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+The Project Gutenberg EBook of La culture des idées, by Remi de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La culture des idées
+
+Author: Remi de Gourmont
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
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+
+ REMY DE GOURMONT
+
+ La
+
+ Culture des Idées
+
+ DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE--LA CRÉATION
+ SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDÉES
+ STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
+ LE PAGANISME ÉTERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCM
+
+
+
+
+
+
+
+ DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE
+
+ I
+
+ Et ideo confiteatur eorum stultitia,
+ qui arte, scientiaque immnunes,
+ de solo ingenio confidentes, ad
+ summa summe canenda prorumpunt;
+ a tanto prosuntuositate
+ desistant, et si anseres naturali
+ desidia sunt, nolint astripetam
+ aquilam imitari.
+
+ DANTIS ALIGHIERI,
+ _De vulgari eloquio_, II. 4.
+
+
+Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à
+autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
+leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que
+l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y
+avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse
+l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel
+l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces
+pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées
+sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus
+neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le
+néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non
+la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils
+peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de
+clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les
+premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci:
+qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.
+
+Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence,
+afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du
+jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et
+deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les
+écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de
+laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la
+frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui
+écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,--comme il y a les
+chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.
+
+Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de
+quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais
+été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas.
+Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur
+ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les
+Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal,
+voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de
+la considérer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S.
+Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Traité des Psaumes_,
+n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas
+du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente
+pour la littérature informe; mais comme le christianisme est
+nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la
+beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est
+une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle,
+souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des
+moeurs sont des vices anglicans[1].
+
+[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette
+époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
+démarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du
+Protestantisme en France au XVIIIe siècle_ (1872).]
+
+Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il
+trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis
+que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la
+philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie
+les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et
+jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de
+l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à
+rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec
+de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le
+peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France
+signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la
+venue de Chateaubriand et dont le _Génie du Christianisme_ [2] fut la
+dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il
+n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et
+non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition
+invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans
+l'intelligence humaine.
+
+[Note 2: Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses.
+Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du premier
+tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on trouve _René_ et
+des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs.
+C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de
+reconstruction sociale. En voici le titre complet: Génie du
+Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne par François-Auguste
+Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Sépulcre,
+f.s.g., n° 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.]
+
+Mais la manière du dix-huitième siècle[3] répondait trop bien aux
+tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand,
+ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le
+troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura
+plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile
+bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y
+eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans
+herbe, sans ombre et sans fontaines.
+
+[Note 3: Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre
+à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui
+fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un poète.]
+
+
+
+
+ II
+
+
+Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais mieux qu'on le mît à son
+ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul
+à part des autres manifestations de l'activité des hommes. A part, il
+peut être nié, sous prétexte d'honneurs, et tellement éloigné de tout ce
+qui est vivant qu'il meure de son isolement; à son rang dans une des
+niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées
+d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui les vocations
+impromptues; il est sévère et décourageant.
+
+Le métier d'écrire est un métier; mais le style n'est pas une science.
+Le style est l'homme même et l'autre formule, de Hello, le style est
+inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la
+couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier
+d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; on ne peut teindre son
+style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les
+matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un
+style qu'au cours de la vie souvent on désapprend; quand la force vitale
+est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui améliore d'autres dons,
+gâte parfois celui-là.
+
+Écrire, c'est très différent de peindre ou de modeler; écrire ou parler,
+c'est user d'une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d'une
+faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire
+toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
+dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire sont de vaines
+esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par où l'aborder;
+elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'épines
+qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent.
+
+Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister,
+c'est se différencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la
+langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et
+cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d'un
+seul. Le style se constate; en étudier le mécanisme est inutile au point
+où l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les
+produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose
+en papier parfumé ressemble à la rose.
+
+Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre «écrite», la mise
+en oeuvre par le style accroît son importance. C'était l'opinion de
+Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien
+écrit, «tous les rapports dont le style est composé sent autant de
+vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain
+que celles qui peuvent faire le fond du sujet». Et c'est aussi, malgré
+le dédain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui
+vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était
+possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de
+l'_Antiquité dévoilée_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
+avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; et n'est-ce point
+parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme
+Diderot, n'a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu'on
+ne parle plus de lui, il est oublié?
+
+Cette prépondérance incontestée du style fait que l'invention des thèmes
+n'a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou
+quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu'il en soit
+nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer
+parti, _Roméo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragédies
+de Shakespeare ne sont qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas
+de la première histoire venue. Shakespeare n'a inventé que ses vers et
+ses phrases: comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a
+nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_,
+idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait
+qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on citerait comme une
+ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses
+thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des
+siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limitée, encore que
+flexible à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s'il
+avait du génie, n'eût pas traduit _Othello_, il l'eût refait, comme
+l'ingénu Racine refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été dit
+dans les cent premières années des littératures si l'homme n'avait le
+style pour se varier lui-même. Je veux bien qu'il y ait trente-six
+situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale
+n'en peut, en somme, reconnaître que quatre. L'homme étant pris pour
+centre, il a des rapports: avec lui-même, avec les autres hommes, avec
+l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature
+rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au
+monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût _Daphnis et Chloé_, il
+suffirait.
+
+Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité
+des genres. Ils croient qu'à celui-ci convient le style et à celui-là,
+rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu'un
+poème. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton
+et quand un livre manque d'écriture, il manque de tout: il est invisible
+ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n'y a
+qu'un genre: le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car la belle
+prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la
+prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et
+Flaubert. Les _Époques de la Nature_, si elles émeuvent les savants et
+les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse épopée. M.
+Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l'évolution des
+genres; il a montré que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de
+la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais
+je préfère l'idée qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre;
+cela est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la
+dernière science: l'idée d'évolution va disparaître devant celle de
+permanence, de perpétuité.
+
+Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du style: c'est demander si M.
+Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M.
+Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si
+l'homme qui imite les marbres précieux en secouant d'un coup vif son
+pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le
+_Pauvre Pêcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien
+les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt
+leçons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de
+Philippe Pot?
+
+Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des éléments d'un métier, de ce
+qui s'enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela;
+on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on
+grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c'est-à-dire
+proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut
+apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire très
+mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien; et puis,
+c'est tout.
+
+
+
+
+ III
+
+
+M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: _l'Art d'écrire
+enseigné en vingt leçons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût
+certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur
+de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet:
+«Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et,
+grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous les genres». Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles
+les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le
+_Télémaque_ est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils
+rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc
+d'Angoulême.
+
+Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti
+obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des
+épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail
+intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très
+grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il
+aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un
+écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que
+l'on peut acquérir,--comme si une qualité, c'est-à-dire une manière
+d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute
+comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
+même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience
+ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et
+celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si
+son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les
+retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément
+différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le
+donne». Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art,
+même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou
+bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et
+non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de
+l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat
+l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et
+les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste,
+«non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances,
+les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons».
+
+Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des
+signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des
+dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des
+sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut
+arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient
+évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent
+la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du
+style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un
+essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les
+images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le
+mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est
+l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés
+naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée
+pure,--si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais
+de figuratif.
+
+S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de
+voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellement,
+soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une théorie du
+style serait celle où l'on essaierait de montrer comment se pénètrent
+ces deux mondes séparés, le monde des sensations et le monde des mots.
+Il y a là un grand mystère, puisque ces deux mondes sont infiniment loin
+l'un de l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir peut-être une
+sorte de télégraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux
+cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dépendance
+mutuelle est loin d'être parfaite et aussi claire dans la réalité que
+dans une comparaison mécanique: en somme, les mots et les sensations ne
+s'accordent que très peu et très mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que
+peut-être le silence, pour exprimer nos pensées. Que de circonstances
+dans la vie, où les yeux, les mains, la bouche muette sont plus
+éloquents que toutes paroles[4]!
+
+[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une étude sur le _Monde des
+mots_, de déterminer si les mots ont vraiment une signification,
+c'est-à-dire une valeur constante.]
+
+
+
+
+ IV
+
+
+L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique;
+cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que
+si elle ne formera aucun écrivain original,--il le sait bien
+lui-même,--elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence
+des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter
+quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait
+inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres
+garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est
+excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée
+est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée:
+«Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est
+mauvaise,--cela ne signifie rien». Voilà de bons principes, quoique
+l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots
+et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de
+larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles
+à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à
+tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se
+révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que
+vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont
+celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les
+gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans
+les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si,
+après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet,
+on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les
+tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les
+poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se
+ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si
+Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
+il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé
+ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage
+d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se
+plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et
+passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout
+des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut
+interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est
+indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être
+cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était
+«sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on
+peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle
+et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à
+sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur
+l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au
+fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations
+archéologiques; elle intéresserait au même degré que la _Chanson de
+Roland_; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on
+ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation
+extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu
+roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il
+n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée
+d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et
+extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection
+«inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va
+retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée
+de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante
+des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans
+la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs,
+l'autre dépend de la loi.
+
+La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la
+forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la
+beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue
+a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules
+elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans
+boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont
+«passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles,
+c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue.
+Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles
+font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur
+écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les
+noms d'amour gravés à même leur chair.
+
+Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui
+n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges?
+Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où
+il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans
+la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à
+laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse
+intellectuelle--quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est
+bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme
+et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait
+au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception
+éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est
+préférable d'éteindre tout à fait.
+
+Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on
+écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon
+sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très
+périssable.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le
+style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat
+les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux
+sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis
+de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait,
+l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de
+la _Légende de Saint-Julien l'Hospitalier_ à une oraison parlementaire
+qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas
+deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque
+impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M.
+Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux
+mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros,
+comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu,
+mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans,
+mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes
+populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il
+y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne
+lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style;
+il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité
+bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort,
+en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un
+tranche-montagne spirituel et verbeux.
+
+[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._]
+
+M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on
+devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la
+forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous
+sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes
+de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style
+banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et
+propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau:
+
+ _Bien qu'elle ne fût pas | Sensible au plaisir d'attirer
+ insensible_ au plaisir _ou à la | sérieusement[7] un homme aussi
+ vanité d'inspirer un sentiment | léger, elle n'avait jamais pensé
+ sérieux_ à un homme aussi léger | que cette affection pût devenir
+ _que l'était Max dans son | dangereuse.
+ opinion_, elle n'avait jamais |
+ pensé que cette affection pût |
+ devenir _un jour_ dangereuse |
+ _pour son repos_[6]. |
+
+
+[Note 6: M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».]
+
+[Note 7: Variantes proposées par M. Albalat: _de réduire_, _de
+conquérir_.]
+
+On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit
+fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce
+traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à
+la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire
+sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat
+étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la
+finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards_ en
+sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que
+biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
+relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce
+remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a
+beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que
+sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou
+mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.
+
+M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique
+est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés _chaleur
+bienfaisante_, _perversité précoce_, _émotion contenue_, _front fuyant_,
+_chevelure abondante_ ni même _larmes amères_ car des larmes peuvent
+être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi
+que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se
+trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. _Émotion contenue_
+n'est pas plus ridicule qu'_émotion dissimulée_; quant à _front fuyant_,
+c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer
+à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles
+locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus
+possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on
+les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver
+encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un
+mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et
+les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le
+cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à
+ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au
+moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour
+passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
+mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le
+cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire
+c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant
+et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que:
+_le sein de l'Académie_, _l'activité dévorante_, _ouvrir son coeur_, _la
+tristesse était peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_,
+_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichés où tous les mots
+semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres où ils
+semblent tous morts: _il était au comble de ses voeux_. Mais ce dernier
+cliché s'est formé à un moment où le mot _comble_ était très vivant et
+tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image
+sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le
+précédent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe
+concret de cette idée est _colorier_, et il s'allie très mal avec
+_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais où mènerait un travail minutieux
+sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans
+doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie
+notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la
+pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M.
+Albalat pourrait faire fructifier.
+
+[Note 8: Voir le chapitre du _Cliché_, dans _l'Esthétique de la Langue
+française_.]
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques
+lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à
+remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose
+alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des
+énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans
+les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même
+de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,
+le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour
+être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée
+par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par
+l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières
+agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète,
+maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois
+et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle
+les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la
+curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit
+par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées
+demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure
+ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase
+de Verlaine, vague et toute musicale,
+
+ Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
+ Inquiétait le col des belles sous les branches,
+
+aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie:
+
+ L'amant des feuilles de Thisbé!
+
+Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne
+dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des
+choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On
+le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons
+de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est
+rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois
+qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait
+décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la
+médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il
+n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela
+nous a valu d'amusantes énigmes:
+
+ Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.
+
+ L'animal recouvert de son épaisse croûte,
+ Celui dont la coquille est arrondie en voûte.
+
+ L'équivoque habitant de la terre et des ondes.
+
+ Et cet oiseau parleur que sa triste beauté
+ Ne dédommage pas de sa stérilité.
+
+ Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.
+ Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître
+ Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.
+
+ Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,
+ De deux règnes rivaux races miraculeuses.
+
+ Le puissant agaric, qui du sang épanché
+ Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle
+ Du caillou pétillant recueille l'étincelle.
+
+ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont
+tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé
+Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre,
+nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par
+retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas
+ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air,
+
+ ......................Soit qu'une fraîche aurore
+ Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,
+ Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,
+ Jette languissamment les restes d'un beau jour.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel?
+Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut:
+l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion.
+Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir,
+mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais
+et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils
+être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude
+d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et
+d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les
+exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
+n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux
+différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les
+grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles».
+
+La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie
+est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans
+ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux
+rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple,
+ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de
+l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement,
+dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous
+avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion
+exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,
+_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du
+sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression
+de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été
+plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie
+des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force
+scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait
+très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_
+évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la
+qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de
+prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et
+les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que
+_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de
+cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification,
+_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que
+_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique
+original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_,
+qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger,
+paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus
+lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si
+l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que
+l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que
+l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y
+a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_,
+_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:
+_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres
+sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent.
+
+[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.]
+
+M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il
+traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des
+phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style
+_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.
+Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.
+L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à
+en faire des fagots.
+
+A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique
+encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution.
+Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui
+n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans
+beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par
+la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais
+pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au
+rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je
+ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond
+pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que
+j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.
+Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile
+Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les
+paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,
+les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon
+recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune
+importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains
+qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail
+lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de
+voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
+c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des
+corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable,
+pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on
+apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des
+intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand
+malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui
+qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y
+a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie.
+
+[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait
+ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:
+les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]
+
+[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
+M. Albalat, page 213.]
+
+M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture
+animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer
+comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après
+l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que
+Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle
+et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières
+lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois
+le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment
+devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à
+croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment
+fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de
+fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions
+qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges
+douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements
+de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas
+même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes
+traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont
+en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes
+et vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction
+Λευκοδάχιων voulait-il dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus
+qu'une épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image comme
+blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a perdu sa valeur
+représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues passées
+par les langues présentes, on doit supposer que la plus grande partie
+des épithètes homériques étaient déjà passées à l'abstraction au temps
+d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade mise en bas-relief par
+Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre aussi
+surannée pour nous que _Télémaque_: _mille fleurs naissantes émaillaient
+les tapis verts_ n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle,
+l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits par Mallarmé, les
+poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie mystérieuse à la fois et précise
+qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. Et de la _Mariana_ de
+Tennyson, agréables vers pleins de lieux communs et de remplissages,
+grisaille, Mallarmé, par la substitution du concret à l'abstrait, fit
+une fresque aux belles couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques
+que, si l'on veut, comme une préface à une théorie de la traduction;
+ici, elles suffiront à indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il
+s'agit du style, que des textes d'une même langue et d'une même époque.
+J'ai déjà expliqué la formation historique des clichés; Mallarmé a
+pu voir de son vivant--et s'il nous avait été conservé, qu'il en eût
+souffert!--quelques-unes de ses images, les plus charnellement ses
+filles et les plus vivantes, couchées, à demi mortes, dans les vers
+neutres et la prose décalquée de plus d'un de ses trop fervents
+admirateurs.
