait constamment appuyé les prétentions de Jacques II,
+celles du chevalier de Saint-Georges. Fidèle à son pacte de famille avec
+Philippe V, il avait constamment soutenu, de secours d'hommes et
+d'argent, son petit-fils contre l'empereur, et, sans cesse affaibli par
+cette double guerre qui lui avait coûté tant d'or et de sang, il en
+avait été réduit à cette fameuse paix d'Utrecht qui lui apporta tant de
+honte.
+
+Mais à la mort du vieux roi tout avait changé, et le régent avait adopté
+une marche non seulement nouvelle, mais opposée. Le traité d'Utrecht
+n'était qu'une trêve, laquelle était rompue du moment où la politique de
+l'Angleterre et de la Hollande ne poursuivait pas des intérêts communs
+avec la politique française. En conséquence, le régent avait tout
+d'abord tendu la main à George Ier et le traité de la triple alliance
+avait été signé à La Haye, le 4 février 1717, par l'abbé Dubois au nom
+de la France, par le général Cadogan au nom de l'Angleterre, et par le
+pensionnaire Heinsius pour la Hollande. C'était un grand pas de fait
+dans la pacification de l'Europe, mais ce n'était pas un pas définitif.
+Les intérêts de l'Autriche et de l'Espagne demeuraient toujours en
+suspens. Charles VI ne reconnaissait pas encore Philippe V comme roi
+d'Espagne, et Philippe V, de son côté, n'avait pas voulu renoncer à ses
+droits sur les provinces de la monarchie espagnole que le traité
+d'Utrecht, en dédommagement du trône de Philippe II, avait cédées à
+l'empereur.
+
+Dès lors, le régent n'avait plus qu'une seule pensée. Celle d'amener,
+par des négociations amicales, Charles VI à reconnaître Philippe V comme
+roi d'Espagne, et à contraindre, par la force s'il le fallait, Philippe
+V à abandonner ses prétentions sur les provinces transférées à
+l'empereur.
+
+C'était dans ce but qu'au moment même où nous avons commencé ce récit,
+Dubois était à Londres, poursuivant le traité de la quadruple alliance
+avec plus d'ardeur encore qu'il ne l'avait fait pour celui de La Haye.
+
+Or, ce traité de la quadruple alliance, en réunissant en un seul
+faisceau les intérêts de la France et de l'Angleterre, de la Hollande et
+de l'Empire, neutralisait toute prétention de quelque autre État que ce
+fût qui ne serait pas approuvée par les quatre puissances. Aussi
+était-ce là tout ce que craignait au monde Philippe V, ou plutôt le
+cardinal Alberoni; car, pour Philippe V, pourvu qu'il eût une femme et
+un prie-Dieu, il ne s'occupait guère de ce qui se passait hors de sa
+chambre et de sa chapelle.
+
+Mais il n'en était point ainsi d'Alberoni. C'était une de ces fortunes
+étranges comme les peuples en voient, de tout temps, avec un étonnement
+toujours nouveau, pousser autour des trônes; c'était un de ces caprices
+du destin que le hasard élève et brise, comme ces trombes gigantesques
+que l'on voit s'avancer sur l'Océan menaçant de tout anéantir, et qu'un
+caillou lancé par la main du dernier matelot fait retomber en vapeur;
+c'était une de ces avalanches qui menacent d'engloutir les villes et de
+combler les vallées, parce qu'un oiseau, en prenant son vol, a détaché
+un flocon de neige du sommet des montagnes.
+
+Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des grands effets
+produits par une petite cause depuis les Grecs jusqu'à nous.
+
+L'amour d'Hélène amena la guerre de Troie et changea la face de la
+Grèce. Le viol de Lucrèce chassa les Tarquins de Rome. Un mari insulté
+conduisit Brennus au Capitole. La Cava introduisit les Maures en
+Espagne. Une mauvaise plaisanterie écrite par un jeune fat sur la chaire
+d'un vieux doge faillit bouleverser Venise. L'évasion de Dearbnorgil
+avec Mac-Murchad produisit l'esclavage de l'Irlande. L'ordre donné à
+Cromwell de descendre du vaisseau sur lequel il était déjà embarqué pour
+se rendre en Amérique eut pour résultat l'exécution de Charles Ier et la
+chute des Stuarts. Une discussion entre Louis XIV et Louvois, sur une
+fenêtre de Trianon, causa la guerre de Hollande. Un verre d'eau répandu
+sur la robe de _mistress_ Marsham priva le duc de Marlborough de son
+commandement et sauva la France par la paix d'Utrecht. Enfin l'Europe
+faillit être mise à feu et à sang parce que M. de Vendôme avait reçu
+l'évêque de Parme assis sur sa chaise percée.
+
+Ce fut la source de la fortune d'Alberoni.
+
+Alberoni était né sous la hutte d'un jardinier. Enfant, il se fit
+sonneur de cloches; jeune homme, il troqua son sarrau de toile pour un
+petit collet. Il était d'humeur gaie et bouffonne. M. le duc de Parme
+l'entendit rire un matin de si bon coeur, que le pauvre duc, qui ne
+riait pas tous les jours, voulut savoir ce qui l'égayait ainsi, et le
+fit appeler. Alberoni lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque;
+le rire gagna Son Altesse, et Son Altesse, s'apercevant qu'il était bon
+de rire quelquefois, l'attacha à sa personne. Peu à peu, et tout en
+s'amusant de ses contes, le duc trouva que son bouffon avait de
+l'esprit, et comprit que cet esprit pourrait ne pas être incapable
+d'affaires. Ce fut sur ces entrefaites que revint, très mortifié de
+l'accueil qu'il avait reçu du généralissime de l'armée française, le
+pauvre évêque de Parme, dont, en effet, on sait l'étrange réception. La
+susceptibilité de cet envoyé pouvait compromettre les graves intérêts
+que Son Altesse avait à débattre avec la France; Son Altesse jugea
+qu'Alberoni était justement l'homme qu'il lui fallait pour n'être
+humilié de rien, et envoya l'abbé achever la négociation que l'évêque
+avait laissée interrompue.
+
+Monsieur de Vendôme, qui ne s'était point gêné pour un évêque, ne se
+gêna point pour un abbé, et il reçut le second ambassadeur de Son
+Altesse comme il avait reçu le premier; mais, au lieu de suivre
+l'exemple de son prédécesseur, Alberoni tira de la situation même où se
+trouvait monsieur de Vendôme de si bouffonnes plaisanteries et de si
+singulières louanges, que, séance tenante, l'affaire fut terminée, et
+qu'il revint auprès du duc avec toutes choses arrangées à son souhait.
+
+Ce fut une raison pour que le duc l'employât à une seconde affaire.
+Cette fois, monsieur de Vendôme allait se mettre à table. Alberoni, au
+lieu de lui parler d'affaires, lui demanda la permission de lui faire
+goûter deux plats de sa façon, descendit à la cuisine et remonta une
+soupe au fromage d'une main et un macaroni de l'autre. Monsieur de
+Vendôme trouva la soupe si bonne qu'il voulut qu'Alberoni en mangeât
+avec lui, à sa table. Au dessert Alberoni entama son affaire, et,
+profitant de la disposition où le dîner avait mis monsieur de Vendôme,
+il l'enleva à la pointe de sa fourchette. Son Altesse était émerveillée;
+les plus grands génies qu'elle avait eus auprès d'elle n'en avaient
+jamais fait autant.
+
+Alberoni s'était bien gardé de donner sa recette au cuisinier. Aussi,
+cette fois, ce fut monsieur de Vendôme qui fit demander au duc de Parme
+s'il n'avait rien à traiter avec lui. Son Altesse n'eut pas de peine à
+trouver un troisième motif d'ambassade, et envoya de nouveau Alberoni.
+Celui-ci trouva moyen de persuader à son souverain que l'endroit où il
+lui serait le plus utile était près de monsieur de Vendôme, et à
+monsieur de Vendôme, qu'il n'y avait pas moyen de vivre sans soupe au
+fromage et sans macaroni. En conséquence, monsieur de Vendôme l'attacha
+à son service, lui laissa mettre la main à ses affaires les plus
+secrètes, et finit par en faire son premier secrétaire.
+
+Ce fut alors que monsieur de Vendôme passa en Espagne. Alberoni se mit
+en relations avec madame des Ursins, et quand monsieur de Vendôme mourut
+en 1712, à Tignaros, elle lui rendit auprès d'elle la position qu'il
+avait eue auprès du défunt: c'était monter toujours. Au reste, depuis
+son départ, Alberoni ne s'était point arrêté.
+
+La princesse des Ursins commençait à se faire vieille, crime
+irrémissible aux yeux de Philippe V. Elle résolut de chercher, pour
+remplacer Marie de Savoie, une jeune femme, par l'intermédiaire de qui
+elle pût continuer de régner sur le roi. Alberoni lui proposa la fille
+de son ancien maître, la lui représenta comme une enfant sans caractère
+et sans volonté, qui ne réclamerait jamais de la royauté autre chose que
+le nom. La princesse des Ursins se laissa prendre à cette promesse, le
+mariage fut arrêté, et la jeune princesse quitta l'Italie pour
+l'Espagne.
+
+Son premier acte d'autorité fut de faire arrêter la princesse des
+Ursins, qui était venue au-devant d'elle en habit de cour, et de la
+faire reconduire comme elle était, sans manteau, la poitrine découverte,
+par un froid de dix degrés, dans une voiture dont un des gardes avait
+cassé la glace avec son coude, à Burgos d'abord, puis en France, où elle
+arriva, après avoir été forcée d'emprunter cinquante pistoles à ses
+domestiques. Son cocher eut le bras gelé, et on le lui coupa.
+
+Après sa première entrevue avec Élisabeth Farnèse, le roi d'Espagne
+annonça à Alberoni qu'il était premier ministre.
+
+De ce jour, grâce à la jeune reine, qui lui devait tout, l'ex-sonneur de
+cloches avait exercé un empire sans bornes sur Philippe V.
+
+Or, voici ce que rêvait Alberoni qui, ainsi que nous l'avons dit, avait
+toujours empêché Philippe V de reconnaître la paix d'Utrecht. Si la
+conjuration réussissait, si d'Harmental parvenait à enlever le duc
+d'Orléans et à le conduire dans la citadelle de Tolède ou dans la
+forteresse de Saragosse, Alberoni faisait reconnaître monsieur du Maine
+pour régent, enlevait la France à la quadruple alliance; jetait le
+chevalier de Saint-Georges avec une flotte sur les côtes d'Angleterre,
+mettait la Prusse, la Suède et la Russie, avec lesquelles il avait un
+traité d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'Empire profitait de
+leur lutte pour reprendre Naples et la Sicile, et assurait le
+grand-duché de Toscane, prêt à rester sans maître par l'extinction des
+Médicis, au second fils du roi d'Espagne; réunissait les Pays-Bas
+catholiques à la France, donnait la Sardaigne aux ducs de Savoie,
+Commachio au Pape, Mantoue aux Vénitiens; se faisait l'âme de la grande
+ligue du Midi contre le Nord, et si Louis XV venait à mourir, couronnait
+Philippe V roi de la moitié du monde.
+
+Ce n'était pas mal calculé, on en conviendra, pour un faiseur de
+macaroni.
+
+
+
+
+Chapitre 8
+
+
+Toutes ces choses étaient entre les mains d'un jeune homme de vingt-six
+ans; il n'était donc point étonnant qu'il se fût quelque peu effrayé
+d'abord de la responsabilité qui pesait sur lui. Comme il était au plus
+fort de ses réflexions, l'abbé Brigaud entra. Il s'était déjà occupé du
+futur logement du chevalier, et lui avait trouvé, n° 5 rue du
+Temps-Perdu, entre la rue du Gros-Chenet et la rue Montmartre, une
+petite chambre garnie, telle qu'il convenait à un pauvre jeune homme de
+province qui venait chercher fortune à Paris. Il lui apportait en outre
+deux mille pistoles de la part du prince de Cellamare. D'Harmental
+voulait les refuser, car il lui semblait que de ce moment il n'agirait
+plus selon sa conscience ou par dévouement, et qu'il se mettrait aux
+gages d'un parti; mais l'abbé Brigaud lui fit comprendre que, dans une
+pareille entreprise, il y avait des susceptibilités à vaincre et des
+complices à payer, et que d'ailleurs, si l'affaire réussissait, il lui
+faudrait partir à l'instant même pour l'Espagne et s'ouvrir peut-être le
+chemin à force d'or.
+
+Brigaud emporta un costume complet du chevalier pour lui acheter des
+habits à sa taille, et simples comme il convenait qu'en portât un jeune
+homme qui postulait une place de commis dans un ministère. C'était un
+homme précieux que l'abbé Brigaud.
+
+D'Harmental passa le reste de la journée à faire les préparatifs de son
+prétendu voyage, ne laissa point, en cas d'événements fâcheux, une seule
+lettre qui pût compromettre un ami; puis, lorsque la nuit fut venue, il
+s'achemina vers la rue Saint-Honoré, où, grâce à la Normande, il
+espérait avoir des nouvelles du capitaine Roquefinette.
+
+En effet, du moment où on lui avait parlé d'un lieutenant pour son
+entreprise, il avait aussitôt pensé à cet homme que le hasard lui avait
+fait rencontrer, et qui lui avait donné, en lui servant de second, une
+preuve de son insoucieux courage. Il n'avait eu besoin que de jeter un
+coup d'oeil sur lui pour reconnaître un de ces aventuriers, reste des
+condottieri du moyen âge, toujours prêts à vendre leur sang à quiconque
+en offre un bon prix, que la paix pousse sur le pavé, et qui alors
+mettent leur épée, devenue inutile à l'État, au service des individus.
+Un tel homme devait avoir de ces relations sombres et mystérieuses avec
+quelques-uns de ces individus sans nom comme il s'en trouve toujours à
+la base des conspirations; machines que l'on fait agir sans qu'elles
+sachent elles-mêmes ni quel est le ressort qui les met en jeu; ni quel
+est le résultat qu'elles produisent, qui, soit que les choses échouent,
+soit qu'elles réussissent, se dispersent au bruit qu'elles font en
+éclatant au-dessus de leur tête, et qu'on est tout étonné de voir
+disparaître dans les bas-fonds de la populace, comme ces fantômes qui
+s'abîment, après la pièce, à travers les trappes d'un théâtre bien
+machiné.
+
+Le capitaine Roquefinette était donc indispensable aux projets du
+chevalier, et comme on devient superstitieux en devenant conspirateur,
+d'Harmental commençait à croire que c'était Dieu lui-même qui le lui
+avait amené par la main.
+
+Le chevalier sans être une pratique, était une connaissance de la
+Fillon. C'était du bon ton, à cette époque, d'aller quelquefois au moins
+se griser chez cette femme quand on n'y allait pas pour autre chose.
+Aussi, d'Harmental n'était-il pour elle ni son fils, nom qu'elle donnait
+familièrement aux habitués, ni son compère, nom qu'elle réservait à
+l'abbé Dubois; c'était tout simplement monsieur le chevalier, marque de
+considération qui aurait fort humilié la plupart des jeunes gens de
+l'époque. La Fillon fut donc assez étonnée lorsque d'Harmental après
+l'avoir fait appeler, lui demanda s'il ne pourrait point parler à celle
+de ses pensionnaires qui était connue sous le nom de la Normande.
+
+--Ô mon Dieu! monsieur le chevalier, lui dit-elle, je suis vraiment
+désolée qu'une chose comme cela arrive à vous, que j'aurais voulu
+attacher à la maison, mais la Normande est justement retenue jusqu'à
+demain soir.
+
+--Peste! dit le chevalier, quelle rage!
+
+--Oh! ce n'est pas une rage, reprit la Fillon, c'est un caprice d'un
+vieil ami à qui je suis toute dévouée.
+
+--Quand il a de l'argent, bien entendu.
+
+--Eh bien! voilà ce qui vous trompe. Je lui fais crédit jusqu'à une
+certaine somme. Que voulez-vous, c'est une faiblesse, mais il faut bien
+être reconnaissante. C'est lui qui m'a lancée dans le monde, car, telle
+que vous me voyez, monsieur le chevalier, moi qui ai eu ce qu'il y a de
+mieux à Paris; à commencer par monsieur le régent, je suis fille d'un
+pauvre porteur de chaise. Oh! je ne suis pas comme la plupart de vos
+belles duchesses qui renient leur origine, et comme les trois quarts de
+vos ducs et pairs qui se font fabriquer des généalogies. Non, ce que je
+suis, je le dois à mon mérite, et j'en suis fière.
+
+--Alors, dit le chevalier, qui avait peu de curiosité, dans la situation
+d'esprit où il se trouvait, pour l'histoire de la Fillon, si
+intéressante qu'elle fût, vous dites que la Normande sera ici demain
+soir?
+
+--Elle y est, monsieur le chevalier, elle y est; seulement, comme je
+vous le dis, elle est à faire des folies avec mon vieux reître de
+capitaine.
+
+--Dites donc, ma chère présidente (c'était le nom qu'on donnait
+quelquefois à la Fillon, depuis certain quiproquo qu'elle avait eu avec
+une présidente qui avait l'avantage de porter le même nom qu'elle),
+est-ce que par hasard votre capitaine serait mon capitaine?
+
+--Comment se nomme le vôtre?
+
+--Le capitaine Roquefinette.
+
+--C'est lui-même!
+
+--Il est ici?
+
+--En personne.
+
+--Eh bien! c'est à lui justement que j'ai affaire, et je ne demandais la
+Normande que pour avoir l'adresse du capitaine.
+
+--Alors, tout va bien, répondit la présidente.
+
+--Ayez donc la bonté de le faire demander.
+
+--Oh! il ne descendra pas, quand ce serait le régent lui-même qui aurait
+à lui parler. Si vous voulez le voir, il faut monter.
+
+--Et où cela?
+
+--À la chambre n° 2, celle où vous avez soupé l'autre soir avec le
+baron de Valef. Oh! quand il a de l'argent, rien n'est trop bon pour
+lui. C'est un homme qui n'est que capitaine, mais qui a un coeur de roi.
+
+--De mieux en mieux! dit d'Harmental en montant l'escalier sans que le
+souvenir de la mésaventure qui lui était arrivée dans cette chambre eût
+le pouvoir de détourner sa pensée de la nouvelle direction qu'elle avait
+prise; un coeur de roi, ma chère présidente! c'est justement ce qu'il me
+faut.
+
+Quand d'Harmental n'aurait pas connu la chambre en question, il n'aurait
+pas pu se tromper, car, arrivé sur le premier palier, il entendit la
+voix du brave capitaine qui lui eût servi de guide.
+
+--Allons, mes petits amours, disait-il, le troisième et dernier couplet,
+et de l'ensemble à la reprise. Puis il entonna d'une magnifique voix de
+basse:
+
+ _Grand saint Roch, notre unique bien,_
+ _Écoutez un peuple chrétien_
+ _Accablé de malheurs, menacé de la peste;_
+ _Nous ne craindrons rien de funeste._
+ _Venez nous secourir, soyez notre soutien._
+ _Détournez de sur nous la colère céleste._
+ _Mais n'amenez pas votre chien,_
+ _Nous n'avons pas de pain de reste._
+ _Quatre ou cinq voix de femmes reprirent en choeur:_
+ _Mais n'amenez pas votre chien,_
+ _Nous n'avons pas de pain de reste._
+
+--C'est mieux, dit le capitaine, c'est mieux; passons maintenant à la
+bataille de Malplaquet.
+
+--Oh! nenni, dit une voix. Votre bataille, j'en ai assez!
+
+--Comment, tu as assez de ma bataille! une bataille où je me suis trouvé
+en personne, morbleu!
+
+--Oh! ça m'est bien égal! j'aime mieux une romance que toutes vos
+méchantes chansons de guerre, pleines de jurons qui offensent le bon
+Dieu!
+
+Et elle se mit à chanter.
+
+ _Linval aimait Arsène..._
+ _Il ne put l'oublier._
+
+--Silence! dit le capitaine. Est-ce que je ne suis plus le maître ici?
+Tant que j'aurai de l'argent, je yeux qu'on m'amuse à ma manière. Quand
+je n'aurai plus le sou, ce sera autre chose: vous me chanterez vos
+guenilles de complaintes, et je n'aurai plus rien à dire.
+
+Il paraît que les convives du capitaine trouvèrent qu'il n'était pas de
+la dignité de leur sexe de souscrire aveuglément à une pareille
+prétention, car il se fit une telle rumeur que d'Harmental jugea qu'il
+était temps de mettre le holà; en conséquence, il frappa à la porte.
+
+--Tournez la bobinette, dit le capitaine, et la chevillette cherra.
+
+En effet, contre toute probabilité la clef était restée à la serrure.
+D'Harmental suivit donc de point en point l'instruction qui lui était
+donnée dans la langue du Petit Chaperon rouge, et ayant ouvert la porte,
+il se trouva en face du capitaine, couché sur le tapis, devant les
+restes d'un copieux dîner, appuyé sur des coussins, une camisole de
+femme sur les épaules, une grande pipe à la bouche et une nappe roulée
+autour de sa tête en guise de turban. Trois ou quatre filles étaient
+autour de lui. Sur un fauteuil était déposé son habit, auquel on
+remarquait un ruban nouveau, son chapeau qui avait un galon neuf, et
+Colichemarde, cette fameuse épée qui avait inspiré à Ravanne sa
+facétieuse comparaison avec la maîtresse-broche de madame sa mère.
+
+--Comment! c'est vous, chevalier! s'écria le capitaine.
+
+Vous me trouvez comme monsieur de Bonneval, dans mon sérail et au milieu
+de mes odalisques. Vous ne connaissez pas monsieur de Bonneval,
+mesdemoiselles? C'est un pacha à trois queues de mes amis, qui, comme
+moi, ne pouvait pas souffrir les romances, mais qui entendait, un peu
+bien le maniement de la vie. Dieu me garde une fin comme la sienne!
+c'est tout ce que je lui demande.
+
+--Oui, c'est moi, capitaine, dit d'Harmental, ne pouvant s'empêcher de
+rire du groupe grotesque qu'il avait sous les yeux. Je vois que vous ne
+m'aviez pas donné une fausse adresse, et je vous félicite de votre
+véracité.
+
+--Soyez le bienvenu, chevalier, dit le capitaine. Mesdemoiselles, je
+vous prie de servir monsieur exactement, comme, vous me traitez en
+toutes choses, et de lui chanter les chansons qu'il voudra.
+
+Asseyez-vous donc, chevalier, et mangez et buvez, comme si vous étiez
+chez vous, attendu que c'est votre cheval que nous buvons et mangeons.
+Il y est déjà passé plus d'à moitié, pauvre animal! mais les restes en
+sont bons.
+
+--Merci, capitaine. Je viens de dîner moi-même, et je n'ai qu'un mot à
+vous dire, si vous le permettez.
+
+--Non, pardieu! je ne le permets pas, dit le capitaine; à moins que ce
+ne soit encore pour une rencontre. Oh! cela passe avant tout! Si c'est
+pour une rencontre, à la bonne heure! La Normande, allonge-moi ma
+brette!
+
+--Non, capitaine, c'est pour affaire.
+
+--Si c'est pour affaire, votre serviteur de tout mon coeur, chevalier!
+Je suis plus tyran que le tyran de Thèbes ou de Corinthe, Archias,
+Pélopidas, Léonidas, je ne sais plus quel Olibrius en as qui renvoyait
+les affaires au lendemain. Moi, j'ai de l'argent jusqu'à demain soir.
+Donc, après-demain matin les affaires sérieuses.
+
+--Mais; du moins, après-demain, capitaine, dit d'Harmental, je puis
+compter sur vous, n'est-ce pas?
+
+--À la vie, à la mort, chevalier!
+
+--Je crois aussi que l'ajournement est plus prudent.
+
+--Prudentissime, dit le capitaine. Athénaïs, rallume-moi ma pipe.
+
+--À après-demain donc.
+
+--À après-demain. Mais où vous retrouverai-je?
+
+--Promenez-vous de dix à onze heures du matin dans la rue du
+Temps-Perdu, regardez de temps en temps en l'air; on vous appellera de
+quelque part.
+
+--C'est dit, chevalier, de dix à onze heures du matin. Pardon, si je ne
+vous reconduis pas, mais ce n'est pas l'habitude des Turcs.
+
+Le chevalier fit un signe de la main qu'il le dispensait de cette
+formalité, et, ayant fermé la porte derrière lui commença de descendre
+l'escalier. Il n'en était pas à la quatrième marche, qu'il entendit le
+capitaine, fidèle à ses premières idées, entonner à tue-tête cette
+fameuse chanson des dragons de Malplaquet qui fit peut-être couler
+autant de sang en duel qu'il y en avait eu de répandu sur le champ de
+bataille.
+
+
+
+
+Chapitre 9
+
+
+Le lendemain, l'abbé Brigaud arriva chez le chevalier à la même heure
+que la veille. C'était un homme d'une exactitude parfaite. Il apportait
+trois choses fort utiles au chevalier: des habits, un passeport, et le
+rapport de la police du prince de Cellamare sur ce que devait faire
+monsieur le Régent dans la présente journée du 24 mars 1718.
+
+Les habits étaient simples, comme il convient à un cadet de bonne
+bourgeoisie qui vient chercher fortune à Paris. Le chevalier les essaya,
+et, grâce à sa bonne mine, il se trouva que, tout simples qu'ils
+étaient, ils lui allaient à ravir. L'abbé Brigaud secoua la tête: il
+aurait mieux aimé que le chevalier eût moins belle tournure; mais
+c'était un malheur irréparable, et il lui fallut s'en consoler.
+
+Le passeport était au nom _del senior_ Diégo, intendant de la noble
+maison d'Oropesa, lequel avait mission de ramener en Espagne une espèce
+de maniaque, bâtard de la susdite maison, dont la folie était de se
+croire régent de France. Cette précaution allait, comme on le voit,
+au-devant, de toutes les réclamations que le duc d'Orléans aurait pu
+faire du fond de sa voiture. Et comme le passeport était fort en règle,
+du reste, signé du prince de Cellamare et visé par messire Voyer
+d'Argenson, il n'y avait aucun motif pour que le régent, une fois dans
+le carrosse, ne fît pas bonne route jusqu'à Pampelune, où tout serait
+dit. La signature surtout de messire Voyer d'Argenson était imitée avec
+une vérité qui faisait le plus grand honneur aux calligraphes du prince
+de Cellamare. Quant au rapport, c'était un chef-d'oeuvre de clarté et de
+ponctualisme. Nous le reproduisons textuellement afin de donner à la
+fois une idée de la façon de vivre du prince et de la manière dont était
+faite la police de l'ambassadeur d'Espagne. Ce rapport était daté de
+deux heures de la nuit.
+
+«Aujourd'hui, le régent se lèvera tard: il y a eu souper dans les petits
+appartements. Madame d'Averne y assistait pour la première fois, en
+remplacement de madame de Parabère. Les autres femmes étaient la
+duchesse de Falaris et Saleri, dames d'honneur de Madame. Les hommes
+étaient le marquis de Broglie, le comte de Nocé, le marquis de Canillac,
+le duc de Brancas, et le chevalier de Simiane. Quant au marquis de
+Lafare et à monsieur de Fargy, ils étaient retenus dans leur lit par une
+indisposition dont on ignore la cause.
+
+À midi le conseil aura lieu. Le régent doit y communiquer au duc du
+Maine, au prince de Conti, au duc de Saint-Simon, au duc de Guiche,
+etc., le projet de traité de la quadruple alliance, que lui a envoyé
+l'abbé Dubois, en annonçant son retour pour dans trois ou quatre jours.
+
+Le reste de la journée est donné tout entier à la paternité. Avant-hier,
+monsieur le régent a marié une fille qu'il avait eue de la Desmarets, et
+qui avait été élevée chez les religieuses de Saint-Denis. Elle dîne avec
+son mari au Palais-Royal, et après le dîner, monsieur le régent la
+conduit à l'Opéra, dans la loge de madame Charlotte de Bavière. La
+Desmarets, qui n'a pas vu sa fille depuis six ans, est prévenue que, si
+elle veut la voir, elle peut venir au théâtre.
+
+Monsieur le régent, malgré son caprice pour madame d'Averne, fait
+toujours la cour à la marquise de Sabran. La marquise se pique encore de
+fidélité, non pas à son mari, mais au duc de Richelieu. Pour avancer ses
+affaires, monsieur le régent a nommé hier monsieur de Sabran son maître
+d'hôtel.»
+
+--J'espère que voilà de la besogne bien faite, dit l'abbé Brigaud,
+lorsque le chevalier eut achevé ce rapport.
+
+--Ma foi! oui, mon cher abbé, répondit d'Harmental; mais si le régent ne
+nous donne pas dans l'avenir de meilleures occasions d'exécuter notre
+entreprise, il ne me sera pas facile de le conduire en Espagne.
+
+--Patience! patience! dit Brigaud; il y a temps pour tout. Le régent
+nous offrirait une occasion aujourd'hui que vous ne seriez probablement
+pas en mesure d'en profiter.
+
+--Non. Vous avez raison.
+
+--Alors, vous voyez que ce que Dieu fait est bien fait: Dieu nous laisse
+la journée d'aujourd'hui, profitons-en pour déménager.
+
+Le déménagement n'était ni long ni difficile. D'Harmental prit son
+trésor, quelques livres, le paquet qui contenait sa garde-robe, monta en
+voiture, se fit conduire chez l'abbé, renvoya sa voiture en disant qu'il
+allait le soir à la campagne, et serait absent dix ou douze jours, et
+qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui; puis, ayant changé ses habits
+élégants contre ceux qui convenaient au rôle qu'il allait jouer, il
+alla, conduit par l'abbé Brigaud, prendre possession de son nouveau
+logement.
+
+C'était une chambre, ou plutôt une mansarde, avec un cabinet, située au
+quatrième, rue du Temps-Perdu, n° 5, laquelle est aujourd'hui la rue
+Saint-Joseph. La propriétaire de la maison était une connaissance de
+l'abbé Brigaud; aussi, grâce à sa recommandation, avait-on fait pour le
+jeune provincial quelques frais extraordinaires. Il y trouva des rideaux
+d'une blancheur parfaite, du linge d'une finesse extrême, une apparence
+de bibliothèque toute garnie, de sorte qu'il vit du premier coup d'oeil
+que, s'il n'était pas aussi bien que dans son appartement de la rue
+Richelieu, il serait au moins d'une façon tolérable.
+
+Madame Denis, c'était le nom de l'amie de l'abbé Brigaud, attendait son
+futur locataire pour lui faire elle-même les honneurs de sa chambre;
+elle lui en vanta tous les agréments, lui assura que, n'était la dureté
+des temps, il ne l'aurait pas eue pour le double; lui certifia que sa
+maison était une des mieux famées du quartier, lui promit que le bruit
+ne le dérangerait pas de son travail, attendu que la rue étant trop
+étroite pour que deux voitures y passassent de front, il était très rare
+que les cochers s'y hasardassent; toutes choses auxquelles le chevalier
+répondit d'une façon si modeste, qu'en redescendant au premier étage,
+qu'elle habitait, madame Denis recommanda au concierge et à sa femme les
+plus grands égards pour son nouveau commensal.
+
+Ce jeune homme, quoiqu'il pût certainement lutter de bonne mine avec les
+plus fiers seigneurs de la cour lui paraissait bien loin d'avoir,
+surtout à l'égard des femmes, les manières lestes et hardies que les
+muguets de l'époque croyaient qu'il était de bon ton d'affecter. Il est
+vrai que l'abbé Brigaud, au nom de la famille de son pupille, avait payé
+un trimestre d'avance.
+
+Un instant après, l'abbé descendit à son tour chez madame Denis, qu'il
+acheva d'édifier sur le compte de son jeune protégé, qui, dit-il, ne
+recevrait absolument personne autre que lui et un vieil ami de son père.
+Ce dernier, malgré des façons un peu brusques qu'il avait prises dans
+les camps, était un seigneur très recommandable. D'Harmental avait cru
+devoir user de cette précaution pour que l'apparition du capitaine
+n'effarouchât point trop la bonne madame Denis dans le cas où, par
+hasard, elle viendrait à le rencontrer.
+
+Resté seul, le chevalier, qui avait déjà fait l'inventaire de sa
+chambre, résolut, pour se distraire, de faire celui du voisinage; il
+ouvrit sa croisée et commença l'inspection de tous les objets que la vue
+pouvait embrasser.
+
+Il put se convaincre tout d'abord de la vérité de l'observation que
+madame Denis avait faite relativement à la rue. À peine avait-elle dix
+ou douze pieds de large, et, du point élevé d'où les regards du
+chevalier plongeaient, elle lui paraissait plus étroite encore; ce peu
+de largeur, qui pour tout autre locataire eût sans doute été un défaut,
+lui parut au contraire une qualité, car il calcula aussitôt que dans le
+cas où il serait poursuivi, à l'aide d'une planche posée sur sa fenêtre
+et sur la fenêtre percée vis-à-vis, il pouvait passer de l'autre côté de
+la rue. Il était donc important d'établir, à tout événement, avec les
+locataires de la maison en face des relations de bon voisinage.
+
+Malheureusement chez le voisin ou chez la voisine on paraissait peu
+disposé à la sociabilité; non seulement la fenêtre était hermétiquement
+fermée, comme le comportait l'époque de l'année dans laquelle on se
+trouvait, mais encore les rideaux de mousseline qui pendaient derrière
+les vitres étaient si exactement tirés qu'ils ne présentaient pas la
+plus petite ouverture par laquelle le regard pût pénétrer. Une seconde
+fenêtre, qui paraissait appartenir à la même chambre, était close avec
+une égale précision.
+
+Plus favorisée que celle de madame Denis, la maison en face de la sienne
+avait un cinquième étage, ou plutôt une terrasse. Une dernière chambre
+mansardée, et qui était située juste au-dessus de la fenêtre si
+exactement fermée, donnait sur cette terrasse. C'était, selon toutes
+probabilités, la résidence d'un agronome distingué car il était parvenu,
+à force de patience, de temps et de travail à transformer cette terrasse
+en un jardin qui contenait, dans douze ou quinze pieds carrés, un jet
+d'eau, une grotte et un berceau. Il est vrai que le jet d'eau n'allait
+qu'à l'aide d'un réservoir supérieur, alimenté l'hiver par l'eau du
+ciel, et l'été par celle que le propriétaire y versait lui-même; il est
+vrai également que la grotte, toute garnie de coquillages et surmontée
+d'une petite forteresse en bois, paraissait destinée dans quelque cas
+que ce fût, à abriter, non pas un être humain, mais purement et
+simplement un individu de la race canine; il est vrai enfin que le
+berceau, entièrement dépouillé, par l'âpreté de l'hiver, du feuillage
+qui en faisait le charme principal, ressemblait pour le moment à une
+immense cage à poulets.
+
+D'Harmental admira l'active industrie du bourgeois de Paris, qui
+parvient à se créer une campagne sur le bord de sa fenêtre, sur le coin
+d'un toit, et jusque dans le sillon de sa gouttière. Il murmura le
+fameux vers de Virgile. _Ô fortunatos nimium!_ et puis la brise étant
+assez froide, comme il n'apercevait qu'une suite assez monotone de
+toits, de cheminées et de girouettes, il referma sa croisée, mit bas son
+habit, s'enveloppa d'une robe qui avait le défaut d'être un peu trop
+confortable pour la situation présente de son maître, s'assit dans un
+assez bon fauteuil, allongea ses pieds sur ses chenets, étendit la main
+vers un volume de l'abbé de Chaulieu, et se mit, pour se distraire, à
+lire les vers adressés à mademoiselle Delaunay, dont lui avait parlé le
+marquis de Pompadour, et qui acquéraient pour lui un nouvel intérêt
+depuis qu'il en connaissait l'histoire.
+
+Le résultat de cette lecture fut que le chevalier, tout en souriant de
+l'amour octogénaire du bon abbé, s'aperçut que, plus malheureux que lui
+peut-être, il avait le coeur parfaitement vide. Sa jeunesse, son
+courage, son élégance, son esprit fier et aventureux, lui avaient valu
+force belles fortunes; mais dans tout cela il n'avait jamais rendu que
+ce qu'on lui offrait, c'est-à-dire des liaisons éphémères. Un instant il
+avait cru aimer madame d'Averne, et être aimé d'elle; mais de la part de
+la belle inconstante, cette grande passion n'avait pas tenu contre une
+corbeille de fleurs et de pierreries, et contre la vanité de plaire au
+régent. Avant que cette infidélité ne fût faite, le chevalier avait cru
+qu'il serait au désespoir de cette infidélité: elle avait eu lieu, il en
+avait la preuve; il s'était battu, parce qu'à cette époque on se battait
+à propos de tout, ce qui tenait probablement à ce que le duel fût
+sévèrement défendu; puis enfin il s'était aperçu du peu de place que
+tenait dans son coeur le grand amour auquel cependant il avait cru
+livrer son coeur tout entier. Il est vrai que les événements advenus
+depuis trois ou quatre jours avaient nécessairement entraîné son esprit
+vers d'autres pensées, mais le chevalier ne se dissimulait pas qu'il
+n'en eût point été ainsi s'il avait été réellement amoureux. Un grand
+désespoir ne lui eût guère permis d'aller chercher une distraction au
+bal masqué, et s'il n'était point allé au bal masqué, aucun des
+événements qui s'étaient succédé d'une manière si rapide et si
+inattendue n'aurait eu son développement, n'ayant pas eu son point de
+départ. Le résultat de tout cela fut que le chevalier resta convaincu
+qu'il était parfaitement incapable d'une grande passion, et qu'il était
+seulement destiné à se rendre coupable envers les femmes d'une foule de
+ces charmantes scélératesses qui mettaient à cette époque un jeune
+seigneur à la mode. En conséquence, il se leva, fit dans sa chambre
+trois tours d'un air conquérant, poussa un profond soupir en pensant à
+quelle époque éloignée étaient probablement remis ces beaux projets, et
+revint à pas lents de sa glace à son fauteuil.
+
+Pendant le trajet, il s'aperçut que la fenêtre en face de la sienne, une
+heure auparavant si hermétiquement fermée, était enfin toute grande
+ouverte. Il s'arrêta par un mouvement machinal, écarta son rideau, et
+plongea les yeux dans l'appartement qu'on livrait ainsi à son
+investigation.
+
+C'était une chambre, selon toute apparence, occupée par une femme. Près
+de la croisée, sur laquelle une charmante petite levrette blanche et
+café au lait appuyait, en regardant curieusement dans la rue, ses deux
+pattes fines et élégantes, était un métier à broder. Au fond, en face de
+la fenêtre, un clavecin tout ouvert se reposait entre deux harmonies.
+Quelques pastels, encadrés dans des cadres de bois noir relevé d'un
+petit filet d'or, étaient appendus aux murs recouverts d'un papier
+perse, et des rideaux d'indienne du même dessin que le papier
+retombaient derrière ces autres rideaux de mousseline si scrupuleusement
+appliqués aux carreaux. Par la seconde fenêtre entrebâillée, on
+apercevait les rideaux d'une alcôve qui probablement renfermait un lit.
+Le reste du mobilier était parfaitement simple, mais d'une harmonie
+charmante, qui était due évidemment, non pas à la fortune, mais au goût
+de la modeste habitante de ce petit réduit. Une vieille femme balayait,
+époussetait et rangeait, profitant de l'absence de la maîtresse du logis
+pour faire cette besogne de ménage; car on ne voyait qu'elle dans la
+chambre, et cependant il était clair que ce n'était pas elle qui
+l'habitait.
+
+Tout à coup la physionomie de la levrette, dont les grands yeux avaient
+erré jusque-là de tous côtés avec l'insouciance aristocratique
+particulière à cet animal, parut s'animer; elle pencha la tête dans la
+rue, puis, avec une légèreté et une adresse miraculeuses, elle sauta sur
+le rebord de la fenêtre et s'assit en dressant les oreilles et en levant
+une de ses pattes de devant. Le chevalier comprit alors à ces signes que
+la locataire de la petite chambre s'approchait; il ouvrit aussitôt sa
+croisée. Malheureusement, il était déjà trop tard, la rue était
+solitaire. Au même moment la levrette sauta de la fenêtre dans
+l'appartement, et courut à la porte. D'Harmental en augura que la jeune
+dame montait l'escalier, et, pour la voir plus à son aise, il se rejeta
+en arrière et se cacha au moyen de son rideau; mais la vieille femme
+vint à la fenêtre et la referma. Le chevalier ne s'attendait pas à ce
+dénouement, aussi en fut-il d'abord tout désappointé; il referma sa
+fenêtre à son tour, et revint étendre ses pieds sur ses chenets.
+
+La chose n'était pas fort distrayante, et ce fut alors que le chevalier,
+si répandu et si occupé habituellement de toutes ces petites choses de
+société qui deviennent le fond de la vie pour un homme du monde, sentit
+dans quel isolement il allait se trouver pour peu que sa retraite se
+prolongeât. Il se souvint qu'autrefois aussi il avait joué du clavecin
+et dessiné, et il lui sembla que, s'il avait la moindre épinette et
+quelques pastels, il prendrait le temps en patience. Il sonna le
+concierge et lui demanda où l'on pourrait se procurer ces objets. Le
+concierge répondit que tout surcroît de meubles était naturellement au
+compte du locataire, et que s'il voulait un clavecin il lui faudrait le
+louer; que, quant aux pastels, on en trouvait chez le papetier dont la
+boutique faisait le coin de la rue de Cléry et de la rue du Gros-Chenet.
+
+D'Harmental donna un double louis au concierge, et lui signifia que dans
+une demi-heure il désirait avoir une épinette, et tout ce qu'il lui
+fallait pour dessiner. Le double louis était un argument dont il avait
+senti plus d'une fois l'efficacité. Cependant, se reprochant de l'avoir
+employé cette fois avec une légèreté qui donnait un démenti à sa
+position apparente, il rappela le concierge et lui dit qu'il entendait
+bien, pour son double louis, avoir non seulement papier et pastel, mais
+encore la location du clavecin payée pour un mois. Le concierge répondit
+qu'à la rigueur, et parce qu'il marchanderait comme pour lui-même, la
+chose était possible, mais que bien certainement il lui faudrait payer
+le transport. D'Harmental y consentit. Une demi heure après, il était en
+possession des objets demandés, tant Paris était déjà une ville
+merveilleuse pour tout enchanteur qui avait une baguette d'or.
+
+Le concierge, en redescendant, dit à sa femme que si le jeune homme du
+quatrième ne regardait pas de plus près à son argent, il pourrait bien
+ruiner sa famille; et il lui montra deux écus de six francs qu'il avait
+économisés sur le double louis de leur locataire. La femme prit les deux
+écus des mains de son mari, en l'appelant ivrogne, et elle les serra
+dans un sac de peau caché sous un amas de vieilles nippes, en déplorant
+le malheur des pères et mères qui se saignent pour de pareils
+garnements.
+
+Ce fut l'oraison funèbre du double louis du chevalier
+
+
+
+
+Chapitre 10
+
+
+Pendant ce temps, D'Harmental s'était assis devant son épinette, et
+tapait dessus de son mieux; le marchand y avait mis une sorte de
+conscience et lui avait envoyé un instrument à peu près d'accord, de
+sorte que le chevalier s'aperçut qu'il faisait merveille, et commença à
+croire qu'il était né avec le génie de la musique, et qu'il ne lui avait
+manqué jusqu'alors qu'une circonstance comme celle où il se trouvait
+pour que ce génie se développât. Sans doute il y avait quelque chose de
+vrai au fond de tout cela, car au milieu d'une trille des plus
+éblouissantes, il vit, de l'autre coté de la rue, cinq petits doigts qui
+soulevaient délicatement le rideau pour reconnaître d'où venait cette
+harmonie inaccoutumée. Malheureusement, à la vue de ces petits doigts,
+le chevalier oublia sa musique, se retourna vivement sur son tabouret
+dans l'espérance d'apercevoir une figure derrière la main. Cette
+manoeuvre, mal calculée le perdit. La maîtresse de la petite chambre
+surprise en flagrant délit de curiosité, laissa retomber le rideau.
+D'Harmental, blessé de cette pruderie, s'en alla fermer sa fenêtre, et
+pendant, tout le reste de la journée il bouda sa voisine.
+
+La soirée se passa à dessiner, à lire et à jouer du clavecin. Le
+chevalier n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de minutes dans une
+heure, et tant d'heures dans un jour. À dix heures du soir, il sonna le
+concierge afin de lui donner ses ordres pour le lendemain. Mais le
+concierge ne répondit pas: il était couché depuis longtemps. Madame
+Denis avait dit vrai: sa maison était une maison tranquille. D'Harmental
+apprit alors qu'il y avait des gens qui se mettaient au lit au moment où
+il avait l'habitude de monter en voiture pour commencer ses visites.
+Cela lui donna fort à penser sur les moeurs étranges de cette classe
+infortunée de la société qui, ne connaissait ni l'Opéra ni les petits
+soupers, et qui dormait la nuit et veillait le jour. Il pensa qu'il
+fallait venir dans la rue du Temps-Perdu pour voir de pareilles choses,
+et il se promit bien d'en égayer ses amis quand il pourrait leur
+raconter cette singularité.
+
+Cependant une chose lui fit plaisir, c'est que sa voisine veillait comme
+lui: cela indiquait en elle un esprit supérieur à celui des vulgaires
+habitants de la rue du Temps-Perdu. D'Harmental croyait encore que l'on
+ne veillait que parce qu'on n'avait pas envie de dormir ou parce que
+l'on avait envie de s'amuser. Il oubliait ceux qui veillent parce qu'ils
+ne peuvent pas faire autrement.
+
+À minuit, la lumière s'éteignit dans la chambre en face, et d'Harmental
+à son tour se décida à se coucher.
+
+Le lendemain, à huit heures, l'abbé Brigaud était chez lui; il présenta
+à Harmental le second rapport de la police secrète du prince de
+Cellamare.
+
+Celui-ci était conçu en ces termes:
+
+«Trois heures du matin.
+
+Vu la conduite régulière qu'il a menée hier, M. le régent a donné
+l'ordre qu'on le réveillât à neuf heures.
+
+Il recevra quelques personnes désignées à son lever.
+
+De dix heures à midi, il y aura audience publique.
+
+De midi à une heure, M. le régent travaillera à ses espionnages avec La
+Vrillière et Leblanc.
+
+De une heure à deux, il ouvrira les lettres avec Torcy.
+
+À deux heures et demie, il passera au conseil de régence et fera visite
+au roi.
+
+À trois heures, il se rendra au jeu de courte paume de la rue de Seine,
+pour soutenir avec Brancas et Canillac un défi contre le duc de
+Richelieu, le marquis de Broglie et le comte de Gacé.
+
+À six heures, il ira souper au Luxembourg chez madame la duchesse de
+Berry; et il y passera la soirée.
+
+De là, il reviendra, sans gardes, au Palais-Royal, à moins que la
+duchesse de Berry ne lui donne une escorte des siens.»
+
+--Peste! sans gardes, mon cher abbé. Que pensez-vous de cela? dit
+d'Harmental tout en se mettant à sa toilette. Est-ce que l'eau ne vous
+en vient pas à la bouche?
+
+--Sans gardes, oui, répondit l'abbé; mais avec des coureurs, mais avec
+des piqueurs, mais avec un cocher, tous gens, qui se battent très peu,
+il est vrai, mais qui crient très haut. Oh! patience, patience, mon
+jeune ami! Vous êtes donc bien pressé d'être grand d'Espagne?
+
+--Non, mon cher abbé; mais, je suis pressé de ne pas vivre dans une
+mansarde où tout me manque et où je suis obligé de faire ma toilette
+tout seul, comme vous voyez. Vous croyez donc que ce n'est rien que de
+se coucher à dix heures le soir et de s'habiller sans valet de chambre
+le matin?
+
+--Oui, mais, vous avez de la musique, reprit l'abbé.
+
+--Ah! en effet, dit d'Harmental. L'abbé, ouvrez donc ma fenêtre, je vous
+prie, que l'on voie que je reçois, bonne compagnie. Cela me fera honneur
+auprès de mes voisins.
+
+--Tiens, tiens, tiens! dit l'abbé en faisant ce dont le priait le
+chevalier; mais ce n'est pas mal du tout, cela.
+
+--Comment! pas mal, reprit à son tour d'Harmental, mais c'est très bien
+au contraire: c'est de l'Armide, par dieu! Le diable m'emporte si je
+croyais trouver cela au quatrième étage, et rue du Temps-Perdu!
+
+--Chevalier, je vous prédis une chose, dit l'abbé: c'est que, pour peu
+que la chanteuse soit jeune et jolie, nous aurons dans huit jours autant
+de peine à vous faire sortir d'ici que nous en avons maintenant à vous y
+faire rester.
+
+--Mon cher abbé, répondit d'Harmental en secouant la tête, si votre
+police était aussi bien faite que celle du prince de Cellamare, vous
+sauriez que je suis guéri de l'amour pour longtemps; et la preuve, la
+voici: ne croyez pas que je passe mes journées à soupirer, je vous
+prierai donc, en descendant, de m'envoyer quelque chose comme un pâté et
+une douzaine de bouteilles d'excellents vins. Je m'en rapporte à vous:
+je sais que vous êtes connaisseur; d'ailleurs, envoyées par vous, elles
+témoigneront d'une attention de tuteur; achetées par moi, elles
+témoigneraient d'une débauche de pupille, et j'ai ma réputation
+provinciale à garder à l'endroit de madame Denis.
+
+--C'est juste; je ne vous demande pas pourquoi faire; je m'en rapporte à
+vous.
+
+--Et vous avez raison, mon cher abbé; c'est pour le bien de la cause.
+
+--Dans une heure, le pâté et le vin seront ici.
+
+--Quand vous reverrai-je?
+
+--Demain probablement.
+
+--Ainsi donc, à demain.
+
+--Vous me renvoyez?
+
+--J'attends quelqu'un.
+
+--Toujours pour la bonne cause?
+
+--Je vous en réponds. Allez, et que Dieu vous garde!
+
+--Restez, et que le diable ne vous tente pas! Souvenez-vous que c'est la
+femme qui nous a fait chasser tous autant que nous sommes du paradis
+terrestre. Défiez-vous de la femme!
+
+--Amen! dit le chevalier en faisant, de la main un dernier signe à
+l'abbé Brigaud.
+
+En effet, comme l'avait remarqué le bon abbé, d'Harmental avait hâte
+qu'il fût parti. Son grand amour pour la musique, qu'il avait découvert
+de la veille seulement, avait fait de tels progrès qu'il était désireux
+de n'être distrait en rien de ce qu'il venait d'entendre. Autant que le
+permettait cette maudite fenêtre toujours fermée, ce qui parvenait au
+chevalier, tant de l'instrument que de la voix, révélait dans sa voisine
+une excellente musicienne: le doigté était savant, la voix était douce
+quoique étendue, et avait, dans les cordes hautes, de ces vibrations
+profondes qui répondent au coeur. Aussi, après un passage très difficile
+et parfaitement exécuté, d'Harmental ne put-il s'empêcher de battre des
+mains et de crier bravo. Par, malheur encore, ce triomphe auquel dans sa
+solitude, elle n'était point habituée, au lieu d'encourager la
+musicienne, l'intimida sans doute, à un tel point que, clavecin et voix,
+tout s'arrêta à l'instant même et que le silence succéda immédiatement à
+la mélodie pour laquelle le chevalier avait si imprudemment manifesté
+son enthousiasme.
+
+En échange, il vit s'ouvrir la porte de la chambre au-dessus, qui, comme
+nous l'avons dit, donnait sur la terrasse. Il en sortit d'abord, une
+main étendue qui visiblement interrogeait le temps. La réponse du temps
+fut rassurante, selon toute vraisemblance, car la main fut presque
+aussitôt suivie d'une tête coiffée d'un petit bonnet d'indienne serré
+sur le front par un ruban de soie gorge de pigeon, et la tête à son tour
+ne précéda que de quelques instants un avant-corps, couvert d'une espèce
+de robe de chambre en façon de camisole et de la même étoffe que le
+bonnet. Cela ne permettait point encore au chevalier de reconnaître bien
+précisément à quel sexe appartenait l'individu qui semblait avoir tant
+de peine à se hasarder à l'air du matin. Enfin une espèce de rayon de
+soleil ayant glissé entre deux nuages, encouragea, à ce qu'il paraît, le
+timide locataire de la terrasse, qui se détermina à sortir tout à fait.
+D'Harmental reconnut alors, à sa culotte courte de velours noir et à ses
+bas chinés, que le personnage qui venait d'entrer en scène était du sexe
+masculin.
+
+C'était l'horticulteur dont nous avons parlé.
+
+Le mauvais temps des jours précédents l'avait sans doute privé de sa
+promenade matinale, et l'avait empêché de donner à son jardin ses soins
+accoutumés, car il commença à le parcourir avec une inquiétude visible
+d'y trouver quelque accident produit par le vent et par la pluie; mais
+après une visite minutieuse du jet d'eau, de la grotte et du berceau,
+qui étaient les trois principaux ornements, l'excellente figure de
+l'horticulteur s'éclaira d'un rayon de joie comme le temps venait de
+faire d'un rayon de soleil. Il s'était aperçu non seulement que toute
+chose était à sa place, mais encore que son réservoir était plein à
+déborder. Il crut donc pouvoir se donner le plaisir de faire jouer ses
+eaux, prodigalité qu'ordinairement, à l'instar du roi Louis XIV, il ne
+se permettait que le dimanche. Il tourna un robinet, et la gerbe
+hebdomadaire s'éleva majestueusement à la hauteur de quatre ou cinq
+pieds.
+
+Le bonhomme en eut une joie si grande qu'il se mit à chanter le refrain
+d'une vieille chanson pastorale avec laquelle d'Harmental avait été
+bercé, et que tout en répétant:
+
+ _Laissez-moi aller,_
+ _Laissez-moi jouer,_
+ _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette,_
+
+Il courut à sa fenêtre et appela deux fois à haute voix:
+
+--Bathilde! Bathilde!
+
+Le chevalier comprit alors qu'il y avait une communication
+architecturale entre la chambre du cinquième et celle du quatrième, et
+une relation quelconque entre l'horticulteur et la musicienne. Or, comme
+il pensa que, vu la modestie dont elle venait de lui donner une preuve,
+la musicienne, s'il restait à sa fenêtre, pourrait bien ne pas monter
+sur la terrasse, il referma sa croisée d'un air d'insouciance parfaite,
+tout en ayant soin de se ménager derrière le rideau une petite ouverture
+par laquelle il pouvait tout voir sans être vu.
+
+Ce qu'il avait prévu arriva. Au bout d'un instant, une charmante tête de
+jeune fille parut dans l'encadrement de la fenêtre; mais comme sans
+doute le terrain sur lequel s'était hasardé avec tant de courage celui
+qui l'avait appelée était trop humide, elle ne voulut point aller plus
+loin. La petite levrette non moins craintive que sa maîtresse, resta
+près d'elle, ses pattes blanches posées sur le rebord de la fenêtre, et
+secouant la tête en signe de négation à toutes les instances qui lui
+furent faites pour l'attirer plus loin que sa maîtresse ne voulait
+aller.
+
+Cependant il s'établit un dialogue de quelques minutes entre le bonhomme
+et la jeune fille. D'Harmental eut donc le loisir de l'examiner avec
+d'autant moins de distraction que sa fenêtre étant fermée lui permettait
+de voir sans entendre.
+
+Elle paraissait arrivée à cet âge délicieux de la vie où la femme,
+passant de l'enfance à la jeunesse, sent tout fleurir dans son coeur et
+sur son visage, sentiment, grâce et beauté. Au premier coup d'oeil, on
+voyait qu'elle n'avait pas moins de seize ans, mais pas plus de
+dix-huit. Il existait en elle un singulier mélange de deux races: elle
+avait les cheveux blonds, le teint mat et le col ondoyant d'une
+Anglaise, avec les yeux noirs, les lèvres de corail et les dents de
+perles d'une Espagnole. Comme elle ne mettait ni blanc ni rouge, et
+comme à cette époque la poudre commençait à peine à être de mode, et
+d'ailleurs était réservée aux têtes aristocratiques, son teint éclatait
+de sa propre fraîcheur, et rien ne ternissait la délicieuse nuance de sa
+chevelure. Le chevalier resta comme en extase. En effet, il n'avait vu
+dans sa vie que deux genres de femmes: les grosses et rondes paysannes
+du Nivernais, avec leurs gros pieds, leurs grosses mains, leurs jupons
+courts et leurs chapeaux en cor de chasse, et les femmes de
+l'aristocratie parisienne, belles sans doute, mais de cette beauté
+étiolée par les veilles, par le plaisir, par cette transposition de la
+vie qui les fait ce que seraient des fleurs qui ne verraient du soleil
+que quelques rares rayons, et à qui l'air vivifiant du matin et du soir
+n'arriverait qu'à travers les vitres d'une serre chaude. Il ne
+connaissait donc pas ce type bourgeois, ce type intermédiaire, si on
+peut le dire, entre la haute société et la population des campagnes, qui
+a toute l'élégance de l'une et toute la fraîche santé de l'autre. Aussi,
+comme nous l'avons dit, resta-t-il cloué à sa place, et longtemps après
+que la jeune fille était rentrée, avait-il les yeux encore fixés sur la
+fenêtre où était apparue cette délicieuse vision.
+
+Le bruit de sa porte qui s'ouvrait le tira de son extase: c'étaient le
+pâté et le vin de l'abbé Brigaud qui faisaient leur entrée solennelle
+dans la mansarde du chevalier. La vue de ces provisions lui rappela
+qu'il avait pour le moment autre chose à faire que de se livrer à la vie
+contemplative, et qu'il avait donné, pour affaire d'une bien grande
+importance, rendez-vous au capitaine Roquefinette. En conséquence, il
+tira sa montre, et il s'aperçut qu'il était dix heures, du matin.
+C'était, on s'en souvient, l'heure convenue. Il donna congé au porteur
+des comestibles aussitôt qu'il les eut déposés sur la table, se chargea
+lui-même du reste du service, afin de n'avoir pas besoin d'immiscer le
+concierge dans ses petites affaires, et, ouvrant de nouveau sa fenêtre,
+il se mit à guetter l'apparition du capitaine Roquefinette.
+
+
+
+
+Chapitre 11
+
+
+Il était à peine à son observatoire qu'il aperçut le digne capitaine qui
+débouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la
+hanche, et avec l'allure martiale et décidée d'un homme qui, comme le
+philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau,
+thermomètre auquel ses familiers pouvaient reconnaître l'état secret des
+finances de son maître, et qui dans les jours de fortune était posé
+aussi carrément sur sa tête qu'une pyramide l'est sur sa base, son
+chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frappé
+le baron de Valef, et grâce à laquelle une de ses trois cornes touchait
+presque l'épaule droite, tandis que la corne parallèle aurait pu donner
+à Franklin quarante ans plus tôt, si Franklin eût rencontré le
+capitaine, la première idée du paratonnerre. Arrivé au tiers de la rue,
+il leva la tête, ainsi que la chose était convenue, et juste au-dessus
+de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui était
+attendu échangèrent un signe, et le capitaine, ayant calculé ses
+distances avec un coup d'oeil tout stratégique, et reconnu la porte qui
+devait correspondre à la fenêtre, franchit le seuil de la paisible
+maison de madame Denis avec le même air de familiarité que si c'était
+celui d'une taverne. Le chevalier, de son côté, referma sa croisée et
+tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. Était-ce pour
+n'être point vu avec le capitaine par sa belle voisine?
+
+Était-ce pour que le capitaine ne la vît pas elle-même?
+
+Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le
+bruit de son épée, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les
+barres de l'escalier. Arrivé au troisième, comme la lumière qui venait
+d'en bas n'était alimentée par aucun autre jour, le capitaine se trouva
+fort embarrassé, ne sachant pas s'il devait s'arrêter ou passer outre.
+Aussi, après avoir toussé de la façon la plus significative, voyant que
+cet appel était resté incompris de celui qu'il cherchait:
+
+--Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait
+venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je
+sois guidé par la lumière du ciel ou par le son de votre voix.
+Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Thésée dans le
+Labyrinthe.
+
+Et le capitaine se mit à chanter lui-même à tue-tête:
+
+ _Belle Ariane, je vous prie,_
+ _Prêtez-moi votre peloton,_
+ _Tonton, tonton, tontaine tonton._
+
+Le chevalier courut à la porte et l'ouvrit.
+
+--À la bonne heure, dit le capitaine, qui commençait à apparaître dans
+la demi-teinte. C'est que l'échelle de votre pigeonnier est noire en
+diable. Mais enfin me voilà, fidèle à la consigne, solide au poste,
+exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient à la Samaritaine juste au
+moment où je passais sur le pont Neuf.
+
+--Oui, vous êtes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en
+tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes
+voisins ne fassent point attention à vous.
+
+--En ce cas, je suis muet comme une tanche, répondit le capitaine. Au
+surplus, ajouta-t-il en montrant le pâté et les bouteilles qui
+couvraient la table, vous avez deviné, le véritable moyen de me fermer
+la bouche.
+
+Le chevalier poussa la porte derrière le capitaine et mit le verrou.
+
+--Ah! ah! Du mystère? Tant mieux! je suis pour les mystères, moi. Il y a
+presque toujours quelque chose à gagner avec les gens qui commencent par
+vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser
+qu'à votre serviteur, continua le capitaine en revenant à son langage
+mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du
+silence.
+
+Ainsi ne vous gênez pas.
+
+--C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai
+des choses assez importantes à vous dire pour réclamer d'avance votre
+discrétion.
+
+--Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une leçon au
+petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'oeil manier l'épée en amateur,
+et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service
+qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval
+qui valait cent louis, et j'aime les gens généreux. Donc, puisque vous
+êtes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le vôtre?
+
+--Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre.
+
+--Parlez et je vous écoute, répondit le capitaine en prenant son air le
+plus grave.
+
+--Vous m'écouterez mieux assis, mon cher hôte; mettons-nous à table et
+déjeunons.
+
+--Vous prêchez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine
+en détachant son épée et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de
+sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a
+pas moyen d'être d'un autre avis que vous. Me voilà; commandez la
+manoeuvre, et je l'exécute.
+
+
+
+--Goûtez ce vin pendant que j'attaque le pâté.
+
+--C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi
+séparément, puis nous nous réunirons pour exterminer ce qui en restera.
+
+Et, joignant l'application à la théorie, le capitaine saisit au collet
+la première bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'étant versé
+une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilité qu'on eût pu
+croire que la nature l'avait doué d'un mode de déglutition tout
+particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice, à peine le vin
+fut-il bu qu'il s'aperçut que la liqueur qu'il venait d'entonner si
+cavalièrement méritait un degré d'attention fort supérieur à celui qu'il
+lui avait accordé.
+
+--Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une
+lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais
+donc là? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'était de la
+piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se
+versant un second verre de la même bouteille en secouant la tête,
+Roquefinette, mon ami, tu commences à te faire vieux. Il y a dix ans, à
+la première goutte qui aurait touché ton palais, tu aurais su à qui tu
+avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour
+connaître la valeur des choses. À votre santé, chevalier!
+
+Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son
+second verre, se reprenant à trois fois pour le vider, et clignant des
+yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini:
+
+--C'est de l'Ermitage de 1702, l'année de la bataille de Friedlingen! Si
+votre fournisseur en a beaucoup comme celui-là, et s'il fait crédit,
+donnez moi son adresse: je lui promets une fière pratique!
+
+--Capitaine, répondit le chevalier en faisant glisser une énorme tranche
+de pâté sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur
+fait crédit, mais encore à mes amis il le donne pour rien.
+
+--Oh! l'honnête homme! s'écria le capitaine avec un ton pénétré. Et,
+après un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel
+aurait pu le croire absorbé par l'appréciation du pâté comme il l'avait
+été un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur
+la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau
+et sa fourchette.
+
+--Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin
+pour réussir, à ce qu'il paraît, que ce pauvre capitaine Roquefinette
+nous donne un coup de main?
+
+--Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en
+tressaillant malgré lui.
+
+--Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade à deviner! Un homme qui
+donne des chevaux de cent louis, qui boit à son ordinaire du vin à une
+pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps
+Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas?
+
+--Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le
+discret: vous pourriez bien avoir deviné juste. Est-ce qu'une
+conspiration vous effraie? continua-t-il en versant à boire à son hôte.
+
+--Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au
+monde qui effrayait le capitaine Roquefinette?
+
+--Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous connaître, à la
+première vue, aux premières paroles échangées, j'ai jeté les yeux sur
+vous pour vous offrir d'être mon second.
+
+--Ah! c'est-à-dire que si vous êtes pendu à une potence de vingt pieds,
+je serai pendu à une potence de dix; voilà tout.
+
+--Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau à boire,
+si l'on commençait, comme vous le faites, par envisager les choses sous
+leur mauvais côté on n'entreprendrait jamais rien.
+
+--Parce que j'ai parlé de potence? répondit le capitaine. Mais cela ne
+prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des
+mille manières de sortir de la vie, et certainement une des moins
+désagréables. On voit bien que vous n'avez jamais regardé la chose en
+face, pour en faire le dégoûté. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous
+aurons le cou coupé, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou
+à monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face
+d'Harmental. C'était un beau jeune homme comme vous, de votre âge à peu
+près. Il avait conspiré, comme vous voulez le faire, mais la chose
+manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel
+échafaud noir; on lui permit de se tourner du côté de la fenêtre où
+était sa maîtresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise;
+mais le bourreau était un maladroit habitué à pendre et non pas à
+décapiter; de sorte qu'il fut obligé de s'y reprendre à trois fois pour
+lui trancher la tête; et encore n'en vint-il à bout qu'à l'aide d'un
+couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien
+le cou qu'il parvint enfin à le détacher....
+
+Allons, vous êtes un brave! continua le capitaine en voyant que le
+chevalier avait écouté sans sourciller les détails de cette horrible
+exécution. Touchez là, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous?
+Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le
+duc d'Orléans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever
+l'autre oeil au borgne? Me voilà.
+
+Rien de tout cela, capitaine; et, s'il plaît à Dieu, il n'y aura pas de
+sang répandu.
+
+--De quoi s'agit-il donc alors?
+
+--Avez-vous jamais entendu parler de l'enlèvement du secrétaire du duc
+de Mantoue?
+
+--De Matthioli?
+
+--Oui.
+
+--Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer
+comme on le conduisait à Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et
+monsieur de Villebois qui ont fait le coup; à telles enseignes, qu'ils
+ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes.
+
+--C'était assez médiocrement payé, dit avec dédain d'Harmental.
+
+--Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli
+denier.
+
+--Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez chargé de la chose?
+
+--Je m'en serais chargé, répondit le capitaine.
+
+--Mais si, au lieu d'enlever le secrétaire, on vous eût proposé
+d'enlever le duc?
+
+--Alors, c'eût été plus cher.
+
+--Mais vous eussiez accepté de même?
+
+--Pourquoi pas? J'aurais demandé le double, voilà tout.
+
+--Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous eût dit:
+Capitaine, ce n'est point un danger obscur où je vous jette, enfant
+perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, où je mets
+comme vous mon nom, mon avenir, ma tête, qu'auriez-vous répondu à cet
+homme?
+
+--Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui
+s'agit-il?
+
+Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine.
+
+--À la santé du régent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident
+jusqu'à la frontière d'Espagne, comme Matthioli est arrivé à Pignerol!
+
+--Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre à la hauteur
+de l'oeil. Puis, après une pause:--Et pourquoi pas? continua-t-il. Le
+régent n'est qu'un homme, après tout. Seulement, nous ne serons ni
+décapités ni pendus: nous serons roués. À un autre je dirais que c'est
+plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me
+donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien
+résolus.
+
+--Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous
+pouvoir vous y fier?
+
+--Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! répondit le
+capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voilà tout.
+
+--Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secrétaire et en y
+prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne
+marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les
+en acompte si nous réussissons; si nous échouons, chacun tirera de son
+côté.
+
+--Chevalier, répondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant
+dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je
+ne vous ferai pas l'injure de compter après vous. Et à quand la chose?
+
+--Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouvé
+le pâté supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me
+faire le plaisir de déjeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui,
+je vous tiendrai au courant.
+
+--Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le
+moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plutôt venu trois jours de
+suite chez vous que la police de ce damné d'Argenson serait à nos
+trousses. Heureusement qu'il a affaire à aussi fin que lui, et qu'il y a
+longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier,
+d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plutôt
+ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle
+donne d'un côté dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue
+Montmartre, je n'ai pas même besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en
+détachant son noeud d'épaule, prenez ce ruban. Le jour où il faudra que
+je monte, vous l'attacherez à un clou en dehors de la fenêtre. Je saurai
+ce que cela veut dire et je monterai.
+
+--Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et
+rajuster son épée, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que
+vous a donc fait ce bon vin, que vous appréciiez tant tout à l'heure, et
+que vous avez l'air de mépriser maintenant?
+
+--C'est justement parce que je l'apprécie toujours que je m'en sépare,
+et la preuve que je ne le méprise pas, ajouta-t-il en remplissant de
+nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu. À votre
+santé, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir là de fier vin! Hum!
+Et maintenant, fini, c'est fini! Me voilà à l'eau pour jusqu'au
+lendemain du jour où j'aurai vu le ruban rouge flotter à la fenêtre.
+Tâchez que ce soit le plus tôt possible, attendu que l'eau est un
+liquide qui est diablement contraire à ma constitution.
+
+--Mais pourquoi vous en allez-vous si vite?
+
+--Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant;
+mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et
+quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle,
+souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire
+quelque bêtise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi,
+je vais à nos affaires.
+
+--Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai
+pas besoin de vous recommander la discrétion.
+
+Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur
+sa bouche, enfonça son chapeau carrément sur sa tête, souleva l'illustre
+Colichemarde, de peur qu'elle fît quelque bruit en battant les
+murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il eût
+craint que chacun de ses pas eût un écho à l'hôtel d'Argenson.
+
+
+
+
+Chapitre 12
+
+
+Le chevalier resta seul, mais cette fois: il y avait dans ce qui venait
+de se passer entre lui et le capitaine une assez vaste matière à
+réflexion pour qu'il n'eût besoin de recourir dans son ennui ni aux
+poésies de l'abbé de Chaulieu, ni à son clavecin, ni à ses pastels. En
+effet, jusque-là le chevalier n'était en quelque sorte engagé qu'à demi
+dans l'entreprise hasardeuse dont la duchesse du Maine et le prince de
+Cellamare lui avaient fait entrevoir l'issue heureuse, et dont le
+capitaine, pour éprouver son courage, venait de lui découvrir si
+brutalement la sanglante péripétie. Jusque-là, il n'avait été que
+l'extrémité d'une chaîne. En rompant d'un côté, il était dégagé.
+Maintenant, il était devenu un anneau intermédiaire rivé des deux côtés,
+et se rattachant à la fois à ce que la société avait de plus haut et à
+ce qu'elle avait de plus bas. Enfin, de cette heure, il ne s'appartenait
+plus, et il était comme ce voyageur perdu dans les Alpes qui s'arrête au
+milieu d'un chemin inconnu et qui mesure de l'oeil pour la première fois
+la montagne qui s'élève au-dessus de sa tête et le gouffre qui s'ouvre à
+ses pieds.
+
+Heureusement, le chevalier avait ce courage calme froid et résolu de
+l'homme chez lequel le sang et la bile, ces deux forces contraires, au
+lieu de se neutraliser, s'excitent en se combattant. Il s'engageait dans
+un danger avec toute la rapidité de l'homme sanguin, et une fois engagé
+dans ce danger, il le mesurait avec la résolution de l'homme bilieux. Il
+en résultait que le chevalier devait être aussi dangereux dans un duel
+que dans une conspiration; car, dans un duel son calme lui permettait de
+profiter de la moindre faute de son adversaire, et, dans une
+conspiration, son sang-froid lui permettait de renouer, à mesure qu'ils
+se seraient brisés, ces fils imperceptibles auxquels tient souvent la
+réussite des plus hautes entreprises. Madame du Maine avait donc raison
+de dire à mademoiselle Delaunay qu'elle pouvait éteindre sa lanterne et
+qu'elle croyait enfin avoir trouvé un homme.
+
+Mais cet homme était jeune, cet homme avait vingt-six ans, c'est-à-dire
+un coeur ouvert encore à toutes les illusions et à toutes les poésies de
+cette première partie de l'existence. Enfant, il avait déposé ses
+couronnes aux pieds de sa mère; jeune homme, il était venu montrer son
+bel uniforme de colonel à sa maîtresse. Enfin, dans toutes les
+entreprises de sa vie, une image aimée avait marché devant lui, et il
+s'était jeté au milieu du danger avec la certitude que, s'il y
+succombait, quelqu'un lui survivrait qui plaindrait son sort, et chez
+qui son souvenir du moins resterait vivant. Mais sa mère était morte. La
+dernière femme dont il s'était cru aimé l'avait trahi; il se sentait
+seul dans le monde, lié seulement d'intérêt avec des gens pour lesquels
+il deviendrait un obstacle dès qu'il ne leur serait plus un instrument,
+et qui, s'il échouait, loin de pleurer sa mort, ne verraient en elle
+qu'une cause de tranquillité. Or, cette situation isolée, qui devrait
+être enviée de tout homme dans un danger suprême, est presque toujours,
+en pareil cas, si grand est l'égoïsme de notre nature, une cause de
+découragement profond. Telle est l'horreur du néant chez l'homme, qu'il
+croit se survivre encore par les sentiments qu'il inspire, et qu'il se
+console en quelque sorte de quitter la terre en songeant aux regrets qui
+accompagneront sa mémoire, et à la piété qui visitera sa tombe. Aussi,
+en ce moment, le chevalier eût tout donné pour être aimé par quelque
+chose, ne fût-ce que par un chien peut-être.
+
+Il était plongé au plus triste de ces réflexions, lorsqu'en passant et
+repassant devant sa fenêtre, il s'aperçut que celle de sa voisine était
+ouverte. Il s'arrêta tout à coup, secoua le front comme pour en faire
+tomber les plus sombres de ses pensées; puis, appuyant son coude contre
+le mur et posant sa tête dans sa main, il essaya par la vue des objets
+extérieurs de donner une autre direction à son esprit. Mais l'homme
+n'est pas plus maître de sa veille que de son sommeil, et les rêves
+qu'il fait, les yeux ouverts ou fermés, suivent un développement
+indépendant de sa volonté, et se rattachent, il ne sait comment ni
+pourquoi, à des fils invisibles qui, en vibrant d'une manière
+inattendue, révèlent leur existence. Alors les objets les plus opposés
+se rapprochent, les pensées les plus incohérentes s'attirent; on a des
+lueurs fugitives qui, si elles ne s'éteignaient pas avec la rapidité
+d'un éclair, nous découvriraient peut-être l'avenir. On sent qu'il se
+passe quelque chose d'étrange en soi; on comprend dès lors que l'on
+n'est qu'une sorte de machine mue par une main invisible, et, selon que
+l'on est fataliste ou providentiel, on se courbe sous le caprice
+inintelligent du hasard ou l'on s'incline devant la mystérieuse volonté
+de Dieu.
+
+Il en fut ainsi de d'Harmental: il avait cherché dans la vue d'objets
+étrangers à ses souvenirs et à ses espérances une distraction à sa
+situation présente, et il n'y trouva que la continuation de ses pensées.
+
+La jeune fille qu'il avait aperçue le matin était assise près de la
+fenêtre, afin de profiter des derniers rayons du jour; elle travaillait
+à quelque chose comme à une broderie. Derrière elle son clavecin était
+ouvert, et sur un tabouret posé à ses pieds, sa levrette, endormie de ce
+sommeil léger propre aux animaux que la nature a destinés à la garde de
+l'homme, se réveillait à chaque bruit qui montait de la rue, dressait
+les oreilles, allongeait la tête gracieusement au delà du rebord de la
+fenêtre, puis se recouchait en tendant une de ses petites pattes sur les
+genoux de sa maîtresse. Tout cela était délicieusement éclairé par une
+lueur du soleil couchant qui allait au fond de la chambre faire
+ressortir en points lumineux les ornements de cuivre du clavecin et les
+filets d'or de l'angle d'un cadre. Le reste était dans la demi teinte.
+
+Alors il sembla au chevalier, sans doute à cause de la disposition
+d'esprit singulière où il était lorsque ce tableau avait frappé sa vue,
+il lui sembla que cette jeune fille, au visage calme et suave, entrait
+dans sa vie comme un de ces personnages resté jusqu'alors derrière le
+rideau, et qui entrent dans une pièce au deuxième acte ou au troisième
+pour prendre part à l'action et quelquefois pour en changer le
+dénouement. Depuis cet âge où l'on voit encore des anges dans ses rêves,
+il n'avait rien rencontré de pareil. La jeune fille ne ressemblait à
+aucune des femmes qu'il avait vues jusqu'alors. C'était un mélange de
+beauté, de candeur et de simplicité, comme on en trouve quelquefois dans
+ces charmantes têtes que Greuze a copiées, non pas dans la nature, mais
+qu'il a vues se réfléchir dans le miroir de son imagination. Alors,
+oubliant tout, l'humble condition où elle était née, sans doute la rue
+où elle se trouvait, la chambre modeste qui lui servait de demeure; ne
+voyant dans la femme que la femme même, et lui faisant un coeur selon
+son visage, il pensa quel serait le bonheur de l'homme qui ferait battre
+le premier ce coeur, qui serait regardé avec amour par ces beaux yeux,
+et qui cueillerait sur ces lèvres, si franches et si pures, le mot: je
+t'aime! cette fleur de l'âme, dans un premier baiser.
+
+Telles sont les nuances étranges que les mêmes objets empruntent de la
+différence de situation de celui qui les regarde. Huit jours auparavant,
+au milieu de son luxe, dans sa vie qu'aucun danger ne menaçait, entre un
+déjeuner à la taverne et une chasse à courre, entre un défi de courte
+paume chez Farol et une orgie chez la Fillon, si d'Harmental eût
+rencontré cette jeune fille, il n'eût vu sans doute en elle qu'une
+charmante grisette qu'il eût fait suivre par son valet de chambre, et à
+qui le lendemain il eût fait outrageusement offrir un cadeau de
+vingt-cinq louis peut-être; mais le d'Harmental d'il y a huit jours
+n'existait plus. À la place du beau seigneur, élégant, fou, dissipé, sûr
+de la vie, était un jeune homme isolé, marchant dans l'ombre, seul, avec
+sa propre force, sans une étoile pour le guider, qui pouvait tout à coup
+sentir la terre s'ouvrir sous ses pieds ou le ciel s'abattre sur sa
+tête. Celui-là avait besoin d'un appui, si faible qu'il fût, celui-là
+avait besoin d'amour, celui-là avait besoin de poésie. Il n'était donc
+point étonnant que, cherchant une madone à qui faire sa prière, il
+enlevât, dans son imagination, cette belle jeune fille à la sphère
+matérielle et prosaïque dans laquelle elle se trouvait, et que,
+l'attirant dans sa sphère à lui, il la posât, non point telle qu'elle
+était, sans doute, mais telle qu'il eût désiré qu'elle fût, sur le
+piédestal vide de ses adorations passées.
+
+Tout à coup la jeune fille leva la tête, jeta les yeux par hasard en
+face d'elle, et aperçut à travers les vitres la figure pensive du
+chevalier. Il lui parut évident que ce jeune homme restait là pour elle
+et que c'était elle qu'il regardait. Aussi une vive rougeur passa-t-elle
+aussitôt sur son visage. Cependant elle fit comme si elle n'avait rien
+vu, et elle baissa de nouveau la tête vers sa broderie. Mais au bout
+d'un instant elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, puis sans
+affectation, sans fausse pruderie, quoique avec un reste d'embarras
+cependant, elle revint fermer sa fenêtre.
+
+D'Harmental restait où il était et comme il était, continuant, malgré la
+fermeture de la fenêtre, de s'avancer dans le pays imaginaire où sa
+pensée voyageait. Une ou deux fois il lui sembla voir se soulever le
+rideau de sa voisine, comme si elle eût voulu savoir si l'indiscret qui
+l'avait chassée de sa place était toujours à la sienne. Enfin, quelques
+accords savants et rapides se firent entendre; une harmonie douce leur
+succéda, et ce fut alors d'Harmental qui ouvrit sa fenêtre à son tour.
+
+Il ne s'était point trompé; sa voisine était d'une force tout à fait
+supérieure: elle exécuta deux ou trois morceaux, mais sans cependant
+mêler sa voix au son de l'instrument, et d'Harmental trouvait presque
+autant de plaisir à l'entendre qu'il en avait trouvé à la voir. Tout à
+coup elle s'arrêta au milieu d'une mesure. D'Harmental supposa, ou
+qu'elle l'avait vu à sa fenêtre, ou qu'elle voulait le punir de sa
+curiosité, ou qu'il était entré quelqu'un, et que ce quelqu'un l'avait
+interrompue; il se retira en arrière, mais de façon à ne point perdre de
+vue la fenêtre. Au bout d'un instant, il reconnut que sa dernière
+supposition était vraie. Un homme vint à la croisée, souleva le rideau,
+colla sa bonne grosse face à une vitre, tandis qu'avec la main il battit
+une marche sur une autre vitre. Le chevalier reconnut, quoiqu'une
+différence sensible se fût faite dans sa toilette, l'homme au jet d'eau
+qu'il avait vu sur la terrasse le matin, et qui, avec un air de si
+parfaite familiarité, avait prononcé deux fois le nom de Bathilde.
+
+Cette apparition plus que prosaïque produisit l'effet qu'elle devait
+naturellement produire, c'est-à-dire qu'elle ramena d'Harmental de la
+vie imaginaire à la vie réelle. Il avait oublié cet homme, qui faisait
+un contraste si parfait et si étrange avec la jeune fille dont il était
+nécessairement ou le père, ou l'amant, ou le mari. Or, dans tous ces
+cas, que pouvait avoir de commun avec le noble et aristocrate chevalier
+la fille, l'épouse ou la maîtresse d'un tel homme? La femme, et c'est un
+malheur de sa situation éternellement dépendante, grandit ou s'abaisse
+de la grandeur ou de la vulgarité de celui au bras de qui elle marche
+appuyée, et, il faut l'avouer, l'horticulteur de la terrasse n'était pas
+fait pour maintenir la pauvre Bathilde à la hauteur où le chevalier
+l'avait élevée dans ses rêves.
+
+Aussi se prit-il à rire de sa propre folie et la nuit étant revenue,
+comme, depuis la veille au matin, il n'avait pas mis le pied dehors, il
+résolut de faire un tour par la ville afin de s'assurer par lui-même de
+l'exactitude des rapports du prince de Cellamare. Il s'enveloppa de son
+manteau, descendit les quatre étages, et s'achemina vers le Luxembourg,
+où la note que lui avait remise le matin l'abbé Brigaud disait que le
+régent devait aller souper sans gardes.
+
+Arrivé en face du palais du Luxembourg, le chevalier ne vit aucun des
+signes qui annonçaient que le duc d'Orléans était chez sa fille: il n'y
+avait à la porte qu'une sentinelle, tandis que du moment où entrait
+monsieur le régent, on avait l'habitude d'en placer une seconde. De
+plus, on ne voyait dans la cour ni voiture qui attendît ni coureurs, ni
+valets de pied; il était donc évident que monsieur le duc d'Orléans
+n'était point encore venu. Le chevalier attendit pour le voir passer,
+car, comme le régent ne déjeunait jamais et ne prenait à deux heures de
+l'après-midi qu'une tasse de chocolat, il était rare qu'il soupât plus
+tard que six heures. Or, cinq heures trois quarts avaient sonné à
+Saint-Sulpice au moment où le chevalier tournait le coin de la rue de
+Condé et de la rue de Vaugirard.
+
+Le chevalier attendit une heure et demie rue de Tournon, allant de la
+rue du Petit-Lion au palais, sans rien apercevoir de ce qu'il était venu
+chercher. À huit heures moins un quart il vit quelque mouvement au
+Luxembourg. Une voiture avec des piqueurs à cheval, armés de torches,
+vint attendre au pied du perron. Un instant après, trois femmes y
+montèrent: il entendit le cocher qui criait aux piqueurs: au
+Palais-Royal! Les piqueurs partirent au galop, la voiture les suivit, le
+factionnaire présenta les armes, et, si vite que passât devant lui
+l'élégant équipage aux armes de France, le chevalier reconnut la
+duchesse de Berry, madame de Mouchy, sa dame d'honneur, et madame de
+Pons, sa dame d'atours. Il y avait erreur grave dans l'itinéraire envoyé
+au chevalier: c'était la fille qui allait chez le père, et non le père
+qui allait chez la fille.
+
+Cependant le chevalier attendit encore, car il pouvait être arrivé au
+régent un accident qui l'eût retenu chez lui. Une heure après, la
+voiture repassa. La duchesse de Berry riait d'une histoire que lui
+racontait Broglie, qu'elle ramenait. Il n'y avait donc aucun accident
+grave. C'était la police du prince de Cellamare qui était en faute.
+
+Le chevalier rentra chez lui vers dix heures, sans avoir été ni
+rencontré ni reconnu. Il eut quelque peine à se faire ouvrir, car, selon
+les habitudes patriarcales de la maison Denis, le concierge était
+couché. Il vint tirer les verrous en grommelant. D'Harmental lui glissa
+un petit écu dans la main, en lui disant une fois pour toutes qu'il lui
+arriverait quelquefois de rentrer tard; mais que, chaque fois que la
+chose arriverait, il y aurait la même gratification pour lui. Sur quoi
+le concierge se confondit en remerciements, et lui assura, qu'il était
+parfaitement libre de rentrer à l'heure qu'il lui plairait, et même de
+ne pas rentrer du tout.
+
+De retour dans sa chambre, d'Harmental s'aperçut que celle de sa voisine
+était éclairée; il posa sa bougie derrière un meuble et s'approcha de sa
+fenêtre. De cette façon, autant que les rideaux le permettaient, il
+pouvait voir chez elle, tandis qu'on ne pouvait voir chez lui.
+
+Elle était assise près d'une table, dessinant probablement contre un
+carton qu'elle tenait sur ses genoux, car on voyait son profil qui se
+détachait en noir sur la lumière placée derrière elle. Au bout d'un
+instant, une autre ombre, que le chevalier reconnut pour celle du
+bonhomme à la terrasse, passa deux ou trois fois entre la lumière et la
+fenêtre. Enfin l'ombre s'approcha de la jeune fille, celle-ci tendit le
+front, l'ombre y déposa un baiser, et s'éloigna un bougeoir à la main.
+Un instant après, les vitres de la chambre du cinquième étage
+s'éclairèrent. Toutes ces petites circonstances parlaient une langue
+qu'il était impossible de ne pas comprendre; l'homme à la terrasse
+n'était point le mari de Bathilde: c'était tout au plus son père.
