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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:22 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La culture des idées + +Author: Remi de Gourmont + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + REMY DE GOURMONT + + La + + Culture des Idées + + DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE--LA CRÉATION + SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDÉES + STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE + LE PAGANISME ÉTERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR + IRONIES ET PARADOXES + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE + XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV + + MCM + + + + + + + + DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE + + I + + Et ideo confiteatur eorum stultitia, + qui arte, scientiaque immnunes, + de solo ingenio confidentes, ad + summa summe canenda prorumpunt; + a tanto prosuntuositate + desistant, et si anseres naturali + desidia sunt, nolint astripetam + aquilam imitari. + + DANTIS ALIGHIERI, + _De vulgari eloquio_, II. 4. + + +Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à +autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de +leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que +l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y +avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse +l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel +l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces +pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées +sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus +neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le +néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non +la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils +peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de +clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les +premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci: +qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre. + +Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence, +afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du +jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et +deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les +écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de +laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la +frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui +écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,--comme il y a les +chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix. + +Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de +quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais +été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas. +Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur +ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les +Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal, +voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de +la considérer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S. +Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Traité des Psaumes_, +n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas +du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente +pour la littérature informe; mais comme le christianisme est +nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la +beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est +une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, +souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des +moeurs sont des vices anglicans[1]. + +[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette +époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants +démarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du +Protestantisme en France au XVIIIe siècle_ (1872).] + +Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il +trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis +que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la +philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie +les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et +jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de +l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à +rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec +de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le +peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France +signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la +venue de Chateaubriand et dont le _Génie du Christianisme_ [2] fut la +dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il +n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et +non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition +invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans +l'intelligence humaine. + +[Note 2: Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses. +Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du premier +tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on trouve _René_ et +des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs. +C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de +reconstruction sociale. En voici le titre complet: Génie du +Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne par François-Auguste +Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Sépulcre, +f.s.g., n° 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.] + +Mais la manière du dix-huitième siècle[3] répondait trop bien aux +tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand, +ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le +troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura +plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile +bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y +eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans +herbe, sans ombre et sans fontaines. + +[Note 3: Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre +à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui +fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un poète.] + + + + + II + + +Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais mieux qu'on le mît à son +ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul +à part des autres manifestations de l'activité des hommes. A part, il +peut être nié, sous prétexte d'honneurs, et tellement éloigné de tout ce +qui est vivant qu'il meure de son isolement; à son rang dans une des +niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées +d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui les vocations +impromptues; il est sévère et décourageant. + +Le métier d'écrire est un métier; mais le style n'est pas une science. +Le style est l'homme même et l'autre formule, de Hello, le style est +inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la +couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier +d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; on ne peut teindre son +style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les +matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un +style qu'au cours de la vie souvent on désapprend; quand la force vitale +est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui améliore d'autres dons, +gâte parfois celui-là. + +Écrire, c'est très différent de peindre ou de modeler; écrire ou parler, +c'est user d'une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d'une +faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire +toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou +dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire sont de vaines +esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par où l'aborder; +elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'épines +qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent. + +Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister, +c'est se différencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la +langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et +cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d'un +seul. Le style se constate; en étudier le mécanisme est inutile au point +où l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les +produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose +en papier parfumé ressemble à la rose. + +Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre «écrite», la mise +en oeuvre par le style accroît son importance. C'était l'opinion de +Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien +écrit, «tous les rapports dont le style est composé sent autant de +vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain +que celles qui peuvent faire le fond du sujet». Et c'est aussi, malgré +le dédain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui +vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était +possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de +l'_Antiquité dévoilée_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y +avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; et n'est-ce point +parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme +Diderot, n'a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu'on +ne parle plus de lui, il est oublié? + +Cette prépondérance incontestée du style fait que l'invention des thèmes +n'a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou +quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu'il en soit +nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer +parti, _Roméo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragédies +de Shakespeare ne sont qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas +de la première histoire venue. Shakespeare n'a inventé que ses vers et +ses phrases: comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a +nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_, +idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait +qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on citerait comme une +ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses +thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des +siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limitée, encore que +flexible à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s'il +avait du génie, n'eût pas traduit _Othello_, il l'eût refait, comme +l'ingénu Racine refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été dit +dans les cent premières années des littératures si l'homme n'avait le +style pour se varier lui-même. Je veux bien qu'il y ait trente-six +situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale +n'en peut, en somme, reconnaître que quatre. L'homme étant pris pour +centre, il a des rapports: avec lui-même, avec les autres hommes, avec +l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature +rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au +monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût _Daphnis et Chloé_, il +suffirait. + +Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité +des genres. Ils croient qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, +rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu'un +poème. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton +et quand un livre manque d'écriture, il manque de tout: il est invisible +ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n'y a +qu'un genre: le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car la belle +prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la +prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et +Flaubert. Les _Époques de la Nature_, si elles émeuvent les savants et +les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse épopée. M. +Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l'évolution des +genres; il a montré que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de +la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais +je préfère l'idée qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; +cela est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la +dernière science: l'idée d'évolution va disparaître devant celle de +permanence, de perpétuité. + +Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du style: c'est demander si M. +Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. +Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si +l'homme qui imite les marbres précieux en secouant d'un coup vif son +pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le +_Pauvre Pêcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien +les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt +leçons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de +Philippe Pot? + +Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des éléments d'un métier, de ce +qui s'enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela; +on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on +grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c'est-à-dire +proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut +apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire très +mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien; et puis, +c'est tout. + + + + + III + + +M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: _l'Art d'écrire +enseigné en vingt leçons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût +certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur +de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet: +«Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et, +grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous les genres». Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles +les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le +_Télémaque_ est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils +rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc +d'Angoulême. + +Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti +obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des +épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail +intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très +grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il +aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un +écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que +l'on peut acquérir,--comme si une qualité, c'est-à-dire une manière +d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute +comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans +même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience +ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et +celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si +son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les +retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément +différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le +donne». Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art, +même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou +bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et +non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de +l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat +l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et +les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste, +«non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances, +les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons». + +Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des +signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des +dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des +sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut +arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient +évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent +la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du +style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un +essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les +images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le +mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est +l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés +naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée +pure,--si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais +de figuratif. + +S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de +voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellement, +soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une théorie du +style serait celle où l'on essaierait de montrer comment se pénètrent +ces deux mondes séparés, le monde des sensations et le monde des mots. +Il y a là un grand mystère, puisque ces deux mondes sont infiniment loin +l'un de l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir peut-être une +sorte de télégraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux +cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dépendance +mutuelle est loin d'être parfaite et aussi claire dans la réalité que +dans une comparaison mécanique: en somme, les mots et les sensations ne +s'accordent que très peu et très mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que +peut-être le silence, pour exprimer nos pensées. Que de circonstances +dans la vie, où les yeux, les mains, la bouche muette sont plus +éloquents que toutes paroles[4]! + +[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une étude sur le _Monde des +mots_, de déterminer si les mots ont vraiment une signification, +c'est-à-dire une valeur constante.] + + + + + IV + + +L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique; +cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que +si elle ne formera aucun écrivain original,--il le sait bien +lui-même,--elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence +des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter +quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait +inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres +garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est +excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée +est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée: +«Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est +mauvaise,--cela ne signifie rien». Voilà de bons principes, quoique +l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots +et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de +larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles +à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à +tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se +révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que +vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont +celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les +gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans +les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si, +après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet, +on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les +tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les +poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se +ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si +Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, +il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé +ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage +d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se +plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et +passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout +des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut +interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est +indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être +cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était +«sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on +peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle +et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à +sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur +l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au +fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations +archéologiques; elle intéresserait au même degré que la _Chanson de +Roland_; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on +ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation +extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu +roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il +n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée +d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et +extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection +«inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va +retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée +de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante +des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans +la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs, +l'autre dépend de la loi. + +La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la +forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la +beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue +a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules +elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans +boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont +«passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles, +c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue. +Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles +font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur +écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les +noms d'amour gravés à même leur chair. + +Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui +n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges? +Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où +il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans +la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à +laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse +intellectuelle--quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est +bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme +et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait +au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception +éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est +préférable d'éteindre tout à fait. + +Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on +écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon +sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très +périssable. + + + + + V + + +Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le +style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat +les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux +sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis +de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait, +l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de +la _Légende de Saint-Julien l'Hospitalier_ à une oraison parlementaire +qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas +deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque +impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M. +Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux +mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros, +comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu, +mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, +mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes +populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il +y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne +lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style; +il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité +bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort, +en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un +tranche-montagne spirituel et verbeux. + +[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._] + +M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on +devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la +forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous +sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes +de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style +banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et +propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau: + + _Bien qu'elle ne fût pas | Sensible au plaisir d'attirer + insensible_ au plaisir _ou à la | sérieusement[7] un homme aussi + vanité d'inspirer un sentiment | léger, elle n'avait jamais pensé + sérieux_ à un homme aussi léger | que cette affection pût devenir + _que l'était Max dans son | dangereuse. + opinion_, elle n'avait jamais | + pensé que cette affection pût | + devenir _un jour_ dangereuse | + _pour son repos_[6]. | + + +[Note 6: M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».] + +[Note 7: Variantes proposées par M. Albalat: _de réduire_, _de +conquérir_.] + +On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit +fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce +traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à +la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire +sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat +étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la +finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards_ en +sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que +biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et +relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce +remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a +beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que +sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou +mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable. + +M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique +est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés _chaleur +bienfaisante_, _perversité précoce_, _émotion contenue_, _front fuyant_, +_chevelure abondante_ ni même _larmes amères_ car des larmes peuvent +être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi +que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se +trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. _Émotion contenue_ +n'est pas plus ridicule qu'_émotion dissimulée_; quant à _front fuyant_, +c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer +à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles +locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus +possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on +les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver +encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un +mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et +les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le +cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à +ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au +moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour +passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de +mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le +cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire +c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant +et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que: +_le sein de l'Académie_, _l'activité dévorante_, _ouvrir son coeur_, _la +tristesse était peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_, +_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichés où tous les mots +semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres où ils +semblent tous morts: _il était au comble de ses voeux_. Mais ce dernier +cliché s'est formé à un moment où le mot _comble_ était très vivant et +tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image +sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le +précédent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe +concret de cette idée est _colorier_, et il s'allie très mal avec +_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais où mènerait un travail minutieux +sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans +doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie +notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la +pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M. +Albalat pourrait faire fructifier. + +[Note 8: Voir le chapitre du _Cliché_, dans _l'Esthétique de la Langue +française_.] + + + + + VI + + +Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques +lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à +remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose +alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des +énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans +les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même +de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire, +le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour +être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée +par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par +l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières +agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète, +maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois +et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle +les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la +curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit +par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées +demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure +ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase +de Verlaine, vague et toute musicale, + + Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux + Inquiétait le col des belles sous les branches, + +aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie: + + L'amant des feuilles de Thisbé! + +Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne +dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des +choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On +le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons +de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est +rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois +qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait +décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la +médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il +n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela +nous a valu d'amusantes énigmes: + + Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil. + + L'animal recouvert de son épaisse croûte, + Celui dont la coquille est arrondie en voûte. + + L'équivoque habitant de la terre et des ondes. + + Et cet oiseau parleur que sa triste beauté + Ne dédommage pas de sa stérilité. + + Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts. + Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître + Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être. + + Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses, + De deux règnes rivaux races miraculeuses. + + Le puissant agaric, qui du sang épanché + Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle + Du caillou pétillant recueille l'étincelle. + +ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont +tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé +Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre, +nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par +retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas +ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air, + + ......................Soit qu'une fraîche aurore + Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore, + Soit que l'astre du monde, en achevant son tour, + Jette languissamment les restes d'un beau jour. + + + + + VII + + +Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel? +Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut: +l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion. +Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir, +mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais +et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils +être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude +d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et +d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les +exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua +n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux +différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les +grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles». + +La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie +est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans +ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux +rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple, +ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de +l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement, +dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous +avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion +exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_, +_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du +sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression +de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été +plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie +des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force +scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait +très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_ +évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la +qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de +prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et +les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que +_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de +cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification, +_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que +_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique +original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_, +qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger, +paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus +lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si +l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que +l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que +l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y +a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_, +_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi: +_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres +sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent. + +[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.] + +M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il +traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des +phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style +_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti. +Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes. +L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à +en faire des fagots. + +A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique +encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution. +Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui +n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans +beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par +la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais +pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au +rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je +ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond +pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que +j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde. +Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile +Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les +paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre, +les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon +recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune +importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains +qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail +lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de +voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, +c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des +corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable, +pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on +apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des +intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand +malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui +qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y +a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie. + +[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait +ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet: +les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.] + +[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite +M. Albalat, page 213.] + +M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture +animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer +comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après +l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que +Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle +et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières +lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois +le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment +devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à +croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment +fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de +fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions +qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges +douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements +de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas +même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes +traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont +en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes +et vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction +Λευκοδάχιων voulait-il dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus +qu'une épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image comme +blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a perdu sa valeur +représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues passées +par les langues présentes, on doit supposer que la plus grande partie +des épithètes homériques étaient déjà passées à l'abstraction au temps +d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade mise en bas-relief par +Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre aussi +surannée pour nous que _Télémaque_: _mille fleurs naissantes émaillaient +les tapis verts_ n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle, +l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits par Mallarmé, les +poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie mystérieuse à la fois et précise +qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. Et de la _Mariana_ de +Tennyson, agréables vers pleins de lieux communs et de remplissages, +grisaille, Mallarmé, par la substitution du concret à l'abstrait, fit +une fresque aux belles couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques +que, si l'on veut, comme une préface à une théorie de la traduction; +ici, elles suffiront à indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il +s'agit du style, que des textes d'une même langue et d'une même époque. +J'ai déjà expliqué la formation historique des clichés; Mallarmé a +pu voir de son vivant--et s'il nous avait été conservé, qu'il en eût +souffert!--quelques-unes de ses images, les plus charnellement ses +filles et les plus vivantes, couchées, à demi mortes, dans les vers +neutres et la prose décalquée de plus d'un de ses trop fervents +admirateurs. + +[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques +aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de +génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir +l'Iliade et l'Odyssée.] + +Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré +d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables +selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi +accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre. +Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de +la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent +certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie +de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» +qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux +bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine +préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec +raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en +a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en +appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très +heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve +beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets: +la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on +obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie +verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on +enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous +annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation +des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira +très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature, +comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que +l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme +une Académie Julian? + +Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas +de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait +avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il +faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en +mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en +transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de +secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de +son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu +plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à +l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument +indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images, +les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous +les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin +intellectuel. + +Février 1899. + + + + + LA CRÉATION SUBCONSCIENTE[13] + + I + + +Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement +d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, +statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent +de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de +leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est +la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans +l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même +que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des +hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils +commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès +qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles, +car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins +diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne +soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire +de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait +point de science de l'homme. + +[Note 13: A propos de: _Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les +artistes, les savants et les écrivains_, par le Dr Paul Chabaneix. +Paris, J.-B. Bailliêre.--Cette étude était écrite quand a paru le +magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination créatrice_ (juillet +1900).] + +S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une +science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence +le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant, +comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles +qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le +cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans +la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation +se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on +sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse, +l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que +cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la +logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer +dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle. + +La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe +de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans +des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la +conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée; +on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense +mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la +pensée. + +L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en +pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de +la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée +subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au +moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après +plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont +donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent +arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable +de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une +philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse +être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le +rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent +ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche +diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes +ou subconscientes[15]. + +[Note 14: Voyez dans un rêve de Maury (_Le Sommeil et les Rêves_) le mot +_jardin_ menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'_Ane mort_ +(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait +l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le +poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit +avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le +rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient, +triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.] + +[Note 15: A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent +souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images +s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela, +mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il +s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les +images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais +d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la +journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux +ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute +provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.--Ceci peut +servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit +des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un +personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait, +par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les +yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la +peinture italienne, feuilletée le matin.] + +La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence +de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut +englober la découverte du savant et la construction idéologique du +philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont +des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré, +le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui, +enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si +volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque +nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut +écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot +dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui +échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit +au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait +combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a +besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels +écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus +insolites, ou les plus beaux. + +Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours +inconsciente».[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu, +le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi +volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la +sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la +conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son +service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des +idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans +la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une +personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second +n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler +le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que +s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté, +soit par le rêve. + +[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.] + +Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est +continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt +perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les +possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et +prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans +elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une +lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir +et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant +dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est +pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend +qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au +développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne +saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. +Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout +s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent +les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes +de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion +persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou +malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes +amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est +acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et +consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde +s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de +Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, +toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de +succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec +cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les +morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte +que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes, +comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force +de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané +de la nature». Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre +antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par +s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et +submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance. +C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des +paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite, +on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction, +analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, +fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute +une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui +pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide. + +[Note 17: Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_ +p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours +plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la +traduction de Délerot est un peu différente.] + +Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du +subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire. +Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des +croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie, +d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à +l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours, +des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son +opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a +subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont +on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été +complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait +implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et +d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience; +et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une +réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à +propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur +le monde et sur l'esprit[18]». Cette observation pourrait être appliquée +au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que +des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses, +qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. +Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du +subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont +été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le +converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie +appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la +grâce est subconsciente. + +[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.] + +Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception +philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de +mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes +s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que, +comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance, +du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses +oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a +des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période +active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce, +soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules +cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans +coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance +formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut +par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les +suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait +modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la +puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes +les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance +nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se +tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: +c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation +commune. + +Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont +l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est +plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit, +tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme +qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur +médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où +l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le +subconscient est toujours le maître collaborateur. + +Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après +avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne +et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est +onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui +précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a +traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on +ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations +appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent +avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce +sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves +le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau +se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans +réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème, +d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant +à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs +découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut +parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut +entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant +fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant +et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le +dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés. + +A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire +du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa +forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme. +Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de +Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr +Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs +éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait», +celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi +l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient, +en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate +pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de +sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, +sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession +volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si +fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart +Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet +quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes; +croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience +parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M. +Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a +là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus +fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des +doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins +rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même +purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure +tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart: +«Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je +voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la +nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le +plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais +rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans +ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une +fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier. +L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus +distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma +tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans +un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je +n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé +précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer +sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma +partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On +peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21]». Tout +est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution +n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser +corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de +ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait +était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période +d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot +entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la +rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait +en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque +toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son +récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout +à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la +meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une +si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les +reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que +grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets, +se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire, +fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois +par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues +et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le +travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses +préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une +littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien +qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles +premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute +sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination +subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation +volontaire. + +[Note 19: _Préface_ du _Subconscient._] + +[Note 20: P. 93.] + +[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'après Jahm.] + +Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte, +cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait +qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement, +car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée +d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit, +s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves +du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et +obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que +fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs, +quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul. +J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et +même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard, +j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait +périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!» +Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le +_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi. +Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix, +était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur +un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le +subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq +ou six manuscrits superposés de de l'_Ève future_, et le premier est +tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à +les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a +écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de +l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son +sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient +autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué +pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la +nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine +possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien +l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une +double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient +si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le +départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart, +l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les +deux parfaitement légitimes. + +Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les +jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience +personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire, +l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont +pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second, +devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si +puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui +devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur +de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en +restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de +l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance: +le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un +acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a +violemment troublé la marche coutumière des journées. + +L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second +provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des +écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans +préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part, +que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont +l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela +ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail +volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc +un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient +quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un +travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la +besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés +qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit +paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que +par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient +d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a +intervention évidente des forces subconscientes. + +Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment +l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble +la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale +est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent +insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait +donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création +originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent +l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent +cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux +et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme +intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de +subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus +que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs +du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut +que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela +suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une +sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée. +Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du +subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont +ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne +s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même +qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les +plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre +sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à +connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir +devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente; +enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance +de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans +voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est +la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive +devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous +sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être +volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire, +nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le +subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la +conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer +pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les +créations de la littérature ou de l'art. + +[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La +raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le +principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution +française_.)] + +Mais quelle est leur part dans le reste de la vie? + +En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme +la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas +s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas +nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience +est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu, +l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent +particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de +faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature +de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux +membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent +tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce +sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe, +et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui +agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus +qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes +ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de +l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien; +l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui +émerge, celui d'être tombé dans l'eau. + +C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut +chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont +ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait +trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation, +ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où +la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau +et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations +qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont +le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est +subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros +suprême de l'humanité intellectuelle. + +Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez +lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont +rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur +génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des +instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme +Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force +irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au +milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait +une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi +Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il +avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres +fantaisies du subconscient; il a de pires exigences. + + + + + III + + LA DISSOCIATION DES IDÉES + + +Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en +usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son +compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, +à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels +efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la +variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou +d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles +images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par +la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et +à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération +désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile +de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces +opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et +l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, +elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même +un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. +Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images: +l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est +impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la +direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si +hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins +pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons +à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps +les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes +dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage +amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps +de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que +les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli, +sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble +ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de +Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant +la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la +délicieuse absurdité. + +[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.] + +[Note 24: Terme technique.] + +De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins +que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle +aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble +s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent +prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des +idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en +demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un +ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la +«gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de +grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne +l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon. +Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un +mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie. +Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous +occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui +s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes. + +Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent +éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles +doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle +volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux +terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis +les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif +qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième +siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu +commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du +déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu +commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots +et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la +lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre +la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement +perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure +originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, +d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus +difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces +plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les +deux; cela n'est pas très rare. + +Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité, +mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement +acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités +qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être +regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées +communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes +n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au +mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que +la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux +communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la +vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans +appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils +adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau +de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est +pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes +après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si +l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin, +à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui +doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si +l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires +qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques +ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs +contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait +une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué +M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la +permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui +n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se +heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile +qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait +donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du +moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y +compense l'hypocrisie des autres. + +Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le +bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également +se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat, +au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes +les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique +enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner +comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu +commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela +prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les +lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations +d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées +s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération +est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies +très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée +de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine +historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des +événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant +vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées, +Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable +vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et +nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler +les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées +s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les +historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait +récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu +particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de +l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance +militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de +l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé +dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par +Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est +plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a +vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez +bien ce que c'est qu'une grande vérité historique. + +[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.] + +[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.] + +Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une +vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des +abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut, +c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une +abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en +ces deux éléments. + +Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le +mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non +encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle +analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les +qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent +dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les +offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des +éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement +différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité +«identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore +excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et +l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer. + +Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier; +elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par +l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des +axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant +Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le +froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester. +Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à +s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement +admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent +ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de +peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas +de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le +sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et +magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute +mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits +d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des +légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent +naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à +celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le +seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de +cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus +d'une victime judiciaire. + +L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude +vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que +la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le +plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de +sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est +opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur +certaines vérités. + +L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble +en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation +intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des +individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences +qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent, +l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de +la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer +de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un +grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement +intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop +indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre. +On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct +individuel et des sociétés professer comme société une morale que +chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du +troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique. + +On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en +examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale, +particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très +étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de +génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées +n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité; +qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection +des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des +premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les +relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des +défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée +par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore +rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est +le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait +contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou +pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici +aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier +coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique +de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés +qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre +l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour +les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse +intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la +progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant +procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres +gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas +encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. +Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une +cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré +vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses +privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir. + +Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation +particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle +favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant +sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes. + +Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée +de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très +anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand +ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice, +ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, +d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne +les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire. + +Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la +dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération, +mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes +conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée +de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre +une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût +semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses +classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point. +Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre +connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas +absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La +forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de +toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit +s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment +l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est +l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait +d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition +même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit +donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique. +Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une +création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive +et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de +plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de +génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape +de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où +toutes les idées sont dissociées. + +Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape +de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et +l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre +voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à +l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son +association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression +assez curieuse. + +On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en +recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite +des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants +s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être +la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans +l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se +ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter +une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est +l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa +l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il +faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également +dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité +alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc +était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en +possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière +très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent. +Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une +magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres +surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des +anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre +l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans +cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté +d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait +Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très +probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si +les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom +de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à +travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela +est raconté dans l'admirable _Dragon impérial_ de Judith Gautier. + +Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle +du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un +cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel +moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur +et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception +aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite +des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti +d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre +cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de +bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme, +de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur, +de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des +qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son +origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français +commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire +est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de +l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles +forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que +par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa +dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de +la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la +minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y +eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable +d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde +froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat +atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un +accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente, +et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour +l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de +l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête +à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y +avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas +nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on +a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports +d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est +un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très +importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable. +Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles +habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément +qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau, +moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que +l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique +à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un +vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les +idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, +indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle +association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre +aucun intérêt intellectuel. + +Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus +claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont +cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits +communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui +doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou +d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute +à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en +faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée +que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas +absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une +nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes +qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple? + +Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme +de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des +idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal +défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur +l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent +tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à +l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent +les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de +divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, +le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi +le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de +la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social +a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un +caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est +pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie +trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue +à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour +avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le +contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est +un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la +pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est +nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à +des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la +dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie +fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable. +Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et +absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur +laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a +doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare +l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et +l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles, +quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être +ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer +toute prétention à l'ambiguité? + +Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un +instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui +touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses +références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se +considérer en soi, _in abstracto_. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur +les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le +mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances. +Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une +notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas +autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point +mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se +neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce +point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée +de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée +de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du +silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains +des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent +plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà +du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue +et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes +sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de +mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées +incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur; +il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot +qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de +justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce +nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très +familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la +première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter +l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible, +une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence. +Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une +signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on +demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire, +que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus +capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade +et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a +des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait +la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était +encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien +n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence +est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit +que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la +négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger +les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau +le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende +désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des +coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le +non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de +cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée +dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs. +Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la +haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire +et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens +vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que +la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une +confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le +mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice +civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les +instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation, +ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée +réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante +dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot +se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on +distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant +d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de +l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la +preuve. + +Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le +peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il +semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot +n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus +ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou +de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes +de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît, +écrasé, son sens suprême. + +Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en +circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes +de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît, +entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un +exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par +la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe +de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs +revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le +ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée +que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors +toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente +ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous +avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les +idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité +personnelle. + +C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée +par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot, +que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés +dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette +expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté +comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans +l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus +que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune +prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles +fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire +entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal +dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile +qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce +qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le +privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore +aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse, +est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole +concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la +liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté +n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège. +Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel +que le privilège du citoyen romain. + +On voit qu'il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d'un +mot et la signification réelle qu'il a au fond des obscures consciences +verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un +seul mot, soit parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement +d'une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s'il s'agit de +généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un +sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi +des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il +y a même des matières où c'est le seul en usage. Mais chiffre implique +déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère +et l'auteur même de l'écriture y échoue souvent, parce que le sens des +mots varie non seulement d'un homme à un autre homme, mais, des moments +d'un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une +grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, et la vie évolue +dans la réalité la plus concrète; entre la parole et les choses que la +parole désigne il y a la distance d'un paysage à la description d'un +paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons +ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets +d'antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle +que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus à +propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une méthode, d'essayer +l'examen des idées toutes modernes d'art et de beauté. + +J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues +classiques qui n'ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien +que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité +qu'elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la +dépendance de l'idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même +n'est autre chose que l'idée d'harmonie et l'idée d'harmonie se réduit +à l'idée de logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De là les +sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté +est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, +on comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, dans les sociétés +féministes, s'est presque toujours restreinte à l'idée de beauté +féminine. La beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant sujet +d'analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer +d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, située dans +la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la +même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure +à l'humanité, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour +les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de +plus près, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des +formes terrestres observerait que, s'il existe une différence de beauté +entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge, +cette différence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si +d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts +de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double +saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit +disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est +presque infléchie sous l'influence du dos qui a une tendance à se +voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles +imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient +instinctivement quand ils ont du goût, c'est la brièveté des jambes, si +accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie +des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile +d'insister, d'autant plus que la vérification en est malheureusement +trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique, +comment se fait-il qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, qu'elle +soit devenue pour nous la base même et le ferment de l'idée de beauté? +C'est une illusion sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée +pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal +a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une +promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes +elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l'homme jusqu'à adopter +cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrême +perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type +particulier de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri du nom de +«bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également +depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par +lequel l'homme se laisse le plus volontiers séduire. + +Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui +qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la +femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les +promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La +beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes +accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme, +qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur +jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si +rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque +toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou +à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile +à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la +page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est +fort heureux. + +L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le +commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que +cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée +de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est +pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont +analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela +par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme +ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus +naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux +excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art. +L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être +comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle +contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté, +c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins +absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et +pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui +se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en +doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant +l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à +l'obscurcir et à la salir. + +Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît +l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont +normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée +d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les +catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux +derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait +nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée +d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est +aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu +de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre +l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est +admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux; +c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de +l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques +ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases. +L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et +à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos +autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est +cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils +sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur +triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée +que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre +d'intelligences. + +Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient +jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées, +soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité; +il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état +dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais +qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles +on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent +réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels +elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici +quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le +domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités. + +Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme +de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins +aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre, +sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à +expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans +presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau +sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour +l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des +idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie +du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire. +S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur +de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que +la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole +révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent +comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des +accidents. + +Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement +une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence, +d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction +peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour +une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité +de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les +femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle +qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence, +l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus +aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on +compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente +dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en +sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités +qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent +à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des +hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense, +vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, +autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers +d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité. + +On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se +refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants +stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude +rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du +bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt +que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée +de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment +contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer +séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle +enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent +les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple +d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure +preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le +sentiment qui vient toujours à bout de la raison. + +Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être. + +Novembre 1899. + + + + + IV + + STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE + + + Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues + ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et + notre incuriosité de la loi. + BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._ + + + I + +Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature +française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe +de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane +Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si +le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification. +Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le +peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique +malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre +d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des +actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers +innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel +qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation +universelle. + +Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt +trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les +ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les +insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille +verdure dont on fait les férules. + +Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent +toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur +civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale. +Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous +émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six +poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent +plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de +race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être +qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles. +Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et +à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare +se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, +comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la +force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut +les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale +clairement la naissance d'une mentalité nouvelle. + +Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence +historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de +décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été +facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile +de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu +s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette +illusion. + +Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux, +toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi; +ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu +d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide +soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a +d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient +différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution +sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois +nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou +bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en +viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou +bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même +du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les +combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes +humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles +apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de +mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa +philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien +laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier +d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée +de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour +expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter +bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des +Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom +à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus +singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie +ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente, +en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle. + +D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun +rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un +homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne +correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques, +italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance +matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés +de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité +en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable +aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et +les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les +Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour +la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus +magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces +exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme +historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes +doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle +vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une +opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les +manuels et dans les conversations. + +Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il +appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il +vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie. +C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La +philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus +puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait +commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix +qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée. +Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne +détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute +leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague +que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en +comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire. + +De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est +un fait; une telle période est certainement une période de décadence +littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait +lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de +nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de +poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle +floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui +donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux, +un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des +intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations +humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence, +mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire +l'anatomie d'une idée. + +Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit +d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur, +avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec +conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles. +Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression +que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade +la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine +en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en +littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_, +ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui +chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne +naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent +ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent +Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien +en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa +généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une +idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf +qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures +faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient +extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur, +les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont +autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de +décadence est identique à l'idée d'imitation. + +[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme +on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire, +datent de l'ancien régime.] + + + II + +Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée +de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même +d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années, +sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués +par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation, +maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous +les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui +brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère. +La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de +l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de +l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les +nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la +règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie +qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même +homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique, +se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; +arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il +ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen +surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est +un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous +sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu, +l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note +est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile +d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment, +après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? +Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord +pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. +Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, +ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est +l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. +Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle +innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation +est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la +plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier +la vie? + +[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.] + +Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie, +furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment +contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une +oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui +ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà +compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la +provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi +selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était +qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire +érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à +ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les +écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit +de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par +prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile +à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée +abhorrée de non-imitation. + +On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé +sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme +l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et +de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire +n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles. +Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices +impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut +aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un +demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; +il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été +l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie +de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant +pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il +eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les +Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine +tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner +aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit. + +Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique; +il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus +accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les +générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant +de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau. +Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française. + +Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est +demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction +se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un +lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi +les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France +de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par +excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! +Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent +bien une théorie. + +L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature. +On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou +la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime +ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. +Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à +coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi +les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième +méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses, +ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des +dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles +doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas +familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au +moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent +même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et +invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira +les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes +nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés +par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait +acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les +comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes, +peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel +feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait, +Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni +Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à +des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que +le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car +il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en +abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de +précieux, d'inattendu, de nouveau. + +Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire +son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il +faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la +carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni +Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se +façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni +Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On +commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde +période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de +l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il +n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues +vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des +altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et +au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au +développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la +langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de +Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on +avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs +idéalistes à des novateurs chrétiens. + +[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la +complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue +française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes +de Prudence.] + + + III + +N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une +idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive +à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois +pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane +Mallarmé mérita la haine ou la raillerie. + +La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la +littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui +secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu +de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres +religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais +descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là, +elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_ +au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on +se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre +l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se +connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit +toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon. + +La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les +hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des +intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il +n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités +inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous +un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son +esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales, +obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la +ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux: +certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y +réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé +de tout ornement social que s'adressa le sarcasme. + +Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une +merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée, +toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la +poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme +le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, +des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne +représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise; +elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent +facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est +personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a +de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une +pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de +voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de +fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se +réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une +cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec +son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque, +froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des +phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa, +pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots +selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement +beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée +d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose +pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers +irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre +une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en +français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des +écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les +livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté, +c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce +qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont +d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le +cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la +nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, +les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a +soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à +l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée +de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin +couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les +troupeaux. + +Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il +ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue +psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale +dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours +possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon +les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera +ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est +le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux +hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie +pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est +peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot +décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule, +on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole: +mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte. + +1898. + + + + + V + + + UNE RELIGION D'ART + + I + +A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi, +presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, +ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une +aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art, +la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle +est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions. + +Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la +tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire +qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les +derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique. +Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les +écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué +l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs +lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et +le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour +messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef +des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces +trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout, +si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il +n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue +que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux +récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux +traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif +d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une +page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un +livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce +dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations +de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc +influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les +livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie: +l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie. + +La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance +et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman +n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à +résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées +et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé +deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des +documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre +une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de +Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les +originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier. +L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou +historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et, +d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le +compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait; +c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables, +supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop +déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus +grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque +toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de +la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit +l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que +de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme +du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une +imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer +que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies +n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles +obscènes et sacrilèges. + +Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des +pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et +surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque, +puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le +corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument +secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie +de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée, +certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait +légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour +raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère +diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier +didactique. + +Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la +fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant +aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont +presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur +n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre, +documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est +évident. + + + II + +Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non +seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a +donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui +n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou +sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables, +liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité +à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus +excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de +Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble +pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est +clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude +générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou +d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin. +L'excommunication n'est pas un geste philosophique. + +Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition +littéraire. + +Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois +mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement, +pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de +l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans +l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans +l'intelligence. + +Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé +normalement les deux principes qui le constituent et, sans +l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen, +d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe +évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II +pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils +étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le +successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les +grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul, +les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la +chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant +lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il +détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église +devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme +hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté +sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus +recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte +sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude. + +En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le +protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel; +après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté, +mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le +moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la +période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples +de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme, +le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand +fait littéraire. + +Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit +unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas +de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples. +En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du +clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les +dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète +catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la +vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais +morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle +qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne +prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues +vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à +l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du +dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des +prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours +aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute +nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la +persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où, +par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de +l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là +son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire, +l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles, +il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en +comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti +évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord, +qu'avec la Réforme[32]. + +[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.] + +[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à +l'Académie des Inscriptions.] + +[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans +certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices +d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter +qu'au XVIIIe siècle.] + +Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les +églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des +tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul; +leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux +ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine +rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité +de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or +des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le +paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où +la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est +couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un +peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire +en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces, +des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles +du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de +Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les +fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art +catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et +logique de l'art païen. + +On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves +d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne +connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter +aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles +origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en +doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses +moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée +religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier +les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le +catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui +prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien +n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne +sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de +faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la +part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps, +la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le +catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini +de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et +avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute +la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous +a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les +superstitions et toutes les théogonies orientales. + +Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition +littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait +maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle; +on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines +n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le +moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais +vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut +cependant important: de même que les protestants voulaient purger le +christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer +de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres +réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par +le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature +n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à +laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de +l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une +philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus +d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté +corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne +entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité +universelle. + + + III + +Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté +passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient +encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour +exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une +enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques +et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du +romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie +de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de +Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la +fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à _Sagesse_, à la trilogie +apologétique de M. Huysmans: _la Cathédrale_ essaie de refaire avec +des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des +outils moins brillants, mais plus aigus, _le Génie du christianisme_. +L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi +quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à +Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste. + +L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète. +Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique, +symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à +tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture, +d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et +surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la +mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les +compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire +d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer +tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est +représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de +Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante +dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus +rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît +d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est +un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire +baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée, +les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de +la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de +connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de +jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre +quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le +roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui +est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description +s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison +symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce +livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses +maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et, +pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire +de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans +des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière +qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie +liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour +de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels +privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement +supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait +encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées, +lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où, +finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût +de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais +qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux +d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir +quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à +quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a +de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est +presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour +s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser +la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et, +en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même +titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement +de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que +l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun +génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter +Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter +les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands +esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique +cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et +superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard, +mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double +capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès +les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double +souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des +anciens dieux. + +Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme +évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la +beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de +la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien; +encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose +belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un +tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous +seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement +la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes, +le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde +l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane +eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été +la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été +un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux +filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et +de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser +des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme. +Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa +candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à +Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels +enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg, +Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images +taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui +suivait le triste énergumène. + +Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes +de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés +à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il +prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans +l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et +à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de +Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal +démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces +inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à +la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe +serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes +cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint +Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, +n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses +architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le +luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque +fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires, +voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement +apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et, +par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art +chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en +un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre +garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico +d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les +formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté. + +[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les _Éléments +d'Archéologie chrétienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur +dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle +s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux +édifices dont la destination n'est que secondaire».] + + + IV + +L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M. +Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué +par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble +inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas +de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir +et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de +violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil; +le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre +trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les +nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de +sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des +Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois +nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est +moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute +des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles; +qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des +pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs, +nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par +surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion +d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du +plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique +de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à +la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par +l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique, +au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très +anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le +développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut +s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises; +qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais +certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le +mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On +aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en +leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être +que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut +une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans +les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe +brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve, +d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée +des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou +du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres +d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines; +on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane, +protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne +serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait +peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de +Méliton ou de Durand de Mende[35]. + +[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne +semblent pas son oeuvre.] + +[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une +symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est +moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal +antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs +et romains du Louvre (1897)_.] + +L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la +mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers +martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui +qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable, +de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les +Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène, +les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre +fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour +les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne, +funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est +fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ, +sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile +selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne; +saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète; +dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le +charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté +avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons +de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un +symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire, +Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration, +il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On +a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore, +mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans +l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du +paganisme. + +M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen +âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des +fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète +jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose +sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un +manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte +d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue +de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte, +non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses +yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon +et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement +dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art +et de mysticisme, comme _la Cathédrale_, la science facile des lectures +patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les +volucraires, dans l'éternel _Physiologus_ du moyen âge, il reste bien +démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des +plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un +amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le +vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les +détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, +le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom». Et l'on +continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque +minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie +même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une +vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva +donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer +aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore +populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est +le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole +fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie, +dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette +terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce +qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de +faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la +gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de +l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée +au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en +faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de +cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs +expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à +sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de +sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations +symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne +voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans +pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un +passage très curieux: + + Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance + merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux + yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières + ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces + singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures + ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui + combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce + sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur + un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent, + ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal + dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une + chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en + un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de + formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans + les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées + à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer + la loi divine[36]. + +[Note 36: Cité par Ch. Gidel. _Sur un poème grec inédit intitulé_: +O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, 1873).] + +On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_ +si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les +cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon, +le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les +Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec +Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacrée), mais avec +l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la +plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient. +Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et +peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus +ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une +belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute +sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la +mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle +le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel. +Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, +si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la +prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait +avec lui la Gorgone Scylla...[37]». Elle est le symbole du péché et de la +tentation. + +[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: Μορφήν γαρ +πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη. + +Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge +d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles +apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine. +C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry +(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute +un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est +original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait +pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour +«désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un +affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite, +les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour +les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur. +Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte +Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les +Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est +encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les +Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes +signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et +les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ +est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de +son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus, +le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est +dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le +serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto. + +[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle), +mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en +latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de +Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des +manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la +légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.] + +[Note 39: _La Cathédrale_, p. 464.] + +Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze +signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe +fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ +triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, +l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe +appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps +d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la +littérature, complètement apocryphe, des sibylles. + +M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40]; +elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la +Discipline de l'Amour divine_ (1519): + + Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon + l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond + et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel; + et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens + les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les + sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous, + entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux + ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche, + par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et + spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu + ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès + jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure + des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et + métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui + croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures + qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles + comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et + représentation du grand monde, et il est image et expresse + semblance de Dieu créateur et de toute créature. + +[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un +des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte +Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son +grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la +Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur +la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du +IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de +Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque, +tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de +Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».] + +L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse +démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment +finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus +caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en +1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on +mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit +nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre +d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de +la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent +la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans +l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les +pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de +la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La +purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine, +c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie, +poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il +faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant +toute rancune du coffre du coeur. + + ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son + sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le + mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous + potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de + paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations, + odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne + purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans + penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages + spirituels. + +Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de +table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné +de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs +favorable, du pissenlit aux lardons[41]. + +[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.] + +En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues +pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien +faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le +dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre +ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des +Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles +le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens +qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que +les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine +druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides +avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel +à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_. + +Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la +Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires +sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le +XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des +préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de +la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils +Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut +fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu +d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela, +de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout +ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_ +est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des +Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et +la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments +définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte +Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu +du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les +Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, +au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus +curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un +grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une +série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et +le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui +seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys +l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe +siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de +théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys +l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais +la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un +contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et +des diverses sortes de moines? + +[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie +Chrétienne, 1839).] + + + V + +Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets +d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, +comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas +facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, +semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les +visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que +tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne +l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de +sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez +les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris +d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme +l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant +conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il +appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce +qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces +stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle +atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des +incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes +se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, +et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout +empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le +confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté +une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les +Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était +la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque +instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez +facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de +Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce +et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune +dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal +à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait +pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour +joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et +d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix +nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua +mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine, +véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les +sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, +par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était +couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un +de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». +Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, +de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante +d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, +la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et +connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre +revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, +souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et +remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille +accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de +l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre +à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite +académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la +paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, +l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et +commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît +médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion +s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il +s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin +d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui +a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute +l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: +«_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette +correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite +on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de +Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus +dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant +recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, +en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui +séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient +grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et +non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami +Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé +de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_. + +[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont, +_Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)] + +[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le +délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73 +et 74.] + +[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.] + +Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de +l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il +l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un +personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des +édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire +la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions, +Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu; +ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On +prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable +pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu, +est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient, +on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules +romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin +parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils +abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang, +engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux, +dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par +la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies +ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent +également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons +étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait: +«Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu +au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_». + +[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.] + +Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition +plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera +volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues +pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie +de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, +ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est +parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de +prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse +y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et +qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins, +savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont +particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint +Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des +taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre +ont été plaqués au hasard de la cueillaison. + +Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque +douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots +qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de +participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si +le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un +chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du +rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il +n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation +les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un +véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion +d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des +lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un +beau livre. + +1898. + + + II + + PSYCHOLOGIE DU PAGANISME + + +Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme, +s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la +perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant +la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à +reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme +que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort +illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant, +comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec +les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les +cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre +du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de +quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et +aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble +très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes +se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils +systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont +organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les +meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les +jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions. +Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des +jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas +moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles. +Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un +seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus +large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur +offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le +seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que +les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints, +les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les +vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix +sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin, +c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux +qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur +corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque +toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat. + +[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle +de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore. +On suit celle d'Amsterdam, 1744.] + +On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, +d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à +cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. +Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition +religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à +lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, +s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui +pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme +apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens +terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu +de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour +que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée +par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui +démontre sa vérité. + +«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un +contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou +du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique +lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y +a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: +sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies +à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les +oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché +qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins +naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car +vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, +à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins +l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce +demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à +l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y +a un accommodement. + +[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.] + +Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces +cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que +tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, +seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, +de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette +promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern +en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin +contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en +pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur +ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de +ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion +abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en +eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de +moins humain dans l'homme. + +Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes +indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat +religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie +humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la +religion, qui est encore à peine pressentie. + +La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle +s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle +consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des +formules. Le + + MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB. + +est devenu, dans la suite des temps, + + MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI + +et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le +passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les +fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des +théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée +religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du +peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente, +et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin +enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont +finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une +véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul +compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une +régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la +philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans +l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette +question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues +dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, +jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus +vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des +croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que +de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, +du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme +populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches +du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons +reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et +seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre. +Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays +aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un +atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue. + + + + II + +Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait +plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en +Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui +pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier +gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra +venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, +avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses +sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui +ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace +abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans +le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes +intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard +et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans +un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans +que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand +étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas +dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le +dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la +métamorphose ingénue: + + Martirii gestans virgo Martina coronam + Ejecto hinc Martis numine templa tenet. + +La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a +qu'une religion, elle se rajeunit. + +Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la +destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple +alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les +forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques +engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement +orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse, +la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et +le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas. +En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce +fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les +temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les +utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique +d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que +le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas +volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui +a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les +statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape +romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est +civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette +idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies +en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur +rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères +de l'Église pour corroborer son fanatisme. + +[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.] + +Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus +qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en +est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses +prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce +que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé. + +Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la +continuité religieuse. + +[Note 50: Voir page 142.] + +En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts +sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes +introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail +d'érudition. + +Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre +les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes +aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon, +N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et +que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est +champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent +leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses +obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers. +On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des +vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce +ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii +semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto +du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou +la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on +avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on +s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même +cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu +était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce +prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces +asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres, +du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de +prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale +des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un +exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du +fidèle. + +[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.] + +Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque +pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très +souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si +vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in +commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._» +Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules, +même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de +signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être +populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les +saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent +un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux, +dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur +route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières, +déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs +de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel +champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières +bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des +chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande +si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la +superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais +si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les +offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de +Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots, +celle qui assure contre le péril des longs voyages. + +[Note 52: XXXI, I.] + +Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_. +Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait +volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares: + + SILVANO + SANCTO. SACRO + LARUM. CÆSARI + +C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels +chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété +populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit +celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer +sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière +dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de +la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer +sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance +naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape +devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette +qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et +à donner aux anges des frères[53]. + +[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt +Liber; Trèves, 1723.] + +Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur. +Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent +à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent +siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui +inspirait leur satire. + + Dieux guérisseurs Saints guérisseurs + + Priape {Stérilité { S. Vitus devenu + {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet + { S. Paterne. + + Strenua Faiblesse { S. Fort. + + Apollon Peste { S. Roch. + { S. Sébastien. + + Hercule Epilepsie ( S. Valentin. + + Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite. + + Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de + chemin aux Padoue fait retrouver + voyageurs égarés. les objets + perdus. + + Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi. + +Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le +parallélisme, avec plus ou moins de précision. A _Febris_, qui éloignait +la fièvre; à _Rubigus_, qui préservait les blés de la rouille; +à _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; à _Orbona_, qui +protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues +jeux de mots, car: + + S. Bonaventure guérit du mal d'aventure. + S. Léger -- de l'embonpoint. + S. Ouen -- de la surdité. + S. Claude -- les éclopés. + S. Cloud -- des clous et boutons. + S. Boniface -- de la maigreur. + S. Atourni -- des étourdissements. + Ste Claire } + S. Clair } + Ste Luce } des maux d'yeux. + Ste Flaminie de } + Clairmont } + S. Genou -- de la goutte. + +Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et +l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest; +Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept +Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait +Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers; +S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie, +même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine, +on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour +exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser. + +[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mèlusine_, est +l'homme du monde le mieux documenté.] + +Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans +leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie[55]: + + Temples Eglises + Jupiter Feretrius In Ara Coeli. + La Bonne Déesse Ste-Marie Aventine. + Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole. + Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio. + Minerve Ste-Marie sur la Minerve + Vesta N.-D. du Soleil. + Romulus et Remus S. Côme et S. Damien + +[Note 55: Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très +sûrs, dans la _Lettre écrite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam, +1764.] + +Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires +qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts +baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée +de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus[56]. Près de +Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée +sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours +en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais +qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le +voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne +église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la +Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle +succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots. + +[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor +of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce +révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le +travail des _Conformités_. On ne saurait trop encourager ces sortes de +travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus +utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M. +Trede.] + +Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à +Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour +son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple +suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont +des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple +d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église +S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle, +rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment +ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel + +[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.] + +qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis +fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin, +autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au +peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général, +comme l'a démontré M. Marignan[58], les pèlerinages aux tombeaux des +saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape; +mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion +ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et, +d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé +à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a +retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des +Asclépiades[59]. + +[Note 58: _La Médecine dans l'église au_ VIe _siècle_; Paris, Picard, +1887.] + +[Note 59: Cf. la préface des _Mimes_ d'Hérondas, trad. de P. Quillard; +Paris, _Mercure de France_, 1900.] + +Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire +célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les +cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la +colline sacrée. + +Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple +dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en +pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint +Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon +en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté. +Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes, +toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses +elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode. + +On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire +réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit +d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein +d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni +de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est +une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes, +Héraclès, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps +les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et +blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallèles se +gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison. +Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses +arguments. + +[Note 60: _Traité de l'art de bien mourir_, t. III.] + +Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées, +selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni +réformer, ni diriger. + +Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance +au protestantisme; + +Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance +au catholicisme. + +Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation +antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante. + +Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite +que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires +particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale. + +On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme +grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un +protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer +la porte de l'autorité. + +Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou +byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares. + +La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle +ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire +païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut +pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. +C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se +buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs +efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat +d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie. + +Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a +jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable +comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est +l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les +symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin +de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à +croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais +non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux +ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà +la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée +de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité +relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La +vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin +et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la +médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle +des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons, +soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes +n'est jamais mauvais. + +Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que +l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur +au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même +ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison à Sainte Apolline contre le mal +de dents_. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut +s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand +Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a +que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux +que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de +granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse? +C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les +batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe? + +Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la +superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous +l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos +yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques; +mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée. +Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de +l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la +genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre +garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités +nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous +nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle +inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont +sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent +de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique +merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le +fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut +pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux +hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns +s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se +tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi +ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, +que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec +gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme +s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que +futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la +minute même où la sensation nous avertit de notre existence! + +On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de +l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron +prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté +intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane, +un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne +l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures. + +Mai 1900 + + + + + VI + + + LA MORALE DE L'AMOUR + + I + + +Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, +au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent +dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un +délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de +M. Ribbing[61], entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les +deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents +docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés +manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui +charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le +prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune +et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces +professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu +presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas +rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose +qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres +hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le +travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les +«perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus +fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et +avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les +Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux +derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces +matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place +de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux +curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital +et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le +passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué +et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté +provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse +Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on +raillait la «joie imparfaite»[62], et les «secrétaires des demoiselles» +donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses. +Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre +au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se +prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis +faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi +qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter +sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions +que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit. + +[Note 61: _L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales_, p. 215.] + +[Note 62: _Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et +parlant à sa compagne._ Cette pièce se trouve dans plusieurs _Recueils_ +du temps.] + +«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et +l'impuissance de manger beaucoup». La chasteté se définit par les mêmes +mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins +honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à +l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé +une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux +vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres; +car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui +résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour +se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique; +l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se +nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement +que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle +tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un +martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment +trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas +particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent +les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique. + +L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est +glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un +couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté +est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus +l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y +a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se +résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité; +l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée +religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu +continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre +la turbulence sexuelle[63]». Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation +vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est +la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins +de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa +propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les +ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, +Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous +demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car +aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, +il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question +que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont +indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe. + +[Note 63: _L'Instinct sexuel; évolution et dissolution_, p. 301.] + +La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la +recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son +devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux +évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est +néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou +peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi +contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains +tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée +comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi +les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints, +même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de +donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des +chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les +socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la +génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle +est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le +théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique; +Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger +des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est +allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est +épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle +de la tyrannie scientifique: + +«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération +est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un +ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament +froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant +cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec +celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est +accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des +moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards +pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent +stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces +maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les +adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à +cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la +génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement +du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent +sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats +voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus +ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent +réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes +les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les +femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien +constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes +secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour +que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une +race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules +séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux +portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est +l'heure la plus propice[64]». L'astrologue donne à ce programme érotique +un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet +de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui +préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation +que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux, +sur l'avis de la Faculté, le signal du départ. + +[Note 64: _La Cité du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres +choisies de Campanella_. Paris, 1847.] + +On aurait pu aussi bien citer Platon, _République, V_, que Campanella +suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en +tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe +siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations +scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air +décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle +«avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause +de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature +humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la +queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux +livres VIII et IX de cette même _République_, où il considère l'histoire +pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels +et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. +Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le +plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout +dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin +de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des +utopistes; disons: ces grands enfants. + +Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de +l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances +d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des +démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles +les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine +conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable +qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui +l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la +syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés +humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de +supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi +pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui +philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée +et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale +actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne +le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes +fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. +Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand +Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit +reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec +des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique +est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la +préciser. + + + II + +L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un +centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est +une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un +peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours +d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les +consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être +absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences +qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un +assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des +métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la +pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau +de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les +artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine +vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les +raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain, +nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en +tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement +comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en +revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion +ridicule dans la mauvaise littérature[65]. + +[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est +encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la +_République, V_: + +«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société, +et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au +corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la +douleur d'un seul membre».] + +Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et +d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément +essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les +sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils +ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches +de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des +boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les +images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, +étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé +par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un +atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être +caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à +l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser +les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de +mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit +de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe +social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment +qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé +et la puissance de la république. + +L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le +christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien +connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le +plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce +sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre +favori un mal plus grand encore. + +Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur +éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble +de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles +chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable +traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une +société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne +sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits +de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des +aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles +mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il +est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus +révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce +sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il +ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de +renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que +l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce +que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même. +Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la +sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est +au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une +abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? +Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: +le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins +le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de +sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on +leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de +leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général +de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons +privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres +sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même +plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce. + +Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être +très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas +inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme +châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins +l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés +de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les +diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale: +qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas +encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la +morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire +enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore +toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original, +s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser +son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes +sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y +suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut +dépecer de souvenir. + +Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. +L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus +faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact +avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les +sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un +fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une +société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y +aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas +d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un +fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute, +par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles +soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus +scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu +près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de +la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront +ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des +amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par +plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes +peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée +a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités +vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes +changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins +(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils +conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui +constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité. +Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui +accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il +sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les +maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être +cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage +sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains +appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient +occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la +mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis +des législateurs de l'amour. + + + III + +Quelle est la morale de l'amour? + +Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les +codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous +les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations +sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays +civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application +présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des +instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la +glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les +démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de +François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé; +et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et +l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement +même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il +est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces +contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer +la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une +des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là +qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son +essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du +XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux +éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la +Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène. +Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion +au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la +sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile. + +[Note 66: Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui +veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la +paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII, +Fescennini_): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat +in luce. Libidini nihil inhonestum...»] + +[Note 67: Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.] + +Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en +les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence +génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains +cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les +collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs +institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la +personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes +de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui +doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et +même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes +qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent +des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat? + +Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée +au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime +une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de +compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas +sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui +affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux +qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus +fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement _mollities_. +Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme +moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du +sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet +état d'esprit. + +Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et +la débauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accordé par la +bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec +le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont +la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae +externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère +à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote +au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin +ecclésiastique _fornicatio_ ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια +entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant +conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux +que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la +famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait +su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; +l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique +des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi +saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les +oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien +ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très +précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir +les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_, +alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la +copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les +inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce +n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc +que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de +renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant +cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les +inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de +saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins +cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non +dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le +tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se +complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, +à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas +toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une +certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous +ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge +témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le +XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont +l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même +se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli +avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les +poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse +d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des +rapports sexuels. + +[Note 68: Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage +de M. Féré.] + +Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est +d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale +de l'amour. + +L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux +premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on +appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe +Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où +l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais +de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds +n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses +maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la +nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les +désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans +peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le même sens en +latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, +convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices +de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la +bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: +les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas +leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le +hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants +qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, +qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité +sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur +de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi +que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été +désunies. + +C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire +de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un +grand désarroi dans les moeurs: + + Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum + Contagemque alio non usquam tempore visam, + +dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète +les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une +épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du +monde. + +Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à +ce que les moralistes de la science appellent assez justement la +promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre +les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. +La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés +européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une +nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre +la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement +théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et +la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses +conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct +social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les +conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, +qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela +n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on +y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve +des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en +minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent +sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment +où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence +de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel +raffinement sentimental. + +Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre +insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de +figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute +une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui +poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce +miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée +parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux. + +Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir +dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se +chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre +contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis +ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a +créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que +chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et +ne doit pas s'imposer. + +De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, +moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, +s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. +Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des +accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour +régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter +aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les +sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément +les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la +vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La +vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde +pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la +cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non +que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des +lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer +pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois +naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme +n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais +celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, +mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle +est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même +de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est +ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science +même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont +dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à +Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de +course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; +l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde +moderne sa conscience intellectuelle. + +Juillet 1900. + + + + + VII + + + IRONIES ET PARADOXES + + + I + + CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN + + «... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public + et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par + là ». + + JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_ + (1720). + +La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne +vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements +et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les +précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part; +qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur; +vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait +couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue +encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le +pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune +terre, reçois la graine et sois féconde. + + I + +Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain +français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous +allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et +qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est +guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de +prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique; +cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en +apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables +gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies, +ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe +des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus +dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de +plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide +et plus rémunérateur. + + II + +De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se +la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni +talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires; +à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore +de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes +et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à +battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même +d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes. +Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des +gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours +quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient +tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a +déjà fait vous recommander cet usage. + +Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques +autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera +de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, +aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possédiez +naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce +cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas +besoin. + + III + +Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un +commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la +haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la +corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui, +divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il +faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux +sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième, +ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en +ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous +n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de +quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus +de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime, +vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une +époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim. + +Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le +placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni +le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être +maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez +avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un +principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte +dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux +touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour +immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette +parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous +sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte. + +Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes +camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de +l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et +votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que, +hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer +en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne +peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de +croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne +se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de +préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une +solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, +c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six +ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un +commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils +auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des +capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres +vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer +dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature, +l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler. + + IV + +Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous +les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car +jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le +premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore +quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des +critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en +papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de +pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez +d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. +Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre +valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre +inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de +métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à +peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains +et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre +et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes +et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, +afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout +déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte +de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette +conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez +le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point +commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que +je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse +dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais +aussi d'une méthode. + + V + +Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut +pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les +portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir +littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu +(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien +davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est +la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. +Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas +écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne +soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres +règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de +«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce. + +Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale +il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques +premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi +littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, +compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un +roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste +affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» +Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse +un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles +plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un +livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi +que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions +aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il +a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman +où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, +jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, +sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes +et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un +chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs +écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue +qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans +réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez +sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et +davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais +distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles +et les plus délicats. + + VI + +En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense +qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles. +Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de +pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et +d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air +et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se +développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, +ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide, +à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt +sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien, +soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus +fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin +de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur, +ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les +voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris +mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une +heureuse sécurité. + +Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs +idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y +verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles +peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est +de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut +arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table +pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous +recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer +la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que +cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée +en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à +tirer par les fenêtres. + +Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous, +n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une +importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement +les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et +les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle. +Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le +soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article +facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins +deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui +puisse vous échoir, c'est une productive célébrité. + + VII + +Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous +arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, +ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la +main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode +la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez +toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse. + +Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent +prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un +âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre +pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie +même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils +ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire +honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et +dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique +dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie +entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui +est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une +génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus +dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très +profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, +sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en +rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, +le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme +ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort +déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes +histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même +par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez +toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait +impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec +véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut +d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce +qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution +la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous +aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse +de votre coeur. + + VIII + +Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de +lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les +plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur +famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; +vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise +langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce +qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite +de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les +autres. + +Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable +valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez +si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur +écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, +virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre +mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. +Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par +l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire +aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il +les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec +eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail +souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un +écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une +dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où +cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon +les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir. + +Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit +mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En +principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le +meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès +sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, +la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant +librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter +une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de +mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, +et on peut danser dessus pendant des nuits entières. + +Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier +exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de +faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde +sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a +ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à +vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et +prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les +critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, +en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les +mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne +vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à +l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un +coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. +Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira +infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup +d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, +surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là +pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative +ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible +sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt +déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze +résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut +s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de +métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours +malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est +si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. +Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez +toujours renier. + +La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très +recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. +Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les +parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés +au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton +du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous +pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur +des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; +quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour +silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable. + + IX + +Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez +besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin +d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés +qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à +tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des +Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez +de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans +le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des +belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement +que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai +vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis +tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la +moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en +commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os +et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de +leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur +vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer +hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou +seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de +complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le +pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres +s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir +sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand +bien. + + X + +Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si +vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une +inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur +vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes +maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile) +cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se +reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera +utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez +puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation, +si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous +mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires. + +Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous +conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de +mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu +de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite +l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la +prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été +perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je +crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous +engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi +on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la +suprême ressource de la sincérité. + + + XI + +Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à +propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a +profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos +obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une +dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se +contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve +quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau +de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par +un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires. + +Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance +de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes +défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec +décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de +circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela +passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte +de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce +moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus +de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa +maîtresse. + + XII + +N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire +votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très +inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de +ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de +tromper le public et de duper les physionomistes. + +Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion +définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins +que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne, +l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais +de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une +conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des +deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: +d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que +d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous +plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en +cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain. + +La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans +hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie, +promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur. + + + XIII + +Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de +l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde +quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour +où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est +utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose +que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec +n'importe quel dialogue. + +Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il +ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous, +moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes. + +N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on +vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut +vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les +petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa +discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la +situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse. + +Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme +secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les +ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure +de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés, +et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie +littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger +son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour +aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure, +qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur +pour un journal et pour le public. + +Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt +les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune, +ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous +avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite +collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes. + +Septembre 1896. + + + + II + + DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE L'IDÉALISME + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo. + Ovide, _Métam.,_ III, 430. + + + + _INTRODUCTION_ + + +Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point +philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré +des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode +de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême, +la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au +néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences +actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai +noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70]. + +[Note 69: V. L'Idéalisme, pp. 16-17.] + +[Note 70: On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en +lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la liberté +(Echo de Paris_, juillet 1892).] + +Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, +arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers +quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien +reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, +et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées, +et de m'en aller à travers champs. + +En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux +conséquences que j'ai dites,--car elles pouvaient être nécessaires et +inéluctables--j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires, +ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit +relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par +l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de +mettre notre vie d'accord avec nos principes. + +(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.) + +On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis; +mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la +sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme +une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite +voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,--je ne +dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands +philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant +vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni +Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et +Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, +après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez +à César...» Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon +royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste». Mais en +prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce +monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient +nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté. + +[Note 71: Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait +chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.] + +[Note 72: _Discours à la nation allemande._] + +Revenons à la pathologie de l'idéalisme. + +Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui, +d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme +de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour +simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme. +Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus +clairement appelé le narcissisme. + +Narcisse, + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo, + +et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir, +a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers +élégant[73]. + +[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils +sont la fontaine scellée ou le _hortus conclusus_. On passe devant la +source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et +devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir +même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient +bien d'autres secrets, la _Belle et la Bête_, m'a fait comprendre cela +et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis +capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la +fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide: +«L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces +faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important».] + +Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin +d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle +nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité +leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans +l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt +du doute: + + Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva + oscura Che la diritta via era smarrita[74]. + +[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.] + + + + _CHAPITRE PREMIER_ + + HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE + + +Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation +mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la +sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme +partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de +valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma +pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par +mes besoins d'hypothèse[77]. + +[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.] + +[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou +psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc., +le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée +_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement» +est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable +jusqu'à preuve du contraire.] + +[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est +relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à +mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la +crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles: +je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix +ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le +percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre; +appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.] + +Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la +subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse. + +Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux, +pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier +l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à +moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, +et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne +peut me laisser indifférent. + +Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette +limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je +me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets +l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors +de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma +conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela, +car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il +parle! + +En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai +trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que +différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste, +l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet +pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce +qu'il me ressemble. + +Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde +extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que +ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite +autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de +son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait +partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe +qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il +me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il +m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre. + +Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est +rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense +lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement. + +Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et +je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me +limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me +voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me +limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial +absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche, +ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la +formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il +gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force +à «entrer en pourparlers» avec lui. + +A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis +le faire, autant que me le permet ma nature, son existence +hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce +n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques +concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie +à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui +en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du +salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne +seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques +alternatives de la lumière et de l'ombre: + + ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78]. + +[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.] + +Et voici comment raisonne Pollux: + +«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique +que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà +de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que +cette pensée me pense...» + +Il se reprend: + +«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!» + +[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute +réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.] + +Il réfléchit et continue: + +«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui +aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois +admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient +en s'affirmant; ils s'affirment en se niant. + +»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je +retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée +et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense». + +Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel. + + + _CHAPITRE DEUXIÈME_ + + VIE DE RELATION + + +La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en +a pas le droit, elle le prend. + +L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et +sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes--à l'envers--: hommes, +bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point +du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, +toujours le même, est infiniment fécond. + +Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes +différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite +à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe +et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se +résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de +Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime, +parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le +lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un +auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait +moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou +Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, +Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et +la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est +la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81]. + +[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. +Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses +enfants,--c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses +propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu +nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles +qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de +ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de +puissance que l'amour,--«et la faim eut plus de puissance que la +douleur. + _Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno_ + DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.] + +[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là, +oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit +cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au +lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins +métaphysiques [c]: + + _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo + Tortilium coronarum..._ + +Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces. + +_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, +suavissimam._ + +_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_ + +Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?] + +[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620, +in-folio).] + +[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).] + +[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)] +] + +Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des +reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude +rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur +précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels +peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi +que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide +pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie +autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la +mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections +d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son +orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation +défaille si les autres ne la confirment. + +[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il +entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de +Saints_, p. 423.)] + +Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, +réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur +laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant +d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on +approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83]. + +[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son +ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est +bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un +esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses +pensées.] + +L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire +adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a +besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc +serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la +tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de +son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes +de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire, +il n'en était que le premier juge, et non pas le seul. + +[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort +belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la +Balance_).] + +Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus +forte, et multipliée selon son identité essentielle. + +Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, +cela fait un champ d'orties. + +Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et +tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base +sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les +orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment; +il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou +mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière +d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il +faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est +inviolable. + +Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule +des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la +salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric. + +Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le +désert. + +Février 1894. + + + III + + LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ + + +Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe +plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert +son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme +physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et +rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en +un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il +faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être +commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra +vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage +sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense. +Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le +crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva, +et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de +l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes +possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument +juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes +qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque +instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les +pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont +être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même +et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer +à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des +actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment. + + I + +La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de +vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même +quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange +perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme +et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions +communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et +souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de +capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que +le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et +jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules +droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi +les plus ordinaires gestes du commerce. + +Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux, +vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner +sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie; +se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction; +achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique, +d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe +du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier +principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de +pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée +de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans +l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la +supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent +se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles +haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir +et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces +actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment +celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du +Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable, +d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là +encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir, +le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est +pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de +pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours +sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous +faut chercher le principe de la charité parfaite. + +Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir, +sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la +nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir +inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la +charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité +de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité +de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois, +la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais +la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa +propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et +individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour +fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le +lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus +forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe +ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et +des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au +rythme, adéquat aux gestes divins. + +La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la +prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations +qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il +ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa +couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la +succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela, +l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il +atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en +quoi est impliqué le don de soi-même. + +Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement +le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et +le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense +l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde. +Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres, +s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un +mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite +inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes +de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie +par une grenouille. + + II + +Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses +mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas +plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots +leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus +conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne +pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à +l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles». + +L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date +sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à +faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope, +au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un +rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et +digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans +conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle +avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent +des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le +reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité +ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier +contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à +papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame: +savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus +adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui +envient un métier si généreusement productif et chez les petits +bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de +l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent +certifié par un numéro d'agenda. + +Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope +ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur +innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en +d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, +singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang +de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la +civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche +envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais +le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la +sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange, +l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une +insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature +qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une +charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que +savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le +pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le +sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit +est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle +s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible. + +Peut-on déshonorer la charité? + +Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait +la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne +déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la +danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à +l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables +des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent +être amoindris par la trahison d'un fait. + +Qui peut déshonorer la joie? + +Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il +faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme +pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que +la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre +d'une oeuvre secrète. + +Février 1896. + + + + + IV + + LA DESTINÉE DES LANGUES + + +On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné +de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement, +quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes +statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les +conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain +français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de +sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui +adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique +triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse. +Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et +que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme + +[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait +dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à +être dépouillée de tout caractère polémique.] + +les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une +revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un +recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la +simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe, +ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un +célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un +jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de +puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense +de longs commentaires. + +Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du +fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats +d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe +sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et +sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque +qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter +sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin +des vaines séances académiques. + +En voici l'exposé, repris à son commencement: + +Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand +nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits +bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur +éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois +bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le +japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse +sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a +entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des +langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas +de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus +de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à +moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois: +il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de +dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un +égale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est israélite, +devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion +au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un +peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois. + +Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance +byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe +occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes, +l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et +l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle +peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la +contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir +sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre +raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident +que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de +l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il +est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle +de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais +purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui +peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du +vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre +littérairement? + +C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de +cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à +la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue +française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de +l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour +cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe +vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner +rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera +croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple, +qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par +un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de +véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles +que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français +de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de +Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble, +une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la +destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur +fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose. +Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute +celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans +l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles. +Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la +richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la +langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives +du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire +absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine, +toujours inclinée du côté du bonheur sensible. + +Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain; +le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que +beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte, +dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence, +soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux +Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que +leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce +et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis +et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas +étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni +d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les +vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre. + +Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que +la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français +d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la +langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler +gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez +avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait +dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de +dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la +nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe +rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes +et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées, +vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui, +en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la +langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes, +les littératures seront encore une force; quand les armées auront été +anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines +d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa +volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les +enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant +que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la +vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte +que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes, +malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront +toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles +doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent +encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou +l'ancien français,--lesquelles? + +Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple +russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui +seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède +une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup +leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des +phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un +siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale. +Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves +dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins +factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête, +subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui +prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir +dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien. +Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes +mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau. + +Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le +portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore, +évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières +modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour +faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais +aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son +histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de +la moitié d'un continent immense. + +L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée +par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance +linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque +toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et +les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais +non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque +inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont +abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double +tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses +dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième +siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout +entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile. +C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur; +il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité +hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis +longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat +n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan +barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique +un refuge suprême. + +Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et +l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle +est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais +d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense; +au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse +d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez +n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme +un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre +terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile +encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance. +L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre, +par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct +national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, +la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu. + +[Note 86: Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui +fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs +écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que +doit donc être le terrien anglais?] + +L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue +littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands +écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme; +ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et +comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient +composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille, +comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés. +On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enlevée la +broderie admirable des images il ne reste de _Roméo et Juliette_ qu'un +conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une +langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est +l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais +des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si +peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou +d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à +la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la +langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être +déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à +entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de +son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres +anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce +triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, +dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une +Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de +Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives +intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie +humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre +est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture +claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité +de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer +des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des +choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques +distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les +revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le +caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés +dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même +pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la +religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le +reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à +l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant +en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se +liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que +Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que +l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées +ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois +siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les +travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession +dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps +elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles +sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et +toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par +l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi +les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine +a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille +de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage +marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent +jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De +même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur +crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les +coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. +Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une +seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle +dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom, +pendant cette longue période, fut connu sur le continent. + +[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette année même, +les juges anglais poursuivent comme _obscènes_ les livres de libre +philosophie scientifique édités par l'_University Press_: la _Pathologie +des Émotions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idéal_, +le _Rythme des pulsations_, _Responsabilité de déterminisme_. Ce dernier +ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres +que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet. +L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.] + +(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été +singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du +seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à +Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée. +Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe, +par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température +de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc +reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et +la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire +s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de +Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre +deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui +travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait +toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.) + +L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance +imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une +vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur +s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît +dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au +sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues +de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien, +la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la +plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple +italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force +linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot +étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette +délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés +verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction +de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les +autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent +pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui, +en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance +d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles +évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès +qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou +d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien +porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des +civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue +qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le +cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles +est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et +c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront +se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des +philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins. + +En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée +sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument +délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains +sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation +entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie +de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation +esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation +est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les +convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais +la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait +à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes +de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles +veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la +rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau _Zarathoustra_ +aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira +là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares +auront incendié Paris. + +A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle +des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on +l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés +chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler +français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs, +il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six +langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera +un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français, +qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques +poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on +écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin +socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation +d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons +maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science +élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La +contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État, +seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne +n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés +pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable +organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera +l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante +dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que +tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88]. + +[Note 88: M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à +Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne». +Voici l'anecdote résumée par _le Temps_ (7 février), d'après le +_Litterarische Echo_ de Berlin: + +«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut +peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre +visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant. +Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le +jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il +ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat +de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements +gymnastiques après avoir pris une douche froide. + +Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande +affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel +entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des +peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était +jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du +Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi +il n'y ait pas de frontières». + +Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche +devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra +que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes. +Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence +(Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des +langues prendra fin: une seule suffira. + +--Laquelle? + +--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, +l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour +les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de +mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la +douceur. + +Et Hugo continua, poursuivant son idée: + +--Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que +des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui +connaît cette langue absurbe? + +--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre +le français? + +--Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte. +Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République. + +--Et puis! + +--Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci +chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées, +etc».] + + + +La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et +tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui +vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas +inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins +amères et plus vérifiables. + +Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis +trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute +politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort; +dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le +patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus +grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle; +s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie +militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui +a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au +génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il +s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que +les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille +domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie +littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre, +n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain +français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante: +Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence +littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la +politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des +hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi +qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques. +D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre +unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet +leur génie égoïste et national. + +Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous +écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et +renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager +la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il +suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au +besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas +un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles +hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le +rôle de pasteurs de peuples. + +Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui +pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits +remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes: +nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer +un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces +mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une +maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle +n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses +faveurs. + +S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop +puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques, +c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au +corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais +non afin de favoriser les mains grossières. + +La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de +vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de +cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique, +le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente +inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui +qu'il y a un siècle? Loin de là ; il l'est beaucoup moins par l'abondance +des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi +des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière; +la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de +l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les +orthographes, même la française, apparaissent cristallines. + +[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de +la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale +de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme +cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et +pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est +fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question +difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les +Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre +littérature». Pour permettre d'apprécier la question,--et la bonne +foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une _pièce +justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent +que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la +connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; +aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la +collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et +tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si +prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre +information avant d'en faire état.] + +Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles +qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots +dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui +se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement +j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur +l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est +raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brôme_ ou +que _viz_ se lit _nameley_: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces +chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la +supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura +de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à +apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté, +autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits +graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article +pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur +arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui +ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à +lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième +pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages +suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que, +vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait +la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de +Hambourg. + +C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à +l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons, +puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait +traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de +compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de +notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne +m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il +faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent +sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls +savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la +valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire +ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la +revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés, +et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège, +échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et +on saurait quelque chose. + +Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous, +écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si +elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds. + +Janvier 1900. + + + + + APPENDICE + +PIÈCE JUSTIFICATIVE + + +LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE + +«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué la place considérable +que la langue française a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les +considérations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette +situation privilégiée--création de nombreuses églises wallonnes et +d'écoles françaises--ont forcément perdu, par suite des circonstances, +beaucoup de leur valeur. Cependant, le français garde son prestige et, +si la connaissance de notre idiome n'est plus considérée comme la plus +utile, l'étude du français reste toujours la plus attrayante et la plus +nécessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes +cultivés. + +»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française n'a trouvé un terrain +plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a créé des +associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province +des sections vivantes. Tout récemment encore, une section s'est fondée à +Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume. + +»Cette année le choix des conférenciers a été particulièrement heureux. +Mme Thénard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment à +la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et très mérité. En général, +les soirées dramatiques, qui offrent plus de variété et une note plus +gaie que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées du public. +Par tempérament ce dernier est plutôt froid, mais chaque fois que des +artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde à se +rompre et la soirée finit par une ovation. + +»On continue à lire de préférence les ouvrages français. Nos écrivains, +les romanciers spécialement, se sont créé dans ce pays une excellente +clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation à Paris ne tarde pas à +faire son apparition à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans +chaque ville, des sociétés de lecture fournissent à leurs membres, à +prix fort modérés, une foule de revues françaises très demandées. + +»En réalité, le français ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on +avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal +de Rotterdam résolut, il y a quelques années, de supprimer l'étude du +français dans les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit grand +bruit. Or, d'après nos renseignements puisés à la meilleure source, +toute l'affaire se réduit à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un +essai et il a supprimé le français dans une seule école publique. Cette +dernière n'est fréquentée que par des enfants de la petite bourgeoisie. +Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus +utile à leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes +les autres écoles le français reste inscrit au programme comme branche +obligatoire. + +»Même dans certains établissements libres, on consacre beaucoup de temps +et de soins à l'étude de la langue française. Ainsi, à l'institut de M. +Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines classes jusqu'à sept +heures par semaine à l'enseignement du français. Et les résultats sont +positivement remarquables. + +»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux +Pays-Bas, pour l'étude des langues vivantes, la méthode directe ou +intuitive, qui consiste à parler à l'enfant et à le faire parler dès le +début. Le maître chargé d'enseigner le français proscrit dans ses leçons +l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué une vive +opposition de la part des défenseurs de la vieille méthode des +traductions. Mais les progrès des élèves sont si rapides, la supériorité +de la nouvelle méthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu +beaucoup d'imitateurs et que la cause paraît gagnée. + +»Dans cet établissement modèle, les enfants commencent l'étude du +français dès l'âge de six ans, tandis que dans les autres écoles on ne +débute qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure +par jour--ces petits garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment +avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, les travaux des +élèves sont absolument remarquables. En narration française, beaucoup +d'entre eux dépassent la moyenne des jeunes Français aspirant au brevet +élémentaire. + + +»Naturellement, le français est aussi enseigné avec soin dans les +gymnases, dans les écoles secondaires et dans les classes supérieures +des écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement +libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache à la connaissance +de notre langue». + +(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.) + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + I.--Du Style ou de l'Écriture + II.--La Création subconsciente + III.--La Dissociation des idées + IV.--Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence + V.--Le Paganisme éternel. + I.--_Une religion d'art_ + II.--_Psychologie du Paganisme_ + VI.--La Morale de l'Amour + VII.--Ironies et Paradoxes. + I.--_Conseils familiers à un jeune écrivain_ + II.--_Dernière conséquence de l'idéalisme_ + III.--_Le Principe de la Charité_ + IV.--_La Destinée des Langues_ + + Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande + + + + + _DU MÊME AUTEUR_ + + + CRITIQUE + + _Le latin mystique_ (Étude sur la poésie latine du moyen âge), + 3e édition, 1 vol. in-8e. + + _L'Idéalisme_, 1 vol. in-12 écu + _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les + écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton), + 2 vol. gr. in-18. + _Esthétique de la Langue Française_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1. + + + ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES + + _Sixtine_, 2e édition, 1 vol. gr. in-18 + _Le Pèlerin du Silence_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _Les chevaux de Diomède_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18 + _Le Songe d'une Femme_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _Lilith_, 2e édition, 1 vol. in-8 écu + _Histoires magiques_, 2e édition, 1 vol. in-12 + _Proses moroses_, 2e édition, 1 vol. in-24 + _Théodat_, 1 vol. in-12 + _Les Saintes du Paradis_, petits poèmes avec 29 bois + originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + +***** This file should be named 17541-0.txt or 17541-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17541/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La culture des ides + +Author: Remi de Gourmont + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + REMY DE GOURMONT + + La + + Culture des Ides + + DU STYLE OU DE L'CRITURE--LA CRATION + SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDES + STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE + LE PAGANISME TERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR + IRONIES ET PARADOXES + + DEUXIME DITION + + + PARIS + SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE + XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV + + MCM + + + + + + + + DU STYLE OU DE L'CRITURE + + I + + Et ideo confiteatur eorum stultitia, + qui arte, scientiaque immnunes, + de solo ingenio confidentes, ad + summa summe canenda prorumpunt; + a tanto prosuntuositate + desistant, et si anseres naturali + desidia sunt, nolint astripetam + aquilam imitari. + + DANTIS ALIGHIERI, + _De vulgari eloquio_, II. 4. + + +Dprcier l'criture, c'est une prcaution que prennent de temps +autre les crivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de +leur mdiocrit et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dpit que +l'impuissant renonce la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y +avoir de l'amertume dans le ddain public d'un homme qui confesse +l'ignorance premire de son mtier ou l'absence du don sans lequel +l'exercice de ce mtier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces +pauvres se glorifient de leur indigence; ils dclarent que leurs ides +sont assez belles pour se passer de vtement, que les images les plus +neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanit jets sur le +nant de la pense, que ce qui importe, aprs tout, c'est le fond et non +la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils +peuvent parler ainsi trs longtemps, car ils possdent une meute de +clichs nombreuse et docile, mais pas mchante. Il faut plaindre les +premiers et mpriser les seconds et ne leur rien rpondre, sinon ceci: +qu'il y a deux littratures et qu'ils font partie de l'autre. + +Deux littratures: c'est une manire de dire provisoire et de prudence, +afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du +jardin o elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littratures et +deux provinces, il faudrait gorger immdiatement presque tous les +crivains franais; cela serait une besogne bien malpropre et de +laquelle, pour ma part, je rougirais de me mler. Laissons donc; la +frontire est trace; il y a deux sortes d'crivains: les crivains qui +crivent et les crivains qui n'crivent pas,--comme il y a les +chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix. + +Il semble que le ddain du style soit une des conqutes de +quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l're dmocratique, il n'avait jamais +t question que pour les bafouer des crivains qui n'crivent pas. +Depuis Pisistrate jusqu' Louis XVI, le monde civilis est unanime sur +ce point: un crivain doit savoir crire. Les Grecs pensaient ainsi; les +Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par crire trs mal, +voulant crire trop bien. S. Ambroise estimait l'loquence au point de +la considrer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S. +Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Trait des Psaumes_, +n'hsite pas dire que le mauvais style est un pch. Ce n'est donc pas +du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence prsente +pour la littrature informe; mais comme le christianisme est +ncessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la +beaut extrieure, on pourrait supposer que le got du mauvais style est +une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitime sicle, +souille la terre de France: le mpris du style et l'hypocrisie des +moeurs sont des vices anglicans[1]. + +[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme cette +poque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants +dmarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du +Protestantisme en France au XVIIIe sicle_ (1872).] + +Cependant si le dix-huitime sicle crit mal, c'est sans le savoir; il +trouve que Voltaire crit bien, surtout en vers; il ne reproche Ducis +que la barbarie de ses modles; il a un idal; il n'admet pas que la +philosophie soit une excuse de la grossiret littraire; on versifie +les traits d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et +jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre o il n'en faut pas de +l'art et du beau langage le conduisit adopter un style moyen, propre +rehausser tous les sujets vulgaires et humilier tous les autres. Avec +de bonnes intentions, le dix-huitime sicle finit par crire comme le +peuple du monde le plus rfractaire l'art: l'Angleterre et la France +signrent ce moment une entente littraire qui devait durer jusqu' la +venue de Chateaubriand et dont le _Gnie du Christianisme_ [2] fut la +dnonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le sicle, il +n'y a plus qu'une manire d'avoir du talent, c'est de savoir crire, et +non plus la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition +invaincue, aussi vieille que le premier veil du sens de la beaut dans +l'intelligence humaine. + +[Note 2: Ce livre, si mal connu et dfigur dans ses ditions pieuses. +Rien de moins pieux cependant et de moins difiant au del du premier +tome que cette encyclopdie singulire et confuse o on trouve _Ren_ et +des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs. +C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de +reconstruction sociale. En voici le titre complet: Gnie du +Christianisme ou Beauts de la religion chrtienne par Franois-Auguste +Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Spulcre, +f.s.g., n 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.] + +Mais la manire du dix-huitime sicle[3] rpondait trop bien aux +tendances naturelles d'une civilisation dmocratique; ni Chateaubriand, +ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui prcipite le +troupeau vers la plaine verte o il y a de l'herbe et o il n'y aura +plus que de la poussire quand le troupeau aura pass. On jugea inutile +bientt de cultiver un paysage destin aux dvastations populaires; il y +eut une littrature sans style comme il y a des grandes routes sans +herbe, sans ombre et sans fontaines. + +[Note 3: Quand on parle du dix-huitime sicle, il faut toujours mettre + part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui +fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un pote.] + + + + + II + + +Le mtier d'crire est un mtier, et j'aimerais mieux qu'on le mt son +ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul + part des autres manifestations de l'activit des hommes. A part, il +peut tre ni, sous prtexte d'honneurs, et tellement loign de tout ce +qui est vivant qu'il meure de son isolement; son rang dans une des +niches symboliques le long de la grande galerie, il suggre des ides +d'apprentissage et d'outillage; il loigne de lui les vocations +impromptues; il est svre et dcourageant. + +Le mtier d'crire est un mtier; mais le style n'est pas une science. +Le style est l'homme mme et l'autre formule, de Hello, le style est +inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la +couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le mtier +d'crire; on ne peut apprendre avoir un style; on ne peut teindre son +style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les +matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu avoir un +style qu'au cours de la vie souvent on dsapprend; quand la force vitale +est moindre on crit moins bien; l'exercice, qui amliore d'autres dons, +gte parfois celui-l. + +crire, c'est trs diffrent de peindre ou de modeler; crire ou parler, +c'est user d'une facult ncessairement commune tous les hommes, d'une +facult primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire +toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou +dix mille pages, tous les traits de l'art d'crire sont de vaines +esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par o l'aborder; +elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'pines +qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent. + +Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister, +c'est se diffrencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la +langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et +cependant que cela soit la fois le langage de tous et le langage d'un +seul. Le style se constate; en tudier le mcanisme est inutile au point +o l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les +produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose +en papier parfum ressemble la rose. + +Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre crite, la mise +en oeuvre par le style accrot son importance. C'tait l'opinion de +Buffon, que toutes les beauts qui se trouvent dans un ouvrage bien +crit, tous les rapports dont le style est compos sent autant de +vrits aussi utiles et peut-tre plus prcieuses pour l'esprit humain +que celles qui peuvent faire le fond du sujet. Et c'est aussi, malgr +le ddain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui +vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire tait +possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de +l'_Antiquit dvoile_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y +avait de mdiocre en lui que sa manire d'crire; et n'est-ce point +parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme +Diderot, n'a jamais eu que des heures de rputation et que sitt qu'on +ne parle plus de lui, il est oubli? + +Cette prpondrance inconteste du style fait que l'invention des thmes +n'a pas un grand intrt en littrature. Pour crire un bon roman ou +quelque drame viable, il faut ou lire un sujet si banal qu'il en soit +nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du gnie pour en tirer +parti, _Romo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragdies +de Shakespeare ne sont qu'une suite de mtaphores brodes sur le canevas +de la premire histoire venue. Shakespeare n'a invent que ses vers et +ses phrases: comme les images en taient nouvelles, cette nouveaut a +ncessairement confr la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_, +ide pour ide, avait t versifi par Christophe Marlowe, ce ne serait +qu'une obscure et maladroite tragdie que l'on citerait comme une +bauche intressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses +thmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des +siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limite, encore que +flexible l'infini; mais, autre sicle, autre histoire. M. Aicard, s'il +avait du gnie, n'et pas traduit _Othello_, il l'et refait, comme +l'ingnu Racine refaisait les tragdies d'Euripide. Tout aurait t dit +dans les cent premires annes des littratures si l'homme n'avait le +style pour se varier lui-mme. Je veux bien qu'il y ait trente-six +situations dramatiques ou romanesques, mais une thorie plus gnrale +n'en peut, en somme, reconnatre que quatre. L'homme tant pris pour +centre, il a des rapports: avec lui-mme, avec les autres hommes, avec +l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littrature +rentre ncessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au +monde qu'un seul et unique thme, et que cela ft _Daphnis et Chlo_, il +suffirait. + +Une des excuses des crivains qui ne savent pas crire est la diversit +des genres. Ils croient qu' celui-ci convient le style et celui-l, +rien. Il ne faut pas, disent-ils, crire un roman du mme ton qu'un +pome. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton +et quand un livre manque d'criture, il manque de tout: il est invisible +ou, comme on dit, il passe inaperu. Cela convient. Au fond, il n'y a +qu'un genre: le pome; et peut-tre qu'un mode, le vers, car la belle +prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la +prose. Buffon n'a crit que des pomes, et Bossuet et Chateaubriand et +Flaubert. Les _poques de la Nature_, si elles meuvent les savants et +les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse pope. M. +Brunetire a parl avec une ingnieuse hardiesse de l'volution des +genres; il a montr que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de +la grande fort lyrique o Victor Hugo plus tard se fit bcheron. Mais +je prfre l'ide qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; +cela est d'ailleurs plus conforme aux dernires philosophies et la +dernire science: l'ide d'volution va disparatre devant celle de +permanence, de perptuit. + +Si on peut apprendre crire? Il s'agit du style: c'est demander si M. +Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. +Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si +l'homme qui imite les marbres prcieux en secouant d'un coup vif son +pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le +_Pauvre Pcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien +les tristes faades des maisons parisiennes ne pourrait pas, aprs vingt +leons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de +Philippe Pot? + +Si on peut apprendre crire? Il s'agit des lments d'un mtier, de ce +qui s'enseigne aux peintres dans les acadmies: on peut apprendre cela; +on peut apprendre crire correctement la manire neutre, comme on +grava la manire noire. On peut apprendre crire mal, c'est--dire +proprement et de manire mriter un prix de vertu littraire. On peut +apprendre crire trs bien, ce qui est une autre faon d'crire trs +mal. Qu'ils sont mlancoliques, ces livres qui sont trs bien; et puis, +c'est tout. + + + + + III + + +M. Albalat a donc publi un manuel qui s'appelle: _l'Art d'crire +enseign en vingt leons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel et +certainement fait partie de la bibliothque de M. Dumouchel, professeur +de littrature, qui l'et recommand ses amis, Bouvard et Pcuchet: +Alors ils se demandrent en quoi consiste prcisment le style, et, +grce des auteurs indiqus par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous les genres. Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles +les remarques de M. Albalat et ils sont consterns d'apprendre que le +_Tlmaque_ est mal crit et que Mrime gagnerait tre condens. Ils +rejettent M. Albalat et se mettent sans lui leur histoire du duc +d'Angoulme. + +Je ne suis pas surpris de leur rsistance; peut-tre ont-ils senti +obscurment que l'inconscient se rit des principes, de l'art des +pithtes et de l'artifice des trois jets gradus. Que le travail +intellectuel, et en particulier le travail d'crire, chappe en trs +grande partie l'autorit de la conscience, si M. Albalat l'avait su il +aurait t moins imprudent et n'aurait pas divis les qualits d'un +crivain en deux sortes: les qualits naturelles et les qualits que +l'on peut acqurir,--comme si une qualit, c'est--dire une manire +d'tre et de sentir, tait quelque chose d'extrieur et qui se surajoute +comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans +mme le vouloir et malgr toute volont adverse. La plus longue patience +ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et +celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en critures, si +son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'aprs les +retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondment +diffrente. Mais le trait de force, il n'y a que le matre qui le +donne. Cela dcourage Pcuchet. Le trait du matre en critures d'art, +mme de force, est ncessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou +bien, le trait souligne le dtail qu'il est d'usage de faire valoir et +non celui qui avait frapp l'oeil intrieur, inhabile mais sincre, de +l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat +l'abstrait et il dfinit le style l'art de saisir la valeur des mots et +les rapports des mots entre eux; et le talent, d'aprs lui, consiste, +non pas se servir schement des mots, mais dcouvrir les nuances, +les images, les sensations qui rsultent de leurs combinaisons. + +Nous voil donc dans le verbalisme pur, dans la rgion idale des +signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des +dessins qui donnent l'illusion d'tre reprsentatifs du monde des +sensations. Ainsi pris rebours le problme est insoluble; il peut +arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient +vocatrices de la vie et mme d'une vie dtermine, mais le plus souvent +la combinaison restera inerte; la fort se ptrifie; une critique du +style devait commencer par une critique de la vision intrieure, par un +essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les +images dans le livre de M. Albalat, mais tout la fin; et ainsi le +mcanisme du langage est dmontr rebours, puisque le premier pas est +l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procds +naturels du style commencerait la sensation pour aboutir l'ide +pure,--si pure qu'elle ne correspond rien, non seulement de rel, mais +de figuratif. + +S'il y avait un art d'crire, ce serait l'art mme de sentir, l'art de +voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit rellement, +soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une thorie du +style serait celle o l'on essaierait de montrer comment se pntrent +ces deux mondes spars, le monde des sensations et le monde des mots. +Il y a l un grand mystre, puisque ces deux mondes sont infiniment loin +l'un de l'autre, c'est--dire parallles: il faut y voir peut-tre une +sorte de tlgraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux +cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dpendance +mutuelle est loin d'tre parfaite et aussi claire dans la ralit que +dans une comparaison mcanique: en somme, les mots et les sensations ne +s'accordent que trs peu et trs mal; nous n'avons aucun moyen sr, que +peut-tre le silence, pour exprimer nos penses. Que de circonstances +dans la vie, o les yeux, les mains, la bouche muette sont plus +loquents que toutes paroles[4]! + +[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une tude sur le _Monde des +mots_, de dterminer si les mots ont vraiment une signification, +c'est--dire une valeur constante.] + + + + + IV + + +L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'tant pas scientifique; +cependant, il en a tir une mthode pratique dont on peut dire que +si elle ne formera aucun crivain original,--il le sait bien +lui-mme,--elle pourrait attnuer, non la mdiocrit, mais l'incohrence +des discours et des critures auxquels l'usage nous contraint de prter +quelque attention. Cela est d'ailleurs indiffrent; ce manuel serait +inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres +garderaient leur intrt de documentation et d'exposition. Le dtail est +excellent; et voici par exemple les pages o il est dmontr que l'ide +est lie la forme et que changer la forme c'est modifier l'ide: +Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est +mauvaise,--cela ne signifie rien. Voil de bons principes, quoique +l'ide puisse exister comme rsidu de sensation, indpendante des mots +et surtout d'un choix de mots; mais les ides toutes nues l'tat de +larves errantes n'ont aucun intrt. Peut-tre mme appartiennent-elles + tout le monde; peut-tre toutes les ides sont-elles communes +tous? Mais comme celle-ci qui se promne, attendant un vocateur, va se +rvler diffrente selon la parole qui l'aura sortie des tnbres! Que +vaudraient, dpouilles de leur pourpre, les ides de Bossuet? Ce sont +celles du premier sminariste qui passera et, s'il les profrait, les +gens reculeraient, humilis de tant de sottise, qui s'y enivrent dans +les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si, +aprs avoir cout avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet, +on les retrouve dans les discours bas de quelque snateur, dans les +tristes commentaires de la presse dvoue. C'est pour cela que les +potes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se +ressemblent tous dans l'uniformit pnible d'une pompe normalienne. Si +Virgile avait crit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, +il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent racl +ses parchemins pour substituer ses vers quelque bon contrat de louage +d'un intrt sr et durable. A propos de ces vidences, M. Albalat se +plat rfuter l'opinion de M. Zola, que la forme est ce qui change et +passe le plus vite et que on gagne l'immortalit en mettant debout +des cratures vivantes. Autant que cette dernire phrase se peut +interprter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est +indpendant de la forme. Peut-tre est-ce encore moins clair; peut-tre +cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trzne, tait +sans forme et sans couleur; seulement il tait mort. Tout ce que l'on +peut concder cette thorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle +et d'une forme originale, si elle survit son sicle, et plus, +sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur +l'injonction traditionnelle des ducateurs. Dcouverte maintenant au +fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations +archologiques; elle intresserait au mme degr que la _Chanson de +Roland_; mais en comparant les deux pomes, on constaterait, mieux qu'on +ne l'a fait encore, qu'ils correspondent des moments de civilisation +extrmement diffrents puisque l'un est rdig tout en images (un peu +roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptes. Il +n'y a d'ailleurs aucune relation ncessaire entre le mrite et la dure +d'une oeuvre; mais quand un livre a survcu, les auteurs d'analyses et +extraits conformes au programme savent trs bien prouver sa perfection +inimitable et ressusciter, le temps d'une confrence, la momie qui va +retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mler l'ide +de gloire l'ide de beaut; la premire est tout fait dpendante +des rvolutions de la mode et du got; la seconde est absolue, dans +la mesure o le sont les sensations humaines; l'une dpend des moeurs, +l'autre dpend de la loi. + +La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la +forme pourrait survivre la matire qui en est la substance; si la +beaut d'un style s'efface ou tombe en poussire, c'est que la langue +a modifi l'agrgat de ses molcules, les mots, et les molcules +elles-mmes, et que ce travail intrieur ne s'est pas fait sans +boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont +pass, ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles, +c'est parce que l'humidit a gonfl le ciment o la peinture est embue. +Les langues se gonflent comme le ciment et s'caillent; ou plutt elles +font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur +corce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les +noms d'amour gravs mme leur chair. + +Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui +n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous tions dmiurges? +Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme partir du moment o +il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions vivre dans +la minute, nous accommoder de l'heure qui passe, mme mauvaise, +laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse +intellectuelle--quoique parfois une navet d'homme de gnie. Il est +bien illogique de vouloir l'immortalit des oeuvres lorsqu'on affirme +et lorsqu'on dsire la mortalit des mes. Le Virgile de Dante vivait +au del de la vie sa gloire devenue ternelle: de cette conception +blouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est +prfrable d'teindre tout fait. + +Cela n'empche pas qu'il faille crire pour les hommes comme si on +crivait pour les anges et de raliser ainsi, selon son mtier et selon +sa nature, le plus possible de beaut, mme passagre et trs +prissable. + + + + + V + + +Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le +style fleuri et le style simple, le sublime et le tempr, M. Albalat +les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux +sortes de style: le style banal et le style original. S'il tait permis +de compter les degrs du mdiocre au pire, comme du passable au parfait, +l'chelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de +la _Lgende de Saint-Julien l'Hospitalier_ une oraison parlementaire +qu'en vrit on se demande s'il s'agit de la mme langue, s'il n'y a pas +deux langues franaises et en dessous une infinit de dialectes presque +impntrables les uns aux autres. A propos du style politique, M. +Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeur fidle en ses discours aux +mots traditionnels, ne le comprend que trs mal et seulement en gros, +comme s'il s'agissait d'une langue trangre que l'on entend un peu, +mais qu'on ne parle pas. Il crivait cela il y a vingt-sept ans, +mais les journaux, plus rpandus, n'ont gure modifi les habitudes +populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il +y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne +lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style; +il gote surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularit +bien plus littraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort, +en qui les Parisiens ont longtemps retrouv leur vieil idal: un +tranche-montagne spirituel et verbeux. + +[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._] + +M. Rochefort est d'ailleurs un crivain original et l'un de ceux qu'on +devrait citer d'abord pour dmontrer que le fond n'est rien sans la +forme: il suffit de lire un peu au del de son article. Cependant, nous +sommes peut-tre dupes; voil bien un demi-sicle que nous le sommes +de Mrime, dont M. Albalat cite une page titre de spcimen du style +banal! Allant plus loin, jusqu' son jeu favori, il corrige Mrime et +propose notre examen les deux textes juxtaposs; en voici un morceau: + + _Bien qu'elle ne ft pas | Sensible au plaisir d'attirer + insensible_ au plaisir _ou la | srieusement[7] un homme aussi + vanit d'inspirer un sentiment | lger, elle n'avait jamais pens + srieux_ un homme aussi lger | que cette affection pt devenir + _que l'tait Max dans son | dangereuse. + opinion_, elle n'avait jamais | + pens que cette affection pt | + devenir _un jour_ dangereuse | + _pour son repos_[6]. | + + +[Note 6: M. Albalat a soulign tout ce qu'il juge banal ou inutile.] + +[Note 7: Variantes proposes par M. Albalat: _de rduire_, _de +conqurir_.] + +On ne peut nier tout au moins que le style du svre professeur ne soit +fort conomique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis ce +traitement, le pauvre Mrime, dj peu fcond, se trouverait rduit +la paternit de quelques plaquettes, alors symboliques de sa lgendaire +scheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompes, M. Albalat +tend Lamartine lui-mme sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la +finesse de sa peau rougissante comme quinze ans sous les regards_ en +sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que +biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et +relveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase amliore; ce +remplissage est une observation trs fine faite par un homme qui a +beaucoup regard des visages de femmes, par un homme plus tendre que +sensuel, touch par la pudeur plutt que par le prestige charnel. Bon ou +mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable. + +M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichs, mais sa critique +est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichs _chaleur +bienfaisante_, _perversit prcoce_, _motion contenue_, _front fuyant_, +_chevelure abondante_ ni mme _larmes amres_ car des larmes peuvent +tre amres et des larmes peuvent tre douces. Il faut comprendre aussi +que l'expression qui est l'tat de clich dans un style peut se +trouver dans un autre l'tat d'image renouvele. _motion contenue_ +n'est pas plus ridicule qu'_motion dissimule_; quant _front fuyant_, +c'est une expression scientifique et trs juste qu'il suffit d'employer + propos. Il en est de mme des autres. Si on bannissait de telles +locutions, la littrature deviendrait une algbre qu'il ne serait plus +possible de comprendre qu'aprs de longues oprations analytiques; si on +les rcuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver +encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un +mystre. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et +les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le +clich vritable, comme je l'ai expliqu antrieurement, se reconnat +ceci que l'image qu'il dtient en est mi-chemin de l'abstraction, au +moment o, dj fane, cette image n'est pas encore assez nulle pour +passer inaperue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de +mouvement qu' la volont de l'intelligence[8]. Trs souvent, dans le +clich, un des mots a gard un sens concret et ce qui nous fait sourire +c'est moins la banalit de la locution que l'accolement d'un mot vivant +et d'un mot vanoui. Cela est trs visible dans les formules telles que: +_le sein de l'Acadmie_, _l'activit dvorante_, _ouvrir son coeur_, _la +tristesse tait peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_, +_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichs o tous les mots +semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres o ils +semblent tous morts: _il tait au comble de ses voeux_. Mais ce dernier +clich s'est form un moment o le mot _comble_ tait trs vivant et +tout fait concret; c'est parce qu'il contient encore un rsidu d'image +sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le +prcdent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe +concret de cette ide est _colorier_, et il s'allie trs mal avec +_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais o mnerait un travail minutieux +sur cette partie de la langue dont la fermentation est inacheve; sans +doute finirait-on par dmontrer assez facilement que dans la vraie +notion du clich l'incohrence a sa place ct de la banalit. Pour la +pratique du style, il y aurait l matire des avis motivs que M. +Albalat pourrait faire fructifier. + +[Note 8: Voir le chapitre du _Clich_, dans _l'Esthtique de la Langue +franaise_.] + + + + + VI + + +Il est fcheux que le chapitre des priphrases soit expdi en quelques +lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes +remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose +allgue. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouv des +nigmes sur les cylindres babyloniens (l'nigme du vent peu prs dans +les termes o nos enfants la connaissent), est peut-tre l'origine mme +de toute la posie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire, +le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour +tre, non pas mme compris, mais devin. La priphrase, telle que manie +par les potes didactiques, n'est peut-tre ridicule que par +l'impuissance potique dont elle tmoigne, car il y a bien des manires +agrables de ne pas nommer ce que l'on veut voquer. Le vritable pote, +matre de son langage, n'use que de priphrases si nouvelles la fois +et si claires dans leur pnombre que toute intelligence un peu sensuelle +les prfre au mot trop absolu; il ne veut ni dcrire, ni piquer la +curiosit, ni faire preuve d'rudition. Mais quoi qu'il fasse il crit +par priphrase et il n'est pas sr que toutes celles qu'il a cres +demeurent longtemps fraches; la priphrase est une mtaphore: elle dure +ce que durent les mtaphores. A la vrit, il y a loin de la priphrase +de Verlaine, vague et toute musicale, + + Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux + Inquitait le col des belles sous les branches, + +aux nigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver soie: + + L'amant des feuilles de Thisb! + +Ici M. Albalat cite fort propos les paroles de Buffon: que rien ne +dgrade plus un crivain que la peine qu'il se donne pour exprimer des +choses ordinaires ou communes d'une manire singulire ou pompeuse. On +le plaint d'avoir pass tant de temps faire de nouvelles combinaisons +de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit. Delille s'est +rendu clbre par son got pour la priphrase didactique; mais je crois +qu'il a t mal jug. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait +dcrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa potique et la +mdiocrit de son talent; il n'est imprcis que par impuissance et il +n'est trs mauvais que quand il est imprcis. Mthode ou impritie, cela +nous a valu d'amusantes nigmes: + + Ces monstres qui de loin semblent un vaste cueil. + + L'animal recouvert de son paisse crote, + Celui dont la coquille est arrondie en vote. + + L'quivoque habitant de la terre et des ondes. + + Et cet oiseau parleur que sa triste beaut + Ne ddommage pas de sa strilit. + + Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts. + L pour l'art des Didot Annonay voit paratre + Les feuilles o ces vers seront tracs peut-tre. + + Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses, + De deux rgnes rivaux races miraculeuses. + + Le puissant agaric, qui du sang panch + Arrte les ruisseaux, et dont le sein fidle + Du caillou ptillant recueille l'tincelle. + +ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'o sont +tires ces charades, soit un pome entirement mprisable. L'abb +Delille avait son mrite. Prives des plaisirs du rythme et du nombre, +nos oreilles extnues par les versifications nouvelles finiraient par +retrouver un certain charme des vers pleins et sonores qui ne sont pas +ennuyeux, des paysages un peu svres, mais larges et pleins d'air, + + ......................Soit qu'une frache aurore + Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'clore, + Soit que l'astre du monde, en achevant son tour, + Jette languissamment les restes d'un beau jour. + + + + + VII + + +Cependant M. Albalat se demande: comment tre original et personnel? +Sa rponse n'est pas trs claire. Il conseille le travail et conclut: +l'originalit est un effort incessant. Voil une bien fcheuse illusion. +Des qualits secondaires seraient sans doute plus faciles acqurir, +mais la concision, par exemple, est-elle une qualit absolue? Rabelais +et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils +tre blms parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude +d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient l'esprit et +d'accumuler dans la mme phrase jusqu' douze quinze pithtes? Les +exemples donns par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua +n'avait pas jou, sous l'oeil de Ponocrates, deux cents et seize jeux +diffrents, tous trs beaux, cela serait trs fcheux, quoique les +grandes rgles de l'art d'crire soient ternelles. + +La concision est parfois le mrite des imaginations rtives; l'harmonie +est une qualit plus rare et plus dcisive. Il n'y a rien relever dans +ce que dit M. Albalat ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux +rapports ncessaires qu'il y aurait entre la lgret, par exemple, +ou la lourdeur d'un mot et l'ide qu'il dtient. Illusion ne de +l'accoutumance, que l'analyse des sons dtruit. Ce n'est pas seulement, +dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous +avons fait le mot _frmir_; c'est par le rapport du son avec l'motion +exprime. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_, +_pesant_, _lger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du +sens intime qui les a reconnus et adopts comme analogues l'impression +de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait t +plus vers dans la linguistique, il et invoqu sans doute la thorie +des racines, ce qui donnait ses sottises une apparence de force +scientifique; tel quel, le petit paragraphe du clbre orateur serait +trs agrable discuter. Il est bien vident que si _suave_ et _suaire_ +voquent des impressions gnralement loignes, cela ne tient pas la +qualit de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de +prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et +les autres monosyllabes du mme ton; _rugir_ est-il plus violent que +_rougir_ ou que _vagir_? _Lger_ est la contraction d'un mot latin, de +cinq syllabes, _leviarium_; si _lgre_ porte sa signification, +_mgre_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que +_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique +original latin est _pensare_. Quant _lourd_, c'est le mot _luridus_, +qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, tranger, +paysan, lourd, voil sans doute sa gnalogie. _Lourd_ n'est pas plus +lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons _mauve_ et _velours_! Si +l'anglais _thin_ contient l'ide de _mince_, comment se fait-il que +l'ide d'_pais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que +l'esprit charge du sens qu'il lui plat: il y a des rencontres, il y +a des accords fortuits entre tels sons et tels ides; il y a _frmir_, +_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi: +_frein_, _frre_, _frle_, _frne_, _fret_, _frime_ et vingt autres +sonorits analogues pourvues chacune d'un sens trs diffrent. + +[Note 9: _L'art d'crire_, p. 138.] + +M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres o il +traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des +phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style +_dscrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti. +Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes. +L'arbre a t jet par terre, ses branches tailles; il n'y a plus qu' +en faire des fagots. + +A partir de la neuvime leon, _l'Art d'crire_ devient didactique +encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'locution. +Comment M. Albalat parvient-il superposer ces trois moments, qui +n'en font qu'un, de l'oeuvre littraire, je ne saurais l'exprimer sans +beaucoup de tourment. _L'art de dvelopper un sujet_ m'a t refus par +la Providence; je m'en remets de ce soin l'inconscient, et je ne sais +pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au +rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant _l'locution_, je +ne me fierais qu'avec malaise au procd des refontes. On ne refond +pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la mme chose que +j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde. +Mais voil bien qui prouve l'inanit des conseils littraires: Thophile +Gautier crivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les +paquets d'o pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre, +les pages compliques du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon +recopia dix-huit fois les _poques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune +importance parce que, M. Albalat aurait d le dire, il y a des crivains +qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail +lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de +voir extriorise leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, +c'est--dire pour la comprendre. Cependant, mme dans le cas des +corrections mentales, la revision extrieure est souvent profitable, +pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrter, qu'on +apprenne finir[11]. Trop souvent le dmon du Mieux a tourment des +intelligences et les a strilises; il est vrai que c'est aussi un grand +malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui +qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se ddouble et se voit? Il y +a Verlaine; il y a Mallarm. Il faut obir son gnie. + +[Note 10: Ou plutt fit recopier par ses secrtaires. Il remaniait +ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet: +les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.] + +[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite +M. Albalat, page 213.] + +M. Albalat excelle dans les dfinitions. La description est la peinture +anime des objets. Il veut dire que, pour dcrire, il faut se placer +comme un peintre devant le paysage, soit rel, soit intrieur. D'aprs +l'analyse qu'il fait d'une page de _Tlmaque_, il semble bien que +Fnelon n'ait t dou que fort mdiocrement de l'imagination visuelle +et plus mdiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premires +lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois +le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment +devenu pour nous le type mme du style inexpressif, mais je persiste +croire qu'il a eu sa fracheur et sa grce et que le got d'un moment +fut lgitimement sduit. Souriant de cette opulence de papier dor et de +fleurs peintes, idal d'un archevque rest sminariste, nous oublions +qu'on n'avait pas dcrit la nature depuis l'_Astre_; ces oranges +douces, ces sirops tremps d'eau de source furent des rafrachissements +de paradis. C'est de la mchancet que de comparer Fnelon, non pas +mme Homre, mais l'Homre de Leconte de Lisle. Les trop bonnes +traductions, celles qu'on peut appeler de littralit littraire, ont +en effet ce rsultat invitable de transformer en images concrtes et +vivantes tout ce qui de l'original tait pass l'abstraction {~GREEK +CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER +OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH +TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK +SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} voulait-il dire qui a des +bras blancs ou n'tait-ce plus qu'une pithte puise? {~GREEK CAPITAL +LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK +SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER +NU~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} donnait-il +une image comme blanche pine ou une ide neutre comme aubpine, qui a +perdu sa valeur reprsentative? Nous n'en savons rien. Mais juger des +langues passes par les langues prsentes, on doit supposer que la plus +grande partie des pithtes homriques taient dj passes +l'abstraction au temps d'Homre[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade +mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les trangers peuvent le +trouver dans une oeuvre aussi suranne pour nous que _Tlmaque_: _mille +fleurs naissantes maillaient les tapis verts_ n'est un clich que lu +pour la centime fois; nouvelle, l'image serait ingnieuse et picturale. +Traduits par Mallarm, les pomes d'Edgard Poe acquirent une vie +mystrieuse la fois et prcise qu'ils n'ont pas au mme degr dans +l'original. Et de la _Mariana_ de Tennyson, agrables vers pleins de +lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarm, par la +substitution du concret l'abstrait, fit une fresque aux belles +couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme +une prface une thorie de la traduction; ici, elles suffiront +indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des +textes d'une mme langue et d'une mme poque. J'ai dj expliqu la +formation historique des clichs; Mallarm a pu voir de son vivant--et +s'il nous avait t conserv, qu'il en et souffert!--quelques-unes de +ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes, +couches, demi mortes, dans les vers neutres et la prose dcalque de +plus d'un de ses trop fervents admirateurs. + +[Note 12: Je suppose que l'on a cess de croire que les pomes homriques +aient t composs au petit bonheur par une multitude de rapsodes de +gnie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir +l'Iliade et l'Odysse.] + +Il est trs difficile de se rendre compte, aprs cinquante ans, du degr +d'originalit d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables +selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du prsent et aussi +accorder quelque crance aux observations contemporaines d'une oeuvre. +Barbey d'Aurevilly a relev dans George Sand une profusion _d'anges de +la destine_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent +certainement pas invents par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie +de son style relav; mais les et-elle imagins, ces tropes dcrpits, +qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux +bords frotts de miel remonte aux temps obscurs de la mdecine +prhippocratique: les clichs ont la vie dure! M. Albalat note avec +raison qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir. Il y en +a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en +appelant la lune une morne lampe, Leconte de Lisle ait rafrachi trs +heureusement la lampe d'or de Lamartine. M. Albalat, qui prouve +beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets: +la lune, les toiles, la rose, l'aurore et tous les mots potiques; on +obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilit pour la psychologie +verbale et l'tude des sentiments lmentaires. Peut-tre saurait-on +enfin pourquoi la lune est si chre aux potes? En attendant il nous +annonce son prochain livre: La formation du style par l'assimilation +des auteurs, et je suppose que, la srie acheve, tout le monde crira +trs bien et qu'il y aura dornavant un bon style moyen en littrature, +comme il y en a un en peinture et dans les diffrents beaux-arts que +l'tat protge si heureusement. Pourquoi pas une Acadmie Albalat, comme +une Acadmie Julian? + +Voil donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas +de but, que d'tre de pure analyse et dsintress. Mais s'il devait +avoir une influence, s'il devait multiplier les crivains honorables, il +faudrait le maudire. La littrature et tous les arts, au lieu d'en +mettre le manuel la porte de tous, il serait plus sage d'en +transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de +secrets. Pour tre un crivain, il suffit d'avoir le talent naturel de +son mtier, d'exercer ce mtier avec persvrance, de s'instruire un peu +plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant +l'art de crer des images, il faut croire qu'il est absolument +indpendant de toute culture littraire, puisque les plus belles images, +les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous +les jours, oeuvre sculaire de l'instinct, floraison spontane du jardin +intellectuel. + +Fvrier 1899. + + + + + LA CRATION SUBCONSCIENTE[13] + + I + + +Des hommes ont reu un don particulier qui les distingue fortement +d'entre leurs semblables; discoboles ou stratges, potes ou bouffons, +statuaires ou financiers, ds qu'ils dpassent le niveau commun, exigent +de l'observateur une attention particulire. La protubrance d'une de +leurs facults les dsigne l'analyse et ce procd d'analyse qui est +la diffrenciation successive; ainsi on arrive discerner dans +l'humanit une classe d'tres dont le signe est la diffrence, de mme +que, pour l'humanit vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des +hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils +commencent parler; il y en a peu; des autres le discours est connu ds +qu'ils ouvrent la bouche. On allgue ici les disparits trs sensibles, +car il est incontestable que, mme parmi les ressemblants les moins +diversifiables premire vue, il n'y a point deux cratures qui ne +soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernire gloire +de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait +point de science de l'homme. + +[Note 13: A propos de: _Physiologie crbrale. Le Subconscient chez les +artistes, les savants et les crivains_, par le Dr Paul Chabaneix. +Paris, J.-B. Baillire.--Cette tude tait crite quand a paru le +magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination cratrice_ (juillet +1900).] + +S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une +science de l'homme diffrent, puisque la manifestation de sa diffrence +le constitue solitaire et unique, c'est--dire incomparable. Cependant, +comme il y a une physiologie, il y a une psychologie gnrale: quelles +qu'elles soient, toutes les btes terrestres respirent le mme air et le +cerveau de l'homme de gnie, comme celui du pauvre homme, puise dans +la sensation sa force primordiale. Selon quel mcanisme la sensation +se transforme en acte, on ne le sait que d'une faon grossire; on +sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse, +l'intervention de la conscience n'est pas ncessaire; on sait aussi que +cette intervention peut tre nuisible, par son pouvoir de modifier la +logique dterministe, de rompre la srie des associations pour crer +dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chane nouvelle. + +La conscience, qui est le principe de la libert, n'est pas le principe +de l'art. On peut noncer fort clairement ce que l'on a conu dans +des tnbres inconscientes. Loin d'tre lie au fonctionnement de la +conscience, l'activit intellectuelle en est le plus souvent trouble; +on coute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'coute; on pense +mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la +pense. + +L'tat subconscient est l'tat de crbration automatique, en +pleine libert, l'activit intellectuelle voluant la limite de +la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pense +subconsciente peut demeurer jamais inconnue, et elle peut, soit au +moment prcis o cesse l'automatisme, soit plus tard, et mme aprs +plusieurs annes, surgir la lumire. Ces faits de cogitation ne sont +donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent +arriver la conscience et, d'autre part, il sera sans doute prfrable +de rserver ce mot un peu vaste la signification que lui donna une +philosophie particulire. L'tat subconscient, quoique le rve puisse +tre une de ses manifestations, diffre encore de l'tat de rve. Le +rve est presque toujours absurde, d'une absurdit spciale, incohrent +ou droul selon des associations toutes passives[14] dont la marche +diffre mme de celle des ordinaires associations passives, conscientes +ou subconscientes[15]. + +[Note 14: Voyez dans un rve de Maury (_Le Sommeil et les Rves_) le mot +_jardin_ menant le rveur en Perse, puis une lecture de l'_Ane mort_ +(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait +l'esprit de kilomtre loto, par Gilolo, loblia, Lopez. Cependant le +pote (rime, allitration) subit de pareilles associations, mais il doit +avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a gure lieu dans le +rve pur et simple. Victor Hugo, vritable incarnation du Subconscient, +triomphe, avec excs, de ces rapprochements, d'abord involontaires.] + +[Note 15: A propos du rve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent +souvent par images visuelles sont sujets des rves ou les images +s'objectivent amplifies. Une observation personnelle contredit cela, +mais je n'oppose qu'une seule observation beaucoup d'observations: il +s'agit d'un crivain qui, quoique assig l'tat de veille par les +images visuelles internes, n'a que de trs rares rves imags et jamais +d'hallucinations caractristiques. Rcemment, aprs avoir relu dans la +journe le livre de Maury, il eut le soir, pour la premire fois, deux +ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute +provoques par le dsir, ou la peur, de connatre cet tat.--Ceci peut +servir expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit +des lueurs kalidoscopiques, puis des ttes grimaantes, enfin un +personnage drap de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait, +par le coin de l'oeil droit, qu'une moiti. A ce moment il rouvrait les +yeux. Ce personnage sortait videmment d'une histoire illustre de la +peinture italienne, feuillete le matin.] + +La cration intellectuelle imaginative est insparable de la frquence +de l'tat subconscient; et dans cette catgorie de crations il faut +englober la dcouverte du savant et la construction idologique du +philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innov ou invent sont +des imaginatifs autant que des observateurs. L'crivain le plus pondr, +le plus rflchi, le plus minutieux est chaque instant, malgr lui, +enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si +volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beaut ou quelque +nouveaut. Jamais peut-tre une phrase, la plus laborieuse, ne fut +crite ou dite en accord absolu avec la volont; la seule qute du mot +dans le vaste et profond rservoir de la mmoire verbale est un acte qui +chappe si bien la volont que, souvent, le mot qui venait s'enfuit +au moment o la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait +combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a +besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidit tels +crivains voquent, dans la fivre de l'criture, les mots les plus +insolites, ou les plus beaux. + +Il est cependant imprudent de dire: La mmoire est toujours +inconsciente.[16] La mmoire est la piscine secrte o, notre insu, +le subconscient jette son filet; mais la conscience y pche aussi +volontiers. Cet tang plein des poissons jadis capts au hasard par la +sensation, la subconscience le connat particulirement bien; la +conscience est moins habile s'y approvisionner, bien qu'elle ait son +service plusieurs mthodes utiles, telles que l'association logique des +ides ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans +la nuit ou la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une +personnalit diffrente, mais, sauf les cas pathologiques, l'tat second +n'est pas tellement prcis que l'tat premier ne puisse, sans troubler +le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que +s'achvent la plupart des oeuvres d'abord imagines soit par la volont, +soit par le rve. + +[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.] + +Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est +continu, mais il se relie priodiquement un travail volontaire; tantt +perue, tantt inconnue de la conscience, la pense explore tous les +possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et +prt livrer la volont les oeuvres multiples qu'il labore sans +elle et loin d'elle. Goethe a expliqu cela lui-mme en une page d'une +lucidit miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: Toute facult d'agir +et par consquent tout talent implique une force instinctive agissant +dans l'inconscience et dans l'ignorance des rgles dont le principe est +pourtant en elles. Plus tt un homme s'instruit, plus tt il apprend +qu'il y a un mtier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au +dveloppement rgulier de ses facults naturelles; ce qu'il acquiert ne +saurait jamais nuire en quoi que ce soit son individualit originelle. +Le gnie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout +s'approprier sans prjudice pour son caractre inn. Ici se prsentent +les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes +de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de rflexion +persistante et continue, par les rsultats obtenus, heureux ou +malheureux, par les mouvements d'appel et de rsistance, ces organes +amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est +acquis, et de cet amalgame, de cette chimie la fois inconsciente et +consciente, il rsulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde +s'merveille. Voici tantt plus de soixante ans que la conception de +Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, +toutes les scnes se droulant devant mes yeux dans leur ordre de +succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitt, et vivant avec +cette ide, je la reprenais en dtail et j'en composais tour tour les +morceaux qui dans le moment m'intressaient davantage; de telle sorte +que, quand cet intrt m'a fait dfaut, il en est rsult des lacunes, +comme dans la seconde partie. La difficult tait l d'obtenir par force +de volont, ce qui ne s'obtient, vrai dire, que par acte spontan +de la nature. Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre +antrieurement conue, et dont on repousse l'excution, finisse par +s'imposer la volont. Il semble alors que le subconscient dborde et +submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'crit qu'avec rpugnance. +C'est l'obsession que rien ne dcourage et qui triomphe mme des +paresses les plus nonchalentes, des dgots les plus violents. Ensuite, +on prouve frquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction, +analogue la satisfaction morale. L'ide du devoir qui, mal comprise, +fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute +une laboration du subconscient: l'obsession est peut-tre la force qui +pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide. + +[Note 17: Lettre G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_ +p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours +plus tard. La lettre est cite tout entire par Eckermann, II, 331; la +traduction de Dlerot est un peu diffrente.] + +Schopenhauer comparait la rumination le travail obscur et continu du +subconscient au milieu des perceptions prisonnires dans la mmoire. +Cette rumination, toute physiologique, peut suffire modifier des +croyances ou des convictions; Hartmann a constat qu'une ide ennemie, +d'abord carte, s'tait au bout de quelque temps substitue en lui +l'ide habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. Aprs des jours, +des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son +opinion sur le mme sujet, on dcouvre, son grand tonnement, qu'on a +subi une vritable rvolution mentale, que les anciennes opinions, dont +on se considrait jusque-l comme rellement convaincu, ont t +compltement abandonnes et que les ides nouvelles se sont tout fait +implantes leur place. Ce processus inconscient de digestion et +d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-mme l'exprience; +et d'instinct, je me suis toujours gard d'en troubler le cours par une +rflexion prmature, toutes les fois qu'il se produisait en moi +propos de questions importantes, qui intressaient mes conceptions sur +le monde et sur l'esprit[18]. Cette observation pourrait tre applique +au phnomne si intressant de la conversion. Il n'est pas douteux que +des gens se sont un jour sentis amens ou ramens aux ides religieuses, +qui n'avaient ni le dsir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. +Dans une conversion, la volont ne peut agir qu'aprs un long travail du +subconscient et lorsque tous les lments de la conviction nouvelle ont +t secrtement rassembls et combins. Cette force nouvelle o le +converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la thologie +appelle la grce; la grce est le rsultat d'un labeur subconscient: la +grce est subconsciente. + +[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.] + +Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par prconception +philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de +mrir ses ides; mres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mmes +s'offrir, riches de toutes leurs consquences. On peut supposer que, +comme chez Goethe, c'tait l un subconscient lointaine chance, +du papier long, trs long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses +oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est trs probable que, s'il y a +des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, aprs une priode +active, cessent tout coup de travailler, soit qu'une usure prcoce, +soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules +crbrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans +coup juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance +formelle avec celles de sa phase premire. Peut-on supposer que ce fut +par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refus d'couter les +suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait +modifi la nature de ses perceptions avait en mme temps diminu la +puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire toutes +les autres observations qui dmontrent au contraire qu'une croyance +nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se +tut parce qu'il n'avait presque plus rien dire, tout simplement: +c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation +commune. + +Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont +l'nergie est brve et forte et celui dont la force, moins ardente, est +plus durable. Les deux extrmes se manifestent dans l'homme qui produit, +tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme +qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur +mdiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres o +l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le +subconscient est toujours le matre collaborateur. + +Plus pratiquement, et un tout autre point de vue, M. Chabaneix, aprs +avoir tudi le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne +et en subconscient l'tat de veille. Le subconscient nocturne est +onirique ou pronirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui +prcdent le sommeil. Maury, qui en tait particulirement afflig, a +trait avec soin des hallucinations qui se forment au moment o l'on +ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations +appeles hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent +avoir une action spciale sur les ides en travail dans un cerveau; ce +sont des embryons de rves qui n'influencent qu' la manire des rves +le cours de la pense. Il arrive que le travail conscient du cerveau +se prolonge durant le rve et mme se parachve et qu'au rveil, sans +rflexion, sans peine, on se trouve matre d'un problme, d'un pome, +d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait t impuissant + trouver. Burdach, professeur Koenigsberg, fit en rve plusieurs +dcouvertes physiologiques qu'il put ensuite vrifier. Un rve fut +parfois le point de dpart d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut +entirement conue et excute pendant le sommeil. Il est cependant +fort probable que c'est la raison consciente qui, au rveil, jugeant +et rectifiant spontanment le rve, lui donne sa vritable valeur et le +dpouille de cette incohrence particulire aux songes les plus senss. + +A l'tat de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire +du subconscient dans le domaine de la cration intellectuelle. Sous sa +forme aigu, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme. +Certaines attitudes de Socrate (d'aprs Aulu-Gelle), de Diderot, de +Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force cette opinion. Le Dr +Rgis[19] dit que les hommes de gnie furent presque tous des dormeurs +veills; mais le dormeur veill est assez souvent un distrait, +celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problme. Ainsi +l'excs et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient, +en certains cas, par d'identiques phnomnes. A quoi pensait Socrate +pendant ses journes d'immobilit? Pensait-il? Avait-il connaissance de +sa pense? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, +sans habit, il se laissait arrter comme vagabond? tait-il en obsession +volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il quoi il pensait si +fortement, ou bien son travail crbral tait-il inconscient? Stuart +Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet +quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes; +croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonn en tat de conscience +parfaite? Ce qui tait subconscient chez Stuart Mill c'tait, dit M. +Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; il y a +l automatisme des centres infrieurs. Ce renversement des termes, plus +frquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire natre des +doutes sur la vritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins +rechercher si, partir du moment o commence la ralisation, mme +purement crbrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure +tout fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart: +Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je +voyage en voiture ou que je me promne aprs un bon repas, ou dans la +nuit, quand je ne puis dormir, les penses me viennent en foule et le +plus aisment du monde. D'o et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais +rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans +ma tte et je les fredonne, ce que du moins m'ont dit les autres. Une +fois que je tiens mon air, un autre bientt vient s'ajouter au premier. +L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus +distincte, et la composition finit par tre tout entire acheve dans ma +tte, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans +un beau songe trs distinct... Si je me mets ensuite crire, je +n'ai plus qu' tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumul +prcdemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde gure se fixer +sur le papier. Tout est dj parfaitement arrt et il est rare que ma +partition diffre beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tte. On +peut sans inconvnient me dranger pendant que j'cris... [21]. Tout +est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matriel de l'excution +n'est plus gure qu'un travail de copie. J'ai vu un crivain ne pas oser +corriger ses rdactions spontanes, de peur de commettre des fautes de +ton: il se rendait compte que l'tat dans lequel il corrigerait +tait trs diffrent de l'tat o il se trouvait pendant la priode +d'excution, qui avait t en mme temps celle de la conception. Un mot +entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier crois dans la +rue taient souvent le seul prtexte de ses contes, qu'il improvisait +en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antrieur, presque +toujours, ds la premire page crite, il l'abandonnait, achevant son +rcit d'aprs une logique nouvelle, arrivant une conclusion tout + fait diffrente de celle qui, la premire fois, lui avait paru la +meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois t crits sous une +si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les +reconnaissait qu' l'criture, ne pouvait les situer dans le pass que +grce au genre du papier, la couleur de l'encre. D'autres projets, +se rapportant des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire, +frquemment, l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois +par jour et il tait persuad que c'taient ces songeries, mme vagues +et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'excution, le +travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de srieuses +proccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour tre d'une +littrature plutt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien +qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en crire les terribles +premires lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute +sa vie intellectuelle s'y concentrait, les priodes de rumination +subconsciente rejoignant perptuellement les priodes de mditation +volontaire. + +[Note 19: _Prface_ du _Subconscient._] + +[Note 20: P. 93.] + +[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'aprs Jahm.] + +Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte, +cette mthode de travail: l'ide entre dans son esprit, et il arrivait +qu'elle y entrt soudain, au cours d'une conversation principalement, +car il tait grand causeur et il profitait de tout, l'ide entre +d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit, +s'installait bientt comme chez elle, envahissait toutes les rserves +du subconscient, puis, de temps autre, montait la conscience et +obligeait rellement Villiers obir l'obsession; alors quel que +ft son interlocuteur, il parlait; il parlait mme seul, et d'ailleurs, +quand il parlait son ide, il parlait toujours comme s'il et t seul. +J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et +mme un jour que nous tions assis la terrasse d'un caf du boulevard, +j'eus l'illusion d'couter de vritables divagations o revenait +priodiquement cette affirmation: Il y avait un coq! Il y en avait un! +Je ne compris que plus tard, aprs plusieurs mois, quand parut le +_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas moi. +Cependant, son but conscient, en retournant ses ides haute voix, +tait de chercher deviner l'effet qu'elles produisaient sur +un auditeur; mais, peu peu, ce but s'obscurcissait: c'tait le +subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq +ou six manuscrits superposs de de l'_ve future_, et le premier est +tellement diffrent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir +les relier l'un l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a +crit que peu, qu'il a peu travaill: je suis persuad que Villiers de +l'Ile-Adam n'a jamais cess un instant de travailler, mme pendant son +sommeil. Malgr le blocus quelquefois absolu que ses ides tablissaient +autour de son attention, nul esprit n'tait plus rapide ni mieux dou +pour la riposte; il ne connaissait pas le crpuscule du rveil: aprs la +nuit la plus brve, il se retrouvait, au coup mme du sursaut, en pleine +possession de toute sa lucidit, de toute sa verve. Quoiqu'il ft bien +l'homme de sa littrature, on trouverait en lui l'esquisse d'une +double personnalit, mais o le conscient et l'inconscient seraient +si enchevtrs l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le +dpartage; il serait ais, au contraire, d'crire deux vies de Mozart, +l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en tat second, toutes les +deux parfaitement lgitimes. + +Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les +jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le rsum de son exprience +personnelle. Le travail quotidien, rgulier, c'est, pour ainsi dire, +l'inspiration rgularise, domestique, asservie. Les termes ne sont +pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'tat second, +devenant priodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si +puissante, se joint la nature pour renforcer un tat psychologique qui +devient alors un vritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur +de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en +restant dans le mme milieu, prouvent, pendant et aprs les heures de +l'accs priodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance: +le remords n'a peut-tre pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un +acte habituel qui n'a pas t accompli, ou d'un acte inhabituel qui a +violemment troubl la marche coutumire des journes. + +L'inspiration, si elle est un tat second, peut donc tre un tat second +provoqu par la volont. Il n'est pas douteux que des artistes, des +crivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans +prparation, aiguillonns seulement par la ncessit et, d'autre part, +que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont +l'excution n'a t dtermine que par un dsir de ralisation. Cela +ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail +volontairement commenc, mais son activit a t provoque. Il y a donc +un subconscient qui n'est pas spontan, qui vient se mler au conscient +quand la volont en a besoin, mais qui, peu peu, au cours d'un +travail, se substitue la volont. Il suffit souvent de se mettre la +besogne pour sentir que s'vanouissent une une toutes les difficults +qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit +paralogique et que le travail ne soit prcisment devenu possible que +par l'affaiblissement pralable des obstacles qui se dressaient +d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a +intervention vidente des forces subconscientes. + +Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une ide; comment +l'ide se dveloppe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble +la meilleure; comment, s'il s'agit d'criture, la mmoire verbale +est-elle mise contribution? Autant de questions qui me semblent +insolubles et dont la solution serait pourtant ncessaire qui voudrait +donner une dfinition prcise de l'inspiration. Pour la cration +originale, crit M. Ribot[22], ni la rflexion ni la volont ne supplent +l'inspiration. Sans doute, mais la rflexion et la volont peuvent +cependant avoir leur rle dans l'volution de ce phnomne mystrieux +et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme +intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de +subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus +que les autres capables de sentir avec force et avec frquence les chocs +du monde extrieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut +que les rserves de leur cerveau soient trs riches en lments; cela +suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une +sensibilit trs vive et une capacit de sentir incessamment renouvele. +Cette sensibilit appartient encore en grande partie au domaine du +subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, les penses dont +ne s'aperoivent pas notre me, il y a aussi les sensations dont ne +s'aperoivent pas nos sens, et ce sont peut-tre celles-ci qui, de mme +qu'elles sont entres, sortent subconsciemment. Les observations les +plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre +sans penser la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre +connatre la vie. Aprs un demi-sicle et plus un homme voit surgir +devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indiffrente; +enfant, il avait vcu dans le monde extrieur comme dans une dpendance +de lui-mme, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans +voir, et voici que, tandis que tout l'intermdiaire reste brumeux, c'est +la priode de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive +devant ses yeux. Il est bien vident que la sensation entre en nous +sans que nous en ayons eu conscience ne peut, aucun moment, tre +volontairement voque; mais la sensation consciente peut, au contraire, +nous revenir l'improviste, sans nul concours de la volont. Le +subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la +conscience n'en a qu'un seul sa disposition: cela peut expliquer +pourquoi la volont et la rflexion ont une part si restreinte dans les +crations de la littrature ou de l'art. + +[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: La +raison combine, modifie et dirige; elle ne peut crer, parce que le +principe de vie n'est pas en elle. (_Ides sur la nouvelle Constitution +franaise_.)] + +Mais quelle est leur part dans le reste de la vie? + +En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme +la conscience soit un gain, une facult surajoute. Il ne faut pas +s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas +ncessairement conscient ni jamais tout fait conscient. La conscience +est sans doute, si on prend le mot dans son sens prcis et absolu, +l'apanage du petit nombre. Runis en foule, les hommes deviennent +particulirement automatiques, et d'abord leur instinct de se runir, de +faire un moment donn tous la mme chose tmoigne bien de la nature +de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volont aux +membres de ces cohues qui, aux jours de fte ou de troubles, se pressent +tous vers le mme point, avec les mmes gestes et les mmes cris? Ce +sont des fourmis qui sortent aprs l'onde de dessous les brins d'herbe, +et voil tout. L'homme conscient qui se mle navement la foule, qui +agit dans le sens de la foule, perd sa personnalit; il n'est plus +qu'un des suoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes +ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de +l'hypothtique animal; de ce contact, il ne rapportera peu prs rien; +l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noy qui +merge, celui d'tre tomb dans l'eau. + +C'est parmi le petit nombre des lus de la conscience qu'il faut +chercher les exemplaires vritablement suprieurs d'une humanit dont +ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fcheux et contredirait +trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de mditation, +ces hommes surlevs n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments o +la conscience, devenant subconsciente, ouvre les cluses du cerveau +et laisse se prcipiter vers le monde les flots rnovs des sensations +qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont +le subconscient seul joue avec gnie; lui aussi, le gnie, est +subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le hros +suprme de l'humanit intellectuelle. + +Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez +lesquels la volont ne joue qu'un rle fort ordinaire et qui ne sont +rien ds qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur +gnie n'en est souvent que plus pur et plus nergique; ils sont des +instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme +Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obissent une force +irrsistible. Voil pourquoi Gluck faisait transporter son piano au +milieu d'une prairie, en plein soleil; voil pourquoi Haydn contemplait +une bague, pourquoi Crbillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi +Schiller respirait frquemment l'odeur des pommes pourries dont il +avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres +fantaisies du subconscient; il a de pires exigences. + + + + + III + + LA DISSOCIATION DES IDES + + +Il y a deux manires de penser: ou accepter telles qu'elles sont en +usage les ides et les associations d'ides, ou se livrer, pour son +compte personnel, de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, + d'originales dissociations d'ides. L'intelligence capable de tels +efforts est, plus ou moins, selon le degr, et selon l'abondance et la +varit de ses autres dons, une intelligence cratrice. Il s'agit ou +d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles ides, les vieilles +images, ou de sparer les vieilles ides, les vieilles images unies par +la tradition, de les considrer une une, quitte les remarier et + ordonner une infinit de couples nouveaux qu'une nouvelle opration +dsunira encore, jusqu' la formation toujours quivoque et fragile +de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'exprience ces +oprations se trouveraient limites par la rsistance de la matire et +l'intolrance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, +elles sont soumises la logique; mais la logique tant elle-mme +un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. +Vritablement l'association et la dissociation des ides (ou des images: +l'ide n'est qu'une image use) voluent selon des mandres qu'il est +impossible de dterminer et dont il est difficile mme de suivre la +direction gnrale. Il n'est pas d'ides si loignes, d'images si +htroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins +pour un instant. Victor Hugo, voyant un cble qu'on entoure de chiffons + l'endroit o il porte sur une arte vive, voit en mme temps +les genoux des tragdiennes qui sont matelasss contre les chutes +dramatiques du cinquime acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage +amarr sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps +de notre lecture, voques dans un parallle qui nous sduit parce que +les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli, +sont galement fourrs[24], parce que le coude que fait un cble +ainsi jet ressemble assez une jambe plie, parce que la situation de +Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant +la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la +dlicieuse absurdit. + +[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.] + +[Note 24: Terme technique.] + +De telles associations sont ncessairement des plus fugitives, moins +que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle +aime s'enrichir; il ne faudrait pas tre surpris que ce pli d'un cble +s'appelt le genou du cble. En tout cas, les deux images restent +prtes divorcer; le divorce rgne en permanence dans le monde des +ides, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en +demeurent scandaliss; celui qui, pour la premire fois, selon que l'un +ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la bouche ou la +gueule d'un canon fut sans doute accus soit de prciosit soit de +grossiret. S'il est malsant de parler du genou d'un cordage, il ne +l'est point d'voquer le coude d'un tuyau ou la panse d'un flacon. +Mais ces exemples ne sont donns que comme types lmentaires d'un +mcanisme dont la pratique nous est plus familire que la thorie. +Nous laisserons de ct toutes les images encore vivantes pour ne nous +occuper que des ides, c'est--dire de ces ombres tenaces et fugaces qui +s'agitent ternellement effares dans les cerveaux des hommes. + +Il y a des associations d'ides tellement durables qu'elles paraissent +ternelles, tellement troites qu'elles ressemblent ces toiles +doubles que l'oeil nu en vain cherche ddoubler. On les appelle +volontiers des lieux communs. Cette expression, dbris d'un vieux +terme de rhtorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis +les dveloppements de l'individualisme intellectuel, un sens pjoratif +qu'elle tait loin de possder l'origine, et encore au dix-septime +sicle. En mme temps qu'elle s'avilissait, la signification du lieu +commun s'est rtrcie jusqu' devenir une variante de la banalit, du +dj vu, dj entendu, et, pour la foule des esprits imprcis, le lieu +commun est un des synonymes de clich. Or le clich porte sur les mots +et le lieu commun sur les ides; le clich qualifie la forme ou la +lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre +la pense avec l'expression de la pense. Le clich est immdiatement +perceptible; le lieu commun se drobe trs souvent sous une parure +originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littrature, +d'ides nouvelles exprimes en une forme nouvelle; l'esprit le plus +difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces +plaisirs, trop heureux quand il n'est pas priv la fois de tous les +deux; cela n'est pas trs rare. + +Le lieu commun est plus et moins qu'une banalit: c'est une banalit, +mais parfois inluctable; c'est une banalit, mais si universellement +accepte qu'elle prend alors le nom de vrit. La plupart des vrits +qui courent le monde (les vrits sont trs coureuses) peuvent tre +regardes comme des lieux communs, c'est--dire des associations d'ides +communes un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes +n'oserait briser de propos dlibr. L'homme, malgr sa tendance au +mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vrit; c'est que +la vrit est son bton de voyage travers la vie, c'est que les lieux +communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privs de la +vrit des lieux communs, les hommes se trouveraient sans dfense, sans +appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vrits qu'ils +adoptent les vrits nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau +de l'homme civilis est un muse de vrits contradictoires. Il n'en est +pas troubl, parce qu'il est successif. Il rumine ses vrits les unes +aprs les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si +l'on nous prsentait dans un large plat, mls du bouillon, du vin, + du caf, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui +doivent former notre repas successif; l'horreur serait aussi forte si +l'on nous faisait voir l'amalgame rpugnant des vrits contradictoires +qui sont loges dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques +ont essay en vain d'oprer de sang-froid l'inventaire de leurs +contradictions; chaque objection de la raison le sentiment opposait +une excuse immdiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqu +M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous o ils reprsentent la +permanence et la continuit. L'inventaire des contradictions d'autrui +n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se +heurte l'hypocrisie qui a prcisment pour rle social d'tre le voile +qui dissimule l'clat trop vif des convictions barioles. Il faudrait +donc interroger tous les hommes, c'est--dire l'entit humaine, ou du +moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y +compense l'hypocrisie des autres. + +Dans les rgions animales infrieures et dans le monde vgtal, le +bourgeonnement est un des modes de cration de la vie; on voit galement +se produire la scissiparit dans le monde des ides, mais le rsultat, +au lieu d'tre une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes +les grammaires gnrales ou les traits lmentaires de logique +enseignent comment se forment les abstractions; on a nglig d'enseigner +comment elles ne se forment pas, c'est--dire pourquoi tel lieu +commun persiste vivre sans postrit. C'est assez dlicat, mais cela +prterait des remarques intressantes; on appellerait ce chapitre les +lieux communs rfractaires ou impossibilit de certaines dissociations +d'ides. Il serait peut-tre utile d'examiner d'abord comment les ides +s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opration +est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies +trs lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont la porte +de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine +historique: deux ides se sont unies un jour sous l'influence des +vnements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant +vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux ides, +Byzance--Dcadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable +vrit pour tous les hommes qui crivent et qui lisent, et +ncessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrler +les vrits qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'ides +s'est tendue l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les +historiens sages et respectueux, qu'une suite de dcadences. On lisait +rcemment dans un journal grave: Si la forme despotique avait une vertu +particulire, constitutive de bonnes armes, est-ce que l'avnement de +l'empire n'aurait pas t une re de dveloppement dans la puissance +militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la dbcle et de +l'effondrement[25]. Ce lieu commun d'origine chrtienne a t popularis +dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par +Gibbon; il a t magistralement dissoci par M. Gaston Paris[26] et n'est +plus qu'une sottise. Mais comme sa gnalogie est connue, comme on l'a +vu natre et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez +bien ce que c'est qu'une grande vrit historique. + +[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.] + +[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.] + +Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une +vrit. Les ides isoles ne reprsentent que des faits ou des +abstractions; pour avoir une vrit il faut deux facteurs, il faut, +c'est le mode de gnration le plus ordinaire, un fait et une +abstraction. Presque toute vrit, presque tout lieu commun se rsout en +ces deux lments. + +Concurremment lieu commun, on pourrait presque toujours employer le +mot vrit, ainsi dfini une fois pour toutes: un lieu commun non +encore dissoci; la dissociation tant analogue ce qu'on appelle +analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les +qualits du corps qu'elle dissocie en divers lments, souvent +dissociables leur tour; elle se borne librer ces lments et les +offrir la synthse qui, en variant les proportions, en appelant des +lments nouveaux, obtiendra, si cela lui plat, des corps entirement +diffrents. Avec les dbris d'une vrit, on peut faire une autre vrit +identiquement contraire, travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore +excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et +l'acheminent vers l'tat de noblesse ddaigneuse o elle doit aspirer. + +Il y a cependant des vrits que l'on ne songe ni analyser ni nier; +elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient t fournies par +l'exprience sculaire de l'humanit, soit qu'elles fassent partie des +axiomes de la science. Le prdicateur qui s'criait en chaire devant +Louis XIV: Nous mourrons tous, Messieurs! profrait une vrit que le +froncement des sourcils du roi ne prtendait pas srieusement contester. +Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal +s'tablir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement +admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent +ces deux ides, l'ide de mort et l'ide de ncessit; beaucoup de +peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le ngre, il n'y a pas +de mort naturelle, de mort ncessaire. A chaque dcs on consulte le +sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et +magique. Nous en sommes encore un peu cet tat d'esprit et toute +mort prmature d'un homme clbre fait aussitt courir des bruits +d'empoisonnement, de meurtre mystrieux. Tout le monde se souvient des +lgendes nes la mort de Gambetta, de Flix Faure; elles se rejoignent +naturellement celles qui murent la fin du dix-septime sicle, +celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le +seizime sicle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de +cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus +d'une victime judiciaire. + +L'homme associe les ides non pas selon la logique, selon l'exactitude +vrifiable, mais selon son plaisir et son intrt. C'est ce qui fait que +la plupart des vrits ne sont que des prjugs; celles qui sont le +plus incontestables sont aussi celles qu'il s'effora toujours de +sournoisement combattre par la ruse du silence. La mme inertie est +oppose au travail de dissociation que l'on voit s'oprer lentement sur +certaines vrits. + +L'tat de dissociation des lieux communs de la morale semble +en corrlation assez troite avec le degr de la civilisation +intellectuelle. Il s'agit, l encore, d'une sorte de lutte, non des +individus, mais des peuples constitus en nation contre des vidences +qui, en augmentant l'intensit de la vie individuelle, diminuent, +l'exprience permet de dire, par cela mme, l'intensit de la vie et de +la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer +de l'immoralit mme, de l'insoumission aux prjugs dcalogus, un +grand bienfait personnel, un grand avantage pour son dveloppement +intgral, mais une collectivit d'individus trop forts, trop +indpendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple mdiocre. +On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct +individuel et des socits professer comme socit une morale que +chacun de ses membres intelligents, suivis par une trs grande partie du +troupeau, juge vaine, suranne ou tyrannique. + +On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en +examinant l'tat prsent de la morale sexuelle. Cette morale, +particulire aux peuples chrtiens, est fonde sur l'association trs +troite de deux ides, l'ide de plaisir charnel et l'ide de +gnration. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissoci ces deux ides +n'a pas rendu la libert dans son esprit aux lments de cette vrit; +qu'en dehors de l'acte proprement gnrateur accompli sous la protection +des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des +premires, dans nos civilisations essentiellement chrtiennes), les +relations sexuelles sont des pchs, des erreurs, des fautes, des +dfaillances; quiconque adopte en sa conscience cette rgle, sanctionne +par les codes, appartient videmment une civilisation encore +rudimentaire. La plus haute civilisation tant celle o l'individu est +le plus libre, le plus dgag d'obligations, cette proposition ne serait +contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou +pour une dprciation de l'asctisme. Morale ou immorale, cela n'a ici +aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier +coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique +de la natalit europenne montrera aux raisonneurs les plus entts +qu'il y a un lien trs strict, un lien de cause effet, entre +l'intellectualit des peuples et leur fcondit. Il en est de mme pour +les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse +intellectuelle que les mnages ouvriers se laissent dborder par la +progniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant +procr douze enfants, s'tonnent de l'inclmence de la vie; ces pauvres +gens, qui n'ont mme pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas +encore su dissocier l'ide de plaisir charnel et l'ide de gnration. +Chez eux la premire dtermine l'autre, et les gestes obissent une +crbralit enfantine et presque animale. L'homme arriv au degr +vraiment humain limite son gr sa fcondit; c'est un de ses +privilges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir. + +Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle dlivre, cette dissociation +particulire l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle +favorisera le dveloppement ultrieur de la civilisation en maintenant +sur la terre les vides ncessaires l'volution des hommes. + +Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivrent disjoindre l'ide +de femme et l'ide de gnration; mais ils avaient dissoci trs +anciennement l'ide de gnration et l'ide de plaisir charnel. Quand +ils cessrent de considrer la femme comme uniquement gnratrice, +ce fut le commencement du rgne des courtisanes. Les Grecs semblent, +d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne +les a pas empchs de faire une certaine figure dans l'histoire. + +Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-mme encourager la +dissociation de l'ide de plaisir charnel d'avec l'ide de gnration, +mais il provoqua au contraire avec succs, et ce fut une des grandes +conqutes de l'humanit, la dissociation de l'ide d'amour et de l'ide +de plaisir charnel. Les gyptiens taient si loin de pouvoir comprendre +une telle dissociation que l'amour du frre et de la soeur leur et +sembl nul s'il n'et abouti une conjonction sexuelle. Dans les basses +classes des grandes villes, on est volontiers gyptien sur ce point. +Les diffrentes sortes d'inceste qui parviennent parfois notre +connaissance tmoignent qu'un tat d'esprit analogue n'est pas +absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La +forme particulirement chrtienne de l'amour chaste, dgag de +toute ide de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit +s'panouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment +l'amour pur, puisqu'il ne correspond rien de dfinissable, c'est +l'intelligence s'adorant soi-mme dans l'ide infinie qu'elle se fait +d'elle-mme. Ce qui peut s'y mler de sensualisme tient la disposition +mme du corps humain et la loi de dpendance des organes; on ne doit +donc pas en tenir compte dans une tude qui n'est pas physiologique. +Ce que l'on a appel maladroitement l'amour platonique est aussi une +cration chrtienne. C'est, en somme, une amiti passionne, aussi vive +et aussi jalouse que l'amour physique, mais dgage de l'ide de +plaisir charnel, comme cette dernire ide s'tait dgage de l'ide de +gnration. Cet tat idal des affections humaines est la premire tape +de l'asctisme, et l'on pourrait dfinir l'asctisme l'tat d'esprit o +toutes les ides sont dissocies. + +Avec la dcroissance de l'influence chrtienne, la premire tape +de l'asctisme est devenue un gte de moins en moins frquent et +l'asctisme, devenu galement rare, est souvent atteint par une autre +voie. De notre temps, l'ide d'amour s'est rejointe trs troitement +l'ide de plaisir physique et les moralistes s'emploient rformer son +association primitive avec l'ide de gnration. C'est une rgression +assez curieuse. + +On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanit en +recherchant quel degr de dissociation se trouvrent, dans la suite +des sicles, un certain nombre de ces vrits que les gens bien pensants +s'accordent qualifier de primordiales. Cette mthode devrait mme tre +la base, et cette recherche le but mme de l'histoire. Puisque tout dans +l'homme se ramne l'intelligence, tout dans l'histoire doit se +ramener la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter +une explication qui ne ft pas diplomatique ou stratgique. Quelle est +l'association d'ides, ou la vrit non encore dissocie qui favorisa +l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il +faut, pour rpondre, trouver des ides qui aient pu se joindre galement +dans les cerveaux franais et dans les cerveaux anglais, ou une vrit +alors incontestablement admise par toute la chrtient. Jeanne d'Arc +tait considre la fois par ses amis et par ses ennemis comme en +possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcire +trs puissante; l'opinion est unanime et les tmoignages abondent. +Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcire aussi, ou plutt une +magicienne. La magie n'tait pas ncessairement diabolique. Des tres +surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'taient ni des +anges, ni des dmons, mais des Puissances que pouvait se soumettre +l'intelligence de l'homme. Le magicien tait le bon sorcier: sans +cela aurait-on tax de magie un homme de la science et de la saintet +d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait +Jeanne d'Arc, sorcire ou magicienne, se faisaient d'elle, trs +probablement, une ide identique dans son obscurit redoutable. Mais si +les Anglais criaient le nom de sorcire, les Franais taisaient le nom +de magicienne, peut-tre pour la mme cause qui protgea si longtemps, +travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela +est racont dans l'admirable _Dragon imprial_ de Judith Gautier. + +Quelle ide, telle poque, chaque classe de la socit se faisait-elle +du soldat? N'y aurait-il pas dans la rponse cette question tout un +cours d'histoire? En approchant de notre poque on se demanderait quel +moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'ide d'honneur +et l'ide de militaire? Est-ce une survivance de la conception +aristocratique de l'arme? L'association s'est-elle forme la suite +des vnements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti +d'exalter le soldat pour s'encourager soi-mme? Il faut comprendre +cette ide d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les ides de +bravoure, de dsintressement, de discipline, de sacrifice, d'hrosme, +de probit, de loyaut, de franchise, de bonne humeur, de rondeur, +de simplicit, etc. On trouverait finalement en ce mot le rsum des +qualits dont la race franaise se croit l'expression. Dterminer son +origine serait donc dterminer, par cela mme, l'poque o le Franais +commena se croire un abrg de toutes les vertus fortes. Le militaire +est demeur en France, malgr de rcentes objections, le type mme de +l'homme d'honneur. Les deux ides sont unies trs nergiquement; elles +forment une vrit qui n'est gure conteste l'heure actuelle que +par des esprits d'une autorit mdiocre ou d'une sincrit douteuse. Sa +dissociation est donc trs peu avance, si l'on a gard la totalit de +la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la +minute psychologique, entirement opre en quelques cerveaux. Il y +eut l, au seul point de vue intellectuel, un effort considrable +d'abstraction qu'on ne peut s'empcher d'admirer quand on regarde +froidement fonctionner la machine crbrale. Sans doute le rsultat +atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un +accs de fivre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente, +et elle fut momentane, mais elle fut, et c'est important pour +l'observateur. L'ide d'honneur avec tous ses sous-entendus se spara de +l'ide de militaire, qui est l l'ide de fait, l'ide femelle prte + recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperut que, s'il y +avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'tait pas +ncessaire. C'est l le point dcisif. Une vrit est morte lorsqu'on +a constat que les rapports qui lient ses lments sont des rapports +d'habitude et non de ncessit; et comme la mort d'une vrit est +un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation et t trs +importante si elle avait t dfinitive, si elle ft reste stable. +Malheureusement, aprs cet effort vers l'ide pure, les vieilles +habitudes mentales retrouvrent leur empire. L'ancien lment +qualificatif fut aussitt remplac par un lment peine nouveau, +moins logique que l'ancien et encore moins ncessaire. Il apparut que +l'opration avait avort. L'association d'ides se refaisait, identique + la prcdente, quoique l'un des lments et t retourn comme un +vieux gant: honneur on avait substitu dshonneur, avec toutes les +ides adventices de l'ancien lment devenues alors lchet, fourberie, +indiscipline, fausset, duplicit, mchancet, etc. Cette nouvelle +association d'ides peut avoir une valeur destructive; elle n'offre +aucun intrt intellectuel. + +Il ressort de l'anecdote que les ides qui nous semblent les plus +claires, les plus videntes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont +cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits +communs. Pour s'assimiler l'ide d'arme, un cerveau d'aujourd'hui +doit l'entourer d'lments qui n'ont qu'une corrlation de rencontre ou +d'opinion avec l'ide principale. On ne peut pas demander sans doute + un humble politicien de se faire de l'arme l'ide simple que s'en +faisait Napolon: une pe. Les ides trs simples ne sont la porte +que des esprits trs compliqus. Il semble cependant qu'il ne serait pas +absurde de ne considrer l'arme que comme la force extriorise d'une +nation; et alors de ne demander cette force que les qualits mmes +qu'on demande la force. Peut-tre est-ce encore trop simple? + +Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour tudier le mcanisme +de l'association et de la dissociation des ides! On parle souvent des +ides; on a crit sur l'volution des ides. Aucun mot n'est plus mal +dfini ni plus vague. Il y a des crivains nafs qui dissertent sur +l'Ide, tout court; il y a des socits coopratives qui se mettent +tout d'un coup en marche vers l'Ide; il y a des gens qui se dvouent +l'Ide, qui ptissent pour l'Ide, qui rvent de l'Ide, qui vivent +les yeux fixs sur l'Ide. De quoi est-il question dans ces sortes de +divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employ seul, +le mot est peut-tre une dformation du mot Idal; peut-tre aussi +le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un dbris erratique de +la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social +a dpos au passage en quelques ttes o il roule et sonne comme un +caillou? On ne sait pas. Employ sous une forme relative, le mot n'est +pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phrasologies; on oublie +trop le sens primitif du mot et que l'ide n'est qu'une image parvenue + l'tat abstrait, l'tat de notion; mais aussi qu'une notion, pour +avoir droit au nom d'ide, doit tre pure de toute compromission avec le +contingent. Une notion l'tat d'ide est devenue incontestable; c'est +un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la +pense. Il n'y a pas des ides vraies et des ides fausses. L'ide est +ncessairement vraie; une ide discutable est une ide amalgame +des notions concrtes, c'est--dire une vrit. Le travail de la +dissociation tend prcisment dgager la vrit de toute sa partie +fragile pour obtenir l'ide pure, une, et par consquent inattaquable. +Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et +absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur +laisser un peu de ce vague et de cette flexibilit dont l'usage les a +dous et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abme qui spare +l'abstrait du concret. Il y a un tat intermdiaire entre la glace et +l'eau fluide, c'est quand l'eau commence se faonner en aiguilles, +quand elle craque et cde encore sous la main qui s'y plonge: peut-tre +ne faut-il pas demander mme aux mots du manuel philosophique d'abdiquer +toute prtention l'ambiguit? + +Cette ide d'arme qui excita de graves polmiques, qui ne fut un +instant dgage que pour s'obscurcir nouveau, est de celles qui +touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses +rfrences la ralit; l'ide de justice, au contraire, peut se +considrer en soi, _in abstracto_. Dans l'enqute que fit M. Ribot sur +les ides gnrales, presque tous les patients, prononc devant eux le +mot Justice, virent en leur esprit la lgendaire dame et ses balances. +Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une ide abstraite une +notion de l'origine mme de cette ide. L'ide de justice n'est pas +autre chose, en effet, que l'ide d'quilibre. La justice est le point +mort de la srie des actes, le point idal o les forces contraires se +neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait pass par ce +point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'ide +de vie, identique l'ide de lutte de forces, est ncessairement l'ide +de justice. Le rgne de la justice ne pourrait tre que le rgne du +silence et de la ptrification: les bouches se taisent, organes vains +des cerveaux stupfis, et les gestes inachevs des membres n'crivent +plus rien, dans l'air froid. Les thologies siturent la justice au del +du monde, dans l'ternit. C'est l seulement qu'elle peut tre conue +et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes +sa tyrannie qui ne connat qu'une seule sorte d'arrts, l'arrt de +mort. L'ide de justice rentre donc bien dans la srie des ides +incontestables et indmontrables; on n'en peut rien faire l'tat pur; +il faut l'associer quelque lment de fait ou s'abstenir d'un mot +qui ne correspond qu' une inconcevable entit. A vrai dire, l'ide de +justice est peut-tre dissocie ici pour la premire fois. Sous ce +nom les hommes allgent tantt l'ide de chtiment, qui leur est trs +familire, tantt l'ide de non-chtiment, ide neutre, ombre de la +premire. Il s'agit de chtier le coupable et de ne pas inquiter +l'innocent, ce qui impliquerait immdiatement, pour tre perceptible, +une dfinition de la culpabilit et une dfinition de l'innocence. +Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une +signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on +demander, faut-il qu'un coupable soit chti? Il semble, au contraire, +que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus +capable de supporter le chtiment que le coupable, qui est un malade +et un dbile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a +des excuses, l'imbcile qui s'est laiss voler? C'est ce que ferait +la justice si, au lieu d'tre une conception thologique, elle tait +encore, comme elle fut Sparte, une imitation de la nature. Rien +n'existe qu'en vertu du dsquilibre, de l'injustice; toute existence +est un vol prlev sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit +que sur un cimetire. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la +ngatrice des lois naturelles, l'humanit prendrait soin de protger +les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau +le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende +dsormais par la justice ce soit, en mme temps que le chtiment des +coupables, l'extermination des puissants, et en mme temps que le +non-chtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de +cette ide complexe, btarde et hypocrite, doit donc tre recherche +dans l'vangile, dans le malheur aux riches des dmagogues juifs. +Ainsi comprise, l'ide de justice apparat contamine la fois par la +haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire +et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'tre dupe du sens +vulgaire des mots. Cependant on dmlerait, en y prenant garde, que +la premire cause de la dprciation de ce terme utile est venue d'une +confusion entre l'ide de droit et l'ide de chtiment; le jour o le +mot justice a voulu dire tantt justice criminelle et tantt justice +civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les +instituteurs du peuple, incapables d'un effort srieux de dissociation, +ont aggrav une mprise qui d'ailleurs servait leurs intrts. L'ide +relle de justice apparat donc finalement comme entirement inexistante +dans le mot mme qui figure au vocabulaire de l'humanit; ce mot +se rsout l'analyse en des lments encore trs complexes o l'on +distingue l'ide de droit et l'ide de chtiment. Mais il y a tant +d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de +l'exactitude de l'opration, si les faits sociaux n'en fournissaient la +preuve. + +Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le +peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il +semble mme que, selon le degr de culture intellectuelle, le mme mot +n'atteigne que des tats chelonns d'abstraction. L'ide pure est plus +ou moins contamine par le souci des intrts personnels, ou de caste ou +de groupe, et le mot justice revt ainsi, par exemple, toutes sortes +de significations particulires et limites sous lesquelles disparat, +cras, son sens suprme. + +Ds qu'une ide est dissocie, si on la met ainsi toute nue en +circulation, elle s'aggrge en son voyage par le monde toutes sortes +de vgtations parasites. Parfois, l'organisme premier disparat, +entirement dvor par les colonies gostes qui s'y dveloppent. Un +exemple fort amusant de ces dviations d'ides fut donn rcemment par +la corporation des peintres en btiment la crmonie dite du triomphe +de la rpublique. Ces ouvriers promenrent une bannire o leurs +revendications de justice sociale se rsumaient en ce cri: A bas le +ripolin! Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute prpare +que le premier venu peut taler sur une boiserie; on comprendra alors +toute la sincrit de ce voeu et son ingnuit. Le ripolin reprsente +ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous +avons tous notre ripolin et nous en colorions notre usage les +ides abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilit +personnelle. + +C'est sous un de ces bariolages que l'ide de libert nous est prsente +par les politiciens. Nous ne percevons plus gure, en entendant ce mot, +que l'ide de libert politique, et il semble que toutes les liberts +dont puisse jouir un homme civilis soient contenues dans cette +expression ambigu. Il en est d'ailleurs de l'ide pure de libert +comme de l'ide pure de justice; elle ne peut nous servir rien dans +l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus +que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune +prise sur de telles ides; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles +fausseraient ncessairement toutes les thses o on voudrait les faire +entrer. Rduite son sens social, l'ide de libert est encore mal +dissocie; il n'y a pas d'ide gnrale de libert, et il est difficile +qu'il s'en forme une, puisque la libert d'un individu ne s'exerce +qu'aux dpens de la libert d'autrui. Jadis, la libert s'appelait le +privilge; tout prendre, c'est peut-tre son vritable nom; encore +aujourd'hui, une de nos liberts relatives, la libert de la presse, +est un ensemble de privilges; privilges aussi la libert de la parole +concde aux avocats; privilges, la libert syndicale, et demain, la +libert d'association telle qu'on nous la propose. L'ide de libert +n'est peut-tre qu'une dformation emphatique de l'ide de privilge. +Les Latins, qui firent un grand usage du mot libert, l'entendaient tel +que le privilge du citoyen romain. + +On voit qu'il y a souvent un cart norme entre le sens vulgaire d'un +mot et la signification relle qu'il a au fond des obscures consciences +verbales, soit parce que plusieurs ides associes sont exprimes par un +seul mot, soit parce que l'ide primitive a disparu sous l'envahissement +d'une ide secondaire. On peut donc crire, surtout s'il s'agit de +gnralits, des suites de phrases ayant la fois un sens ouvert et un +sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi +des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usit, et il +y a mme des matires o c'est le seul en usage. Mais chiffre implique +dchiffrement. Il est malais de comprendre l'criture la plus sincre +et l'auteur mme de l'criture y choue souvent, parce que le sens des +mots varie non seulement d'un homme un autre homme, mais, des moments +d'un homme aux autres moments du mme homme. Le langage est ainsi une +grande cause de duperie. Il volue dans l'abstraction, et la vie volue +dans la ralit la plus concrte; entre la parole et les choses que la +parole dsigne il y a la distance d'un paysage la description d'un +paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dpeignons +ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets +d'antrieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle +que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus +propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une mthode, d'essayer +l'examen des ides toutes modernes d'art et de beaut. + +J'ignore leurs origines, mais elles sont postrieures aux langues +classiques qui n'ont pas de mots fixes et prcis pour les dire, bien +que les anciens fussent mme, mieux que nous, de jouir de la ralit +qu'elles contiennent. Elles sont enchevtres; l'ide d'art est sous la +dpendance de l'ide de beaut; mais cette dernire ide elle-mme +n'est autre chose que l'ide d'harmonie et l'ide d'harmonie se rduit + l'ide de logique. Le beau, c'est ce qui est sa place. De l les +sentiments de plaisir que nous donne la beaut. Ou plutt, la beaut +est une logique qui est perue comme plaisir. Si l'on admet cela, +on comprendra aussitt pourquoi l'ide de beaut, dans les socits +fministes, s'est presque toujours restreinte l'ide de beaut +fminine. La beaut, c'est une femme. Il y a l un intressant sujet +d'analyse, mais la question est assez complique. Il faudrait dmontrer +d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, situe dans +la nature sur le mme plan, construite sur le mme modle, faite de la +mme chair, elle apparatrait, une intelligence sensible extrieure + l'humanit, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour +les hommes, une pouliche est un poulain. Et mme, en y regardant de +plus prs, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthtique des +formes terrestres observerait que, s'il existe une diffrence de beaut +entre un homme et une femme de mme race, de mme caste et de mme ge, +cette diffrence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si +d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entirement beaux, les dfauts +de la race humaine sont plus accentus chez la femme, o la double +saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit +disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est +presque inflchie sous l'influence du dos qui a une tendance se +voter. Les nudits de Cranach avouent navement ces ternelles +imperfections de la femme. Un autre dfaut auquel les artistes remdient +instinctivement quand ils ont du got, c'est la brivet des jambes, si +accentue dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie +des beauts fminines a souvent t faite; il est donc inutile +d'insister, d'autant plus que la vrification en est malheureusement +trop facile. Mais si la beaut de la femme rsiste si mal la critique, +comment se fait-il qu'elle demeure, malgr tout, incontestable, qu'elle +soit devenue pour nous la base mme et le ferment de l'ide de beaut? +C'est une illusion sexuelle. L'ide de beaut n'est pas une ide +pure; elle est intimement unie l'ide de plaisir charnel. Stendhal +a obscurment peru ce raisonnement quand il a dfini la beaut une +promesse de bonheur. La beaut est une femme, et pour les femmes +elles-mmes, qui ont pouss la docilit envers l'homme jusqu' adopter +cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrme +perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type +particulier de beaut; les hommes l'ont naturellement fltri du nom de +belltre. Si les femmes taient sincres, elles auraient galement +depuis longtemps inflig un nom pjoratif au type de beaut fminine par +lequel l'homme se laisse le plus volontiers sduire. + +Cette identification de la femme et de la beaut va si loin aujourd'hui +qu'on en est arriv innocemment nous proposer l'apothose de la +femme; cela veut dire la glorification de la beaut avec toutes les +promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu rotique. La +beaut est une femme et la femme est la beaut; les caricaturistes +accentuent le sentiment gnral en accouplant toujours une femme, +qu'ils tchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur +jusqu' la vulgarit la plus basse alors que les jolies femmes sont si +rares dans la vie, alors qu'au del de trente ans la femme est presque +toujours infrieure en beaut plastique, ge pour ge, son mari ou + son amant. Il est vrai que cette infriorit n'est pas plus facile + dmontrer qu' sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la +page acheve, pour celui qui a lu comme celui qui a crit; et cela est +fort heureux. + +L'ide de beaut n'a jamais t dissocie que par les esthticiens; le +commun des hommes s'en donne la dfinition de Stendhal. Autant dire que +cette ide n'existe pas et qu'elle a t absolument dvore par l'ide +de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donn par une femme. C'est +pour cela que le culte de la beaut est suspect aux moralistes qui ont +analys la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela +par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme +ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus +naturelles l'homme. Il est arriv ncessairement qu'en s'opposant aux +excessives apothoses de la femme ils ont touch aux droits de l'art. +L'art tant l'expression de la beaut et la beaut ne pouvant tre +comprise que sous les espces matrielles de la vritable ide qu'elle +contient, l'art est devenu presque uniquement fministe. La beaut, +c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins +absolu. La notion de l'art est mme assez nette, pour les artistes et +pour l'lite; l'ide d'art est fort bien dgage. Il y a un art pur qui +se soucie uniquement de se raliser soi-mme. Aucune dfinition n'en +doit mme tre donne; cela ne pourrait se faire qu'en unissant +l'ide d'art des ides qui lui sont trangres et qui tendraient +l'obscurcir et la salir. + +Antrieurement cette dissociation, qui est rcente et dont on connat +l'origine, l'ide d'art tait lie diverses ides qui lui sont +normalement trangres, l'ide de moralit, l'ide d'utilit, l'ide +d'enseignement. L'art tait l'image difiante qu'on intercale dans les +catchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux +derniers sicles. Nous nous tions affranchis de ce collier; on voudrait +nous le remettre au cou. L'ide d'art s'est de nouveau souille l'ide +d'utilit; l'art est appel social par les prcheurs modernes. Il est +aussi appel dmocratique, pithtes bien choisies, si ce fut en vertu +de leur signification ngatrice de la fonction principale. Admettre +l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est +admettre les roses parce qu'on en tire un remde utile aux yeux; +c'est confondre deux sries de notions que l'exercice rgulier de +l'intelligence place sur des plans diffrents. Les arts plastiques +ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases. +L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthtique et + lui seul; ce qu'elle peut dire par surcrot de perceptible pour nos +autres facults ne vaut pas la peine d'tre cout. Cependant, c'est +cette partie caduque qui intresse les prneurs de l'art social. Ils +sont le nombre et comme nous sommes rgis par la loi du nombre, leur +triomphe semble assur. L'ide d'art n'aura peut-tre t dissocie +que pendant un petit nombre d'annes et pour un petit nombre +d'intelligences. + +Il y a donc un trs grand nombre d'ides que les hommes n'emploient +jamais l'tat pur, soit qu'elles n'aient pas encore t dissocies, +soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en tat de stabilit; +il y a aussi un trs grand nombre d'ides qui existent l'tat +dissoci, ou que l'on peut provisoirement considrer comme telles, mais +qui ont une affinit particulire pour d'autres ides avec lesquelles +on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent +rfractaires certaines associations, alors que les faits auxquels +elles correspondent dans la ralit sont extrmement frquents. Voici +quelques exemples de ces affinits et de ces rpulsions pris dans le +domaine si intressant des lieux communs ou des vrits. + +Les tendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme +de Saint-Denis, et leur utilit symbolique est demeure au moins +aussi grande que leur utilit relle. Mais comment, hors de la guerre, +sont-ils devenus des symboles de l'ide de patrie? C'est plus facile +expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans +presque tous les pays civiliss, l'ide de patrie et l'ide de drapeau +sont invinciblement associes; les deux mots se disent mme l'un pour +l'autre. Mais ceci touche la symbolique autant qu' l'association des +ides. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie +du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire. +S'il est amusant que le bleu du drapeau franais soit la dvote couleur +de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que +la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole +rvolutionnaire. Semblables aux atomes d'picure, les ides s'accrochent +comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des +accidents. + +Certaines associations, quoique trs rcentes, ont pris rapidement +une autorit singulire; ainsi celles d'instruction et d'intelligence, +d'instruction et de moralit. Or, c'est tout au plus si l'instruction +peut tmoigner pour une des formes particulires de la mmoire ou pour +une connaissance littrale les lieux communs du Dcalogue. L'absurdit +de ces rapports forcs apparat trs clairement en ce qui concerne les +femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle +qu'on leur donne cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence, +l'engourdit. Depuis qu'on les instruit srieusement, elles n'ont plus +aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on +compare ce propos nos trente dernires annes avec les trente +dernires annes de l'ancien rgime. Ces deux associations d'ides n'en +sont pas moins devenues de vritables lieux communs, de ces vrits +qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent + toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dgnrs des +hommes; aux vieilles et vnrables vrits telles que: vertu-rcompense, +vice-chtiment, Dieu-bont, crime-remords, devoir-bonheur, +autorit-respect, malheur-punition, avenir-progrs, et des milliers +d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles l'humanit. + +On ferait galement un long catalogue des ides que les hommes se +refusent associer, alors qu'ils se complaisent aux plus dconcertants +stupres. Nous avons donn plus haut l'explication de cette attitude +rtive; c'est que leur occupation principale est la recherche du +bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intrt +que selon la logique. De l l'universelle rpulsion joindre l'ide +de nant l'ide de mort. Quoique la premire ide soit videmment +contenue dans la seconde, l'humanit s'obstine les considrer +sparment; elle s'oppose de toutes ses forces leur union, elle +enfonce entre elles infatigablement un coin chimrique o retentissent +les coups de marteau de l'esprance. C'est le plus bel exemple +d'illogisme que nous puissions nous donner nous-mmes et la meilleure +preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le +sentiment qui vient toujours bout de la raison. + +Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-tre. + +Novembre 1899. + + + + + IV + + STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE + + + Dcadence. C'est un mot bien commode l'usage des pdagogues + ignorants, mot vague derrire lequel s'abritent notre paresse et + notre incuriosit de la loi. + BAUDELAIRE, _Lettre Jules Janin._ + + + I + +Brusquement, vers 1885, l'ide de dcadence entra dans la littrature +franaise; aprs avoir servi glorifier ou railler tout un groupe +de potes, elle s'tait comme rfugie sur une seule tte. Stphane +Mallarm fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si +le mot lui-mme avait t compris et dit selon sa vraie signification. +Mais, par une singularit qui est un trait de moeurs latines, le +peuple acadmique qualifiait ainsi, d'aprs l'horreur normale, quoique +malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fivre +d'originalit qui tourmenta une gnration. Rendu responsable des +actes de rbellion qu'il encourageait, M. Mallarm apparut, aux niers +innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel +qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation +universelle. + +Ce sont des habitudes, en somme, bien littraires. Il y aura tantt +trois sicles qu'elles florissent et les plus clbres rvoltes les +ont branches peine et ne les ont jamais dracines; ds aprs les +insolences romantiques, il fallut touffer et ramper sous la vieille +verdure dont on fait les frules. + +Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorrent +toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur +civilisation donne le spectacle et l'ide d'une belle animalit sociale. +Il y avait chez eux mulation vers la parit comme il y a chez nous +mulation vers la dissemblance. Ds qu'ils possdrent cinq ou six +potes, rejetons heureux de la greffe hellnique, ils n'en souffrirent +plus d'autres; et peut-tre que, vraiment, l'instinct social ou de +race dominant chez eux l'instinct de libert ou individuel, peut-tre +qu'aucun pote ingnu ne leur naquit pendant quatre ou cinq sicles. +Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obirent l'un et + l'autre jusqu' ce que la rvolte chrtienne et l'invasion barbare +se fussent donn la main par-dessus le Capitole. La libert littraire, +comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la +force. Le jour o S. Ambroise, crivant des chansons pieuses, mconnut +les principes d'Horace, devrait tre mmorable, car il signale +clairement la naissance d'une mentalit nouvelle. + +Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'ide de dcadence +historique, l'histoire de leur littrature nous a fourni celle de +dcadence littraire; double face d'une mme conception, car il a t +facile de montrer du doigt la concidence des deux mouvements, et facile +de faire croire que leur marche fut lie et ncessaire. Montesquieu +s'est rendu clbre pour avoir t plus particulirement dupe de cette +illusion. + +Les sauvages admettent trs malaisment la mort naturelle. Pour eux, +toute mort est un meurtre. Ils n'ont aucun degr le sens de la loi; +ils vivent dans l'accident. C'est un tat d'esprit que l'on est convenu +d'appeler infrieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide +soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa ngation mme. Il n'y a +d'absolument ncessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient +diffrer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'volution +sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois +ncessaires, mais il n'y a mme plus de lois mme trs gnrales; ou +bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en +viennent ne plus tre que de sages et honorables constatations; ou +bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe mme +du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les +combinaisons sociales sont instables; diffrentes poques les groupes +humains ont des forces diffrentes de cohsion; des affinits nouvelles +apparaissent et se propagent: voil de quoi crire un trait de +mcanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement conformer sa +philosophie la ralit des catastrophes inattendues. Car il faut bien +laisser l'inattendu une place qui est quelquefois le trne tout entier +d'o l'ironie fulgure et rit. L'ide de dcadence n'est donc que l'ide +de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour +expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'couter +bruire les querelles thologiques et claquer dans le cirque le fouet des +Bleus. On va de Longchamps Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom + Waterloo. La longue dcadence des empires dtruits est une des plus +singulires illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie +ou de vieillesse, la plupart, au contraire, prirent de mort violente, +en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle. + +D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut tablir aucun +rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le gnie d'un +homme: ni la littrature grecque, ni les littratures du moyen ge ne +correspondent des forces politiques stables et puissantes, grecques, +italiennes ou franaises; et c'est justement l'heure o leur puissance +matrielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont orns +de talents originaux. Peut-tre mme serait-on plus prs de la vrit +en dclarant que la dcadence politique est l'tat le plus favorable +aux closions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et +les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les +Bjoernson; ainsi encore la chute de Napolon fut comme un signal pour +la nature qui se mit reverdir avec joie et pousser les jets les plus +magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces +exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme +historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces priodes +doublement glorieuses dont le fastueux sicle de Louis XIV est le modle +vnr: aprs quoi, quelques instants de rflexion nous imposeront une +opinion assez diffrente de celle qui demeure et qui passe dans les +manuels et dans les conversations. + +Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il +appelait ainsi navement, d'aprs les principes du judasme biblique: il +vit crouler tous les empires o la main de Jhovah s'tait appesantie. +C'est l'ide de dcadence explique par l'ide de chtiment. La +philosophie de Montesquieu, plus complique, est peut-tre encore plus +purile: on ne cite qu'avec une sorte de dgot un historien qui fait +commencer la dcadence de Rome l'aurore des admirables sicles de paix +qui furent peut-tre la seule poque heureuse de l'humanit civilise. +Il faut presser la signification des mots; alors on aperoit qu'ils ne +dtiennent aucun sens et que des crivains mmorables en usrent toute +leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague +que soit l'ide gnrale de dcadence, elle est claire et arrte en +comparaison de l'ide plus restreinte de dcadence littraire. + +De Racine Vigny, la France ne produisit aucun grand pote. C'est +un fait; une telle priode est certainement une priode de dcadence +littraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait +lui-mme, ni lui attribuer un caractre absurde de logique et de +ncessit. La posie est en sommeil au XVIIIe sicle, faute de +potes; mais cette faillite n'est pas la consquence d'une trop belle +floraison antrieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui +donne le nom de dcadence, on admet une sorte d'organisme mystrieux, +un tre, une femme, la Posie, qui nat, se reproduit et meurt des +intervalles presque rguliers, selon les habitudes des gnrations +humaines, conception agrable, sujet de dissertation ou de confrence, +mais qu'il faut carter d'une discussion o l'on ne veut que faire +l'anatomie d'une ide. + +Ce qui caractrise la posie du XVIIIe sicle, c'est l'esprit +d'imitation. Ce sicle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur, +avec grce, avec tendresse, avec ironie, avec btise; il imite avec +conscience; il est chinois en mme temps que romain. Il y a des modles. +Le mot est impratif. Il ne s'agit pas qu'un pote dise l'impression +que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade +la montagne. Singulire psychologie! Le mme philosophe qui ruine +en politique l'ide de respect, la recrpit et la rebadigeonne en +littrature. Il y a des critiques: pendant que Goethe crit _Werther_, +ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui +chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne +naquit aucun pote en France, que Delille[27] ou Chnier, pendant cent +ans, cela conduirait ncessairement expliquer aussi pourquoi naquirent +Ronsard, Thophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien +en savoir. Dpouille de son mysticisme, de sa ncessit, de toute sa +gnalogie historique, l'ide de dcadence littraire se rduit une +ide purement ngative, la simple ide d'absence. Cela est si naf +qu'on ose peine l'exprimer, mais les intelligences suprieures +faisant dfaut dans une priode, le pullulement des mdiocres devient +extrmement sensible et actif, et, comme le mdiocre est un imitateur, +les poques que l'on a qualifies justement de dcadentes ne sont +autre chose que des poques d'imitation. En suprme analyse, l'ide de +dcadence est identique l'ide d'imitation. + +[Note 27: Il faut se souvenir que l'abb Delille n'est pas du tout, comme +on le croit, un pote de l'Empire. Presque tous ses pomes et sa gloire, +datent de l'ancien rgime.] + + + II + +Cependant, s'il s'agit de Mallarm et d'un groupe littraire, l'ide +de dcadence a t assimile son ide contraire, l'ide mme +d'innovation. De tels jugements nous ont frapps, hommes de ces annes, +sans doute parce que nous tions mis en cause et sottement bafous +par les critiques bien pensants; ils n'taient que la reprsentation, +maladroite et use, des sentences par lesquelles les sages de tous +les temps essayrent de maudire et d'craser les serpents nouveaux qui +brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mre. +La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bnite de +l'Universit n'a jamais pu la striliser, non plus que celle de +l'glise. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les +nouveauts, contre les hrsies, le Jsuite; aujourd'hui, champion de la +rgle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve l l'antinomie +qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le mme +homme, courageux dans le sens de la justice ou de la libert politique, +se trouble et recule s'il s'agit de nouveaut ou de libert littraire; +arriv Tolsto et Ibsen, ayant fait une allusion leur gloire, il +ajoute (en note): Sont-ce l des gloires bien tablies, celle d'Ibsen +surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est +un mystificateur ou un gnie n'est pas rsolue l'heure o nous +sommes[28]. Telle est, en face de l'indit, du non encore vu ni lu, +l'attitude d'un crivain qui, dans le livre mme d'o cette note +est tire, prouve une bonne indpendance de jugement; il est inutile +d'ajouter que les dcadents y sont, tout propos, moqus. Comment, +aprs cela, s'tonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? +Une manire nouvelle de dire les ternelles vrits humaines est d'abord +pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. +Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, +ils ont recours la ngation, aux injures ou la drision. C'est +l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. +Mais comment en est-on arriv considrer comme un pril toute relle +innovation en art ou en littrature? Pourquoi surtout cette assimilation +est-elle une des maladies particulires notre temps, et peut-tre la +plus grave, puisqu'elle tend restreindre le mouvement et contrarier +la vie? + +[Note 28: M. Stapfer, _Des Rputations littraires._ Paris, 1891.] + +Pendant des annes, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de gnie, +furent berns et refuss par les jurys. Sous les prtextes videmment +contradictoires, un motif unique se dcouvre: l'originalit. Par une +oeuvre o presque plus rien ne s'aperoit des mthodes antrieures, qui +ne se rattache pas immdiatement quelque chose de connu et de dj +compris, les gardiens de l'art se sentent menacs; ils rpondent la +provocation chacun selon leur temprament. Les formules changent aussi +selon les priodes: au XVIIIe sicle, la non-imitation tait +qualifie de faute contre le got, et c'tait grave au temps o Voltaire +rigeait un temple, qui n'tait qu'un dicule, ce dieu badin; jusqu' +ces dernires semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les +crivains rebelles dmarquer les matres furent stigmatiss soit +de dcadents, soit de symbolistes. Cette dernire injure a fini par +prvaloir, tant verbalement plus obscure et par consquent plus facile + manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la premire, l'ide +abhorre de non-imitation. + +On a dit, il y a dj longtemps, bien avant que M. Tarde ait dvelopp +sa philosophie sociale: L'imitation rgit le monde des hommes, comme +l'attraction celui des choses. Dans le domaine particulier de l'art et +de la littrature, cette loi est trs sensible. L'histoire littraire +n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'pidmies intellectuelles. +Certaines furent brves. La mode change ou dure selon des caprices +impossibles prvenir et difficiles dterminer. Shakespeare n'eut +aucune influence immdiate; Honor d'Urf vivant et mort, durant un +demi-sicle, fut le matre et l'inspirateur de toute fiction romanesque; +il et rgn plus longtemps si la _Princesse de Clves_ n'avait t +l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe sicle, dont une partie +de la littrature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant +pas rebelle aux nouveauts modres et prudentes; c'est qu'alors, s'il +et t honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose trange, les +Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine +tremble d'avoir crit _Bajazet_), il tait honorable de savoir donner +aux emprunts classiques un air de fracheur et d'indit. + +Cependant cette littrature elle-mme devint trs rapidement classique; +il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle tait plus +accessible, elle fut bientt la fontaine presque unique o les +gnrations vinrent boire et prier et dlayer leur encre. Boileau, avant +de mourir, put se voir dieu. Ds que Voltaire sait lire, il lit Boileau. +Le principe de l'imitation va rgir dsormais la littrature franaise. + +Si l'on nglige les accidents--quoique mmorables--ce principe est +demeur trs puissant et si bien compris, mesure que l'instruction +se rpand, qu'il suffit un critique de le faire intervenir pour qu'un +lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafrachissait. Ainsi +les feuilletonnistes ont russi empcher l'acclimatation en France +de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par +excellence, russissent maintenant jusque sur les thtres du boulevard! +Ces faits de thtre, toujours trs grossis par la rclame, illustrent +bien une thorie. + +L'ide d'imitation est donc devenue l'ide mme d'art ou de littrature. +On ne conoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou +la suite d'un roman prexistant que l'on ne conoit des vers sans rime +ou dont les syllabes ne seraient pas comptes une une avec scrupule. +Quand de telles innovations cependant se produisirent, altrant tout +coup l'aspect coutumier du paysage littraire, il y eut de l'moi parmi +les experts; pour cacher leur gne, ils se mirent rire (troisime +mthode); ensuite, ils profrrent des jugements: puisque ces choses, +ces proses et ces pomes, ne sont pas ordonnes l'imitation des +dernires littratures ou des oeuvres clbres par les manuels, elles +doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas +familire,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au +moyen du prraphalisme; elles ne furent pas dcisives; elles furent +mme un peu ridicules, tant l'ignorance tait de tous cts profonde et +invulnrable. Mais vers ces annes-l un livre parut qui soudain claira +les intelligences. Un parallle inexorable s'imposa entre les potes +nouveaux et les obscurs versificateurs de la dcadence romaine vants +par des Esseintes. L'lan fut unanime et ceux mmes que l'on dcriait +acceptrent le dcri comme une distinction. Le principe admis, les +comparaisons abondrent. Comme nul, et pas mme des Esseintes, +peut-tre, n'avait lu ces potes dprcis, ce fut un jeu pour tel +feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait, +Stphane Mallarm qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni +Mallarm ne sont des dcadents, puisqu'ils possdent l'un et l'autre, +des degrs divers, une originalit propre; mais c'est pour cela mme que +le mot fut justement appliqu au pote de _l'Aprs-midi d'un Faune_, car +il signifiait, trs obscurment, dans l'esprit de ceux-l mmes qui en +abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de +prcieux, d'inattendu, de nouveau. + +Si, au contraire, on voulait redonner l'ide de dcadence littraire +son sens vritable et vritablement cruel, ce n'est plus Mallarm qu'il +faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la +carrire se poursuit. Le dcadent de la littrature latine, ce n'est ni +Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun leur manire, se +faonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui cre l'hymne, ni +Prudence, qui imagine un genre littraire, la biographie lyrique[29]. On +commence tre plus clment pour la littrature latine de la seconde +priode; las peut-tre de la ridiculiser sans la lire, on a commenc de +l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il +n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues +vivent et que leurs changements ne sont pas ncessairement des +altrations; qu'on pouvait avoir du gnie au VIe sicle comme au IIe, et +au XIe comme au XVIIIe; que les prjugs classiques sont une entrave au +dveloppement de l'histoire littraire et la connaissance totale de la +langue elle-mme. Mieux connus, les potes de la bibliothque de +Fontenay n'auraient servi baptiser un mouvement littraire que si l'on +avait voulu comparer, tche ardue et un peu absurde, des novateurs +idalistes des novateurs chrtiens. + +[Note 29: Genre qui a dgnr jusqu' devenir la complainte. Mais la +complainte a eu sa belle priode. Le plus ancien pome de la langue +franaise est une complainte, et prcisment inspire par un des pomes +de Prudence.] + + + III + +N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une +ide et indiquer, par un exemple un peu tendu, comment un mot en arrive + ne plus avoir que le sens qu'on a intrt lui donner, je ne crois +pas qu'il soit ncessaire d'tablir minutieusement en quoi Stphane +Mallarm mrita la haine ou la raillerie. + +La haine est reine dans la hirarchie des sentiments littraires; la +littrature est peut-tre avec la religion la passion abstraite qui +secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu +de guerres littraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres +religieuses; mais c'est parce que la littrature n'est encore jamais +descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient l, +elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la premire d'_Hernani_ +au jour o l'on vend Victor Hugo en livraisons illustres. Pourtant, on +se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre +l'humour anglais ou l'ironie franaise: c'est parce qu'ils ne se +connaissent pas que les peuples se hassent peu: une alliance finit +toujours, quand on a bien fraternis, par des coups de canon. + +La haine qui poursuivit Mallarm ne fut jamais trs amre, car les +hommes ne hassent srieusement, mme en littrature, que lorsque des +intrts matriels viennent un peu corser la lutte pour l'idal; or il +n'offrait aucune surface l'envie et il supportait comme des ncessits +inhrentes au gnie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous +un prtexte d'obscurit, que la supriorit seule et toute nue de son +esprit. Les artistes, mme dprcis par les instinctives cabales, +obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les potes ont la +ressource des longues critures dans les revues et dans les journaux: +certains, comme Thophile Gautier, y gagnrent leur vie; Baudelaire y +russit mal, et Mallarm plus mal encore. C'est donc au pote dpouill +de tout ornement social que s'adressa le sarcasme. + +Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une +merveille, une Andromde, ivoire de Cellini. C'est une femme effare, +toute sa chair, trouble par l'effroi d'tre lie: o fuir? et c'est la +posie de Stphane Mallarm. Emblme qui convient encore, puisque, comme +le ciseleur, le pote n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, +des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa posie ne +reprsente pas un large trsor humain tal devant la foule surprise; +elle n'exprime pas des ides communes et fortes, et qui galvanisent +facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est +personnelle, replie comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a +de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pense qu' l'intimit d'une +pense cordiale et sre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de +voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la dlicatesse dans ce souci de +fuir les yeux et les mains de la popularit. Fuir, o fuir? Mallarm se +rfugia dans l'obscurit comme dans un clotre; il mit le mur d'une +cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec +son orgueil. Mais c'est l le Mallarm des dernires annes, lorsque, +froiss, mais non dcourag, il se sentit atteint de ce dgot des +phrases vaines qui jadis avait aussi touch Jean Racine; lorsqu'il cra, +pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots +selon des rapports nouveaux et secrets. Stphane Mallarm a relativement +beaucoup crit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entache +d'aucune obscurit; mais, dans la suite et la fin, partir de la _Prose +pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers +irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre +une conqute dlicieuse. Il y a trop peu d'crivains obscurs en +franais; ainsi nous nous habituons lchement n'aimer que des +critures aises, et bientt primaires. Pourtant il est rare que les +livres aveuglment clairs vaillent la peine d'tre relus; la clart, +c'est ce qui fait le prestige des littratures classiques et c'est ce +qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont +d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose la fois; ds que le +cerveau est riche de sensations et d'ides, il se fait un remous et la +nappe se trouble l'heure du jaillissement. Prfrons, comme X. Doudan, +les marais grouillants de vie un verre d'eau claire. Sans doute, on a +soif, parfois; eh bien, on filtre. La littrature qui plat aussitt +l'universalit des hommes est ncessairement nulle; il faut que, tombe +de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin +couler dans la valle la porte de tous les hommes et de tous les +troupeaux. + +Si donc on entreprenait une tude dcisive sur Stphane Mallarm, il +ne faudrait traiter la question d'obscurit qu'au seul point de vue +psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurit littrale +dans un crit de bonne foi. Une interprtation sense est toujours +possible; elle changera selon les soirs, peut-tre, comme change, selon +les nuages, la nuance des gazons, mais la vrit, ici et partout, sera +ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarm est +le plus merveilleux prtexte rveries qui ait encore t offert aux +hommes fatigus de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une posie +pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est +peut-tre la seule o nous puissions dsormais nous plaire; et si le mot +dcadence rsumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crpuscule, +on pourrait l'accueillir et en faire mme une des clefs de la viole: +mais il est mort, le matre est mort, la pnultime est morte. + +1898. + + + + + V + + + UNE RELIGION D'ART + + I + +A une poque o presque toute la sensibilit, presque toute la foi, +presque tout l'amour se sont rfugis dans l'art, et o, par surcrot, +ce mot, jadis mystrieux et pur, se trouve compromis en plus d'une +aventure, il nous manquait videmment, ct de la religion de l'art, +la religion d'art: l'invention est rcente et due M. Huysmans; elle +est curieuse et peut servir de prtexte quelques rflexions. + +Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la +tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire +qu'au moyen de l'archologie. _La Cathdrale_ est donc, comme tous les +derniers livres du mme auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique. +Le genre n'est pas nouveau, il a t de tout temps cultiv par les +crivains chez lesquels le got du savoir n'a pas entirement tu +l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs +lectures et de leurs inventions, se rsignent entremler la fiction et +le document; ou encore qu'un besoin de proslytisme porte choisir pour +messager d'un enseignement, d'une morale, de vrits peu amnes, la nef +des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces +trois causes dans le didactisme invtr de M. Huysmans; mais surtout, +si, lorsqu'il crit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il +n'aurait rien y mettre; chez lui l'imagination est plutt soutenue +que dcourage par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux +rcriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux +trait de cuisine suffirait peut-tre rendre tout fait reprsentatif +d'un caractre. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, mdite sur une +page du Cuisinier royal ou du Paticier Franois, et nous avons un +livre du type mme de _la Cathdrale_. Sur les seize chapitres de ce +dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considrations +de mnage ou de cuisine. Ses tentatives d'rudition ne pouvaient donc +influencer que trs heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les +livres, ce qu'il aurait toujours t incapable de trouver dans la vie: +l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie. + +La plupart des romans didactiques pchent galement par l'insuffisance +et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se rsigner; un roman +n'est pas un trait. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner +rsumer, en une phrase pittoresque et juste, les apprciations motives +et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait pass +deux ans lire lui-mme les potes qu'il vantait, l'abondance des +documents l'et peut-tre inclin donner cette partie de son livre +une ampleur dsagrable; et si, pour crire l'histoire de Gilles de +Rais, il lui avait fallu compulser lui-mme les archives, dchiffrer les +originaux du procs, _L-bas_ serait peut-tre encore sur le chantier. +L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou +historique est donc une des conditions de l'excution mme du roman et, +d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le +compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait; +c'est ce qui arriva pour _L-bas_, o il y a des chapitres admirables, +suprieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop +dclamatoires de _la Sorcire_. L'inexactitude serait un dfaut plus +grave; M. Huysmans, appuy sur des rudits srieux, s'en est presque +toujours gar jusqu'ici; mais, et c'est l le danger du mlange de +la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours o finit +l'exactitude et o commence la fantaisie. Que d'hystriques abbs, que +de femmes folles de leurs nerfs se sont laiss prendre au ralisme +du fameux tableau de la Messe Noire, entirement tir cependant d'une +imagination, alors satanique. Il est peine besoin d'affirmer +que jamais d'aussi grotesques et d'aussi excrables crmonies +n'ordonnrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles +obscnes et sacrilges. + +Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucins des +pauvres sorcires, se droulait selon des liturgies trs diffrentes et +surtout malpropres; il ne reut le nom de Messe Noire que par quivoque, +puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le +corps nu de la Montespan, tait une crmonie de conjuration, absolument +secrte, et dont le secret seul garantissait l'efficacit. La fantaisie +de M. Huysmans, si elle a eu, car la crdulit du public est illimite, +certaines consquences pnibles, n'en tait pas moins tout fait +lgitime; le romanesque est sa place dans un roman: attendre, pour +raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son vritable frre +diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, mme d'un romancier +didactique. + +Avec _la Cathdrale_, aucune surprise de ce genre n'tait craindre; la +fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant +aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont +presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclsiastique. L'auteur +n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre, +document prs de moines, de prtres et en des livres pieux; cela est +vident. + + + II + +Pour crire _En Route_ et _la Cathdrale_, il faut tre catholique, non +seulement de naissance et de baptme, mais de foi et de moeurs. Il y a +donc aujourd'hui mme une littrature catholique, une littrature qui +n'existerait pas sans crivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou +sommes-nous en prsence de faits tout fait logiques, raisonnables, +lis un pass immdiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularit + tre catholique en un sicle o le furent presque tous les plus +excellents potes et quelques-uns des plus grands crivains, de +Chateaubriand Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble +pas correspondre l'orientation prsente des intelligences, cela est +clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme l'attitude +gnrale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou +d'une conviction, il est impossible et illgitime d'aller plus loin. +L'excommunication n'est pas un geste philosophique. + +Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition +littraire. + +Le catholicisme est le christianisme paganis. Religion la fois +mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement, +pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de +l'humanit, qui sont de vivre la fois dans le fini et dans +l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans +l'intelligence. + +Depuis Constantin jusqu' la Renaissance, le catholicisme a dvelopp +normalement les deux principes qui le constituent et, sans +l'intervention de Luther, il est trs probable que le principe paen, +d'art et de beaut, et acquis autant de force que le principe +vanglique, de renoncement et de mortification. Lon X et Jules II +pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils +taient vraiment la fois le successeur de saint Pierre et le +successeur du grand-prtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les +grands affirmateurs de l'vangile, les durs sectateurs de saint Paul, +les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entranrent toute la +chrtient dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant +lui-mme, accepta le sacrifice d'un de ses lments naturels; il +dtruisit lui-mme l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'glise +devint peu peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme +hirarchis, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beaut +sensible, mais d'intelligence moins librale, peut-tre, plus +recroqueville encore, soumise la fois un pass qu'elle respecte +sans l'aimer, et un prsent qui pouvante sa dcrpitude. + +En France, au XVIIe sicle, la raction contre le +protestantisme se fit dans un paganisme moyen, lgant et superficiel; +aprs la crise jansniste, il y eut une nouvelle raction de la libert, +mais elle se fit dans la dbauche et dans la littrature galante; le +moment philosophique fut bref et sans influence populaire; aprs la +priode d'abtissement sentimental provoqu par les ridicules disciples +de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme, +le moyen ge et la tradition. Tout le sicle est domin par ce grand +fait littraire. + +Littraire, car il ne s'agit mme pas de supposer lgitime le droit +unique la vrit absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas +de vrit. En Grce, la vraie religion tait la religion des temples. +En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du +clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les +dieux n'ont cd au Christ que la moiti de leur royaume. Un jeune pote +catholique a appel la sainte Vierge cette belle nymphe, voil la +vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais +morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle +qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne +prit mme pas le soin, au Ve sicle, de changer les statues +vnres, et Dmter nourrice devint tout naturellement une Vierge +l'enfant[30]: en quelques autres, mme en Gaule, on garda le nom du +dieu avec la statue de jadis et le culte, chang dans la croyance des +prtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vnus est toujours +aime sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie reprsente toute +nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la +persvrance du peuple! Ozanam a parfaitement dmontr qu'au moment o, +par un coup d'tat, le christianisme devint la religion officielle de +l'Empire, le paganisme tait encore plein de force et de vie; de l +son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le dtruire, +l'absorba sans mme le transformer. Cependant, ds les premiers sicles, +il y eut dans l'glise un parti trs oppos ce qu'on appelait, sans en +comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'tait le parti +vanglique, qui ne devait entirement triompher, dans l'Europe du Nord, +qu'avec la Rforme[32]. + +[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.] + +[Note 31: Dureau de la Malle, _Mmoire sur sainte Venise_, lu +l'Acadmie des Inscriptions.] + +[Note 32: Le paganisme est rest traditionnel, notamment Paris, dans +certaines familles, o, dit-on, les libations et les sacrifices +d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter +qu'au XVIIIe sicle.] + +Le culte des saints et des dieux sanctifis engendra les glises. Les +glises catholiques, comme les temples de l'gypte ancienne, sont des +tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul; +leur prtexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux +ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinit traditionnelle, peine +rebaptise par une pit innocente. Les glises furent la ncessit +de l'art chrtien, et ainsi la nudit apostolique dut revtir l'or +des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe sicle, le +paganisme est restaur dans toute sa splendeur. L'glise, partout o +la dvotion est assez riche, est devenue la cathdrale. L'Europe est +couverte de cathdrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un +peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire +en sanctuaire, cueillant des indulgences, des rconforts, des grces, +des gurisons, la force de vivre joyeux en un sicle dur. Les bquilles +du temple d'phse s'amoncellent sous les votes de la cathdrale de +Chartres, o une belle idole, nagure apporte d'Orient, bnit les +fidles ivres et se fait vnrer sous le nom de Vierge noire. L'art +catholique, comme la religion elle-mme, est la suite naturelle et +logique de l'art paen. + +On ne peut entrer ici dans le dtail, ni numrer les preuves +d'une manire de voir qui paratra peut-tre hasarde ceux qui ne +connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter +aucune des opinions reues, mais cette affirmation des partielles +origines paennes du catholicisme ne nous fait pas mconnatre, on s'en +doute, ce que l'vangile, les pres de l'glise, saint Benot et ses +moines apportrent de nouveau et de purement spirituel dans l'ide +religieuse; cependant, et mme sur ce point, il faudrait tudier +les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le +catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui +prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrtien +n'est lui-mme qu'une transposition du symbolisme noplatonicien; on ne +sait si tel gnostique fut chrtien ou philosophe et il est difficile de +faire dans le pseudo-aropagite, la part des rveries orientales et la +part de l'enseignement patristique. L encore, dans la suite des temps, +la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le +catholicisme spculatif s'assimila et nous a conserv un nombre infini +de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'vangile et +avec la religion de saint Paul: un christianisme pur et rejet toute +la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidle son nom, nous +a transmis, au milieu de la religion du Christ, peu prs toutes les +superstitions et toutes les thogonies orientales. + +Il nous a conserv encore et transmis directement la tradition +littraire grco-romaine. Ceci est plus connu et moins contest. On sait +maintenant qu'il n'y eut pas de renaissance au XVe sicle; +on sait que, en aucun moment des sicles antrieurs, les lettres latines +n'avaient cess d'tre cultives et que Virgile fut, durant tout le +moyen ge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais +vnr, non seulement comment, mais imit. Le rle des humanistes fut +cependant important: de mme que les protestants voulaient purger le +christianisme de son lment paen, les humanistes voulurent liminer +de la littrature tous les lments chrtiens. Les uns et les autres +russirent; mais, tandis que la tradition littraire a t renoue par +le romantisme, la tradition religieuse est reste brise. La littrature +n'est demeure que pendant trois sicles trangre l'me humaine +laquelle on substituait l'me hroque et poncive; la religion prive de +l'art paen, qui tait sa force populaire, est devenue et est reste une +philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus +d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beaut +corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne +entre tout; elle est devenue le centre mdiocre de la mdiocrit +universelle. + + + III + +Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beaut +passe: c'est dans cette poussire resplendissante que se rfugient +encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour +exhumer le catholicisme, n'eut qu' laisser son gnie se souvenir d'une +enfance jadis enivre de ftes et de lgendes; ses oeuvres historiques +et apologtiques eurent une grande influence sur le dveloppement du +romantisme franais; elles rendirent possible la grandiose archologie +de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de +Lamartine; si l'on nglige tout l'intermdiaire, on les voit, vers la +fin du sicle, aboutir selon leurs canaux, _Sagesse_, la trilogie +apologtique de M. Huysmans: _la Cathdrale_ essaie de refaire avec +des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persvrants, avec des +outils moins brillants, mais plus aigus, _le Gnie du christianisme_. +L'crivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi +quelques autres livres; il doit Chateaubriand l'esprit apologiste; +Victor Hugo, l'amour des pierres sculptes; aux autres, tout le reste. + +L'intention apologtique de M. Huysmans est certaine, quoique discrte. +Il veut prouver qu'il y a, ou plutt qu'il y a eu, un art catholique, +symbolique et mystique, trs suprieur, surtout par l'expression, +tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il tudie l'architecture, +d'aprs la cathdrale de Chartres, la peinture d'aprs les primitifs et +surtout Fra Angelico, la musique d'aprs le plain-chant grgorien, la +mystique et la symbolique, d'aprs les saints, les thologiens et les +compilateurs du moyen ge; comme centre au roman, une page de l'histoire +d'un crivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer +tout son talent la dfense de l'art religieux; le sentiment est +reprsent par des effusions d'amour pieux verses aux pieds de +Notre-Dame; les personnages, hormis peut-tre celui d'une servante +dvote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus +rudimentaire; le directeur de conscience, l'abb Gvresin, apparat +d'une nullit extraordinaire, presque phnomnale; l'abb Plomb est +un archologue de province sans caractre particulier qu'une mmoire +baroque o se sont loges, l'exclusion de toute notion sense, +les seules singularits de la symbolique et la seule histoire de +la cathdrale de Chartres; non moins vers dans le mme genre de +connaissances, le hros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une me de +jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre +quoique dvotieux, partial quoique renseign. Avec de tels lments le +roman devait, comme tel, tre d'un intrt nul; sa valeur littraire lui +est donne par de superbes pages descriptives, mais o la description +s'lve parfois jusqu' donner la raison des choses, au moins la raison +symbolique, au moins la raison thologique. Le clerg, s'il lit ce +livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses +matres lui cachent avec soin la connaissance de la beaut sensible et, +pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science prliminaire +de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans +des draperies, telle intention secrte la fois de beaut et de prire +qui dpasse l'ordinaire intelligence d'un sminariste gav de thologie +liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour +de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels +privilgis, cette partie de thologie sculpturale est rellement +suprieure et, le talent rserv pour tre lou part, il faudrait +encore admirer la patience de l'auteur, le long d'tudes compliques, +lentes et troubles, auxquelles rien ne le prparait que la foi et o, +finalement, il a dpass ses matres. Il y a aussi en tout cela un got +de beaut pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais +qui ne le sont plus; c'est l l'innovation, ou le renouveau: heureux +d'tre devenu un bon chrtien, et peut-tre sur la voie de devenir +quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prt +quelques renoncements, semble mal dispos rpudier ce qu'il y a +de paen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est +presque complet; il lui manque encore, en sa mtamorphose et pour +s'adapter entirement la vieille tradition romaine, de ne pas mpriser +la sorte d'art qui est une production naturelle du gnie humain et, +en somme, une cration d'ordre divin et surnaturel, absolument au mme +titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement +de la Vierge, de Fra Angelico, est encore suprieure tout ce que +l'enthousiasme en voulut dire, s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun +gnie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter +Dieu, il dnigre la Nature et que, pour complaire ses frres et tenter +les infidles, il exclut de la communion universelle les plus grands +esprits crateurs, s'ils n'ont pas le front marqu de la symbolique +cendre. Cette mthode n'est point indite; elle fut celle du violent et +superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard, +mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double +capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-tre ds +les temps anciens, rangrent autour d'eux, tmoins de leur double +souverainet, les reliques des saints nouveaux et les effigies des +anciens dieux. + +Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrtien; le christianisme +vanglique est essentiellement oppos toute reprsentation de la +beaut sensible, soit d'aprs le corps humain, soit d'aprs le reste de +la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrtien; +encore moins, une statue chrtienne; il n'a pas la notion qu'une chose +belle puisse tre un ornement ajout la beaut d'un coeur pur. Si un +tel christianisme s'tait dvelopp, les civilisations anciennes nous +seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait imprativement +la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes, +le brisement des idoles, ces statues qui ont conserv dans le monde +l'ide d'un art dsintress et purement humain; la littrature profane +et t annihile comme le reste; la propagation de l'vangile et t +la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait t +un flau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux +filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et +de tentes en poil de chameau. C'tait le mtier de saint Paul de tisser +des tentes: jamais mtier ne symbolisa mieux le caractre d'un homme. +Le premier soin des chrtiens qui voulurent ramener la religion sa +candeur premire fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, +Zurich, fit briser les verrires, rompre les statues, brler les missels +enlumins. En entrant dans l'glise de Tous-les-Saints, Wittenberg, +Carlostadt cria le verset du Deutronome: Tu ne feras point d'images +tailles!, signal de dvastation immdiatement compris de la plbe qui +suivait le triste nergumne. + +Je me souviens de n'avoir pu voir sans motion ce que les calvinistes +de Hollande ont fait de leurs cathdrales. Tous ceux qui sont entrs + Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, ds qu'il +prtend retourner la simplicit vanglique, se complat, non dans +l'austrit, mais dans la banalit: une salle de confrences vitres et + gradins, voil ce que les Barbares prtendaient faire de Notre-Dame de +Chartres. L'idal chrtien, en architecture, est tout pareil l'idal +dmocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces +inspirations n'est capable de produire un btiment gal en beaut +la grange o, au XIIIe sicle, les cisterciens de Lisseweghe +serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs frquent que les abbayes +cisterciennes soient, au contraire, d'une nudit presque dsole. Saint +Bernard, en rformant l'ordre de Cteaux, qui est devenu la Trappe, +n'eut aucunement l'intention de permettre le dploiement de grandioses +architectures; fidle en cela au pur esprit vanglique, il rprouva le +luxe et mprisa l'art, comme plus tard saint Franois d'Assise. Chaque +fois que le christianisme, par les moines ou par les rvolutionnaires, +voulut s'astreindre plus de conformit avec l'enseignement +apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de paen, de beau et, +par consquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art +chrtien; les deux mots sont contradictoires, et voil pourquoi, mme en +un livre presque de dvotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre +garde que mme la symbolique des tons ne prserva pas l'Angelico +d'tre avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les +formes, un homme dont les yeux se rjouissent la vue de la beaut. + +[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figur dans les _lments +d'Archologie chrtienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur +dit avec raison: On voit que les constructeurs du XIIIe sicle +s'entendaient parfaitement donner un aspect monumental mme aux +difices dont la destination n'est que secondaire.] + + + IV + +L'art catholique, l'art du moyen ge fut-il, autant que le pense M. +Huysmans, autant qu'il a cru le dcouvrir, minutieusement subjugu +par les rgles, ou plutt par les usages de la symbolique? Cela semble +inadmissible. On concdera difficilement que Fra Angelico n'employa pas +de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, compose de noir +et de rouge, de fume obscurcissant le feu divin, est satanique; pas de +violet, pas de gris, pas d'orang: parce que le violet dit le deuil; +le gris, la tideur; l'orang, le mensonge. L'abstention du peintre +trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les +nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de +sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des +Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois +nefs et un triple portail, il y ait une allusion la Trinit, c'est +moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute +des dtails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles; +qu'on nous affirme que, d'aprs Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des +pierres d'une cathdrale signifie le mlange des laques et des clercs, +nous avons plutt envie de sourire que de nous compoindre, et, par +surcrot, nous serons presque indigns que l'on choisisse l'occasion +d'une citation presque absurde pour crire le nom du plus original et du +plus grand des mystiques du moyen ge[34]. En toute cette symbolique +de la cathdrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion +la basilique, et passe. Cependant la cathdrale gothique, par +l'intermdiaire de l'art romain, est certainement ne de la basilique, +au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent trs +anciennement connus et imits en Gaule. Si les cathdrales sont le +dveloppement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut +s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postrieure aux glises; +qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais +certaine. Il en est naturellement de mme pour ce qu'on appelle le +mobilier religieux, dont l'origine est antrieure au christianisme. On +aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en +leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-tre +que la signification symbolique dpartie ces accessoires du culte fut +une sorte de baptme confr des objets depuis longtemps en usage dans +les crmonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe +brlait perptuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve, +d'Apollon, de Jupiter Ammon; et dj l'huile devait tre pure et tire +des seules olives. La lampe ternelle tait alors le symbole du feu ou +du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prtres +d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines; +on distribuait du pain bnit au nom de Minerve, qui, comme Diane, +protgeait des confrries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne +serait pas sans intrt d'tudier ces transpositions et cela vaudrait +peut-tre mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de +Mliton ou de Durand de Mende[35]. + +[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribues Hugues ne +semblent pas son oeuvre.] + +[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une +symbolique de la mythologie grco-romaine; assez hasarde, elle l'est +moins que l'trange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal +antique, explication du sens allgorique des principaux monuments grecs +et romains du Louvre (1897)_.] + +L'origine paenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la +mythologie qui fournit les lments dcoratifs aux tombeaux des premiers +martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrtiens acceptrent celui +qui tait alors familier tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable, +de l'Orante, ils n'inventrent d'abord presque rien. Les Victoires, les +Amours, la Mduse, Promthe, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silne, +les Fleuves, Psych et l'Amour, voil des sujets que l'on rencontre +frquemment dans la dcoration des catacombes. Avaient-ils pris pour +les chrtiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne, +funraire chez les Romains, assume dans les catacombes, o elle est +frquente, un sens tout oppos; elle reprsente la vie et le Christ, +sans doute en conformit avec le chapitre XV de l'vangile +selon saint Jean. Orphe eut de bonne heure une lgende chrtienne; +saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophte; +dans les catacombes, il est prfiguratif du Christ, par sa douceur, le +charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais reprsent +avec Eurydice, mais seul et entour d'animaux qui coulent les sons +de sa lyre. Voil, prise sur le fait, la dformation chrtienne d'un +symbole antrieur. Peu peu, rduit un seul agneau comme auditoire, +Orphe s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernire figuration, +il ne resta finalement, dans la symbolique chrtienne, que l'Agneau. On +a cru que le Bon Pasteur tait une transposition de l'Apollon Criophore, +mais rien ne l'a encore prouv, quoique cela soit possible. Ainsi, dans +l'art catholique, l'ide vient du christianisme, et la figuration, du +paganisme. + +M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen +ge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des btes ou des +fleurs, des couleurs ou des pierres prcieuses, il ne s'inquite +jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose +srieusement l'un l'autre des compilateurs qui ont mal copi un +manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte +d'importance pieuse des opinions bases sur une inconnaissance absolue +de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intressant quand il conte, +non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'aprs ses +yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon +et de Bourges, o sont figures les joies et les angoisses du Jugement +dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art +et de mysticisme, comme _la Cathdrale_, la science facile des lectures +patientes! Aprs tout ce qu'il a relev dans les bestiaires et les +volucraires, dans l'ternel _Physiologus_ du moyen ge, il reste bien +dmontr que, hors des textes originaux, la symbolique des btes ou des +plantes, qui affola l'glise jusqu'au XVIe sicle, apparat telle qu'un +amas incohrent de crances inanes: Pour lui (le pseudo-Hugues), le +vautour caractrise la paresse; le milan, la rapacit; le corbeau, les +dtractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, +le bavardage; la huppe, la malpropret et le mauvais renom. Et l'on +continue ainsi, en assignant chaque bte, chaque plante, chaque +minral, chaque objet cr par la main de l'homme, chaque partie +mme du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une +vrit religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva +donc en possession d'une vritable langue hiroglyphique apte figurer +aux yeux des affirmations lmentaires. Le langage des fleurs encore +populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs trs simples, est +le dernier rsidu de la vieille symbolique. Au XVIIe sicle, le symbole +fut dtrn par l'emblme, dans la morale religieuse; par l'allgorie, +dans l'art. Jusqu'au XVIe sicle, on demeura persuad que sur cette +terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce +qu'il recouvre d'invisible; et le souci de l'art catholique fut de +faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre raconter la +gloire de Dieu ou devenir les exemples et les conseillers de +l'humanit. Yves de Chartres affirme que la symbolique tait enseigne +au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en +faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de +cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prdicateurs +expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun +sa manire, car on n'tait d'accord que sur un trs petit nombre de +sujets. Saint Bernard, vangliste svre, rprouvait les ornementations +symboliques, dont les glises et les clotres taient historis; il ne +voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrtait aux yeux, sans +pntrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, ce propos, un +passage trs curieux: + + Que signifient cette ridicule monstruosit, cette lgance + merveilleusement difforme, ces difformits lgantes tales aux + yeux des frres pour les troubler sans doute dans leurs prires + ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces + singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures + ou semi-hommes, ces tigres la peau mouchete, ces soldats qui + combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce + sont des corps multiples tte unique; l, plusieurs ttes sur + un seul corps. C'est un quadrupde ayant une queue de serpent, + ou un poisson portant une tte de quadrupde. Voici un animal + dont une moiti reprsente un cheval et l'autre moiti une + chvre; en voil un autre ayant des cornes et se terminant en + un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle varit de + formes qu'il y a plus de plaisir lire sur le marbre que dans + les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journes + admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu' tudier et mditer + la loi divine[36]. + +[Note 36: Cit par Ch. Gidel. _Sur un pome grec indit intitul_: O +{~GREEK CAPITAL LETTER PHI~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK +CAPITAL LETTER SIGMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER IOTA~}{~GREEK CAPITAL +LETTER OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK CAPITAL LETTER +OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER +OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER SIGMA~} (Annuaire de l'Association des +tudes grecques, 1873).] + +On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_ +si consciencieusement dcrits dans les bestiaires et figurs dans les +cathdrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmcolon, +le Phnix, les Faunes, les Satyres, les Sirnes, les Lamies, les +Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec +Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacre), mais avec +l'interprtation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la +plupart mentionns par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient. +Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et +peut-tre plus sr. Croyons la Gorgone de saint piphane, le plus +ancien des pasteurs de chimres sacres: la Gorgone ressemble une +belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tte de serpents. Toute +sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la +mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle elle +le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend son appel. +Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage s'approcher d'elle, +si elle veut bien cacher sa tte; elle le fait: on en profite pour la +prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait +avec lui la Gorgone Scylla...[37]. Elle est le symbole du pch et de la +tentation. + +[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: {~GREEK +CAPITAL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH +TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK +SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER +PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER +RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL +LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER +EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER +TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL +LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER +THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL +LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL +LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER +GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK +SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK +SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}. + +Il ne parut pas suffisant aux exgtes trop pieux du moyen ge +d'interprter symboliquement la nature entire et quelques merveilles +apocryphes; on soumit ce traitement la mythologie grco-latine. +C'tait fort difiant et un pome tel que celui de Philippe de Vitry +(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute +un certain succs. Philippe a au moins le mrite de l'invention; il est +original sa manire; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait +pas donn un aperu de ses imaginations, bien faites cependant pour +dsinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un +affreux mlange de vieux bouc et de rose[39]. Asperges d'eau bnite, +les Mtamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et rconfortantes pour +les mes inquites; c'est une nouvelle Bible offerte notre ferveur. +Voici le tableau rectifi de Diane et Acton: Diane symbolise la Sainte +Trinit; le Cerf, Jsus-Christ; Acton, Jsus-Christ incarn; et les +Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admte, Apollon est +encore le Christ; Mercure reprsente les Docteurs; les troupeaux, les +Chrtiens; la houlette, la crosse piscopale; la lyre sept cordes +signifie la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et +les sept vertus. L'pisode d'Ariste est interprt ainsi: Jsus-Christ +est le taureau et les aptres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de +son frre, puis change en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus, +le frre qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilit est +dite par Pallas; l'glise, par Phdre et par Atalante; Satan, par le +serpent Python et par Vulcain; la Jude, par Cphale et par Callisto. + +[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe sicle), +mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs trait, mais en +latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de +Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des +manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Aprs lui la +lgende des btes ne fait plus aucune acquisition.] + +[Note 39: _La Cathdrale_, p. 464.] + +Plus anciennement, on avait retrouv les douze Aptres dans les douze +signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe +fut pli figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jsus-Christ +triomphant; le Capricorne, le Pnitent; le Lion, le Mchant; le Cancer, +l'Hrsie; le Taureau, le Sacrifice divin. La prsence d'un signe +appel Virgo, dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps +d'argument apologtique, ainsi que certains vers de Virgile et la +littrature, compltement apocryphe, des sibylles. + +M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'aprs Mliton[40]; +elle n'est pas trs curieuse; en voici une autre, tire du _Livre de la +Discipline de l'Amour divine_ (1519): + + Moult noble et digne est la crature humaine, laquelle, selon + l'me, est image et semblance de toutes cratures. Le chef rond + et clos par dessus, o sont les sens corporels figure le ciel; + et les yeux reprsentent le soleil et la lune et les autres sens + les toiles. Et comme est le monde gouvern par et selon les + sept plantes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous, + entres et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux + s yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un la bouche, + par lesquelles l'me fait ses oprations corporelles et + spirituelles. Des quatre lments, appert plus la clart du feu + s yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre s + jambes. Les os du corps humain sont reprsentation et figure + des cratures qui ont tre et non vie ni sens, comme pierres et + mtaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui + croissent et dcroissent insensiblement signifient les cratures + qui ont tre et vie vgtative, lesquelles sont insensibles + comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et + reprsentation du grand monde, et il est image et expresse + semblance de Dieu crateur et de toute crature. + +[Note 40: Saint Mliton, vque de Sardes, vcut au IIe sicle et fut un +des grands thologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte +criture_: cet ouvrage apocryphe, invoqu par l'abb Auber dans son +grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est galement cher l'auteur de _la +Cathdrale_. Il est peu probable qu'une compilation o l'on disserte sur +la symbolique des glises gothiques ait pour auteur un vque grec du +IIe sicle; cependant M. Huysmans crit, aprs avoir cit Durand de +Mende (XIIIe sicle): Suivant d'autres symbolistes de la mme poque, +tels que saint Mliton, vque de Sardes, et le cardinal Pierre de +Capoue, les tours reprsentent la Vierge Marie...] + +L'poque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse +dmence; je veux donner encore, car il est bon de connatre comment +finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus +caractristiques, un aperu du _Quadragsimal spirituel_, imprim en +1520; c'est un livre qui, sans doute, fut difiant: La salade qu'on +mange en carme, l'entre de table, c'est la parole de Dieu, qui doit +nous donner apptit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre +d'aigreur, qu'on met par parties gales dans la salade, sont l'image de +la misricorde et de la justice divines. Les fves frites reprsentent +la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fves trempent dans +l'eau; il faut que le pnitent se trempe dans l'eau de mditation. Les +pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivire, sont l'emblme de +la pnitence, qui doit tre accompagne de la contrition vritable. La +pure, qui pare bien les dners de carme et qui se passe sur l'tamine, +c'est l'image de la rsolution de s'abstenir de pch. La lamproie, +poisson excellent et d'un prix lev, c'est la rmission des pchs; il +faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en tant +toute rancune du coffre du coeur. + + ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son + sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est savoir le + mrite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous + potages, sauces et viandes quadragsimales, s'entend la joie de + paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos oprations, + odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne + pure, bons pois passs, ni bonne sauce; pareillement, sans + penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages + spirituels. + +Ce morceau aurait trouv tout naturellement sa place parmi les propos de +table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas ddaign +de larder sa _Cathdrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs +favorable, du pissenlit aux lardons[41]. + +[Note 41: _La Cathdrale_, p. 438.] + +En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues +pages, est traite d'une faon satisfaisante et avec une rudition bien +faite pour blouir le lecteur dvot aussi bien que l'indiffrent. Le +dvot ecclsiastique sera mme flatt de quelques erreurs d'un autre +ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicit de l'glise des +Gaules, sur saint Denys l'Aropagite, toutes questions autour desquelles +le clerg dispute avec pret et que M. Huysmans rsout dans le sens +qui sera le plus agrable aux curs archologues. Il est entendu que +les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine +druidique: Bien avant que la fille de Joachim ft ne, les Druides +avaient instaur, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel + la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_. + +Ils ont eu, par une sorte de grce, l'intuition d'un Sauveur dont la +Mre serait sans tache... Il n'y a pas insister. Les vierges noires +sont d'origine orientale et aucune n'est signale en France avant le +XIIe sicle. Elle est bien curieuse, cette littrature des +prfigurations! On est all chercher jusqu'en Chine le pressentiment de +la Vierge Mre et l'on a trouv que la vierge Kiang-Yuen conut son fils +Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un clair! La mre de Yao fut +fconde par la clart d'une toile; celle de Yu, par la vertu +d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, aprs cela, +de l'innocente pit des Druides? La seconde des erreurs, tout +ecclsiastiques, que l'on a souffles l'auteur de _la Cathdrale,_ +est la prtention de faire remonter aux disciples immdiats des +Aptres, sinon aux Aptres eux-mmes, l'vanglisation des Gaules et +la construction des anciennes glises d'o sont ns les monuments +dfinitifs rigs dans le moyen ge. La vrit est que, si l'on excepte +Lyon qui eut une glise vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu +du IIIe sicle, aucune trace srieuse de christianisme dans les +Gaules; en ralit, l'vanglisation des Gaules date de saint Martin, +au IVe sicle. La troisime erreur de ce genre est la plus +curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un +grec nomm Denys, converti par saint Paul, la fois l'auteur d'une +srie d'admirables ouvrages mystiques, le premier vque d'Athnes et +le premier vque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui +seul la vie de trois Denys bien distincts: l'vque d'Athnes, Denys +l'Aropagite; saint Denys, martyris Paris la fin du IIIe +sicle; enfin, un crivain grec du VIe sicle qui crivit des livres de +thologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys +l'Aropagite. Cette question tait rsolue ds le XVIIe sicle, mais +la pit veut des miracles. Or quel plus tonnant miracle qu'un +contemporain de saint Paul dissertant de la hirarchie ecclsiastique et +des diverses sortes de moines? + +[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie +Chrtienne, 1839).] + + + V + +Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets +d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, +comme d'autres pages de _la Cathdrale_ prouvent qu'on n'apprend pas +facilement la thologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, +semble M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les +visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que +tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne +l'accepte que s'il vient en superftation une vie de renoncement, de +sacrifice et de charit; que les accidents crbraux, si frquents chez +les saintes, ne le sont pas moins chez les hystriques; ou bien, pris +d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme +l'indispensable metteur en scne des feries de la saintet. Voulant +conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il +appelle, d'aprs quelque mauvais document, Christine de Stumble), ce +qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la srie des farces +stercoraires qui troublrent la vie de cette charmante fille et qu'elle +atribuait Satan. ... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des +incursions nausabondes que le Dmon tente et, subitement, les scnes +se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inonds de fiente, +et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout +empte...[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui tait l'ami et le +confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, not +une partie de sa vie et Renan nous l'a dite son tour d'aprs les +Bollandistes, Qutif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'tait +la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reu quelque +instruction, ne savait pas crire, mais lisait et comprenait assez +facilement le latin. Lie ds son enfance Jsus, comme Catherine de +Sienne, par un mariage mystique, elle fut trs pieuse, trs douce +et trs douloureuse, sponsa dolorosa. C'est en 1267 que le jeune +dominicain Pierre, n dans l'le de Gothland, et tudiant monacal + Cologne, rencontra pour la premire fois Christine. Il avait +pareillement des tendances l'exaltation mystique: un trs pur amour +joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prire et +d'exaltation, ils clbrrent leurs fianailles spirituelles: _O felix +nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua +mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_ Christine, +vritable martyre de l'hystrie, avait des hallucinations de tous les +sens, o dominaient les impressions rpugnantes et tristes; de plus, +par dvotion, elle se lacrait le corps avec des clous aigus; elle tait +couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna Pierre un +de ces clous sanglants tout chaud encore de la chaleur de son sein. +Singulires amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, +de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi nerve, aussi languissante +d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, +la crature miraculeuse. Il faut comprendre tous les tats d'me et +connatre la diversit des dsirs. Lorsque, aprs une absence, Pierre +revint Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, +souriante, pleine de grce en ses mouvements; elle souffrait moins et +remplissait dans la maison aise de son pre l'office d'une jeune fille +accueillante et hospitalire, versant avant et aprs le repas l'eau de +l'aiguire sur les mains des convives. Pendant ce sjour de Pierre + Stommeln, Christine devint le prtexte et le centre d'une petite +acadmie mystique; quelques frres prcheurs, l'instituteur de la +paroisse, Gva, l'abbesse de Sainte-Ccile, Gertrude la soeur, et Hilla, +l'amie de Christine, la vieille Alide, se runissaient pour lire et +commenter Denys l'Aropagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne parat +mdiocre en ce milieu; la pit touche la philosophie et la dvotion +s'lve au mysticisme. Pierre tant de nouveau parti pour la Gothie, il +s'tablit une correspondance entre les deux fiancs; elle est le tmoin +d'une amiti passionne; Christine rvle Pierre que Jsus lui +a promis qu'ils seraient assis l'un prs de l'autre pendant toute +l'ternit; elle se rpand en douceurs; elle crit enfantinement: +_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._ Cette +correspondance s'arrte l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite +on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de +Witsby. Son amie, et c'tait ce qu'elle avait redout comme le plus +dur de ses martyres, lui survcut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant +recouvr avec l'ge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, +en abrg, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui +sduisit tant d'mes lgantes en des sicles o les moeurs taient +grossires. C'est la grossiret du sicle qui a sduit M. Huysmans et +non la grce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami +Pierre: toutes les eaux lustrales de la pnitence n'ont pas encore lav +de son vieux naturalisme l'auteur hroque de _la Cathdrale_. + +[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cit par Brire de Boismont, +_Hallucinations_, 2e d., p. 523.)] + +[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas trs rares dans le +dlire hystrique. Cf. Brire de Boismont, _op. cit._, observations 73 +et 74.] + +[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.] + +Peut-tre aussi qu'aprs le Satan lubrique de l'occultisme et de +l'hrsie il a voulu esquisser le caractre du Satan orthodoxe, et qu'il +l'a vu, comme le voyait le moyen ge, sous la forme particulire d'un +personnage immonde et factieux. Satan fut le gracioso, le pitre des +difiants spectacles de jadis, le bobche malpropre qui, ayant fait rire +la populace, finit par tre culbut et bafou. Dans les possessions, +Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rle du principe inconnu; +ils reprsentaient l'origine de toutes les maladies mystrieuses. On +prouvait l'existence et la tnacit des Diables par l'ingurissable +pourriture des trois lments corruptibles, que le quatrime, le Feu, +est impuissant purifier. Et comme tous les moyens humains chouaient, +on eut recours la magie. C'est trs ancien. De l les formules +romaines de l'exorcisme, magnifiques obscrations. Saint Augustin +parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: Ils +abusent de notre chair, outragent notre corps, se mlent notre sang, +engendrent les maladies[46]. Ils rsident spcialement dans les eaux, +dont la nocivit est ainsi explique, aussi clairement, en somme, par +la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies +ou stygmatises du signe de la rdemption, car les dmons redoutent +galement le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que les dmons +taient fort nombreux, terribles et mchants, en ce moment, concluait: +Invoquons, c'est la seule mdication, Jsus-Christ, lequel fut suspendu +au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_. + +[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.] + +Voil bien des commentaires et bien des petites critiques, d'rudition +plus que de littrature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera +volontiers. Il a des mrites nombreux. Plus de la moiti de ces longues +pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie +de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, +ne surgit que faiblement, demeure en grisaille. L, l'criture est +parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu' des phrases de +prospectus de bains de mer: Lourdes bat son plein; sainte Thrse +y est qualifie ainsi: l'ingalable abbesse, faute de got et +qualificatif singulier chez un crivain qui devrait, lui au moins, +savoir que les fonctions et les noms d'abb et d'abbesse sont +particuliers aux ordres monastiques qui suivent la rgle de saint +Benoit, traditionnelle ou rforme. Enfin, la vaste mosaque a des +taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre +ont t plaqus au hasard de la cueillaison. + +Ce livre abondant est sec. Il est dnu d'humanit un degr presque +douloureux. Rien de doux, de fier, de pntrant, pas un de ces mots +qui, dfaut de toucher la raison, meuvent et font que l'on dsire de +participer une croyance ou un rve; rien de religieux, non plus, si +le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un +chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du +rosaire l'archologie; son amour pour la Vierge est sincre, mais il +n'a pas trouv les mots qu'il fallait dire pour forcer l'exaltation +les coeurs dfiants. Je ne puis donc accepter _la Cathdrale_ comme un +vritable livre d'art catholique; c'est plutt le livre de la religion +d'art; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des +lacunes, ni des dfaillances, je l'accepterai trs volontiers comme un +beau livre. + +1898. + + + II + + PSYCHOLOGIE DU PAGANISME + + +Les apologistes protestants, pour mieux vituprer le catholicisme, +s'verturent dmontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la +perptuit du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont russi, tant +la haine a de persvrance et d'ingniosit. Il n'y a presque rien +reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme +que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort +illustr, _vir admodum illustris;_ il tait du moins fort savant, +comme en tmoignent ses Conformits des crmonies modernes avec +les anciennes o l'on prouve par des autorits incontestables que les +crmonies de l'glise romaine sont empruntes des payens[47]. Ce livre +du dvot pasteur est agrable et reste, complt par les diatribes de +quelques fanatiques plus rcents, la meilleure preuve de l'antiquit et +aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble +trs complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes +se rendent favorables les divinits. On ne perfectionne pas de pareils +systmes; il faut les accepter tels que les gnrations les ont +organiss, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les +meilleurs; c'est une grande absurdit de vouloir rendre raisonnables les +jeux des enfants et une grande folie de vouloir purer les religions. +Les jeux surveills par des matres taquins n'en restent pas moins des +jeux, quoique moins amusants; les religions rformes n'en restent pas +moins des religions, mais dpouilles de toutes leurs grces puriles. +Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un +seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une pit plus +large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthon et de leur +offrir tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le +seul Jhovah? Ont-ils donc dmontr leur existence objective mieux que +les hros ou les saints? En tant au christianisme le culte des saints, +les protestants lui ont t tout ce qui faisait sa vrit humaine. Les +vrais dieux, il faut peut-tre qu'ils aient d'abord vcu; leur choix +sera alors dict au peuple par l'ide qu'il se fait de l'tat divin, +c'est--dire de l'tat hroque. L'accord est plus facile avec des dieux +qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur +corps, mme perfectionn, par leurs passions, leurs amours; et presque +toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat. + +[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette dition est rare. Celle +de Jean de Tournes, Genvre, un peu antrieure l'est davantage encore. +On suit celle d'Amsterdam, 1744.] + +On s'gaie beaucoup en ces annes de la forme qu'a prise le culte, +d'ailleurs trs ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidle promet +cette idole une offrande en change d'un service: tel est le thme. +Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition +religieuse. Le dieu a diffrents besoins que son pouvoir ne suffit pas +lui procurer: il ne saurait, par exemple, se btir lui-mme des temples, +s'adresser des prires, se brler de l'encens. C'est donc l'homme qui +pourvoira ces besoins de vanit; et le contrat intervient. L'homme +apportera sa pierre au temple et le dieu donnera l'homme les biens +terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu +de juger si le march lui convient. Il lui convient assez souvent pour +que l'homme soit confirm dans sa croyance. La religion n'est tolre +par les hommes que pour son utilit pratique. C'est cette utilit qui +dmontre sa vrit. + +La vie tait, pour les Phniciens, dit M. Philippe Berger[48], un +contrat perptuel avec la divinit. Mais la vie de l'homme pieux ou +du croyant a toujours t un contrat tacite ou formul, et le mystique +lui-mme n'chappe pas cette ncessit, ni mme le quitiste. Il n'y +a pas d'amour qui ne dsire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: +sainte Thrse veut tre aime alors mme qu'elle sacrifie ses joies + sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les +oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le march +qu'il sauvera l'me qui croit en sa divinit. Cela n'est pas moins +naf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythistes, car +vraiment on offre alors bien peu de chose, en change d'un bienfait, + la toute-puissante idole intellectuelle. La prire est tout au moins +l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grce +demande, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prire inexauce +l'avenir, de se conformer aux rgles tablies par les prtres; mais il y +a un accommodement. + +[Note 48: _Phnicie_, dans la _Grande Encyclopdie_.] + +Dans le _Journal_ indit d'un pasteur calviniste, je relve souvent ces +cris: Jsus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que +tu serais toujours avec moi... O Jsus, en 1836, dans cette galerie, +seul, en prire, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, +de me soutenir jusqu' la mort... Il cite son Dieu les dates o cette +promesse a t tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, Wahern +en 1840, Genve, en 1842, etc.; et il dit trs franchement son divin +contractant: Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en +pourrais dire autant, sans doute, je suis un pcheur, mais je compte sur +ta bont. C'est l'appel la bont des dieux qui fait l'originalit de +ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion +abstraite de la bont, la situent quelque part; cela ne peut tre en +eux-mmes, lches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de +moins humain dans l'homme. + +Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique toutes +indiffremment et les explique toutes. Un bon trait du contrat +religieux serait un livre indispensable pour l'tude de la psychologie +humaine, en mme temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la +religion, qui est encore peine pressentie. + +La religion romaine tait donc base sur le contrat; quand elle +s'agrgea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle +consentit quelques modifications scripturaires dans le libell des +formules. Le + + MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB. + +est devenu, dans la suite des temps, + + MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI + +et c'est un des changements les plus importants qui aient signal le +passage du paganisme au catholicisme. On s'est amus rdiger les +fastes du christianisme d'aprs les oeuvres oratoires et de parade des +thologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'volution de l'ide +religieuse dans les cerveaux, relativement suprieurs, des matres du +peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien diffrente, +et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin +enfantin, puisque les crances religieuses des matres du peuple ont +finalement abouti au scepticisme cartsien. Si l'on entreprenait une +vritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul +compte de la rforme, qui n'est qu'un arrt de dveloppement ou une +rgression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la +philosophie, o il forme le parti ractionnaire, bien plus que dans +l'histoire de la religion dont il a dform les vrais principes; cette +question carte, on remonterait aux plus anciennes religions connues +dont le romanisme peut rclamer l'hritage, jusqu'aux Phniciens, +jusqu'aux gyptiens et, et l, trs loin, jusqu'au coeur des plus +vieilles superstitions asiatiques. En suivant les mtamorphoses des +croyances, on devrait parler de Jsus, sans doute, mais pas plus que +de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, +du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme +populaire, tout cela greff ingnument sur l'arbre aux nobles branches +du vieux Panthon romain. Comme nous avons reu la langue, nous avons +reu la religion du Latium; c'est au del de l'Empire romain, et +seulement au del, que le Christianisme juif a pu s'tablir et vivre. +Les pays aujourd'hui protestants ont toujours t chrtiens; les pays +aujourd'hui catholiques ont toujours t romains ou grco-romains; un +atlas historique rend trs sensible cette vrit mconnue. + + + + II + +Au temps de Tibre, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait +plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en +Orient, dpassaient en beaut et en richesse toutes les imaginations qui +pouvaient fermenter dans la tte d'un prophte juif ou d'un romancier +grco-latin. Ni Jsus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra +venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient eux, +avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions parses +sur des terres ravages et durement laboures. Il y a un mollusque qui +ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace +abandonne; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans +le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes +intrieurs. Un aptre, vtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard +et tous ses poils flottant comme sous un vent prophtique, entrait dans +un temple et rebaptisait le dieu sculaire. Mars devenait Martine, sans +que le peuple, habitu aux nouveauts religieuses, manifestt un grand +tonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas +dvastes par les guerres; on rigeait la femme sur le socle d'o le +dieu tombait, ayant trop vcu; une inscription nous assure de la +mtamorphose ingnue: + + Martirii gestans virgo Martina coronam + Ejecto hinc Martis numine templa tenet. + +La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a +qu'une religion, elle se rajeunit. + +Parfois des aptres plus instruits de l'vangile ordonnaient la +destruction des temples, l'anantissement des dieux, mais le peuple +alors se rvoltait et la religion ancienne se perptuait dans les +forts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalits vangliques +engendrrent la sorcellerie, un culte secret devenant ncessairement +orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse, +la somnambule gagne; la libre-pense, pour le peuple, c'est le tarot et +le marc de caf. On dplace la superstition, on ne la dtruit pas. +En ses instructions au moine Augustin, Grgoire le Grand se prononce +fermement contre toute dmolition inutile: Ne pas renverser les +temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les +utiliser. Quelle leon pour les faux idalistes que l'esprit pratique +d'un pape qui sait ce que cote la maonnerie et qui sait aussi que +le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses glises, ne souffre pas +volontiers les dmolisseurs. Grgoire cependant contredisait Dieu qui +a dit: Dtruisez, dmolissez, brisez, brlez, ravagez; pulvrisez les +statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49] Mais, pape +romain, il est ncessairement suprieur un dieu barbare. Il est +civilis. C'est pour avoir pris la lettre les commandements de cette +idole asiatique que les tristes protestants allumrent tant d'incendies +en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformits_ les loue de leur +rage destructrice et il n'a sa disposition que trop de textes de pres +de l'glise pour corroborer son fanatisme. + +[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.] + +Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus +qu'il n'a ceux de construire; son rle est de conserver, et il s'en +est acquitt au cours des sicles avec un zle admirable, malgr ses +prtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce +que la pit populaire d'aujourd'hui en a conserv. + +Dans une prcdente tude[50], on a donn quelques exemples de la +continuit religieuse. + +[Note 50: Voir page 142.] + +En voici d'autres, qui ne sont pas sans intrt. S'ils sont offerts +sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes +introductives et d'un appel aux rudits plutt que d'un travail +d'rudition. + +Les Romains vnraient _Spiniensis_, qui protgeait leurs champs contre +les pines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aigus, nfastes +aux troupeaux[51]; nous avons, pour le mme office, N.-D. du Chardon, +N.-D. de l'pine que les paysans saluent en revenant du labour et +que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est +champtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseigns lui demandent +leur chemin et qu'il carte les voleurs. Mais c'est _Trivia_ et ses +obscurs auxiliaires que reviennent lgitimement ces soins particuliers. +On trouvait leurs images encastres dans les troncs vnrables des +vieux chnes, peu prs semblables ces vierges dolentes que l'corce +ravive enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii +semitales_, accueillent les prires des voyageurs et agrent les ex-voto +du retour. On pend aux branches de l'arbre le bton, les sandales, ou +la bourse (vide) qu'ils ont prserve des bandits. Avant de partir, on +avait puis la source voisine un vase d'eau bnite (lustrale) dont on +s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'tait encore la mme +crmonie. Ce que l'on avait promis l'idole, elle l'exigeait. Le voeu +tait sacr: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce +prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prtres, parasites de ces +asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prtres, +du moins, entretiennent la fracheur des idoles et les nourrissent de +prires et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la pit sacerdotale +des trsors sacrs. Le prtre est trop crdule pour n'tre qu'un +exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du +fidle. + +[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.] + +Les parapets des anciens ponts taient somms au-dessus de chaque +pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, trs +souvent une vierge. Ammien Marcellin dcrit ces images en un latin si +vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: _Quales in +commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._ +Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules, +mme si elles taient trs belles, parce qu'elles n'ont plus de +signification. L'art est oblig d'tre utile, quand il veut tre +populaire. Les gens s'arrtaient un instant devant ces simulacres ou les +saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent +un calvaire ou une Vierge. Comme presque toujours les voyageurs pieux, +dit Apule, au dbut de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur +route quelque bois sacr ou quelque lieu saint, se mettent en prires, +dposent un ex-voto, s'arrtent un instant..., et parmi les motifs +de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel +champtre enguirland que rappellent singulirement les grossires +bonnes vierges noires parmi les fleurs fraches. C'est la Diane des +chemins, Trivia, que Marie a succd le plus souvent; et on se demande +si la vieille idole fut partout renverse, si tout l'effort contre la +superstition du peuple aboutit plus qu'un changement de nom? Mais +si le nom fut chang les attributs demeurrent et les surnoms et les +offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de +Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots, +celle qui assure contre le pril des longs voyages. + +[Note 52: XXXI, I.] + +Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aims tait _Silvanus_. +Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait +volontiers de _sanctus_ et il tait le matre des Lares: + + SILVANO + SANCTO. SACRO + LARUM. CSARI + +C'tait un saint tout fait. Il passa directement sur les autels +chrtiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait dj la pit +populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit +celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrtiennes pussent invoquer +sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulire +dvotion. Ainsi, en quelques sicles, la religion de la virginit et de +la pudeur en tait arrive, sous la pression du peuple, tolrer +sur ses autels le matre des luxures, exemple amusant de la puissance +naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y mprendre; canonis, Priape +devint fort dcent et enfin matrimonial. Il ne dnoue plus l'aiguillette +qu'au profit de la fcondit; le dmon travaille peupler le paradis et + donner aux anges des frres[53]. + +[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt +Liber; Trves, 1723.] + +Chaque maladie a son gurisseur et chaque mtier a son protecteur. +Arnobe et S. Augustin raillent l'humilit de ces dieux qui consentent + de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du prsent +sicle. Ce qu'ils ont ha rgne, au nom mme et sous l'gide du Dieu qui +inspirait leur satire. + + Dieux gurisseurs Saints gurisseurs + + Priape {Strilit { S. Vitus devenu + {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet + { S. Paterne. + + Strenua Faiblesse { S. Fort. + + Apollon Peste { S. Roch. + { S. Sbastien. + + Hercule Epilepsie ( S. Valentin. + + Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite. + + Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de + chemin aux Padoue fait retrouver + voyageurs gars. les objets + perdus. + + Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi. + +Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le +paralllisme, avec plus ou moins de prcision. A _Febris_, qui loignait +la fivre; _Rubigus_, qui prservait les bls de la rouille; + _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; _Orbona_, qui +protgeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues +jeux de mots, car: + + S. Bonaventure gurit du mal d'aventure. + S. Lger -- de l'embonpoint. + S. Ouen -- de la surdit. + S. Claude -- les clops. + S. Cloud -- des clous et boutons. + S. Boniface -- de la maigreur. + S. Atourni -- des tourdissements. + Ste Claire } + S. Clair } + Ste Luce } des maux d'yeux. + Ste Flaminie de } + Clairmont } + S. Genou -- de la goutte. + +Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et +l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Ccile, en saint Genest; +Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept +Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protgeait +phse; Minerve, Athnes; Vnus, Chypre; Sainte ligie protge Anvers; +S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohme. Mme race, mme psychologie, +mme religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur rpublicaine, +on offrit des bouquets la Marianne de la place de la Rpublique; pour +exister dans l'me du peuple, elle avait d se diviniser. + +[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mlusine_, est +l'homme du monde le mieux document.] + +Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples paens qui, dans +leurs noms nouveaux, laissent lire leur gnalogie[55]: + + Temples Eglises + Jupiter Feretrius In Ara Coeli. + La Bonne Desse Ste-Marie Aventine. + Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole. + Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio. + Minerve Ste-Marie sur la Minerve + Vesta N.-D. du Soleil. + Romulus et Remus S. Cme et S. Damien + +[Note 55: Il y a des renseignements l-dessus, mais pas toujours trs +srs, dans la _Lettre crite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam, +1764.] + +Les chaires en marbre de certaines glises de Rome sont des baignoires +qui viennent de Diocltien; dans la cathdrale de Naples, les fonts +baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte orne +de trs beaux bas-reliefs o se lit l'histoire de Bacchus[56]. Prs de +Monteleone, une Ariane mutile, dresse prs d'une fontaine, est vnre +sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours +en de certaines circonstances que le rvrend n'ose prciser, mais +qui doivent tre la fois la strilit et les peines de coeur. Dans le +voisinage il y a un havre appel Porto Santa Venere. La plus ancienne +glise btie Naples remplaa un temple ddi Artemis; c'est la +Madone qui assuma toute la dvotion antique; comme Pausilippe, o elle +succda Vnus Euplua, nom qui correspond exactement N.-D. des Flots. + +[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor +of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce +rvrend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attriste, le +travail des _Conformits_. On ne saurait trop encourager ces sortes de +travaux; dirigs contre le romanisme populaire, ils en sont la plus +utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante tude de M. +Trede.] + +Divinis par Adrien pour qui il tait mort, Antinous fut gratifi +Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour +son matre, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple +suffirait prouver quel point l'ide religieuse et l'ide morale sont +des conceptions opposes; elles sont souvent contradictoires. Le temple +d'Auguste Terracine est devenu avec une dlicieuse facilit l'glise +S. Csare. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prdestin ce rle, +rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment +ici la navet confine l'pigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel + +[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du prsent ouvrage.] + +qui s'est substitu Calchas dans le mme office. Le Mont Cassin jadis +frquent par Apollon Python sert maintenant de retraite S. Martin, +autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge gurisseuse continue au +peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En gnral, +comme l'a dmontr M. Marignan[58], les plerinages aux tombeaux des +saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape; +mais par la force du principe d'utilit, sans lequel aucune religion +ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent gurisseurs et, +d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, trs frquemment, a succd + ces divinits bienveillantes: ainsi encore Cos, o le peuple a +retrouv avec joie en une N.