+
+[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques
+aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de
+génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir
+l'Iliade et l'Odyssée.]
+
+Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré
+d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables
+selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi
+accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre.
+Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de
+la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent
+certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie
+de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,»
+qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux
+bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine
+préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec
+raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en
+a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en
+appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très
+heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve
+beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:
+la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on
+obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie
+verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on
+enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous
+annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation
+des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira
+très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature,
+comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que
+l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme
+une Académie Julian?
+
+Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas
+de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait
+avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il
+faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en
+mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en
+transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de
+secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
+son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu
+plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à
+l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument
+indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images,
+les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous
+les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin
+intellectuel.
+
+Février 1899.
+
+
+
+
+ LA CRÉATION SUBCONSCIENTE[13]
+
+ I
+
+
+Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement
+d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons,
+statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent
+de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de
+leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est
+la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans
+l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même
+que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des
+hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils
+commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès
+qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles,
+car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins
+diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne
+soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire
+de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait
+point de science de l'homme.
+
+[Note 13: A propos de: _Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les
+artistes, les savants et les écrivains_, par le Dr Paul Chabaneix.
+Paris, J.-B. Bailliêre.--Cette étude était écrite quand a paru le
+magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination créatrice_ (juillet
+1900).]
+
+S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une
+science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence
+le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant,
+comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles
+qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le
+cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans
+la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation
+se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on
+sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse,
+l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que
+cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la
+logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer
+dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle.
+
+La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe
+de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans
+des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la
+conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée;
+on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense
+mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la
+pensée.
+
+L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en
+pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de
+la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée
+subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au
+moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après
+plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont
+donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent
+arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable
+de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une
+philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse
+être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le
+rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent
+ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche
+diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes
+ou subconscientes[15].
+
+[Note 14: Voyez dans un rêve de Maury (_Le Sommeil et les Rêves_) le mot
+_jardin_ menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'_Ane mort_
+(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait
+l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le
+poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit
+avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le
+rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient,
+triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.]
+
+[Note 15: A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent
+souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images
+s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela,
+mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il
+s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les
+images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais
+d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la
+journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux
+ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
+provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.--Ceci peut
+servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit
+des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un
+personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait,
+par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les
+yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la
+peinture italienne, feuilletée le matin.]
+
+La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence
+de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut
+englober la découverte du savant et la construction idéologique du
+philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont
+des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré,
+le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui,
+enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si
+volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque
+nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut
+écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot
+dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui
+échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit
+au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait
+combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a
+besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels
+écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus
+insolites, ou les plus beaux.
+
+Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours
+inconsciente».[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu,
+le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi
+volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la
+sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la
+conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son
+service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des
+idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans
+la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une
+personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second
+n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler
+le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que
+s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté,
+soit par le rêve.
+
+[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.]
+
+Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est
+continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt
+perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les
+possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et
+prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans
+elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une
+lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir
+et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant
+dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est
+pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend
+qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au
+développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne
+saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle.
+Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout
+s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent
+les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes
+de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion
+persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou
+malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes
+amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est
+acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et
+consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde
+s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de
+Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
+toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de
+succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec
+cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les
+morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte
+que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes,
+comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force
+de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané
+de la nature». Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre
+antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par
+s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et
+submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance.
+C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des
+paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite,
+on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction,
+analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise,
+fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute
+une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui
+pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.
+
+[Note 17: Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_
+p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours
+plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la
+traduction de Délerot est un peu différente.]
+
+Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du
+subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire.
+Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des
+croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie,
+d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à
+l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours,
+des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son
+opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a
+subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont
+on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été
+complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait
+implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et
+d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience;
+et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une
+réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à
+propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur
+le monde et sur l'esprit[18]». Cette observation pourrait être appliquée
+au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que
+des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses,
+qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
+Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du
+subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont
+été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le
+converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie
+appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la
+grâce est subconsciente.
+
+[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.]
+
+Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception
+philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de
+mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes
+s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que,
+comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance,
+du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses
+oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a
+des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période
+active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce,
+soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules
+cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans
+coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
+formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut
+par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les
+suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait
+modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la
+puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes
+les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance
+nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se
+tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement:
+c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation
+commune.
+
+Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont
+l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est
+plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit,
+tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme
+qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur
+médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où
+l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le
+subconscient est toujours le maître collaborateur.
+
+Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après
+avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne
+et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est
+onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
+précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a
+traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on
+ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations
+appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent
+avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce
+sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves
+le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau
+se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans
+réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème,
+d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant
+à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs
+découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut
+parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut
+entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant
+fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant
+et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le
+dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés.
+
+A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire
+du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa
+forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme.
+Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de
+Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr
+Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs
+éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait»,
+celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi
+l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient,
+en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate
+pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de
+sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
+sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession
+volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si
+fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart
+Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet
+quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes;
+croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience
+parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M.
+Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a
+là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus
+fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des
+doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins
+rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même
+purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
+tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart:
+«Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je
+voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la
+nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le
+plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais
+rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans
+ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une
+fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier.
+L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus
+distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma
+tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans
+un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je
+n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé
+précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer
+sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma
+partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On
+peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21]». Tout
+est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution
+n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser
+corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de
+ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait
+était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période
+d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot
+entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la
+rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait
+en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque
+toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son
+récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout
+à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la
+meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une
+si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
+reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que
+grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets,
+se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire,
+fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois
+par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues
+et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le
+travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses
+préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une
+littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien
+qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles
+premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute
+sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination
+subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation
+volontaire.
+
+[Note 19: _Préface_ du _Subconscient._]
+
+[Note 20: P. 93.]
+
+[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'après Jahm.]
+
+Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte,
+cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait
+qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement,
+car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée
+d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
+s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves
+du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et
+obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que
+fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs,
+quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul.
+J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et
+même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard,
+j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait
+périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!»
+Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le
+_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi.
+Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix,
+était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur
+un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le
+subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq
+ou six manuscrits superposés de de l'_Ève future_, et le premier est
+tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à
+les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a
+écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de
+l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son
+sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient
+autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué
+pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la
+nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine
+possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien
+l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une
+double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient
+si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le
+départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart,
+l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les
+deux parfaitement légitimes.
+
+Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les
+jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience
+personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire,
+l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont
+pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second,
+devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si
+puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui
+devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur
+de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en
+restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de
+l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance:
+le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
+acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a
+violemment troublé la marche coutumière des journées.
+
+L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second
+provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des
+écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans
+préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part,
+que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont
+l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela
+ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail
+volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc
+un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient
+quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un
+travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la
+besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés
+qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit
+paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que
+par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient
+d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a
+intervention évidente des forces subconscientes.
+
+Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment
+l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble
+la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale
+est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent
+insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait
+donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création
+originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent
+l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent
+cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux
+et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme
+intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de
+subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus
+que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs
+du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut
+que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela
+suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une
+sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée.
+Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du
+subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont
+ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne
+s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même
+qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les
+plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre
+sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à
+connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir
+devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente;
+enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance
+de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans
+voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est
+la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive
+devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous
+sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être
+volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire,
+nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le
+subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la
+conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer
+pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les
+créations de la littérature ou de l'art.
+
+[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La
+raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le
+principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution
+française_.)]
+
+Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?
+
+En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme
+la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas
+s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas
+nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience
+est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu,
+l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent
+particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de
+faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature
+de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux
+membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent
+tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce
+sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe,
+et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui
+agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus
+qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes
+ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de
+l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien;
+l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui
+émerge, celui d'être tombé dans l'eau.
+
+C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut
+chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont
+ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait
+trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation,
+ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où
+la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau
+et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations
+qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont
+le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est
+subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros
+suprême de l'humanité intellectuelle.
+
+Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez
+lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont
+rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur
+génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des
+instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
+Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force
+irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au
+milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait
+une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi
+Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il
+avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres
+fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.
+
+
+
+
+ III
+
+ LA DISSOCIATION DES IDÉES
+
+
+Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en
+usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son
+compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare,
+à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels
+efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la
+variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou
+d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles
+images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par
+la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et
+à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération
+désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile
+de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces
+opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et
+l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel,
+elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même
+un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies.
+Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images:
+l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est
+impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la
+direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si
+hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins
+pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons
+à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps
+les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes
+dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage
+amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps
+de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que
+les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli,
+sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble
+ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de
+Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant
+la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la
+délicieuse absurdité.
+
+[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]
+
+[Note 24: Terme technique.]
+
+De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins
+que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle
+aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble
+s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent
+prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des
+idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en
+demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un
+ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la
+«gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de
+grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne
+l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon.
+Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un
+mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie.
+Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous
+occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui
+s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.
+
+Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent
+éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles
+doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle
+volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux
+terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis
+les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif
+qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième
+siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu
+commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du
+déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu
+commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots
+et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la
+lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre
+la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement
+perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure
+originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature,
+d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus
+difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces
+plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les
+deux; cela n'est pas très rare.
+
+Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité,
+mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement
+acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités
+qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être
+regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées
+communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes
+n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au
+mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que
+la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux
+communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la
+vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans
+appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils
+adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau
+de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est
+pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes
+après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
+l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin,
+à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
+doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si
+l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires
+qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques
+ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs
+contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait
+une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué
+M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la
+permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui
+n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se
+heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile
+qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait
+donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du
+moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y
+compense l'hypocrisie des autres.
+
+Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le
+bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également
+se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat,
+au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes
+les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique
+enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner
+comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu
+commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela
+prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les
+lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations
+d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées
+s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération
+est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies
+très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée
+de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine
+historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des
+événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant
+vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées,
+Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable
+vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et
+nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler
+les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées
+s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les
+historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait
+récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu
+particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de
+l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance
+militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de
+l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé
+dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par
+Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est
+plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a
+vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez
+bien ce que c'est qu'une grande vérité historique.
+
+[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]
+
+[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]
+
+Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une
+vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des
+abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut,
+c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une
+abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en
+ces deux éléments.
+
+Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le
+mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non
+encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle
+analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les
+qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent
+dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les
+offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des
+éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement
+différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité
+«identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore
+excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et
+l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.
+
+Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier;
+elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par
+l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des
+axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant
+Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le
+froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester.
+Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à
+s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement
+admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent
+ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de
+peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas
+de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le
+sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et
+magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute
+mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits
+d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des
+légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent
+naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à
+celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le
+seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de
+cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus
+d'une victime judiciaire.
+
+L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude
+vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que
+la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le
+plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de
+sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est
+opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur
+certaines vérités.
+
+L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble
+en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation
+intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des
+individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences
+qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent,
+l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de
+la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer
+de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un
+grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement
+intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop
+indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre.
+On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct
+individuel et des sociétés professer comme société une morale que
+chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du
+troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.
+
+On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en
+examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale,
+particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très
+étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de
+génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées
+n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité;
+qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection
+des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des
+premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les
+relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des
+défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée
+par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore
+rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est
+le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait
+contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou
+pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici
+aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier
+coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique
+de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés
+qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre
+l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour
+les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse
+intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la
+progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant
+procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres
+gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas
+encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération.
+Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une
+cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré
+vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses
+privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.
+
+Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation
+particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle
+favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant
+sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes.
+
+Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée
+de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très
+anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand
+ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice,
+ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent,
+d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne
+les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire.
+
+Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la
+dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération,
+mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes
+conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée
+de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre
+une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût
+semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses
+classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point.
+Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre
+connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas
+absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La
+forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de
+toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit
+s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment
+l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est
+l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait
+d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition
+même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit
+donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique.
+Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une
+création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive
+et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de
+plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de
+génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape
+de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où
+toutes les idées sont dissociées.
+
+Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape
+de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et
+l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre
+voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à
+l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son
+association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression
+assez curieuse.
+
+On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en
+recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite
+des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants
+s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être
+la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans
+l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se
+ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter
+une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est
+l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa
+l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il
+faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également
+dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité
+alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc
+était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en
+possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière
+très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent.
+Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une
+magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres
+surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des
+anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre
+l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans
+cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté
+d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait
+Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très
+probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si
+les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom
+de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à
+travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
+est raconté dans l'admirable _Dragon impérial_ de Judith Gautier.
+
+Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle
+du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un
+cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel
+moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur
+et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception
+aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite
+des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
+d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre
+cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de
+bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme,
+de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur,
+de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des
+qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son
+origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français
+commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire
+est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de
+l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles
+forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que
+par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa
+dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de
+la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la
+minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y
+eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable
+d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde
+froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat
+atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un
+accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente,
+et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour
+l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de
+l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête
+à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y
+avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas
+nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on
+a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports
+d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est
+un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très
+importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable.
+Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles
+habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément
+qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau,
+moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que
+l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique
+à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un
+vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les
+idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie,
+indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle
+association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre
+aucun intérêt intellectuel.
+
+Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus
+claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont
+cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits
+communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui
+doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou
+d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute
+à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en
+faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée
+que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas
+absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une
+nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes
+qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple?
+
+Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme
+de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des
+idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal
+défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur
+l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent
+tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à
+l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent
+les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de
+divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul,
+le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi
+le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de
+la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social
+a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un
+caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est
+pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie
+trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue
+à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour
+avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le
+contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est
+un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la
+pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est
+nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à
+des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la
+dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie
+fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable.
+Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et
+absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur
+laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a
+doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare
+l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et
+l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles,
+quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être
+ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer
+toute prétention à l'ambiguité?
+
+Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un
+instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui
+touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses
+références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se
+considérer en soi, _in abstracto_. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur
+les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le
+mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances.
+Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une
+notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas
+autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point
+mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se
+neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce
+point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée
+de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée
+de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du
+silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains
+des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent
+plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà
+du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue
+et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
+sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de
+mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées
+incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur;
+il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot
+qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de
+justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce
+nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très
+familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la
+première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter
+l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible,
+une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence.
+Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une
+signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
+demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire,
+que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus
+capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade
+et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a
+des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait
+la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était
+encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien
+n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence
+est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
+que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la
+négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger
+les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau
+le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende
+désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des
+coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le
+non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de
+cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée
+dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs.
+Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la
+haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire
+et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens
+vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que
+la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une
+confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le
+mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice
+civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les
+instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation,
+ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée
+réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante
+dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot
+se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on
+distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant
+d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de
+l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la
+preuve.
+
+Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le
+peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il
+semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot
+n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus
+ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou
+de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes
+de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît,
+écrasé, son sens suprême.
+
+Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en
+circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes
+de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît,
+entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un
+exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par
+la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe
+de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs
+revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le
+ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée
+que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors
+toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente
+ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous
+avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les
+idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité
+personnelle.
+
+C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée
+par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot,
+que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés
+dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette
+expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté
+comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans
+l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus
+que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune
+prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
+fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire
+entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal
+dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile
+qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce
+qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le
+privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore
+aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse,
+est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole
+concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la
+liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté
+n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège.
+Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel
+que le privilège du citoyen romain.
+
+On voit qu'il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d'un
+mot et la signification réelle qu'il a au fond des obscures consciences
+verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un
+seul mot, soit parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement
+d'une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s'il s'agit de
+généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un
+sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi
+des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il
+y a même des matières où c'est le seul en usage. Mais chiffre implique
+déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère
+et l'auteur même de l'écriture y échoue souvent, parce que le sens des
+mots varie non seulement d'un homme à un autre homme, mais, des moments
+d'un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une
+grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, et la vie évolue
+dans la réalité la plus concrète; entre la parole et les choses que la
+parole désigne il y a la distance d'un paysage à la description d'un
+paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons
+ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets
+d'antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle
+que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus à
+propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une méthode, d'essayer
+l'examen des idées toutes modernes d'art et de beauté.
+
+J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues
+classiques qui n'ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien
+que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité
+qu'elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la
+dépendance de l'idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même
+n'est autre chose que l'idée d'harmonie et l'idée d'harmonie se réduit
+à l'idée de logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De là les
+sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté
+est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela,
+on comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, dans les sociétés
+féministes, s'est presque toujours restreinte à l'idée de beauté
+féminine. La beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant sujet
+d'analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer
+d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, située dans
+la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la
+même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure
+à l'humanité, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour
+les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de
+plus près, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des
+formes terrestres observerait que, s'il existe une différence de beauté
+entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge,
+cette différence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si
+d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts
+de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double
+saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
+disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est
+presque infléchie sous l'influence du dos qui a une tendance à se
+voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles
+imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient
+instinctivement quand ils ont du goût, c'est la brièveté des jambes, si
+accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie
+des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile
+d'insister, d'autant plus que la vérification en est malheureusement
+trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique,
+comment se fait-il qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, qu'elle
+soit devenue pour nous la base même et le ferment de l'idée de beauté?
+C'est une illusion sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée
+pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal
+a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une
+promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes
+elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l'homme jusqu'à adopter
+cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrême
+perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type
+particulier de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri du nom de
+«bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également
+depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par
+lequel l'homme se laisse le plus volontiers séduire.
+
+Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui
+qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la
+femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les
+promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La
+beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes
+accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme,
+qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur
+jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si
+rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque
+toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou
+à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile
+à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la
+page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est
+fort heureux.
+
+L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le
+commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que
+cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée
+de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est
+pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont
+analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela
+par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme
+ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus
+naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux
+excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art.
+L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être
+comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle
+contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté,
+c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins
+absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et
+pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui
+se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en
+doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
+l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à
+l'obscurcir et à la salir.
+
+Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît
+l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont
+normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée
+d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les
+catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux
+derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait
+nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée
+d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est
+aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu
+de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre
+l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est
+admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux;
+c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de
+l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques
+ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases.
+L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et
+à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos
+autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est
+cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils
+sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur
+triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée
+que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre
+d'intelligences.
+
+Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient
+jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées,
+soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité;
+il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état
+dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais
+qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles
+on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
+réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels
+elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici
+quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le
+domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités.
+
+Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme
+de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins
+aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre,
+sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à
+expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans
+presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau
+sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour
+l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des
+idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie
+du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire.
+S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur
+de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que
+la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole
+révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent
+comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des
+accidents.
+
+Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement
+une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence,
+d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction
+peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour
+une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité
+de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les
+femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
+qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence,
+l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus
+aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on
+compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente
+dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en
+sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités
+qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
+à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des
+hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense,
+vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur,
+autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers
+d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.
+
+On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se
+refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants
+stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude
+rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du
+bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt
+que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée
+de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment
+contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer
+séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle
+enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent
+les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple
+d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure
+preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le
+sentiment qui vient toujours à bout de la raison.
+
+Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être.
+
+Novembre 1899.
+
+
+
+
+ IV
+
+ STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
+
+
+ Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues
+ ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et
+ notre incuriosité de la loi.
+ BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._
+
+
+ I
+
+Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature
+française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe
+de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane
+Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si
+le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification.
+Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le
+peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique
+malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre
+d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des
+actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers
+innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel
+qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation
+universelle.
+
+Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt
+trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les
+ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les
+insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille
+verdure dont on fait les férules.
+
+Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent
+toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur
+civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale.
+Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous
+émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six
+poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent
+plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de
+race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être
+qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles.
+Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et
+à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare
+se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire,
+comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la
+force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut
+les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale
+clairement la naissance d'une mentalité nouvelle.
+
+Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence
+historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de
+décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été
+facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile
+de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu
+s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette
+illusion.
+
+Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux,
+toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi;
+ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu
+d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
+soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a
+d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient
+différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution
+sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois
+nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou
+bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en
+viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou
+bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même
+du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les
+combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes
+humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles
+apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de
+mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa
+philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien
+laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier
+d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée
+de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour
+expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter
+bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des
+Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
+à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus
+singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie
+ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente,
+en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.
+
+D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun
+rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un
+homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne
+correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques,
+italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance
+matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés
+de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité
+en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable
+aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et
+les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les
+Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour
+la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus
+magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces
+exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme
+historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes
+doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle
+vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une
+opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les
+manuels et dans les conversations.
+
+Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il
+appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il
+vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie.
+C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La
+philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus
+puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait
+commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix
+qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée.
+Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne
+détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute
+leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague
+que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en
+comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire.
+
+De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est
+un fait; une telle période est certainement une période de décadence
+littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait
+lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de
+nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de
+poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle
+floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui
+donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux,
+un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des
+intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations
+humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence,
+mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire
+l'anatomie d'une idée.
+
+Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit
+d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur,
+avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec
+conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles.
+Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression
+que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade
+la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine
+en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en
+littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_,
+ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
+chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne
+naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent
+ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent
+Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien
+en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa
+généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une
+idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf
+qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures
+faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient
+extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur,
+les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont
+autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de
+décadence est identique à l'idée d'imitation.
+
+[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme
+on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire,
+datent de l'ancien régime.]
+
+
+ II
+
+Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée
+de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même
+d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années,
+sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués
+par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation,
+maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous
+les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui
+brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère.
+La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de
+l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de
+l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les
+nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la
+règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie
+qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même
+homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique,
+se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire;
+arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il
+ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen
+surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est
+un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous
+sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu,
+l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note
+est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile
+d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment,
+après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits?
+Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord
+pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale.
+Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
+ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est
+l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique.
+Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle
+innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation
+est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la
+plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier
+la vie?
+
+[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.]
+
+Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie,
+furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment
+contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une
+oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui
+ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà
+compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la
+provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi
+selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était
+qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire
+érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à
+ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les
+écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit
+de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par
+prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile
+à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée
+abhorrée de non-imitation.
+
+On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé
+sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme
+l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et
+de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire
+n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles.
+Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices
+impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut
+aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un
+demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
+il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été
+l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie
+de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant
+pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il
+eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les
+Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine
+tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner
+aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit.
+
+Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique;
+il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus
+accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les
+générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant
+de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau.
+Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française.
+
+Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est
+demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction
+se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un
+lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi
+les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France
+de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par
+excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard!
+Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent
+bien une théorie.
+
+L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature.
+On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou
+la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime
+ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule.
+Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à
+coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi
+les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième
+méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses,
+ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des
+dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles
+doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas
+familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au
+moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent
+même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et
+invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira
+les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes
+nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés
+par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait
+acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les
+comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes,
+peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel
+feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait,
+Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni
+Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à
+des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que
+le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car
+il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en
+abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de
+précieux, d'inattendu, de nouveau.
+
+Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire
+son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il
+faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la
+carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni
+Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se
+façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni
+Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On
+commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde
+période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de
+l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il
+n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues
+vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des
+altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et
+au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au
+développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la
+langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de
+Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on
+avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs
+idéalistes à des novateurs chrétiens.
+
+[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la
+complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue
+française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes
+de Prudence.]
+
+
+ III
+
+N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une
+idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive
+à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois
+pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane
+Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.
+
+La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la
+littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui
+secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu
+de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres
+religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais
+descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là,
+elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_
+au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on
+se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre
+l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se
+connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit
+toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.
+
+La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les
+hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des
+intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il
+n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités
+inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous
+un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son
+esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales,
+obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la
+ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux:
+certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y
+réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé
+de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
+
+Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une
+merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée,
+toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la
+poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme
+le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets,
+des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne
+représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise;
+elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent
+facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est
+personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a
+de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une
+pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de
+voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de
+fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se
+réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une
+cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec
+son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque,
+froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des
+phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa,
+pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
+selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement
+beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée
+d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose
+pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers
+irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
+une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en
+français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des
+écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les
+livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté,
+c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce
+qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont
+d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le
+cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la
+nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan,
+les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a
+soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à
+l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée
+de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin
+couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les
+troupeaux.
+
+Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il
+ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue
+psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale
+dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours
+possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon
+les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera
+ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est
+le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux
+hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie
+pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est
+peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot
+décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule,
+on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole:
+mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.
+
+1898.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ UNE RELIGION D'ART
+
+ I
+
+A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi,
+presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît,
+ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une
+aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art,
+la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle
+est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions.
+
+Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la
+tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire
+qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les
+derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique.
+Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les
+écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué
+l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs
+lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et
+le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour
+messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef
+des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces
+trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout,
+si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il
+n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue
+que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux
+récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux
+traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif
+d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une
+page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un
+livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce
+dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations
+de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc
+influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les
+livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie:
+l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.
+
+La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance
+et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman
+n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à
+résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées
+et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé
+deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des
+documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre
+une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de
+Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les
+originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier.
+L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou
+historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et,
+d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le
+compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait;
+c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables,
+supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop
+déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus
+grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque
+toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de
+la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit
+l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que
+de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme
+du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une
+imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer
+que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies
+n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles
+obscènes et sacrilèges.
+
+Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des
+pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et
+surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque,
+puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le
+corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument
+secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie
+de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée,
+certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait
+légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour
+raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère
+diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier
+didactique.
+
+Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la
+fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
+aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont
+presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur
+n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre,
+documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est
+évident.
+
+
+ II
+
+Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non
+seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a
+donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui
+n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
+sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables,
+liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité
+à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus
+excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de
+Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble
+pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est
+clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude
+générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou
+d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin.
+L'excommunication n'est pas un geste philosophique.
+
+Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition
+littéraire.
+
+Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois
+mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement,
+pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de
+l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans
+l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans
+l'intelligence.
+
+Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé
+normalement les deux principes qui le constituent et, sans
+l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen,
+d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe
+évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II
+pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils
+étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le
+successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les
+grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul,
+les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la
+chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant
+lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il
+détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église
+devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme
+hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté
+sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus
+recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte
+sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude.
+
+En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le
+protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel;
+après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté,
+mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le
+moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la
+période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples
+de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme,
+le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand
+fait littéraire.
+
+Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit
+unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas
+de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples.
+En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du
+clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les
+dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète
+catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la
+vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais
+morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle
+qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne
+prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues
+vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à
+l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du
+dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des
+prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours
+aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute
+nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la
+persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où,
+par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de
+l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là
+son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire,
+l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles,
+il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en
+comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti
+évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord,
+qu'avec la Réforme[32].
+
+[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]
+
+[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à
+l'Académie des Inscriptions.]
+
+[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans
+certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices
+d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter
+qu'au XVIIIe siècle.]
+
+Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les
+églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des
+tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul;
+leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux
+ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine
+rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité
+de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or
+des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le
+paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où
+la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est
+couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un
+peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire
+en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces,
+des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles
+du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de
+Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les
+fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art
+catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et
+logique de l'art païen.
+
+On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves
+d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne
+connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter
+aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles
+origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en
+doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses
+moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée
+religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier
+les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le
+catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui
+prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien
+n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne
+sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de
+faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la
+part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps,
+la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le
+catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini
+de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et
+avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute
+la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous
+a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les
+superstitions et toutes les théogonies orientales.
+
+Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition
+littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait
+maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle;
+on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines
+n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le
+moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais
+vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut
+cependant important: de même que les protestants voulaient purger le
+christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer
+de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres
+réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par
+le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature
+n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à
+laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de
+l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une
+philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus
+d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté
+corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne
+entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité
+universelle.
+
+
+ III
+
+Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté
+passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient
+encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour
+exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une
+enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques
+et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du
+romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie
+de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de
+Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la
+fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à _Sagesse_, à la trilogie
+apologétique de M. Huysmans: _la Cathédrale_ essaie de refaire avec
+des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des
+outils moins brillants, mais plus aigus, _le Génie du christianisme_.
+L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi
+quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à
+Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste.
+
+L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète.
+Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique,
+symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à
+tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture,
+d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et
+surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la
+mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les
+compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire
+d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer
+tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est
+représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de
+Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante
+dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
+rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît
+d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est
+un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire
+baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée,
+les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de
+la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de
+connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de
+jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre
+quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le
+roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui
+est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description
+s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison
+symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce
+livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses
+maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et,
+pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire
+de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans
+des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière
+qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie
+liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour
+de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels
+privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement
+supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait
+encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées,
+lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où,
+finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût
+de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais
+qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux
+d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir
+quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à
+quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a
+de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est
+presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour
+s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser
+la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et,
+en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même
+titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement
+de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que
+l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun
+génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
+Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter
+les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands
+esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique
+cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et
+superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard,
+mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double
+capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès
+les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double
+souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des
+anciens dieux.
+
+Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme
+évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la
+beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de
+la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien;
+encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose
+belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un
+tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous
+seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement
+la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes,
+le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde
+l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane
+eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été
+la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été
+un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux
+filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et
+de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser
+des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme.
+Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa
+candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à
+Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels
+enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg,
+Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images
+taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui
+suivait le triste énergumène.
+
+Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes
+de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés
+à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il
+prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans
+l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et
+à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de
+Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal
+démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces
+inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à
+la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe
+serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes
+cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint
+Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe,
+n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses
+architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le
+luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque
+fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires,
+voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement
+apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et,
+par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art
+chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en
+un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre
+garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico
+d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les
+formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.
+
+[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les _Éléments
+d'Archéologie chrétienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur
+dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle
+s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux
+édifices dont la destination n'est que secondaire».]
+
+
+ IV
+
+L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M.
+Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué
+par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble
+inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas
+de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir
+et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de
+violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil;
+le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre
+trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les
+nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de
+sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des
+Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois
+nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est
+moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute
+des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles;
+qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des
+pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs,
+nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par
+surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion
+d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du
+plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique
+de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à
+la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par
+l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique,
+au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très
+anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le
+développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut
+s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises;
+qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais
+certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le
+mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On
+aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en
+leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être
+que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut
+une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans
+les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe
+brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve,
+d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée
+des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou
+du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres
+d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines;
+on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane,
+protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne
+serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait
+peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
+Méliton ou de Durand de Mende[35].
+
+[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne
+semblent pas son oeuvre.]
+
+[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une
+symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est
+moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal
+antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs
+et romains du Louvre (1897)_.]