+
+D'Harmental, sans savoir pourquoi se sentit tout joyeux de cette
+découverte: il ouvrit, aussi doucement qu'il pût, la fenêtre, et,
+accoudé sur la barre qui lui servait d'appui, les yeux fixés sur cette
+ombre, il retomba dans cette même rêverie dont l'avait tiré dans la
+journée, l'apparition grotesque de son voisin. Au bout d'une heure à peu
+près, la jeune fille se leva, déposa carton et crayons sur la table,
+s'avança du coté de l'alcôve, s'agenouilla sur une chaise devant la
+seconde fenêtre, et fit sa prière. D'Harmental comprit que sa veille
+laborieuse était finie; mais, se rappelant la curiosité de la belle
+voisine quand pour la première fois il avait de son côté fait de la
+musique, il voulut voir s'il aurait le pouvoir de prolonger cette
+veille, et se mit à son épinette. Ce qu'il avait prévu arriva: aux
+premiers sons qui parvinrent jusqu'à elle, la jeune fille, ignorant que
+par la position de la lumière on voyait son ombre à travers les rideaux,
+s'approcha de la fenêtre sur la pointe du pied, et, se croyant bien
+cachée, elle écouta sans contrainte le mélodieux instrument qui, pareil
+à un oiseau du soir, s'éveillait pour chanter au milieu de la nuit.
+
+Le concert eût peut-être duré bien des heures ainsi, car d'Harmental,
+encouragé par le résultat produit, se sentait une verve et une facilité
+d'exécution qu'il ne s'était jamais connu. Malheureusement, le locataire
+du troisième était sans doute quelque manant, peu amateur de la musique,
+car d'Harmental entendit tout à coup, juste au-dessous de ses pieds, le
+bruit d'une canne qui frappait le plafond avec une telle violence, que
+s'était, à n'en pouvoir douter, un avertissement direct qu'on lui
+donnait de remettre à un moment plus convenable sa mélodieuse
+occupation. Dans toute autre circonstance, d'Harmental eût envoyé au
+diable l'impertinent donneur d'avis; mais il réfléchit qu'un esclandre
+qui sentirait son gentilhomme le perdrait de réputation auprès de madame
+Denis, et qu'il jouait trop gros jeu à être reconnu pour ne point passer
+philosophiquement par-dessus quelques-uns des inconvénients de la
+nouvelle position qu'il avait adoptée. En conséquence, au lieu de se
+mettre en opposition plus longue avec les règlements nocturnes établis
+sans doute entre son hôtesse et ses locataires, il obéit à l'invitation,
+oubliant de quelle façon cette invitation lui avait été faite.
+
+De son côté, dès qu'elle n'entendit plus rien, la jeune fille quitta sa
+fenêtre, et comme elle laissa tomber derrière elle les seconds rideaux
+d'étoffe perse, elle disparut aux yeux de d'Harmental. Quelque temps
+encore cependant il put voir la chambre éclairée; mais bientôt toute
+lueur s'éteignit. Quant à la chambre du cinquième étage, depuis plus de
+deux heures elle était dans la plus parfaite obscurité.
+
+D'Harmental se coucha à son tour, tout joyeux de penser qu'il existait
+un point de contact si direct entre lui et sa belle voisine.
+
+Le lendemain, l'abbé Brigaud entra dans sa chambre avec son exactitude
+ordinaire. Le chevalier était déjà levé depuis une heure, et s'était
+vingt fois approché de sa fenêtre sans avoir pu apercevoir sa voisine,
+quoiqu'il fût évident qu'elle s'était levée, même avant lui. En effet,
+par les carreaux supérieurs, il avait vu en se réveillant les grands
+rideaux remis à leurs patères. Aussi tout disposé qu'il était à faire
+tomber son commencement de mauvaise humeur sur quelqu'un:
+
+--Ah! pardieu! Mon cher abbé, lui dit-il aussitôt que la porte fut
+refermée, félicitez de ma part le prince sur sa police: elle est
+parfaitement faite, ma foi!
+
+--Qu'est-ce que vous avez contre elle? demanda l'abbé Brigaud avec le
+demi-sourire qui lui était habituel.
+
+--Ce que j'ai? J'ai que, voulant juger par moi-même, hier, de sa
+fidélité, je suis allé m'embusquer rue de Tournon, que j'y suis resté
+quatre heures, et que ce n'est pas le régent qui est venu chez sa fille,
+mais madame la duchesse de Berry qui a été chez son père.
+
+--Eh bien! nous savons cela.
+
+--Ah! vous savez cela? dit d'Harmental.
+
+--Oui, à telles enseignes qu'elle est sortie à huit heures moins cinq
+minutes du Luxembourg, avec madame de Mouchy et madame de Pons, et
+qu'elle y est rentrée à neuf heures et demie en ramenant Broglie, qui
+est venu prendre à table la place du régent, qu'on avait attendu
+inutilement.
+
+--Et le régent, où est-il, lui?
+
+--Le régent?
+
+--Oui.
+
+--Ceci est une autre histoire; vous allez le savoir. Écoutez et ne
+perdez pas un mot, puis nous verrons si vous dites encore que la police
+du prince est mal faite.
+
+--J'écoute.
+
+--Notre rapport annonçait que le duc-régent, devait hier, à trois heures
+aller faire une partie de courte paume rue de Seine?
+
+--Oui.
+
+--Il y est allé. Au bout d'une demi-heure il en est sorti, tenant son
+mouchoir sur ses yeux; il s'était donné lui-même un coup de raquette sur
+le sourcil avec tant de violence qu'il s'était ouvert la peau du front.
+
+--Ah! voilà donc l'accident?
+
+--Attendez. Alors le régent, au lieu de rentrer au Palais-Royal, s'est
+fait conduire chez madame de Sabran. Vous savez où demeure madame de
+Sabran?
+
+--Elle demeurait rue de Tournon; mais depuis que son mari est maître
+d'hôtel du régent, ne demeure-t-elle pas rue des Bons-Enfants, tout près
+du Palais Royal?
+
+--Justement. Or, il paraît que madame de Sabran, qui jusque-là avait
+fait de la fidélité à Richelieu, touchée enfin de l'état pitoyable où
+elle a vu le pauvre prince, a voulu justifier le proverbe: Malheureux au
+jeu, heureux en amour. Le prince, à sept heures et demie, par un petit
+mot daté de la salle à manger de madame de Sabran, qui lui donnait à
+souper, a annoncé à Broglie qu'il n'irait pas au Luxembourg, et l'a
+chargé d'y aller à sa place, et de faire ses excuses à la duchesse de
+Berry.
+
+--Ah! voilà donc l'histoire que racontait Broglie et qui faisait tant
+rire ces dames?
+
+--C'est probable. Maintenant, comprenez-vous?
+
+--Oui, je comprends que le régent, n'étant pas doué de la puissance
+d'ubiquité, ne pouvait pas être à la fois chez madame de Sabran et chez
+sa fille.
+
+--Et vous ne comprenez que cela?
+
+--Mon cher abbé, vous parlez comme un oracle; expliquez-vous, voyons.
+
+--Ce soir, je viendrai vous prendre à huit heures, et nous irons faire
+un tour rue des Bons-Enfants. Les localités parleront pour moi.
+
+--Ah! ah! dit d'Harmental, j'y suis.... Si près du Palais-Royal, le
+régent ira à pied; l'hôtel qu'habite madame de Sabran a son entrée rue
+des Bons-Enfants; après une certaine heure, on ferme le passage du
+Palais-Royal, qui donne dans la rue des Bons-Enfants; il est donc obligé
+pour rentrer de tourner par la cour des Fontaines ou par la rue
+Neuve-des-Bons-Enfants, et alors nous le tenons! Mordieu! l'abbé, vous
+êtes un grand homme, et si monsieur le duc du Maine ne vous fait pas
+cardinal ou du moins archevêque, il n'y a plus de justice.
+
+--Je compte bien là-dessus. Maintenant, vous comprenez! il faut vous
+tenir prêt.
+
+--Je le suis.
+
+--Avez-vous des moyens d'exécution organisés?
+
+--J'en ai.
+
+--Alors, vous correspondez avec vos gens?
+
+--Par un signe.
+
+--Et ce signe ne peut vous trahir?
+
+--Impossible.
+
+--En ce cas, tout va bien. Il ne s'agit plus que de déjeuner, car
+j'avais si grande hâte de venir vous dire ces belles nouvelles, que je
+suis sorti de chez moi à jeun.
+
+--Déjeuner, mon cher abbé? vous en parlez bien à votre aise! Je n'ai à
+vous offrir que les débris du pâté d'hier, et trois ou quatre bouteilles
+de vin qui ont survécu, je crois, à la bataille.
+
+--Hum! hum! murmura intérieurement l'abbé. Faisons mieux que cela, mon
+cher chevalier.
+
+--À vos ordres.
+
+--Descendons déjeuner chez notre bonne hôtesse, madame Denis.
+
+--Que diable voulez-vous que j'aille déjeuner chez elle? est-ce que je
+la connais, moi?
+
+--Ceci me regarde. Je vous présente comme mon pupille.
+
+--Mais nous ferons un déjeuner détestable.
+
+--Rassurez-vous: je connais la cuisine.
+
+--Mais ce sera assommant, ce déjeuner!
+
+--Mais vous vous ferez une amie d'une femme parfaitement connue dans le
+quartier pour ses moeurs excellentes, pour son dévouement au
+gouvernement; d'une femme incapable enfin de donner asile à un
+conspirateur. Entendez-vous cela?
+
+--Si c'est pour le bien de la cause, abbé, je me sacrifie.
+
+--Sans compter que c'est une maison fort agréable, dans laquelle il y a
+deux jeunes personnes qui jouent, l'une de la viole d'amour et l'autre
+de l'épinette, et un garçon qui est clerc de procureur: une maison enfin
+où le dimanche soir vous pourrez descendre pour faire la partie de loto.
+
+--Allez-vous-en au diable avec votre madame Denis! Ah! pardon, l'abbé,
+vous êtes peut-être l'ami de la maison. En ce cas, prenons que je n'ai
+rien dit.
+
+--Je suis son directeur, répondit l'abbé Brigaud d'un air modeste.
+
+--Alors, mille excuses, mon cher abbé. Mais vous avez raison, au fait:
+madame Denis est encore une fort belle femme, parfaitement conservée,
+avec des mains superbes et des pieds très mignons. Peste! je me la
+rappelle.
+
+Descendez le premier, je vous suis.
+
+--Pourquoi pas ensemble?
+
+--Et ma toilette donc, l'abbé? Vous voulez que je descende devant
+mesdemoiselles Denis tout défrisé comme me voilà? Allons donc! on se
+doit à sa figure, que diable! D'ailleurs, il est plus convenable que
+vous m'annonciez: je n'ai pas les privilèges d'un directeur.
+
+--Vous avez raison: je descends, je vous annonce et dans dix minutes
+vous arrivez en personne, n'est-ce pas?
+
+--Dans dix minutes.
+
+--Adieu.
+
+--Au revoir.
+
+Le chevalier n'avait dit que la moitié de la vérité: il restait pour
+faire sa toilette peut-être, mais aussi dans l'espérance qu'il
+apercevrait quelque peu sa belle voisine, à laquelle, il avait rêvé tout
+la nuit. Ce désir fut sans résultat: il eut beau rester embusqué
+derrière les rideaux de sa fenêtre, celle de la jeune fille aux blonds
+cheveux et aux beaux yeux noirs resta hermétiquement voilée. Il est vrai
+qu'en échange, il put apercevoir son voisin qui, entrouvrant sa porte
+dans la toilette matinale que lui connaissait déjà le chevalier, passa
+avec la même précaution que la veille, sa main d'abord, puis sa tête.
+Mais cette fois, sa hardiesse n'alla pas plus loin, car il faisait
+quelque peu de brouillard, et le brouillard, comme on sait, est
+essentiellement contraire à l'organisation du bourgeois de Paris. Aussi
+le nôtre toussa-t-il deux fois dans les cordes les plus basses de sa
+voix, et, retirant tête et bras, rentra dans sa chambre comme une tortue
+dans sa carapace. D'Harmental vit dès lors avec plaisir qu'il pourrait
+se dispenser d'acheter un baromètre, et que son voisin lui rendrait le
+même service que ces bons capucins de bois qui sortent de leur ermitage
+les jours de beau temps, et qui restent au contraire obstinément chez
+eux les jours où il tombe de la pluie.
+
+L'apparition fit son effet ordinaire et réagit sur la pauvre Bathilde.
+Chaque fois que d'Harmental apercevait la jeune fille, il y avait en
+elle une si suave attraction qu'il ne voyait plus que la femme jeune,
+gracieuse, belle, musicienne et peintre, c'est-à-dire la créature la
+plus délicieuse et la plus complète qu'il eût jamais rencontrée. En ces
+moments-là, pareille à ces fantômes qui passent dans la nuit de nos
+rêves portant comme une lampe d'albâtre leur lumière en eux-mêmes, elle
+s'éclairait d'un rayon céleste, repoussant tout ce qui l'entourait dans
+l'obscurité; mais quand, à son tour l'homme de la terrasse s'offrait aux
+regards du chevalier, avec sa figure commune, sa tournure triviale, ce
+type indélébile de vulgarité qui s'attache à certains individus,
+aussitôt un jeu de bascule étrange s'opérait dans l'esprit du chevalier;
+toute poésie disparaissait comme à un coup de sifflet du machiniste,
+disparaît un palais de fée; les choses s'illuminaient d'un autre jour,
+l'aristocratie native de d'Harmental reprenait le dessus. Bathilde
+n'était plus que la fille de cet homme, c'est-à-dire une grisette, voilà
+tout; sa beauté, sa grâce, son élégance, ses talents même devenaient un
+accident du hasard, une erreur de la nature, quelque chose comme une
+rose qui eût fleuri sur un chou. Alors le chevalier haussait dans sa
+glace les épaules en face de lui-même, se mettait à rire tout haut, et,
+ne comprenant plus d'où lui venait l'impression si vive qu'un instant
+auparavant il avait éprouvée, il l'attribuait à la préoccupation de son
+esprit, à l'étrangeté de sa situation, à la solitude, à tout enfin,
+excepté à sa véritable cause, à la puissance souveraine et irrésistible
+de la distinction et de la beauté.
+
+D'Harmental descendit donc chez son hôtesse dans la disposition d'esprit
+la plus favorable pour trouver mesdemoiselles Denis charmantes.
+
+
+
+
+Chapitre 13
+
+
+Le chevalier et l'abbé quittèrent la mansarde et descendirent chez leur
+hôtesse. Madame Denis n'avait point jugé convenable que deux jeunes
+personnes aussi innocentes que l'étaient ses deux filles déjeunassent
+avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il était arrivé
+à Paris, rentrait déjà à onze heures du soir et jouait du clavecin
+jusqu'à deux heures du matin. L'abbé Brigaud avait beau lui affirmer que
+cette double infraction aux règlements intérieurs de la police de sa
+maison ne devait en rien déprécier auprès d'elle les moeurs de son
+pupille, dont il répondait comme de lui-même, tout ce qu'il avait
+obtenu, c'est que les demoiselles Denis paraîtraient au dessert.
+
+Mais le chevalier s'aperçut bientôt que si leur mère leur avait défendu
+de se faire voir, elle ne leur avait pas défendu de se faire entendre. À
+peine les trois convives furent-ils attablés autour d'un véritable
+déjeuner de dévote, composé d'une multitude de petits plats appétissants
+à l'oeil et délicieux au goût, que les sons saccadés d'une épinette se
+firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'étendue,
+mais dont de fréquentes erreurs de tons dénotaient la déplorable
+inexpérience. Aux premières notes, madame Denis posa la main sur le bras
+de l'abbé; puis, après un instant de silence, pendant lequel elle écouta
+avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de
+poule au chevalier:
+
+--Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Athénaïs qui joue du
+clavecin, et c'est Émilie qui chante.
+
+L'abbé Brigaud, tout en faisant signe de la tête qu'il entendait
+parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de
+d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se présentait de placer un
+compliment.
+
+--Madame, dit aussitôt le chevalier, qui comprit l'appel que l'abbé
+faisait à sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car
+vous nous offrez non seulement un excellent déjeuner, mais encore un
+concert délicieux.
+
+--Oui, répondit négligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui
+s'amusent; elles ne savent pas que vous êtes là, et elles étudient; mais
+je vais leur défendre de continuer.
+
+Madame Denis fit un mouvement pour se lever.
+
+--Comment donc! madame, s'écria d'Harmental; parce que j'arrive de
+province, me croyez-vous donc tout à fait indigne de faire connaissance
+avec les talents de la capitale?
+
+--Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous!
+répondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous
+êtes musicien.
+
+Le locataire du troisième m'en a prévenue.
+
+--En ce cas, madame, il n'a pas dû vous donner une haute idée de mon
+mérite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprécier
+infiniment le peu que j'en puis avoir.
+
+--Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru étrange pour faire de
+la musique. Mais écoutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant
+l'oreille vers la porte: les rôles sont changés; maintenant, mon cher
+abbé, c'est notre Athénaïs qui chante et c'est Émilie qui accompagne sa
+soeur sur la viole d'amour.
+
+Il paraît que madame Denis avait un faible pour Athénaïs; au lieu de
+parler comme elle l'avait fait pendant que c'était le tour d'Émilie de
+chanter, elle écouta d'un bout à l'autre la romance de sa favorite, les
+yeux tendrement fixés sur l'abbé Brigaud, qui, sans perdre un coup de
+fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tête des
+signes d'approbation. Du reste, Athénaïs chantait un peu plus juste que
+sa soeur, mais elle rachetait cette qualité par un défaut au moins
+équivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarité
+effrayante.
+
+Quant à madame Denis, elle dodelinait la tête à fausse mesure, avec un
+air de béatitude qui faisait infiniment plus d'honneur à sa complaisance
+maternelle qu'à son intelligence musicale.
+
+Un duo succéda aux solos. Les demoiselles Denis avaient juré de débiter
+tout leur répertoire. D'Harmental chercha à son tour sous la table les
+pieds de l'abbé Brigaud pour lui en écraser au moins un; mais il ne
+rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que
+faisait à tâtons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna
+gracieusement de son côté.
+
+--Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans
+expérience, vous exposer ainsi à tous les dangers de la capitale?
+
+--Oh! mon Dieu, oui, dit l'abbé Brigaud, prenant la parole, de peur que
+d'Harmental, entraîné par l'occasion, ne pût résister au plaisir de
+répondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis,
+le fils d'un ami qui m'a été bien cher (il porta sa serviette à ses
+yeux), et qui, je l'espère, fera honneur aux soins que j'ai donnés à son
+éducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon
+pupille!
+
+--Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et
+la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir à tout.
+
+--Ah! mais, madame Denis, dit l'abbé Brigaud, si vous me le gâtez ainsi
+du premier coup, je ne vous l'amènerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon
+enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel,
+j'espère que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant à
+l'oreille de madame Denis:--Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il
+aurait pu rester à Sauvigny et y tenir la première place après le
+seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!
+
+--C'est justement ce que je compte donner à chacune de mes filles,
+répondit madame Denis en haussant la voix de façon à être entendue du
+chevalier, et en lui lançant un regard de côté pour voir quel effet
+produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.
+
+Malheureusement pour l'établissement futur de mesdemoiselles Denis, le
+chevalier pensait en ce moment à toute autre chose qu'à réunir les trois
+mille livres de rentes dont cette généreuse mère dotait ses filles aux
+mille écus annuels dont l'avait gratifié l'abbé Brigaud. Le fausset de
+mademoiselle Émilie, le contralto de mademoiselle Athénaïs, la pauvreté
+de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramené par ses souvenirs à
+la voix si pure et si flexible, et à l'exécution si distinguée et si
+savante de sa voisine. Il en était résulté que grâce à cette puissance
+de réaction singulière qu'une grande préoccupation nous donne contre les
+objets extérieurs, le chevalier était parvenu à échapper au charivari
+qui s'exécutait dans la chambre voisine, et, se réfugiant en lui-même, y
+suivait une douce mélodie qui serpentait dans sa mémoire et qui, tout
+absente qu'elle était, parvenait à le garantir, comme une armure
+enchantée, des sons aigus et criards qui venaient s'émousser autour de
+lui.
+
+--Voyez comme il écoute! disait madame Denis à Brigaud. À la bonne
+heure! il y a plaisir à faire des frais pour un jeune homme comme
+celui-là!
+
+Aussi je laverai la tête à monsieur Fremond!
+
+--Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abbé en se servant
+à boire.
+
+--C'est le locataire du troisième, un mauvais petit rentier à douze
+cents livres, dont le carlin m'a déjà valu des désagréments avec toute
+la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'empêchait de
+dormir, lui et son chien.
+
+--Ma chère madame Denis, dit l'abbé Brigaud, il ne faut pas vous
+brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une
+heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de
+la musique dans la journée et qu'il dessine le soir.
+
+--Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'écria madame Denis, tout
+émerveillée de ce surcroît de talent.
+
+--S'il dessine? Comme Mignard!
+
+--Oh! mon cher abbé, dit madame Denis en joignant les mains, si nous
+pouvions obtenir une chose....
+
+--Laquelle? demanda l'abbé.
+
+--Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Athénaïs!
+
+Le chevalier se réveilla en sursaut de sa préoccupation, comme un
+voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser
+près de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand
+danger le menace.
+
+--L'abbé! s'écria-t-il d'un air effaré, et en fixant sur le pauvre
+Brigaud des yeux furibonds; l'abbé, pas de bêtises!
+
+--Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout
+effrayée.
+
+Heureusement, au moment où l'abbé, assez embarrassé de répondre à la
+question de madame Denis, cherchait un honnête faux-fuyant pour lui
+faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte
+s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entrèrent en rougissant, et,
+s'écartant à droite et à gauche, firent chacune une révérence de menuet.
+
+--Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air sévère,
+qu'est-ce que cela? Qui vous a donné la permission de quitter votre
+chambre?
+
+--Maman, répondit une voix que le chevalier, à ses notes grêles, crut
+reconnaître pour celle de mademoiselle Émilie, nous vous demandons bien
+pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes prêtes à rentrer
+chez nous.
+
+--Mais, maman, dit une autre voix qu'à ses tons graves le chevalier
+jugea devoir appartenir à mademoiselle Athénaïs, nous avions cru qu'il
+était convenu que nous entrerions au dessert.
+
+--Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voilà. Il serait ridicule
+maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis
+en faisant asseoir Athénaïs entre elle et Brigaud, et Émilie entre elle
+et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas,
+l'abbé, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur mère?
+
+Et madame Denis présenta à ses filles une assiette de bonbons, dans
+laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui
+faisait honneur à la bonne éducation qu'elles avaient reçue,
+mademoiselle Émilie une praline et mademoiselle Athénaïs un diablotin.
+
+Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu
+le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle Émilie était une grande et
+sèche personne de vingt-deux à vingt-trois ans, qui, disait-on,
+jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son père,
+avantage qui ne suffisait pas, à ce qu'il paraît, pour lui mériter dans
+le coeur maternel une part d'affection égale à celle que madame Denis
+ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre Émilie,
+toujours craignant de faire mal et d'être grondée, était-elle restée
+d'une gaucherie native, que les leçons réitérées de son maître de danse
+n'avaient pu faire disparaître. Quant à mademoiselle Athénaïs, c'était,
+tout à l'opposé de sa soeur, une petite boulotte, rouge et rondelette,
+qui, grâce à ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle
+vulgairement la beauté du diable. Celle-là ne ressemblait ni à monsieur
+ni à madame Denis, singularité qui avait fort exercé les mauvaises
+langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds
+de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achetée,
+des bénéfices de la communauté, rue du Temps-Perdu.
+
+Malgré cette absence d'homogénéité avec ses parents, mademoiselle
+Athénaïs n'en était pas moins la favorite déclarée de madame sa mère, ce
+qui lui donnait toute l'assurance qui manquait à la pauvre Émilie. En
+bonne personne, qu'elle était, Athénaïs profitait toujours de cette
+faveur, il faut le dire à sa louange, pour excuser les prétendues fautes
+de sa soeur aînée. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualité de
+dessinateur, était physionomiste, crut remarquer du premier coup d'oeil,
+entre le visage de mademoiselle Athénaïs et celui de l'abbé Brigaud,
+certaines lignes analogues qui, jointes à une singulière ressemblance
+dans la taille, auraient pu, à la rigueur, guider les curieux à la
+recherche de la paternité, si cette recherche n'était point sagement
+interdite par nos lois.
+
+Les deux soeurs, quoiqu'il fût à peine onze heures du matin, étaient
+habillées comme pour aller à un bal, et portaient à leur cou, à leurs
+bras et à leurs oreilles, tout ce qu'elles possédaient de bijoux.
+
+Cette apparition, si conforme à l'idée que d'Harmental s'était faite
+d'avance des filles de son hôtesse, fut pour lui une nouvelle source de
+réflexions. Puisque les demoiselles Denis étaient si bien ce qu'elles
+devaient être, c'est-à-dire en si parfaite harmonie avec leur état et
+leur éducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition à
+peine égale à la leur, était-elle visiblement aussi distinguée qu'elles
+étaient vulgaires? D'où venait, entre jeunes filles de la même classe et
+du même âge, cette immense différence physique et morale? Il fallait
+qu'il y eût là-dessous quelque secret étrange, qu'un jour ou l'autre le
+chevalier connaîtrait sans doute.
+
+Un second appel, que le pied de l'abbé Brigaud adressa au pied de
+d'Harmental, lui fit comprendre que ses réflexions pouvaient être
+parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y
+livrer était souverainement déplacé. En effet madame Denis avait pris un
+air de dignité si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait
+pas un instant à perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son
+hôtesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite.
+
+--Madame, lui dit-il aussitôt de l'air le plus gracieux qu'il pût
+prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien
+vif désir de la connaître tout entière. Est-ce que monsieur votre fils
+n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de
+lui être présenté?
+
+--Monsieur, répondit madame Denis, à qui une si aimable interpellation
+avait rendu toute sa grâce, mon fils est chez maître Joulu, son
+procureur, et, à moins que ses courses l'amènent dans le quartier, il
+est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre
+connaissance.
+
+--Parbleu! mon cher pupille, dit l'abbé Brigaud en étendant la main du
+côté de la porte, vous êtes comme feu Aladin, et il suffit, à ce qu'il
+paraît, que vous exprimiez un désir pour que ce désir soit accompli.
+
+En effet, au moment même, on entendit retentir dans l'escalier la
+chanson de monsieur de Marlborough, qui à cette époque, avait tout le
+charme de la nouveauté et la porte s'étant ouverte sans aucune annonce
+préalable, on vit paraître sur le seuil un gros garçon à face réjouie,
+qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Athénaïs.
+
+--Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en
+considérant l'intérieur habituel de sa famille augmenté de l'abbé
+Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas gênée, la mère Denis! Elle
+envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de
+fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en
+son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre
+Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent,
+et il a dit: Qu'est-ce que ça sent donc là-bas, rue du Temps-Perdu, n° 5?
+Alors il est venu, et le voilà!
+
+Place pour un!
+
+Et joignant l'action au récit, Boniface traîna une chaise de la porte à
+la table, et s'assit entre l'abbé Brigaud et le chevalier.
+
+--Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air
+sévère, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des étrangers?
+
+--Des étrangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le
+mettant devant lui. Et où sont-ils ces étrangers? Est-ce vous, papa
+Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un étranger, lui,
+c'est un locataire.
+
+Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir,
+il se mit à officier de manière à rassurer sur le temps perdu ceux qui
+avaient pris les devants.
+
+--Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je
+suis beaucoup plus avancé que je ne le croyais, car je ne savais pas
+avoir l'honneur d'être connu de monsieur Boniface.
+
+--Ça serait drôle, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de
+procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre.
+
+--Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que
+j'ai l'honneur de succéder dans mon logement à l'héritier présomptif de
+votre maison? je ne m'étonne plus si j'ai trouvé une chambre si
+galamment arrangée. On reconnaît là les soins d'une mère.
+
+--Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami à vous
+donner, c'est de ne pas trop regarder par la fenêtre.
+
+--Pourquoi cela? demanda d'Harmental.
+
+--Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous....
+
+--Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emporté par son premier
+mouvement.
+
+--Ah! vous la connaissez déjà? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors ça
+ira bien.
+
+--Voulez-vous vous taire, monsieur! s'écria madame Denis.
+
+--Tiens! reprit Boniface, il faut bien prévenir les locataires, quand il
+y a dans les maisons des cas rédhibitoires. Vous n'êtes pas chez le
+procureur, vous, ma mère, vous ne savez pas cela.
+
+--Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abbé Brigaud, de ce ton goguenard
+grâce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
+sérieusement.
+
+--Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre
+monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde?
+
+--Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera
+amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce
+n'est pas la peine d'aimer une coquette.
+
+--Une coquette? dit d'Harmental.
+
+--Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne
+m'en dédis pas. Une coquette, qui fait la bégueule avec les jeunes gens,
+et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui
+mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre
+maintenant, vient me mordre les mollets.
+
+--Sortez, mesdemoiselles, s'écria madame Denis en se levant et en
+faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les
+vôtres ne doivent pas entendre de pareilles légèretés.
+
+Et elle poussa mademoiselle Athénaïs et mademoiselle Émilie vers la
+porte de leur chambre, où elle entra avec elles.
+
+Quant à d'Harmental, il se sentit pris d'une envie féroce de casser la
+tête à monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant
+le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-même.
+
+--Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la
+terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur
+Boniface....
+
+--De lui-même, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait ça de lui?
+
+--Était son père, continua d'Harmental.
+
+--Son père? Est-ce qu'elle a un père, mademoiselle Bathilde? Elle n'a
+pas de père!
+
+--Ou du moins son oncle.
+
+--Ah! son oncle! à la mode de Bretagne, peut-être, mais pas autrement.
+
+--Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de
+ses filles, qu'elle avait consignées sans doute au plus profond de leur
+appartement, je vous avais prié, une fois pour toutes de ne jamais dire
+de paroles légères devant mesdemoiselles vos soeurs.
+
+--Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller à travers choux,
+mesdemoiselles mes soeurs! Est-ce que vous croyez qu'à leur âge elles ne
+puissent pas entendre ce que je dis là, surtout Émilie, qui a
+vingt-trois ans?
+
+--Émilie est innocente comme l'enfant qui vient de naître, monsieur! dit
+madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental.
+
+--Innocente! oui, comptez là-dessus, mère Denis, et buvez de l'eau! J'ai
+trouvé un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un
+temps de carême. Je vous le montrerai, papa Brigaud, à vous qui êtes son
+confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de
+faire ses pâques là-dedans.
+
+--Tais-toi, méchant espiègle! dit l'abbé; tu vois bien le chagrin que tu
+fais à ta mère!
+
+En effet, madame Denis, suffoquée de honte de ce qu'une scène qui
+portait une pareille atteinte à la réputation de ses filles se fût
+passée devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine prévoyance
+des mères, elle avait déjà peut-être jeté son dévolu, était près de se
+trouver mal.
+
+Il n'y a rien à quoi les hommes croient moins qu'aux évanouissements des
+femmes, et cependant il n'y a rien à quoi ils se laissent prendre plus
+facilement. Au reste, qu'il y crût ou qu'il n'y crût pas, d'Harmental
+était trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque
+d'intérêt à son hôtesse. Il s'élança vers elle les bras tendus. Il en
+résulta que madame Denis ne vit pas plus tôt un point d'appui qu'elle se
+laissa aller du côté où on le lui offrait, et que, penchant la tête en
+arrière elle s'évanouit dans les bras du chevalier.
+
+--L'abbé, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la
+circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient
+sur la table, l'abbé, avancez donc un fauteuil!
+
+L'abbé avança un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier
+avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassuré sur leurs
+suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des
+sels, tandis que l'abbé Brigaud lui frappait doucement dans le creux des
+mains; mais malgré ces soins empressés, madame Denis ne paraissait
+nullement disposée à revenir à elle, quand tout à coup, au moment où
+l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme relevée
+par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une
+attaque de nerfs succédait à la faiblesse; il fut vraiment effrayé, tant
+il y avait un accent de vérité et de saisissement dans le cri qu'avait
+poussé la pauvre femme.
+
+--Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui
+couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a
+réveillée. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour
+revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que
+madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que
+tu ne me reconnais plus, mère Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime
+tant?
+
+--Madame dit d'Harmental, fort embarrassé de la situation, je suis
+vraiment désolé de tout ce qui vient de se passer.
+
+--Oh! monsieur, s'écria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien
+malheureuse!
+
+--Allons, ne pleure pas, mère Denis! Tu es déjà assez mouillée, dit
+Boniface. Va plutôt changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la
+santé comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos.
+
+--Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous
+feriez bien de suivre son conseil, madame Denis.
+
+--Si j'osais joindre mes instances à celles de l'abbé, reprit
+d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous gêner pour nous.
+D'ailleurs le moment était venu de nous retirer, et nous allons prendre
+congé de vous.
+
+--Et vous aussi, l'abbé? dit madame Denis en jetant un regard de
+détresse sur Brigaud.
+
+--Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas à ce qu'il paraît du rôle de
+consolateur, je suis attendu à l'hôtel Colbert et il faut absolument que
+je vous quitte.
+
+--Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une révérence à
+laquelle le liquide, versé par en haut, et qui commençait à couler par
+en bas, ôtait beaucoup de sa majesté.
+
+--Adieu, la mère, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un
+enfant gâté ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez
+rien à faire dire à maître Joulu?
+
+--Adieu, mauvais sujet! répondit la pauvre femme en embrassant son fils,
+moitié souriante déjà et moitié fâchée encore, mais cédant à cette
+attraction à laquelle une mère ne peut résister. Adieu, et soyez sage!
+
+--Comme une image, mère Denis; mais à la condition que tu nous feras un
+petit plat de douceurs pour le dîner, hein?
+
+Et le troisième clerc de maître Joulu revint en gambadant rejoindre
+l'abbé Brigaud et d'Harmental, qui étaient déjà sur le palier.
+
+--Eh bien, eh bien, petit drôle! dit l'abbé en portant vivement la main
+à la poche de sa veste, qu'as-tu à faire, par là?
+
+--Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne
+reste pas dans votre gousset un petit écu pour votre ami Boniface.
+
+--Tiens, dit l'abbé, en voilà un gros; laisse-nous tranquilles, et
+va-t'en.
+
+--Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous
+avez un coeur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archevêque, eh
+bien parole d'honneur! vous serez volé de moitié. Adieu, monsieur Raoul,
+continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la même familiarité que
+s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le répète, prenez garde à
+mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre coeur, et jetez-moi
+une bonne boulette à Mirza si vous tenez à vos mollets!
+
+Et, se pendant à la corde d'une main et à la rampe de l'autre, il
+descendit d'un seul élan les douze marches qui formaient le premier
+étage, et se trouva à la porte de la rue sans avoir touché une seule
+marche de l'escalier.
+
+Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derrière son ami Boniface,
+après avoir pris pour le soir, à huit heures, rendez-vous avec le
+chevalier. Quant à d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde.
+
+
+
+
+Chapitre 14
+
+
+Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'était ni le dénouement du
+drame où il avait choisi un rôle si important, et qui semblait
+s'approcher, ni la précaution admirable qu'avait prise l'abbé Brigaud de
+le loger dans une maison où il avait l'habitude, depuis dix ans, de
+venir à peu près tous les jours; si bien que ses visites,
+devinssent-elles plus fréquentes encore, ne pouvaient être remarquées.
+Ce n'était ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de
+mademoiselle Émilie, ni le contralto de mademoiselle Athénaïs ni les
+espiègleries de M. Boniface: c'était tout bonnement la pauvre Bathilde
+qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son hôtesse.
+
+Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale
+accusation de monsieur Boniface eût porté atteinte le moins du monde aux
+sentiments encore confus et inexpliqués que le chevalier ressentait pour
+la jeune fille. Le premier mouvement avait bien été une impression
+pénible, un sentiment de dégoût; mais, en y réfléchissant, il ne lui
+avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille
+alliance était impossible. Le hasard peut, à la rigueur, faire naître
+une fille charmante d'un père sans distinction; la nécessité peut réunir
+une femme jeune et élégante à un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a
+que l'amour ou l'intérêt qui fasse de ces liaisons en dehors de la
+société, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatrième et
+le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux êtres si opposés en
+toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant à l'intérêt, la
+chose était encore moins probable, car si leur situation ne descendait
+pas jusqu'à la misère, elle ne s'élevait certes pas au-dessus de la
+médiocrité; et non point même de cette médiocrité dorée dont parle
+Horace, et qui donne une maison de campagne à Tibur ou à Montmorency,
+qui résulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette
+d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre;
+mais de cette pauvre et chétive médiocrité qui ne permet de vivre qu'au
+jour le jour et que l'on n'empêche de descendre à une pauvreté réelle
+que par un travail incessant, nocturne et acharné.
+
+La seule moralité qui fût ressortie de tout ceci était donc pour
+d'Harmental la certitude que Bathilde n'était ni la fille, ni la femme,
+ni la maîtresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-là
+pour produire une si étrange réaction sur l'amour naissant du chevalier.
+Donc, si elle n'était ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y
+avait un mystère sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un
+mystère sur cette naissance, Bathilde n'était pas ce qu'elle paraissait
+être. Dès lors tout s'expliquait: cette beauté aristocratique, cette
+grâce charmante, cette éducation achevée, cessaient d'être une énigme
+sans mot. Bathilde était au-dessus de la position qu'elle était
+momentanément forcée d'occuper; il y avait eu dans la destinée de cette
+jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les
+individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque
+chose s'était écroulé dans sa vie qui l'avait forcée de descendre
+jusqu'à la sphère inférieure où elle végétait, et elle était comme ces
+anges déchus qui sont obligés de vivre quelque temps de la vie des
+hommes, mais qui n'attendent que le jour où Dieu leur rendra leurs ailes
+pour remonter au ciel.
+
+Le résultat de tout ceci était que le chevalier pouvait, sans perdre de
+sa considération à ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde.
+Lorsque le coeur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources
+admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment où
+Bathilde avait un nom, elle était classée et ne pouvait pas sortir de ce
+cercle de Popilius que la famille avait tracé autour d'elle; mais dès
+lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, dès lors que de la nuit qui
+l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumière, rien
+n'empêchait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'élevât
+dans son espérance à une hauteur à laquelle elle n'eût pas même osé
+atteindre du regard.
+
+En conséquence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donné
+monsieur Boniface la première chose que fit d'Harmental en rentrant chez
+lui fut d'aller droit à sa fenêtre, et de voir en quel état était celle
+de sa voisine: la fenêtre de sa voisine était toute grande ouverte.
+
+Si l'on eût dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi
+simple qu'une fenêtre ouverte, ferait jamais battre son coeur, il eût
+certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en était
+ainsi, car, après avoir appuyé un instant sa main sur sa poitrine, comme
+un homme qui respire enfin après une longue oppression, il s'accouda de
+l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille
+sans être vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne
+s'effarouchât, comme la veille de cette persistante attention dont elle
+était l'objet et qu'elle pouvait attribuer à la seule curiosité.
+
+Au bout d'un instant, d'Harmental s'aperçut que la chambre devait être
+solitaire, car l'active et légère jeune fille eût certes déjà passé et
+repassé dix fois devant ses yeux si elle n'eût été absente. D'Harmental
+ouvrit alors sa fenêtre à son tour, et tout le confirma dans sa
+supposition; il était même facile de voir que la main symétrique et
+rangeuse de la vieille ménagère venait de passer par la chambre, car le
+clavecin était hermétiquement fermé; la musique, ordinairement éparse,
+était réunie en un seul monceau surmonté de trois ou quatre volumes,
+qui, superposés selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la tête
+de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement posé
+par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait parallèlement des deux
+côtés du dossier. Du reste, cette supposition fut bientôt changée en
+certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fenêtre, d'Harmental
+vit poindre la tête fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet,
+et digne de l'honneur que lui avait fait sa maîtresse en la constituant
+gardienne de la maison, s'était réveillée, et regardait en se dressant
+sur son coussin quel était l'importun qui venait ainsi troubler son
+sommeil.
+
+Grâce à l'indiscrète basse taille du bonhomme de la terrasse et à la
+rancune prolongée de monsieur Boniface, le chevalier savait déjà deux
+choses fort importantes à savoir: c'est que sa voisine se nommait
+Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement appropriée à une
+jeune fille belle, gracieuse et élégante, et que la levrette s'appelait
+Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingué dans
+l'aristocratie de la race canine.
+
+Or, comme rien n'est à dédaigner quand on veut se rendre maître d'une
+forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent
+plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines
+de guerre, d'Harmental résolut de commencer par se mettre en relation
+avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante
+qu'il put donner à sa voix, appela:
+
+--Mirza!
+
+Mirza, qui s'était indolemment couchée sur son coussin, releva vivement
+la tête avec une expression d'étonnement parfaitement indiquée; en
+effet, il devait paraître assez étrange à la fine et intelligente petite
+bête qu'un homme qui lui était aussi parfaitement inconnu que le
+chevalier se permît de l'appeler à brûle-pourpoint par son nom de
+baptême; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets,
+qui, dans la demi-teinte où elle était placée, brillaient comme deux
+escarboucles, et de pousser, en piétinant des pattes de devant un petit
+murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement.
+
+D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivoisé
+l'épagneul de mademoiselle Choin, lequel était une bête bien autrement
+acariâtre que toutes les levrettes du monde, avec des têtes de lapin
+rôties, et qu'il était résulté pour lui de cette délicate attention le
+bâton de maréchal de France; il ne désespéra donc point d'adoucir, par
+une séduction du même genre, la grondeuse réception que mademoiselle
+Mirza avait faite à ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en
+chantant entre ses dents:
+
+ _Des chiens admirez la puissance:_
+ _À la cour leur crédit est bon;_
+ _Et jamais maréchal de France_
+ _N'a mieux mérité son bâton._
+
+Puis il revint à la fenêtre armé de deux morceaux de sucre assez gros
+pour être divisés à l'infini.
+
+Le chevalier ne s'était pas trompé: au premier morceau de sucre qui
+tomba près d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'étant, à
+l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'appât qui lui était
+offert, elle étendit la patte vers lui, l'amena à la proximité de sa
+gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux
+molaires, et commença de le broyer avec cet air langoureux tout
+particulier à la race à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir.
+Cette opération finie, elle passa sur ses lèvres une petite langue rose
+qui indiquait que, malgré son indifférence apparente, laquelle tenait
+sans doute à l'excellente éducation qu'elle avait reçue, elle n'était
+point insensible à la gracieuse surprise que lui avait ménagée son
+voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle
+l'avait fait la première fois, elle resta assise, bâillant avec une
+langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle
+était prête à se réveiller tout à fait, pour peu que l'on voulût payer
+son réveil de deux ou trois galanteries pareilles à celle qu'on venait
+de lui faire.
+
+D'Harmental, qui était habitué aux façons de faire de tous les
+_king's-Charles-dogs_ des plus jolies femmes de l'époque, comprit à
+merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza
+exprimait à son égard, et ne voulant pas leur donner le temps de se
+refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le
+soin cette fois qu'il tombât assez loin d'elle pour qu'elle fût obligée
+de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'était une épreuve qui
+devait le fixer sur celui des deux péchés mortels, la paresse ou la
+gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le
+coeur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la
+gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher
+le morceau de sucre qui avait roulé sous le clavecin: en ce moment un
+troisième morceau tomba près de la fenêtre, et Mirza, toujours subissant
+les lois de l'attraction, marcha du second au troisième comme elle avait
+marché du premier au second, mais là s'arrêta la libéralité du
+chevalier, il croyait avoir assez donné déjà pour que l'on commençât à
+lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde
+fois, mais cependant d'un ton plus impératif que la première: Mirza! et
+il lui montra les autres morceaux qui étaient dans le creux de sa main.
+
+Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inquiétude ou
+dédain, se leva sur ses pattes de derrière posa ses pattes de devant sur
+le rebord de la fenêtre et commença à lui faire les mêmes mines qu'elle
+eût faites à une ancienne connaissance: c'était fini, Mirza était
+apprivoisée.
+
+Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le même temps pour
+arriver à ce résultat qu'il eût mis à séduire une femme de chambre avec
+de l'or ou une duchesse avec des diamants.
+
+Alors ce fut à lui à son tour de faire le dédaigneux avec Mirza, et de
+lui parler pour l'habituer à sa voix. Cependant, craignant de la part de
+son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites
+plaintes sourdes et de petits grognements câlins, un retour de fierté,
+il lui jeta un quatrième morceau de sucre sur lequel elle s'élança avec
+une d'autant plus grande activité qu'on le lui avait fait attendre
+davantage, et sans être appelée cette fois, elle revint d'elle-même
+prendre sa place à la fenêtre.
+
+Le triomphe du chevalier était complet.
+
+Si complet que Mirza, qui la veille avait donné des signes
+d'intelligence si supérieure lorsqu'elle avait indiqué, en regardant
+dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son
+ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si
+bien que sa maîtresse, entrant tout à coup, la surprit au beau milieu
+des agaceries qu'à son tour elle faisait à son voisin. Il est juste de
+dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si
+préoccupée qu'elle fût, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit
+qu'un bond jusqu'à elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres,
+mais une fois cette espèce de devoir accompli, ajoutons, à la honte de
+l'espèce, que Mirza se hâta de revenir à sa fenêtre. Cette action
+inaccoutumée de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de
+Bathilde vers la cause qui la déterminait. Ses yeux rencontrèrent ceux
+du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans
+trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de
+recevoir.
+
+Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller à la fenêtre et de la
+fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'était
+donner de l'importance à une chose qui n'en avait aucune, et que se
+mettre en défense c'était avouer qu'elle se croyait attaquée. En
+conséquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans
+la partie où ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au
+bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda à revenir, elle vit que
+c'était lui qui avait fermé la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait
+de discrétion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gré.
+
+En effet, le chevalier venait de faire un coup de maître: dans la
+situation peu avancée où il en était avec sa voisine les deux fenêtres,
+proches comme elles étaient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester
+ouvertes à la fois; or, si c'était la fenêtre du chevalier qui restait
+ouverte, c'était celle de sa voisine qui nécessairement se fermait, et
+avec quelle herméticité se fermait cette malheureuse fenêtre! le
+chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir même le bout
+du nez de Mirza derrière les rideaux qui la calfeutraient; tandis que,
+si au contraire c'était la fenêtre de d'Harmental qui était close, il
+devenait possible que ce fût celle de sa voisine qui restât ouverte, et
+alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui était une grande
+distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamné à la
+réclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense près
+de Bathilde; il l'avait saluée, et Bathilde lui avait rendu son salut.
+Donc ils n'étaient plus étrangers tout à fait l'un à l'autre, il y avait
+entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance
+suivît une marche progressive, à moins de circonstances particulières il
+ne fallait rien brusquer; risquer une parole après le salut, c'était
+risquer de se perdre, mieux fallait faire croire à Bathilde que le seul
+hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvénient
+elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en résulta que Bathilde laissa
+sa fenêtre ouverte, et voyant celle de son voisin fermée, vint s'asseoir
+près de la sienne un livre à la main.
+
+Quant à Mirza, elle sauta sur le tabouret qui était aux pieds de sa
+maîtresse et qui lui servait de siège. Mais au lieu d'allonger, comme
+elle avait l'habitude de le faire, sa tête sur les genoux arrondis de la
+jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fenêtre, tant elle
+était préoccupée de ce généreux inconnu qui maniait ainsi le sucre à
+pleines mains.
+
+Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grâce
+à un petit coin de son rideau adroitement relevé, il dessina le
+délicieux tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Malheureusement, c'était l'époque des courtes journées; aussi vers les
+trois heures, le peu de lumière que les nuages et la pluie laissaient
+descendre du ciel sur la terre commença de baisser, et Bathilde ferma sa
+fenêtre; néanmoins, si peu de temps qu'eût eu le chevalier, toute la
+tête de la jeune fille était déjà achevée et d'une ressemblance
+parfaite, car on sait combien le pastel est propre à reproduire ces
+types fins et délicats qu'alourdit toujours un peu la peinture.
+C'étaient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'était sa peau fine
+et transparente, c'était la courbe onduleuse de son beau cou de cygne,
+c'était enfin toute la hauteur où l'art peut atteindre, quand il a
+devant lui de ces inimitables modèles qui font le désespoir des
+artistes.
+
+À la nuit close, l'abbé Brigaud arriva. Le chevalier et lui
+s'enveloppèrent dans leurs manteaux et s'acheminèrent vers le
+Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le
+terrain.
+
+La maison qu'était venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari
+avait été nommé maître d'hôtel du régent, était située au n° 22 entre
+l'hôtel de la Roche-Guyon et le passage appelé autrefois passage du
+Palais-Royal, parce que ce passage était le seul qui communiquât de la
+rue des Bons-Enfants à la rue de Valois. Ce passage, qui a changé de nom
+depuis cette époque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lycée, se
+fermait en même temps que les autres grilles du jardin, c'est-à-dire à
+onze heures précises du soir; il en résultait qu'une fois entrés dans
+une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une
+seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin passé onze
+heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, étaient forcés de
+faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par
+la cour des Fontaines.
+
+Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un
+délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire
+vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui
+avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite
+maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un
+premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient
+des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et
+légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un
+large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant
+d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils
+au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux
+fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive
+souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications
+extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles;
+seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que
+celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée
+s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit
+jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne
+communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée
+et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit,
+dans la rue des Bons-Enfants.
+
+C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En
+effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y
+vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze
+heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière,
+puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que
+rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui
+était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes
+et des plus sombres des environs du Palais-Royal.
+
+De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était
+entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une
+assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne
+ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue
+pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait,
+selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez
+lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini.
+
+L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et
+le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se
+séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du
+Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et
+d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.
+
+Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette
+fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail
+d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant
+au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez
+lui lorsque d'Harmental était rentré.
+
+Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence
+et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations
+inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le
+matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant
+secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce
+moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la
+suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets
+qui étaient sur sa table de nuit.
+
+--Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y
+allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me
+reconnaissez-vous?
+
+--Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous
+avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on
+venait m'arrêter.
+
+--Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve
+est une contre-vérité: tout ira bien.
+
+--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.
+
+--Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?
+
+--Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris
+une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux.
+
+--Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le
+présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car
+vous êtes servi à souhait.
+
+D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se
+fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui
+suit:
+
+Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:
+
+«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de
+Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois.
+Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a
+pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant,
+mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller
+faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que
+le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette
+détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au
+conseil de se réunir aujourd'hui à midi.
+
+À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui
+a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à
+s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend
+toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa
+Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les
+choses pourront bien mal tourner pour le maréchal.
+
+À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de
+Ravanne vont souper chez madame de Sabran.»
+
+--Ah! ah! fit d'Harmental.
+
+Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots.
+
+--Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé.
+
+Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du
+tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un
+marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la
+dérobée un coup d'oeil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre
+le mur extérieur.
+
+--Voici ma réponse, dit le chevalier.
+
+--Que diable cela veut-il dire?
+
+--Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à
+madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse
+que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne
+revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux
+que vous ne rencontriez pas ici.
+
+L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux
+fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en
+toute hâte.
+
+Vingt minutes après, le capitaine Roquefinette entra
+
+
+
+
+Chapitre 15
+
+
+Le soir du même jour, qui était un dimanche, vers les huit heures à peu
+près, au moment où un groupe assez considérable d'hommes et de femmes,
+réunis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant à
+la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses
+mains, fermait presque hermétiquement l'entrée de la rue de Valois, un
+mousquetaire et deux chevau-légers descendirent par l'escalier de
+derrière du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le
+passage du Lycée, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue;
+mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois
+militaires s'arrêtèrent et parurent tenir conseil. Le résultat de leur
+délibération fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que
+celle qui avait été décidée d'abord; car le mousquetaire, donnant le
+premier l'exemple d'une nouvelle manoeuvre, enfila la cour des
+Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en
+marchant d'un pas rapide, quoiqu'il fût d'une corpulence assez forte, il
+arriva au numéro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement à son approche,
+et se referma sur lui et ses deux compagnons.
+
+Au moment où ils avaient pris le parti de faire ce petit détour, un
+jeune homme vêtu d'un habit de couleur muraille, enveloppé d'un manteau
+de la même nuance que son habit, et coiffé d'un chapeau à larges bords,
+enfoncé sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en
+chantant lui-même sur l'air des Pendus:--Vingt-quatre! vingt-quatre!
+vingt-quatre!--et s'avançant rapidement vers le passage du Lycée, il
+arriva à son extrémité opposée assez à temps pour voir entrer dans la
+maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.
+
+Alors il jeta un regard autour de lui, et à la lueur d'une des trois
+lanternes qui, grâce à la munificence de l'édilité, éclairaient ou
+plutôt devaient éclairer la rue dans toute sa longueur, il aperçut un de
+ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien
+stéréotypés par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'hôtel
+de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait déposé son sac. Un instant il
+parut hésiter à s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, à son
+tour, ayant chanté sur l'air des Pendus le même refrain qu'avait chanté
+l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus éprouver aucune hésitation,
+et marcha droit à lui.
+
+--Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?
+
+--Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-légers,
+mais je n'ai pu les reconnaître; seulement, comme le mousquetaire se
+cachait le visage avec son mouchoir, je présume que c'est le régent.
+
+--C'est cela même, et les deux chevau-légers sont Simiane et Ravanne.
+
+--Ah! ah! mon écolier, fit le capitaine; j'aurai plaisir à le retrouver:
+c'est un bon enfant.
+
+--En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse
+pas.
+
+--Me reconnaître; moi! il faudrait être le diable en personne pour me
+reconnaître accoutré comme me voilà. C'est bien plutôt vous, chevalier,
+qui devriez un peu méditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux
+air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit;
+mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voilà dans la souricière,
+il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prévenus?
+
+--Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus
+qu'ils ne me connaissent. J'ai quitté le groupe en chantant le refrain
+qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en
+sais rien.
+
+--Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent à
+demi-voix, et qui comprennent à demi-mot.
+
+En effet, aussitôt que l'homme au manteau s'était éloigné du groupe, une
+fluctuation étrange, qu'il n'avait pas pu prévoir, s'était opérée dans
+cette foule, qui semblait composée seulement de passants désoeuvrés:
+bien que la chanson ne fût pas terminée ni la quête commencée encore, le
+chapelet s'égrena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolément ou
+deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste
+imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois,
+ceux-là par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal
+même, commencèrent à envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait
+être le centre du rendez vous qu'ils s'étaient donné.
+
+Il résulta de cette manoeuvre, dont le but est facile à comprendre,
+qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques
+enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'années, qui, voyant que
+la quête allait commencer, quitta la place à son tour, avec un air de
+profond dédain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mâchonnant
+entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre
+fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais goût du temps avait mises à
+la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes près
+desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il
+n'appartenait à aucune société secrète ni à aucune loge maçonnique, il
+continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:
+
+ _Laissez-moi aller,_
+ _Laissez-moi jouer,_
+ _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._
+
+Et après avoir suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la barrière des Deux
+Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.
+
+Au même instant à peu près, l'homme au manteau, qui s'était éloigné le
+premier du groupe d'auditeurs en chantant:--Vingt-quatre! vingt-quatre!
+vingt-quatre!--reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal,
+et s'approchant du chanteur:
+
+--Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empêche de
+dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur
+la place du Palais-Royal, voici un petit écu pour t'indemniser de ton
+déplacement.
+
+--Merci, monseigneur, répondit le chanteur, mesurant la position sociale
+de l'inconnu à la générosité dont il venait de faire preuve, je m'en
+vais à l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?
+
+--Non.
+
+--C'est que je les aurais faites par-dessus le marché.
+
+Et l'homme s'en alla de son côté; et, comme il était à la fois le
+centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut
+avec lui.
+
+En ce moment, neuf heures sonnèrent à l'horloge du Palais-Royal. Le
+jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la
+garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa
+montre avançait de dix minutes, il la remit exactement à l'heure, puis
+il tourna à son tour par la cour des Fontaines, et s'enfonça dans la rue
+des Bons-Enfants.
+
+En arrivant en face du n° 24, il retrouva le charbonnier.
+
+--Et le chanteur? demanda celui-ci.
+
+--Il est parti.
+
+--Bon!
+
+--Et la chaise de poste? demanda à son tour l'homme au manteau.
+
+--Elle attend au coin de la rue Baillif.
+
+--On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des
+chiffons?
+
+--Oui.
+
+--Très bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.
+
+--Attendons, répondit le charbonnier.
+
+Et tout rentra dans le silence.
+
+Une heure s'écoula, pendant laquelle quelques passants attardés
+traversèrent à des intervalles toujours plus éloignés, la rue, qui finit
+enfin par devenir à peu près déserte. De leur côté, le peu de fenêtres
+éclairées que l'on voyait briller encore s'éteignirent les unes après
+les autres et l'obscurité, n'ayant plus à lutter que contre les deux
+lanternes, dont l'une était en face de la chapelle de Saint-Clair et
+l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que,
+depuis longtemps déjà, elle réclamait.
+
+Une heure s'écoula encore: on entendit passer le guet dans la rue de
+Valois; derrière le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.
+
+--Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes sûrs de
+n'être pas gênés.
+
+--Maintenant, répondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le
+jour.
+
+--S'il était seul, il serait à craindre qu'il y restât. Mais il n'est
+pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.
+
+--Hum! elle peut prêter sa chambre à l'un et laisser dormir les deux
+autres sous la table.
+
+--Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pensé. Au
+reste, toutes vos précautions sont bien prises?
+
+--Toutes.
+
+--Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?
+
+--Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en
+demander davantage.
+
+--Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens êtes ivres,
+vous me poussez, je tombe entre le régent et celui des deux à qui il
+donne le bras, je les sépare, vous vous emparez de lui, vous le
+bâillonnez, et à un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on
+contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.
+
+--Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?
+
+--S'il se nomme? répondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix
+plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:
+
+--En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le
+tuerez.
+
+--Peste! dit le charbonnier, tâchons qu'il ne se nomme pas.
+
+Et comme l'homme au manteau ne répondit point, tout rentra dans le
+silence.
+
+Un quart d'heure s'écoula encore sans qu'il arrivât rien de nouveau.
+
+Alors une lumière, qui venait du fond de l'appartement illumina les
+trois fenêtres du milieu.
+
+--Ah! ah! Voilà du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le
+charbonnier.
+
+En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du côté de la rue
+Saint-Honoré, et qui s'apprêtait à longer la rue dans toute sa longueur;
+le charbonnier mâcha entre ses dents un blasphème à faire fendre le
+ciel.
+
+Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurité seule
+suffît pour l'effrayer, soit qu'il eût vu dans cette obscurité se
+mouvoir quelque chose de suspect, il était évident qu'il éprouvait une
+certaine émotion. En effet, dès la hauteur de l'hôtel Saint-Clair,
+employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire
+qu'ils n'ont pas peur, il se mit à chanter; mais, à mesure qu'il
+avançait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de
+sa chanson prouvât la sérénité de son coeur, en arrivant en face du
+passage, sa crainte était si visible qu'il commença à tousser, ce qui,
+comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de
+crainte d'un degré au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne
+bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait
+mise plus en harmonie avec sa situation présente qu'avec le sens des
+paroles, il reprit:
+
+ _Laissez-moi aller,_
+ _Laissez-moi..._
+
+Mais là il s'arrêta tout court, non seulement dans sa chanson, mais
+encore dans sa marche, car ayant aperçu à la lueur des fenêtres du salon
+deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochère, il sentit que
+la voix et les jambes lui manquaient à la fois, et il s'arrêta tout
+court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment même une ombre
+s'approcha de la fenêtre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout
+perdre, et il fit un mouvement pour s'élancer vers le passant; l'homme
+au manteau le retint.
+
+--Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal à cet homme.--Puis
+s'approchant de lui.--Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez
+promptement et ne regardez pas en arrière.
+
+Le chanteur ne se le fit pas dire à deux fois, et gagna du pied aussi
+vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui
+s'était emparé de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques
+secondes il était disparu à l'angle du jardin de l'hôtel de Toulouse.
+
+--Il était temps, murmura le charbonnier, voici la fenêtre qui s'ouvre.
+
+Les deux hommes se plongèrent le plus qu'ils purent dans l'ombre.
+
+En effet, la fenêtre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-légers
+s'était avancé sur le balcon.
+
+--Eh bien! dit de l'intérieur de l'appartement une voix que le
+charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du régent; eh
+bien! Simiane, quel temps fait-il?
+
+--Mais, répondit Simiane, je crois qu'il neige.
+
+--Comment! tu crois qu'il neige?
+
+--Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.
+
+--Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui
+tombe? et il vint à son tour sur le balcon.
+
+--Après cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sûr qu'il tombe quelque
+chose.
+
+--Il est ivre mort, dit le régent.
+
+--Moi, dit Simiane blessé dans son amour-propre de buveur, moi, ivre
+mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.
+
+Quoique l'invitation fût faite d'une manière assez étrange, le régent ne
+laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, à sa
+démarche, il était facile de voir que lui-même était plus qu'échauffé.
+
+--Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort!
+Eh bien! touchez là; je vous parie cent louis que, tout régent de France
+que vous êtes, vous ne faites pas ce que je fais.
+
+--Vous entendez, monseigneur, dit de l'intérieur de l'appartement une
+voix de femme, c'est une provocation.
+
+--Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.
+
+--Je suis de moitié avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.
+
+--Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon
+enjeu.
+
+--Ni moi non plus, dit le régent.
+
+--Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.
+
+--Demandez à Philippe s'il permet que je tienne.
+
+--Tenez, dit le régent, tenez; c'est un marché d'or qu'on vous propose
+là, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?
+
+--J'y suis. Vous me suivrez?
+
+--Partout. Que vas-tu faire?
+
+--Regardez.
+
+--Où diable vas-tu?
+
+--Je rentre au Palais-Royal.
+
+--Par où?
+
+--Par les toits.
+
+Et Simiane, empoignant cette espèce d'éventail de fer que nous avons
+indiqué comme séparant les fenêtres du salon des fenêtres de la chambre
+à coucher, se mit à grimper à la manière de ces singes qui vont au bout
+d'une corde chercher un sou au troisième étage.
+
+--Monseigneur, s'écria madame de Sabran, s'élançant sur le balcon et
+saisissant le prince par le bras, j'espère bien que vous ne le suivrez
+pas.
+
+--Je ne le suivrai pas? dit le régent en se débarrassant de la marquise;
+savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi,
+je puis le faire? Qu'il monte à la lune, et le diable m'emporte! si je
+n'arrive pas pour frapper à la porte en même temps que lui. As-tu parié
+pour moi, Ravanne?
+
+--Oui; mon prince, répondit le jeune homme en riant de tout son coeur.
+
+--Eh bien! alors, embrasse, tu as gagné.
+
+Et le régent s'élança à son tour aux barreaux de fer, grimpant derrière
+Simiane, qui, agile, long et mince comme il était, fut en un instant sur
+la terrasse.
+
+--Mais j'espère que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la
+marquise.
+
+--Le temps de ramasser votre enjeu, répondit le jeune homme en
+appliquant un baiser sur les belles joues fraîches de madame de Sabran;
+et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de
+monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.
+
+Et Ravanne s'élança à son tour par le chemin hasardeux qu'avaient déjà
+pris ses deux compagnons.
+
+Le charbonnier et l'homme au manteau laissèrent échapper une exclamation
+d'étonnement qui fut répétée par toute la rue, comme si chaque porte
+avait son écho.
+
+--Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arrivé le
+premier sur la terrasse, était plus libre d'esprit que ceux qui
+montaient encore.
+
+--Vois-tu, double ivrogne! dit le régent, empoignant d'une main le
+rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au
+corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!
+
+À ces paroles, ceux qui étaient dans la rue se turent, espérant que le
+duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et
+qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin
+ordinaire.
+
+--Ah! me voilà! dit le régent debout sur la terrasse; en as-tu assez,
+Simiane?
+
+--Non pas, monseigneur, non pas, répondit Simiane, et se penchant à
+l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une
+baïonnette, pas une buffleterie.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda le régent.
+
+--Rien, répondit Simiane en faisant signe à Ravanne, rien, sinon que je
+continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite à
+me suivre.
+
+Et à ces mots, tendant la main au régent, il commença d'escalader le
+toit, le tirant après lui, tandis que Ravanne poussait à
+l'arrière-garde.
+
+À cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des
+fugitifs, le charbonnier poussa une malédiction et l'homme au manteau un
+cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la cheminée.
+
+--Eh! eh! dit le régent en se mettant à califourchon sur le toit, et en
+regardant dans la rue, où, au milieu de la lumière projetée par les
+fenêtres du salon restées ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix
+hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah çà! mais on
+dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie
+de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.
+
+--Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.
+
+--Tournez par la rue Saint-Honoré, cria l'homme au manteau. En avant! en
+avant!
+
+--C'est bien à nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le régent, vite de
+l'autre côté. En retraite! en retraite!
+
+--Je ne sais à quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture
+un pistolet et ajustant le régent, que je ne le fasse dégringoler comme
+une poupée de tir.
+
+--Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrêtant la main, vous
+allez nous faire écarteler.
+
+--Mais, que faire?
+
+--Attendre qu'ils dégringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou;
+ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous ménage cette petite
+surprise.
+
+--Oh! quelle idée! Roquefinette.
+
+--Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plaît.
+
+--Vous avez raison, pardon.
+
+--Il n'y a pas de quoi; voyons l'idée.
+
+--À moi, à moi! cria l'homme au manteau en s'élançant dans le passage;
+enfonçons la porte, et nous le prendrons de l'autre côté, quand ils
+sauteront en bas.
+
+Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de
+cinq ou six, étaient en route pour tourner par la rue Saint-Honoré.
+
+--Allons, allons, monseigneur, pas une minute à perdre, dit Simiane,
+laissé sur le derrière: Ce n'est pas noble, mais c'est sûr.
+
+--Je crois que je les entends dans le passage, dit le régent; qu'en
+penses-tu, Ravanne?
+
+--Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.
+
+Et tous trois descendirent d'une rapidité égale sur la pente inclinée du
+toit et arrivèrent sur la terrasse.
+
+--Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment où Simiane
+enjambait déjà le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son
+échelle de fer.
+
+--Ah! c'est vous, marquise! dit le régent. Ma foi! vous êtes une femme
+de secours.
+
+--Sautez par ici, et descendez vite.
+
+Les trois fugitifs sautèrent de la terrasse dans la chambre.
+
+--Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.
+
+--Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.
+
+--Non pas, non pas, dit le régent; du train dont ils y vont, marquise,
+ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise
+d'assaut.
+
+Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.
+
+Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tête, et ouvrirent
+la porte du jardin. Là, ils entendirent les coups désespérés que ceux
+qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.
+
+--Frappez, frappez, mes bons amis, dit le régent, courant avec
+l'insouciance et la légèreté d'un jeune homme vers l'extrémité du
+jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.
+
+--Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grâce à sa longue taille,
+avait sauté à terre en se pendant par les bras; les voilà qui accourent
+au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon épaule, là, bien;
+l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous êtes
+sauvé, vive Dieu!
+
+--L'épée à la main! l'épée à la main! Ravanne, et chargeons cette
+canaille, dit le régent.
+
+--Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Simiane en entraînant le prince,
+suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-être; mais,
+ce que vous voulez faire, c'est de la folie. À moi, Ravanne, à moi!
+
+Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras,
+l'entraînèrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal,
+au moment même où ceux qui accouraient par la rue de Valois n'étaient
+qu'à vingt pas d'eux, et où la porte du passage tombait sous les efforts
+de la seconde troupe; toute la bande réunie vint donc se heurter contre
+la grille au moment même où les trois seigneurs la refermaient derrière
+eux.
+
+--Messieurs, dit alors le régent en saluant de la main, car, pour le
+chapeau, Dieu sait où il était resté! je souhaite, pour votre tête, que
+tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez à plus
+fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant,
+bonne nuit.
+
+Et un triple éclat de rire acheva de pétrifier les deux conspirateurs,
+debout contre la grille, à la tête de leurs compagnons essoufflés.
+
+--Il faut que cet homme ait passé un pacte avec Satan! s'écria
+d'Harmental.
+
+--Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant à
+ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congédions pas
+encore: ce n'est que partie remise. Quant à la somme promise, vous en
+avez déjà touché moitié; demain, où vous savez, pour le reste. Bonsoir.
+Je serai demain au rendez-vous.
+
+Tous ces gens dispersés, les deux chefs demeurèrent seuls.
+
+--Eh bien! colonel? dit Roquefinette en écartant les jambes et en
+regardant d'Harmental entre les deux yeux.
+
+--Eh bien! capitaine, répondit le chevalier, j'ai bien envie de vous
+parler d'une chose.
+
+--De laquelle? demanda Roquefinette.
+
+--C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tête d'un
+coup de pistolet, pour que cette misérable tête soit punie et ne soit
+pas reconnue.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Pourquoi cela? parce qu'en pareille matière, lorsque l'on échoue, on
+n'est qu'un sot. Que vais-je dire à madame du Maine, maintenant?
+
+--Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon là que vous vous
+inquiétez! Ah! bien, pardieu! vous êtes crânement susceptible, colonel.
+Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires
+lui-même? J'aurais bien voulu la voir, votre bégueule, avec ses deux
+cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crèvent de peur dans ce
+moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons maîtres du
+champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimpé après
+les murs comme des lézards. Tenez, colonel, écoutez un vieux renard:
+pour être bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du
+courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience.
+Mordieu! si j'avais une affaire comme cela à mon compte, je vous réponds
+que je la mènerais à bien, moi; et si vous voulez me la repasser un
+jour.... Nous causerons de cela.
+
+--Mais, à ma place, demanda le colonel, que diriez-vous à madame du
+Maine?
+
+--Ce que je lui dirais! Je lui dirais: «Ma princesse, il faut que le
+régent ait été prévenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que
+nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de roués, qui nous
+ont donné le change.» Alors le prince de Cellamare vous dira: «Cher
+d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;» madame la duchesse
+vous dira: «Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous
+reste.» Le comte de Laval vous donnera une poignée de main, en essayant
+aussi de vous faire un compliment qu'il n'achèvera pas, vu que, depuis
+qu'il a eu la mâchoire cassée, il n'a pas la langue facile, surtout pour
+faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes
+de croix; Alberoni jurera à faire trembler le bon Dieu; de cette façon,
+vous aurez tout concilié, votre amour-propre sera sauvé; vous
+retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'où je vous conseille de
+ne pas sortir d'ici à quelques jours, si vous ne voulez pas être pendu;
+de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire
+part des libéralités de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre
+agréablement et de soutenir mon moral; puis, à la première occasion nous
+rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons
+notre revanche.
+
+--Oui, certainement, dit d'Harmental, voilà ce qu'un autre ferait; mais
+moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes idées, je ne sais pas
+mentir.
+
+--Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, répondit le capitaine; mais
+qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Les baïonnettes du guet! Aimable
+institution, dit le capitaine, je te reconnais bien là, toujours un
+quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous séparer. Adieu,
+colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le
+passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voilà le mien, ajouta-t-il
+en étendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
+Allons, du calme, allez-vous-en à petits pas, pour qu'on ne se doute pas
+que vous devriez courir à toutes jambes. La main sur la hanche comme
+cela, et en chantant la mère Gaudichon.
+
+Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit
+la rue de Valois de la même allure que le guet, sur lequel il avait cent
+pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si
+rien ne s'était passé:
+
+ _Tenons bien la campagne_
+ _La France ne vaut rien,_
+ _Et les doublons d'Espagne_
+ _Sont d'un or très chrétien._
+
+Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi
+tranquille à cette heure qu'elle était bruyante dix minutes auparavant,
+et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidèle à ses
+instructions, n'avait pas bougé, et qui attendait, portière ouverte,
+laquais au marchepied et cocher sur le siège.
+
+--À l'Arsenal, dit le chevalier.
+
+--C'est inutile, répondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je
+sais comment tout s'est passé, moi, puisque je l'ai vu, et j'en
+informerai qui de droit; une visite à cette heure serait dangereuse pour
+tout le monde.
+
+--Ah! c'est vous, l'abbé, dit d'Harmental cherchant à reconnaître
+Brigaud sous la livrée dont il s'était affublé.
+
+Eh bien! vous me rendrez un véritable service en portant la parole à ma
+place; diable m'emporte si je savais que dire!
+
+--Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous êtes un brave et loyal
+gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France,
+tout serait bientôt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire
+des compliments. Montez vite; où faut-il vous mener?
+
+--C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien à pied.
+
+--Montez, c'est plus sûr.
+
+D'Harmental monta, et Brigaud, tout habillé en valet de pied qu'il
+était, se plaça sans façon près de lui.
+
+--Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cléry, dit l'abbé.
+
+Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obéit aussitôt, et, à
+l'endroit indiqué, la voiture s'arrêta; le chevalier descendit,
+s'enfonça dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientôt à l'angle de
+celle du Temps-Perdu.
+
+Quant à la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard,
+roulant sans le moindre bruit, et pareille à un char fantastique qui
+n'eût point touché la terre.
+
+
+
+
+Chapitre 16
+
+
+Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire
+plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire
+que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons
+encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon
+bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de
+Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où
+l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le
+rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun,
+traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.
+
+Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à
+ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le
+pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en
+aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce
+qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail,
+c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre
+diable.
+
+Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à
+présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que
+c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait,
+passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce
+moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il
+ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se
+coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses
+grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre
+héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre
+bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court,
+disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et
+porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux
+et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à
+dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus
+enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et
+curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût
+remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût
+descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son
+double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces
+têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions,
+bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais
+ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de
+quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.
+
+Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait
+signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du
+nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui
+avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes
+qualités de coeur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom
+patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient
+tout simplement le bonhomme Buvat.
+
+Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance
+marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute
+particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au
+collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et
+des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une
+régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait
+que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour
+la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour
+l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il
+avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières
+versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de
+faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent
+pour la sixième fois à l'Épitome sacrae.
+
+Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne
+manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout
+pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait
+été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé
+d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix
+ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et
+qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement
+peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y
+redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui
+répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise
+pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades,
+mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui
+conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul
+talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût
+consenti à le douer.
+
+Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que
+de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat:
+elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux
+plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit
+qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait
+tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense
+reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les
+ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit
+qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale,
+et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif
+à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il
+se mit à l'oeuvre.
+
+Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation
+du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait
+presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille
+et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait
+toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un
+an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait
+lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit,
+et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce
+temps il avait accompli un chef-d'oeuvre: ce n'était pas une simple
+pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde
+en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de
+Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel
+tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse
+de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le
+chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait
+nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface
+un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés
+d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en
+communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans
+l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans
+la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures
+différentes, l'adverbe impitoyablement.
+
+Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau
+produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune
+Buvat avait cinq écoliers et deux écolières.
+
+Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années
+encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais
+eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir
+parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils.
+
+Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il
+poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait
+affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la
+veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant
+traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie,
+cette époque orageuse de l'existence.
+
+Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une
+action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement,
+comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé
+près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant.
+
+Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des
+Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage
+qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante
+avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire
+que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari
+était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine
+méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint
+basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher,
+était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire
+catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de
+Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche
+les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme
+écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque
+justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne
+précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses
+premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville,
+son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la
+maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait
+décidé de la victoire.
+
+L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur
+de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient
+semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les
+plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que
+la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des
+premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa
+maison militaire.
+
+La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme
+d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à
+sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il
+resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième
+fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à
+peine, mais au coup d'oeil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut
+que c'était un de ces coeurs sur lesquels il pouvait compter, et, au
+lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui
+l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même
+instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du
+prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à
+peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient
+tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du
+prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une
+décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent
+heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle;
+seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit
+sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien
+et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce
+service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le
+jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le
+moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon
+gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait
+avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au
+moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être
+tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût
+reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la
+main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique
+sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service
+qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit
+qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui,
+comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque.
+
+Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:--Messieurs, leur
+dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais,
+ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être
+tué.
+
+À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son
+premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui
+l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une
+jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se
+chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore
+qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte,
+mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé.
+
+Cette jeune personne était d'origine anglaise: sa mère avait accompagné
+Madame Henriette en France, lorsqu'elle était venue épouser Monsieur, et
+après l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'Éffiat,
+elle était passée dame d'atours au service de la grande dauphine; mais
+en 1690, la grande dauphine étant morte, et l'Anglaise, dans sa fierté
+tout insulaire n'ayant pas voulu rester près de mademoiselle Choin, elle
+s'était retirée dans une petite maison de campagne, qu'elle louait près
+de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entière à l'éducation de sa petite
+Clarice, employant à cette éducation la rente viagère qu'elle tenait de
+la munificence du grand dauphin. Ce fut là que dans les voyages du duc
+de Chartres à Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune
+fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons
+dit, le maria vers 1697.
+
+C'étaient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir à
+voir, qui occupaient le premier étage de la maison n° 6 de la rue des
+Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde.
+
+Les jeunes époux avaient eu tout d'abord un fils, dont, dès l'âge de
+quatre ans, l'éducation calligraphique fut confiée à Buvat. Le jeune
+élève faisait déjà les progrès les plus satisfaisants, lorsqu'il fut
+tout à coup enlevé par la rougeole. Le désespoir des parents fut grand,
+comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus
+sincèrement que son écolier annonçait les plus heureuses dispositions.
+Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un étranger, les attacha
+à lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir précaire qui
+attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son
+influence pour lui faire obtenir une place à la Bibliothèque. Buvat
+bondit de joie à l'idée de devenir fonctionnaire public. Le même jour la
+demande fut écrite de sa plus belle écriture; le premier écuyer
+l'apostilla chaudement, et, un mois après, Buvat reçut un brevet
+d'employé à la bibliothèque royale, section des manuscrits aux
+appointements de neuf cents livres.
+
+À compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui
+inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses écoliers et ses
+écolières, et s'adonna tout entier à la confection des étiquettes. Neuf
+cents livres, assurées jusqu'à la fin de sa vie, étaient une véritable
+fortune, et le digne écrivain, grâce à la munificence royale, commença
+de couler des jours filés d'or et de soie, promettant toujours à ses
+bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un
+autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait à écrire. De leur côté,
+les pauvres parents désiraient fort donner ce surcroît d'occupation au
+digne écrivain. Dieu exauça leur désir. Vers la fin de l'année 1702,
+Clarice accoucha d'une fille.
+
+Ce fut une très grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait
+pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec
+les mains, et chantant à tue-tête le refrain de sa chanson favorite:
+Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-là, pour la première
+fois depuis qu'il avait été nommé, c'est-à-dire depuis deux ans, il
+n'arriva à son bureau qu'à dix heures un quart au lieu de dix heures
+précises. Un surnuméraire, qui le croyait mort, avait demandé sa place.
+
+La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait déjà lui
+faire faire des bâtons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une
+chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde à
+lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle eût deux ou
+trois ans. Il se résigna; mais, en attendant, il lui prépara des
+exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la
+satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la
+première plume qu'elle eût touchée.
+
+On était arrivé au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu
+duc d'Orléans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement
+en Espagne, où il devait conduire des troupes au maréchal de Berwick.
+Des ordres furent aussitôt donnés à toute sa maison militaire de se
+tenir prête pour le 5 mars. Comme premier écuyer, Albert devait
+nécessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre
+temps l'eût comblé de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car
+la santé de Clarice commençait à inspirer de vives inquiétudes, et le
+médecin avait laissé échapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que
+Clarice se sentît elle-même gravement attaquée, soit, chose plus
+naturelle encore, qu'elle craignît tout simplement pour son mari,
+l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-même ne put
+s'empêcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurèrent
+parce qu'ils voyaient pleurer.
+
+Le 5 mai arriva: c'était le jour fixé pour le départ. Malgré sa douleur,
+Clarice s'était occupée elle-même des équipages de son mari, et avait
+voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au
+milieu de ses larmes, un éclair d'orgueilleuse joie illumina son visage,
+lorsqu'elle vit Albert dans son élégant uniforme et sur son beau cheval
+de bataille. Quant à Albert, il était plein d'orgueil et de fierté. La
+pauvre femme sourit tristement à ses rêves d'avenir; mais, pour ne pas
+l'attrister dans ce moment suprême, elle renferma son chagrin dans son
+coeur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et
+peut-être aussi celles qu'elle avait pour elle-même, elle fut la
+première à lui dire de penser non pas à elle, mais à son honneur.
+
+Le duc d'Orléans et son corps d'armée entrèrent en Catalogne dans les
+premiers jours d'avril, et s'avancèrent aussitôt à marches forcées à
+travers l'Aragon. En arrivant à Segorbe, le duc apprit que le maréchal
+de Berwick s'apprêtait à donner une bataille décisive, et, dans le désir
+qu'il avait d'arriver à temps pour y prendre part, il expédia Albert en
+courrier; avec mission de dire au maréchal que le duc d'Orléans arrivait
+à son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait
+pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert
+partit; mais, égaré dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il
+ne précéda l'armée que d'un jour et arriva au camp du maréchal de
+Berwick au moment même où il allait engager le combat. Albert se fit
+indiquer la position qu'occupait en personne le maréchal; on lui montra
+à la gauche de l'armée, sur un petit mamelon d'où l'on découvrait toute
+la plaine, le duc de Berwick au milieu de son état major. Albert mit son
+cheval au galop et piqua droit sur lui.
+
+Le messager se fit reconnaître au maréchal, et lui exposa la cause de sa
+mission. Le maréchal, pour toute réponse, lui montra le champ de
+bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il
+avait vu. Mais Albert avait respiré l'odeur de la poudre, et ne voulait
+point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui
+donner du moins la nouvelle de la victoire. Le maréchal y consentit. En
+ce moment, une charge de dragons ayant paru nécessaire au général en
+chef, il commanda à un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre
+de charger. Le jeune homme partit au galop, mais à peine avait-il
+franchi le tiers de la distance qui séparait le mamelon de la position
+occupée par ce régiment qu'il eut la tête emportée par un boulet de
+canon. Il n'était pas encore tombé des étriers, qu'Albert, saisissant
+cette occasion de prendre part à la bataille, lança son cheval à son
+tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le
+maréchal, tira son épée et chargea en tête du régiment.
+
+Cette charge fut une des plus brillantes de la journée, et elle
+s'enfonça si profondément au coeur des impériaux qu'elle commença
+d'ébranler l'ennemi. Le maréchal, malgré lui, avait suivi des yeux, au
+milieu de la mêlée, ce jeune officier qu'il pouvait reconnaître à son
+uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte
+corps à corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant,
+quand le régiment fut en fuite, il vit revenir Albert à lui, tenant sa
+conquête dans ses bras. Arrivé devant le maréchal, il jeta le drapeau à
+ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce
+fut une gorgée de sang qui vint sur ses lèvres. Le maréchal le vit
+chanceler sur ses arçons, et s'avança pour le soutenir; mais, avant
+qu'il eût pu lui porter secours, Albert était tombé: une balle lui avait
+traversé la poitrine.
+
+Le maréchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme était
+mort sur le drapeau qu'il venait de conquérir.
+
+
+
+
+Chapitre 17
+
+
+Le duc d'Orléans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert
+comme on regrette un homme de coeur, mais, après tout, il était mort de
+la mort du brave, il était mort au milieu d'une victoire, il était mort
+sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un
+Français, un soldat, un gentilhomme?
+
+Le duc d'Orléans voulut écrire de sa main à la pauvre veuve. Si quelque
+chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans
+doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose,
+c'est qu'elle n'avait plus d'époux et que sa Bathilde n'avait plus de
+père.
+
+À quatre heures, Buvat rentra de la Bibliothèque; on lui dit que Clarice
+le demandait: il descendit aussitôt. La pauvre femme ne pleurait pas;
+elle était atterrée, sans larmes, sans paroles; ses yeux étaient fixes
+et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna
+pas vers lui, elle ne tourna pas la tête, elle se contenta d'étendre la
+main de son côté et de lui présenter la lettre.
+
+Buvat regarda à droite et à gauche d'un air tout hébété pour deviner de
+quoi il était question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses
+conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut à haute voix:
+
+«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni
+moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
+vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos débiteurs.
+
+Votre affectionné,
+
+Philippe d'Orléans.»
+
+--Comment! s'écria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur
+du Rocher?... pas possible!
+
+--Papa est mort? dit en s'approchant de sa mère la petite Bathilde, qui
+jouait dans un coin avec sa poupée. Maman, est-ce que c'est vrai que
+papa est mort?
+
+--Hélas! hélas! oui, ma chère enfant, s'écria Clarice retrouvant tout à
+la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que
+trop vrai! Oh!
+
+Malheureuses que nous sommes!
+
+--Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes
+ressources consolatrices, il ne faut pas vous désoler ainsi; c'est
+peut-être une fausse nouvelle.
+
+--Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orléans lui-même? s'écria
+la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton père est mort. Pleure,
+pleure, ma fille! peut-être qu'en voyant tes larmes Dieu aura pitié de
+toi.
+
+Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que
+Buvat en sentit sa propre poitrine comme déchirée: mais son effroi fut
+bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le
+mouchoir qu'elle avait approché de sa bouche. Alors il comprit que le
+malheur qui venait de lui arriver n'était peut-être pas le plus grand
+qui menaçât la petite Bathilde.
+
+L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour
+elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un
+plus petit au second.
+
+Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres
+facultés, il y a dans tout noble coeur une certaine répugnance à
+solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle,
+surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La
+pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour
+faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand
+elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de
+Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille
+d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre
+lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout
+obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice
+regarda dans une glace son visage maigri, et sourit
+tristement.--Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en
+conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.
+
+Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour
+prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait
+d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui
+avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les
+équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était
+beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice
+vendît le superflu de ses meubles.
+
+On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et
+Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre
+toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de
+prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit
+qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à
+mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même
+avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il
+eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur.
+
+Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà
+oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre
+du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit
+qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de
+revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience.
+
+Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde
+en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles,
+ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite
+Bathilde, et un lit pour elle.
+
+Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements
+successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait
+pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui
+était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies
+qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais
+comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté
+grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille
+offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau
+qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante
+louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié
+tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à
+fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à
+son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée
+trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa
+voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la
+somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le
+propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui
+avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même
+temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un
+retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui
+venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et
+continua sa tournée.
+
+Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté
+de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours
+sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y
+revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte
+d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort
+changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la
+tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être,
+il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait
+l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:
+
+ _Laissez-moi aller_
+ _Laissez-moi jouer, etc._
+
+Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation.
+
+Les derniers jours de l'hiver s'écoulèrent et apportèrent en passant la
+nouvelle de la reddition de Lérida, mais en même temps on apprit que le
+jeune et infatigable général s'apprêtait à assiéger Tortose. Ce fut le
+dernier coup porté à la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps
+allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait
+le duc à l'armée.
+
+Les forces lui manquèrent, et elle fut obligée de s'aliter.