-D. du Perptuel-Secours, la piti des +Asclpiades[59]. + +[Note 58: _La Mdecine dans l'glise au_ VIe _sicle_; Paris, Picard, +1887.] + +[Note 59: Cf. la prface des _Mimes_ d'Hrondas, trad. de P. Quillard; +Paris, _Mercure de France_, 1900.] + +Il y avait, au sommet du mont Vergine, prs de Naples, un sanctuaire +clbre de la Bonne Desse; c'est encore la Vierge qui reoit les +cinquante mille plerins qui gravissent tous les ans la Pentecte la +colline sacre. + +Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple +ddi Hra, clbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en +plerinage, s'y rpandait en processions. Sous les Romains, Hro devint +Juno Lucina et au Ve sicle l'vque Lucifer transforma Junon +en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrtiens avaient respect. +Mais Aphrodite rgne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes, +toujours sacres; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les desses +elles-mmes doivent pour rester femmes et belles, se plier la mode. + +On a donn tous ces dtails pour fixer les ides et pour faire +rflchir. Ils valent bien une dissertation mthodique. Comme il s'agit +d'insinuer et non de prouver, besogne infrieure, on n'a pas le dessein +d'insister ni confrer les crmoniaux, les moeurs, les usages, ni +de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est +une tradition paenne, et qu'on honorait ainsi Dmter et, Rhodes, +Hracls, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps +les fidles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et +blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallles se +gtent quand on multiplie les dtails et les points de comparaison. +Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de prparer ses +arguments. + +[Note 60: _Trait de l'art de bien mourir_, t. III.] + +Comme les langues, les religions se sont systmatises et localises, +selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni +rformer, ni diriger. + +Tout pays o le christianisme s'est ent sur la barbarie a une tendance +au protestantisme; + +Tout pays o le christianisme s'est ent sur le romanisme a une tendance +au catholicisme. + +L l'vangile n'a pas trouv de contre-poids dans une civilisation +antrieure; ici, il a t rsorb par une civilisation puissante. + +Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette thorie n'y est contredite +que par l'existence de quelques lots; mais nul doute que les histoires +particulires ne les fassent rentrer dans l'explication gnrale. + +On comprendrait de mme la sparation de l'Orient en catholicisme +grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'tant tout au fond qu'un +protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prt enfoncer +la porte de l'autorit. + +Le catholicisme grec s'est propag en pays de domination romaine ou +byzantine; la religion orthodoxe s'est implante chez des barbares. + +La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanise; elle +ne peut garder son originalit qu'en demeurant catholique, c'est--dire +paenne et romaine, c'est--dire anti-protestante. Mais elle ne peut +pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. +C'est l un tat de fait invincible et ironique contre lequel se +buteront ternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs +efforts, opposer imprieusement aux fumes de leur morale lourde l'clat +d'un paganisme qui se rit de tout, except de la vie. + +Si on nglige les formes passagres et locales, on peut dire qu'il n'y a +jamais eu qu'une religion, la religion populaire, ternelle et immuable +comme le sentiment humain lui-mme. Ce qui s'est modifi, c'est +l'esprit religieux, c'est--dire la manire d'interprter ou de nier les +symboles; mais ceci se passe en des ttes qui vraiment n'ont pas besoin +de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matire +croyance et non controverses. Elle est matire expriences, mais +non dmonstrations historiques ou philosophiques. Des plerins boiteux +ont-ils, oui ou non, laiss leurs bquilles phse ou Lourdes? Voil +la question, qui n'en fut pas une pour les tmoins oculaires. Toute ide +de vrit doit tre carte des tudes religieuses, et mme de vrit +relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La +vraie religion est une forme de la thrapeutique; mais elle va plus loin +et gurit des maux plus obscurs et avec des moyens plus nafs que la +mdecine naturelle. Elle gurit mme la vague inquitude spirituelle +des mes simples; et cela est trs beau. Tous les moyens lui sont bons, +soit; mais ce qui est utile un homme sans nuire aux autres hommes +n'est jamais mauvais. + +Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que +l'on fait partie d'une secte, au moins secrte. A une certaine hauteur +au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du mme +ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison Sainte Apolline contre le mal +de dents_. Ds qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut +s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand +Luther, aprs avoir consult les saintes critures, dclare qu'il n'y a +que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux +que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils taient de +granit ou de pierre meulire. La rose qui parle est-elle th ou mousse? +C'est des problmes de cette importance que se rapportent toutes les +batailles religieuses; ou de quels joyaux tait l'aigrette de la Huppe? + +Le catholicisme populaire a regagn dans le champ bariol de la +superstition tout le terrain qu'il avait cd au rationalisme sous +l'influence triste de la Rforme. Toute une mythologie fleurit sous nos +yeux; elle n'a pas reu de la posie le prestige des lgendes grecques; +mais elle n'en est que meilleure pour la science, tant moins dforme. +Il serait, je crois, plus sens de l'tudier que d'en rire. Rit-on de +l'absurdit des inexplicables travaux d'Hercule? On a rdig sur la +gense des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre +garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-tre deux trinits +nouvelles, enchevtres les unes dans les autres, taient nes sous +nos yeux, et cela l'insu mme de ceux qui les ont cres par le zle +inquiet de leur pit. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont +sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent +de l'origine des divinits. Et cependant le prsent explique +merveilleusement le pass; ce qui n'est pas mystrieux aujourd'hui ne le +fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait lmentaire de psychologie ne fut +pas davantage aux sicles antrieurs. On n'a encore jamais enseign aux +hommes vivre dans le prsent, d'ailleurs ils y rpugnent. Les uns +s'en vont vers le pass, o il y a du moins des lumires; les autres se +tournent, ternels bahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant tabli +ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, +que la coordination logique de leurs dsirs, des rveurs ordonnent avec +gravit le lendemain des jours qu'ils auront oubli de vivre. Comme +s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait tre peru en tant que +futur, comme si la vie se ralisait jamais en dehors du prsent, de la +minute mme o la sensation nous avertit de notre existence! + +On a fait des livres sur la religion et mme sur l'irrligion de +l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les annes o Cicron +prvoyait un avenir de science et de philosophie, de libert +intellectuelle, il naissait en Jude, parmi les copeaux d'une cabane, +un paysan nomm Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne +l'tait pour Cicron au temps qu'il se riait des Augures. + +Mai 1900 + + + + + VI + + + LA MORALE DE L'AMOUR + + I + + +Quelques mdecins ont propos trs srieusement, au nom de la science, +au nom de la vertu, au nom du bien social (car les ides vivent +dornavant dans la promiscuit la plus triste), de considrer comme un +dlit tout acte sexuel perptr en dehors du mariage. C'est le dsir de +M. Ribbing[61], entre autres, et le dsir de M. Fr, auteurs tous les +deux de dissertations plutt provocatrices. Les ouvrages de ces minents +docteurs de l'amour ont remplac dans les lectures secrtes les suranns +manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui +charmrent tant de collgiens; ils ont mme chass du tiroir, tel est le +prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune +et la rputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont mdiocres, ces +professeurs de sexualit, peine moins qu'un Meursius! J'ai lu +presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas +rencontr un seul qui m'apprt quelque chose de nouveau, quelque chose +qu'ignorerait un homme qui a vcu et qui a regard la vie des autres +hommes. Il y a quelques annes, on poursuivit devant les tribunaux le +travail d'un certain docteur Moll, qui avait trait ce sujet galant, les +perversions de l'instinct sexuel, et cela parut ridicule, car les plus +fortes rvlations du savant homme taient dj dans Tardieu, et +avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les +Priapes, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux +derniers sicles, la littrature grave est peu abondante sur ces +matires, rserves l'arrire-boutique des libraires vous la place +de Grve, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquit subvenait aux +curiosits; c'est aussi que la sodomie tait tenue pour un crime capital +et que le saphisme, au contraire, semblait nos anctres indulgents le +passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe sicle, il tait avou +et entr dans la galanterie des prcieuses. Il faut la grossiret +provinciale de la Palatine pour injurier ce propos la vertueuse +Maintenon. On appelait cela un commerce innocent, et de tels jeux on +raillait la joie imparfaite[62], et les secrtaires des demoiselles +donnent pour ces petites intrigues des modles d'ptres amoureuses. +Notre civilisation, en devenant dmocratique, s'est mise tout prendre +au srieux; le monde fut guid par des parvenus intellectuels qui se +prirent trembler devant le catchisme que les aristocraties de jadis +faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi +qu'il s'est form une morale sexuelle et qu'on est amen traiter +srieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions +que l'humanit a depuis longtemps rsolues son profit. + +[Note 61: _L'Hygine sexuelle et ses consquences morales_, p. 215.] + +[Note 62: _Sur deux filles couches ensemble, l'une faisant le garon et +parlant sa compagne._ Cette pice se trouve dans plusieurs _Recueils_ +du temps.] + +La sobrit, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la sant et +l'impuissance de manger beaucoup. La chastet se dfinit par les mmes +mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins +honnte. Et on devrait peut-tre en rester l et s'amuser varier +l'infini les nuances relatives d'une maxime dittique qui aurait fond +une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux +vertus qui ne sont que passives, et, renverse, toutes les autres; +car il y a un impratif physiologique et nous n'avons de moyen de lui +rsister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour +se faire obir. Cette faiblesse est un signe de dcadence organique; +l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu' l'incapacit de se +nourrir; c'est la dite, c'est la continence. On s'imagine gnralement +que les hommes chastes exercent sur leurs dsirs une perptuelle +tyrannie; la continence du clerg est pour les femmes l'exemple d'un +martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment +trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas +particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent +les termes tels qu'ils se posent dans le thme d'une bonne logique. + +L'homme qui, de son plein gr, se voue la continence, c'est qu'il est +glac. Voil la vrit. Et la femme qui entre volontairement dans un +couvent, elle affirme la nullit de ses dsirs charnels. Leur chastet +est un tat physiologique et qui, en gnral, ne comporte pas plus +l'ide de vertu que, chez un vieillard, la frigidit. Il y a ou il n'y +a pas dsir et, hors les cas o il n'est que morbide, le dsir se +rsout en acte. Cela est particulirement imprieux dans la sexualit; +l'vacuation est fatale. M. Fr, qui n'est pourtant mu par aucune ide +religieuse, parle ici comme un bon vieux thologien: Pour l'individu +continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre +la turbulence sexuelle[63]. Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation +vertueuse ou de la vertu force; la vertu physiologique, celle qui est +la consquence lgitime de la faiblesse des organes, s'pargne du moins +de telles sauvegardes. On n'agit dcemment qu'en conformit avec sa +propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'aprs les +ordres d'une morale extrieure leur vrit personnelle finissent, +Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste nous +demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car +aux grands maux les grands remdes) les actes sexuels extra conjugaux, +il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question +que traitent trs srieusement les casuistes, et quelques-uns sont +indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe. + +[Note 63: _L'Instinct sexuel; volution et dissolution_, p. 301.] + +La science, qui ne devrait tre que la constatation des faits et la +recherche des causes, en est arrive, par impuissance de faire son +devoir, la priode lgislatrice. L'amour libre engendre des maux +vidents et que nul ne dnie: une loi contre l'amour; l'alcool est +nfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'ther nous menacent, ou +peut-tre le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi +contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels certains +tempraments? Et pourquoi enfin l'hygine ne serait-elle pas codifie +comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi +les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas t dpasss, ni atteints, +mme par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de +donner tant de soins l'amlioration de la race des chiens et des +chevaux, quand on nglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les +socialistes reprennent ingnieusement les ides, pensait aussi que, la +gnration tant faite pour conserver l'espce, l'acte par quoi elle +est assure doit tre soustrait aux caprices particuliers. Mais le +thologien trouva dans la discipline de l'glise un frein sa logique; +Campanella qui, quoique moine et bon moine, prtend au droit de rdiger +des rveries la fois anti-chrtiennes et anti-humaines, est +all jusqu'au bout de la thorie. Son organisation de l'amour est +pouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle +de la tyrannie scientifique: + +L'ge auquel on peut commencer se livrer au travail de la gnration +est fix pour les femmes dix-neuf ans; pour les hommes vingt et un +ans. Cette poque est encore recule pour les individus d'un temprament +froid; en revanche, il est permis plusieurs autres de voir avant +cet ge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec +celles qui sont ou striles ou enceintes. Cette permission leur est +accorde, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des +moyens contre nature; des matresses matrones et des matres vieillards +pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un temprament plus ardent +stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs dsirs ces +matres qui savent d'ailleurs les pntrer la fougue que montrent les +adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire +cet gard sans l'autorisation du magistrat spcialement prpos la +gnration, et qui est un trs habile mdecin dpendant immdiatement +du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent +sans aucun vtement, la manire des Lacdmoniens, et les magistrats +voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent tre plus +ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent +rciproquement le mieux. C'est aprs s'tre baigns et seulement toutes +les trois nuits qu'ils peuvent se livrer l'acte gnrateur. Les +femmes grandes et belles ne sont unies qu' des hommes grands et bien +constitus; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies des hommes +secs; et celles qui n'en ont pas sont rserves des hommes gras, pour +que leurs divers tempraments se fondent et qu'ils produisent une +race bien constitue... L'homme et la femme dorment dans deux cellules +spares jusqu' l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux +portes l'instant fix. L'astrologue et le mdecin dcident quelle est +l'heure la plus propice[64]. L'astrologue donne ce programme rotique +un tour naf qui n'est pas sans agrment; l'astrologue manque au projet +de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui +prside dj tant d'unions subreptices. Ce serait sa rhabilitation +que de tenir dsormais la chandelle conjugale et de donner aux poux, +sur l'avis de la Facult, le signal du dpart. + +[Note 64: _La Cit du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres +choisies de Campanella_. Paris, 1847.] + +On aurait pu aussi bien citer Platon, _Rpublique, V_, que Campanella +suit d'assez prs, mais avec son originalit propre. Platon, au vrai, en +tout ce chapitre, n'est pas moins naf que le rveur du XVIIe +sicle. L'absence de psychologie srieuse, de sages observations +scientifiques, donne toute cette philosophie politique de jadis un air +dcidment enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle +avanc, les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, cause +de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature +humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la +queue avec un enttement doux. Comme Platon est suprieur, aux deux +livres VIII et IX de cette mme _Rpublique_, o il considre l'histoire +pour en tirer une philosophie! L il travaille sur des faits rels +et non plus sur des faits crs par sa logique ou celle de Lycurgue. +Aim-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le +plus cruel loge en disant: Qui connat Platon le retrouve partout +dans les crits de Plutarque, de Fnelon, de Rousseau, de Bernardin +de Saint-Pierre. Ces grands hommes... Non, c'est ici le coin des +utopistes; disons: ces grands enfants. + +Plus heureux que Platon et que Campanella, les lgislateurs modernes de +l'amour ouvrent une voie o ils ont, hlas! beaucoup de chances +d'tre suivis. Ils flattent si adroitement la manire tyrannique des +dmocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles +les lois tendent protger la faiblesse. Le peuple a une certaine +conscience de son incapacit se conduire et il est assez probable +qu'il accepterait avec plaisir, en mme temps qu'une loi qui +l'empcherait de se soler, une loi qui le protgerait contre la +syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des liberts +humaines; aprs qu'on aura supprim toutes celles qu'il est possible de +supprimer, les autres subiront une rglementation rigoureuse. Sur quoi +pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, rpond M. Fr, qui +philosophe volontiers et pas sans talent, sur l'utilit prive +et publique, sur l'utilit dans le milieu actuel qui est la morale +actuelle. C'est un principe, cela, et il commence se rpandre. Ne +le prenons pas au tragique, cependant, car les thories individualistes +fournissent pour le dtruire assez d'arguments connus et souvent manis. +Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est n; Goethe a daign en rire; quand +Auguste Comte en fit la base de son systme social, un homme d'esprit +reconnut aussitt qu'il s'agissait de crer une humanit heureuse avec +des hommes dont on aurait dtruit le bonheur individuel. La critique +est bonne, puisqu'elle s'attaque directement l'ide mme. On peut la +prciser. + + + II + +L'homme est une colonie animale doue d'un systme nerveux central, d'un +centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La socit est +une colonie animale sans systme nerveux central. La conscience d'un +peuple, la conscience de l'humanit: mtaphores. Il s'agit toujours +d'une conscience particulire laquelle par imitation s'agrgent les +consciences parses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'tre +absolue et, mme plus nergiques ou plus nombreuses, les divergences +qui se taisent ou qui n'ont pas trouv leur organe sont vaincues par un +assentiment qui parat unanime. Les hommes sont trs souvent dupes des +mtaphores qu'ils ont cres eux-mmes. On risque une comparaison, on la +pousse un peu, une transformation s'opre. Paris est devenu le cerveau +de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fcheux, voici les +artres, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine +vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les +raisonnements qui agraient notre logique, appliqus au corps humain, +nous allons les rpter avec innocence sur un tre fictif et qui, en +tant que matire dissection psychologique, ne peut tre srieusement +compar rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en +revient pas l aprs quelques figures, on n'a fait qu'une excursion +ridicule dans la mauvaise littrature[65]. + +[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est +encore du Platon. Il rsume son invention en cette phrase de la +_Rpublique, V_: + +Nous sommes convenus de ce qui tait le plus grand bien de la socit, +et nous avons compar en ce point une rpublique bien gouverne au +corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la +douleur d'un seul membre.] + +Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, socit, peuple, et +d'autres, d'ingale imprcision, on y trouve toujours pour lment +essentiel l'homme; c'est cet lment, qui a son importance, que les +sociologues s'appliquent mconnatre. Satisfaits du Gargantua qu'ils +ont laborieusement cr, ils font tenir tous les hommes dans les poches +de sa houppelande, et le monstre les dvore un un, comme fait des +boeufs, des moutons et des moines le pre de Pantagruel, selon les +images de Gustave Dor. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, +tant la condition mme de l'existence du monde. Le monde, qui est cr +par lui, est encore cr pour lui, et les socits, o il n'est qu'un +atme, ds qu'elles le froissent, deviennent hassables et peut-tre +caduques. Que l'on tienne pour bon ce thorme: tout ce qui est utile +l'abeille est utile la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser +les termes, si l'on ne veut tre tenu pour un simple faiseur de jeux de +mots. La sensibilit est dans l'homme et non dans la socit; il s'agit +de moi, et de moi seul, mme quand je refuse de me sparer du groupe +social. Le vritable ciment d'une communaut, c'est l'gosme; au moment +qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela mme la sant +et la puissance de la rpublique. + +L'ide de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronises le +christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: ngation d'un bien +connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le +plaisir dont on se prive; on ignore la rpercussion vritable de ce +sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre +favori un mal plus grand encore. + +Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient d, pour leur bonheur +ternel, tre violentes, et combien ont pti de la rserve trop noble +de leur amant! Et que d'enfants, et particulirement de jeunes filles +chrtiennes leves au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable +trane comme une chane un des versets de l'vangile juif! Si une +socit ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne +sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits +de la force; elle les outrepasse en jetant travers le monde des +aphorismes envelopps de vertu comme des piges cachs sous des feuilles +mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontan d'amour, s'il +est impos par un catchisme ou un code, est un des crimes les plus +rvoltants que l'homme puisse commettre contre lui-mme: que ce +sacrifice soit d'un homme un homme, ou d'un homme un groupe, il +ne change de caractre que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de +renoncer un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un tre que +l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte goste; parce +que complaire un autre soi-mme, c'est se complaire soi-mme. +Ici nous sommes dans la rgle naturelle et dans la logique de la +sensibilit. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est +au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une +abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? +Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: +le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins +le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de +sacrifier leurs plaisirs personnels la prosprit de la socit, on +leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de +leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement gnral +de leur sensibilit. Nous retrouvons le troupeau avec ses talons +privilgis, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres +sacrifis, sous prtexte de bien gnral, une utilit qui n'a mme +plus aucun rapport avec la conservation de l'espce. + +Le droit d'une lgislature mdicale rglementer l'amour pourrait tre +trs tendu; car quelles fantaisies l'utilit sociale n'a-t-elle pas +inspires aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme +chtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les mdecins +l'imposeraient, non plus aux seuls dlinquants, mais tous les tars +de l'hrdit: moyen radical de supprimer en quelques gnrations les +diathses transmissibles. Voil les boeufs de la prairie sociale: +qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas +encore. Il s'agit seulement, au nom de l'utilit actuelle, qui est la +morale actuelle, de rduire l'amour des actes conjugaux, de faire +enfin rgner la loi mosaque dont les hommes ne connaissent pas encore +toute la douceur. L'utopiste, ayant ralis cet effort original, +s'arrte et doute; non de lui-mme, mais de la possibilit de raliser +son idal. Cette faiblesse nous prive de considrations piquantes +sur l'tat prsent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y +supplera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut +dpecer de souvenir. + +Il y a deux manires de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. +L'utopiste, mme homme de science, mme excellent observateur de menus +faits, abandonne, ds qu'il veut gnraliser ses ides, tout contact +avec la ralit. Voyant, par exemple, que la prostitution svit dans les +socits modernes, il en conclut immdiatement: la prostitution est un +fait social, et li une certaine forme de la socit. Construisez une +socit o toutes les filles seront maries dix-huit ans, il n'y +aura plus de prostitues. Cette sorte de raisonnement ne manque pas +d'lgance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un +fait humain, avant d'tre un fait social, on arriverait sans doute, +par d'analogues dductions, prouver que toutes les socits, quelles +soient-elles, et mme ordonnes selon les imaginations les plus +scrupuleuses, contiendront des prostitues, et toutes en nombre peu +prs gal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de +la socit, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empcheront +ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des +amants. On pourrait objecter que les prostitues ne font pas l'amour par +plaisir; non, pas au point o elles le pratiquent et sous trop de formes +peu plaisantes pour elles; mais au dbut de sa carrire une prostitue +a presque toujours t la victime de son temprament, de ses curiosits +vicieuses, de son got pour le mle. Par quelle magie les utopistes +changeront-ils l'ordre des ractions dans un systme nerveux? A moins +(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils +conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Fr, que ce qui +constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuit. +Alors le mariage, appliqu tous les couples, moins qu'on ne lui +accorde une valeur mystrieuse de sacrement en quoi rfrnera-t-il +srieusement la promiscuit? Le mariage, mme civil, a-t-il sur les +maladies vnriennes l'effet de l'tole de saint Hubert? Peut-tre +cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage +sera respect? Cela dpendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains +appliquaient, en matire d'adultre, la peine de mort, et ils avaient +occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, mme lches, prfrent la +mort certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis +des lgislateurs de l'amour. + + + III + +Quelle est la morale de l'amour? + +Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les +codes, pour tre sages, ne doivent tre que la rdaction; mais dans tous +les pays civiliss l'usage social, en ce qui touche aux manifestations +sexuelles, se confond avec la libert absolue. Cette expression, pays +civiliss, est peut-tre hypothtique: si elle n'a pas d'application +prsente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des +instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, la +glorieuse priode de l'empire romain, aux sicles calomnis par les +dmagogues chrtiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de +Franois Ier. L'amour, mme en ses gestes publics, est du domaine priv; +et il a tous les droits, prcisment parce qu'il est un instinct, et +l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement +mme les moralistes de la science en appelant ainsi leurs crits. Qu'il +est vain d'insrer, sous ce titre, l'instinct sexuel, des menaces +contre la vie, contre les moyens que choisit son gr pour se perptuer +la vie ternelle! Oser dire l'instinct qu'il se trompe, c'est une +des prtentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est l +qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son +essence mme lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du +XIXe sicle (ou du XXe sicle), qui s'bahit aux +clipses et en applaudit le succs[67], n'est pas sans croire que la +Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phnomne. +Nos dcrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion +au peuple de la science, mais non aux vritables observateurs et dont la +sagesse ne veut pas dpasser un rle dj difficile. + +[Note 66: Tout le monde connat les vers de Baudelaire contre ceux qui +veulent aux choses de l'amour mler l'honntet. Ces vers sont la +paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII, +Fescennini_): Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat +in luce. Libidini nihil inhonestum...] + +[Note 67: Des dpches d'Espagne nous ont certifi cela.] + +Cependant on peut obtenir les dviations. En sparant les sexes et en +les tassant dans des lieux clos l'poque de la premire effervescence +gnitale, on obtient coup sr la sodomie et le saphisme. Les Romains +cultivaient dj ces tendances dans les couvents de Vestales et les +collges de Galles; nous avons singulirement perfectionn leurs +institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la +personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes +de son propre sexe traduit par cela mme des tendances particulires qui +doivent tre respectes, mais est-ce le rle de l'tat de favoriser et +mme de faire clore ces vocations, et sont-ils senss ces moralistes +qui, peut-tre sans mesurer la consquence de leurs dsirs, demandent +des rglementations qui aboutiraient ncessairement au mme rsultat? + +Toute atteinte la libert de l'amour est une protection accorde +au vice. Quand on barre un fleuve, il dborde; quand on comprime +une passion, elle draille. Buffon avait une belette qui, prive de +compagnie vivante, assaillait une femelle empaille. On n'insistera pas +sur ce sujet, par peur d'avoir dmontrer que les milieux sociaux qui +affichent une plus grande svrit de moeurs sont prcisment ceux +qui sont ravags ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus +frquent, par ce que les thologiens appellent doucement _mollities_. +Il sera plus propos de rechercher d'o vient la frocit du moralisme +moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du +sentiment public, quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet +tat d'esprit. + +Pour les pres de l'glise, il n'y a pas de milieu entre la virginit et +la dbauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accord par la +bont de Dieu la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec +le mme mpris matrialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont +la mme me. Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae +externae, dit Spinoza. Saint Paul avait dsign d'avance le philactre + cette dmangeaison, le mariage. Il ne le concde que comme antidote +au libertinage; la dbauche, {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL +LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} {~GREEK SMALL LETTER +DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK +SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~} {~GREEK SMALL LETTER +PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK +SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}, +mot que le latin ecclsiastique _fornicatio_ ne rend que d'une faon +quivoque. {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER +OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK +SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER +ALPHA~} entrane au contraire l'ide de prostitution, et, en somme, son +difiant conseil se traduisait en franais vulgaire: mariez-vous; cela +vaut mieux que d'aller voir les filles. Voil sur quelle parole se +serait fonde la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme +paen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de +l'aptre juif; l'glise substitua l'ide de {~GREEK SMALL LETTER +PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK +SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER +IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} la musique d'alcove du Cantique des +Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentrent l'envi +saint Paul dont ils russirent exagrer encore le mpris pour les +oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne +prparait la littrature et au sacerdoce, n'est pas toujours trs +prcis. Qui n'a t choqu de la comparaison dont il use pour fltrir +les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_, +alors que le propre de l'animal est prcisment de ne demander la +copulation que la satisfaction rapide d'un dsir inconscient. Les +inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en libert et ce +n'est que de nos jours qu'on les a observes[68]. L'aptre n'usait donc +que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont mme pas le mrite de +renfermer une vieille vrit d'observation. Que de fois cependant cette +allusion fut-elle rpte par ceux qui feignent de croire que les +inventions de l'homme dans la volupt sont mprisables! La franchise de +saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins +cet heureux rsultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non +dans leur dtail, les pratiques sexuelles. La rgle des mystiques est le +tout ou rien; ils ddaignent les distinctions o devaient plus tard se +complaire les casuistes, en ces curieux traits o ils font preuve, +dfaut de got, d'une science de bon aloi et puise, quoique pas +toujours, aux sources de la ralit. De ce ddain il rsulta une +certaine libert de moeurs. Bien des amusements parurent permis tous +ceux qui taient rests dans le sicle; la littrature du moyen ge +tmoigne de cette aisance dans les relations sociales. Ds le XIIe +sicle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont +l'influence est nulle sur la sensibilit; et l'intelligence elle-mme se +dgage du lien thologique, comme on le saurait si on avait recueilli +avec plus de soin les aveux d'incrdulit qui ne sont rares, ni chez les +potes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse +d'aucun prjug, il suit son dsir, confiant dans l'innocuit des +rapports sexuels. + +[Note 68: Il y a un bien intressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage +de M. Fr.] + +Ici on arrive un point dlicat qui n'a jamais t trait et qu'il est +d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale +de l'amour. + +L'tat de l'humanit en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux +premires annes du XVIe sicle correspond ce qu'on +appellerait, en termes d'allgorie, l'innocence du monde; de Christophe +Colomb se date l're du pch. Que l'on se figure une socit o +l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais +de graves consquences morbides; o les baisers les plus profonds +n'entranent gure plus de dangers physiques que les caresses +maternelles ou les manifestations de l'amiti; elle diffrera de la +ntre un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les +dsirs charnels y voluent librement selon leur force naturelle, sans +peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le mme sens en +latin et dans nos langues modernes; l, il se traduit par honneur, +convenance, dignit; ici, par crainte, tremblement devant les dlices +de la fleur peut-tre empoisonne. Avant la syphilis, le baiser sur la +bouche est une salutation; il disparat devant la tare des muqueuses: +les femmes prsentent le front si la passion charnelle ne trouble pas +leur volont; puis les deux sexes s'loignent encore d'un pas: c'est le +hochement de tte, ou la main qu'il faut peine effleurer, ou des gants +qui se touchent avec dfiance. La syphilis a dtruit, non pas l'amour, +qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternit +sexuelle. Il y a, depuis l'Amrique, entre l'homme et la femme la peur +de l'enfer; ce que les religions les plus menaantes n'avaient russi +que temporairement un virus l'a accompli: et les lvres ont t +dsunies. + +C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire +de la morale de l'amour la relieront l'hygine. Il dut se faire un +grand dsarroi dans les moeurs: + + Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum + Contagemque alio non usquam tempore visam, + +dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de mdecin et de pote +les premires horreurs du mal nouveau. Obstupuit gens; ce fut une +pouvante universelle; on se crut la fin de l'amour et la fin du +monde. + +Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa sant, renoncer +ce que les moralistes de la science appellent assez justement la +promiscuit; la peur d'un mal physique immdiat et vident opra entre +les deux sexes une disjonction qui a survcu la priode aigu du mal. +La raction vanglique acheva l'oeuvre de la syphilis et les socits +europennes se trouvrent dans des conditions si nouvelles qu'une +nouvelle morale leur fut ncessaire. La vieille opposition entre +la virginit et la turpitude, base sur des conceptions purement +thologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et +la virginit n'tant pas moins dangereuse, de son ct, par ses +consquences ngatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct +social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnatre, avec les +conclusions futures des hyginistes, plaa ce compromis dans le mariage, +qui se trouva tout coup honor, aprs trois sicles de drision. Cela +n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le pril qu'on +y courait dconsidra la libert qui en faisait l'attrait. La rserve +des filles devint extrme; elles apprirent inconsciemment changer en +minauderies pudiques la mimique de la peur; peu peu elles se duprent +sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublirent, et vint un moment +o la chastet des femmes fut attribue avec ingnuit ou l'influence +de la religion ou une sorte de divinit occulte, on ne sait quel +raffinement sentimental. + +Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours notre +insu. Il est de tradition administrative d'encourager les muses de +figures de cire qui dtaillent les consquences de la promiscuit; toute +une littrature sur ce sujet se vend, approuve par ceux-l mmes qui +poursuivent si prement les images sensuelles. La syphilis a fait ce +miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudit, est condamne +parce qu'elle excite l'amour, l'amour tant considr comme dangereux. + +Cette manire de voir serait dfendable si on ne faisait pas intervenir +dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se +chargeait de persuader une morale que son utilit pourrait dfendre +contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis +ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs sicles, si le mal qui a +cr la dfiance sexuelle finit jamais par s'teindre puis. Mais que +chacun soit libre mme de jouer avec le feu; la prudence se conseille et +ne doit pas s'imposer. + +De ce que la morale de l'amour a une origine moiti religieuse, +moiti mdicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, +s'astreindre des considrations ou thologiques ou pharmaceutiques. +Des accidents, mme d'importance extraordinaire, ne sont que des +accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'ge d'or de l'amour +rgnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrter +aux phnomnes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les +socits humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis prcisment +les relations des sexes. C'est que, l, on rencontre le coeur mme de la +vie, sa cause et sa fin, entrelaces comme un chiffre indchiffrable. La +vie se maintient par l'acte mme qui est but de la vie. Ceci est absurde +pour la raison, qui serait force d'y contempler un effet identique la +cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non +que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des +lois qui rgissent les manifestations de l'amour et les appliquer +pour un temps, ces lois sont ncessairement moins bonnes que les lois +naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme +n'est pas responsable, ds qu'il leur obit comme un petit enfant; mais +celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, +mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle +est certainement lie la libert des sensations. Qui n'est pas mme +de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est +ne comprendre rien. La littrature, l'art, la philosophie, la science +mme et tous les gestes humains o il y a de l'intelligence sont +dpendants de la sensibilit. Les fantaisies de Lycurgue cotrent +Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de +course et les femmes y marchaient nues drapes de leur seule stupidit; +l'Athnes des courtisanes et de la libert de l'amour a donn au monde +moderne sa conscience intellectuelle. + +Juillet 1900. + + + + + VII + + + IRONIES ET PARADOXES + + + I + + CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE CRIVAIN + + ... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public + et de chaque personne particulire qui a occasion de voyager par + l . + + JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis un jeune pote_ + (1720). + +La mauvaise humeur un peu pre, je l'avoue, de ma dernire lettre ne +vous a pas dcourag, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements +et les dnis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les +prcisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part; +qu'ils soient productifs, et des coups mme ne vous feraient pas peur; +vous semblez prt adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait +couler, comme un miel parfum, de fructueux conseils:--je l'avoue +encore, un tel tat d'esprit m'a touch et sduit. J'ai senti sous le +pic un bon terrain. J'y mets la bche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune +terre, reois la graine et sois fconde. + + I + +Ayant dj fait quelques tudes prparatoires au noble mtier d'crivain +franais, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous +allez entrer est fort mpris par ceux-l mmes qui doivent y vivre et +qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est +gure qu'une glise de truands qui tient la fois de la maison de +prostitution, de l'table cochons et de la chambre de rhtorique; +cette opinion est trs exagre, vous ne tarderez pas vous en +apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'impermables +gants et un chapeau qui ne craint rien, ni la pluie, ni les avanies, +ni la grle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe +des balcons, on y peut vivre tolrablement; il y a des sjours plus +dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est gure de +plus recommandable et o le placement d'une pacotille soit plus rapide +et plus rmunrateur. + + II + +De la pacotille, j'ai peu de chose vous dire en particulier. Pour se +la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni tude, ni +talent, comme il tait d'usage dans les anciennes socits littraires; + cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore +de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes +et que le fermier soit occup loin de l sarcler ses betteraves ou +battre son bl: il vous suffit d'une gaule ou d'un bton court, ou mme +d'un caillou, pour faire pleuvoir vos pieds les belles noix vertes. +Ensuite, il ne s'agit que de les plucher sans se salir les doigts; des +gens prtendent que cela est fort difficile, qu'il en reste toujours +quelque chose: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient +tachs, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a +dj fait vous recommander cet usage. + +Vous trouverez, dissmines dans les paragraphes suivants, quelques +autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera +de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, +aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possdiez +naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et ruse; en ce +cas, vous ne m'auriez pas demand de conseils et vous n'en auriez pas +besoin. + + III + +Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un +commerant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la +haute industrie et prenez une devise plus releve et plus digne de la +corporation qui va s'ouvrir vous; je vous conseille celle-ci, qui, +divise en deux parties, embrasse galement le prsent et l'avenir: Il +faut vivre riche. Il faut mourir gras. Et cette devise, outre ses deux +sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisime, +sotrique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en +ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous +n'irez pas jusqu' la gloire, quoi que puisse faire esprer l'exemple de +quelques-uns de nos contemporains qui dbutrent comme vous, sans plus +de gnie, et avec moins de bonne volont,--mais, avec un sage rgime, +vous pouvez prtendre la graisse: cela n'est pas ddaigner, une +poque o tant de pauvres braves gens meurent de faim. + +Quant l'argent immdiat qui vous est ncessaire en attendant le +placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni +le chantage o les risques sont trop grands et qui demandent, pour tre +manis fructueusement, une exprience des hommes que vous ne pouvez +avoir dix-sept ans, malgr votre prcocit; or, et c'est l un +principe dont je vous recommande la mditation, mon cher ami, tout acte +dont l'accomplissement comporte, malgr ses avantages, un risque srieux +touchant la sant, la libert ou la rputation, doit tre tenu pour +immoral et rejet hors des possibilits. Gardez soigneusement cette +parole dans votre coeur; elle peut vous viter bien des ennuis et vous +sauver du naufrage auquel sont sujets mme des gens de votre sorte. + +Mais vous n'tes pas en peine; vous tes riche comme tous vos jeunes +camarades. Fils, comme tout le monde, de parents maris la veille de +l'impuissance et de la snilit, vous avez hrit ds l'adolescence et +votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien vident que, +hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais song entrer +en littrature; l'tat ridicule d'un crivain rduit gagner sa vie ne +peut plus sduire un homme bien n; et mme je ne suis pas loign de +croire que tous ces potes pauvres de jadis (histoire ou lgende) ne +se trouvrent que par incapacit intellectuelle dans la ncessit de +prfrer la gloire au coffre et la triste frquentation des Muses une +solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, +c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus dbuter depuis cinq ou six +ans ont, de leur propre aveu, choisi la littrature comme on choisit un +commerce agrable et lucratif, et nullement par vocation: dnus, ils +auraient vit un tat qui exige, pour tre exerc avantageusement, des +capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres +vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'tes pas expos les rencontrer +dans le monde o vous devez voluer; c'est toute une littrature, +l'Autre Littrature, dont il est malsant mme de parler. + + IV + +Quelles doivent tre vos lectures? Srieuses et varies. Vous lirez tous +les livres qui ont eu du succs, principalement parmi les modernes, car +jadis le mrite et le succs se confondaient souvent; cette heure, le +premier de ces mots n'a plus aucune signification prcise: il est encore +quelquefois le synonyme de succs dans la bouche des libraires et des +critiques, mais toujours prononc le second, lorsque la dpense en +papier a t assez considrable peur justifier une telle hardiesse de +pense et d'apprciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez +d'une croix tous les ouvrages signals par une mention flatteuse. +Au-dessous du quarantime mille, un roman n'a qu'une fort mdiocre +valeur littraire--naturellement proportionnelle au chiffre +inscrit;-- quinze, on peut lire un volume de vers; dix, un trait de +mtaphysique; un pamphlet littraire qui ne dpasse pas vingt-cinq est +peine digne d'tre feuillet. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains +et vertigineux, de vogues immdiates, de livres enlevs, pile, fivre +et queue, car je ne vous crois pas homme vous accommoder de ces probes +et lentes fortunes qu'un demi-sicle n'puise pas. Lisez, mais vite, +afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mmoire. Au bout +dj de quelques tomes, vous aurez dcouvert le point commun, le fate +de convergence de tous les livres succs de notre poque: cette +conqute assure, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez +le diamant, il ne reste plus qu' le sertir la dernire mode. Ce point +commun, je ne l'ai pas cherch, et l'aurais-je trouv par hasard que +je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-mme cette chasse +dont le rsultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais +aussi d'une mthode. + + V + +Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut +pas crire. Des jeunes gens fort bien dous se sont ferm toutes les +portes, ont gch, par la purile vanit du style, le plus bel avenir +littraire. Sans doute, l'art d'crire est, aujourd'hui, assez rpandu +(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas crire l'est bien +davantage, quoique personne n'en ait encore formul les principes; c'est +la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de got. +Le joli trait rdiger sous ce titre: Du Style ou de l'Art de ne pas +crire! En voici la premire rgle: N'employez jamais une image qui ne +soit journellement d'usage dans le langage familier. Toutes les autres +rgles dcoulent de celle-l ; bien observe, elle suffit prserver de +l'criture un homme de bon sens et de bonne grce. + +Mais si l'on veut jouir d'une rputation intacte et de l'estime totale +il est ncessaire d'arriver du premier coup la non-criture. Quelques +premiers livres crits, quelques pages mme, dterres par un ennemi +littraire, pourraient, aprs des vingt ans de labeur et de succs, +compromettre tout d'un coup votre popularit. J'ai vu la vente d'un +roman sans aucun style coupe net par un article o un journaliste +affirmait: ... livre trs beau et d'une criture neuve et hardie... +Rien n'tait plus faux, mais ce romancier avait publi dans sa jeunesse +un premier livre qui autorisait jusqu' un certain point de telles +plaisanteries. Que votre livre de dbut soit donc bien franchement un +livre sans style; qu'en ses pages fraches on cueille aisment, ainsi +que dans un pr, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions +aient cet air de dj-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il +a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman +o tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu' la nuance des tentures, +jusqu' la forme des fauteuils, o tout, dialogues, paysages, gestes, +sourires, cheveux, accidents, scnes d'amour, jalousies, souliers, jupes +et consciences, o tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un +chien perdu ou une amante gare! Qui nous fera ce roman-l ? Plusieurs +crivains clbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue +qu'ils en approchrent, mais pas au point que je les admire sans +rserve; il leur manque d'avoir vit la vulgarit. Car vous comprenez +sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et +davantage encore, je veux que ce livre sans criture, sans ides, mais +distingu, ait un air de littrature qui sduise les plus difficiles +et les plus dlicats. + + VI + +En vous interdisant les ides, il est bien vident que je ne pense +qu'aux ides originales ou assez renouveles pour paratre nouvelles. +Les ides, c'est ce que je vous ai dj allgu sous le nom de +pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour rflchir, et +d'ailleurs les ides naissent spontanment de germes promens dans l'air +et qui se posent sur le terrain qui leur plat et l poussent et se +dveloppent et fleurissent navement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, +ne gaspillez pas les heures prcieuses interroger votre crne vide, + remuer l'inutile sable o le vent n'a dpos que des graines aussitt +sches et mortes; il vous faut des ides, pourtant: eh bien, +soyez brave, volez! Les crivains que vous dpouillerez le plus +fructueusement, ce sont vos prdcesseurs immdiats. A peine mi-chemin +de la monte, les bras occups de pioches et de haches, tout au labeur, +ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-tre, de se dfendre; les +voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris +mourront dans les broussailles: vous pouvez donc oprer avec une +heureuse scurit. + +Un autre motif de choisir vos ans les plus proches, c'est que leurs +ides dj un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y +verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraches; elles +peuvent, par un coup de succs, se rpandre d'un jour l'autre; c'est +de la besogne moiti faite, profitez-en sans scrupule, car il faut +arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre table +pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous +recommanderai mme, quand vous serez entr dans l'htellerie, de fermer +la porte double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggrez que +cela pourrait bien tre cette troupe de voleurs que vous avez rencontre +en route; et si l'on insiste, n'hsitez pas armer toute la maison et +tirer par les fentres. + +Ainsi arriv du premier coup o d'autres, qui valent mieux que vous, +n'arriveront que plus tard ou peut-tre jamais, vous prendrez une +importance vraiment thtrale; vous aurez l'air de rsumer honntement +les talents divers que vous aurez drobs avec adresse et dcision, et +les vieux pensionnaires de l'htellerie vous fteront comme un miracle. +Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-l le +soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article +facile et la porte du peuple. Songez toujours cela; soyez, au moins +deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui +puisse vous choir, c'est une productive clbrit. + + VII + +Mais il faut prvoir le cas o la crainte de manquer de jarret vous +arrterait au bas de la monte: alors vous choisiriez un matre qui, +ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la +main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la mthode +la plus sre et celle que je vous recommande, sachant que vous prfrez +toujours la finesse la force, et la violence la ruse. + +Les vieux matres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent +prendre la pipe avec une facilit dont on n'a pas d'exemple dans un +ge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre +pour tre ha), ils acceptent de tous cts les secours d'une sympathie +mme hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car leur ge ils +ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans pril, leur faire +honneur. Prenez donc un de ces vieillards rouls dans la poussire et +dans les crachats, et protgez-le hardiment. Prononcez son pangyrique +dans une de ces petites revues o votre copie encore humble est bnie +entre toutes les pages, et n'hsitez pas remettre sa place, qui +est la premire, ce grand crivain, victime des rancunes de toute une +gnration. Si vous l'avez lu parmi les plus mpriss et les plus +dgrads, le rsultat de votre petit travail sera trs heureux et trs +profitable. Ds votre premire jeunesse vous partagerez une gloire, +sans doute quivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en +rapporte l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, +le profit bien ralis, peuvent la longue devenir dangereuses, comme +ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort +dprci au jugement de la foule, votre matresse, soit par de tristes +histoires de moeurs, soit par des lchets trop malpropres, soit mme +par la stupide complaisance qu'il aura montre votre gard, soyez +toujours prt couper la corde, le jour o votre intrt l'exigerait +imprieusement. Alors vous parlerez, la mort dans l'me, mais avec +vhmence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut +d'injures pour vous laver vous-mme d'une intimit trop connue. Tout ce +qu'il faut, mais sans excs; et vous saurez garder dans cette excution +la dignit d'un jeune ami la fois respectueux et afflig. Ainsi vous +aurez montr la fois l'indpendance de votre jugement et la tendresse +de votre coeur. + + VIII + +Rpandez sur tous vos camarades, tous vos confrres, tous les hommes de +lettres en gnral, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les +plus honteuses. Tchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur +famille, dans leur sant; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; +vous passerez pour un homme bien renseign, spirituel, un peu mauvaise +langue, et votre compagnie sera recherche par les journalistes,--ce +qui est toujours bon, car la clbrit, comme le tonnerre, est faite +de petit chos multiplis qui ricochent et redondent les uns sur les +autres. + +Mais, et voici ce qui donne ce conseil, assez banal, une vritable +valeur: soit que vous parliez ces mmes confrres que vous avez +si ingnieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur +criviez, changez de ton, faites volter votre cheval tte en queue, +virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre +mauvaise foi ne puisse tre un instant souponne. Cela est important. +Le pote qui tiendra, signe de votre main, une lettre o, vaincu par +l'vidence, vous confessez son doux gnie, refusera toujours de croire +aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il +les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec +eux peut-tre, et vous aurez toute libert pour achever un travail +souterrain si utile vos intrts. Il n'y a pas trs longtemps, un +crivain qu'un vieux matre venait de dpecer devant moi avec une +dextrit vraiment rpugnante me dclama avec exultation une lettre o +cet habile corcheur lui caressait l'piderme avec les plumes de paon +les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit rflchir. + +Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre rponse soit +mesure non l'intrt du livre, mais l'importance de l'auteur. En +principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours tre le +meilleur de tous ceux de la mme main, et l'auteur toujours en progrs +sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'ge, +la rputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant +librement avec vos amis, et le plaisir que vous prouverez mietter +une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de +mrites: large et rsistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, +et on peut danser dessus pendant des nuits entires. + +Ne faites jamais de critique littraire, hormis le cas trs particulier +expos dans mon septime paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de +faire imprimer ses opinions; on est le matre de celles que l'on garde +sous clef, dans sa tte; on est l'esclave de celles auxquelles on a +ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez +vous mler quelque grand dbat littraire, usez de voie dtourne et +prenez pour prtexte la peinture; les peintres peuvent supporter les +critiques les plus absurdes, car ils ne rpondent pas et il est facile, +en visant un artiste, de blesser grivement un littrateur qui avoue les +mmes principes que lui. Ce jeu a russi, mais il est dangereux. Je ne +vous conseillerai pas davantage d'obir sans mre rflexion +l'insinuation de Jonathan Swift: ... Que votre premier essai soit un +coup d'clat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. +Jetez-moi bas une vingtaine de rputations et la vtre grandira +infailliblement... Sans doute, si le coup est vraiment un coup +d'clat, mais qui oserait en rpondre? Dmolir vingt rputations, +surtout si elles ont t conquises bravement et loyalement, c'est l +pour un jeune crivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative +ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible +sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt +dboulonnements excuts avec soin, mais que de haines! Et si le bronze +rsiste, si sa chute n'est pas immdiate et foudroyante, il peut +s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de +mtal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours +malheureux, surtout une poque o l'opinion est si divise, o il est +si facile de se faire condottire, de recruter un parti et une arme. +Comme je vous l'ai dit, attaquez plutt par des paroles, que vous pouvez +toujours renier. + +La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire trs +recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. +Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les +parties belles, en mnageant les ombres, se trouvent toujours estims +au-dessous de leur valeur, et quand mme vous eussiez mont le ton +du pangyrique jusqu' l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous +pardonneront jamais, moins d'avoir la candeur du gnie o la fracheur +des mes gnreuses, le signe d'amiti que vous faites leurs voisins; +quant ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour +silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable. + + IX + +Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez +besoin de faire partie d'un cnacle ou d'une coterie, comme on a besoin +d'un cercle ou d'un caf. En cette occurrence, agissez comme les dputs +qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire +tous les groupes, mais frquentez d'abord le plus redoutable, celui des +Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connatrez +de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans +le sens de votre vritable intrt, qui est de capter la confiance des +belligrants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement +que les Arrivistes sont fort souponneux et fort mchants: je les ai +vus, pareils aux loups de Sibrie, manger rsolument l'un de leurs amis +tomb dans la neige: ils ont un bon apptit et de belles dents. A la +moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dvoreront en +commenant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os +et jusqu'aux excrments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de +leurs lvres encore sanglantes. C'est vous de demeurer solide sur +vos jambes, la main sur votre pe et le visage plat comme une mer +hypocrite. Si quelqu'un des vtres prenait une attitude arrogante, ou +seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de +complaisance, n'hsitez pas le faire tomber adroitement le nez sur le +pav et prendre aussitt la tte du troupeau, pendant que les autres +s'arrteront le frapper et le mordre: dans la vie, il faut savoir +sacrifier un plaisir immdiat la ralisation future d'un plus grand +bien. + + X + +Vous aurez prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si +vos gots vous portent vers les femmes, ne faites pas talage d'une +inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur +vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes +maonniques des invertis, efforcez-vous d'acqurir (cela est difficile) +cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces tres se +reconnat infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera +utile, car, outre que ces gens forment une secte trs unie et assez +puissante, la singularit d'un tel cynisme doublera votre rputation, +si vous en avez dj, et, si vous tes encore inconnu, suffira vous +mettre en bon rang parmi les curiosits littraires. + +Dans le cas o vous auriez vraiment ce got la mode, je vous +conseillerais au contraire une certaine rserve. Un homme souponn de +mauvaises moeurs est incontestablement plus estim qu'un homme convaincu +de mauvaises moeurs; la possibilit d'actes trs malpropres excite +l'imagination d'une quantit de personnes retenues seulement par la +prudence ou par la lchet; mais, s'il est avr que les actes ont t +perptrs, les dsirs reculent devant une certitude trop brutale. Je +crois que tel est le mcanisme de ce singulier revirement, et je vous +engage la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi +on mnage sa propre nature et on se rserve, en cas d'accident, la +suprme ressource de la sincrit. + + + XI + +Soyez sans piti, mais n'en laissez rien paratre. Un louis donn +propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a +profit tre l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos +obligs passeront l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une +dpense modre, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-l se +contentent de peu. Soyez gnreux avec les ivrognes: l'homme retrouve +quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau +de conscience; en cet tat, sa reconnaissance se traduira peut-tre par +un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux rputations littraires. + +Souscrivez toutes les oeuvres de charit qui prsentent une chance +de rclame, aux livres de vos confrres pauvres, aux statues de potes +dfunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec +dcence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de +circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela +passera inaperu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte +de la poste. J'ai connu un jeune crivain riche et conome qui, par ce +moyen, tout en gardant les apparences, s'pargnait tous les ans plus +de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague sa +matresse. + + XII + +N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire +votre portrait, que cela soit d'aprs un dessin trs beau, mais trs +inexact: il y a dans la vie bien des circonstances o il est agrable de +ne pas tre reconnu par les imbciles. Vous aurez encore le plaisir de +tromper le public et de duper les physionomistes. + +Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion +dfinie. Sur ce point, comme gnralement sur tous les autres, moins +que votre intrt ne vous oblige choisir, ayez l'opinion moyenne, +l'opinion de tout le monde. Si vous tiez Juif, je vous conseillerais +de frquenter les chrtiens et de mpriser votre race, de feindre une +conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des +deux partis; aryen, je vous engage au silence et mme l'ignorance: +d'ailleurs, rien n'est plus malsant, dans le monde littraire, que +d'avouer une conviction religieuse ou mtaphysique; instruisez-vous +plutt de la question des tirages et des passes, devenez une autorit en +cette matire, qui est comme la pierre de touche du vritable crivain. + +La politique vous sera un peu moins indiffrente. Soyez socialiste, sans +hsitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie, +promettre un jeune homme, pour ses vieux jours, un sige de snateur. + + + XIII + +Ne commettez jamais d'indlicatesse sans tre absolument sr de +l'impunit. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit o rde +quelque ide, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour +o vous serez assez fort pour braver toute rclamation. Ce systme est +utile quand il s'agit d'une pice de thtre qui souvent ne repose +que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec +n'importe quel dialogue. + +Quand vous dmarquerez un confrre, citez son nom, en passant; ainsi, il +ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous, +moins une phrase, choisie exprs parmi les plus insignifiantes. + +N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on +vous adressera; les critures sont souvent mal dguises, un hasard peut +vous en faire dcouvrir l'auteur. Collectionnez de mme tous les +petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir sa +discrtion. Plusieurs journalistes ne doivent qu' cette persvrance la +situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse. + +Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme +secrtaire chez un homme influent, et l, tout en acceptant les +ordinaires obdiences: promener les enfants, sortir le chien l'heure +de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies emprunts, +et plusieurs autres besognes qui prparent merveilleusement la vie +littraire; l, s'offrir, un jour que le matre est malade, rdiger +son article, peu peu en prendre tout fait l'habitude, et un jour +aller dire la vrit au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure, +qui ne russit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur +pour un journal et pour le public. + +Voil, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutt +les ides que je soumets aux mditations de votre esprit prcoce. Jeune, +ambitieux, intelligent, riche, sans prjugs ni scrupules, vous +avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espre que cette petite +collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes. + +Septembre 1896. + + + + II + + DERNIRE CONSQUENCE DE L'IDALISME + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo. + Ovide, _Mtam.,_ III, 430. + + + + _INTRODUCTION_ + + +Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point +philosophique, mais morale et sociale, de l'idalisme, je ne pus, malgr +des mditations assidues, triompher de mes hsitations par la mthode +de la logique directe. Et bien au contraire; pousse son extrme, +la thorie idaliste aboutissait, en mes dductions, pratiquement, au +nronisme ou au fakirisme, selon qu'elle volue en des intelligences +actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai +not antrieurement)[69], au despotisme ou l'anarchie[70]. + +[Note 69: V. L'Idalisme, pp. 16-17.] + +[Note 70: On saura ce que pourrait tre le fakirisme-anarchie en +lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la libert +(Echo de Paris_, juillet 1892).] + +Or, sans tre pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, +arrive au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers +quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien +repose? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, +et, ayant rflchi, je rsolus de ne suivre aucune des routes frayes, +et de m'en aller travers champs. + +En somme, tout en ne rpugnant ni l'une, ni l'autre des deux +consquences que j'ai dites,--car elles pouvaient tre ncessaires et +inluctables--j'ai song que peut-tre elles n'taient ni ncessaires, +ni inluctables, soit en mtaphysique, soit en politique, soit +relativement notre conduite prive dans la vie, lorsque, mus par +l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de +mettre notre vie d'accord avec nos principes. + +(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.) + +On trouvera peut-tre, malgr mes affirmations, que je me contredis; +mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la +sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme +une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prvue), dans la droite +voie de la logique, est plutt le fait des esprits simples,--je ne +dirai pas mdiocres, ce qui serait bien diffrent. Aucun des grands +philosophes allemands[71] n'a t purement logique: ni Kant, bifurquant +vers la raison pratique, ni Fichte, prnant le patriotisme[72], ni +Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et +Jsus, lui-mme, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, +aprs le Mon royaume n'est pas de ce monde, il profre le Rendez + Csar... Logiquement, il devrait dire: J'ignore tout, hormis mon +royaume, qui n'est pas de ce monde, et Csar comme le reste. Mais en +prononant cette ngation: pas de ce monde, il affirmait ce +monde, et il dut songer aux relations qu'avec ce monde devaient +ncessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volont. + +[Note 71: Ni des Franais. Malebranche, tant oratorien, se croyait +chrtien et ne l'tait que de coeur. Sa philosophie mne au fakirisme.] + +[Note 72: _Discours la nation allemande._] + +Revenons la pathologie de l'idalisme. + +Ngligeant provisoirement les consquences sociales d'une doctrine qui, +d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux allguer qu'un nronisme +de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et mme, pour +simplifier l'enqute, laissons encore de ct le pseudo-fakirisme. +Il nous suffira d'avoir faire la critique du nronisme mental, plus +clairement appel le narcissisme. + +Narcisse, + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo, + +et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-mme: Ovide, sans le savoir, +a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers +lgant[73]. + +[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des sicles; ils +sont la fontaine scelle ou le _hortus conclusus_. On passe devant la +source dormante sans mme dsirer y boire une gorge d'eau pure; et +devant le jardin mur, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir +mme une toute petite rose au mystrieux rosier. (Un conte, qui dtient +bien d'autres secrets, la _Belle et la Bte_, m'a fait comprendre cela +et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis +capable.) En un temps o il n'tait pas la mode d'aller boire la +fontaine de Narcisse, l'abb Banier disait, en commentant Ovide: +L'histoire de Narcisse, si bien crite par notre pote, est un de ces +faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important.] + +Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hlas! afin +d'tre clair, des choses mille fois dj redites. C'est une ternelle +ncessit: les hommes sont si crdules la ngation que la vrit +leur semble un conte de fes, et que tous vivent, les rprouvs dans +l'obscure fort de l'indiffrence, les privilgis dans l'obscure fort +du doute: + + Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva + oscura Che la diritta via era smarrita[74]. + +[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.] + + + + _CHAPITRE PREMIER_ + + HOMUNCULUS-HYPOTHSE + + +Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une reprsentation +mentale, une hypothse que je pose[75], ncessairement[76], quand la +sensation veille ma conscience: l'objet n'est peru par moi que comme +partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de +valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma +pense; je ne lui accorde qu'une vie objective, prcaire et limite par +mes besoins d'hypothse[77]. + +[Note 75: Fichte, _Thorie de la Science_.] + +[Note 76: Cette ncessit n'est pas absolue. En tel tat physiologique ou +psychique, la douleur n'est pas perue; dans le sommeil, l'extase, etc., +le monde extrieur est ni. Secondement, cette hypothse peut tre cre +_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le ncessairement +est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable +jusqu' preuve du contraire.] + +[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est +relative non seulement mes facults perceptives absolues, mais aussi +mes _desiderata_ actuels: elle est influence par le dsir, par la +crainte; elle est modifie par mes tendances actives ou mme virtuelles: +je ne perois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix +ans, et je commence sans doute aujourd'hui, le percevoir comme je le +percevrai dans dix ans. Les gots changent, et d'un jour l'autre; +applique l'amour, cette insinuation paratra trs claire.] + +Ceci admis, et constate d'abord (malgr la contradiction des termes) la +subjectivit de l'objet, je songe pousser plus loin l'analyse. + +Laissant le moi qui m'est connu (au moins par dfinition), je veux, +pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limit, tudier +l'objet c'est--dire l'hypothse du monde extrieur; l'objet se mle +moi, mais la manire de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, +et une telle modification ou mme moins ngative, ou mme positive, ne +peut me laisser indiffrent. + +Je suis donc limit, ou modifi,--et j'admets encore _ priori_ cette +limitation, sans toutefois prjuger si elle m'est impose ou si je +me l'impose moi-mme par une loi de mon organisme psychique; j'admets +l'objet ou monde extrieur; j'admets que, inexistant et projet hors +de moi par moi, il soit nanmoins la cause hypothtique de ma +conscience,--bien que lui-mme caus par ma conscience; j'admets cela, +car Homunculus, cr dans ma cornue, surgit et me tient tte;--et il +parle! + +En effet, en dcomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai +trouv qu'il se diffrencie selon deux modes, deux illusions, mais que +diffrentes! l'objet qui ne me rsiste pas et l'objet qui me rsiste, +l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet +pense:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'pouvante, parce +qu'il me ressemble. + +Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde +extrieur o je rencontre ce frre n'est autre chose, je le sais, que +ma pense mme hypothtiquement extriorise. Mais si ce frre gravite +autour de mon aimant, particule de mon dsir, moi aussi, particule de +son dsir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait +partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe +qu'en lui,--et, relativement sa pense, je dpends de sa pense: il +me cre et il m'annihile, il me conoit et il me nie, il m'crit et il +m'efface, il m'illumine et il m'entnbre. + +Je suis lui: Homunculus-Hypothse grandit et m'crase, car s'il n'est +rien que ma pense, quand je le pense,--il est tout quand il se pense +lui-mme, et je n'existe plus qu'avec son consentement. + +Me voil donc limit par mon hypothse, c'est-dire par moi-mme, et +je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me +limiter, car, ds que je pense, je pose l'hypothse de la pense. Me +voil donc limit par ma propre pense, et plus je pense plus je me +limite, plus je cre d'obstacles au dveloppement de mon primordial +absolutisme; devenue pareille l'oeil facettes d'une mouche, +ma pense multiplie les ennemis de son unit et j'ai devant moi la +formidable arme des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il +gne galement ma libert, et, m'ayant forc le concevoir, il me force + entrer en pourparlers avec lui. + +A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis +le faire, autant que me le permet ma nature, son existence +hypothtique,--et ncessairement s'il me rend la pareille. Ce +n'est, aprs tout, qu'un change de bons procds et de rciproques +concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie + celui qui me la laisse,--et celui qui m'a retir de l'abme et qui +en m'en retirant y est tomb lui-mme, je jette mon tour la corde du +salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne +seront que de priodiques instants et nous y jouirons des magnifiques +alternatives de la lumire et de l'ombre: + + ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78]. + +[Note 78: Virg., _n._, VI, 121.] + +Et voici comment raisonne Pollux: + +L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pense hypothtique +que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-del +de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que +cette pense me pense... + +Il se reprend: + +Pourtant, je suis,--et absolument[79]! + +[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute +ralit,--toujours jusqu' preuve du contraire.] + +Il rflchit et continue: + +Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-mme; il dit, lui +aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois +admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient +en s'affirmant; ils s'affirment en se niant. + +Pour tre pens, il faut donc que je me nie moi-mme,--mais je +retrouverai dans l'autre pense l'image de ma propre ngation renverse +et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense. + +Voil pourquoi Pollux partagea son immortalit avec son frre mortel. + + + _CHAPITRE DEUXIME_ + + VIE DE RELATION + + +La mtaphysique pose des axiomes, l'exprience les vrifie; si elle n'en +a pas le droit, elle le prend. + +L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et +sa pense oeuvre la tapisserie que nous sommes-- l'envers--: hommes, +btes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point +du cercle pour revenir au mme point du cercle, et ce simple mouvement, +toujours le mme, est infiniment fcond. + +Pour l'intelligence limite, les conditions de la pense sont toutes +diffrentes; elle a besoin de l'excitation du choc extrieur. Rduite + soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pense se rsorbe +et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dvore elle-mme et se +rsout en la non-pense[80]. La pense d'autrui est le miroir mme de +Narcisse, et sans lequel il serait ignor ternellement. Il s'aime, +parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le +lac de la pense extrieure. Tel Narcisse intellectuel, content par un +auditoire compos d'une femme qui fait semblant d'couter, s'pandrait +moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la fort, ou +Mnmosyme, pltre pourtant indulgent. Mais, dfaut de l'objet-pense, +Narcisse s'amuse encore interpeller la patience muette des rochers et +la bruissante sympathie des arbres; il coute, il a cr Echo. Echo est +la pense en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81]. + +[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. +Prisonnier, spar de la source de l'activit mentale, il dvore ses +enfants,--c'est--dire qu'il se dvore lui-mme, qu'il dvore ses +propres penses. Pour cela, il est chti ternellement, car il a voulu +nier, par orgueil, les conditions mme, de la vie de relation, telles +qu'elles nous sont imposes; il avait obi aux propres suggestions de +ses enfants, de ses penses, de son gosme, et l'gosme eut plus de +puissance que l'amour,--et la faim eut plus de puissance que la +douleur. + _Poscia, pi che'l dolor pote'l digiuno_ + DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.] + +[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-l, +oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit +cueillie. Nous l'entremlerons l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au +lierre, et nous en couronnerons nos amies l'heure de nos festins +mtaphysiques [c]: + + _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo + Tortilium coronarum..._ + +Et nous jouerons les orner d'indites et touchantes grces. + +_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, +suavissimam._ + +_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_ + +Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?] + +[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620, +in-folio).] + +[Note b: Commentaires d'Athne, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).] + +[Note c: Citation d'Athne, dit. gr. lat. (_Ibid._)] +] + +Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiterait mme pas des +reflets qui dorment dans les sources. A l'cart de tout, en une solitude +rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur +prcieuse de son jardinet, trop prcieuse pour l'oeil d'autrui. Tels +peut-tre les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi +que pour l'arracher, attendant que la plante ft devenue assez solide +pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie +autrui visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur la +mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'allchantes collections +d'azales et de phnomnales orchides, images provignes de son +orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation +dfaille si les autres ne la confirment. + +[Note 82: Le solitaire, mme seul, n'tait pas toujours seul. Parfois il +entendait la voix qui parle aux solitaires. (HELLO, _Physionomies de +Saints_, p. 423.)] + +Nietzsche, le ngrier de l'idalisme, le prototype du nronisme mental, +rserve, aprs toutes les destructions, une caste d'esclaves sur +laquelle le moi du gnie peut se prouver sa propre existence en exerant +d'ingnieuses cruauts. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on +approuve sa gloire d'tre Frdric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83]. + +[Note 83: L'auteur ne change rien ce paragraphe o apparat son +ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance mme est +bonne constater, cause du paralllisme de certaines ides. Plus d'un +esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses +penses.] + +L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire +adquate sa mdiocrit. L'homme de gnie a besoin de gloire; il a +besoin de la gloire adquate son gnie[84]. Quel pote et qui donc +serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-mme sur la +tte, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de +son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes +de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire, +il n'en tait que le premier juge, et non pas le seul. + +[Note 84: Hello a crit sur une ide voisine de ceci des pages fort +belles (_De la Charit intellectuelle_ dans _les Plateaux de la +Balance_).] + +Pens par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus +forte, et multiplie selon son identit essentielle. + +Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, +cela fait un champ d'orties. + +Car la dviation de l'idalisme, telle que je la conois, ne va pas, et +tout au contraire, ratifier la baroque loi du nombre, qui se base +sur de fabuleuses additions o sont ensemble compts les roses et les +orties, les rats et les zbres. La pense s'individualise diffremment; +il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou +mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne rflchit qu'une manire +d'tre et non l'tre en soi. L'tre en soi est inviolable, mais il +faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est +inviolable. + +Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule +des plerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la +salutation de Thodose; il a besoin de la vaine flche de Thodoric. + +Sans la pense qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le +dsert. + +Fvrier 1894. + + + III + + LE PRINCIPE DE LA CHARIT + + +Le principe d'un acte, ou sa cause gnratrice et matresse, importe +plus que l'acte lui-mme, car c'est par son principe que l'acte acquiert +son degr de valeur esthtique, c'est--dire morale. Rduit au mcanisme +physique, l'acte est indiffrent: c'est l'extriorisation d'une force et +rien de plus. Que l'effort des muscles se rsolve en un sauvetage ou en +un meurtre, les deux actes sont les mmes, et pour les diffrencier il +faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut tre +commun, avidit, vanit, obissance, courage:--et un meurtre apparatra +vtu de toute la sanglante beaut du dsintressement, et un sauvetage +sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la rcompense. +Que, les principes dtermins, le chtiment intervienne et efface le +crime; que la rcompense, aussi srement, efface l'oeuvre qui la motiva, +et l'on retrouve l'tat d'indiffrence qui est l'tat normal de +l'acte et qui sera l'tat mme de l'Activit le jour o tous les actes +possibles auront t accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument +juger, ce qui est un jeu dfendu, mais bien humain, juger non les actes +qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut tre chaque +instant dvie par des causes secondaires ou postrieures, mais les +pr-actes les actes en puissance, les actes au moment mme o ils vont +tre dtermins par le principe initial; il faut juger le principe mme +et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut confrer + un acte la qualit d'acte de charit, en opposition avec la foule des +actions ainsi qualifies d'ordinaire, mais indment. + + I + +La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de +vrifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence mme +quotidienne, est aussi un acte de charit puisqu'elle est un change +perptuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme +et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions +communment appeles charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et +souvent de vanit,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de +capter l'attention et la sensibilit des mes. Ces actions n'ont que +le mrite d'tre conscientes; elles le sont jusqu' l'ostentation et +jusqu'au mensonge, car elles arrivent faire croire qu'elles ont seules +droit au nom d'actes de charit, alors que leur principe les range parmi +les plus ordinaires gestes du commerce. + +Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux, +vente, achat, change: gagner le ciel, gagner l'estime gnrale, gagner +sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie; +se dfaire d'un remords; change d'une monnaie contre une bndiction; +achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problmatique, +d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obissent au principe +du gain, attnu et l par le principe du plaisir. Ce dernier +principe est seul en cause quand la charit, acte d'amour ou acte de +piti, prend un caractre noblement goste et conforme la destine +de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans +l'exercice des sentiments qui lui font prouver fortement la joie de la +supriorit personnelle. Par les actes d'amour et de piti qui souvent +se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle o elles +haussent dlicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir +et mme de devenir unique; crateurs d'allgresses vraiment divines, ces +actes ont les mmes effets que la douleur: ils diffrencient puissamment +celui qui les accomplit avec puret; ils le dressent sur la colonne du +Stylite d'o les cailloux du dsert ne sont que des grains de sable, +d'o le sable se ride et rit avec des fracheurs d'eau. Mais l +encore, et puisque l'exprience d'un tel rsultat peut s'acqurir, +le dsintressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est +pas toujours ni tout fait absente et, quoique rien de social ou de +pratique ne souille de tels actes (ils peuvent tre, cela est toujours +sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous +faut chercher le principe de la charit parfaite. + +Le principe de la charit est le don gratuit, pur et simple, sans dsir, +sans esprance, sans but. La nature et l'humanit la plus voisine de la +nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir +inconscients: la charit de la fleur, la charit du chtaignier, la +charit du boeuf, la charit du chien,--la charit du gnie, la charit +de la beaut,--la charit de la mer, la charit du soleil,--la charit +de Dieu (dont l'tre est indtermin) qui maintient, selon les lois, +la succession des phnomnes et l'activit de l'intelligence;--mais +la vritable charit est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa +propre personnalit et d'aprs les rgles de sa logique intrieure et +individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour +fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sve du lys, il n'est ni le +lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus +forte d'autres intelligences, ni ne vole la grce d'autres mes; herbe +ou mtal ou crature vivante, il n'offre la frairie des tres et +des choses que l'opulence naturelle d'un gnreux gosme, conforme au +rythme, adquat aux gestes divins. + +La plus grande charit est donc de vivre et de consentir tre dans la +prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rle aux relations +qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il +ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa +couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la +succession de ses phnomnes et l'activit de son intelligence: en cela, +l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il +atteint le sommet suprme de la charit, qui est l'amour de soi-mme en +quoi est impliqu le don de soi-mme. + +Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement +le plus simple on identifie, l'infini, l'amour et l'gosme, le moi et +le non-moi, dans la conscience de se sentir indtermin: l'gosme pense +l'amour, et, pens l'amour, se vivifie et s'pand en ondes sur le monde. +Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres, +s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un +mouvement sr extend, partir du point de chute, jusqu' une limite +inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes +de la charit commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie +par une grenouille. + + II + +Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses +mouvements la charit la plus haute, mais cette vrit ne sera pas +plus amplement dmontre, car les choses ayant deux faces et les mots +leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus +conformes la dfinition des lexiques et que l'on revienne, pour ne +pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes crbrales, +l'analyse des actes pratiqus et monopoliss par des coeurs utiles. + +L'ide que la charit doit tre utile est presque nouvelle; elle date +sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde +faire honneur de cette invention curieuse au clbre philanthrope, +au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charit n'tait qu'un +rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractre goste et +digne de prodigalit; elle tait vraiment, le plus souvent, un don sans +conditions, sans but que d'tre un don; elle tait un sacrifice; elle +avait la grce et la puret de l'oubli: elle ne suivait pas son argent +des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu' produire, presque en justice, le +reu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanit +ou de peur. Le carnet souche de l'aumnire est devenu un bouclier +contre les jets de boue, et quand il est prim on en fait de la pte +papier d'affiches. La charit est devenue une des formes de la rclame: +savoir piper l'argent misricordieux et le rpartir entre les plus +adroits hurleurs est un talent apprci chez les journalistes, qui +envient un mtier si gnreusement productif et chez les petits +bourgeois qui ont le respect de la comptabilit, de l'ordre, de +l'conomie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais l'indigent +certifi par un numro d'agenda. + +Mais qu'elle serve, sycophante, les intrts d'un audacieux philanthrope +ou qu'elle soit l'assurance contre la grle signe par un trembleur +innocent, la charit perd galement tous ses caractres essentiels: en +d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, +singulirement la diminuer en beaut que de la faire descendre au rang +de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la +civilisation. On a dit que l'aumne tait l'une des insultes du riche +envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais +le don gratuit. On achte, pour quelques argents, le silence et la +sagesse du pauvre; mais l'aumne qui ne demanderait rien en change, +l'aumne d'un verre d'eau-de-vie un ivrogne, serait-ce vraiment une +insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste crature +qui tend la main; la voil l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une +charit mprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que +savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le +pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que tremp dans le +sang amer de vos veines rompues. La charit qui limite et qui choisit +est cruelle et drisoire; si l'on y mle la notion du devoir, elle +s'ironise encore et s'aggrave, et se dshonorerait, si c'tait possible. + +Peut-on dshonorer la charit? + +Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscne mendiant, disait qu'il dshonorait +la pauvret. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne +dshonorent qu'eux-mmes; et la charit est-elle avilie par la +danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir +l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables +des units qu'ils signifient: levs au rang d'ides, ils ne peuvent +tre amoindris par la trahison d'un fait. + +Qui peut dshonorer la joie? + +Mais la charit est une joie laquelle, comme toutes les joies, il +faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme +pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connatra que +la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre +d'une oeuvre secrte. + +Fvrier 1896. + + + + + IV + + LA DESTINE DES LANGUES + + +On a publi nagure dans une revue de vulgarisation[85] un article orn +de ce titre brillant: La Guerre des langues. Malheureusement, +quoique muni d'une rudition toute frache et assur des plus rcentes +statistiques, l'auteur, qui est un tranger, n'a pu profrer les +conclusions qui se seraient tout naturellement imposes un crivain +franais. Il voit la question par le ct extrieur: il est plein de +sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui +adore jusqu'aux dfauts de sa passion et qui veut que l'tre unique +triomphe tout entier, mme contre tout droit, toute justice et sagesse. +Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et +que mme un pote partagerait, puisque la littrature se vend:--comme + +[Note 85: On a supprim le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait +dans la premire version de cette fantaisie. Peut-tre gagnera-t-elle +tre dpouille de tout caractre polmique.] + +les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une +revue franaise le pourrait tre, si son exode avait fourch, d'un +recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la +simplification de notre orthographe et, en vrit oui! de notre syntaxe, +ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, voqu aussitt, d'un +clbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un +jsuite prnietzschen, la plus haute parole chappe l'instinct de +puissance, doit tre rappel avant toute discussion. Sa clart dispense +de longs commentaires. + +Il est toujours amusant de voir un Tchque ou un Polonais offrir du +fond de son coeur un Franais de Reims ou de Rouen des moyens dlicats +d'amliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mre; on passe +sur l'impudence et l'on rit: on aime rire sur les bords de la Seine et +sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire un srieux judaque +qu'aucune plaisanterie n'corche, et il nous faudrait peut-tre traiter +srieusement d'un sujet qui semblait rserv jusqu'ici gayer la fin +des vaines sances acadmiques. + +En voici l'expos, repris son commencement: + +Jadis, assure-t-on, le franais tait la langue parle par le plus grand +nombre d'hommes. Ce jadis est imprcis. Je vois bien, d'aprs les petits +bonshommes gradus comme des fioles d'officine (dont le dmonstrateur +claire libralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois +bien, dis-je, que le franais est aujourd'hui serr d'assez prs par le +japonais et que, bien au-dessus de la franaise, la fiole russe dresse +sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmtiques qu'il y a +entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des +langues humaines, c'est--dire de pense, d'art, de posie, et non pas +de sucre, de poivre ou de caf. Songez qu'il y a presque deux fois plus +de moulins parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonns +moudre du franais! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois: +il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de +dpouiller les chiffres de toute la ralit qu'ils contiennent. Un +gale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est isralite, +devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bdouins a impos sa religion +au monde entier. Le grec classique n'a jamais t parl la fois par un +peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois. + +Mais le grec serait mort et sa littrature aurait pri sans la puissance +byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe +occidentale. La destine d'une langue est dtermine par deux causes, +l'une intime et l'autre d'action extrieure, l'une toute littraire et +l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle +peut anantir la premire; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la +contrarier, elle peut acqurir une puissance indestructible. L'avenir +sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre +raison ne doit pas nous intresser fortement. Cependant il est vident +que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de +l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il +est probable que le russe soit le latin des prochains sicles. Le rle +de la France, avilie par des gouvernements indignes, tant dsormais +purement littraire ( moins d'un improbable rveil), la question qui +peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, ct de la langue du +vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles esprer de vivre +littrairement? + +C'est--dire l'tat de langues mortes, de langues de parade ou de +cnacles. Car la vie et l'unit d'une langue sont intimement lies +la vie et l'unit politiques d'un peuple. L'histoire de la langue +franaise l'a montr clairement, quoique rebours, et l'volution de +l'espagnol dans l'Amrique du Sud sera prochainement un argument pour +cette thse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les tats de l'Europe +vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner +rapidement en une quantit de dialectes dont la diffrenciation sera +croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple, +qui sont encore vivants et fort nombreux, n'tant plus domins par +un parler commun qui les rgisse et les coordonne, deviendront de +vritables petites langues particulires aussi diffrentes entre elles +que le wallon et le provenal, le picard et le portugais. Les Franais +de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de +Rennes. Il y aura des annes et peut-tre des sicles de grand trouble, +une anarchie linguistique analogue la grande anarchie qui suivit la +destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur +fin, sont ingnieux tourner les obstacles que la nature leur impose. +Ayant besoin d'une langue d'change, ils accepteront sans aucun doute +celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans +l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bnvoles. +Mais si l'on rflchit que les fonctions publiques, l'influence et la +richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la +langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives +du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire +absolument conformes ce que l'on doit entendre de la nature humaine, +toujours incline du ct du bonheur sensible. + +Cependant les Barbares n'imposrent pas leurs langues au monde romain; +le latin, que les Vandales avaient respect en Afrique, ne cda que +beaucoup plus tard l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte, +dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence, +soit du caractre du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait rsist aux +Vandales ne put-il rsister aux Arabes? Sans doute parce que, malgr que +leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce +et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis +et amuss par une civilisation dont tous les lments n'taient pas +trangers leur mentalit. Mais aucun contact ni de sentiment ni +d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les +vainqueurs exercrent tous leurs droits et mme celui du massacre. + +Le caractre orgueilleux des Romains avait eu le mme rsultat que +la stupidit des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Franais +d'aujourd'hui, ils ne voulurent considrer comme un outil respectable la +langue des vaincus; les soldats de Csar ne songrent pas plus parler +gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulire, Cortez +avait trouv un interprte au seuil de l'empire mystrieux qu'il allait +dompter en quelques semaines; Csar en trouva autant qu'il y avait de +dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les dfenses de la +nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe +rencontrera, non des dialectes sans intensit, mais les langues robustes +et rsistantes, appuyes sur des littratures anciennes, respectes, +vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui, +en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la +langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprmes, +les littratures seront encore une force; quand les armes auront t +ananties, au-dessus des mles gorgs les femmes se dresseront pleines +d'imprcations et de gmissements o la langue des vaincus affirmera sa +volont de vivre, mme pour la souffrance et pour le dsespoir, et les +enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant +que les larmes, autant que les sanglots, pleur leurs pres. Mais la +vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte +que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe priront toutes, +malgr ce qu'elles contiennent de beaut et d'humanit; elles priront +toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles +doivent chapper la mort intgrale et vivre, un peu, comme vivent +encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou +l'ancien franais,--lesquelles? + +Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple +russe, il faut d'abord liminer toutes les autres langues slaves, qui +seront les premires dtruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possde +une littrature qui puisse ou retarder ou mme faire regretter beaucoup +leur disparition; on peut ds maintenant les considrer comme des +phnomnes passagers, et avec un peu d'application dterminer, un +sicle prs, tout cataclysme cart, la date de l'extinction totale. +Ceci admis, on appliquera le mme raisonnement aux parlers scandinaves +dont la vie, rnove par tel crivain de gnie, n'en est pas moins +factice et prcaire. Mme si l'Europe devait, au lieu de la conqute, +subir, chtiment bien plus pouvantable, la paix mlancolique que lui +prdisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir +dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwgien. +Ces dialectes rservs un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes +mmes un embarras et un pige, et, plus encore, un tombeau. + +Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destine, ni le +portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore, +voluer, l'une en Afrique, l'autre au Brsil, o, malgr de singulires +modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour +faire douter de leur disparition relle. Quoique plus vigoureux, mais +aussi dnu de force expansive, l'espagnol subirait le mme sort et son +histoire se continuerait outre-mer, travers les immensits de plus de +la moiti d'un continent immense. + +L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqu l'Allemagne, dj enserre +par une conqute presque circulaire, y trouve une srieuse rsistance +linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littrature presque +toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et +les derniers sicles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravag mais +non renouvel un monde, trop dcadent et dj ruin, y ont t presque +infconds. La folie des analyses et des expriences socialistes ont +abruti dfinitivement le peuple allemand en dveloppant sa double +tendance la rverie sentimentale et la jouissance matrielle. Ses +dernires activits mentales ignorent, plus encore qu'au vingtime +sicle, les joies aristocratiques de la cration; il est devenu tout +entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile. +C'est sans rpugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur; +il emploiera cette besogne, dont il sentira vivement l'utilit +hdmonique, les derniers restes de son nergie et son attention depuis +longtemps discipline. Sa littrature obscure, lourde et sans clat +n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel ocan +barbare. Les sentimentalits rcalcitrantes trouveront dans la musique +un refuge suprme. + +Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et +l'Italie. Une le est une proie difficile atteindre, mais ds qu'elle +est touche, c'est une proie paralyse. Un tat insulaire n'a jamais +d'arme, quelle que soit sa volont de se crer cet organe de dfense; +au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse +d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timors que chez +n'importe quelle nation continentale. Tout tranger y tomberait comme +un Martien et n'y ferait pas rgner un moindre dsarroi ni une moindre +terreur[86]. La conqute linguistique des grandes les est plus facile +encore que leur conqute militaire; il n'y faut que de la persvrance. +L'enttement s'amollit bientt, pntr par le doux esprit de lucre, +par les saines ides d'utilit; l'instinct commercial touffe l'instinct +national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, +la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu. + +[Note 86: Rcemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui +fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pcheurs +cossais s'enfuirent pouvants, croyant une invasion des Boers! Que +doit donc tre le terrien anglais?] + +L'Angleterre, qui a une littrature, n'a pas ou n'a plus de langue +littraire. Tels Anglais qu'on nous apprend vnrer comme de grands +crivains ignorent jusqu' l'art lmentaire de la phrase et du rythme; +ils crivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et +comme ils pensent, en oubliant une partie des ides. Quand ils croient +composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs penses la bataille, +comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isols. +On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enleve la +broderie admirable des images il ne reste de _Romo et Juliette_ qu'un +conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une +langue littraire, et plus forte que la pense mme dont elle est +l'expression. Moment unique: les potes anglais ne sont presque jamais +des artistes, et c'est l'inverse en Italie, o l'art verbal recouvre si +peu de vraie posie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou +d'un Carlyle soit gote par un peuple glorieux de sa force et ardent +la vie. Ce n'est pas l de la littrature de vainqueur. Le passage de la +langue anglaise de l'tat vivant l'tat classique ne pourra donc tre +dtermin que par le respect dont mme des barbares auront appris +entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de +son oeuvre est dclar sacr, des centaines de noms et de livres +anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du gnie sauveur; mais ce +triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionn, Shakespeare, +dans les derniers sicles de l'Europe, aura t fort nglig par une +Angleterre de plus en plus mthodiste et commerciale. La mort de +Ruskin a clos une re d'activit esthtique ou du moins de tentatives +intressantes pour l'impossible fusion des ides de beaut et de vie +humaine. Aprs la disparition du prophte de la lumire, l'Angleterre +est revenue avec dlices ses joies sombres et closes. La peinture +claire et les toffes transparentes sont incompatibles avec la ncessit +de la houille; l o il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer +des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des +choses fortes, de boire en coutant la pluie battre les vitres. Quelques +distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les +revers militaires et des difficults sociales ont encore durci le +caractre de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enferms +dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-mme +pour oublier les blessures qu'elle a reues de l'tranger et c'est la +religion qui a bnfici de cette longue crise d'orgueil. Oubli dans le +reste de l'ancienne Europe ou retourn parmi les peuples latins +l'tat de superstition paenne, le christianisme est encore vivant +en Angleterre au jour mme de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se +liqufier en une rsignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que +Dieu l'a voulu, et pour tre jusqu'au bout le nouvel Isral, il faut que +l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces ides +ont inspir toute une vaste et basse littrature. Depuis deux ou trois +sicles, les femmes seules crivent, la baisse des salaires dans les +travaux intellectuels ayant la fin cart les hommes d'une profession +dprcie. Elles cultivent le seul genre littraire auquel de tout temps +elles aient t propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles +sont sans concurrents ou plutt sans matres, est toujours le mme et +toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrari par +l'tat de pch d'un des amoureux (l'homme, la femme tant le lys parmi +les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine +a besoin de copie) permet la dlicieuse ralisation. Aucune jeune fille +de dix-huit ans, aucun homme dpassant la trentaine, aucun personnage +mari, ni mle ni femelle, hormis de vnrables parents, ne figurent +jamais dans ces histoires dvotes, sinon tout au fond du tableau. De +mme que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur +crise nubile; ils ne meurent pas immdiatement sans doute, comme les +coloptres, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. +Entre le vingt-deuxime sicle et l'envahissement de l'Angleterre, une +seule romancire osa une timide allusion au mcanisme de l'amour; elle +dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul crivain anglais dont le nom, +pendant cette longue priode, fut connu sur le continent. + +[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette anne mme, +les juges anglais poursuivent comme _obscnes_ les livres de libre +philosophie scientifique dits par l'_University Press_: la _Pathologie +des motions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idal_, +le _Rythme des pulsations_, _Responsabilit de dterminisme_. Ce dernier +ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fr. Ce sont des livres +que le clricalisme protestant envoie maintenant au bcher de Servet. +L'Angleterre est manifestement la veille d'un renouveau de fanatisme.] + +(Ici on pourrait supposer que la dcadence de l'Europe du Nord avait t +singulirement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du +seigle tait descendue Christiana; celle du froment Newcastle et +Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crime. +Les lignes isothermes ayant flchi sur l'ouest et le centre de l'Europe, +par suite d'une dviation du grand courant quatorial, la temprature +de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc +recul vers le sud, Rome tait redevenue la vraie capitale du monde, et +la Mditerrane avait retrouv sa primitive splendeur. Un nouvel empire +s'tendait, limit au nord par le Danube, de Vienne Palerme et de +Gnes Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis ocan entre +deux mondes, arrte longtemps les Slaves, malgr les complicits qui +travaillaient pour eux l'intrieur du cercle.... Et on imaginerait +toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.) + +L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothse) une rsistance +imprvue. Sa dfense, c'est l'blouissement. Devant ce spectacle d'une +vie extrieure rgie par la recherche de la volupt, l'envahisseur +s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armes fondent; Capoue renat +dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au +sourire milanais la rudesse d'une langue mal leve? Si une des langues +de l'Europe doit survivre la conqute de l'Europe, ce sera l'italien, +la moins souille, la plus souple, la plus frache et, en mme temps, la +plus goste et la plus fire des soeurs romanes. La paresse du peuple +italien, sa dlicieuse ignorance lui ont forg son insu une force +linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accept aucun mot +tranger sans le dpouiller d'abord de son harnais d'origine: cette +dlicatesse a donn au peuple l'illusion que toutes les nouveauts +verbales sont des filles lgitimes du gnie italien, et la conviction +de parler une langue pure lui a inspir un grand ddain pour tous les +autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent +pas de sa flte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui, +en ces sicles loigns, a gard son prestige sacr. La connaissance +d'une des deux langues mne l'autre avec facilit, et comme elles +volurent sur le mme sol, on les trouve historiquement enlaces ds +qu'on ventre une colline, ds qu'on remue les ruines d'une glise ou +d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien +porterait aux hommes futurs la connaissance o le souvenir des +civilisations modernes. Devoir peut-tre un peu lourd pour une langue +qui s'est perfectionne dans la bouche du peuple plutt que dans le +cerveau des crivains. La littrature italienne des derniers sicles +est lumineuse et lgre, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et +c'est peut-tre ce qui la sauvera. Les sensibilits du Nord viendront +se rchauffer en ce ruisselet tide et parfum; les hommes, las des +philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins. + +En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui cre et recre +sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes manier cet instrument +dlicat et terrible sont en trs petit nombre. Ds que les crivains +sont lgion, ds que la culture littraire s'pand sur la nation +entire, substituant la noblesse de l'inconscient la mesquinerie +de l'action volontaire et prmdite, il se produit une dviation +esthtique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation +est un gteau et que les parts sont d'autant plus petites que les +convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se dmontrer: mais +la notion deviendra vidente. Comme tout se tient, si la houille venait + manquer, la production littraire baisserait de moiti. Les aphorismes +de Malthus sont applicables au gnie. Parce que des millions d'imbciles +veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-tre un jour de la +rame de papier ncessaire pour faire connatre un nouveau _Zarathoustra_ +aux mille cerveaux d'lite qui seuls le pourraient comprendre. On crira +l-dessus des choses trs belles et trs inutiles quand les Barbares +auront incendi Paris. + +A ce moment-l il n'y aura plus gure de littrature franaise que celle +des sicle anciens, et la langue, dforme par les trangers auxquels on +l'aura livre, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchsss +chacun dans une orthographe superstitieuse. Dj pour bien parler +franais la mode des bureaux de rdaction et des cercles sportifs, +il faut connatre la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six +langues trangres; la veille de l'invasion, la langue franaise sera +un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni mme les Franais, +qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques +potes, ils useront du latin ou de telle vieille forme sculaire: on +crira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littrature, enfin +socialise, se composera de romans historiques o la civilisation +d'aujourd'hui sera reprsente sous les couleurs que nous attribuons +maintenant l'homme lacustre; avec cela, quelques traits de science +lmentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La +contradiction tant impossible, toute puissance appartenant l'tat, +seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'tat; mais personne +n'aura l'inutile courage d'crire, sinon les scribes officiels appoints +pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas l'admirable +organisation franaise de l'esclavage socialiste; ce bagne sera +l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante +dans le reste de l'Europe. Mais j'espre qu'il se rvoltera, afin que +tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88]. + +[Note 88: M. Robert Waldmller (Duboc), en visitant Victor Hugo +Guernesey, recueillit son opinion sur la future langue europenne. +Voici l'anecdote rsume par _le Temps_ (7 fvrier), d'aprs le +_Litterarische Echo_ de Berlin: + +En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut +peut-tre un obscur mouvement d'atavisme franais qui le poussa rendre +visite, en passant la Manche, au plus grand des potes franais vivant. +Il dbarqua donc Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Ds le +jardin, il eut de Victor Hugo une premire vision laquelle, certes, il +ne s'attendait gure. Hugo, ce qu'il raconte, tait sur la toit plat +de sa maison, vtu de sa seule dignit, et se livrait des mouvements +gymnastiques aprs avoir pris une douche froide. + +Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reu avec une grande +affabilit. La conversation s'engagea et tomba, comme il tait naturel +entre Franais et Allemand et cette poque, sur les rapports des +peuples entre eux. M. Waldmller-Duboc demanda Victor Hugo s'il tait +jamais all en Allemagne. Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du +Rhin, que je considre comme franais, bien que, ajouta-t-il, pour moi +il n'y ait pas de frontires. + +Et l dessus Victor Hugo mit justement la mme pense que Nietzsche +devait dvelopper plus tard: Un jour viendra o l'Europe ne connatra +que des Europens, et non plus des Franais, des Allemands, des Russes. +Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de diffrence +(Waldmller reproduit cette boutade en franais.) Alors le ple-mle des +langues prendra fin: une seule suffira. + +--Laquelle? + +--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, +l'allemand, le franais. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour +les mridionaux; l'italien paratrait aux Allemands avoir trop de +mollesse: reste le franais, la langue o se fondent l'nergie et la +douceur. + +Et Hugo continua, poursuivant son ide: + +--Si Byron n'avait parl qu'anglais il n'aurait rencontr partout que +des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui +connat cette langue absurbe? + +--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre +le franais? + +--Qui sait! Peut-tre ds le lendemain de la chute de M. Bonaparte. +Alors, en un clin d'oeil nous aurons la Rpublique. + +--Et puis! + +--Les rpublicains franais tendront la main aux Allemands. Ceux-ci +chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimes, +etc.] + + + +La France prira ainsi ou de toute autre faon, mais elle prira, et +tout prira. Cependant, cette part faite au prophte pessimiste qui +vaticine en tous les hommes dsabuss d'aujourd'hui, il n'est pas +inutile de se livrer quelques rflexions d'un autre ordre, moins +amres et plus vrifiables. + +Si l'influence linguistique de la France a diminu, surtout depuis +trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute +politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort; +dans cette force, la littrature est un appoint, elle n'est que cela. Le +patronage littraire de la France s'tend encore aujourd'hui sur la plus +grande partie du monde civilis; il est plus vaste qu'au dernier sicle; +s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprmatie +militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui +a le plus gagn, peut-tre, au trait de Francfort. Il n'a tenu qu'au +gnie littraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il +s'est obstin se taire ou parce qu'il n'a parl qu'avec timidit que +les lettres franaises ont maintenu et peut-tre tendu leur vieille +domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontires, la vraie +littrature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre, +n'existerait peut-tre plus. Qu'il le veuille ou non, un crivain +franais a trois clientles dont voici l'importance dcroissante: +Paris, l'tranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence +littraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la +politique et par le commerce. Les livres franais sont lus par des +hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi +qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques. +D'autre part les Franais de France ne lisent qu'en eux-mmes; ce livre +unique et quelques fausses nouvelles, voil tout l'aliment que se permet +leur gnie goste et national. + +Pour propager la littrature franaise l'tranger, il suffit que nous +crivions de bons livres dans une langue la fois traditionnelle et +renouvele par les conseils d'une sensibilit originale; propager +la langue franaise, en tant que langue de commerce et d'usage, il +suffirait peut-tre, l'heure actuelle d'une politique ferme, et au +besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas +un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles +hommes d'tat, les contre-matres d'usine, qui ont usurp en France le +rle de pasteurs de peuples. + +Et ce ne sont pas les efforts gnreux de l'Alliance franaise qui +pourront suppler notre atonie politique, et encore moins tels petits +remdes de bonne femme srieusement prconiss par des journalistes: +nommer des correspondants trangers de l'Acadmie franaise, instituer +un Prix de Paris pour les tudiants trangers! L'inutilit de ces +mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une +maison de commerce qui donnerait des primes ses clients; ni elle +n'est une dame qui doive condescendre rendre moins pre l'accs de ses +faveurs. + +S'il faut simplifier et l notre orthographe, ou dsencombrer de trop +puriles rgles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthtiques, +c'est--dire d'une utilit hautaine. Nous terons des baleines au +corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais +non afin de favoriser les mains grossires. + +La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de +vouloir accommoder au got des sauvages comme une fabrication de +cotonnade. Il ne parat pas d'ailleurs qu'il y ait, malgr la logique, +le moindre rapport vrai entre la difficult du franais et sa prsente +inertie d'expansion[89]. Le franais est-il plus difficile aujourd'hui +qu'il y a un sicle? Loin de l ; il l'est beaucoup moins par l'abondance +des excellentes mthodes rpandues dans le public, par l'abondance aussi +des livres bon march. L'orthographe est la mme, mais plus rgulire; +la syntaxe est la mme, mais plus souple. D'ailleurs, ct de +l'orthographe anglaise, ce rsum de toutes les incohrences, toutes les +orthographes, mme la franaise, apparaissent cristallines. + +[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de +la Guerre des langues a lu dans les journaux qu'une cole commerciale +de Rotterdam a ray de son programme le cours de franais; il transforme +cette cole unique en certains tablissements pdagogiques... et +pousse une hargneuse allusion l'Affaire... La langue franaise est +fort rpandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question +difficile rsoudre, mais il est manifestement absurde d'crire: Les +Hollandais s'loignent de plus en plus de notre langue et de notre +littrature. Pour permettre d'apprcier la question,--et la bonne +foi du pamphltaire, nous donnons en appendice, une _pice +justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent +que le franais va disparatre Jersey. Or, il y a vingt ans la +connaissance de l'anglais tait absolument indispensable Jersey; +aujourd'hui le franais suffit. Je me suis fait rapporter l'an pass la +collection des carres et prospectus distribus aux trangers, et +tous sont en franais. J'ai t surpris. Mais l'Angleterre est un si +prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vrifier la moindre +information avant d'en faire tat.] + +Mais je ne professe pas tout fait les ides communes sur les obstacles +qu'apport en une langue la complication de son orthographe. Les mots +dont l'pellation est la plus anormale sont prcisment ceux qui +se gravent avec le plus de nettet dans la mmoire. Personnellement +j'aurais moins d'hsitation sur l'orthographe anglaise que sur +l'italienne, et pourtant autant l'une est dmente, autant l'autre est +raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brme_ ou +que _viz_ se lit _nameley_: N'exagrons pas cependant l'attrait de ces +chinoiseries. Il en est un peu de la facilit de l'anglais comme de la +supriorit des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura +de bonnes jambes. Une langue trs utile est beaucoup plus facile +apprendre qu'une langue de luxe. La difficult, la vrit, la beaut, +autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits +graphiques amusants que l'auteur a fait graver la fin de son article +pour conqurir l'aveu immdiat de sa clientle. Six chelles de hauteur +arbitrairement gradue affirment aux plus obtus (et au besoin ceux qui +ne sauraient pas lire) que, trois chelons gravis, on peut se dlecter +lire les pomes de M. Swinburne, tandis qu'il faut dlaisser le dixime +pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages +suivantes). Mais je crois qu'il y a l une raison de perspective et que, +vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout fait +la mme que si on contemple ces symboliques chelles d'Amsterdam ou de +Hambourg. + +C'est par ces moyens qu'un commerant tabli en France travaille +l'extension de la langue franaise. Ils doivent lui sembler bons, +puisqu'il est intress dans cette question qu'un crivain aurait +traite avec plus de dsintressement ou un savant avec plus de +comptence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation relle de +notre langue l'tranger les renseignements prcis et valables que ne +m'a pas donns une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il +faudrait s'adresser ces voyageurs ou ces touristes qui parcourent +sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls +savent la vrit sur le pouvoir d'change de la langue franaise, sur la +valeur montaire d'un mot franais Batavia, Buenos-Ayres, au Caire +ou San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la +revue, du journal, l'diteur et le commissionnaire seraient consults, +et il faudrait les croire, car la littrature, par dernier privilge, +chappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et +on saurait quelque chose. + +Il vaut peut-tre mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous, +crivains orgueilleux, dire notre vaine pense sans nous demander si +elle retentira trs loin ou si elle mourra nos pieds. + +Janvier 1900. + + + + + APPENDICE + +PICE JUSTIFICATIVE + + +LA LANGUE FRANAISE EN HOLLANDE + +Dj, plusieurs reprises, nous avons indiqu la place considrable +que la langue franaise a conquise et conserve aux Pays-Bas. Les +considrations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette +situation privilgie--cration de nombreuses glises wallonnes et +d'coles franaises--ont forcment perdu, par suite des circonstances, +beaucoup de leur valeur. Cependant, le franais garde son prestige et, +si la connaissance de notre idiome n'est plus considre comme la plus +utile, l'tude du franais reste toujours la plus attrayante et la plus +ncessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes +cultivs. + +Dans aucun pays tranger, l'Alliance franaise n'a trouv un terrain +plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a cr des +associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province +des sections vivantes. Tout rcemment encore, une section s'est fonde +Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume. + +Cette anne le choix des confrenciers a t particulirement heureux. +Mme Thnard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment +la Haye et Amsterdam, un succs trs vif et trs mrit. En gnral, +les soires dramatiques, qui offrent plus de varit et une note plus +gaie que la confrence ordinaire, sont surtout gotes du public. +Par temprament ce dernier est plutt froid, mais chaque fois que des +artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde se +rompre et la soire finit par une ovation. + +On continue lire de prfrence les ouvrages franais. Nos crivains, +les romanciers spcialement, se sont cr dans ce pays une excellente +clientle. Le dernier roman qui a fait sensation Paris ne tarde pas +faire son apparition la vitrine de tous les libraires. De plus, dans +chaque ville, des socits de lecture fournissent leurs membres, +prix fort modrs, une foule de revues franaises trs demandes. + +En ralit, le franais ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on +avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal +de Rotterdam rsolut, il y a quelques annes, de supprimer l'tude du +franais dans les nouvelles coles de la ville. Cette dcision fit grand +bruit. Or, d'aprs nos renseignements puiss la meilleure source, +toute l'affaire se rduit ceci: le conseil municipal a voulu tenter un +essai et il a supprim le franais dans une seule cole publique. Cette +dernire n'est frquente que par des enfants de la petite bourgeoisie. +Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus +utile leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes +les autres coles le franais reste inscrit au programme comme branche +obligatoire. + +Mme dans certains tablissements libres, on consacre beaucoup de temps +et de soins l'tude de la langue franaise. Ainsi, l'institut de M. +Esmeijer, Rotterdam, on rserve dans certaines classes jusqu' sept +heures par semaine l'enseignement du franais. Et les rsultats sont +positivement remarquables. + +C'est M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux +Pays-Bas, pour l'tude des langues vivantes, la mthode directe ou +intuitive, qui consiste parler l'enfant et le faire parler ds le +dbut. Le matre charg d'enseigner le franais proscrit dans ses leons +l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqu une vive +opposition de la part des dfenseurs de la vieille mthode des +traductions. Mais les progrs des lves sont si rapides, la supriorit +de la nouvelle mthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu +beaucoup d'imitateurs et que la cause parat gagne. + +Dans cet tablissement modle, les enfants commencent l'tude du +franais ds l'ge de six ans, tandis que dans les autres coles on ne +dbute qu' neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure +par jour--ces petits garons comprennent dj fort bien et s'expriment +avec une relle facilit. Dans les classes suprieures, les travaux des +lves sont absolument remarquables. En narration franaise, beaucoup +d'entre eux dpassent la moyenne des jeunes Franais aspirant au brevet +lmentaire. + + +Naturellement, le franais est aussi enseign avec soin dans les +gymnases, dans les coles secondaires et dans les classes suprieures +des coles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement +libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache la connaissance +de notre langue. + +(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.) + + + + TABLE DES MATIRES + + + I.--Du Style ou de l'criture + II.--La Cration subconsciente + III.--La Dissociation des ides + IV.--Stphane Mallarm et l'ide de dcadence + V.--Le Paganisme ternel. + I.--_Une religion d'art_ + II.--_Psychologie du Paganisme_ + VI.--La Morale de l'Amour + VII.--Ironies et Paradoxes. + I.--_Conseils familiers un jeune crivain_ + II.--_Dernire consquence de l'idalisme_ + III.--_Le Principe de la Charit_ + IV.--_La Destine des Langues_ + + Appendice. Pice justificative: La langue franaise en Hollande + + + + + _DU MME AUTEUR_ + + + CRITIQUE + + _Le latin mystique_ (tude sur la posie latine du moyen ge), + 3e dition, 1 vol. in-8e. + + _L'Idalisme_, 1 vol. in-12 cu + _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les + crivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton), + 2 vol. gr. in-18. + _Esthtique de la Langue Franaise_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1. + + + ROMAN, THTRE, POMES + + _Sixtine_, 2e dition, 1 vol. gr. in-18 + _Le Plerin du Silence_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1 + _Les chevaux de Diomde_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1 + _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18 + _Le Songe d'une Femme_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1 + _Lilith_, 2e dition, 1 vol. in-8 cu + _Histoires magiques_, 2e dition, 1 vol. in-12 + _Proses moroses_, 2e dition, 1 vol. in-24 + _Thodat_, 1 vol. in-12 + _Les Saintes du Paradis_, petits pomes avec 29 bois + originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La culture des ides, by Remi de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDES *** + +***** This file should be named 17541-8.txt or 17541-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17541/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La culture des idées + +Author: Remi de Gourmont + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>REMY DE GOURMONT</h3><br> + +<h1>La</h1> + +<h1>Culture des Idées</h1> + +<p class="mid"><b>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE—LA CRÉATION<br> +SUBCONSCIENTE—LA DISSOCIATION DES IDÉES<br> +STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE<br> +LE PAGANISME ÉTERNEL—LA MORALE DE L'AMOUR<br> +IRONIES ET PARADOXES</b></p> + +<h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3> + +<p class="mid"><b>PARIS</b><br> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br> +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p> + +<h4>MCM</h4> +<hr><br><br> + + +<h2><b>LA CULTURE DES IDÉES</b></h2> + + + + + + + +<h3>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE</h3> + +<h3>I</h3> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="nul"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p> Et ideo confiteatur eorum stultitia, +qui arte, scientiaque immnunes, +de solo ingenio confidentes, ad +summa summe canenda prorumpunt; +a tanto prosuntuositate +desistant, et si anseres naturali +desidia sunt, nolint astripetam +aquilam imitari.