+
+L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la
+mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers
+martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui
+qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable,
+de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les
+Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène,
+les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre
+fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour
+les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne,
+funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est
+fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ,
+sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile
+selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne;
+saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète;
+dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le
+charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté
+avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons
+de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un
+symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire,
+Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration,
+il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On
+a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore,
+mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans
+l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du
+paganisme.
+
+M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen
+âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des
+fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète
+jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose
+sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un
+manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte
+d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue
+de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte,
+non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses
+yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon
+et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement
+dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art
+et de mysticisme, comme _la Cathédrale_, la science facile des lectures
+patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les
+volucraires, dans l'éternel _Physiologus_ du moyen âge, il reste bien
+démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des
+plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un
+amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le
+vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les
+détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie,
+le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom». Et l'on
+continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque
+minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie
+même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une
+vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva
+donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer
+aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore
+populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est
+le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole
+fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie,
+dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette
+terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
+qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de
+faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la
+gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de
+l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée
+au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en
+faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de
+cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs
+expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à
+sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de
+sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations
+symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne
+voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans
+pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un
+passage très curieux:
+
+ Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance
+ merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux
+ yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières
+ ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces
+ singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures
+ ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui
+ combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce
+ sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur
+ un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent,
+ ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal
+ dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une
+ chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en
+ un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de
+ formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans
+ les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées
+ à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer
+ la loi divine[36].
+
+[Note 36: Cité par Ch. Gidel. _Sur un poème grec inédit intitulé_:
+O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, 1873).]
+
+On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_
+si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les
+cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon,
+le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les
+Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec
+Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacrée), mais avec
+l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la
+plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient.
+Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et
+peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus
+ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une
+belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute
+sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la
+mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle
+le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel.
+Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle,
+si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la
+prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait
+avec lui la Gorgone Scylla...[37]». Elle est le symbole du péché et de la
+tentation.
+
+[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: Μορφήν γαρ
+πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη.
+
+Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge
+d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles
+apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine.
+C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry
+(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute
+un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est
+original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait
+pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour
+«désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un
+affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite,
+les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour
+les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur.
+Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte
+Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les
+Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est
+encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les
+Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes
+signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et
+les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ
+est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
+son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus,
+le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est
+dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le
+serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto.
+
+[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle),
+mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en
+latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de
+Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des
+manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la
+légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.]
+
+[Note 39: _La Cathédrale_, p. 464.]
+
+Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze
+signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe
+fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ
+triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer,
+l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe
+appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
+d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la
+littérature, complètement apocryphe, des sibylles.
+
+M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40];
+elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la
+Discipline de l'Amour divine_ (1519):
+
+ Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon
+ l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond
+ et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel;
+ et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens
+ les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les
+ sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous,
+ entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux
+ ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche,
+ par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et
+ spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu
+ ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès
+ jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure
+ des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et
+ métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
+ croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures
+ qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles
+ comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et
+ représentation du grand monde, et il est image et expresse
+ semblance de Dieu créateur et de toute créature.
+
+[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un
+des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte
+Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son
+grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la
+Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur
+la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du
+IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de
+Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque,
+tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de
+Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».]
+
+L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse
+démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment
+finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus
+caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en
+1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on
+mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit
+nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre
+d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de
+la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent
+la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans
+l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les
+pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de
+la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La
+purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine,
+c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie,
+poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il
+faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant
+toute rancune du coffre du coeur.
+
+ ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son
+ sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le
+ mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous
+ potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de
+ paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations,
+ odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne
+ purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans
+ penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages
+ spirituels.
+
+Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de
+table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné
+de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs
+favorable, du pissenlit aux lardons[41].
+
+[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.]
+
+En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues
+pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien
+faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le
+dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre
+ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des
+Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles
+le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens
+qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que
+les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
+druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides
+avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel
+à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.
+
+Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la
+Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires
+sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le
+XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des
+préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de
+la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils
+Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut
+fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu
+d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela,
+de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout
+ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_
+est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des
+Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et
+la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments
+définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte
+Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu
+du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les
+Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin,
+au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus
+curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
+grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une
+série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et
+le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui
+seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys
+l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe
+siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de
+théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys
+l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais
+la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un
+contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et
+des diverses sortes de moines?
+
+[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie
+Chrétienne, 1839).]
+
+
+ V
+
+Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets
+d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
+comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas
+facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
+semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les
+visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que
+tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne
+l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de
+sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez
+les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris
+d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme
+l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant
+conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il
+appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce
+qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces
+stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle
+atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des
+incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes
+se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente,
+et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout
+empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le
+confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté
+une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les
+Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était
+la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque
+instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez
+facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de
+Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce
+et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune
+dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal
+à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait
+pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour
+joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et
+d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix
+nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua
+mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine,
+véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les
+sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus,
+par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était
+couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un
+de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein».
+Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
+de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante
+d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich,
+la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et
+connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre
+revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable,
+souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et
+remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille
+accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de
+l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre
+à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite
+académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la
+paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla,
+l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et
+commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît
+médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion
+s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il
+s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin
+d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui
+a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute
+l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement:
+«_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette
+correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
+on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de
+Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus
+dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant
+recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
+en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui
+séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient
+grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et
+non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami
+Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé
+de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_.
+
+[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont,
+_Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)]
+
+[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le
+délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73
+et 74.]
+
+[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]
+
+Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de
+l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il
+l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un
+personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des
+édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire
+la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions,
+Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu;
+ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On
+prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable
+pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu,
+est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient,
+on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules
+romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin
+parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils
+abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang,
+engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux,
+dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par
+la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies
+ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent
+également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons
+étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait:
+«Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu
+au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_».
+
+[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]
+
+Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition
+plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera
+volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues
+pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie
+de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue,
+ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est
+parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de
+prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse
+y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et
+qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins,
+savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont
+particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint
+Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des
+taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre
+ont été plaqués au hasard de la cueillaison.
+
+Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque
+douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots
+qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de
+participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si
+le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un
+chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du
+rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il
+n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation
+les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un
+véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion
+d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des
+lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un
+beau livre.
+
+1898.
+
+
+ II
+
+ PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
+
+
+Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme,
+s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la
+perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant
+la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à
+reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme
+que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
+illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant,
+comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec
+les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les
+cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre
+du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de
+quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et
+aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble
+très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes
+se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils
+systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont
+organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les
+meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les
+jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions.
+Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des
+jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas
+moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles.
+Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un
+seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus
+large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur
+offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le
+seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que
+les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints,
+les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les
+vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix
+sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin,
+c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux
+qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur
+corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque
+toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
+
+[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle
+de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore.
+On suit celle d'Amsterdam, 1744.]
+
+On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte,
+d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à
+cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème.
+Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition
+religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à
+lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples,
+s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui
+pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme
+apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens
+terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu
+de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour
+que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée
+par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui
+démontre sa vérité.
+
+«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un
+contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou
+du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique
+lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y
+a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi:
+sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies
+à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les
+oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché
+qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins
+naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car
+vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait,
+à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins
+l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce
+demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à
+l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y
+a un accommodement.
+
+[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.]
+
+Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces
+cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que
+tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie,
+seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner,
+de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette
+promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern
+en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin
+contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en
+pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur
+ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de
+ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion
+abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en
+eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de
+moins humain dans l'homme.
+
+Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes
+indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat
+religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie
+humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la
+religion, qui est encore à peine pressentie.
+
+La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle
+s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle
+consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des
+formules. Le
+
+ MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.
+
+est devenu, dans la suite des temps,
+
+ MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI
+
+et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le
+passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les
+fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des
+théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée
+religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du
+peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente,
+et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin
+enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont
+finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une
+véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul
+compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une
+régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la
+philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans
+l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette
+question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues
+dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens,
+jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus
+vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des
+croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que
+de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme,
+du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme
+populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches
+du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons
+reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et
+seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre.
+Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays
+aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un
+atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue.
+
+
+
+ II
+
+Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait
+plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
+Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui
+pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier
+gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra
+venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,
+avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses
+sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui
+ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace
+abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans
+le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes
+intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard
+et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans
+un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans
+que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand
+étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas
+dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le
+dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la
+métamorphose ingénue:
+
+ Martirii gestans virgo Martina coronam
+ Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
+
+La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a
+qu'une religion, elle se rajeunit.
+
+Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la
+destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple
+alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les
+forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques
+engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement
+orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,
+la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et
+le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas.
+En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce
+fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les
+temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les
+utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique
+d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que
+le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas
+volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui
+a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les
+statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape
+romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est
+civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette
+idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies
+en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur
+rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères
+de l'Église pour corroborer son fanatisme.
+
+[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]
+
+Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus
+qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en
+est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses
+prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce
+que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
+
+Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la
+continuité religieuse.
+
+[Note 50: Voir page 142.]
+
+En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts
+sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes
+introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail
+d'érudition.
+
+Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre
+les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes
+aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon,
+N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et
+que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est
+champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent
+leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses
+obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers.
+On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des
+vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce
+ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii
+semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto
+du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou
+la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on
+avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on
+s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même
+cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu
+était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce
+prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces
+asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres,
+du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de
+prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale
+des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un
+exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du
+fidèle.
+
+[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]
+
+Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque
+pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très
+souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si
+vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in
+commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._»
+Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,
+même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de
+signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être
+populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les
+saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent
+un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux,
+dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur
+route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières,
+déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs
+de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel
+champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières
+bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des
+chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande
+si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la
+superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais
+si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les
+offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de
+Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,
+celle qui assure contre le péril des longs voyages.
+
+[Note 52: XXXI, I.]
+
+Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_.
+Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
+volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares:
+
+ SILVANO
+ SANCTO. SACRO
+ LARUM. CÆSARI
+
+C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels
+chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété
+populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit
+celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer
+sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière
+dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de
+la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer
+sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance
+naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape
+devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette
+qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et
+à donner aux anges des frères[53].
+
+[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt
+Liber; Trèves, 1723.]
+
+Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur.
+Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent
+à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent
+siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui
+inspirait leur satire.
+
+ Dieux guérisseurs Saints guérisseurs
+
+ Priape {Stérilité { S. Vitus devenu
+ {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet
+ { S. Paterne.
+
+ Strenua Faiblesse { S. Fort.
+
+ Apollon Peste { S. Roch.
+ { S. Sébastien.
+
+ Hercule Epilepsie ( S. Valentin.
+
+ Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite.
+
+ Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de
+ chemin aux Padoue fait retrouver
+ voyageurs égarés. les objets
+ perdus.
+
+ Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi.
+
+Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le
+parallélisme, avec plus ou moins de précision. A _Febris_, qui éloignait
+la fièvre; à _Rubigus_, qui préservait les blés de la rouille;
+à _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; à _Orbona_, qui
+protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues
+jeux de mots, car:
+
+ S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.
+ S. Léger -- de l'embonpoint.
+ S. Ouen -- de la surdité.
+ S. Claude -- les éclopés.
+ S. Cloud -- des clous et boutons.
+ S. Boniface -- de la maigreur.
+ S. Atourni -- des étourdissements.
+ Ste Claire }
+ S. Clair }
+ Ste Luce } des maux d'yeux.
+ Ste Flaminie de }
+ Clairmont }
+ S. Genou -- de la goutte.
+
+Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et
+l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest;
+Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept
+Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait
+Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers;
+S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie,
+même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine,
+on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour
+exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser.
+
+[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mèlusine_, est
+l'homme du monde le mieux documenté.]
+
+Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans
+leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie[55]:
+
+ Temples Eglises
+ Jupiter Feretrius In Ara Coeli.
+ La Bonne Déesse Ste-Marie Aventine.
+ Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole.
+ Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio.
+ Minerve Ste-Marie sur la Minerve
+ Vesta N.-D. du Soleil.
+ Romulus et Remus S. Côme et S. Damien
+
+[Note 55: Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très
+sûrs, dans la _Lettre écrite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam,
+1764.]
+
+Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires
+qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts
+baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée
+de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus[56]. Près de
+Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée
+sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours
+en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais
+qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le
+voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne
+église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la
+Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle
+succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots.
+
+[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor
+of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce
+révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le
+travail des _Conformités_. On ne saurait trop encourager ces sortes de
+travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus
+utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M.
+Trede.]
+
+Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à
+Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
+son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple
+suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont
+des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple
+d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église
+S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle,
+rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment
+ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
+
+[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.]
+
+qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis
+fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin,
+autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au
+peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général,
+comme l'a démontré M. Marignan[58], les pèlerinages aux tombeaux des
+saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape;
+mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion
+ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et,
+d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé
+à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a
+retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des
+Asclépiades[59].
+
+[Note 58: _La Médecine dans l'église au_ VIe _siècle_; Paris, Picard,
+1887.]
+
+[Note 59: Cf. la préface des _Mimes_ d'Hérondas, trad. de P. Quillard;
+Paris, _Mercure de France_, 1900.]
+
+Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire
+célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les
+cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la
+colline sacrée.
+
+Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple
+dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en
+pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint
+Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon
+en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté.
+Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes,
+toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses
+elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode.
+
+On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire
+réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit
+d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein
+d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni
+de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est
+une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes,
+Héraclès, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps
+les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et
+blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallèles se
+gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison.
+Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses
+arguments.
+
+[Note 60: _Traité de l'art de bien mourir_, t. III.]
+
+Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées,
+selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
+réformer, ni diriger.
+
+Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance
+au protestantisme;
+
+Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance
+au catholicisme.
+
+Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation
+antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante.
+
+Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite
+que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires
+particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.
+
+On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme
+grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un
+protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer
+la porte de l'autorité.
+
+Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou
+byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.
+
+La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle
+ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire
+païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut
+pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
+C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se
+buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs
+efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat
+d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.
+
+Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a
+jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable
+comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est
+l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les
+symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin
+de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à
+croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais
+non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux
+ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà
+la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée
+de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité
+relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La
+vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin
+et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la
+médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle
+des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons,
+soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes
+n'est jamais mauvais.
+
+Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que
+l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur
+au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même
+ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison à Sainte Apolline contre le mal
+de dents_. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut
+s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand
+Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a
+que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux
+que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de
+granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse?
+C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les
+batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?
+
+Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la
+superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous
+l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos
+yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques;
+mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée.
+Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de
+l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la
+genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre
+garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités
+nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous
+nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle
+inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont
+sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent
+de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique
+merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le
+fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut
+pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux
+hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns
+s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se
+tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi
+ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme,
+que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec
+gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme
+s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que
+futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la
+minute même où la sensation nous avertit de notre existence!
+
+On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de
+l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron
+prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté
+intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane,
+un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
+l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.
+
+Mai 1900
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ LA MORALE DE L'AMOUR
+
+ I
+
+
+Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science,
+au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent
+dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un
+délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de
+M. Ribbing[61], entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les
+deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents
+docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés
+manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui
+charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le
+prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune
+et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces
+professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu
+presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas
+rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose
+qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres
+hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le
+travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les
+«perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus
+fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et
+avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les
+Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
+derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces
+matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place
+de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux
+curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital
+et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le
+passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué
+et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté
+provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse
+Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on
+raillait la «joie imparfaite»[62], et les «secrétaires des demoiselles»
+donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses.
+Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre
+au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se
+prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis
+faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi
+qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter
+sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions
+que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit.
+
+[Note 61: _L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales_, p. 215.]
+
+[Note 62: _Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et
+parlant à sa compagne._ Cette pièce se trouve dans plusieurs _Recueils_
+du temps.]