+
+La position de Clarice était affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa
+maladie, elle sentait qu'elle était mortelle, et elle n'avait personne
+au monde à qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la
+mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas même la
+pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tête. Son mari n'avait
+que des parents éloignés, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter
+la pitié. Quant à sa famille à elle, née en France, où sa mère était
+morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y
+eût-il quelque espoir de ce côté, elle n'avait plus le temps d'y
+recourir. La mort venait.
+
+Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitté Clarice dévorée par
+la fièvre, l'entendit gémir si profondément, qu'il sauta à bas de son
+lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arrivé à la
+porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait à sanglots et priait
+à haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'éveilla et appela sa
+mère. Clarice renfonça ses larmes, alla prendre son enfant dans son
+berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit répéter tout ce
+qu'elle savait de prières, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait
+s'écrier d'une voix douloureuse: «Ô mon Dieu! mon Dieu! écoutez mon
+pauvre enfant!» Il y avait dans cette scène nocturne d'un enfant à peine
+hors du berceau et d'une mère à moitié dans la tombe, s'adressant tous
+deux au Seigneur comme à leur seul et unique soutien, au milieu du
+silence de la nuit, quelque chose de si profondément triste que le bon
+Buvat tomba à genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait
+offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais
+que du moins elle ne serait pas abandonnée. Dieu avait entendu la double
+prière qui avait monté vers lui, et il l'exauçait.
+
+Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait
+jamais osé faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne
+grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit
+tout bas:--Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore
+de bonnes gens sur la terre.--La petite fille alors lui jeta les bras
+autour du cou et l'embrassa à son tour. Buvat sentit que des larmes lui
+venaient aux yeux, et comme il avait entendu répéter maintes fois qu'il
+ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiéter, il tira
+sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler
+l'émotion:--Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je
+m'en aille. Adieu, madame du Rocher.
+
+Sur l'escalier, il rencontra le médecin et lui demanda ce qu'il pensait
+de la malade. Comme c'était un médecin qui venait par charité, et qu'il
+ne se croyait pas obligé d'avoir des ménagements, attendu qu'on ne les
+lui payait pas, il répondit que dans trois jours elle serait morte.
+
+En rentrant à quatre heures, Buvat trouva la maison en émoi. En
+descendant de chez Clarice, le médecin avait dit qu'il fallait appeler
+le viatique. On avait donc été prévenir le curé, et le curé était venu,
+avait monté l'escalier, précédé du sacristain et de sa sonnette, et sans
+préparation aucune, il était entré dans la chambre de la malade. Clarice
+l'avait reçu comme on reçoit le Seigneur, c'est-à-dire les mains jointes
+et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas
+moins été terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui
+était arrivé: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la
+porte de la chambre encombrés de toutes les commères du quartier, qui
+avaient comme c'était l'habitude à cette époque, suivi le
+saint-sacrement. Autour du lit où était étendue la mourante, déjà si
+pâle et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses
+yeux, on eût pu la prendre pour une statue de marbre couchée sur un
+tombeau, les prêtres chantaient les prières des agonisants, et, dans un
+coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait séparée de sa mère,
+afin que la malade ne fût point distraite pendant l'accomplissement de
+son dernier acte de religion, était blottie, n'osant ni crier ni
+pleurer, tout effrayée de voir tant de monde qu'elle ne connaissait
+point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien.
+Aussi, dès qu'elle aperçut Buvat, l'enfant courut à lui, comme à la
+seule personne qu'elle connût au milieu de cette funèbre assemblée.
+Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle près du lit
+de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la
+terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son éternelle prière
+d'envoyer un protecteur à sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du
+seul ami qu'elle se connût au monde. Avec ce regard perçant des
+moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce coeur pur et dévoué, et elle
+y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire; car elle se
+souleva sur son séant, lui tendit la main en jetant un cri de
+reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si
+elle avait épuisé les dernières forces de sa vie dans cet élan maternel,
+elle retomba évanouie sur son lit.
+
+La cérémonie religieuse étant terminée, les prêtres se retirèrent
+d'abord; les dévotes les suivirent, les indifférents et les curieux
+sortirent les derniers. De ce nombre étaient plusieurs femmes. Buvat
+leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses
+connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se présenta aussitôt,
+assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les
+vertus requises pour exercer cet honorable état, mais que, justement à
+cause de cette réunion de qualités, elle avait l'habitude de se faire
+payer huit jours d'avance, attendu qu'elle était fort courue dans le
+quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait à ces huit jours; elle
+répondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que
+la pauvre dame ne paraissait pas très fortunée, elle se contenterait de
+douze. Buvat, qui avait justement touché son mois le jour même, tira
+deux écus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui eût
+demandé le double qu'il l'eût donné également; aussi cette générosité
+inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes
+n'étaient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai
+qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours,
+lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humiliés lui
+cherchent une cause impure ou intéressée!
+
+Clarice était toujours évanouie. La garde entra aussitôt en fonctions,
+en lui faisant, à défaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira.
+Quant à la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mère dormait. La
+pauvre enfant ne connaissait pas encore la différence qu'il y avait
+entre le sommeil et la mort, et elle s'était remise à jouer dans un coin
+avec sa poupée.
+
+Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la
+malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux
+ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître
+encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à
+prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais
+l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa
+faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans
+mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la
+malade:--Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il
+ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:--Ah! les
+malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça
+se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne.
+
+C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.
+
+Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde
+s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les
+lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez
+le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la
+mère et l'enfant à la garde, et sortit.
+
+Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût
+les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa
+fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait
+pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté
+l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte
+maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami,
+elle lui dit seulement:
+
+--Elle dort, maman, elle dort.
+
+Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle
+entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait
+être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade
+avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant:
+
+--Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux
+d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!
+
+Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne
+devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais
+eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul
+jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si
+triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence.
+On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas
+que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses
+manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et
+qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit.
+Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller,
+puis, quand il eut refermé la porte:
+
+--Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du
+chef, en voilà un qui se la passe douce!
+
+Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison,
+il demanda à la portière comment allait Clarice.
+
+--Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle
+ne souffre plus.
+
+--Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur
+celui qui l'entend ce mot terrible.
+
+--Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle
+se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une
+petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat.
+
+Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant
+à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier
+où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au
+mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue
+d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le
+plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet,
+immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite
+Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et
+cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il
+s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les
+gémissements de la petite fille.
+
+--Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes;
+maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?
+
+Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main:
+
+--Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!
+
+Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part,
+aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira
+la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté
+un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte
+était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il
+courut à l'escalier et lui demanda où était la clef.
+
+--Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc,
+que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi!
+
+Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.
+
+--Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.
+
+--C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les
+meubles, répondit la portière.
+
+--Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat.
+
+--Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas
+riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle
+doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le
+propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a
+plus besoin de meubles, la pauvre chère femme!
+
+--Mais la garde, qu'est-elle devenue?
+
+--Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire
+était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est
+ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne
+puis pas: je suis trop sensible.
+
+Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi
+rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main
+lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la
+clef tourna et la porte s'ouvrit.
+
+Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de
+la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et
+avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu
+pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où
+Buvat entrait.
+
+--Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite
+maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie.
+
+Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste
+spectacle.
+
+Buvat conduisit Bathilde près du cadavre.
+
+--Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il.
+
+L'enfant obéit.
+
+--Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu
+la réveillera.
+
+Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se
+laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et
+son isolement.
+
+Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au
+berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller
+faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir
+l'administration des pompes funèbres.
+
+Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait
+trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant.
+
+Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans.
+
+C'était le seul héritage que la pauvre mère avait laissé à sa fille
+
+
+
+
+Chapitre 18
+
+
+En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses
+arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de
+chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions
+dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans
+la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce
+que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était
+impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il
+avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de
+trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de
+feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont,
+pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut
+convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait
+dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde,
+et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.
+
+Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat,
+en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et
+mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde,
+devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à
+la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre
+logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas
+s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y
+arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux
+chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante,
+donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles
+qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de
+Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut
+opéré.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu,
+si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers
+devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant
+une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa
+maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la
+consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de
+sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre
+son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils
+reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières
+années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les
+oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que
+d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses
+souvenirs d'enfant.
+
+Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait
+gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette
+Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine,
+tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge.
+Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui
+étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand
+Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq
+règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la
+moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé
+l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une
+de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le coeur, et il
+avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en
+serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui
+donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au
+nom qu'elle portait.
+
+Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien
+simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le
+revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait
+ses neuf cents livres d'appointements annuels:
+
+Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et
+de danse.
+
+Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.
+
+Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze
+ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital
+réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme
+neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait
+bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser
+l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux.
+
+Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de
+Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait
+face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des
+copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se
+coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à
+ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures
+tous les jours.
+
+Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies
+ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que
+Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé
+lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer
+neuf cents livres sur la tête de Bathilde.
+
+À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles
+des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse,
+maître de musique et maître de dessin.
+
+Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette
+charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces
+heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde
+antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une
+chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune
+beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce
+qu'elle avait promis.
+
+Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque
+leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le
+dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir
+et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en
+allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement
+vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le
+rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand
+amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À
+chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et
+c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'oeil si exact, qu'à
+la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus
+proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et
+respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à
+Vincennes.
+
+Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette
+promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade
+conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les
+eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles
+aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à
+poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde
+était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds
+flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en
+résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits
+accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat
+passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc,
+c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour,
+mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en
+disant:--Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et
+comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle
+pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la
+moralité de celui-là.
+
+Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande
+fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui
+voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre.
+Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné
+à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans
+le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite
+le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on
+franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre,
+lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets.
+
+Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis
+la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de
+Buvat.
+
+Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle
+le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de
+se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut
+averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça
+un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y
+avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout
+ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer
+d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse,
+convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et
+il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:
+
+ _Laissez-moi aller,_
+ _Laissez-moi jouer, etc._
+
+--Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était
+enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez
+le coeur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.
+
+--Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse?
+
+--Si fait, j'en viens.
+
+--Et on vous a payé?
+
+--Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.
+
+--Et que pensez-vous de cela?
+
+--Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois
+ensemble.
+
+--Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray,
+reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous
+payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat!
+
+--C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé.
+
+--Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus
+grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.
+
+--Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront,
+qu'est-ce que vous ferez, père Buvat?
+
+--Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa
+résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de
+même.
+
+--Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez
+toujours?
+
+--Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur
+l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de
+me demander un peu de crédit.
+
+--Vil flatteur! dit l'employé.
+
+Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la
+caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré;
+mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que
+la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le
+caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en
+excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter.
+
+Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait
+difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait
+plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef
+chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire.
+Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes
+lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se
+trouva au courant.
+
+On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une
+véritable banqueroute.
+
+Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce
+qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec
+réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste
+de deux années de ses appointements.
+
+Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de
+treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus
+remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa
+position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle
+préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux
+Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les
+ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à
+ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et
+comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle,
+il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il
+aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé
+toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu,
+dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements
+avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du
+pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit
+logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette
+lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même
+réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire
+part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient
+qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous
+tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et
+qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis
+qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat
+parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle
+comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était
+inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule
+porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père,
+ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui
+disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un
+autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le
+plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son
+ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain
+demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et
+toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat
+n'était point d'humeur changeante.
+
+Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis
+que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa
+mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la
+Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le
+monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois,
+comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement
+aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de
+faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que
+le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les
+commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde
+n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat,
+maintenant que Bathilde en avait quinze.
+
+Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette
+chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita
+dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une
+mauvaise pensée n'était venue, même en songe.
+
+Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et
+Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue
+Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à
+l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre
+la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait
+été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était
+donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne
+les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait
+inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans
+tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche
+parenté.
+
+Restait la supposition qui, attribuant à Buvat une jeunesse orageuse,
+avait vu dans Bathilde le résultat d'une ancienne passion que l'Église
+eût oublié de consacrer; mais cette supposition tombait au premier
+examen. Bathilde était grande et élancée, Buvat était gros et court;
+Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux
+bleu-faïence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau
+blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute
+la personne de Bathilde respirait l'élégance et la distinction, tandis
+que le pauvre bonhomme Buvat était des pieds à la tête un type de
+vulgaire bonhomie. Il en résulta que les femmes commencèrent à regarder
+Bathilde avec dédain, et que les hommes appelèrent Buvat un heureux
+drôle.
+
+Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernières à
+accréditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard à quelle occasion elle
+commença d'y donner créance.
+
+Cependant les prévisions de l'employé démissionnaire s'étaient
+réalisées. Il y avait déjà dix-huit mois que Buvat n'avait touché un sou
+d'appointements sans que le brave homme, malgré ce long crédit, se fût
+relâché un instant de sa ponctualité ordinaire. Il y a plus, depuis
+qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prît au
+ministre de faire des économies en supprimant le tiers des employés, et
+Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il
+eût pu employer d'une manière plus lucrative, eût regardé comme un
+malheur irréparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de
+zèle à mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il
+en résulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait
+d'autant plus qu'on le payait moins.
+
+L'ignorance complète de l'époque où cette situation précaire cesserait,
+jointe à la diminution de son petit trésor qui menaçait de s'épuiser
+bientôt, rembrunissait néanmoins le front de Buvat, au point que
+Bathilde commença de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle
+ignorait. Avec le tact qui caractérise les femmes, elle comprit que
+toute question à Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confié de
+lui-même serait inutile. Ce fut donc à Nanette qu'elle s'adressa.
+Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison
+ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la
+situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle
+devait à la délicatesse désintéressée de Buvat; elle sut que pour lui
+conserver intacts des appointements destinés à payer ses maîtres
+d'agrément et à lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis
+cinq heures jusqu'à huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'à
+minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'était que, malgré ce travail
+acharné, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses
+petites économies seraient épuisées, il se verrait forcé d'avouer à
+Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dépense qui n'était pas
+rigoureusement nécessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant
+ce saint dévouement, avait été de tomber aux pieds de Buvat quand il
+rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientôt elle comprit que le
+seul moyen d'arriver à son but était de paraître tout ignorer, et dans
+le baiser filial qu'elle déposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra
+de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de
+reconnaissance et de vénération.
+
+
+
+
+Chapitre 19
+
+
+Mais le lendemain, Bathilde dit en riant à Buvat qu'elle croyait que ses
+maîtres n'avaient plus rien à lui apprendre, qu'elle en savait autant
+qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu.
+Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde;
+comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisième
+ciel, il n'eut pas de peine à croire sa pupille, d'autant moins que les
+maîtres, avec une bonne foi assez rare, avouèrent que leur élève en
+savait assez pour aller désormais toute seule. C'est que tel était le
+sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il épurait tout ce qui s'approchait
+d'elle.
+
+On comprend que cette double déclaration fit grand plaisir à Buvat; mais
+ce n'était pas assez pour Bathilde que d'épargner sur la dépense; elle
+résolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle eût fait des progrès à peu
+près pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le
+dessin seul pouvait lui être une ressource, tandis que la musique ne lui
+serait jamais qu'un délassement. Elle réserva donc toute son application
+pour le dessin, et comme elle y était vraiment d'une force supérieure,
+elle arriva bientôt à faire de délicieux pastels. Enfin, un jour, elle
+voulut connaître la valeur de ses oeuvres, et pria Buvat, en allant à
+son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait
+son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cléry
+et de la rue du Gros-Chenet, deux têtes d'enfant qu'elle avait faites de
+fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se
+chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et
+s'en acquitta avec sa naïveté ordinaire. Le marchand, habitué à de
+pareilles propositions, tourna et retourna d'un air dédaigneux les têtes
+entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait
+offrir que quinze livres de chaque. Buvat, blessé non pas du prix
+offert, mais de la manière peu respectueuse dont l'industriel avait
+parlé du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains,
+en lui disant qu'il le remerciait.
+
+Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez
+élevé, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux têtes
+jusqu'à quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il
+s'agissait d'une offense faite à la perfectibilité de sa pupille, lui
+répondit sèchement que les dessins qu'il lui avait montrés n'étaient
+point à vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre
+satisfaction. Or, comme on le sait, du moment où les dessins ne sont
+point à vendre, ils augmentent singulièrement de valeur; il en résulta
+que le marchand finit par en offrir jusqu'à cinquante livres; mais
+Buvat, peu sensible à cette proposition, dont il n'avait pas même l'idée
+qu'il pût profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez
+le marchand avec toute la fierté d'un homme blessé dans sa dignité, et
+s'achemina vers son bureau. À son retour, le marchand se trouva comme
+par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne
+servit à rien, le marchand alla à lui, et, lui mettant les deux mains
+sur les épaules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux
+dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui répondit une seconde
+fois, et d'une voix plus aigre encore que la première, que les dessins
+n'étaient point à vendre.
+
+--C'est fâcheux, reprit le marchand, j'aurais été jusqu'à quatre-vingts
+livres, et il retourna sur la porte d'un air indifférent, mais tout en
+suivant Buvat du coin de l'oeil. Buvat, de son côté, continua son chemin
+avec une fierté qui donnait quelque chose de plus grotesque encore à sa
+tournure, et, sans s'être retourné une seule fois, disparut au coin de
+la rue du Temps-Perdu.
+
+Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de
+l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit régulier dont il
+avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut
+aussitôt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle était fort
+inquiète du résultat de la négociation, et lui jetant, avec un reste de
+ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:
+
+--Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?
+
+C'était le nom du marchand de couleurs.
+
+--Monsieur Papillon, répondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur
+Papillon est un impertinent!
+
+La pauvre Bathilde pâlit.
+
+--Comment cela, bon ami, un impertinent!
+
+--Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre à genoux devant tes
+dessins, s'est permis de les critiquer.
+
+--Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison.
+Songez donc que je ne suis encore qu'une écolière. Mais enfin en a-t-il
+offert un prix quelconque?
+
+--Oui, répondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.
+
+--Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.
+
+--Il en a offert quatre-vingts livres!
+
+--Quatre-vingts livres! s'écria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans
+doute, bon ami.
+
+--Il a osé offrir quatre-vingts livres des deux, je le répète, répondit
+Buvat en appuyant sur chaque syllabe.
+
+--Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant
+des mains de joie.
+
+--C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en
+est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.
+
+Ce n'était pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une
+discussion si délicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en
+lui annonçant que le dîner était servi, annonce qui avait ordinairement
+pour résultat de donner immédiatement un autre cours aux idées du
+bonhomme. Buvat remit, sans observations ultérieures, le carton entre
+les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle à manger en battant
+ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'inévitable:
+
+ _Laisse-moi aller,_
+ _Laissez-moi jouer, etc._
+
+Il dîna d'aussi bon appétit que si son amour-propre presque paternel
+était pur de tout échec, et qu'il n'y eût point de monsieur Papillon au
+monde.
+
+Le soir même, tandis que Buvat était monté dans sa chambre pour faire
+ses copies, Bathilde remit le carton à Nanette, lui dit de porter à
+monsieur Papillon les deux têtes qu'il renfermait, et de lui demander
+les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes à Buvat.
+
+Nanette obéit, et Bathilde attendit son retour avec anxiété, car elle ne
+pouvait croire que Buvat ne se fût trompé sur le prix. Dix minutes après
+elle fut entièrement rassurée, car la bonne femme rentra avec les
+quatre-vingts livres.
+
+Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes
+aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence
+s'agenouiller vers le crucifix qui était au pied de son lit, et auquel
+chaque soir elle faisait sa prière. Mais cette fois la prière était
+changée en actions de grâces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon
+Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.
+
+Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne fût-ce que
+pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais
+son étonnement fut grand lorsqu'à travers les carreaux de la boutique il
+aperçut, dans de magnifiques cadres, les deux têtes d'enfant qui le
+regardaient. En même temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.
+
+--Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites
+réflexions! nous nous sommes décidés à nous défaire de nos deux têtes
+qui n'étaient pas à vendre! Ah! trédame! je ne vous croyais pas si roué,
+voisin! Vous m'avez tiré quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec
+tout cela! Mais c'est égal, dites à mademoiselle Bathilde, que comme
+c'est une bonne et sainte fille, par considération pour elle, si elle
+veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an à
+n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au même prix.
+
+Buvat demeura atterré; il grommela une réponse que le marchand ne put
+entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavés où il
+posait le bout de sa canne, ce qui était encore chez lui une grande
+marque de préoccupation. Puis il remonta ses cinq étages sans battre les
+barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde
+sans que Bathilde l'eût entendu. La jeune fille dessinait; elle avait
+déjà commencé une autre tête.
+
+En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout
+soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut à lui
+en demandant ce qui était arrivé; mais Buvat, sans répondre, essuya deux
+grosses larmes, et avec un accent de sensibilité indéfinissable.
+
+--Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray
+et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!
+
+--Mais, petit père, répondit Bathilde, moitié pleurant, moitié riant, je
+ne travaille pas, je m'amuse.
+
+Le mot petit père était dans les grandes occasions substitué par
+Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour résultat de calmer
+les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse échoua.
+
+--Je ne suis ni votre petit père, ni votre bon ami, murmura Buvat en
+secouant la tête, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie
+admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie
+plus, et qui ne gagne point assez avec son écriture pour continuer de
+vous donner l'éducation qui convient à une demoiselle comme vous.
+
+Et il laissa tomber ses bras avec un tel découragement, que sa canne lui
+échappa des mains.
+
+--Oh! mais, vous voulez donc à votre tour me faire mourir de chagrin?
+s'écria Bathilde en éclatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se
+peignait sur son visage.
+
+--Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'écria Buvat, avec un
+accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que
+j'ai donc fait?
+
+Et Buvat joignit les mains, et fut prêt à tomber à genoux devant elle.
+
+--À la bonne heure! dit Bathilde, voilà comme je vous aime, petit père;
+c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas,
+il me semble que vous êtes fâché contre moi, et alors je pleure.
+
+--Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne
+manquerait plus que cela, de te voir pleurer!
+
+--Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas
+faire ce que je veux.
+
+Cette menace de Bathilde toute puérile qu'elle était, fit frissonner
+Buvat depuis la pointe du pied jusqu'à la racine des cheveux; car depuis
+le jour où l'enfant pleurait sa mère, pas une larme n'était tombée des
+yeux de la jeune fille.
+
+--Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais
+promets-moi que le jour où le roi me payera mon arriéré....
+
+--C'est bon, c'est bon, petit père! dit Bathilde en interrompant Buvat;
+nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous êtes cause
+que le dîner refroidit.
+
+Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans
+la salle à manger, où, par ses plaisanteries et sa gaîté, elle eut
+bientôt effacé sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'à la dernière
+trace de tristesse.
+
+Qu'eût-ce donc été si le pauvre Buvat eût tout su?
+
+En effet, Bathilde avait songé que pour qu'elle continuât de bien placer
+ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa
+prévision était juste, puisque le marchand de couleurs avait dit à Buvat
+qu'il en prendrait deux par mois, mais à la condition que Bathilde ne
+travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins,
+Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par
+mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de
+perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrès dans son
+éducation de femme de ménage que dans celle de femme du monde, elle
+avait chargé le matin même Nanette de chercher, sans dire pour qui,
+parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par
+conséquent bien payé, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de
+Buvat, et dont la rétribution viendrait encore ajouter au bien-être de
+la maison.
+
+Nanette, qui ne savait qu'obéir à sa jeune maîtresse s'était donc mise
+en quête le jour même, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour
+trouver ce qu'elle cherchait. C'était le temps des dentelles et des
+accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune,
+et couraient ensuite négligemment par les bosquets avec des robes plus
+transparentes encore que celles que Juvénal appelait de l'air tissu. Il
+en résultait comme on le comprend bien, force déchirures, qu'il fallait
+cacher aux regards des mères ou des maris; de sorte qu'à cette époque,
+il y avait peut-être plus encore à gagner à raccommoder les dentelles
+qu'à les vendre. Dès son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des
+miracles; son aiguille semblait être celle d'une fée. Aussi Nanette
+reçut-elle force compliments sur la Pénélope inconnue qui refaisait
+ainsi le jour l'ouvrage que l'on défaisait la nuit.
+
+Grâce à cette laborieuse résolution de Bathilde, résolution dont une
+partie resta ignorée de tout le monde et même de Buvat, l'aisance prête
+à manquer dans le ménage y rentra par une double source. Buvat, plus
+tranquille désormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se fût
+positivement prononcée à ce sujet, il lui fallait cependant renoncer à
+ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce
+qu'il les faisait avec elle, résolut donc de tirer parti de cette
+fameuse terrasse qui avait été d'un poids si fort dans le choix de son
+logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une
+heure à prendre ses mesures, sans que personne, même Bathilde, eût
+l'idée de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrêta à un jet d'eau, à
+une grotte et à un berceau.
+
+Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces idées
+fantastiques comme il en était venu une à Buvat le jour où il avait
+résolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la
+patience humaine peut exécuter de choses qui au premier abord paraissent
+impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit,
+les gouttières, de huit pieds plus élevées que la terrasse, donnaient
+toutes facilités pour l'exécution. Le berceau même fut peu de chose:
+quelques lattes peintes en vert, clouées en losange et tapissées de
+jasmin et de chèvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte
+qui devait être véritablement le chef-d'oeuvre de ces nouveaux jardins
+de Sémiramis.
+
+En effet, le dimanche, dès la pointe du jour, Buvat partait pour le bois
+de Vincennes; et, arrivé là, il se mettait en quête de ces pierres
+hétéroclites, aux formes torturées, dont les unes représentent
+naturellement des têtes de singe, les autres des lapins accroupis,
+celles-ci des champignons, celles-là des clochers de cathédrale; puis,
+lorsqu'il en avait réuni un assez grand nombre, il les faisait mettre
+dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait
+hebdomadairement à cette dépense, il les faisait amener au cinquième
+étage de la rue du Temps-Perdu. Cette première collection dura trois
+mois à compléter.
+
+Puis Buvat passa des monolithes aux végétaux. Toute racine ayant
+l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous
+l'apparence d'une tortue, devint la propriété de Buvat, qui, une petite
+serpe à la main, se promenait les yeux fixés sur le sol, avec autant
+d'attention qu'un homme qui aurait cherché un trésor, et qui, dès qu'il
+apercevait une forme ligneuse à sa convenance, se précipitait la face
+contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. À
+force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du
+sol. Cette recherche obstinée, à laquelle les gardes de Vincennes et de
+Saint-Cloud essayèrent plus d'une fois de mettre empêchement, mais sans
+pouvoir y réussir tant Buvat, par sa persévérance, déjouait leur
+activité, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, à sa
+grande satisfaction, tous ses matériaux réunis.
+
+Alors commença l'oeuvre architecturale. La plus grosse comme la plus
+petite pierre qui devait servir à l'édification de la Babel moderne fut
+tournée et retournée d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrît
+à la vue par son côté le plus avantageux; puis posée, puis assurée, puis
+cimentée de façon que chaque saillie extérieure présentât la capricieuse
+imitation d'une tête d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une
+fleur ou d'un fruit. Bientôt ce fut un amas chimérique des apparences
+les plus opposées, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en
+rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou
+batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant délit de
+ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la voûte s'arrondit et
+servit de repaire à une hydre magnifique, la pièce la plus précieuse de
+la collection, et aux sept têtes de laquelle Buvat eut l'heureuse idée
+d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux
+d'émail et des dards de drap écarlate. Il en résulta que lorsque la
+chose eut atteint toute sa perfection, ce n'était plus qu'avec une
+certaine hésitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que,
+dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promené la
+nuit, tout seul, sur la terrasse.
+
+
+
+
+Chapitre 20
+
+
+L'oeuvre babylonienne de Buvat avait duré douze mois. Pendant ces douze
+mois, Bathilde avait passé de sa quinzième à sa seizième année, de sorte
+que la gracieuse jeune fille était devenue une femme charmante. C'était
+pendant cette période que son voisin Boniface Denis l'avait remarquée,
+et avait tant fait que sa mère, qui n'avait rien à lui refuser, après
+avoir été prendre des informations préalables à une bonne source,
+c'est-à-dire à la rue Pagevin, avait commencé, sous un prétexte de
+voisinage, par se présenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini
+par les inviter tous deux à venir passer chez elle les soirées du
+dimanche. L'invitation avait été faite de si bonne grâce, qu'il n'y
+avait pas eu moyen de refuser, quelque répugnance que Bathilde éprouvât
+à sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat était enchanté qu'une occasion
+de distraction se présentât pour Bathilde. Puis, au fond, comme il
+savait que madame Denis avait deux filles, peut-être n'était-il point
+fâché de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes
+les meilleures âmes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer
+d'obtenir sur mademoiselle Émilie et sur mademoiselle Athénaïs.
+
+Cependant, les choses ne se passèrent point précisément comme le
+bonhomme les avait d'avance arrangée dans sa tête. Bathilde vit du
+premier coup d'oeil à qui elle avait affaire, et apprécia la médiocrité
+de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit
+admirer les têtes, d'après la bosse, de ces demoiselles, elle prétendit
+n'avoir rien à la maison qu'elle pût montrer, tandis que Buvat savait
+parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tête d'enfant Jésus et
+une tête de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout!
+Lorsqu'on la pria de chanter, après que mesdemoiselles Denis se furent
+fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui
+dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compté Buvat,
+et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand étonnement
+de Buvat, cette conduite parut augmenter singulièrement l'amitié de
+madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu
+d'avance faire un grand éloge des talents de Bathilde, malgré son
+orgueil maternel, n'était point sans quelque inquiétude sur le résultat
+d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc
+comblée de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie,
+affirma à tout le monde que c'était une personne pleine de talents et de
+modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les éloges que l'on avait
+faits sur son compte. Une mercière retirée ayant même alors voulu élever
+la voix pour rappeler la position étrange de la pupille vis-à-vis du
+bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence à cette
+mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait à fond cette histoire et
+qu'il n'y avait pas le moindre détail qui ne fût à l'honneur de ses deux
+voisins. C'était un léger mensonge que se permettait madame Denis en se
+prétendant si bien renseignée, mais sans doute Dieu le lui pardonna en
+faveur de l'intention.
+
+Quant à Boniface, du moment où il ne pouvait pas jouer au cheval fondu
+ou faire la roue, il était nul, de toute nullité. Il avait donc été ce
+soir-là d'une stupidité si supérieure, que Bathilde, n'attachant aucune
+importance à un pareil être, ne l'avait pas même remarqué.
+
+Mais il n'en avait pas été ainsi de Boniface. Le pauvre garçon, qui
+n'était qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, était devenu fou en la
+voyant de près. Il résulta de cette recrudescence de sentiment que
+Boniface ne quitta plus sa fenêtre, ce qui força tout naturellement
+Bathilde à fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface
+habitait alors la chambre occupée depuis par le chevalier d'Harmental.
+
+Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il était impossible de voir
+autre chose qu'une suprême modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion
+de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprès de sa mère, que
+celle-ci remonta de la rue Pagevin à la rue des Orties, et là apprit par
+les questions qu'elle fit à une vieille portière devenue à peu près
+aveugle et tout à fait sourde, quelque chose de cette scène mortuaire
+que nous avons racontée, et dans laquelle Buvat avait joué un si beau
+rôle. La bonne femme avait oublié les noms des principaux personnages;
+elle se rappelait seulement que le père était un bel officier qui avait
+été tué en Espagne, et la mère une charmante jeune femme qui était morte
+de douleur et de misère. Ce qui l'avait surtout frappée, et ce qui lui
+laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe était
+arrivée l'année même de la mort de son carlin.
+
+De son côté, Boniface s'était mis en quête, et il avait appris par
+monsieur Joulu, son procureur, lequel était ami de monsieur Ladureau,
+notaire de Buvat, que, chaque année, depuis dix ans, on plaçait cinq
+cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels
+réunis aux intérêts, formaient un petit capital de sept ou huit mille
+francs. Sept ou huit mille francs de capital étaient bien peu de chose
+pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mère, pouvait compter sur trois
+mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chétif qu'il fût,
+prouvait au moins que si Bathilde était loin d'avoir une fortune, elle
+n'était pas non plus tout à fait dans la misère.
+
+En conséquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que
+l'amour de Boniface allait toujours croissant, et où l'estime qu'elle
+avait de son côté pour Bathilde, qui vint encore à deux de ses soirées,
+ne subit aucune altération, elle se décida à faire la demande en règle.
+Donc, une après-dînée que Buvat revenait de son bureau à son heure
+ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait
+rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un
+clignotement de l'oeil qu'elle avait quelque chose à lui dire. Buvat
+comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau à la main
+et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus reculée
+de sa maison, ferma les portes pour n'être surprise par personne, fit
+asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la
+demande de la main de Bathilde pour Boniface.
+
+Buvat demeura tout étourdi de la proposition. Il ne lui était jamais
+venu à l'esprit que Bathilde pût se marier. La vie sans Bathilde lui
+semblait désormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de
+couleur à la seule idée d'être abandonné par elle.
+
+Madame Denis était trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet
+étrange que sa demande avait produit sur le système nerveux de Buvat.
+Elle ne voulut pas même lui laisser ignorer qu'une chose si importante
+était passée inaperçue; elle lui offrit un flacon de sels à son usage,
+et qu'elle laissait toujours sur la cheminée, à la vue de tout le monde,
+pour se donner l'occasion de répéter deux ou trois fois par semaine
+qu'elle avait les nerfs d'une extrême irritabilité. Buvat, qui avait
+perdu la tête, au lieu de respirer purement et simplement ces sels à une
+distance convenable, déboucha le flacon et se le fourra dans le nez.
+L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si
+l'ange d'Habacuc l'avait enlevé par les cheveux; son visage passa d'un
+blanc fade au cramoisi le plus foncé; il éternua pendant dix minutes à
+se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'étant calmé peu à peu et
+étant revenu insensiblement à l'état où il se trouvait au moment où la
+proposition avait été faite, il répondit qu'il comprenait tout ce qu'une
+pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme
+madame Denis le savait sans doute, il n'était que le tuteur de Bathilde,
+qualité qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et
+en même temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter
+ou de la refuser. Madame Denis trouva la réplique parfaitement juste, et
+le reconduisit à la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa
+réponse elle le priait de la croire sa très humble servante.
+
+Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquiète. Il avait
+retardé d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui était pas arrivé
+une seule fois depuis dix ans. L'inquiétude de la jeune fille redoubla
+quand elle vit l'air triste et préoccupé de Buvat. Aussi voulut-elle
+connaître tout d'abord ce qui causait la mine allongée de son bon ami.
+Buvat, qui n'avait pas préparé son discours, essaya de reculer
+l'explication jusqu'après le dîner, mais Bathilde déclara qu'elle ne se
+mettrait point à table qu'elle ne sût ce qui était arrivé. Force fut
+donc à Buvat de transmettre, séance tenante, à sa pupille, et sans
+préparation aucune, la proposition de madame Denis.
+
+Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille à qui l'on parle de
+mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui
+s'était assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en
+face avec ce doux sourire qui était le soleil du pauvre écrivain:
+
+--Ainsi donc, lui dit-elle, petit père, vous avez assez de votre pauvre
+fille, et vous voulez vous en débarrasser?
+
+--Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me débarrasser de toi! Mais c'est
+moi qui mourrai le jour où tu me quitterais!
+
+--Eh bien! alors, petit père, répondit Bathilde, pourquoi venez-vous me
+parler de mariage?
+
+--Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que
+tu t'établisses, et que tu ne trouveras peut-être pas plus tard un aussi
+bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mérite un peu mieux
+qu'un monsieur Boniface.
+
+--Non, petit père, reprit Bathilde, non, je ne mérite pas mieux que
+monsieur Boniface; mais....
+
+--Eh bien! mais?
+
+--Mais... je ne me marierai jamais.
+
+--Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!
+
+--Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas
+heureux comme nous sommes?
+
+--Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'écria Buvat, je le
+crois bien que nous le sommes!
+
+Sabre de bois était un honnête juron dont se servait Buvat dans les
+grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du
+bonhomme.
+
+--Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes
+heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit père, il ne
+faut pas tenter Dieu.
+
+--Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu
+venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!
+
+--Vous ne désirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses
+lèvres sur le front du bonhomme.
+
+--Moi! désirer ce mariage! dit Buvat; moi! désirer te voir la femme de
+ce petit gueux de Boniface! de ce satané chenapan que j'avais pris en
+grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!
+
+--Si vous ne désirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?
+
+--Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton père, dit Buvat; parce
+que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien
+que tu es libre.
+
+--Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde.
+
+--Libre comme l'air.
+
+--Eh bien! si je suis libre, je refuse.
+
+--Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai;
+mais comment vais-je dire cela à madame Denis?
+
+--Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux
+pas me marier, dites-lui que je veux rester éternellement avec vous.
+
+--Allons dîner, dit Buvat; il me viendra peut-être une bonne idée en
+mangeant la soupe. C'est drôle, l'appétit m'est revenu tout à coup. Tout
+à l'heure, j'avais l'estomac si serré que j'aurais cru qu'il me serait
+impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine.
+
+Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgré cette
+infraction à ses habitudes hygiéniques, aucune bonne idée ne lui vint;
+de sorte qu'il fut obligé de dire tout bonnement à madame Denis que
+Bathilde était très honorée de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas
+se marier.
+
+Cette réponse inattendue cassa bras et jambes à madame Denis; elle
+n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde pût
+refuser un parti aussi brillant que son fils; elle reçut en conséquence
+très sèchement le refus de Buvat, et elle répondit que chacun était
+libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester
+pour coiffer sainte Catherine, elle en était parfaitement la maîtresse.
+
+Mais quand elle réfléchit à ce refus, que dans son orgueil maternel elle
+ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu
+faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent à
+l'esprit, et comme elle était alors dans une disposition parfaite pour y
+croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des vérités
+avérées. Aussi, lorsqu'elle transmit à Boniface la réponse de sa belle
+voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet échec matrimonial, qu'il
+était bien heureux que les négociations eussent tourné ainsi, attendu
+qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde eût
+accepté, ne lui eussent pas permis à elle, de laisser se conclure un
+pareil mariage.
+
+Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'était point de sa dignité que
+son fils, après un refus si humiliant, conservât la chambre qu'il
+habitait en face de Bathilde; elle lui en fit préparer, sur le jardin
+une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit
+immédiatement en location celle que venait de quitter M. Boniface.
+
+Huit jours après, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, agaçait
+Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jugé qu'il fit assez beau
+pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza, à qui l'habitude d'être
+gâtée avait fait un caractère fort irritable, s'était élancée sur M.
+Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet.
+
+C'est ce qui fait que le pauvre garçon, qui avait le coeur encore assez
+malade et la jambe assez mal guérie, avait si amicalement conseillé à
+d'Harmental de prendre garde à la coquetterie de Bathilde et de jeter
+une boulette à Mirza.
+
+
+
+
+Chapitre 21
+
+
+La chambre de monsieur Boniface resta vacante pendant trois ou quatre
+mois, puis un jour Bathilde, qui s'était habituée à en voir la fenêtre
+fermée, en levant les yeux, trouva la fenêtre ouverte; à cette fenêtre
+elle vit une figure inconnue. C'était celle de d'Harmental.
+
+On voyait peu de figures comme celle du chevalier rue du Temps-Perdu.
+Aussi Bathilde, admirablement placée derrière ses rideaux pour voir sans
+être vue, y fit-elle attention malgré elle. En effet il y avait dans les
+traits de notre héros une distinction et une finesse qui ne pouvaient
+échapper à l'oeil d'une femme aussi distinguée que l'était elle-même
+Bathilde; ensuite les habits du chevalier, tout simples qu'ils étaient,
+trahissaient dans celui qui les portait une élégance parfaite; enfin il
+avait donné quelques ordres, et ces ordres, prononcés assez haut pour
+que Bathilde les entendit, avaient été donnés avec cette inflexion de
+voix dominatrice qui indique dans celui qui la possède une habitude
+naturelle du commandement.
+
+Quelque chose avait donc dit du premier coup à la jeune fille qu'elle
+avait sous les yeux un homme fort supérieur sous tous les rapports à
+celui auquel il succédait dans la possession de la petite chambre, et
+avec cet instinct si naturel aux gens comme il faut, elle l'avait
+reconnu tout d'abord pour être de race. Le même jour, le chevalier avait
+essayé son clavecin. Aux premiers sons de l'instrument, Bathilde avait
+levé la tête: le chevalier, quoiqu'il ignorât qu'il fût écouté, et
+peut-être même parce qu'il l'ignorait, s'était laissé aller à des
+préludes et à des fantaisies qui sentaient leur amateur de première
+force; aussi, à ces sons qui semblaient éveiller toutes les cordes
+musicales de sa propre organisation Bathilde s'était levée et s'était
+approchée de la fenêtre pour ne pas perdre une note, car c'était une
+chose inouïe rue du Temps-Perdu qu'une pareille distraction. C'était
+alors que d'Harmental avait aperçu contre les vitres les charmants
+petits doigts de sa voisine, et les avait fait disparaître en se
+retournant avec tant de précipitation qu'il n'y avait pas eu de doute
+pour Bathilde qu'elle n'eût été vue à son tour.
+
+Le lendemain, ce fut Bathilde qui pensa qu'il y avait bien longtemps
+qu'elle n'avait fait de la musique, et qui se mit à son clavecin; elle
+commença en tremblant très fort, quoiqu'elle ignorât parfaitement ce qui
+pouvait la faire trembler. Mais comme, après tout, elle était excellente
+musicienne, le tremblement se passa bientôt et ce fut alors qu'elle
+exécuta si brillamment ce morceau d'Armide qui fut écouté avec tant
+d'étonnement par le chevalier et l'abbé Brigaud.
+
+Nous avons dit comment, le lendemain matin, le chevalier avait aperçu
+Buvat, et comment cette connaissance l'avait conduit à apprendre le nom
+de Bathilde appelée par son tuteur sur la terrasse pour y jouir de la
+vue du jet d'eau en pleine activité. L'apparition de la jeune fille
+avait fait, on s'en souvient, sur le chevalier une impression d'autant
+plus profonde qu'il était loin de s'attendre, vu le quartier et l'étage,
+à une semblable vue, et il était encore sous le charme lorsque l'entrée
+du capitaine Roquefinette, auquel il avait donné rendez-vous, était
+venue imprimer une nouvelle direction à ses pensées, qui du reste
+étaient bientôt revenues à Bathilde.
+
+Le lendemain, c'était Bathilde qui, profitant d'un premier rayon de
+soleil du printemps, était à son tour à la fenêtre. À son tour, elle
+avait vu les yeux du chevalier fixés ardemment sur elle. Elle avait
+retrouvé cette figure pleine de jeunesse, à laquelle la pensée du projet
+qu'il avait entrepris donnait une certaine gravité triste; or, tristesse
+et jeunesse vont si mal ensemble, que cette anomalie l'avait frappée: ce
+beau jeune homme avait donc un chagrin, puisqu'il était triste. Quel
+chagrin pouvait-il avoir? On le voit, dès le second jour où elle l'avait
+aperçu, Bathilde avait été conduite tout naturellement à s'occuper du
+chevalier.
+
+Cela n'avait point empêché Bathilde de fermer sa fenêtre; mais, de
+derrière le rideau, elle avait vu la figure triste de d'Harmental se
+rembrunir encore. Alors elle avait compris instinctivement qu'elle
+venait de faire de la peine à ce beau jeune homme, et, sans savoir
+pourquoi, elle s'était mise à son clavecin: n'est-ce point qu'elle se
+doutait que la musique était la plus habile consolatrice des peines du
+coeur?
+
+Le soir, d'Harmental à son tour s'était mis à son clavecin, et c'était
+Bathilde alors qui avait écouté avec toute son âme cette voix mélodieuse
+qui parlait d'amour au milieu de la nuit. Malheureusement pour le
+chevalier, qui, ayant vu se dessiner l'ombre de la jeune fille derrière
+ses rideaux, commençait à se douter qu'il renvoyait de l'autre côté de
+la rue les impressions éprouvées, il avait été interrompu au plus beau
+de son concert par son voisin du troisième. Mais cependant le plus fort
+était fait; il y avait un point de contact entre les deux jeunes gens,
+et déjà ils se parlaient cette langue du coeur, la plus dangereuse de
+toutes.
+
+Aussi, le lendemain matin, Bathilde, qui avait rêvé toute la nuit à la
+musique et quelques peu au musicien, sentant qu'il se passait quelque
+chose d'étrange et d'inconnu en elle, si attirée qu'elle fût vers sa
+fenêtre, avait-elle tenu cette fenêtre scrupuleusement fermée. Il en
+était résulté chez le chevalier ce mouvement d'humeur sous l'impression
+duquel il était descendu chez madame Denis.
+
+Là, il avait appris une grande nouvelle: c'est que Bathilde n'était ni
+la fille, ni la femme, ni la nièce de Buvat.
+
+Aussi était-il remonté tout joyeux, et, trouvant la fenêtre ouverte,
+s'était-il mis, malgré les avis charitables de Boniface, en
+communication immédiate avec Mirza, par le moyen corrupteur des morceaux
+de sucre. La rentrée inattendue de Bathilde avait interrompu cet
+exercice; le chevalier, dans son égoïste délicatesse, avait refermé sa
+fenêtre; mais avant que la fenêtre fût refermée, un salut avait été
+échangé entre les deux jeunes gens. C'était plus que Bathilde n'avait
+encore accordé à aucun homme, non pas qu'elle n'eut salué de temps en
+temps quelque connaissance de Buvat, mais c'était la première fois
+qu'elle rougissait en saluant.
+
+Le lendemain, Bathilde avait vu le chevalier ouvrir sa fenêtre, et, sans
+qu'elle pût se rendre compte de son action, clouer un ruban ponceau au
+mur extérieur. Ce qu'elle avait remarqué surtout, c'était l'animation
+extraordinaire répandue sur la figure du chevalier. En effet comme on se
+le rappelle, le ruban ponceau était un signal, et, en arborant ce
+signal, le chevalier faisait peut-être le premier pas vers l'échafaud.
+Une demi-heure après avait paru, derrière le chevalier, un personnage
+inconnu à Bathilde, mais dont l'apparition n'avait rien de rassurant:
+c'était le capitaine Roquefinette; aussi Bathilde avait-elle remarqué
+avec une certaine inquiétude qu'aussitôt que l'homme à la longue épée
+était entré, le chevalier avait vivement refermé sa croisée.
+
+Le chevalier, comme on s'en doute bien, avait eu une longue conférence
+avec le capitaine, car il lui avait fallu régler tous les préparatifs de
+l'expédition du soir. La fenêtre du chevalier était donc restée si
+longtemps fermée que Bathilde, le croyant sorti, avait pensé pouvoir,
+sans inconvénient, ouvrir la sienne.
+
+Mais à peine était-elle ouverte, que celle de son voisin, qui avait
+semblé n'attendre que ce moment pour se mettre en contact avec elle,
+s'ouvrit à son tour. Heureusement pour Bathilde, qui eût été fort
+embarrassée de cette coïncidence, elle était alors dans la partie de
+l'appartement où ne pouvaient plonger les regards du chevalier. Elle
+résolut donc d'y rester tant que les choses demeureraient dans ce même
+état, et s'établit près de la seconde croisée qui était fermée.
+
+Mais Mirza, qui n'avait point les mêmes scrupules que sa maîtresse,
+aperçut à peine le chevalier qu'elle courut à la fenêtre et y appuya ses
+deux pattes de devant en sautant joyeusement sur ses pattes de derrière.
+Ces agaceries furent récompensées, comme on s'y attend bien, d'un
+premier, d'un second et d'un troisième morceau de sucre; mais ce
+troisième morceau de sucre, au grand étonnement de Bathilde, était
+enveloppé d'un morceau de papier.
+
+Ce morceau de papier inquiéta plus Bathilde que Mirza, car Mirza, que
+les diablotins et les carrés de sucre de pomme avaient mise au courant
+de cette plaisanterie, eut bientôt, à l'aide de ses pattes, tiré le
+morceau de sucre de son enveloppe, et, comme elle faisait beaucoup de
+cas du contenu et fort peu du contenant, elle mangea le sucre, laissa le
+papier et courut à la fenêtre, mais il n'y avait plus de chevalier:
+satisfait sans doute de l'adresse de Mirza, il s'était renfermé chez
+lui.
+
+Bathilde était fort embarrassée; elle avait vu du premier coup d'oeil
+que ce papier renfermait trois ou quatre lignes d'écriture. Or,
+évidemment, de quelque amitié subite que son voisin se fût senti pris
+pour Mirza, ce n'était point à Mirza qu'il écrivait: la lettre était
+donc pour Bathilde.
+
+Mais que faire de cette lettre? se lever et la déchirer, c'était
+certainement bien noble et bien digne; mais si aussi, comme à la rigueur
+la chose était possible, ce papier, qui avait servi d'enveloppe, était
+écrit depuis longtemps, l'acte de sévérité en question devenait bien
+ridicule; il indiquait, en outre, qu'on avait pensé que ce pouvait être
+une lettre et si ce n'en était pas une, une pareille pensée était bien
+étrange. Bathilde résolut donc de laisser les choses dans l'état où
+elles étaient. Le chevalier ne devait pas la croire chez elle
+puisqu'elle n'avait point paru; il ne pouvait donc tirer aucune
+conséquence de ce que la lettre restait intacte, puisque la lettre
+restait à terre: elle continua donc de travailler, ou plutôt de
+réfléchir, cachée derrière son rideau, comme probablement le chevalier
+était caché derrière le sien.
+
+Au bout d'une heure d'attente, à peu près, pendant laquelle Bathilde, il
+faut l'avouer, passa bien trois quarts d'heure les yeux fixés sur la
+lettre, Nanette entra; Bathilde, sans changer de place, lui ordonna de
+fermer la fenêtre.
+
+Nanette obéit, mais en revenant elle vit le papier.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la bonne femme en se baissant
+pour le ramasser.
+
+--Rien, répondit vivement Bathilde, oubliant que Nanette ne savait pas
+lire, quelque papier qui sera tombé de ma poche.... Puis, après une pause
+d'un instant et un effort visible sur elle-même,--et qu'il faut jeter au
+feu, ajouta-t elle.
+
+--Mais, cependant, si c'était un papier important, dit Nanette. Voyez au
+moins ce que c'est, notre demoiselle.
+
+Et Nanette présenta à Bathilde le papier tout ouvert, et du côté de
+l'écriture.
+
+La tentation était trop forte pour y résister. Bathilde jeta les yeux
+sur le papier, en affectant autant qu'il était en son pouvoir un air
+d'indifférence, et lut ce qui suit:
+
+«On vous dit orpheline: je suis sans parents; nous sommes donc frère et
+soeur devant Dieu. Ce soir je cours un grand danger, mais j'espérerais
+en sortir sain et sauf, si ma soeur Bathilde voulait prier pour son
+frère Raoul.»
+
+--Tu avais raison, dit Bathilde, d'une voix émue et en prenant le papier
+des mains de Nanette, ce papier est plus important que je ne croyais, et
+elle mit la lettre de d'Harmental dans la poche de son tablier.
+
+Cinq minutes après, Nanette, qui était entrée comme elle entrait vingt
+fois par jour, sans motif, sortit de même qu'elle était entrée, et
+laissa Bathilde seule.
+
+Bathilde n'avait jeté qu'un coup d'oeil sur le papier, et il lui était
+resté comme un éblouissement. Aussitôt que Nanette eut refermé la porte,
+elle le rouvrit et le lut une seconde fois.
+
+Il était impossible de dire plus de choses en moins de lignes;
+d'Harmental eût mis un jour entier à combiner chaque mot de ce billet,
+qu'il avait écrit d'inspiration, qu'il n'aurait pu le rédiger avec plus
+d'adresse. En effet il établissait tout d'abord une parité de position
+qui devait rassurer l'orpheline sur une supériorité sociale quelconque;
+il intéressait Bathilde au sort de son voisin, qu'un danger menaçait,
+danger qui devait paraître d'autant plus grand à la jeune fille qu'il
+lui demeurait inconnu. Enfin, le mot de frère et soeur, si adroitement
+glissé à la fin, et pour demander à cette soeur une simple prière pour
+son frère, excluait de ces premières relations toute idée d'amour.
+
+Aussi, si Bathilde se fût trouvée en face de d'Harmental en ce moment
+même, au lieu d'être embarrassée et rougissante comme une jeune fille
+qui vient de recevoir son premier billet d'amour, elle lui eût tendu la
+main, et lui eût dit en souriant:--Soyez tranquille, je prierai pour
+vous.
+
+Mais ce qui était resté dans l'esprit de Bathilde, bien autrement
+dangereux que toutes les déclarations du monde, c'était l'idée de ce
+péril que courait son voisin. Par une espèce de pressentiment dont elle
+avait été frappée en lui voyant, d'un visage si différent de sa
+physionomie ordinaire, clouer à sa fenêtre ce ruban ponceau qu'il avait
+enlevé aussitôt l'entrée du capitaine, elle était à peu près sûre que ce
+danger se rattachait à ce nouveau personnage, qu'elle n'avait point
+aperçu encore. Mais de quelle façon ce danger se rattachait-il à lui? de
+quelle nature était ce danger par lui-même? C'est ce qu'il lui était
+impossible de comprendre. Son idée s'arrêtait bien à un duel; mais pour
+un homme tel que paraissait le chevalier, un duel ne devait pas être un
+de ces dangers pour lesquels on réclame la prière d'une femme.
+D'ailleurs, l'heure indiquée n'était point de celles où les duels ont
+lieu d'habitude. Bathilde se perdait donc dans ses suppositions; mais,
+tout en s'y perdant, elle pensait au chevalier, toujours au chevalier,
+rien qu'au chevalier; et s'il avait calculé là-dessus, il faut le dire,
+son calcul était d'une justesse désespérante pour la pauvre Bathilde.
+
+La journée se passa sans que Bathilde vît reparaître Raoul; soit
+manoeuvre stratégique, soit qu'il fût occupé ailleurs, sa fenêtre resta
+obstinément fermée. Aussi, lorsque Buvat rentra, selon son habitude, à
+quatre heures dix minutes, trouva-t-il la jeune fille si fort préoccupée
+que, quoique sa perspicacité ne fût pas grande en pareille matière, il
+lui demanda trois ou quatre fois ce qu'elle pouvait avoir. Chaque fois
+Bathilde répondit par un de ces sourires qui faisaient que Buvat, quand
+elle souriait ainsi, ne pensait plus à rien qu'à la regarder; il en
+résulta que, malgré ces interpellations réitérées, Bathilde garda sa
+préoccupation et son secret.
+
+Après le dîner, le laquais de monsieur de Chaulieu entra: il venait
+prier Buvat de passer le soir même chez son maître, qui avait force
+poésies à lui donner à copier; l'abbé de Chaulieu était une des
+meilleures pratiques de Buvat, chez lequel il venait souvent lui-même,
+car il avait pris en grande affection Bathilde; le pauvre abbé devenait
+aveugle, mais cependant pas au point de ne pouvoir reconnaître et
+apprécier une jolie figure: il est vrai qu'il ne la voyait qu'à travers
+un nuage. Aussi l'abbé Chaulieu avait-il dit à Bathilde dans sa
+galanterie sexagénaire, que la seule chose qui le consolât, c'est que
+c'était ainsi qu'on voyait les anges.
+
+Buvat n'eut garde de manquer au rendez-vous, et Bathilde remercia au
+fond du coeur le bon abbé de ce qu'il lui ménageait ainsi, à elle, une
+soirée de solitude; elle savait que lorsque Buvat allait chez monsieur
+de Chaulieu, il y faisait ordinairement d'assez longues séances; elle
+espéra donc que, comme d'habitude, il y resterait tard. Pauvre Buvat! il
+sortit sans se douter que, pour la première fois, on désirait son
+absence.
+
+Buvat était flâneur comme tout bourgeois de Paris doit l'être. D'un bout
+à l'autre du Palais-Royal, il guigna le long des boutiques, s'arrêtant
+pour la millième fois devant les mêmes objets qui avaient l'habitude
+d'éveiller son admiration. En sortant de la galerie, il entendit chanter
+et il vit un groupe d'hommes et de femmes; il s'y mêla et écouta les
+chansons. Au moment de la quête, il s'éloigna, non point qu'il eût
+mauvais coeur, non point qu'il eût l'intention de refuser à l'estimable
+instrumentiste la rétribution à laquelle il avait droit; mais par une
+vieille habitude, dont l'usage lui avait démontré l'excellence, il
+sortait toujours sans argent, de sorte que, par quelque chose qu'il fût
+tenté, il était sûr de ne pas succomber à la tentation. Or, ce soir-là,
+il était fort tenté de mettre un sou dans la sébile du musicien, mais
+comme il n'avait pas ce sou dans sa poche, force lui fut de s'éloigner.
+
+Il s'achemina donc, comme nous l'avons vu, vers la barrière des
+Sergents, enfila la rue du Coq, traversa le pont Neuf et redescendit le
+quai Conti jusqu'à la rue Mazarine; c'était rue Mazarine qu'habitait
+l'abbé de Chaulieu.
+
+L'abbé de Chaulieu reçut Buvat, dont il avait, depuis deux ans qu'il le
+connaissait, apprécié les excellentes qualités, comme il avait
+l'habitude de le recevoir, c'est-à-dire qu'après force instances de sa
+part et force difficultés de la part de Buvat, il parvint à le faire
+asseoir près de lui devant une table chargée de papiers; il est vrai que
+Buvat s'assit tellement sur le bord de sa chaise, et établit l'angle de
+ses jarrets dans une disposition si parfaitement géométrique, qu'il
+était difficile de reconnaître d'abord s'il était debout ou assis;
+cependant peu à peu il s'enfonça sur sa chaise, il mit sa canne entre
+ses jambes, posa son chapeau à terre et se trouva enfin assis à peu près
+comme tout le monde.
+
+C'est qu'il ne s'agissait pas ce soir-là de faire une petite séance: il
+y avait sur la table trente ou quarante pièces de vers différentes,
+c'est-à-dire près d'un demi-volume de poésies à classer. L'abbé de
+Chaulieu commença par les appeler les unes après les autres et dans leur
+ordre, tandis qu'à mesure qu'il les appelait, Buvat leur imposait des
+numéros; puis, ce premier travail fini, comme le bon abbé ne pouvait
+plus écrire lui-même, et que c'était son petit laquais qui lui servait
+de secrétaire et qui écrivait sous sa dictée, il passa avec Buvat à un
+autre genre de travail, c'est-à-dire à la correction métrique et
+orthographique de chaque pièce, que Buvat rétablissait dans toute son
+intégrité, à mesure que l'abbé la lui récitait par coeur. Or, comme
+l'abbé de Chaulieu ne s'ennuyait pas, et que Buvat n'avait pas le droit
+de s'ennuyer, il en résulta que la pendule sonna tout à coup onze heures
+quand tous les deux pensaient qu'il en était à peine neuf.
+
+On en était justement à la dernière pièce. Buvat se leva tout effrayé
+d'être forcé de rentrer chez lui à une pareille heure: c'était la
+première fois qu'une semblable chose lui arrivait; il roula le
+manuscrit, l'attacha avec un ruban rose qui avait probablement servi de
+ceinture à mademoiselle Delaunay, le mit dans sa poche, prit sa canne,
+ramassa son chapeau, et quitta l'abbé de Chaulieu, abrégeant autant
+qu'il pouvait le congé qu'il prenait de lui. Pour comble de malheur, il
+n'y avait pas le moindre clair de lune, et le temps était couvert. Buvat
+regretta fort alors de n'avoir pas au moins deux sous dans sa poche pour
+traverser le bac qui se trouvait à cette époque où se trouve maintenant
+le pont des Arts; mais nous avons à cet égard expliqué à nos lecteurs la
+théorie de Buvat, de sorte qu'il fut forcé de tourner comme il l'avait
+fait en venant, par le quai Conti, le pont Neuf, la rue du Coq et la rue
+Saint-Honoré.
+
+Tout avait bien été jusque-là, et à part la statue de Henri IV, dont
+Buvat avait oublié l'existence ou la situation, et qui lui fit une
+grande peur, la Samaritaine, qui, cinquante pas plus loin, se mit tout à
+coup, sans préparation aucune, à sonner la demie, et dont le bruit
+inattendu fit frissonner des pieds à la tête le pauvre attardé, Buvat
+n'avait couru aucun péril réel. Mais en arrivant à la rue des
+Bons-Enfants, tout changea de face: d'abord l'aspect de cette étroite et
+longue rue, éclairée dans toute son étendue par la lumière tremblante de
+deux lanternes seulement, n'était point rassurant; puis elle avait pris
+ce soir-là, aux yeux effrayés de Buvat, une physionomie toute
+particulière. Buvat ne savait vraiment s'il était éveillé ou endormi,
+s'il faisait un songe ou s'il se trouvait en face de quelque vision
+fantastique de la sorcellerie flamande: tout lui semblait vivant dans
+cette rue; les bornes se dressaient sur son passage, tous les
+enfoncements de porte chuchotaient, des hommes traversaient comme des
+ombres d'un côté à l'autre; enfin, arrivé à la hauteur du n° 24, il
+s'était, comme nous l'avons dit, arrêté tout court en face du chevalier
+et du capitaine. C'est alors que d'Harmental, le reconnaissant, l'avait
+protégé contre le premier mouvement de Roquefinette, en l'invitant à
+continuer son chemin aussi vite que possible. Buvat ne s'était point
+fait répéter l'invitation, il était parti en trottant sous lui, avait
+gagné la place des Victoires, la rue du Mail, la rue Montmartre, et
+enfin était arrivé à la maison n° 4 de la rue du Temps-Perdu, où
+cependant il ne s'était cru en sûreté que lorsqu'il avait vu la porte
+refermée et verrouillée derrière lui.
+
+Là il s'était arrêté, avait soufflé un instant, tout en allumant à la
+veilleuse de l'allée sa bougie tortillée en queue de rat, puis il
+s'était mis à monter les degrés; mais c'est alors qu'il avait senti dans
+ses jambes le contrecoup de l'événement, car ses jambes tremblaient
+tellement que ce ne fut qu'à grande peine qu'il parvint en haut de
+l'escalier.
+
+Quant à Bathilde, elle était restée seule, et de plus en plus inquiète à
+mesure que la soirée s'avançait. Jusqu'à sept heures, elle avait vu de
+la lumière dans la chambre de son voisin, mais vers ce moment la lumière
+avait disparu, et les heures suivantes s'étaient écoulées sans que la
+chambre s'éclairât de nouveau. Alors le temps s'était divisé pour
+Bathilde en deux occupations: l'une qui consistait à rester debout à sa
+fenêtre pour voir si son voisin ne rentrait pas, l'autre à aller
+s'agenouiller devant le crucifix où elle faisait sa prière de tous les
+soirs. C'est ainsi qu'elle avait entendu successivement sonner neuf
+heures et dix heures, onze heures et onze heures et demie; c'est ainsi
+qu'elle avait entendu s'éteindre les uns après les autres tous ces
+bruits de la rue, qui finissent par se fondre dans cette rumeur vague et
+sourde qui semble la respiration de la ville endormie, et cela, sans que
+rien vînt lui annoncer que le danger qui menaçait celui qui s'était
+donné le nom de son frère l'avait atteint ou s'était dissipé. Elle était
+donc dans sa chambre, sans lumière elle-même, pour que personne ne pût
+voir qu'elle veillait, agenouillée pour la dixième fois peut-être devant
+le crucifix, lorsque sa porte s'ouvrit et qu'elle aperçut à la lueur de
+sa bougie, Buvat, si pâle et si effaré, qu'elle vit d'abord qu'il lui
+était arrivé quelque chose, et que se levant toute émue de la crainte
+qu'elle éprouvait pour un autre, elle s'élança vers lui en lui demandant
+ce qu'il avait. Mais ce n'était pas une chose facile que de faire parler
+Buvat dans l'état où il était: l'ébranlement avait passé de son corps
+dans son esprit: et sa langue était aussi embarrassée que ses jambes
+étaient tremblantes.
+
+Cependant, lorsque Buvat se fut assis dans son grand fauteuil, lorsqu'il
+eut passé son mouchoir sur son front en sueur, lorsqu'il se fut, en
+tressaillant et en se levant à demi, retourné deux ou trois fois vers la
+porte, pour voir si les terribles hôtes de la rue des Bons-Enfants ne le
+poursuivaient pas jusque chez sa pupille, il commença à bégayer le récit
+de son aventure et à raconter comment il avait été arrêté dans la rue
+des Bons-Enfants par une bande de voleurs, dont le lieutenant, homme
+féroce et de près de six pieds de haut, allait le mettre à mort, lorsque
+le capitaine était arrivé et lui avait sauvé la vie. Bathilde l'écouta
+avec une attention profonde, d'abord parce qu'elle aimait sincèrement
+son tuteur, et que l'état où elle le voyait attestait que sérieusement,
+à tort ou à raison, il avait été frappé d'une grande terreur. Ensuite
+parce que rien de ce qui s'était passé dans cette nuit ne semblait lui
+devoir être indifférent. Si étrange que fût cette idée, la pensée lui
+vint donc que le beau jeune homme n'était point étranger à la scène dans
+laquelle le pauvre Buvat venait de jouer un rôle, et elle lui demanda
+s'il avait eu le temps de voir le jeune capitaine qui était accouru à
+son aide et lui avait sauvé la vie. Buvat lui répondit qu'il l'avait vu
+face à face, comme il la voyait elle-même en ce moment, et que la preuve
+était que c'était un beau jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans,
+coiffé d'un grand feutre et enveloppé d'un large manteau; de plus, dans
+le mouvement qu'il avait fait en étendant la main pour le protéger, le
+manteau s'était ouvert et avait laissé voir, qu'outre son épée, il avait
+à la ceinture une paire de pistolets.
+
+Ces détails étaient trop précis pour que Buvat pût être accusé d'être
+visionnaire. Aussi, toute préoccupée que Bathilde était que le danger du
+chevalier se rattachait à cet événement, elle n'en fut pas moins touchée
+de celui moins grand sans doute, mais réel cependant, qu'avait couru
+Buvat, et comme le repos est le remède souverain de toute secousse
+physique et morale, après avoir offert à Buvat le verre de vin au sucre
+qu'il se permettait dans les grandes occasions, et qu'il refusa
+cependant dans celle-ci, elle lui parla de son lit où, depuis deux
+heures, il aurait dû être. La secousse avait été assez violente pour que
+Buvat n'éprouvât aucune envie de dormir, et fût même bien convaincu
+qu'il dormirait assez mal de toute la nuit. Mais il réfléchit qu'en
+veillant il faisait veiller Bathilde; il la vit, le lendemain, les yeux
+rouges et le teint pâle, et avec son abnégation éternelle de lui, il
+répondit à Bathilde qu'elle avait raison, qu'il sentait que le sommeil
+lui ferait du bien, alluma son bougeoir, l'embrassa au front et remonta
+dans sa chambre, non sans s'être arrêté deux ou trois fois sur
+l'escalier pour écouter s'il n'entendrait pas quelque bruit.
+
+Restée seule, Bathilde suivit les pas de Buvat, qui passait de
+l'escalier dans sa chambre; puis elle entendit le grincement de la
+porte, qui se fermait à double tour. Alors, presque aussi tremblante que
+le pauvre écrivain, elle courut à la fenêtre, oubliant, dans son attente
+anxieuse, toute chose, même la prière.
+
+Elle demeura ainsi encore une heure à peu près, mais sans que le temps
+eût conservé pour elle aucune mesure; puis tout à coup elle poussa un
+cri de joie. À travers les vitres que n'obstruait aucun rideau, elle
+venait de voir s'ouvrir la porte de son voisin, et d'Harmental
+paraissait sur le seuil, une bougie à la main. Par un miracle de
+divination, Bathilde ne s'était pas trompée, l'homme au feutre et au
+manteau qui avait protégé Buvat, c'était bien le jeune homme inconnu,
+car le jeune homme inconnu avait un large feutre et un grand manteau.
+Bien plus, à peine fut-il rentré et eut-il refermé sa porte, avec
+presque autant de soin et de précaution que Buvat avait fait de la
+sienne, qu'il jeta son manteau sur une chaise; sous ce manteau, il avait
+un justaucorps de couleur sombre, et à sa ceinture une épée et des
+pistolets; il n'y avait donc plus de doute, c'était des pieds à la tête
+le signalement donné par Buvat. Bathilde put d'autant mieux s'en assurer
+que d'Harmental, sans rien déposer de tout ce formidable attirail, fit
+deux ou trois tours dans sa chambre, les bras croisés et réfléchissant
+profondément; puis il tira ses pistolets de sa ceinture, s'assura qu'ils
+étaient amorcés et les déposa sur sa table de nuit, dégrafa son épée, la
+fit sortir à moitié du fourreau où il la repoussa, et la glissa sous son
+chevet; puis, secouant la tête comme pour en chasser les idées sombres
+qui l'obsédaient, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et jeta un
+regard si profond sur celle de la jeune fille, que celle-ci oubliant
+qu'elle ne pouvait être vue, fit un pas en arrière en laissant retomber
+le rideau devant elle, comme si l'obscurité dont elle était enveloppée
+ne suffisait pas pour la dérober à sa vue.
+
+Elle resta ainsi dix minutes immobile, en silence et la main appuyée sur
+son coeur, comme pour en comprimer les battements; puis elle écarta
+doucement le rideau, mais celui de son voisin était retombé, et elle ne
+vit plus que son ombre qui passait et repassait avec agitation derrière
+lui.
+
+
+
+
+Chapitre 22
+
+
+Le lendemain du jour ou plutôt de la nuit où les événements que nous
+venons de raconter avaient eu lieu, le duc d'Orléans, qui était rentré
+au Palais-Royal sans accident, après avoir dormi toute la nuit comme à
+son ordinaire, passa dans son cabinet de travail à l'heure habituelle,
+c'est-à-dire vers les onze heures du matin. Grâce au caractère
+insoucieux dont la nature l'avait doué, et qu'il devait surtout à son
+grand courage, à son mépris pour le danger et à son insouciance de la
+mort non seulement il était impossible de remarquer aucun changement
+dans sa physionomie ordinairement calme et que l'ennui seul avait le
+privilège d'assombrir, mais encore, selon toute probabilité, il avait
+déjà, grâce au sommeil, oublié l'événement singulier dont il avait
+failli être victime.
+
+Le cabinet dans lequel il venait d'entrer avait cela de remarquable que
+c'était à la fois celui d'un homme politique, d'un savant et d'un
+artiste. Ainsi, une grande table, couverte d'un tapis vert, chargée de
+papiers et enrichie d'encriers et de plumes, tenait bien le milieu de
+l'appartement, mais autour, sur des pupitres, sur des chevalets, sur des
+supports, étaient un opéra commencé, un dessin à moitié fait, une cornue
+aux trois quarts pleine. C'est que le régent, avec une mobilité d'esprit
+étrange, passait en un instant des combinaisons les plus profondes de la
+politique aux fantaisies les plus capricieuses du dessin, et des calculs
+les plus abstraits de la chimie aux inspirations les plus joyeuses ou
+les plus sombres de la musique; c'est que le régent ne craignait rien
+tant que l'ennui, cet ennemi qu'il combattait sans cesse, sans jamais
+parvenir à le vaincre entièrement, et qui, repoussé ou par le travail,
+ou par l'étude, ou par le plaisir, se tenait toujours en vue, si l'on
+peut le dire comme un de ces nuages de l'horizon sur lesquels, dans les
+plus beaux jours, le pilote ramène malgré lui les yeux. Aussi le régent
+n'était-il jamais une heure inoccupée, et tenait-il par conséquent à
+avoir toujours sous la main les distractions les plus opposées.
+
+À peine entré dans son cabinet, où le conseil ne devait s'assembler que
+deux heures après, il s'était aussitôt acheminé vers un dessin commencé,
+qui représentait une scène de Daphnis et Chloé dont il faisait faire les
+gravures par un des artistes les plus habiles de l'époque nommé Audran,
+et s'était remis à l'ouvrage interrompu la surveille par la fameuse
+partie de paume qui avait commencé par un coup de raquette et qui avait
+fini par le souper chez madame de Sabran. Mais à peine avait-il pris le
+crayon, qu'on vint lui dire que madame Élisabeth-Charlotte, sa mère,
+avait déjà fait demander deux fois s'il était visible. Le régent, qui
+avait le plus grand respect pour la princesse palatine, répondit que non
+seulement il était visible mais encore que si Madame était prête à le
+recevoir, il s'empresserait de passer chez elle. L'huissier sortit pour
+reporter la réponse du prince, et le prince, qui en était à certaines
+parties de son dessin, qu'il prisait fort en réalité, se remit à son
+travail avec toute l'application d'un artiste en verve. Un instant
+après, la porte se rouvrit; mais au lieu de l'huissier, qui devait venir
+rendre compte de son ambassade, ce fut Madame elle-même qui parut.
+
+Madame, comme on le sait, femme de Philippe Ier, frère du roi, était
+venue en France après la mort si étrange et si inattendue de madame
+Henriette d'Angleterre, pour prendre la place de cette belle et
+gracieuse princesse, qui n'avait fait que passer, comme une blanche et
+pâle apparition. La comparaison, difficile à soutenir pour toute
+nouvelle arrivante, l'avait donc été bien davantage encore pour la
+pauvre princesse allemande, qui, s'il faut en croire le portrait qu'elle
+fait d'elle-même, avec ses petits yeux, son nez court et gros, ses
+lèvres longues et plates, ses joues pendantes et son grand visage, était
+loin d'être jolie. Malheureusement encore, la princesse palatine n'était
+point dédommagée des défauts de sa figure par la perfection de sa
+taille; elle était petite et grosse; elle avait le corps et les jambes
+courts, et les mains si affreuses, qu'elle avoue elle-même qu'il n'y en
+avait point de plus vilaines par toute la terre, et que c'est la seule
+chose de sa pauvre personne à laquelle le roi Louis XIV n'avait jamais
+pu s'habituer. Mais Louis XIV l'avait choisie non pas pour augmenter le
+nombre des beautés de sa cour, mais pour étendre ses prétentions au delà
+du Rhin. C'est que, par le mariage de son frère avec la princesse
+palatine, Louis XIV, qui s'était déjà donné des chances d'hérédité sur
+l'Espagne en épousant l'infante Marie-Thérèse, fille du roi Philippe IV,
+et sur l'Angleterre en mariant en premières noces Philippe Ier à la
+princesse Henriette, unique soeur de Charles II, acquérait de nouveau
+des droits éventuels sur la Bavière, et probables sur le Palatinat, en
+mariant Monsieur en secondes noces à la princesse Élisabeth-Charlotte,
+dont le frère d'une santé délicate, pouvait mourir jeune et sans
+enfants.
+
+Cette prévision s'était trouvée juste; l'électeur était mort sans
+postérité, et l'on peut voir dans les mémoires et les négociations pour
+la paix de Ryswick comment, le moment arrivé, les plénipotentiaires
+français firent valoir et réussir ses prétentions.
+
+Aussi Madame, au lieu d'être traitée, à la mort de son mari, comme le
+portait son contrat de mariage, c'est-à-dire, au lieu d'être forcée
+d'entrer dans un couvent ou de se retirer dans le vieux château de
+Montargis, fut-elle, malgré la haine de madame de Maintenon, qu'elle
+s'était attirée, maintenue par Louis XIV dans tous les titres et
+honneurs dont elle jouissait du vivant de Monsieur et cela quoique le
+roi n'eût jamais oublié le soufflet aristocratique qu'elle avait donné
+au jeune duc de Chartres en pleine galerie de Versailles, lorsque
+celui-ci lui avait annoncé son mariage avec mademoiselle de Blois. En
+effet, la fière palatine, à cheval sur ses trente-deux quartiers
+paternels et maternels, regardait comme une grande et humiliante
+mésalliance que son fils épousât une femme que la légitimation royale ne
+pouvait empêcher d'être le fruit d'un double adultère; et, dans le
+premier moment, incapable de maîtriser ses sentiments, elle s'était
+vengée par cette correction maternelle, un peu exagérée quand c'est un
+jeune homme de dix-huit ans qui en est l'objet de l'affront imprimé à
+ses ancêtres dans la personne de ses descendants. Au reste, comme le
+jeune duc de Chartres consentait lui-même à ce mariage à contrecoeur, il
+comprit très bien l'humeur que sa mère avait éprouvée en l'apprenant,
+quoiqu'il eût préféré sans doute qu'elle la manifestât d'une manière un
+peu moins tudesque. Il en résulta que lorsque Monsieur mourut et que le
+duc de Chartres devint duc d'Orléans à son tour, sa mère, qui eût pu
+craindre que le soufflet de Versailles eût laissé quelque souvenir dans
+le nouveau maître du Palais-Royal, trouva au contraire en lui un fils
+plus respectueux que jamais. Ce respect ne fit d'ailleurs que
+s'augmenter, et, devenu régent, le fils fit à la mère une position égale
+à celle de sa femme. Il y avait plus: madame de Berry, sa fille
+bien-aimée, ayant demandé à son père une compagnie de gardes, à laquelle
+elle prétendait avoir droit, comme femme d'un dauphin de France, le
+régent ne la lui accorda qu'en donnant l'ordre en même temps qu'une
+compagnie pareille fît le service chez sa mère.
+
+Madame était donc dans une haute position au château, et si, malgré
+cette position, elle n'avait aucune influence politique, c'est que le
+régent avait toujours eu pour principe de ne laisser prendre aux femmes
+aucune part aux affaires d'État. Peut-être même, ajoutons-le, Philippe II,
+régent de France, était-il encore plus réservé vis-à-vis de sa mère
+que vis-à-vis de ses maîtresses, car il savait les goûts épistolaires de
+celle-ci, et ne voulait pas que ses projets défrayassent la
+correspondance journalière que sa mère entretenait avec la princesse
+Wilhelmine-Charlotte de Galles et le duc Antoine-Ulric de Brunswick. En
+échange et pour la dédommager de cette retenue, il lui laissait le
+gouvernement intérieur de la maison de ses filles, que, grâce à sa
+grande paresse, madame la duchesse d'Orléans abandonnait sans difficulté
+à sa belle-mère. Mais sous ce rapport, la pauvre Palatine, s'il faut en
+croire les mémoires du temps, n'était point heureuse. Madame de Berry
+vivait publiquement avec Riom, et mademoiselle de Valois était
+secrètement la maîtresse de Richelieu, qui, sans que l'on sût de quelle
+façon et comme s'il eût eu l'anneau enchanté de Gygès, parvenait à
+s'introduire jusque dans ses appartements, malgré les gardes qui
+veillaient aux portes, malgré les espions dont l'entourait le régent, et
+quoique lui-même se fût plus d'une fois caché jusque dans la chambre de
+sa fille pour y faire le guet. Quant à mademoiselle de Chartres, dont le
+caractère jusqu'alors avait pris un développement bien plus masculin que
+féminin elle avait semblé, en se faisant pour ainsi dire homme
+elle-même, oublier que les hommes existassent, lorsque, quelques jours
+avant celui auquel nous sommes arrivés se trouvant à l'Opéra et
+entendant son maître de musique, Cauchereau, beau et spirituel ténor de
+l'Académie royale, qui dans une scène d'amour filait un son d'une pureté
+parfaite et d'une expression des plus passionnées, la jeune princesse,
+emportée sans doute par un sentiment tout artistique, avait étendu les
+bras et s'était écriée tout haut: Ah! mon cher Cauchereau! Cette
+exclamation inattendue avait, comme on le pense bien, donné très fort à
+songer à la duchesse sa mère, qui avait aussitôt fait congédier le beau
+ténor, et prenant le dessus sur son apathique insouciance, s'était
+décidée à veiller elle-même désormais sur sa fille, qu'elle tenait très
+sévèrement depuis lors.
+
+Restaient la princesse Louise, qui fut plus tard reine d'Espagne, et
+mademoiselle Élisabeth, qui devint duchesse de Lorraine; mais de
+celles-ci, l'on n'en parlait point, soit qu'elles fussent réellement
+sages, soit qu'elles sussent mieux contenir que leurs aînées les
+sentiments de leur coeur, ou les accents de leur passion.
+
+Dès que le prince vit paraître sa mère, il se douta donc qu'il y avait
+encore quelque chose de nouveau dans le troupeau rebelle dont elle avait
+pris la direction, et qui lui donnait de si grands soucis; mais comme
+aucune inquiétude ne pouvait lui faire oublier le respect qu'en public
+ou en particulier il témoignait toujours à Madame, il se leva en
+l'apercevant, alla droit à elle, et après l'avoir saluée, la prit par la
+main et la conduisit à un fauteuil, tandis que lui-même restait debout.
+
+--Eh bien! monsieur mon fils, dit Madame avec un accent allemand
+fortement prononcé, et lorsqu'elle se fut bien carrément assise dans son
+fauteuil, qu'est-ce que j'apprends encore, et quel événement a donc
+manqué vous arriver hier soir?
+
+--Hier soir? dit le régent rappelant ses souvenirs et en l'interrogeant
+lui même.
+
+--Oui, reprit la palatine, hier soir, en sortant de chez madame Sabran!
+
+--Oh! n'est-ce que cela? reprit le prince.
+
+--Comment! n'est-ce que cela! Votre ami Simiane va disant partout qu'on
+a voulu vous enlever, et que vous n'avez échappé qu'en vous sauvant
+par-dessus les toits; singulier chemin, vous en conviendrez, pour le
+régent du royaume, et où je doute que, quelque dévouement qu'ils aient
+pour vous, vos ministres consentent à aller tenir leur conseil!
+
+--Simiane est un fou, ma mère, répondit le régent, ne pouvant s'empêcher
+de rire de ce que sa mère le grondait toujours comme s'il était un
+enfant. Ce n'étaient pas le moins du monde des gens qui me voulaient
+enlever, mais quelques bons compagnons qui, en sortant des cabarets de
+la barrière des Sergents, seront venus faire leur tapage rue des
+Bons-Enfants. Quant au chemin que nous avons suivi, ce n'était pas le
+moins du monde pour fuir que nous le prenions, mais bien pour gagner un
+pari que cet ivrogne de Simiane est furieux d'avoir perdu.
+
+--Mon fils! mon fils! dit la palatine en secouant la tête, vous ne
+voulez jamais croire au danger, et cependant vous savez ce dont vos
+ennemis sont capables. Ceux qui calomnient l'âme ne se feraient pas
+grand scrupule, croyez-moi, de tuer le corps; et vous savez ce que la
+duchesse du Maine a dit: «Que le jour où elle verrait qu'il n'y avait
+décidément rien à faire de son bâtard de mari, elle vous demanderait une
+audience et vous enfoncerait un couteau dans le coeur.»
+
+--Bah! ma mère, reprit le régent en riant, seriez-vous devenue assez
+bonne catholique pour ne plus croire à la prédestination? J'y crois,
+moi, vous le savez. Que voulez-vous donc que je me torture l'esprit pour
+éviter un danger ou qui n'existe pas, ou qui, s'il existe, a d'avance
+son résultat écrit sur le livre éternel? Non, ma mère, non, toutes ces
+précautions exagérées sont bonnes à assombrir la vie, et pas à autre
+chose. C'est aux tyrans de trembler; mais moi, moi qui suis, à ce que
+prétend Saint-Simon, l'homme le plus débonnaire qui ait existé depuis
+Louis le Débonnaire, que voulez-vous donc que j'aie à craindre?
+
+--Oh! mon Dieu! rien, mon cher fils, dit la palatine en prenant la main
+du prince, et en le regardant avec toute la tendresse maternelle que
+pouvaient contenir ses petits yeux; rien, si tout le monde vous
+connaissait comme moi, et vous savait si parfaitement bon que vous
+n'avez pas même la force de haïr vos ennemis; mais Henri IV, auquel
+malheureusement vous ressemblez un peu trop sous certains rapports,
+était bon aussi, et cependant il n'en a pas moins trouvé un Ravaillac.
+Hélas! _mein Gott!_ continua la princesse, en entremêlant son jargon
+français d'une exclamation franchement allemande, ce sont les bons rois
+qu'on assassine; les tyrans prennent leurs précautions et le poignard
+n'arrive pas jusqu'à eux. Vous ne devriez jamais sortir sans escorte.
+C'est vous, et non pas moi, mon fils, qui avez besoin d'un régiment de
+gardes.
+
+--Ma mère, reprit en riant le régent, voulez-vous que je vous raconte
+une histoire?
+
+--Oui, sans doute, dit la princesse palatine, car vous racontez fort
+élégamment.
+
+--Eh bien! vous saurez donc qu'il y avait à Rome, je ne me rappelle plus
+vers quelle année de la république, un consul fort brave, mais qui avait
+ce malheur, commun à Henri IV et à moi, de courir les rues la nuit. Il
+arriva que ce consul fut envoyé contre les Carthaginois, et qu'ayant
+inventé une machine de guerre appelée un corbeau, il gagna sur eux la
+première bataille navale que les Romains eussent remportée, si bien
+qu'il revint à Rome se faisant d'avance une fête du redoublement de
+bonnes fortunes que lui vaudrait sans doute son redoublement de
+réputation. Il ne se trompait pas: toute la population l'attendait hors
+des portes de la ville, afin de le conduire en triomphe au Capitole, où
+l'attendait de son côté le sénat.
+
+Or le sénat, en le voyant paraître, lui annonça qu'il venait, en
+récompense de sa victoire, de lui décerner un honneur qui devait
+éminemment flatter son amour-propre. C'est qu'il ne sortirait plus que
+précédé d'un musicien qui annoncerait à tous, en jouant de la flûte, que
+celui qui le suivait était le fameux Duilius, vainqueur des
+Carthaginois. Duilius, comme vous le comprenez bien, ma mère, fut au
+comble de la joie d'une pareille distinction; il s'en revint chez lui,
+la tête haute et précédé de son flûteur, qui jouait tout son répertoire
+aux grandes acclamations de la multitude, laquelle, de son côté, criait
+à tue-tête: Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! Vive le
+sauveur de Rome! C'était quelque chose de si enivrant que le pauvre
+consul faillit en perdre la tête et deux fois dans la journée il sortit
+de chez lui, quoiqu'il n'eût rien à faire au monde par la ville, mais
+seulement pour jouir de la prérogative sénatoriale, et entendre cette
+musique triomphale et les cris qui l'accompagnaient. Cette occupation le
+conduisit jusqu'au soir dans un état de jubilation difficile à exprimer;
+puis le soir vint. Le vainqueur avait une maîtresse qu'il aimait fort et
+qu'il lui tardait de revoir, une espèce de madame Sabran, sauf le mari
+qui s'avisait d'être jaloux, tandis que le nôtre, vous le savez, n'a pas
+ce ridicule.