</p> + +<p><span class="sc">Dantis Alighieri</span>, <i>De vulgari eloquio</i>, +II. 4.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>Déprécier «l'écriture», c'est une précaution +que prennent de temps à autre les écrivains +nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de +leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est +pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie +femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir +de l'amertume dans le dédain public d'un homme +qui confesse l'ignorance première de son métier +ou l'absence du don sans lequel l'exercice +de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns +de ces pauvres se glorifient de leur indigence; +ils déclarent que leurs idées sont assez +belles pour se passer de vêtement, que les images +les plus neuves et les plus riches ne sont que +des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, +que ce qui importe, après tout, c'est le fond +et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose +et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très +longtemps, car ils possèdent une meute de clichés +nombreuse et docile, mais pas méchante. Il +faut plaindre les premiers et mépriser les seconds +et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a +deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.</p> + +<p>Deux littératures: c'est une manière de dire +provisoire et de prudence, afin que la meute +nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue +du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas +deux littératures et deux provinces, il faudrait +égorger immédiatement presque tous les écrivains +français; cela serait une besogne bien malpropre +et de laquelle, pour ma part, je rougirais +de me mêler. Laissons donc; la frontière est +tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains +qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent +pas,—comme il y a les chanteurs aphones +et les chanteurs qui ont de la voix.</p> + +<p>Il semble que le dédain du style soit une des +conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant +l'ère démocratique, il n'avait jamais été question +que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent +pas. Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le +monde civilisé est unanime sur ce point: un +écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient +ainsi; les Romains aimaient tant le beau style +qu'ils finirent par écrire très mal, voulant écrire +trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au +point de la considérer comme un des dons du +Paraclet, <i>vox donus Spiritus</i>, et S. Hilaire de +Poitiers, au chapitre treize de son <i>Traité des +Psaumes</i>, n'hésite pas à dire que le mauvais style +est un péché. Ce n'est donc pas du christianisme +romain qu'a pu nous venir notre indulgence +présente pour la littérature informe; mais comme +le christianisme est nécessairement responsable +de toutes les agressions modernes contre +la beauté extérieure, on pourrait supposer que +le goût du mauvais style est une de ces importations +protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, +souillée la terre de France: le mépris du +style et l'hypocrisie des moeurs sont des vices +anglicans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette +époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants +démarquent depuis vingt-cinq ans, <i>Histoire de la Restauration +du Protestantisme en France au XVIIIe siècle</i> (1872).</p></blockquote> + +<p>Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, +c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit +bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis que +la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet +pas que la philosophie soit une excuse de +la grossièreté littéraire; on versifie les traités +d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage +et jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin +de mettre où il n'en faut pas de l'art et du beau +langage le conduisit à adopter un style moyen, +propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à +humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions, +le dix-huitième siècle finit par écrire comme +le peuple du monde le plus réfractaire à l'art: +l'Angleterre et la France signèrent à ce moment +une entente littéraire qui devait durer jusqu'à +la venue de Chateaubriand et dont le <i>Génie du +Christianisme</i> <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> fut la dénonciation solennelle. +A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n'y a +plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de +savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe, +mais selon les exemples d'une tradition invaincue, +aussi vieille que le premier éveil du sens de +la beauté dans l'intelligence humaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses. +Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du +premier tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on +trouve <i>René</i> et des tableaux statistiques, <i>Atala</i> et le catalogue +des peintres grecs. C'est une histoire universelle de la civilisation +et un plan de reconstruction sociale. En voici le titre complet: +Génie du Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne +par François-Auguste Chateaubriand.—A Paris, chez Migneret +imprimeur, rue du Sépulcre, f.s.g., n° 28. An X, 1802.—5 +vol. in-8.</p></blockquote> + +<p>Mais la manière du dix-huitième siècle<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> répondait +trop bien aux tendances naturelles d'une +civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni +Victor Hugo ne purent rompre la loi organique +qui précipite le troupeau vers la plaine verte où +il y a de l'herbe et où il n'y aura plus que de la +poussière quand le troupeau aura passé. On jugea +inutile bientôt de cultiver un paysage destiné +aux dévastations populaires; il y eut une littérature +sans style comme il y a des grandes routes +sans herbe, sans ombre et sans fontaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours +mettre à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire +Buffon, qui fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un +philosophe et un poète.</p></blockquote> + + + +<h3>II</h3> + +<p>Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais +mieux qu'on le mît à son ordre vocabulaire, entre +la cordonnerie et la menuiserie, que tout +seul à part des autres manifestations de l'activité +des hommes. A part, il peut être nié, sous prétexte +d'honneurs, et tellement éloigné de tout +ce qui est vivant qu'il meure de son isolement; +à son rang dans une des niches symboliques le +long de la grande galerie, il suggère des idées +d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui +les vocations impromptues; il est sévère et décourageant.</p> + +<p>Le métier d'écrire est un métier; mais le +style n'est pas une science. Le style est l'homme +même et l'autre formule, de Hello, le style est +inviolable, disent une seule chose: le style est +aussi personnel que la couleur des yeux ou le +son de la voix. On peut apprendre le métier +d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; +on ne peut teindre son style comme on teint ses +cheveux, mais il faut recommencer tous les matins +et n'avoir pas de distractions. On apprend +si peu à avoir un style qu'au cours de la vie +souvent on désapprend; quand la force vitale +est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui +améliore d'autres dons, gâte parfois celui-là.</p> + +<p>Écrire, c'est très différent de peindre ou de +modeler; écrire ou parler, c'est user d'une faculté +nécessairement commune à tous les hommes, +d'une faculté primordiale et inconsciente. On +ne peut l'analyser sans faire toute l'anatomie de +l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou +dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire +sont de vaines esquisses. La question est si complexe +qu'on ne sait par où l'aborder; elle a tant +de pointes et c'est un tel buisson de ronces et +d'épines qu'au lieu de s'y jeter on en fait le +tour; et c'est prudent.</p> + +<p>Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de +Goncourt, c'est exister, c'est se différencier. +Avoir un style, c'est parler au milieu de la langue +commune un dialecte particulier, unique et +inimitable et cependant que cela soit à la fois le +langage de tous et le langage d'un seul. Le style +se constate; en étudier le mécanisme est inutile +au point où l'inutile devient dangereux; ce que +l'on peut recomposer avec les produits de la +distillation d'un style ressemble au style comme +une rose en papier parfumé ressemble à la rose.</p> + +<p>Quelle que soit l'importance fondamentale +d'une oeuvre «écrite», la mise en oeuvre par le +style accroît son importance. C'était l'opinion de +Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent +dans un ouvrage bien écrit, «tous les rapports +dont le style est composé sent autant de vérités +aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit +humain que celles qui peuvent faire le fond +du sujet». Et c'est aussi, malgré le dédain commun, +l'opinion commune, puisque les livres de +jadis qui vivent encore ne vivent que par le style. +Si le contraire était possible, tel contemporain de +Buffon, Boulanger, l'auteur de l'<i>Antiquité dévoilée</i>, +ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y +avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; +et n'est-ce point parce qu'il manqua presque toujours +de style que tel autre, comme Diderot, n'a +jamais eu que des heures de réputation et que +sitôt qu'on ne parle plus de lui, il est oublié?</p> + +<p>Cette prépondérance incontestée du style fait +que l'invention des thèmes n'a pas un grand intérêt +en littérature. Pour écrire un bon roman +ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet +si banal qu'il en soit nul ou en imaginer un +si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer +parti, <i>Roméo et Juliette</i> ou <i>Don Quichotte</i>. La +plupart des tragédies de Shakespeare ne sont +qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas +de la première histoire venue. Shakespeare +n'a inventé que ses vers et ses phrases: comme +les images en étaient nouvelles, cette nouveauté +a nécessairement conféré la vie aux personnages +du drame. Si <i>Hamlet</i>, idée pour idée, avait été +versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait +qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on +citerait comme une ébauche intéressante. M. de +Maupassant, qui inventa la plupart de ses +thèmes, est un moindre conteur que Boccace, +qui n'inventa aucun des siens. L'invention des +sujets est d'ailleurs limitée, encore que flexible +à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. +M. Aicard, s'il avait du génie, n'eût pas traduit +<i>Othello</i>, il l'eût refait, comme l'ingénu Racine +refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été +dit dans les cent premières années des littératures +si l'homme n'avait le style pour se varier lui-même. +Je veux bien qu'il y ait trente-six situations +dramatiques ou romanesques, mais une +théorie plus générale n'en peut, en somme, reconnaître +que quatre. L'homme étant pris pour +centre, il a des rapports: avec lui-même, avec +les autres hommes, avec l'autre sexe, avec l'infini, +Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature +rentre nécessairement dans un de ces quatre +modes. Mais n'y aurait-il au monde qu'un seul et +unique thème, et que cela fût <i>Daphnis et Chloé</i>, +il suffirait.</p> + +<p>Une des excuses des écrivains qui ne savent +pas écrire est la diversité des genres. Ils croient +qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, rien. +Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du +même ton qu'un poème. Sans doute; mais l'absence +de style fait aussi l'absence de ton et quand +un livre manque d'écriture, il manque de tout: +il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu. +Cela convient. Au fond, il n'y a qu'un genre: +le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car +la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter +si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit +que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et +Flaubert. Les <i>Époques de la Nature</i>, si elles +émeuvent les savants et les philosophes, n'en +sont pas moins une somptueuse épopée. M. Brunetière +a parlé avec une ingénieuse hardiesse +de l'évolution des genres; il a montré que la +prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de la +grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard +se fit bûcheron. Mais je préfère l'idée qu'il n'y +a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; cela +est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies +et à la dernière science: l'idée d'évolution +va disparaître devant celle de permanence, +de perpétuité.</p> + +<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du +style: c'est demander si M. Zola avec de l'application +aurait pu devenir Chateaubriand, ou si +M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait +pu devenir Rabelais; si l'homme qui imite les +marbres précieux en secouant d'un coup vif son +pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, +bien conduit, peindre le <i>Pauvre Pêcheur</i>, ou si le +ravaleur qui taille dans le genre corinthien les +tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait +pas, après vingt leçons, sculpter par hasard +la <i>Porte de l'Enfer</i> ou le tombeau de Philippe +Pot?</p> + +<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des +éléments d'un métier, de ce qui s'enseigne aux +peintres dans les académies: on peut apprendre +cela; on peut apprendre à écrire correctement +à la manière neutre, comme on grava à la manière +noire. On peut apprendre à écrire mal, +c'est-à-dire proprement et de manière à mériter +un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à +écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire +très mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces +livres qui sont très bien; et puis, c'est tout.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: +<i>l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons</i>. +Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût +certainement fait partie de la bibliothèque de +M. Dumouchel, professeur de littérature, qui +l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet: +«Alors ils se demandèrent en quoi consiste +précisément le style, et, grâce à des auteurs indiqués +par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous les genres.» Cependant les deux bonshommes +trouvent un peu subtiles les remarques de +M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre +que le <i>Télémaque</i> est mal écrit et que Mérimée +gagnerait à être condensé. Ils rejettent M. Albalat +et se mettent sans lui à leur histoire du duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être +ont-ils senti obscurément que l'inconscient +se rit des principes, de l'art des épithètes et de +l'artifice des trois jets gradués. Que le travail intellectuel, +et en particulier le travail d'écrire, +échappe en très grande partie à l'autorité de la +conscience, si M. Albalat l'avait su il aurait été +moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités +d'un écrivain en deux sortes: les qualités +naturelles et les qualités que l'on peut acquérir,—comme +si une qualité, c'est-à-dire une manière +d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur +et qui se surajoute comme une couleur ou une +odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans +même le vouloir et malgré toute volonté adverse. +La plus longue patience ne peut changer en imagination +visuelle une imagination aveugle; et celui +qui voit le paysage dont il transpose l'aspect +en écritures, si son oeuvre est gauche, elle est +meilleure encore, telle, qu'après les retouches d'un +correcteur dont la vision est nulle ou profondément +différente. «Mais le trait de force, il n'y a +que le maître qui le donne.» Cela décourage Pécuchet. +Le trait du maître en écritures d'art, +même de force, est nécessairement celui qu'il ne +fallait pas appuyer; ou bien, le trait souligne le +détail qu'il est d'usage de faire valoir et non celui +qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais +sincère, de l'apprenti. Cette vision presque toujours +inconsciente, M. Albalat l'abstrait et il définit +le style «l'art de saisir la valeur des mots et +les rapports des mots entre eux»; et le talent, +d'après lui, consiste, «non pas à se servir sèchement +des mots, mais à découvrir les nuances, +les images, les sensations qui résultent de leurs +combinaisons».</p> + +<p>Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans +la région idéale des signes. Il s'agit de manier +les signes et de les ordonner selon des dessins +qui donnent l'illusion d'être représentatifs du +monde des sensations. Ainsi pris à rebours le +problème est insoluble; il peut arriver, puisque +tout arrive, que de telles combinaisons de mots +soient évocatrices de la vie et même d'une vie +déterminée, mais le plus souvent la combinaison +restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique +du style devait commencer par une critique de +la vision intérieure, par un essai sur la formation +des images. Il y a bien deux chapitres sur +les images dans le livre de M. Albalat, mais tout +à la fin; et ainsi le mécanisme du langage est +démontré à rebours, puisque le premier pas est +l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne +analyse des procédés naturels du style commencerait +à la sensation pour aboutir à l'idée pure,—si +pure qu'elle ne correspond à rien, non +seulement de réel, mais de figuratif.</p> + +<p>S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même +de sentir, l'art de voir, l'art d'entendre, l'art +d'user de tous les sens, soit réellement, soit imaginativement; +et la pratique grave et neuve d'une +théorie du style serait celle où l'on essaierait de +montrer comment se pénètrent ces deux mondes +séparés, le monde des sensations et le monde +des mots. Il y a là un grand mystère, puisque +ces deux mondes sont infiniment loin l'un de +l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir +peut-être une sorte de télégraphie sans fils: on +constate que les aiguilles des deux cadrans se +commandent mutuellement, et c'est tout. Mais +cette dépendance mutuelle est loin d'être parfaite +et aussi claire dans la réalité que dans une comparaison +mécanique: en somme, les mots et les +sensations ne s'accordent que très peu et très +mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que peut-être +le silence, pour exprimer nos pensées. Que +de circonstances dans la vie, où les yeux, les +mains, la bouche muette sont plus éloquents que +toutes paroles<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On essaiera quelque jour, dans une étude sur le <i>Monde +des mots</i>, de déterminer si les mots ont vraiment une signification, +c'est-à-dire une valeur constante.</p></blockquote> + + + + +<h3>IV</h3> + +<p>L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, +n'étant pas scientifique; cependant, il en a tiré +une méthode pratique dont on peut dire que si +elle ne formera aucun écrivain original,—il le +sait bien lui-même,—elle pourrait atténuer, +non la médiocrité, mais l'incohérence des discours +et des écritures auxquels l'usage nous +contraint de prêter quelque attention. Cela est +d'ailleurs indifférent; ce manuel serait inutile, +plus encore que je ne le crois, que tel et tel de +ses chapitres garderaient leur intérêt de documentation +et d'exposition. Le détail est excellent; +et voici par exemple les pages où il est démontré +que l'idée est liée à la forme et que changer la +forme c'est modifier l'idée: «Quand on dit d'un +morceau: le fond est bon, mais la forme est +mauvaise,—cela ne signifie rien.» Voilà de +bons principes, quoique l'idée puisse exister +comme résidu de sensation, indépendante des +mots et surtout d'un choix de mots; mais les +idées toutes nues à l'état de larves errantes n'ont +aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles +à tout le monde; peut-être toutes les idées +sont-elles communes à tous? Mais comme celle-ci +qui se promène, attendant un évocateur, va se +révéler différente selon la parole qui l'aura sortie +des ténèbres! Que vaudraient, dépouillées de +leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont celles +du premier séminariste qui passera et, s'il les +proférait, les gens reculeraient, humiliés de tant +de sottise, qui s'y enivrent dans les Sermons +et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille +si, après avoir écouté avec complaisance les +paradoxes lyriques de Michelet, on les retrouve +dans les discours bas de quelque sénateur, dans +les tristes commentaires de la presse dévouée. +C'est pour cela que les poètes latins et le plus +grand, Virgile, disparaissent traduits, se ressemblent +tous dans l'uniformité pénible d'une +pompe normalienne. Si Virgile avait écrit selon +le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, +il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les +moines eussent raclé ses parchemins pour substituer +à ses vers quelque bon contrat de louage +d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces +évidences, M. Albalat se plaît à réfuter l'opinion +de M. Zola, que «la forme est ce qui change et +passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité +en mettant debout des créatures vivantes». +Autant que cette dernière phrase se peut interpréter, +elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la +vie en art est indépendant de la forme. Peut-être +est-ce encore moins clair; peut-être cela +n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes +de Trézène, était «sans forme et sans couleur»; +seulement il était mort. Tout ce que +l'on peut concéder à cette théorie, c'est qu'une +oeuvre originellement belle et d'une forme originale, +si elle survit à son siècle, et plus, à sa langue, +les hommes ne l'admirent plus que par +imitation, sur l'injonction traditionnelle des +éducateurs. Découverte maintenant au fond des +Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des +sensations archéologiques; elle intéresserait +au même degré que la <i>Chanson de Roland</i>; +mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, +mieux qu'on ne l'a fait encore, qu'ils correspondent +à des moments de civilisation extrêmement +différents puisque l'un est rédigé tout +en images (un peu roides) et que dans l'autre il +y en a si peu qu'on les a comptées. Il n'y a +d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le +mérite et la durée d'une oeuvre; mais quand un +livre a survécu, les auteurs «d'analyses et +extraits conformes au programme» savent très +bien prouver sa perfection «inimitable» et ressusciter, +le temps d'une conférence, la momie qui +va retomber sous le joug de ses bandelettes. Il +ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de +beauté; la première est tout à fait dépendante +des révolutions de la mode et du goût; la +seconde est absolue, dans la mesure où le sont +les sensations humaines; l'une dépend des +moeurs, l'autre dépend de la loi.</p> + +<p>La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit +pas vraiment comment la forme pourrait survivre +à la matière qui en est la substance; si la beauté +d'un style s'efface ou tombe en poussière, +c'est que la langue a modifié l'agrégat de ses +molécules, les mots, et les molécules elles-mêmes, +et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans +boursouflures et sans tremblements. Si les fresques +de l'Angelico ont «passé», ce n'est pas +parce que le temps les a rendues moins belles, +c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où +la peinture est embue. Les langues se gonflent +comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles +font comme les platanes qui ne vivent qu'en +modifiant constamment leur écorce et qui laissent +tomber dans la mousse, au premier printemps, +les noms d'amour gravés à même leur +chair.</p> + +<p>Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation +d'hommes qui n'existeront pas tels que +nous les ferions, si nous étions démiurges? +Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme +à partir du moment où il sort de la conscience? +Il est temps que nous apprenions à vivre dans la +minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, +même mauvaise, à laisser aux enfants ce souci +des temps futurs qui est une faiblesse intellectuelle—quoique +parfois une naïveté d'homme +de génie. Il est bien illogique de vouloir l'immortalité +des oeuvres lorsqu'on affirme et lorsqu'on +désire la mortalité des âmes. Le Virgile +de Dante vivait au delà de la vie sa gloire devenue +éternelle: de cette conception éblouissante +il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse +qu'il est préférable d'éteindre tout à fait.</p> + +<p>Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les +hommes comme si on écrivait pour les anges et +de réaliser ainsi, selon son métier et selon sa +nature, le plus possible de beauté, même passagère +et très périssable.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Les si amusantes distinctions que les vieux +manuels faisaient entre le style fleuri et le style +simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat les +supprime excellemment; il juge avec raison qu'il +n'y a que deux sortes de style: le style banal +et le style original. S'il était permis de compter +les degrés du médiocre au pire, comme du passable +au parfait, l'échelle serait longue des couleurs +et des nuances: il y a si loin de la <i>Légende +de Saint-Julien l'Hospitalier</i> à une oraison +parlementaire qu'en vérité on se demande s'il +s'agit de la même langue, s'il n'y a pas deux +langues françaises et en dessous une infinité de +dialectes presque impénétrables les uns aux +autres. A propos du style politique, M. Marty-Laveaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +pense que le peuple, demeuré fidèle +en ses discours aux mots traditionnels, ne le +comprend que très mal et seulement en gros, +comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que +l'on entend un peu, mais qu'on ne parle pas. +Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, mais les +journaux, plus répandus, n'ont guère modifié +les habitudes populaires; on peut toujours +compter qu'en France sur trois personnes il y +en a une qui ne lit que par hasard un bout de +journal, et une qui ne lit jamais rien. A Paris, +le peuple a de certaines notions sur le style; il +goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique +la popularité bien plus littéraire que politique +d'un journaliste comme M. Rochefort, en +qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur +vieil idéal: un tranche-montagne spirituel et +verbeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>De l'Enseignement de notre langue.</i></p></blockquote> + +<p>M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original +et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord +pour démontrer que le fond n'est rien sans la +forme: il suffit de lire un peu au delà de son +article. Cependant, nous sommes peut-être dupes; +voilà bien un demi-siècle que nous le sommes +de Mérimée, dont M. Albalat cite une page +à titre de spécimen du style banal! Allant plus +loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée +et propose à notre examen les deux textes juxtaposés; +en voici un morceau:</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="15" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p><i>Bien qu'elle ne fût pas insensible</i> au plaisir <i>ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux</i> à un homme aussi léger +<i>que l'était Max dans son +opinion</i>, elle n'avait jamais +pensé que cette affection pût +devenir <i>un jour</i> dangereuse +<i>pour son repos</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + + </td> + <td style="width: 50%; vertical-align: top;"> + +<p>Sensible au plaisir d'attirer sérieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou +inutile».</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Variantes proposées par M. Albalat: <i>de réduire</i>, <i>de conquérir</i>.</p></blockquote> + +<p>On ne peut nier tout au moins que le style +du sévère professeur ne soit fort économique; +il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis +à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà +peu fécond, se trouverait réduit à la paternité +de quelques plaquettes, alors symboliques de sa +légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous +les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine +lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par +exemple, <i>la finesse de sa peau rougissante +comme à quinze ans sous les regards</i> en: <i>sa +fine peau de jeune fille rougissante</i>. Quelle boucherie! +Les mots que biffe M. Albalat sont si +peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et +relèveraient ce qu'il y a de commun dans la +phrase améliorée; ce remplissage est une observation +très fine faite par un homme qui a beaucoup +regardé des visages de femmes, par un +homme plus tendre que sensuel, touché par la +pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon +ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style +est inviolable.</p> + +<p>M. Albalat donne de fort amusantes listes de +clichés, mais sa critique est parfois sans mesure. +Je ne puis admettre comme clichés <i>chaleur bienfaisante</i>, +<i>perversité précoce</i>, <i>émotion contenue</i>, +<i>front fuyant</i>, <i>chevelure abondante</i> ni même <i>larmes +amères</i> car des larmes peuvent être amères +et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre +aussi que l'expression qui est à l'état de +cliché dans un style peut se trouver dans un autre +à l'état d'image renouvelée. <i>Émotion contenue</i> +n'est pas plus ridicule qu'<i>émotion dissimulée</i>; +quant à <i>front fuyant</i>, c'est une expression scientifique +et très juste qu'il suffit d'employer à propos. +Il en est de même des autres. Si on bannissait +de telles locutions, la littérature deviendrait une +algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre +qu'après de longues opérations analytiques; +si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent +servi, il faudrait se priver encore de tous +les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent +pas un mystère. Mais cela serait une duperie; +les mots les plus ordinaires et les locutions +courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin +le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, +se reconnaît à ceci que l'image qu'il +détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au +moment où, déjà fanée, cette image n'est pas +encore assez nulle pour passer inaperçue et se +ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de +mouvement qu'à la volonté de l'intelligence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. +Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé +un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est +moins la banalité de la locution que l'accolement +d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela +est très visible dans les formules telles que: <i>le +sein de l'Académie</i>, <i>l'activité dévorante</i>, <i>ouvrir +son coeur</i>, <i>la tristesse était peinte sur son visage</i>, +<i>rompre la monotonie</i>, <i>embrasser des principes</i>. +Cependant il y a des clichés où tous les +mots semblent vivants: <i>une rougeur colora ses +joues</i>; d'autres où ils semblent tous morts: <i>il +était au comble de ses voeux</i>. Mais ce dernier +cliché s'est formé à un moment où le mot <i>comble</i> +était très vivant et tout à fait concret; c'est parce +qu'il contient encore un résidu d'image sensible +que son alliance avec <i>voeux</i> nous contrarie. +Dans le précédent, le mot <i>colorer</i> est devenu +abstrait, puisque le verbe concret de cette idée +est <i>colorier</i>, et il s'allie très mal avec <i>rougeur</i> +et avec <i>joues</i>. Je ne sais où mènerait un travail +minutieux sur cette partie de la langue dont la +fermentation est inachevée; sans doute finirait-on +par démontrer assez facilement que dans la +vraie notion du cliché l'incohérence a sa place +à côté de la banalité. Pour la pratique du style, +il y aurait là matière à des avis motivés que +M. Albalat pourrait faire fructifier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Voir le chapitre du <i>Cliché</i>, dans <i>l'Esthétique de la Langue française</i>.</p></blockquote> + + + + +<h3>VI</h3> + +<p>Il est fâcheux que le chapitre des périphrases +soit expédié en quelques lignes; on attendait +l'analyse de cette curieuse tendance des hommes +à remplacer par une description le mot qui est +le signe de la chose alléguée. Cette maladie, qui +est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des énigmes +sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent +à peu près dans les termes où nos enfants la connaissent), +est peut-être l'origine même de toute la +poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout +dire, le secret de plaire est le secret de dire tout +juste ce qu'il faut pour être, non pas même compris, +mais deviné. La périphrase, telle que maniée +par les poètes didactiques, n'est peut-être +ridicule que par l'impuissance poétique dont elle +témoigne, car il y a bien des manières agréables +de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le +véritable poète, maître de son langage, n'use +que de périphrases si nouvelles à la fois et si +claires dans leur pénombre que toute intelligence +un peu sensuelle les préfère au mot trop +absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la curiosité, +ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il +fasse il écrit par périphrase et il n'est pas sûr +que toutes celles qu'il a créées demeurent longtemps +fraîches; la périphrase est une métaphore: +elle dure ce que durent les métaphores. +A la vérité, il y a loin de la périphrase de Verlaine, +vague et toute musicale,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux</p> +<p>Inquiétait le col des belles sous les branches,</p> + </div> </div> + +<p>aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui +appelle le ver à soie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'amant des feuilles de Thisbé!</p> + </div> </div> + +<p>Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles +de Buffon: que rien ne dégrade plus un écrivain +que la peine qu'il se donne «pour exprimer +des choses ordinaires ou communes d'une +manière singulière ou pompeuse. On le plaint +d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles +combinaisons de syllabes pour ne dire que ce +que tout le monde dit». Delille s'est rendu +célèbre par son goût pour la périphrase didactique; +mais je crois qu'il a été mal jugé. Ce n'est +pas la peur du mot propre qui lui fait décrire ce +qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa +poétique et la médiocrité de son talent; il n'est +imprécis que par impuissance et il n'est très +mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou +impéritie, cela nous a valu d'amusantes énigmes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'animal recouvert de son épaisse croûte,</p> +<p>Celui dont la coquille est arrondie en voûte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'équivoque habitant de la terre et des ondes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et cet oiseau parleur que sa triste beauté</p> +<p>Ne dédommage pas de sa stérilité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.</p> +<p>Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître</p> +<p>Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,</p> +<p>De deux règnes rivaux races miraculeuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le puissant agaric, qui du sang épanché</p> +<p>Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle</p> +<p>Du caillou pétillant recueille l'étincelle.</p> + </div> </div> + +<p>ne faudrait pas croire cependant que l'<i>Homme +des champs</i>, d'où sont tirées ces charades, soit +un poème entièrement méprisable. L'abbé Delille +avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme +et du nombre, nos oreilles exténuées par les +versifications nouvelles finiraient par retrouver +un certain charme à des vers pleins et sonores +qui ne sont pas ennuyeux, à des paysages un +peu sévères, mais larges et pleins d'air,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>......................Soit qu'une fraîche aurore</p> +<p>Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,</p> +<p>Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,</p> +<p>Jette languissamment les restes d'un beau jour.</p> + </div> </div> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Cependant M. Albalat se demande: comment +être original et personnel? Sa réponse n'est pas +très claire. Il conseille le travail et conclut: +l'originalité est un effort incessant. Voilà une +bien fâcheuse illusion. Des qualités secondaires +seraient sans doute plus faciles à acquérir, +mais la concision, par exemple, est-elle +une qualité absolue? Rabelais et Victor Hugo, +qui furent de grands accumulateurs de mots, +doivent-ils être blâmés parce que M. de Pontmartin +avait lui aussi l'habitude d'enfiler en chapelet +tous les vocables qui lui venaient à l'esprit +et d'accumuler dans la même phrase jusqu'à +douze à quinze épithètes? Les exemples donnés +par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua +n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à +deux cents et seize jeux différents, tous très beaux, +cela serait très fâcheux, quoique «les grandes +règles de l'art d'écrire soient éternelles».</p> + +<p>La concision est parfois le mérite des imaginations +rétives; l'harmonie est une qualité plus +rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans +ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il +croit un peu trop aux rapports nécessaires qu'il +y aurait entre la légèreté, par exemple, ou la +lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion +née de l'accoutumance, que l'analyse des +sons détruit. Ce n'est pas seulement, dit Villemain, +par imitation du grec ou du latin <i>fremere</i> +que nous avons fait le mot <i>frémir</i>; c'est par le +rapport du son avec l'émotion exprimée. <i>Horreur</i>, +<i>terreur</i>, <i>doux</i>, <i>suave</i>, <i>rugir</i>, <i>soupirer</i>, <i>pesant</i>, +<i>léger</i>, ne viennent pas seulement pour nous du +latin, mais du sens intime qui les a reconnus +et adoptés comme analogues à l'impression de +l'objet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Si Villemain, dont M. Albalat adopte +l'opinion, avait été plus versé dans la linguistique, +il eût invoqué sans doute la théorie des +racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence +de force scientifique; tel quel, le petit +paragraphe du célèbre orateur serait très agréable +à discuter. Il est bien évident que si <i>suave</i> +et <i>suaire</i> évoquent des impressions généralement +éloignées, cela ne tient pas à la qualité de +leurs sons; en anglais, il y a <i>sweet</i> et <i>sweat</i>, +mots de prononciation identique. <i>Doux</i> n'est pas +plus doux que <i>toux</i>, et les autres monosyllabes +du même ton; <i>rugir</i> est-il plus violent que <i>rougir</i> +ou que <i>vagir</i>? <i>Léger</i> est la contraction d'un +mot latin, de cinq syllabes, <i>leviarium</i>; si <i>légère</i> +porte sa signification, <i>mégère</i> la porte-t-il aussi? +<i>Pesant</i> n'est ni plus ni moins lourd que <i>pensant</i>: +les deux formes sont d'ailleurs des doublets +dont l'unique original latin est <i>pensare</i>. +Quant à <i>lourd</i>, c'est le mot <i>luridus</i>, qui voulut +dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, +étranger, paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. +<i>Lourd</i> n'est pas plus lourd que <i>fauve</i> +n'est cruel: songeons à <i>mauve</i> et à <i>velours</i>! Si +l'anglais <i>thin</i> contient l'idée de <i>mince</i>, comment +se fait-il que l'idée d'<i>épais</i> se dise par <i>thick</i>? Les +mots sont des sons nuls que l'esprit charge du +sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y a +des accords fortuits entre tels sons et tels idées; +il y a <i>frémir</i>, <i>frayeur</i>, <i>froid</i>, <i>frileux</i>, <i>frisson</i>. +Sans doute, mais il y a aussi: <i>frein</i>, <i>frère</i>, <i>frêle</i>, +<i>frêne</i>, <i>fret</i>, <i>frime</i> et vingt autres sonorités analogues +pourvues chacune d'un sens très différent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>L'art d'écrire</i>, p. 138.</p></blockquote> + +<p>M. Albalat est plus heureux dans le reste des +deux chapitres où il traite successivement de +l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases; +il appelle avec raison le style des Goncourt, un +style <i>désécrit</i>; cela est bien plus frappant encore +s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases; +les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre +a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y +a plus qu'à en faire des fagots.</p> + +<p>A partir de la neuvième leçon, <i>l'Art d'écrire</i> +devient didactique encore davantage, et voici +l'Invention, la Disposition et l'Élocution. Comment +M. Albalat parvient-il à superposer ces +trois moments, qui n'en font qu'un, de l'oeuvre +littéraire, je ne saurais l'exprimer sans beaucoup +de tourment. <i>L'art de développer un sujet</i> m'a été +refusé par la Providence; je m'en remets de ce +soin à l'inconscient, et je ne sais pas davantage +<i>comment on invente</i>; je crois qu'on invente surtout, +au rebours de Newton, en n'y pensant jamais; +et quant à <i>l'élocution</i>, je ne me fierais qu'avec +malaise au procédé des refontes. On ne refond +pas, on refait et il est si triste de faire deux +fois la même chose que j'approuve ceux qui lancent +la pierre au premier tour de la fronde. Mais +voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: +Théophile Gautier écrivit au jour le +jour, sur une table d'imprimerie, parmi les paquets +d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile +et de l'encre, les pages compliquées du <i>Capitaine +Fracasse</i>, et l'on dit que Buffon recopia +dix-huit fois les <i>Époques de la Nature</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>! Cela +n'a aucune importance parce que, M. Albalat aurait +dû le dire, il y a des écrivains qui se corrigent +mentalement, ne mettent sur le papier que +le travail lent ou vif de l'inconscient, et il y en a +d'autres qui ont besoin de voir extériorisée leur +oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, +c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, +même dans le cas des corrections mentales, la revision +extérieure est souvent profitable, pourvu +que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, +qu'on apprenne à finir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Trop souvent le +démon du Mieux a tourmenté des intelligences +et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un +grand malheur que de ne pas pouvoir se juger. +Qui osera choisir entre celui qui ne sait pas ce +qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y +a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son +génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite +la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce +sujet: les <i>Manuscrits de Buffon</i>, par P. Flourens; Paris, Garnier, +1860.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite +M. Albalat, page 213.</p></blockquote> + +<p>M. Albalat excelle dans les définitions. «La +description est la peinture animée des objets.» +Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer +comme un peintre devant le paysage, soit réel, +soit intérieur. D'après l'analyse qu'il fait d'une +page de <i>Télémaque</i>, il semble bien que Fénelon +n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination +visuelle et plus médiocrement encore du +don verbal. Dans les vingt premières lignes de +la description de la grotte de Calypso, il y a trois +fois le mot <i>doux</i> et quatre fois le verbe <i>former</i>. +Ce style est vraiment devenu pour nous le type +même du style inexpressif, mais je persiste à +croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que +le goût d'un moment fut légitimement séduit. +Souriant de cette opulence de papier doré et de +fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, +nous oublions qu'on n'avait pas décrit +la nature depuis l'<i>Astrée</i>; ces oranges douces, +ces sirops trempés d'eau de source furent des +rafraîchissements de paradis. C'est de la méchanceté +que de comparer Fénelon, non pas +même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de +Lisle. Les trop bonnes traductions, celles qu'on +peut appeler de littéralité littéraire, ont en effet +ce résultat inévitable de transformer en images +concrètes et vivantes tout ce qui de l'original +était passé à l'abstraction. Λευκοδάχιων voulait-il +dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus qu'une +épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image +comme blanche épine ou une idée neutre comme +aubépine, qui a perdu sa valeur représentative? +Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues +passées par les langues présentes, on doit supposer +que la plus grande partie des épithètes homériques +étaient déjà passées à l'abstraction au +temps d'Homère<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Le plaisir que nous donne +l'Iliade mise en bas-relief par Leconte de Lisle, +les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre +aussi surannée pour nous que <i>Télémaque</i>: <i>mille +fleurs naissantes émaillaient les tapis verts</i> +n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle, +l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits +par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent +une vie mystérieuse à la fois et précise +qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. +Et de la <i>Mariana</i> de Tennyson, agréables vers +pleins de lieux communs et de remplissages, grisaille, +Mallarmé, par la substitution du concret +à l'abstrait, fit une fresque aux belles couleurs +d'automne. Je ne donne ces remarques que, si +l'on veut, comme une préface à une théorie de la +traduction; ici, elles suffiront à indiquer qu'il +ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, +que des textes d'une même langue et d'une même +époque. J'ai déjà expliqué la formation historique +des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant—et +s'il nous avait été conservé, qu'il en +eût souffert!—quelques-unes de ses images, +les plus charnellement ses filles et les plus vivantes, +couchées, à demi mortes, dans les vers +neutres et la prose décalquée de plus d'un de +ses trop fervents admirateurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques +aient été composés au petit bonheur par une multitude +de rapsodes de génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations +pour obtenir l'Iliade et l'Odyssée.</p></blockquote> + +<p>Il est très difficile de se rendre compte, après +cinquante ans, du degré d'originalité d'un style; +il faudrait avoir lu tous les livres notables selon +l'ordre de leur date. On peut du moins juger du +présent et aussi accorder quelque créance aux +observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey +d'Aurevilly a relevé dans George Sand une +profusion <i>d'anges de la destinée</i>, <i>de lampes de +la foi</i>, <i>de coupes de miel,</i> qui ne furent certainement +pas inventés par elle, non plus d'ailleurs +qu'aucune partie de son style relavé; mais les +eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils +n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien +que la coupe aux bords frottés de miel remonte +aux temps obscurs de la médecine préhippocratique: +les clichés ont la vie dure! M. Albalat +note avec raison «qu'il y a des images qu'on +peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup +et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve +pas qu'en appelant la lune une «morne lampe», +Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement +la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui +prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un +catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles, +la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; +on obtiendrait ainsi un recueil d'une +certaine utilité pour la psychologie verbale et +l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être +saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère +aux poètes? En attendant il nous annonce son +prochain livre: «La formation du style par l'assimilation +des auteurs,» et je suppose que, la +série achevée, tout le monde écrira très bien et +qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en +littérature, comme il y en a un en peinture et +dans les différents beaux-arts que l'État protège +si heureusement. Pourquoi pas une Académie +Albalat, comme une Académie Julian?</p> + +<p>Voilà donc un livre auquel il ne manque presque +rien que de n'avoir pas de but, que d'être +de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait +avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains +honorables, il faudrait le maudire. La littérature +et tous les arts, au lieu d'en mettre le +manuel à la portée de tous, il serait plus sage +d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya. +Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être +un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de +son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, +de s'instruire un peu plus chaque matin +et de vivre toutes les sensations humaines. Quant +à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il +est absolument indépendant de toute culture +littéraire, puisque les plus belles images, les plus +vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos +mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, +floraison spontanée du jardin intellectuel.</p> + +<p>Février 1899.</p> +<br><br> + + + + +<h2>LA CRÉATION SUBCONSCIENTE<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup><span class="sml">13</span></sup></a></h2> + + +<p>Des hommes ont reçu un don particulier qui +les distingue fortement d'entre leurs semblables; +discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, +statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le +niveau commun, exigent de l'observateur une +attention particulière. La protubérance d'une +de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce +procédé d'analyse qui est la différenciation successive; +ainsi on arrive à discerner dans l'humanité +une classe d'êtres dont le signe est la différence, +de même que, pour l'humanité vulgaire, +le signe est la ressemblance. Il y a des hommes +dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire +quand ils commencent à parler; il y en a peu; +des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent +la bouche. On allègue ici les disparités +très sensibles, car il est incontestable que, même +parmi les ressemblants les moins diversifiables +à première vue, il n'y a point deux créatures +qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles; +c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que +la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point +de science de l'homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>A propos de: <i>Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez +les artistes, les savants et les écrivains</i>, par le Dr Paul Chabaneix. +Paris, J.-B. Bailliêre.—Cette étude était écrite quand a paru +le magistral ouvrage de M. Ribot, L'<i>Imagination créatrice</i> (juillet +1900).</p></blockquote> + +<p>S'il n'y a point de science de l'homme commun, +moins encore y a-t-il une science de l'homme +différent, puisque la manifestation de sa différence +le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire +incomparable. Cependant, comme il y a une +physiologie, il y a une psychologie générale: +quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres +respirent le même air et le cerveau de l'homme +de génie, comme celui du pauvre homme, puise +dans la sensation sa force primordiale. Selon +quel mécanisme la sensation se transforme en +acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on +sait seulement que pour que cette transformation +s'accomplisse, l'intervention de la conscience +n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention +peut être nuisible, par son pouvoir +de modifier la logique déterministe, de rompre +la série des associations pour créer dans l'esprit +volontairement le premier anneau d'une chaîne +nouvelle.</p> + +<p>La conscience, qui est le principe de la liberté, +n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer +fort clairement ce que l'on a conçu dans des +ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement +de la conscience, l'activité intellectuelle +en est le plus souvent troublée; on écoute +mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; +on pense mal, quand on sait que l'on pense: +la conscience de penser n'est pas la pensée.</p> + + + +<p>L'état subconscient est l'état de cérébration +automatique, en pleine liberté, l'activité intellectuelle +évoluant à la limite de la conscience, un +peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée +subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, +et elle peut, soit au moment précis où cesse l'automatisme, +soit plus tard, et même après plusieurs +années, surgir à la lumière. Ces faits de +cogitation ne sont donc pas du domaine de l'inconscient +proprement dit, puisqu'ils peuvent arriver +à la conscience et, d'autre part, il sera sans +doute préférable de réserver à ce mot un peu +vaste la signification que lui donna une philosophie +particulière. L'état subconscient, quoique +le rêve puisse être une de ses manifestations, +diffère encore de l'état de rêve. Le rêve est presque +toujours absurde, d'une absurdité spéciale, +incohérent ou déroulé selon des associations +toutes passives<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> dont la marche diffère même +de celle des ordinaires associations passives, +conscientes ou subconscientes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Voyez dans un rêve de Maury (<i>Le Sommeil et les Rêves</i> +le mot <i>jardin</i> menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de +l'<i>Ane mort</i> (Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la +syllabe <i>lo</i> conduisait l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, +lobélia, Lopez. Cependant le poète (rime, allitération) subit de +pareilles associations, mais il doit avoir le talent de les rendre +logiques, ce qui n'a guère lieu dans le rêve pur et simple. Victor +Hugo, véritable incarnation du Subconscient, triomphe, avec +excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui +pensent souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou +les images s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle +contredit cela, mais je n'oppose qu'une seule observation à +beaucoup d'observations: il s'agit d'un écrivain qui, quoique +assiégé à l'état de veille par les images visuelles internes, n'a +que de très rares rêves imagés et jamais d'hallucinations caractéristiques. +Récemment, après avoir relu dans la journée le +livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux ou +trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute +provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.—Ceci +peut servir à expliquer la contagion de l'hallucination par +le livre.—Il vit des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, +enfin un personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, +dont il n'apercevait, par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. +A ce moment il rouvrait les yeux. Ce personnage sortait +évidemment d'une histoire illustrée de la peinture italienne, +feuilletée le matin.</p></blockquote> + +<p>La création intellectuelle imaginative est inséparable +de la fréquence de l'état subconscient; et +dans cette catégorie de créations il faut englober +la découverte du savant et la construction idéologique +du philosophe. Tous ceux qui, en quelque +genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs +autant que des observateurs. L'écrivain le +plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux +est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le +travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, +si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque +beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être +une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite +ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule +quête du mot dans le vaste et profond réservoir +de la mémoire verbale est un acte qui échappe +si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait +s'enfuit au moment où la conscience allait +l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est +difficile de trouver volontairement le mot dont +on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance +et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans +la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites, +ou les plus beaux.</p> + +<p>Il est cependant imprudent de dire: «La +mémoire est toujours inconsciente.»<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> La mémoire +est la piscine secrète où, à notre insu, le +subconscient jette son filet; mais la conscience +y pêche aussi volontiers. Cet étang plein des +poissons jadis captés au hasard par la sensation, +la subconscience le connaît particulièrement +bien; la conscience est moins habile à s'y approvisionner, +bien qu'elle ait à son service plusieurs +méthodes utiles, telles que l'association logique +des idées ou la localisation des images. Selon +que le cerveau travaille dans la nuit ou à la lueur +du falot de la conscience, l'homme acquiert une +personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, +l'état second n'est pas tellement +précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler +le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, +selon ce concert, que s'achèvent la plupart des +oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté, +soit par le rêve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Le Subconscient,</i> p. 11.</p></blockquote> + +<p>Chez Newton (en y pensant toujours), le travail +du subconscient est continu, mais il se relie +périodiquement à un travail volontaire; tantôt +perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée +explore tous les possibles. Chez Goethe, le +subconscient est presque toujours actif et prêt à +livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore +sans elle et loin d'elle. Goethe a expliqué +cela lui-même en une page d'une lucidité miraculeuse +et pleine d'enseignements<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>: «Toute +faculté d'agir et par conséquent tout talent implique +une force instinctive agissant dans l'inconscience +et dans l'ignorance des règles dont le +principe est pourtant en elles. Plus tôt un homme +s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un +métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre +au développement régulier de ses facultés +naturelles; ce qu'il acquiert ne saurait jamais +nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. +Le génie par excellence est celui qui s'assimile +tout, qui sait tout s'approprier sans préjudice +pour son caractère inné. Ici se présentent +les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. +Les organes de l'homme, par un +travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion +persistante et continue, par les résultats obtenus, +heureux ou malheureux, par les mouvements +d'appel et de résistance, ces organes amalgament, +combinent inconsciemment ce qui est instinct et +ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette +chimie à la fois inconsciente et consciente, il résulte +finalement un ensemble harmonieux dont +le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante +ans que la conception de Faust m'est venue +en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, +toutes les scènes se déroulant devant mes yeux +dans leur ordre de succession; le plan, depuis +ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec cette +idée, je la reprenais en détail et j'en composais +tour à tour les morceaux qui dans le moment +m'intéressaient davantage; de telle sorte que, +quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté +des lacunes, comme dans la seconde partie. +La difficulté était là d'obtenir par force de volonté, +ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par +acte spontané de la nature.» Il arrive aussi, +tout au contraire, qu'une oeuvre antérieurement +conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse +par s'imposer à la volonté. Il semble alors que +le subconscient déborde et submerge la conscience; +il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance. +C'est l'obsession que rien ne décourage et +qui triomphe même des paresses les plus nonchalentes, +des dégoûts les plus violents. Ensuite, on +éprouve fréquemment, le travail accompli, une +sorte de satisfaction, analogue à la satisfaction +morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, fait +tant de ravages dans les consciences craintives, +est sans doute une élaboration du subconscient: +l'obsession est peut-être la force qui pousse au sacrifice, +comme elle est celle qui pousse au suicide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (<i>Le Subconscient</i> +p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq +jours plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, +II, 331; la traduction de Délerot est un peu différente.</p></blockquote> + +<p>Schopenhauer comparait à la rumination le +travail obscur et continu du subconscient au +milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire. +Cette rumination, toute physiologique, +peut suffire à modifier des croyances ou des +convictions; Hartmann a constaté qu'une idée +ennemie, d'abord écartée, s'était au bout de quelque +temps substituée en lui à l'idée habituelle +qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après +des jours, des semaines ou des mois, si on a +l'envie ou l'occasion d'exprimer son opinion sur +le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, +qu'on a subi une véritable révolution +mentale, que les anciennes opinions, dont on se +considérait jusque-là comme réellement convaincu, +ont été complètement abandonnées et que +les idées nouvelles se sont tout à fait implantées +à leur place. Ce processus inconscient de digestion +et d'assimilation mentale, j'en ai souvent +fait sur moi-même l'expérience; et d'instinct, je +me suis toujours gardé d'en troubler le cours +par une réflexion prématurée, toutes les fois +qu'il se produisait en moi à propos de questions +importantes, qui intéressaient mes conceptions +sur le monde et sur l'esprit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» Cette observation +pourrait être appliquée au phénomène si +intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux +que des gens se sont un jour sentis amenés +ou ramenés aux idées religieuses, qui n'avaient +ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. +Dans une conversion, la volonté ne peut +agir qu'après un long travail du subconscient et +lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle +ont été secrètement rassemblés et combinés. +Cette force nouvelle où le converti s'appuie +et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie +appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un +labeur subconscient: la grâce est subconsciente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Le subconscient</i>, p. 24.</p></blockquote> + +<p>Comme Hartmann, mais par instinct et non +plus par préconception philosophique, Alfred de +Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir +ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient +d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. +On peut supposer que, comme chez +Goethe, c'était là un subconscient à lointaine +échéance, du papier long, très long, car M. de +Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels +intervalles. Il est très probable que, s'il y +a des subconscients inactifs, il en est d'autres +qui, après une période active, cessent tout à coup +de travailler, soit qu'une usure précoce, soit +qu'une modification de rapports ait eu lieu dans +les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple +singulier d'un silence de vingt ans coupé juste +au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance +formelle avec celles de sa phase première. +Peut-on supposer que ce fut par scrupule +religieux qu'il a pendant si longtemps refusé +d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on +supposer que la religion qui avait modifié la +nature de ses perceptions avait en même temps +diminué la puissance physiologique de son cerveau? +Cela serait contraire à toutes les autres +observations qui démontrent au contraire qu'une +croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il +semble donc probable que Racine se tut parce +qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: +c'est une aventure commune, et il trouva +dans la religion la consolation commune.</p> + +<p>Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: +celui dont l'énergie est brève et forte +et celui dont la force, moins ardente, est plus +durable. Les deux extrêmes se manifestent dans +l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable, +puis s'abstient; et dans l'homme qui +offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un +labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement +des oeuvres où l'intelligence imaginative +a la plus grande part, des oeuvres dont le +subconscient est toujours le maître collaborateur.</p> + +<p>Plus pratiquement, et à un tout autre point +de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient +continu, le divise en subconscient nocturne +et en subconscient à l'état de veille. Le +subconscient nocturne est onirique ou préonirique, +s'il s'agit du sommeil ou des instants qui +précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement +affligé, a traité avec soin des hallucinations +qui se forment au moment où l'on +ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas +que ces hallucinations appelées hypnagogiques, +et qui sont presque toujours visuelles, puissent +avoir une action spéciale sur les idées en travail +dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves +qui n'influencent qu'à la manière des rêves le +cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient +du cerveau se prolonge durant le rêve et +même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion, +sans peine, on se trouve maître d'un problème, +d'un poème, d'une combinaison que l'esprit, +dans la veille, avait été impuissant à trouver. +Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve +plusieurs découvertes physiologiques qu'il put +ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de +départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement +conçue et exécutée pendant le sommeil. +Il est cependant fort probable que c'est +la raison consciente qui, au réveil, jugeant et +rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable +valeur et le dépouille de cette incohérence +particulière aux songes les plus sensés.</p> + +<p>A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation +la plus claire du subconscient dans le +domaine de la création intellectuelle. Sous sa +forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup +du somnambulisme. Certaines attitudes de +Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de +Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force +à cette opinion. Le Dr Régis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> dit que les hommes +de génie furent presque tous des «dormeurs +éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent +un «distrait», celui dont l'esprit se concentre +volontairement sur un problème. Ainsi +l'excès et l'absence de conscience psychologique +se manifesteraient, en certains cas, par d'identiques +phénomènes. A quoi pensait Socrate +pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? +Avait-il connaissance de sa pensée? Les fakirs +pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, +sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? +Était-il en obsession volontaire ou en quasi-somnambulisme? +Savait-il à quoi il pensait si fortement, +ou bien son travail cérébral était-il inconscient? +Stuart Mill composa sa logique dans les +rues de Londres, pendant le trajet quotidien de +sa maison aux bureaux de la Compagnie des +Indes; croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas +ordonné en état de conscience parfaite? Ce qui +était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit +M. Chabaneix<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'effort pour se guider dans +une rue populeuse; «il y a là automatisme des +centres inférieurs». Ce renversement des termes, +plus fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, +peut faire naître des doutes sur la véritable +nature de l'inspiration. On devra tout au +moins rechercher si, à partir du moment où commence +la réalisation, même purement cérébrale, +d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure +tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique +que Mozart: «Quand je me sens bien et que +je suis de bonne humeur, soit que je voyage en +voiture ou que je me promène après un bon repas, +ou dans la nuit, quand je ne puis dormir, les +pensées me viennent en foule et le plus aisément +du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? +Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui +me plaisent, je les garde dans ma tête et je les +fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. +Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt +vient s'ajouter au premier. L'oeuvre grandit, je +l'entends toujours et la rends de plus en plus +distincte, et la composition finit par être tout +entière achevée dans ma tête, bien qu'elle soit +longue... Tout cela se produit en moi comme +dans un beau songe très distinct... Si je me mets +ensuite à écrire, je n'ai plus qu'à tirer du sac de +mon cerveau ce qui s'y est accumulé précédemment, +comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde +guère à se fixer sur le papier. Tout est déjà parfaitement +arrêté et il est rare que ma partition +diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant +dans ma tête. On peut sans inconvénient me +déranger pendant que j'écris... <a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.» Tout est +donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel +de l'exécution n'est plus guère qu'un travail +de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser corriger +ses rédactions spontanées, de peur de commettre +des fautes de ton: il se rendait compte +que l'état dans lequel il corrigerait était très différent +de l'état où il se trouvait pendant la période +d'exécution, qui avait été en même temps celle +de la conception. Un mot entendu, une attitude +entrevue, un personnage singulier croisé dans la +rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, +qu'il improvisait en trois ou quatre heures; +s'il suivait un plan antérieur, presque toujours, +dès la première page écrite, il l'abandonnait, +achevant son récit d'après une logique nouvelle, +arrivant à une conclusion tout à fait différente +de celle qui, la première fois, lui avait paru la +meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient +parfois été écrits sous une si forte influence du +subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les +reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer +dans le passé que grâce au genre du papier, +à la couleur de l'encre. D'autres projets, se rapportant +à des oeuvres plus longues, lui revenaient +au contraire, fréquemment, à l'esprit; il avait +conscience d'y songer plusieurs fois par jour et +il était persuadé que c'étaient ces songeries, +même vagues et inconsistantes, qui lui rendaient, +aux moments de l'exécution, le travail assez facile. +De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses +préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient +pourtant pour être d'une littérature plutôt ardue; +il n'en parlait jamais et je crois bien qu'il n'y +pensait consciemment qu'au moment d'en écrire +les terribles premières lignes; mais, une fois le +travail en train, presque toute sa vie intellectuelle +s'y concentrait, les périodes de rumination +subconsciente rejoignant perpétuellement +les périodes de méditation volontaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>Préface</i> du <i>Subconscient.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>P. 93.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Le Subconscient</i>, p. 93, d'après Jahm.</p></blockquote> + +<p>Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai +pu m'en rendre compte, cette méthode de travail: +l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait +qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation +principalement, car il était grand causeur +et il profitait de tout, l'idée entrée d'abord par +la petite porte, timidement, sans faire de bruit, +s'installait bientôt comme chez elle, envahissait +toutes les réserves du subconscient, puis, de temps +à autre, montait à la conscience et obligeait +réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors +quel que fût son interlocuteur, il parlait; il parlait +même seul, et d'ailleurs, quand il parlait son +idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul. +J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses +derniers contes; et même un jour que nous étions +assis à la terrasse d'un café du boulevard, j'eus +l'illusion d'écouter de véritables divagations où +revenait périodiquement cette affirmation: «Il +y avait un coq! Il y en avait un!» Je ne compris +que plus tard, après plusieurs mois, quand parut +le <i>Chant du Coq</i>. Parlant sur un ton sourd, il +ne s'adressait pas à moi. Cependant, son but +conscient, en retournant ses idées à haute voix, +était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient +sur un auditeur; mais, peu à peu, ce +but s'obscurcissait: c'était le subconscient +qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: +il y a cinq ou six manuscrits superposés de +de l'<i>Ève future</i>, et le premier est tellement différent +du dernier que seul le nom d'Edison peut +servir à les relier l'un à l'autre. On dit assez +souvent d'un homme qui n'a écrit que peu, qu'il +a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de +l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, +même pendant son sommeil. Malgré le blocus +quelquefois absolu que ses idées établissaient +autour de son attention, nul esprit n'était plus +rapide ni mieux doué pour la riposte; il ne connaissait +pas le crépuscule du réveil: après la nuit +la plus brève, il se retrouvait, au coup même du +sursaut, en pleine possession de toute sa lucidité, +de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien l'homme +de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse +d'une double personnalité, mais où le conscient +et l'inconscient seraient si enchevêtrés l'un dans +l'autre qu'il serait difficile d'en faire le départage; +il serait aisé, au contraire, d'écrire deux +vies de Mozart, l'une de l'homme social, l'autre +de l'homme en état second, toutes les deux parfaitement +légitimes.</p> + +<p>Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler +tous les jours. Mais cet aphorisme ne +semble pas le résumé de son expérience personnelle. +Le travail quotidien, régulier, c'est, pour +ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée, +asservie. Les termes ne sont pas contradictoires, +car il est certain qu'alors l'état second, devenant +périodique, peut n'en devenir que plus profond. +L'habitude, si puissante, se joint à la nature +pour renforcer un état psychologique qui devient +alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints +au labeur de tous les jours, s'il leur arrive +de s'y soustraire, surtout en restant dans +le même milieu, éprouvent, pendant et après les +heures de l'accès périodique, un certain malaise, +parfois une vraie souffrance: le remords n'a +peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un +acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un +acte inhabituel qui a violemment troublé la marche +coutumière des journées.</p> + +<p>L'inspiration, si elle est un état second, peut +donc être un état second provoqué par la volonté. +Il n'est pas douteux que des artistes, des +écrivains, des savants peuvent travailler quand +il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement +par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres +ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles +dont l'exécution n'a été déterminée que par un +désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le +subconscient soit inactif pendant le travail volontairement +commencé, mais son activité a été provoquée. +Il y a donc un subconscient qui n'est pas +spontané, qui vient se mêler au conscient quand +la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au +cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il +suffit souvent de se mettre à la besogne pour +sentir que s'évanouissent une à une toutes les +difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible +que ce raisonnement soit paralogique et +que le travail ne soit précisément devenu possible +que par l'affaiblissement préalable des obstacles +qui se dressaient d'abord devant l'esprit. +Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention +évidente des forces subconscientes.</p> + +<p>Comment une sensation devient-elle une image; +l'image, une idée; comment l'idée se développe-t-elle; +comment prend-elle la forme qui nous +semble la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, +la mémoire verbale est-elle mise à contribution? +Autant de questions qui me semblent +insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire +à qui voudrait donner une définition précise +de l'inspiration. «Pour la création originale, +écrit M. Ribot<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, ni la réflexion ni la volonté +ne suppléent l'inspiration.» Sans doute, +mais la réflexion et la volonté peuvent cependant +avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène +mystérieux et, d'autre part, les cas sont assez +rares de pur automatisme intellectuel. Il faut +sans doute supposer que les hommes capables +de subir l'heureuse influence de l'inspiration sont +aussi des hommes plus que les autres capables +de sentir avec force et avec fréquence les chocs du +monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des +sensitifs. Il faut que les réserves de leur cerveau +soient très riches en éléments; cela suppose un +apport constant de la sensation; cela suppose +donc une sensibilité très vive et une capacité de +sentir incessamment renouvelée. Cette sensibilité +appartient encore en grande partie au domaine +du subconscient; il y a, selon l'expression de +Leibnitz, «les pensées dont ne s'aperçoivent pas +notre âme», il y a aussi les sensations dont ne +s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être +celles-ci qui, de même qu'elles sont entrées, sortent +subconsciemment. Les observations les plus +fructueuses sont celles que l'on a faites sans le +savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le +meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie. +Après un demi-siècle et plus un homme voit +surgir devant lui le milieu, le paysage, les faits +de son enfance indifférente; enfant, il avait vécu +dans le monde extérieur comme dans une dépendance +de lui-même, avec un souci purement +physiologique; il avait vu sans voir, et voici que, +tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, +c'est la période de ses sensations les plus fugaces +qui remonte et s'avive devant ses yeux. Il est +bien évident que la sensation entrée en nous sans +que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun +moment, être volontairement évoquée; mais la +sensation consciente peut, au contraire, nous +revenir à l'improviste, sans nul concours de la +volonté. Le subconscient a donc pouvoir sur +deux ordres de sensations et la conscience n'en +a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer +pourquoi la volonté et la réflexion ont une +part si restreinte dans les créations de la littérature +ou de l'art.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Psychologie des Sentiments</i>.—G. de Humboldt disait: +«La raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce +que le principe de vie n'est pas en elle. (<i>Idées sur la nouvelle +Constitution française</i>.)</p></blockquote> + +<p>Mais quelle est leur part dans le reste de la +vie?</p> + +<p>En principe, l'homme est un automate, et il +semble que dans l'homme la conscience soit un +gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y +tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle +n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout +à fait conscient. La conscience est sans doute, +si on prend le mot dans son sens précis et absolu, +l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, +les hommes deviennent particulièrement automatiques, +et d'abord leur instinct de se réunir, de +faire à un moment donné tous la même chose +témoigne bien de la nature de leur intelligence. +Comment supposer une conscience et une volonté +aux membres de ces cohues qui, aux jours de +fête ou de troubles, se pressent tous vers le +même point, avec les mêmes gestes et les mêmes +cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée +de dessous les brins d'herbe, et voilà tout. +L'homme conscient qui se mêle naïvement à la +foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa +personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la +grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations +vont mourir vainement dans le cerveau +collectif de l'hypothétique animal; de ce contact, +il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui +sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le +noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.</p> + +<p>C'est parmi le petit nombre des élus de la +conscience qu'il faut chercher les exemplaires +véritablement supérieurs d'une humanité dont +ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux +et contredirait trop l'instinct, mais les juges. +Cependant grave sujet de méditation, ces +hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur +qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente, +ouvre les écluses du cerveau et laisse +se précipiter vers le monde les flots rénovés des +sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de +magnifiques instruments dont le subconscient +seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient. +Goethe est le type de ces hommes doubles +et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.</p> + +<p>Il y a d'autres hommes non moins rares, mais +moins complets, chez lesquels la volonté ne joue +qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès +qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. +Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus +énergique; ils sont des instruments plus dociles +sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme +Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent +à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck +faisait transporter son piano au milieu d'une +prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn +contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait +parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller +respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries +dont il avait rempli le tiroir de sa table de +travail. Telles sont les moindres fantaisies du +subconscient; il a de pires exigences.</p> +<br><br> + + + +<h2>III</h2> + + +<h2>LA DISSOCIATION DES IDÉES</h2> + + +<p>Il y a deux manières de penser: ou accepter +telles qu'elles sont en usage les idées et les associations +d'idées, ou se livrer, pour son compte +personnel, à de nouvelles associations et, ce qui +est plus rare, à d'originales dissociations d'idées. +L'intelligence capable de tels efforts est, plus +ou moins, selon le degré, et selon l'abondance +et la variété de ses autres dons, une intelligence +créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports +nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images, +ou de séparer les vieilles idées, les vieilles +images unies par la tradition, de les considérer +une à une, quitte à les remarier et à ordonner +une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle +opération désunira encore, jusqu'à la formation +toujours équivoque et fragile de nouveaux +liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience +ces opérations se trouveraient limitées par la +résistance de la matière et l'intolérance des lois +physiques; dans le domaine purement intellectuel, +elles sont soumises à la logique; mais la logique +étant elle-même un tissu intellectuel, ses +complaisances sont presque infinies. Véritablement +l'association et la dissociation des idées (ou +des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent +selon des méandres qu'il est impossible de +déterminer et dont il est difficile même de suivre +la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, +d'images si hétéroclites que l'aisance dans +l'association ne puisse joindre au moins pour un +instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on +entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur +une arête vive, voit en même temps les genoux +des tragédiennes qui sont matelassés contre les +chutes dramatiques du cinquième acte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; et ces +deux choses si loin, un cordage amarré sur un +rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, +le temps de notre lecture, évoquées dans un +parallèle qui nous séduit parce que les genoux +et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, +au pli, sont également «fourrés»<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, parce +que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble +assez à une jambe pliée, parce que la situation +de Giliatt est parfaitement tragique et enfin +parce que, tout en percevant la logique de ces +rapprochements, nous en percevons, non moins +bien, la délicieuse absurdité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Les Travailleurs de la mer</i>; IIe partie, livre Ier, II.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Terme technique.</p></blockquote> + +<p>De telles associations sont nécessairement des +plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte +et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime +à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que +ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble. +En tout cas, les deux images restent prêtes à +divorcer; le divorce règne en permanence dans +le monde des idées, qui est le monde de l'amour +libre. Les gens simples parfois en demeurent +scandalisés; celui qui, pour la première fois, +selon que l'un ou l'autre des termes est le plus +ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule» +d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité +soit de grossièreté. S'il est malséant de +parler du genou d'un cordage, il ne l'est point +d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» +d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés +que comme types élémentaires d'un mécanisme +dont la pratique nous est plus familière que la +théorie. Nous laisserons de côté toutes les images +encore vivantes pour ne nous occuper que des +idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces +qui s'agitent éternellement effarées dans +les cerveaux des hommes.</p> + +<p>Il y a des associations d'idées tellement durables +qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites +qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles +que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les +appelle volontiers des «lieux communs». Cette +expression, débris d'un vieux terme de rhétorique, +<i>loci communes sermonis</i>, a pris, surtout +depuis les développements de l'individualisme +intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de +posséder à l'origine, et encore au dix-septième +siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la +signification du «lieu commun» s'est rétrécie +jusqu'à devenir une variante de la banalité, du +déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits +imprécis, le lieu commun est un des synonymes +de cliché. Or le cliché porte sur les mots +et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie +la forme ou la lettre, l'autre le fond ou +l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée +avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement +perceptible; le lieu commun se +dérobe très souvent sous une parure originale. Il +n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, +d'idées nouvelles exprimées en une forme +nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter +le plus souvent de l'un ou de l'autre de +ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas +privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas +très rare.</p> + +<p>Le lieu commun est plus et moins qu'une +banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable; +c'est une banalité, mais si universellement +acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. +La plupart des vérités qui courent le monde +(les vérités sont très coureuses) peuvent être +regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire +des associations d'idées communes à un grand +nombre d'hommes et que presque aucun de ces +hommes n'oserait briser de propos délibéré. +L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a +un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; +c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers +la vie, c'est que les lieux communs sont le +pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés +de la vérité des lieux communs, les hommes se +trouveraient sans défense, sans appui et sans +nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités +qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter +les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est +un musée de vérités contradictoires. Il n'en est +pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine +ses vérités les unes après les autres. Il pense +comme il mange. Nous vomirions d'horreur si +l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à +du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments +depuis les viandes jusqu'aux fruits qui +doivent former notre repas «successif»; l'horreur +serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame +répugnant des vérités contradictoires +qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences +analytiques ont essayé en vain d'opérer +de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions; +à chaque objection de la raison le sentiment opposait +une excuse immédiatement valable, car les +sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce +qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent +la permanence et la continuité. L'inventaire des +contradictions d'autrui n'est pas moins difficile, +s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte +à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social +d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des +convictions bariolées. Il faudrait donc interroger +tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, +ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux +pour que le cynisme des uns y compense +l'hypocrisie des autres.</p> + +<p>Dans les régions animales inférieures et dans +le monde végétal, le bourgeonnement est un des +modes de création de la vie; on voit également +se produire la scissiparité dans le monde des +idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle, +est une abstraction nouvelle. Toutes les +grammaires générales ou les traités élémentaires +de logique enseignent comment se forment +les abstractions; on a négligé d'enseigner comment +elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi +tel lieu commun persiste à vivre sans postérité. +C'est assez délicat, mais cela prêterait à +des remarques intéressantes; on appellerait ce +chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité +de certaines dissociations d'idées. Il +serait peut-être utile d'examiner d'abord comment +les idées s'associent entre elles et dans +quel but. Le manuel de cette opération est des +plus simples; son principe est l'analogie. Il y a +des analogies très lointaines; il y en a de si +prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les +mains. Un grand nombre de lieux communs ont +une origine historique: deux idées se sont unies +un jour sous l'influence des événements et cette +union fut plus ou moins durable. L'Europe +ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance +accoupla ces deux idées, Byzance—Décadence, +qui sont devenues un lieu commun, +une incontestable vérité pour tous les hommes +qui écrivent et qui lisent, et nécessairement, +pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent +contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance, +cette association d'idées s'est étendue à +l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour +les historiens sages et respectueux, qu'une suite +de décadences. On lisait récemment dans un +journal grave: «Si la forme despotique avait +une vertu particulière, constitutive de bonnes +armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait +pas été une ère de développement dans la +puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire +le signal de la débâcle et de l'effondrement<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» +Ce lieu commun d'origine chrétienne +a été popularisé dans les temps modernes, +comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon; +il a été magistralement dissocié par M. Gaston +Paris<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> et n'est plus qu'une sottise. Mais comme +sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître +et mourir, il peut servir d'exemple et faire +comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande +vérité historique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Le Temps</i>, 31 octobre 1899.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Romania</i>, tome I, page 1.</p></blockquote> + +<p>Le but secret du lieu commun, en se formant, +est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées +ne représentent que des faits ou des abstractions; +pour avoir une vérité il faut deux facteurs, +il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire, +un fait et une abstraction. Presque toute +vérité, presque tout lieu commun se résout en +ces deux éléments.</p> + +<p>Concurremment à lieu commun, on pourrait +presque toujours employer le mot «vérité», ainsi +défini une fois pour toutes: un lieu commun non +encore dissocié; la dissociation étant analogue +à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse +chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités +du corps qu'elle dissocie en divers éléments, +souvent dissociables à leur tour; elle se borne à +libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse +qui, en variant les proportions, en appelant des +éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, +des corps entièrement différents. Avec les débris +d'une vérité, on peut faire une autre vérité +«identiquement contraire», travail qui ne serait +qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les +exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent +vers l'état de noblesse dédaigneuse où +elle doit aspirer.</p> + +<p>Il y a cependant des vérités que l'on ne songe +ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables, +soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience +séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent +partie des axiomes de la science. Le prédicateur +qui s'écriait en chaire devant Louis XIV: +«Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait +une vérité que le froncement des sourcils du roi +ne prétendait pas sérieusement contester. Elle +est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus +de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont +pas encore universellement admises. Ce n'est pas +du premier coup que les races aryennes joignirent +ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de +nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont +pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de +mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque +décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de +lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique. +Nous en sommes encore un peu à cet état +d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre +fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement, +de meurtre mystérieux. Tout le monde +se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta, +de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement +à celles qui émurent la fin du dix-septième +siècle, à celles qui assombrirent, bien +plus que des faits sans doute rares, le seizième +siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, +abuse de cette superstition du poison +qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une +victime judiciaire.</p> + +<p>L'homme associe les idées non pas selon la +logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon +son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la +plupart des vérités ne sont que des préjugés; +celles qui sont le plus incontestables sont aussi +celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement +combattre par la ruse du silence. La même inertie +est opposée au travail de dissociation que l'on +voit s'opérer lentement sur certaines vérités.</p> + +<p>L'état de dissociation des lieux communs de +la morale semble en corrélation assez étroite +avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il +s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des +individus, mais des peuples constitués en nation +contre des évidences qui, en augmentant l'intensité +de la vie individuelle, diminuent, l'expérience +permet de dire, par cela même, l'intensité +de la vie et de la force collectives. Il n'est pas +douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité +même, de l'insoumission aux préjugés +décalogués, un grand bienfait personnel, un +grand avantage pour son développement intégral, +mais une collectivité d'individus trop forts, +trop indépendants les uns des autres, ne constitue +qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct +social entrer en antagonisme avec l'instinct +individuel et des sociétés professer comme société +une morale que chacun de ses membres +intelligents, suivis par une très grande partie du +troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.</p> + +<p>On trouverait une assez curieuse illustration +de ces principes en examinant l'état présent de +la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux +peuples chrétiens, est fondée sur l'association +très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel +et l'idée de génération. Quiconque, homme +ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas +rendu la liberté dans son esprit aux éléments de +cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement +générateur accompli sous la protection des lois +religieuses ou civiles (les secondes ne sont que +la parodie des premières, dans nos civilisations +essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles +sont des péchés, des erreurs, des fautes, des +défaillances; quiconque adopte en sa conscience +cette règle, sanctionnée par les codes, appartient +évidemment à une civilisation encore rudimentaire. +La plus haute civilisation étant celle où l'individu +est le plus libre, le plus dégagé d'obligations, +cette proposition ne serait contestable que +si on la prenait pour une provocation au libertinage +ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale +ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle +devra, si elle est exacte, se lire au premier coup +d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau +statistique de la natalité européenne montrera +aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a +un lien très strict, un lien de cause à effet, entre +l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il +en est de même pour les individus et pour les +groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle +que les ménages ouvriers se laissent déborder +par la progéniture. On voit dans les faubourgs +des malheureux qui, ayant procréé douze enfants, +s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres +gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances +religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée +de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez +eux la première détermine l'autre, et les gestes +obéissent à une cérébralité enfantine et presque +animale. L'homme arrivé au degré vraiment +humain limite à son gré sa fécondité; c'est un +de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint +que pour en mourir.</p> + +<p>Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle +délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup +moins pour les peuples. Cependant, elle +favorisera le développement ultérieur de la civilisation +en maintenant sur la terre les vides +nécessaires à l'évolution des hommes.</p> + +<p>Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent +à disjoindre l'idée de femme et l'idée de génération; +mais ils avaient dissocié très anciennement +l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. +Quand ils cessèrent de considérer la femme comme +uniquement génératrice, ce fut le commencement +du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, +d'ailleurs, avoir toujours eu une morale +sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés +de faire une certaine figure dans l'histoire.</p> + +<p>Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même +encourager la dissociation de l'idée de plaisir +charnel d'avec l'idée de génération, mais il +provoqua au contraire avec succès, et ce fut une +des grandes conquêtes de l'humanité, la dissociation +de l'idée d'amour et de l'idée de plaisir +charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir +comprendre une telle dissociation que l'amour +du frère et de la soeur leur eût semblé nul +s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans +les basses classes des grandes villes, on est volontiers +Égyptien sur ce point. Les différentes +sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre +connaissance témoignent qu'un état d'esprit +analogue n'est pas absolument incompatible +avec une certaine culture intellectuelle. La forme +particulièrement chrétienne de l'amour chaste, +dégagé de toute idée de plaisir physique, est +l'amour divin, tel qu'on le voit s'épanouir dans +l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est +vraiment l'amour pur, puisqu'il ne correspond +à rien de définissable, c'est l'intelligence s'adorant +soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait +d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme +tient à la disposition même du corps humain +et à la loi de dépendance des organes; on +ne doit donc pas en tenir compte dans une +étude qui n'est pas physiologique. Ce que l'on +a appelé maladroitement l'amour platonique est +aussi une création chrétienne. C'est, en somme, +une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse +que l'amour physique, mais dégagée de +l'idée de plaisir charnel, comme cette dernière +idée s'était dégagée de l'idée de génération. Cet +état idéal des affections humaines est la première +étape de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme +l'état d'esprit où toutes les idées sont +dissociées.</p> + +<p>Avec la décroissance de l'influence chrétienne, +la première étape de l'ascétisme est devenue un +gîte de moins en moins fréquenté et l'ascétisme, +devenu également rare, est souvent atteint par +une autre voie. De notre temps, l'idée d'amour +s'est rejointe très étroitement à l'idée de plaisir +physique et les moralistes s'emploient à réformer +son association primitive avec l'idée de +génération. C'est une régression assez curieuse.</p> + +<p>On pourrait essayer une psychologie historique +de l'humanité en recherchant à quel degré +de dissociation se trouvèrent, dans la suite +des siècles, un certain nombre de ces vérités que +les gens bien pensants s'accordent à qualifier de +primordiales. Cette méthode devrait même être +la base, et cette recherche le but même de l'histoire. +Puisque tout dans l'homme se ramène à +l'intelligence, tout dans l'histoire doit se ramener +à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de +comporter une explication qui ne fût pas diplomatique +ou stratégique. Quelle est l'association +d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa +l'accomplissement de la mission que Jeanne +d'Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre, +trouver des idées qui aient pu se joindre également +dans les cerveaux français et dans les cerveaux +anglais, ou une vérité alors incontestablement +admise par toute la chrétienté. Jeanne +d'Arc était considérée à la fois par ses amis et +par ses ennemis comme en possession d'un pouvoir +surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière +très puissante; l'opinion est unanime et les +témoignages abondent. Mais pour ses partisans? +Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une +magicienne. La magie n'était pas nécessairement +diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans +les imaginations qui n'étaient ni des anges, ni +des démons, mais des Puissances que pouvait se +soumettre l'intelligence de l'homme. Le magicien +était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de +magie un homme de la science et de la sainteté +d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et +le soldat qui combattait Jeanne d'Arc, sorcière +ou magicienne, se faisaient d'elle, très probablement, +une idée identique dans son obscurité +redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom +de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne, +peut-être pour la même cause qui protégea +si longtemps, à travers de si merveilleuses +aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela +est raconté dans l'admirable <i>Dragon impérial</i> +de Judith Gautier.</p> + +<p>Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la +société se faisait-elle du soldat? N'y aurait-il pas +dans la réponse à cette question tout un cours +d'histoire? En approchant de notre époque on se +demanderait à quel moment se rejoignirent, dans +le commun des esprits, l'idée d'honneur et l'idée +de militaire? Est-ce une survivance de la conception +aristocratique de l'armée? L'association +s'est-elle formée à la suite des événements d'il +y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti +d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? +Il faut comprendre cette idée d'honneur; elle en +contient plusieurs autres, les idées de bravoure, +de désintéressement, de discipline, de sacrifice, +d'héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise, +de bonne humeur, de rondeur, de simplicité, +etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé +des qualités dont la race française se croit +l'expression. Déterminer son origine serait donc +déterminer, par cela même, l'époque où le Français +commença à se croire un abrégé de toutes +les vertus fortes. Le militaire est demeuré en +France, malgré de récentes objections, le type +même de l'homme d'honneur. Les deux idées +sont unies très énergiquement; elles forment +une vérité qui n'est guère contestée à l'heure +actuelle que par des esprits d'une autorité médiocre +ou d'une sincérité douteuse. Sa dissociation +est donc très peu avancée, si l'on a égard +à la totalité de la nation. Cependant elle fut, +au moins pendant une minute, pendant la minute +psychologique, entièrement opérée en quelques +cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue +intellectuel, un effort considérable d'abstraction +qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on +regarde froidement fonctionner la machine cérébrale. +Sans doute le résultat atteint ne fut pas +le produit d'un raisonnement normal; c'est dans +un accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; +elle fut inconsciente, et elle fut momentanée, +mais elle fut, et c'est important pour l'observateur. +L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus +se sépara de l'idée de militaire, qui est +là l'idée de fait, l'idée femelle prête à recevoir +tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y +avait entre elles un certain rapport logique, ce +rapport n'était pas nécessaire. C'est là le point +décisif. Une vérité est morte lorsqu'on a constaté +que les rapports qui lient ses éléments sont +des rapports d'habitude et non de nécessité; et +comme la mort d'une vérité est un grand bienfait +pour les hommes, cette dissociation eût été +très importante si elle avait été définitive, si +elle fût restée stable. Malheureusement, après +cet effort vers l'idée pure, les vieilles habitudes +mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément +qualificatif fut aussitôt remplacé par un +élément à peine nouveau, moins logique que +l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut +que l'opération avait avorté. L'association d'idées +se refaisait, identique à la précédente, quoique +l'un des éléments eût été retourné comme +un vieux gant: à honneur on avait substitué +déshonneur, avec toutes les idées adventices de +l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, +indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, +etc. Cette nouvelle association d'idées peut +avoir une valeur destructive; elle n'offre aucun +intérêt intellectuel.</p> + +<p>Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous +semblent les plus claires, les plus évidentes, les +plus palpables pour ainsi dire, n'ont cependant +pas assez de force pour s'imposer toutes nues +aux esprits communs. Pour s'assimiler l'idée +d'armée, un cerveau d'aujourd'hui doit l'entourer +d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de +rencontre ou d'opinion avec l'idée principale. On +ne peut pas demander sans doute à un humble +politicien de se faire de l'armée l'idée simple que +s'en faisait Napoléon: une épée. Les idées très +simples ne sont à la portée que des esprits très +compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait +pas absurde de ne considérer l'armée que comme +la force extériorisée d'une nation; et alors de ne +demander à cette force que les qualités mêmes +qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore +trop simple?</p> + +<p>Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui +pour étudier le mécanisme de l'association +et de la dissociation des idées! On parle souvent +des idées; on a écrit sur l'évolution des idées. +Aucun mot n'est plus mal défini ni plus vague. +Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l'Idée, +tout court; il y a des sociétés coopératives qui se +mettent tout d'un coup en marche vers l'Idée; il +y a des gens qui se dévouent à l'Idée, qui pâtissent +pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent +les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question +dans ces sortes de divagations, c'est ce que +je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le +mot est peut-être une déformation du mot Idéal; +peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu? +Est-ce un débris erratique de la philosophie de +Hegel que la marche lente du grand glacier social +a déposé au passage en quelques têtes où il roule +et sonne comme un caillou? On ne sait pas. Employé +sous une forme relative, le mot n'est pas +beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; +on oublie trop le sens primitif du mot et +que l'idée n'est qu'une image parvenue à l'état +abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une +notion, pour avoir droit au nom d'idée, doit +être pure de toute compromission avec le contingent. +Une notion à l'état d'idée est devenue +incontestable; c'est un chiffre, c'est un signe; +c'est une des lettres de l'alphabet de la pensée. +Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. +L'idée est nécessairement vraie; une idée discutable +est une idée amalgamée à des notions +concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de +la dissociation tend précisément à dégager la +vérité de toute sa partie fragile pour obtenir +l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable. +Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon +leur sens unique et absolu, les liaisons seraient +difficiles dans le discours; il faut leur laisser un +peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage +les a doués et, en particulier, ne pas trop insister +sur l'abîme qui sépare l'abstrait du concret. +Il y a un état intermédiaire entre la glace et +l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se +façonner en aiguilles, quand elle craque et cède +encore sous la main qui s'y plonge: peut-être +ne faut-il pas demander même aux mots du manuel +philosophique d'abdiquer toute prétention +à l'ambiguité?</p> + +<p>Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, +qui ne fut un instant dégagée que pour +s'obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent +au concret et dont on ne peut parler sans de +minutieuses références à la réalité; l'idée de justice, +au contraire, peut se considérer en soi, <i>in +abstracto</i>. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur +les idées générales, presque tous les patients, +prononcé devant eux le mot Justice, virent en +leur esprit la légendaire dame et ses balances. +Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une +idée abstraite une notion de l'origine même de +cette idée. L'idée de justice n'est pas autre +chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice +est le point mort de la série des actes, le +point idéal où les forces contraires se neutralisent +pour produire l'inertie. La vie qui aurait +passé par ce point mort de la justice absolue ne +pourrait plus vivre, puisque l'idée de vie, identique +à l'idée de lutte de forces, est nécessairement +l'idée de justice. Le règne de la justice ne +pourrait être que le règne du silence et de la +pétrification: les bouches se taisent, organes +vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés +des membres n'écrivent plus rien, dans l'air +froid. Les théologies situèrent la justice au delà +du monde, dans l'éternité. C'est là seulement +qu'elle peut être conçue et qu'elle peut, sans +danger pour la vie, exercer une fois pour toutes +sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte +d'arrêts, l'arrêt de mort. L'idée de justice rentre +donc bien dans la série des idées incontestables +et indémontrables; on n'en peut rien faire +à l'état pur; il faut l'associer à quelque élément +de fait ou s'abstenir d'un mot qui ne correspond +qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée +de justice est peut-être dissociée ici pour la première +fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt +l'idée de châtiment, qui leur est très familière, +tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre +de la première. Il s'agit de châtier le coupable +et de ne pas inquiéter l'innocent, ce qui impliquerait +immédiatement, pour être perceptible, +une définition de la culpabilité et une définition +de l'innocence. Cela est difficile, ces mots du +lexique moral n'ayant plus qu'une signification +fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on +demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? +Il semble, au contraire, que l'innocent, que l'on +suppose un homme sain et normal, soit bien plus +capable de supporter le châtiment que le coupable, +qui est un malade et un débile. Pourquoi +ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des +excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est +ce que ferait la justice si, au lieu d'être une +conception théologique, elle était encore, comme +elle fut à Sparte, une imitation de la nature. +Rien n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de +l'injustice; toute existence est un vol prélevé +sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit +que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire +et non plus la négatrice des lois naturelles, +l'humanité prendrait soin de protéger les +forts contre la coalition des faibles et de donner +comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il +semble au contraire que ce qu'on entende désormais +par la justice ce soit, en même temps que +le châtiment des coupables, l'extermination des +puissants, et en même temps que le non-châtiment +des innocents, l'exaltation des humbles. +L'origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, +doit donc être recherchée dans l'évangile, +dans le «malheur aux riches» des démagogues +juifs. Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît +contaminée à la fois par la haine et par l'envie; +elle ne contient plus rien de son sens originaire +et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer +d'être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant +on démêlerait, en y prenant garde, que la +première cause de la dépréciation de ce terme +utile est venue d'une confusion entre l'idée de +droit et l'idée de châtiment; le jour où le mot +justice a voulu dire tantôt justice criminelle et +tantôt justice civile, le peuple a confondu ces +deux notions pratiques et les instituteurs du +peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation, +ont aggravé une méprise qui d'ailleurs +servait leurs intérêts. L'idée réelle de justice +apparaît donc finalement comme entièrement +inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire +de l'humanité; ce mot se résout à l'analyse +en des éléments encore très complexes où +l'on distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. +Mais il y a tant d'illogisme dans cet +accouplement singulier qu'on douterait de l'exactitude +de l'opération, si les faits sociaux n'en +fournissaient la preuve.</p> + +<p>Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il +vraiment pour le peuple, pour l'homme +moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. +Il semble même que, selon le degré de culture +intellectuelle, le même mot n'atteigne que des +états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est +plus ou moins contaminée par le souci des intérêts +personnels, ou de caste ou de groupe, et le +mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes +de significations particulières et limitées sous +lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.</p> + +<p>Dès qu'une idée est dissociée, si on la met +ainsi toute nue en circulation, elle s'aggrège en +son voyage par le monde toutes sortes de végétations +parasites. Parfois, l'organisme premier +disparaît, entièrement dévoré par les colonies +égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort +amusant de ces déviations d'idées fut donné +récemment par la corporation des peintres en +bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de +la république». Ces ouvriers promenèrent une +bannière où leurs revendications de justice +sociale se résumaient en ce cri: «A bas le ripolin!» +Il faut savoir que le ripolin est une peinture +toute préparée que le premier venu peut +étaler sur une boiserie; on comprendra alors +toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. +Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression; +c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons +tous notre ripolin et nous en colorions à notre +usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous +seraient d'aucune utilité personnelle.</p> + +<p>C'est sous un de ces bariolages que l'idée de +liberté nous est présentée par les politiciens. +Nous ne percevons plus guère, en entendant ce +mot, que l'idée de liberté politique, et il semble que +toutes les libertés dont puisse jouir un homme +civilisé soient contenues dans cette expression +ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de +liberté comme de l'idée pure de justice; elle ne +peut nous servir à rien dans l'ordinaire de la +vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas +plus que ne sont justes ni l'homme ni la nature. +Le raisonnement n'a aucune prise sur de telles +idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles +fausseraient nécessairement toutes les thèses où +on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens +social, l'idée de liberté est encore mal dissociée; +il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est +difficile qu'il s'en forme une, puisque la liberté +d'un individu ne s'exerce qu'aux dépens de la +liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le +privilège; à tout prendre, c'est peut-être son +véritable nom; encore aujourd'hui, une de nos +libertés relatives, la liberté de la presse, est un +ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté +de la parole concédée aux avocats; privilèges, +la liberté syndicale, et demain, la liberté d'association +telle qu'on nous la propose. L'idée de +liberté n'est peut-être qu'une déformation emphatique +de l'idée de privilège. Les Latins, qui +firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient +tel que le privilège du citoyen romain.</p> + +<p>On voit qu'il y a souvent un écart énorme +entre le sens vulgaire d'un mot et la signification +réelle qu'il a au fond des obscures consciences +verbales, soit parce que plusieurs idées associées +sont exprimées par un seul mot, soit +parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement +d'une idée secondaire. On peut donc +écrire, surtout s'il s'agit de généralités, des +suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert +et un sens secret. Les mots, qui sont des signes, +sont presque toujours aussi des chiffres; le langage +conventionnel inconscient est fort usité, +et il y a même des matières où c'est le seul en +usage. Mais chiffre implique déchiffrement. Il +est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère +et l'auteur même de l'écriture y échoue +souvent, parce que le sens des mots varie non +seulement d'un homme à un autre homme, mais, +des moments d'un homme aux autres moments +du même homme. Le langage est ainsi une +grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, +et la vie évolue dans la réalité la plus concrète; +entre la parole et les choses que la parole +désigne il y a la distance d'un paysage à la description +d'un paysage. Et il faut songer encore que +les paysages que nous dépeignons ne nous sont +connus, la plupart du temps, que par des discours, +reflets d'antérieurs discours. Cependant +nous nous comprenons. C'est un miracle que je +n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il +sera plus à propos, pour achever cette esquisse, +qui n'est qu'une méthode, d'essayer l'examen +des idées toutes modernes d'art et de beauté.</p> + +<p>J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures +aux langues classiques qui n'ont pas de +mots fixes et précis pour les dire, bien que les +anciens fussent à même, mieux que nous, de +jouir de la réalité qu'elles contiennent. Elles +sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la dépendance +de l'idée de beauté; mais cette dernière +idée elle-même n'est autre chose que l'idée d'harmonie +et l'idée d'harmonie se réduit à l'idée de +logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De +là les sentiments de plaisir que nous donne la +beauté. Ou plutôt, la beauté est une logique qui +est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, on +comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, +dans les sociétés féministes, s'est presque toujours +restreinte à l'idée de beauté féminine. La +beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant +sujet d'analyse, mais la question est assez compliquée. +Il faudrait démontrer d'abord que la +femme n'est pas plus belle que l'homme; que, +située dans la nature sur le même plan, construite +sur le même modèle, faite de la même +chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible +extérieure à l'humanité, exactement la femelle +de l'homme, exactement ce que, pour les +hommes, une pouliche est à un poulain. Et +même, en y regardant de plus près, le Martien +qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des formes +terrestres observerait que, s'il existe une +différence de beauté entre un homme et une +femme de même race, de même caste et de +même âge, cette différence est presque toujours +en faveur de l'homme; et que si d'ailleurs ni +l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, +les défauts de la race humaine sont plus accentués +chez la femme, où la double saillie du ventre +et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit +disgracieusement la double ligne du profil; +la courbe des seins est presque infléchie sous +l'influence du dos qui a une tendance à se voûter. +Les nudités de Cranach avouent naïvement +ces éternelles imperfections de la femme. Un +autre défaut auquel les artistes remédient instinctivement +quand ils ont du goût, c'est la +brièveté des jambes, si accentuée dans les photographies +de femmes nues. Cette froide +anatomie des beautés féminines a souvent été +faite; il est donc inutile d'insister, d'autant +plus que la vérification en est malheureusement +trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste +si mal à la critique, comment se fait-il +qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, +qu'elle soit devenue pour nous la base même et +le ferment de l'idée de beauté? C'est une illusion +sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée +pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir +charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement +quand il a défini la beauté «une promesse +de bonheur». La beauté est une femme, +et pour les femmes elles-mêmes, qui ont poussé +la docilité envers l'homme jusqu'à adopter cet +aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que +dans l'extrême perversion sensuelle. On sait cependant +que les femmes ont un type particulier +de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri +du nom de «bellâtre». Si les femmes étaient +sincères, elles auraient également depuis longtemps +infligé un nom péjoratif au type de beauté +féminine par lequel l'homme se laisse le plus +volontiers séduire.</p> + +<p>Cette identification de la femme et de la beauté +va si loin aujourd'hui qu'on en est arrivé innocemment +à nous proposer «l'apothéose de la +femme»; cela veut dire la glorification de la +beauté avec toutes les promesses stendhaliennes +contenues dans ce mot devenu érotique. La +beauté est une femme et la femme est la beauté; +les caricaturistes accentuent le sentiment général +en accouplant toujours à une femme, qu'ils +tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent +la laideur jusqu'à la vulgarité la plus basse +alors que les jolies femmes sont si rares dans la +vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est +presque toujours inférieure en beauté plastique, +âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est +vrai que cette infériorité n'est pas plus facile à +démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement +demeure inefficace, la page achevée, pour celui +qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort +heureux.</p> + +<p>L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que +par les esthéticiens; le commun des hommes +s'en donne la définition de Stendhal. Autant +dire que cette idée n'existe pas et qu'elle a été +absolument dévorée par l'idée de bonheur, et du +bonheur sexuel, du bonheur donné par une +femme. C'est pour cela que le culte de la beauté +est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur +de certains mots abstraits. Ils traduisent +cela par culte de la luxure, et ils auraient raison +si ce dernier terme ne contenait une injure assez +sotte pour une des tendances les plus naturelles +à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en +s'opposant aux excessives apothéoses de la femme +ils ont touché aux droits de l'art. L'art étant +l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant +être comprise que sous les espèces matérielles de +la véritable idée qu'elle contient, l'art est devenu +presque uniquement féministe. La beauté, c'est +la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci +est moins absolu. La notion de l'art est même +assez nette, pour les artistes et pour l'élite; +l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art +pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même. +Aucune définition n'en doit même être +donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant +l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et +qui tendraient à l'obscurcir et à la salir.</p> + +<p>Antérieurement à cette dissociation, qui est +récente et dont on connaît l'origine, l'idée d'art +était liée à diverses idées qui lui sont normalement +étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, +l'idée d'enseignement. L'art était l'image +édifiante qu'on intercale dans les catéchismes de +religion ou de philosophie; ce fut la conception +des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis +de ce collier; on voudrait nous le remettre +au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à +l'idée d'utilité; l'art est appelé social par les +prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique, +épithètes bien choisies, si ce fut en +vertu de leur signification négatrice de la fonction +principale. Admettre l'art parce qu'il peut +moraliser les individus ou les masses, c'est +admettre les roses parce qu'on en tire un remède +utile aux yeux; c'est confondre deux séries de +notions que l'exercice régulier de l'intelligence +place sur des plans différents. Les arts plastiques +ont un langage; mais il n'est pas traduisible en +mots et en phrases. L'oeuvre d'art tient des discours +qui s'adressent au sens esthétique et à lui +seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible +pour nos autres facultés ne vaut pas la peine +d'être écouté. Cependant, c'est cette partie caduque +qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils +sont le nombre et comme nous sommes régis par +la loi du nombre, leur triomphe semble assuré. +L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée que +pendant un petit nombre d'années et pour un +petit nombre d'intelligences.</p> + +<p>Il y a donc un très grand nombre d'idées que +les hommes n'emploient jamais à l'état pur, soit +qu'elles n'aient pas encore été dissociées, soit que +cette dissociation n'ait pu se maintenir en état +de stabilité; il y a aussi un très grand nombre +d'idées qui existent à l'état dissocié, ou que l'on +peut provisoirement considérer comme telles, +mais qui ont une affinité particulière pour d'autres +idées avec lesquelles on les rencontre le plus +souvent; il y en a d'autres encore qui semblent +réfractaires à certaines associations, alors que +les faits auxquels elles correspondent dans la réalité +sont extrêmement fréquents. Voici quelques +exemples de ces affinités et de ces répulsions +pris dans le domaine si intéressant des lieux +communs ou des vérités.</p> + +<p>Les étendards furent d'abord des signes religieux, +comme l'oriflamme de Saint-Denis, et +leur utilité symbolique est demeurée au moins +aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, +hors de la guerre, sont-ils devenus des +symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à +expliquer par les faits que par la logique abstraite. +Aujourd'hui, dans presque tous les pays civilisés, +l'idée de patrie et l'idée de drapeau sont +invinciblement associées; les deux mots se disent +même l'un pour l'autre. Mais ceci touche à la symbolique +autant qu'à l'association des idées. En +insistant on arriverait au langage des couleurs, +contre-partie du langage des fleurs, mais plus +instable encore et plus arbitraire. S'il est amusant +que le bleu du drapeau français soit la dévote +couleur de la sainte Vierge et des enfants de +Marie, il ne l'est pas moins que la pieuse pourpre +de la robe de Saint-Denis soit devenue un +symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes +d'Épicure, les idées s'accrochent comme elles +peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et +des accidents.</p> + +<p>Certaines associations, quoique très récentes, +ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi +celles d'instruction et d'intelligence, d'instruction +et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction +peut témoigner pour une des formes particulières +de la mémoire ou pour une connaissance +littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité +de ces rapports forcés apparaît très clairement +en ce qui concerne les femmes; il semble +bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle +qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer +leur intelligence, l'engourdit. Depuis qu'on +les instruit sérieusement, elles n'ont plus aucune +influence ni dans la politique ni dans les lettres: +que l'on compare à ce propos nos trente dernières +années avec les trente dernières années +de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées +n'en sont pas moins devenues de véritables lieux +communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile +d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent +à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes +dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables +vérités telles que: vertu-récompense, vice-châtiment, +Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect, +malheur-punition, avenir-progrès, +et des milliers d'autres dont quelques-unes, +quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.</p> + +<p>On ferait également un long catalogue des +idées que les hommes se refusent à associer, alors +qu'ils se complaisent aux plus déconcertants +stupres. Nous avons donné plus haut l'explication +de cette attitude rétive; c'est que leur occupation +principale est la recherche du bonheur, +et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon +leur intérêt que selon la logique. De là l'universelle +répulsion à joindre l'idée de néant à l'idée +de mort. Quoique la première idée soit évidemment +contenue dans la seconde, l'humanité +s'obstine à les considérer séparément; elle s'oppose +de toutes ses forces à leur union, elle enfonce +entre elles infatigablement un coin chimérique +où retentissent les coups de marteau de l'espérance. +C'est le plus bel exemple d'illogisme que +nous puissions nous donner à nous-mêmes et la +meilleure preuve que, dans les choses graves +comme dans les moindres, c'est le sentiment qui +vient toujours à bout de la raison.