+
+«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et
+l'impuissance de manger beaucoup». La chasteté se définit par les mêmes
+mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins
+honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à
+l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé
+une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
+vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres;
+car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui
+résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour
+se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique;
+l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se
+nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement
+que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle
+tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un
+martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
+trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas
+particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent
+les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique.
+
+L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est
+glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un
+couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté
+est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus
+l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y
+a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se
+résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité;
+l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée
+religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu
+continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre
+la turbulence sexuelle[63]». Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
+vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est
+la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins
+de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa
+propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les
+ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent,
+Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous
+demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car
+aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux,
+il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question
+que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont
+indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.
+
+[Note 63: _L'Instinct sexuel; évolution et dissolution_, p. 301.]
+
+La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la
+recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son
+devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux
+évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est
+néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou
+peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi
+contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains
+tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée
+comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi
+les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints,
+même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de
+donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des
+chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les
+socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la
+génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle
+est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le
+théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique;
+Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger
+des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est
+allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est
+épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle
+de la tyrannie scientifique:
+
+«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération
+est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un
+ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament
+froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant
+cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec
+celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est
+accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des
+moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards
+pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent
+stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces
+maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les
+adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à
+cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la
+génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement
+du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent
+sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats
+voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus
+ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
+réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes
+les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les
+femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien
+constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes
+secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour
+que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une
+race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules
+séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux
+portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est
+l'heure la plus propice[64]». L'astrologue donne à ce programme érotique
+un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet
+de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
+préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation
+que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux,
+sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.
+
+[Note 64: _La Cité du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres
+choisies de Campanella_. Paris, 1847.]
+
+On aurait pu aussi bien citer Platon, _République, V_, que Campanella
+suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en
+tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe
+siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations
+scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air
+décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle
+«avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause
+de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature
+humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la
+queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux
+livres VIII et IX de cette même _République_, où il considère l'histoire
+pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels
+et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue.
+Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le
+plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout
+dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin
+de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des
+utopistes; disons: ces grands enfants.
+
+Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de
+l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances
+d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des
+démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles
+les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine
+conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable
+qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui
+l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la
+syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés
+humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de
+supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi
+pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui
+philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée
+et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale
+actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne
+le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes
+fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés.
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand
+Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit
+reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec
+des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique
+est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la
+préciser.
+
+
+ II
+
+L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un
+centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est
+une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un
+peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours
+d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les
+consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être
+absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences
+qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un
+assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des
+métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la
+pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau
+de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les
+artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine
+vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les
+raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain,
+nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en
+tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement
+comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en
+revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion
+ridicule dans la mauvaise littérature[65].
+
+[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est
+encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la
+_République, V_:
+
+«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société,
+et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au
+corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la
+douleur d'un seul membre».]
+
+Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et
+d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément
+essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les
+sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils
+ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches
+de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des
+boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les
+images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
+étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé
+par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un
+atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être
+caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à
+l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
+les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de
+mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit
+de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe
+social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment
+qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé
+et la puissance de la république.
+
+L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le
+christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien
+connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le
+plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce
+sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre
+favori un mal plus grand encore.
+
+Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur
+éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble
+de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles
+chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
+traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une
+société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne
+sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits
+de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des
+aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles
+mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il
+est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus
+révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce
+sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il
+ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de
+renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que
+l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce
+que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même.
+Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la
+sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est
+au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une
+abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?
+Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:
+le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins
+le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de
+sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on
+leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de
+leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général
+de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons
+privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres
+sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même
+plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.
+
+Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être
+très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas
+inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme
+châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins
+l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés
+de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les
+diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale:
+qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas
+encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la
+morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire
+enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore
+toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original,
+s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser
+son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes
+sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y
+suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut
+dépecer de souvenir.
+
+Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.
+L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus
+faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact
+avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les
+sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un
+fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une
+société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y
+aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas
+d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un
+fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute,
+par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles
+soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus
+scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu
+près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de
+la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront
+ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des
+amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par
+plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes
+peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée
+a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités
+vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes
+changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins
+(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils
+conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui
+constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité.
+Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui
+accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il
+sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les
+maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être
+cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage
+sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
+appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient
+occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la
+mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis
+des législateurs de l'amour.
+
+
+ III
+
+Quelle est la morale de l'amour?
+
+Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les
+codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous
+les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations
+sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays
+civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application
+présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des
+instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la
+glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les
+démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
+François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé;
+et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et
+l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement
+même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il
+est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces
+contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer
+la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une
+des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là
+qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son
+essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du
+XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux
+éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la
+Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène.
+Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
+au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la
+sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile.
+
+[Note 66: Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui
+veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la
+paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII,
+Fescennini_): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat
+in luce. Libidini nihil inhonestum...»]
+
+[Note 67: Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.]
+
+Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en
+les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence
+génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains
+cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les
+collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs
+institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la
+personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes
+de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui
+doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et
+même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes
+qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent
+des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?
+
+Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée
+au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime
+une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de
+compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas
+sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui
+affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux
+qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus
+fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement _mollities_.
+Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme
+moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du
+sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet
+état d'esprit.
+
+Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et
+la débauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accordé par la
+bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec
+le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont
+la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae
+externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère
+à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote
+au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin
+ecclésiastique _fornicatio_ ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια
+entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant
+conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux
+que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la
+famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait
+su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif;
+l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique
+des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi
+saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les
+oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien
+ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très
+précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir
+les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_,
+alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la
+copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les
+inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce
+n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc
+que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de
+renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant
+cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les
+inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de
+saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins
+cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non
+dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le
+tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se
+complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve,
+à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas
+toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une
+certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous
+ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge
+témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le
+XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont
+l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même
+se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli
+avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les
+poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
+d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des
+rapports sexuels.
+
+[Note 68: Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
+de M. Féré.]
+
+Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est
+d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale
+de l'amour.
+
+L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux
+premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on
+appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe
+Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où
+l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
+de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds
+n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses
+maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la
+nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les
+désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans
+peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le même sens en
+latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur,
+convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices
+de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la
+bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses:
+les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas
+leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le
+hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants
+qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour,
+qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité
+sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur
+de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi
+que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été
+désunies.
+
+C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire
+de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un
+grand désarroi dans les moeurs:
+
+ Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum
+ Contagemque alio non usquam tempore visam,
+
+dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète
+les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une
+épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du
+monde.
+
+Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à
+ce que les moralistes de la science appellent assez justement la
+promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre
+les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal.
+La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés
+européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une
+nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre
+la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement
+théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et
+la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses
+conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct
+social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les
+conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage,
+qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela
+n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on
+y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve
+des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en
+minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent
+sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment
+où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence
+de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel
+raffinement sentimental.
+
+Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre
+insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de
+figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute
+une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui
+poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce
+miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée
+parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.
+
+Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir
+dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se
+chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre
+contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis
+ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a
+créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que
+chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et
+ne doit pas s'imposer.
+
+De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse,
+moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter,
+s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques.
+Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des
+accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour
+régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter
+aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
+sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément
+les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la
+vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La
+vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde
+pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la
+cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
+que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des
+lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer
+pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois
+naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme
+n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais
+celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair,
+mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle
+est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même
+de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est
+ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science
+même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont
+dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à
+Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de
+course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité;
+l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde
+moderne sa conscience intellectuelle.
+
+Juillet 1900.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+
+ I
+
+ CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN
+
+ «... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public
+ et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par
+ là ».
+
+ JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_
+ (1720).
+
+La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne
+vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
+et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les
+précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part;
+qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur;
+vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait
+couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue
+encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le
+pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune
+terre, reçois la graine et sois féconde.
+
+ I
+
+Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain
+français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous
+allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et
+qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est
+guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de
+prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique;
+cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en
+apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables
+gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies,
+ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe
+des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus
+dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de
+plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide
+et plus rémunérateur.
+
+ II
+
+De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se
+la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni
+talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires;
+à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore
+de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes
+et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à
+battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même
+d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes.
+Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des
+gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours
+quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient
+tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a
+déjà fait vous recommander cet usage.
+
+Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques
+autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera
+de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres,
+aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possédiez
+naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce
+cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas
+besoin.
+
+ III
+
+Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un
+commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
+haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la
+corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui,
+divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il
+faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux
+sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième,
+ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en
+ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous
+n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de
+quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus
+de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime,
+vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une
+époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.
+
+Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le
+placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni
+le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être
+maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez
+avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un
+principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte
+dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux
+touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour
+immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette
+parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous
+sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.
+
+Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes
+camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de
+l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et
+votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que,
+hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer
+en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne
+peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de
+croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne
+se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de
+préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une
+solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,
+c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six
+ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un
+commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils
+auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des
+capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres
+vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer
+dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature,
+l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.
+
+ IV
+
+Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous
+les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car
+jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le
+premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore
+quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des
+critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en
+papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de
+pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez
+d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.
+Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre
+valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre
+inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de
+métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à
+peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains
+et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre
+et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes
+et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,
+afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout
+déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte
+de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette
+conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez
+le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point
+commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que
+je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse
+dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais
+aussi d'une méthode.
+
+ V
+
+Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut
+pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les
+portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir
+littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu
+(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien
+davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est
+la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût.
+Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas
+écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne
+soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres
+règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de
+«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.
+
+Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale
+il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques
+premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi
+littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès,
+compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un
+roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste
+affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...»
+Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse
+un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles
+plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un
+livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi
+que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions
+aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il
+a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman
+où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures,
+jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes,
+sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes
+et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un
+chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs
+écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue
+qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans
+réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez
+sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et
+davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais
+distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles
+et les plus délicats.
+
+ VI
+
+En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense
+qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles.
+Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de
+pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et
+d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air
+et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se
+développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc,
+ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide,
+à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt
+sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien,
+soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus
+fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin
+de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur,
+ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les
+voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris
+mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une
+heureuse sécurité.
+
+Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs
+idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y
+verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles
+peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est
+de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut
+arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table
+pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous
+recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer
+la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que
+cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée
+en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à
+tirer par les fenêtres.
+
+Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous,
+n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une
+importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement
+les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et
+les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle.
+Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le
+soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article
+facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins
+deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui
+puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.
+
+ VII
+
+Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous
+arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui,
+ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la
+main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode
+la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez
+toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.
+
+Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent
+prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un
+âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre
+pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie
+même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils
+ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire
+honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et
+dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique
+dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie
+entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui
+est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une
+génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus
+dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très
+profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire,
+sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en
+rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances,
+le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme
+ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort
+déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes
+histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même
+par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez
+toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait
+impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec
+véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut
+d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce
+qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution
+la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous
+aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse
+de votre coeur.
+
+ VIII
+
+Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de
+lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les
+plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur
+famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis;
+vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise
+langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce
+qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite
+de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les
+autres.
+
+Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable
+valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez
+si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur
+écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue,
+virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre
+mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important.
+Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par
+l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire
+aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il
+les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec
+eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail
+souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un
+écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une
+dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où
+cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon
+les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.
+
+Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit
+mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En
+principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le
+meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès
+sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge,
+la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant
+librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter
+une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de
+mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon,
+et on peut danser dessus pendant des nuits entières.
+
+Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier
+exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
+faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde
+sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a
+ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à
+vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et
+prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les
+critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile,
+en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les
+mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne
+vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à
+l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un
+coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
+Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira
+infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup
+d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations,
+surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là
+pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
+ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible
+sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt
+déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze
+résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut
+s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de
+métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours
+malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est
+si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée.
+Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez
+toujours renier.
+
+La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très
+recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange.
+Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les
+parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés
+au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton
+du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous
+pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur
+des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins;
+quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour
+silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.
+
+ IX
+
+Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez
+besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin
+d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés
+qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à
+tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des
+Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez
+de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans
+le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des
+belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement
+que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai
+vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis
+tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la
+moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en
+commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os
+et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de
+leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur
+vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer
+hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou
+seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de
+complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le
+pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres
+s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir
+sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand
+bien.
+
+ X
+
+Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si
+vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une
+inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur
+vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes
+maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile)
+cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se
+reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera
+utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez
+puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation,
+si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous
+mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires.
+
+Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous
+conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de
+mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu
+de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite
+l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la
+prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été
+perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je
+crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous
+engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi
+on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la
+suprême ressource de la sincérité.
+
+
+ XI
+
+Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à
+propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a
+profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos
+obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une
+dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se
+contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve
+quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau
+de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par
+un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires.
+
+Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance
+de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes
+défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec
+décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de
+circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela
+passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte
+de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce
+moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus
+de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa
+maîtresse.
+
+ XII
+
+N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire
+votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très
+inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de
+ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de
+tromper le public et de duper les physionomistes.
+
+Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion
+définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins
+que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne,
+l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais
+de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une
+conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des
+deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance:
+d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que
+d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous
+plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en
+cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain.
+
+La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans
+hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie,
+promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur.
+
+
+ XIII
+
+Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de
+l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde
+quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour
+où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est
+utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose
+que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec
+n'importe quel dialogue.
+
+Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il
+ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous,
+moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes.
+
+N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on
+vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut
+vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les
+petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa
+discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la
+situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.
+
+Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme
+secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les
+ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure
+de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés,
+et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie
+littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger
+son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour
+aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure,
+qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
+pour un journal et pour le public.
+
+Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt
+les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune,
+ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous
+avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite
+collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.
+
+Septembre 1896.
+
+
+
+ II
+
+ DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE L'IDÉALISME
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.
+ Ovide, _Métam.,_ III, 430.
+
+
+
+ _INTRODUCTION_
+
+
+Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point
+philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré
+des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode
+de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême,
+la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au
+néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences
+actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai
+noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70].
+
+[Note 69: V. L'Idéalisme, pp. 16-17.]
+
+[Note 70: On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en
+lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la liberté
+(Echo de Paris_, juillet 1892).]
+
+Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui,
+arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers
+quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien
+reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes,
+et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées,
+et de m'en aller à travers champs.
+
+En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux
+conséquences que j'ai dites,--car elles pouvaient être nécessaires et
+inéluctables--j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires,
+ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit
+relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par
+l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de
+mettre notre vie d'accord avec nos principes.
+
+(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)
+
+On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis;
+mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la
+sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme
+une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite
+voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,--je ne
+dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands
+philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant
+vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni
+Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et
+Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque,
+après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez
+à César...» Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon
+royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste». Mais en
+prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce
+monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient
+nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté.
+
+[Note 71: Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait
+chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.]
+
+[Note 72: _Discours à la nation allemande._]
+
+Revenons à la pathologie de l'idéalisme.
+
+Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui,
+d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme
+de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour
+simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme.
+Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus
+clairement appelé le narcissisme.
+
+Narcisse,
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
+
+et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir,
+a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers
+élégant[73].
+
+[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils
+sont la fontaine scellée ou le _hortus conclusus_. On passe devant la
+source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et
+devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir
+même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient
+bien d'autres secrets, la _Belle et la Bête_, m'a fait comprendre cela
+et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis
+capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la
+fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide:
+«L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces
+faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important».]