+
+Le consul se mit donc au bain, fit sa toilette, se parfuma de son mieux,
+et, onze heures arrivées à son horloge de sable, sortit sur la pointe du
+pied pour gagner la rue Suburrane; mais il avait compté sans son hôte,
+ou plutôt sans son musicien. À peine eut-il fait quatre pas, que
+celui-ci, qui était attaché à son service le jour comme la nuit,
+s'élança de la borne sur laquelle il était assis, et, reconnaissant son
+consul, se mit à marcher devant lui en soufflant de toutes ses forces
+dans son instrument, si bien que ceux qui se promenaient encore par les
+rues se retournaient, que ceux qui étaient rentrés chez eux se mettaient
+à leur porte, et que ceux qui étaient couchés se levaient et ouvraient
+leur fenêtre, répétant en choeur:--Ah! ah! voici le consul Duilius qui
+passe! Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le sauveur
+de Rome! C'était fort flatteur mais fort inopportun; aussi le consul
+voulait-il faire taire son instrumentiste, mais celui-ci déclara qu'il
+avait les ordres les plus précis du sénat pour ne point garder le
+silence un seul instant; qu'il avait dix mille sesterces par an pour
+souffler dans sa tibicine, et qu'il y soufflerait tant qu'il lui
+resterait une haleine.
+
+Le consul, voyant qu'il était inutile de discuter avec un homme qui
+avait pour lui une ordonnance du sénat, se mit à courir, espérant
+échapper à son mélodieux compagnon; mais celui-ci régla son allure sur
+la sienne avec tant de précision, que tout ce qu'il y put gagner, ce fut
+d'être suivi de son musicien, au lieu d'être précédé par lui. Il eut
+beau ruser comme un lièvre, prendre un grand parti comme un chevreuil,
+piquer droit comme un sanglier, le maudit flûteur ne perdit pas une
+seconde sa piste, de sorte que Rome tout entière, ne comprenant rien à
+cette course nocturne, mais, sachant seulement que c'était le
+triomphateur de la veille qui l'exécutait, descendit dans la rue, se mit
+à ses fenêtres et à ses portes criant: Vive Duilius! vive le vainqueur
+des Carthaginois! vive le sauveur de Rome! Le pauvre grand homme avait
+une dernière espérance, c'est qu'au milieu de tout ce remue-ménage, il
+trouverait la maison de sa maîtresse endormie, et qu'il pourrait se
+glisser par la porte qu'elle lui avait promis de tenir entrouverte. Mais
+point! La rumeur générale avait gagné la voie Suburrane, et, lorsqu'il
+arriva devant cette gracieuse et hospitalière maison, à la porte de
+laquelle il avait si souvent versé des parfums et suspendu des
+guirlandes il trouva qu'elle était éveillée comme les autres, et vit à
+la fenêtre le mari qui, du plus loin qu'il l'aperçut, se mit à
+crier:--Vive Duilius! vive le vainqueur des Carthaginois! vive le
+sauveur de Rome! Le héros rentra chez lui désespéré.
+
+Le lendemain, il pensait avoir meilleur marché de son musicien; mais son
+espérance fut trompée. Il en fut de même du surlendemain et des jours
+suivants; de sorte que le consul, voyant qu'il lui était désormais
+impossible de garder son incognito, repartit pour la Sicile, où, de
+colère, il battit de nouveau les Carthaginois, mais cette fois si
+cruellement, que l'on crut que c'en était fini de toutes les guerres
+puniques passées et à venir, et que Rome entra dans une telle joie,
+qu'on en fit des réjouissances publiques pareilles à celles que l'on
+faisait pour l'anniversaire de la ville, et que l'on se proposa de faire
+au vainqueur un triomphe encore plus magnifique que le premier.
+
+Quant au sénat il s'assembla, afin de délibérer avant l'arrivée de
+Duilius sur la nouvelle récompense qui lui serait accordée.
+
+On allait aux voix sur une statue publique, lorsqu'on entendit tout à
+coup de grands cris de joie et le son d'une tibicine. C'était le consul
+qui se dérobait au triomphe, grâce à la diligence qu'il avait faite,
+mais qui n'avait pu se dérober à la reconnaissance publique grâce à son
+joueur de flûte. Se doutant qu'on lui préparait quelque chose de
+nouveau, il venait prendre part à la délibération. Il trouva, en effet,
+le sénat prêt à voter et la boule à la main.
+
+Alors, s'avançant à la tribune:
+
+--Pères conscrits, dit-il, votre intention, n'est-ce pas est de me voter
+une récompense qui me soit agréable?
+
+--Notre intention, répondit le président, est de faire de vous l'homme
+le plus heureux de la terre.
+
+--Eh bien! reprit Duilius, voulez-vous me permettre, de vous demander la
+chose que je désire le plus?
+
+--Dites! dites! crièrent les sénateurs d'une seule voix.
+
+--Et vous me l'accorderez? continua Duilius avec toute la timidité du
+doute.
+
+--Par Jupiter! nous vous l'accorderons, répondit le président au nom de
+toute l'assemblée.
+
+--Eh bien! dit Duilius, pères conscrits, si vous croyez que j'ai bien
+mérité de la patrie, ôtez-moi, en récompense de cette seconde victoire,
+ce maraud de joueur de flûte que vous m'avez donné pour la première.
+
+Le sénat trouva la demande étrange; mais il était engagé par sa parole,
+et c'était l'époque où il n'y manquait pas encore. Le joueur de flûte
+eut en pension viagère la moitié de ses appointements, vu le bon
+témoignage qui avait été rendu de lui, et le consul Duilius, enfin
+débarrassé de son musicien, retrouva incognito et sans bruit la porte de
+cette petite maison de la rue Suburrane, qu'une victoire lui avait
+fermée et qu'une victoire lui avait rouverte.
+
+--Eh bien! demanda la palatine, quel rapport a cette histoire avec la
+peur que j'ai de vous voir assassiné?
+
+--Quel rapport, ma mère? dit en riant le prince; c'est que si, pour un
+seul musicien qu'avait le consul Duilius, il lui arriva un pareil
+désappointement, jugez donc de ce qui m'arriverait à moi avec mon
+régiment de gardes!
+
+--Ah! Philippe! Philippe! reprit la princesse en riant et en soupirant à
+la fois, traiterez-vous toujours si légèrement les choses sérieuses?
+
+--Non point, ma mère, dit le régent, et la preuve, c'est que, comme je
+présume que vous n'êtes pas venue ici dans la seule intention de me
+faire de la morale sur mes courses nocturnes et que c'était pour me
+parler d'affaires, je suis prêt à vous écouter et à vous répondre
+sérieusement sur le sujet de votre visite.
+
+--Oui, vous avez raison, dit la princesse, j'étais en effet venue pour
+autre chose; j'étais venue pour vous parler de mademoiselle de Chartres.
+
+--Ah! oui, de votre favorite, ma mère; car, vous avez beau le nier,
+Louise est votre favorite. Ne serait-ce point parce qu'elle n'aime guère
+ses oncles que vous n'aimez pas du tout?
+
+--Non, ce n'est point cela, quoique j'avoue qu'il m'est assez agréable
+de voir qu'elle est de mon avis sur la bonne opinion que j'ai des
+bâtards; mais c'est qu'à la beauté près qu'elle a et que je n'avais pas,
+elle est exactement ce que j'étais à son âge, ayant de vrais goûts de
+garçon, aimant les chiens, les chevaux et les cavalcades, maniant la
+poudre comme un artilleur, et faisant des fusées comme un artificier. Eh
+bien! devinez ce qui nous arrive avec elle!
+
+--Elle veut s'engager dans les gardes françaises?
+
+--Non pas elle veut se faire religieuse!
+
+--Religieuse, Louise! Impossible, ma mère! C'est quelque plaisanterie de
+ses folles de soeurs.
+
+--Non point, monsieur, reprit la palatine, il n'y a rien de plaisant
+dans tout cela, je vous jure.
+
+--Et comment diable cette belle rage claustrale lui a-t-elle pris?
+demanda le régent commençant à croire à la vérité de ce que lui disait
+sa mère, habitué qu'il était à vivre dans une époque où les choses les
+plus extravagantes étaient toujours les plus probables.
+
+--Comment cela lui a pris? continua Madame; demandez à Dieu ou au
+diable, car il n'y a que l'un où l'autre des deux qui le puisse savoir.
+Avant-hier, elle avait passé la journée avec sa soeur montant à cheval,
+tirant au pistolet, riant et se divertissant si fort, que jamais je ne
+l'avais vue dans une telle gaieté, quand le soir madame d'Orléans me fit
+prier de passer dans son cabinet. Là, je trouvai mademoiselle de
+Chartres qui était aux genoux de sa mère et qui la priait tout en larmes
+de la laisser aller faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles. Sa mère
+se retourna alors de mon côté et me dit:
+
+--Que pensez-vous de cette demande, Madame?
+
+--Je pense, répondis-je, que l'on fait également bien ses dévotions
+partout, que le lieu n'y fait rien, et que tout dépend de l'épreuve et
+de la préparation. Mais en entendant mes paroles mademoiselle de
+Chartres redoubla de prières, et cela avec tant d'instances que je dis à
+sa mère: «Voyez, ma fille, c'est à vous de décider.--Dame! répondit la
+duchesse, on ne saurait cependant empêcher cette pauvre enfant de faire
+ses dévotions.--Qu'elle y aille donc, repris-je, et Dieu veuille qu'elle
+y aille dans cette intention!--Je vous jure, madame, dit alors
+mademoiselle de Chartres, que j'y vais bien pour Dieu seul et qu'aucune
+idée mondaine ne m'y conduit.» Alors elle nous embrassa, et hier matin à
+sept heures elle est partie.
+
+--Eh bien! je sais tout cela, puisque c'est moi qui devais l'y conduire,
+répondit le régent. Il est donc arrivé quelque chose depuis?
+
+--Il est arrivé, reprit madame, qu'elle a renvoyé hier soir la voiture
+en chargeant le cocher de nous remettre une lettre adressée à vous, à sa
+mère et à moi dans laquelle elle nous déclare que, trouvant dans ce
+cloître la tranquillité et la paix qu'elle n'espérait pas rencontrer
+dans le monde, elle n'en veut plus sortir.
+
+--Et que dit sa mère de cette belle résolution? demanda le régent en
+prenant la lettre.
+
+--Sa mère? reprit Madame, sa mère en est fort contente, je crois, si
+vous voulez que je vous dise mon opinion; car elle aime les couvents, et
+elle regarde comme un grand bonheur pour sa fille de se faire
+religieuse; mais moi, je dis qu'il n'y a pas de bonheur là où il n'y a
+pas de vocation.
+
+Le régent lut et relut la lettre comme pour deviner, dans cette simple
+manifestation du désir exprimé par mademoiselle de Chartres de rester à
+Chelles, les causes secrètes qui avaient fait naître ce désir; puis
+après un instant de méditation aussi profonde que s'il se fût agi du
+sort d'un empire:
+
+--Il y a là-dessous quelque dépit d'amour, dit-il. Est-ce qu'à votre
+connaissance, ma mère, Louise aimerait quelqu'un?
+
+Madame raconta alors au régent l'aventure de l'Opéra, et l'exclamation
+échappée de la bouche de la princesse dans son enthousiasme pour le beau
+ténor.
+
+--Diable! diable! dit le régent. Et qu'avez-vous fait la duchesse
+d'Orléans et vous, dans votre conseil maternel?
+
+--Nous avons mis Cauchereau à la porte, et interdit l'opéra à
+mademoiselle de Chartres. Nous ne pouvions pas faire moins.
+
+--Eh bien! reprit le régent, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus
+loin: tout est là; il faut la guérir au plus tôt de cette fantaisie.
+
+--Et qu'allez-vous faire pour cela, mon fils?
+
+--J'irai aujourd'hui même à l'abbaye de Chelles, j'interrogerai Louise;
+si la chose n'est qu'un caprice, je laisserai au caprice le temps de se
+passer. Elle a un an pour faire ses voeux; j'aurai l'air d'adopter sa
+vocation, et au moment de prendre le voile, c'est elle qui viendra nous
+prier la première de la tirer de l'embarras où elle se sera mise. Si la
+chose est grave, au contraire, alors ce sera bien différent.
+
+--Mon Dieu! mon fils, dit Madame en se levant, songez que le pauvre
+Cauchereau n'est probablement pour rien là dedans, et qu'il ignore
+peut-être lui-même la passion qu'il a inspirée.
+
+--Tranquillisez-vous, ma mère, répondit le prince en riant de
+l'interprétation tragique qu'avec ses idées d'outre-Rhin la palatine
+avait donnée à ces paroles; je ne renouvellerai pas la lamentable
+histoire des amants du Paraclet; la voix de Cauchereau ne perdra ni ne
+gagnera une seule note dans toute cette aventure, et l'on ne traite pas
+une princesse du sang par les mêmes moyens qu'une petite bourgeoise.
+
+--Mais d'un autre côté, dit Madame presque aussi effrayée de
+l'indulgence réelle du duc qu'elle l'avait été de sa sévérité apparente,
+pas de faiblesse non plus!
+
+--Ma mère, dit le régent, à la rigueur, si elle doit tromper quelqu'un,
+j'aimerais mieux encore que ce fût son mari que Dieu.
+
+Et, baisant avec respect la main de sa mère, il conduisit vers la porte
+la pauvre princesse palatine, toute scandalisée de cette facilité de
+moeurs, au milieu de laquelle elle mourut sans jamais avoir pu s'y
+habituer. Puis la princesse étant sortie, le duc d'Orléans alla se
+rasseoir devant son dessin en chantonnant un air de son opéra de
+Panthée, qu'il avait fait en collaboration avec Lafare.
+
+En traversant l'antichambre, Madame vit venir à elle un petit homme
+perdu dans de grandes bottes de voyage, et dont la tête était enfouie
+dans l'immense collet d'une redingote doublée de fourrure. Arrivé à sa
+portée, il sortit du milieu de son surtout une petite tête au nez
+pointu, aux yeux railleurs, et à la physionomie tenant à la fois de la
+fouine et du renard.
+
+--Ah! ah! dit la palatine, c'est toi, l'abbé!
+
+--Moi-même, Votre Altesse, et qui viens de sauver la France, rien que
+cela!
+
+--Oui, répondit la palatine, j'ai entendu quelque chose d'approchant, et
+encore qu'on se servait de poisons dans certaines maladies. Tu dois
+savoir cela, Dubois, toi qui es fils d'un apothicaire.
+
+--Madame, répondit Dubois, avec son insolence ordinaire, peut-être
+l'ai-je su, mais je l'ai oublié. Comme Votre Altesse le sait, j'ai
+quitté fort jeune les drogues de monsieur mon père pour faire
+l'éducation de monsieur votre fils.
+
+--N'importe, n'importe, Dubois, dit la palatine en riant, je suis
+contente de ton zèle, et s'il se présente une ambassade en Chine ou en
+Perse je la demanderai pour toi au régent.
+
+--Et pourquoi pas dans la lune ou dans le soleil? reprit Dubois; vous
+seriez encore plus sûre de ne pas m'en voir revenir.
+
+Et saluant cavalièrement Madame, après cette réponse, sans attendre
+qu'elle le congédiât, comme l'étiquette l'eût ordonné, il tourna sur ses
+talons et entra sans même se faire annoncer dans le cabinet du régent.
+
+
+
+
+Chapitre 23
+
+
+Tout le monde sait les commencements de l'abbé Dubois; nous ne nous
+étendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes années, que l'on
+trouvera dans tous les mémoires du temps et particulièrement dans ceux
+de l'implacable Saint-Simon.
+
+Dubois n'a point été calomnié: c'était chose impossible; seulement on a
+dit de lui tout le mal qu'il méritait, et l'on n'a pas dit tout le bien
+qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses antécédents et dans ceux
+d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le
+génie était pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que
+la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout
+l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier.
+Dubois précédait Figaro, auquel il a peut-être servi de type; mais, plus
+heureux que lui, il était passé de l'office au salon et du salon à la
+salle du trône.
+
+Tous ses avancements successifs avaient payé non seulement des services
+particuliers, mais aussi des services publics: c'était un de ces hommes
+qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne
+parviennent pas mais qui arrivent.
+
+Sa dernière négociation était son chef-d'oeuvre: c'était plus que la
+ratification du traité d'Utrecht, c'était un traité plus avantageux
+encore pour la France. L'empereur non seulement renonçait à tous ses
+droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renoncé à tous
+ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec
+l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue formée à la fois contre
+l'Espagne au midi, et contre la Suède et la Russie au nord.
+
+La division des cinq ou six grands États de l'Europe était établie par
+ce traité sur une base si juste et si solide, qu'après cent vingt ans de
+guerres, de révolutions et de bouleversements, tous ces États, moins
+l'Empire, se retrouvent aujourd'hui à peu près dans la même situation où
+ils étaient alors.
+
+De son côté, le régent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui
+avait fait son éducation, et dont il avait fait la fortune. Le régent
+appréciait dans Dubois les qualités qu'il avait, et n'osait blâmer trop
+fort quelque vice dont il n'était pas exempt. Cependant, il y avait
+entre le régent et Dubois un abîme; les vices et les vertus du régent
+étaient ceux d'un grand seigneur, les qualités et les défauts de Dubois
+étaient ceux d'un laquais. Aussi le régent avait-il beau lui dire, à
+chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait:
+
+--Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livrée
+que je te mets sur le dos!
+
+Dubois, qui s'inquiétait du don et non point de la manière dont il était
+fait, lui répondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de
+cuistre qui n'appartenaient qu'à lui.
+
+--Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de même.
+
+Au reste, Dubois aimait fort le régent et lui était on ne peut plus
+dévoué. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule
+au-dessus du cloaque dont il était sorti, et dans lequel, haï et méprisé
+comme il l'était de tous, un signe du maître pouvait le faire retomber.
+Il veillait donc avec un intérêt tout personnel sur les haines et sur
+les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, à
+l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant
+général et qui s'étendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degrés
+de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas étages de la société,
+il avait déjoué des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait
+pas même entendu souffler mot.
+
+Aussi le régent, qui appréciait les offices de tous genres que Dubois
+lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, reçut-il l'abbé
+ambassadeur les bras ouverts. Dès qu'il le vit paraître, il se leva, et
+au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la récompense,
+déprécient les services:
+
+--Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le traité
+de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes
+les victoires de son aïeul Louis XIV.
+
+--À la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous,
+monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de même de tout le
+monde.
+
+--Ah! ah! dit le régent, aurais-tu rencontré ma mère? elle sort d'ici.
+
+--Justement, et elle était presque tentée d'y rentrer pour vous
+demander, vu la bonne réussite de mon ambassade, de m'en accorder une
+autre en Chine ou en Perse.
+
+--Que veux-tu? mon pauvre abbé, reprit en riant le prince, ma mère est
+pleine de préjugés, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son
+fils un pareil élève. Mais tranquillise-toi, l'abbé, j'ai besoin de toi
+ici.
+
+--Et comment se porte Sa Majesté? demanda Dubois, avec un sourire plein
+d'une détestable espérance. Il était bien malingre au moment de mon
+départ!
+
+--Bien, l'abbé, très bien, répondit gravement le prince. Dieu nous le
+conservera, je l'espère, pour le bonheur de la France et pour la honte
+de nos calomniateurs.
+
+--Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours?
+
+--Je l'ai encore vu hier, et lui ai même parlé de toi.
+
+--Bah! et que lui avez-vous dit?
+
+--Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillité de
+son règne.
+
+--Et qu'a répondu le roi?
+
+--Ce qu'il a répondu? Il a répondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les
+abbés si utiles.
+
+--Sa Majesté est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy était là sans
+doute?
+
+--Comme toujours.
+
+--Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que
+j'envoie ce vieux drôle voir à l'autre bout de la France si j'y suis. Il
+commence à me lasser pour vous, avec son insolence!
+
+--Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps.
+
+--Même mon archevêché?
+
+--À propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie?
+
+--Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus sérieux.
+
+--Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archevêché
+pour toi....
+
+--Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style?
+
+--C'est toi qui l'as dictée, maraud!
+
+--À Néricault Destouches, qui l'a fait signer au roi.
+
+--Et le roi l'a signée comme cela, sans rien dire?
+
+--Si fait! «Comment voulez-vous, a-t-il dit à notre poète, qu'un prince
+protestant se mêle de faire un archevêque en France? Le régent lira ma
+recommandation, en rira et n'en fera rien.--Oui bien, Sire, a répondu
+Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pièces,
+le régent en rira, mais après en avoir ri, il fera ce que lui demandera
+Votre Majesté.»
+
+--Destouches en a menti!
+
+--Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur.
+
+--Toi, archevêque! Le roi George mériterait qu'en revanche, je lui
+désignasse quelque maraud de ton espèce pour l'archevêché d'York,
+lorsqu'il viendra à vaquer.
+
+--Je vous mets au défi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un
+homme....
+
+--Et quel est-il? Je serais curieux de le connaître, moi.
+
+--Oh! c'est inutile; il est déjà placé, et, comme sa place est bonne, il
+ne la changerait pas pour tous les archevêchés du monde.
+
+--Insolent!
+
+--À qui donc en avez-vous, monseigneur?
+
+--Un drôle qui veut être archevêque et qui n'a seulement pas fait sa
+première communion.
+
+--Eh bien! je n'en serai que mieux préparé.
+
+--Mais le sous-diaconat, le diaconat, la prêtrise?
+
+--Bah! nous trouverons bien quelque dépêcheur de messes, quelque frère
+Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure.
+
+--Je te mets au défi de le trouver.
+
+--C'est déjà fait.
+
+--Et quel est celui-là?
+
+--Votre premier aumônier, l'évêque de Nantes, Tressan.
+
+--Le drôle a réponse à tout! Mais ton mariage?
+
+--Mon mariage?
+
+--Oui, madame Dubois!
+
+--Madame Dubois? Je ne connais pas cela!
+
+--Comment, malheureux! L'aurais-tu assassinée?
+
+--Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a
+ordonnancé le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette.
+
+--Et si elle vient mettre opposition à ton archevêché?
+
+--Je l'en défie! elle n'a pas de preuves.
+
+--Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage.
+
+--Il n'y a pas de copie sans original.
+
+--Et l'original?
+
+--En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un
+petit papier qui contenait une pincée de cendres.
+
+--Comment! misérable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux galères?
+
+--Si le coeur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du
+lieutenant de police dans votre antichambre.
+
+--Qui l'a fait demander?
+
+--Moi.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour lui laver la tête.
+
+--À quel sujet?
+
+--Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voilà archevêque.
+
+--Et as-tu déjà fait ton choix pour un archevêché?
+
+--Oui, je prends Cambrai.
+
+--Peste! tu n'es pas dégoûté!
+
+--Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour
+l'honneur de succéder à Fénelon.
+
+--Et cela nous vaudra sans doute un nouveau Télémaque?
+
+--Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pénélope par tout le
+royaume.
+
+--À propos de Pénélope, tu sais que madame de Sabran....
+
+--Je sais tout.
+
+--Ah çà! l'abbé, ta police est donc toujours aussi bien faite?
+
+--Vous allez en juger.
+
+Dubois étendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit,
+un huissier parut.
+
+--Faites entrer monsieur le lieutenant général, dit Dubois.
+
+--Mais, dis donc, l'abbé, reprit le régent, il me semble que c'est toi
+qui ordonnes maintenant ici?
+
+--C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.
+
+--Fais donc, dit le régent; il faut avoir de l'indulgence pour les
+nouveaux arrivants.
+
+Messire Voyer d'Argenson entra. C'était l'égal de Dubois pour la
+laideur; seulement sa laideur, à lui, offrait un type tout opposé: il
+était gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros
+sourcils hérissés, et ne manquait jamais d'être pris pour le diable par
+les enfants qui le voyaient pour la première fois. Du reste, souple,
+actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office
+quand il n'était pas détourné de ses devoirs nocturnes par quelque
+galante préoccupation.
+
+--Monsieur le lieutenant général, dit Dubois sans même laisser à
+d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas
+de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous
+me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison
+il a passé la nuit, et ce qui lui est arrivé en sortant de cette maison.
+Si je n'arrivais pas à l'instant même de Londres, je ne vous ferais pas
+toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste
+sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.
+
+--Mais, répondit d'Argenson, présumant que toutes ces questions
+cachaient quelque piège, s'est-il donc passé quelque chose
+d'extraordinaire hier soir? Quant à moi, je dois avouer que je n'ai reçu
+aucun rapport. En tout cas, je l'espère, il n'est arrivé aucun accident
+à monseigneur?
+
+--Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui était sorti hier
+à huit heures du soir, en garde française, pour aller souper chez madame
+de Sabran, a manqué d'être enlevé en sortant de chez elle.
+
+--Enlevé! s'écria d'Argenson en pâlissant, tandis que de son côté le
+régent poussait une exclamation d'étonnement. Enlevé! et par qui?
+
+--Ah! dit Dubois, voilà ce que nous ignorons et ce que vous devriez
+savoir, vous, monsieur le lieutenant général, si, au lieu de faire la
+police cette nuit, vous n'aviez pas été passer votre temps au couvent de
+la Madeleine de Traisnel.
+
+--Comment, d'Argenson! dit le régent en éclatant de rire, vous, un grave
+magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je
+vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez déjà fait
+du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'année le journal de mes
+faits et gestes.
+
+--Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant général, j'espère que
+Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abbé
+Dubois.
+
+--Hé quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous
+me donnez un démenti! Monseigneur, je veux vous conduire au sérail de
+d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un
+boudoir en étoffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile
+peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un
+quinze pour cent de la loterie y a passé.
+
+Le régent se tenait les côtes en voyant la figure bouleversée de
+d'Argenson.
+
+--Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la
+conversation sur celui des deux sujets qui tout en étant le plus
+humiliant pour lui, était cependant le moins désagréable, il n'y a pas
+grand mérite à vous, monsieur l'abbé, à connaître les détails d'un
+événement que monseigneur vous a sans doute raconté.
+
+--Sur mon honneur! d'Argenson, s'écria le régent, je ne lui en ai pas
+dit une parole.
+
+--Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur
+aussi qui m'a raconté l'histoire de cette novice des hospitalières du
+faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les
+murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parlé de
+cette maison que vous avez fait bâtir, sous un faux nom mitoyennement
+avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez
+entrer à toute heure, par une porte cachée dans une armoire, et qui
+donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre
+patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre
+Grandeur avait passé la soirée à se faire gratter la plante des pieds,
+et à se faire lire, par les épouses du Seigneur, les placets qu'elle
+avait reçus dans la journée? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant,
+c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas
+digne, je l'espère bien, de dénouer les cordons de vos souliers.
+
+--Écoutez, monsieur l'abbé, répondit le lieutenant de police en
+reprenant son ton sérieux; si tout ce que vous m'avez dit sur
+monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne
+pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu:
+nous connaîtrons les coupables, et nous les punirons comme ils le
+méritent.
+
+--Mais, dit le régent, il ne faut pas non plus attacher trop
+d'importance à cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui
+croyaient faire une plaisanterie à un de leurs camarades.
+
+--C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et
+qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour
+arriver au Palais-Royal.
+
+--Encore, Dubois!
+
+--Toujours, monseigneur.
+
+--Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion là-dessus?
+
+--Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous
+déjouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma
+parole!
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annonça Son
+Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui,
+en sa qualité de prince du sang, avait le privilège de ne point
+attendre. Il s'avança de cet air timide et inquiet qui lui était
+naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face
+desquelles il se trouvait, comme pour pénétrer de quelle chose on
+s'occupait au moment de son arrivée. Le régent comprit sa pensée.
+
+--Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux méchants
+sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient à l'instant même que
+vous conspiriez contre moi.
+
+Le duc du Maine devint pâle comme la mort, et, sentant les jambes lui
+manquer, s'appuya sur la canne en forme de béquille qu'il portait
+habituellement.
+
+--Et j'espère, monseigneur, répondit-il d'une voix à laquelle il
+essayait vainement de rendre sa fermeté, que vous n'avez pas ajouté foi
+à une pareille calomnie?
+
+--Oh! mon Dieu, non, répondit négligemment le régent. Mais? que
+voulez-vous? j'ai affaire à deux entêtés qui prétendent qu'ils vous
+prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis
+beau joueur, à tout hasard je vous en préviens. Mettez-vous donc en
+garde contre eux, car ce sont de fins compères, je vous en réponds!
+
+Le duc du Maine desserrait les dents pour répondre quelque excuse
+banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annonça
+successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti,
+monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des
+gardes, monsieur le duc de Noailles, président du conseil des finances,
+monsieur le duc d'Antin, surintendant des bâtiments, le maréchal
+d'Uxelles président des affaires étrangères, l'évêque de Troyes, le
+marquis de Lavrillière, le marquis d'Éffiat, le duc de Laforce, le
+marquis de Torcy, et les maréchaux de Villeroy d'Éstrées, de Villars et
+de Bezons.
+
+Comme ces graves personnages étaient convoqués pour examiner le traité
+de la quadruple alliance, rapporté de Londres par Dubois, et que le
+traité de la quadruple alliance ne figure que très secondairement dans
+l'histoire que nous nous sommes engagé à raconter, nos lecteurs
+trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal
+pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu.
+
+
+
+
+Chapitre 24
+
+
+D'Harmental, après avoir posé son feutre et son manteau sur une chaise,
+après avoir posé ses pistolets sur sa table de nuit et glissé son épée
+sous son chevet, s'était jeté tout habillé sur son lit, et, telle est la
+puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damoclès,
+il s'était endormi, quoique, comme Damoclès, une épée fût suspendue sur
+sa tête par un fil.
+
+Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour, et comme la veille il
+avait oublié, dans sa préoccupation, de fermer ses volets, la première
+chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement à
+travers sa chambre traçant de la fenêtre à la porte une brillante ligne
+de lumière dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut
+avoir fait un rêve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite
+chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilité, il
+aurait dû être, à la même heure, dans quelque sombre et triste prison.
+Un instant il douta de la réalité, ramenant toutes ses pensées sur ce
+qui s'était passé la veille au soir; mais tout était encore là, le ruban
+ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les
+pistolets sur la table de nuit, et l'épée sous le chevet; et lui-même,
+d'Harmental, comme une dernière preuve, dans le cas où toutes les autres
+se seraient trouvées insuffisantes, se revoyait avec son costume de la
+veille qu'il n'avait point quitté de peur d'être réveillé en sursaut, au
+milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite.
+
+D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la
+fenêtre de sa voisine; elle était déjà ouverte, et l'on voyait Bathilde
+aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace
+lui dit que la conspiration lui allait à merveille. En effet, son visage
+était plus pâle que d'habitude, et, par conséquent, plus intéressant;
+ses yeux un peu fiévreux, et, par conséquent, plus expressifs; de sorte
+qu'il était évident que lorsqu'il aurait donné un coup à ses cheveux et
+remplacé sa cravate froissée par une autre cravate, il deviendrait
+incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait reçu la veille,
+un personnage des plus intéressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout
+haut, il ne se le dit même pas tout bas, mais le mauvais instinct qui
+pousse nos pauvres âmes à leur perte lui souffla ces pensées à l'esprit,
+indistinctes, vagues, inachevées, il est vrai, mais assez précises
+cependant pour qu'il se mît à sa toilette avec l'intention d'assortir sa
+mise à l'air de son visage. C'est-à-dire qu'un costume entièrement noir
+succéda à son costume sombre, que ses cheveux froissés furent renoués
+avec une négligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux
+boutons de plus que d'habitude pour faire place à son jabot, qui retomba
+sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie.
+
+Tout cela s'était fait sans intention et de l'air le plus insouciant et
+le plus préoccupé du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il était,
+n'oubliait point que d'un moment à l'autre on pouvait venir l'arrêter;
+mais tout cela s'était fait d'instinct, de sorte que lorsque le
+chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de
+toilette et jeta un coup d'oeil sur sa glace, il se sourit à lui-même
+avec une mélancolie qui doublait le charme déjà si réel de sa
+physionomie. Il n'y avait point à se tromper à ce sourire, car il alla
+aussitôt à sa fenêtre et l'ouvrit.
+
+Peut-être Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment
+où elle reverrait son voisin; peut-être avait-elle arrangé une belle
+défense qui consistait à ne point regarder de son côté ou à fermer sa
+fenêtre après une simple révérence; mais au bruit de la fenêtre de son
+voisin qui s'ouvrait, tout fut oublié, elle s'élança à la sienne en
+s'écriant:
+
+--Ah! vous voilà! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal!
+
+Cette exclamation était dix fois plus que n'avait espéré d'Harmental.
+Aussi, s'il avait de son côté préparé quelques phrases bien posées et
+bien éloquentes, ce qui était probable, ces phrases s'échappèrent-elles
+à l'instant de son esprit, et joignant les mains à son tour:
+
+--Bathilde! Bathilde! s'écria-t-il, vous êtes donc aussi bonne que vous
+êtes belle?
+
+--Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si
+j'étais orpheline, vous étiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que
+j'étais votre soeur, et que vous étiez mon frère?
+
+--Et alors, Bathilde, vous avez prié pour moi?
+
+--Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille.
+
+--Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauvé, tandis que je devais
+tout aux prières d'un ange!
+
+--Le danger est donc passé? s'écria vivement Bathilde.
+
+--Cette nuit a été sombre et triste, répondit d'Harmental. Ce matin,
+cependant, j'ai été réveillé par un rayon de soleil; mais il ne faut
+qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai
+couru: il est passé pour faire place à un plaisir bien grand, Bathilde,
+celui d'être certain que vous avez pensé à moi; mais il peut revenir.
+Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait
+dans son escalier, le voilà peut-être qui va frapper à ma porte!
+
+En ce moment, en effet, on frappa trois coups à la porte du chevalier.
+
+--Qui va là? demanda d'Harmental de la fenêtre, et avec une voix dans
+laquelle toute sa fermeté ne pouvait pas faire qu'il ne perçât un peu
+d'émotion.
+
+--Ami! répondit-on.
+
+--Eh bien? demanda Bathilde avec anxiété.
+
+--Eh bien! toujours, grâce à vous, Dieu continue de me protéger. Celui
+qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde!
+
+Et le chevalier referma sa fenêtre, en envoyant à la jeune fille un
+dernier salut qui ressemblait fort à un baiser.
+
+Puis il alla ouvrir à l'abbé Brigaud, qui, commençant à s'impatienter,
+venait de frapper une seconde fois.
+
+--Eh bien! dit l'abbé, sur la figure duquel il était impossible de lire
+la moindre altération, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que
+nous sommes enfermé ainsi à serrure et à verrous? Est-ce pour prendre un
+avant goût de la Bastille?
+
+--Holà! l'abbé! répliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix
+si enjouée qu'on eût dit qu'il voulait lutter d'impassibilité avec
+Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait
+bien porter malheur!
+
+--Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux
+autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des
+pistolets sur la table de nuit, une épée sous le chevet, et sur cette
+chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille,
+vous vous dérangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela à sa
+place, et que moi-même je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens
+vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y
+suis pas!
+
+D'Harmental obéit, tout en admirant le flegme de cet homme d'église,
+que son sang-froid à lui, homme d'épée, avait grand-peine à atteindre.
+
+--Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce noeud d'épaule
+que vous oubliez, et qui n'a jamais été fait pour vous car, le diable
+m'emporte! il date de l'époque où vous étiez en jaquette! Allons,
+allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin.
+
+--Eh! pourquoi faire, l'abbé? demanda en riant d'Harmental, pour aller
+au lever du régent?
+
+--Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal à quelque brave homme qui
+passe. Allons, rangez-moi cela!
+
+--Mon cher abbé, dit d'Harmental, si vous n'êtes pas le diable en
+personne, vous êtes au moins une de ses plus intimes connaissances.
+
+--Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit
+chemin, et qui, tout allant, regarde à droite et à gauche, en haut et en
+bas, voilà tout. C'est comme cette fenêtre... que diable! voilà un rayon
+de printemps, le premier qui vient frapper humblement à cette fenêtre,
+et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'être vu, ma
+parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fenêtre
+s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre.
+
+--Mon cher tuteur, vous êtes plein d'esprit, répondit d'Harmental, mais
+d'une indiscrétion terrible! C'est au point que si vous étiez
+mousquetaire au lieu d'être abbé, je vous chercherais une querelle.
+
+--Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous
+aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-être!
+Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude!
+
+--Eh bien, non! soyons amis, l'abbé, reprit d'Harmental en lui tendant
+la main. Aussi bien ne serais-je pas fâché d'avoir quelques nouvelles.
+
+--De quoi?
+
+--Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, où il y a eu grand
+train, à ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, où je pense que madame du Maine
+donnait une soirée. Et même du régent, qui, si j'en crois un rêve que
+j'ai fait, est rentré au Palais-Royal fort tard et un peu agité.
+
+--Eh bien! tout a été à merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants,
+si toutefois il y en a eu, est tout à fait calmé ce matin. Madame du
+Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires
+importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du
+coeur, j'en suis sûr, du mépris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le
+régent a déjà, comme d'habitude, en rêvant cette nuit qu'il était roi de
+France, oublié qu'il a failli hier au soir être prisonnier du roi
+d'Espagne. Maintenant c'est à recommencer.
+
+--Ah! pardon, l'abbé, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est
+le tour des autres. Je ne serais pas fâché de me reposer un peu, moi.
+
+--Diable! voilà qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte.
+
+--Et quelle nouvelle m'apportez-vous?
+
+--Qu'il a été décidé cette nuit que vous partiriez en poste ce matin
+pour la Bretagne.
+
+--Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en
+Bretagne?
+
+--Vous le saurez quand vous y serez.
+
+--Et s'il ne me plaît pas de partir?
+
+--Vous réfléchirez, et vous partirez tout de même.
+
+--Et à quoi réfléchirai-je?
+
+--Vous réfléchirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise
+qui touche à sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu'à son
+commencement, et d'abandonner les intérêts d'une princesse du sang pour
+gagner les bonnes grâces d'une grisette.
+
+--L'abbé! dit d'Harmental.
+
+--Oh! ne nous fâchons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais
+raisonnons. Vous vous êtes engagé volontairement dans l'affaire que nous
+poursuivons et vous avez promis de nous aider à la mener à bien.
+Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un échec? Que diable!
+mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses idées, ou
+ne pas se mêler de conspirer.
+
+--Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite
+dans mes idées, que, cette fois comme l'autre, avant de rien
+entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis
+offert pour être le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras
+veut savoir ce qu'a décidé la tête. Je risque ma liberté, je risque ma
+vie, je risque quelque chose qui peut-être m'est plus précieux encore.
+Je veux risquer tout cela à ma façon, les yeux ouverts et non fermés.
+Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien!
+peut-être irai-je.
+
+--Vos ordres portent que vous vous rendrez à Rennes. Là, vous
+décachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions.
+
+--Mes ordres! mes instructions!
+
+--Mais n'est-ce point les termes dont le général se sert à l'endroit de
+ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les
+commandements qu'on leur donne?
+
+--Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus.
+
+--C'est vrai! j'avais oublié de vous dire que vous y étiez rentré.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous. J'ai même votre brevet dans ma poche. Tenez.
+
+Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il présenta tout plié à
+d'Harmental, et que celui-ci déploya lentement et tout en interrogeant
+Brigaud du regard.
+
+--Un brevet! s'écria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre
+régiments de carabiniers! Et d'où me vient ce brevet?
+
+--Regardez la signature, pardieu!
+
+--Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine!
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? En sa qualité de grand-maître de
+l'artillerie n'a-t-il pas la nomination à douze régiments? Il vous en
+donne un, voilà tout, pour remplacer celui qu'on vous a ôté; et, comme
+votre général, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de
+guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en
+songeant à eux?
+
+Moi, je suis homme d'église, et je ne m'y connais pas.
+
+--Non, mon cher abbé, non! s'écria d'Harmental, et c'est au contraire
+le devoir de tout officier du roi d'obéir à son chef.
+
+--Sans compter, reprit négligemment Brigaud, que dans le cas où la
+conspiration échouerait, vous n'avez fait qu'obéir aux ordres qu'on vous
+a donnés, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la
+responsabilité de vos actions.
+
+--L'abbé! s'écria une seconde fois d'Harmental.
+
+--Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'éperon, moi!
+
+--Si, mon cher abbé, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des
+moments où je suis à moitié fou. Me voilà aux ordres de monsieur du
+Maine, ou plutôt de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon départ
+pour tomber à ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire
+que je suis prêt à me faire casser la tête sur un mot d'elle?
+
+--Allons, voilà que nous allons tomber dans l'exagération contraire!
+Mais non, il ne faut pas vous faire casser la tête, il faut vivre; vivre
+pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec
+lequel vous tournerez la tête à toutes les femmes.
+
+--Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une à laquelle je veuille plaire.
+
+--Eh bien! vous plairez à celle-là d'abord et aux autres ensuite.
+
+--Et quand dois-je partir?
+
+--À l'instant même.
+
+--Vous me donnerez bien une demi-heure?
+
+--Pas une seconde!
+
+--Mais je n'ai pas déjeuné.
+
+--Je vous emmène et vous déjeunerez avec moi.
+
+--Je n'ai là que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez.
+
+--Vous trouverez une année de votre solde dans le coffre de votre
+voiture.
+
+--Des habits?...
+
+--Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et
+seriez-vous mécontent de mon tailleur?
+
+--Mais au moins, l'abbé, quand reviendrai-je?
+
+--D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du
+Maine vous attend à Sceaux.
+
+--Mais au moins, l'abbé, vous me permettrez bien d'écrire deux lignes?
+
+--Deux lignes, soit! je ne veux pas être trop exigeant. Le chevalier se
+mit à une table et écrivit:
+
+«Chère Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace,
+c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forcé de partir à l'instant même
+sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au
+nom du ciel!
+
+Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser à
+vous.
+
+Raoul.»
+
+Cette lettre terminée, pliée et cachetée, le chevalier se leva et alla à
+sa fenêtre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'était
+refermée à l'apparition de l'abbé Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen
+de faire passer à Bathilde la dépêche qui lui était destinée.
+D'Harmental laissa échapper un geste d'impatience. En ce moment on
+gratta doucement à la porte; l'abbé ouvrit et Mirza, qui, guidée par son
+instinct et sa gourmandise, avait trouvé la chambre du jeteur de
+bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille démonstrations de
+joie.
+
+--Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour
+les amants! Vous cherchiez un messager, en voilà justement un qui vous
+arrive.
+
+--L'abbé! l'abbé! dit d'Harmental en secouant la tête prenez garde
+d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra!
+
+--Allons donc! répondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un
+abîme!
+
+--Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche?
+
+--Sur l'honneur! chevalier.
+
+Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau
+de sucre en récompense de la mission qu'elle allait accomplir, et moitié
+triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moitié gai
+d'avoir retrouvé pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent
+qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son épée à
+sa ceinture, mit son feutre sur sa tête, jeta son manteau sur ses
+épaules, et suivit l'abbé Brigaud
+
+
+
+
+Chapitre 25
+
+
+Au jour et à l'heure dits, c'est-à-dire six semaines après son départ de
+la capitale, et à quatre heures de l'après-midi, d'Harmental, revenant
+de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la
+cour du palais de Sceaux.
+
+Des valets en grande livrée attendaient sur le perron, et tout annonçait
+les préparatifs d'une fête. D'Harmental passa à travers leur double
+haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu
+duquel causaient par groupes, en attendant la maîtresse de la maison,
+une vingtaine de personnes dont la plupart étaient de sa connaissance.
+C'étaient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le
+poète Saint-Genest, le vieil abbé de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames
+de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.
+
+D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette
+noble et intelligente société qu'il connaissait le plus. Tous deux
+échangèrent une poignée de main, puis d'Harmental tirant Pompadour à
+l'écart:
+
+--Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment
+il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et
+ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jeté au milieu des
+préparatifs d'une fête?
+
+--Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, répondit Pompadour; et
+vous me voyez aussi étonné que vous, j'arrive moi-même de Normandie.
+
+--Ah! vous arrivez aussi, vous?
+
+--À l'instant même. Aussi faisais-je la même question que vous venez de
+me faire à Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que
+nous.
+
+En ce moment, on annonça le baron de Valef.
+
+--Ah! pardieu! voilà notre affaire, continua Pompadour; Valef est des
+plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.
+
+D'Harmental et Pompadour allèrent à Valef, qui, de son côté, les
+reconnaissant, vint droit à eux; d'Harmental et Valef ne s'étaient pas
+revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette
+histoire, de sorte qu'ils se serrèrent la main avec un grand plaisir.
+Puis, après les premiers compliments échangés:
+
+--Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le
+but de cette grande réunion, quand je croyais être convoqué en très
+petit comité?
+
+--Ma foi! mon très cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de
+Madrid.
+
+--Ah ça! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour;
+ah! voilà Malezieux. J'espère que celui-là n'arrive que de Dombes ou de
+Châtenay, et comme en tout cas il a certainement passé par la chambre de
+madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....
+
+À ces mots, Pompadour fit un signe à Malezieux, mais le digne chancelier
+était trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de
+chevalier auprès des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de
+Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que
+formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.
+
+--Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec
+une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, à ce
+qu'il paraît: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de
+l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'où; de sorte que, nous
+l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire à
+Sceaux.
+
+--Vous êtes venus assister à une grande solennité, messieurs, répondit
+Malezieux; vous venez assister à la réception d'un nouveau chevalier de
+la Mouche-à-Miel.
+
+--Peste! dit d'Harmental, un peu piqué qu'on ne lui eût pas même laissé
+la faculté de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir à Sceaux.
+Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander
+à tous d'être si exacts au rendez-vous; et quant à moi, je suis fort
+reconnaissant à Son Altesse.
+
+--D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du
+Maine ni Altesse, il y a la belle fée Ludovise, la reine des Abeilles, à
+laquelle chacun doit obéir aveuglément. Or, notre reine est la
+toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez
+quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment,
+peut-être ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez
+faite.
+
+--Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin était
+naturellement le plus pressé de savoir pourquoi on l'avait fait venir.
+
+--Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.
+
+--Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence à
+comprendre.
+
+--Et moi aussi, dit Valef.
+
+--Et moi aussi, dit d'Harmental.
+
+--Très bien! très bien! répondit en souriant Malezieux, et avant la fin
+de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous
+conduire. Ce n'est point la première fois que vous entrez quelque part
+les yeux bandés, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?
+
+Et à ces mots, Malezieux s'avança vers un petit homme à la figure plate,
+aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout
+embarrassé de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental
+voyait pour la première fois. Aussi demanda-t-il aussitôt à Pompadour
+quel était ce petit homme. Pompadour lui répondit que c'était le poète
+Lagrange-Chancel.
+
+Les deux jeunes gens regardèrent un instant le nouveau venu avec une
+curiosité mêlée de dégoût, puis se retournant d'un autre côté et
+laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait
+en ce moment, ils allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre de la
+réception du nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel.
+
+L'ordre de la Mouche-à-Miel avait été fondé par madame la duchesse du
+Maine à propos de cette devise empruntée à l'Aminte du Tasse, et qu'elle
+avait prise à l'occasion de son mariage: _Piccola si, ma fa pur gravi le
+ferite._ Devise que Malezieux, dans son éternel dévouement poétique
+pour la petite fille du grand Condé, avait traduite ainsi:
+
+ _L'abeille, petit animal,_
+ _Fait de grandes blessures._
+ _Craignez son aiguillon fatal,_
+ _Évitez ses piqûres._
+ _Fuyez si vous pouvez les traits_
+ _Qui partent de sa bouche;_
+ _Elle pique et s'envole après,_
+ _C'est une fine mouche._
+
+Cet ordre, comme tous les autres, avait sa décoration, ses officiers,
+son grand-maître. Sa décoration était une médaille représentant d'un
+côté une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette médaille était
+suspendue à la boutonnière par un ruban citron, et tout chevalier devait
+en être décoré chaque fois qu'il venait à Sceaux. Ses officiers étaient
+Malezieux, Saint-Aulaire, l'abbé de Chaulieu et Saint-Genest; son
+grand-maître était madame du Maine. Il se composait de trente-neuf
+membres et ne pouvait dépasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers
+avait réduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer à
+d'Harmental, cette lacune allait être comblée par la nomination du
+prince de Cellamare.
+
+Le fait est que madame du Maine avait trouvé plus sûr de couvrir cette
+réunion toute politique d'un prétexte tout frivole, certaine qu'elle
+était qu'une fête dans les jardins de Sceaux paraîtrait moins suspecte à
+Dubois et à Voyer d'Argenson qu'un conciliabule à l'Arsenal.
+
+Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il été oublié pour rendre à
+l'ordre de la Mouche-à-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter
+dans leur magnificence première ces fameuses nuits blanches qu'avait
+tant raillées Louis XIV.
+
+En effet, à quatre heures précises, moment fixé pour la cérémonie, la
+porte du salon s'ouvrit, et l'on aperçut, dans une galerie tendue de
+satin incarnat semé d'abeilles d'argent, sur un trône élevé de trois
+marches, la belle fée Ludovise, à qui la petitesse de sa taille et la
+délicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle
+tenait à la main, donnaient l'apparence de l'être aérien dont elle avait
+pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du
+salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trône, sur
+les marches duquel allèrent se placer les grands dignitaires de l'ordre.
+Lorsque chacun fut à son poste, une porte latérale s'ouvrit, et Bessac,
+enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume
+de héraut, c'est-à-dire une robe cerise toute brodée d'abeilles
+d'argent, et coiffé d'un bonnet en forme de ruche, entra et annonça à
+haute voix:
+
+--Son Excellence le prince de Cellamare.
+
+Le prince entra, s'avança d'un pas grave vers la reine des Abeilles,
+fléchit le genou sur la première marche de son trône, et attendit.
+
+--Prince de Samarcand, dit alors le héraut, prêtez une oreille attentive
+à la lecture des statuts de l'ordre que la grande fée Ludovise veut bien
+vous conférer, et songez sérieusement à ce que vous allez faire.
+
+Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de
+l'engagement qu'il allait prendre. Le héraut continua:
+
+Article premier.
+
+--Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle
+obéissance à la grande fée Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre
+incomparable de la Mouche-à-Miel. Jurez par le sacré mont Hymette.
+
+En ce moment, une musique cachée se fit entendre, et un choeur de
+musiciens invisibles chanta:
+
+ _Jurez, seigneur de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.
+
+Alors le choeur reprit, mais renforcé cette fois de la voix de tous les
+assistants:
+
+ _Il principe di Samarcand,_
+ _Il digne figlio del gran'khan,_
+ _Ha guirato:_
+ _Sia ricevuto._
+
+
+Après ce refrain répété trois fois, le héraut reprit la lecture de son
+règlement:
+
+Article deuxième.
+
+--Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de
+Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Miel, toutes les fois qu'il
+sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes,
+sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque
+incommodité légère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.
+
+Le choeur reprit:
+
+ _Jurez, seigneur de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.
+
+Article troisième, continua le héraut:
+
+Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toute
+contredanse comme _furstemberg_, derviches, pistolets, courantes,
+sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais
+encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne
+point quitter la danse, si cela ne vous est ordonné, que vos habits ne
+soient percés de sueur, et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.
+
+Le choeur.
+
+ _Jurez, seigneur de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+Le prince.
+
+Par le sacré mont Hymette! je le jure.
+
+Le héraut.
+
+Article quatrième.
+
+--Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de
+foin, de quelque hauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des
+culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter.
+
+Le choeur.
+
+ _Jurez, prince de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+Le prince.
+
+Par le sacré mont Hymette! je le jure.
+
+Le héraut.
+
+Article cinquième.
+
+--Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les
+espèces de mouches à miel, et de ne faire jamais mal à aucune, de vous
+en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de
+votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes,
+etc.; dussent-elles, de ces piqûres, devenir plus grosses et plus
+enflées que celles de votre majordome.
+
+Le choeur.
+
+ _Jurez, prince de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+Le prince.
+
+Par le sacré mont Hymette! je le jure.
+
+Le héraut.
+
+Article sixième.
+
+--Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches à
+miel, et à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur
+l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de
+réplétion.
+
+Le choeur.
+
+ _Jurez, prince de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+Le prince.
+
+Par le sacré mont Hymette! je le jure.
+
+Le héraut.
+
+Article septième et dernier.
+
+--Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse
+marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre
+dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous
+honorer.
+
+Le choeur.
+
+ _Jurez, prince de Samarcand;_
+ _Jurez, digne fils du grand khan._
+
+Le prince.
+
+Par le sacré mont Hymette! je le jure.
+
+À ce dernier serment, le choeur général reprit:
+
+ _Il principe di Samarcand,_
+ _Il digno figlio del gran' khan,_
+ _Ha guirato:_
+ _Sia ricevuto._
+
+Alors la fée Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la
+médaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince
+d'approcher, elle prononça ces vers, dont le mérite était fort augmenté
+par l'à-propos de la situation:
+
+ _Digne envoyé d'un grand monarque,_
+ _Recevez de ma main la glorieuse marque_
+ _De l'ordre qu'on vous a promis:_
+ _Thessandre, apprenez de ma bouche_
+ _Que je vous mets au rang de mes amis_
+ _En vous faisant chevalier de la Mouche._
+
+Le prince mit un genou en terre, et la fée Ludovise lui passa au cou le
+ruban orange et la médaille qu'il soutenait.
+
+Au même instant, le choeur général éclata, chantant tout d'une voix:
+
+ _Viva semprè, viva, et in onore cresca_
+ _Il novo cavaliere della Mosca._
+
+À la dernière mesure de ce choeur général, une seconde porte latérale
+s'ouvrit à deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans
+une salle splendidement illuminée.
+
+Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main à la dictatrice,
+la fée Ludovise, et tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger,
+suivis du reste des assistants.
+
+Mais, à la porte de la salle à manger, ils furent arrêtés par un bel
+enfant habillé en Amour, et qui portait à la main un globe de cristal
+dans lequel on voyait autant de petits billets roulés qu'il y avait de
+convives. C'était une loterie d'un nouveau genre, et qui était bien
+digne de servir de suite à la cérémonie que nous venons de raconter.
+
+Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait
+dix sur lesquels étaient écrits les mots: chanson, madrigal, épigramme,
+impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets étaient forcés
+d'acquitter leur dette séance tenante et pendant le repas. Les autres
+n'étaient tenus qu'à applaudir, à boire et à manger.
+
+À la vue de cette loterie poétique, les quatre dames se récrièrent sur
+la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil
+concours; mais madame la duchesse du Maine déclara que personne ne
+devait être exempt des chances du hasard. Seulement, les dames étaient
+autorisées à prendre un collaborateur, et le collaborateur, en échange,
+acquérait des droits à un baiser. Comme on le voit, c'était de la plus
+pure bergerie.
+
+Cet amendement fait à la loi, la fée Ludovise introduisit la première sa
+petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle
+déroula. Le billet portait le mot impromptu.
+
+Chacun puisa après elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des
+lots, les pièces de vers tombèrent presque toutes à Chaulieu, à
+Saint-Genest, à Malezieux, à Saint-Aulaire et à Lagrange-Chancel.
+
+Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirèrent les autres lots, et
+choisirent immédiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et
+l'abbé de Chaulieu, qui se trouvèrent ainsi chargés d'une double tâche.
+
+Quant à d'Harmental, il avait à sa grande joie tiré un billet blanc, ce
+qui, comme nous l'avons déjà dit, bornait sa tâche à applaudir, à boire
+et à manger.
+
+Cette petite opération terminée, chacun alla prendre à la table la place
+qui d'avance lui était désignée par une étiquette portant son nom.
+
+
+
+
+Chapitre 26
+
+
+Cependant, hâtons-nous de le dire à la louange de madame la duchesse du
+Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux
+jours de l'hôtel Rambouillet, n'était pas si ridicule au fond qu'elle
+paraissait être à la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et
+les épigrammes étaient forts à la mode à cette époque, dont ils
+représentaient à merveille la futilité. Ce vaste foyer de poésie allumé
+par Corneille et par Racine allait s'éteignant, et sa flamme, qui avait
+éclairé le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites
+étincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se répandaient
+dans une douzaine de ruelles, et s'éteignaient aussitôt. Puis il y avait
+encore à cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq
+à six personnes seulement étaient initiées au véritable but de la fête,
+et il fallait occuper par d'amusantes futilités deux heures d'un repas
+pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux
+commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouvé de mieux pour
+cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les
+galeries du Bel-Esprit.
+
+Le commencement du dîner fut, comme toujours, froid et silencieux; il
+faut s'accommoder avec ses voisins, reconnaître sur la table cette
+étroite part de propriété qui revient à chaque convive, puis enfin, si
+poète et si berger que l'on soit, éteindre ce premier cri de la faim.
+Cependant le premier service disparu, ce léger chuchotement qui prélude
+à la conversation générale commença de se faire entendre. La belle fée
+Ludovise, seule préoccupée sans doute de l'impromptu que le sort lui
+avait fait échoir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais
+exemple en prenant un collaborateur, était silencieuse ce qui, par une
+réaction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le
+repas. Malezieux vit qu'il était temps de couper le mal dans sa racine,
+et s'adressant à la duchesse du Maine.
+
+--Belle fée Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amèrement de
+ton silence, auquel tu ne les as pas habitués, et me chargent de porter
+leur réclamation au pied de ton trône.
+
+--Hélas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis
+comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un
+mouton.
+
+J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dépêtrer.
+
+--Alors, répondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la première
+fois les lois que tu nous as imposées. Mais tu nous as habitués au son
+de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous
+ne pouvons plus nous en passer.
+
+ _Chaque mot qui sort de ta bouche_
+ _Nous surprend, nous ravit, nous touche._
+ _Il a mille agréments divers._
+ _Pardonne, princesse, si j'ose_
+ _Faire le procès à ta prose,_
+ _Qui nous a privé de tes vers._
+
+--Mon cher Malezieux, s'écria la duchesse, je prends l'impromptu à mon
+compte. Me voilà quitte envers la société, il n'y a plus que vous à qui
+je dois un baiser.
+
+--Bravo! s'écrièrent tous les convives.
+
+--Ainsi, à partir de ce moment, messieurs, plus de conversations
+particulières, plus de chuchotement individuel, chacun se doit à tous.
+Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers
+Saint-Aulaire, qui parlait bas à madame de Rohan près de laquelle il
+était placé, nous commençons notre inquisition par vous; dites-nous tout
+haut le secret que vous disiez tout bas à votre belle voisine.
+
+Il paraît que le secret n'était pas de nature à être répété tout haut,
+car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe à
+Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis
+se tournant vers la duchesse, à laquelle il devait un madrigal:
+
+--Madame, lui dit-il, répondant à son ordre et s'acquittant en même
+temps de l'obligation imposée par la loterie:
+
+ _La divinité qui s'amuse_
+ _À me demander mon secret,_
+ _Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse,_
+ _Elle serait Thétis et le jour finirait!_
+
+Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire à
+l'Académie, eut un tel succès que pendant quelques instants personne
+n'osa se hasarder à venir après lui. Il en résulta après les
+applaudissements obligés un silence d'un instant. La duchesse le rompit
+la première en reprochant à Laval de ne pas manger.
+
+--Vous oubliez ma mâchoire, dit Laval en montrant sa mentonnière.
+
+--Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure
+reçue pour la défense du pays et au service de notre illustre père Louis
+XIV! Vous vous méprenez, mon cher Laval, c'est le régent qui l'oublie et
+non pas nous.
+
+--En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une
+blessure si bien placée est plutôt un motif de fierté que de tristesse.
+
+ _Mars t'a frappé de son tonnerre_
+ _En mille aventures de guerre_
+ _Dignes du grand nom de Laval._
+ _Il te reste un gosier pour boire,_
+ _Cher ami, c'est le principal,_
+ _Console-toi de la mâchoire._
+
+--Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait
+continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de
+ne pas boire du vin cette année.
+
+--Comment cela? demanda Chaulieu avec inquiétude.
+
+--Comment cela, mon cher Anacréon? ignorez-vous donc ce qui arrive au
+ciel?
+
+--Hélas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre Éminence
+sait bien que je n'y vois plus même assez pour y distinguer les étoiles;
+mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce
+qui s'y passe.
+
+--Il s'y passe que mes vignerons m'écrivent de Bourgogne que tout est
+brûlé par le soleil, et que la récolte prochaine est perdue si d'ici à
+quelques jours nous n'avons de la pluie.
+
+--Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de
+la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que
+son Éminence demande?
+
+--Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:
+
+ _L'eau me fait horreur, ma commère;_
+ _À son aspect j'entre en colère,_
+ _Je frémis comme un enragé._
+ _Cependant malgré ma furie,_
+ _Aujourd'hui mon coeur est changé,_
+ _Nos vins demandent de la pluie._
+
+ _Ciel! fais pleuvoir en diligence_
+ _Verse de l'eau sur notre France,_
+ _Qui n'a déjà que trop pâti;_
+ _Elle aura beau tomber sur terre,_
+ _J'aurai soin de boire à l'abri,_
+ _De peur qu'il n'en tombe en mon verre._
+
+--Oh! vous nous ferez bien grâce pour ce soir, mon cher Chaulieu,
+s'écria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'à demain. La pluie
+dérangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous
+prépare en ce moment dans nos jardins.
+
+--Ah! voilà donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable
+savante à notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et
+nous l'oublions; nous étions de grands ingrats. À sa santé, Chaulieu!
+
+Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immédiatement imité par le
+sexagénaire amant de la future madame de Staël.
+
+--Un instant, un instant! s'écria Malezieux en tendant son verre vide à
+Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!
+
+ _Je soutiens qu'un esprit solide_
+ _Ne doit point admettre le vide,_
+ _Je prétends le réfuter._
+ _Partout, je lui ferai la guerre,_
+ _Et pour qu'on ne puisse en douter,_
+ _Saint-Genest, remplis-moi mon verre._
+
+Saint-Genest se hâta d'obéir à la sommation du chancelier de Dombes;
+mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprès, il renversa une
+lumière, qui s'éteignit. Aussitôt madame la duchesse, qui suivait tout
+ce qui se passait de son oeil vif et rapide, le railla sur sa
+maladresse. C'était sans doute ce que demandait le bon abbé, car se
+tournant aussitôt du côté de madame du Maine:
+
+--Belle fée, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce
+que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu à vos beaux
+yeux.
+
+--Et comment cela, mon cher abbé? Un hommage rendu à mes yeux, dites
+vous?
+
+--Oui, grande fée, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:
+
+ _Ma muse sévère et grossière_
+ _Vous soutient que tant de lumière_
+ _Est inutile dans les cieux._
+ _Sitôt que notre auguste Aminte_
+ _Fait briller l'éclat de ses yeux,_
+ _Toute autre lumière est éteinte._
+
+Ce madrigal, si élégamment tourné, eût sans doute obtenu tout le succès
+qu'il méritait d'avoir, si, au moment même où Saint-Genest disait le
+dernier vers madame du Maine, malgré les efforts qu'elle faisait pour se
+retenir, n'eût outrageusement éternué et cela avec un tel bruit, qu'au
+grand désappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour
+la plupart des auditeurs; mais dans cette société de chasseurs à
+l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait à l'un servait à
+l'autre; et à peine la duchesse eut-elle laissé échapper cet intempestif
+éternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'écria:
+
+ _Que je suis étonné_
+ _Du bruit que fait le nez_
+ _De la belle déesse!_
+ _Car grande est la princesse,_
+ _Mais petit est le nez_
+ _Qui m'a tant étonné._
+
+Ce dernier impromptu était d'un précieux si superlatif que pour un
+instant il imposa silence à tous les autres, et qu'on redescendit des
+hauteurs de la poésie aux vulgarités de la simple prose.
+
+Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit,
+d'Harmental, usant de la liberté que lui donnait son billet blanc, avait
+gardé le silence, ou bien échangé avec Valef, son voisin, quelques
+paroles à voix basse, ou quelques sourires à demi réprimés. Au reste,
+comme l'avait pensé madame du Maine, malgré la préoccupation bien
+naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conservé une
+telle apparence de frivolité, qu'il était impossible à des yeux
+étrangers de voir, sous cette frivolité apparente, serpenter la
+conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-même, soit
+satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner à si bonne fin, la
+belle fée Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une
+présence d'esprit, une grâce et une gaieté merveilleuses. De leur côté,
+comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et
+Saint-Genest l'avaient secondée de leur mieux.
+
+Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, à
+travers les fenêtres fermées et les portes entrouvertes, de vagues
+bouffées d'harmonie qui, du jardin, pénétraient jusque dans la salle à
+manger, et annonçaient que de nouveaux divertissements attendaient les
+convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait,
+annonça qu'ayant promis la veille à Fontenelle d'étudier le lever de
+l'étoile de Vénus, elle avait dans la journée reçu de l'auteur des
+Mondes un excellent télescope, avec lequel elle invitait la société à
+faire sur ce bel astre ses études astronomiques. Cette annonce était une
+trop belle occasion offerte à Malezieux de lancer quelque madrigal pour
+qu'il n'en profitât point. Aussi, comme madame du Maine paraissait
+craindre que Vénus ne fût déjà levée:
+
+--Oh! belle fée! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons
+rien à craindre.
+
+ _Pour observer dans vos jardins,_
+ _La lunette est tirée:_
+ _Sortez du salon des festins,_
+ _On verra Cythérée._
+ _Oui, finissez ce long repas,_
+ _Princesse incomparable;_
+ _Vénus ne se lèvera pas_
+ _Tant que vous tiendrez table._
+
+Malezieux terminait la séance comme il l'avait commencée; on se levait
+donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui
+n'avait point prononcé une parole pendant tout le repas, se tournant
+vers la duchesse:
+
+--Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette à payer, et
+quoique personne ne la réclame, à ce qu'il paraît, je suis débiteur trop
+consciencieux pour ne pas m'acquitter.
+
+--Oh! c'est vrai mon Archiloque, répondit la duchesse, n'avez-vous point
+un sonnet à nous dire?
+
+--Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a réservé une
+ode, et le sort a très bien fait, car je me connais et suis peu propre à
+toutes ces poésies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse à moi,
+madame vous le savez, c'est Némésis, et mon inspiration, au lieu de
+descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bonté, madame la
+duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prêter un instant
+l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour
+d'autres.
+
+Madame du Maine ne répondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitôt
+imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel
+les yeux de tous les convives se portèrent avec une certaine inquiétude
+sur cet homme qui avouait lui-même que sa Muse était une Furie et son
+Hippocrène l'Achéron.
+
+Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un
+sourire amer crispa sa lèvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait
+parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les
+vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire
+tomber des yeux du régent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit
+couler.
+
+ _Vous, dont l'éloquence rapide,_
+ _Contre deux tyrans inhumains,_
+ _Eut jadis l'audace intrépide_
+ _D'armer les Grecs et les Romains,_
+
+ _Contre un monstre encore plus farouche,_
+ _Mettez votre fiel dans ma bouche;_
+ _Je brûle de suivre vos pas,_
+ _Et je vais tenter cet ouvrage,_
+ _Plus charmé de votre courage_
+ _Qu'effrayé de votre trépas!_
+ _À peine ouvrit-il ses paupières_
+ _Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,_
+ _Il fut indigné des barrières_
+ _Qu'il voit entre le trône et lui._
+
+ _Dans ces détestables idées,_
+ _De l'art des Circés, des Médées,_
+ _Il fit ses uniques plaisirs,_
+ _Croyant cette voie infernale_
+ _Digne de remplir l'intervalle_
+ _Qui s'opposait à ses désirs._
+
+ _Nocher des ondes infernales,_
+ _Prépare-toi sans t'effrayer_
+ _À passer les ombres royales_
+ _Que Philippe va t'envoyer!_
+
+ _Ô disgrâces toujours récentes!_
+ _Ô pertes toujours renaissantes!_
+ _Sujets de pleurs et de sanglots!_
+ _Tels, dessus la plaine liquide,_
+ _D'un cours éternel et rapide_
+ _Les flots sont suivis par les flots._
+
+ _Ainsi les fils pleurant leur père_
+ _Tombent frappés des mêmes coups;_
+ _Le frère est suivi par le frère,_
+ _L'épouse devance l'époux;_
+
+ _Mais, ô coups toujours plus funestes!_
+ _Sur deux fils, nos uniques restes,_
+ _La faux de la Parque s'étend;_
+ _Le premier a rejoint sa race,_
+ _L'autre, dont la couleur s'efface,_
+ _Penche vers son dernier instant!_
+
+ _Ô roi, depuis si longtemps ivre_
+ _D'encens et de prospérité,_
+ _Tu ne te verras pas revivre_
+ _Dans ta triple postérité._
+
+ _Tu sais d'où part ce coup sinistre,_
+ _Tu connais l'infâme ministre_
+ _Digne d'un prince détesté;_
+ _Qu'il expire avec son complice,_
+ _Tu ne sauveras pas leur supplice_
+ _Le peu de sang qui t'est resté._
+
+ _Poursuis ce prince sans courage,_
+ _Déjà par ses frayeurs vaincu._
+ _Fais que dans l'opprobre et la rage_
+ _Il meure comme il a vécu;_
+
+ _Que sur sa tête scélérate_
+ _Tombe le sort de Mithridate_
+ _Pressé des armes des Romains,_
+ _Et qu'en son désespoir extrême,_
+ _Il ait recours au poison même_
+ _Préparé par ses propres mains!_
+
+Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant à
+la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire,
+des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme
+épouvanté de se trouver pour la première fois en face de ces hideuses
+calomnies qui jusque-là s'étaient traînées dans l'ombre, mais n'avaient
+point osé apparaître au grand jour. La duchesse elle-même, qui les avait
+le plus accréditées avait pâli en voyant cette ode, hydre monstrueuse,
+dresser devant elle ses six têtes pleines de fiel et de venin. Le prince
+de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal
+de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.
+
+Aussi le poète termina-t-il sa dernière strophe au milieu du même
+silence qui avait accueilli la première; et comme, embarrassée de ce
+mutisme général qui indiquait la désapprobation, même chez les plus
+fidèles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple
+et passa avec elle dans les jardins.
+
+Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire
+attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le
+mouchoir que madame du Maine y avait oublié.
+
+--Pardon, monsieur le chevalier, dit le poète irrité, en se redressant
+et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile;
+voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?
+
+--Oui, monsieur, répondit d'Harmental en le regardant avec dégoût de
+toute la hauteur de sa taille, et comme il eût fait d'un crapaud ou
+d'une vipère; oui, si j'étais sûr de vous écraser!
+
+Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins
+
+
+
+
+Chapitre 27
+
+
+Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le
+deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait
+l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement
+de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des
+salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les
+convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour
+Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient
+devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement
+féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes
+charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en
+coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les
+jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons
+exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi.
+Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au
+milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce
+que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la
+nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec
+leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un
+grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé
+lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous
+ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre
+par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en
+un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit
+entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette
+musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque
+chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi
+l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était
+un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande
+allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui,
+s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans
+les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine,
+tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de
+chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le
+malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de
+ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant
+qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles
+invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses
+confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée
+par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés
+par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle
+exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame
+du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf
+quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements
+de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des
+danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que
+madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce
+spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de
+l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir
+fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa
+puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles
+afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de
+l'oie.
+
+Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire
+place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait
+s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept,
+étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille,
+et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient
+gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes,
+ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade
+que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette
+ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée
+de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois
+queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par
+derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et
+portant la parole au nom de tous:
+
+--Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée
+générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux
+vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me
+mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de
+leurs États.
+
+L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était
+amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par
+toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des
+plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi
+l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli
+le commencement de ce discours, reprit aussitôt:
+
+--La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus
+rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces,
+dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des
+inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre
+le soleil.
+
+Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et
+d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent,
+et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa
+prédilection en faveur de la nuit.
+
+--Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu
+notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de
+six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer
+de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce
+que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des
+Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir
+nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits
+indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à
+une liberté moins aimable que votre royale domination.
+
+--Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous
+m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs
+voyages.
+
+--Nous avions prévu votre réponse, madame, reprit l'ambassadeur; et,
+grâce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus
+paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller à la montagne, nous
+nous sommes arrangés de façon que la montagne vînt à vous.
+
+--Holà! génies du pôle, continua le chef de l'ambassade en décrivant en
+l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, découvrez à tous les
+yeux le palais de votre nouvelle souveraine.
+
+Au même moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui
+couvrait le pavillon de l'Aurore s'étant enlevé comme par magie, la
+vaste pièce d'eau, demeurée sombre jusque-là comme un miroir terni,
+refléta une lumière si habilement disposée, qu'on l'eût prise pour celle
+de la lune. À cette lumière on vit alors se dessiner, sur une île de
+glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine
+des Groenlandais, auquel conduisait un pont si léger, qu'il paraissait
+fait d'un nuage flottant. Aussitôt au milieu des acclamations générales,
+l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une
+couronne qu'il posa sur la tête de la duchesse, et que la duchesse
+assura elle-même sur son front avec un geste si hautain, qu'on eût dit
+que c'était une couronne réelle qu'elle venait de recevoir; puis,
+montant dans le traîneau, elle s'achemina vers le palais marin, et,
+tandis que les gardes empêchaient la foule de la suivre dans son nouveau
+domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par
+une porte figurant une caverne. Au même instant le pont s'abîma, comme
+si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile
+machiniste eût voulu séparer le passé de l'avenir, et un feu d'artifice,
+éclatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie
+qu'éprouvaient les Groenlandais à la vue de leur nouvelle reine.
+
+Pendant ce temps, madame du Maine était introduite par un huissier dans
+la pièce la plus isolée de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs
+ayant jeté bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince
+de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte
+de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux.
+Quant à l'huissier qui l'attendait et qui, après avoir fermé avec soin
+toutes les portes, vint se mêler familièrement à cette noble assemblée,
+il n'était autre que notre vieil ami l'abbé Brigaud.
+
+Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur véritable
+forme, et la fête, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait
+bas à son tour masque et costume, et tournait franchement à la
+conspiration.
+
+--Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacité
+habituelle, nous n'avons pas un instant à perdre, et une trop longue
+absence éveillerait des soupçons; que chacun se hâte donc de raconter ce
+qu'il a fait, et que nous sachions enfin où nous en sommes.
+
+--Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parlé, comme devant
+être des nôtres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais
+désolé de ne point compter dans nos rangs.
+
+--Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? répondit madame
+du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'était engagé à venir, mais il
+aura été retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous:
+il faudra nous en passer.
+
+--Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il
+faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son
+absence avec un grand regret. Le régiment qu'il commande est à Bayonne,
+et, grâce à cette résidence, qui le met à notre portée, il pourrait nous
+être parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la
+duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.
+
+--L'abbé, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez
+entendu, prévenez d'Avranches.
+
+Brigaud sortit pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.
+
+--Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental à monsieur Malezieux;
+mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait
+refusé positivement d'être des nôtres.
+
+--Oui, répondit Malezieux, car il savait qu'il était désigné pour porter
+le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller
+avec le régent au moment où, en récompense de cette ambassade, il allait
+probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le régent a
+changé d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a
+résolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu,
+voyant sa Toison renvoyée aux calendes grecques, s'est rallié à nous.
+
+--L'ordre de Votre Altesse est transmis à qui de droit, madame, dit
+l'abbé Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparaît à
+Sceaux, il sera immédiatement conduit ici.
+
+--Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous à cette table et
+procédons. Voyons, Laval, commencez.
+
+--Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, été en Suisse, où,
+au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai levé un régiment dans les
+Grisons. Ce régiment est prêt à entrer en France quand le moment en sera
+venu, attendu qu'il est armé et équipé, et n'attend plus que l'ordre de
+marcher.
+
+--Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez
+pas comme au-dessous d'un Montmorency d'être colonel d'un régiment, en
+attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-là. C'est un
+moyen plus sûr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en
+Espagne.
+
+--Madame, dit Laval, c'est à vous qu'il convient de fixer à chacun la
+place que vous lui réservez, et celle que vous lui désignerez sera
+toujours acceptée avec reconnaissance par le plus humble de vos
+serviteurs.
+
+--Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste
+de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?
+
+--Selon les instructions de Votre Altesse Sérénissime, répondit le
+marquis, je me suis rendu en Normandie, où j'ai fait signer la
+protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et
+des meilleures.
+
+Il tira un papier de sa poche.
+
+--Voici la requête au roi; puis, à la suite de la requête, les
+signatures.
+
+Voyez, madame.
+
+La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de
+Pompadour, qu'on eût dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant
+rapidement les yeux dessus:
+
+--Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: signé sans
+distinction ni différence des rangs et des maisons, afin que personne
+n'y puisse trouver à redire. Oui, cela épargne toute contestation de
+préséance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de
+la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Châtillon. Oui, vous
+avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les
+plus fidèles noms de France. Merci, Pompadour; vous êtes un digne
+messager, et, le cas échéant, on se souviendra de votre habileté, et
+l'on changera les messages en ambassade.
+
+--Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers
+d'Harmental armée de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il
+n'y avait pas de résistance possible.
+
+--Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je
+suis parti pour la Bretagne, et, arrivé à Nantes, j'ai ouvert mes
+dépêches et pris connaissance de mes instructions.
+
+--Eh bien? demanda vivement la duchesse.
+
+--Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai été aussi heureux dans ma
+mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici
+l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et
+de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre en
+vue de nos côtes, et toute la Bretagne se soulèvera.
+
+--Vous voyez! vous voyez, prince! s'écria la duchesse en s'adressant à
+Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.
+
+--Oui, répondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout
+influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait
+avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les
+Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Décourt, les d'Érée, qu'il
+serait important de gagner.
+
+--Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres...
+tenez....
+
+Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et
+lut au hasard:
+
+«Je suis si flatté par le souvenir dont m'honore Votre Altesse
+Sérénissime, que dans une assemblée générale des États je joindrai ma
+voix à tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur
+attachement.
+
+Marquis Décourt.»
+
+«Si j'ai quelque estime et quelque considération dans ma province, je
+n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de
+Votre Altesse Sérénissime.
+
+La Rochefoucault-Gondral.»
+
+«Si le succès de votre affaire dépendait du suffrage de sept ou huit
+cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bientôt
+décidé en faveur de Votre Altesse Sérénissime. J'ai l'honneur de vous
+offrir de nouveau tout ce qui dépend de moi dans ces quartiers.
+
+Comte d'Érée.»
+
+--Eh bien! prince, s'écria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin?
+Voyez, outre ces trois lettres, en voilà encore une de Lavauguyon, une
+de Bois-Davy, une de Fumée. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main
+droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage
+qu'au jour où sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien à
+vous refuser.
+
+--Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les
+lèvres, mais cette main m'a déjà donné plus que je ne mérite, et le
+succès lui-même me récompensera si grandement en mettant Votre Altesse à
+la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-là vraiment plus
+rien à désirer.
+
+--Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous
+avons gardé pour le dernier, parce que vous étiez le plus important. Si
+j'ai bien compris les signes que nous avons échangés pendant le dîner,
+vous n'êtes pas mécontent de Leurs Majestés Catholiques, n'est-ce pas?
+
+--Que dirait Votre Altesse Sérénissime d'une lettre écrite de la main
+même de Sa Majesté Philippe?
+
+--Ce que je dirais d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté!
+s'écria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais osé
+espérer.
+
+--Prince, dit Valef en passant un papier à Cellamare vous connaissez
+l'écriture de Sa Majesté le roi Philippe V, assurez donc à Son Altesse
+Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entière
+de sa main.
+
+--Tout entière, dit Cellamare en inclinant la tête, tout entière, c'est
+la vérité.
+
+--Et à qui est-elle adressée? dit madame du Maine en la prenant aux
+mains du prince.
+
+--Au roi Louis XV, madame, dit Valef.
+
+--Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa
+Majesté par le maréchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut
+aussi rapidement que le lui permettait la difficulté de l'écriture:
+
+«L'Escurial, 16 mars 1718.
+
+Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas
+perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance:
+Louis XIV, d'éternelle mémoire, est toujours présent à mon esprit. Il me
+semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation
+me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrénées! Votre Majesté est le
+seul rejeton de mon frère aîné, dont je ressens tous les jours la perte:
+Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la
+gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort. Enfin, je
+vous porte au fond de mon coeur, et je n'oublierai jamais, pour rien au
+monde, ce que je dois à Votre Majesté, à ma patrie et à la mémoire de
+mon aïeul.
+
+Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien
+assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments
+que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la
+tranquillité publique. Je me flatte que mes intérêts personnels sont
+encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette
+généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir regardera
+toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et
+d'être né au milieu d'elle.».
+
+--Ceci s'adresse à vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine,
+s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui
+l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle était de connaître
+le reste de l'épître:
+
+«De quel oeil donc vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui
+se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-même? Depuis le
+temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses
+courantes de la paix, on veut que Votre Majesté s'unisse à mon plus
+mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens à livrer la Sicile
+à l'archiduc.
+
+Je ne souscrirai jamais à ces conditions, elles me sont insupportables.
+
+Je n'entre pas dans les conséquences funestes de cette alliance: je me
+renferme à prier instamment Votre Majesté de convoquer incessamment les
+états généraux de son royaume, pour délibérer sur une affaire de si
+grande conséquence.»
+
+--Les états généraux! murmura le cardinal de Polignac.
+
+--Eh bien! que dit Votre Éminence des états généraux? interrompit avec
+impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point
+obtenir votre approbation?
+
+--Je ne blâme ni n'approuve, madame, répondit le cardinal; seulement je
+songe que même convocation a été faite pendant la Ligue, et que
+Philippe II s'en est assez mal trouvé.
+
+--Les temps et les hommes sont changés, monsieur le cardinal, reprit
+vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en
+1718: Philippe II était Flamand et Philippe V est Français. Les mêmes
+résultats ne peuvent donc se représenter, puisque les causes sont
+différentes.
+
+Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:
+
+«Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce
+grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des
+miens; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation
+française, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre
+d'elle-même ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous
+déclarer la guerre. Dans le temps où je suis prêt à exposer ma vie pour
+maintenir sa gloire et ses intérêts, j'espère que vous répondrez au plus
+tôt à la proposition que je vous fais; que l'assemblée que je vous
+demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber,
+et que les forces de l'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la
+grandeur de la France et à humilier ses ennemis, comme je ne les
+emploierai jamais que pour marquer à Votre Majesté la tendresse sincère
+et inexprimable que j'ai pour elle.»
+
+--Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majesté Catholique
+pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.
+
+--Elle pouvait joindre à cette lettre une épître directement adressée
+aux états généraux, répondit le cardinal; cette épître, si le roi eût
+daigné l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur
+leur délibération.
+
+--La voici, dit le prince de Cellamare en tirant à son tour un papier de
+sa poche.
+
+--Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?
+
+--Je dis que Sa Majesté Catholique a été de l'avis de Votre Éminence, et
+qu'elle m'a adressé cette épître, qui est le complément de la lettre
+qu'elle a remise au baron de Valef.
+
+--Alors, rien ne nous manque plus! s'écria madame du Maine.
+
+--Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la
+tête.
+
+Bayonne, la porte de la France!
+
+En ce moment, d'Avranches entra annonçant monsieur le duc de Richelieu.
+
+--Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le
+marquis de Pompadour, car voilà celui qui en a la clef.
+
+
+
+
+Chapitre 28
+
+
+--Enfin, s'écria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous,
+monsieur le duc; serez-vous donc toujours le même, et vos amis ne
+pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos maîtresses?
+
+--Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et
+en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour
+lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui
+plus que jamais, je prouve à Votre Altesse que je sais tout concilier.
+
+--Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du
+Maine.
+
+--Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous
+qui je quitte?
+
+--Madame de Villars? interrompit madame du Maine.
+
+--Oh! non. Mieux que cela.
+
+--Madame de Duras?
+
+--Vous n'y êtes point.
+
+--Madame de Nesle?
+
+--Bah!
+
+--Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.
+
+--Allez toujours. Cela ne regarde pas Son Éminence.
+
+--Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gacé?
+
+--Non, non, non.
+
+--Mademoiselle de Charolais?
+
+--Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage à la Bastille.
+
+--Madame de Berry?
+
+--Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'idée de la battre, elle en
+est folle.
+
+--Mademoiselle de Valois?
+
+--Je la ménage pour en faire ma femme, quand nous aurons réussi et que
+je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les
+deux plus charmantes grisettes!...
+
+--Des grisettes! ah! fi donc! s'écria la duchesse avec un mouvement de
+lèvres d'un indéfinissable dédain; je ne croyais pas que vous
+descendissiez jusqu'à ces espèces.
+
+--Comment des espèces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame
+Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une délicieuse
+blonde, une véritable tête de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le
+recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus
+et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle
+plus bien....
+
+--Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.
+
+--Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute
+curiosité pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment où ces
+aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous
+rappeler que nous sommes rassemblés ici pour affaires sérieuses?
+
+--Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?
+
+--Vous l'aviez oublié?
+
+--Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame
+la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je
+le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien.
+Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y
+remets. Voyons, madame la duchesse, où en sommes-nous de la
+conspiration?
+
+--Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres,
+et vous serez aussi avancé que nous.
+
+--Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais
+véritablement je ne lis pas même celles qui me sont adressées, et j'en
+ai sept ou huit cents des plus charmantes écritures du monde et que je
+garde pour le délassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui
+êtes la lucidité même, faites-moi un rapport.
+
+--Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les
+engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.
+
+--Très bien!
+
+--Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.
+
+--Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.
+
+--Mais vous ne savez pas contre quoi?
+
+--N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il écrivit son
+nom après celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui était le dernier
+signataire.
+
+--Laissez faire, madame, dit Cellamare à la duchesse, le nom de
+Richelieu est bon à avoir, partout où il se trouve.
+
+--Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe
+V.
+
+--Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main même du
+roi Philippe V.
+
+--Et bien! Sa Majesté Catholique écrit encore plus mal que moi, dit
+Richelieu; cela me fait plaisir: Raffé qui dit toujours que c'est
+impossible!
+
+--Si la lettre est d'une méchante écriture, les nouvelles qu'elle
+contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une
+lettre qui prie le roi de France de réunir les états généraux pour
+s'opposer à l'exécution du traité de la quadruple alliance.
+
+--Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sûre des états
+généraux?
+
+--Voilà la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal répond du
+clergé, et il ne reste plus que l'armée.
+
+--L'armée, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de
+vingt-deux colonels.
+
+--D'abord, dit Richelieu, moi je réponds de mon régiment, qui est à
+Bayonne, et qui par conséquent se trouve en mesure de nous rendre de
+grands services.
+
+--Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu
+dire qu'il était question de le changer de garnison.
+
+--Sérieusement?
+
+--On ne peut plus sérieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au
+devant de cette mesure.
+
+--Comment donc! à l'instant même. Du papier... de l'encre.... Je vais
+écrire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne
+s'étonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point
+s'éloigner du théâtre de la guerre.
+
+La duchesse du Maine se hâta de passer elle-même à Richelieu ce qu'il
+demandait, et prenant une plume, elle la lui présenta.
+
+Le duc s'inclina, prit la plume et écrivit la lettre suivante, que nous
+copions textuellement et sans y changer une syllabe:
+
+«Monsieur le duc de Berwick, pair et maréchal de France.
+
+Comme mon régiment, monsieur, est des plus à portée de marcher, et qu'il
+est après à faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant
+qu'il fût achevé, il était obligé de faire quelque mouvement.
+
+J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser à
+Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous
+supplie de me croire, avec toute la considération possible, monsieur,
+votre très humble et très obéissant serviteur.
+
+Duc de Richelieu.»
+
+--Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier à
+madame du Maine; moyennant cette précaution le régiment ne bougera point
+de Bayonne.
+
+La duchesse prit la lettre, la lut et la passa à son voisin qui la passa
+lui-même à un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table.