</p> + +<p>Est-ce une grande acquisition que de savoir +cela? Peut-être.</p> + +<p>Novembre 1899.</p> +<br><br> + + + +<h2>IV</h2> + + + + +<h2>STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE<br> +DE DÉCADENCE</h2> + +<table cellpadding="0" cellspacing="5" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + + + </td> + <td style="width: 50%; vertical-align: top;"> +<p>Décadence. C'est un mot bien +commode à l'usage des pédagogues +ignorants, mot vague derrière +lequel s'abritent notre paresse +et notre incuriosité de la loi.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Baudelaire</span>, <br> + <i>Lettre à Jules Janin.</i> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<h3>I</h3> + +<p>Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence +entra dans la littérature française; après avoir +servi à glorifier ou à railler tout un groupe de +poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule +tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce +royaume ironique et presque injurieux, si le mot +lui-même avait été compris et dit selon sa vraie +signification. Mais, par une singularité qui est +un trait de moeurs latines, le peuple académique +qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, +quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives +nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta +une génération. Rendu responsable des +actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé +apparut, aux âniers innocents qui accompagnent +mais ne guident pas la caravane, tel qu'un +redoutable Aladin, assassin des bons principes +de l'imitation universelle.</p> + +<p>Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. +Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent +et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées +à peine et ne les ont jamais déracinées; +dès après les insolences romantiques, il fallut +étouffer et ramper sous la vieille verdure dont +on fait les férules.</p> + +<p>Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les +Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent +que Romains, l'individualisme. Leur civilisation +donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité +sociale. Il y avait chez eux émulation vers +la parité comme il y a chez nous émulation vers +la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou +six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, +ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être +que, vraiment, l'instinct social ou de race +dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, +peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur +naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient +l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent +à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne +et l'invasion barbare se fussent donné la +main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, +comme toutes les autres, naquit de l'union de la +conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise, +écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes +d'Horace, devrait être mémorable, car il +signale clairement la naissance d'une mentalité +nouvelle.</p> + +<p>Comme l'histoire politique des Romains nous a +fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de +leur littérature nous a fourni celle de décadence +littéraire; double face d'une même conception, +car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence +des deux mouvements, et facile de faire +croire que leur marche fut liée et nécessaire. +Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été +plus particulièrement dupe de cette illusion.</p> + +<p>Les sauvages admettent très malaisément la +mort naturelle. Pour eux, toute mort est un +meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la +loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit +que l'on est convenu d'appeler inférieur; et +c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide +soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation +même. Il n'y a d'absolument nécessaires +que les lois naturelles; elles ne pourraient différer, +et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution +sociale et politique des peuples, non seulement +il n'y a plus de lois nécessaires, mais il +n'y a même plus de lois même très générales; ou +bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles +expliquent, en viennent à ne plus être que +de sages et honorables constatations; ou bien +encore elles constatent, quoique avec emphase, le +principe même du mouvement. Donc les empires +naissent, croissent et meurent; les combinaisons +sociales sont instables; à différentes époques +les groupes humains ont des forces différentes +de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent +et se propagent: voilà de quoi écrire un traité +de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement +à conformer sa philosophie à la réalité +des catastrophes inattendues. Car il faut bien +laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois +le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et +rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de +mort naturelle. Les historiens n'en admettent +pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut +prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire +les querelles théologiques et claquer dans le +cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps +à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom +à Waterloo. La longue décadence des empires +détruits est une des plus singulières illusions de +l'histoire; si des empires moururent de maladie +ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent +de mort violente, en pleine force physique, en +pleine vigueur intellectuelle.</p> + +<p>D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on +ne peut établir aucun rapport raisonnable entre +la puissance d'un peuple et le génie d'un homme: +ni la littérature grecque, ni les littératures du +moyen âge ne correspondent à des forces politiques +stables et puissantes, grecques, italiennes +ou françaises; et c'est justement à l'heure où +leur puissance matérielle est devenue nulle que +les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents +originaux. Peut-être même serait-on plus près +de la vérité en déclarant que la décadence politique +est l'état le plus favorable aux éclosions +intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe +et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent +les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore +la chute de Napoléon fut comme un signal +pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et +à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe +est le contemporain de la ruine de son pays. A +ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos +tendances au scepticisme historique, il ne faut +pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes +doublement glorieuses dont le fastueux siècle +de Louis XIV est le modèle vénéré: après +quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront +une opinion assez différente de celle qui +demeure et qui passe dans les manuels et dans +les conversations.</p> + +<p>Bossuet le premier imagina de juger l'histoire +universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement, +d'après les principes du judaïsme biblique: il vit +crouler tous les empires où la main de Jéhovah +s'était appesantie. C'est l'idée de décadence +expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie +de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être +encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte +de dégoût un historien qui fait commencer la +décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles +de paix qui furent peut-être la seule époque +heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser +la signification des mots; alors on aperçoit +qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains +mémorables en usèrent toute leur vie sans +les comprendre. Mais si contestable ou du moins +si vague que soit l'idée générale de décadence, +elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée +plus restreinte de décadence littéraire.</p> + +<p>De Racine à Vigny, la France ne produisit +aucun grand poète. C'est un fait; une telle période +est certainement une période de décadence +littéraire; cependant il ne faut pas aller plus +loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un +caractère absurde de logique et de nécessité. La +poésie est en sommeil au <span class="sc">xviii</span>e siècle, faute de +poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence +d'une trop belle floraison antérieure; elle +est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne +le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme +mystérieux, un être, une femme, la Poésie, +qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles +presque réguliers, selon les habitudes des +générations humaines, conception agréable, sujet +de dissertation ou de conférence, mais qu'il +faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que +faire l'anatomie d'une idée.</p> + +<p>Ce qui caractérise la poésie du <span class="sc">xviii</span>e siècle, +c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par +l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec +tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec +conscience; il est chinois en même temps que +romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif. +Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression +que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et +qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie! +Le même philosophe qui ruine en politique +l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne +en littérature. Il y a des critiques: pendant que +Goethe écrit <i>Werther</i>, ils confrontent Gilbert +avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui +chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir +expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en +France, que Delille<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> ou Chénier, pendant cent +ans, cela conduirait nécessairement à expliquer +aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou +Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en +savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, +de toute sa généalogie historique, l'idée +de décadence littéraire se réduit à une idée purement +négative, à la simple idée d'absence. Cela +est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais +les intelligences supérieures faisant défaut dans +une période, le pullulement des médiocres devient +extrêmement sensible et actif, et, comme +le médiocre est un imitateur, les époques que +l'on a qualifiées justement de décadentes ne +sont autre chose que des époques d'imitation. +En suprême analyse, l'idée de décadence est identique +à l'idée d'imitation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme +on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes +et sa gloire, datent de l'ancien régime.</p></blockquote> + + + + +<h3>II</h3> + +<p>Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un +groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée +à son idée contraire, à l'idée même d'innovation. +De tels jugements nous ont frappés, +hommes de ces années, sans doute parce que +nous étions mis en cause et sottement bafoués +par les critiques bien pensants; ils n'étaient que +la représentation, maladroite et usée, des sentences +par lesquelles les sages de tous les temps +essayèrent de maudire et d'écraser les serpents +nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique +de leur vieille mère. La diabolique Intelligence +rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université +n'a jamais pu la stériliser, non plus que +celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier +de la foi, contre les nouveautés, contre les +hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de +la règle, trop souvent se dresse le Professeur. +On retrouve là l'antinomie qui surprend dans +Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même +homme, courageux dans le sens de la justice ou +de la liberté politique, se trouble et recule s'il +s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé +à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à +leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des +gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La +question de savoir si l'auteur des <i>Revenants</i> est +un mystificateur ou un génie n'est pas résolue +à l'heure où nous sommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.» Telle est, en +face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude +d'un écrivain qui, dans le livre même d'où +cette note est tirée, prouve une bonne indépendance +de jugement; il est inutile d'ajouter que +les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. +Comment, après cela, s'étonner de la lourde +raillerie de tels moindres esprits? Une manière +nouvelle de dire les éternelles vérités humaines +est d'abord pour les hommes, et surtout pour les +hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent +une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, +ils ont recours à la négation, aux injures +ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de +l'animal humain devant le danger physique. Mais +comment en est-on arrivé à considérer comme +un péril toute réelle innovation en art ou en littérature? +Pourquoi surtout cette assimilation +est-elle une des maladies particulières à notre +temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend +à restreindre le mouvement et à contrarier la +vie?</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>M. Stapfer, <i>Des Réputations littéraires.</i> Paris, 1891.</p></blockquote> + + + +<p>Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, +si divers de génie, furent bernés et refusés +par les jurys. Sous les prétextes évidemment +contradictoires, un motif unique se découvre: +l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien +ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne +se rattache pas immédiatement à quelque chose +de connu et de déjà compris, les gardiens de +l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation +chacun selon leur tempérament. Les +formules changent aussi selon les périodes: au +<span class="sc">XVIII</span>e siècle, la non-imitation était qualifiée de +faute contre le goût, et c'était grave au temps où +Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un +édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières +semaines et depuis quelque dix ans, les artistes +et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres +furent stigmatisés soit de décadents, soit de +symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir, +étant verbalement plus obscure et par +conséquent plus facile à manier; elle contient +d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée +abhorrée de non-imitation.</p> + +<p>On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que +M. Tarde ait développé sa philosophie sociale: +«L'imitation régit le monde des hommes, comme +l'attraction celui des choses.» Dans le domaine +particulier de l'art et de la littérature, cette loi +est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en +somme, que le tableau d'une suite d'épidémies +intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode +change ou dure selon des caprices impossibles à +prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare +n'eut aucune influence immédiate; Honoré +d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut +le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; +il eût régné plus longtemps si la <i>Princesse +de Clèves</i> n'avait été l'oeuvre clandestine d'une +grande dame. Le <span class="sc">XVII</span>e siècle, dont une partie +de la littérature n'est que traduction et imitation, +ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés +modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût +été honteux de ne pas imiter les anciens—ou, +chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans +leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble +d'avoir écrit <i>Bajazet</i>), il était honorable de +savoir donner aux emprunts classiques un air +de fraîcheur et d'inédit.</p> + +<p>Cependant cette littérature elle-même devint +très rapidement classique; il y eut une seconde +source d'imitation, et comme elle était plus accessible, +elle fut bientôt la fontaine presque unique +où les générations vinrent boire et prier et +délayer leur encre. Boileau, avant de mourir, +put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il +lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir +désormais la littérature française.</p> + +<p>Si l'on néglige les accidents—quoique mémorables—ce +principe est demeuré très puissant +et si bien compris, à mesure que l'instruction se +répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir +pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre +nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes +ont réussi à empêcher l'acclimatation en +France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en +vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent +maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! +Ces faits de théâtre, toujours très grossis +par la réclame, illustrent bien une théorie.</p> + +<p>L'idée d'imitation est donc devenue l'idée +même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas +plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie +ou la suite d'un roman préexistant que l'on +ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes +ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. +Quand de telles innovations cependant se +produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier +du paysage littéraire, il y eut de l'émoi +parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se +mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils +proférèrent des jugements: puisque ces choses, +ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées +à l'imitation des dernières littératures ou des +oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent +provenir d'une source anormale, car elle ne nous +est pas familière,—mais laquelle? Il y eut des +tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme; +elles ne furent pas décisives; elles furent +même un peu ridicules, tant l'ignorance était de +tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers +ces années-là un livre parut qui soudain éclaira +les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa +entre les poètes nouveaux et les obscurs +versificateurs de la décadence romaine vantés +par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux +mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri +comme une distinction. Le principe admis, les +comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas +même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces +poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste +de rapprocher de Sidoine Apollinaire, +qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait +pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé +ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un +et l'autre, à des degrés divers, une originalité +propre; mais c'est pour cela même que le mot +fut justement appliqué au poète de <i>l'Après-midi +d'un Faune</i>, car il signifiait, très obscurément, +dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient: +quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, +de précieux, d'inattendu, de nouveau.</p> + +<p>Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée +de décadence littéraire son sens véritable et véritablement +cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait +nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni +tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le +décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien +Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à +leur manière, se façonnent une langue; ce n'est +ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence, +qui imagine un genre littéraire, la biographie +lyrique<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. On commence à être plus clément +pour la littérature latine de la seconde période; +las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a +commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple +sera prochainement admise: qu'il n'y a pas, +en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les +langues vivent et que leurs changements ne sont +pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait +avoir du génie au <span class="sc">VI</span>e siècle comme au <span class="sc">II</span>e, +et au <span class="sc">XI</span>e comme au <span class="sc">XVIII</span>e; que les préjugés classiques +sont une entrave au développement de +l'histoire littéraire et à la connaissance totale de +la langue elle-même. Mieux connus, les poètes +de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi +à baptiser un mouvement littéraire que si l'on +avait voulu comparer, tâche ardue et un peu +absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs +chrétiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais +la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la +langue française est une complainte, et précisément inspirée +par un des poèmes de Prudence.</p></blockquote> + + +<h3>III</h3> + +<p>N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique +(ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par +un exemple un peu étendu, comment un mot en +arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt +à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire +d'établir minutieusement en quoi Stéphane +Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.</p> + +<p>La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments +littéraires; la littérature est peut-être +avec la religion la passion abstraite qui secoue +le plus violemment les hommes. Sans doute, on +n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il +y a eu—mettons autrefois—des guerres religieuses; +mais c'est parce que la littérature n'est +encore jamais descendue brusquement jusque +dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu +sa force explosive: il y a loin de la première +d'<i>Hernani</i> au jour où l'on vend Victor Hugo +en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure +assez bien une mobilisation du sentimentalisme +allemand contre l'humour anglais ou l'ironie +française: c'est parce qu'ils ne se connaissent +pas que les peuples se haïssent peu: une +alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé, +par des coups de canon.</p> + +<p>La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais +très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement, +même en littérature, que lorsque des +intérêts matériels viennent un peu corser la lutte +pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie +et il supportait comme des nécessités inhérentes +au génie l'injustice et l'injure. On ne +gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité, +que la supériorité seule et toute nue de son esprit. +Les artistes, même dépréciés par les instinctives +cabales, obtiennent des commandes, gagnent +de l'argent; les poètes ont la ressource des +longues écritures dans les revues et dans les +journaux: certains, comme Théophile Gautier, +y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal, +et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète +dépouillé de tout ornement social que s'adressa +le sarcasme.</p> + +<p>Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, +par hasard une merveille, une Andromède, ivoire +de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa +chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? +et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème +qui convient encore, puisque, comme le +ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des +vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas +colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente +pas un large trésor humain étalé devant la foule +surprise; elle n'exprime pas des idées communes +et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention +populaire engourdie par le travail; elle est +personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent +le soleil; elle n'a de parfum que le soir; +elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée +cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se +couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a +bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les +yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? +Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme +dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre +lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul +avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des +dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé, +il se sentit atteint de ce dégoût des +phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean +Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre, +une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots +selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane +Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la +plus grande partie de son oeuvre n'est entachée +d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, +à partir de la <i>Prose pour des Esseintes</i>, s'il y a +des phrases douteuses ou des vers irritants, un +esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre +une conquête délicieuse. Il y a trop +peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous +nous habituons lâchement à n'aimer que des +écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant +il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent +la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui +fait le prestige des littératures classiques et c'est +ce qui les rend si clairement ennuyeuses. +Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui +ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau +est riche de sensations et d'idées, il se fait +un remous et la nappe se trouble à l'heure du +jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les +marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. +Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre. +La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité +des hommes est nécessairement nulle; il faut +que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade, +de pierre en pierre, pour enfin couler dans la +vallée à la portée de tous les hommes et de tous +les troupeaux.</p> + +<p>Si donc on entreprenait une étude décisive +sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la +question d'obscurité qu'au seul point de vue +psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue +obscurité littérale dans un écrit de bonne foi. +Une interprétation sensée est toujours possible; +elle changera selon les soirs, peut-être, comme +change, selon les nuages, la nuance des gazons, +mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra +notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de +Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à +rêveries qui ait encore été offert aux hommes +fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: +une poésie pleine de doutes, de nuances +changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être +la seule où nous puissions désormais nous +plaire; et si le mot décadence résumait vraiment +tous ces charmes d'automne et de crépuscule, +on pourrait l'accueillir et en faire même une des +clefs de la viole: mais il est mort, le maître est +mort, la pénultième est morte.</p> + + +<p>1898.</p> +<br><br> + + +<h2>V</h2> + + + + +<h2>UNE RELIGION D'ART</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>A une époque où presque toute la sensibilité, +presque toute la foi, presque tout l'amour se sont +réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, ce mot, +jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en +plus d'une aventure, il nous manquait évidemment, +à côté de la religion de l'art, la religion +d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; +elle est curieuse et peut servir de prétexte +à quelques réflexions.</p> + +<p>Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui +d'art religieux, la tentative d'union entre la religion +et l'art ne pouvait se faire qu'au moyen +de l'archéologie. <i>La Cathédrale</i> est donc, comme +tous les derniers livres du même auteur, depuis +<i>A Rebours</i>, un roman didactique. Le genre +n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé +par les écrivains chez lesquels le goût du savoir +n'a pas entièrement tué l'imagination; ou qui, +incapables d'user alternativement de leurs lectures +et de leurs inventions, se résignent à entremêler +la fiction et le document; ou encore qu'un +besoin de prosélytisme porte à choisir pour +messager d'un enseignement, d'une morale, de +vérités peu amènes, la nef des Argonautes ou le +cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de +ces trois causes dans le didactisme invétéré de +M. Huysmans; mais surtout, si, lorsqu'il écrit ses +livres, il n'y mettait pas ses lectures, il n'aurait +rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt +soutenue que découragée par le document; +sans ce cordial elle tomberait vite aux récriminations +d' <i>A vau l'eau</i>, roman que la moelle de +quelque vieux traité de cuisine suffirait peut-être +à rendre tout à fait représentatif d'un caractère. +Que M. Folantin, entre deux repas +vagues, médite sur une page du «Cuisinier +royal» ou du «Paticier François», et nous +avons un livre du type même de <i>la Cathédrale</i>. +Sur les seize chapitres de ce dernier roman, deux +commencent et trois finissent par des considérations +de ménage ou de cuisine. Ses tentatives +d'érudition ne pouvaient donc influencer que très +heureusement M. Huysmans en lui montrant, +dans les livres, ce qu'il aurait toujours été incapable +de trouver dans la vie: l'oubli, au moins +accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.</p> + +<p>La plupart des romans didactiques pèchent +également par l'insuffisance et par l'inexactitude. +A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman +n'est pas un traité. Si, dans <i>A Rebours</i>, au lieu +de se borner à résumer, en une phrase pittoresque +et juste, les appréciations motivées et +savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le +romancier avait passé deux ans à lire lui-même +les poètes qu'il vantait, l'abondance des documents +l'eût peut-être incliné à donner à cette +partie de son livre une ampleur désagréable; et +si, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais, il lui +avait fallu compulser lui-même les archives, +déchiffrer les originaux du procès, <i>Là-bas</i> serait +peut-être encore sur le chantier. L'insuffisance +de la documentation dans un roman didactique +ou historique est donc une des conditions +de l'exécution même du roman et, d'autre part, +ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art +peut le compenser si bien que le lecteur le plus +exigeant s'y trouve satisfait; c'est ce qui arriva +pour <i>Là-bas</i>, où il y a des chapitres admirables, +supérieurs par la puissance de l'incantation verbale +aux pages trop déclamatoires de <i>la Sorcière</i>. +L'inexactitude serait un défaut plus grave; +M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, +s'en est presque toujours garé jusqu'ici; mais, et +c'est là le danger du mélange de la science et de +l'imagination, on ne sait pas toujours où finit +l'exactitude et où commence la fantaisie. Que +d'hystériques abbés, que de femmes folles de +leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme +du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement +tiré cependant d'une imagination, alors +satanique. Il est à peine besoin d'affirmer que +jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables +cérémonies n'ordonnèrent, en aucun temps ni en +aucun pays, leurs farandoles obscènes et sacrilèges.</p> + +<p>Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les +cerveaux hallucinés des pauvres sorcières, se +déroulait selon des liturgies très différentes et +surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe +Noire que par équivoque, puisque la vraie Messe +Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le corps +nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, +absolument secrète, et dont le secret +seul garantissait l'efficacité. La fantaisie de +M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du +public est illimitée, certaines conséquences pénibles, +n'en était pas moins tout à fait légitime; +le romanesque est à sa place dans un roman: +attendre, pour raconter un chanoine Docre, de +rencontrer en chemin son véritable frère diabolique, +on ne peut vraiment pas exiger cela, même +d'un romancier didactique.</p> + +<p>Avec <i>la Cathédrale</i>, aucune surprise de ce +genre n'était à craindre; la fantaisie n'a aucune +place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant +aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez +grand nombre, elles sont presque toutes d'un +genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur +n'avait pas besoin de nous informer qu'il +s'est, pour ce livre, documenté près de moines, +de prêtres et en des livres pieux; cela est évident.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Pour écrire <i>En Route</i> et <i>la Cathédrale</i>, il +faut être catholique, non seulement de naissance +et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a +donc aujourd'hui même une littérature catholique, +une littérature qui n'existerait pas sans +écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou +sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, +raisonnables, liés à un passé immédiat? +Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à +être catholique en un siècle où le furent presque +tous les plus excellents poètes et quelques-uns +des plus grands écrivains, de Chateaubriand à +Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne +semble pas correspondre à l'orientation présente +des intelligences, cela est clair, mais une attitude +n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude +générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie +d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible +et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication +n'est pas un geste philosophique.</p> + +<p>Je crois que le catholicisme, en France, fait +partie de la tradition littéraire.</p> + +<p>Le catholicisme est le christianisme paganisé. +Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut +satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant +longtemps, les deux tendances primordiales et +contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre +à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes +plus acceptables, dans la sensation et dans +l'intelligence.</p> + +<p>Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le +catholicisme a développé normalement les deux +principes qui le constituent et, sans l'intervention +de Luther, il est très probable que le principe +païen, d'art et de beauté, eût acquis autant +de force que le principe évangélique, de renoncement +et de mortification. Léon X et Jules II +pouvaient vraiment se glorifier du nom de <i>Pontifex +maximus</i>; ils étaient vraiment à la fois le +successeur de saint Pierre et le successeur du +grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et +Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile, +les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de +Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute +la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, +se niant lui-même, accepta le sacrifice +d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même +l'un de ses principes de vie, et, vaincue, +l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, +un protestantisme hiérarchisé, aussi froid, +aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible, +mais d'intelligence moins libérale, peut-être, +plus recroquevillée encore, soumise à la +fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et +à un présent qui épouvante sa décrépitude.</p> + +<p>En France, au <span class="sc">XVII</span>e siècle, la réaction contre le +protestantisme se fit dans un paganisme moyen, +élégant et superficiel; après la crise janséniste, +il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais +elle se fit dans la débauche et dans la littérature +galante; le moment philosophique fut bref et +sans influence populaire; après la période d'abêtissement +sentimental provoqué par les ridicules +disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva +d'un seul coup le catholicisme, le moyen +âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par +ce grand fait littéraire.</p> + +<p>Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer +légitime le droit unique à la vérité absolue +qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de +vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion +des temples. En France, la vraie religion est +la religion des clochers. Autour du clocher sous +lequel on prie, les danses lupercales signifient que +les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de +leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé +la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la +vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune +religion n'est jamais morte, ni ne mourra +jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans +celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs +temples d'Italie, on ne prit même pas le soin, +au <span class="sc">V</span>e siècle, de changer les statues vénérées, et +Déméter nourrice devint tout naturellement une +Vierge à l'enfant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>: en quelques autres, même +en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue +de jadis et le culte, changé dans la croyance +des prêtres, demeura immuable dans la croyance +du peuple. Vénus est toujours aimée sous le +vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente +toute nue avec seulement un ruban autour +des reins<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Exemple admirable de la persévérance +du peuple! Ozanam a parfaitement démontré +qu'au moment où, par un coup d'État, le +christianisme devint la religion officielle de l'Empire, +le paganisme était encore plein de force et +de vie; de là son influence sur la religion nouvelle +qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans +même le transformer. Cependant, dès les premiers +siècles, il y eut dans l'Église un parti très +opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre +l'importance, les superstitions populaires; +c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement +triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec +la Réforme<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Dureau de la Malle, <i>Mémoire sur sainte Venise</i>, lu à +l'Académie des Inscriptions.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, +dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices +d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne +remonter qu'au <span class="sc">XVIII</span>e siècle.</p></blockquote> + +<p>Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra +les églises. Les églises catholiques, comme +les temples de l'Égypte ancienne, sont des tombeaux; +elles ne furent pas construites en l'honneur +de Dieu seul; leur prétexte fut presque +toujours d'abriter le corps d'un bienheureux ou +d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité +traditionnelle, à peine rebaptisée par une piété +innocente. Les églises furent la nécessité de l'art +chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir +l'or des idoles et la pourpre des empereurs. +Au <span class="sc">XII</span>e siècle, le paganisme est restauré dans +toute sa splendeur. L'église, partout où la dévotion +est assez riche, est devenue la cathédrale. +L'Europe est couverte de cathédrales; la prairie +a toutes ses fleurs matinales et un peuple immense, +sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, +de sanctuaire en sanctuaire, cueillant des indulgences, +des réconforts, des grâces, des guérisons, +la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les +béquilles du temple d'Éphèse s'amoncellent sous +les voûtes de la cathédrale de Chartres, où une +belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les +fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de +Vierge noire. L'art catholique, comme la religion +elle-même, est la suite naturelle et logique de +l'art païen.</p> + +<p>On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer +les preuves d'une manière de voir qui paraîtra +peut-être hasardée à ceux qui ne connaissent +que la surface de l'histoire; on ne peut +davantage discuter aucune des opinions reçues, +mais cette affirmation des partielles origines +païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, +on s'en doute, ce que l'Évangile, les pères +de l'Église, saint Benoît et ses moines apportèrent +de nouveau et de purement spirituel dans +l'idée religieuse; cependant, et même sur ce point, +il faudrait étudier les Alexandrins et comprendre +que le mysticisme, qui a pris dans le catholicisme +une forme catholique, n'est pas autre chose +que celui qui prenait, dans Proclus, une forme +mythologique. Le symbolisme chrétien n'est lui-même +qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; +on ne sait si tel gnostique fut chrétien +ou philosophe et il est difficile de faire dans +le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales +et la part de l'enseignement patristique. +Là encore, dans la suite des temps, la fusion se +fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, +le catholicisme spéculatif s'assimila et nous +a conservé un nombre infini de notions parfaitement +contradictoires avec l'esprit de l'Évangile +et avec la religion de saint Paul: un christianisme +pur eût rejeté toute la tradition pythagoricienne; +le catholicisme, fidèle à son nom, nous +a transmis, au milieu de la religion du Christ, +à peu près toutes les superstitions et toutes les +théogonies orientales.</p> + +<p>Il nous a conservé encore et transmis directement +la tradition littéraire gréco-romaine. Ceci +est plus connu et moins contesté. On sait maintenant +qu'il n'y eut pas de «renaissance» au +<span class="sc">XV</span>e siècle; on sait que, en aucun moment des +siècles antérieurs, les lettres latines n'avaient +cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant +tout le moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, +non seulement lu, mais vénéré, non seulement +commenté, mais imité. Le rôle des humanistes +fut cependant important: de même que +les protestants voulaient purger le christianisme +de son élément païen, les humanistes voulurent +éliminer de la littérature tous les éléments chrétiens. +Les uns et les autres réussirent; mais, +tandis que la tradition littéraire a été renouée +par le romantisme, la tradition religieuse est +restée brisée. La littérature n'est demeurée que +pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine +à laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; +la religion privée de l'art païen, qui était +sa force populaire, est devenue et est restée une +philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; +elle n'a plus d'influence sur l'esprit secret +des races, qui est avide de beauté corporelle +et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait +mitoyenne entre tout; elle est devenue le centre +médiocre de la médiocrité universelle.</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, +celle de sa beauté passée: c'est dans cette poussière +resplendissante que se réfugient encore +certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, +pour exhumer le catholicisme, n'eut +qu'à laisser son génie se souvenir d'une enfance +jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres +historiques et apologétiques eurent une grande +influence sur le développement du romantisme +français; elles rendirent possible la grandiose +archéologie de Victor Hugo, aussi bien que le +sentimentalisme religieux de Lamartine; si l'on +néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la +fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à <i>Sagesse</i>, +à la trilogie apologétique de M. Huysmans: +<i>la Cathédrale</i> essaie de refaire avec des +moyens nouveaux, plus restreints, mais plus +persévérants, avec des outils moins brillants, +mais plus aigus, <i>le Génie du christianisme</i>. L'écrivain +d'aujourd'hui a lu aussi <i>Notre-Dame de +Paris</i>, et aussi quelques autres livres; il doit à +Chateaubriand l'esprit apologiste; à Victor Hugo, +l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout +le reste.</p> + +<p>L'intention apologétique de M. Huysmans est +certaine, quoique discrète. Il veut prouver qu'il +y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique, +symbolique et mystique, très supérieur, surtout +par l'expression, à tous les arts profanes, antiques +ou nouveaux; il étudie l'architecture, d'après +la cathédrale de Chartres, la peinture d'après +les primitifs et surtout Fra Angelico, la musique +d'après le plain-chant grégorien, la mystique et +la symbolique, d'après les saints, les théologiens +et les compilateurs du moyen âge; comme centre +au roman, une page de l'histoire d'un écrivain +converti qui tente le renoncement et commence +par vouer tout son talent à la défense de +l'art religieux; le sentiment est représenté par +des effusions d'amour pieux versées aux pieds +de Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être +celui d'une servante dévote et mystique, +silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus +rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé +Gévresin, apparaît d'une nullité extraordinaire, +presque phénoménale; l'abbé Plomb est un archéologue +de province sans caractère particulier +qu'une mémoire baroque où se sont logées, à +l'exclusion de toute notion sensée, les seules +singularités de la symbolique et la seule histoire +de la cathédrale de Chartres; non moins versé +dans le même genre de connaissances, le héros +du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de +jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un +critique d'art, aigre quoique dévotieux, partial +quoique renseigné. Avec de tels éléments le roman +devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa +valeur littéraire lui est donnée par de superbes +pages descriptives, mais où la description s'élève +parfois jusqu'à donner la raison des choses, au +moins la raison symbolique, au moins la raison +théologique. Le clergé, s'il lit ce livre, sera surpris +de ne pas le comprendre, tout d'abord, car +ses maîtres lui cachent avec soin la connaissance +de la beauté sensible et, pour entendre (un peu) +le symbolisme, il faut une science préliminaire +de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, +dans des regards, dans des draperies, telle intention +secrète à la fois de beauté et de prière qui +dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste +gavé de théologie liguorienne. Cette partie du +livre de M. Huysmans, nef autour de laquelle se +rangent les petites chapelles et plusieurs autels privilégiés, +cette partie de théologie sculpturale est +réellement supérieure et, le talent réservé pour +être loué à part, il faudrait encore admirer la patience +de l'auteur, le long d'études compliquées, +lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait +que la foi et où, finalement, il a dépassé ses +maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût de beauté +pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, +mais qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, +ou le renouveau: heureux d'être devenu +un bon chrétien, et peut-être sur la voie de +devenir quelque chose de plus et de plus rare, +M. Huysmans, s'il est prêt à quelques renoncements, +semble mal disposé à répudier ce qu'il y +a de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, +son catholicisme est presque complet; il lui manque +encore, en sa métamorphose et pour s'adapter +entièrement à la vieille tradition romaine, de +ne pas mépriser la sorte d'art qui est une production +naturelle du génie humain et, en somme, +une création d'ordre divin et surnaturel, absolument +au même titre que l'art d'inspiration liturgique. +De ce que le Couronnement de la Vierge, +de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce +que l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il +qu'Ingres n'ait eu aucun génie? Tel est cependant +le parti pris de l'apologiste que, pour vanter +Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire +à ses frères et tenter les infidèles, il exclut +de la communion universelle les plus grands +esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué +de la symbolique cendre. Cette méthode n'est +point inédite; elle fut celle du violent et superbe +Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint +Bernard, mais jamais celle des papes romains +qui firent de Rome la double capitale du christianisme +et du paganisme et qui, peut-être dès +les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins +de leur double souveraineté, les reliques +des saints nouveaux et les effigies des anciens +dieux.</p> + +<p>Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; +le christianisme évangélique est essentiellement +opposé à toute représentation de la beauté +sensible, soit d'après le corps humain, soit +d'après le reste de la nature. Saint Paul ne sait +pas ce que c'est qu'un temple chrétien; encore +moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion +qu'une chose belle puisse être un ornement +ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un tel christianisme +s'était développé, les civilisations anciennes +nous seraient inconnues; la religion de +saint Paul demandait impérativement la destruction +des temples qui sont devenus les basiliques +italiennes, le brisement des idoles, ces statues +qui ont conservé dans le monde l'idée d'un art +désintéressé et purement humain; la littérature +profane eût été annihilée comme le reste; la propagation +de l'Évangile eût été la propagation +de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait +été un fléau aussi affreux et aussi destructeur que +le croissant; les deux filles de la Bible auraient +couvert le monde de ruines, de troupeaux et de +tentes en poil de chameau. C'était le métier de +saint Paul de tisser des tentes: jamais métier +ne symbolisa mieux le caractère d'un homme. +Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener +la religion à sa candeur première fut l'iconoclastie +la plus furieuse. Zwingle, à Zurich, +fit briser les verrières, rompre les statues, brûler +les missels enluminés. En entrant dans l'église +de Tous-les-Saints, à Wittenberg, Carlostadt +cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras +point d'images taillées!», signal de dévastation +immédiatement compris de la plèbe qui suivait le +triste énergumène.</p> + +<p>Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion +ce que les calvinistes de Hollande ont fait de +leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés à +Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, +dès qu'il prétend à retourner à la simplicité +évangélique, se complaît, non dans l'austérité, +mais dans la banalité: une salle de +conférences à vitres et à gradins, voilà ce que les +Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de +Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est +tout pareil à l'idéal démocratique: c'est le groupe +scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations +n'est capable de produire un bâtiment égal en +beauté à la grange où, au <span class="sc">XIII</span>e siècle, les cisterciens +de Lisseweghe serraient leurs moissons<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. +Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes cisterciennes +soient, au contraire, d'une nudité presque +désolée. Saint Bernard, en réformant l'ordre +de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, n'eut +aucunement l'intention de permettre le déploiement +de grandioses architectures; fidèle +en cela au pur esprit évangélique, il réprouva +le luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint +François d'Assise. Chaque fois que le christianisme, +par les moines ou par les révolutionnaires, +voulut s'astreindre à plus de conformité +avec l'enseignement apostolique, il dut +rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et, +par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. +Il n'y a pas d'art chrétien; les deux mots +sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en +un livre presque de dévotion, si l'on parle de +peinture, il faut prendre garde que même la +«symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico +d'être avant tout un peintre, un homme qui +aime la couleur et les formes, un homme dont +les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les <i>Éléments +d'Archéologie chrétienne</i>, de Reusens; Louvain, 1886, +p. 496. L'auteur dit avec raison: «On voit que les constructeurs +du <span class="sc">XIII</span>e siècle s'entendaient parfaitement à donner un +aspect monumental même aux édifices dont la destination n'est +que secondaire.»</p></blockquote> + + +<h3>IV</h3> + +<p>L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, +autant que le pense M. Huysmans, autant qu'il +a cru le découvrir, minutieusement subjugué par +les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? +Cela semble inadmissible. On concédera +difficilement que Fra Angelico n'employa pas +de brun dans son Couronnement parce que cette +couleur, «composée de noir et de rouge, de +fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; +pas de violet, pas de gris, pas d'orangé: +parce que le violet dit le deuil; le gris, la tiédeur; +l'orangé, le mensonge. L'abstention du +peintre trouverait sans doute des explications +moins extraordinaires. Et si les nefs de Bourges +sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au +nombre de sept, est-ce vraiment en l'honneur +des Cinq Plaies ou en l'honneur des Sept Dons +du Paraclet? Que, dans la disposition la plus +ordinaire, trois nefs et un triple portail, il y +ait une allusion à la Trinité, c'est moins invraisemblable, +quoique rien ne le certifie; mais que +l'on ajoute des détails sur la symbolique du toit, +des ardoises et des tuiles; qu'on nous affirme +que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage +des pierres d'une cathédrale signifie le +mélange des laïques et des clercs, nous avons +plutôt envie de sourire que de nous compoindre, +et, par surcroît, nous serons presque indignés +que l'on choisisse l'occasion d'une citation presque +absurde pour écrire le nom du plus original +et du plus grand des mystiques du moyen +âge<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. En toute cette symbolique de la cathédrale, +M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion +à la basilique, et passe. Cependant la cathédrale +gothique, par l'intermédiaire de l'art +romain, est certainement née de la basilique, +au moins de la basilique syrienne, dont les plans +furent très anciennement connus et imités en +Gaule. Si les cathédrales sont le développement +des basiliques, monuments auxquels la symbolique +ne peut s'adapter, il s'en suit que la symbolique +est postérieure aux églises; qu'elle +peut en donner une explication quelquefois curieuse, +mais jamais certaine. Il en est naturellement +de même pour ce qu'on appelle le mobilier +religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. +On aurait bien surpris les martyrs qui +refusaient d'encenser les idoles en leur disant +que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. +Peut-être que la signification symbolique départie +à ces accessoires du culte fut une sorte de +baptême conféré à des objets depuis longtemps +en usage dans les cérémonies liturgiques des anciennes +religions. On sait qu'une lampe brûlait +perpétuellement, dans certains temples, dans +ceux de Minerve, d'Apollon, de Jupiter Ammon; +et déjà l'huile devait être pure et tirée des seules +olives. La lampe éternelle était alors le symbole +du feu ou du soleil; elle ne parle pas plus clairement +aujourd'hui. Les prêtres d'Isis portaient +la tonsure en couronne, comme les plus anciens +moines; on distribuait du pain bénit au nom de +Minerve, qui, comme Diane, protégeait des +confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. +Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions +et cela vaudrait peut-être mieux que +d'accepter, sans les expliquer, les opinions de +Méliton ou de Durand de Mende<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues +ne semblent pas son oeuvre.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Le <i>Polyhistor Symbolicus</i>, de Caussin (Cologne, 1631), est +une symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, +elle l'est moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, <i>l'Art +sacerdotal antique, explication du sens allégorique des principaux +monuments grecs et romains du Louvre (1897)</i>.</p></blockquote> + + +<p>L'origine païenne du symbolisme des catacombes +est certaine; c'est la mythologie qui +fournit les éléments décoratifs aux tombeaux +des premiers martyrs. Loin de tenter un art +nouveau, les chrétiens acceptèrent celui qui était +alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs +admirable, de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord +presque rien. Les Victoires, les Amours, la Méduse, +Prométhée, les Dioscures, les Saisons, +Icare, Silène, les Fleuves, Psyché et l'Amour, +voilà des sujets que l'on rencontre fréquemment +dans la décoration des catacombes. Avaient-ils +pris pour les chrétiens un sens nouveau? On ne +le croit pas. Cependant la Vigne, funéraire chez +les Romains, assume dans les catacombes, où +elle est fréquente, un sens tout opposé; elle +représente la vie et le Christ, sans doute en conformité +avec le chapitre <span class="sc">XV</span> de l'évangile selon +saint Jean. Orphée eut de bonne heure une +légende chrétienne; saint Augustin lui donne, +comme aux sibylles, la valeur d'un prophète; +dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, +par sa douceur, le charme de sa voix et sa mort +douloureuse. Il n'est jamais représenté avec +Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui +écoulent les sons de sa lyre. Voilà, prise sur le +fait, la déformation chrétienne d'un symbole +antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau +comme auditoire, Orphée s'identifia avec le Bon +Pasteur, et de cette dernière figuration, il ne +resta finalement, dans la symbolique chrétienne, +que l'Agneau. On a cru que le Bon Pasteur était +une transposition de l'Apollon Criophore, mais +rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. +Ainsi, dans l'art catholique, l'idée vient du +christianisme, et la figuration, du paganisme.</p> + +<p>M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de +soin, cette symbolique du moyen âge, si complexe +et si curieuse; mais qu'il s'agisse des +bêtes ou des fleurs, des couleurs ou des pierres +précieuses, il ne s'inquiète jamais du motif initial, +ni de la source la plus ancienne; il oppose +sérieusement l'un à l'autre des compilateurs +qui ont mal copié un manuscrit, chacun +selon son ignorance propre, donnant ainsi une +sorte d'importance pieuse à des opinions basées +sur une inconnaissance absolue de la nature. +Ah! que M. Huysmans est plus intéressant +quand il conte, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il +a vu, quand il qualifie d'après ses yeux et compare +ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, +de Dijon et de Bourges, où sont figurées les joies +et les angoisses du Jugement dernier! Quelle +erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre +d'art et de mysticisme, comme <i>la Cathédrale</i>, +la science facile des lectures patientes! Après +tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les +volucraires, dans l'éternel <i>Physiologus</i> du moyen +âge, il reste bien démontré que, hors des textes +originaux, la symbolique des bêtes ou des +plantes, qui affola l'Église jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, +apparaît telle qu'un amas incohérent de créances +inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le +vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; +le corbeau, les détractions; la chouette, +l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, le +bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais +renom.» Et l'on continue ainsi, en assignant +à chaque bête, à chaque plante, à chaque +minéral, à chaque objet créé par la main de +l'homme, à chaque partie même du corps humain, +la signification d'une vertu, d'un vice, +d'une vérité religieuse ou morale, d'un des articles +de la foi. On se trouva donc en possession +d'une véritable langue hiéroglyphique apte à +figurer aux yeux des affirmations élémentaires. +Le langage des fleurs encore populaire, et dont +ne manquent pas d'user les coeurs très simples, +est le dernier résidu de la vieille symbolique. Au +<span class="sc">XVII</span>e siècle, le symbole fut détrôné par l'emblème, +dans la morale religieuse; par l'allégorie, +dans l'art. Jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, on demeura +persuadé «que sur cette terre tout est signe, +tout est figure, que le visible ne vaut pas ce +qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art +catholique fut de faire parler la nature, de forcer +le ciel et la terre à raconter la gloire de Dieu +ou à devenir les exemples et les conseillers de +l'humanité. Yves de Chartres affirme que la +symbolique était enseignée au peuple; du moins +il est probable que par les sermonaires, qui en +faisaient un usage constant, le peuple avait acquis +certaines notions de cette science confuse, contradictoire +et illusoire. Les prédicateurs expliquaient +les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; +mais chacun à sa manière, car on n'était d'accord +que sur un très petit nombre de sujets. Saint +Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations +symboliques, dont les églises et les +cloîtres étaient historiés; il ne voulait pas admettre +ce langage, qui souvent s'arrêtait aux +yeux, sans pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans +ses lettres, à ce propos, un passage très curieux:</p> + +<blockquote><p> +Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance +merveilleusement difforme, ces difformités élégantes +étalées aux yeux des frères pour les troubler sans doute +dans leurs prières ou les distraire dans leurs lectures? +Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux, +ces monstrueux centaures ou semi-hommes, ces tigres à +la peau mouchetée, ces soldats qui combattent, ces chasseurs +qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce sont des corps +multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur un seul +corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent, +ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un +animal dont une moitié représente un cheval et l'autre +moitié une chèvre; en voilà un autre ayant des cornes +et se terminant en un corps de cheval. Enfin, c'est partout +une telle variété de formes qu'il y a plus de plaisir à lire +sur le marbre que dans les parchemins, et que l'on passe +plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre +qu'à étudier et à méditer la loi divine<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Cité par Ch. Gidel. <i>Sur un poème grec inédit intitulé</i>: +O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, +1873).</p></blockquote> + +<p>On a reconnu dans cette description quelques-uns +des <i>dubia animalia</i> si consciencieusement +décrits dans les bestiaires et figurés dans les +cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, +le Myrmécoléon, le Phénix, les Faunes, les Satyres, +les Sirènes, les Lamies, les Onocentaures, +la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition +et avec Samuel Bochart (dans son <i>Hierozoicon</i> +ou Faune Sacrée), mais avec l'interprétation rationaliste, +M. Huysmans identifie ces monstres, +la plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires +fauves de l'Orient. Croyons fermement +aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant +et peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone +de saint Épiphane, le plus ancien des +pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone +ressemble à une belle femme; ses cheveux blonds +se terminent en tête de serpents. Toute sa personne +est pleine de charme, mais la vue de sa +figure donne la mort. Au temps de sa fureur, +d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle le +lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne +se rend à son appel. Enfin, elle invite l'homme. +Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, si elle +veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite +pour la prendre. Avec elle on tue les lions et +les dragons. Alexandre avait avec lui la Gorgone +Scylla...<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.» Elle est le symbole du péché et +de la tentation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Op. cit.</i>, p. 222. Le texte grec commence ainsi: +Μορφήν γαρ πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη..</p></blockquote> + +<p>Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop +pieux du moyen âge d'interpréter symboliquement +la nature entière et quelques merveilles +apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie +gréco-latine. C'était fort édifiant et un poème +tel que celui de Philippe de Vitry (<span class="sc">XIV</span>e)<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>,<i>Roman +des Fables Ovide le Grand</i>, eut sans doute +un certain succès. Philippe a au moins le mérite +de l'invention; il est original à sa manière; nous +sommes surpris que M. Huysmans n'ait pas donné +un aperçu de ses imaginations, bien faites +cependant pour «désinfecter le latin du paganisme, +qui empestait la luxure, puait un affreux +mélange de vieux bouc et de rose»<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>. Aspergées +d'eau bénite, les Métamorphoses d'Ovide +deviennent innocentes, et réconfortantes pour les +âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte +à notre ferveur. Voici le tableau rectifié de Diane +et Actéon: Diane symbolise la Sainte Trinité; +le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; +et les Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote +d'Apollon chez Admète, Apollon est encore le +Christ; Mercure représente les Docteurs; les +troupeaux, les Chrétiens; la houlette, la crosse +épiscopale; la lyre à sept cordes signifie à la fois +les sept articles du Credo, les sept sacrements +et les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété +ainsi: Jésus-Christ est le taureau et les +apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de +son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience +divine; Cadmus, le frère qui la rebute, +c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est dite +par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; +Satan, par le serpent Python et par Vulcain; +la Judée, par Céphale et par Callisto.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (<span class="sc">XIII</span>e siècle), +mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais +en latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. +Jacques de Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a +pu consulter des manuscrits byzantins et recueillir les traditions +orales. Après lui la légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 464.</p></blockquote> + +<p>Plus anciennement, on avait retrouvé les +douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque; +mais cette opinion fut combattue et chaque +signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; +le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne, +le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, +l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. +La présence d'un signe appelé «Virgo», dans +une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps +d'argument apologétique, ainsi que certains +vers de Virgile et la littérature, complètement +apocryphe, des sibylles.</p> + +<p>M. Huysmans cite une symbolique du corps +humain, d'après Méliton<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; elle n'est pas très +curieuse; en voici une autre, tirée du <i>Livre de +la Discipline de l'Amour divine</i> (1519):</p> + +<blockquote><p> +Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, +selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures. +Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels +figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune +et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné +par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au +chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner +le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles, +deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme +fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre +éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en +la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os +du corps humain sont représentation et figure des créatures +qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux. +Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui +croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures +qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles +comme plantes et herbes. Le corps humain est figure +et représentation du grand monde, et il est image et expresse +semblance de Dieu créateur et de toute créature. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au <span class="sc">II</span>e siècle et fut +un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une <i>Clef de +la sainte Écriture</i>: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé +Auber dans son grand ouvrage sur le <i>Symbolisme</i>, est également +cher à l'auteur de <i>la Cathédrale</i>. Il est peu probable qu'une +compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques +ait pour auteur un évêque grec du <span class="sc">II</span>e siècle; cependant +M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (<span class="sc">XIII</span>e siècle): +«Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels +que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue, +les tours représentent la Vierge Marie...»</p></blockquote> + + +<p>L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi +celle de sa plus curieuse démence; je veux donner +encore, car il est bon de connaître comment +finissent les modes les plus longues et les coutumes +les plus caractéristiques, un aperçu du +<i>Quadragésimal spirituel</i>, imprimé en 1520;</p> + + + +<p>c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La +salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table, +c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner +appétit et courage. L'huile de douceur et le +vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales +dans la salade, sont l'image de la miséricorde et +de la justice divines. Les fèves frites représentent +la confession. Il faut, pour bien cuire, que +les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent +se trempe dans l'eau de méditation. Les +pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, +sont l'emblème de la pénitence, qui doit être +accompagnée de la contrition véritable. La purée, +qui pare bien les dîners de carême et qui se +passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution +de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson +excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission +des péchés; il faut le payer en rendant tout +ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune +du coffre du coeur.</p> + +<blockquote><p> +... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement +avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir +le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre +mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales, +s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser +en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran +nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni +bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis, +ne pouvons avoir bons potages spirituels. +</p></blockquote> + +<p>Ce morceau aurait trouvé tout naturellement +sa place parmi les propos de table et les allusions +culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné +de larder sa <i>Cathédrale</i>, et il vaut bien +la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux +lardons<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 438.</p></blockquote> + +<p>En somme, la symbolique, au cours de ces +longues, un peu trop longues pages, est traitée +d'une façon satisfaisante et avec une érudition +bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi +bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique +sera même flatté de quelques erreurs d'un autre +ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de +l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, +toutes questions autour desquelles le clergé dispute +avec âpreté et que M. Huysmans résout +dans le sens qui sera le plus agréable aux curés +archéologues. Il est entendu que les vierges noires, +telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine +druidique: «Bien avant que la fille de Joachim +fût née, les Druides avaient instauré, dans la +grotte qui est devenue notre crypte, un autel à +la Vierge qui devait enfanter, <i>Virgini pariturae</i>.</p> + +<p>Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition +d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...» +Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont +d'origine orientale et aucune n'est signalée en +France avant le <span class="sc">XII</span>e siècle. Elle est bien curieuse, +cette littérature des préfigurations! On est allé +chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la +Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen +conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, +par la lueur d'un éclair! La mère de Yao +fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de +Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans +son sein<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>! Qui doutera, après cela, de l'innocente +piété des Druides? La seconde des erreurs, +tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur +de <i>la Cathédrale,</i> est la prétention de faire +remonter aux disciples immédiats des Apôtres, +sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation +des Gaules et la construction des anciennes +églises d'où sont nés les monuments définitifs +érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si +l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, +il n'y avait encore, au milieu du <span class="sc">III</span>e siècle, aucune +trace sérieuse de christianisme dans les +Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules +date de saint Martin, au <span class="sc">IV</span>e siècle. La troisième +erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus +absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un +grec nommé Denys, converti par saint Paul, à +la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages +mystiques, le premier évêque d'Athènes et +le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique +assume ainsi sur lui seul la vie de trois +Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys +l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris +à la fin du <span class="sc">III</span>e siècle; enfin, un écrivain grec du +VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique +et les publia frauduleusement sous le nom de +Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue +dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. +Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain +de saint Paul dissertant de la hiérarchie +ecclésiastique et des diverses sortes de moines?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>A. Bonnetty: <i>Traditions primitives</i> (Annales de Philosophie +Chrétienne, 1839).</p></blockquote> + + + + +<h3>V</h3> + +<p>Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance +parmi les feuillets d'un roman; mais cela +prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, +comme d'autres pages de <i>la Cathédrale</i> prouvent +qu'on n'apprend pas facilement la théologie, +mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, +semble à M. Huysmans primordial dans la +vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, +les luttes contre le diable; il ignore que +tout cet accessoire n'est jamais un motif de +canonisation<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; qu'on ne l'accepte que s'il +vient en superfétation à une vie de renoncement, +de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, +si fréquents chez les saintes, ne le +sont pas moins chez les hystériques; ou bien, +épris d'abord du pittoresque et du singulier, il +retient le diable comme l'indispensable metteur +en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter +quelques traits de l'histoire de Christine de +Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais +document, Christine de Stumbèle), ce qu'il +choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la +série des farces stercoraires qui troublèrent la +vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à +Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, +des incursions nauséabondes que le Démon +tente et, subitement, les scènes se renouvellent. +Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, +et Christine, selon l'expression du religieux, en +demeure tout empâtée...»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. Ce religieux, +Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, +mais non le confesseur de Christine, a, en effet, +noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à +son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch +et un biographe moderne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. C'était la +fille de paysans des environs de Cologne. Elle +avait reçu quelque instruction, ne savait pas +écrire, mais lisait et comprenait assez facilement +le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme +Catherine de Sienne, par un mariage mystique, +elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, +«sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le +jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, +et étudiant monacal à Cologne, rencontra +pour la première fois Christine. Il avait pareillement +des tendances à l'exaltation mystique: +un très pur amour joignit les coeurs de ces +deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, +ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: +«<i>O felix nox</i>, dit plus tard Pierre de Dace, <i>o +dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum +est degustare datum quam sit suavis Dominus!</i>» +Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait +des hallucinations de tous les sens, où dominaient +les impressions répugnantes et tristes; de +plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec +des clous aigus; elle était couverte de blessures; +son sang coulait: un jour elle donna à Pierre +un de ces clous sanglants «tout chaud encore +de la chaleur de son sein». Singulières amours! +Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, +de Mechtilde et d'une autre Christine, +aussi énervée, aussi languissante d'amour et de +douleur; et nous sommes au pays de Catherine +Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre +tous les états d'âme et connaître la diversité +des désirs. Lorsque, après une absence, +Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine +plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine +de grâce en ses mouvements»; elle souffrait +moins et remplissait dans la maison aisée de son +père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, +versant avant et après le repas l'eau +de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant +ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine +devint le prétexte et le centre d'une petite académie +mystique; quelques frères prêcheurs, +l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de +Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie +de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient +pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard +de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre +en ce milieu; la piété touche à la philosophie +et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant +de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit +une correspondance entre les deux fiancés; elle +est le témoin d'une amitié passionnée; Christine +révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient +assis l'un près de l'autre pendant toute +l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit +enfantinement: «<i>Caro, cariori, carissimo frati—Christina +sua tota...</i>» Cette correspondance +s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite +on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il +mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et +c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus +dur de ses martyres», lui survécut; elle ne +mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge +la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, +en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple +du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes +élégantes en des siècles où les moeurs étaient +grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a +séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle +de cette Christine, ou la douceur de son +ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence +n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme +l'auteur héroïque de <i>la Cathédrale</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Cardinal Lamberti: <i>De Canonis</i>. (Cité par Brière de Boismont, +<i>Hallucinations</i>, 2e éd., p. 523.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans +le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, <i>op. cit.</i>, observations +73 et 74.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mai 1880.</p></blockquote> + +<p>Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de +l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser +le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu, +comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière +d'un personnage immonde et facétieux. +Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants +spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, +ayant fait rire la populace, finit par être culbuté +et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa +monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe +inconnu; ils représentaient l'origine de +toutes les maladies mystérieuses. On prouvait +l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable +pourriture des trois éléments corruptibles, +que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier. +Et comme tous les moyens humains échouaient, +on eut recours à la magie. C'est très ancien. De +là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques +obsécrations. Saint Augustin parle des +esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des +microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent +notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent +les maladies<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Ils résident spécialement dans +les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée, +aussi clairement, en somme, par la liturgie +que par la science: il faut que les eaux soient +bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption, +car les démons redoutent également +le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que +«les démons étaient fort nombreux, terribles et +méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons, +c'est la seule médication, Jésus-Christ, +lequel fut suspendu au gibet pour la purification +de l'air, <i>ut naturam purgaret</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>De Divinitate</i>, III, iii.</p></blockquote> + + + +<p>Voilà bien des commentaires et bien des petites +critiques, d'érudition plus que de littérature, +sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers. +Il a des mérites nombreux. Plus de la +moitié de ces longues pages est un style parfois +de bas-relief et digne de la grande imagerie de +pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de +vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée +en grisaille. Là, l'écriture est parfois si +faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des +phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes +bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée +ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de +goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui +devrait, lui au moins, savoir que les fonctions +et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers +aux ordres monastiques qui suivent la règle de +saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, +la vaste mosaïque a des taches et des trous et, +en bien des endroits, les petits cubes de verre +ont été plaqués au hasard de la cueillaison.</p> + +<p>Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité +à un degré presque douloureux. Rien de +doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots +qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et +font que l'on désire de participer à une croyance +ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment +religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque +d'un chanoine de province; rien de grand: +la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie; +son amour pour la Vierge est sincère, +mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire +pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je +ne puis donc accepter <i>la Cathédrale</i> comme un +véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le +livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant +tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes, +ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers +comme un beau livre.</p> + +<p>1898.</p> +<br><br> + + + +<h2>II</h2> + +<h2>PSYCHOLOGIE DU PAGANISME</h2> + + +<p>Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer +le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer +qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que +la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils +y ont réussi, tant la haine a de persévérance +et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre +en des ouvrages tels que celui de Pierre +Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec +une excessive indulgence, qualifie d'homme fort +illustré, <i>vir admodum illustris;</i> il était du moins +fort savant, comme en témoignent ses «Conformités +des cérémonies modernes avec les anciennes +où l'on prouve par des autorités incontestables +que les cérémonies de l'Église romaine +sont empruntées des payens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>». Ce livre du dévot +pasteur est agréable et reste, complété par +les diatribes de quelques fanatiques plus récents, +la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de +l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est +un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses +par lesquelles les hommes se rendent +favorables les divinités. On ne perfectionne pas +de pareils systèmes; il faut les accepter tels que +les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement. +Les plus anciens sont les meilleurs; +c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables +les jeux des enfants et une grande +folie de vouloir épurer les religions. Les jeux +surveillés par des maîtres taquins n'en restent +pas moins des jeux, quoique moins amusants; +les religions réformées n'en restent pas moins +des religions, mais dépouillées de toutes leurs +grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle +soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu +et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une +piété plus large et plus belle de croire en tous +les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous +des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter +ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré +leur existence objective mieux que les héros +ou les saints? En ôtant au christianisme le culte +des saints, les protestants lui ont ôté tout ce +qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux, +il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur +choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il +se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque. +L'accord est plus facile avec des dieux qui +furent des hommes ou qui, du moins, font figure +d'hommes, par leur corps, même perfectionné, +par leurs passions, leurs amours; et presque +toute la religion tourne autour de cet acte simple +et moral, le contrat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. +Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage +encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.</p></blockquote> + +<p>On s'égaie beaucoup en ces années de la forme +qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de +saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette +idole une offrande en échange d'un service: tel +est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles +reliques de la superstition religieuse. Le dieu +a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas +à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir +lui-même des temples, s'adresser des prières, +se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui +pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat +intervient. L'homme apportera sa pierre au +temple et le dieu donnera à l'homme les biens +terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule +industrie. C'est au dieu de juger si le marché +lui convient. Il lui convient assez souvent pour +que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La +religion n'est tolérée par les hommes que pour +son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre +sa vérité.</p> + +<p>«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe +Berger<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, un contrat perpétuel avec la +divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du +croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, +et le mystique lui-même n'échappe pas à +cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas +d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige +au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée +alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion. +Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace +les oeuvres en l'un des plateaux de la balance; +on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera +l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas +moins naïf, quoique plus audacieux encore, que +les contrats polythéistes, car vraiment on offre +alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, +à la toute-puissante idole intellectuelle. La +prière est tout au moins l'amorce d'un contrat +entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce +demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir +sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer +aux règles établies par les prêtres; mais il y a +un accommodement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Phénicie</i>, dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p></blockquote> + +<p>Dans le <i>Journal</i> inédit d'un pasteur calviniste, +je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi +tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu +serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans +cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me +tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir +jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les +dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre +1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, +à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement +à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole +depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire +autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je +compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté +des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de +contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont +la notion abstraite de la bonté, la situent quelque +part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, +cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a +de moins humain dans l'homme.</p> + +<p>Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique +à toutes indifféremment et les explique +toutes. Un bon traité du contrat religieux serait +un livre indispensable pour l'étude de la psychologie +humaine, en même temps qu'il fonderait +l'histoire scientifique de la religion, qui est encore +à peine pressentie.</p> + +<p>La religion romaine était donc basée sur le +contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, +secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit +à quelques modifications scripturaires dans +le libellé des formules. Le</p> + +<p class="mid"> +MERCURIO ET MINERVAE<br> +DIIS TVTELARIB. +</p> + +<p>est devenu, dans la suite des temps,</p> + +<p class="mid"> +MARIA ET FRANCISCE<br> +TVTELARES MEI +</p> + +<p>et c'est un des changements les plus importants +qui aient signalé le passage du paganisme au +catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes +du christianisme d'après les oeuvres oratoires et +de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu +l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans +les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres +du peuple; mais l'histoire de la religion populaire +serait bien différente, et c'est la seule qui +compte, puisque la religion est un besoin enfantin, +puisque les créances religieuses des maîtres +du peuple ont finalement abouti au scepticisme +cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire +du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait +nul compte de la réforme, qui n'est qu'un +arrêt de développement ou une régression; le +protestantisme trouverait place dans l'histoire +de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire, +bien plus que dans l'histoire de la religion +dont il a déformé les vrais principes; cette question +écartée, on remonterait aux plus anciennes +religions connues dont le romanisme peut réclamer +l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux +Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des +plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant +les métamorphoses des croyances, on devrait parler +de Jésus, sans doute, mais pas plus que de +Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que +de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et +du mithriacisme dans le catholicisme populaire, +tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles +branches du vieux Panthéon romain. Comme +nous avons reçu la langue, nous avons reçu la +religion du Latium; c'est au delà de l'Empire +romain, et seulement au delà, que le Christianisme +juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui +protestants ont toujours été chrétiens; +les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été +romains ou gréco-romains; un atlas historique +rend très sensible cette vérité méconnue.</p> + + + +<h3>II</h3> + +<p>Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer +une morale, on ne pouvait plus inventer une +religion. Celles qui existaient, en Occident ou en +Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes +les imaginations qui pouvaient fermenter +dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier +gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, +ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un +dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, +avec d'immenses troupes de croyants, toutes +les superstitions éparses sur des terres ravagées +et durement labourées. Il y a un mollusque qui +ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant +une carapace abandonnée; le christianisme devint +une religion en s'introduisant dans le paganisme +mythologique, dont la vieillesse avait affaibli +les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme +un philosophe, d'une robe de hasard et tous +ses poils flottant comme sous un vent prophétique, +entrait dans un temple et rebaptisait le +dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que +le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, +manifestât un grand étonnement. Tant de statues +surabondantes gisaient dans les villas dévastées +par les guerres; on érigeait la femme sur +le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu; +une inscription nous assure de la métamorphose +ingénue:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Martirii gestans virgo Martina coronam</p> +<p>Ejecto hinc Martis numine templa tenet.</p> + </div> </div> + +<p>La guerre est entre les dieux, mais non entre +les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.</p> + +<p>Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile +ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement +des dieux, mais le peuple alors se révoltait +et la religion ancienne se perpétuait dans +les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités +évangéliques engendrèrent la sorcellerie, +un culte secret devenant nécessairement orgiaque +et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand +la religion baisse, la somnambule gagne; la +libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le +marc de café. On déplace la superstition, on ne +la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin, +Grégoire le Grand se prononce fermement +contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser +les temples, niais seulement les idoles; si les +temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon +pour les faux idéalistes que l'esprit pratique +d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et +qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui +embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers +les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait +Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, +brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez +les temples; le fer, le feu et le sang!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>» Mais, +pape romain, il est nécessairement supérieur à un +dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris +à la lettre les commandements de cette idole +asiatique que les tristes protestants allumèrent +tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur +des <i>Conformités</i> les loue de leur rage destructrice +et il n'a à sa disposition que trop de +textes de pères de l'Église pour corroborer son +fanatisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Exode, <span class="sc">XXXIV</span>, 23; Deut., <span class="sc">XII</span>, 2, 3.</p></blockquote> + +<p>Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas +les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire; +son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté +au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré +ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille +religion romaine avec ce que la piété populaire +d'aujourd'hui en a conservé.</p> + +<p>Dans une précédente étude<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, on a donné +quelques exemples de la continuité religieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Voir page 142.</p></blockquote> + + + +<p>En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. +S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse, +c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives +et d'un appel aux érudits plutôt que d'un +travail d'érudition.</p> + +<p>Les Romains vénéraient <i>Spiniensis</i>, qui protégeait +leurs champs contre les épines, les chardons, +toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes +aux troupeaux<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>; nous avons, pour le +même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine +que les paysans saluent en revenant du labour +et que les femmes, le dimanche, parfument de +bouquets. <i>Spiniensis</i> est champêtre; il est vicinal. +Les voyageurs mal renseignés lui demandent +leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais +c'est à <i>Trivia</i> et à ses obscurs auxiliaires que +reviennent légitimement ces soins particuliers. +On trouvait leurs images encastrées dans les +troncs vénérables des vieux chênes, à peu près +semblables à ces vierges dolentes que l'écorce +ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux +vicinaux, <i>dii semitales</i>, accueillent les prières des +voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On +pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, +ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée +des bandits. Avant de partir, on avait puisé à +la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) +dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage +accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce +que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le +voeu était sacré: <i>solvere vota</i>, payer le prix +convenu au contrat. Si ce prix, comme encore +aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces +asiles, cela semblait juste; avec l'argent des +voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la +fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières +et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la +piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est +trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il +craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre +du fidèle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Everardus Otto, <i>De Diis vialibus</i>. Magdebourg, 1714. +<span class="sc">XXXI</span>, 1.</p></blockquote> + +<p>Les parapets des anciens ponts étaient sommés +au-dessus de chaque pilier, ou vers le milieu +seulement, de la statue du protecteur, très souvent +une vierge. Ammien Marcellin décrit ces +images en un latin si vert et si vivant qu'on +croit lire une langue moderne<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>: «<i>Quales in +commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte +in hominum figuras.</i>» Les ponts d'aujourd'hui +s'ornent de telles figures, mais ridicules, +même si elles étaient très belles, parce +qu'elles n'ont plus de signification. L'art est +obligé d'être utile, quand il veut être populaire. +Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres +ou les saluaient en passant, ainsi que +font encore les paysans qui rencontrent un calvaire +ou une Vierge. «Comme presque toujours +les voyageurs pieux, dit Apulée, au début de ses +<i>Florides</i>, s'ils rencontrent sur leur route quelque +bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent +en prières, déposent un ex-voto, s'arrêtent un +instant...», et parmi les motifs de ces sanctuaires +il cite le <i>truncus dolamine effigiatus</i> et +l'autel champêtre enguirlandé que rappellent +singulièrement les grossières bonnes vierges +noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane +des chemins, à Trivia, que Marie a succédé le +plus souvent; et on se demande si la vieille +idole fut partout renversée, si tout l'effort contre +la superstition du peuple aboutit à plus qu'un +changement de nom? Mais si le nom fut changé +les attributs demeurèrent et les surnoms et les +offices; <i>Diana servatrix</i> devient tout naturellement +Notre-Dame de Bon-Secours, ou de Recouvrance, +et <i>Diana redux</i> c'est N.-D. des +Flots, celle qui assure contre le péril des longs +voyages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><span class="sc">XXXI, I.</span></p></blockquote> + +<p>Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus +aimés était <i>Silvanus</i>. Les inscriptions en son +honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait +volontiers de <i>sanctus</i> et il était le maître des Lares:</p> + + +<p class="mid"> SILVANO<br> +SANCTO. SACRO<br> +LARUM. CÆSARI</p> + + +<p>C'était un saint tout fait. Il passa directement +sur les autels chrétiens sous ce nom de saint Silvain +que lui donnait déjà la piété populaire. Mais +Priape, trop compromis, dut changer de nom; il +prit celui de <i>Sanctus Vitus</i>, afin que les chrétiennes +pussent invoquer sans rougir le dieu pour qui +les femmes eurent toujours une particulière dévotion. +Ainsi, en quelques siècles, la religion de +la virginité et de la pudeur en était arrivée, sous +la pression du peuple, à tolérer sur ses autels +le maître des luxures, exemple amusant de la +puissance naturelle de la vie! Mais il ne faut pas +s'y méprendre; canonisé, Priape devint fort décent +et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette +qu'au profit de la fécondité; le démon travaille +à peupler le paradis et à donner aux anges +des frères<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>Cf. G.H. Nieupoort, <i>Rituum qui olim ap. Roman. +obtinuerunt Liber</i>; Trèves, 1723.</p></blockquote> + +<p>Chaque maladie a son guérisseur et chaque +métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin +raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à +de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes +du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne, +au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait +leur satire.</p> + + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Dieux +guérisseurs<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Saints +guérisseurs<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Priape<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Stérilité, +Impuissance<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Vitus +devenu S. Gui, S. Guignolet, <br> +S. Paterne.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Strenua<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Faiblesse<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Fort.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Apollon<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Peste<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Roch, S. +Sébastien.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">Hercule<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top;">Epilepsie<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top;">S. Sébastien.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Junon Lucine<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Douleurs de +l'enfantement<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Ste Marguerite.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Vibillia fait +retrouver leur chemin aux voyageurs égarés.<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Antoine de Padoue +fait retrouver les objets perdus.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Hippona, ou Epopona<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Maladies des chevaux<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Georges. S. Eloi.<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait +longtemps le parallélisme, avec plus ou +moins de précision. A <i>Febris</i>, qui éloignait la +fièvre; à <i>Rubigus</i>, qui préservait les blés de la +rouille; à <i>Stercutius</i>, qui donnait sa valeur au +fumier; à <i>Orbona</i>, qui protégeait les orphelins, +on opposerait une magnifique liste d'analogues +jeux de mots, car:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.</p> +<p>S. Léger — de l'embonpoint.</p> +<p>S. Ouen — de la surdité.</p> +<p>S. Claude — les éclopés.</p> +<p>S. Cloud — des clous et boutons.</p> +<p>S. Boniface — de la maigreur.</p> +<p>S. Atourni — des étourdissements.</p> + +<p>Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et</p> +<p>Ste Flaminie de Clairmont— des maux d'yeux.</p> + +<p>S. Genou — de la goutte.</p> + </div> </div> + +<p>Dans le symbolisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, saint Georges et son +dragon figurent Hercule et l'Hydre; Apollon +porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest; +Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, +en N.-D. des Sept Douleurs; Jupiter Ammon, +dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait +Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; +Sainte Éligie protège Anvers; S. Marc, Venise; +S. Wenceslas, la Bohême. Même race, +même psychologie, même religion; cela est invincible. +Au temps de la ferveur républicaine, +on offrit des bouquets à la Marianne de la place +de la République; pour exister dans l'âme du +peuple, elle avait dû se diviniser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Sur cette question M. Gaidoz, directeur de <i>Mèlusine</i>, est +l'homme du monde le mieux documenté.</p></blockquote> + +<p>Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens +temples païens qui, dans leurs noms nouveaux, +laissent lire leur généalogie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>:</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p class="mid"><b>Temples</b></p> +Jupiter Feretrius<br> +La Bonne Déesse<br> +Apollon Capitolin<br> +Isis (au cirque de Flaminius)<br> +Minerve<br> +Vesta<br> +Romulus et Remus<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p class="mid"><b>Eglises</b></p> +In Ara Coeli.<br> +Ste-Marie Aventine.<br> +Ste-Marie du Capitole.<br> +Sancta Maria in Equirio.<br> +Ste-Marie sur la Minerve<br> +N.-D. du Soleil.<br> +S. Côme et S. Damien<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très +sûrs, dans la <i>Lettre écrite de Rome</i>, de Conyers Middleton +Amsterdam, 1764.</p></blockquote> + +<p>Les chaires en marbre de certaines églises de +Rome sont des baignoires qui viennent de Dioclétien; +dans la cathédrale de Naples, les fonts +baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne +cuve de basalte ornée de très beaux bas-reliefs +où se lit l'histoire de Bacchus<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Près de Monteleone, +une Ariane mutilée, dressée près d'une +fontaine, est vénérée sous le vocable de <i>Santa +Venere</i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; les femmes invoquent son secours +en de «certaines circonstances» que le révérend +n'ose préciser, mais qui doivent être à la fois la +stérilité et les peines de coeur. Dans le voisinage +il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La +plus ancienne église bâtie à Naples remplaça un +temple dédié à Artemis; c'est la Madone qui assuma +toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, +où elle succéda à Vénus Euplua, nom qui +correspond exactement à N.-D. des Flots.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p><i>Paganism in the Roman Church</i>, by the Rev. Th. Trede, +pastor of the evangelical church of Naples (<i>The Open Court</i>, +June 1899). Ce révérend continue, mais avec une bonne humeur +ironique et attristée, le travail des <i>Conformités</i>. On ne saurait +trop encourager ces sortes de travaux; dirigés contre le romanisme +populaire, ils en sont la plus utile et la plus belle apologie. +Nous utilisons la charmante étude de M. Trede.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.</p></blockquote> + +<p>Divinisé par Adrien pour qui il était mort, +Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu +populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour +son maître, a pris la place du favori de l'empereur. +Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point +l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions +opposées; elles sont souvent contradictoires. +Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec +une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala, +l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce +rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne +sibylle, et vraiment ici la naïveté confine +à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel</p> + + + +<p>qui s'est substitué à Calchas dans le même office. +Le Mont Cassin jadis fréquenté par Apollon Python +sert maintenant de retraite à S. Martin, autre +tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse +continue au peuple les soins qu'il recevait jadis +de Minerva Medica. En général, comme l'a démontré +M. Marignan<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, les pèlerinages aux tombeaux +des saints sont la continuation directe des +pratiques du culte d'Esculape; mais par la force +du principe d'utilité, sans lequel aucune religion +ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape +furent guérisseurs et, d'autre part, c'est la Vierge +Marie qui, très fréquemment, a succédé à ces divinités +bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le +peuple a retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, +la pitié des Asclépiades<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p><i>La Médecine dans l'église au</i> <span class="sc">VI</span>e <i>siècle</i>; Paris, Picard, 1887.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Cf. la préface des <i>Mimes</i> d'Hérondas, trad. de P. Quillard; +Paris, <i>Mercure de France</i>, 1900.</p></blockquote> + +<p>Il y avait, au sommet du mont Vergine, près +de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne +Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante +mille pèlerins qui gravissent tous les ans +à la Pentecôte la colline sacrée.</p> + +<p>Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les +pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre +parmi toute la colonie grecque qui y venait en +pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les +Romains, Héro devint Juno Lucina et au <span class="sc">V</span>e +siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie. +Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient +respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont +Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées; +elle a pris un nom de madone, il est vrai; +les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes +et belles, se plier à la mode.</p> + +<p>On a donné tous ces détails pour fixer les idées +et pour faire réfléchir. Ils valent bien une dissertation +méthodique. Comme il s'agit d'insinuer +et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas +le dessein d'insister ni conférer les cérémoniaux, +les moeurs, les usages, ni de rappeler par exemple +que la coutume d'injurier les saints est une +tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter +et, à Rhodes, Héraclès, et que le cardinal +Bellarmin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a> constate que de son temps les fidèles +ne craignaient pas de conspuer la Sainte +Vierge, <i>et blasphemando</i> meretricem <i>appellare +non timent</i>. Les parallèles se gâtent quand on +multiplie les détails et les points de comparaison. +Cela donne au scepticisme le temps de se retourner +et de préparer ses arguments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p><i>Traité de l'art de bien mourir</i>, t. III.</p></blockquote> + +<p>Comme les langues, les religions se sont systématisées +et localisées, selon une logique que la +science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni +réformer, ni diriger.</p> + +<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur la +barbarie a une tendance au protestantisme;</p> + +<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur le +romanisme a une tendance au catholicisme.</p> + +<p>Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids +dans une civilisation antérieure; ici, il a été +résorbé par une civilisation puissante.</p> + +<p>Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette +théorie n'y est contredite que par l'existence de +quelques îlots; mais nul doute que les histoires +particulières ne les fassent rentrer dans l'explication +générale.</p> + +<p>On comprendrait de même la séparation de +l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe, +celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme +sectaire toujours bouillonnant, toujours +prêt à enfoncer la porte de l'autorité.</p> + +<p>Le catholicisme grec s'est propagé en pays de +domination romaine ou byzantine; la religion +orthodoxe s'est implantée chez des barbares.</p> + +<p>La France, qui n'est pas une terre latine, est +une terre romanisée; elle ne peut garder son +originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire +païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. +Mais elle ne peut pas plus devenir protestante +qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. +C'est là un état de fait invincible et ironique contre +lequel se buteront éternellement les convertisseurs. +Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement +aux fumées de leur morale lourde +l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté +de la vie.</p> + +<p>Si on néglige les formes passagères et locales, +on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, +la religion populaire, éternelle et immuable +comme le sentiment humain lui-même. Ce qui +s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire +la manière d'interpréter ou de nier les symboles; +mais ceci se passe en des têtes qui vraiment +n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles +discutent. La vraie religion est matière à croyance +et non à controverses. Elle est matière à expériences, +mais non à démonstrations historiques +ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils, +oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à +Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une +pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité +doit être écartée des études religieuses, et même +de vérité relative. Une religion est utile et elle +vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est +une forme de la thérapeutique; mais elle va plus +loin et guérit des maux plus obscurs et avec des +moyens plus naïfs que la médecine naturelle. +Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle +des âmes simples; et cela est très beau. Tous +les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est +utile à un homme sans nuire aux autres hommes +n'est jamais mauvais.</p> + +<p>Railler la superstition religieuse ou la maudire, +c'est avouer que l'on fait partie d'une secte, +au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus +des psychologies moyennes on regarde +comme des faits du même ordre le <i>Pater Noster</i> +et l'<i>Oraison à Sainte Apolline contre le mal +de dents</i>. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. +Il faut s'accommoder de cela et ne pas +essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après +avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il +n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre +homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet +avait dans sa poche et suppute s'ils étaient +de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle +est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes +de cette importance que se rapportent toutes les +batailles religieuses; ou de quels joyaux était +l'aigrette de la Huppe?</p> + +<p>Le catholicisme populaire a regagné dans le +champ bariolé de la superstition tout le terrain +qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence +triste de la Réforme. Toute une mythologie +fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la +poésie le prestige des légendes grecques; mais +elle n'en est que meilleure pour la science, étant +moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de +l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des +inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur +la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, +mais sans prendre garde que depuis soixante +ans, et moins, une et peut-être deux trinités +nouvelles, enchevêtrées les unes dans les +autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu +même de ceux qui les ont créées par le zèle +inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de +nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y +aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine +des divinités. Et cependant le présent explique +merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux +aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui +n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne +fut pas davantage aux siècles antérieurs. On +n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre +dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les +uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins +des lumières; les autres se tournent, éternels +ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi +ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce +qui n'est, en somme, que la coordination logique +de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec +gravité le lendemain des jours qu'ils auront +oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir! +Comme si le futur pouvait être perçu en tant que +futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors +du présent, de la minute même où la sensation +nous avertit de notre existence!</p> + +<p>On a fait des livres sur la religion et même +sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions +gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait +un avenir de science et de philosophie, de liberté +intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les +copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph. +L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne +l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des +Augures.</p> + +<p>Mai 1900</p> +<br><br> + + + +<h2>VI</h2> + + + + +<h2>LA MORALE DE L'AMOUR</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Quelques médecins ont proposé très sérieusement, +au nom de la science, au nom de la vertu, +au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant +dans la promiscuité la plus triste), de considérer +comme un délit tout acte sexuel perpétré +en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>, +entre autres, et le désir de M. Féré, +auteurs tous les deux de dissertations plutôt +provocatrices. Les ouvrages de ces éminents +docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures +secrètes les surannés manuels des confesseurs +et les piquantes dissertations <i>in sexto</i> qui +charmèrent tant de collégiens; ils ont même +chassé du tiroir, tel est le prestige de la science! +les petits livres grivois qui firent la fortune et +la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils +sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à +peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque +tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je +n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque +chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait +un homme qui a vécu et qui a regardé la +vie des autres hommes. Il y a quelques années, +on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un +certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet +galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et +cela parut ridicule, car les plus fortes révélations +du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et +avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori +dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de +suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux +derniers siècles, la littérature grave est peu abondante +sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique +des libraires voués à la place de Grève, +c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait +aux curiosités; c'est aussi que la sodomie +était tenue pour un crime capital et que le saphisme, +au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents +le passe-temps naturel des filles sages. +Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la +galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté +provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos +la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un +commerce innocent», et de tels jeux on raillait +la «joie imparfaite»<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, et les «secrétaires des +demoiselles» donnent pour ces petites intrigues +des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation, +en devenant démocratique, s'est mise à +tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par +des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler +devant le catéchisme que les aristocraties de +jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. +C'est ainsi qu'il s'est formé une morale +sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement, +puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, +des questions que l'humanité a depuis longtemps +résolues à son profit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p><i>L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales</i>, p. 215.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p><i>Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon +et parlant à sa compagne.</i> Cette pièce se trouve dans plusieurs +<i>Recueils</i> du temps.</p></blockquote> + +<p>«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour +de la santé et l'impuissance de manger +beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes +mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera +un terme moins honnête. Et on devrait +peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini +les nuances relatives d'une maxime diététique +qui aurait fondé une nouvelle philosophie, +si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux +vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à +toutes les autres; car il y a un impératif physiologique +et nous n'avons de moyen de lui résister +que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre +en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un +signe de décadence organique; l'impuissance de +manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité +de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence. +On s'imagine généralement que les hommes +chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle +tyrannie; la continence du clergé est pour les +femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les +femmes se trompent; non pas qu'elles estiment +trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et +cela ne leur est pas particulier, elles prennent +ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes +tels qu'ils se posent dans le thème d'une +bonne logique.</p> + +<p>L'homme qui, de son plein gré, se voue à la +continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité. +Et la femme qui entre volontairement dans un +couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. +Leur chasteté est un état physiologique et +qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de +vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a +ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est +que morbide, le désir se résout en acte. Cela est +particulièrement impérieux dans la sexualité; +l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant +mu par aucune idée religieuse, parle ici +comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu +continent, les pollutions nocturnes constituent +une sauvegarde contre la turbulence +sexuelle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation +vertueuse ou de la vertu forcée; la +vertu physiologique, celle qui est la conséquence +légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du +moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment +qu'en conformité avec sa propre nature; +les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après +les ordres d'une morale extérieure à leur vérité +personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis +les plus saugrenus. Il nous reste à nous +demander si, quand on punira de la prison (ou, +qui sait, de la mort, car aux grands maux les +grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, +il sera permis de se complaire avec le succube. +C'est une question que traitent très sérieusement +les casuistes, et quelques-uns sont indulgents +aux plaisirs qui nous viennent en songe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p><i>L'Instinct sexuel; évolution et dissolution</i>, p. 301.</p></blockquote> + +<p>La science, qui ne devrait être que la constatation +des faits et la recherche des causes, en est +arrivée, par impuissance de faire son devoir, à +la période législatrice. L'amour libre engendre +des maux évidents et que nul ne dénie: une loi +contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi +contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, +ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues. +Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes +et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments? +Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle +pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on +point les animaux domestiques? Parmi les +paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, +ni atteints, même par la science sexuelle, +on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant +de soins à l'amélioration de la race des chiens et +des chevaux, quand on néglige sa propre race. +Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent +ingénieusement les idées, pensait aussi +que, la génération étant faite pour conserver +l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être +soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien +trouva dans la discipline de l'Église un +frein à sa logique; Campanella qui, quoique +moine et bon moine, prétend au droit de rédiger +des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, +est allé jusqu'au bout de la théorie. Son +organisation de l'amour est épouvantable et +curieuse; elle est moins dure et moins absurde +que celle de la tyrannie scientifique:</p> + +<p>«L'âge auquel on peut commencer à se livrer +au travail de la génération est fixé pour les femmes +à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et +un ans. Cette époque est encore reculée pour les +individus d'un tempérament froid; en revanche, +il est permis à plusieurs autres de voir avant +cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent +avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles +ou enceintes. Cette permission leur est accordée, +de crainte qu'ils ne satisfassent leurs +passions par des moyens contre nature; des +maîtresses matrones et des maîtres vieillards +pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un +tempérament plus ardent stimule davantage. +Les jeunes gens confient en secret leurs désirs +à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer +à la fougue que montrent les adultes dans les +jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à +cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement +préposé à la génération, et qui est un +très habile médecin dépendant immédiatement +du triumvir Amour... Dans les jeux publics, +hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement, +à la manière des Lacédémoniens, et les +magistrats voient quels sont ceux qui, par leur +conformation, doivent être plus ou moins aptes +aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent +réciproquement le mieux. C'est après +s'être baignés et seulement toutes les trois nuits +qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les +femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des +hommes grands et bien constitués; les femmes +qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes +secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à +des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments +se fondent et qu'ils produisent une race +bien constituée... L'homme et la femme dorment +dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de +l'union; une matrone vient ouvrir les deux +portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin +décident quelle est l'heure la plus propice<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.» +L'astrologue donne à ce programme érotique +un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue +manque au projet de loi de M. Ribbing, +mais on y verrait sans surprise la matrone, qui +préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait +sa réhabilitation que de tenir désormais la +chandelle conjugale et de donner aux époux, +sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p><i>La Cité du Soleil</i>; trad. de J. Rosset, p. 181, <i>Oeuvres +choisies de Campanella</i>. Paris, 1847.</p></blockquote> + +<p>On aurait pu aussi bien citer Platon, <i>République, +V</i>, que Campanella suit d'assez près, +mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, +en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le +rêveur du <span class="sc">XVII</span>e siècle. L'absence de psychologie +sérieuse, de sages observations scientifiques, +donne à toute cette philosophie politique de jadis +un air décidément enfantin. Les esprits politiques +de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, +par exemple, ont cet air enfantin, à +cause de leur croyance, d'origine religieuse, +qu'on peut changer la nature humaine, en changeant +les lois humaines. Ils brident le cheval +par la queue avec un entêtement doux. Comme +Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX +de cette même <i>République</i>, où il considère l'histoire +pour en tirer une philosophie! Là il travaille +sur des faits réels et non plus sur des faits +créés par sa logique ou celle de Lycurgue. +Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du +Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: +«Qui connaît Platon le retrouve partout dans +les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, +de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» +Non, c'est ici le coin des utopistes; +disons: ces grands enfants.