+
+Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin
+d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle
+nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité
+leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans
+l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt
+du doute:
+
+ Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva
+ oscura Che la diritta via era smarrita[74].
+
+[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.]
+
+
+
+ _CHAPITRE PREMIER_
+
+ HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE
+
+
+Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation
+mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la
+sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme
+partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de
+valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma
+pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par
+mes besoins d'hypothèse[77].
+
+[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.]
+
+[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou
+psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc.,
+le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée
+_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement»
+est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable
+jusqu'à preuve du contraire.]
+
+[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est
+relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à
+mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la
+crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles:
+je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix
+ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le
+percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre;
+appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.]
+
+Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la
+subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.
+
+Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux,
+pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier
+l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à
+moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant,
+et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne
+peut me laisser indifférent.
+
+Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette
+limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je
+me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets
+l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors
+de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma
+conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela,
+car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il
+parle!
+
+En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai
+trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que
+différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste,
+l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet
+pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce
+qu'il me ressemble.
+
+Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde
+extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que
+ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite
+autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de
+son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait
+partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe
+qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il
+me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il
+m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.
+
+Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est
+rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense
+lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.
+
+Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et
+je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
+limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me
+voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me
+limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial
+absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche,
+ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la
+formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il
+gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force
+à «entrer en pourparlers» avec lui.
+
+A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis
+le faire, autant que me le permet ma nature, son existence
+hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce
+n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques
+concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie
+à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui
+en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du
+salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne
+seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques
+alternatives de la lumière et de l'ombre:
+
+ ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].
+
+[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.]
+
+Et voici comment raisonne Pollux:
+
+«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique
+que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà
+de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que
+cette pensée me pense...»
+
+Il se reprend:
+
+«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!»
+
+[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
+réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.]
+
+Il réfléchit et continue:
+
+«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui
+aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois
+admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient
+en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.
+
+»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je
+retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée
+et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense».
+
+Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.
+
+
+ _CHAPITRE DEUXIÈME_
+
+ VIE DE RELATION
+
+
+La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en
+a pas le droit, elle le prend.
+
+L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et
+sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes--à l'envers--: hommes,
+bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point
+du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement,
+toujours le même, est infiniment fécond.
+
+Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes
+différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite
+à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe
+et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se
+résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de
+Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime,
+parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le
+lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un
+auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait
+moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou
+Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée,
+Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et
+la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est
+la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].
+
+[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin.
+Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses
+enfants,--c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses
+propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu
+nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles
+qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de
+ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de
+puissance que l'amour,--«et la faim eut plus de puissance que la
+douleur.
+ _Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno_
+ DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.]
+
+[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là,
+oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit
+cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au
+lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins
+métaphysiques [c]:
+
+ _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
+ Tortilium coronarum..._
+
+Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.
+
+_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam,
+suavissimam._
+
+_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_
+
+Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?]
+
+[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620,
+in-folio).]
+
+[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]
+
+[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)]
+]
+
+Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des
+reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude
+rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur
+précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels
+peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi
+que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide
+pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie
+autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la
+mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections
+d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son
+orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
+défaille si les autres ne la confirment.
+
+[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il
+entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de
+Saints_, p. 423.)]
+
+Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental,
+réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur
+laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant
+d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on
+approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].
+
+[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son
+ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est
+bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un
+esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses
+pensées.]
+
+L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire
+adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a
+besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc
+serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la
+tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de
+son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes
+de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire,
+il n'en était que le premier juge, et non pas le seul.
+
+[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort
+belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la
+Balance_).]
+
+Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus
+forte, et multipliée selon son identité essentielle.
+
+Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie,
+cela fait un champ d'orties.
+
+Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et
+tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base
+sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les
+orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment;
+il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou
+mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière
+d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il
+faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est
+inviolable.
+
+Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule
+des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la
+salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.
+
+Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le
+désert.
+
+Février 1894.
+
+
+ III
+
+ LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ
+
+
+Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe
+plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert
+son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme
+physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et
+rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en
+un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il
+faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être
+commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra
+vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage
+sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense.
+Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le
+crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva,
+et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de
+l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes
+possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument
+juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes
+qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque
+instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les
+pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont
+être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même
+et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer
+à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des
+actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment.
+
+ I
+
+La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de
+vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même
+quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange
+perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme
+et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions
+communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et
+souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de
+capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que
+le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et
+jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules
+droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi
+les plus ordinaires gestes du commerce.
+
+Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux,
+vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner
+sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie;
+se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction;
+achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique,
+d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe
+du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier
+principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de
+pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée
+de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans
+l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la
+supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent
+se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles
+haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir
+et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces
+actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment
+celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du
+Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable,
+d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là
+encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir,
+le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est
+pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de
+pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours
+sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous
+faut chercher le principe de la charité parfaite.
+
+Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir,
+sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la
+nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir
+inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la
+charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité
+de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité
+de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois,
+la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais
+la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa
+propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et
+individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour
+fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le
+lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus
+forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe
+ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et
+des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au
+rythme, adéquat aux gestes divins.
+
+La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la
+prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations
+qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il
+ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa
+couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la
+succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela,
+l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il
+atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en
+quoi est impliqué le don de soi-même.
+
+Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement
+le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et
+le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense
+l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde.
+Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres,
+s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un
+mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite
+inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes
+de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie
+par une grenouille.
+
+ II
+
+Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses
+mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas
+plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots
+leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus
+conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne
+pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à
+l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles».
+
+L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date
+sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à
+faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope,
+au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un
+rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et
+digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans
+conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle
+avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent
+des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le
+reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité
+ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier
+contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à
+papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame:
+savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus
+adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui
+envient un métier si généreusement productif et chez les petits
+bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de
+l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent
+certifié par un numéro d'agenda.
+
+Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope
+ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur
+innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en
+d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
+singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang
+de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la
+civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche
+envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais
+le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la
+sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange,
+l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une
+insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature
+qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une
+charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que
+savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le
+pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le
+sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit
+est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle
+s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible.
+
+Peut-on déshonorer la charité?
+
+Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait
+la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne
+déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la
+danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à
+l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
+des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent
+être amoindris par la trahison d'un fait.
+
+Qui peut déshonorer la joie?
+
+Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il
+faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme
+pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que
+la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
+d'une oeuvre secrète.
+
+Février 1896.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA DESTINÉE DES LANGUES
+
+
+On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné
+de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement,
+quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes
+statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les
+conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain
+français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de
+sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui
+adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique
+triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse.
+Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et
+que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme
+
+[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
+dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à
+être dépouillée de tout caractère polémique.]
+
+les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une
+revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un
+recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la
+simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe,
+ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un
+célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un
+jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de
+puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense
+de longs commentaires.
+
+Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du
+fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats
+d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe
+sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et
+sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque
+qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter
+sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin
+des vaines séances académiques.
+
+En voici l'exposé, repris à son commencement:
+
+Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand
+nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits
+bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur
+éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois
+bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le
+japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse
+sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a
+entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des
+langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas
+de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus
+de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à
+moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois:
+il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de
+dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un
+égale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est israélite,
+devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion
+au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un
+peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.
+
+Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance
+byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
+occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes,
+l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et
+l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle
+peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la
+contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir
+sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre
+raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident
+que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de
+l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il
+est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle
+de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais
+purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui
+peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du
+vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre
+littérairement?
+
+C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de
+cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à
+la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue
+française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de
+l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour
+cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe
+vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner
+rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera
+croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple,
+qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par
+un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de
+véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles
+que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français
+de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de
+Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble,
+une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la
+destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur
+fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose.
+Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute
+celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans
+l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles.
+Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la
+richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
+langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives
+du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire
+absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine,
+toujours inclinée du côté du bonheur sensible.
+
+Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain;
+le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que
+beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte,
+dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence,
+soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux
+Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que
+leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce
+et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis
+et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas
+étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni
+d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les
+vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre.
+
+Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que
+la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français
+d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la
+langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler
+gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez
+avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait
+dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de
+dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la
+nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe
+rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes
+et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées,
+vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui,
+en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la
+langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes,
+les littératures seront encore une force; quand les armées auront été
+anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines
+d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa
+volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les
+enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant
+que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la
+vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte
+que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes,
+malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront
+toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles
+doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent
+encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou
+l'ancien français,--lesquelles?
+
+Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple
+russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui
+seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède
+une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup
+leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des
+phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un
+siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale.
+Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves
+dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins
+factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête,
+subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui
+prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir
+dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien.
+Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
+mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau.
+
+Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le
+portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore,
+évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières
+modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour
+faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais
+aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son
+histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de
+la moitié d'un continent immense.
+
+L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée
+par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance
+linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque
+toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et
+les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais
+non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque
+inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont
+abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double
+tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses
+dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième
+siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout
+entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile.
+C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur;
+il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité
+hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis
+longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat
+n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan
+barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique
+un refuge suprême.
+
+Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et
+l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle
+est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais
+d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense;
+au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse
+d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez
+n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme
+un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre
+terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile
+encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance.
+L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre,
+par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct
+national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
+la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.
+
+[Note 86: Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
+fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs
+écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que
+doit donc être le terrien anglais?]
+
+L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue
+littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands
+écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme;
+ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et
+comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient
+composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille,
+comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés.
+On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enlevée la
+broderie admirable des images il ne reste de _Roméo et Juliette_ qu'un
+conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une
+langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est
+l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais
+des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si
+peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou
+d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à
+la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la
+langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être
+déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à
+entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de
+son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres
+anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce
+triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare,
+dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une
+Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de
+Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives
+intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie
+humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre
+est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture
+claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité
+de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer
+des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des
+choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques
+distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les
+revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le
+caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés
+dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même
+pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la
+religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le
+reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à
+l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant
+en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se
+liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que
+Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que
+l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées
+ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois
+siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les
+travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession
+dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps
+elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles
+sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et
+toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par
+l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi
+les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine
+a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille
+de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage
+marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent
+jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De
+même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur
+crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les
+coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
+Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une
+seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle
+dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom,
+pendant cette longue période, fut connu sur le continent.
+
+[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette année même,
+les juges anglais poursuivent comme _obscènes_ les livres de libre
+philosophie scientifique édités par l'_University Press_: la _Pathologie
+des Émotions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idéal_,
+le _Rythme des pulsations_, _Responsabilité de déterminisme_. Ce dernier
+ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres
+que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet.
+L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.]
+
+(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été
+singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du
+seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à
+Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée.
+Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe,
+par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température
+de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc
+reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et
+la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire
+s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de
+Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre
+deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui
+travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait
+toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.)
+
+L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance
+imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une
+vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur
+s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît
+dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au
+sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues
+de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien,
+la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la
+plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple
+italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force
+linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot
+étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette
+délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés
+verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction
+de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les
+autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent
+pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui,
+en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance
+d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles
+évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès
+qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou
+d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien
+porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des
+civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue
+qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le
+cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles
+est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et
+c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront
+se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des
+philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.
+
+En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée
+sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument
+délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains
+sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation
+entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
+de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation
+esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation
+est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les
+convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais
+la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait
+à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes
+de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles
+veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la
+rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau _Zarathoustra_
+aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira
+là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares
+auront incendié Paris.
+
+A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle
+des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on
+l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés
+chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler
+français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs,
+il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six
+langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera
+un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français,
+qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques
+poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on
+écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin
+socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation
+d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons
+maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science
+élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La
+contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État,
+seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne
+n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés
+pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable
+organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
+l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante
+dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que
+tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].
+
+[Note 88: M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à
+Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne».
+Voici l'anecdote résumée par _le Temps_ (7 février), d'après le
+_Litterarische Echo_ de Berlin:
+
+«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut
+peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre
+visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant.
+Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le
+jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il
+ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat
+de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements
+gymnastiques après avoir pris une douche froide.
+
+Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande
+affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel
+entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des
+peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était
+jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du
+Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi
+il n'y ait pas de frontières».
+
+Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche
+devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra
+que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes.
+Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence
+(Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des
+langues prendra fin: une seule suffira.
+
+--Laquelle?
+
+--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
+l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour
+les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de
+mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la
+douceur.
+
+Et Hugo continua, poursuivant son idée:
+
+--Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que
+des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui
+connaît cette langue absurbe?
+
+--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre
+le français?
+
+--Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
+Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.
+
+--Et puis!
+
+--Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci
+chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées,
+etc».]
+
+
+
+La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et
+tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui
+vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas
+inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins
+amères et plus vérifiables.
+
+Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis
+trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute
+politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort;
+dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le
+patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus
+grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle;
+s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie
+militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui
+a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au
+génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il
+s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que
+les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille
+domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie
+littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre,
+n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain
+français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante:
+Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence
+littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la
+politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des
+hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi
+qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques.
+D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre
+unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet
+leur génie égoïste et national.
+
+Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous
+écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et
+renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager
+la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il
+suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au
+besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas
+un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles
+hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le
+rôle de pasteurs de peuples.
+
+Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui
+pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits
+remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes:
+nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer
+un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces
+mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une
+maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle
+n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses
+faveurs.
+
+S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop
+puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques,
+c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au
+corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
+non afin de favoriser les mains grossières.
+
+La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de
+vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de
+cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique,
+le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente
+inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui
+qu'il y a un siècle? Loin de là ; il l'est beaucoup moins par l'abondance
+des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi
+des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière;
+la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de
+l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les
+orthographes, même la française, apparaissent cristallines.
+
+[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
+la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale
+de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme
+cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et
+pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est
+fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question
+difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les
+Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre
+littérature». Pour permettre d'apprécier la question,--et la bonne
+foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une _pièce
+justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent
+que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la
+connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey;
+aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la
+collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et
+tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si
+prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre
+information avant d'en faire état.]
+
+Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles
+qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots
+dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui
+se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement
+j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur
+l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est
+raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brôme_ ou
+que _viz_ se lit _nameley_: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces
+chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la
+supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura
+de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à
+apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté,
+autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits
+graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article
+pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur
+arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui
+ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à
+lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième
+pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
+suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que,
+vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait
+la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de
+Hambourg.
+
+C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à
+l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons,
+puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait
+traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de
+compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de
+notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne
+m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il
+faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent
+sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls
+savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la
+valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire
+ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la
+revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés,
+et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège,
+échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et
+on saurait quelque chose.
+
+Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous,
+écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si
+elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.
+
+Janvier 1900.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+PIÈCE JUSTIFICATIVE
+
+
+LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
+
+«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué la place considérable
+que la langue française a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les
+considérations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette
+situation privilégiée--création de nombreuses églises wallonnes et
+d'écoles françaises--ont forcément perdu, par suite des circonstances,
+beaucoup de leur valeur. Cependant, le français garde son prestige et,
+si la connaissance de notre idiome n'est plus considérée comme la plus
+utile, l'étude du français reste toujours la plus attrayante et la plus
+nécessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes
+cultivés.
+
+»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française n'a trouvé un terrain
+plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a créé des
+associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province
+des sections vivantes. Tout récemment encore, une section s'est fondée à
+Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume.
+
+»Cette année le choix des conférenciers a été particulièrement heureux.
+Mme Thénard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment à
+la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et très mérité. En général,
+les soirées dramatiques, qui offrent plus de variété et une note plus
+gaie que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées du public.
+Par tempérament ce dernier est plutôt froid, mais chaque fois que des
+artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde à se
+rompre et la soirée finit par une ovation.