+Heureusement pour le duc il avait affaire à de trop grands seigneurs
+pour qu'ils s'inquiétassent de si peu de chose que de quelques lettres
+de plus ou de moins. Malezieux seul, qui était le dernier, ne put
+réprimer un léger sourire.
+
+--Ah! ah! monsieur le poète, dit Richelieu, qui se douta de la chose,
+vous riez. Il paraît que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude
+ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un
+gentilhomme et l'on a oublié de me faire apprendre le français, en
+pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an,
+avoir un valet de chambre qui écrirait mes lettres et qui ferait mes
+vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empêchera point, mon cher Malezieux,
+d'être de l'Académie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.
+
+--Et le cas échéant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui
+fera votre discours de réception?
+
+--Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera
+pas plus mauvais que ceux que certains académiciens de ma connaissance
+ont faits eux-mêmes.
+
+--Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose
+fort curieuse que votre réception dans l'illustre corps dont vous me
+parlez, et je vous promets de m'occuper, dès demain, de m'assurer une
+tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre
+chose: revenons donc, comme madame Deshoulières, à nos moutons.
+
+--Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire
+absolument bergère, parlez, je vous écoute. Voyons, qu'avez-vous résolu?
+
+--Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux
+lettres, la convocation des états généraux; puis, les états généraux
+assemblés, sûrs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons
+déposer le régent et nous faisons nommer Philippe V à sa place.
+
+--Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses
+pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France à sa place.... Eh bien,
+mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les états
+généraux, il faut un ordre du roi.
+
+--Le roi signera cet ordre, répondit madame du Maine.
+
+--Sans que le régent le sache? reprit Richelieu.
+
+--Sans que le régent le sache.
+
+--Vous avez donc promis à l'évêque de Fréjus de le faire cardinal?
+
+--Non, mais je promettrai à Villeroy la grandesse et la Toison.
+
+--J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que
+tout cela ne détermine pas le maréchal à une démarche qui entraîne une
+si grave responsabilité que celle que nous espérons obtenir de lui.
+
+--Ce n'est pas le maréchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.
+
+--Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.
+
+--Vous? dit la duchesse avec étonnement.
+
+--Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance,
+j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre
+Altesse a reçues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre
+connaissance d'une seule que j'ai reçue hier?
+
+--Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle être lue tout haut?
+
+--Mais nous avons affaire à des gens discrets, n'est-ce pas? dit
+Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuité.
+
+--Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravité de la
+situation....
+
+La duchesse prit la lettre et lut:
+
+«Monsieur le duc,
+
+Je suis femme de parole: mon mari est enfin à la veille de partir pour
+le petit voyage que vous savez.
+
+Demain, à onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas
+que je me décide à cette démarche sans avoir mis tous les torts du côté
+de monsieur de Villeroy. Je commence à craindre pour lui que vous ne
+soyez chargé de le punir. Venez donc à l'heure convenue me prouver que
+je ne suis pas trop à blâmer de vous préférer à mon légitime seigneur et
+maître.»
+
+--Ah! pardon! pardon de mon étourderie, madame la duchesse, ce n'est
+point cela que je voulais vous montrer; celle-là est celle d'avant-hier.
+
+Attendez voici celle d'hier.
+
+La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui présentait M. de
+Richelieu et lut:
+
+«Mon cher Armand.»
+
+--Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la
+duchesse en se retournant vers Richelieu.
+
+--Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.
+
+La duchesse reprit:
+
+«Mon cher Armand,
+
+Vous êtes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de
+Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagérer vos talents pour diminuer
+ma faiblesse; vous aviez dans mon coeur un juge intéressé à vous faire
+gagner votre procès. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous
+donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le
+malheureux sofa du cabinet.»
+
+--Et y avez-vous été?
+
+--Certainement, madame.
+
+--Ainsi, la duchesse?...
+
+--Fera, je l'espère, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire
+à son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation
+des états généraux au retour du maréchal.
+
+--Et quand revient-il?
+
+--Dans huit jours.
+
+--Vous aurez le courage d'être fidèle tout ce temps-là, duc?
+
+--Madame, quand j'ai embrassé une cause, je suis capable des plus grands
+sacrifices pour la faire triompher.
+
+--Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?
+
+--Je me dévoue.
+
+--Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons
+d'opérer chacun de notre côté. Vous, Laval, agissez sur l'armée. Vous,
+Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clergé. Et laissons
+monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.
+
+--Et à quel jour notre nouvelle réunion? demanda Cellamare.
+
+--Mais tout cela dépendra des circonstances, prince, répondit la
+duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire
+prévenir, je vous enverrais quérir par la même voiture et le même cocher
+qui vous ont amené à l'Arsenal la première fois que vous y êtes venu.
+Puis se retournant vers Richelieu:
+
+--Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine
+en se levant.
+
+--J'en demande pardon à Votre Altesse, répondit Richelieu; mais c'est
+une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.
+
+--Comment! mais vous avez donc renoué avec madame de Sabran?
+
+--Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.
+
+--Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.
+
+--Non, madame, c'est du calcul.
+
+--Allons, je vois que vous êtes en train de vous dévouer.
+
+--Je ne fais jamais les choses à demi, madame la duchesse.
+
+--Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur
+le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la
+duchesse, il y a tantôt une heure et demie que nous sommes ici, et il
+serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas
+que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir
+sur le rivage une pauvre déesse de la Nuit qui nous attend pour nous
+remercier de la préférence que nous lui accordons sur le soleil, et il
+ne serait pas poli de la trop faire attendre.
+
+--Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut
+cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre
+l'embarras où je me trouve.
+
+--Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?
+
+--Il s'agit de nos requêtes, de nos protestations, de nos mémoires; il a
+été convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pièces
+par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.
+
+--Après?
+
+--Eh bien! j'ai acheté une presse, je l'ai établie dans la cave d'une
+maison, derrière le Val-de-Grâce. J'ai enrôlé les ouvriers nécessaires,
+et nous avons eu jusqu'à présent, comme Votre Altesse a pu le voir, un
+résultat satisfaisant. Mais ne voilà-t-il pas que le bruit de la machine
+a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse
+monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison.
+Heureusement, on a eu le temps d'arrêter le travail et de rouler un lit
+sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont
+rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas
+tourner si heureusement; aussitôt leur départ j'ai congédié les
+ouvriers, enterré la presse, et fait porter chez moi toutes les
+épreuves.
+
+--Et vous avez bien fait, comte! s'écria le cardinal de Polignac.
+
+--Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du
+Maine.
+
+--Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.
+
+--Ou chez moi, dit Valef.
+
+--Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un
+homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.
+
+D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses à imprimer maintenant.
+
+--Oui, dit Laval, le plus fort est fait.
+
+--Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout
+simplement, comme je l'avais proposé d'abord, à un copiste intelligent,
+discret et sûr, à qui on donnerait assez d'argent pour acheter son
+silence.
+
+--Oh! de cette façon, ce serait bien plus sûr, s'écria monsieur de
+Polignac.
+
+--Oui, mais où trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez
+que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de
+prendre le premier venu.
+
+--Si j'osais... dit l'abbé Brigaud.
+
+--Osez, l'abbé, osez, dit la duchesse du Maine.
+
+--Je dirais, continua l'abbé, que j'ai votre affaire sous la main.
+
+--Eh bien! quand je vous le disais, s'écria Pompadour, que l'abbé est un
+homme précieux.
+
+--Mais véritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.
+
+--Oh! Votre Éminence le ferait faire exprès qu'elle ne trouverait pas
+mieux. Une véritable machine, qui écrira tout sans rien lire.
+
+--Puis, pour plus grande précaution, dit le prince, nous pourrions
+rédiger en espagnol les pièces les plus importantes, et comme ces pièces
+sont spécialement destinées à Sa Majesté Catholique, nous aurions le
+double avantage de procéder dans une langue inconnue à notre copiste, et
+comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une
+occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-même de
+l'importance de ce qu'il copie.
+
+--Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.
+
+--Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drôle mette le
+pied à l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermédiaire, s'il
+vous plaît.
+
+--Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est
+trouvé, c'est le principal; vous en répondez, Brigaud?
+
+--Oui, madame, j'en réponds.
+
+--C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus,
+continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous
+prie.
+
+Le chevalier s'empressa d'obéir à madame du Maine, qui, n'ayant pu
+jusque-là s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde,
+saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa
+reconnaissance pour le courage qu'il avait montré rue des Bons-Enfants
+et l'habileté dont il avait fait preuve en Bretagne.
+
+À la porte du pavillon, les envoyés groenlandais, redevenus de simples
+invités de la fête de Sceaux, trouvèrent une petite galère pavoisée aux
+armes de France et d'Espagne, qui à défaut du pont qui avait disparu,
+les attendait pour les conduire à l'autre bord. Madame du Maine y entra
+la première, fit asseoir d'Harmental près d'elle, laissant Malezieux
+faire les honneurs à Cellamare et à Richelieu; puis aussitôt, au signal
+donné par une musique cachée, la galère commença de voguer vers le
+rivage.
+
+Comme l'avait dit la duchesse, la déesse de la Nuit, vêtue d'une longue
+robe de gaze noire, semée d'étoiles d'or, l'attendait de l'autre côté du
+petit lac, accompagnée des douze Heures qui se partagent son empire; la
+galère se dirigea vers ce groupe, qui, aussitôt qu'il vit la duchesse à
+portée de l'entendre, commença à chanter une cantate appropriée au
+sujet. Cette cantate s'ouvrait par un choeur de quatre vers, auquel
+succédait un solo, suivi lui-même d'une seconde reprise en choeur, le
+tout d'un goût si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le
+grand ordonnateur des fêtes, pour le féliciter sur ce divertissement.
+Seul au milieu de tous, et aux premières notes du solo, d'Harmental
+avait tressailli d'étrange façon, car la voix de la chanteuse avait,
+avec une autre voix bien connue de lui et bien chère à son souvenir, une
+affinité telle que, quelque improbable que fût à Sceaux la présence de
+Bathilde, le chevalier s'était levé tout debout, par un mouvement plus
+fort que lui-même, pour regarder la personne dont l'accent lui avait
+fait éprouver une si singulière émotion. Malheureusement, malgré les
+flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient à la main, il ne
+pouvait apercevoir le visage de la déesse, couvert qu'il était par un
+voile pareil à la robe dont elle était revêtue. Il entendait seulement
+cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette
+large, savante et facile méthode qu'il avait tant admirée lorsque la
+première fois cette voix l'avait frappé rue du Temps-Perdu, et chaque
+accent de cette voix, plus distincte à mesure qu'il approchait du
+rivage, retentissait jusqu'au fond de son coeur et le faisait frissonner
+de la tête aux pieds. Enfin, la galère aborda, le solo cessa et le
+choeur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible à toute
+autre pensée qu'à celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son
+souvenir, la voix éteinte et les notes envolées.
+
+--Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, êtes-vous si
+accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous
+êtes mon cavalier?
+
+--Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage
+et en tendant la main à la duchesse; mais il m'avait semblé reconnaître
+cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs
+si puissants....
+
+--Cela prouve que vous êtes un habitué de l'Opéra, mon cher chevalier,
+dit la duchesse du Maine, et que vous appréciez comme il convient le
+talent de mademoiselle Bury.
+
+--Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle
+Bury? demanda d'Harmental avec étonnement.
+
+--Elle-même, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la
+duchesse d'un ton où perçait une légère nuance de dépit, permettez-moi
+de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer
+vous même.
+
+--Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que
+la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse
+m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur
+est permis au milieu de pareils enchantements.
+
+Et présentant de nouveau son bras à la duchesse, il s'éloigna avec elle
+dans la direction du château.
+
+En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il fût,
+arriva au coeur de d'Harmental, qui se retourna presque malgré lui.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquiétude mêlée
+d'impatience.
+
+--Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs;
+mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle
+n'est point dangereuse... et même, si vous le désirez bien fort, j'irai
+prendre demain de ses nouvelles.
+
+Deux heures après ce petit accident, qui du reste était trop peu de
+chose pour troubler en rien la fête, le chevalier d'Harmental ramené à
+Paris par l'abbé Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du
+Temps-Perdu, de laquelle il était absent depuis six semaines.
+
+
+
+
+Chapitre 29
+
+
+La première sensation qu'éprouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un
+sentiment de bien-être indéfinissable de se retrouver dans cette petite
+chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent
+depuis six semaines de son appartement, on eût dit qu'il l'avait quitté
+la veille, tant, grâce aux soins presque maternels de la bonne madame
+Denis, chaque chose se retrouvait à sa place. D'Harmental resta un
+instant, sa bougie à la main regardant tout autour de lui avec une
+expression qui ressemblait presque à de l'extase; c'est que toutes les
+autres impressions de sa vie s'étaient effacées devant celles qu'il
+avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment
+passé, il courut à sa fenêtre, l'ouvrit et essaya de plonger un
+indicible regard d'amour à travers les vitres sombres de sa voisine.
+Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que
+d'Harmental était revenu, qu'il était là, regardant sa fenêtre, tout
+frissonnant d'amour et d'espérance, comme si, chose impossible, cette
+fenêtre allait s'ouvrir et lui parler!
+
+D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant à pleine
+poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais semblé si pur et si
+frais, et reportant les yeux de cette fenêtre au ciel et du ciel à cette
+fenêtre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde était
+devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il éprouvait pour
+elle était profond et puissant.
+
+Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout entière
+à sa fenêtre, et, refermant sa croisée, il entra chez lui; mais ce fut
+pour se remettre à cette recherche de souvenirs qu'avait fait naître en
+son coeur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu
+désaccordé par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les
+touches, au risque d'exciter de nouveau la colère du locataire du
+troisième. Du piano, il passa au carton où était renfermé le portrait
+inachevé de Bathilde. Le pastel en était un peu effacé, mais c'était
+bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse
+petite tête de Mirza. Tout était comme il l'avait quitté, à cette légère
+touche de destruction près que laisse toujours le temps sur les objets
+qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, après s'être arrêté
+encore une dernière fois devant chaque objet, pressé par ce sommeil
+toujours si puissant à une certaine époque de la vie, il se coucha et
+s'endormit en repassant dans sa mémoire l'air de la cantate chantée par
+mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague crépuscule de
+la pensée qui précède un complet assoupissement, une seule et même
+personne avec Bathilde.
+
+En s'éveillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut à la
+fenêtre. La journée paraissait assez avancée:
+
+Le soleil était magnifique; et cependant, malgré ces séductions si
+puissantes, la fenêtre de Bathilde était hermétiquement fermée.
+D'Harmental regarda à sa montre: il était dix heures.
+
+Le chevalier se mit à sa toilette. Nous avons déjà avoué qu'il n'était
+point exempt d'une certaine coquetterie un peu féminine; ce n'était
+point sa faute, mais celle de l'époque, où tout était manière, même la
+passion. Mais cette fois ce n'était pas sur l'expression de mélancolie
+de son visage qu'il comptait; c'était sur la franche joie du retour, qui
+donnait à tous ses traits un caractère de bonheur admirable: il était
+évident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se
+couronner roi de la création.
+
+Ce regard il vint le chercher à la fenêtre; mais celle de Bathilde était
+toujours fermée. D'Harmental ouvrit alors la sienne, espérant que le
+bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta
+une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint même agiter les
+rideaux; on eût dit que la chambre de la jeune fille était abandonnée.
+D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fenêtre, d'Harmental
+détacha de petites parcelles de plâtre du mur et les jeta contre les
+carreaux: tout fut inutile.
+
+Alors, à la surprise succéda l'inquiétude; cette fenêtre, si obstinément
+close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde
+absente, où pouvait être Bathilde? quel événement avait eu l'influence
+de déplacer de son centre cette vie si calme, si douce, si régulière? À
+qui demander? à qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis
+qui pût savoir quelque chose. Il était tout simple que d'Harmental, de
+retour dans la nuit, fît le lendemain une visite à sa propriétaire:
+d'Harmental descendit chez madame Denis.
+
+Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du déjeuner;
+elle n'avait point oublié les soins que d'Harmental avait donnés à son
+évanouissement: elle le reçut donc comme l'enfant prodigue.
+
+Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis étaient occupées à
+leur leçon de dessin, et monsieur Boniface était chez son procureur; de
+sorte qu'il n'eut affaire qu'à sa respectable hôtesse. La conversation
+tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propreté, maintenus
+dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De là à
+demander si pendant cette absence le logement d'en face avait changé de
+locataire, la transition était simple et facile; aussi la question,
+posée sans affectation, amena-t-elle une réponse exempte de doute. La
+veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde à sa fenêtre, et
+la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontré Buvat rentrant de
+son bureau; seulement le troisième clerc de Me Joullu avait remarqué sur
+la figure du digne écrivain un air de majestueuse hauteur, que
+l'héritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqué que cet air
+était d'autant moins habituel à la physionomie de son digne voisin.
+
+C'était tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde était à Paris,
+Bathilde était chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore
+dirigé les regards de la jeune fille vers cette fenêtre que depuis si
+longtemps elle avait vue fermée, vers cette chambre que depuis si
+longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis
+pour toutes les bontés de son absence, qu'il espérait bien lui voir
+reporter sur son retour, et prit congé de sa bonne propriétaire avec une
+effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer à sa
+véritable cause.
+
+Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abbé Brigaud qui venait faire sa
+visite quotidienne à madame Denis. L'abbé demanda au chevalier s'il
+remontait chez lui, et, sur sa réponse affirmative, lui annonça qu'en
+sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu'à son quatrième étage.
+D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journée, lui promit de
+l'attendre.
+
+En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit à la fenêtre.
+
+Rien n'était changé chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tirés
+interceptaient jusqu'à la plus petite ouverture par laquelle le regard
+pouvait pénétrer. Décidément c'était un parti pris. D'Harmental résolut
+d'employer un dernier moyen qu'il avait réservé pour sa suprême
+ressource. Il se mit à son piano, et, après un brillant prélude, chanta,
+sur un accompagnement de sa façon, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il
+avait entendue la veille, et qui, depuis la première jusqu'à la dernière
+note, était restée dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant,
+son regard ne perdît point de vue l'inexorable fenêtre, tout resta muet
+et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'écho.
+
+Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait
+produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la dernière
+mesure, il entendit des applaudissements retentir derrière lui, il se
+retourna et aperçut l'abbé Brigaud.
+
+--Ah! c'est vous l'abbé! dit d'Harmental en se levant et en allant
+fermer vivement sa fenêtre. Diable! je ne vous savais pas si grand
+mélomane.
+
+--Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous
+avez entendue une fois, c'est merveilleux!
+
+--L'air m'a paru fort beau, l'abbé, voilà tout, dit d'Harmental; et
+comme j'ai au plus haut degré la mémoire des sons, je l'ai retenu.
+
+--Et puis, il était si admirablement chanté, n'est-ce pas, reprit
+l'abbé.
+
+--Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et
+la première fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis déjà promis
+d'aller incognito à l'Opéra.
+
+--Est-ce la voix que vous désirez entendre? demanda Brigaud.
+
+--Oui, dit d'Harmental.
+
+--Alors, il ne faut point aller à l'Opéra pour cela.
+
+--Et où faut-il aller?
+
+--Nulle part: restez ici, vous êtes aux premières loges.
+
+--Comment! la déesse de la Nuit?
+
+--C'était votre voisine.
+
+--Bathilde! s'écria d'Harmental, je ne m'étais donc pas trompé, je
+l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abbé; comment se fait-il
+que Bathilde ait été cette nuit chez madame la duchesse du Maine?
+
+--D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps où nous
+vivons, répondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la tête
+avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez à la possibilité de
+tout c'est le moyen sûr d'arriver à tout.
+
+--Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?...
+
+--Oui, n'est-ce pas que cela paraît étrange au premier abord? Eh bien!
+cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas
+autrement vous intéresser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons
+d'autre chose.
+
+--Si fait, l'abbé, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez
+étrangement, et l'histoire au contraire m'intéresse au suprême degré.
+
+--Eh bien! mon cher pupille, puisque vous êtes si curieux, voilà toute
+l'affaire. L'abbé de Chaulieu connaît mademoiselle Bathilde; n'est-ce
+pas ainsi que vous appelez votre voisine?
+
+--Oui; mais comment l'abbé de Chaulieu la connaît-il?
+
+--Oh! d'une façon toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant
+est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes
+de la capitale qui possèdent un des plus beaux points d'écriture.
+
+--Bon! après?
+
+--Eh bien! après, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui
+recopie ses poésies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le
+voir, il est forcé de les dicter, à mesure qu'elles lui viennent, à un
+petit laquais qui ne sait pas même l'orthographe, il s'est adressé au
+bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le
+bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde.
+
+--Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait
+chez madame la duchesse du Maine.
+
+--Attendez donc, toute histoire a son commencement, son noeud et sa
+péripétie, que diable!
+
+--L'abbé, vous me faites damner.
+
+--Patience, mon Dieu! patience!
+
+--J'en ai. Allez, je vous écoute.
+
+--Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon
+Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car
+vous saurez qu'il y a une espèce de magie attachée à la jeune personne
+en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer.
+
+--Je le sais, murmura d'Harmental.
+
+--Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non
+seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine
+comme un ange, le bon Chaulieu a parlé d'elle avec tant d'enthousiasme à
+mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pensé à lui faire faire les
+costumes des différents personnages qui jouaient un rôle dans la fête
+qu'elle préparait, et à laquelle nous avons assisté hier soir.
+
+--Tout cela ne me dit pas que c'était Bathilde et non mademoiselle Bury
+qui chantait la cantate de la Nuit.
+
+--Nous y sommes.
+
+--Enfin!
+
+--Or, il est arrivé pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout
+le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amitié la petite magicienne.
+Au lieu de la renvoyer après lui avoir fait dessiner les costumes en
+question, elle l'a gardée trois jours à Sceaux. Elle y était donc encore
+avant-hier enfermée avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre,
+lorsqu'on vint d'un air tout effaré annoncer à votre chauve-souris que
+le régisseur de l'Opéra la faisait demander pour une chose de la
+première importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde
+seule. Bathilde, restée seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay
+tardait à rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano,
+commença par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis,
+trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commença un grand air,
+je ne sais plus de quel opéra, et cela avec tant de perfection, que
+mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait
+pas, entrouvrit doucement la porte, écouta le grand air jusqu'au bout,
+et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui
+criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde étonnée demanda en
+quoi et de quelle façon elle pouvait lui rendre un si grand service.
+Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de
+l'Opéra s'était engagée à venir chanter le lendemain à Sceaux la cantate
+de la Nuit, et comme quoi s'étant trouvée gravement indisposée le jour
+même, elle faisait dire, à son grand regret, à Son Altesse Royale madame
+du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il
+n'y avait plus de Nuit, et par conséquent plus de fête si Bathilde
+n'avait l'extrême obligeance de se charger de la susdite cantate.
+Bathilde, comme vous devez bien le penser, se défendit de toutes ses
+forces; elle déclara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique
+qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant
+elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement
+difficile. Mademoiselle Delaunay répondit que rien n'était difficile
+pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle
+Delaunay la força de se rasseoir. Bathilde joignit les mains,
+mademoiselle Delaunay les lui sépara et les posa sur le piano; le piano
+touché rendit un son. Bathilde, malgré elle, déchiffra la première
+mesure, puis la seconde, puis toute la cantate. À la seconde fois, elle
+attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse
+d'intonation et un caractère d'expression admirables.
+
+Mademoiselle Delaunay était dans le délire.
+
+Madame du Maine arriva à son tour, désespérée de ce qu'elle venait
+d'apprendre à l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria
+Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et
+chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses prières à celles de
+mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose à madame du
+Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde
+fut donc forcée de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moitié
+riant, moitié pleurant, elle consentit à ce qu'on voulut, à deux
+conditions. La première c'est qu'elle irait dire elle-même à son bon ami
+Buvat la cause de son absence passée et de son absence future; la
+seconde qu'elle resterait chez elle toute la soirée du jour et toute la
+matinée du lendemain, afin d'étudier la malheureuse cantate qui venait
+faire un si malencontreux déplacement dans toutes ses habitudes. Ces
+clauses furent débattues de part et d'autre, et accordées sous serment
+réciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le
+lendemain à sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle
+Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire
+que c'était mademoiselle Bury qui avait chanté.
+
+--Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il été trahi?
+
+--Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec
+cet air d'étrange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner
+s'il raillait ou s'il parlait sérieusement. Tout avait été à merveille,
+comme vous avez pu le voir, jusqu'à la fin de la cantate, et la preuve,
+c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue
+depuis un bout jusqu'à l'autre; lorsqu'au moment où la galère qui nous
+ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit émotion
+d'avoir ainsi chanté pour la première fois en public, soit qu'elle eût
+reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne
+s'attendait pas à voir en si bonne compagnie; sans que personne ne pût
+deviner pourquoi enfin, la pauvre déesse de la Nuit poussa un cri et
+s'évanouit dans les bras des Heures ses compagnes. Dès lors tous les
+serments faits furent oubliés, toutes les promesses engagées mises à
+néant. On la débarrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage;
+de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous éloigniez, vous,
+en donnant le bras à Son Altesse, je fus fort étonné, au lieu et place
+de mademoiselle Bury, de reconnaître votre jolie voisine. J'interrogeai
+alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder
+l'incognito, elle me raconta ce qui s'était passé, toujours sous le
+sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce
+que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser.
+
+--Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inquiétude.
+
+--Ce n'était rien, un éblouissement momentané, une émotion passagère qui
+n'a pas eu de suite, puisque, quelque prière qu'on ait pu lui faire,
+Bathilde n'a pas même voulu rester une demi-heure de plus à Sceaux, et
+qu'elle a demandé avec tant d'instances à revenir chez elle, qu'on a mis
+une voiture à sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait
+être de retour.
+
+--De retour? Ainsi vous êtes sûr qu'elle est de retour? Merci, l'abbé;
+voilà tout ce que je voulais savoir, voilà tout ce que je voulais vous
+demander.
+
+--Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous
+n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir?
+
+--Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me
+ferez plaisir.
+
+--Non, merci; j'ai moi-même un tour à faire par la ville. Je vous laisse
+à vos réflexions, mon très cher pupille.
+
+--Et quand vous reverrai-je, l'abbé? demanda machinalement d'Harmental.
+
+--Mais demain probablement, répondit l'abbé.
+
+--À demain, alors.
+
+--À demain.
+
+Sur quoi l'abbé, riant de ce rire qui n'appartenait qu'à lui, gagna la
+porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fenêtre, décidé
+à y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne dût-il,
+pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une
+seconde.
+
+Le pauvre gentilhomme était amoureux comme un étudiant
+
+
+
+
+Chapitre 30
+
+
+À quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperçut Buvat qui
+tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du côté de la rue Montmartre.
+Le chevalier crut remarquer que l'honnête écrivain marchait d'une allure
+plus pressée que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne
+perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait
+horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant à cet air de majesté
+qui avait tant frappé la veille monsieur Boniface, il avait entièrement
+disparu pour faire place à une légère expression d'inquiétude. Il n'y
+avait pas à s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce
+qu'il était inquiet de Bathilde: Bathilde était donc souffrante!
+
+Le chevalier suivit des yeux le digne écrivain jusqu'au moment où il
+disparut sous la porte de l'allée qui donnait entrée à la maison qu'il
+habitait. D'Harmental, avec raison, présumait qu'il entrerait chez
+Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il espérait qu'il ouvrirait
+enfin la fenêtre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin
+venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de
+soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout
+en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore
+son apparition fut-elle de bien courte durée, car au bout d'un instant
+il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant
+retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejeté derrière lui, il
+disparut. D'Harmental présuma que la disparition était motivée par un
+appel à l'appétit de son voisin; cela lui rappela que, préoccupé de
+l'obstination que mettait cette malheureuse fenêtre à ne pas s'ouvrir,
+il avait oublié le déjeuner ce qui, il faut le dire à la honte de
+d'Harmental, était une bien grande infraction à ses habitudes.
+
+Or, comme il n'y avait pas de chance que la fenêtre s'ouvrît tant que
+ses voisins seraient occupés à dîner, le chevalier résolut de mettre ce
+moment à profit en dînant lui-même. En conséquence, il sonna son
+concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rôtisseur le poulet le
+plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait
+trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles
+bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abbé Brigaud.
+
+D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il
+put être à la fois si tourmenté et avoir tant d'appétit. Heureusement il
+se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse
+creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en
+repos, et il en résulta que le malheureux poulet fut dévoré jusqu'à la
+carcasse.
+
+Quoique l'action de dîner fût fort naturelle en elle-même et n'offrît,
+certes, rien de répréhensible, d'Harmental, avant de se mettre à table,
+avait fermé sa fenêtre tout en se ménageant par l'écartement du rideau,
+un petit jour au moyen duquel il découvrait les étages supérieurs de la
+maison qui faisait face à la sienne. Grâce à cette précaution, au moment
+où il achevait son repas, il aperçut Buvat qui, sans doute, après avoir
+terminé le sien, apparaissait à la fenêtre de sa terrasse. Comme nous
+l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il très
+disposé à en profiter; mais comme Buvat était de ces êtres à part pour
+qui le plaisir n'existe qu'à la condition qu'il sera partagé,
+d'Harmental le vit se retourner, et à son geste, il présuma qu'il
+invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagné chez lui, à le
+suivre sur la terrasse. En conséquence, un instant d'Harmental espéra
+qu'il allait voir paraître la jeune fille, et se leva le coeur
+bondissant; mais il se trompait. Si tentante que fût cette belle soirée,
+si éloquente que fût la prière par laquelle Buvat invitait sa pupille à
+en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de même de Mirza qui,
+sautant sur la fenêtre sans y être invitée, se mit à bondir joyeusement
+sur la terrasse, en tenant à sa gueule le bout d'un ruban gorge de
+pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental
+reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.
+
+Celui-ci le reconnut aussi, car se lançant aussitôt à la poursuite de
+Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites
+jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se fût
+sans doute indéfiniment prolongé, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se
+réfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donné à nos
+lecteurs une si pompeuse description. Buvat hésita un instant à plonger
+son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y
+poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit
+retirer sa main armée du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa
+sur son genou pour en effacer les froissures, après quoi il le plia
+proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en
+quelque tiroir où il fût à l'abri de l'espièglerie de Mirza.
+
+C'était ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fenêtre,
+passa sa tête entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout
+d'un instant, Mirza sortit à son tour sa tête de la caverne, regarda
+autour d'elle, bâilla, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En
+ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus
+séducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis
+guidés par la voix, ses yeux se dirigèrent vers le chevalier. Au premier
+regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit
+grognement de joie, puis, avec une pensée d'instinctive gastronomie
+aussi rapide que l'éclair, elle s'élança d'un seul bond par la fenêtre
+de Buvat, comme fait le cerf Coco à travers son tambour, et disparut.
+D'Harmental baissa la tête, et presque au même instant entrevit Mirza
+qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier
+eût eu le temps de refermer sa fenêtre, grattait déjà à sa porte.
+Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mémoire du sucre
+développée à un degré égal où il avait, lui, celle des sons.
+
+On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite
+bête, qui s'élança toute bondissante dans la chambre, en laissant
+échapper des signes non équivoques de la joie que lui donnait ce retour
+inattendu. Quant à d'Harmental, il était presque aussi heureux que s'il
+eût vu Bathilde. Mirza, c'était quelque chose de la jeune fille, c'était
+sa levrette bien-aimée, tant caressée, tant baisée par elle, qui le jour
+allongeait sa tête sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de
+son lit; c'était la confidente de ses chagrins et de son bonheur,
+c'était en outre une messagère sûre, rapide, excellente, et c'est à ce
+dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attirée chez lui et venait
+de si bien la recevoir.
+
+Le chevalier mit Mirza à même du sucrier, s'assit à son secrétaire, et
+laissant parler son coeur et courir sa plume, écrivit la lettre
+suivante:
+
+«Chère Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous
+ne pouvez pas savoir les étranges circonstances dans lesquelles je me
+trouve, et qui sont mon excuse; si j'étais assez heureux pour vous voir
+un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi
+deux personnages si différents, le jeune étudiant de la mansarde et le
+gentilhomme des fêtes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fenêtre, pour
+que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler;
+permettez-moi d'aller vous demander mon pardon à genoux. Je suis sûr que
+lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je
+vous aime, vous aurez pitié de moi.
+
+Adieu, ou plutôt au revoir, chère Bathilde; je donne à notre charmante
+messagère tous les baisers que je voudrais déposer sur vos jolis pieds.
+
+Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne
+pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.
+
+Raoul.»
+
+Ce billet qui eût paru bien froid à une femme de notre époque, parce
+qu'il ne disait juste que ce que celui qui écrivait voulait dire, parut
+fort suffisant au chevalier, et véritablement était fort passionné pour
+l'époque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et
+l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant
+alors le sucrier, que la gourmande petite bête suivit des yeux jusqu'à
+l'armoire où d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa
+chambre et indiqua du geste à Mirza ce qui lui restait à faire. Soit
+fierté, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire à deux fois,
+s'élança dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrêta que
+le temps juste de donner en passant un coup de dent à monsieur Boniface
+qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un éclair et
+disparut dans l'allée de la maison de Bathilde. Un instant encore
+d'Harmental demeura avec inquiétude à la fenêtre, car il craignait que
+Mirza n'allât rejoindre Buvat sous le berceau de chèvrefeuille, et que
+la lettre ne se trouvât détournée ainsi de sa véritable destination.
+Mais Mirza n'était point bête à commettre de semblables méprises, et
+comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paraître
+à la fenêtre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacité
+qu'elle s'était arrêtée au quatrième. En conséquence, pour ne point trop
+effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fenêtre, espérant qu'à
+l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui
+indiquerait qu'on était en voie de lui pardonner.
+
+Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la
+soirée et une partie de la nuit. À onze heures, la lumière, à peine
+visible à travers les doubles rideaux, toujours hermétiquement fermés
+s'éteignit tout à fait. Une heure encore d'Harmental veilla à sa fenêtre
+ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne
+parut, tout resta muet, comme tout était sombre, et force fut à
+d'Harmental de renoncer à l'espoir de revoir Bathilde avant le
+lendemain.
+
+Mais le lendemain ramena les mêmes rigueurs: c'était un parti pris de
+défense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, eût purement
+et simplement indiqué la crainte de la défaite; mais le chevalier,
+ramené par un sentiment véritable à la simplicité de l'âge d'or n'y vit,
+lui, qu'une froideur à l'éternité de laquelle il commença de croire; il
+est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.
+
+D'Harmental passa la matinée à rouler dans sa tête mille projets plus
+absurdes les uns que les autres. Le seul qui eût le sens commun était
+tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre étages de
+Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint à l'esprit
+comme les autres, mais comme c'était le seul qui fût raisonnable,
+d'Harmental se garda bien de s'y arrêter. D'ailleurs, c'était une
+hardiesse bien grande que de se présenter ainsi chez Bathilde sans y
+être autorisé par le moindre signe, ou tout au moins sans y être conduit
+par quelque prétexte. Une pareille façon de faire pouvait blesser
+Bathilde, et elle n'était déjà que trop irritée; mieux valait donc
+attendre, et d'Harmental attendit.
+
+À deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur
+massacrante. L'abbé jeta un coup d'oeil de côté sur la fenêtre, toujours
+hermétiquement fermée, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en
+face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme
+il voyait faire au chevalier:
+
+--Mon cher pupille, lui dit-il après un instant de silence, ou je suis
+mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arrivé
+quelque chose de profondément triste.
+
+--Et vous lisez bien, mon cher abbé, dit le chevalier. Je m'ennuie.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'épancher la bile
+qu'il avait faite la veille, que je suis tout prêt à envoyer votre
+conspiration à tous les diables.
+
+--Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée.
+Comment! envoyer la conspiration à tous les diables quand elle va comme
+sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?
+
+--Vous êtes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils
+courent le monde, ils vont au bal, à l'Opéra, ils ont des duels, des
+maîtresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcés de se
+tenir comme moi renfermés dans une mauvaise mansarde.
+
+--Eh bien! mais ce piano, ces pastels?
+
+--Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre
+dessin!
+
+--Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais
+enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence déjà
+à mieux faire.
+
+--Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?
+
+--Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.
+
+--Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien,
+n'est ce pas?
+
+--Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des
+artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre
+voisine. Eh bien! mais à propos, votre voisine?
+
+--Eh bien! ma voisine?
+
+--Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle
+qui chante si bien: cela vous distrairait.
+
+--Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement
+sa fenêtre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricadée chez elle. Ah!
+oui, ma voisine, elle est aimable!
+
+--Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle était charmante, à moi.
+
+--D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre
+chambre? cela ferait un singulier duo!
+
+--Non pas; chez elle.
+
+--Chez elle! Est-ce que je lui suis présenté? Est-ce que je la connais?
+
+--Eh bien mais! on prend un prétexte.
+
+--Eh! depuis hier j'en cherche un.
+
+--Et vous ne l'avez pas encore trouvé? un homme d'imagination comme
+vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas là.
+
+--Tenez, l'abbé, trêve de plaisanterie, je ne suis pas en train
+aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis
+stupide.
+
+--Eh bien! ces jours-là on s'adresse à ses amis.
+
+--À ses amis; pourquoi faire?
+
+--Pour trouver le prétexte qu'on cherche vainement soi-même.
+
+--Eh bien! l'abbé mon ami, trouvez-moi ce prétexte. Allons, j'attends.
+
+--Rien n'est plus facile.
+
+--Vraiment!
+
+--Le voulez-vous?
+
+--Faites attention à quoi vous vous engagez.
+
+--Je m'engage à vous ouvrir la porte de votre voisine.
+
+--D'une façon convenable?
+
+--Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?
+
+--L'abbé, je vous étrangle, si votre prétexte est mauvais.
+
+--Et s'il est bon?
+
+--S'il est bon, l'abbé, s'il est bon, vous êtes un homme adorable.
+
+--Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que
+la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grâce, et la nécessité ou il
+a été de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous rappelez-vous la délibération qui a été prise à la suite de cela?
+
+--Oui, que l'on se servirait d'un copiste.
+
+--Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis chargé de trouver ce
+copiste, moi?
+
+--Je me le rappelle.
+
+--Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jeté les yeux, cet honnête homme
+que j'ai promis de découvrir, il est tout découvert. Mon cher chevalier,
+c'est le tuteur de Bathilde.
+
+--Buvat?
+
+--Lui-même. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez
+lui, vous lui offrez des rouleaux d'or à gagner; la porte vous est
+ouverte à deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec
+Bathilde.
+
+--Ah! mon cher Brigaud, s'écria d'Harmental en sautant au cou de l'abbé,
+vous me sauvez la vie, parole d'honneur!
+
+Et d'Harmental prit son chapeau et s'élança vers la porte. Maintenant
+qu'il avait un prétexte, il ne redoutait plus rien.
+
+--Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez même pas où le
+bonhomme doit aller chercher les copies en question.
+
+--Chez vous, pardieu!
+
+--Non pas! non pas! jeune homme; non pas!
+
+--Et chez qui?
+
+--Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.
+
+--Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-là, l'abbé?
+
+--Un prince de notre façon, d'Avranches, le valet de chambre de madame
+du Maine.
+
+--Et vous croyez qu'il jouera bien son rôle!
+
+--Pas pour vous, peut-être, qui avez l'habitude de voir de vrais
+princes, mais pour Buvat....
+
+--Vous avez raison. Au revoir, l'abbé!
+
+--Vous trouvez donc le prétexte bon?
+
+--Excellent.
+
+--Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!
+
+D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre à quatre; puis
+arrivé au milieu de la rue, et voyant à sa fenêtre l'abbé Brigaud qui le
+regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la
+porte de l'allée qui conduisait chez Bathilde.
+
+
+
+
+Chapitre 31
+
+
+De son côté, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un
+pareil effort sans que son coeur en souffrît. La pauvre enfant aimait
+d'Harmental de toutes les forces de son âme, comme on aime à dix-sept
+ans, comme on aime pour la première fois. Pendant le premier mois de son
+absence elle avait compté tous les jours; pendant la cinquième semaine,
+elle avait compté les heures, pendant les huit derniers jours, elle
+avait compté les minutes. C'était alors que l'abbé de Chaulieu était
+venu la chercher pour la conduire à mademoiselle Delaunay, et comme il
+avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de
+dire qui elle était, Bathilde avait été reçue avec toutes les
+prévenances qui lui étaient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait
+d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oubliées à son propre
+égard. Au reste, ce déplacement, qui avait rendu momentanément Buvat si
+fier, avait été reçu par Bathilde comme une distraction qui devait lui
+aider à passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit
+que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour même où,
+d'après son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand coeur
+l'instant où l'abbé de Chaulieu l'avait conduite à Sceaux, et elle eût
+certes refusé quelles qu'eussent été ses instances, si madame du Maine
+n'était intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser à madame du Maine
+une chose qu'elle demandait à titre de service, elle qui, à la rigueur
+et avec l'idée qu'on se faisait à cette époque de la suprématie des
+rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, forcée dans ses derniers
+retranchements, avait donc accepté; mais comme elle se serait fait un
+reproche éternel, si Raoul fût venu en son absence, et si en revenant il
+eût trouvé sa fenêtre fermée, elle avait, comme nous l'avons dit,
+demandé à revenir, pour étudier à son aise la cantate et pour rassurer
+Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait inventé deux faux prétextes pour
+cacher sous un double voile le véritable motif de son retour.
+
+On devine que si Buvat avait été fier de ce que Bathilde avait été
+appelée pour dessiner les costumes de la fête, ce fut bien autre chose
+lorsqu'il apprit qu'elle était destinée à y jouer un rôle. Buvat avait
+constamment rêvé pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la
+position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait
+perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle
+était née lui paraissait un acheminement à cette heureuse et inévitable
+réhabilitation.
+
+Cependant l'épreuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait
+passés sans voir Bathilde lui avaient semblé trois siècles. Pendant ces
+trois jours, le pauvre écrivain avait été comme un corps sans âme. À son
+bureau, la chose allait encore, quoiqu'il fût visible pour tous qu'il
+s'était opéré quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme;
+cependant là il avait sa besogne indiquée, ses cartes à écrire, ses
+étiquettes à poser, le temps s'écoulait donc encore tant bien que mal.
+Mais c'était une fois rentré que le pauvre Buvat se trouvait tout à fait
+isolé. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul à
+cette table où depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de
+lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des
+reproches de s'abandonner ainsi, et prétendait qu'il se détériorait la
+santé par une diète si absolue, il fit un effort sur lui-même; mais
+l'honnête écrivain, qui jusqu'à ce jour ne s'était jamais même aperçu
+qu'il eût un estomac, eut a peine achevé son repas, qu'il lui sembla
+avoir avalé du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs
+les plus puissants pour précipiter vers les voies inférieures ce
+malencontreux dîner qui paraissait résolu à demeurer dans l'oesophage.
+Aussi le troisième jour, Buvat ne se mit-il pas à table, et Nanette
+eut-elle toutes les peines du monde à le déterminer à prendre un
+bouillon, dans lequel elle prétendit même toujours avoir vu rouler deux
+grosses larmes; enfin, le troisième jour au soir, Bathilde était revenue
+et avait ramené à son pauvre tuteur son sommeil enlevé et son appétit
+absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis
+trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea
+comme un ogre, certain qu'il était que l'absence de son enfant chéri
+touchait à son terme et que, la prochaine nuit passée, il allait rentrer
+en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui
+serait désormais impossible de vivre.
+
+De son côté, Bathilde était bien joyeuse; si elle comptait bien, ce
+devrait être le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait écrit
+qu'il partait pour six semaines. Elle avait compté, les unes après les
+autres, quarante-six longues journées; les six semaines étaient donc
+parfaitement écoulées, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait
+pas qu'il pût y avoir désormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti
+pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fenêtre, et, tout en
+étudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la
+fenêtre de son voisin. Les voitures étaient rares dans la rue du
+Temps-Perdu; cependant, par un hasard inouï, il était passé trois
+voitures de dix heures à quatre, et à chacune, Bathilde avait couru
+regarder avec un tel bondissement de coeur qu'à chaque fois qu'elle
+s'était aperçue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point
+encore Raoul, elle était tombée sur une chaise, haletante et prête à
+étouffer. Enfin, quatre heures avaient sonné; quelques minutes après,
+Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors
+fermé en soupirant sa fenêtre, et cette fois, c'était elle qui, quelque
+effort qu'elle fît pour tenir bonne compagnie à son tuteur, n'avait pu
+avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux était arrivée;
+Bathilde avait été une dernière fois soulever le rideau: tout était
+fermé chez Raoul. L'idée que cette absence pouvait se prolonger au delà
+du terme fixé lui était venue pour la première fois, et elle était
+partie le coeur serré et maudissant plus que jamais cette fête qui
+l'empêchait de passer la nuit à attendre encore celui qu'elle attendait
+depuis si longtemps.
+
+Cependant, lorsque Bathilde arriva à Sceaux, les illuminations, le
+bruit, la musique, et surtout la préoccupation de chanter pour la
+première fois devant tant et de si grand monde, éloignèrent un peu de la
+pensée de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pensée
+triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le coeur
+lorsqu'elle songeait qu'à cette heure peut-être son beau voisin était
+arrivé, et, voyant sa fenêtre fermée, la croyait indifférente à son
+tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait
+promettre à mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour,
+et avec ses premiers rayons elle serait à sa fenêtre, et la première
+chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui
+raconterait alors comment elle avait été forcée de s'éloigner pour une
+soirée; elle lui laisserait soupçonner ce qu'elle a souffert, et, si
+elle en jugeait par elle même, Raoul serait si heureux qu'il lui
+pardonnerait.
+
+Bathilde se berçait de toutes ces pensées en attendant madame du Maine
+au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle préparait pour
+Raoul, que l'approche de la petite galère la surprit. Au premier moment,
+Bathilde, toute à son émotion de chanter ainsi en si grande et si haute
+compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle était trop
+artiste pour ne pas être encouragée par l'admirable instrumentation qui
+la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Opéra.
+Elle résolut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser
+intimider, et s'abandonnant à toute la puissance de l'inspiration, elle
+avait chanté avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement
+pu la prendre, grâce à son voile, pour la personne même qu'elle
+remplaçait, quoique cette personne fût le premier sujet de l'Opéra et
+passait pour n'avoir pas de rivale, comme étendue de voix et sûreté de
+méthode.
+
+Mais l'étonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et
+soulagée par la reprise du choeur, elle baissa les yeux, et qu'en
+baissant les yeux, elle aperçut au milieu du groupe qui s'avançait vers
+elle, assis sur le même banc que madame la duchesse du Maine, un jeune
+seigneur qui ressemblait si fort à Raoul que, si cette apparition se fût
+présentée à elle au milieu de sa cantate, la voix lui eût certes manqué
+tout à coup. Un instant elle douta encore, mais plus la galère gagnait
+le rivage, moins il était permis à la pauvre Bathilde de conserver ses
+doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, même
+chez deux frères, et il était trop visible que le beau seigneur de
+Sceaux et le jeune étudiant de la mansarde étaient un seul et même
+individu. Mais ce n'était point encore ce qui blessait Bathilde. Le
+degré auquel montait tout à coup Raoul, au lieu de l'éloigner de la
+fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et à la première vue
+elle avait reconnu Raoul pour être de la noblesse, comme il l'avait
+devinée lui-même pour être de race. Ce qui la blessait profondément, ce
+qui était une insulte à sa bonne foi, une trahison à son amour, c'était
+cette prétendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du
+Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se mêler
+aux fêtes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour
+Bathilde, ce caprice avait été jusqu'à passer une semaine ou deux dans
+une mansarde; mais Raoul s'était lassé bien vite de cette vie qui
+n'était pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait
+prétexté un voyage; pour ne pas trop la désoler, il avait feint que ce
+voyage était pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'était vrai.
+Raoul n'avait point quitté Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitté, sa
+première visite à son retour avait été pour d'autres lieux que pour ceux
+qui devaient lui être si chers! Il y avait dans cette accumulation de
+griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'était celui
+de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment où Raoul descendit sur le rivage,
+la pauvre enfant se trouva à quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut
+impossible de douter davantage que le jeune étudiant et le beau seigneur
+fussent le même homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris
+jusque-là pour un jeune et naïf provincial offrir d'un air élégant et
+dégagé son bras à la fière madame du Maine, toute force l'abandonna, et
+sentant ses genoux fléchir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui
+avait répondu jusqu'au fond du coeur de d'Harmental, et elle s'évanouit.
+
+En rouvrant les yeux, elle trouva près d'elle mademoiselle Delaunay, qui
+lui prodiguait avec inquiétude les soins les plus empressés; mais comme
+il était impossible de se douter de la véritable cause de
+l'évanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet évanouissement
+n'avait duré qu'un instant, la jeune fille, en prétextant l'émotion
+qu'elle avait éprouvée, n'eut point de peine à faire prendre le change
+aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista
+un instant pour qu'au lieu de retourner à Paris, elle demeurât à Sceaux:
+mais Bathilde avait hâte de quitter ce palais où elle venait de tant
+souffrir, et où elle avait vu Raoul sans que Raoul la vît. Elle pria
+donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses
+demeurassent dans le même état, et comme la voiture qui devait la
+ramener à Paris aussitôt qu'elle aurait chanté était prête, elle monta
+dedans et partit.
+
+En arrivant, comme Nanette était prévenue de son retour, elle trouva
+Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour
+embrasser Bathilde à son retour et avoir des nouvelles de la grande
+fête. Mais Buvat était, comme on le sait, un homme de moeurs réglées:
+minuit était sa plus grande veille, et jamais il n'avait dépassé cette
+heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les
+mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa
+chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les réactifs, et force
+lui avait été d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant à
+Nanette de le prévenir le lendemain aussitôt que Bathilde serait
+visible.
+
+Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule:
+la présence de Buvat, dans la situation d'esprit où était la jeune
+fille, l'eût gênée au plus haut degré. Il y a dans le coeur des femmes,
+à quelque âge que le coeur soit arrivé, une sympathie pour les chagrins
+amoureux qu'on ne trouve jamais dans le coeur d'un homme, si bon et si
+consolant que soit ce coeur. Devant Buvat, Bathilde n'eût point osé
+pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes.
+
+Nanette fut bien désolée de voir sa jeune maîtresse, qu'elle s'attendait
+à retrouver toute fière et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait
+manquer d'obtenir, dans l'état où elle était; aussi hasarda-t-elle les
+questions les plus pressantes; mais, à toutes ces questions, Bathilde se
+contenta de répondre, en secouant la tête, que ce n'était rien,
+absolument rien. Nanette vit bien que le mieux était de ne pas insister
+dans un moment où sa jeune maîtresse paraissait si bien décidée à se
+taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit,
+était contiguë à celle de Bathilde.
+
+Mais là, la pauvre Nanette ne put résister à cette curiosité du coeur
+qui la poussait à voir ce qu'allait devenir sa maîtresse; et, regardant
+par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en
+sanglotant devant le crucifix où elle l'avait trouvée si souvent en
+prières, puis se lever, et, comme cédant à une impulsion plus forte
+qu'elle, aller ouvrir sa fenêtre et regarder la fenêtre en face d'elle.
+Dès lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde
+était un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau
+jeune homme qui habitait de l'autre côté de la rue.
+
+Dès lors, Nanette fut un peu tranquillisée; les femmes plaignent les
+chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles
+savent par expérience qu'ils peuvent tourner à bonne fin; de sorte que
+tout chagrin de ce genre se compose de moitié douleur et de moitié
+espérance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'eût été
+si elle n'eût point pénétré la cause des larmes de Bathilde.
+
+Bathilde dormit peu et dormit mal; les premières douleurs et les
+premières joies de l'amour ont le même résultat. Elle se réveilla donc
+les yeux battus et toute brisée. Elle eût bien voulu se dispenser de
+voir Buvat, sous un prétexte quelconque; mais déjà Buvat, inquiet avait
+fait demander deux fois par Nanette si Bathilde était visible. Bathilde
+rappela donc tout son courage et alla en souriant présenter son front à
+baiser à son bon tuteur.
+
+Mais Buvat avait trop l'instinct du coeur pour se laisser prendre à un
+sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint pâle, et le chagrin de
+Bathilde lui fut révélé. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle
+ne fût point dans son état naturel; Buvat fit semblant de la croire, car
+il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en
+alla pas moins à son bureau tout préoccupé de savoir ce qui avait ainsi
+attristé sa pauvre Bathilde.
+
+Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois
+seule, s'était laissée tomber dans un fauteuil la tête appuyée sur une
+main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couchée à ses pieds et ne
+comprenant rien à cet abattement, gémissait tout doucement. La bonne
+femme resta un instant debout devant la jeune fille à la contempler avec
+un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que
+Bathilde restait muette, elle rompit le silence.
+
+--Mademoiselle souffre toujours? dit-elle.
+
+--Oui, ma bonne Nanette, toujours.
+
+--Si mademoiselle voulait ouvrir la fenêtre, cela lui ferait peut-être
+du bien.
+
+--Oh! non, non, Nanette, merci; cette fenêtre doit rester fermée.
+
+--C'est que mademoiselle ignore peut-être....
+
+--Non, Nanette, je le sais.
+
+--Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin.
+
+--Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la tête et en regardant la
+bonne femme avec une légère nuance de sévérité, qu'a affaire ce beau
+jeune homme avec moi?
+
+--Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais....
+
+--Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?...
+
+--Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son
+retour.
+
+--Vous aviez tort.
+
+--Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il paraît si distingué!
+
+--Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde.
+
+--Trop, mademoiselle, trop distingué pour vous! s'écria Nanette. Ah
+bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs
+du monde? et ailleurs, tiens, vous êtes noble.
+
+--Je suis ce que je parais être Nanette, c'est-à-dire une pauvre fille,
+de la tranquillité, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand
+seigneur croirait pouvoir impunément se jouer. Tu vois bien, Nanette,
+qu'il faut que cette fenêtre reste fermée et que je ne revoie pas ce
+jeune homme.
+
+--Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire
+mourir de chagrin, le pauvre garçon. Depuis ce matin il ne bouge pas de
+sa fenêtre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment à
+fendre le coeur.
+
+--Eh bien! que m'importe son air triste, à moi; que me fait ce jeune
+homme! je ne le connais pas, je ne sais pas même son nom; c'est un
+étranger, qui est venu demeurer là quelques jours seulement; qui demain
+s'en ira peut-être, comme il s'en est allé déjà. Si j'y avais fait
+attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un
+amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que
+cet amour existât, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout
+tout le danger.
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien
+que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamnées à
+passer par là. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du
+compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi,
+et qui doit être riche, puisqu'il ne fait rien.
+
+--Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te
+paraît si simple, si loyal et si bon n'était autre chose qu'un méchant,
+qu'un traître, qu'un menteur?
+
+--Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible.
+
+--Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se
+montre à la fenêtre, couvert d'habits si simples, était hier à Sceaux,
+et donnait le bras à madame du Maine en habit de colonel?
+
+--Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est
+juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un
+colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous
+serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour
+vous, et c'est bien juste encore ce que vous méritez; et si la
+Providence donnait à chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous
+seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de
+France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien été.
+
+--Je ne voudrais pas l'être comme elle, ma bonne Nanette.
+
+--Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous
+aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle?
+
+--Je n'aime personne, Nanette.
+
+--Je suis trop honnête pour vous démentir, mademoiselle. Mais n'importe,
+voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier remède pour une
+jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres
+fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles pâlissent.
+Laissez-moi ouvrir la fenêtre, mademoiselle.
+
+--Nanette, je vous le défends. Allez à vos affaires, et laissez-moi.
+
+--Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit
+Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son oeil. Mais à la
+place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais.
+
+--Et que feriez-vous?
+
+--Je viendrais m'expliquer moi-même, et je suis bien sûre que, quand
+même il aurait un tort, vous l'excuseriez.
+
+--Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous défends de
+le recevoir, entendez-vous?
+
+--C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit
+pas très poli de mettre les gens à la porte.
+
+--Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonné, dit Bathilde, à qui la
+contradiction donnait les forces qui lui eussent manqué si l'on eût
+abondé dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez.
+
+Nanette sortit.
+
+Restée seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'était que de
+l'orgueil, mais elle était blessée au coeur, et la fenêtre resta fermée.
+
+Nous ne suivrons pas ce pauvre coeur dans tous ses tressaillements, dans
+toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait
+la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait
+l'homme le plus infortuné du monde.
+
+À quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit:
+Bathilde reconnut les traces que l'inquiétude avait laissées sur sa
+bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser.
+Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie à table, mais tout
+cela ne tranquillisa point Buvat; aussi après dîner proposa-t-il à sa
+pupille, comme une distraction à laquelle rien ne devait résister, une
+promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait,
+Buvat resterait près d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec
+Buvat dans sa chambre, mais là elle prétexta une lettre de remerciement
+à écrire à monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise à la
+présenter à madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec
+Mirza, elle redescendit.
+
+Dix minutes après, elle entendit Mirza qui grattait à la porte, et elle
+alla ouvrir.
+
+Mirza entra en bondissant, avec des démonstrations de si folle joie, que
+Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose
+d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit
+la lettre attachée à son collier. Comme c'était la seconde qu'elle
+apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'où elle venait et
+de qui était la lettre.
+
+La tentation était trop forte pour que Bathilde essayât même d'y
+résister. À la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de
+sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le
+détacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre
+elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derrière, dansait
+toute joyeuse d'être devenue un personnage si important.
+
+Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en
+déchiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux.
+
+La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La
+lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait
+de circonstances étranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur
+toutes choses disait que celui qui l'avait écrite était amoureux fou. Il
+en résulta que, sans rassurer complètement Bathilde, la lettre lui fit
+un grand bien.
+
+Bathilde cependant, par un reste de fierté toute féminine, n'en résolut
+pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait
+coupable, il fallait bien qu'il fût puni. La pauvre Bathilde ne songeait
+pas que la moitié de la punition qu'elle infligeait à son voisin
+retombait sur elle même.
+
+Néanmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il était encore,
+avait déjà une telle efficacité que, lorsque Buvat descendit de la
+terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait
+quittée une heure auparavant: ses couleurs étaient revenues, sa gaîté
+était plus franche, et ses paroles avaient cessé d'être saccadées et
+fiévreuses comme elles l'étaient depuis la veille. Buvat alors commença
+à croire ce que lui avait assuré sa pupille le matin même, c'est-à-dire
+que l'état d'agitation où elle se trouvait venait de l'émotion de la
+veille. En conséquence, le soir, comme il allait travailler, il remonta
+chez lui à huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'être
+couchée la veille à trois heures du matin, libre de se coucher ce
+soir-là à l'heure qui lui conviendrait.
+
+Bathilde veilla; car, malgré son insomnie de la veille elle n'avait pas
+la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et
+heureuse, car elle savait que la fenêtre de son voisin était ouverte, et
+à sa persistance elle devinait son anxiété. Deux ou trois fois elle eut
+bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que,
+moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accordé;
+mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-même en quelque sorte au-devant
+de Raoul, c'était plus que ne devait faire une jeune fille de son âge et
+dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain.
+
+Le soir, Bathilde fit sa prière comme d'habitude, et comme d'habitude
+Raoul se retrouva de moitié dans sa prière.
+
+La nuit, Bathilde rêva que Raoul était à ses genoux, et qu'il lui
+donnait de si bonnes raisons, que c'était elle qui lui avouait qu'elle
+était coupable, et qui lui demandait pardon.
+
+Aussi le matin se réveilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait été
+d'une sévérité affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le
+courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul.
+
+Il en résulta que son premier mouvement fut d'aller à la fenêtre et de
+l'ouvrir; mais en y allant, elle aperçut, à travers une imperceptible
+trouée, le beau jeune homme à la sienne. Cette vue l'arrêta tout court.
+Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fenêtre ouverte par
+elle-même? Mieux valait attendre l'arrivée de Nanette.
+
+Nanette ouvrirait la fenêtre tout naturellement, et de cette façon le
+voisin n'aurait pas trop à se prévaloir de son influence.
+
+Nanette arriva; mais Nanette avait été trop vivement grondée la veille à
+l'endroit de la malheureuse fenêtre pour qu'elle risquât une seconde
+représentation de la même scène. Il en résulta qu'elle n'eut garde d'en
+approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le
+moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure à peu près
+employée à faire le petit ménage, Nanette sortit sans avoir touché même
+les rideaux. Bathilde était prête à pleurer.
+
+Buvat descendit prendre son café avec Bathilde, ainsi que c'était son
+habitude Bathilde espérait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi
+elle se tenait ainsi enfermée chez elle, et que ce serait pour elle une
+occasion de lui dire d'ouvrir la fenêtre; mais Buvat avait reçu la
+veille du conservateur de la Bibliothèque un nouvel ordre de classement
+pour les manuscrits, et Buvat était si préoccupé de ses étiquettes,
+qu'il ne fit attention à rien qu'à la bonne mine de Bathilde, mangea son
+café tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus
+petite remarque sur ces rideaux si tristement fermés. Pour la première
+fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui
+ressemblait presque à de la colère, et il lui sembla que son tuteur
+avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle
+devait étouffer dans une chambre ainsi calfeutrée.
+
+Restée seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'était mise elle-même
+dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui
+fallait ordonner à Nanette d'ouvrir la fenêtre; elle ne le voulait pas;
+il lui fallait ouvrir la fenêtre elle-même: elle ne le pouvait pas.
+
+Il lui fallait donc attendre; mais jusqu'à quand? Attendre jusqu'au
+lendemain, jusqu'au surlendemain peut-être et jusque-là qu'allait penser
+Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette sévérité exagérée? Si
+Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un
+mois, pour six semaines... pour toujours... peut-être.... Bathilde
+mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul.
+
+Deux heures s'écoulèrent ainsi, deux siècles! Bathilde essaya de tout:
+elle se mit à sa broderie, à son clavecin, à ses pastels; elle ne put
+rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais
+Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la
+permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de
+la main qu'elle pouvait s'en aller.
+
+Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc
+durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il eût
+été si doux de les passer à la fenêtre: il faisait un si beau soleil, à
+en juger du moins par les rayons qui pénétraient à travers les rideaux.
+Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par
+coeur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille
+lettre, ne s'était-elle pas rendue à l'instant même? Elle était si
+tendre, si passionnée; on sentait si bien que celui qui l'avait écrite
+l'avait écrite avec les paroles de son coeur. Oh! si elle pouvait
+seulement recevoir une seconde lettre.
+
+C'était une idée. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille
+messagère! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite tête
+fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si
+elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carré.
+
+Un jeune homme était debout devant cette porte, allongeant la main vers
+la sonnette.
+
+Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour.
+
+Ce jeune homme, c'était Raoul
+
+
+
+
+Chapitre 32
+
+
+Bathilde fit quelques pas en arrière, car elle sentit qu'elle allait
+tomber dans les bras de Raoul.
+
+Raoul, après avoir fermé vivement la porte, fit quelques pas en avant et
+vint tomber aux pieds de Bathilde.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent avec un indicible regard d'amour;
+puis leurs deux noms, échangés dans un double cri, s'échappèrent de
+leurs bouches; leurs mains se réunirent dans un serrement électrique, et
+tout fut oublié.
+
+Ces deux pauvres coeurs, à qui il semblait qu'ils avaient tant de choses
+à se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets.
+Toute leur âme était passée dans leurs yeux, et ils se parlaient avec
+cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a
+sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.
+
+Ils demeurèrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les
+larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant
+en arrière comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine
+oppressée:
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.
+
+--Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de
+tous les torts, et qui cependant suis innocent.
+
+--Innocent, dit Bathilde, à qui, par une réaction toute naturelle, ses
+premiers doutes revenaient.
+
+--Oui, innocent, reprit le chevalier.
+
+Et alors il raconta à Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit
+de lui raconter, c'est-à-dire son duel avec Lafare; comment, à la suite
+de ce duel, il était venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment
+il avait vu Bathilde, comment il l'avait aimée; son étonnement en
+découvrant successivement en elle la femme distinguée, le peintre
+habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir
+qu'il ne lui était pas tout à fait indifférent; son bonheur lorsqu'il
+commença à croire qu'il était aimé; enfin il lui dit combien il était
+heureux lorsqu'il avait reçu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de
+se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'à son retour il
+eût à venir rendre compte de sa mission à S. A. S. madame la duchesse du
+Maine avant de se rendre à Paris. Il était donc arrivé directement à
+Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dépêches
+à y déposer en passant, lorsqu'il était au contraire tombé au milieu
+d'une fête à laquelle il avait été, bien malgré lui, mais à cause de la
+position qu'il occupait près de monsieur le duc du Maine, forcé de
+prendre part. Ce récit fut terminé par des expressions de regret, par
+des paroles d'amour et par des protestations de fidélité telles, que
+Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premières du discours
+pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.
+
+C'était le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire à
+raconter à d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni
+réticences ni obscurités. Ce n'était pas l'histoire d'une époque de sa
+vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fierté
+d'apprendre à son amant qu'elle était digne de lui, se prit donc tout
+enfant entre les caresses d'un père et d'une mère; puis elle se montra
+orpheline, puis abandonnée. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au
+visage vulgaire et au coeur sublime, et elle dit toutes ses attentions,
+toutes ses bontés, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en
+revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle
+arriva au moment où, pour la première fois, elle avait vu d'Harmental,
+et, arrivée là, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle
+n'avait plus rien à lui apprendre.
+
+Mais il n'en était pas ainsi. C'était surtout ce que Bathilde croyait
+n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait
+absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il grâce d'aucun
+détail. La pauvre enfant eut beau s'arrêter, rougir, baisser les yeux,
+il lui fallut ouvrir son pauvre coeur virginal, tandis que d'Harmental,
+à genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle
+eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de
+l'entendre, tant il était heureux de se sentir aimé par Bathilde, et
+tant il était fier de pouvoir l'aimer.
+
+Deux heures s'étaient écoulées comme deux secondes, et les jeunes gens
+étaient encore là, d'Harmental aux genoux de Bathilde, inclinée sur lui,
+leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna
+tout à coup à la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule
+accrochée dans un coin de la chambre. Il était quatre heures six
+minutes: il n'y avait pas à s'y tromper, c'était Buvat qui rentrait.
+
+Le premier mouvement de Bathilde fut tout à la crainte; mais aussitôt
+Raoul la rassura en souriant: il avait le prétexte que lui avait fourni
+l'abbé Brigaud. Les deux amants échangèrent donc encore un dernier
+serrement de main et un dernier coup d'oeil, puis Bathilde alla ouvrir
+la porte à son tuteur, qui commença, comme d'habitude, par l'embrasser
+au front, et qui, après l'avoir embrassée, aperçut seulement
+d'Harmental.
+
+La stupéfaction de Buvat fut grande: c'était la première fois qu'un
+autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental
+deux gros yeux étonnés, et attendit, levant et baissant sa canne en
+mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement
+connaître ce jeune homme.
+
+D'Harmental s'avança vers lui avec cette aisance dont les gens d'une
+certaine classe n'ont pas même l'idée.
+
+--C'est à monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?
+
+--À moi-même, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant
+au son de cette voix qu'il croyait reconnaître, comme il avait cru
+reconnaître aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon côté, je vous
+prie de croire.
+
+--Vous connaissez l'abbé Brigaud? continua d'Harmental.
+
+--Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis.
+
+--Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup
+d'esprit.
+
+--C'est cela même. Ne vous étiez-vous pas adressé à lui, dans le temps,
+monsieur Buvat, pour avoir des copies à faire?
+
+--Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina.
+
+--Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abbé
+Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur, à qui vous
+parlez, vous a découvert une excellente pratique.
+
+--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur.
+
+--Merci, je vous rends grâces.
+
+--Et quelle est cette pratique, s'il vous plaît?
+
+--Le prince de Listhnay, rue du Bac, n° 110.
+
+--Un prince! monsieur, un prince?
+
+--Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure
+de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris.
+
+--Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur!
+
+--Une véritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de
+mal, c'est vrai, car toutes ses dépêches sont en espagnol.
+
+--Diable! diable! fit Buvat.
+
+--Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental.
+
+--Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins.
+
+--N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous
+n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette
+langue.
+
+--Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les
+déliés fussent assez convenablement tracés pour former des lettres.
+Poussée à un certain point monsieur, la calligraphie est un art
+d'imitation comme le dessin.
+
+--Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental,
+vous êtes un grand artiste.
+
+--Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans
+indiscrétion, puis-je vous demander à quelle heure je trouverai Son
+Altesse?
+
+--Quelle Altesse?
+
+--Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous
+avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta
+Buvat en se reprenant.
+
+--Ah! le prince de Listhnay!
+
+--Lui-même.
+
+--Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat.
+
+--Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes....
+
+--Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisième
+ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort
+satisfait.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Et je le trouverai, s'il vous plaît?
+
+--Mais dans une heure, si vous voulez: après votre dîner, par exemple,
+de cinq heures à cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse?
+
+--Oui, rue du Bac, n° 110. Très bien! monsieur. Très bien! j'y serai.
+
+--Ainsi donc, dit d'Harmental, à l'honneur de vous revoir. Et vous,
+mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous
+mes remerciements pour la bonté que vous avez eue de me tenir compagnie
+en attendant monsieur Buvat, bonté de laquelle je vous garderai, je vous
+le jure, une reconnaissance éternelle.
+
+Et à ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui
+avait donnée sur lui-même l'habitude de situations pareilles,
+d'Harmental, par un dernier salut, prit congé de Buvat et de sa pupille.
+
+--Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat.
+
+--Oui, fort aimable, répondit machinalement Bathilde.
+
+--Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai
+déjà vu.
+
+--C'est possible, dit Bathilde.
+
+--C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne
+m'est point étrangère.
+
+Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir où Buvat était rentré
+tout effaré, après son aventure de la rue des Bons-Enfants, et
+d'Harmental ne lui avait rien dit qui eût rapport à cette aventure.
+
+En ce moment Nanette entra, annonçant que le dîner était servi. Buvat,
+qui était pressé de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le
+premier dans la petite salle à manger.
+
+--Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau
+jeune homme?
+
+--Oui, Nanette, oui, répondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec
+une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse.
+
+Elle passa dans la salle à manger, où, après avoir posé son chapeau sur
+sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme
+c'était son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses
+cuisses.
+
+Quant à d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde:
+il était aimé, il en était sûr, Bathilde le lui avait dit avec le même
+plaisir qu'elle avait eu à entendre dire elle-même à d'Harmental qu'il
+l'aimait. Il était aimé, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite
+grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le père et la mère
+avaient occupé, à la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges
+qui, à cette époque, étaient d'autant plus honorables qu'elles
+rapprochaient davantage des princes. Rien n'empêchait donc Bathilde et
+d'Harmental d'être l'un à l'autre; s'il restait un intervalle social
+entre eux, c'était si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas à
+faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas à faire pour descendre, et
+que tous deux se rencontraient à moitié chemin. Il est vrai que
+d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'était ce secret qu'il
+s'était cru obligé de taire à Bathilde comme n'étant pas le sien,
+c'était cette conspiration qui creusait sous ses pieds un abîme qui d'un
+moment à l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental était loin de
+voir les choses ainsi; d'Harmental était sûr d'être aimé, et le soleil
+de l'amour fait à la vie la plus triste et la plus abandonnée un horizon
+couleur de rose.
+
+De son côté, Bathilde n'avait aucun doute fâcheux sur l'avenir: le mot
+de mariage n'avait point été prononcé entre elle et d'Harmental, c'est
+vrai, mais leurs deux coeurs s'étaient montrés l'un à l'autre dans toute
+leur pureté, et il n'y avait point de contrat écrit qui valut un regard
+des yeux, qui égalât un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'après
+le dîner, Buvat, se félicitant de la bonne aubaine qui venait de lui
+arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de
+Listhnay, à peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba
+à genoux pour remercier Dieu, et que, sa prière finie, elle s'en alla,
+joyeuse et confiante, ouvrir elle-même, sans hésitation comme sans
+honte, cette malheureuse fenêtre si longtemps fermée. Quant à
+d'Harmental, depuis qu'il était rentré, il n'avait pas quitté la sienne.
+
+Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits:
+la bonne Nanette serait mise entièrement dans la confidence. Tous les
+jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux
+heures près de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la
+fenêtre, et quand par hasard on serait obligé de tenir les fenêtres
+fermées, on s'écrirait.
+
+Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue
+Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux,
+tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait
+à son oeil qu'il s'était passé quelque chose de grand dans sa vie; Buvat
+avait été introduit près du prince, et avait parlé à monseigneur en
+personne.
+
+Les deux jeunes gens n'aperçurent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous
+d'eux: d'Harmental ferma aussitôt sa fenêtre.
+
+Bathilde avait eu un instant d'inquiétude. Lorsque d'Harmental avait
+parlé à Buvat du prince de Listhnay, elle avait pensé que Raoul, surpris
+chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa présence.
+N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant
+dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec
+un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance
+du coeur. Buvat était pour Bathilde quelque chose de sacré, que son
+respect devait éternellement garantir du ridicule; elle attendit donc
+avec anxiété son apparition pour juger d'après son visage de ce qui
+s'était passé: le visage de Buvat était resplendissant.
+
+--Eh bien! petit père? dit Bathilde avec un reste de crainte.
+
+--Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse.
+
+Bathilde respira.
+
+--Mais pardon, petit père, dit-elle en souriant, vous savez bien que
+monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit à
+ce titre, n'étant prince que de troisième ordre.
+
+--Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un
+prince de troisième ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit
+pouces, plein de majesté, et qui remue les louis à la pelle! un homme
+qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donné vingt-cinq
+louis d'avance!... Un prince de troisième ordre!... Ah bien oui!
+
+Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que
+cette prétendue pratique, que Raoul procurait à Buvat, ne fût un moyen
+détourné de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir
+gagné. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui
+serra le coeur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fenêtre de
+d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant
+d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus à autre chose qu'à
+le regarder elle-même, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-même,
+quelque peu habile qu'il fût à surprendre chez les autres ce genre de
+sentiment, s'aperçut de la préoccupation de sa pupille, et s'approcha
+sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais
+d'Harmental vit paraître Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte
+que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosité.
+
+--Ainsi donc, petit père, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat
+ne se fût aperçu de quelque chose, et qui voulait détourner son
+attention, vous êtes content?
+
+--Très satisfait. Mais il faut que je te dise une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit
+faible!
+
+--Que vous est-il donc arrivé?
+
+--Il est arrivé, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais
+reconnaître la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne
+pouvais pas me souvenir où je les avait vues et entendues.
+
+--Oui, vous m'avez dit cela.
+
+--Eh bien! il m'est arrivé qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour
+gagner le pont Neuf, il m'est passé, en arrivant en face le n° 24, comme
+une illumination subite, et il m'a semblé que ce jeune homme était le
+même que j'avais vu pendant cette fameuse nuit à laquelle je ne pense
+jamais sans frissonner!
+
+--Vrai, petit père? dit Bathilde en frissonnant elle-même. Oh! quelle
+folie!
+
+--Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que
+ce prince de Listhnay pourrait bien être quelque chef de brigands, et
+qu'on voulait peut-être m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne
+porte jamais d'argent sur moi, je réfléchis que mes craintes étaient
+exagérées, et heureusement je les combattis par le raisonnement.
+
+--Et maintenant, petit père, vous êtes bien convaincu n'est-ce pas,
+reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette
+après-midi de la part de l'abbé Brigaud, n'a aucune affinité avec celui
+à qui vous avez parlé dans la rue des Bons-Enfants?
+
+--Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa
+position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec
+Son Altesse.
+
+--Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde.
+
+--Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant,
+tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis à Son
+Altesse de me mettre ce soir à sa copie, et je ne veux pas lui manquer
+de parole.
+
+Bonsoir, mon enfant chéri.
+
+--Bonsoir, petit père.
+
+Et Buvat remonta dans sa chambre, où il se mit incontinent à la besogne
+que lui avait si généreusement payée le prince de Listhnay.
+
+Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le
+retour de Buvat, et Dieu seul sait à quelle heure les deux fenêtres
+furent fermées.
+
+
+
+
+Chapitre 33
+
+
+Grâce aux conventions arrêtées entre les jeunes gens, et qui donnaient
+à leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou
+quatre jours s'écoulèrent, pareils à des instants, et pendant lesquels
+ils furent les êtres les plus heureux du monde.
+
+Mais la terre, qui semblait s'être arrêtée pour eux, n'en continuait pas
+moins de tourner pour les autres, et les événements qui devaient les
+réveiller au moment où ils s'y attendaient le moins se préparaient en
+silence.
+
+Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le maréchal de
+Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous
+l'avons vu, y avait été rappelé le quatrième jour par une lettre de la
+maréchale qui lui écrivait que sa présence était plus que jamais
+nécessaire auprès du roi, la rougeole venant de se déclarer à Paris et
+ayant attaqué quelques personnes du Palais-Royal.
+
+M. de Villeroy était revenu aussitôt; car, on se le rappelle, toutes ces
+morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient affligé
+le royaume, avaient été mises sur le compte de la rougeole, et le
+maréchal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa
+vigilance, dont il exagérait l'importance et surtout les résultats. En
+effet, comme gouverneur du roi, il avait le privilège de ne le quitter
+jamais que sur un ordre de lui-même, et de rester chez lui quelque
+personne qui y entrât, même le régent. Or, c'était surtout vis-à-vis du
+régent que le duc affectait ces précautions étranges, et comme ces
+précautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on
+louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait répandant partout qu'il
+avait trouvé sur la cheminée de Louis XV des bonbons empoisonnés qui y
+avaient été déposés on ne savait par qui. Le résultat de tout cela était
+un surcroît de calomnie contre le duc d'Orléans, et partant un surcroît
+d'importance de la part du maréchal, qui avait fini par persuader au
+jeune roi que c'était à lui qu'il devait la vie. Grâce à cette
+conviction, il avait acquis une grande influence sur le coeur de ce
+pauvre enfant royal, qui habitué à tout craindre, n'avait de confiance
+et d'amitié que pour M. de Villeroy et M. de Fréjus.
+
+M. de Villeroy était donc bien l'homme qu'il fallait pour le message
+dont on venait de le charger, et, grâce à l'irrésolution ordinaire à son
+caractère, il avait cependant hésité quelque temps à prendre une
+détermination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant
+lequel, à cause de ses soupers du dimanche, M. le régent voyait très
+rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises à Louis
+XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son
+élève pour lui faire signer l'ordre de convocation des états généraux,
+qu'on expédierait séance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain,
+avant l'heure de la visite du régent à Sa Majesté; de sorte que, si
+inattendue que fût cette mesure, il n'y aurait point à revenir dessus.
+
+Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le régent suivait sa vie
+ordinaire au milieu de ses travaux, de ses études, de ses plaisirs et
+surtout de ses tracasseries intérieures. Comme nous l'avons dit, trois
+de ses filles lui donnaient des chagrins sérieux et réels. Madame de
+Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauvée
+d'une maladie dans laquelle l'avaient condamnée tous les plus célèbres
+médecins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle
+menaçait d'épouser à chaque observation que lui faisait son père. Menace
+étrange, et qui à cette époque cependant, au respect que l'on conservait
+encore pour la hiérarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire
+un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre
+temps ce mariage eût sanctifiés.
+
+De son côté, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa résolution de se
+faire religieuse, sans qu'on eût pu découvrir si cette résolution était,
+comme l'avait pensé le régent, la suite d'un dépit amoureux, ou, comme
+le soutenait sa mère, le résultat d'une vocation réelle. Il est vrai
+qu'elle continuait, toute novice qu'elle était, à se livrer à tous les
+plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le cloître, et qu'elle
+avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et
+surtout un magnifique assortiment de fusées, de soleils, de pétards et
+de chandelles romaines, grâce auxquels elle donnait tous les soirs un
+divertissement pyrotechnique à ses jeunes amies; au reste, elle ne
+quittait pas le seuil du couvent de Chelles, où son père venait la
+visiter tous les mercredis.
+
+La troisième personne de la famille qui, après ses deux soeurs, donnât
+le plus de tablature au régent était mademoiselle de Valois, qu'il
+soupçonnait fort d'être la maîtresse de Richelieu, sans que jamais
+cependant il en eût pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il eût mis sa
+police à la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, soupçonnant
+mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y fût entré aux
+heures où il était le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces
+soupçons s'étaient encore augmentés de la résistance qu'elle avait
+opposée à sa mère qui avait voulu lui faire épouser son neveu le prince
+de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il était par les
+dépouilles de la grande Mademoiselle; aussi le régent avait-il saisi une
+nouvelle occasion de s'assurer si ce refus était causé par l'antipathie
+que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait à son
+beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Pléneuf,
+son ambassadeur à Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Aglaé
+et le prince de Piémont. Mademoiselle de Valois s'était fort rebellée à
+cette nouvelle conspiration contre son propre coeur; mais elle avait eu
+beau gémir et pleurer, le régent, malgré la facile bonté de son
+caractère, s'était cette fois prononcé positivement, et les pauvres
+amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un événement inattendu était
+venu tout rompre. Madame, mère du régent, avec sa franchise toute
+allemande, avait écrit à la reine de Sicile, l'une de ses
+correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la
+prévenir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Piémont
+avait un amant, et que cet amant était le duc de Richelieu. On devine
+que si avancées que fussent les choses, une pareille déclaration venant
+d'une personne de moeurs aussi austères que la Palatine, avait tout
+rompu. Le duc d'Orléans, au moment où il croyait avoir éloigné de lui
+mademoiselle de Valois, avait donc appris tout à coup la rupture, puis,
+quelques jours après, la cause de cette rupture; il en avait boudé
+quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'écrire qui
+possédait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orléans
+était du caractère le moins boudeur qui existât au monde, il avait
+bientôt ri lui-même de cette nouvelle escapade épistolaire de Madame;
+détourné qu'il avait été d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien
+autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait à toute force
+être archevêque.
+
+Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait
+déjà été emmanchée sous forme de plaisanterie, et comment le régent
+avait reçu la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'était pas
+homme à se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la
+mort, à Rome, du cardinal la Trémouille. C'était un des plus riches
+archevêchés et un des plus grands postes de l'Église: 150.000 livres de
+rentes y étaient attachées, et comme avec Dubois l'argent ne gâtait
+jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens
+possibles, il serait difficile de dire s'il était plus tenté par le
+titre de successeur de Fénelon que par le riche bénéfice qui y était
+attaché. Aussi, à la première occasion, Dubois remit-il l'archevêché sur
+le tapis. Cette fois, comme la première, le régent voulut tourner la
+chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le
+régent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commençait à
+l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au
+pied du mur, il lui porta le défi de trouver un prélat qui voulût le
+sacrer.
+
+--N'est-ce que cela? s'écria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous
+la main.
+
+--Impossible, dit le régent qui ne croyait pas que la courtisanerie
+humaine pût aller jusque-là.
+
+--Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant.
+
+Au bout de cinq minutes il rentra.
+
+--Eh bien! demanda le régent.
+
+--Eh bien! répondit Dubois, j'ai notre affaire.
+
+--Eh! quel est le sacre, s'écria le régent, qui consent à sacrer un
+sacre comme toi?
+
+--Votre premier aumônier en personne, monseigneur.
+
+--L'évêque de Nantes?
+
+--Ni plus ni moins.
+
+--Tressant?
+
+--Lui-même.
+
+--Impossible!
+
+--Tenez, le voilà.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annonça monseigneur
+l'évêque de Nantes.
+
+--Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son
+Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme
+je vous l'ai dit, moi archevêque de Cambrai, et en vous choisissant,
+vous, pour me sacrer.
+
+--Monsieur de Nantes, demanda le régent, est-ce que vous consentez
+réellement à vous charger de faire de l'abbé un archevêque?
+
+--Les désirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur.
+
+--Mais vous savez qu'il est simple tonsuré et n'a reçu ni le
+sous-diaconat, ni le diaconat, ni la prêtrise.
+
+--Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes
+qui vous dira que tous ces ordres peuvent se conférer en un jour.
+
+--Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade.
+
+--Si fait, saint Ambroise.
+
+--Alors, mon cher abbé, dit en riant le régent, si tu as pour toi les
+Pères de l'Église, je n'ai plus rien à dire, et je t'abandonne à
+monsieur de Tressan.
+
+--Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur.
+
+--Mais il te faut le grade de licencié, continua le régent, qui
+commençait à s'amuser de cette discussion.
+
+--J'ai parole de l'université d'Orléans.
+
+--Mais il te faut des attestations, des démissoires.
+
+--Est-ce que Besons n'est pas là?
+
+--Un certificat de bonne vie et moeurs.
+
+--J'en aurai un signé de Noailles.
+
+--Ah! pour cela, je t'en défie, l'abbé.
+
+--Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la
+signature du régent de France aura bien autant de crédit à Rome que
+celle d'un méchant cardinal.
+
+--Dubois, dit le régent, un peu plus de respect, s'il te plaît, pour les
+princes de l'Église.
+
+--Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir.
+
+--Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'écria le régent en éclatant de rire.
+
+--Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il
+faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux.
+
+--Mieux! cardinal!
+
+--Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape?
+
+--Au fait, Borgia l'a bien été.
+
+--Dieu nous donne bonne vie à tous les deux, monseigneur, et vous verrez
+cela, et bien d'autres choses encore.
+
+--Pardieu! dit le régent, tu sais que je me moque de la mort.
+
+--Hélas! que trop.
+
+--Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosité.
+
+--Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas
+mal de supprimer ses courses nocturnes.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que sa vie y court des risques, d'abord.
+
+--Que m'importe!
+
+--Puis pour une autre raison encore.
+
+--Laquelle?
+
+--Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet
+de scandale pour l'Église!
+
+--Va-t'en au diable.
+
+--Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au
+milieu de quels libertins et de quels pêcheurs endurcis je suis forcé de
+vivre. J'espère que Votre Éminence aura égard à ma position et ne sera
+pas trop sévère pour moi.
+
+--Nous ferons de notre mieux, monseigneur, répondit Tressan.
+
+--Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure.
+
+--Aussitôt que vous serez en règle.
+
+--Je vous demande trois jours.
+
+--Eh bien! le quatrième je suis à vos ordres.
+
+--Nous sommes aujourd'hui samedi. À mercredi donc!
+
+--À mercredi, répondit Tressan.
+
+--Seulement, je dois te prévenir d'avance, l'abbé, reprit le régent,
+qu'il manquera une personne de quelque importance à ton sacre.
+
+--Et qui oserait me faire cette injure?
+
+--Moi!
+
+--Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle.
+
+--Je te réponds que non.
+
+--Je parie mille louis.
+
+--Et moi je te donne ma parole d'honneur.
+
+--Je parie le double.
+
+--Insolent!
+
+--À mercredi, monsieur de Tressan; à mon sacre, monseigneur.
+
+Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination.