</p> + +<p>Plus heureux que Platon et que Campanella, +les législateurs modernes de l'amour ouvrent +une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances +d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière +tyrannique des démocraties! Il est naturel que +si le pouvoir est aux mains des faibles les lois +tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une +certaine conscience de son incapacité à se conduire et +il est assez probable qu'il accepterait +avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait +de se soûler, une loi qui le protégerait +contre la syphilis. La tendance moderne est de +faire deux parts des libertés humaines; après +qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible +de supprimer, les autres subiront une réglementation +rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer +une loi contre l'amour? Mais, répond +M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans +talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité +dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». +C'est un principe, cela, et il commence +à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, +cependant, car les théories individualistes fournissent +pour le détruire assez d'arguments connus +et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui +qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand +Auguste Comte en fit la base de son système +social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il +s'agissait de créer une humanité heureuse avec +des hommes dont on aurait détruit le bonheur +individuel. La critique est bonne, puisqu'elle +s'attaque directement à l'idée même. On peut la +préciser.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>L'homme est une colonie animale douée d'un +système nerveux central, d'un centre de conscience +et d'action, au moins illusionnel. La +société est une colonie animale sans système +nerveux central. La conscience d'un peuple, la +conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit +toujours d'une conscience particulière à laquelle +par imitation s'agrègent les consciences éparses; +mais la loi de l'unisson est fort loin d'être +absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, +les divergences qui se taisent ou qui +n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par +un assentiment qui paraît unanime. Les hommes +sont très souvent dupes des métaphores qu'ils +ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, +on la pousse un peu, une transformation +s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France. +L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, +voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette, +une personne humaine vivante et vraie, +la France, et nous sommes dupes: car tous les +raisonnements qui agréaient à notre logique, +appliqués au corps humain, nous allons les +répéter avec innocence sur un être fictif et qui, +en tant que matière à dissection psychologique, +ne peut être sérieusement comparé à rien. Un +homme est un homme, un pays est un pays. Si +on n'en revient pas là après quelques figures, on +n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise +littérature<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>La comparaison de l'organisme social au corps humain, +c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase +de la <i>République, V</i>: + +<p>«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de +la société, et nous avons comparé en ce point une république +bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en +commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»</p></blockquote> + +<p>Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, +société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision, +on y trouve toujours pour élément essentiel +l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, +que les sociologues s'appliquent à +méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont +laborieusement créé, ils font tenir tous les +hommes dans les poches de sa houppelande, et +le monstre les dévore un à un, comme fait des +boeufs, des moutons et des moines le père de +Pantagruel, selon les images de Gustave Doré. +L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, +étant la condition même de l'existence du monde. +Le monde, qui est créé par lui, est encore créé +pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme, +dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables +et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon +ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est +utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser +les termes, si l'on ne veut être tenu pour +un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité +est dans l'homme et non dans la société; il +s'agit de moi, et de moi seul, même quand je +refuse de me séparer du groupe social. Le véritable +ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; +au moment qu'un homme se fortifie et se grandit, +il assure par cela même la santé et la puissance +de la république.</p> + +<p>L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses +qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action +elle s'exprime ainsi: négation d'un bien +connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce +que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive; +on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice +en autrui et souvent le mal que nous assumons +sera pour notre favori un mal plus grand +encore.</p> + +<p>Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient +dû, pour leur bonheur éternel, être violentées, +et combien ont pâti de la réserve trop +noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement +de jeunes filles chrétiennes élevées +au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable +traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile +juif! Si une société ne peut vivre sans +la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais +si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La +force a les droits de la force; elle les outrepasse +en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés +de vertu comme des pièges cachés sous +des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas +un acte spontané d'amour, s'il est imposé par +un catéchisme ou un code, est un des crimes les +plus révoltants que l'homme puisse commettre +contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un +homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, +il ne change de caractère que pour s'aggraver. +C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir +pour assurer la joie ou le repos d'un être que +l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un +acte égoïste; parce que complaire à un autre +soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici +nous sommes dans la règle naturelle et dans la +logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur +de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu +ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, +de l'un des mots du dictionnaire? Quelle +valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les +esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice +est toujours volontaire, puisqu'il implique au +moins le consentement du martyr. Lors donc +que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs +plaisirs personnels à la prospérité de la société, +on leur demande d'agir en esclaves, de remettre +aux lois le gouvernement de leurs sensations, la +direction de leurs gestes, le maniement général +de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau +avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices +et la troupe des neutres sacrifiés, sous +prétexte de bien général, à une utilité qui n'a +même plus aucun rapport avec la conservation +de l'espèce.</p> + +<p>Le droit d'une législature médicale à réglementer +l'amour pourrait être très étendu; car +quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas +inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait +la castration comme châtiment des criminels. +Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient, +non plus aux seuls délinquants, mais +à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de +supprimer en quelques générations les diathèses +transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie +sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? +Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit +seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est +la morale actuelle,» de réduire l'amour à des +actes conjugaux, de faire enfin régner la loi +mosaïque dont les hommes ne connaissent pas +encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé +cet effort original, s'arrête et doute; non de +lui-même, mais de la possibilité de réaliser son +idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations +piquantes sur l'état présent des moeurs et +aussi sur la nature humaine. On y suppléera. +L'utopiste est un type fort bien connu et que +l'on peut dépecer de souvenir.</p> + +<p>Il y a deux manières de vivre: dans la sensation +et dans l'abstraction. L'utopiste, même +homme de science, même excellent observateur +de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser +ses idées, tout contact avec la réalité. +Voyant, par exemple, que la prostitution sévit +dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement: +la prostitution est un fait social, et +lié à une certaine forme de la société. Construisez +une société où toutes les filles seront mariées +à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées. +Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance. +Cependant, si l'on insinuait que la prostitution +est un fait humain, avant d'être un fait +social, on arriverait sans doute, par d'analogues +déductions, à prouver que toutes les sociétés, +quelles soient-elles, et même ordonnées selon +les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront +des prostituées, et toutes en nombre à peu +près égal. La prostitution changera de forme sociale +selon la forme de la société, elle ne changera +que de forme. Aucunes lois n'empêcheront +ni une femme bavarde de parler, ni une femme +lascive de chercher des amants. On pourrait objecter +que les prostituées ne font pas l'amour par +plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent +et sous trop de formes peu plaisantes pour elles; +mais au début de sa carrière une prostituée a +presque toujours été la victime de son tempérament, +de ses curiosités vicieuses, de son goût +pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils +l'ordre des réactions dans un système +nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne +jouent innocemment sur les mots, ils conviendront, +et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, +que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas +le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage, +appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne +lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement +en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité? +Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies +vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? +Peut-être cependant les utopistes croient-ils que +dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela +dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains +appliquaient, en matière d'adultère, la +peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer. +Parfois des hommes, même lâches, préfèrent +la mort à certaines tristesses: on se suicidera +beaucoup dans le paradis des législateurs +de l'amour.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quelle est la morale de l'amour?</p> + +<p>Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages +sociaux, dont les codes, pour être sages, ne +doivent être que la rédaction; mais dans tous +les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche +aux manifestations sexuelles, se confond avec +la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés, +est peut-être hypothétique: si elle n'a pas +d'application présente, puisque nous vivons sous +le joug d'une morale ennemie des instincts de +notre race, on se reportera, pour la comprendre, +à la glorieuse période de l'empire romain, aux +siècles calomniés par les démagogues chrétiens, +ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de +François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, +est du domaine privé; et il a tous les droits, +précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct +par excellence<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. C'est ce que reconnaissent +implicitement même les moralistes de la +science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est +vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» +des menaces contre la vie, contre les moyens que +choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle! +Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est +une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; +la raison n'est là qu'une spectatrice +qui compte et catalogue des attitudes que son +essence même lui interdit de comprendre. Le +peuple, oui le peuple du <span class="sc">XIX</span>e siècle (ou du <span class="sc">XX</span>e siècle), +qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit +«le succès»<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, n'est pas sans croire que la +Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance +du phénomène. Nos décrets contre +l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion +au peuple de la science, mais non aux véritables +observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser +un rôle déjà difficile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux +qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces +vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius +(<i>Colloquium VII, Fescennini</i>): «Honestatem qui quaerit +in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.</p></blockquote> + +<p>Cependant on peut obtenir les déviations. +En séparant les sexes et en les tassant dans +des lieux clos à l'époque de la première effervescence +génitale, on obtient à coup sûr la sodomie +et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà +ces tendances dans les couvents de Vestales et +les collèges de Galles; nous avons singulièrement +perfectionné leurs institutions avec nos casernes, +nos internats. Il est certain que la personne +qui choisit de passer exclusivement sa vie avec +des personnes de son propre sexe traduit par +cela même des tendances particulières qui doivent +être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de +favoriser et même de faire éclore ces vocations, +et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être +sans mesurer la conséquence de leurs désirs, +demandent des réglementations qui aboutiraient +nécessairement au même résultat?</p> + +<p>Toute atteinte à la liberté de l'amour est une +protection accordée au vice. Quand on barre un +fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, +elle déraille. Buffon avait une belette qui, +privée de compagnie vivante, assaillait une femelle +empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, +par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux +qui affichent une plus grande sévérité de +moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés +ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup +plus fréquent, par ce que les théologiens appellent +doucement <i>mollities</i>. Il sera plus à propos +de rechercher d'où vient la férocité du moralisme +moderne contre l'amour, et d'abord, car elle +n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause +on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.</p> + +<p>Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu +entre la virginité et la débauche; et le mariage +n'est qu'un <i>remedium amoris</i> accordé par +la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint +Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste +que Spinoza. Ces deux illustres Juifs +ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam +concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. +Saint Paul avait désigné d'avance le philactère +à cette démangeaison, le mariage. Il ne +le concède que comme antidote au libertinage; +à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin +ecclésiastique <i>fornicatio</i> ne rend que d'une +façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire +l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant +conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; +cela vaut mieux que d'aller voir les +filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la +famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme +païen n'avait su entourer de phrases sensuelles +la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église +substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove +du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes +mystiques commentèrent à l'envi saint Paul +dont ils réussirent à exagérer encore le mépris +pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil +de chameau, et que rien ne préparait à la littérature +et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. +Qui n'a été choqué de la comparaison dont +il use pour flétrir les raffinements sexuels, les +appelant des pratiques <i>more bestiarum</i>, alors +que le propre de l'animal est précisément de ne +demander à la copulation que la satisfaction +rapide d'un désir inconscient. Les inversions de +l'instinct sont rares chez les animaux en liberté +et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>. +L'apôtre n'usait donc que d'un de ces +grossiers lieux communs qui n'ont même pas le +mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. +Que de fois cependant cette allusion fut-elle +répétée par ceux qui feignent de croire que +les inventions de l'homme dans la volupté sont +méprisables! La franchise de saint Paul accrue +par le ton arrogant de ses commentateurs eut du +moins cet heureux résultat de faire condamner +dans leur ensemble, mais non dans leur détail, +les pratiques sexuelles. La règle des mystiques +est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions +où devaient plus tard se complaire les casuistes, +en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut +de goût, d'une science de bon aloi et puisée, +quoique pas toujours, aux sources de la réalité. +De ce dédain il résulta une certaine liberté de +moeurs. Bien des amusements parurent permis +à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la +littérature du moyen âge témoigne de cette aisance +dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, +la religion n'est plus qu'une tradition formelle +dont l'influence est nulle sur la sensibilité; +et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, +comme on le saurait si on avait recueilli +avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne +sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes +scolastiques. L'amour ne s'embarrasse +d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans +l'innocuité des rapports sexuels.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage +de M. Féré.</p></blockquote> + +<p>Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais +été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: +l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.</p> + +<p>L'état de l'humanité en Europe depuis les +temps fabuleux jusqu'aux premières années du +<span class="sc">XVI</span>e siècle correspond à ce qu'on appellerait, en +termes d'allégorie, l'innocence du monde; de +Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que +l'on se figure une société où l'amour, en quelque +condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais +de graves conséquences morbides; où les +baisers les plus profonds n'entraînent guère plus +de dangers physiques que les caresses maternelles +ou les manifestations de l'amitié; elle différera +de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile +de la concevoir, car les désirs charnels y +évoluent librement selon leur force naturelle, +sans peur et sans pudeur. Le mot <i>pudor</i> n'a pas +du tout le même sens en latin et dans nos langues +modernes; là, il se traduit par honneur, +convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement +devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. +Avant la syphilis, le baiser sur la +bouche est une salutation; il disparaît devant la +tare des muqueuses: les femmes présentent le front +si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; +puis les deux sexes s'éloignent encore d'un +pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il +faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent +avec défiance. La syphilis a détruit, non +pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il +est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y +a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme +la peur de l'enfer; ce que les religions les plus +menaçantes n'avaient réussi que temporairement +un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.</p> + +<p>C'est par la syphilis que les historiens qui +voudront faire l'histoire de la morale de l'amour +la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand +désarroi dans les moeurs:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum</p> +<p class="i2"> Contagemque alio non usquam tempore visam,</p> + </div> </div> + +<p>dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin +et de poète les premières horreurs du mal +nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante +universelle; on se crut à la fin de l'amour +et à la fin du monde.</p> + +<p>Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, +mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes +de la science appellent assez justement la promiscuité; +la peur d'un mal physique immédiat +et évident opéra entre les deux sexes une disjonction +qui a survécu à la période aiguë du mal. +La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la +syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent +dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle +morale leur fut nécessaire. La vieille opposition +entre la virginité et la turpitude, basée sur des +conceptions purement théologiques, disparut; +tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité +n'étant pas moins dangereuse, de son côté, +par ses conséquences négatives, il fallut trouver +un compromis. L'instinct social, d'accord, et +d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les +conclusions futures des hygiénistes, plaça ce +compromis dans le mariage, qui se trouva tout à +coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela +n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises +moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra +la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des +filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment +à changer en minauderies pudiques la mimique +de la peur; peu à peu elles se dupèrent +sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, +et vint un moment où la chasteté des femmes +fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la +religion ou à une sorte de divinité occulte, à on +ne sait quel raffinement sentimental.</p> + +<p>Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle +agit toujours à notre insu. Il est de tradition +administrative d'encourager les musées de figures +de cire qui détaillent les conséquences de la +promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se +vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent +si âprement les images sensuelles. La +syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, +belle de sa pleine nudité, est condamnée parce +qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré +comme dangereux.</p> + +<p>Cette manière de voir serait défendable si on +ne faisait pas intervenir dans la question la force +brutale des lois; si la parole seule se chargeait +de persuader une morale que son utilité pourrait +défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne +licence d'avant la syphilis ne sera pas +rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le +mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais +par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre +même de jouer avec le feu; la prudence se conseille +et ne doit pas s'imposer.</p> + +<p>De ce que la morale de l'amour a une origine +moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit +pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre +à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. +Des accidents, même d'importance +extraordinaire, ne sont que des accidents. Il +faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de +l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, +loin de s'arrêter aux phénomènes de surface +et passagers. Il y a peu d'absolu dans les +sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, +hormis précisément les relations des sexes. +C'est que, là, on rencontre le coeur même de la +vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre +indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte +même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour +la raison, qui serait forcée d'y contempler un +effet identique à la cause qui la produit et aussi +puissant; elle ne doit pas intervenir. Non +que cela soit au-dessus de ses forces; mais si +elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations +de l'amour et les appliquer pour un +temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes +que les lois naturelles. Il faut aussi prendre +garde que des lois naturelles l'homme n'est pas +responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit +enfant; mais celles qu'il promulgue retombent +un jour non seulement sur sa chair, mais sur +son intelligence. Car tout se tient et l'aisance +intellectuelle est certainement liée à la liberté des +sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir +ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre +c'est ne comprendre rien. La littérature, +l'art, la philosophie, la science même et tous les +gestes humains où il y a de l'intelligence sont +dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de +Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; +les hommes y furent beaux comme des chevaux +de course et les femmes y marchaient nues drapées +de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes +et de la liberté de l'amour a donné au +monde moderne sa conscience intellectuelle.</p> + + +<p>Juillet 1900.</p> +<br><br> + + + +<h2>VII</h2> + +<h2>IRONIES ET PARADOXES</h2> + + + +<h3>I</h3> + +<h3>CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN</h3> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p>«... Quiconque raccourcit une route +est un bienfaiteur du public et de +chaque personne particulière qui a +occasion de voyager par là.»</p> + +<p><span class="sc">Jonathan Swift</span>,<br> + <i>Lettre d'avis àun jeune poète</i> (1720).</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, +de ma dernière lettre ne vous a pas découragé, +et, cette fois, vous me suppliez; les hochements +et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les +avivent et les précisent; croyant avoir besoin de +moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils +soient productifs, et des coups même ne vous +feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer +la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler, +comme un miel parfumé, de fructueux conseils:—je +l'avoue encore, un tel état d'esprit +m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un +bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. +Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois +féconde.</p> + + +<p class="mid">I</p> + +<p>Ayant déjà fait quelques études préparatoires +au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez +pas sans doute que le monde dans lequel +vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là +mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement. +Vous avez entendu dire que ce monde +n'est guère qu'une église de truands qui tient à +la fois de la maison de prostitution, de l'étable +à cochons et de la chambre de rhétorique; cette +opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas +à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau, +de solides bottes, d'imperméables gants et +un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni +les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la +neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on +y peut vivre tolérablement; il y a des séjours +plus dangereux; pour un homme intelligent et +pratique, il n'en est guère de plus recommandable +et où le placement d'une pacotille soit plus +rapide et plus rémunérateur.</p> + +<p class="mid">II</p> + +<p>De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire +en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni +argent, comme dans le commerce; ni étude, ni +talent, comme il était d'usage dans les anciennes +sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez +besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de +l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de +belles noix vertes et que le fermier soit occupé +loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son +blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton +court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir +à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne +s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; +des gens prétendent que cela est fort difficile, +«qu'il en reste toujours quelque chose»: oui, +cela est difficile, mais si vos doigts restaient +tachés, vous en seriez quitte pour porter des +gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander +cet usage.</p> + +<p>Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes +suivants, quelques autres notions touchant +la pacotille,—laquelle, en somme, se +composera de tout ce que vous pourrez voler +subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres +et aux ronces;—car je ne suppose pas +que vous possédiez naturellement autre chose +qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas, +vous ne m'auriez pas demandé de conseils et +vous n'en auriez pas besoin.</p> + + +<p class="mid">III</p> + +<p>Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme +est tout au plus digne d'un commerçant modeste. +Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la +haute industrie et prenez une devise plus relevée +et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir +à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en +deux parties, embrasse également le présent et +l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir +gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien +clairs, bien humains, bien modernes, en renferme +un troisième, ésotérique et merveilleux; +je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant: +la graisse est le commencement de la +gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la +gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple +de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent +comme vous, sans plus de génie, et avec +moins de bonne volonté,—mais, avec un sage +régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela +n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de +pauvres braves gens meurent de faim.</p> + +<p>Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire +en attendant le placement de votre pacotille, +je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le +chantage où les risques sont trop grands et qui +demandent, pour être maniés fructueusement, +une expérience des hommes que vous ne pouvez +avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, +et c'est là un principe dont je vous recommande +la méditation, mon cher ami, tout acte dont +l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, +un risque sérieux touchant la santé, la +liberté ou la réputation, doit être tenu pour +immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez +soigneusement cette parole dans votre coeur; +elle peut vous éviter bien des ennuis et vous +sauver du naufrage auquel sont sujets même des +gens de votre sorte.</p> + +<p>Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche +comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme +tout le monde, de parents mariés à la veille de +l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité +dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous +rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors +de ces circonstances heureuses, vous n'auriez +jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule +d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut +plus séduire un homme bien né; et même je ne +suis pas éloigné de croire que tous ces poètes +pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se +trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans +la nécessité de préférer la gloire au coffre et la +triste fréquentation des Muses à une solide installation +dans la vie. Ce qui me confirme dans +cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que +j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de +leur propre aveu, choisi la littérature comme on +choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement +par vocation: dénués, ils auraient évité +un état qui exige, pour être exercé avantageusement, +des capitaux. De ceux qui vivent sur le +Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds, +je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les +rencontrer dans le monde où vous devez évoluer; +c'est toute une littérature, l'Autre Littérature, +dont il est malséant même de parler.</p> + + +<p class="mid">IV</p> + +<p>Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et +variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du +succès, principalement parmi les modernes, car +jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; +à cette heure, le premier de ces mots n'a +plus aucune signification précise: il est encore +quelquefois le synonyme de succès dans la bouche +des libraires et des critiques, mais toujours +prononcé le second, lorsque la dépense en papier +a été assez considérable peur justifier une telle +hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc +d'abord les catalogues et marquez d'une croix +tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. +Au-dessous du quarantième mille, un roman +n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire—naturellement +proportionnelle au chiffre inscrit;—à +quinze, on peut lire un volume de vers; à +dix, un traité de métaphysique; un pamphlet +littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à +peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, +de mille soudains et vertigineux, de vogues +immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et +queue, car je ne vous crois pas homme à vous +accommoder de ces probes et lentes fortunes +qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, +afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement +votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes, +vous aurez découvert le point commun, le faîte +de convergence de tous les livres à succès de notre +époque: cette conquête assurée, fermez vos +tomes et mettez-vous au travail; vous avez le +diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière +mode. Ce point commun, je ne l'ai pas +cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je +resterais muet; il faut que vous entrepreniez +vous-même cette chasse dont le résultat vous +enrichira non seulement d'un mot de passe, +mais aussi d'une méthode.</p> + + +<p class="mid">V</p> + +<p>Vos doutes sur le style vous font le plus grand +honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des +jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes +les portes, ont gâché, par la puérile vanité du +style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, +l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu +(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas +écrire l'est bien davantage, quoique personne +n'en ait encore formulé les principes; c'est la +tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous +les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce +titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» +En voici la première règle: «N'employez jamais +une image qui ne soit journellement d'usage dans +le langage familier.» Toutes les autres règles +découlent de celle-là; bien observée, elle suffit +à préserver de «l'écriture» un homme de bon +sens et de bonne grâce.</p> + +<p>Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte +et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver +du premier coup à la non-écriture. Quelques +premiers livres écrits, quelques pages même, +déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, +après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre +tout d'un coup votre popularité. J'ai +vu la vente d'un roman sans aucun style coupée +net par un article où un journaliste affirmait: +«... livre très beau et d'une «écriture» neuve et +hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier +avait publié dans sa jeunesse un premier +livre qui autorisait jusqu'à un certain point de +telles plaisanteries. Que votre livre de début soit +donc bien franchement un livre sans style; qu'en +ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que +dans un pré, toutes les fleurs communes; que +toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu +qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu +tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. +Un roman où tout, jusqu'aux noms des +personnages, jusqu'à la nuance des tentures, +jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, +paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, +scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes +et consciences, où tout, dis-je, donnerait la +sensation de retrouver un chien perdu ou une +amante égarée! Qui nous fera ce roman-là? +Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, +d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, +mais pas au point que je les admire sans +réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. +Car vous comprenez sans doute que si je +bannis le style, j'exige la distinction; et davantage +encore, je veux que ce livre sans écriture, +sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» +qui séduise les plus difficiles et les plus +délicats.</p> + + +<p class="mid">VI</p> + +<p>En vous interdisant les idées, il est bien évident +que je ne pense qu'aux idées originales ou +assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les +idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous +le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le +temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs +les idées naissent spontanément de germes +promenés dans l'air et qui se posent sur le +terrain qui leur plaît et là poussent et se développent +et fleurissent naïvement, heureuses +d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures +précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer +l'inutile sable où le vent n'a déposé que +des graines aussitôt sèches et mortes; il vous +faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave, +volez! Les écrivains que vous dépouillerez le +plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs +immédiats. A peine à mi-chemin de la montée, +les bras occupés de pioches et de haches, tout +au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci, +peut-être, de se défendre; les voix ne sont +bien entendues que du sommet; s'ils crient +leurs cris mourront dans les broussailles: vous +pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.</p> + +<p>Un autre motif de choisir vos aînés les plus +proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues +seront mieux accueillies du public, qui n'y verra +pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop +fraîches; elles peuvent, par un coup de succès, +se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne +à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car +il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut +se mettre à table pendant que les autres peinent +dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai +même, quand vous serez entré dans +l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si +l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela +pourrait bien être cette troupe de voleurs que +vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste, +n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer +par les fenêtres.</p> + +<p>Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui +valent mieux que vous, n'arriveront que plus +tard ou peut-être jamais, vous prendrez une +importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air +de résumer honnêtement les talents divers que +vous aurez dérobés avec adresse et décision, et +les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront +comme un miracle. Tous sans doute ne seront +pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient +qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet +d'article facile et à la portée du peuple. Songez +toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois +fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins +qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.</p> + + +<p class="mid">VII</p> + +<p>Mais il faut prévoir le cas où la crainte de +manquer de jarret vous arrêterait au bas de la +montée: alors vous choisiriez un maître qui, +ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, +vous prendrait par la main, vous ferait +gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la +méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, +sachant que vous préférez toujours la +finesse à la force, et à la violence la ruse.</p> + +<p>Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus +moroses se laissent prendre à la pipée avec une +facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge +plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis +(il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de +tous côtés les secours d'une sympathie même +hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car +à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon +sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. +Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la +poussière et dans les crachats, et protégez-le +hardiment. Prononcez son panégyrique dans +une de ces petites revues où votre copie encore +humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez +pas à «remettre à sa place, qui est la première, +ce grand écrivain, victime des rancunes +de toute une génération». Si vous l'avez élu +parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le +résultat de votre petit travail sera très heureux +et très profitable. Dès votre première jeunesse +vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, +mais lucrative et en somme honorable, si +on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, +comme de telles accointances, le profit +bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, +comme ce vieil homme de lettres peut, du +jour au lendemain, se trouver fort déprécié au +jugement de la foule, votre maîtresse, soit par +de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés +trop malpropres, soit même par la stupide +complaisance qu'il aura montrée à votre égard, +soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où +votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors +vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec +véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite +ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même +d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il +faut, mais sans excès; et vous saurez garder +dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à +la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez +montré à la fois l'indépendance de votre jugement +et la tendresse de votre coeur.</p> + + +<p class="mid">VIII</p> + +<p>Répandez sur tous vos camarades, tous vos +confrères, tous les hommes de lettres en général, +les calomnies les plus turpides et les anecdotes +les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans +leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; +insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous +passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, +un peu mauvaise langue, et votre compagnie +sera recherchée par les journalistes,—ce qui est +toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, +est faite de petit échos multipliés qui ricochent +et redondent les uns sur les autres.</p> + +<p>Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez +banal, une véritable valeur: soit que vous parliez +à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement +salis par d'adroites paroles, soit +que vous leur écriviez, changez de ton, faites +volter votre cheval tête en queue, virez lof pour +lof, et donnez le change avec tant de candeur +que votre mauvaise foi ne puisse être un instant +soupçonnée. Cela est important. Le poète qui +tiendra, signée de votre main, une lettre où, +vaincu par l'évidence, vous confessez son doux +génie, refusera toujours de croire aux vilains +propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, +il les tiendra pour des menteurs et des +envieux, se brouillera avec eux peut-être, et +vous aurez toute liberté pour achever un travail +souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas +très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître +venait de dépecer devant moi avec une dextérité +vraiment répugnante me déclama avec exultation +une lettre où cet habile écorcheur lui caressait +l'épiderme avec les plumes de paon les plus +subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit +réfléchir.</p> + +<p>Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, +que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt +du livre, mais à l'importance de l'auteur. En +principe, le livre que vous venez de recevoir +doit toujours être le meilleur de tous ceux de la +même main, et l'auteur toujours en progrès sur +son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments +selon l'âge, la réputation, l'influence; +vous prendrez votre revanche en causant librement +avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez +à émietter une oeuvre sera d'autant plus +grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large +et résistante, elle donne mieux prise aux coups +de talon, et on peut danser dessus pendant +des nuits entières.</p> + +<p>Ne faites jamais de critique littéraire, hormis +le cas très particulier exposé dans mon septième +paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de +faire imprimer ses opinions; on est le maître de +celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on +est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la +porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous +teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, +usez de voie détournée et prenez pour +prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter +les critiques les plus absurdes, car ils ne +répondent pas et il est facile, en visant un artiste, +de blesser grièvement un littérateur qui +avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a +réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai +pas davantage d'obéir sans mûre réflexion +à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que +votre premier essai soit un coup d'éclat dans le +genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. +Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la +vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, +si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais +qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, +surtout si elles ont été conquises bravement +et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain +un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative +ne comporte pas des risques graves, et +vous savez que je suis inflexible sur la question +des risques. On acquiert bien des amis par vingt +déboulonnements exécutés avec soin, mais que +de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute +n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer +et vous faire de ses mains froides un terrible +collier de métal. A mon avis, les plus +beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, +surtout à une époque où l'opinion est +si divisée, où il est si facile de se faire condottière, +de recruter un parti et une armée. Comme +je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, +que vous pouvez toujours renier.</p> + +<p>La seconde partie du conseil de Swift me semble +au contraire très recommandable et franchement +je l'approuve de prohiber la louange. Cela est +mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en +illuminant les parties belles, en ménageant les +ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous +de leur valeur, et quand même vous eussiez monté +le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au +ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, +à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur +des âmes généreuses, le signe d'amitié que +vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous +auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, +et votre entreprise ne serait nullement +profitable.</p> + +<p class="mid">IX</p> + +<p>Quelles que soient votre force, vos armes et +votre insolence, vous aurez besoin de faire partie +d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin +d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, +agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion +que leur ambition, faites-vous inscrire à +tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus +redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des +relations contradictoires, vous connaîtrez de petits +secrets qui ne vous seront pas inutiles pour +vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt, +qui est de capter la confiance des belligérants +afin de les mieux trahir, le moment venu. +Sachez seulement que les Arrivistes sont fort +soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils +aux loups de Sibérie, manger résolument +l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un +bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence, +ils se jetteront sur vous et vous dévoreront +en commençant par les parties molles, +mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux +excréments, et on les admirera sur le boulevard, +fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à +vous de demeurer solide sur vos jambes, la main +sur votre épée et le visage plat comme une mer +hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une +attitude arrogante, ou seulement si, quand vous +passez, le public le regardait avec trop de complaisance, +n'hésitez pas à le faire tomber adroitement +le nez sur le pavé et à prendre aussitôt +la tête du troupeau, pendant que les autres +s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la +vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à +la réalisation future d'un plus grand bien.</p> + + +<p class="mid">X</p> + +<p>Vous aurez à prendre une attitude touchant +les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent +vers les femmes, ne faites pas étalage d'une +inclination trop commune pour qu'elle puisse +jamais attirer sur vous l'attention du monde. +Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques +des invertis, efforcez-vous d'acquérir +(cela est difficile) cette incroyable voix molle et +blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît +infailliblement dans les concerts humains: cela +vous sera utile, car, outre que ces gens forment +une secte très unie et assez puissante, la singularité +d'un tel cynisme doublera votre réputation, +si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, +suffira à vous mettre en bon rang parmi +les curiosités littéraires.</p> + +<p>Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût +à la mode, je vous conseillerais au contraire une +certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises +moeurs est incontestablement plus estimé +qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs; +la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination +d'une quantité de personnes retenues +seulement par la prudence ou par la lâcheté; +mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés, +les désirs reculent devant une certitude +trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme +de ce singulier revirement, et je vous engage à +la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de +feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on +se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource +de la sincérité.</p> + + +<p class="mid">XI</p> + +<p>Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. +Un louis donné à propos vous fera passer +pour un bon camarade, pour un homme dont il +y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de +bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi, +mais vous en serez quitte pour une dépense modérée, +si vous avez besoin de les ramener, car +ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux +avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois +au fond de son verre, comme une peau +de raisin, un lambeau de conscience; en cet état, +sa reconnaissance se traduira peut-être par un +de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux +réputations littéraires.</p> + +<p>Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui +présentent une chance de réclame, aux livres de +vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts, +mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez +le faire avec décence, de refuser la quittance +de recouvrement; en beaucoup de circonstances, +car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, +cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez +la faute sur le compte de la poste. J'ai connu +un jeune écrivain riche et économe qui, par ce +moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait +tous les ans plus de cent cinquante francs, +avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.</p> + +<p class="mid">XII</p> + +<p>N'adoptez pas un costume particulier, et si vous +laissez reproduire votre portrait, que cela soit +d'après un dessin très beau, mais très inexact: +il y a dans la vie bien des circonstances où il est +agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles. +Vous aurez encore le plaisir de tromper le +public et de duper les physionomistes.</p> + +<p>Pas plus que de costume distinct, vous n'avez +besoin d'une religion définie. Sur ce point, +comme généralement sur tous les autres, à moins +que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez +l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde. +Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter +les chrétiens et de mépriser votre race, +de feindre une conversion imminente afin de profiter +des avances et des craintes des deux partis; +aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: +d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans +le monde littéraire, que d'avouer une conviction +religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt +de la question des tirages et des passes, +devenez une autorité en cette matière, qui est +comme la pierre de touche du véritable écrivain.</p> + +<p>La politique vous sera un peu moins indifférente. +Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui +le seul parti qui puisse, sans ironie, +promettre à un jeune homme, pour ses vieux +jours, un siège de sénateur.</p> + + +<p class="mid">XIII</p> + +<p>Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être +absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous +confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque +idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez +que le jour où vous serez assez fort pour braver +toute réclamation. Ce système est utile quand il +s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose +que sur un mot ou une situation qui feront +tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.</p> + +<p>Quand vous démarquerez un confrère, citez +son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre +et le public croit que tout l'article est de vous, +moins une phrase, choisie exprès parmi les plus +insignifiantes.</p> + +<p>N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez +soigneusement celles qu'on vous adressera; les +écritures sont souvent mal déguisées, un hasard +peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez +de même tous les petits papiers par quoi on +peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion. +Plusieurs journalistes ne doivent qu'à +cette persévérance la situation, inexplicable autrement, +qu'ils tiennent dans la presse.</p> + +<p>Des gens hardis recommandent cette ruse: se +faire introduire comme secrétaire chez un homme +influent, et là, tout en acceptant les ordinaires +obédiences: promener les enfants, sortir le +chien à l'heure de son besoin, allumer le feu, +aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs +autres besognes qui préparent merveilleusement +à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour +que le maître est malade, à rédiger son article, +peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un +jour aller dire la vérité au directeur du journal. +J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car +c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur +pour un journal et pour le public.</p> + +<p>Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que +je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets +aux méditations de votre esprit précoce. +Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés +ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut +pour arriver, mais j'espère que cette petite collection +de principes ne sera pas la moindre de +vos armes.</p> + +<p>Septembre 1896.</p> +<br><br> + +<h2>II</h2> + +<h2>DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE<br> +L'IDÉALISME</h2> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p>Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.<br> +Ovide, <i>Métam.,</i> III, 430.</p> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<h3><i>INTRODUCTION</i></h3> + +<p>Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes +sur la valeur, non point philosophique, mais +morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré +des méditations assidues, triompher de mes +hésitations par la méthode de la logique directe. +Et bien au contraire; poussée à son extrême, la +théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, +pratiquement, au néronisme ou au fakirisme, +selon qu'elle évolue en des intelligences actives +ou en des intelligences passives; socialement +(comme je l'ai noté antérieurement)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, au despotisme +ou à l'anarchie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>V. L'Idéalisme, pp. 16-17.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, <i>l'Ile de la liberté +(Echo de Paris</i>, juillet 1892).</p></blockquote> + +<p>Or, sans être pourtant le disciple de la prudence +philosophique qui, arrivée au croisement +de deux routes, s'assied et se demande: vers +quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, +quand je me serai bien reposée? je me suis assis, +comme elle, au croisement des deux routes, et, +ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune +des routes frayées, et de m'en aller à travers +champs.</p> + +<p>En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, +ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,—car +elles pouvaient être nécessaires et inéluctables—j'ai +songé que peut-être elles n'étaient +ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique, +soit en politique, soit relativement à notre +conduite privée dans la vie, lorsque, mus par +l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, +nous souhaitons de mettre notre vie d'accord +avec nos principes.</p> + +<p>(Il serait si simple de mettre nos principes +d'accord avec notre vie.)</p> + +<p>On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, +que je me contredis; mais les jugements, +quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de +la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, +aller tout droit, comme une balle (tout +droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la +droite voie de la logique, est plutôt le fait des +esprits simples,—je ne dirai pas médiocres, ce +qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes +allemands<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a> n'a été purement logique: +ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni +Fichte, prônant le patriotisme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, ni Schopenhauer +dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires +antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme +Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après +le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il +profère le «Rendez à César...». Logiquement, il +devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume, +qui n'est pas de ce monde, et César comme +le reste.» Mais en prononçant cette négation: +«pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et +il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» +devaient nécessairement avoir ses disciples, les +hommes de bonne volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p>Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait +chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72: </b><a href="#footnotetag72">(retour) </a><p><i>Discours à la nation allemande.</i></p></blockquote> + +<p>Revenons à la pathologie de l'idéalisme.</p> + +<p>Négligeant provisoirement les conséquences +sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire, +je ne veux alléguer qu'un néronisme de +dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; +et même, pour simplifier l'enquête, laissons +encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira +d'avoir à faire la critique du néronisme mental, +plus clairement appelé le narcissisme.</p> + +<p>Narcisse,</p> + +<blockquote><p> +Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo, +</p></blockquote> + +<p>et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: +Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie +dans les quinze syllabes de son vers élégant<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73: </b><a href="#footnotetag73">(retour) </a><p>Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; +ils sont la fontaine scellée ou le <i>hortus conclusus</i>. On passe devant +la source dormante sans même désirer y boire une gorgée +d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir +le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux +rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la <i>Belle et la +Bête</i>, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec +plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était +pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier +disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien +écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous +apprennent rien d'important.»</p></blockquote> + +<p>Mais il faut reprendre les choses de plus haut +et redire, hélas! afin d'être clair, des choses +mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité: +les hommes sont si crédules à la négation +que la vérité leur semble un conte de fées, et que +tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de +l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt +du doute:</p> + +<blockquote><p> +Nel mezzo del camino di nostra vita +Mi ritrovai in una selva oscura +Che la diritta via era smarrita<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74: </b><a href="#footnotetag74">(retour) </a><p>Dante, <i>Inf.</i>, I, 1-3.</p></blockquote> +<br><br> + + +<h2><i>CHAPITRE PREMIER</i><br> +HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE</h2> + +<p>Il est bien entendu que le monde n'est pour +moi qu'une représentation mentale, une hypothèse +que je pose<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>, nécessairement<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, quand +la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est +perçu par moi que comme partie de moi; je ne +puis concevoir son existence en soi: il n'a de +valeur pour moi que s'il vient graviter autour de +l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde +qu'une vie objective, précaire et limitée par mes +besoins d'hypothèse<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75: </b><a href="#footnotetag75">(retour) </a><p>Fichte, <i>Théorie de la Science</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76: </b><a href="#footnotetag76">(retour) </a><p>Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique +ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, +l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse +peut être créée <i>a priori</i>: fausses sensations ou hallucinations. +Le «nécessairement» est cependant la condition de toute +vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77: </b><a href="#footnotetag77">(retour) </a><p>La perception est toujours <i>critique</i>, en ce sens qu'elle est +relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais +aussi à mes <i>desiderata</i> actuels: elle est influencée par le désir, +par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou +même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui +comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui, +à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les +goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette +insinuation paraîtra très claire.</p></blockquote> + +<p>Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la +contradiction des termes) la subjectivité de l'objet, +je songe à pousser plus loin l'analyse.</p> + +<p>Laissant le moi qui m'est connu (au moins par +définition), je veux, pour m'instruire et savoir +comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet +c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; +l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau +qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle +modification ou même moins négative, ou même +positive, ne peut me laisser indifférent.</p> + +<p>Je suis donc limité, ou modifié,—et j'admets +encore <i>à priori</i> cette limitation, sans toutefois +préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose +moi-même par une loi de mon organisme +psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur; +j'admets que, inexistant et projeté hors de moi +par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique +de ma conscience,—bien que lui-même causé +par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus, +créé dans ma cornue, surgit et me tient +tête;—et il parle!</p> + +<p>En effet, en décomposant l'objet, selon le plan +de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie +selon deux modes, deux illusions, mais que différentes! +l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui +me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire, +l'objet signe et l'objet pensée:—l'homme, +l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, +parce qu'il me ressemble.</p> + +<p>Je me connais et je m'affirme; je suis, car je +me pense, et le monde extérieur où je rencontre +ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée +même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce +frère gravite autour de mon aimant, particule de +mon désir, moi aussi, particule de son désir, je +gravite autour de <i>son</i> aimant; le monde dont il +fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont +je fais partie n'existe qu'en lui,—et, relativement +à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée +et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il +m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.</p> + +<p>Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit +et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée, +quand je le pense,—il est tout quand il se pense +lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.</p> + +<p>Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire +par moi-même, et je reconnais, cette fois +indubitablement, que je ne puis pas ne pas me +limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse +de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre +pensée, et plus je pense plus je me limite, +plus je crée d'obstacles au développement de +mon primordial absolutisme; devenue pareille +à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie +les ennemis de son unité et j'ai devant moi +la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi +soit un ou multiple, il gêne également ma +liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me +force à «entrer en pourparlers» avec lui.</p> + +<p>A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, +autant que je puis le faire, autant que me le permet +ma nature, son existence hypothétique,—et +nécessairement s'il me rend la pareille. Ce +n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés +et de réciproques concessions. Au lieu de +la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à +celui qui me la laisse,—et à celui qui m'a retiré +de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même, +je jette à mon tour la corde du salut. +Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre +jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants +et nous y jouirons des magnifiques alternatives +de la lumière et de l'ombre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Fratrem Pollux alterna morte redemit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78: </b><a href="#footnotetag78">(retour) </a><p>Virg., <i>Æn.</i>, VI, 121.</p></blockquote> + +<p>Et voici comment raisonne Pollux:</p> + +<p>«L'arbre n'existe que parce que je le pense; +pour la pensée hypothétique que je pressens et +que je veux bien admettre, douloureusement, +au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre +et je n'existe qu'autant que cette pensée me +pense...»</p> + +<p>Il se reprend:</p> + +<p>«Pourtant, je suis,—et absolument<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79: </b><a href="#footnotetag79">(retour) </a><p>Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute +réalité,—toujours jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote> + +<p>Il réfléchit et continue:</p> + +<p>«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose +de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,—et absolument. +Or, si j'admets mon affirmation, je +dois admettre la sienne, mais deux absolus sont +contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils +s'affirment en se niant.</p> + +<p>»Pour être pensé, il faut donc que je me nie +moi-même,—mais je retrouverai dans l'autre +pensée l'image de ma propre négation renversée +et redevenue positive: je vis et je suis en celui +qui me pense.»</p> + +<p>Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité +avec son frère mortel.</p> +<br><br> + + + +<h3><i>CHAPITRE DEUXIÈME</i><br> + +VIE DE RELATION</h3> + + +<p>La métaphysique pose des axiomes, l'expérience +les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle +le prend.</p> + +<p>L'Intelligence absolue pense dans la solitude +absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie +que nous sommes—à l'envers—: hommes, +bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en +soi; elle part d'un point du cercle pour revenir +au même point du cercle, et ce simple mouvement, +toujours le même, est infiniment fécond.</p> + +<p>Pour l'intelligence limitée, les conditions de +la pensée sont toutes différentes; elle a besoin +de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, +c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la +pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, +se dévore elle-même et se résout +en la non-pensée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. La pensée d'autrui est le +miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait +ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est +vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, +dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse +intellectuel, contenté par un auditoire composé +d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait +moins s'il n'avait pour confidents que les +arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant +indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, +Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience +muette des rochers et la bruissante sympathie des +arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée +en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80: </b><a href="#footnotetag80">(retour) </a><p>Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore +ses enfants,—c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il +dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, +car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de +la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait +obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de +son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,—«et +la faim eut plus de puissance que la douleur.</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 40%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 60%;"> +<i>Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno</i><br> +DANTE, <i>Inf.,</i> XXXIII, 75. + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81: </b><a href="#footnotetag81">(retour) </a><p>Et devenu fleur, si nous attendons +jusque-là,—oeillet-Notre-Dame +(a): ou porion (b)—il faut que la fleur soit cueillie. +Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, +au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos +festins métaphysiques (c): + +<p><i>Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo<br> +Tortilium coronarum...</i></p> + +<p>a: Commentaires de Philostrate, <i>Tableaux</i> (Paris, 1620, +in-folio).<br> +b: Commentaires d'Athénée, <i>Deipnosoph</i>. (Paris, 1598, in-folio).<br> +c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.</p> + +<p><i>—Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis +mollissimam, suavissimam.</i></p> + +<p><i>—Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur</i></p> + +<p>Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?</blockquote> + + + +<p>Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait +même pas des reflets qui dorment dans les +sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse +et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, +la fleur précieuse de son jardinet, trop +précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les +solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient +leur moi que pour l'arracher, attendant que la +plante fût devenue assez solide pour donner +prise aux mains du renoncement<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Illogique, +il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses +serres, car, horticulteur à la mode, et non plus +pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections +d'azalées et de phénoménales orchidées, +images provignées de son orgueil. Lui seul est +le grand horticulteur, mais sa propre affirmation +défaille si les autres ne la confirment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82: </b><a href="#footnotetag82">(retour) </a><p>Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois +il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (<span class="sc">Hello</span>, +<i>Physionomies de Saints</i>, p. 423.)</p></blockquote> + +<p>Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype +du néronisme mental, réserve, après toutes +les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle +le moi du génie peut se prouver sa propre existence +en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui +aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve +sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,—et Nietzsche +a raison<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83: </b><a href="#footnotetag83">(retour) </a><p>L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son +ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même +est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. +Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans +Nietzsche telle de ses pensées.</p></blockquote> + +<p>L'homme le plus humble a besoin de gloire: il +a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. +L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin +de la gloire adéquate à son génie<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Quel poète +et qui donc serait content de la seule couronne +qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme +Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas +dans l'ombre de son oratoire; il se couronna +devant toute la terre et devant les princes de +toute la terre, disant ainsi que, premier juge de +sa propre gloire, il n'en était que le premier juge, +et non pas le seul.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84: </b><a href="#footnotetag84">(retour) </a><p>Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles</p> +(<i>De la Charité intellectuelle</i> dans <i>les Plateaux de la Balance</i>).</blockquote> + +<p>Pensé par les autres, le moi acquiert une concience +nouvelle et plus forte, et multipliée selon +son identité essentielle.</p> + +<p>Multiplier une rose, cela fait un jardin de +roses; multiplier une ortie, cela fait un champ +d'orties.</p> + +<p>Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la +conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier +la baroque loi du nombre, qui se base sur de +fabuleuses additions où sont ensemble comptés +les roses et les orties, les rats et les zèbres. La +pensée s'individualise différemment; il n'y a pas +deux individus identiques; les miroirs sont bons +ou mauvais,—et encore le miroir n'absorbe et +ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en +soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il +subisse des tentatives de viol pour apprendre +qu'il est inviolable.</p> + +<p>Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il +a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au +pied de sa colonne; il a besoin de la salutation +de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de +Théodoric.</p> + +<p>Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est +qu'un palmier dans le désert.</p> + +<p>Février 1894.</p> +<br><br> + + + +<h2>III</h2> + +<h2>LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ</h2> + + +<p>Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice +et maîtresse, importe plus que l'acte lui-même, +car c'est par son principe que l'acte acquiert son +degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. +Réduit au mécanisme physique, l'acte est indifférent: +c'est l'extériorisation d'une force et rien de +plus. Que l'effort des muscles se résolve en un +sauvetage ou en un meurtre, les deux actes sont +les mêmes, et pour les différencier il faut avoir +compris leur principe initial; mais ce principe +peut être commun, avidité, vanité, obéissance, +courage:—et un meurtre apparaîtra vêtu de +toute la sanglante beauté du désintéressement, et +un sauvetage sali de toute la vase du fleuve et de +toute la boue de la récompense. Que, les principes +déterminés, le châtiment intervienne et efface +le crime; que la récompense, aussi sûrement, +efface l'oeuvre qui la motiva, et l'on retrouve +l'état d'indifférence qui est l'état normal de l'acte +et qui sera l'état même de l'Activité le jour où +tous les actes possibles auront été accomplis. Il +faut donc, si l'on veut absolument juger, ce qui +est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les +actes qui ne sont que des mouvements et dont la +direction peut être à chaque instant déviée par des +causes secondaires ou postérieures, mais les pré-actes +les actes en puissance, les actes au moment +même où ils vont être déterminés par le principe +initial; il faut juger le principe même et non le fait, +et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer +à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition +avec la foule des actions ainsi qualifiées +d'ordinaire, mais indûment.</p> + + + + +<h3>I</h3> + +<p>La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme +est incapable de vérifier les notions sur lesquelles +s'appuie son existence même quotidienne, est +aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange +perpétuel de notions et de sentiments entre les +hommes et entre l'homme et le reste de la nature. +Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément +appelées charitables ne sont qu'un tout petit +souffle, et souvent de vanité,—mais qui siffle +comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention +et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le +mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation +et jusqu'au mensonge, car elles arrivent +à faire croire qu'elles ont seules droit au nom +d'actes de charité, alors que leur principe les +range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.</p> + +<p>Les actes charitables ne sont le plus souvent +que des actes commerciaux, vente, achat, échange: +gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner +sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; +acheter une joie; se défaire d'un remords; +échange d'une monnaie contre une bénédiction; +achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore +que problématique, d'un bonheur, encore +qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe +du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. +Ce dernier principe est seul en cause quand la +charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un +caractère noblement égoïste et conforme à la destinée +de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie +et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui +lui font éprouver fortement la joie de la supériorité +personnelle. Par les actes d'amour et de pitié +qui souvent se confondent (surtout chez les femmes, +et c'est un socle où elles haussent délicieusement), +l'homme conquiert la sensation de +se grandir et même de devenir unique; créateurs +d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les +mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment +celui qui les accomplit avec pureté; ils le +dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux +du désert ne sont que des grains de sable, d'où le +sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais +là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat +peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas +absolu; la conscience du but n'est pas toujours +ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou +de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent +être, cela est toujours sous-entendu, socialement +criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut +chercher le principe de la charité parfaite.</p> + +<p>Le principe de la charité est le don gratuit, +pur et simple, sans désir, sans espérance, sans +but. La nature et l'humanité la plus voisine de +la nature nous donneraient de cela des exemples +si on les devait choisir inconscients: la charité +de la fleur, la charité du châtaignier, la charité +du boeuf, la charité du chien,—la charité du +génie, la charité de la beauté,—la charité de la +mer, la charité du soleil,—la charité de Dieu +(dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon +les lois, la succession des phénomènes et l'activité +de l'intelligence;—mais la véritable charité est +l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre +personnalité et d'après les règles de sa logique +intérieure et individuelle. Cet homme donne +ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il +n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est +ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes +dans la tige plus forte d'autres intelligences, +ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal +ou créature vivante, il n'offre à la frairie des +êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un +généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat +aux gestes divins.</p> + +<p>La plus grande charité est donc de vivre et de +consentir à être dans la prairie une tache d'ocre +ou de laque et de borner son rôle aux relations +qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. +Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut +avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et +de son jeu et, cette triple conscience acquise, +maintenir la succession de ses phénomènes et +l'activité de son intelligence: en cela, l'homme +est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre +Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité, +qui est l'amour de soi-même en quoi est +impliqué le don de soi-même.</p> + +<p>Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: +ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie, +à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le +non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: +l'égoïsme pense l'amour, et, pensé +l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le +monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur +l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se +confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement +sûr extend, à partir du point de chute, +jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie +de tant d'ondulations invincibles, les actes de +la charité commerciale viennent crever comme la +bulle d'air revomie par une grenouille.</p> + + + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce que l'on nomme la vie de relation participe +donc en plusieurs de ses mouvements à la charité +la plus haute, mais cette vérité ne sera pas plus +amplement démontrée, car les choses ayant +deux faces et les mots leurs exigences, on attend +sans doute un examen bref des faits les +plus conformes à la définition des lexiques et +que l'on revienne, pour ne pas contrarier plus +longtemps le commun des habitudes cérébrales, +à l'analyse des actes pratiqués et monopolisés +par des «coeurs utiles».</p> + +<p>L'idée que la charité doit être utile est presque +nouvelle; elle date sans doute de saint Vincent +de Paul, ou du moins l'on s'accorde à faire +honneur de cette invention curieuse au célèbre +philanthrope, au Parmentier des petits enfants. +Avant lui, la charité n'était qu'un rachat de personnelles +fautes; elle gardait son caractère égoïste +et digne de prodigalité; elle était vraiment, le +plus souvent, un don sans conditions, sans but +que d'être un don; elle était un sacrifice; elle +avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait +pas son argent des yeux. Aujourd'hui l'on +va jusqu'à produire, presque en justice, le reçu +du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un +placement de vanité ou de peur. Le carnet à +souche de l'aumônière est devenu un bouclier +contre les jets de boue, et quand il est périmé +on en fait de la pâte à papier d'affiches. La charité +est devenue une des formes de la réclame: +savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir +entre les plus adroits hurleurs est un talent +apprécié chez les journalistes, qui envient un métier +si généreusement productif et chez les petits +bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, +de l'ordre, de l'économie et qui donnent, non +au pauvre qui passe, mais à l'indigent certifié +par un numéro d'agenda.</p> + +<p>Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts +d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance +contre la grêle signée par un trembleur +innocent, la charité perd également tous ses +caractères essentiels: en d'autres circonstances, +elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, +singulièrement la diminuer en beauté que de la +faire descendre au rang de rouage social, moteur +d'ordre humain, complice des tyrannies de la +civilisation. On a dit que l'aumône était l'une +des insultes du riche envers le pauvre. Presque +toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le +don gratuit. On achète, pour quelques argents, +le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône +qui ne demanderait rien en échange, l'aumône +d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce +vraiment une insulte? Il est affreux de conduire +chez le boulanger la triste créature qui tend la +main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte +d'une charité méprisante qui limite le +besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si +ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une +femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait +le manger que trempé dans le sang amer de vos +veines rompues. La charité qui limite et qui +choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la +notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave, +et se déshonorerait, si c'était possible.</p> + +<p>Peut-on déshonorer la charité?</p> + +<p>Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, +disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller +loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent +qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie +par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, +fait choir un plaisir à l'humiliation +d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables +des unités qu'ils signifient: élevés au +rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par +la trahison d'un fait.</p> + +<p>Qui peut déshonorer la joie?</p> + +<p>Mais la charité est une joie à laquelle, comme +à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le +demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et +simple, comme la possession d'une femme dont +on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra +que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre +d'une oeuvre secrète.</p> + +<p>Février 1896.</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LA DESTINÉE DES LANGUES</h3> + + +<p>On a publié naguère dans une revue de vulgarisation<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a> +un article orné de ce titre brillant: +«La Guerre des langues.» Malheureusement, +quoique muni d'une érudition toute fraîche et +assuré des plus récentes statistiques, l'auteur, +qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions +qui se seraient tout naturellement imposées +à un écrivain français. Il voit la question par +le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais +il manque, et c'est bien son droit, de cet amour +qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui +veut que l'être unique triomphe tout entier, +même contre tout droit, toute justice et sagesse. +Il y a aussi bien du souci commercial dans ses +calculs; souci louable et que même un poète partagerait, +puisque la littérature se vend:—comme</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85: </b><a href="#footnotetag85">(retour) </a><p>On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait +dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle +à être dépouillée de tout caractère polémique.</p></blockquote> + +<p>les oranges et comme les fleurs; mais on songe +que ce directeur d'une revue française le pourrait +être, si son exode avait fourché, d'un recueil +allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu +touchant la simplification de notre orthographe +et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas +que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, +d'un célèbre jugement du roi Salomon. <i>Sit +ut est, aut non sit</i>; ce mot d'un jésuite prénietzschéen, +la plus haute parole échappée à l'instinct de +puissance, doit être rappelé avant toute discussion. +Sa clarté dispense de longs commentaires.</p> + +<p>Il est toujours amusant de voir un Tchèque +ou un Polonais offrir du fond de son coeur à un +Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats +d'améliorer la langue qu'il apprit dans le +ventre de sa mère; on passe sur l'impudence et +l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine +et sur les bords de la Marne. Mais nous avons +affaire à un sérieux judaïque qu'aucune plaisanterie +n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter +sérieusement d'un sujet qui semblait réservé +jusqu'ici à égayer la fin des vaines séances académiques.</p> + +<p>En voici l'exposé, repris à son commencement:</p> + +<p>Jadis, assure-t-on, le français était la langue +parlée par le plus grand nombre d'hommes. Ce +jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits +bonshommes gradués comme des fioles d'officine +(dont le démonstrateur éclaire libéralement l'intellect +de ses nombreux lecteurs), je vois bien, +dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez +près par le japonais et que, bien au-dessus +de la française, la fiole russe dresse sa capsule +noire; je vois bien les rapports arithmétiques +qu'il y a entre les chiffres 85, 58 et 40,—mais +c'est tout, car il s'agit des langues humaines, +c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non +pas de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il +y a presque deux fois plus de moulins à parole +qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à +moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien +plus de moulins chinois: il y en a trois ou quatre +cent millions. La statistique est l'art de dépouiller +les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. +Un égale un, parfois; le plus souvent +1 = <i>x</i>. L'auteur, qui est israélite, devrait se +souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé +sa religion au monde entier. Le grec classique +n'a jamais été parlé à la fois par un peuple +plus nombreux que les Suisses ou les Danois.</p> + +<p>Mais le grec serait mort et sa littérature aurait +péri sans la puissance byzantine; et c'est le +javelot romain qui planta le latin dans l'Europe +occidentale. La destinée d'une langue est déterminée +par deux causes, l'une intime et l'autre +d'action extérieure, l'une toute littéraire et l'autre +toute politique. Cette seconde cause est la plus +forte; elle peut anéantir la première; mais si +elle s'y ajoute, au lieu de la contrarier, elle peut +acquérir une puissance indestructible. L'avenir +sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre +influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser +fortement. Cependant il est évident que +la langue de l'Europe future sera la langue du +vainqueur de l'Europe; et s'il est probable que +la Russie soit la Rome de demain, il est probable +que le russe soit le latin des prochains siècles. +Le rôle de la France, avilie par des gouvernements +indignes, étant désormais purement littéraire +(à moins d'un improbable réveil), la question +qui peut amuser est celle-ci: dans quelle +proportion, à côté de la langue du vainqueur, +les langues des vaincus futurs peuvent-elles +espérer de vivre littérairement?</p> + +<p>C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de +langues de parade ou de cénacles. Car la vie et +l'unité d'une langue sont intimement liées à la +vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire +de la langue française l'a montré clairement, +quoique à rebours, et l'évolution de l'espagnol +dans l'Amérique du Sud sera prochainement un +argument pour cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs +contestable. Les états de l'Europe vaincue, en +perdant leur autonomie, verront leurs langues +se fractionner rapidement en une quantité de +dialectes dont la différenciation sera croissante. +Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par +exemple, qui sont encore vivants et fort nombreux, +n'étant plus dominés par un parler commun +qui les régisse et les coordonne, deviendront +de véritables petites langues particulières +aussi différentes entre elles que le wallon et le +provençal, le picard et le portugais. Les Français +de Lyon ne comprendront plus ceux de +Nantes, ni ceux de Paris ceux de Rennes. Il y +aura des années et peut-être des siècles de grand +trouble, une anarchie linguistique analogue à la +grande anarchie qui suivit la destruction politique +de l'empire romain. Mais les hommes, et +c'est leur fin, sont ingénieux à tourner les obstacles +que la nature leur impose. Ayant besoin +d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun +doute celle du vainqueur. Ces acceptations, +dont il y a tant d'exemples dans l'histoire, semblent +inexplicables parce qu'on les croit bénévoles. +Mais si l'on réfléchit que les fonctions +publiques, l'influence et la richesse ne sont plus +abordables pour les vaincus qu'au moyen de la +langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont +joignant les deux rives du fleuve, les apostasies +linguistiques apparaissent au contraire absolument +conformes à ce que l'on doit entendre de +la nature humaine, toujours inclinée du côté du +bonheur sensible.</p> + +<p>Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs +langues au monde romain; le latin, que les Vandales +avaient respecté en Afrique, ne céda que +beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut +sans doute tenir compte, dans l'examen de ces +faits contradictoires, soit de l'intelligence, soit +du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui +avait résisté aux Vandales ne put-il résister aux +Arabes? Sans doute parce que, malgré que leur +nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, +d'une race douce et intelligente, plus sensuelle +que vaniteuse, furent vite amollis et amusés +par une civilisation dont tous les éléments +n'étaient pas étrangers à leur mentalité. Mais +aucun contact ni de sentiment ni d'intelligence +ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; +les vainqueurs exercèrent tous leurs +droits et même celui du massacre.</p> + +<p>Le caractère orgueilleux des Romains avait +eu le même résultat que la stupidité des Arabes. +Pas plus que l'Anglais ou le Français d'aujourd'hui, +ils ne voulurent considérer comme un +outil respectable la langue des vaincus; les soldats +de César ne songèrent pas plus à parler +gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. +Chose singulière, Cortez avait trouvé un interprète +au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait +dompter en quelques semaines; César en trouva +autant qu'il y avait de dialectes en Gaule: il y +a des hommes pour qui les défenses de la nature +deviennent des complices. Mais le futur vainqueur +de l'Europe rencontrera, non des dialectes +sans intensité, mais les langues robustes et résistantes, +appuyées sur des littératures anciennes, +respectées, vivaces, sur des traditions administratives, +sur la foi populaire qui, en certains +pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison +la langue, la race et la patrie politique. +Dans ces luttes suprêmes, les littératures seront +encore une force; quand les armées auront été +anéanties, au-dessus des mâles égorgés les +femmes se dresseront pleines d'imprécations et +de gémissements où la langue des vaincus affirmera +sa volonté de vivre, même pour la souffrance +et pour le désespoir, et les enfants oublieront +difficilement le son des syllabes qui auront, +autant que les larmes, autant que les sanglots, +pleuré leurs pères. Mais la vie, plus forte +que les sentiments particuliers, est aussi plus +forte que les sentiments nationaux. Les langues +de l'Europe périront toutes, malgré ce qu'elles +contiennent de beauté et d'humanité; elles périront +toutes selon la tradition orale: si l'une ou +deux ou trois d'entre elles doivent échapper à la +mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent +encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup +moins, le grec ou l'ancien français,—lesquelles?</p> + + + +<p>Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe +et du monde sera le peuple russe, il faut d'abord +éliminer toutes les autres langues slaves, qui +seront les premières détruites. Aucune d'elles, +d'ailleurs, ne possède une littérature qui puisse +ou retarder ou même faire regretter beaucoup +leur disparition; on peut dès maintenant les +considérer comme des phénomènes passagers, +et avec un peu d'application déterminer, à un +siècle près, tout cataclysme écarté, la date de +l'extinction totale. Ceci admis, on appliquera le +même raisonnement aux parlers scandinaves +dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, +n'en est pas moins factice et précaire. Même si +l'Europe devait, au lieu de la conquête, subir, +châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique +que lui prédisent les humanitaires, on +ne voit pas la place que pourrait tenir dans le +monde, Ibsen disparu, une langue telle que le +dano-norwégien. Ces dialectes réservés à un +petit nombre d'hommes sont pour ces hommes +mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, +un tombeau.</p> + +<p>Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure +destinée, ni le portugais; mais ces deux +langues pourraient, longtemps encore, évoluer, +l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré +de singulières modifications, elles garderaient +assez de leur figure primitive pour faire douter +de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, +mais aussi dénué de force expansive, l'espagnol +subirait le même sort et son histoire se +continuerait outre-mer, à travers les immensités +de plus de la moitié d'un continent immense.</p> + +<p>L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à +l'Allemagne, déjà enserrée par une conquête +presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance +linguistique, mais sans profondeur, sans +racines. La littérature presque toute de science +ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix +ans, et les derniers siècles, depuis Nietzsche, +dont le ferment a ravagé mais non renouvelé un +monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été +presque inféconds. La folie des analyses et des +expériences socialistes ont abruti définitivement +le peuple allemand en développant sa double +tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance +matérielle. Ses dernières activités mentales +ignorent, plus encore qu'au vingtième siècle, +les joies aristocratiques de la création; il est +devenu tout entier contrefacteur et assimilateur; +il imite, il traduit, il compile. C'est sans répugnance +qu'il apprendra la langue du vainqueur; +il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement +l'utilité hédémonique, les derniers restes +de son énergie et son attention depuis longtemps +disciplinée. Sa littérature obscure, lourde +et sans éclat n'opposera qu'une faible digue aux +puissantes vagues du nouvel océan barbare. Les +sentimentalités récalcitrantes trouveront dans +la musique un refuge suprême.</p> + +<p>Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent +l'Angleterre et l'Italie. Une île est une +proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle est +touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire +n'a jamais d'armée, quelle que soit sa +volonté de se créer cet organe de défense; au +centre de la partie mobile de la population, il +y a une masse d'hommes plus ignorants, plus +orgueilleux et plus timorés que chez n'importe +quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait +comme un Martien et n'y ferait pas régner +un moindre désarroi ni une moindre terreur<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. +La conquête linguistique des grandes îles est +plus facile encore que leur conquête militaire; +il n'y faut que de la persévérance. L'entêtement +s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de +lucre, par les saines idées d'utilité; l'instinct +commercial étouffe l'instinct national. Pour les +peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, +la langue des dieux est celle qui est pour +l'or la meilleure glu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86: </b><a href="#footnotetag86">(retour) </a><p>Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui +fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs +écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion +des Boers! Que doit donc être le terrien anglais?</p></blockquote> + +<p>L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou +n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on +nous apprend à vénérer comme de grands écrivains +ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la +phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent, +en oubliant une partie des mots, et comme +ils pensent, en oubliant une partie des idées. +Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils +envoient leurs pensées à la bataille, comme lord +Methuen ses soldats, par petits groupes compacts +et isolés. On ne sait pas encore ce que veut +dire <i>Hamlet</i>; on sait qu'enlevée la broderie admirable +des images il ne reste de <i>Roméo et Juliette</i> +qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un +tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et +plus forte que la pensée même dont elle est l'expression. +Moment unique: les poètes anglais ne +sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse +en Italie, où l'art verbal recouvre si peu +de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie +d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un +peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce +n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le +passage de la langue anglaise de l'état vivant à +l'état classique ne pourra donc être déterminé +que par le respect dont même des barbares auront +appris à entourer le nom de Shakespeare. Si +Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre +est déclaré sacré, des centaines de noms et de +livres anglais peuvent entrer dans le temple, +escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est +pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, +dans les derniers siècles de l'Europe, +aura été fort négligé par une Angleterre de plus +en plus méthodiste et commerciale. La mort de +Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du +moins de tentatives intéressantes pour l'impossible +fusion des idées de beauté et de vie humaine. +Après la disparition du prophète de la lumière, +l'Angleterre est revenue avec délices à ses +joies sombres et closes. La peinture claire et les +étoffes transparentes sont incompatibles avec la +nécessité de la houille; là où il faut se chauffer +beaucoup et beaucoup activer des machines, le +plaisir est d'avoir une maison solide, de manger +des choses fortes, de boire en écoutant la +pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes +suffisent, aux jours de beau temps. Mais +les revers militaires et des difficultés sociales +ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les +hommes comme la nation se sont enfermés dans +un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir +elle-même pour oublier les blessures qu'elle a +reçues de l'étranger et c'est la religion qui a +bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié +dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné +parmi les peuples latins à l'état de superstition +païenne, le christianisme est encore vivant en +Angleterre au jour même de l'invasion<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. L'orgueil +a fini par se liquéfier en une résignation +noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu +l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel +Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence, +ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré +toute une vaste et basse littérature. Depuis +deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la +baisse des salaires dans les travaux intellectuels +ayant à la fin écarté les hommes d'une profession +dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire +auquel de tout temps elles aient été propres, le +roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans +concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le +même et toujours optimiste: il s'agit invariablement +d'un amour contrarié par l'état de péché d'un +des amoureux (l'homme, la femme étant le lys +parmi les chardons) et dont une conversion soudaine +(ou lente, si la magazine a besoin de copie) +permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune +fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant +la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle +ni femelle, hormis de vénérables parents, ne +figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon +tout au fond du tableau. De même que les insectes, +les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie +leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement +sans doute, comme les coléoptères, mais +ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. +Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement +de l'Angleterre, une seule romancière osa une +timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut +s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais +dont le nom, pendant cette longue période, +fut connu sur le continent.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87: </b><a href="#footnotetag87">(retour) </a><p>C'est au nom du christianisme que, cette année même, les +juges anglais poursuivent comme <i>obscènes</i> les livres de libre philosophie +scientifique édités par l'<i>University Press</i>: la <i>Pathologie +des Émotions</i>, la <i>Psychologie sexuelle</i>, le <i>Vieil et le nouvel +Idéal</i>, le <i>Rythme des pulsations</i>, <i>Responsabilité de déterminisme</i>. +Ce dernier ouvrage est de M. Hamon; le premier est du +D. Fêré. Ce sont des livres que le cléricalisme protestant envoie +maintenant au bûcher de Servet. L'Angleterre est manifestement +à la veille d'un renouveau de fanatisme.</p></blockquote> + + + + +<p>(Ici on pourrait supposer que la décadence de +l'Europe du Nord avait été singulièrement accrue +par la rigueur croissante des hivers: la limite du +seigle était descendue à Christiana; celle du froment +à Newcastle et à Copenhague; celle de la +vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée. +Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et +le centre de l'Europe, par suite d'une déviation +du grand courant équatorial, la température de +Londres se rapprochait de celle de Moscou. La +civilisation avait donc reculé vers le sud, Rome +était redevenue la vraie capitale du monde, et la +Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. +Un nouvel empire s'étendait, limité au nord +par le Danube, de Vienne à Palerme et de Gênes +à Constantinople. La courbe du grand fleuve, +jadis océan entre deux mondes, arrête longtemps +les Slaves, malgré les complicités qui travaillaient +pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait +toute une histoire future.—Mais c'est +trop facile.)</p> + + + +<p>L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) +une résistance imprévue. Sa défense, c'est +l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une vie +extérieure régie par la recherche de la volupté, +l'envahisseur s'adoucit, enfin heureux de vivre; +les armées fondent; Capoue renaît dans les roses +latines et dans les lys florentins. Comment imposer +au sourire milanais la rudesse d'une langue +mal élevée? Si une des langues de l'Europe doit +survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien, +la moins souillée, la plus souple, la plus +fraîche et, en même temps, la plus égoïste et la +plus fière des soeurs romanes. La paresse du +peuple italien, sa délicieuse ignorance lui ont +forgé à son insu une force linguistique de premier +ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun +mot étranger sans le dépouiller d'abord de son +harnais d'origine: cette délicatesse a donné au +peuple l'illusion que toutes les nouveautés verbales +sont des filles légitimes du génie italien, et +la conviction de parler une langue pure lui a +inspiré un grand dédain pour tous les autres parlers +de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui +ne sortent pas de sa flûte. Enfin l'italien est le +vestibule direct du latin qui, en ces siècles éloignés, +a gardé son prestige sacré. La connaissance +d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, +et comme elles évoluèrent sur le même sol, +on les trouve historiquement enlacées dès qu'on +éventre une colline, dès qu'on remue les ruines +d'une église ou d'un palais. Le latin nous apporta +la civilisation antique; l'italien porterait aux hommes +futurs la connaissance où le souvenir des +civilisations modernes. Devoir peut-être un peu +lourd pour une langue qui s'est perfectionnée +dans la bouche du peuple plutôt que dans le cerveau +des écrivains. La littérature italienne des +derniers siècles est lumineuse et légère, claire et +voluptueuse; elle n'est que cela, et c'est peut-être +ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront +se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; +les hommes, las des philosophies et des +sociologies, aimeront la chanson des oiseaux +latins.</p> + +<p>En linguistique il faut admettre que c'est le +peuple qui crée et recrée sans cesse l'instrument; +mais les hommes aptes à manier cet instrument +délicat et terrible sont en très petit nombre. +Dès que les écrivains sont légion, dès que la +culture littéraire s'épand sur la nation entière, +substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie +de l'action volontaire et préméditée, il +se produit une déviation esthétique et un abaissement +intellectuel. On dirait que la civilisation +est un gâteau et que les parts sont d'autant plus +petites que les convives sont plus nombreux. +Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais la +notion deviendra évidente. Comme tout se tient, +si la houille venait à manquer, la production littéraire +baisserait de moitié. Les aphorismes de +Malthus sont applicables au génie. Parce que +des millions d'imbéciles veulent lire des romans-feuilletons, +on manquera peut-être un jour de +la rame de papier nécessaire pour faire connaître +un nouveau <i>Zarathoustra</i> aux mille cerveaux +d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On +écrira là-dessus des choses très belles et très inutiles +quand les Barbares auront incendié Paris.</p> + +<p>A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature +française que celle des siècle anciens, et +la langue, déformée par les étrangers auxquels +on l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de +termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe +superstitieuse. Déjà pour bien parler +français à la mode des bureaux de rédaction et +des cercles sportifs, il faut connaître la valeur +des lettres selon l'alphabet de cinq ou six langues +étrangères; à la veille de l'invasion, la langue +française sera un crachoir international. Nul ne +la regrettera, ni même les Français, qu'elle rebutera +par son odeur cosmopolite. S'il y a encore +quelques poètes, ils useront du latin ou de telle +vieille forme séculaire: on écrira en Victor Hugo, +en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin socialisée, +se composera de romans historiques où +la civilisation d'aujourd'hui sera représentée sous +les couleurs que nous attribuons maintenant à +l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de +science élémentaire. Un grand silence intellectuel +planera sur notre patrie. La contradiction +étant impossible, toute puissance appartenant à +l'État, seuls pourront parler ceux qui penseront +comme l'État; mais personne n'aura l'inutile +courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés +pour cette besogne. Les vainqueurs ne +toucheront pas à l'admirable organisation française +de l'esclavage socialiste; ce bagne sera +l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation +renaissante dans le reste de l'Europe. +Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que tout +recommence et qu'il y ait enfin une science historique<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88: </b><a href="#footnotetag88">(retour) </a><p>M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à +Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne». +Voici l'anecdote résumée par <i>le Temps</i> (7 février), d'après +le <i>Litterarische Echo</i> de Berlin:</p> + +<p>«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. +Ce fut peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le +poussa à rendre visite, en passant la Manche, au plus grand des +poètes français vivant. Il débarqua donc à Guernesey et se fit +indiquer Hauteville house. Dès le jardin, il eut de Victor Hugo +une première vision à laquelle, certes, il ne s'attendait guère. +Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat de sa maison, +«vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements gymnastiques +après avoir pris une douche froide.</p> + +<p>Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec +une grande affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme +il était naturel entre Français et Allemand et à cette époque, +sur les rapports des peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc +demanda à Victor Hugo s'il était jamais allé en Allemagne. +«Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du Rhin, que je +considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi il n'y +ait pas de frontières.»</p> + +<p>Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que +Nietzsche devait développer plus tard: «Un jour viendra où +l'Europe ne connaîtra que des Européens, et non plus des Français, +des Allemands, des Russes. Est-ce que les Allemands ont +une queue? Je ne vois pas de différence (Waldmüller reproduit +cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des langues prendra +fin: une seule suffira.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, +l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop +dur pour les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands +avoir trop de mollesse: reste le français, la langue où se fondent +l'énergie et la douceur.</p> + +<p>Et Hugo continua, poursuivant son idée:</p> + +<p>—Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout +que des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des +Anglais, qui connaît cette langue absurbe?</p> + +<p>—Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit +apprendre le français?</p> + +<p>—Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte. +Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.</p> + +<p>—Et puis!</p> + +<p>—Les républicains français tendront la main aux Allemands. +Ceux-ci chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront +supprimées, etc.»</p></blockquote> + + + +<p>La France périra ainsi ou de toute autre façon, +mais elle périra, et tout périra. Cependant, cette +part faite au prophète pessimiste qui vaticine +en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il +n'est pas inutile de se livrer à quelques réflexions +d'un autre ordre, moins amères et plus vérifiables.</p> + +<p>Si l'influence linguistique de la France a diminué, +surtout depuis trente ans, on n'y peut +voir qu'une cause, et cette cause est toute politique. +Les peuples ont besoin de savoir la langue +du plus fort; dans cette force, la littérature est +un appoint, elle n'est que cela. Le patronage littéraire +de la France s'étend encore aujourd'hui +sur la plus grande partie du monde civilisé; il +est plus vaste qu'au dernier siècle; s'il est moins +profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie +militaire. De tous les commerces allemands +c'est celui de Leipzig qui a le plus gagné, peut-être, +au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au +génie littéraire allemand de profiter de la situation. +C'est parce qu'il s'est obstiné à se taire ou +parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que les lettres +françaises ont maintenu et peut-être étendu +leur vieille domination. Sans ce pacifique empire +d'outre-frontières, la vraie littérature de France, +et toutes les industries qu'elle fait vivre, n'existerait +peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, +un écrivain français a trois clientèles dont voici +l'importance décroissante: Paris, l'Étranger, la +Province. Il faut donc distinguer de l'influence +littéraire l'influence purement linguistique qui +s'exerce par la politique et par le commerce. Les +livres français sont lus par des hommes qui ne +sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise +ainsi qu'une langue classique, langue de luxe et +de loisirs aristocratiques. D'autre part les Français +de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre unique +et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment +que se permet leur génie égoïste et national.</p> + +<p>Pour propager la littérature française à l'étranger, +il suffit que nous écrivions de bons livres dans +une langue à la fois traditionnelle et renouvelée par +les conseils d'une sensibilité originale; propager la +langue française, en tant que langue de commerce +et d'usage, il suffirait peut-être, à l'heure actuelle +d'une politique ferme, et au besoin un peu +impertinente. Mais l'impertinence diplomatique +n'est pas un joujou que puissent manier sans +danger ou sans ridicule les humbles hommes +d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé +en France le rôle de pasteurs de peuples.</p> + +<p>Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance +française qui pourront suppléer à notre +atonie politique, et encore moins tels petits remèdes +de bonne femme sérieusement préconisés +par des journalistes: nommer des correspondants +étrangers de l'Académie française, instituer +un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! +L'inutilité de ces mesures me les ferait accepter +volontiers. La France n'est pas une maison +de commerce qui donnerait des primes à +ses clients; ni elle n'est une dame qui doive +condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses +faveurs.</p> + +<p>S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, +ou désencombrer de trop puériles règles nos +grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques, +c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous +ôterons des baleines au corsage pour que le profil +soit plus pur de la poitrine plus libre, mais +non afin de favoriser les mains grossières.</p> + +<p>La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk +qu'il soit permis de vouloir accommoder au +goût des sauvages comme une fabrication de +cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, +malgré la logique, le moindre rapport vrai entre +la difficulté du français et sa présente inertie +d'expansion<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Le français est-il plus difficile +aujourd'hui qu'il y a un siècle? Loin de là; il +l'est beaucoup moins par l'abondance des excellentes +méthodes répandues dans le public, par +l'abondance aussi des livres à bon marché. L'orthographe +est la même, mais plus régulière; la +syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, +à côté de l'orthographe anglaise, ce résumé +de toutes les incohérences, toutes les orthographes, +même la française, apparaissent +cristallines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89: </b><a href="#footnotetag89">(retour) </a><p>Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de +la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école +commerciale de Rotterdam a rayé de son programme le cours de +français; il transforme cette école unique en «certains établissements +pédagogiques...» et pousse une hargneuse allusion à +l'Affaire... La langue française est fort répandue en Hollande; +moins ou plus qu'hier, c'est une question difficile à résoudre, mais +il est manifestement absurde d'écrire: «Les Hollandais s'éloignent +de plus en plus de notre langue et de notre littérature.» Pour +permettre d'apprécier la question,—et la bonne foi du pamphlétaire, +nous donnons en appendice, une <i>pièce justificative</i>.—De +temps en temps les journaux (encore!) nous informent que le français +va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la connaissance +de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; aujourd'hui +le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la collection +des carres et prospectus distribués aux étrangers, et tous +sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si +prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre +information avant d'en faire état.</p></blockquote> + +<p>Mais je ne professe pas tout à fait les idées +communes sur les obstacles qu'apporté en une +langue la complication de son orthographe. Les +mots dont l'épellation est la plus anormale sont +précisément ceux qui se gravent avec le plus de +netteté dans la mémoire. Personnellement j'aurais +moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise +que sur l'italienne, et pourtant autant +l'une est démente, autant l'autre est raisonnable. +Comment oublier que <i>Brougham</i> se prononce +<i>Brôme</i> ou que <i>viz</i> se lit <i>nameley</i>: N'exagérons +pas cependant l'attrait de ces chinoiseries. Il en +est un peu de la facilité de l'anglais comme de +la supériorité des Anglais. C'est un bruit qui +courra tant, qu'il aura de bonnes jambes. Une +langue très utile est beaucoup plus facile à +apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, +la vérité, la beauté, autant de valeurs relatives. +Il ne faut donc pas trop se fier aux petits graphiques +amusants que l'auteur a fait graver à la +fin de son article pour conquérir l'aveu immédiat +de sa clientèle. Six échelles de hauteur arbitrairement +graduée affirment aux plus obtus (et au +besoin à ceux qui ne sauraient pas lire) que, trois +échelons gravis, on peut se délecter à lire les +poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser +le dixième pour comprendre les vers de +M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages +suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison +de perspective et que, vue de Turin ou de Barcelone, +la proposition ne serait pas tout à fait la +même que si on contemple ces symboliques échelles +d'Amsterdam ou de Hambourg.</p> + +<p>C'est par ces moyens qu'un commerçant établi +en France travaille à l'extension de la langue +française. Ils doivent lui sembler bons, puisqu'il +est intéressé dans cette question qu'un écrivain +aurait traitée avec plus de désintéressement ou +un savant avec plus de compétence. Mais si l'on +voulait recueillir sur la situation réelle de notre +langue à l'étranger les renseignements précis et +valables que ne m'a pas donnés une imagerie, +ni ses textes explicatifs, je crois qu'il faudrait +s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui +parcourent sans cesse le monde pour leurs affaires +ou leur plaisir. Eux seuls savent la vérité +sur le pouvoir d'échange de la langue française, +sur la valeur monétaire d'un mot français à Batavia, +à Buenos-Ayres, au Caire ou à San-Francisco +et en Europe. Pour l'exportation du livre, +de la revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire +seraient consultés, et il faudrait les +croire, car la littérature, par dernier privilège, +échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait +dans dix ans, et on saurait quelque +chose.</p> + +<p>Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour +ce qui est de nous, écrivains orgueilleux, dire +notre vaine pensée sans nous demander si elle +retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.</p> + +<p>Janvier 1900.</p> +<br><br> + + + + +<h3>APPENDICE</h3> + +<h3>PIÈCE JUSTIFICATIVE</h3> +<br> + + +<h3>LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE</h3> + +<p>«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué +la place considérable que la langue française +a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les +considérations historiques qui expliquaient dans +une large mesure cette situation privilégiée—création +de nombreuses églises wallonnes et +d'écoles françaises—ont forcément perdu, par +suite des circonstances, beaucoup de leur valeur. +Cependant, le français garde son prestige et, si +la connaissance de notre idiome n'est plus considérée +comme la plus utile, l'étude du français +reste toujours la plus attrayante et la plus +nécessaire pour les classes aristocratiques et pour +tous les hommes cultivés.</p> + +<p>»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française +n'a trouvé un terrain plus favorable qu'en +Hollande. Dans les grands centres, elle a créé +des associations puissantes et dans beaucoup de +petites villes de province des sections vivantes. +Tout récemment encore, une section s'est fondée +à Assen, la capitale de la province la moins importante +du royaume.</p> + +<p>»Cette année le choix des conférenciers a été +particulièrement heureux. Mme Thénard, M.Chailley—Bert +etc., ont obtenu partout, et notamment +à la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et +très mérité. En général, les soirées dramatiques, +qui offrent plus de variété et une note plus gaie +que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées +du public. Par tempérament ce dernier est +plutôt froid, mais chaque fois que des artistes +parisiens entrent en contact avec lui la glace +ne tarde à se rompre et la soirée finit par une +ovation.</p> + +<p>»On continue à lire de préférence les ouvrages +français. Nos écrivains, les romanciers spécialement, +se sont créé dans ce pays une excellente +clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation +à Paris ne tarde pas à faire son apparition +à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans +chaque ville, des sociétés de lecture fournissent +à leurs membres, à prix fort modérés, une foule +de revues françaises très demandées.</p> + +<p>»En réalité, le français ne semble pas avoir +perdu de terrain, comme on avait pu le craindre +un instant. On se souvient que le conseil municipal +de Rotterdam résolut, il y a quelques +années, de supprimer l'étude du français dans +les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit +grand bruit. Or, d'après nos renseignements puisés +à la meilleure source, toute l'affaire se réduit +à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un +essai et il a supprimé le français dans une seule +école publique. Cette dernière n'est fréquentée +que par des enfants de la petite bourgeoisie. Les +parents jugent la connaissance de l'anglais et de +l'allemand plus utile à leurs enfants au point de +vue commercial. Mais dans toutes les autres +écoles le français reste inscrit au programme +comme branche obligatoire.</p> + +<p>»Même dans certains établissements libres, on +consacre beaucoup de temps et de soins à l'étude +de la langue française. Ainsi, à l'institut de +M. Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines +classes jusqu'à sept heures par semaine à +l'enseignement du français. Et les résultats sont +positivement remarquables.</p> + +<p>»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur +d'avoir introduit aux Pays-Bas, pour l'étude des +langues vivantes, la méthode directe ou intuitive, +qui consiste à parler à l'enfant et à le faire +parler dès le début. Le maître chargé d'enseigner +le français proscrit dans ses leçons l'usage +de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué +une vive opposition de la part des défenseurs +de la vieille méthode des traductions. Mais les +progrès des élèves sont si rapides, la supériorité +de la nouvelle méthode ressort si clairement que +M. Esmeijer a eu beaucoup d'imitateurs et que +la cause paraît gagnée.</p> + +<p>»Dans cet établissement modèle, les enfants +commencent l'étude du français dès l'âge de six +ans, tandis que dans les autres écoles on ne débute +qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices—une +demi-heure par jour—ces petits +garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment +avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, +les travaux des élèves sont absolument +remarquables. En narration française, +beaucoup d'entre eux dépassent la moyenne des +jeunes Français aspirant au brevet élémentaire.</p> + + + +<p>»Naturellement, le français est aussi enseigné +avec soin dans les gymnases, dans les écoles secondaires +et dans les classes supérieures des +écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans +l'enseignement libre, suffit pour montrer tout le +prix qu'on attache à la connaissance de notre +langue.»</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>(<i>Le Petit Temps</i>, 4 mars 1900.)</p> + </div> </div> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I.—<span class="sc">Du Style ou de l'Écriture</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p> II.—<span class="sc">La Création subconsciente</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p>III.—<span class="sc">La Dissociation des idées</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p> IV.—<span class="sc">Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">V.—<span class="sc">Le Paganisme éternel</span>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> I.—<i>Une religion d'art</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">II.—<i>Psychologie du Paganisme</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p> VI.—<span class="sc">La Morale de l'Amour</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p>VII.—<span class="sc">Ironies et Paradoxes</span>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8">I.—<i>Conseils familiers à un jeune écrivain</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> II.—<i>Dernière conséquence de l'idéalisme</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">III.—<i>Le Principe de la Charité</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> IV.—<i>La Destinée des Langues</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande</span></p> + </div> </div> + +<br><br> + +<h4><i>DU MÊME AUTEUR</i></h4> + + +<p class="sml"><b>CRITIQUE</b></p> + +<p class="sml"><i>Le latin mystique</i> (Étude sur la poésie latine du moyen âge), 3e édition, 1 vol. in-8e.<br> + +<i>L'Idéalisme</i>, 1 vol. in-12<br> + +<i>Le Livre des masques</i> (Ier et IIe) (Proses et documents<br> +sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui,<br> +avec 53 portraits par F. Vallotton), 2 vol. gr. in-18.<br> + +<i>Esthétique de la Langue Française</i>, 2e édition,<br> +1 vol. gr. in-18.</p> + + +<p class="sml"><b>ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES</b></p> + +<p class="sml"><i>Sixtine</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Le Pèlerin du Silence</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Les chevaux de Diomède</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>D'un pays lointain</i>, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Le Songe d'une Femme</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Lilith</i>, 2e édition, 1 vol. in-8.<br> +<i>Histoires magiques</i>, 2e édition, 1 vol. in-12.<br> +<i>Proses moroses</i>, 2e édition, 1 vol. in-24.<br> +<i>Théodat</i>, 1 vol. in-12<br> +<i>Les Saintes du Paradis</i>, petits poèmes avec 29 bois originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + +***** This file should be named 17541-h.htm or 17541-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17541/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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