+
+»On continue à lire de préférence les ouvrages français. Nos écrivains,
+les romanciers spécialement, se sont créé dans ce pays une excellente
+clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation à Paris ne tarde pas à
+faire son apparition à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
+chaque ville, des sociétés de lecture fournissent à leurs membres, à
+prix fort modérés, une foule de revues françaises très demandées.
+
+»En réalité, le français ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on
+avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal
+de Rotterdam résolut, il y a quelques années, de supprimer l'étude du
+français dans les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit grand
+bruit. Or, d'après nos renseignements puisés à la meilleure source,
+toute l'affaire se réduit à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
+essai et il a supprimé le français dans une seule école publique. Cette
+dernière n'est fréquentée que par des enfants de la petite bourgeoisie.
+Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus
+utile à leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes
+les autres écoles le français reste inscrit au programme comme branche
+obligatoire.
+
+»Même dans certains établissements libres, on consacre beaucoup de temps
+et de soins à l'étude de la langue française. Ainsi, à l'institut de M.
+Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines classes jusqu'à sept
+heures par semaine à l'enseignement du français. Et les résultats sont
+positivement remarquables.
+
+»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux
+Pays-Bas, pour l'étude des langues vivantes, la méthode directe ou
+intuitive, qui consiste à parler à l'enfant et à le faire parler dès le
+début. Le maître chargé d'enseigner le français proscrit dans ses leçons
+l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué une vive
+opposition de la part des défenseurs de la vieille méthode des
+traductions. Mais les progrès des élèves sont si rapides, la supériorité
+de la nouvelle méthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu
+beaucoup d'imitateurs et que la cause paraît gagnée.
+
+»Dans cet établissement modèle, les enfants commencent l'étude du
+français dès l'âge de six ans, tandis que dans les autres écoles on ne
+débute qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure
+par jour--ces petits garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment
+avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, les travaux des
+élèves sont absolument remarquables. En narration française, beaucoup
+d'entre eux dépassent la moyenne des jeunes Français aspirant au brevet
+élémentaire.
+
+
+»Naturellement, le français est aussi enseigné avec soin dans les
+gymnases, dans les écoles secondaires et dans les classes supérieures
+des écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement
+libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache à la connaissance
+de notre langue».
+
+(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.)
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I.--Du Style ou de l'Écriture
+ II.--La Création subconsciente
+ III.--La Dissociation des idées
+ IV.--Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence
+ V.--Le Paganisme éternel.
+ I.--_Une religion d'art_
+ II.--_Psychologie du Paganisme_
+ VI.--La Morale de l'Amour
+ VII.--Ironies et Paradoxes.
+ I.--_Conseils familiers à un jeune écrivain_
+ II.--_Dernière conséquence de l'idéalisme_
+ III.--_Le Principe de la Charité_
+ IV.--_La Destinée des Langues_
+
+ Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande
+
+
+
+
+ _DU MÊME AUTEUR_
+
+
+ CRITIQUE
+
+ _Le latin mystique_ (Étude sur la poésie latine du moyen âge),
+ 3e édition, 1 vol. in-8e.
+
+ _L'Idéalisme_, 1 vol. in-12 écu
+ _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les
+ écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton),
+ 2 vol. gr. in-18.
+ _Esthétique de la Langue Française_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1.
+
+
+ ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES
+
+ _Sixtine_, 2e édition, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Pèlerin du Silence_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _Les chevaux de Diomède_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Songe d'une Femme_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _Lilith_, 2e édition, 1 vol. in-8 écu
+ _Histoires magiques_, 2e édition, 1 vol. in-12
+ _Proses moroses_, 2e édition, 1 vol. in-24
+ _Théodat_, 1 vol. in-12
+ _Les Saintes du Paradis_, petits poèmes avec 29 bois
+ originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..62a3c9b
--- /dev/null
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index 0000000..fb4d8cf
--- /dev/null
+++ b/17541-8.txt
@@ -0,0 +1,6689 @@
+The Project Gutenberg EBook of La culture des ides, by Remi de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La culture des ides
+
+Author: Remi de Gourmont
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+ REMY DE GOURMONT
+
+ La
+
+ Culture des Ides
+
+ DU STYLE OU DE L'CRITURE--LA CRATION
+ SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDES
+ STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE
+ LE PAGANISME TERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+ DEUXIME DITION
+
+
+ PARIS
+ SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCM
+
+
+
+
+
+
+
+ DU STYLE OU DE L'CRITURE
+
+ I
+
+ Et ideo confiteatur eorum stultitia,
+ qui arte, scientiaque immnunes,
+ de solo ingenio confidentes, ad
+ summa summe canenda prorumpunt;
+ a tanto prosuntuositate
+ desistant, et si anseres naturali
+ desidia sunt, nolint astripetam
+ aquilam imitari.
+
+ DANTIS ALIGHIERI,
+ _De vulgari eloquio_, II. 4.
+
+
+Dprcier l'criture, c'est une prcaution que prennent de temps
+autre les crivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
+leur mdiocrit et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dpit que
+l'impuissant renonce la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y
+avoir de l'amertume dans le ddain public d'un homme qui confesse
+l'ignorance premire de son mtier ou l'absence du don sans lequel
+l'exercice de ce mtier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces
+pauvres se glorifient de leur indigence; ils dclarent que leurs ides
+sont assez belles pour se passer de vtement, que les images les plus
+neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanit jets sur le
+nant de la pense, que ce qui importe, aprs tout, c'est le fond et non
+la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils
+peuvent parler ainsi trs longtemps, car ils possdent une meute de
+clichs nombreuse et docile, mais pas mchante. Il faut plaindre les
+premiers et mpriser les seconds et ne leur rien rpondre, sinon ceci:
+qu'il y a deux littratures et qu'ils font partie de l'autre.
+
+Deux littratures: c'est une manire de dire provisoire et de prudence,
+afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du
+jardin o elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littratures et
+deux provinces, il faudrait gorger immdiatement presque tous les
+crivains franais; cela serait une besogne bien malpropre et de
+laquelle, pour ma part, je rougirais de me mler. Laissons donc; la
+frontire est trace; il y a deux sortes d'crivains: les crivains qui
+crivent et les crivains qui n'crivent pas,--comme il y a les
+chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.
+
+Il semble que le ddain du style soit une des conqutes de
+quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l're dmocratique, il n'avait jamais
+t question que pour les bafouer des crivains qui n'crivent pas.
+Depuis Pisistrate jusqu' Louis XVI, le monde civilis est unanime sur
+ce point: un crivain doit savoir crire. Les Grecs pensaient ainsi; les
+Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par crire trs mal,
+voulant crire trop bien. S. Ambroise estimait l'loquence au point de
+la considrer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S.
+Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Trait des Psaumes_,
+n'hsite pas dire que le mauvais style est un pch. Ce n'est donc pas
+du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence prsente
+pour la littrature informe; mais comme le christianisme est
+ncessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la
+beaut extrieure, on pourrait supposer que le got du mauvais style est
+une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitime sicle,
+souille la terre de France: le mpris du style et l'hypocrisie des
+moeurs sont des vices anglicans[1].
+
+[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme cette
+poque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
+dmarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du
+Protestantisme en France au XVIIIe sicle_ (1872).]
+
+Cependant si le dix-huitime sicle crit mal, c'est sans le savoir; il
+trouve que Voltaire crit bien, surtout en vers; il ne reproche Ducis
+que la barbarie de ses modles; il a un idal; il n'admet pas que la
+philosophie soit une excuse de la grossiret littraire; on versifie
+les traits d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et
+jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre o il n'en faut pas de
+l'art et du beau langage le conduisit adopter un style moyen, propre
+rehausser tous les sujets vulgaires et humilier tous les autres. Avec
+de bonnes intentions, le dix-huitime sicle finit par crire comme le
+peuple du monde le plus rfractaire l'art: l'Angleterre et la France
+signrent ce moment une entente littraire qui devait durer jusqu' la
+venue de Chateaubriand et dont le _Gnie du Christianisme_ [2] fut la
+dnonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le sicle, il
+n'y a plus qu'une manire d'avoir du talent, c'est de savoir crire, et
+non plus la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition
+invaincue, aussi vieille que le premier veil du sens de la beaut dans
+l'intelligence humaine.
+
+[Note 2: Ce livre, si mal connu et dfigur dans ses ditions pieuses.
+Rien de moins pieux cependant et de moins difiant au del du premier
+tome que cette encyclopdie singulire et confuse o on trouve _Ren_ et
+des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs.
+C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de
+reconstruction sociale. En voici le titre complet: Gnie du
+Christianisme ou Beauts de la religion chrtienne par Franois-Auguste
+Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Spulcre,
+f.s.g., n 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.]
+
+Mais la manire du dix-huitime sicle[3] rpondait trop bien aux
+tendances naturelles d'une civilisation dmocratique; ni Chateaubriand,
+ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui prcipite le
+troupeau vers la plaine verte o il y a de l'herbe et o il n'y aura
+plus que de la poussire quand le troupeau aura pass. On jugea inutile
+bientt de cultiver un paysage destin aux dvastations populaires; il y
+eut une littrature sans style comme il y a des grandes routes sans
+herbe, sans ombre et sans fontaines.
+
+[Note 3: Quand on parle du dix-huitime sicle, il faut toujours mettre
+ part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui
+fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un pote.]
+
+
+
+
+ II
+
+
+Le mtier d'crire est un mtier, et j'aimerais mieux qu'on le mt son
+ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul
+ part des autres manifestations de l'activit des hommes. A part, il
+peut tre ni, sous prtexte d'honneurs, et tellement loign de tout ce
+qui est vivant qu'il meure de son isolement; son rang dans une des
+niches symboliques le long de la grande galerie, il suggre des ides
+d'apprentissage et d'outillage; il loigne de lui les vocations
+impromptues; il est svre et dcourageant.
+
+Le mtier d'crire est un mtier; mais le style n'est pas une science.
+Le style est l'homme mme et l'autre formule, de Hello, le style est
+inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la
+couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le mtier
+d'crire; on ne peut apprendre avoir un style; on ne peut teindre son
+style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les
+matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu avoir un
+style qu'au cours de la vie souvent on dsapprend; quand la force vitale
+est moindre on crit moins bien; l'exercice, qui amliore d'autres dons,
+gte parfois celui-l.
+
+crire, c'est trs diffrent de peindre ou de modeler; crire ou parler,
+c'est user d'une facult ncessairement commune tous les hommes, d'une
+facult primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire
+toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
+dix mille pages, tous les traits de l'art d'crire sont de vaines
+esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par o l'aborder;
+elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'pines
+qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent.
+
+Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister,
+c'est se diffrencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la
+langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et
+cependant que cela soit la fois le langage de tous et le langage d'un
+seul. Le style se constate; en tudier le mcanisme est inutile au point
+o l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les
+produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose
+en papier parfum ressemble la rose.
+
+Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre crite, la mise
+en oeuvre par le style accrot son importance. C'tait l'opinion de
+Buffon, que toutes les beauts qui se trouvent dans un ouvrage bien
+crit, tous les rapports dont le style est compos sent autant de
+vrits aussi utiles et peut-tre plus prcieuses pour l'esprit humain
+que celles qui peuvent faire le fond du sujet. Et c'est aussi, malgr
+le ddain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui
+vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire tait
+possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de
+l'_Antiquit dvoile_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
+avait de mdiocre en lui que sa manire d'crire; et n'est-ce point
+parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme
+Diderot, n'a jamais eu que des heures de rputation et que sitt qu'on
+ne parle plus de lui, il est oubli?
+
+Cette prpondrance inconteste du style fait que l'invention des thmes
+n'a pas un grand intrt en littrature. Pour crire un bon roman ou
+quelque drame viable, il faut ou lire un sujet si banal qu'il en soit
+nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du gnie pour en tirer
+parti, _Romo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragdies
+de Shakespeare ne sont qu'une suite de mtaphores brodes sur le canevas
+de la premire histoire venue. Shakespeare n'a invent que ses vers et
+ses phrases: comme les images en taient nouvelles, cette nouveaut a
+ncessairement confr la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_,
+ide pour ide, avait t versifi par Christophe Marlowe, ce ne serait
+qu'une obscure et maladroite tragdie que l'on citerait comme une
+bauche intressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses
+thmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des
+siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limite, encore que
+flexible l'infini; mais, autre sicle, autre histoire. M. Aicard, s'il
+avait du gnie, n'et pas traduit _Othello_, il l'et refait, comme
+l'ingnu Racine refaisait les tragdies d'Euripide. Tout aurait t dit
+dans les cent premires annes des littratures si l'homme n'avait le
+style pour se varier lui-mme. Je veux bien qu'il y ait trente-six
+situations dramatiques ou romanesques, mais une thorie plus gnrale
+n'en peut, en somme, reconnatre que quatre. L'homme tant pris pour
+centre, il a des rapports: avec lui-mme, avec les autres hommes, avec
+l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littrature
+rentre ncessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au
+monde qu'un seul et unique thme, et que cela ft _Daphnis et Chlo_, il
+suffirait.
+
+Une des excuses des crivains qui ne savent pas crire est la diversit
+des genres. Ils croient qu' celui-ci convient le style et celui-l,
+rien. Il ne faut pas, disent-ils, crire un roman du mme ton qu'un
+pome. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton
+et quand un livre manque d'criture, il manque de tout: il est invisible
+ou, comme on dit, il passe inaperu. Cela convient. Au fond, il n'y a
+qu'un genre: le pome; et peut-tre qu'un mode, le vers, car la belle
+prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la
+prose. Buffon n'a crit que des pomes, et Bossuet et Chateaubriand et
+Flaubert. Les _poques de la Nature_, si elles meuvent les savants et
+les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse pope. M.
+Brunetire a parl avec une ingnieuse hardiesse de l'volution des
+genres; il a montr que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de
+la grande fort lyrique o Victor Hugo plus tard se fit bcheron. Mais
+je prfre l'ide qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre;
+cela est d'ailleurs plus conforme aux dernires philosophies et la
+dernire science: l'ide d'volution va disparatre devant celle de
+permanence, de perptuit.
+
+Si on peut apprendre crire? Il s'agit du style: c'est demander si M.
+Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M.
+Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si
+l'homme qui imite les marbres prcieux en secouant d'un coup vif son
+pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le
+_Pauvre Pcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien
+les tristes faades des maisons parisiennes ne pourrait pas, aprs vingt
+leons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de
+Philippe Pot?
+
+Si on peut apprendre crire? Il s'agit des lments d'un mtier, de ce
+qui s'enseigne aux peintres dans les acadmies: on peut apprendre cela;
+on peut apprendre crire correctement la manire neutre, comme on
+grava la manire noire. On peut apprendre crire mal, c'est--dire
+proprement et de manire mriter un prix de vertu littraire. On peut
+apprendre crire trs bien, ce qui est une autre faon d'crire trs
+mal. Qu'ils sont mlancoliques, ces livres qui sont trs bien; et puis,
+c'est tout.
+
+
+
+
+ III
+
+
+M. Albalat a donc publi un manuel qui s'appelle: _l'Art d'crire
+enseign en vingt leons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel et
+certainement fait partie de la bibliothque de M. Dumouchel, professeur
+de littrature, qui l'et recommand ses amis, Bouvard et Pcuchet:
+Alors ils se demandrent en quoi consiste prcisment le style, et,
+grce des auteurs indiqus par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous les genres. Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles
+les remarques de M. Albalat et ils sont consterns d'apprendre que le
+_Tlmaque_ est mal crit et que Mrime gagnerait tre condens. Ils
+rejettent M. Albalat et se mettent sans lui leur histoire du duc
+d'Angoulme.