+
+Cependant Dubois s'était trompé sur un point, c'était l'adhésion du
+cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on pût lui
+faire, on ne parvint point à lui arracher l'attestation de bonne vie et
+moeurs que Dubois s'était flatté d'obtenir de sa main. Il est vrai que
+ce fut le seul qui osât faire cette sainte et noble opposition au
+scandale qui menaçait l'Église; l'Université d'Orléans donna les
+licences; Besons, l'archevêque de Rouen, le démissoire; et, tout étant
+prêt au jour dit, Dubois partit à cinq heures du matin en habit de
+chasse, pour Pontoise, où il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la
+promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat
+et la prêtrise. À midi tout était fini, et à quatre heures, après avoir
+passé au conseil de régence, qui se tenait au vieux Louvre à cause des
+rougeoles qui, comme nous l'avons dit, régnaient aux Tuileries, Dubois
+rentrait chez lui en habit d'archevêque. La première personne qu'il
+aperçut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualité d'attachée à
+la police secrète et aux amours publiques, elle avait ses entrées à
+toute heure chez le ministre, et malgré la solennité du jour, comme elle
+avait affirmé avoir des choses de la plus haute importance à lui
+communiquer, on n'avait point osé lui refuser la porte.
+
+--Ah! s'écria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est
+bonne.
+
+--Pardieu! mon compère, répondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour
+oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez bête pour oublier les
+miens, surtout lorsqu'ils montent en grade.
+
+--Ah çà! dis-moi, reprit Dubois en commençant à dépouiller ses ornements
+sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer à m'appeler ton compère!
+Maintenant que me voilà archevêque?
+
+--Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la première fois
+que le régent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous
+marchions toujours de pair l'un avec l'autre.
+
+--Il y va donc toujours, chez toi, le libertin?
+
+--Hélas! plus pour moi, mon pauvre compère. Ah! le bon temps est passé;
+mais j'espère que, grâce à toi, il va revenir, et que la maison se
+ressentira de ton élévation.
+
+--Oh! ma pauvre commère, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon
+lui dégrafât son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont
+changées, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le passé.
+
+--Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui.
+
+--Philippe n'est que le régent de France, et je suis archevêque, moi. Tu
+comprends? Il me faut une maîtresse à domicile, où je puisse aller sans
+scandale, comme madame de Tencin, par exemple.
+
+--Oui, qui vous trompe pour Richelieu.
+
+--Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe
+pour moi, au contraire?
+
+--Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait à la
+fois l'amour et la police?
+
+--Peut-être. Mais à propos de police, reprit Dubois en continuant à se
+déshabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois
+ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forcé de te retirer la
+subvention?
+
+--Ah! pleutre! s'écria la Fillon, voilà comme tu traites tes anciennes
+connaissances! Je venais te faire une révélation; eh bien! tu ne la
+sauras pas.
+
+--Une révélation à propos de quoi?
+
+--Tarare! ôte-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es!
+
+--Serait-il question de l'Espagne? demanda en fronçant le sourcil le
+nouvel archevêque, qui sentait instinctivement que le danger venait de
+là.
+
+--Il n'est question de rien du tout, compère, que d'une belle fille que
+je voulais te présenter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir.
+
+Et la Fillon fit quatre pas vers la porte.
+
+--Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son côté quatre pas vers
+son secrétaire.
+
+Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arrêtèrent et
+se regardèrent en riant.
+
+--Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et
+qu'il y a encore du bon en toi, compère. Voyons; ouvre ce bon petit
+secrétaire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai
+la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le coeur, moi.
+
+Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir à la Fillon.
+
+--Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas;
+d'ailleurs, je compterai après toi pour être plus sûre.
+
+--Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble.
+
+--Oui, pour un abbé, mais pas pour un archevêque.
+
+--Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas à quel point les
+finances sont obérées?
+
+--Eh bien! en quoi cela t'inquiète-t-il, farceur, puisque Law va nous
+refaire des millions?
+
+--Veux-tu, en échange de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le
+Mississippi?
+
+--Merci, l'amour, je préfère les cent louis; donne je suis bonne femme,
+moi, et un autre jour tu seras plus généreux.
+
+--Eh bien! maintenant, qu'as-tu à me dire? Voyons!
+
+--D'abord, compère, promets-moi une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun
+mal.
+
+--Mais si ton vieil ami est un gueux qui mérite d'être pendu, pourquoi
+diable veux-tu lui faire tort de la potence?
+
+--C'est comme cela. J'ai mes idées, moi.
+
+--Va te promener. Je ne puis rien te promettre.
+
+--Allons, bonsoir, compère, voilà tes cent louis.
+
+--Ah ça! mais tu deviens donc bégueule à présent?
+
+--Non; mais je lui ai des obligations, à cet homme. C'est lui qui m'a
+lancée dans le monde.
+
+--Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-là à la société un
+joli service.
+
+--Un peu, mon neveu, et il n'aura pas à s'en repentir, puisque je ne dis
+rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve.
+
+--Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente?
+
+--Et sur quoi me promets-tu cela?
+
+--Foi d'honnête homme!
+
+--Compère, tu veux me voler.
+
+--Mais sais-tu que tu m'ennuies, à la fin?
+
+--Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu!
+
+--Ma commère, je vais te faire arrêter.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait!
+
+--Je vais te faire conduire en prison.
+
+--Je m'en moque pas mal.
+
+--Et je t'y laisse pourrir.
+
+--Jusqu'à ce que tu pourrisses toi-même: ça ne sera pas long.
+
+--Eh bien! voyons, que veux-tu?
+
+--Je veux la vie de mon capitaine.
+
+--Tu l'auras.
+
+--Foi de quoi?
+
+--Foi d'archevêque!
+
+--Autre chose.
+
+--Foi d'abbé!
+
+--Autre chose encore.
+
+--Foi de Dubois!
+
+--À la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine
+est bien le capitaine le plus râpé qui existe dans le royaume.
+
+--Diable! il y a pourtant concurrence.
+
+--Eh bien! à lui le pompon.
+
+--Continue.
+
+--Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme
+Crésus.
+
+--Il aura volé quelque fermier général!
+
+--Incapable. Tué, bon! mais volé... pour qui le prends-tu?
+
+--Eh bien! alors, d'où penses-tu que lui vient cet argent?
+
+--Connais-tu la monnaie, toi?
+
+--Oui.
+
+--D'où vient celle-ci, alors?
+
+--Ah! ah! des doublons d'Espagne.
+
+--Et sans alliage... à l'effigie du roi Charles II... des doublons qui
+valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme
+une source, pauvre cher homme!
+
+--Et à quelle époque a-t-il commencé à suer l'or comme cela, ton
+capitaine?
+
+--À quelle époque? La surveille du jour où le régent a manqué d'être
+enlevé dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, compère?
+
+--Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me
+prévenir?
+
+--Parce que les poches commencent à se vider, et que c'est le bon moment
+de savoir où il va les remplir.
+
+--Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en
+arriver là?
+
+--Tiens, il faut bien que tout le monde vive!
+
+--Eh bien! tout le monde vivra, commère, même ton capitaine. Mais tu
+comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait.
+
+--Jour par jour.
+
+--Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux?
+
+--De toutes quand il a de l'argent.
+
+--Et quand il n'en a pas?
+
+--De la Normande. C'est son amie de coeur.
+
+--Je la connais: c'est une fine mouche.
+
+--Oui, mais il ne faut pas compter sur elle.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Elle l'aime, la petite sotte.
+
+--Ah çà! mais sais-tu que voilà un gaillard bien heureux!
+
+--Et il peut dire qu'il le mérite. Un vrai coeur d'or! qui n'a rien à
+lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare!
+
+--C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions où je suis
+pis que l'enfant prodigue; et il ne dépend que de toi de les faire
+naître, ces occasions-là.
+
+--On y fera son possible, alors.
+
+--Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine?
+
+--Jour par jour, c'est dit.
+
+--Foi de quoi?
+
+--Foi d'honnête femme!
+
+--Autre chose.
+
+--Foi de Fillon!
+
+--À la bonne heure!
+
+--Adieu, monseigneur l'archevêque.
+
+--Adieu, commère.
+
+La Fillon s'avança vers la porte, mais au moment où elle s'apprêtait à
+sortir, l'huissier entra.
+
+--Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande à parler à Votre
+Éminence.
+
+--Et quel est ce brave homme, imbécile?
+
+--Un employé de la Bibliothèque royale, qui dans ses moments perdus fait
+des copies.
+
+--Et que veut-il?
+
+--Il dit qu'il a une révélation de la plus grande importance à faire à
+Votre Éminence.
+
+--C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours?
+
+--Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique.
+
+--Diable! Relative à quoi?
+
+--Relative à l'Espagne.
+
+--Fais entrer alors. Et toi, ma commère, passe dans ce cabinet.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Eh bien! si mon écrivain et ton capitaine allaient se connaître, par
+hasard.
+
+--Tiens dit la Fillon, ce serait drôle.
+
+--Allons entre vite.
+
+La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois.
+
+Un instant après l'huissier ouvrit la porte et annonça monsieur Jean
+Buvat.
+
+Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire
+avait l'honneur d'être reçu en audience particulière par monseigneur
+l'archevêque de Cambrai.
+
+
+
+
+Chapitre 34
+
+
+Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la
+main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de
+Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la
+difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère
+le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n°
+110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains
+augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même
+ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans
+un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude,
+avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que
+les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et
+sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de
+rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours
+d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir.
+
+Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette
+marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse,
+qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction
+intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt
+au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de
+cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il
+avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol,
+il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout
+mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère,
+lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long
+mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la
+première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde,
+une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours
+au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme
+était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas
+moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de
+numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il
+n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit,
+en vertu de cette maxime: _Quod abundat non vitiat_. Il rafraîchit
+donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture
+bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes:
+
+«Confidentielle.
+
+Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.
+
+Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
+Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
+
+Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un
+cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua:
+
+«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.»
+
+--Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce
+que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il
+reprit:
+
+«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de
+ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour
+attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications.
+
+En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le
+gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus
+loin, assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent.
+
+Agir de même dans toutes les provinces.»
+
+--Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'écrire. Qu'est-ce que
+cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose
+entière avant d'aller plus loin.
+
+Et il lut:
+
+«Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent
+mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par
+mois payées exactement.»
+
+--Payées exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est évident que
+ce n'est point par la France que ces paiements doivent être faits,
+puisque la France est si gênée, que depuis cinq ans elle ne peut pas me
+payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il
+reprit:
+
+«Cette dépense, qui cessera à la paix, met le roi catholique à même
+d'agir sûrement en cas de guerre.
+
+L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'armée de Philippe V est en
+France.»
+
+--Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas même qu'elle
+eût passé la frontière.
+
+«L'armée de Philippe V est en France: une tête d'environ dix mille
+Espagnols est plus que suffisante avec la présence du roi.
+
+Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'armée du duc
+d'Orléans (Buvat tressaillit). C'est ici le point décisif, cela ne peut
+s'exécuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est
+nécessaire par bataillon et par escadron.
+
+Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une
+armée sûre: on détruit celle de l'ennemi.
+
+Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne
+ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui, qu'ils se
+dispersent dans les provinces: là ils agiront utilement; les revêtir
+d'un caractère, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est nécessaire que
+Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre à
+Paris puisse remplir.
+
+Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que
+l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.
+
+Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ses ordres comme fils
+de France: c'est là son titre.
+
+Faire un fonds pour une armée de trente mille hommes que Sa Majesté
+trouvera ferme, aguerrie et disciplinée.
+
+Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin
+doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces,
+telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.
+
+Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence
+répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront.»
+
+--Sabre de bois! s'écria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une
+conspiration! une conspiration contre la personne du régent et contre la
+sûreté du royaume. Oh! oh!
+
+Et Buvat tomba dans une méditation profonde.
+
+En effet, la position était critique: Buvat mêlé à une conspiration!
+Buvat chargé d'un secret d'État! Buvat tenant dans sa main peut-être le
+sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme
+dans une étrange perplexité.
+
+Aussi les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent sans que Buvat,
+la tête renversée sur son fauteuil et ses gros yeux fixés au plafond,
+fît le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffée de
+respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un
+étonnement indéfini.
+
+Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; Buvat pensa que la nuit
+portait conseil, et se détermina enfin à se coucher; il va sans dire
+qu'il était resté à l'endroit de sa copie où il s'était aperçu que
+l'original prenait une tournure illicite.
+
+Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se
+retourner de tous côtés, à peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le
+malheureux plan de conspiration écrit en lettres de feu sur la muraille.
+Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir;
+mais à peine eut-il perdu connaissance, qu'il rêva, la première fois,
+qu'il était arrêté par le guet comme complice de la conjuration; et la
+seconde fois, qu'il était poignardé par les conjurés. La première fois,
+Buvat se réveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baigné de
+sueur. Ces deux impressions avaient été si cruelles, que Buvat battit le
+briquet, ralluma sa chandelle, et résolut d'attendre le jour sans plus
+longtemps essayer de dormir.
+
+Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantômes de la nuit, ne
+fit que leur donner une plus effrayante réalité. Au moindre bruit qui se
+faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa à la porte de la rue,
+et Buvat pensa s'évanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et
+Buvat jeta un cri. Nanette accourut à lui et lui demanda ce qu'il avait,
+mais Buvat se contenta de secouer la tête et de répondre en poussant un
+soupir:
+
+--Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!
+
+Et il s'arrêta aussitôt, craignant d'en avoir trop dit.
+
+Buvat était trop préoccupé pour descendre déjeuner avec Bathilde;
+d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperçut de son
+inquiétude et ne lui en demandât la cause. Or, comme il ne savait rien
+cacher à Bathilde, cette cause, il la lui eût dite, et Bathilde aussi
+alors devenait complice. Il se fit donc monter son café sous prétexte
+qu'il avait un surcroît de besogne et qu'il allait travailler tout en
+déjeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte à cette
+absence, la pauvre amitié ne s'en plaignit point.
+
+À dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si
+ses craintes avaient été grandes chez lui, comme on le pense bien, une
+fois dans la rue, elles se changèrent en terreur. À chaque carrefour, au
+fond de chaque impasse, derrière chaque angle, il croyait voir des
+exempts de police embusqués et attendant son passage pour lui mettre la
+main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire
+déboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel
+saut de côté, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui
+venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrière lui,
+et Buvat se mit à courir sans tourner la tête jusqu'à la rue de
+Richelieu, où il fut forcé de s'arrêter, vu que ses jambes, peu
+habituées à ce surcroît d'excitation menaçaient de ne le point mener
+plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva à la Bibliothèque, salua
+jusqu'à terre le factionnaire qui montait la garde à la porte, et,
+s'étant glissé vivement sous la galerie de droite, il prit le petit
+escalier qui conduisait à la section des manuscrits, gagna son bureau,
+et tomba épuisé sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout
+le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apporté de peur que la
+police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant
+enfin qu'il était à peu près en sûreté, poussa un soupir, qui n'eût
+point manqué de dénoncer Buvat à ses collègues comme en proie à une
+grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'était point arrivé
+avant tous ses collègues.
+
+Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune préoccupation
+particulière, que cette préoccupation fût gaie ou triste, qui dût
+détourner un employé de son service. Or, il se mit à sa besogne, en
+apparence, comme si rien ne s'était passé, mais, en réalité, dans un
+état de perturbation morale impossible à décrire.
+
+Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des
+livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles
+de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et
+transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes,
+qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs.
+Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse,
+Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté
+jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient
+mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux
+ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à
+la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous
+pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées
+était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient,
+soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au
+blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans
+licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés
+quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie,
+semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités
+corrompues.
+
+Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se
+remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues
+entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa
+plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche
+d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les
+derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le
+parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui
+tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareille circonstance:
+
+--Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom
+d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les
+chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on
+ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau!
+Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là,
+moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de
+Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui,
+sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance
+avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici,
+c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume
+glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras,
+et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose:
+Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures
+encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la
+frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la
+frontière.
+
+«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font
+leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se
+laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des
+sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de
+Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà!
+puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me
+dénonce! Sabre de bois! c'est possible.
+
+--Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les
+bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés?
+
+--Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode
+de classement.
+
+--Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme
+vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat?
+
+--Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution!
+Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement
+à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis
+cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour
+j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur
+que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi.
+
+--C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre
+besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent
+notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils
+soient sur leurs rayons.
+
+--Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.
+
+--Il est bon enfant, le père Buvat, dit un employé qui était arrivé
+depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa
+plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une
+ordonnance qui défend de veiller de peur du feu; mais c'est égal ça fait
+toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volonté, ça flatte les
+chefs. Oh! câlin que tu es, va, père Buvat!
+
+Buvat était trop habitué à de pareilles apostrophes pour s'en
+inquiéter; aussi, ayant classé les deux premiers livres qu'il venait
+d'inscrire et d'étiqueter, il en prit un troisième et continua.
+
+--Bibi, ou Mémoires inédits de l'épagneul de mademoiselle de Champmeslé.
+Peste! voici un livre qui doit être fort intéressant... Mademoiselle de
+Champmeslé, une grande actrice! orné du portrait de la maîtresse de
+l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce
+chien a dû connaître M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il
+dit la vérité, je le répète, ces mémoires doivent être fort curieux:--à
+Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars...
+diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'était un beau
+gentilhomme qui était en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite
+Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mêler éternellement de nos affaires?
+Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une
+auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui
+débauche nos soldats, cela ressemble beaucoup à une ennemie....
+Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de
+celle de M. de Thou, condamné pour non révélation, par un témoin
+oculaire.... Pour non révélation.... Oh! là, là!... c'est juste... la loi
+est positive... celui qui ne révèle pas est complice.... Ainsi, moi, par
+exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe
+la tête, on me la coupera aussi... non, c'est-à-dire on se contentera de
+me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est
+impossible qu'on se porte à un tel excès à mon égard.... D'ailleurs, je
+suis décidé, je déclarerai tout, mais en déclarant tout, je suis un
+dénonciateur.... Un dénonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...
+
+--Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, père Buvat? dit le
+collègue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous défaites
+votre cravate. Est-ce qu'elle vous étrangle, par hasard? Eh bien! vous
+ne vous gênez pas!
+
+Ôtez votre habit, maintenant! à votre aise, père Buvat! à votre aise!
+
+--Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'était sans y faire attention....
+
+Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.
+
+--À la bonne heure!
+
+Et Buvat, après avoir resserré sa cravate, classa la Conjuration de M.
+de Cinq-Mars et étendit en tremblant la main vers un autre volume.
+
+--Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un
+livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du ménage, je
+copierais quelque bonne recette que je donnerais à Nanette pour ajouter
+quelque chose à notre ordinaire des dimanches, car maintenant que
+l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par
+quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses
+papiers aussi, jusqu'à la dernière ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui
+rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de
+mon écriture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq
+lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me
+faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas
+moyen de la nier, cette écriture, cette superbe écriture, elle est
+connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misérables! Ils ne savent donc
+pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moulés! Et quand je pense que
+lorsqu'on lira mes étiquettes et qu'on me demandera: «Oh! oh! quel est
+l'employé qui a classé ces volumes?» On répondra: «Mais, vous savez
+bien, c'est ce gueux de Buvat, qui était de la conspiration du prince de
+Listhnay....» Voyons, ce n'est pas tout cela.
+
+--Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon,
+rue du Bac, n° 110. Allons, voilà que je mets l'adresse du prince,
+maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tête se perd, je deviens fou!
+Mais si j'allais tout déclarer, en refusant de nommer celui qui m'a
+donné ces papiers à copier.... Oui, mais ils me forceront à tout dire,
+ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la
+campagne. Allons, Buvat, mon ami, à ton affaire!
+
+--Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah çà! mais je ne tombe donc
+que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-là?...
+Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce
+pauvre garçon qui a été exécuté en 1674, quatre années avant celle de ma
+naissance. Ma mère l'a vu mourir. Pauvre garçon!... Elle m'a souvent
+raconté cela. Ô mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit à ma pauvre
+mère!... Et puis on en a pendu un autre en même temps, un grand maigre
+habillé tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le
+livre là!... je suis bien bête!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela.
+Copie d'un plan de gouvernement trouvé dans les papiers de monsieur de
+Rohan et entièrement écrit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!...
+Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copié un plan....
+Oh! là, là! J'ai le ventre qui se retourne.
+
+--Procès-verbal de torture de François-Affinius Van den Enden.
+Miséricorde! si on allait lire un jour à la fin de la conjuration du
+prince de Listhnay: Procès-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! «L'an
+mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de
+Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transportés au château
+de la Bastille, assistés de Louis Le Mazier, conseiller et secrétaire du
+roi, etc., etc., et, étant dans une des tours d'icelui château, avons
+fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamné à mort
+par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et
+extraordinaire, et après serment fait par lui de dire la vérité, lui
+avons remontré qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des
+conspirations et desseins de révolte des sieurs Rohan et Latréaumont.
+
+À répondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'étranger à la
+conspiration et n'ayant fait qu'en copier différentes pièces, il ne
+pouvait en dire davantage.
+
+Alors lui avons fait appliquer les brodequins.»
+
+--Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre,
+pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que
+l'instrument de torture appelé brodequin?
+
+--Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du
+compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler
+savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour.
+
+--Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....
+
+--Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur
+Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près
+pareilles à des douves de tonneaux.
+
+--Très bien!
+
+--On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que
+c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application
+personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux
+planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait
+autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre
+les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de
+maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question
+extraordinaire.
+
+--Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela
+doit vous mettre les jambes dans un état déplorable.
+
+--C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin,
+par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la
+moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.
+
+Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne
+pas tomber.
+
+--Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray!
+
+--L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier;
+vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je
+vous en impose.
+
+--J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.
+
+--Eh bien! lisez alors.
+
+Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:
+
+«Au premier coin:
+
+Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il
+endure innocemment.
+
+Au deuxième coin:
+
+Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait.
+
+Au troisième coin:
+
+A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.
+
+Au quatrième coin:
+
+A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait
+déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui
+était donné par le chevalier de Rohan.»
+
+Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.
+
+Au cinquième coin:
+
+A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.
+
+Au sixième coin:
+
+A crié: Aïe, mon Dieu!
+
+Au septième coin:
+
+A crié: Je suis mort!
+
+Au huitième coin:
+
+A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire.
+
+Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:
+
+A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez
+bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort,
+faites-moi mourir.
+
+Au dixième coin:
+
+A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu!
+je me meurs! je me meurs!»
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria
+Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que
+vous vous trouvez mal!
+
+--Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se
+traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient
+plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!
+
+--Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit
+l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre
+registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne
+vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut
+s'instruire!
+
+--Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.
+
+--Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il
+ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je
+n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même.
+Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz
+que je suis sorti pour une affaire indispensable.
+
+Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau
+sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et
+avec la majesté du désespoir.
+
+--Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti.
+
+--Non, répondit Ducoudray.
+
+--Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux
+Porcherons.
+
+L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux
+Porcherons.
+
+Il allait chez Dubois
+
+
+
+
+Chapitre 35
+
+
+--Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.
+
+Dubois allongea sa tête de vipère, plongea le regard dans la mince
+ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la
+porte, et, derrière l'introducteur officiel, aperçut un gros petit homme
+pâle, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se
+donner de l'assurance. Un coup d'oeil suffit à Dubois pour lui apprendre
+à qui il avait affaire.
+
+--Faites entrer, dit Dubois.
+
+L'huissier s'effaça, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.
+
+--Venez! venez! dit Dubois.
+
+--Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.
+
+--Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois à l'huissier.
+
+L'huissier obéit, et le panneau venant frapper la partie postérieure de
+Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat,
+un instant ébranlé, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile,
+regardant Dubois de ses deux gros yeux étonnés.
+
+En effet, Dubois était curieux à voir. De son costume épiscopal il
+n'avait conservé que la partie inférieure, de sorte qu'il était en
+chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'était à démonter
+toutes les prévisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'étant
+ni un ministre ni un archevêque, et ressemblant beaucoup plus à un
+orang-outang qu'à un homme.
+
+--Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe
+droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous
+avez demandé: à me parler; me voilà.
+
+--C'est-à-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demandé à parler à monseigneur
+l'archevêque de Cambrai.
+
+--Eh bien! c'est moi.
+
+--Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau à
+deux mains et en s'inclinant jusqu'à terre. Excusez-moi, mais je n'avais
+pas reconnu Votre Éminence; il est vrai que c'est la première fois que
+j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum! à cet air de majesté...
+hum! hum!...
+
+J'aurais dû comprendre....
+
+--Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du
+bonhomme.
+
+--Jean Buvat, pour vous servir.
+
+--Vous êtes?
+
+--Employé à la Bibliothèque.
+
+--Et vous avez à me faire des révélations relatives à l'Espagne?
+
+--C'est-à-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse
+six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a doué d'une
+fort belle écriture, je fais des copies.
+
+--Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donné à copier des
+choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les
+apportez, n'est-ce pas?
+
+--Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en étendant
+la main vers Dubois.
+
+Dubois fit un bond de sa chaise à Buvat, prit le rouleau désigné, alla
+s'asseoir à un bureau, et, en un tour de main ayant enlevé la ficelle et
+l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers
+sur lesquels il tomba étaient écrits en espagnol; mais comme Dubois
+avait été envoyé deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue
+de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup
+d'oeil de quelle importance étaient ces papiers. En effet, ce n'était
+rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des
+officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste
+composé par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour
+soulever le royaume. Ces différentes pièces étaient adressées
+directement à Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour
+être de la main même de Cellamare annonçait que le dénouement de la
+conspiration étant très prochain, il entretiendrait jour par jour Sa
+Majesté Catholique de tous les événements considérables qui pourraient
+en hâter ou retarder le résultat. Puis enfin venait comme complément le
+fameux plan des conjurés, que nous avons mis sous les yeux de nos
+lecteurs, et qui, resté par mégarde au milieu des autres pièces
+traduites en espagnol, avait donné l'éveil à Buvat. Près du plan, de la
+plus belle écriture du bonhomme, était la copie qu'il avait commencé
+d'en faire, et qui était interrompue à ces mots:
+
+«Agir de même dans toutes les provinces.»
+
+Buvat avait suivi avec une certaine anxiété tous les mouvements de la
+figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'étonnement à la joie, puis
+de la joie à l'impassibilité. Dubois, à mesure qu'il continuait de lire,
+avait bien passé successivement une jambe sur l'autre, s'était bien
+mordu les lèvres, s'était bien pincé le bout du nez, mais tout cela
+était à peu près intraduisible pour Buvat, et à la fin de la lecture, il
+n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevêque, qu'à la fin de
+la copie il n'avait compris l'original espagnol.
+
+Quant à Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le
+commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rêvait au
+moyen de s'en faire livrer la fin. Voilà ce que signifiaient au fond ces
+jambes croisées, ces lèvres mordues et ce nez pincé. Enfin, il parut
+avoir pris sa résolution, son visage s'éclaira d'une bienveillance
+charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-là s'était tenu
+respectueusement debout.
+
+--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.
+
+--Merci, monseigneur, répondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas
+fatigué.
+
+--Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.
+
+En effet, depuis qu'il avait lu le procès-verbal de question de Van den
+Enden, Buvat avait conservé dans les jambes un tremblement nerveux à peu
+près semblable à celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent
+d'avoir la maladie.
+
+--Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai
+depuis deux heures, mais j'éprouve une véritable difficulté à me tenir
+debout.
+
+--Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.
+
+Buvat regarda Dubois d'un air de stupéfaction qui, dans tout autre
+moment, l'eût fait éclater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de
+s'apercevoir de son étonnement, et, tirant une chaise qui était à sa
+portée, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire
+de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en
+chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau à terre,
+serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme
+d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'était pas accomplie sans
+une violente commotion intérieure, ainsi que pouvait l'attester son
+visage, qui, de blanc comme un lis qu'il était en entrant, était devenu
+rouge comme une pivoine.
+
+--Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous
+faites des copies?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et cela vous rapporte?
+
+--Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.
+
+--Vous avez cependant une superbe écriture, monsieur Buvat.
+
+--Oui, mais tout le monde n'apprécie pas comme Votre Éminence ce talent
+à sa valeur.
+
+--C'est vrai; mais, en outre, vous êtes employé à la bibliothèque.
+
+--J'ai cet honneur.
+
+--Et votre place vous rapporte?
+
+--Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien
+du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit à la fin de
+chaque mois que le roi est trop gêné pour qu'on nous paie.
+
+--Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majesté? C'est très
+bien, monsieur Buvat, c'est très bien.
+
+Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.
+
+--Et peut-être avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une
+famille, une femme, des enfants?
+
+--Non, monseigneur, jusqu'à présent j'ai vécu dans le célibat.
+
+--Mais des parents au moins?
+
+--Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de
+talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme
+monsieur Greuze.
+
+--Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?
+
+--Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune
+demoiselle de noblesse, fille d'un écuyer de monsieur le régent, du
+temps qu'il était encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'être
+tué à la bataille d'Almanza.
+
+--Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?
+
+--Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non,
+Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chère enfant! et
+elle rapporte plus à la maison qu'elle ne coûte. Bathilde une charge!
+D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le
+marchand de couleurs au coin de la rue de Cléry, lui compte
+quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite....
+
+--Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'êtes pas riche.
+
+--Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je
+voudrais bien l'être pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir
+de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de
+l'État, on me paye mon arriéré ou au moins un acompte....
+
+--Et à quoi cela peut-il se monter, votre arriéré?
+
+--À quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.
+
+--Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.
+
+--Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!
+
+--Oui... ce n'est rien.
+
+--Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que
+le roi ne peut pas le payer.
+
+--Mais cela ne vous fera pas riche.
+
+--Cela me mettrait à mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur,
+que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État....
+
+--Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela à vous offrir.
+
+--Offrez, monseigneur.
+
+--Vous avez votre fortune au bout des doigts.
+
+--Ma mère me l'a toujours dit, monseigneur.
+
+--Cela prouve, mon cher Buvat, que c'était une femme de grands sens que
+madame votre mère.
+
+--Eh bien! monseigneur, me voilà tout prêt, que faut-il que je fasse
+pour cela?
+
+--Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, séance
+tenante, une copie de tout ceci.
+
+--Mais, monseigneur....
+
+--Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez à la
+personne qui vous a donné ces papiers les copies et les originaux, comme
+s'il n'était rien arrivé, vous prendrez tout ce que cette personne vous
+donnera; vous me l'apporterez aussitôt, afin que je le lise, puis vous
+en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indéfiniment,
+jusqu'à ce que je vous dise: Assez.
+
+--Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je
+trompe la confiance du prince.
+
+--Ah! ah! c'est un prince à qui vous avez affaire, mon cher monsieur
+Buvat? et comment s'appelle ce prince?
+
+--Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le
+dénonce....
+
+--Ah çà! mais... et qu'êtes-vous venu faire ici?
+
+--Monseigneur, je suis venu vous prévenir du danger que courait Son
+Altesse, monseigneur le régent, et voilà tout.
+
+--Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester
+là?
+
+--Mais je le désire, monseigneur.
+
+--Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur
+Buvat.
+
+--Comment, impossible?
+
+--Tout à fait.
+
+--Monseigneur l'archevêque, je suis un honnête homme!
+
+--Monsieur Buvat, vous êtes un niais.
+
+--Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.
+
+--Mon cher monsieur, vous parlerez.
+
+--Mais si je parle, je suis le dénonciateur du prince.
+
+--Mais si vous ne parlez pas, vous êtes complice.
+
+--Complice, monseigneur! et de quel crime?
+
+--Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a
+l'oeil sur vous, monsieur Buvat.
+
+--Sur moi, monseigneur?
+
+--Oui, sur vous.... Sous prétexte qu'on ne vous paie point vos
+appointements, vous tenez des propos fort séditieux contre l'État.
+
+--Oh! monseigneur, peut-on dire!...
+
+--Sous prétexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites
+des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.
+
+--Monseigneur, je ne m'en suis aperçu qu'hier; je ne sais pas
+l'espagnol.
+
+--Vous le savez, monsieur!
+
+--Je vous jure, monseigneur....
+
+--Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une
+faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.
+
+--Comment, ce n'est pas le tout?
+
+--Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur?
+Voyez....
+
+«Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des
+Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
+
+--Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai découvert....
+
+--Monsieur Buvat, on en a envoyé aux galères qui en avaient fait moins
+que vous.
+
+--Monseigneur!
+
+--Monsieur Buvat, on en a pendu qui étaient moins coupables que vous ne
+l'êtes.
+
+--Monseigneur! monseigneur!
+
+--Monsieur Buvat, on en a écartelé....
+
+--Grâce! monseigneur, grâce!
+
+--Grâce! grâce à un misérable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous
+faire mettre à la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde à
+Saint-Lazare.
+
+--À Saint-Lazare! Bathilde à Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde à
+Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?
+
+--Moi, monsieur Buvat!
+
+--Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'écria Buvat, qui
+pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-même, mais qui, à l'idée
+d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une
+fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une
+demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauvé la vie au
+régent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse....
+
+--Vous irez d'abord à la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant
+à casser la sonnette, et puis après nous verrons ce que nous déciderons
+de mademoiselle Bathilde.
+
+--Monseigneur, que faites-vous?
+
+--Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.
+
+--Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!
+
+--Faites ce que j'ai ordonné, reprit Dubois.
+
+L'huissier sortit.
+
+--Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obéirai.
+
+--Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procès! on vous en fera
+un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tâterez.
+
+--Monseigneur, s'écria Buvat en tombant à genoux, que faut-il que je
+fasse?
+
+--Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.
+
+--Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est à la porte et
+l'exempt dans l'antichambre.
+
+--Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant
+le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans
+pitié?
+
+--Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.
+
+--C'est le prince de Listhnay, monseigneur.
+
+--Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?
+
+--Il demeure rue du Bac, n° 110, monseigneur.
+
+--Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?
+
+--Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets à l'instant même, dit Buvat, et
+il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans
+l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la première page
+une superbe majuscule. M'y voilà, m'y voilà; seulement, monseigneur,
+vous me permettrez d'écrire à Bathilde que je ne rentrerai pas dîner.
+Bathilde à Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois!
+c'est qu'il le ferait comme il le dit.
+
+--Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de
+l'État, et vous le saurez à vos dépens si vous ne reportez pas ces
+papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en
+faire ici même, chaque soir, une copie.
+
+--Mais, monseigneur, dit Buvat désespéré, je ne puis pas venir ici et
+aller à mon bureau, cependant.
+
+--Eh bien! vous n'irez pas à votre bureau! le beau malheur!
+
+--Comment, je n'irai pas à mon bureau! Mais voilà douze ans,
+monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.
+
+--Eh bien! je vous donne congé pour un mois, moi.
+
+--Mais je perdrai ma place, monseigneur.
+
+--Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?
+
+--Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'être fonctionnaire public! et
+puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil
+de cuir! s'écria Buvat prêt à pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre
+tout cela.
+
+--Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre
+fauteuil, obéissez donc.
+
+--Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'étais à vos ordres,
+monseigneur?
+
+--Alors vous ferez tout ce que je voudrai?
+
+--Tout.
+
+--Sans en souffler le mot à personne?
+
+--Je serai muet.
+
+--Pas même à mademoiselle Bathilde?
+
+--Oh! à elle moins qu'à personne monseigneur!
+
+--C'est bon; à cette condition, je te pardonne.
+
+--Oh! monseigneur!
+
+--J'oublierai ta faute.
+
+--Monseigneur est trop bon.
+
+--Et même... et même peut-être irai-je jusqu'à te récompenser.
+
+--Oh! monseigneur! tant de magnanimité!
+
+--C'est bien! c'est bien! À la besogne.
+
+--M'y voilà! monseigneur, m'y voilà!
+
+Et Buvat se mit à écrire de son écriture coulée qui était la plus
+rapide, sans lever l'oeil autrement que pour le porter de la copie à
+l'original et le reporter de l'original à la copie, et sans s'arrêter
+que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait à
+grosses gouttes.
+
+Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet à la
+Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers
+la porte de la chambre.
+
+--Eh bien! compère, dit tout bas celle-ci, qui malgré la défense à elle
+exprimée ne pouvait retenir sa curiosité, eh bien! ton écrivain, où
+est-il?
+
+--Le voilà, dit Dubois en montrant Buvat qui, couché sur son papier,
+piochait d'ardeur.
+
+--Que fait-il?
+
+--Ce qu'il fait?
+
+--Oui, je te le demande.
+
+--Ce qu'il fait? Devine!
+
+--Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?
+
+--Tu veux donc que je te le dise?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! il expédie....
+
+--Quoi?
+
+--Il expédie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?
+
+La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en
+tressaillit et se retourna malgré lui.
+
+Mais déjà Dubois avait poussé la Fillon hors de la chambre, en lui
+recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que
+ferait son capitaine.
+
+Mais, demandera peut-être le lecteur, que faisaient pendant tout ce
+temps Bathilde et d'Harmental?
+
+Rien: ils étaient heureux
+
+
+
+
+Chapitre 36
+
+
+Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant
+d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de
+travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de
+Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus
+agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si
+taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute
+contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette
+question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale,
+répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette
+réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson,
+il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à
+son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne
+voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à
+d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui
+lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que,
+comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille,
+d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état
+le plus heureux de la terre.
+
+Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de
+mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son
+souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux
+heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet.
+
+--Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si
+tu étais des nôtres ce soir, dit le régent.
+
+--Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.
+
+--Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce
+n'est plus aujourd'hui dimanche?
+
+--Si fait, monseigneur.
+
+--Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives,
+tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas;
+il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma
+parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent
+pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous
+aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas
+quelque rendez-vous avec Richelieu.
+
+--C'est votre liste, monseigneur?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'oeil sur
+la mienne?
+
+--Tu en as donc fait une aussi?
+
+--Non; on me l'a apportée toute faite.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur
+un papier que lui présenta Dubois.
+
+«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi
+d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis,
+maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet,
+chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de
+Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.»
+
+Eh bien! après?
+
+--Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc.
+
+«--Protestation de la noblesse.»
+
+--Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas
+le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.
+
+--«Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y
+puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de
+Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de
+Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!»
+Et où diable as-tu péché tout cela, sournois?
+
+--Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un
+coup d'oeil sur ceci.
+
+--«Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des
+places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.»
+Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la
+France! Qui veut faire cela, Dubois?
+
+--Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous
+offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne.
+
+--«Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies?
+
+--Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux!
+
+--Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a
+placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel oeil vos fidèles sujets
+peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je
+prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume»
+Convoquer les états généraux! au nom de qui?
+
+--Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.
+
+--Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il
+n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées
+pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde
+fois pour le renverser.
+
+--Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment,
+s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et
+ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois
+présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle
+impatience qu'il le déchira en l'ouvrant.
+
+--Allons! murmura le régent.
+
+--N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit
+Dubois: rapprochez-les et lisez.
+
+Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:
+
+--«Très chers et bien aimés.»
+
+--Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien
+moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être
+remises au roi?
+
+--Demain, monseigneur.
+
+--Par qui?
+
+--Par le maréchal!
+
+--Par Villeroy?
+
+--Par lui-même.
+
+--Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?
+
+--Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.
+
+--Encore un tour de Richelieu.
+
+--Votre Altesse a mis le doigt dessus.
+
+--Et de qui tiens-tu tous ces papiers?
+
+--D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu
+que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte
+de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.
+
+--Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les
+imbéciles!
+
+--Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux
+prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!
+
+--Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?
+
+--Rue du Bac, 110.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Si fait, monseigneur, vous le connaissez.
+
+--Et où l'ai-je vu?
+
+--Dans votre antichambre.
+
+--Comment! ce prétendu prince de Listhnay....
+
+--N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de
+madame du Maine.
+
+--Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!
+
+--Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette
+fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.
+
+--Voyons d'abord au plus pressé.
+
+--Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?
+
+--Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en
+personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné
+à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien
+encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la
+France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par
+votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre
+de nouveau par votre fatuité politique.
+
+--Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?
+
+--Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant
+délit.
+
+--Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le
+roi?
+
+--Oui.
+
+--Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.
+
+--Après?
+
+--Vous le précéderez chez Sa Majesté.
+
+--Et là je lui reproche en face du roi....
+
+--Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier
+ouvrit la porte.
+
+--Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que
+veux-tu?
+
+--Monsieur le duc de Saint-Simon.
+
+--Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.
+
+L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis
+s'adressant de nouveau au régent:
+
+--Des plus sérieuses, monseigneur.
+
+--Eh bien! qu'il entre.
+
+Saint-Simon entra.
+
+--Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois,
+et dans cinq minutes je suis à vous.
+
+Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans
+un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas,
+après quoi Dubois prit congé du régent.
+
+--Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de
+service.
+
+Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est
+malade.
+
+Et il sortit.
+
+--Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude
+réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit
+calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.
+
+--Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à
+m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai
+d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.
+
+--Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité
+ce soit un peu tard.
+
+--Comment cela, mon cher duc?
+
+--Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à
+la calomnie.
+
+--Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle
+mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.
+
+--Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se
+machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus
+sifflante et plus venimeuse que jamais.
+
+--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?
+
+--Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les
+degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et
+qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de
+complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes,
+monseigneur?
+
+--Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre
+duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut
+les laisser chanter: si seulement ils payaient!
+
+--Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.
+
+Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière
+des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en
+haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable
+sentiment de dégoût, il commença de lire:
+
+ _Vous dont l'éloquence rapide_
+ _Contre deux tyrans inhumains_
+ _Eut jadis l'audace intrépide_
+ _D'armer les Grecs et les Romains_
+ _Contre un monstre encore plus farouche_
+ _Mettez votre fiel dans ma bouche_
+ _Je brûle de suivre vos pas,_
+ _Et je vais tenter cet ouvrage_
+ _Plus charmé de votre courage_
+ _Qu'effrayé de votre trépas!_
+
+--Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.
+
+--Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:
+
+ _À peine ouvrit-il ses paupières,_
+ _Que tel qu'il se montre aujourd'hui_
+ _Il fut indigné des barrières_
+ _Qu'il voit entre le trône et lui._
+ _Dans ces détestables idées_
+ _De l'art des Circés, des Médées,_
+ _Il fit ses uniques plaisirs_
+ _Croyant cette voie infernale_
+ _Digne de remplir l'intervalle_
+ _Qui s'opposait à ses désirs._
+
+--Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si
+méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.
+
+--Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de
+quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour,
+tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la
+bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de
+Steinkerque et de Lérida.
+
+--Vous le voulez donc, duc?
+
+--Il le faut, monseigneur.
+
+Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable
+reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour
+arriver plus tôt à la fin:
+
+ _Tombent frappés des mêmes coups;_
+ _Le frère est suivi par le frère,_
+ _L'épouse devance l'époux;_
+ _Mais, ô coups toujours plus funestes!_
+ _Sur deux fils, nos uniques restes,_
+ _La faux de la Parque s'étend;_
+ _Le premier a rejoint sa race,_
+ _L'autre dont la couleur s'efface,_
+ _Penche vers son dernier instant!_
+
+Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un
+accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au
+dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le
+papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et
+deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.
+
+--Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié
+pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût
+là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le
+conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier
+serait convaincu de votre innocence.
+
+--Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en
+fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les
+vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah!
+monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur
+scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je
+les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je
+les écrase.
+
+--Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se
+présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les
+saisir.
+
+Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage
+décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était
+naturelle.
+
+--Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la
+réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour
+aujourd'hui.
+
+--Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque
+chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai
+à sauver la France.
+
+Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.
+
+Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et,
+contre son habitude, alla coucher à Versailles.
+
+
+
+
+Chapitre 37
+
+
+Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment où on levait le
+roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majesté, et lui annonça que S. A.
+R. monseigneur le duc d'Orléans sollicitait l'honneur d'assister à sa
+toilette. Louis XV, qui n'était encore habitué à rien faire par
+lui-même, se retourna vers monsieur de Fréjus, qui était assis dans le
+coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il
+avait à faire, et à cette interrogation muette, monsieur de Fréjus, non
+seulement fit un signe de tête qui voulait dire qu'il fallait recevoir
+Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitôt, il alla de sa
+personne lui ouvrir la porte. Le régent s'arrêta un instant sur le seuil
+pour remercier Fleury, puis s'étant assuré d'un coup d'oeil rapide
+autour de la chambre que le maréchal de Villeroy n'était pas encore
+arrivé il s'avança vers le roi.
+
+Louis XV était à cette époque un bel enfant de neuf à dix ans, aux longs
+cheveux châtains, aux yeux noirs comme de l'encre, à la bouche pareille
+à une cerise, et au teint rosé qui comme celui de sa mère, Marie de
+Savoie, duchesse de Bourgogne, était sujet à de subites pâleurs. Quoique
+son caractère fût encore fort irrésolu, à cause du tiraillement auquel
+le soumettait perpétuellement le double gouvernement du maréchal de
+Villeroy et de monsieur de Fréjus, il avait dans toute la physionomie
+quelque chose d'ardent et de résolu qui dénotait l'arrière petit-fils de
+Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui.
+D'abord prévenu contre monsieur le duc d'Orléans qu'on avait fait tout
+au monde pour représenter contre l'homme de France qui lui voulait le
+plus de mal, il avait senti cette prévention céder peu à peu aux
+entrevues qu'il avait eues avec le régent, dans lequel, avec cet
+instinct juvénile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu
+un ami.
+
+De son côté, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orléans avait pour
+le roi, outre le respect qui lui était dû, les prévenances les plus
+attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient être
+soumises à sa jeune intelligence lui étaient toujours présentées avec
+tant de lucidité et d'esprit, que, d'un travail politique qui eût été
+une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de récréation que
+l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi
+que presque toujours ce travail était récompensé par les plus beaux
+jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi,
+tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majesté accueillit donc le régent
+avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main à baiser avec
+une grâce toute particulière, tandis que monseigneur l'évêque de Fréjus,
+fidèle à son système d'humilité, s'en était allé se rasseoir dans le
+même petit coin où l'avait surpris l'arrivée de Son Altesse.
+
+--Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce
+petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'étiquette qu'on lui
+imposait n'avait pu ôter toute sa grâce; d'autant plus content que,
+comme ce n'est pas votre heure habituelle, je présume que vous venez
+m'annoncer une bonne nouvelle.
+
+--Deux, sire, répondit le régent. La première, c'est qu'il vient de
+m'arriver une énorme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de
+contenir....
+
+--Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le
+régent? s'écria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains
+sans s'inquiéter de son valet de chambre qui demeurait debout derrière
+lui tenant à la main la petite épée à poignée d'acier qu'il allait lui
+agrafer à la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que
+vous êtes gentil! oh!
+
+Que je vous aime, monsieur le régent!
+
+--Sire, je ne fais que mon devoir, répondit le duc d'Orléans en
+s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour
+cela.
+
+--Et où est-elle, monsieur, où est-elle, cette bienheureuse caisse?
+
+--Chez moi, sire, et si Votre Majesté le veut, je la ferai transporter
+ici dans le courant de la journée, ou demain matin.
+
+--Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.
+
+--Mais c'est qu'elle est chez moi.
+
+--Eh bien! allons chez vous, s'écria l'enfant en courant vers la porte,
+sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette fût
+achevée, son épée, sa petite veste de satin et son cordon bleu.
+
+--Sire, dit monsieur de Fréjus en s'avançant, je ferai observer à Votre
+Majesté qu'elle s'abandonne trop passionnément au plaisir que lui cause
+la possession d'objets qu'elle devrait déjà regarder comme des
+futilités.
+
+--Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un
+effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas
+encore dix ans, et j'ai bien travaillé hier.
+
+--C'est vrai, dit monsieur de Fréjus en souriant. Aussi Votre Majesté
+s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demandé à monsieur le régent
+quelle est la seconde nouvelle qu'il avait à lui annoncer.
+
+--Ah! oui, monsieur, à propos, quelle est cette seconde nouvelle?
+
+--Un travail qui doit être profitable à la France, sire et qui est d'une
+telle importance, que je tiens à le soumettre à Votre Majesté.
+
+--L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.
+
+--Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majesté si bien disposée à
+ce travail, et je l'ai laissé dans mon cabinet.
+
+--Eh bien! dit Louis XV en se tournant moitié vers monsieur de Fréjus et
+moitié vers le régent, et en les regardant tous deux tour à tour avec un
+oeil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire
+ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de
+Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre
+cabinet, où nous travaillerions.
+
+--C'est contre l'étiquette, sire, répondit le régent; mais si Votre
+Majesté le veut....
+
+--Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se
+tournant vers M. de Fréjus et en le regardant d'un oeil si doux qu'il
+n'y avait pas moyen d'y résister, si mon bon précepteur le permet.
+
+--Monsieur de Fréjus y verrait-il quelque inconvénient? dit le régent en
+se retournant vers Fleury et en prononçant ces paroles avec un accent
+qui indiquait que le précepteur le blesserait souverainement en
+repoussant la requête que lui présentait son royal élève.
+
+--Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majesté
+s'habitue à travailler, et si les lois de l'étiquette peuvent être
+violées, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple
+un heureux résultat. Seulement, je demanderai à monseigneur la
+permission d'accompagner Sa Majesté.
+
+--Comment donc, monsieur! dit le régent; mais avec le plus grand
+plaisir.
+
+--Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'écria Louis XV. Vite, ma veste, mon
+épée, mon cordon bleu. Me voilà, monsieur le régent, me voilà! Et il
+s'avança pour prendre la main du régent, mais au lieu de se laisser
+aller à cette familiarité, le régent s'inclina, et ouvrant lui-même la
+porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit à trois
+ou quatre pas avec monsieur de Fréjus, et le chapeau à la main.
+
+Les appartements du roi, situés au rez-de-chaussée, étaient de
+plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orléans, et n'étaient
+séparés que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite
+galerie qui conduisait à une autre antichambre donnant chez le régent.
+Le passage fut donc court, et comme le roi était pressé d'arriver, on se
+trouva en un instant dans un grand cabinet éclairé par quatre fenêtres
+s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, à l'aide de deux
+marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un
+autre plus petit où M. le régent avait l'habitude de travailler et de
+faire entrer les intimes ou les favorisés. Toute la cour de Son Altesse
+attendait là, et c'était chose naturelle, puisque c'était l'heure du
+lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan,
+capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare,
+capitaine des gardes, ni un nombre assez considérable de chevau-légers
+qui se promenaient en dehors des fenêtres. Il est vrai que, sur une
+table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse,
+dont la taille exorbitante lui avait, malgré l'exhortation à peine
+refroidie de monsieur de Fréjus, fait pousser un cri de joie.
+
+Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages
+de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur
+le régent avait fait appeler deux valets de chambre, armés de ciseaux,
+lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui
+fermait la caisse, et mirent à découvert la plus splendide collection de
+joujoux qui aient jamais ébloui l'oeil d'un roi de neuf ans.
+
+À cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni précepteur, ni étiquette, ni
+capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se
+précipita vers le paradis qui lui était ouvert, et, comme d'une mine
+inépuisable, comme d'une corbeille de fée, comme d'un trésor des Mille
+et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux à
+trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie,
+des colporteurs chargés de leurs balles, des escamoteurs avec leurs
+gobelets, enfin ces mille merveilles du premier âge qui, dans la soirée
+de Noël, font tourner la tête à tous les enfants d'outre-Rhin; et cela
+avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de
+Fréjus lui-même respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de
+son royal élève. Les assistants le regardaient avec le silence religieux
+qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus
+profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les
+antichambres.
+
+La porte s'ouvrit, un huissier annonça le duc de Villeroy, et le
+maréchal parut sur le seuil, la canne à la main, effaré, secouant sa
+perruque, et demandant à grands cris le roi. Comme on était habitué à
+ces façons de faire, monsieur le régent se contenta de lui montrer Sa
+Majesté qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le
+parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inépuisable
+récipient. Le maréchal n'avait rien à dire; il était en retard de près
+d'une heure. Le roi était avec monsieur de Fréjus, cet autre lui-même,
+mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de
+lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majesté courait quelque
+danger, il était là pour la défendre. Le régent échangea un regard
+d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan;
+les choses allaient que c'était merveille.
+
+La caisse vide, et après avoir laissé un instant le roi jouir de la
+possession visuelle de tous ses trésors, monsieur le régent s'approcha
+de lui, et, le chapeau toujours à la main, lui rappela la promesse qu'il
+lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de
+l'État. Louis XV, avec cette ponctualité de parole qui lui fit dire
+depuis que l'exactitude était la politesse des rois, jeta un dernier
+coup d'oeil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter
+dans ses appartements, permission qui lui fut aussitôt accordée, et
+s'avança vers le petit cabinet dont monsieur le régent lui ouvrit la
+porte. Alors selon leurs caractères différents, ou plutôt selon
+l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre,
+monsieur de Fleury, qui, sous prétexte de sa répugnance à se mêler des
+affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit
+quelques pas en arrière et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au
+contraire le maréchal s'élança en avant, et, voyant le roi entrer dans
+le cabinet, voulut le suivre. C'était ce moment qu'avait préparé le
+régent et qu'il attendait avec impatience.
+
+--Pardon, monsieur le maréchal, dit-il alors en barrant le passage au
+duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai à entretenir Sa Majesté
+demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me
+laisser un instant avec elle en tête-à-tête.
+
+--En tête-à-tête! s'écria Villeroy, en tête-à-tête! Mais vous savez
+bien, monseigneur, que c'est impossible.
+
+--Impossible, monsieur le maréchal! répondit le régent avec le plus
+grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?
+
+--Parce qu'en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté, j'ai le droit de
+l'accompagner partout.
+
+--D'abord, monsieur, reprit le régent, ce droit ne me paraît reposer sur
+aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolérer jusqu'à cette
+heure, non pas ce droit mais cette prétention, c'est que l'âge du roi la
+rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majesté va atteindre sa
+dixième année, maintenant qu'elle commence à permettre que je l'initie à
+la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conféré
+le titre de son précepteur, vous trouverez bon, monsieur le maréchal,
+que, comme monsieur de Fréjus et vous, j'aie avec Sa Majesté mes heures
+de tête-à-tête. Cela vous sera d'autant moins pénible à accorder,
+monsieur le maréchal, ajouta le régent avec un sourire à l'expression
+duquel il était difficile de se tromper, que vous êtes trop savant sur
+ces sortes de matières pour qu'il vous reste quelque chose à y
+apprendre.
+
+--Mais, monsieur, répliqua le maréchal en s'échauffant selon son
+habitude et en oubliant toute convenance à mesure qu'il s'échauffait,
+monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon élève.
+
+--Je le sais, monsieur, dit le régent du même ton railleur qu'il avait
+commencé à prendre avec lui, et faites de Sa Majesté un grand capitaine,
+je ne vous en empêche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font
+témoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur maître; mais dans ce
+moment, monsieur le maréchal, il ne s'agit aucunement de science
+militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'État qui ne peut être
+confié qu'à Sa Majesté. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle
+l'expression du désir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.
+
+--Impossible, monseigneur, impossible! s'écria le maréchal perdant de
+plus en plus la tête.
+
+--Impossible! reprit le régent, et pourquoi?
+
+--Pourquoi? continua le maréchal, pourquoi?... parce que mon devoir est
+de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne
+permettrai pas....
+
+--Prenez garde, monsieur le maréchal, interrompit le duc d'Orléans avec
+une indéfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me
+manquer de respect!
+
+--Monseigneur, reprit le maréchal s'échauffant de plus en plus, je sais
+le respect que je dois à votre Altesse Royale pour le moins autant que
+ce que je dois à ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majesté
+ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hésita.
+
+--Attendu? reprit monsieur le régent, attendu?... Achevez, monsieur.
+
+--Attendu que je réponds de sa personne, dit le maréchal, qui, poussé
+par cette espèce de défi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.
+
+À ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les
+spectateurs de cette scène un moment de silence pendant lequel on
+n'entendit rien que les grommellements du maréchal et les soupirs
+étouffés de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orléans, il releva la
+tête avec un sourire de souverain mépris, et prenant peu à peu cet air
+de dignité qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les
+plus imposants du monde:
+
+--Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous méprenez étrangement, ce me
+semble, et vous croyez parler à quelque autre. Mais puisque vous oubliez
+qui je suis, c'est à moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare,
+continua le régent en s'adressant à son capitaine des gardes, faites
+votre devoir.
+
+Alors seulement le maréchal de Villeroy, comme si le plancher manquait
+sous lui, comprit dans quel précipice il glissait, et ouvrit la bouche
+pour balbutier une excuse; mais le régent ne lui laissa pas même le
+temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez.
+
+Aussitôt, et avant qu'il fût revenu de sa surprise, le marquis de Lafare
+s'approcha du maréchal et lui demanda son épée.
+
+Le maréchal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se
+berçait dans son impertinence sans que personne prît la peine de l'en
+tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la
+voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus impérative que la
+première, il détacha son épée et la donna au marquis de Lafare.
+
+En même temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux
+mousquetaires gris y poussent le maréchal; la chaise se referme,
+d'Artagnan et Lafare se placent à chaque portière, et, en un clin
+d'oeil, le prisonnier est emporté par une des fenêtres latérales dans
+les jardins. Les chevau-légers, qui ont le mot d'ordre, se mettent à sa
+suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne à
+gauche, on entre dans l'Orangerie; là, dans une première pièce, on
+laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle
+contient, entrent dans une seconde chambre accompagnés seulement de
+Lafare et de d'Artagnan.
+
+Toutes ces choses s'étaient passées si rapidement, que le maréchal,
+dont la première qualité n'était point le sang-froid, n'avait pas eu le
+temps de se remettre. Il s'était vu désarmer, il s'était senti emporter,
+il se trouvait enfermé avec deux hommes qu'il savait ne pas professer
+pour lui une grande amitié, et, s'exagérant toujours son importance, il
+se crut perdu.
+
+--Messieurs! s'écria-t-il en pâlissant, et tandis que la sueur et la
+poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'espère qu'on ne veut
+pas m'assassiner.
+
+--Non, monsieur le maréchal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis
+que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au maréchal sa
+perruque tout effarouchée, ne pouvait s'empêcher de rire. Non, monsieur,
+il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique.
+
+--Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le maréchal à qui cette
+assurance rendait un peu de tranquillité.
+
+--Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce
+matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de
+votre habit.
+
+Le maréchal, qui, préoccupé jusqu'alors de sa propre affaire, avait
+oublié celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main
+à la poche où étaient ces lettres.
+
+--Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arrêtant la main du
+maréchal, mais nous sommes autorisés à vous prévenir que, dans le cas où
+vous chercheriez à nous soustraire les originaux de ces lettres,
+monsieur le régent en a les copies.
+
+--Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autorisés à vous les
+prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident
+que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable,
+que vous poussiez la rébellion, monsieur le maréchal, jusqu'à vouloir
+lutter.
+
+--Et vous m'assurez, messieurs, dit le maréchal, que monseigneur le
+régent a les copies de ces lettres?
+
+--Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan.
+
+--Foi de gentilhomme! dit Lafare.
+
+--En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi
+j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent
+aucunement et que je ne m'étais chargé de remettre que par complaisance.
+
+--Nous savons cela, monsieur le maréchal, dit Lafare.
+
+--Seulement, ajouta le maréchal, j'espère, messieurs, que vous ferez
+valoir près de Son Altesse Royale la facilité avec laquelle je me suis
+soumis à ses ordres, et le regret bien sincère que j'ai de l'avoir
+offensée.
+
+--N'en doutez pas, monsieur le maréchal, toute chose sera rapportée
+comme elle s'est passée; mais ces lettres?
+
+--Les voici, monsieur, dit le maréchal en donnant les deux lettres à
+Lafare.
+
+Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que
+c'étaient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, après
+s'être assuré également qu'il n'y avait pas d'erreur.
+
+--Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le maréchal
+à sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le
+régent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous,
+d'avoir pour lui tous les égards dus à son mérite.
+
+Aussitôt la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le
+maréchal, allégé de ses deux lettres, et commençant à soupçonner le
+piège dans lequel il était tombé, repassa dans la première pièce, où
+l'attendaient les chevau-légers. Le cortège se dirigea vers la grille,
+où il arriva au bout d'un instant. Un carrosse à six chevaux attendait;
+on y porta le maréchal; d'Artagnan se plaça près de lui; un officier des
+mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur
+le devant, vingt mousquetaires se placèrent, quatre à chaque portière,
+douze à la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au
+galop.
+
+Quant au marquis de Lafare, qui s'était arrêté au haut de l'escalier de
+l'Orangerie pour assister à ce départ, à peine l'eut-il vu effectuer
+sans accident, qu'il reprit la route du château, les deux lettres de
+Philippe V à la main.
+
+
+
+
+Chapitre 38
+
+
+Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme
+d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la
+Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de
+Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais
+une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un
+l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de
+savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le
+paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui
+se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura
+d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le
+front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.
+
+--Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien
+tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses,
+mon cher pupille!
+
+--Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.
+
+--Alors, vous ne savez rien?
+
+--Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre
+n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir
+dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles
+dignes de la circonstance, faites en.
+
+--Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité
+laissera peu de chose à faire à mon imagination.
+
+--En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec
+plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons,
+qu'est-il arrivé?
+
+Contez-moi cela.
+
+--Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous
+avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de
+Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de
+Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du
+régent.
+
+--Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il
+était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la
+terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu.
+
+Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en
+pesant sur chaque syllabe.
+
+D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et
+comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent
+les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne
+manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui
+lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini:
+
+--Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de
+reconnaître la moindre altération.
+
+--Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est
+bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien
+difficile.
+
+--Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration,
+reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou
+de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous
+avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons
+plus que trente: voilà tout.
+
+--Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez
+pas facilement.
+
+--Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux
+en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez
+pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je
+répondrais Amen à votre De profundis.
+
+--Ainsi donc, votre avis?
+
+--Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue.
+Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur
+le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres
+de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne
+et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de
+Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout
+danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est
+parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage.
+
+--Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se
+rassurant.
+
+--Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.
+
+--De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux
+nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même.
+
+--Eh bien! il faudrait voir Valef.
+
+--Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir
+vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit
+pas encore arrivé.
+
+--Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!
+
+--Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en
+l'ouvrant.
+
+--Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à
+mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que
+Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer
+à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher,
+continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde
+de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle
+sache tout ce qu'elle vous doit.
+
+--Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne
+soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours.
+
+--Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au
+moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement
+royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un
+gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc,
+l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur.
+
+--Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental
+piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous
+seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.
+
+--Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin
+peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces
+choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui
+peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si
+fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.
+
+--Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos
+observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles
+me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous
+le pensions.
+
+--Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables.
+
+--Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud.
+
+--Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de
+venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.
+
+--Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental.
+
+--Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu.
+
+--Et comment cela, baron?
+
+--Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour
+aller chez le prince de Cellamare.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers.
+
+--On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud.
+
+--Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la
+majeure partie.
+
+--Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé.
+
+--Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que
+diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite
+Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de
+Longueville?
+
+--Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda
+d'Harmental.
+
+--Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde.
+J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme
+des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.
+
+--Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez
+l'ambassadeur?
+
+--En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train
+de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le
+prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de
+lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous
+paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup,
+son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade
+est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc
+demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à
+deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette
+tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne
+de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà
+sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.
+
+--Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud
+en secouant la tête.
+
+--Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord
+que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut
+sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la
+chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé
+de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux
+papiers en question le temps de brûler.
+
+--Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez,
+puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre
+visite?
+
+--Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au
+désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre
+connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres
+du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût.
+
+--Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à
+Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une
+heure entre les mains de Dubois?
+
+--Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin
+que si on les avait mises tout bonnement à la poste.
+
+--Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.
+
+--Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le
+droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique,
+lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en
+couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il
+était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait
+empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait
+déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que
+Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à
+coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre
+la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose:
+
+--Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres
+sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.
+
+--Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant
+et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de
+ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé.
+
+En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des
+cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et
+se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes
+allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne
+put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il
+eût deviné quelle était son intention.
+
+--Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts,
+je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je
+ne les savais pas assez braves pour aller au feu.
+
+--Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils
+sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez....
+
+Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il
+contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la
+mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment
+de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre
+qui se trouva sous sa main.
+
+--J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en
+regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le
+papier dans sa poche.
+
+--Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.
+
+--En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à
+peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de
+temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous.
+
+--Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré.
+
+--Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez.
+
+Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées.
+
+Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets
+appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon
+cabinet.
+
+--Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais....
+
+--Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la
+chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur
+l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État;
+ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le
+conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et
+emportez-le.
+
+--Et que fit le prince? demanda Brigaud.
+
+--Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon
+cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre
+serviteur se trouva sous le scellé.
+
+--Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu
+retiré?
+
+--Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et
+moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et
+que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de
+chambre du prince.
+
+--Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.
+
+--Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout
+tremblant.
+
+--Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur
+Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés.
+
+--Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui
+connaissez.
+
+--Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel,
+vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années
+sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du
+doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros
+cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de
+louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons
+de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés.
+
+--Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.
+
+--Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien
+du cabinet du prince.
+
+--Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa.
+
+--Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui
+pèse sur vous?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et vous vous y soumettez?
+
+--Je m'y soumets.
+
+--À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit
+Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de
+la cheminée, tout ce que je désirais avoir.
+
+Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda
+s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:
+
+--Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du
+cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en
+aller.
+
+--Tu savais donc que j'étais ici, maraud?
+
+--Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je
+vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez
+pas curieux de rester là trois jours.
+
+--Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée.
+
+--Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre.
+
+--Tu le vois bien, j'essaye de sortir.
+
+--Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne
+voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs,
+pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux.
+
+--Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?
+
+--Levez la tête.
+
+--Elle est levée.
+
+--Regardez en l'air.
+
+--J'y regarde.
+
+--À votre droite.
+
+--J'y suis.
+
+--Ne voyez-vous rien?
+
+--Ah! si fait: un oeil-de-boeuf.
+
+--Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose
+venue. L'oeil-de-boeuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser
+maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait
+de mal, monsieur le baron?
+
+--Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait
+un aussi bon lit où on le mène.
+
+--Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service
+que je lui ai rendu.
+
+--Les cent louis, n'est-ce pas?
+
+--C'est monsieur le baron qui me les a offerts.
+
+--Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment
+de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est
+six cents livres que tu gagnes au marché.
+
+--Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse.
+
+--C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille?
+
+--Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il
+traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite
+porte, car peut-être la grande est-elle gardée.
+
+--Merci de l'itinéraire.
+
+Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je
+trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis
+qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà.
+
+--Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier.
+
+--Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.
+
+--Diable! diable! diable! fit Brigaud.
+
+--Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé?
+
+--Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de
+Dubois est allé ramasser dans les cendres.
+
+--Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose.
+
+--Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être?
+
+--Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour
+ou l'autre nous saurons bien ce que c'était.
+
+En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte
+s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue.
+
+--Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame
+Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.
+
+--N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher
+baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de
+ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé
+Brigaud.
+
+--Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur
+pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous?
+
+--C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait
+pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu
+dit?
+
+--Vous-même.
+
+--Que me veux-tu?
+
+--Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame.
+
+--Que me veut-elle? le sais-tu?
+
+--Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement
+s'assemble demain.
+
+--Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental.
+
+--Et dans quel but? demanda Brigaud.
+
+--Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.
+
+--Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait?
+
+--C'est moi qui le lui ai dit.
+
+--Et où l'as-tu appris, toi?
+
+--Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez
+monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des
+Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui
+l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud.
+Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une
+fameuse baisse dans les écrevisses!
+
+--C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en
+descendant.
+
+--Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le
+baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous!
+
+Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il
+venait de produire sur ses trois auditeurs.
+
+--C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental.
+
+--Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef.
+
+--Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.
+
+--Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi,
+l'abbé, vous savez où je suis.
+
+--Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier?
+
+--Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à
+frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.
+
+L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent
+ensemble pour aller chacun où il avait dit.
+
+Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez
+Bathilde, qu'il trouva fort inquiète.
+
+Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore
+rentré.
+
+C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune
+fille avait l'âge de connaissance.
+
+
+
+
+Chapitre 39
+
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental,
+et trouva le jeune homme habillé et l'attendant. Tous deux
+s'enveloppèrent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs
+yeux, et s'acheminèrent par la rue le Cléry, la place des Victoires et
+le jardin du Palais-Royal.
+
+En approchant de la rue de l'Échelle, ils commencèrent à apercevoir un
+mouvement inaccoutumé, toutes les avenues des Tuileries étaient gardées
+par des détachements nombreux de chevau-légers et de mousquetaires et
+les curieux, exilés de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient
+sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se mêlèrent à la
+foule.
+
+Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils
+furent accostés par un officier de mousquetaires gris enveloppé comme
+eux d'un grand manteau. C'était Valef.
+
+--Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau?
+
+--Ah! c'est vous, l'abbé! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval,
+Malezieux et moi. Je les quitte à l'instant même, et ils doivent être
+aux environs. Ne nous éloignons pas d'ici et ils ne tarderont pas à nous
+rejoindre.
+
+Savez-vous quelque chose vous-même?
+
+--Non, rien; je suis passé chez Malezieux, mais il était déjà sorti.
+
+--Dites qu'il n'était pas encore rentré. Nous sommes restés toute la
+nuit à l'Arsenal.
+
+--Et aucune démonstration hostile n'a été faite? demanda d'Harmental.
+
+--Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse
+étaient convoqués pour le conseil de régence qui devait se tenir ce
+matin avant le lit de justice. À six heures et demie ils étaient tous
+deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus
+près des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la
+surintendance.
+
+--Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental.
+
+--On l'a acheminé sur Orléans, dans une voiture à quatre chevaux,
+accompagné d'un gentilhomme de la chambre du roi et escorté de douze
+chevau-légers.
+
+--Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres?
+demanda Brigaud.
+
+--Rien.
+
+--Que pense madame du Maine?
+
+--Qu'il se brasse quelque chose contre les princes légitimés, et qu'on
+va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs
+privilèges. Aussi ce matin elle a vertement chapitré son mari, qui lui a
+promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas.
+
+--Et monsieur de Toulouse?
+
+--Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abbé, il n'y a
+rien à en faire avec sa modestie ou plutôt son humilité. Il trouve
+toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse prêt à
+abandonner au régent ce qu'il lui demande.
+
+--À propos, le roi?
+
+--Eh bien! le roi....
+
+--Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur?
+
+--Ah! vous ne savez pas: il paraît qu'il y a un pacte entre le maréchal
+et monsieur de Fréjus, et que si l'on éloignait l'un de Sa Majesté,
+l'autre devait se retirer aussitôt. Hier, dans la matinée, monsieur de
+Fréjus a disparu.
+
+--Et où est-il?
+
+--Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte
+de son maréchal, est inconsolable de celle de son évêque.
+
+--Et par qui savez-vous tout cela?
+
+--Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, à
+Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouvé Sa Majesté au
+désespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait
+cassés. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le
+roi à la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante
+balivernes, et l'a presque consolé en cassant avec lui le reste de ses
+porcelaines et de ses carreaux.
+
+En ce moment, un individu vêtu d'une longue robe d'avocat et coiffé d'un
+bonnet carré passa près du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et
+Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le maréchal après
+la bataille de Ramillies, et qui était:
+
+ _Villeroy, Villeroy,_
+ _A fort bien servi le roi..._
+ _Guillaume, Guillaume, Guillaume._
+
+Brigaud se retourna, et sous ce déguisement crut reconnaître Pompadour.
+De son côté, l'avocat s'arrêta et s'approcha du groupe en question;
+l'abbé n'eut plus de doute: c'était bien le marquis.
+
+--Eh bien! maître Clément, lui dit-il, quelle nouvelle au palais?
+
+--Mais, répondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se
+confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries.
+
+--Vive Dieu! cria Valef, voilà qui me raccommodera avec les robes
+rouges; mais il n'osera.
+
+--Dame! vous savez que M. de Mesme est des nôtres; il a été nommé
+président par le crédit de monsieur du Maine.
+
+--Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et
+si vous n'avez pas d'autre certitude, maître Clément, je vous conseille
+de ne pas trop compter sur lui.
+
+--D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient
+d'obtenir du régent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son
+billet de retenue.
+
+--Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe
+quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait déjà du conseil de
+régence?
+
+En effet, un grand mouvement s'opérait dans la cour des Tuileries, et
+les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur
+poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au même instant, on vit
+paraître les deux frères. Ils échangèrent quelques mots; chacun monta
+dans son carrosse, et les deux voitures s'éloignèrent rapidement par le
+guichet du bord de l'eau.
+
+Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se
+perdirent en conjectures sur cet événement, qui, remarqué par beaucoup
+d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans
+pouvoir se rendre compte de sa véritable cause, lorsqu'ils aperçurent
+Malezieux qui paraissait les chercher. Ils allèrent à lui, et, à sa
+figure, décomposée, ils jugèrent que les renseignements, s'il en avait,
+devaient être peu rassurants.
+
+--Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque idée de ce qui se passe?
+
+--Hélas! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu.
+
+--Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitté le
+conseil de régence? reprit Valef.
+
+--J'étais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a
+fait arrêter le cocher et m'a envoyé par son valet de chambre ce petit
+billet au crayon.
+
+--Voyons, dit Brigaud. Et il lut:
+
+«Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le régent nous a fait
+inviter, Toulouse et moi, à quitter le conseil. Cette invitation m'a
+paru un ordre, et comme toute résistance eût été inutile, attendu que
+nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je
+ne sais même pas trop si nous pouvons compter, j'ai dû obéir. Tâchez de
+voir la duchesse, qui doit être aux Tuileries, et dites-lui que je me
+retire à Rambouillet, où j'attendrai les événements.
+
+Votre affectionné,
+
+Louis-Auguste.»
+
+--Le lâche! dit Valef.
+
+--Et voilà les gens pour lesquels nous risquons notre tête! murmura
+Pompadour.
+
+--Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre
+tête pour nous-mêmes, je l'espère bien, et non pas pour d'autres.
+N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! à qui diable en avez-vous?
+
+--Attendez donc, l'abbé, répondit d'Harmental; c'est qu'il me semble
+reconnaître... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-même! Vous ne
+vous éloignez pas d'ici, messieurs?
+
+--Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.
+
+--Ni moi, dit Valef.
+
+--Ni moi, dit Malezieux.
+
+--Ni moi, dit l'abbé.
+
+--Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.
+
+--Où allez-vous? demanda Brigaud.
+
+--Ne faites pas attention, l'abbé, dit d'Harmental; c'est pour affaire
+qui m'est personnelle.
+
+En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitôt à fendre la
+foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il
+suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grâce à sa
+force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'était
+approché de la grille, lui et les deux donzelles avinées qui pendaient à
+ses bras.
+
+--Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en
+accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traçait sur le
+sable avec le bout de sa canne, tandis qu'à chacun de ses mouvements sa
+longue épée frétillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que
+c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu
+lieu à la mort du feu roi; quand on a cassé le testament et qu'on a
+déclaré, sauf le respect dû à Sa Majesté Louis XIV, que les bâtards
+étaient toujours des bâtards. Voyez-vous, ça se passe dans une grande
+salle, longue ou carrée, ça n'y fait rien; le lit du roi est ici, les
+pairs sont là, le parlement est en face.
+
+--Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que
+cela t'amuse, ce qu'il te conte là?
+
+--Mais pas le moindrement; ce n'était pas la peine de nous emmener du
+quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer
+cinquante mousquetaires à cheval, et une douzaine de chevau-légers qui
+courent les uns après les autres.
+
+--Dis donc, mon vieux, reprit la première interlocutrice, il me semble
+que si nous allions manger une matelote de la Râpée, ça serait plus
+nourrissant que ton lit de justice, hein?
+
+--Mademoiselle Honorine, reprit celui à qui cette astucieuse invitation
+était faite, j'ai déjà remarqué, quoiqu'il y ait à peine douze heures
+que j'ai l'honneur de vous connaître, que vous êtes fort portée sur
+votre bouche, ce qui est un bien vilain défaut pour une femme. Tâchez
+donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez
+encore à rester avec moi.
+
+--Dis donc, dis donc, Phémie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme
+cela jusqu'à cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois
+bouteilles de vin blanc, ce vieux reître! D'abord, je te préviens, mon
+bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.
+
+--Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau!
+reprit le personnage à la vanité duquel on faisait cet appel
+gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de
+chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec
+des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de
+plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'à quatre heures du soir,
+d'après convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela
+m'est égal!
+
+--Oui, mais nourries, nourries!
+
+--Il n'a pas été un seul instant question de nourriture dans le traité,
+mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de lésé dans l'affaire, c'est moi.
+
+--Toi, vilain ladre!
+
+--Oui, moi, j'ai demandé deux femmes.
+
+--Eh bien! tu les as.
+
+--Pardon, pardon; je répète: j'ai demandé deux femmes, ce qui veut dire
+une blonde et une brune, et l'on a profité de l'obscurité pour me donner
+deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donné
+qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui
+aurais le droit de réclamer des dommages-intérêts. Aussi, taisons-nous,
+mes amours, taisons nous!
+
+--Mais c'est une injustice, crièrent ensemble les deux donzelles.
+
+--Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait
+probablement une dans ce moment-ci à ce pauvre monsieur du Maine, et si
+vous aviez un peu de coeur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on
+prépare à ce pauvre prince. Quant à moi, j'en ai l'estomac si serré
+qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous
+demandiez du spectacle: tenez, en voilà, et un beau! regardez. Qui
+regarde dîne.
+
+--Capitaine, dit en frappant sur l'épaule de Roquefinette le chevalier,
+qui espérait, grâce au mouvement qu'occasionnait l'approche du
+parlement, pouvoir, sans être remarqué, échanger quelques paroles avec
+notre vieille connaissance qu'il retrouvait là par hasard, est-ce que je
+pourrais vous dire deux mots en particulier?
+
+--Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez là,
+mes petites chattes, ajouta-t-il en plaçant les deux demoiselles au
+premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis
+ici à deux pas. Me voilà, chevalier, me voilà, continua-t-il en le
+tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je
+vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de
+vous parler le premier.
+
+--Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette
+est toujours prudent.
+
+--Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle
+ouverture à me faire, allez de l'avant.
+
+--Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu
+n'est pas propre à une conférence de cette nature. Seulement, je voulais
+savoir de vous, le cas échéant, si vous logiez toujours au même endroit.
+
+--Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs où je
+m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu
+de me trouver comme la dernière fois au premier ou au second, il vous
+faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher
+cette fois au cinquième ou au sixième attendu que, par un mouvement de
+bascule que vous comprenez sans être un grand économiste, à mesure que
+les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds étant au plus bas, je
+me trouve naturellement au plus haut.
+
+--Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main à
+la poche de sa veste, vous êtes gêné et vous ne vous adressez point à
+vos amis?
+
+--Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrêtant d'un geste
+les dispositions libérales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un
+service, qu'on me fasse un cadeau, très bien. Quand je conclus un
+marché, qu'on en exécute les conditions, à merveille! Mais que je
+demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'église, et
+non pour un homme d'épée. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est
+fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperçois mes drôlesses
+qui s'esbignent, et je ne veux pas être fait au même par de pareilles
+espèces. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. Ainsi, au
+revoir, chevalier au revoir.
+
+Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir à lui dire,
+Roquefinette se mit à la poursuite de mesdemoiselles Honorine et
+Euphémie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu
+profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote à
+laquelle l'honorable miquelet eût sans doute tenu autant qu'elles, si
+par fortune il eût eu le gousset mieux garni.
+
+Cependant, comme il n'était que onze heures du matin à peine, comme
+selon toute probabilité le lit de justice ne devait finir que vers les
+quatre heures du soir, et que jusque-là il n'y aurait sans doute rien de
+décidé, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du
+Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les
+trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il
+approchait d'une catastrophe quelconque, plus il éprouvait le besoin de
+voir Bathilde. Bathilde était devenue un des éléments de sa vie, un des
+organes nécessaires à son existence, et au moment d'en être séparé pour
+toujours peut être, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre
+éloigné d'elle un jour. En conséquence et pressé par ce besoin éternel
+de la présence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre
+à la recherche de ses compagnons, s'achemina du côté de la rue du Temps
+Perdu.
+
+D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquiète. Buvat n'avait point
+reparu depuis la veille à neuf heures et demie du matin. Nanette avait
+alors été s'informer à la Bibliothèque, et à sa grande stupéfaction et
+au grand scandale de ses confrères, elle avait appris que depuis cinq ou
+six jours on n'y avait point aperçu le digne employé. Un pareil
+dérangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves
+événements. D'un autre côté la jeune fille avait remarqué la veille dans
+Raoul une espèce d'agitation fébrile qui, quoique comprimée par la force
+de son caractère, dénonçait quelque crise sérieuse. Enfin, en joignant
+ses anciennes craintes à ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait
+instinctivement qu'un malheur invisible mais inévitable planait
+au-dessus d'elle, et d'une heure à l'autre pouvait s'abattre sur sa
+tête.
+
+Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passée ou à venir
+disparaissait dans le bonheur présent. De son côté Raoul, soit puissance
+sur lui-même, soit qu'il ressentit une influence pareille à celle qu'il
+faisait éprouver, ne pensait plus qu'à une seule chose, à Bathilde.
+Cependant, cette fois, les préoccupations de part et d'autre devenaient
+si graves, que Bathilde ne put s'empêcher d'exprimer à d'Harmental ses
+inquiétudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence
+de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme à des soupçons qui
+lui étaient déjà venus et qu'il s'était empressé d'éloigner de lui. Le
+temps ne s'en écoula pas moins avec sa rapidité ordinaire, et quatre
+heures sonnèrent que les deux amants croyaient encore être ensemble
+depuis cinq minutes à peine. C'était l'heure à laquelle ils avaient
+l'habitude, de se quitter.
+
+Si Buvat devait revenir, il devait revenir à cette heure. Après mille
+serments échangés, les deux jeunes gens se séparèrent, en convenant que
+si quelque chose de nouveau arrivait à l'un des deux, à quelque heure du
+jour ou de la nuit que ce fût, l'autre en serait prévenu à l'instant
+même.
+
+À la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud.
+Le lit de justice était fini, on ne savait encore rien de positif, mais
+des bruits vagues annonçaient que de terribles mesures avaient été
+prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait
+pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le
+moins connu de tous, devait être aussi le moins observé.
+
+Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait
+d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait plié sous la
+volonté du régent. Les lettres du roi d'Espagne avaient été lues et
+condamnées. Il avait été décidé que les ducs et pairs auraient séance
+immédiatement après les princes du sang. Les honneurs des princes
+légitimés étaient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le
+duc du Maine perdait la surintendance de l'éducation du roi, accordée à
+monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul était, sa vie
+durant, maintenu par exception dans ses privilèges et prérogatives.
+
+Malezieux arriva à son tour; il quittait la duchesse. Séance tenante, on
+lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui
+appartenait désormais à monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme
+on le comprend bien, exaspéré l'altière petite-fille du grand Condé.
+Elle était alors entrée dans une telle colère qu'elle avait de sa main
+brisé toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fenêtre; puis,
+cette exécution terminée, elle était montée en voiture, en envoyant
+Laval à Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine à quelque acte de
+vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la
+nuit même à l'Arsenal.
+
+Pompadour et Brigaud se récrièrent sur l'imprudence d'une pareille
+convocation. Madame du Maine était évidemment gardée à vue. Aller à
+l'Arsenal le jour même où l'on devait la savoir le plus irritée, c'était
+se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en
+conséquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et
+un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental étaient du même
+avis sur l'imprudence de la démarche et sur le danger à courir. Mais
+tous deux étaient d'avis, le premier par dévouement, le second par
+devoir, que plus l'ordre était périlleux, plus il était de leur honneur
+d'y obéir.
+
+La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance,
+commençait à dégénérer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le
+pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois
+personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient
+réunies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier
+entendu le bruit, porta le doigt à sa bouche pour indiquer à ses
+interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas
+se rapprocher. Un léger chuchotement, pareil à celui de deux personnes
+qui s'interrogent, leur succéda. Enfin la porte s'ouvrit et donna
+passage à un soldat aux gardes françaises et à une petite grisette.
+
+Le soldat aux gardes était le baron de Valef.
+
+Quant à la grisette, elle écarta le petit gantelet noir qui lui cachait
+la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.
+
+
+
+
+Chapitre 40
+
+
+--Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'écria d'Harmental.
+Qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'honneur?
+
+--Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, où il faut que nous
+laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux.
+D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine
+s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu
+merci! je suis la petite-fille du grand Condé, et je sens que je n'ai
+dégénéré en rien de mon aïeul.
+
+--Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle
+nous tire d'un grand embarras. Tout décidé que nous étions à obéir à ses
+ordres, nous hésitions cependant à l'idée de ce qu'une pareille réunion
+à l'Arsenal avait de dangereux au moment où la police a les yeux sur
+elle.
+
+--Et je l'ai pensé comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre,
+je me suis résolue à venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me
+suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay,
+qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme
+nous n'étions qu'à deux pas d'ici, nous sommes venus à pied, et nous
+voilà. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus
+sous ce déguisement.
+
+--Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point
+abattue par les événements qu'a amenés cette horrible journée.
+
+--Abattue, moi, Malezieux! J'espère que vous me connaissez assez pour ne
+pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne
+me suis senti plus de force et plus de volonté! Oh! que ne suis-je un
+homme!
+
+--Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait,
+si elle pouvait agir elle-même, nous le ferons, nous, en son lieu et
+place.
+
+--Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent.
+
+--Rien n'est impossible, madame, à cinq hommes dévoués comme nous le
+sommes. D'ailleurs, notre intérêt même réclame une résolution prompte et
+énergique. Il ne faut pas croire que le régent s'arrêtera là.
+Après-demain, demain, ce soir peut-être, nous serons tous arrêtés.
+Dubois prétend que le papier qu'il a tiré du feu chez le prince de
+Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjurés. En ce cas,
+il saurait notre nom à tous. Nous avons donc, à cette heure, chacun une
+épée au-dessus de la tête. N'attendons pas que le fil auquel elle est
+suspendue se brise: saisissons-la et frappons.
+
+--Frappons, où, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce misérable parlement a
+brisé tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arrêté?
+
+--Ah! le meilleur plan qui ait jamais été conçu, dit Pompadour celui qui
+offrait le plus de chance de succès, c'était le premier; et la preuve,
+c'est que, sans une circonstance inouïe qui est venue le renverser, il
+réussissait.
+
+--Eh bien! si le plan était bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y
+alors.
+
+--Oui, mais en échouant, dit Malezieux, ce plan a mis le régent sur ses
+gardes.
+
+--Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira
+que, grâce à son insuccès, il est abandonné.
+
+--Et la preuve, dit Valef, c'est que le régent, sous ce rapport, prend
+moins de précautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que
+mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il
+va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un
+cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela à huit
+ou neuf heures du soir.
+
+--Et quel est le jour où il fait cette visite? demanda Brigaud.
+
+--Le mercredi, répondit Malezieux.
+
+--Mercredi? c'est demain, dit la duchesse.
+
+--Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne?
+
+--Toujours.
+
+--Les mêmes facilités pour la route?
+
+--Les mêmes. Le maître de poste est à nous, et nous n'avons
+d'explication à avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul.
+
+--Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je réunis
+demain sept ou huit amis, j'attends le régent dans le bois de Vincennes,
+je l'enlève, et fouette cocher! en trois jours je suis à Pampelune.
+
+--Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer
+que vous allez sur mes brisées, et que c'est à moi que l'entreprise
+revient de droit.
+
+--Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez à faire.
+Au tour des autres!
+
+--Non point, s'il vous plaît, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai
+une revanche à prendre. Vous me désobligeriez donc infiniment en
+insistant sur ce sujet.
+
+--Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, répondit
+Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait
+qu'elle a en nous deux coeurs également dévoués. Qu'elle décide.
+
+--Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse.
+
+--Oui, car j'espère en votre justice, madame, dit le chevalier.
+
+--Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient.
+Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la
+petite-fille du grand Condé; oui, je m'en rapporte entièrement à votre
+dévouement et à votre courage, et j'espère d'autant plus que vous
+réussirez cette fois-ci que la fortune vous doit un dédommagement. À
+vous donc, mon cher d'Harmental, tout le péril; mais aussi à vous tout
+l'honneur!
+
+--J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental
+en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et
+demain, à pareille heure, ou je serai mort ou le régent sera sur la
+route d'Espagne.
+
+--À la bonne heure, dit Pompadour, voilà ce qui s'appelle parler et si
+vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher
+chevalier, comptez sur moi.
+
+--Et sur moi, dit Valef.
+
+--Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons à rien?
+
+--Mon cher chancelier, dit la duchesse, à chacun son lot: aux poètes,
+aux gens d'Église, aux magistrats, le conseil; aux gens d'épée,
+l'exécution. Chevalier, êtes-vous sûr de retrouver les mêmes hommes qui
+vous ont secondé la dernière fois?
+
+--Je suis sûr de leur chef, du moins.
+
+--Quand le verrez-vous?
+
+--Ce soir.
+
+--À quelle heure?
+
+--Tout de suite, si Votre Altesse le désire.
+
+--Le plus tôt sera le mieux.
+
+--Dans un quart d'heure, je serai chez lui.
+
+--Où pourrons-nous savoir son dernier mot?
+
+--Je le porterai à Votre Altesse partout où elle sera.
+
+--Pas à l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux.
+
+--Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse.
+
+--Je ferai observer à Votre Altesse, répondit Brigaud, que mon pupille
+est un garçon fort rangé, recevant peu de monde, et qu'une visite plus
+prolongée pourrait éveiller les soupçons.
+
+--Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous où nous n'ayons point pareille
+crainte? demanda Pompadour.
+
+--Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-Élysées, par
+exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans
+livrée et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent
+chacun de son côté. Là, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos
+dernières mesures.
+
+--À merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint
+Honoré.
+
+--Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre
+en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir.
+
+--Je me charge de remplir le secrétaire, dit Brigaud.
+
+--Et vous ferez bien, l'abbé, dit d'Harmental en souriant, car je sais
+qui se charge de le vider, moi.
+
+--Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au
+rond-point des Champs-Élysées.
+
+--Dans une heure, dit d'Harmental.
+
+--Dans une heure, répétèrent Pompadour, Brigaud et Malezieux.
+
+Puis la duchesse, ayant rajusté son mantelet de manière à cacher son
+visage, reprit le bras de Valef et sortit la première. Malezieux la
+suivit à peu de distance et de façon à ne point la perdre de vue; enfin
+Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble. À la place des
+Victoires, le marquis et l'abbé se séparèrent, l'abbé prenant par la rue
+Pagevin et le marquis par la rue de la Vrillière. Quant au chevalier, il
+continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit
+rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'honorable maison où il savait
+trouver le digne capitaine.
+
+Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait
+apprécié d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui,
+le chevalier se trouvait donc rejeté plus avant que jamais dans la
+conjuration; mais son honneur était engagé, il avait cru devoir faire ce
+qu'il avait fait, et quoiqu'il prévît les conséquences terribles de
+l'événement dont il avait pris la responsabilité il marchait à ce
+résultat comme il l'avait fait déjà, la tête et le coeur hauts, bien
+résolu à tout sacrifier, même sa vie, même son amour, à
+l'accomplissement de la parole qu'il avait donnée.
+
+Il se présenta donc chez la Fillon avec la même tranquillité et la même
+résolution qu'il avait fait la première fois, quoique depuis ce temps
+bien des choses fussent changées dans sa vie, et, comme la première
+fois, ayant été reçu par la maîtresse de la maison en personne, il
+s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette était visible.
+
+Sans doute la Fillon s'attendait à quelque interpellation moins morale
+que celle qui lui était faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle
+ne put réprimer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle eût
+douté encore de l'identité de celui qui lui parlait, elle s'informa si
+ce n'était point lui qui déjà, deux mois auparavant, était venu demander
+le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet antécédent un moyen
+d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en existât, répondit
+affirmativement.
+
+D'Harmental ne s'était point trompé, car à peine édifiée sur ce point la
+Fillon appela une espèce de Marton assez élégante, et lui ordonna de
+conduire le chevalier chambre n° 72, au cinquième au-dessus de
+l'entresol. La péronnelle obéit, prit une bougie et monta la première en
+minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette
+fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout était
+silencieux dans la maison. Les graves événements de la journée avaient
+sans doute éloigné de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la
+digne hôtesse du capitaine, et comme, de son côté, le chevalier en ce
+moment avait sans doute l'esprit tourné aux choses sérieuses, il monta
+les six étages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa
+conductrice, qui, arrivée au n° 72, se retourna et lui demanda avec un
+gracieux sourire s'il ne s'était point trompé et si c'était bien au
+capitaine qu'il avait affaire.
+
+Pour toute réponse le chevalier frappa à la porte.
+
+--Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse.
+
+Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la
+remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva
+en face du capitaine.
+
+Le même changement s'était opéré à l'intérieur qu'à l'extérieur;
+Roquefinette n'était plus, comme la première fois, le rival de monsieur
+de Bonneval, entouré de ses odalisques, en face des débris d'un festin,
+fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce
+monde à la fumée qui s'en échappait. Il était seul, dans une petite
+mansarde sombre, éclairée par une chandelle qui, tirant à sa fin,
+commençait à faire plus de fumée que de flamme, et dont les tremblantes
+lueurs donnaient quelque chose d'étrangement fantastique à l'âpre
+physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuyé contre la
+cheminée. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fenêtre dont le
+rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuité,
+était posé le feutre indicateur, et était couchée son épée, l'illustre
+Colichemarde.
+
+--Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel perçait une légère
+teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais.
+
+--Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire à la
+probabilité de ma visite?
+
+--Les événements, chevalier, les événements.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par
+conséquent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme
+un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de
+main nocturne, à l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu
+refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voilà que
+l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir
+compter nous ont lâché d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu
+de dire Non. Alors, on revient au capitaine. «Mon cher capitaine par-ci,
+mon bon capitaine par-là!» N'est-ce point exactement la chose comme elle
+se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voilà, le capitaine
+que lui veut-on? parlez.
+
+--Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de
+quelle façon il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a
+quelque chose de vrai dans ce que vous dites là. Seulement vous êtes
+dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oublié. Si notre
+plan eût réussi, vous auriez eu la preuve que j'ai la mémoire plus
+longue que les événements, et je serais venu alors pour vous offrir mon
+crédit, comme je viens aujourd'hui réclamer votre assistance.
+
+--Hum! fit le capitaine en secouant la tête, depuis trois jours que
+j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des réflexions sur la
+vanité des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me
+retirer définitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de
+la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir.
+
+--Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est
+votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car après ce qui s'est passé
+entre nous, nous pouvons parler sans préambule, ce me semble; il
+s'agit....
+
+--De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arrêter et
+regarder avec inquiétude autour de lui, avait attendu inutilement
+pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase.
+
+--Pardon, capitaine, mais il m'a semblé....
+
+--Que vous a-t-il semblé, chevalier?
+
+--Entendre des pas... puis une espèce de craquement dans la boiserie....
+
+--Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'établissement,
+je vous préviens, et pas plus tard que la nuit dernière, ces drôles-là
+sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir.
+
+Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonné en
+dents de loup.
+
+--Oui, ce sera cela, et je me serai trompé, dit d'Harmental.... Il s'agit
+donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le régent, en
+revenant sans gardes de Chelles, où sa fille est religieuse, traverse le
+bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre
+définitivement la route d'Espagne.
+
+--Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette,
+je vous préviens que c'est un nouveau traité à faire; et que tout
+nouveau traité implique conditions nouvelles.
+
+--Nous n'aurons point de discussions là-dessus, capitaine. Les
+conditions, vous les ferez vous-même. Seulement, pouvez-vous toujours
+disposer de vos hommes? Voilà l'important.
+
+--Je le puis.
+
+--Seront-ils prêts demain, à deux heures?
+
+--Ils le seront.
+
+--C'est tout ce qu'il faut?
+
+--Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour
+acheter un cheval et des armes.
+
+--Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la.
+
+--C'est bien, on vous rendra bon compte.
+
+--Ainsi, chez moi à deux heures.
+
+--C'est dit.
+
+--Adieu, capitaine.
+
+--Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous étonnerez
+pas si je suis un peu exigeant.
+
+--Je vous le permets; vous savez que la dernière fois, je ne me suis
+plaint que d'une chose, c'est que vous étiez trop modeste.
+
+--Allons, dit le capitaine, vous êtes de bonne composition. Attendez
+que je vous éclaire; il serait fâcheux qu'un brave garçon comme vous se
+rompît le cou.
+
+Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui
+l'affermissait dans la bobèche, jetait alors, grâce à ce nouvel aliment,
+une splendide lumière à l'aide de laquelle d'Harmental descendit
+l'escalier sans accident. Arrivé sur la dernière marche, il renouvela au
+capitaine la recommandation d'être exact, ce que le capitaine promit du
+ton le plus affirmatif.
+
+D'Harmental n'avait point oublié que madame la duchesse du Maine
+attendait avec anxiété le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir;
+il ne s'inquiéta donc point de ce qu'était devenue la Fillon, qu'il
+chercha vainement de l'oeil en sortant, et, gagnant la rue des
+Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-Élysées, qui sans être tout à
+fait déserts, commençaient déjà cependant à se dépeupler. Arrivé au
+rond-point, il aperçut une voiture qui stationnait sur le revers de la
+route, tandis que deux hommes se promenaient à quelque distance dans la
+contre-allée; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit
+avec impatience sa tête par la portière. Le chevalier reconnut madame du
+Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux
+promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture,
+s'empressèrent de leur côté d'accourir, il est inutile de dire que
+c'étaient Pompadour et Brigaud.
+
+Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'étendre
+aucunement sur le caractère de l'illustre capitaine, leur raconta en peu
+de mots ce qui c'était passé. Ce récit fut accueilli par une exclamation
+générale de joie. La duchesse donna sa petite main à baiser à
+d'Harmental; les hommes serrèrent la sienne.
+
+Il fut convenu que le lendemain, à deux heures, la duchesse, Pompadour,
+Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la mère de
+d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n° 15, et qu'ils y
+attendraient le résultat de l'événement. Ce résultat devait leur être
+annoncé par d'Avranches lui-même, qui, à partir de trois heures, se
+tiendrait à la barrière du Trône avec deux chevaux, l'un pour lui
+l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et
+reviendrait annoncer ce qui s'était passé. Cinq autres chevaux sellés et
+bridés seraient tout prêts dans les écuries de la maison du faubourg
+Saint-Antoine, afin que les conjurés pussent fuir sans retard en cas de
+non réussite du chevalier.
+
+Ces différents points arrêtés, la duchesse força le chevalier de monter
+auprès d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit
+observer que l'apparition d'une voiture à la porte de madame Denis
+produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les
+circonstances présentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait
+pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En conséquence la
+duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, après lui avoir exprimé
+vingt fois toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour son
+dévouement.
+
+Il était dix heures du soir. D'Harmental avait à peine vu Bathilde dans
+la journée; il voulait la revoir encore. IL était bien sûr de retrouver
+la jeune fille à sa fenêtre mais cela n'était point suffisant; ce qu'il
+avait à lui dire en pareille circonstance était trop sérieux et trop
+intime pour le jeter ainsi d'un côté à l'autre d'une rue. Il rêvait donc
+aux moyens, si avancée que fût l'heure, de se présenter chez Bathilde,
+lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur
+le seuil de la porte de l'allée qui conduisait chez elle. Il s'avança et
+reconnut Nanette.
+
+Elle était là par ordre de Bathilde. La pauvre enfant était dans une
+inquiétude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soirée elle
+était restée à sa fenêtre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental
+n'était point rentré. Par suite de ces idées vagues qui avaient pris
+naissance dans son esprit pendant la nuit où le chevalier avait tenté
+d'enlever le régent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun
+entre cette disparition étrange de Buvat et l'assombrissement qu'elle
+avait remarqué la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait
+donc à la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier était de retour,
+Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta près de
+Bathilde.
+
+Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle était donc à la porte
+quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'oeil elle reconnut sur
+son visage cette expression pensive qu'elle lui avait déjà vue pendant
+la journée qui avait précédé cette nuit où elle avait tant souffert.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en entraînant le jeune homme
+dans sa chambre, et en refermant la porte derrière lui. Oh! mon Dieu!
+
+Raoul, vous serait-il arrivé quelque chose?
+
+--Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant
+la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez
+souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de
+mystérieux qui vous effrayait.
+
+--Oh! oui, oui, s'écria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie,
+c'est la seule crainte de mon avenir.
+
+--Et vous avez raison; car, avant de vous connaître, Bathilde, avant de
+vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volonté, d'une
+portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-même ne m'appartient
+plus; elle subit une loi suprême, elle obéit à des événements imprévus.
+C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le côté dont le vent
+soufflera, il peut disparaître comme une vapeur, il peut grossir comme
+un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire à la
+plus haute faveur, peut me mener à la plus profonde disgrâce. Bathilde,
+dites-moi, êtes-vous disposée à partager la bonne comme la mauvaise
+fortune, le calme comme la tempête?
+
+--Tout avec vous, Raoul, tout, tout!
+
+--Songez à l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-être est-ce une
+vie heureuse et brillante que celle qui vous est réservée; peut-être
+est-ce l'exil, peut-être est-ce la captivité, peut-être... peut-être
+serez-vous veuve avant d'être femme.
+
+Bathilde devint si pâle et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait
+s'évanouir et tomber, et qu'il étendit les bras pour la retenir; mais
+Bathilde était pleine de force et de volonté; elle reprit donc sa
+puissance sur elle même, et tendant la main à d'Harmental:
+
+--Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je
+n'avais jamais aimé, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait
+que toutes les promesses que vous demandez de moi étaient renfermées
+dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles
+étaient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort.
+L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volonté de Dieu soit
+faite sur la terre comme au ciel!
+
+--Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant
+le Christ qui était au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce
+Christ, qu'à compter de ce moment, vous êtes ma femme devant Dieu et
+devant les hommes, et que, puisque les événements qui disposeront
+peut-être de ma vie ne m'ont laissé à vous offrir que mon amour, cet
+amour est à vous, profond, inaltérable, éternel. Bathilde, un premier
+baiser à ton époux.
+
+Et en face du Christ, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un
+de l'autre, et échangèrent leur premier baiser dans un dernier serment.
+
+Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'était pas encore rentré
+
+
+
+
+Chapitre 41
+
+
+Vers les dix heures du matin, l'abbé Brigaud entra chez d'Harmental; il
+lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en
+papier sur l'Espagne. La duchesse avait passé la nuit chez la comtesse
+de Chavigny, rue du Mail. Rien n'était changé aux conventions de la
+veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de
+regarder comme son sauveur. Quant au régent, on s'était assuré que,
+selon son habitude, il devait se rendre à Chelles dans la journée.
+
+À dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour
+rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le
+boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde.
+
+L'inquiétude était à son comble dans le pauvre petit ménage. Buvat était
+toujours absent, et il était facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle
+avait peu dormi et beaucoup pleuré. De son côté, au premier regard
+qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque expédition
+pareille à celle qui l'avait tant effrayée se préparait. D'Harmental
+avait ce même costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois,
+le soir, où, en rentrant, il avait jeté son manteau sur une chaise, et
+était apparu à ses yeux avec des pistolets à sa ceinture; de plus, ses
+longues bottes collantes armées d'éperons indiquaient que, dans la
+journée, il comptait monter à cheval.
+
+Tous ces indices eussent été insignifiants en temps ordinaire, mais
+après la scène de la veille, après les fiançailles nocturnes et
+solitaires que nous avons racontées, ils prenaient une grande importance
+et acquéraient une suprême gravité.
+
+Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental
+lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'était point à lui,
+et l'ayant priée de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point
+insister davantage. Une heure environ après l'arrivée de d'Harmental,
+Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure consternée. Elle venait
+de la Bibliothèque. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu
+lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps;
+elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes.
+
+Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le prétendu prince
+de Listhnay avait donnés à copier à Buvat étaient des papiers d'une
+assez grande importance politique. Buvat avait pu être compromis et
+arrêté. Mais Buvat n'avait rien à redouter: le rôle tout passif qu'il
+avait joué dans cette affaire éloignait de lui toute crainte de danger.
+Comme Bathilde, dans son incertitude, avait rêvé un malheur plus grand
+encore que celui-là, elle s'attacha avidement à cette idée qui lui
+laissait du moins quelque espérance.
+
+Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-même que la plus grande
+partie de son inquiétude n'était peut-être point pour Buvat, et que les
+pleurs qu'elle venait de verser n'étaient point tous pour l'absent.
+
+Quand d'Harmental était près de Bathilde, le temps ne marchait plus, il
+volait. Il croyait donc être monté chez la jeune fille depuis quelques
+minutes à peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'à
+deux heures Roquefinette devait être chez lui pour arrêter les nouvelles
+bases de son nouveau traité. Il se leva. Bathilde pâlit; d'Harmental
+comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir après le
+départ de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il était forcé
+de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant,
+qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse
+faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient été
+renouvelés vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'étaient jurés
+d'être l'un à l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en
+eux-mêmes et sûrs de leurs coeurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit,
+ils croyaient ne se quitter que pour une heure.
+
+Le chevalier était depuis quelques instants à peine à sa fenêtre,
+lorsqu'il vit paraître au coin de la rue Montmartre le capitaine
+Roquefinette. Il était monté sur un cheval gris pommelé, évidemment
+choisi par un connaisseur, et propre à la fois à la course et à la
+fatigue. Il s'avançait au pas, comme un homme à qui il est également
+indifférent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaperçu.
+Seulement, à cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau
+avait pris une inclinaison moyenne qui n'eût rien laissé soupçonner,
+même à ses plus intimes, sur la situation secrète de ses finances.
+
+Arrivé à la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la même
+précision qu'il eût mise à accomplir ce mouvement dans un manège. Il
+attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes
+étaient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'allée; un instant
+après, d'Harmental l'entendit monter d'un pas égal, puis enfin la porte
+s'ouvrit et le capitaine parut.
+
+Comme la veille sa figure était grave et pensive. Ses yeux fixes et ses
+lèvres serrées indiquaient une résolution arrêtée, et d'Harmental
+l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien
+éveiller de correspondant sur sa physionomie.
+
+--Allons mon très cher capitaine, dit d'Harmental en résumant d'un coup
+d'oeil rapide ces différents signes qui, chez un homme comme
+Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inquiétude, je
+vois que vous êtes toujours l'exactitude en personne.
+
+--C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'étonnant
+chez un vieux soldat.
+
+--Aussi n'avais-je point douté de vous; mais vous pouviez ne pas
+rencontrer vos hommes.
+
+--Je vous avais dit que je savais où les trouver.
+
+--Et ils sont à leur poste?
+
+--Ils y sont.
+
+--Où cela?
+
+--Au marché aux chevaux de la porte Saint-Martin.
+
+--Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque?
+
+--Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou
+qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes vêtus
+comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une
+botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille.
+
+--Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine?
+
+--C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchandé le
+cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le
+vendeur a répondu par un autre. J'arrive, je donne à chacun vingt-cinq
+ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus,
+glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a à sa ceinture, tire par un
+bout différent, et, à cinq heures se trouve au bois de Vincennes, à un
+endroit donné. Là seulement je lui explique pour quelle cause il est
+convoqué; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets à la
+tête de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous
+tombions d'accord sur les conditions.
+
+--Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les
+discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance
+toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis
+vous offrir.
+
+--Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y
+appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en
+regardant d'Harmental qui était debout devant lui, le dos tourné à la
+cheminée.
+
+--D'abord, je double la somme que vous avez touchée la dernière fois,
+dit le chevalier.
+
+--Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas à l'argent.
+
+--Comment! vous ne tenez pas à l'argent, capitaine?
+
+--Non, pas le moins du monde.
+
+--Et à quoi tenez-vous donc, alors?
+
+--À une position.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de
+vingt quatre heures, et qu'avec l'âge la philosophie arrive.
+
+--Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commençant à s'inquiéter
+sérieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons,
+parlez; qu'ambitionne votre philosophie?
+
+--Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit
+en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En
+France, j'ai trop d'ennemis, à commencer par monsieur le lieutenant de
+police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela
+m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons à remuer à la
+pelle!
+
+Décidément, je veux un grade en Espagne.
+
+--La chose est possible, et c'est selon le grade que vous désirez.
+
+--Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on désire, autant désirer quelque
+chose qui en vaille la peine.
+
+--Vous m'inquiétez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les
+sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais
+n'importe, dites toujours.
+
+--Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs à la tête des
+régiments, qu'à moi aussi il m'a passé par la tête d'être colonel.
+
+--Colonel! impossible! s'écria d'Harmental.
+
+--Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette.
+
+--Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position
+secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par
+exemple, qui suis à la tête?
+
+--Eh bien! Voilà justement la chose; c'est que je voudrais que nous
+intervertissions momentanément les positions. Vous vous rappelez ce que
+je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois?
+
+--Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de
+mémoire.
+
+--Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-là à mon
+compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient été. J'ai ajouté que
+je vous en reparlerais, et je vous en reparle.
+
+--Que diable me dites-vous donc là, capitaine?
+
+--Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et
+de compte à demi une première tentative qui a échoué. Alors vous avez
+changé de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous
+avez échoué encore. La première fois, vous aviez échoué nuitamment et
+sans bruit; nous avons tiré chacun de notre côté, et il n'a plus été
+question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez échoué en
+plein jour et avec un éclat qui vous a compromis tous; si bien que, si
+vous ne vous tirez pas de là par un coup de Jarnac, vous êtes tous
+perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir
+peut-être, vous serez tous arrêtés, chevaliers, barons, duc et princes.
+Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous
+d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voilà que
+vous lui offrez la même place qu'il occupait dans la première affaire!
+Allons donc! Voilà que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que
+diable! Vous comprenez: les prétentions s'accroissent en raison des
+services qu'on peut rendre. Or, me voilà devenu un personnage fort
+important, moi. Traitez-moi en conséquence, ou je mets mes mains dans
+mes poches et je laisse faire Dubois.
+
+D'Harmental se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il
+avait affaire à un vieux condottiere, habitué à vendre ses services le
+plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du
+besoin qu'on avait de lui était littéralement vrai, il comprima son
+impatience et fit taire son orgueil.
+
+--Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez être colonel.
+
+--C'est mon idée, reprit Roquefinette.
+
+--Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut répondre que
+j'aurai l'influence de la faire ratifier?
+
+--Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi
+même.
+
+--Où cela?
+
+--À Madrid, donc!
+
+--Qui vous dit que je vous y mène?
+
+--Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais.
+
+--Vous, à Madrid? Et qu'allez-vous y faire?
+
+--Conduire le régent.
+
+--Vous êtes fou!
+
+--Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes
+conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir!
+Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.
+
+Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait posé sur la
+commode, et il fit un pas vers la porte.
+
+--Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental.
+
+--Sans doute, je m'en vais.
+
+--Mais vous oubliez, capitaine....
+
+--Ah! c'est juste, répondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper
+à l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donné cent louis,
+et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un
+cheval gris pommelé, de l'âge de quatre à cinq ans, trente louis, une
+paire de pistolets à deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc.,
+etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit
+dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont à
+vous. Comptez nous sommes quittes.
+
+Et il jeta la bourse sur la table.
+
+--Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine.
+
+--Et que dites-vous donc?
+
+--Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie, à vous, une mission de
+cette importance.
+
+--Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le régent à
+Madrid, je le conduirai seul, ou le régent restera au Palais-Royal.
+
+--Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour
+arracher des mains de Philippe d'Orléans l'épée qui a renversé les
+murailles de Lérida la Pucelle, et qui a reposé près du sceptre de Louis
+XIV sur le coussin de velours à glands d'or!
+
+--Je me suis laissé dire en Italie, répondit Roquefinette, qu'à la
+bataille de Pavie, François Ier avait rendu la sienne à un boucher.
+
+Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfonçant son
+chapeau sur sa tête.
+
+--Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, trêve
+d'arguties et de citations, partageons le différend par la moitié: je
+conduirai le régent en Espagne, et vous viendrez avec moi.
+
+--Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la
+poussière que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel
+efface le vieux miquelet?
+
+Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou
+je ne m'en mêlerai point.
+
+--Mais c'est une trahison! s'écria d'Harmental.
+
+--Une trahison, chevalier? Et où avez-vous vu, s'il vous plaît, que le
+capitaine Roquefinette fût un traître? Où sont les conventions faites
+que je n'ai pas tenues? où sont les secrets que j'ai divulgués? Moi, un
+traître! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a
+offert gros comme moi d'or pour être un traître, et j'ai refusé. Non,
+non! Vous êtes venu me demander hier de vous seconder une deuxième fois;
+je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais à de nouvelles
+conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous
+dire. C'est à prendre ou à laisser. Où voyez-vous une trahison dans tout
+cela?
+
+--Et quand je serais assez lâche pour les accepter, ces conditions,
+monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental
+inspire à Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le
+capitaine Roquefinette?
+
+--Que diable la duchesse du Maine a-t-elle à voir dans tout ceci? Vous
+vous êtes chargé d'une affaire; il y a des empêchements matériels à ce
+que vous l'accomplissiez par vous-même; vous me passez procuration,
+voilà tout.
+
+--C'est-à-dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la tête,
+que vous voulez être maître de lâcher le régent, si le régent vous offre
+pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour
+le conduire en Espagne?
+
+--Peut-être, dit Roquefinette d'un ton goguenard.
+
+--Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur
+lui-même pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les
+négociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant.
+
+--Chanson! reprit Roquefinette.
+
+--Je vous emmène avec moi en Espagne.
+
+--Tarare! dit le capitaine.
+
+--Et je m'engage sur l'honneur à vous faire obtenir un régiment.
+
+Roquefinette se mit à siffloter un petit air.
+
+--Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous
+maintenant, au point où nous en sommes et avec les secrets terribles que
+vous connaissez, à refuser qu'à accepter!
+
+--Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette.
+
+--Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre!
+
+--Et qui m'en empêchera? dit le capitaine.
+
+--Moi! s'écria d'Harmental en s'élançant devant la porte un pistolet de
+chaque main.
+
+--Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en
+croisant les bras et en le regardant fixement.
+
+--Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma
+parole d'honneur que je vous brûle la cervelle!
+
+--Vous me brûlerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que
+vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous
+allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les
+voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez
+tiré sur moi, et il faudra bien que je le dise.
+
+--Oui, vous avez raison, capitaine, s'écria le chevalier, en désarmant
+les pistolets et en les passant à sa ceinture, et je vous tuerai plus
+honorablement que vous ne le méritez. Flamberge au vent, monsieur,
+flamberge au vent!
+
+Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son épée
+et se mit en garde.
+
+C'était une épée de cour, un mince filet d'acier monté dans une garde
+d'or.
+
+Roquefinette se mit à rire.
+
+--Et avec quoi me défendrai-je? dit-il en regardant autour de lui.
+N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles à tricoter de votre
+maîtresse, chevalier?
+
+--Défendez-vous avec l'épée que vous portez au côté monsieur! répondit
+d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis posé de
+façon à ne pas faire un pas pour m'en éloigner.
+
+--Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un
+ton goguenard à l'illustre lame qui avait gardé le nom que lui avait
+donné Ravanne.
+
+--Elle pense que vous êtes un lâche, capitaine, s'écria d'Harmental,
+puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre.
+
+Alors, d'un mouvement rapide comme l'éclair, d'Harmental sangla le
+visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une
+trace bleuâtre pareille à la marque d'un coup de fouet.
+
+Roquefinette poussa un cri qu'on eût pu prendre pour le rugissement d'un
+lion; puis, faisant un bond en arrière il retomba en garde et l'épée à
+la main.
+
+Alors commença entre ces deux hommes un duel terrible, acharné,
+silencieux car tous deux s'étaient vus à l'oeuvre, et chacun savait à
+qui il avait affaire. Par une réaction facile à comprendre, c'était
+maintenant d'Harmental qui avait retrouvé son calme, c'était
+Roquefinette qui avait le sang au visage. À tout moment, il menaçait
+d'Harmental de sa longue épée; mais le frère carrelet la suivait ainsi
+que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme
+une vipère. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore
+porté une seule botte, mais il les avait parées toutes. Enfin, sur un
+dégagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard à la
+parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En
+même temps une tache rouge s'étale de sa chemise à son jabot de
+dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si près avec
+Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend
+aussitôt le désavantage que, dans une position pareille, lui donne sa
+langue épée. Un coupé sur les armes et il est perdu. Il fait aussitôt un
+saut en arrière; mais son talon gauche glisse sur le carreau
+nouvellement ciré, et la main dont il tient son épée se lève malgré lui.
+Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend à fond, et
+crève la poitrine du capitaine, où le fer de son épée disparaît jusqu'à
+la garde. D'Harmental fait à son tour un saut dans les armes pour éviter
+la riposte, mais la précaution est inutile, le capitaine reste un
+instant immobile à sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse
+échapper son épée, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le
+brûle, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau.
+
+--Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira à l'instant même: le
+mince filet d'acier avait traversé le coeur du géant.
+
+Cependant d'Harmental était resté en garde et les yeux fixés sur le
+capitaine, abaissant seulement son épée à mesure que la mort s'emparait
+de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait
+les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuyé contre la porte,
+le chevalier, à ce spectacle, demeure un instant épouvanté. Ses cheveux
+se hérissent, il sent la sueur qui pointe à son front, il n'ose risquer
+un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un rêve.
+Tout à coup, dans une dernière convulsion, la bouche du moribond se
+crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret.
+
+Comment reconnaître au milieu des trois cents paysans qui sont au marché
+aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le
+régent?
+
+D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son
+existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre
+dans ses bras, le soulève, l'appelle, tressaille en voyant ses mains
+rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui,
+suivant l'inclinaison du plancher, s'écoule par une rigole, court en
+grossissant vers la porte et commence à glisser sous le seuil.
+
+En, ce moment, le cheval attaché au volet s'impatienta et hennit.
+
+D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout à coup il pense que
+Roquefinette a peut-être sur lui quelque papier, quelque billet qui
+pourra le guider. Malgré sa répugnance pour le cadavre du capitaine, il
+s'en rapproche, visite les unes après les autres les poches de son habit
+et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou
+quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la
+Normande.
+
+Alors, comme il n'a plus rien à faire dans cette chambre, il va au
+secrétaire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la
+porte après lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval
+impatient, s'élance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et disparaît en
+tournant l'angle le plus rapproché du boulevard.
+
+
+
+
+Chapitre 42
+
+
+Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde
+de madame Denis, Bathilde, inquiète de voir la fenêtre de son voisin si
+longtemps fermée, avait ouvert la sienne, et la première chose qu'elle
+avait aperçue était le cheval gris pommelé attaché au volet. Or, comme
+elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que
+cette monture était pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitôt ses
+terreurs passées et présentes.
+
+Bathilde resta donc à la fenêtre, regardant de tous côtés et cherchant à
+lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu
+était acteur dans le drame mystérieux qui se préparait et où elle
+devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rôle. Elle
+était donc, le coeur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de çà
+et de là, lorsque tout à coup ses regards inquiets se fixèrent sur un
+point. Au même moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait
+de voir déboucher Buvat à l'angle de la rue Montmartre. En effet,
+c'était le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de
+temps en temps derrière lui comme s'il craignait d'être poursuivi,
+s'avançait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui
+permettaient ses petites jambes.
+
+Pendant qu'il disparaît sous l'allée et s'engage dans l'escalier obscur
+qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un
+regard en arrière et disons les causes de cette absence qui nous en
+sommes certain, n'a pas causé moins d'inquiétudes à nos lecteurs qu'à la
+pauvre Bathilde et à la bonne Nanette.
+
+On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture à la
+révélation du complot, avait été forcé par Dubois de venir lui faire
+chaque jour chez lui une copie des pièces que lui remettait le prétendu
+prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du régent avait
+successivement appris tous les projets des conjurés, qu'il avait déjoués
+par l'arrestation du maréchal de Villeroy et par la convocation du
+parlement.
+
+Le lundi matin, Buvat était arrivé comme d'habitude avec de nouvelles
+liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'était
+un manifeste rédigé par Malezieux et Pompadour, et les lettres des
+principaux seigneurs bretons qui adhéraient, comme nous l'avons vu, à la
+conspiration.
+
+Buvat s'était mis comme d'habitude à son travail mais vers les quatre
+heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et
+sa canne de l'autre, Dubois était venu le prendre et l'avait conduit
+dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il
+travaillait, et arrivé là, il lui avait demandé ce qu'il pensait de cet
+appartement. Flatté de cette déférence du premier ministre pour son
+jugement, Buvat s'était hâté de répondre qu'il le trouvait fort
+agréable.
+
+--Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre
+goût, car c'est le vôtre.
+
+--Le mien! dit Buvat atterré.
+
+--Eh bien! oui, le vôtre, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire
+avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que
+vous?
+
+--Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?
+
+--Pendant quelques jours du moins, répondit Dubois.
+
+--Monseigneur, laissez-moi au moins prévenir Bathilde.
+
+--Voilà justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit
+prévenue.
+
+--Mais vous me promettez au moins que la première fois que je
+sortirai....
+
+--Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.
+
+--Mais, s'écria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?
+
+--Prisonnier d'État, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais
+tranquillisez-vous votre captivité ne sera pas longue, et tant qu'elle
+durera, l'on aura pour vous tous les égards qui sont dus au sauveur de
+la France; car vous avez sauvé la France, mon cher monsieur Buvat; il
+n'y a pas à vous en dédire maintenant.
+
+--J'ai sauvé la France! s'écria Buvat, et me voilà prisonnier, me voilà
+sous les verrous, me voilà sous les barreaux!
+
+--Et où diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat,
+dit Dubois en éclatant de rire, la porte ferme à un seul loquet et n'a
+pas même de serrure; quant à la fenêtre, voyez, elle donne sur le jardin
+du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la
+vue, une vue superbe: vous serez ici comme le régent lui-même.
+
+--Ô ma petite chambre! ô ma terrasse! murmura Buvat en se laissant
+tomber anéanti sur un fauteuil.
+
+Dubois, qui avait autre chose à faire que de consoler Buvat, sortit et
+mit une sentinelle à sa porte.
+
+L'explication de cette mesure était facile à comprendre: Dubois
+craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutât de
+quel côté venait la révélation, et que Buvat interrogé n'avouât qu'il
+avait tout dit. Or cet aveu eût sans doute arrêté les conjurés au milieu
+de leurs projets, et tout au contraire Dubois, éclairé désormais sur
+tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour
+en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.
+
+Vers les huit heures du soir, et comme le jour commençait à tomber,
+Buvat entendit un grand bruit à sa porte et une espèce de froissement
+métallique qui ne laissa point de l'inquiéter; il avait entendu raconter
+bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'État assassinés
+dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut à sa fenêtre.
+La cour et le jardin du Palais-Royal étaient pleins de monde, les
+galeries commençaient à s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat
+était pleine de mouvement, de gaieté et de lumière. Il poussa un profond
+gémissement en songeant qu'il allait peut-être lui falloir dire adieu à
+ce monde si animé et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat
+se retourna en frissonnant et aperçut deux grands valets de pied en
+livrée rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit métallique
+qui avait inquiété Buvat était le froissement des plats et des couverts
+d'argent.
+
+Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grâces au
+Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il
+avait cru être tombé se changeait en une situation en apparence si
+supportable; mais presque aussitôt l'idée lui vint que les projets
+funestes qu'on avait conçus contre lui étaient toujours les mêmes, et
+qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'exécution, et que
+seulement, au lieu d'être assassiné comme Jean sans Peur ou le duc de
+Guise, il allait être empoisonné comme le grand dauphin ou le duc de
+Bourgogne. Il jeta un coup d'oeil rapide sur les deux valets de pied, et
+crut remarquer quelque chose de sombre qui dénonçait les agents d'une
+vengeance secrète. Dès lors le parti de Buvat fut pris, et malgré le
+fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute
+nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.
+
+Les deux laquais se regardèrent en dessous: c'étaient deux fins
+escogriffes, qui avaient jugé Buvat du premier coup d'oeil, et qui, ne
+comprenant pas qu'on n'eût pas faim en face d'un faisan truffé, et pas
+soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pénétré les craintes
+de leur prisonnier. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, et le
+plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la
+situation, s'avança vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'à ce que la
+cheminée l'empêchât d'aller plus loin.
+
+--Monsieur, lui dit-il d'un ton pénétré, nous comprenons vos craintes,
+mais comme nous sommes d'honnêtes serviteurs, nous tenons à vous prouver
+que nous sommes incapables de prêter les mains à l'action dont vous nous
+soupçonnez. En conséquence, pendant tout le temps que vous serez ici,
+mon camarade et moi, chacun notre tour, goûterons de tous les plats qui
+vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux
+si, par notre dévouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillité.
+
+--Monsieur, répondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets
+eussent été pénétrés ainsi, monsieur, vous êtes bien honnête, mais, en
+vérité Dieu!
+
+Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+--N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous désirons, mon camarade
+et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons
+l'épreuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le
+valet en s'asseyant à la place que Buvat aurait dû occuper, faites-moi
+le plaisir de me servir quelques cuillerées de ce potage, une aile de
+cette poularde au riz, et deux doigts de ce romanée. Là, bien. À votre
+santé, monsieur.
+
+--Monsieur, répondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux étonnés
+le valet de pied qui dînait si impudemment à sa place, monsieur; c'est
+moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le
+conserver dans ma mémoire, accolé à celui de ce bon geôlier qui donna
+dans sa prison à Côme l'Ancien une preuve de dévouement pareille à celle
+que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur,
+continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous méritez de
+figurer dans ce livre sous tous les rapports.
+
+--Monsieur, répondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et
+voilà mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dévouer demain,
+et qui, le moment venu ne restera pas en arrière. Allons, Comtois, mon
+ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas
+que pour rassurer monsieur plus complètement, je dois goûter tous les
+mets et déguster tous les vins: c'est une rude tâche, je le sais bien;
+mais où serait le mérite d'être honnête homme si on ne s'imposait pas de
+temps en temps de pareils devoirs? À votre santé, monsieur Buvat.
+
+--Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.
+
+--Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun
+doute à monsieur Buvat.
+
+--Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils
+seraient complètement dissipés.
+
+--Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste
+encore; Comtois, mon ami, maintenez le café chaud, très chaud. Je veux
+le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je présume que c'est
+comme cela que monsieur l'aime.
+
+--Bouillant, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant; je le bois
+bouillant, parole d'honneur!
+
+--Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant
+béatiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce
+n'est que comme cela que le café est bon, froid, c'est une boisson fort
+médiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je
+vous fais mon compliment, et vous servez à ravir. Maintenant, aidez-moi
+à enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de désagréable
+comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif.
+Monsieur, continua Bourguignon en marchant à reculons vers la porte
+qu'il avait fermée avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de
+rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur,
+si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une à
+votre lit et deux à la cheminée. Celles de la cheminée sont pour nous,
+celle du lit pour le valet de chambre.
+
+--Merci, monsieur, dit Buvat; vous êtes trop honnête. Je désire ne
+déranger personne.
+
+--Ne vous gênez pas, monsieur, ne vous gênez pas; monseigneur désire que
+vous en usiez comme chez vous.
+
+--Monseigneur est bien honnête.
+
+--Monsieur ne désire plus rien?
+
+--Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de
+dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.
+
+--Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement
+Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte.
+
+--Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un oeil attendri, il faut
+convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un
+laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui
+est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux
+proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.
+
+Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul.
+
+Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire
+que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait
+en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il
+commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se
+reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses
+persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est
+vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de
+monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un
+caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en
+résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait
+continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant
+trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une
+analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à
+celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir.
+
+Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre,
+Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas
+profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure
+des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la
+mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le
+malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une
+trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui
+qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries
+et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner
+si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis
+que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela
+était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré
+le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une
+investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes
+des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les
+panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur
+le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque
+tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans
+laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il
+demeura donc immobile et attendant, le coeur serré et la sueur au front.
+
+--Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui
+fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que
+monsieur cherche?
+
+Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au
+danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit,
+prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans
+une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui
+venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout
+vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que
+Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains.
+
+--Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont
+il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui,
+monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche
+serait-elle défendue?
+
+--Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas
+sonné? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir été désigné pour lui servir de
+valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de
+nuit.
+
+Et à ces mots le valet étala sur le lit une robe de chambre à grands
+ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet.
+Buvat toujours à genoux, le regardait faire avec le plus grand
+étonnement.
+
+--Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide à
+se déshabiller?
+
+--Non, monsieur, non! s'écria Buvat, dont la pudeur était des plus
+faciles à s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus
+agréable qu'il pût faire. Non, j'ai l'habitude de me déshabiller tout
+seul. Merci, monsieur, merci.
+
+Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.
+
+Comme la visite de la chambre était finie, et que la faim, qui le
+gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commença
+aussitôt en soupirant sa toilette de nuit, plaça, pour ne point rester
+sans lumière, une de ses bougies dans l'angle de la cheminée, et
+s'enfonça en poussant un profond gémissement dans le lit le plus doux et
+le plus moelleux qu'il eût jamais rencontré.
+
+Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put,
+par expérience, ajouter à la liste de ses proverbes véridiques. Soit
+terreur, soit viduité de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agitée, et
+ce ne fut que vers le matin qu'il commença à s'endormir; encore son
+sommeil fut-il peuplé des cauchemars les plus terribles et les plus
+insensés. Il venait de rêver qu'il avait été empoisonné dans un gigot de
+mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda à
+quelle heure monsieur voulait déjeuner.
+
+Cette demande avait avec le rêve que Buvat venait d'accomplir une telle
+suite, que Buvat frissonna des pieds à la tête à l'idée d'avaler la
+moindre chose, et ne répondit que par une espèce de murmure sourd, qui
+parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque,
+car il sortit aussitôt en disant que monsieur allait être servi.
+
+Buvat n'avait point l'habitude de déjeuner dans son lit, aussi
+sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hâte.
+Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois
+entrèrent portant le déjeuner, comme ils étaient entrés la veille
+portant le dîner.
+
+Alors eut lieu la seconde répétition de la scène que nous avons déjà
+racontée, à l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui
+mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on
+arriva au café et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille à la
+même heure, vit son breuvage bien aimé, après avoir passé de la
+cafetière d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'oesophage
+de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et déclara que son
+estomac demandait à être amusé par quelque chose, et qu'en conséquence
+il désirait qu'on lui laissât le café et un petit pain. Cette
+déclaration parut contrarier quelque peu le dévouement de monsieur
+Comtois, mais force lui fut cependant de se borner à deux cuillerées de
+l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, déposé
+sur un guéridon, tandis que les deux drôles emportaient, en riant dans
+leur barbe, les restes du déjeuner à la fourchette. À peine la porte
+fut-elle fermée, que Buvat se précipita vers le guéridon, et, sans même
+se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but
+le café; puis, quelque peu réconforté par cette inglutition, si
+insuffisante qu'elle fût, il commença à envisager les choses sous un
+point de vue moins désastreux.
+
+En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il
+avait traversé sans encombre la soirée de la veille, la nuit qui venait
+de s'écouler, et qu'il entrait dans la matinée présente d'une manière
+assez confortable, il commençait à comprendre que si par un motif
+politique quelconque on en voulait à sa liberté, on était loin au moins
+d'en vouloir à ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont
+il n'avait jamais été l'objet; puis Buvat, malgré lui, ressentait cette
+bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et
+dilate le coeur. Or, il avait jugé que le dîner de la veille était
+meilleur que son dîner habituel, il avait reconnu que le lit était fort
+moelleux, il trouvait que le café qu'il venait de boire possédait un
+arôme que le mélange de la chicorée ôtait au sien. Bref, il ne pouvait
+se dissimuler que les fauteuils élastiques et les chaises rembourrées
+sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une
+supériorité incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de
+canne. La seule chose qui le tourmentât donc réellement était
+l'inquiétude que devait éprouver Bathilde en ne le voyant pas revenir.
+Il eut bien un instant l'idée, n'osant pas renouveler la demande qu'il
+avait faite la veille à Dubois, de donner de ses nouvelles à sa pupille,
+il avait bien eu un instant l'idée, disons-nous, à l'instar du Masque de
+Fer, qui avait jeté de la fenêtre de sa prison un plat d'argent sur le
+rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du
+Palais-Royal, mais il savait quel résultat funeste avait eu pour le
+malheureux prisonnier la découverte de cette infraction aux volontés de
+monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une
+tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivité, qui,
+telle qu'elle était, à tout prendre, lui paraissait tolérable.
+
+Le résultat de toutes ces réflexions fut que Buvat passa une matinée
+beaucoup moins agitée que ne l'avaient été sa soirée et sa nuit; d'un
+autre côté, son estomac endormi par le café et le petit pain, ne lui
+laissait éprouver que cette légère pointe d'appétit qui n'est qu'une
+jouissance de plus lorsqu'on est sûr de bien dîner. Ajoutez à cela la
+vue éminemment distrayante que le prisonnier avait de sa fenêtre, et
+l'on comprendra qu'une heure de l'après midi arriva sans trop de
+douleurs ni d'ennui.
+
+À une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dressée,
+portée comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais
+cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y
+assit. Buvat déclara que, parfaitement rassuré sur les intentions de son
+hôte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du
+dévouement dont chacun à son tour lui avait donné la preuve, et les
+priait de le servir à son tour. Les deux valets firent la grimace, mais
+ils obéirent.
+
+On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait
+Buvat devait se béatifier encore, grâce à l'excellent dîner qui lui
+était servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins;
+enfin Buvat, après avoir siroté son café, luxe qu'il ne se permettait
+ordinairement que le dimanche, Buvat, après avoir avalé par-dessus le
+nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il
+faut le dire, était dans un état voisin de l'extase.
+
+Le soir, le souper eut le même succès; mais comme Buvat s'était un peu
+plus livré qu'au dîner à la dégustation du chambertin et du sillery,
+Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un état de
+bien-être impossible à décrire. Il en résulta que, lorsque le valet de
+chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la
+veille, à quatre pattes et la tête sous le lit, il le trouva assis dans
+un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tête renversée contre le
+dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une
+inflexion de voix d'une tendresse infinie:
+
+ _Laissez-moi aller,_
+ _Laissez-moi aller_
+ _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._
+
+Ce qui, comme on le voit, était une grande amélioration sur l'état dans
+lequel le digne écrivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il
+y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de
+l'aider à se déshabiller, Buvat, qui éprouvait une certaine difficulté à
+exprimer ses pensées, se contenta de lui sourire en signe d'approbation,
+puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirât son habit, puis les
+jambes pour qu'il lui enlevât ses souliers; mais malgré l'état de
+jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est
+cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un
+plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva
+parfaitement seul qu'il dépouilla le reste le ses vêtements.
+
+Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'étendit
+voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes après s'être
+couché, rêva qu'il était le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi
+Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.
+
+Hâtons-nous de dire que ce fut le seul rêve un peu égrillard que le
+pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.
+
+Buvat se réveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule
+préoccupation au monde, celle de l'inquiétude où devait être Bathilde,
+mais du reste parfaitement heureux.
+
+Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur;
+tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur
+l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait,
+il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche
+son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand
+soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement
+touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se
+prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la
+prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce
+aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.
+
+Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un
+grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures
+différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain
+depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à
+Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le
+premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour
+son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à
+Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition
+avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires
+publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui
+amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était
+invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus
+vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table
+en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna
+les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura
+son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara
+d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du
+premier ministre.
+
+L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi
+Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle.
+Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un
+escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça
+monsieur Buvat.
+
+Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au
+rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui
+ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus
+simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une
+opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande
+importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant
+regardé avec curiosité:
+
+--Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.
+
+--Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant.
+
+--La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main?
+
+--De ma propre main, monsieur.
+
+--Vous avez une fort belle écriture, monsieur.
+
+Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.
+
+--L'abbé, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous
+vous devions.
+
+--Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.
+
+
+--Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur
+Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que
+si vous avez quelque chose à demander au régent, je me charge de lui
+transmettre votre demande.
+
+--Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bonté de vous offrir pour
+être l'interprète de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la
+bonté de lui dire que quand elle sera moins gênée, je la prie, si cela
+ne la prive pas trop, de me faire payer mon arriéré.
+
+--Comment, votre arriéré, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'être employé à la
+Bibliothèque royale, mais que voilà bientôt six ans que l'on nous dit à
+chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.
+
+--Et à combien se monte votre arriéré?
+
+--Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le
+chiffre exact.
+
+--Voyons, à peu près. Calculez de mémoire.
+
+--Mais à cinq mille trois cents et quelques livres, à part les fractions
+de sous et de deniers.
+
+--Et vous désireriez d'être payé, monsieur Buvat?
+
+--Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.
+
+--Et voilà tout ce que vous demandez?
+
+--Absolument tout.
+
+--Mais enfin pour le service que vous venez de rendre à la France, ne
+réclamez-vous rien?
+
+--Si fait, monsieur, je réclame la permission de faire dire à ma pupille
+Bathilde, qui doit être fort inquiète de mon absence qu'elle se
+tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais
+même, si ce n'était pas abuser de votre bonté, monsieur, qu'elle eût la
+permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde
+demande était trop indiscrète, je me bornerais à la première.
+
+--Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles
+nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre
+liberté, et vous pourrez aller vous-même donner de vos nouvelles à votre
+pupille.
+
+--Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?
+
+--Vous pouvez partir quand vous voudrez.
+
+--Monsieur, je suis votre très humble, et j'ai bien l'honneur de vous
+présenter mes hommages.
+
+--Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.
+
+--Deux, monsieur.
+
+--Je vous répète que la France a envers vous des obligations qu'il faut
+qu'elle acquitte. Écrivez donc au régent, faites-lui le relevé de ce qui
+vous est dû; exposez-lui votre situation, et si vous désirez
+particulièrement quelque chose, exposez hardiment votre désir. Je suis
+garant qu'il sera fait droit à votre requête.
+
+--Monsieur, vous êtes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc
+alors espérer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de
+l'État....
+
+--Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.
+
+--Monsieur, aujourd'hui même ma pétition sera adressée au régent.
+
+--Et demain vous serez payé.
+
+--Ah! monsieur, que de bontés!
+
+--Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.
+
+--Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour
+m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. À
+l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrétion,
+comment vous appelez-vous, s'il vous plaît?
+
+--Monsieur Philippe.
+
+--À l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.
+
+--Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je
+donne des ordres pour que vous puissiez sortir.
+
+À ces mots il sonna, un huissier parut.
+
+--Faites venir Ravanne.
+
+L'huissier sortit. Deux secondes après un jeune officier des gardes
+entra.
+
+--Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'à la
+porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller où il voudra.
+
+--Oui, monseigneur, dit le jeune officier.
+
+Un éblouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche
+pour demander quel était celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais
+Ravanne ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.
+
+Buvat regarda d'un air hébété monsieur Philippe et le page, mais comme
+celui-ci ne comprenait rien à son hésitation, il lui renouvela une
+seconde fois l'invitation de le suivre. Il obéit en tirant son mouchoir
+de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait à grosses gouttes du
+front.
+
+À la porte la sentinelle voulut arrêter Buvat.
+
+--Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le régent, monsieur est
+libre, dit Ravanne.
+
+Le soldat présenta les armes et laissa passer.
+
+Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui
+lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.
+
+--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.
+
+--Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la
+personne à laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....
+
+--Monseigneur le régent en personne, reprit Ravanne.
+
+--Pas possible! s'écria Buvat.
+
+--Très possible! au contraire, répondit le jeune homme, et la preuve,
+c'est que cela est ainsi.
+
+--Comment, c'est monsieur le régent lui-même qui m'a promis que je
+serais payé de mon arriéré! s'écria Buvat.
+
+--Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne
+qui m'a donné l'ordre de vous reconduire était monsieur le régent,
+répondit Ravanne.
+
+--Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.
+
+--Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orléans.
+
+--C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique,
+c'est connu, cela. Mais c'est un très brave homme que le régent, et
+quand je pense qu'il y avait d'infâmes gueux qui conspiraient contre
+lui, contre un homme qui m'a donné sa parole de me faire payer mon
+arriéré; mais ils méritent d'être pendus, ces gens-là, monsieur, d'être
+roués, écartelés, brûlés vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?
+
+--Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires
+de cette importance. Nous sommes à la porte de la rue, je voudrais avoir
+l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part
+dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques
+ordres à me donner avant son départ, je me vois, à mon grand regret,
+forcé de vous quitter.
+
+--Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en
+répondant par une profonde inclination au léger salut du jeune homme
+qui, lorsque Buvat releva la tête, avait déjà disparu.
+
+Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il
+en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place
+des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste
+au moment où d'Harmental passait son épée au travers du corps de
+Roquefinette. C'était en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui
+était loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait
+aperçu son tuteur et s'était précipitée à sa rencontre dans l'escalier,
+où Buvat et elle s'étaient joints entre le second et le troisième étage.
+
+--Oh! petit père; cher petit père! s'écria Bathilde tout en montant
+l'escalier au bras de Buvat et en l'arrêtant pour l'embrasser à chaque
+marche. D'où venez-vous donc? que vous est-il arrivé, et comment se
+fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle
+inquiétude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut
+qu'il soit arrivé des événements incroyables!
+
+--Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.
+
+--Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit père. D'où venez-vous d'abord?
+
+--Du Palais-Royal.
+
+--Comment, du Palais-Royal? Et chez qui étiez-vous, au Palais-Royal?
+
+--Chez le régent.
+
+--Vous, chez le régent! Et que faisiez-vous chez le régent?
+
+--J'étais prisonnier.
+
+--Prisonnier! vous?
+
+--Prisonnier d'État.
+
+--Et pourquoi? Vous, prisonnier!
+
+--Parce que j'ai sauvé la France.
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! petit père, est-ce que vous seriez devenu fou?
+s'écria Bathilde épouvantée.
+
+--Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la
+tête solide.
+
+--Mais, je vous en prie, expliquez-vous!
+
+--Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le régent.
+
+--Ô mon Dieu!
+
+--Et que j'en étais.
+
+--Vous!
+
+--Oui, moi; sans en être, c'est-à-dire. Tu sais bien ce prince de
+Listhnay?
+
+--Après?
+
+--Un faux prince, mon enfant, un faux prince!
+
+--Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...
+
+--Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une révolte
+générale, la Bretagne... la Normandie... les états généraux... le roi
+d'Espagne.... Et c'est moi qui ai découvert tout cela.
+
+--Vous! s'écria Bathilde épouvantée.
+
+--Oui, moi, que monseigneur le régent vient d'appeler le sauveur de la
+France; moi à qui il va payer mes arriérés!
+
+--Mon père, mon père, dit Bathilde, vous avez parlé de conspirateurs;
+savez-vous les noms de ces conspirateurs?
+
+--D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misérable bâtard
+qui conspire contre un homme comme monseigneur le régent! Puis un comte
+de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de
+Cellamare, l'abbé Brigaud, ce malheureux abbé Brigaud. Imagine-toi que
+j'ai copié la liste....
+
+--Mon père, dit Bathilde haletant de crainte, mon père, parmi tous ces
+noms-là, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul
+d'Harmental?...
+
+--Ah! je crois bien, s'écria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental!
+c'est le chef de la conjuration; mais le régent les connaît tous. Ce
+soir ils seront tous arrêtés, et demain pendus, écartelés, roués vifs.
+
+--Oh! malheureux! malheureux que vous êtes! s'écria Bathilde en se
+tordant les bras, vous avez tué l'homme que j'aime. Mais je vous le jure
+par ma mère, monsieur, s'il meurt, je mourrai.
+
+Et songeant qu'elle aurait peut-être encore le temps de prévenir Raoul
+du danger qui le menaçait, Bathilde, laissant Buvat atterré s'élança
+vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle eût eu
+des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans
+toucher les marches, et, haletante, épuisée, mourante, vint heurter la
+porte de d'Harmental, qui, mal fermée par le chevalier, céda au premier
+effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du
+capitaine, étendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.
+
+Cette vue était si loin d'être celle à laquelle s'attendait Bathilde,
+que, sans songer qu'elle allait peut-être achever de compromettre son
+amant, elle se précipita vers la porte en appelant du secours; mais en
+arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que
+son pied eût glissé dans le sang, elle tomba à la renverse en poussant
+un cri terrible.
+
+À ce cri les voisins accoururent et trouvèrent Bathilde évanouie; sa
+tête avait porté sur l'angle de la porte, et elle s'y était fait une
+grave blessure.
+
+On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir
+l'hospitalité.
+
+Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait déchiré l'adresse de la
+lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne
+possédait sur lui aucun autre papier qui indiquât son nom ou son
+domicile, on transporta son corps à la Morgue, où trois jours après il
+fut reconnu par la Normande.
+
+
+
+
+Chapitre 43
+
+
+Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, était parti au galop,
+sentant bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour faire face aux
+changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il
+s'était chargé, la mort du capitaine Roquefinette. En conséquence, et
+dans l'espoir de reconnaître, à un signe quelconque, les individus qui
+devaient jouer le rôle de comparses dans ce grand drame, il avait suivi
+les boulevards jusqu'à la porte Saint-Martin, et arrivé là, tournant à
+gauche, il s'était trouvé en un instant au milieu du marché aux chevaux.
+C'était là, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers
+enrôlés par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine.
+
+Mais, comme l'avait dit le pauvre défunt, aucun signe particulier ne
+pouvait désigner à l'oeil étranger ces hommes mystérieux, vêtus qu'ils
+étaient comme les autres et se connaissant entre eux à peine.
+D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui étaient
+inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement
+indifférents à toute autre idée qu'à celle des marchés qu'ils étaient en
+train de conclure, que deux ou trois fois, après s'être rapproché de
+personnages qu'il avait cru reconnaître pour de faux paysans, il
+s'éloigna sans même leur adresser la parole, tant la probabilité était
+grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient là, le
+chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait être
+inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation était
+désolante: d'Harmental incontestablement avait là sous la main tous les
+moyens d'exécution nécessaires à l'heureux accomplissement du complot,
+mais il avait, en tuant le capitaine, brisé lui-même le fil conducteur,
+et, l'anneau intermédiaire rompu, toute la chaîne était brisée.
+D'Harmental se mordait les lèvres jusqu'au sang, se déchirait la
+poitrine, allait et venait d'un bout à l'autre du marché, espérant
+toujours que quelque circonstance imprévue le tirerait d'embarras; mais
+le temps s'écoulait, le marché conservait sa même physionomie, personne
+n'était venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en
+désespoir de cause adressé quelques questions ambiguës, avaient, à ces
+questions, ouvert des yeux et une bouche si naïvement étonnés, que
+d'Harmental avait interrompu à l'instant même la conversation commencée,
+convaincu qu'il était d'avoir touché à faux.
+
+Sur ces entrefaites, cinq heures sonnèrent.
+
+C'était vers les huit ou neuf heures du soir que le régent devait
+revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, d'autant
+plus que cette embuscade était le va-tout des conjurés, qui
+s'attendaient bien à être arrêtés d'un moment à l'autre, et qui jouaient
+la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de dé.
+D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficultés de la situation, il
+avait réclamé pour lui l'honneur de l'entreprise, c'était donc sur lui
+que pesait toute la responsabilité, et cette responsabilité était
+terrible. D'un autre côté, il se trouvait pris dans une de ces
+situations où le courage ne peut rien, où la volonté humaine se brise
+devant une impossibilité, et où la seule chance qui reste est d'avouer
+son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient
+de vous.
+
+D'Harmental était homme de résolution, son parti fut bientôt pris; il
+fit dans le marché, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et
+demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjuré ne se
+trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les
+visages restaient dans leur impassible nullité, il mit son cheval au
+galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit
+à la maison n° 15, enfila l'escalier, grimpa au cinquième étage, ouvrit
+la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine,
+du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud.
+
+Tous jetèrent un cri de surprise en l'apercevant.
+
+D'Harmental raconta tout: les prétentions de Roquefinette, la discussion
+qui s'en était suivie, et le duel qui l'avait terminée. Il ouvrit son
+habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa à l'espérance
+qu'il avait eue de reconnaître les faux sauniers et de se mettre à leur
+tête à la place du capitaine; il dit ses espérances déçues, ses
+investigations inutiles au milieu du marché aux chevaux, et finit par
+faire un appel à Laval, à Pompadour et à Valef, qui y répondirent
+aussitôt en disant qu'ils étaient prêts à suivre le chevalier au bout du
+monde, et à lui obéir en tout ce qu'il ordonnerait.
+
+Rien n'était donc perdu encore: quatre hommes résolus et agissant pour
+leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds
+soudoyés, qui n'étaient mus par aucun autre intérêt que celui de gagner
+une vingtaine de louis par tête. Les chevaux étaient prêts dans
+l'écurie, chacun était venu armé; d'Avranches n'était point encore
+parti, ce qui renforçait la petite troupe d'un homme dévoué. On envoya
+chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps
+possible au régent la figure de ses ravisseurs; on laissa près de madame
+du Maine Malezieux qui, par son âge, et Brigaud qui, par sa profession,
+devaient naturellement être mis en dehors d'une pareille expédition; on
+se donna rendez-vous à Saint-Mandé, et l'on partit chacun isolément,
+afin de ne point donner de soupçons. Une heure après, les cinq conjurés
+étaient réunis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre
+Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient à l'horloge
+du château.
+
+D'Avranches s'était informé. Le régent était passé vers les trois heures
+et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il était dans une voiture à
+quatre chevaux, menés par deux jockeys à la Daumont, et précédé par un
+seul coureur. Il n'y avait donc aucune résistance à craindre; on
+arrêtait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le maître de
+poste, comme nous l'avons dit, était à la dévotion de madame du Maine;
+on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui;
+on le forçait à monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout
+attelée et postillon en selle. D'Harmental et Valef se plaçaient près de
+lui; on repartait au galop; on traversait la Marne à Alfort, la Seine à
+Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et à Montlhéry on se
+trouvait sur la route d'Espagne. Si à l'un ou à l'autre des relais le
+régent voulait appeler, d'Harmental et Valef le menaçaient et s'il
+appelait malgré les menaces, le fameux passeport était là pour prouver
+que celui qui réclamait assistance n'était pas le prince, mais un fou
+qui se croyait le régent, et que l'on reconduisait à sa famille, qui
+habitait Saragosse. Bref, tout cela était un peu hasardeux, il est vrai;
+mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui,
+d'ordinaire, réussissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles
+sont dirigées n'ont garde de les prévoir.
+
+Sept heures et huit heures sonnèrent successivement. D'Harmental et ses
+compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus
+en plus épaisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit attelées de
+chevaux de maîtres, avaient déjà donné quelques fausses alertes, mais
+elles avaient eu en même temps pour résultat de les aguerrir à l'attaque
+véritable. À huit heures et demie la nuit était tout à fait obscure, et
+l'espèce de crainte bien naturelle que les conjurés avaient d'abord
+ressentie commençait à se changer en impatience.
+
+À neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha à
+plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au
+même moment, à un millier de pas de distance à peu près à l'angle de la
+route, on vit poindre une lueur pareille à une étoile: les conjurés
+tressaillirent. C'était évidemment le coureur et sa torche. Bientôt il
+n'y eut plus de doute; on aperçut la voiture et ses deux lanternes.
+D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval échangèrent une dernière poignée
+de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste
+qui lui était assigné.
+
+Cependant la voiture s'avançait rapidement: c'était bien celle du duc
+d'Orléans. À la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit
+rouge du coureur, devançant les chevaux de vingt-cinq pas à peu près. La
+route était silencieuse et déserte; du reste, tout semblait d'accord
+avec les conjurés. D'Harmental jeta un dernier coup d'oeil à ses
+compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant
+l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque côté du pavé, et en face de
+lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs
+fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il était
+évident qu'ils étaient tous dans la sécurité la plus parfaite, et qu'ils
+venaient se livrer d'eux-mêmes à ceux qui les attendaient.
+
+La voiture avançait toujours: déjà le coureur avait dépassé d'Harmental
+et Valef. Tout à coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se
+redressant, sauta à la bride de son cheval, lui arracha la torche des
+mains et l'éteignit. À cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la
+voiture, mais il était trop tard: Pompadour et Laval s'étaient élancés
+et les tenaient en respect le pistolet à la main, tandis que d'Harmental
+et Valef se présentaient à chaque portière, éteignaient les lanternes,
+et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point à sa vie s'il ne
+faisait aucune résistance, mais que si, au contraire, il se défendait,
+ou appelait, on était décidé à recourir aux dernières extrémités.
+
+Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le
+courage du régent, le prince se contenta de dire:--C'est bien,
+messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout où vous voudrez.
+
+D'Harmental et Valef jetèrent alors les yeux sur la grande route: ils
+virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'épaisseur du bois
+le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux
+chevaux de la voiture, qu'ils avaient dételés. Le chevalier sauta
+aussitôt à bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier
+postillon; Laval et Valef se placèrent à chaque portière; la voiture
+repartit au galop, se jeta dans la première route qu'elle trouva à sa
+gauche, enfila une contre-allée, et commença de rouler sans bruit et
+sans lumière dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient
+été si bien prises, que l'enlèvement n'avait pas été plus de cinq
+minutes à s'accomplir, qu'aucune résistance n'avait été faite, que pas
+un cri n'avait été poussé. Décidément cette fois la fortune était pour
+les conjurés.
+
+Mais, arrivé au bout de l'allée, d'Harmental trouva un premier obstacle:
+la barrière, soit hasard, soit préméditation, était fermée: force fut
+donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit
+tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une allée latérale, et la
+course, un instant ralentie, recommença avec une nouvelle vélocité.
+
+La nouvelle allée que suivait le chevalier conduisait à un carrefour,
+une des routes de ce carrefour conduisait droit à Charenton. Il n'y
+avait donc pas de temps à perdre, puisqu'en tout cas, il fallait
+absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre
+s'agiter des hommes devant lui, mais cette espèce de vision disparut
+comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans empêchement.
+En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement
+d'un cheval et une espèce de froissement de fer comme feraient des
+sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il crût que c'était
+le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il pensât que c'était
+quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arrêter, il continua son
+chemin avec la même vitesse, le même silence, et au milieu de la même
+obscurité.
+
+Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose étrange:
+c'était une espèce de muraille fermant les routes qui venaient y
+aboutir: il était évident qu'il se passait là quelque chose de nouveau.
+D'Harmental arrêta aussitôt la voiture et voulut reprendre le chemin
+d'où il venait; mais une muraille pareille s'était refermée derrière
+lui; au même instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui
+criaient: «--Nous sommes cernés, sauve qui peut!» Et tous deux, quittant
+aussitôt la portière et faisant sauter le fossé à leurs chevaux, se
+lancèrent dans la forêt et disparurent au milieu de la futaie. Mais il
+était impossible à d'Harmental, qui montait un cheval attelé, de suivre
+ses deux compagnons. Ne pouvant donc éviter cette muraille vivante qu'il
+commençait à reconnaître pour être un cordon de mousquetaires gris, le
+chevalier essaya de la renverser, enfonça les éperons dans le ventre de
+son cheval, et s'avança tête baissée et un pistolet de chaque main, vers
+la route la plus proche de lui, sans s'inquiéter si c'était celle qu'il
+devait suivre; mais à peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de
+mousqueton cassa la tête à son porteur, qui s'abattit, le renversant du
+coup et lui engageant la jambe sous lui.
+
+Aussitôt huit ou dix cavaliers mettant pied à terre s'élancèrent sur
+d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre
+de sa tête pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le
+temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le
+tirèrent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le
+prétendu prince qui n'était qu'un valet déguisé, on y fit entrer
+d'Harmental, deux officiers se placèrent près de lui, on attela un autre
+cheval à la place de celui qui avait été tué: la voiture se remit en
+mouvement, reprit une nouvelle direction, escortée par un escadron de
+mousquetaires. Un quart d'heure après elle roulait sur un pont-levis,
+une lourde porte grinçait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un
+guichet sombre et voûté, de l'autre côté duquel l'attendait un officier
+en uniforme de colonel.
+
+C'était monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille.
+
+Maintenant si nos lecteurs désirent savoir comment le complot avait été
+déjoué, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon.
+La commère du premier ministre, on s'en souvient, soupçonnait le
+capitaine Roquefinette d'être mêlé à quelque trame illicite, elle était
+venue le dénoncer, à la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques
+jours après elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu
+pour le jeune seigneur qui avait déjà eu une conférence avec le
+capitaine, était montée derrière lui, et, d'une chambre voisine, à
+l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, elle avait tout entendu.
+
+Or, ce qu'elle avait entendu, c'était le projet d'enlever le régent à
+son retour de Chelles. Dubois avait été prévenu le soir même, et afin de
+prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du
+régent à monsieur Bourguignon, et avait enveloppé le bois de Vincennes
+d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-légers et de dragons. On
+vient de voir quel avait été le résultat de sa ruse. Le chef du complot
+avait été pris en flagrant délit, et comme le premier ministre savait le
+nom de tous les autres conjurés, il était probable qu'il leur restait
+peu de chance d'échapper au vaste filet dans lequel à cette heure il les
+tenait tous enveloppés.
+
+
+
+
+Chapitre 44
+
+
+Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couchée dans la
+chambre de mademoiselle Émilie; Mirza était étendue sur le pied de son
+lit, les deux soeurs étaient de chaque côté de son chevet, et Buvat,
+écrasé de douleur, se tenait assis dans un coin, la tête inclinée sur sa
+poitrine et ses mains posées sur ses genoux.
+
+D'abord toutes ses pensées furent confuses, et son premier sentiment fut
+celui de la douleur physique; elle porta la main à sa tête, la blessure
+était derrière la tempe. Un médecin qu'on avait appelé avait posé le
+premier appareil, en prévenant qu'on eût à le rappeler si la fièvre se
+déclarait.
+
+Étonnée de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd
+et si douloureux, couchée dans une maison étrangère, la jeune fille
+arrêta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se
+trouvaient là, mais Athénaïs et Émilie détournèrent les yeux, Buvat
+poussa un gémissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tête pour
+solliciter une caresse. Malheureusement pour la câline petite bête, les
+souvenirs commençaient à revenir à Bathilde, le voile qui avait passé
+entre sa mémoire et les événements s'éclaircissait peu à peu, bientôt
+elle commença de rattacher les uns aux autres les fils brisés qui
+pouvaient l'aider à suivre de nouveau la route du passé: elle se rappela
+le retour de Buvat, ce qu'il lui avait raconté de la conspiration, le
+danger qui était résulté pour d'Harmental de la révélation qu'il avait
+faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conçu d'arriver à
+temps pour le sauver, de la rapidité avec laquelle elle avait traversé
+la rue et monté l'escalier; enfin, son entrée dans la chambre de Raoul
+lui revint en mémoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si
+elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:
+
+--Et lui, s'écria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?
+
+Nul ne répondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient là ne
+savait que répondre: seulement Buvat, suffoqué par les larmes, se leva
+et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de
+douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle
+arrêta Buvat. Puis, étendant ses deux bras vers lui:
+
+--Petit père, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?
+
+--Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chéri! s'écria Buvat en tombant à
+genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde à travers les
+couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutôt toi qui
+ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un
+misérable. J'aurais dû deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout
+risquer, tout souffrir, plutôt que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu
+n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les
+meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh!
+malheureux, malheureux que je suis! s'écria Buvat en sanglotant, comment
+me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment
+vivrai-je?
+
+--Petit père! s'écria Bathilde, petit père, tâchez seulement de savoir
+ce qu'il est devenu, je vous en supplie.
+
+--Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu
+me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont
+mauvaises... n'est-ce pas que tu me détesteras davantage encore, et ce
+sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?
+
+--Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat
+et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance
+luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains
+de Dieu; c'est lui qui décidera si je dois vivre ou mourir.
+
+Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir,
+il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne
+l'embrasserait pas; et à demi consolé, il prit sa canne et son chapeau,
+s'informa à madame Denis du costume du chevalier, et se mit en quête de
+la route qu'il avait prise.
+
+Ce n'était pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naïf
+que l'était Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une
+voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui était resté une
+demi-heure à peu près attaché au contrevent, et qu'il avait tourné par
+la rue du Gros-Chenet. Un épicier de sa connaissance, qui demeurait au
+coin de la rue des Jeûneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand
+galop d'un cheval pareil à celui que l'on désignait, un cavalier dont le
+signalement se rapportait à merveille avec celui donné par Buvat; enfin,
+une fruitière qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses
+grands dieux qu'elle avait remarqué celui dont on lui demandait des
+nouvelles, et qu'il avait disparu à la descente de la porte Saint-Denis;
+mais au delà de ces trois renseignements, toutes les données devenaient
+vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'après deux heures de
+recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose à
+apprendre à Bathilde que, quelque part que fût allé d'Harmental, il y
+était allé par le boulevard Bonne-Nouvelle.
+
+Buvat retrouva sa pupille plus agitée; pendant son absence le mal avait
+fait des progrès, et la crise prévue par le docteur se préparait.
+Bathilde avait les yeux ardents, le teint animé, les paroles brèves.
+Madame Denis venait d'envoyer chercher le médecin.
+
+La pauvre femme n'était pas sans inquiétude elle-même; depuis longtemps
+elle se doutait que l'abbé Brigaud était mêlé à quelque machination, et
+ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'était point un
+étudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque
+c'était Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parité
+dans la situation n'avait pas peu contribué à attendrir son âme,
+excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle écouta donc avec
+avidité le peu de renseignements que Buvat rapportait à la malade, et
+comme ils étaient loin d'être assez positifs pour la calmer, elle lui
+promit, si, de son côté, elle apprenait quelque chose, de la tenir au
+courant.
+
+Sur ces entrefaites le médecin arriva. Quelque puissance qu'il eût sur
+lui-même, il fut facile de voir qu'il trouvait l'état de Bathilde
+gravement empiré. Il pratiqua une saignée abondante, ordonna des
+boissons rafraîchissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au
+chevet de la malade. Mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, qui, à part
+leurs petits ridicules, étaient au fond d'excellentes filles,
+déclarèrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la
+nuit près de Bathilde chacune à son tour. Émilie, en sa qualité d'aînée,
+réclama la première veillée, qui lui fut accordée sans conteste. Quant à
+Buvat, comme, à cause des soins qu'il fallait rendre à Bathilde, il ne
+pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs étouffés
+et ses gémissements sourds n'étaient bons qu'à inquiéter la malade, on
+l'invita à remonter chez lui, ce qu'il ne consentit à faire que lorsque
+Bathilde elle-même l'en eut supplié.
+
+La saignée avait un peu calmé Bathilde; elle paraissait donc éprouver du
+mieux. Madame Denis avait quitté la chambre, mademoiselle Athénaïs était
+rentrée chez elle; monsieur Boniface, après être revenu de la Morgue, où
+il avait été faire une visite au capitaine Roquefinette, était remonté à
+son cinquième, Émilie veillait au coin de la cheminée, lisant un petit
+livre qu'elle avait tiré de sa poche, lorsqu'on frappa à la porte deux
+coups assez pressés et assez forts pour dénoter une certaine agitation
+dans celui qui réclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se
+leva sur son coude, Émilie fourra son livre dans sa poche, et, ayant
+entendu le mouvement de la malade, accourut à son lit; puis il y eut un
+moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou
+trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant même qu'Émilie
+eût dit:--Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abbé
+Brigaud, Bathilde était retombée sur son oreiller.
+
+Un instant après, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix
+altérée appela Émilie. Émilie sortit et laissa Bathilde seule.
+
+Tout à coup Bathilde tressaillit. L'abbé était dans une chambre
+attenante à la sienne, et il lui avait semblé entendre prononcer le nom
+de Raoul. En même temps elle s'était rappelé avoir plusieurs fois vu
+l'abbé chez d'Harmental; elle savait que l'abbé était des plus familiers
+de madame du Maine: elle pensa donc que l'abbé pouvait apporter des
+nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de
+passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que
+si ces nouvelles étaient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que
+mieux valait tâcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus
+animées. En conséquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et,
+comme si toute sa vie était passée dans un seul sens, elle écouta
+ardemment ce qui se disait.
+
+Brigaud rendait compte à madame Denis de ce qui s'était passé. Valef
+était accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prévenir madame du Maine
+que tout avait échoué. Madame du Maine avait aussitôt rendu aux conjurés
+leur parole, invitant Malezieux et Brigaud à fuir chacun de son côté.
+Quant à elle, elle s'était retirée à l'Arsenal. Brigaud venait donc
+faire ses adieux à madame Denis; il quittait Paris et allait tâcher de
+gagner l'Espagne, déguisé en colporteur.
+
+Au milieu de son récit, interrompu par les exclamations de la pauvre
+madame Denis et de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, il avait semblé à
+l'abbé, au moment où il avait raconté la catastrophe de d'Harmental,
+entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne
+n'avait fait attention à ce cri, comme il ignorait que Bathilde fût là,
+il n'avait point attaché d'autre importance à ce bruit, sur la nature
+duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appelé à son tour,
+était entré juste dans ce moment-là, et comme l'abbé avait un faible
+tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirigé les
+sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.
+
+Cependant ce n'était pas l'heure des longs adieux. Brigaud désirait que
+le jour le trouvât le plus loin possible de Paris. Il prit congé de la
+famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait déclaré qu'il
+voulait conduire son ami Brigaud jusqu'à la barrière.
+
+Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent
+la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils
+descendirent aussitôt pour s'informer de la cause de la discussion.
+Bathilde, les cheveux épars, les pieds nus, enveloppée dans une grande
+robe blanche, était debout sur l'escalier, essayant de sortir malgré les
+efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fièvre
+s'était changée en délire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le
+revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans
+leurs bras. Un instant elle se débattit, articulant des mots sans suite,
+les joues brûlées par la fièvre, tandis que d'un autre côté, elle
+grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais
+bientôt ses forces s'épuisèrent, elle renversa sa tête en arrière,
+murmura encore le nom de Raoul, et s'évanouit une seconde fois.
+
+On envoya chercher de nouveau le médecin. Ce qu'il avait craint
+arrivait, une fièvre cérébrale venait de se déclarer. En ce moment on
+frappa à la porte: c'était Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouvé
+errant comme une âme en peine devant la maison, et qui, ne pouvant
+résister à son inquiétude, venait demander à rester dans un coin
+quelconque de l'appartement, où l'on voudrait, pourvu que d'heure en
+heure il eût des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille était trop
+affectée elle-même pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame
+Denis fit signe à Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa
+chambre avec Athénaïs, laissant de nouveau Émilie pour garder la malade.
+Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagné Brigaud
+jusqu'à la barrière d'Enfer, où l'abbé l'avait quitté, espérant, grâce
+au bon cheval sur lequel il était monté et au déguisement dont il était
+revêtu, gagner la frontière d'Espagne.
+
+Le délire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parlé de
+Raoul. Plusieurs fois elle avait prononcé le nom de Buvat, et toujours
+en l'accusant d'avoir tué son amant. À chaque fois le pauvre écrivain,
+sans oser se défendre, sans oser répondre, sans oser se plaindre, avait
+silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit à réparer le
+mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'être arrêté à une
+résolution énergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fiévreuse de
+Bathilde, qui le regarda sans le reconnaître, et sortit.
+
+Buvat venait en effet de prendre un parti extrême: c'était celui d'aller
+trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute
+récompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son
+avancement à la Bibliothèque, la grâce de d'Harmental. C'était bien le
+moins qu'on pût accorder à l'homme que le régent lui-même avait appelé
+le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revînt
+bientôt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendît
+la santé à Bathilde.
+
+En conséquence, Buvat remonta chez lui pour réparer le désordre de sa
+toilette qui se ressentait fort des événements de la veille et des
+émotions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se présenter trop matin
+chez le premier ministre, de peur de le déranger. Sa toilette achevée,
+comme il n'était encore que neuf heures, il entra un instant dans la
+chambre de Bathilde; elle était telle que la jeune fille l'avait laissée
+la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quittée, toucha les
+objets qu'elle touchait de préférence, baisa les pieds du crucifix
+qu'elle baisait tous les soirs: on eût dit un amant qui revoyait les
+lieux abandonnés par sa maîtresse.
+
+Dix heures sonnèrent à la petite pendule: c'était l'heure à laquelle
+Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte
+d'être importun fit donc place à l'espoir d'être reçu comme il l'avait
+toujours été. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame
+Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quittée.
+Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le médecin la saignait pour la
+troisième fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au
+ciel, comme pour le prendre à témoin qu'il allait faire tout ce qu'il
+pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille,
+et s'achemina vers le Palais-Royal.
+
+Le moment était mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait
+été constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont
+quelques mois après il devait mourir; d'ailleurs il était de fort
+mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul eût été pris, et il venait
+d'ordonner à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus
+grande activité, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de
+voir arriver tous les matins le digne copiste, annonça monsieur Buvat.
+
+--Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.
+
+--C'est moi, monseigneur, dit le pauvre écrivain en se hasardant à se
+glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne
+tête devant le premier ministre.
+
+--Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'eût jamais vu.
+
+--Comment, monseigneur, demanda Buvat étonné, ne me reconnaissez-vous
+point? Je viens vous faire mes compliments sur la découverte de la
+conspiration.
+
+--J'ai assez de compliments comme cela; merci des vôtres, monsieur
+Buvat, dit Dubois d'un ton sec.
+
+--Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grâce.
+
+--Une grâce! Et à quel titre?
+
+--Mais, dit Buvat en balbutiant, mais, monseigneur, souvenez-vous donc
+que vous m'avez promis une récompense.
+
+--Une récompense! à toi, double drôle!
+
+--Comment, monseigneur, vous ne vous rappelez point, reprit Buvat de
+plus en plus effrayé, que vous m'avez dit vous-même ici, dans ce
+cabinet, que j'avais ma fortune au bout des doigts?
+
+--Eh bien! aujourd'hui, dit Dubois, tu as ta vie dans tes jambes; car si
+tu ne décampes pas au plus vite....
+
+--Mais, monseigneur....
+
+--Ah! tu raisonnes, drôle! s'écria Dubois en se soulevant d'une main sur
+le bras de son fauteuil, et en étendant l'autre vers sa crosse
+d'archevêque.
+
+Attends! attends! tu vas voir....
+
+Buvat en avait assez vu: au geste menaçant du premier ministre, il
+comprit ce qui allait se passer, et tourna les talons. Mais, si vite
+qu'il s'éloignât, il eut encore le temps d'entendre Dubois qui, avec des
+jurements horribles, ordonnait au valet de chambre de le faire périr
+sous le bâton s'il se représentait jamais au Palais-Royal.
+
+Buvat comprit que de ce côté tout était fini, et qu'il lui fallait non
+seulement renoncer à l'espoir d'être utile à d'Harmental, mais encore
+qu'il ne serait plus même question de ce payement d'arriéré qu'il avait
+déjà cru tenir; cet enchaînement de pensées le conduisit tout
+naturellement à songer que depuis plus de huit jours il n'avait point
+mis le pied à la Bibliothèque; il était dans le quartier, il résolut de
+faire une visite à son bureau, ne fût-ce que pour s'excuser auprès du
+conservateur en lui racontant la cause de son absence; mais là une
+dernière douleur, plus terrible que les autres, attendait Buvat: en
+ouvrant la porte de son bureau, il vit son fauteuil occupé; un étranger
+était à sa place.
+
+Comme depuis quinze ans Buvat n'avait jamais été en retard d'une heure,
+le conservateur l'avait cru mort et l'avait remplacé. Buvat avait perdu
+sa place à la Bibliothèque pour avoir sauvé la France.
+
+C'était trop d'événements terribles les uns sur les autres. Buvat rentra
+à la maison presque aussi malade que Bathilde
+
+
+
+
+Chapitre 45
+
+
+Cependant, comme nous l'avons dit, Dubois pressait le procès de
+d'Harmental, espérant que ses révélations lui donneraient des armes
+contre ceux qu'il voulait atteindre; mais d'Harmental se renfermait dans
+une dénégation absolue à l'égard des autres. Quant à ce qui lui était
+personnel à lui-même, il avouait tout, disant que la tentative qu'il
+avait essayée contre le régent était le résultat d'une vengeance
+particulière, vengeance excitée chez lui par l'injustice qui lui avait
+été faite lorsqu'on lui avait ôté son régiment. Quant aux hommes qui
+l'accompagnaient et qui lui avaient prêté main-forte dans cette
+entreprise, il déclarait que c'étaient deux pauvres diables de faux
+sauniers qui ne savaient pas eux-mêmes quel était le personnage qu'ils
+escortaient. Tout cela n'était pas fort probable; mais il n'y avait pas
+moyen cependant de consigner sur les interrogatoires autre chose que les
+réponses de l'accusé. Il en résultait, au grand désappointement de
+Dubois, que les véritables coupables échappaient à sa vengeance, à
+l'abri des éternelles dénégations du chevalier, qui avait déclaré
+n'avoir vu qu'une fois ou deux monsieur et madame du Maine, et qui
+affirmait n'avoir jamais été chargé ni par l'un ni par l'autre d'aucune
+mission politique.
+
+On avait arrêté successivement Laval, Pompadour et Valef, et on les
+avait conduits à la Bastille. Mais comme ils savaient qu'ils pouvaient
+compter sur le chevalier, et que d'avance le cas dans lequel ils se
+trouvaient avait été prévu, et que chacun était convenu de ce qu'il
+devait dire, ils s'étaient tous renfermés dans une dénégation absolue,
+avouant leurs relations avec monsieur et madame du Maine, mais soutenant
+que ces relations s'étaient bornées de leur part à celles d'une
+respectueuse amitié. Quant à d'Harmental, ils le connaissaient,
+disaient-ils, pour un homme d'honneur qui avait à se plaindre d'une
+grande injustice qui lui avait été faite, voilà tout: on les confronta
+successivement avec le chevalier, mais cette confrontation n'eut d'autre
+résultat que d'affermir chacun dans son système de défense, en apprenant
+à chacun que ce système était religieusement suivi par ses compagnons.
+
+Dubois était furieux; il regorgeait de preuves pour l'affaire des états
+généraux, mais cette affaire avait été coulée à fond par le lit de
+justice qui avait condamné les lettres de Philippe V, et dégradé les
+princes légitimés de leur rang; chacun les regardait comme assez punis
+par ce jugement, sans que l'on sévît une seconde fois contre eux pour
+une même cause. Dubois avait espéré alors sur les révélations de
+d'Harmental pour envelopper monsieur et madame du Maine dans un nouveau
+procès, plus grave que le premier, car, cette fois, il était question
+d'attentat direct, sinon à la vie, du moins à la liberté du régent; mais
+l'obstination du chevalier était venue détruire ses espérances. Sa
+colère s'était donc retournée tout entière contre d'Harmental, et, comme
+nous l'avons dit, il avait donné l'ordre à Leblanc et à d'Argenson de
+mener le procès avec la plus grande activité, ordre que ces deux
+magistrats suivaient avec leur ponctualité accoutumée.
+
+Pendant ce temps, la maladie de Bathilde avait suivi un cours
+progressif, qui avait mis la pauvre enfant à deux doigts de la mort;
+mais enfin la jeunesse et la force avaient triomphé du mal. À
+l'exaltation du délire avait succédé chez elle un abattement profond,
+une prostration complète: on eût dit que la fièvre seule la soutenait,
+et qu'en s'en allant elle avait emmené la vie avec elle.
+
+Cependant chaque jour amenait une amélioration, faible, il est vrai,
+mais cependant sensible aux yeux des bonnes gens qui environnaient la
+pauvre malade. Peu à peu elle avait reconnu ceux qui l'entouraient, puis
+elle leur avait tendu la main, puis elle leur avait adressé la parole.
+Cependant, au grand étonnement de tout le monde, on avait remarqué que
+Bathilde n'avait pas prononcé le nom de d'Harmental; c'était, au reste,
+un grand soulagement que ce silence pour ceux qui l'entouraient, car,
+comme ils n'avaient à l'endroit du chevalier que de fort tristes
+nouvelles à apprendre à Bathilde, ils préféraient, comme on le comprend
+bien, qu'elle gardât le silence sur ce sujet; chacun croyait bien, et le
+médecin tout le premier, que la jeune fille avait complètement oublié ce
+qui s'était passé, ou que si elle s'en souvenait, elle confondait la
+réalité avec les rêves de son délire.
+
+Tout le monde était dans l'erreur même le médecin. Voici ce qui était
+arrivé:
+
+Un matin qu'on croyait Bathilde endormie et qu'on l'avait laissée un
+instant seule, Boniface qui, malgré la sévérité de sa voisine,
+conservait toujours un grand fond de tendresse à son égard, avait, comme
+c'était son habitude tous les matins depuis qu'elle était malade,
+entrouvert la porte et passé la tête pour demander de ses nouvelles. Au
+grognement de Mirza, Bathilde s'était retournée, et, apercevant
+Boniface, avait aussitôt songé qu'elle saurait probablement de lui ce
+qu'elle demanderait vainement aux autres, c'est-à-dire ce qu'était
+devenu d'Harmental; en conséquence, elle avait, tout en retenant Mirza,
+tendu sa main pâle et amaigrie à Boniface. Boniface l'avait prise, tout
+en hésitant, entre ses grosses mains rouges; puis, regardant la jeune
+fille tout en hochant la tête:
+
+--Oh! oui, mademoiselle Bathilde, avait-il dit; oui, vous avez bien eu
+raison: vous êtes une demoiselle, et moi, je ne suis qu'un gros paysan.
+
+C'était un beau seigneur qu'il vous fallait à vous, et vous ne pouviez
+pas m'aimer.
+
+--Du moins, comme vous l'entendiez, Boniface, dit Bathilde, mais je puis
+vous aimer autrement.
+
+--Bien vrai, mademoiselle Bathilde, bien vrai? Eh bien! aimez-moi comme
+vous voudrez, pourvu que vous m'aimiez un peu.
+
+--Je puis vous aimer comme un frère.
+
+--Comme un frère! vous aimeriez ce pauvre Boniface comme un frère! et il
+pourrait vous aimer comme une soeur, lui! il pourrait vous prendre de
+temps en temps la main comme il vous la tient dans ce moment-ci! il
+pourrait vous embrasser quelquefois comme il embrasse Mélie et Naïs? Oh!
+parlez, mademoiselle Bathilde, que faut-il faire pour cela?
+
+--Mon ami, dit Bathilde....
+
+--Oh! elle m'a appelé son ami, dit Boniface; elle m'a appelé son ami,
+moi qui ai dit des horreurs d'elle. Tenez, mademoiselle Bathilde, ne
+m'appelez pas votre ami; je ne suis pas digne de ce nom-là. Vous ne
+savez pas ce que j'ai dit: j'ai dit que vous viviez avec un vieux; mais
+je n'en croyais rien, mademoiselle Bathilde, parole d'honneur! voyez
+vous, c'était la colère, c'était la rage. Mademoiselle Bathilde,
+appelez-moi gueux, appelez-moi scélérat. Tenez, ça me fera moins de
+peine que de vous entendre m'appeler votre ami. Ah! scélérat de
+Boniface! ah! gueux de Boniface!
+
+--Mon ami, dit Bathilde, si vous avez dit tout cela je vous pardonne;
+car, aujourd'hui, non seulement vous pouvez réparer ce tort, mais encore
+acquérir des droits éternels à ma reconnaissance.
+
+--Et que faut-il faire pour cela? Voyons, dites. Faut-il passer dans le
+feu? faut-il sauter par la fenêtre du deuxième? faut-il... je ne sais
+pas quoi? je le ferai; dites! n'importe, ça m'est égal. Dites, je vous
+supplie....
+
+--Non, mon ami, dit Bathilde; ce que j'ai à vous demander est plus
+facile à faire que tout cela.
+
+--Dites, alors, dites, mademoiselle Bathilde.
+
+--Et cependant, il faut me jurer d'abord que vous le ferez.
+
+--En vérité Dieu! mademoiselle Bathilde.
+
+--Quelque chose qu'on vous dise pour vous en empêcher?
+
+--Moi, m'empêcher de faire quelque chose que vous me demanderez?
+
+Jamais au grand jamais!
+
+--Quelle que soit la douleur que j'en doive éprouver?
+
+--Ah! ça, c'est autre chose, mademoiselle Bathilde. Non; si cela doit
+vous faire de la peine, j'aime mieux qu'on me coupe en quatre.
+
+--Mais si je vous en prie, mon ami, mon frère? dit Bathilde de sa voix
+la plus persuasive.
+
+--Oh! si vous me parlez comme cela, oh! vous allez me faire pleurer
+comme la fontaine des Innocents. Oh! tenez, voilà que ça coule.
+
+Et Boniface se mit à sangloter.
+
+--Vous me direz donc tout, mon cher Boniface?
+
+--Oh! tout! tout!
+
+--Eh bien! dites-moi d'abord.... Bathilde s'arrêta.
+
+--Quoi?
+
+--Vous ne devinez pas, Boniface?
+
+--Oh! si fait. Je m'en doute bien, allez! Vous voulez savoir ce qu'est
+devenu monsieur Raoul, n'est-ce pas?
+
+--Oui! oui! s'écria Bathilde, oui; au nom du ciel! qu'est-il devenu?
+
+--Pauvre garçon! murmura Boniface.
+
+--Mon Dieu! serait-il mort? demanda Bathilde en se dressant sur son lit.
+
+--Non, heureusement non; mais il est prisonnier.
+
+--Où cela?
+
+--À la Bastille.
+
+--Je m'en doutais! répondit Bathilde en retombant sur son lit. À la
+Bastille! mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Allons voilà que vous pleurez à présent, mademoiselle Bathilde!
+
+--Et je suis là! s'écria Bathilde; là, dans ce lit, mourante, enchaînée!
+
+--Oh! ne pleurez donc pas comme ça, mademoiselle Bathilde; c'est votre
+pauvre Boniface qui vous en prie.
+
+--Non, non; je serai forte, j'aurai du courage. Vois, Boniface, je ne
+pleure plus.
+
+--Elle m'a tutoyé! s'écria Boniface.
+
+--Mais tu comprends, continua Bathilde avec une exaltation toujours
+croissante, car la fièvre la reprenait; tu comprends, mon bon ami, il
+faut que je sache tout, heure par heure, afin que le jour où il mourra
+je puisse mourir!
+
+--Vous, mourir! mademoiselle Bathilde, jamais! jamais!
+
+--Je lui ai promis, dit Bathilde, je lui ai juré. Boniface tu me
+tiendras au courant de tout, n'est-ce pas?
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux de vous avoir promis
+cela!
+
+--Et puis, s'il le faut, au moment... au moment terrible... tu
+m'aideras... tu me conduiras, n'est-ce pas, Boniface?... Il faut que je
+le revoie... une fois....
+
+Une fois encore... fût-ce sur l'échafaud!
+
+--Tout ce que vous voudrez, tout, tout! s'écria Boniface en tombant à
+genoux et en cherchant vainement à contenir ses sanglots.
+
+--Tu me le promets?
+
+--Je vous le jure.
+
+--Silence, on vient. Pas un mot: c'est un secret entre nous deux. C'est
+bien, relevez-vous, essuyez vos yeux, faites comme moi, souriez.
+
+Et Bathilde se mit à rire avec une agitation fébrile effrayante à voir.
+Heureusement c'était Buvat qui entrait. Boniface profita de cette entrée
+pour sortir.
+
+--Eh bien! comment cela va-t-il? demanda le bonhomme.
+
+--Mieux, petit père, mieux dit Bathilde. Je sens que la force me
+revient, et que dans quelques jours je pourrai me lever. Mais vous,
+petit père, pourquoi n'allez-vous pas à votre bureau?--Buvat poussa un
+gémissement.--C'était bon quand j'étais malade de ne pas me quitter....
+Mais maintenant que je vais mieux, il faut retourner à la Bibliothèque,
+entendez-vous, petit père?
+
+--Oui, mon enfant, oui, dit Buvat en dévorant ses larmes.... Oui, j'y
+vais.
+
+--Eh bien! vous ne venez pas m'embrasser?
+
+--Si, si.... Au contraire.
+
+--Allons, voilà que vous pleurez.... Mais vous voyez bien que je vais
+mieux.
+
+Voulez-vous donc me faire mourir de chagrin?
+
+--Moi, je pleure, dit Buvat, en se tamponnant les yeux avec son
+mouchoir; moi, je pleure? alors si je pleure, c'est de joie. Oui, j'y
+vais, mon enfant, à mon bureau, j'y vais.
+
+Et Buvat, après avoir embrassé Bathilde, remonta chez lui, car il ne
+voulait pas dire à la pauvre enfant qu'il avait perdu sa place, et la
+jeune fille se retrouva seule.
+
+Alors elle respira plus librement: maintenant elle était tranquille;
+Boniface, en sa qualité de clerc d'un procureur au Châtelet, était à
+même de savoir tout ce qui se passait, et Bathilde était sûre que
+Boniface lui dirait tout. En effet, à partir du lendemain, elle sut que
+Raoul avait été interrogé et qu'il avait tout pris sur son compte; puis
+le jour suivant elle apprit qu'il avait été confronté avec Valef, Laval
+et Pompadour, mais que cette confrontation n'avait rien amené. Enfin,
+fidèle à sa promesse, Boniface chaque soir lui apportait les nouvelles
+de la journée, et chaque soir Bathilde, à ce récit, quelque alarmant
+qu'il fût, se sentait reprendre de nouvelles forces. Quinze jours se
+passèrent ainsi. Au bout de quinze jours, Bathilde commençait à se lever
+et à marcher dans la chambre, à la grande joie de Buvat, de Nanette, et
+de toute la famille Denis.
+
+Un jour, Boniface, contre son habitude revint à trois heures de chez Me
+Joullu, et entra dans la chambre de la malade: le pauvre garçon était si
+pâle et si défait que Bathilde comprit qu'il apportait quelque terrible
+nouvelle, et, jetant un cri, se leva tout debout et les yeux fixés sur
+lui.
+
+--Tout est donc fini? dit-elle.
+
+--Hélas! répondit Boniface, c'est sa faute aussi à cet entêté-là. On lui
+offrait sa grâce comprenez-vous, mademoiselle Bathilde, sa grâce s'il
+voulait, et il n'a rien voulu dire.
+
+--Ainsi, s'écria Bathilde, ainsi, plus d'espoir; il est condamné?
+
+--De ce matin, mademoiselle Bathilde, de ce matin.
+
+--À mort?
+
+Boniface fit un signe de tête.
+
+--Et quand l'exécute-t-on?
+
+--Demain, à huit heures du matin.
+
+--Bien, dit Bathilde.
+
+--Mais il y a peut-être encore de l'espoir, dit Boniface.
+
+--Lequel? demanda Bathilde.
+
+--Si d'ici là il se décidait à dénoncer ses complices.
+
+La jeune fille se mit à rire, mais d'un rire si étrange que Boniface en
+frissonna de la tête aux pieds.
+
+--Enfin, dit Boniface, qui sait? Moi, à sa place par exemple, je n'y
+manquerais pas. Je dirais: c'est pas moi, parole d'honneur! Ce n'est pas
+moi; c'est un tel, un tel, et puis encore un tel.
+
+--Boniface, dit Bathilde, il faut que je sorte.
+
+--Vous, mademoiselle Bathilde! s'écria Boniface effrayé; vous sortir!
+
+Mais c'est vous tuer que de sortir.
+
+--Il faut que je sorte, vous dis-je.
+
+--Mais vous ne pouvez pas vous tenir sur vos jambes.
+
+--Vous vous trompez, Boniface, je suis forte, voyez.
+
+Et Bathilde se mit à marcher par la chambre d'un pas ferme et assuré.
+
+--D'ailleurs, reprit Bathilde, vous allez aller me chercher un carrosse
+de place.
+
+--Mais, mademoiselle Bathilde....
+
+--Boniface, vous avez promis de m'obéir, dit la jeune fille. Jusqu'à
+cette heure vous m'avez tenu parole: êtes-vous las de votre dévouement?
+
+--Moi, mademoiselle Bathilde, moi las de mon dévouement pour vous! Que
+le bon Dieu me punisse s'il y a un mot de vrai dans ce que vous me dites
+là. Vous me demandez un carrosse, je vais en chercher deux.
+
+--Allez, mon ami, dit la jeune fille; allez, mon frère.
+
+--Oh! tenez, mademoiselle Bathilde, avec ces paroles-là, voyez-vous,
+vous me feriez faire tout ce que vous voudriez. Dans cinq minutes, le
+carrosse sera ici.
+
+Et Boniface sortit en courant.
+
+Bathilde avait une grande robe blanche flottante; elle la serra avec une
+ceinture, jeta un mantelet sur ses épaules, et s'apprêta à sortir. Comme
+elle s'avançait vers la porte, madame Denis entra.
+
+--Ô mon Dieu! ma chère enfant, s'écria la bonne femme, qu'allez-vous
+faire?
+
+--Madame, dit Bathilde, il faut que je sorte.
+
+--Sortir... mais vous êtes folle!
+
+--Vous vous trompez, madame, j'ai toute ma raison, dit Bathilde en
+souriant avec tristesse. Seulement peut-être me rendriez-vous insensée
+en essayant de me retenir.
+
+--Mais enfin, où allez-vous, ma chère enfant?
+
+--Ne savez-vous pas qu'il est condamné, madame?
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! qui vous a dit cela? J'avais tant recommandé à
+tout le monde de vous cacher cette horrible nouvelle!
+
+--Oui, et demain, n'est-ce pas, vous m'auriez dit qu'il était mort? Et
+je vous aurais répondu: c'est vous qui l'avez tué, car, moi, j'ai un
+moyen de le sauver peut-être.
+
+--Vous, vous, mon enfant, vous avez un moyen de le sauver?
+
+--J'ai dit peut-être, madame. Laissez-moi donc tenter ce moyen, car
+c'est le seul qui me reste.
+
+--Allez, mon enfant, dit madame Denis, dominée par le ton inspiré de
+Bathilde, allez, et que Dieu vous conduise!
+
+Et madame Denis se rangea pour laisser passer Bathilde.
+
+Bathilde sortit, descendit l'escalier d'un pas lent mais ferme,
+traversa la rue, monta ses quatre étages sans se reposer, et ouvrit la
+porte de sa chambre, où elle n'était pas entrée depuis le jour de la
+catastrophe. Au bruit qu'elle fit en entrant, Nanette sortit du cabinet
+et poussa un cri: elle croyait voir le fantôme de sa jeune maîtresse.
+
+--Eh bien! demanda Bathilde d'un ton grave, qu'as-tu donc, ma bonne
+Nanette?
+
+--Ô mon Dieu! s'écria la pauvre femme toute tremblante, est-ce bien
+vous, notre demoiselle, ou bien n'est-ce que votre ombre?
+
+--C'est moi, Nanette, moi-même, touche-moi plutôt en m'embrassant. Dieu
+merci! je ne suis pas morte encore.
+
+--Et pourquoi avez-vous quitté la maison des Denis? Est-ce qu'ils vous
+auraient dit quelque chose qui n'était point à dire?
+
+--Non ma bonne Nanette non, mais il faut que je fasse une course
+nécessaire, indispensable.
+
+--Vous, sortir dans l'état où vous êtes, jamais! Ce serait vous tuer que
+de le souffrir. Monsieur Buvat! monsieur Buvat! voilà notre demoiselle
+qui veut sortir! Venez donc lui dire que cela ne se peut pas.
+
+Bathilde se retourna vers Buvat, avec l'intention d'employer son
+ascendant sur lui s'il tentait de l'arrêter, mais elle lui vit une
+figure si bouleversée, qu'elle ne se douta point qu'il ne sût la fatale
+nouvelle. De son côté, Buvat en l'apercevant, fondit en larmes.
+
+--Mon père, dit Bathilde, ce qui a été fait jusqu'aujourd'hui est
+l'ouvrage des hommes, mais l'oeuvre des hommes est finie, et ce qui
+reste à faire appartient à Dieu. Mon père, Dieu aura pitié de nous.
+
+--Oh! s'écria Buvat en tombant sur un fauteuil, c'est moi qui l'ai tué!
+c'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué!
+
+Bathilde alla gravement à lui et l'embrassa au front.
+
+--Mais que vas-tu faire, mon enfant? demanda Buvat.
+
+--Mon devoir, répondit Bathilde.
+
+Et elle ouvrit une petite armoire qui était dans le prie-Dieu, y prit un
+portefeuille noir, le déplia et en tira une lettre.
+
+--Oh! tu as raison, tu as raison, mon enfant! s'écria Buvat; j'avais
+oublié cette lettre.
+
+--Je m'en souvenais, moi, dit Bathilde en baisant la lettre et en la
+mettant sur son coeur, car c'est le seul héritage que m'a laissé ma
+mère.
+
+En ce moment, on entendit le bruit du carrosse qui s'arrêtait à la
+porte.
+
+--Adieu, mon père; adieu, Nanette, dit Bathilde. Priez tous deux pour
+que je réussisse.
+
+Et Bathilde s'éloigna avec cette gravité solennelle qui faisait d'elle,
+pour ceux qui la voyaient en ce moment quelque chose de pareil à une
+sainte.
+
+À la porte, elle trouva Boniface qui l'attendait avec le carrosse.
+
+--Irai-je avec vous, mademoiselle Bathilde, demanda Boniface.
+
+--Non, mon ami, dit Bathilde en lui tendant la main, non, pas ce soir,
+demain peut-être.
+
+Et elle monta dans le carrosse.
+
+--Où faut-il vous mener, notre belle demoiselle? demanda le cocher.
+
+--À l'Arsenal, répondit Bathilde
+
+
+
+
+Chapitre 46
+
+
+Arrivée à l'Arsenal, Bathilde fit demander mademoiselle Delaunay, qui,
+sur sa prière, la conduisit aussitôt à madame du Maine.
+
+--Ah! c'est vous mon enfant, dit la duchesse d'une voix distraite et
+d'un air agité. C'est bien de se rappeler ses amis lorsqu'ils sont dans
+le malheur.
+
+--Hélas! madame, répondit Bathilde, je viens près de Votre Altesse
+Royale pour lui parler d'un plus malheureux qu'elle encore. Sans doute,
+Votre Altesse Royale a perdu quelques-uns de ses titres, quelques-unes
+de ses dignités; mais là s'arrêtera la vengeance, car nul n'osera
+attenter à la vie ou même à la liberté du fils de Louis XIV ou de la
+petite-fille du grand Condé.
+
+--À la vie, non, dit la duchesse du Maine, non; mais à la liberté, je
+n'en répondrais pas. Comprenez-vous cet imbécile d'abbé Brigaud qui se
+fait arrêter en colporteur il y a trois jours, à Orléans, et qui, sur de
+fausses révélations qu'on lui présente comme venant de moi, avoue tout
+et nous compromet affreusement; de sorte que je ne serais pas étonnée
+que cette nuit on nous arrêtât.
+
+--Celui pour lequel je viens implorer votre pitié madame, dit Bathilde,
+n'a rien révélé, lui, et est condamné à mort pour au contraire avoir
+gardé le silence.
+
+--Ah! ma chère enfant, s'écria la duchesse, vous voulez parler de ce
+pauvre d'Harmental: oui, je le connais: c'est un gentilhomme, celui-là.
+
+Vous le connaissez donc?
+
+--Hélas! dit mademoiselle Delaunay, non seulement Bathilde le connaît,
+mais elle l'aime.
+
+--Pauvre enfant! Mon Dieu! mais que faire? Moi vous comprenez bien, je
+ne puis rien, je n'ai aucun crédit. Tenter une démarche en sa faveur,
+c'est lui ôter son dernier espoir, s'il lui en reste un.
+
+--Je le sais bien, madame, dit Bathilde; aussi je ne viens demander à
+Votre Altesse qu'une chose: c'est par quelqu'un de ses amis, par
+quelqu'une de ses connaissances, au moyen de ses anciennes relations,
+c'est de m'introduire auprès de monseigneur le régent. Le reste me
+regarde.
+
+--Mais, mon enfant, savez-vous ce que vous me demandez là? dit la
+duchesse; savez-vous que le régent ne respecte rien? Savez-vous que vous
+êtes belle comme un ange, et que votre pâleur même vous va à ravir?
+
+Savez-vous....
+
+--Madame, dit Bathilde avec une dignité suprême, je sais que mon père
+lui a sauvé la vie et est mort à son service.
+
+--Ah! ceci, c'est autre chose, dit la duchesse. Attendez; voyons,
+comment faire? Oui, c'est cela. Delaunay appelle Malezieux.
+
+Mademoiselle Delaunay obéit, et un instant après le fidèle chancelier
+entra.
+
+--Malezieux, dit la duchesse, voilà une enfant que vous allez conduire à
+la duchesse de Berry, à qui vous la recommanderez de ma part. Il faut
+qu'elle voie le régent, et cela sur l'heure, vous entendez? il s'agit de
+la vie d'un homme. Et, tenez, de celle de ce cher d'Harmental, que je
+donnerais moi même tant de choses pour sauver.
+
+--J'y vais, madame, dit Malezieux.
+
+--Vous le voyez, mon enfant, dit la duchesse, je fais tout ce que je
+puis faire, si je puis vous être utile à autre chose, si pour séduire un
+geôlier, si pour préparer sa fuite vous avez besoin d'argent, je n'en ai
+pas beaucoup, mais il me reste quelques diamants, et ils ne pourraient
+jamais être mieux employés qu'à sauver la vie d'un si brave gentilhomme.
+Allons, ne perdez pas de temps, embrassez-moi et allez trouver ma nièce;
+vous savez que c'est la favorite de son père.
+
+--Oh! madame, dit Bathilde, je sais que vous êtes un ange, et, si je
+réussis, je vous devrai plus que ma vie.
+
+--Pauvre petite! dit la duchesse en regardant Bathilde s'éloigner;
+puis, lorsqu'elle eut disparu:
+
+--Allons, Delaunay, continua madame du Maine, qui effectivement
+s'attendait à être arrêtée d'un moment à l'autre, reprenons nos malles.
+
+Pendant ce temps, Bathilde, accompagnée de Malezieux, était remontée
+dans sa voiture, et avait pris le chemin du Luxembourg où vingt minutes
+après elle était arrivée.
+
+Grâce au patronage de Malezieux, Bathilde entra sans difficulté, on la
+fit passer dans un petit boudoir où on la pria d'attendre, tandis que le
+chancelier, introduit auprès de Son Altesse Royale, la préviendrait de
+la grâce qu'on avait à lui demander. Malezieux s'acquitta de la
+commission avec tout le zèle qu'il portait aux choses recommandées par
+madame du Maine, et Bathilde n'avait pas attendu dix minutes qu'elle le
+vit rentrer avec la duchesse de Berry.
+
+La duchesse avait un coeur excellent; aussi avait-elle été vivement
+touchée du récit que lui avait fait Malezieux; si bien que lorsqu'elle
+parut, il n'y avait pas à se tromper sur l'intérêt que lui inspirait
+d'avance la jeune fille qui venait solliciter sa protection. Bathilde
+s'aperçut de ses dispositions bienveillantes, et vint à elle les mains
+jointes. La duchesse lui prit les mains.
+
+Bathilde voulut tomber à ses pieds, mais la duchesse la retint, et,
+l'embrassant au front:
+
+--Ma pauvre enfant! lui dit-elle, que n'êtes-vous venue il y a huit
+jours?
+
+--Et pourquoi il y a huit jours plutôt que maintenant madame? demanda
+Bathilde avec anxiété.
+
+--Parce qu'il y a huit jours, je n'eusse cédé à personne le plaisir de
+vous conduire près de mon père tandis qu'aujourd'hui c'est impossible.
+
+--Impossible! Ô mon Dieu! et pourquoi cela, s'écria Bathilde.
+
+--Mais, vous ignorez donc que je suis en disgrâce complète depuis
+avant-hier, ma pauvre enfant! Hélas! toute princesse que je suis j'ai
+été femme comme vous, comme vous j'ai eu le malheur d'aimer. Or, nous
+autres filles de race royale, vous le savez, notre coeur n'est point à
+nous, c'est une espèce de pierre qui fait partie du trésor de la
+couronne, et c'est un crime d'en disposer sans l'autorisation du roi ou
+de son premier ministre. J'ai disposé de mon coeur, et je n'ai rien à
+dire, car on me l'a pardonné; mais j'ai disposé de ma main, et on m'a
+punie. Depuis, trois jours mon amant est mon époux; voyez l'étrange
+chose! on m'a fait un crime d'une action dont en toute autre condition
+on m'eût louée. Mon père lui-même s'est laissé gagner à la colère
+générale, et depuis trois jours, c'est-à-dire depuis le moment où je
+devais pouvoir me présenter devant lui sans rougir, sa présence m'est
+interdite. Hier on m'a ôté ma garde: ce matin, je me suis présentée au
+Palais-Royal, on m'a refusé la porte.
+
+--Hélas! hélas! dit Bathilde, je suis bien malheureuse, car je n'avais
+d'espoir qu'en vous, madame, et je ne connais personne qui puisse
+m'introduire près de monseigneur le régent! Et c'est demain, madame,
+demain à huit heures, qu'on tue celui que j'aime comme vous aimez
+monsieur de Riom! Ô mon Dieu! mon Dieu! ayez compassion de moi, madame,
+car si vous ne me prenez en pitié, je suis perdue, je suis condamnée!
+
+--Mon Dieu! Riom, venez donc à notre aide, dit la duchesse en se
+retournant vers son mari qui entrait en ce moment, et en lui tendant la
+main; voilà une pauvre enfant qui a besoin de voir mon père à l'instant,
+sans retard; sa vie dépend de cette entrevue: que dis-je? plus que sa
+vie! la vie de l'homme qu'elle aime! Comment faire? voyons. Le neveu de
+Lauzun ne doit jamais être embarrassé, ce me semble. Riom, trouvez-nous
+un moyen, et s'il est possible, eh bien! je vous aimerai encore
+davantage.
+
+--J'en ai bien un... dit Riom en souriant.
+
+--Oh! monsieur, s'écria Bathilde, oh! dites-le-moi, et je vous serai
+éternellement reconnaissante.
+
+--Voyons, dites, ajouta la duchesse de Berry d'une voix presque aussi
+pressante que l'était celle de Bathilde.
+
+--Mais c'est qu'il compromet singulièrement votre soeur.
+
+--Laquelle?
+
+--Mademoiselle de Valois.
+
+--Aglaé? comment cela?
+
+--Oui, ne savez-vous pas qu'il y a de par le monde une espèce de sorcier
+qui a le privilège de s'introduire auprès d'elle le jour comme la nuit,
+sans qu'on sache par où ni comment?
+
+--Richelieu! C'est vrai, s'écria la duchesse de Berry; Richelieu peut
+nous tirer d'affaire. Mais....
+
+--Mais.... Achevez, madame, je vous supplie! Mais il ne voudra pas, peut
+être.
+
+--J'en ai peur, répondit la duchesse.
+
+--Oh! je le prierai tant, qu'il aura pitié de moi, s'écria Bathilde.
+D'ailleurs, vous me donnerez un mot pour lui n'est-ce pas? Votre Altesse
+aura cette bonté, et il n'osera refuser ce que lui demandera Votre
+Altesse.
+
+--Faisons mieux que cela, dit la duchesse. Riom, faites appeler madame
+de Mouchy; priez-la de conduire elle-même mademoiselle chez le duc.
+Madame de Mouchy est ma première dame d'honneur, mon enfant, continua la
+duchesse tandis que Riom accomplissait l'ordre qu'il venait de recevoir,
+et on assure que monsieur de Richelieu lui doit quelque reconnaissance.
+Vous voyez donc que je ne puis vous choisir une meilleure introductrice.
+
+--Oh! merci, madame, s'écria Bathilde en baisant les mains de la
+duchesse, merci! Oui, vous avez raison, et tout espoir n'est pas encore
+perdu. Et vous dites que monsieur le duc de Richelieu a un moyen de
+s'introduire au Palais Royal?
+
+--Un instant, entendons-nous: je ne le dis pas, on le dit.
+
+--Ô mon Dieu! dit Bathilde, pourvu que nous le trouvions chez lui!
+
+--Ceci, par exemple, ce sera une chance. Mais oui. Quelle heure est-il?
+Huit heures à peine? Oui, il soupe probablement en ville et rentrera
+pour faire sa toilette. Je dirai à madame de Mouchy de l'attendre avec
+vous. N'est-ce pas, charmante? continua la duchesse en apercevant sa
+dame d'honneur et en la saluant du nom d'amitié qu'elle avait l'habitude
+de lui donner, n'est ce pas que tu attendras le duc jusqu'à ce qu'il
+rentre?
+
+--Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Altesse, dit madame de Mouchy.
+
+--Eh bien! je t'ordonne, entends-tu? je t'ordonne d'obtenir du duc de
+Richelieu qu'il introduise mademoiselle près du régent, et je t'autorise
+à user, pour le décider, de toute l'autorité que tu peux avoir sur son
+esprit.
+
+--Madame la duchesse va bien loin, dit en souriant madame de Mouchy.
+
+--Va, va, dit la duchesse, fais ce que je te dis; je prends tout sur mon
+compte. Et vous, mon enfant, bon courage! suivez madame, et si vous
+entendez dire sur votre chemin par trop de mal de cette pauvre duchesse
+de Berry, à qui on en veut tant, parce qu'elle a reçu un jour les
+ambassadeurs sur un trône élevé de trois marches, et qu'elle a traversé
+un autre jour tout Paris escortée de quatre trompettes, dites à ceux qui
+crieront anathème sur moi, que je suis une bonne femme au fond; que
+malgré toutes les excommunications, j'espère qu'il me sera remis
+beaucoup, parce que j'ai beaucoup aimé, n'est-ce pas, Riom?
+
+--Oh! madame, s'écria Bathilde, je ne sais si l'on dit du bien ou du mal
+de vous, mais je sais que je voudrais baiser la trace de vos pas, tant
+vous me semblez bonne et grande!
+
+--Allez, mon enfant, allez. Si vous manquiez monsieur de Richelieu, il
+est probable que vous ne sauriez où le trouver, et que vous attendriez
+inutilement qu'il rentrât.
+
+--Puisque Son Altesse le permet venez donc vite, madame, dit Bathilde en
+entraînant madame de Mouchy, car en ce moment, chaque minute a pour moi
+la valeur d'une année.
+
+Un quart d'heure après, Bathilde et madame de Mouchy étaient à l'hôtel
+de Richelieu. Contre toute attente, le duc était chez lui. Madame de
+Mouchy se fit annoncer. Elle fut introduite aussitôt, et elle entra
+suivie de Bathilde. Les deux femmes trouvèrent monsieur de Richelieu
+occupé avec Raffé, son secrétaire, à brûler une foule de lettres
+inutiles, et à en mettre quelques autres à part.
+
+--Eh! bon Dieu! madame, dit le duc en apercevant madame de Mouchy, et en
+venant à elle le sourire sur les lèvres, quel bon vent vous amène, et à
+quel événement dois-je cette bonne fortune de vous recevoir chez moi à
+huit heures et demie du soir?
+
+--Au désir de vous faire faire une belle action, duc.
+
+--Ah! vraiment! en ce cas pressez-vous, madame.
+
+--Est-ce que vous quittez Paris ce soir, par hasard?
+
+--Non, mais je pars demain matin pour la Bastille.
+
+--Quelle est cette plaisanterie?
+
+--Je vous prie de croire, madame, que je ne plaisante jamais quand il
+s'agit de quitter mon hôtel, où je suis très bien, pour celui du roi, où
+je suis très mal. Je le connais, c'est la troisième fois que j'y
+retourne.
+
+--Mais, qui peut vous faire croire que vous serez arrêté demain?
+
+--J'ai été prévenu.
+
+--Par une personne sûre?
+
+--Jugez-en.
+
+Et le duc présenta une lettre à madame de Mouchy, qui la prit et qui
+lut:
+
+«Innocent ou coupable, il ne vous reste que le temps de prendre la
+fuite. Demain vous serez arrêté; le régent vient de dire tout haut
+devant moi qu'il tenait enfin le duc de Richelieu.»
+
+--Croyez-vous que la personne soit en position d'être bien informée?
+
+--Oui, car je crois reconnaître l'écriture. Vous voyez donc bien que
+j'avais raison de vous dire de vous presser. Maintenant, si c'est une
+chose qui puisse se faire dans l'espace d'une nuit, parlez; je suis à
+vos ordres.
+
+--Une heure suffira.
+
+--Dites donc alors. Vous savez, madame, que je n'ai rien à vous refuser.
+
+
+--Eh bien! dit madame de Mouchy, voici la chose en deux mots.
+Comptiez-vous aller remercier ce soir la personne qui vous a donné cet
+avis?
+
+--Peut-être, dit en riant le duc.
+
+--Eh bien! il faut que vous lui présentiez mademoiselle.
+
+--Mademoiselle! dit le duc étonné en se retournant vers Bathilde, qui
+jusque-là s'était tenue en arrière et cachée à demi dans l'obscurité. Et
+quelle est mademoiselle?
+
+--Une pauvre jeune fille qui aime le chevalier d'Harmental qu'on doit
+exécuter demain, comme vous savez et qui veut demander sa grâce au
+régent.
+
+--Vous aimez le chevalier d'Harmental, mademoiselle? dit le duc de
+Richelieu s'adressant à Bathilde.
+
+--Oh! monsieur le duc! balbutia Bathilde en rougissant.
+
+--Ne vous cachez pas, mademoiselle; c'est un noble jeune homme, et je
+donnerais dix ans de ma vie pour le sauver moi-même. Et croyez-vous au
+moins avoir quelque moyen d'intéresser le régent en sa faveur?
+
+--Je le crois, monsieur le duc.
+
+--Eh bien! Soit. Cela me portera bonheur. Madame, continua le duc en
+s'adressant à madame de Mouchy, retournez vers Son Altesse Royale,
+mettez mes humbles hommages à ses pieds, et dites-lui de ma part que
+mademoiselle verra le régent dans une heure.
+
+--Oh! monsieur le duc! s'écria Bathilde.
+
+--Décidément, mon cher Richelieu, dit madame de Mouchy, je commence à
+croire, comme on le dit, que vous avez fait un pacte avec le diable pour
+passer par le trou des serrures, et je suis moins inquiète maintenant,
+je l'avoue, de vous voir partir pour la Bastille.
+
+--En tout cas, dit le duc, vous savez madame, que la charité ordonne de
+visiter les prisonniers. Si, par hasard, il vous restait quelque
+souvenir du pauvre Armand....
+
+--Silence, duc; soyez discret, et l'on verra ce que l'on peut faire pour
+vous.
+
+En attendant, vous me promettez que mademoiselle verra le régent?
+
+--C'est chose convenue.
+
+--En ce cas, adieu, duc, et que la Bastille vous soit légère!
+
+--Est-ce bien adieu que vous me dites?
+
+--Au revoir.
+
+--À la bonne heure!
+
+Et le duc, ayant baisé la main de madame de Mouchy, la conduisit vers la
+porte; puis revenant vers Bathilde:
+
+--Mademoiselle lui dit-il, ce que je vais faire pour vous, je ne le
+ferais pour personne. Le secret que je vais confier à vos yeux, c'est la
+réputation, c'est l'honneur d'une princesse du sang; mais l'occasion est
+grave et mérite qu'on lui sacrifie quelques convenances. Jurez-moi donc
+que vous ne direz jamais, excepté à une seule personne, car je sais
+qu'il est des personnes pour lesquelles on n'a point de secrets,
+jurez-moi donc que vous ne direz jamais ce que vous allez voir, et que
+nul ne saura, excepté lui, de quelle façon vous êtes entrée chez le
+régent.
+
+--Oh! monsieur le duc, je vous le jure, par tout ce que j'ai de plus
+sacré au monde, par le souvenir de ma mère!
+
+--Cela suffit, mademoiselle, dit le duc en tirant le cordon d'une
+sonnette.
+
+Un valet de chambre entra.
+
+--Lafosse, dit le duc, fais mettre les chevaux bais à la voiture sans
+armoiries.
+
+--Monsieur le duc, dit Bathilde, si vous ne voulez pas perdre de temps,
+j'ai un carrosse de louage en bas.
+
+--Eh bien! cela vaut encore mieux. Mademoiselle, je suis à vos ordres.
+
+--Irai-je avec monsieur le duc, demanda le valet de chambre.
+
+--Non, c'est inutile, reste avec Raffé, et aide-le à mettre de l'ordre
+dans tous ces papiers. Il y en a plusieurs qu'il est parfaitement
+inutile que Dubois voie.
+
+Et le duc, ayant offert son bras à Bathilde, descendit avec elle, la fit
+monter dans la voiture, et après avoir ordonné au cocher de s'arrêter au
+coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Richelieu, se plaça à son
+côté, aussi insoucieux que s'il n'eût pas su que ce sort auquel il
+allait essayer de soustraire le chevalier, l'attendait lui-même
+peut-être dans quinze jours.
+
+
+
+
+Chapitre 47
+
+
+La voiture s'arrêta à l'endroit indiqué; le cocher vint ouvrir la
+portière, et le duc descendit et aida Bathilde à descendre, puis, tirant
+une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'allée de la maison qui
+faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et qui
+porte aujourd'hui le n° 218.
+
+--Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras à
+la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal éclairés, mais
+je tiens beaucoup à ne pas être reconnu si par hasard on me rencontrait
+dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut à monter: il ne
+s'agit que d'atteindre le premier étage.
+
+En effet, après avoir monté une vingtaine de marches, le duc s'arrêta,
+tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le
+même mystère qu'il avait ouvert celle de la rue, et étant entré dans
+l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer à la
+lanterne qui brûlait dans l'escalier.
+
+--Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai
+l'habitude de me servir moi-même, et vous allez comprendre tout à
+l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer
+de laquais.
+
+Peu importait à Bathilde que le duc de Richelieu eût ou n'eût pas de
+domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui répondre, et le
+duc referma la porte à double tour derrière elle.
+
+--Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune
+fille, l'éclairant avec la bougie qu'il tenait à la main.
+
+Ils traversèrent ainsi une salle à manger et un salon; enfin, ils
+entrèrent dans une chambre à coucher, et le duc s'arrêta.
+
+--Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la cheminée, j'ai
+votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais révélé?
+
+--Je vous l'ai déjà donnée, monsieur le duc, et je vous la renouvelle.
+Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais.
+
+--Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de
+l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour.
+
+Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie,
+découvrit une ouverture pratiquée dans la muraille au delà de
+l'épaisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y
+frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner
+la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumière entre les
+planches, puis une douce voix demanda: «Est-ce vous?» puis enfin, sur la
+réponse affirmative du duc, trois de ces planches se détachèrent
+doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre à l'autre,
+et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvèrent en face de mademoiselle
+de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagné d'une femme.
+
+--Ne craignez rien, chère Aglaé, dit le duc en passant de la chambre où
+il était dans la chambre voisine, et en saisissant la main de
+mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile à sa
+place n'osant faire un pas de plus avant que sa présence fût expliquée.
+Vous me remercierez vous même tout à l'heure d'avoir trahi le secret de
+notre bienheureuse armoire.
+
+--Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de
+Valois, en faisant une pause après ces paroles interrogatives et en
+regardant toujours Bathilde avec inquiétude.
+
+--À l'instant même, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu
+parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas?
+
+--Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot à
+prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce
+mot, il ne le dirait pas.
+
+--Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamné à mort: on l'exécute
+demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grâce dépend du régent.
+Comprenez-vous maintenant?
+
+--Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois.
+
+--Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu à Bathilde, en l'attirant
+par la main; puis se retournant vers la princesse:--Elle ne savait
+comment arriver jusqu'à votre père, ma chère Aglaé; elle s'est adressée
+à moi, juste au moment où je venais de recevoir votre lettre. J'avais à
+vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais
+votre coeur, j'ai pensé que le remerciement auquel vous seriez le plus
+sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie à un homme au
+silence duquel vous devez probablement la mienne.
+
+--Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue,
+mademoiselle. Maintenant, que désirez-vous? que puis-je faire pour vous?
+
+--Je désire voir monseigneur le régent, dit Bathilde et Votre Altesse
+peut me conduire près de lui.
+
+--M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquiétude.
+
+--Pouvez-vous en douter?
+
+--Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en
+entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle près de mon
+père, et je reviens.
+
+--Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui
+donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire.
+
+Mademoiselle de Valois échangea quelques paroles à voix basse avec son
+amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main
+à Bathilde:
+
+--Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont soeurs.
+
+Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez.
+
+Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la
+suivit.
+
+Les deux femmes traversèrent tous les appartements qui font face à la
+place du Palais-Royal, et, tournant à gauche, s'engagèrent dans ceux qui
+longent la rue de Valois. C'était dans cette partie que se trouvait la
+chambre à coucher du régent.
+
+--Nous sommes arrivées, dit mademoiselle de Valois en s'arrêtant devant
+une porte, et en regardant Bathilde, qui à cette nouvelle chancela et
+pâlit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou
+quatre heures était prête à disparaître juste au moment où elle allait
+en avoir le plus de besoin.
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'écria Bathilde.
+
+--Voyons, mademoiselle, du courage, mon père est bon; entrez, tombez à
+ses pieds: Dieu et son coeur feront le reste.
+
+À ces mots, voyant que la jeune fille hésitait encore, elle ouvrit la
+porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrière
+elle. Elle courut ensuite de son pas le plus léger rejoindre le duc de
+Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tête-à-tête avec le
+régent.
+
+À cette action imprévue, Bathilde poussa un léger cri et le régent, qui
+se promenait de long en large, la tête inclinée, la releva et se
+retourna.
+
+Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux,
+tira sa lettre de sa poitrine et l'étendit vers le régent.
+
+Le régent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se
+passait et, s'avança vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre
+comme une forme blanche et indécise. Bientôt, dans cette forme inconnue
+d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille
+belle et suppliante. Quant à la pauvre enfant, elle voulait en vain
+articuler une prière; la voix lui manquait complètement, et bientôt, la
+force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrière, et serait
+tombée sur le tapis si le régent ne l'eut retenue dans ses bras.
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, dit le régent, chez lequel les signes d'une
+douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu!
+qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce
+fauteuil, je vous en prie!
+
+--Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est à vos pieds que je
+dois être, car je viens vous demander une grâce.
+
+--Une grâce? Et laquelle?
+
+--Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite
+peut-être oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle
+reposait son seul espoir, au duc d'Orléans.
+
+Le régent prit la lettre, regardant tour à tour le papier et la jeune
+fille, et, s'approchant d'une bougie qui brûlait sur la cheminée,
+reconnut sa propre écriture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune
+fille, et lut ce qui suit:
+
+«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni
+moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
+vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos
+débiteurs.
+
+Votre affectionné,
+
+Philippe d'Orléans.»
+
+--Je reconnais parfaitement cette lettre pour être de moi, mademoiselle,
+dit le régent; mais, à la honte de ma mémoire, je vous en demande
+pardon, je ne me rappelle plus à qui elle a été écrite.
+
+--Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassurée par
+l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc.
+
+--Clarice du Rocher!... s'écria le régent. Oui en effet, je me rappelle
+maintenant. J'ai écrit cette lettre d'Espagne, après la mort d'Albert,
+qui a été tué à la bataille d'Almanza; j'ai écrit cette lettre à sa
+veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains,
+mademoiselle?
+
+--Hélas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice.
+
+--Vous, mademoiselle! s'écria le régent, vous! Et qu'est devenue votre
+mère?
+
+--Elle est morte, monseigneur.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis près de quatorze ans.
+
+--Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien?
+
+--Au désespoir, monseigneur, et manquant de tout.
+
+--Mais comment ne s'est-elle pas adressée à moi?
+
+--Votre Altesse était encore en Espagne.
+
+--Ô mon Dieu! que me dites-vous là! Continuez, mademoiselle, car vous ne
+pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intéresse. Pauvre
+Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle
+n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre père m'avait sauvé la vie à
+Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela?
+
+--Oui, monseigneur, je le savais, et voilà ce qui m'a donné le courage
+de me présenter devant vous.
+
+--Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'êtes-vous
+devenue alors?
+
+--Moi, monseigneur, j'ai été recueillie par un ami de notre famille, par
+un pauvre écrivain nommé Jean Buvat.
+
+--Jean Buvat! s'écria le régent; mais attendez donc! je connais ce
+nom-là, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a
+découvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours
+ses réclamations en personne.... Une place à la Bibliothèque, n'est-ce
+pas? un arriéré dû?
+
+--C'est cela même, monseigneur.
+
+--Mademoiselle, reprit le régent, il paraît que tout ce qui vous entoure
+est destiné à me sauver. Me voilà deux fois votre débiteur. Vous m'avez
+dit que vous aviez une grâce à me demander; parlez donc hardiment, je
+vous écoute.
+
+--Ô mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force!
+
+--C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que
+vous souhaitez!
+
+--Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mérité la
+mort.
+
+--S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le régent.
+
+--Hélas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit.
+
+Le front du régent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant
+l'impression produite par cette demande, sentait son coeur se serrer et
+ses genoux fléchir.
+
+--Est-il votre parent? votre allié? votre ami?
+
+--Il est ma vie! il est mon âme! monseigneur; je l'aime!
+
+--Mais savez-vous, si je fais grâce à lui, qu'il faut que je fasse grâce
+à tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables
+encore que lui?
+
+--Grâce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout
+ce que je vous demande.
+
+--Mais si je commue sa peine en une prison perpétuelle, vous ne le
+verrez plus.
+
+Bathilde se sentit prête à mourir et, étendant la main, se soutint au
+dossier d'un fauteuil.
+
+--Que deviendrez-vous alors? continua le régent.
+
+--Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, où je prierai pendant
+le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui.
+
+--Cela ne se peut pas, dit le régent.
+
+--Pourquoi donc, monseigneur?
+
+--Parce qu'aujourd'hui même, il y a une heure, on m'a demandé votre
+main, et que je l'ai promise.
+
+--Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et à qui donc, mon
+Dieu!
+
+--Lisez, dit le régent en prenant une lettre sur son bureau et en la
+présentant tout ouverte à la jeune fille.
+
+--Raoul! s'écria Bathilde; l'écriture de Raoul! Ô mon Dieu! Qu'est-ce
+que cela veut dire?
+
+--Lisez, reprit le régent.
+
+Et Bathilde, d'une voix altérée, lut la lettre suivante:
+
+«Monseigneur,
+
+J'ai mérité la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie.
+Je suis prêt à mourir au jour fixé, à l'heure dite; mais il dépend de
+Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la
+supplier à genoux de m'accorder cette faveur.
+
+J'aime une jeune fille que j'eusse épousée si j'eusse vécu. Permettez
+qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment où je la quitte
+pour toujours, où je la laisse seule et isolée au milieu du monde, que
+j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et
+ma fortune.
+
+En sortant de l'église, monseigneur, je marcherai à l'échafaud.
+
+C'est mon dernier voeu, c'est mon seul désir; ne refusez pas la prière
+d'un mourant.
+
+Raoul d'Harmental.»
+
+--Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en éclatant en sanglots,
+vous voyez, tandis que je pensais à lui, il pensait à moi! N'ai-je pas
+raison de l'aimer quand il m'aime tant!
+
+--Oui, dit le régent, et je lui accorde sa demande: elle est juste.
+Puisse cette grâce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments!
+
+--Monseigneur, monseigneur, s'écria la jeune fille, est-ce tout ce que
+vous lui accordez?
+
+--Vous voyez, dit le Régent, que lui-même se rend justice et ne demande
+pas autre chose.
+
+--Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre à
+l'instant même. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et
+que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela.
+
+--Mademoiselle, dit le régent d'un ton qui ne permettait pas de
+réplique, et en écrivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de
+son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la
+Bastille, elle contient mes instructions à l'égard du condamné. Mon
+capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma
+part à ce que ces instructions soient suivies.
+
+--Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie à
+genoux!
+
+Le régent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte.
+
+--Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le régent.
+
+--Oh! monseigneur, vous êtes bien cruel! dit Bathilde en se relevant.
+Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons
+pas séparés, même sur l'échafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas,
+même dans la tombe!
+
+--Monsieur de Lafare, dit le régent, accompagnez mademoiselle à la
+Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez
+connaissance avec lui, et vous veillerez à ce que les ordres qu'elle
+renferme soient exécutés de point en point.
+
+Puis, sans écouter le dernier cri de désespoir de Bathilde, le duc
+d'Orléans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut.
+
+
+
+
+Chapitre 48
+
+
+Lafare entraîna la jeune fille presque mourante et la fit monter dans
+une des voitures tout attelées qui attendaient toujours dans la cour du
+Palais-Royal. Cette voiture partit aussitôt au galop, prenant par la rue
+de Cléry et par les boulevards le chemin de la Bastille.
+
+Pendant toute la route, Bathilde ne dit pas un mot. Elle était muette,
+froide et inanimée comme une statue. Ses yeux étaient fixes et sans
+larmes. Seulement, en arrivant en face de la forteresse elle
+tressaillit; il lui semblait avoir vu s'élever dans l'ombre, à la place
+même où avait été exécuté le chevalier de Rohan, quelque chose comme un
+échafaud. Un peu plus loin la sentinelle cria: Qui vive! Puis on
+entendit la voiture rouler sur le pont-levis. Les herses se levèrent, la
+porte s'ouvrit, et le carrosse s'arrêta à la porte de l'escalier qui
+conduisait chez le gouverneur.
+
+Un valet de pied sans livrée vint ouvrir la portière et Lafare aida
+Bathilde à descendre. À peine si elle pouvait se soutenir; toute sa
+force morale s'était évanouie du moment où l'espoir l'avait quittée.
+Lafare et le valet de pied furent presque obligés de la porter au
+premier étage. Monsieur de Launay soupait. On fit entrer Bathilde dans
+un salon, tandis qu'on introduisait immédiatement Lafare près du
+gouverneur.
+
+Dix minutes à peu près s'écoulèrent pendant lesquelles Bathilde demeura
+anéantie sur le fauteuil où elle s'était laissée tomber en entrant. La
+pauvre enfant n'avait qu'une idée, c'était celle de cette séparation
+éternelle qui l'attendait; la pauvre enfant ne voyait qu'une chose,
+c'était son amant montant sur l'échafaud.
+
+Au bout de dix minutes, Lafare rentra avec le gouverneur. Bathilde leva
+machinalement la tête et les regarda d'un oeil égaré. Lafare alors
+s'approcha d'elle, et lui offrant le bras:
+
+--Mademoiselle, dit-il, l'église est préparée, et le prêtre vous y
+attend.
+
+Bathilde, sans répondre, se leva pâle et glacée; puis comme elle sentit
+que les jambes lui manquaient, elle s'appuya sur le bras qui lui était
+offert. Monsieur de Launay marchait le premier, éclairé par deux hommes
+qui portaient des torches.
+
+Au moment où Bathilde entrait par une des portes latérales, elle
+aperçut, entrant par l'autre porte, le chevalier d'Harmental, accompagné
+de son côté par Valef et par Pompadour. C'étaient les témoins de
+l'époux, comme monsieur de Launay et Lafare étaient les témoins de
+l'épouse. Chaque porte était gardée par deux gardes françaises, l'arme
+au bras et immobiles comme des statues.
+
+Les deux amants s'avancèrent au-devant l'un de l'autre, Bathilde pâle et
+mourante, Raoul calme et souriant. Arrivés en face de l'autel, le
+chevalier prit la main de la jeune fille et la conduisit aux deux sièges
+qui étaient préparés; et là tous deux tombèrent à genoux sans s'être dit
+une seule parole.
+
+L'autel était éclairé par quatre cierges seulement, qui jetaient dans
+cette chapelle, déjà naturellement sombre et si peuplée encore de
+sombres souvenirs, une lueur funèbre qui donnait à la cérémonie quelque
+chose d'un office mortuaire. Le prêtre commença la messe. C'était un
+beau vieillard à cheveux blancs, dont la figure mélancolique indiquait
+que ses fonctions journalières laissaient de profondes traces dans son
+âme. En effet, il était chapelain de la Bastille depuis vingt-cinq ans,
+et depuis vingt-cinq ans il avait entendu de bien tristes confessions et
+vu de bien lamentables spectacles.
+
+Au moment de bénir les époux, il leur adressa quelques paroles selon
+l'habitude consacrée; mais, au lieu de parler à l'époux de ses devoirs
+de mari, à l'épouse de ses devoirs de mère; au lieu d'ouvrir devant eux
+l'avenir de la vie, il leur parla de la paix du ciel, de la miséricorde
+divine et de la résurrection éternelle. Bathilde se sentait suffoquer.
+Raoul vit qu'elle allait éclater en sanglots, il lui prit la main et la
+regarda avec une si triste et si profonde résignation, que la pauvre
+enfant fit un dernier effort, étouffant ses larmes, qu'elle sentait
+retomber une à une sur son coeur. Au moment de la bénédiction, elle
+pencha sa tête sur l'épaule de Raoul. Le prêtre crut qu'elle
+s'évanouissait, et s'arrêta.
+
+--Achevez, achevez, mon père, murmura Bathilde.
+
+Et le prêtre prononça les paroles sacramentelles, auxquelles tous deux
+répondirent par un oui dans lequel semblaient s'être réunies toutes les
+forces de leur âme.
+
+La cérémonie terminée, d'Harmental demanda à M. de Launay s'il lui était
+permis de demeurer avec sa femme pendant le peu d'heures qu'il lui
+restait à vivre; M. de Launay répondit qu'il n'y voyait pas
+d'inconvénient, et qu'on allait le reconduire à sa chambre. Alors Raoul
+embrassa Valef et Pompadour, les remercia d'avoir bien voulu servir de
+témoins à son funèbre mariage, serra la main à Lafare, rendit grâces à
+monsieur de Launay des bontés qu'il avait eues pour lui pendant son
+séjour à la Bastille, et jetant son bras autour de la taille de Bathilde
+qui, à chaque instant, menaçait de tomber de toute sa hauteur sur les
+dalles de l'église, l'entraîna vers la porte par laquelle il était
+entré. Là ils retrouvèrent les deux hommes armés de torches, qui les
+précédèrent et les conduisirent jusqu'à la porte de la chambre de
+d'Harmental. Un guichetier attendait, qui ouvrit cette porte.
+
+Raoul et Bathilde entrèrent, puis la porte se referma, et les deux époux
+se trouvèrent seuls.
+
+Alors Bathilde, qui jusque-là avait contenu ses larmes, ne put résister
+plus longtemps à sa douleur, un cri déchirant s'échappa de sa poitrine,
+et elle tomba, en se tordant les bras et en éclatant en sanglots, sur un
+fauteuil où sans doute, pendant ses trois semaines de captivité,
+d'Harmental avait bien souvent pensé à elle. Raoul se jeta à ses genoux
+et voulut la consoler, mais lui-même était trop ému de cette douleur si
+profonde pour trouver autre chose que des larmes à mêler aux larmes de
+Bathilde. Ce coeur de fer se fondit à son tour, et Bathilde sentit à la
+fois sur ses lèvres les pleurs et les baisers de son amant.
+
+Ils étaient depuis une demi-heure à peine ensemble qu'ils entendirent
+des pas qui s'approchaient de la porte, et qu'une clef tourna dans la
+serrure. Bathilde tressaillit et serra convulsivement d'Harmental contre
+son coeur. Raoul comprit quelle crainte affreuse venait de lui traverser
+l'esprit et la rassura. Ce ne pouvait être encore celui qu'elle
+craignait de voir, puisque l'exécution était fixée pour huit heures du
+matin, et que onze heures venaient de sonner. En effet, ce fut monsieur
+de Launay qui parut.
+
+--Monsieur le chevalier, dit le gouverneur, ayez la bonté de me suivre.
+
+--Seul? demanda d'Harmental en serrant à son tour Bathilde entre ses
+bras.
+
+--Non, avec madame, reprit le gouverneur.
+
+--Oh! ensemble, ensemble! entends-tu Raoul? s'écria Bathilde. Oh! où
+l'on voudra, pourvu que ce soit ensemble! Nous voici, monsieur, nous
+voici!
+
+Raoul serra une dernière fois Bathilde dans ses bras, lui donna un
+dernier baiser au front, et, rappelant tout son orgueil, il suivit
+monsieur de Launay avec un visage sur lequel il ne restait plus la
+moindre trace de l'émotion terrible qu'il venait d'éprouver.
+
+Tous trois suivirent pendant quelque temps des corridors éclairés
+seulement par quelques lanternes rares, puis ils descendirent un
+escalier en spirale et se trouvèrent à la porte d'une tour. Cette porte
+donnait sur un préau entouré de hautes murailles et qui servait de
+promenade aux prisonniers qui n'étaient point au secret. Dans cette cour
+était une voiture attelée de deux chevaux, sur l'un desquels était un
+postillon, et l'on voyait reluire dans l'ombre les cuirasses d'une
+douzaine de mousquetaires.
+
+Une même lueur d'espoir traversa en même temps le coeur des deux amants.
+Bathilde avait demandé au régent de commuer la mort de Raoul en une
+prison perpétuelle. Peut-être le régent lui avait-il accordé cette
+grâce. Cette voiture tout attelée pour conduire sans doute le condamné
+dans quelque prison d'État, ce peloton de mousquetaires destinés sans
+doute à les escorter, tout cela donnait à cette supposition un caractère
+de réalité. Tous deux se regardèrent en même temps, et en même temps
+levèrent les yeux au ciel pour remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il
+leur accordait. Pendant ce temps, monsieur de Launay avait fait signe à
+la voiture de s'approcher, le postillon avait obéi, la portière s'était
+ouverte et le gouverneur, la tête découverte, tendait la main à Bathilde
+pour l'aider à monter, Bathilde hésita un instant, se retournant avec
+inquiétude pour voir si l'on n'entraînait pas Raoul d'un autre côté mais
+elle vit que Raoul s'apprêtait à la suivre, et elle monta sans
+résistance. Un instant après, Raoul était près d'elle. Aussitôt la
+portière se referma sur eux; la voiture s'ébranla, l'escorte piétina aux
+portières. On passa sous le guichet puis sur le pont-levis, et enfin on
+se retrouva hors de la Bastille.
+
+Les deux époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; il n'y avait
+plus de doute, le régent faisait à d'Harmental grâce de la vie, et de
+plus, c'était évident, il consentait à ne point le séparer de Bathilde.
+Or, c'était ce que Bathilde et d'Harmental n'eussent jamais osé rêver.
+Cette vie de réclusion, supplice pour tout autre, était pour eux une
+existence de délices, un paradis d'amour: ils se verraient sans cesse,
+et ne se quitteraient jamais! Qu'auraient-ils pu désirer de plus, même
+lorsque, maîtres de leur sort, ils rêvaient un même avenir? Une seule
+idée triste traversa en même temps leur esprit, et tous deux, avec cette
+spontanéité du coeur qui ne se rencontre que dans les gens qui s'aiment,
+prononcèrent le nom de Buvat.
+
+En ce moment, la voiture s'arrêta. Dans une semblable circonstance tout
+était pour les pauvres amants un sujet de crainte. Tous deux tremblèrent
+d'avoir trop espéré et tressaillirent de terreur. Presque aussitôt la
+portière s'ouvrit: c'était le postillon.
+
+--Que veux-tu? lui demanda d'Harmental.
+
+--Dame! notre maître, dit le postillon, je voudrais savoir où il
+faudrait vous conduire, moi.
+
+--Comment! où il faut me conduire! s'écria d'Harmental. N'as-tu pas
+d'ordres?
+
+--J'ai l'ordre de vous mener dans le bois de Vincennes entre le château
+et Nogent-sur-Marne, et nous y voilà!
+
+--Et notre escorte? demanda le chevalier, qu'est-elle devenue?
+
+--Votre escorte? elle nous a laissés à la barrière.
+
+--Ô mon Dieu, mon Dieu! s'écria d'Harmental, tandis que Bathilde,
+haletante d'espoir, joignait les mains en silence; ô mon Dieu! est-ce
+possible?
+
+Et le chevalier sauta en bas de la voiture, regarda avidement autour de
+lui, tendit les bras à Bathilde qui s'élança à son tour; puis tous deux
+jetèrent ensemble un cri de joie et de reconnaissance.
+
+Ils étaient libres comme l'air qu'ils respiraient!
+
+Seulement le régent avait donné l'ordre de conduire le chevalier juste à
+l'endroit où ce dernier avait enlevé Bourguignon, croyant l'enlever lui
+même.
+
+C'était la seule vengeance que se fût réservée Philippe le Débonnaire.
+
+Quatre ans après cet événement, Buvat, réintégré dans sa place et payé
+de son arriéré, avait la satisfaction de mettre la plume à la main d'un
+beau garçon de trois ans. C'était le fils de Raoul et de Bathilde.
+
+Les deux premiers noms qu'écrivit l'enfant furent ceux d'Albert du
+Rocher et de Clarice Gray.
+
+Le troisième fut celui de Philippe d'Orléans, régent de France.
+
+
+
+
+Post-Scriptum
+
+
+Peut-être quelques personnes ont-elles pris assez
+d'intérêt aux personnages qui jouent un rôle secondaire dans l'histoire
+que nous venons de leur raconter, pour désirer savoir ce qu'ils
+devinrent après la catastrophe qui perdit les conjurés et sauva le
+régent. Nous allons les satisfaire en deux mots.
+
+Le duc et la duchesse du Maine, dont on voulait briser à tout jamais les
+complots à venir, furent arrêtés, le duc à Sceaux et la duchesse dans
+une petite maison qu'elle avait rue Saint-Honoré. Le duc fut conduit au
+château de Doullens, et la duchesse à celui de Dijon, d'où elle fut
+transférée à la citadelle de Châlons. Tous deux en sortirent au bout de
+quelques mois, désarmant le régent, l'un par une dénégation absolue,
+l'autre par un aveu complet.
+
+Mademoiselle Delaunay fut conduite à la Bastille, où sa captivité, comme
+on peut le voir dans les Mémoires qu'elle a laissés, fut fort adoucie
+par ses amours avec le chevalier de Mesnil, et plus d'une fois, après sa
+sortie, il lui arriva, en pleurant l'infidélité de son cher prisonnier,
+de dire comme Ninon ou Sophie Arnould, je ne sais plus laquelle: «Oh! le
+bon temps où nous étions si malheureux!»
+
+Richelieu fut arrêté, comme l'en avait prévenu mademoiselle de Valois,
+le lendemain même du jour où il avait introduit Bathilde chez le régent,
+mais sa captivité fut un nouveau triomphe pour lui. Le bruit s'étant
+répandu que le beau prisonnier avait obtenu la permission de se promener
+sur la terrasse de la Bastille, la rue Saint-Antoine s'encombra des
+voitures les plus élégantes de Paris, et devint en moins de vingt-quatre
+heures la promenade à la mode. Aussi le régent, qui avait, disait-il
+entre les mains assez de preuves contre monsieur de Richelieu pour lui
+faire couper quatre têtes, s'il les avait eues, ne voulut-il pas risquer
+de se dépopulariser à tout jamais dans l'esprit du beau sexe, en le
+retenant plus longtemps en prison. Après une captivité de trois mois,
+Richelieu sortit plus brillant et plus à la mode que jamais. Seulement
+il trouva l'armoire aux confitures murée, et la pauvre mademoiselle de
+Valois devenue duchesse de Modène.
+
+L'abbé Brigaud, arrêté, comme nous l'avons dit, à Orléans, fut retenu
+quelque temps dans les prisons de cette ville, au grand désespoir de la
+bonne madame Denis, de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, et de monsieur
+Boniface. Mais, un beau matin, au moment où la famille allait se mettre
+à table pour le déjeuner, on vit entrer l'abbé Brigaud, aussi calme et
+aussi régulier que d'habitude. On lui fit grande fête et on lui demanda
+une foule de détails; mais, avec sa prudence habituelle, il renvoya les
+curieux à ses déclarations juridiques, disant que cette affaire lui
+avait déjà donné tant de contrariétés, qu'on l'obligerait fort en ne lui
+en parlant jamais. Or, comme l'abbé Brigaud avait, ainsi qu'on l'a vu,
+des droits tout à fait autocratiques dans la maison de madame Denis, son
+désir fut religieusement respecté, et à partir de ce jour il ne fut pas
+plus question de cette affaire rue du Temps Perdu, n° 5, que si elle
+n'avait jamais existé.
+
+Quelques jours après lui, Pompadour, Valef, Laval et Malezieux,
+sortirent de prison à leur tour, et recommencèrent à faire leur cour à
+madame du Maine, comme si de rien n'était. Quant au cardinal de
+Polignac, il n'avait pas même été arrêté: il avait été exilé simplement
+à son abbaye d'Anchin.
+
+Lagrange-Chancel, l'auteur des Philippiques, fut appelé au Palais-Royal.
+Il y trouva le régent qui l'attendait.
+
+--Monsieur, lui demanda le prince, est-ce que vous pensez de moi tout ce
+que vous avez dit?
+
+--Oui, monseigneur, lui répondit Lagrange-Chancel.
+
+--Eh bien! c'est fort heureux pour vous, monsieur, reprit le régent; car
+si vous aviez écrit de pareilles infamies contre votre conscience, je
+vous aurais fait pendre.
+
+Et le régent se contenta de l'envoyer aux îles Sainte-Marguerite, où il
+ne resta que trois ou quatre mois. Les ennemis du régent, ayant répandu
+le bruit que le prince l'y avait fait empoisonner, le prince ne trouva
+pas de meilleur moyen de démentir cette nouvelle calomnie que celui
+d'ouvrir les portes de sa prison au prétendu mort qui en sortit plus
+gonflé de haine et de fiel que jamais.
+
+Cette dernière preuve de clémence parut à Dubois si hors de saison,
+qu'il courut chez le régent pour lui faire une scène; mais, pour toute
+réponse à ses récriminations le prince se contenta de lui chanter le
+refrain de la chanson que Saint-Simon avait faite sur lui:
+
+ _Je suis débonnaire, moi,_
+ _Je suis débonnaire._
+
+Ce qui mit Dubois dans une si grande colère, que le régent, pour se
+réconcilier avec lui, fut obligé de le faire nommer cardinal.
+
+Cette nomination inspira à la Fillon une telle fierté qu'elle déclara ne
+vouloir plus, dorénavant, recevoir chez elle que des gens qui auraient
+fait leurs preuves de 1399.
+
+Au reste, sa maison avait, dans cette catastrophe, perdu une de ses
+pensionnaires les plus illustres. Trois jours après la mort du capitaine
+Roquefinette, la Normande était entrée aux Filles-Repenties.
+
+
+
+
+Bibliographie--OEuvres complètes
+
+
+Tiré de _Bibliographie des Auteurs
+Modernes (1801-1934)_ par Hector Talvart et Joseph Place, Paris,
+Editions de la Chronique des Lettres Françaises, Aux Horizons de France,
+39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.
+
+1. =Élégie sur la mort du général Foy.= Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14
+pp.
+
+2. =La Chasse et l'Amour.= Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
+Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
+Dumas). Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825,
+in-8 de 40 pp.
+
+3. =Canaris.= Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
+de 10 pp.
+
+4. =Nouvelles contemporaines.= Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
+pp.
+
+5. =La Noce et l'Enterrement.= Vaudeville en trois tableaux, par MM.
+Davy, Lassagne et Gustave. Représenté pour la première fois, à Paris, au
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).Paris, Chez Bezou, 1826,
+in-8 de 46 pp.
+
+6. =Henri III et sa cour.= Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829).Paris, Vezard et Cie, 1829,
+in-8 de 171 pp.
+
+7. =Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.= Trilogie dramatique
+sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et épilogue.
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).Paris,
+Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.
+
+8. =Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de
+Soissons.= Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.
+
+9. =Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.= Drame en
+six actes. Représenté pour la première fois, sur la Théâtre Royal de
+l'Odéon (10 janv.1831).Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
+XVI-219 pp.
+
+10. =Antony.= Drame en cinq actes en prose. Représenté pour la première
+fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831).Paris, Auguste
+Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
+(post-scriptum).
+
+11. =Charles VII chez ses grands vassaux.= Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20
+oct. 1831).Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.
+
+12. =Richard Darlington.= Drame en cinq actes et en prose, précédé de
+=La Maison du Docteur=, prologue par MM. Dinaux. Représenté pour la
+première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc.
+1831).Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.
+
+13. =Teresa.= Drame en cinq actes et en prose. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (6 fév. 1832).
+Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164
+pp.
+
+14. =Le Mari de la veuve.= Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.
+
+15. =La Tour de Nesle.= Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
+Gaillardet et ***. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
+1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.
+
+16. =Gaule et France.= Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.
+
+17. =Impressions de voyage.= Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
+1834-1837, 5 vol. in-8.
+
+18. =Angèle.= Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
+pp.
+
+19. =Catherine Howard.= Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
+Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.
+
+20. =Souvenirs d'Antony.= Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de
+360 pp.
+
+21. =Chroniques de France. Isabel de Bavière= (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.
+
+22. =Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.= Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, Éditeur du Magasin
+Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.
+
+23. =Kean.= Comédie en cinq actes. Représentée pour la première fois aux
+Variétés (31 août 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
+pp.
+
+24. =Piquillo.= Opéra-comique en trois actes. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique (31 oct. 1837).
+Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.
+
+25. =Caligula.= Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de
+170 p.
+
+26. =La Salle d'armes.= I.= Pauline= II. =Pascal Bruno=
+(précédé de =Murat=). Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838,
+2 vol. in-8 de 376 et 352 pp.
+
+27. =Le Capitaine Paul= (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
+1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.
+
+28. =Paul Jones.= Drame en cinq actes. Représenté pour la première fois,
+à Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.
+
+29. =Nouvelles impressions de voyage.= =Quinze jours au Sinaï,= par MM.
+A. Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.
+
+30. =Acté.= Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242
+et 302 pp.
+
+31. =La Comtesse de Salisbury.= Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
+Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.
+
+32. =Jacques Ortis.= Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de
+Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.
+
+33. =Mademoiselle de Belle-Isle.= Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français(2
+avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.
+
+34. =Le Capitaine Pamphile.= Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
+296 pp.
+
+35. =L'Alchimiste.= Drame en cinq actes en vers. Représenté pour la
+première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
+Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.
+
+36. =Crimes célèbres.= Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
+vol. in-8.
+
+37. =Napoléon=, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
+français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.
+
+38. =Othon l'archer.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.
+
+39. =Les Stuarts.= Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.
+
+40. =Maître Adam le Calabrais.= Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.
+
+41. =Aventures de John Davys.= Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
+in-8.
+
+42. =Le Maître d'armes.= Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320,
+322 et 336 pp.
+
+43. =Un Mariage sous Louis XV.= Comédie en cinq actes. Représentée pour
+la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er juin 1841).
+Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.
+
+44. =Praxède,= suivi de =Don Martin de Freytas= et de
+=Pierre-le-Cruel.= Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.
+
+45. =Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.= Paris, Dumont,
+1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.
+
+46. =Excursions sur les bords du Rhin.= Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
+de 328, 326 et 334 pp.
+
+47. =Une année à Florence.= Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et
+343 pp.
+
+48. =Jehanne la Pucelle.= 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8
+de VII-327 pp.
+
+49. =Le Speronare= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+50. =Le Capitaine Arena.= Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et
+314 pp.
+
+51. =Lorenzino.= Magasin théâtral. Théâtre français. Drame en cinq actes
+et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+52. =Halifax.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles, jouées sur
+tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés. Comédie en trois actes
+et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
+pp.
+
+53. =Le Chevalier d'Harmental.= Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+54. =Le Corricolo.= Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.
+
+55. =Les Demoiselles de Saint-Cyr.= Comédie en cinq actes, suivie d'une
+lettre à l'auteur à M. Jules Janin. Représentée pour la première fois, à
+Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
+tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr. in-8 de 1 f.
+(lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).
+
+56. =La Villa Palmieri.= Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.
+
+57. =Louise Bernard.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+Drame en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de
+34 pp.
+
+58. =Un Alchimiste au dix-neuvième siècle.= Paris, Imprimerie de Paul
+Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.
+
+59. =Filles, Lorettes et Courtisanes.= Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
+pp.
+
+60. =Ascanio.= Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.
+
+61. =Le Laird de Dumbicky.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre Royal de l'Odéon. Drame
+en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.
+
+62. =Sylvandire.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et
+324 pp.
+
+63. =Fernande.= Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.
+
+64. A. =Les Trois Mousquetaires= Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8. B.
+=Les Mousquetaires= Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de
+=L'Auberge de Béthune=, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
+pp. C. =La Jeunesse des Mousquetaires.= Pièce en 14 tableaux, par MM. A.
+Dumas et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp. D.
+=Le Prisonnier de la Bastille,= fin des =Mousquetaires.= Drame en cinq
+actes et neuf tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre Impérial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lévy frères,
+s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.
+
+65. =Le Château d'Eppstein.= Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
+323, 353 et 322 pp.
+
+66. =Amaury.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.
+
+67. =Cécile.= Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.
+
+68. A. =Gabriel Lambert.= Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+B. =Gabriel Lambert.= Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas
+et Amédée de Jallais. Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.
+
+69. =Louis XIV et son siècle.= Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P.
+Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.
+
+70. A. =Le Comte de Monte-Cristo.= Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol.
+in-8. B. =Monte-Cristo.= Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM.
+A. Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp. C. =Le
+Comte de Morcerf.= Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas
+et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp. D. =Villefort.=
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
+N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.
+
+71. A. =La Reine Margot.= Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8. B.
+=La Reine Margot.= Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème série.
+Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.
+
+72. =Vingt Ans après,= suite des =Trois Mousquetaires.= Paris, Baudry,
+1845, 10 vol.
+
+73. A. =Une Fille du Régent.= Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8. B.
+=Une Fille du Régent.= Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1er
+avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.
+
+74. =Les Médicis.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.
+
+75. =Michel-Ange et Raphaël Sanzio.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8
+de 345 et 306 pp.
+
+76. =Les Frères Corses.= Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8
+de 302 et 312 pp.
+
+77. A. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6
+vol. in-8. B. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Bibliothèque dramatique.
+Théâtre moderne. 2ème série. Épisode du temps des Girondins, drame en 5
+actes et 12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lévy
+frères, 1847, in-18 de 139 pp.
+
+78. =Histoire d'un casse-noisette.= Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
+in-8.
+
+79. =La Bouillie de la Comtesse Berthe.= Paris, J. Hetzel, 1845, pet.
+in-8 de 126 pp.
+
+80. =Nanon de Lartigues.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 331 pp.
+
+81. =Madame de Condé.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
+307 pp.
+
+82. =La Vicomtesse de Cambes.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
+334 et 324 pp.
+
+83. =L'Abbaye de Peyssac.= Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
+et 363 pp. N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série
+intitulée: =La Guerre des femmes=, qui a inspiré la pièce: =La Guerre
+des femmes.= Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre
+Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.
+
+84. A. =La Dame de Monsoreau.= Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8. B. =La
+Dame de Monsoreau.= Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de
+=L'Etang de Beaugé,= prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris,
+Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.
+
+85. =Le Bâtard de Mauléon.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.
+
+86. =Les Deux Diane.= Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.
+
+87. =Mémoires d'un médecin.= Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
+1846-1848, 19 vol. in-8.
+
+88. =Les Quarante-Cinq.= Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.
+
+89. =Intrigue et Amour.= Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème
+série. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lévy frères,
+1847, in-12 de 99 pp.
+
+90. =Impressions de voyage. De Paris à Cadix.= Paris, Ancienne maison
+Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.
+
+91. =Hamlet, prince de Danemark.= Bibliothèque dramatique. Théâtre
+moderne. 2ème série. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
+Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.
+
+92. =Catilina.= Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
+Maquet. Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.
+
+93. =Le Vicomte de Bragelonne.= ou =Dix ans plus tard,= suite des Trois
+Mousquetaires et de Vingt Ans après. Paris, Michel Lévy frères,
+1848-1850, 26 vol. in-8.
+
+94. =Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis.= Paris, A. Cadot, 1848-1851,
+4 vol. in-8.
+
+95. =Le Comte Hermann.=
+2ème Série du Magasin théâtral.... Drame en cinq actes, avec préface et
+épilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.
+
+96. =Les Mille et un fantômes.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de
+318 et 309 pp.
+
+97. =La Régence.= Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.
+
+98. =Louis Quinze.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+99. =Les Mariages du père Olifus.= Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+100. =Le Collier de la Reine.= Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.
+
+101. =Mémoires de J.-F. Talma.= Écrits par lui-même et recueillis et mis
+en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
+1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.
+
+102. =La Femme au collier de velours.= Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol.
+in-8 de 326 et 333 pp.
+
+103. =Montevideo= ou =une nouvelle Troie.= Paris, Imprimerie centrale de
+Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.
+
+104. =La Chasse au chastre.= Magasin théâtral. Pièces nouvelles....
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
+librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant,1850, gr. in-8 de 24 pp.
+
+105. =La Tulipe noire.= Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
+304 et 316 pp.
+
+106. =Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)= Paris,
+A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.
+
+107. =Le Trou de l'enfer.= (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
+1851, 4 vol. in-8.
+
+108. =Dieu dispose.= Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+109. =La Barrière de Clichy.= Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National (ancien
+Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.
+
+110. =Impressions de voyage. Suisse.= Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3
+vol. in-18.
+
+111. =Ange Pitou.= Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.
+
+112. =Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie
+révolutionnaire.= Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.
+
+113. =Histoire de deux siècles= ou =la Cour, l'Église et le peuple
+depuis 1650 jusqu'à nos jours.= Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr.
+in-8.
+
+114. =Conscience.= Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.
+
+115. =Un Gil Blas en Californie.= Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
+317 et 296 pp.
+
+116. =Olympe de Clèves.= Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.
+
+117. =Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.)= Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118.
+Mes Mémoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.
+
+119. =La Comtesse de Charny.= Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.
+
+120. =Isaac Laquedem.= Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol.
+in-8.
+
+121. =Le Pasteur d'Ashbourn.= Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.
+
+122. =Les Drames de la mer.= Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296
+et 324 pp.
+
+123. =Ingénue.= Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.
+
+124. =La Jeunesse de Pierrot.= par Aramis. Publications du
+MousquetaireParis, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.
+
+125. =Le Marbrier.= Drame en trois actes. Représenté pour la première
+fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
+Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.
+
+126. =La Conscience.= Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
+Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.
+
+127. A. =El Salteador.= Roman de cape et d'épée. Paris, A. Cadot, 1854,
+3 vol. in-8. Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre: B.
+=Le Gentilhomme de la montagne.= Drame en cinq actes et huit tableaux,
+par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144
+pp.
+
+128. =Une Vie d'artiste.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et
+323 pp.
+
+129. =Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas.= Bibliothèque
+du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.
+
+130. =Catherine Blum.= Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.
+
+131. =Vie et aventures de la princesse de Monaco.= Recueillies par A.
+Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.
+
+132. =La Jeunesse de Louis XIV.= Comédie en cinq actes et en prose.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.
+
+133. =Souvenirs de 1830 à 1842.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vol.
+in-8.
+
+134. =Le Page du Duc de Savoie.= Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.
+
+135. =Les Mohicans de Paris.= Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.
+
+136. A. =Les Mohicans de Paris= (Suite) =Salvator le commissionnaire.=
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a été tiré des Mohicans
+de Paris, la pièce suivante: B. =Les Mohicans de Paris.= Drame en cinq
+actes, en neuf tableaux, avec prologue. Paris, Michel Lévy, 1864, in-12
+de 162 pp.
+
+137. =Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.= Rédigé
+et publié par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.
+
+138. =La dernière année de Marie Dorval.= Paris, Librairie Nouvelle,
+1855, in-32 de 96 pp.
+
+139. =Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.)= Paris, A.
+Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+140. =Les Grands hommes en robe de chambre. César.= Paris, A. Cadot,
+1856, 7 vol. in-8.
+
+141. =Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.= Paris, A. Cadot,
+1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.
+
+142. =Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu.= Paris, A. Cadot,
+1856, 5 vol. in-8.
+
+143. =L'Orestie.= Tragédie en trois actes et en vers, imitée de
+l'antique. Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.
+
+144. =Le Lièvre de mon grand-père.= Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309
+pp.
+
+145. =La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.= Drame historique en 5 actes
+et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin. Représenté pour la
+première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque (15 nov. 1856). A la
+Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.
+
+146. =Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et la
+Mecque.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.
+
+147. =Madame du Deffand.= Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.
+
+148. =La Dame de volupté.= Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A.
+Dumas. Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.
+
+149. =L'Invitation à la valse.= Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase
+(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.
+
+150. =L'Homme aux contes.= Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
+Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
+Pierrot. Édition interdite en France. Bruxelles, Office de publicité,
+Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.
+
+151. =Les Compagnons de Jéhu.= Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.
+
+152. =Charles le Téméraire.= Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol.
+in-12 de 324 et 310 pp.
+
+153. =Le Meneur de loups.= Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.
+
+154. =Causeries.= Première et deuxième séries. Paris, Michel Lévy
+frères, 1860, 2 vol. in-8.
+
+155. =La Retraite illuminée=, par A. Dumas, avec divers appendices par
+M. Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur,
+1858, in-12 de 88 pp.
+
+156. =L'Honneur est satisfait.= Comédie en un acte et en prose. Paris,
+Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.
+
+157. =La Route de Varennes.= Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.
+
+158. =L'Horoscope.= Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+159. =Histoire de mes bêtes.= Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de
+333 pp.
+
+160. =Le Chasseur de sauvagine.= Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
+chacun 317 pp.
+
+161. =Ainsi soit-il.= Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a
+été tiré de ce roman la pièce suivante: =Madame de Chamblay.= Drame en
+cinq actes, en prose. Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp.
+
+162. =Black.= Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.
+
+163. =Les Louves de Machecoul=, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris,
+A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.
+
+164. =De Paris à Astrakan,= nouvelles impressions de voyage. Première et
+deuxième série. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
+vol. in-18 de 318 et 313 pp.
+
+165. =Lettres de Saint-Pétersbourg= (sur le Servage en Russie). Édition
+interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
+232 pp.
+
+166. =La Frégate l'Espérance.= Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859,
+in-32 de 232 pp.
+
+167. =Contes pour les grands et les petits enfants.= Bruxelles, Office
+de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190
+et 204 pp.
+
+168. =Jane.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.
+
+169. =Herminie et Marianna.= Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.
+
+170. =Ammalat-Beg.= Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
+352 pp.
+
+171. =La Maison de glace.= Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
+et 280 pp.
+
+172. =Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.= Paris, Librairie Théâtrale,
+s. d. (1859), in-4 de 240 pp.
+
+173. =Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman.= Paris, A.
+Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.
+
+174. =L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.= Paris, A.
+Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.
+
+175. =Monsieur Coumbes.= (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris,
+A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
+suivant: =Le Fils du Forçat=.
+
+176. Docteur Maynard. =Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.=
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.
+
+177. =Une Aventure d'amour= (Herminie). Paris, Michel Lévy frères, 1867,
+in-18 de 274 pp.
+
+178. =Le Père la Ruine.= Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de
+320 pp.
+
+179. =La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique
+méridionale par Gordon Cumming.= Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
+(1860), gr. in-8 de 132 pp.
+
+180. =Moullah-Nour.= Édition interdite pour la France. Bruxelles,
+Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et
+152 pp.
+
+181. =Un Cadet de famille= traduit par Victor Perceval, publié par A.
+Dumas. Première, deuxième et troisième série. Paris, Michel Lévy frères,
+1860, 3 vol. in-18.
+
+182. =Le Roman d'Elvire.= Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et
+A. de Leuven. Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.
+
+183. =L'Envers d'une conspiration.= Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.
+
+184. =Mémoires de Garibaldi,= traduits sur le manuscrit original, par A.
+Dumas. Première et deuxième série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2
+vol. in-18 de 312 et 268 pp.
+
+185. =Le père Gigogne= contes pour les enfants. Première et deuxième
+série. Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.
+
+186. =Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.= Paris, A. Bourdilliat
+et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.
+
+187. =Jacquot sans oreilles.= Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de
+XXVIII-231 pp.
+
+188. =Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis.= Paris, Michel Lévy
+frères, 1861, in-18 de 250 pp.
+
+189. =Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples.= Paris,
+Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.
+
+190. =Les Morts vont vite.= Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol.
+in-18 de 322 et 294 pp.
+
+191. =La Boule de neige.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292
+pp.
+
+192. =La Princesse Flora.= Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253
+pp.
+
+193. =Italiens et Flamands.= Première et deuxième série. Paris, Michel
+Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.
+
+194. =Sultanetta.= Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.
+
+195. =Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de
+Luynes.= Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.
+
+196. =La San-Felice.= Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol.
+in-18.
+
+197. =Un Pays inconnu,= (Géral-Milco; Brésil.). Paris, Michel Lévy
+frères, 1865, in-18 de 320 pp.
+
+198. =Les Gardes forestiers.= Drame en cinq actes. Représenté pour la
+première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien (28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.
+
+199. =Souvenirs d'une favorite.= Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol.
+in-18.
+
+200. =Les Hommes de fer.= Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305
+pp.
+
+201. A. =Les Blancs et les Bleus.= Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868,
+3 vol. in-18. B. =Les Blancs et les Bleus.= Drame en cinq actes, en onze
+tableaux. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du
+Châtelet (10 mars 1869). (Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de
+28 pp.
+
+202. =La Terreur prussienne.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 296 et 294 pp.
+
+203. =Souvenirs dramatiques.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+204. =Parisiens et provinciaux.= Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol.
+in-18 de 326 et 276 pp.
+
+205. =L'Île de feu.= Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de
+285 et 254 pp.
+
+206. =Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux.= Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.
+
+207. =Création et Rédemption. La Fille du Marquis.= Paris, Michel Lévy
+frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.
+
+208. =Le Prince des voleurs.= Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol.
+in-18 de 293 et 275 pp.
+
+209. =Robin Hood le proscrit.= Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol.
+in-18 de 262 et 273 pp.
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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