+
+Je ne suis pas surpris de leur rsistance; peut-tre ont-ils senti
+obscurment que l'inconscient se rit des principes, de l'art des
+pithtes et de l'artifice des trois jets gradus. Que le travail
+intellectuel, et en particulier le travail d'crire, chappe en trs
+grande partie l'autorit de la conscience, si M. Albalat l'avait su il
+aurait t moins imprudent et n'aurait pas divis les qualits d'un
+crivain en deux sortes: les qualits naturelles et les qualits que
+l'on peut acqurir,--comme si une qualit, c'est--dire une manire
+d'tre et de sentir, tait quelque chose d'extrieur et qui se surajoute
+comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
+mme le vouloir et malgr toute volont adverse. La plus longue patience
+ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et
+celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en critures, si
+son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'aprs les
+retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondment
+diffrente. Mais le trait de force, il n'y a que le matre qui le
+donne. Cela dcourage Pcuchet. Le trait du matre en critures d'art,
+mme de force, est ncessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou
+bien, le trait souligne le dtail qu'il est d'usage de faire valoir et
+non celui qui avait frapp l'oeil intrieur, inhabile mais sincre, de
+l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat
+l'abstrait et il dfinit le style l'art de saisir la valeur des mots et
+les rapports des mots entre eux; et le talent, d'aprs lui, consiste,
+non pas se servir schement des mots, mais dcouvrir les nuances,
+les images, les sensations qui rsultent de leurs combinaisons.
+
+Nous voil donc dans le verbalisme pur, dans la rgion idale des
+signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des
+dessins qui donnent l'illusion d'tre reprsentatifs du monde des
+sensations. Ainsi pris rebours le problme est insoluble; il peut
+arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient
+vocatrices de la vie et mme d'une vie dtermine, mais le plus souvent
+la combinaison restera inerte; la fort se ptrifie; une critique du
+style devait commencer par une critique de la vision intrieure, par un
+essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les
+images dans le livre de M. Albalat, mais tout la fin; et ainsi le
+mcanisme du langage est dmontr rebours, puisque le premier pas est
+l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procds
+naturels du style commencerait la sensation pour aboutir l'ide
+pure,--si pure qu'elle ne correspond rien, non seulement de rel, mais
+de figuratif.
+
+S'il y avait un art d'crire, ce serait l'art mme de sentir, l'art de
+voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit rellement,
+soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une thorie du
+style serait celle o l'on essaierait de montrer comment se pntrent
+ces deux mondes spars, le monde des sensations et le monde des mots.
+Il y a l un grand mystre, puisque ces deux mondes sont infiniment loin
+l'un de l'autre, c'est--dire parallles: il faut y voir peut-tre une
+sorte de tlgraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux
+cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dpendance
+mutuelle est loin d'tre parfaite et aussi claire dans la ralit que
+dans une comparaison mcanique: en somme, les mots et les sensations ne
+s'accordent que trs peu et trs mal; nous n'avons aucun moyen sr, que
+peut-tre le silence, pour exprimer nos penses. Que de circonstances
+dans la vie, o les yeux, les mains, la bouche muette sont plus
+loquents que toutes paroles[4]!
+
+[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une tude sur le _Monde des
+mots_, de dterminer si les mots ont vraiment une signification,
+c'est--dire une valeur constante.]
+
+
+
+
+ IV
+
+
+L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'tant pas scientifique;
+cependant, il en a tir une mthode pratique dont on peut dire que
+si elle ne formera aucun crivain original,--il le sait bien
+lui-mme,--elle pourrait attnuer, non la mdiocrit, mais l'incohrence
+des discours et des critures auxquels l'usage nous contraint de prter
+quelque attention. Cela est d'ailleurs indiffrent; ce manuel serait
+inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres
+garderaient leur intrt de documentation et d'exposition. Le dtail est
+excellent; et voici par exemple les pages o il est dmontr que l'ide
+est lie la forme et que changer la forme c'est modifier l'ide:
+Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est
+mauvaise,--cela ne signifie rien. Voil de bons principes, quoique
+l'ide puisse exister comme rsidu de sensation, indpendante des mots
+et surtout d'un choix de mots; mais les ides toutes nues l'tat de
+larves errantes n'ont aucun intrt. Peut-tre mme appartiennent-elles
+ tout le monde; peut-tre toutes les ides sont-elles communes
+tous? Mais comme celle-ci qui se promne, attendant un vocateur, va se
+rvler diffrente selon la parole qui l'aura sortie des tnbres! Que
+vaudraient, dpouilles de leur pourpre, les ides de Bossuet? Ce sont
+celles du premier sminariste qui passera et, s'il les profrait, les
+gens reculeraient, humilis de tant de sottise, qui s'y enivrent dans
+les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si,
+aprs avoir cout avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet,
+on les retrouve dans les discours bas de quelque snateur, dans les
+tristes commentaires de la presse dvoue. C'est pour cela que les
+potes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se
+ressemblent tous dans l'uniformit pnible d'une pompe normalienne. Si
+Virgile avait crit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
+il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent racl
+ses parchemins pour substituer ses vers quelque bon contrat de louage
+d'un intrt sr et durable. A propos de ces vidences, M. Albalat se
+plat rfuter l'opinion de M. Zola, que la forme est ce qui change et
+passe le plus vite et que on gagne l'immortalit en mettant debout
+des cratures vivantes. Autant que cette dernire phrase se peut
+interprter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est
+indpendant de la forme. Peut-tre est-ce encore moins clair; peut-tre
+cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trzne, tait
+sans forme et sans couleur; seulement il tait mort. Tout ce que l'on
+peut concder cette thorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle
+et d'une forme originale, si elle survit son sicle, et plus,
+sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur
+l'injonction traditionnelle des ducateurs. Dcouverte maintenant au
+fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations
+archologiques; elle intresserait au mme degr que la _Chanson de
+Roland_; mais en comparant les deux pomes, on constaterait, mieux qu'on
+ne l'a fait encore, qu'ils correspondent des moments de civilisation
+extrmement diffrents puisque l'un est rdig tout en images (un peu
+roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptes. Il
+n'y a d'ailleurs aucune relation ncessaire entre le mrite et la dure
+d'une oeuvre; mais quand un livre a survcu, les auteurs d'analyses et
+extraits conformes au programme savent trs bien prouver sa perfection
+inimitable et ressusciter, le temps d'une confrence, la momie qui va
+retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mler l'ide
+de gloire l'ide de beaut; la premire est tout fait dpendante
+des rvolutions de la mode et du got; la seconde est absolue, dans
+la mesure o le sont les sensations humaines; l'une dpend des moeurs,
+l'autre dpend de la loi.
+
+La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la
+forme pourrait survivre la matire qui en est la substance; si la
+beaut d'un style s'efface ou tombe en poussire, c'est que la langue
+a modifi l'agrgat de ses molcules, les mots, et les molcules
+elles-mmes, et que ce travail intrieur ne s'est pas fait sans
+boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont
+pass, ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles,
+c'est parce que l'humidit a gonfl le ciment o la peinture est embue.
+Les langues se gonflent comme le ciment et s'caillent; ou plutt elles
+font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur
+corce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les
+noms d'amour gravs mme leur chair.
+
+Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui
+n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous tions dmiurges?
+Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme partir du moment o
+il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions vivre dans
+la minute, nous accommoder de l'heure qui passe, mme mauvaise,
+laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse
+intellectuelle--quoique parfois une navet d'homme de gnie. Il est
+bien illogique de vouloir l'immortalit des oeuvres lorsqu'on affirme
+et lorsqu'on dsire la mortalit des mes. Le Virgile de Dante vivait
+au del de la vie sa gloire devenue ternelle: de cette conception
+blouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est
+prfrable d'teindre tout fait.
+
+Cela n'empche pas qu'il faille crire pour les hommes comme si on
+crivait pour les anges et de raliser ainsi, selon son mtier et selon
+sa nature, le plus possible de beaut, mme passagre et trs
+prissable.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le
+style fleuri et le style simple, le sublime et le tempr, M. Albalat
+les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux
+sortes de style: le style banal et le style original. S'il tait permis
+de compter les degrs du mdiocre au pire, comme du passable au parfait,
+l'chelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de
+la _Lgende de Saint-Julien l'Hospitalier_ une oraison parlementaire
+qu'en vrit on se demande s'il s'agit de la mme langue, s'il n'y a pas
+deux langues franaises et en dessous une infinit de dialectes presque
+impntrables les uns aux autres. A propos du style politique, M.
+Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeur fidle en ses discours aux
+mots traditionnels, ne le comprend que trs mal et seulement en gros,
+comme s'il s'agissait d'une langue trangre que l'on entend un peu,
+mais qu'on ne parle pas. Il crivait cela il y a vingt-sept ans,
+mais les journaux, plus rpandus, n'ont gure modifi les habitudes
+populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il
+y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne
+lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style;
+il gote surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularit
+bien plus littraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort,
+en qui les Parisiens ont longtemps retrouv leur vieil idal: un
+tranche-montagne spirituel et verbeux.
+
+[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._]
+
+M. Rochefort est d'ailleurs un crivain original et l'un de ceux qu'on
+devrait citer d'abord pour dmontrer que le fond n'est rien sans la
+forme: il suffit de lire un peu au del de son article. Cependant, nous
+sommes peut-tre dupes; voil bien un demi-sicle que nous le sommes
+de Mrime, dont M. Albalat cite une page titre de spcimen du style
+banal! Allant plus loin, jusqu' son jeu favori, il corrige Mrime et
+propose notre examen les deux textes juxtaposs; en voici un morceau:
+
+ _Bien qu'elle ne ft pas | Sensible au plaisir d'attirer
+ insensible_ au plaisir _ou la | srieusement[7] un homme aussi
+ vanit d'inspirer un sentiment | lger, elle n'avait jamais pens
+ srieux_ un homme aussi lger | que cette affection pt devenir
+ _que l'tait Max dans son | dangereuse.
+ opinion_, elle n'avait jamais |
+ pens que cette affection pt |
+ devenir _un jour_ dangereuse |
+ _pour son repos_[6]. |
+
+
+[Note 6: M. Albalat a soulign tout ce qu'il juge banal ou inutile.]
+
+[Note 7: Variantes proposes par M. Albalat: _de rduire_, _de
+conqurir_.]
+
+On ne peut nier tout au moins que le style du svre professeur ne soit
+fort conomique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis ce
+traitement, le pauvre Mrime, dj peu fcond, se trouverait rduit
+la paternit de quelques plaquettes, alors symboliques de sa lgendaire
+scheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompes, M. Albalat
+tend Lamartine lui-mme sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la
+finesse de sa peau rougissante comme quinze ans sous les regards_ en
+sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que
+biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
+relveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase amliore; ce
+remplissage est une observation trs fine faite par un homme qui a
+beaucoup regard des visages de femmes, par un homme plus tendre que
+sensuel, touch par la pudeur plutt que par le prestige charnel. Bon ou
+mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.
+
+M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichs, mais sa critique
+est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichs _chaleur
+bienfaisante_, _perversit prcoce_, _motion contenue_, _front fuyant_,
+_chevelure abondante_ ni mme _larmes amres_ car des larmes peuvent
+tre amres et des larmes peuvent tre douces. Il faut comprendre aussi
+que l'expression qui est l'tat de clich dans un style peut se
+trouver dans un autre l'tat d'image renouvele. _motion contenue_
+n'est pas plus ridicule qu'_motion dissimule_; quant _front fuyant_,
+c'est une expression scientifique et trs juste qu'il suffit d'employer
+ propos. Il en est de mme des autres. Si on bannissait de telles
+locutions, la littrature deviendrait une algbre qu'il ne serait plus
+possible de comprendre qu'aprs de longues oprations analytiques; si on
+les rcuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver
+encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un
+mystre. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et
+les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le
+clich vritable, comme je l'ai expliqu antrieurement, se reconnat
+ceci que l'image qu'il dtient en est mi-chemin de l'abstraction, au
+moment o, dj fane, cette image n'est pas encore assez nulle pour
+passer inaperue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
+mouvement qu' la volont de l'intelligence[8]. Trs souvent, dans le
+clich, un des mots a gard un sens concret et ce qui nous fait sourire
+c'est moins la banalit de la locution que l'accolement d'un mot vivant
+et d'un mot vanoui. Cela est trs visible dans les formules telles que:
+_le sein de l'Acadmie_, _l'activit dvorante_, _ouvrir son coeur_, _la
+tristesse tait peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_,
+_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichs o tous les mots
+semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres o ils
+semblent tous morts: _il tait au comble de ses voeux_. Mais ce dernier
+clich s'est form un moment o le mot _comble_ tait trs vivant et
+tout fait concret; c'est parce qu'il contient encore un rsidu d'image
+sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le
+prcdent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe
+concret de cette ide est _colorier_, et il s'allie trs mal avec
+_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais o mnerait un travail minutieux
+sur cette partie de la langue dont la fermentation est inacheve; sans
+doute finirait-on par dmontrer assez facilement que dans la vraie
+notion du clich l'incohrence a sa place ct de la banalit. Pour la
+pratique du style, il y aurait l matire des avis motivs que M.
+Albalat pourrait faire fructifier.
+
+[Note 8: Voir le chapitre du _Clich_, dans _l'Esthtique de la Langue
+franaise_.]
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Il est fcheux que le chapitre des priphrases soit expdi en quelques
+lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes
+remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose
+allgue. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouv des
+nigmes sur les cylindres babyloniens (l'nigme du vent peu prs dans
+les termes o nos enfants la connaissent), est peut-tre l'origine mme
+de toute la posie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,
+le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour
+tre, non pas mme compris, mais devin. La priphrase, telle que manie
+par les potes didactiques, n'est peut-tre ridicule que par
+l'impuissance potique dont elle tmoigne, car il y a bien des manires
+agrables de ne pas nommer ce que l'on veut voquer. Le vritable pote,
+matre de son langage, n'use que de priphrases si nouvelles la fois
+et si claires dans leur pnombre que toute intelligence un peu sensuelle
+les prfre au mot trop absolu; il ne veut ni dcrire, ni piquer la
+curiosit, ni faire preuve d'rudition. Mais quoi qu'il fasse il crit
+par priphrase et il n'est pas sr que toutes celles qu'il a cres
+demeurent longtemps fraches; la priphrase est une mtaphore: elle dure
+ce que durent les mtaphores. A la vrit, il y a loin de la priphrase
+de Verlaine, vague et toute musicale,
+
+ Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
+ Inquitait le col des belles sous les branches,
+
+aux nigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver soie:
+
+ L'amant des feuilles de Thisb!
+
+Ici M. Albalat cite fort propos les paroles de Buffon: que rien ne
+dgrade plus un crivain que la peine qu'il se donne pour exprimer des
+choses ordinaires ou communes d'une manire singulire ou pompeuse. On
+le plaint d'avoir pass tant de temps faire de nouvelles combinaisons
+de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit. Delille s'est
+rendu clbre par son got pour la priphrase didactique; mais je crois
+qu'il a t mal jug. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait
+dcrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa potique et la
+mdiocrit de son talent; il n'est imprcis que par impuissance et il
+n'est trs mauvais que quand il est imprcis. Mthode ou impritie, cela
+nous a valu d'amusantes nigmes:
+
+ Ces monstres qui de loin semblent un vaste cueil.
+
+ L'animal recouvert de son paisse crote,
+ Celui dont la coquille est arrondie en vote.
+
+ L'quivoque habitant de la terre et des ondes.
+
+ Et cet oiseau parleur que sa triste beaut
+ Ne ddommage pas de sa strilit.
+
+ Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.
+ L pour l'art des Didot Annonay voit paratre
+ Les feuilles o ces vers seront tracs peut-tre.
+
+ Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,
+ De deux rgnes rivaux races miraculeuses.
+
+ Le puissant agaric, qui du sang panch
+ Arrte les ruisseaux, et dont le sein fidle
+ Du caillou ptillant recueille l'tincelle.
+
+ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'o sont
+tires ces charades, soit un pome entirement mprisable. L'abb
+Delille avait son mrite. Prives des plaisirs du rythme et du nombre,
+nos oreilles extnues par les versifications nouvelles finiraient par
+retrouver un certain charme des vers pleins et sonores qui ne sont pas
+ennuyeux, des paysages un peu svres, mais larges et pleins d'air,
+
+ ......................Soit qu'une frache aurore
+ Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'clore,
+ Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,
+ Jette languissamment les restes d'un beau jour.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Cependant M. Albalat se demande: comment tre original et personnel?
+Sa rponse n'est pas trs claire. Il conseille le travail et conclut:
+l'originalit est un effort incessant. Voil une bien fcheuse illusion.
+Des qualits secondaires seraient sans doute plus faciles acqurir,
+mais la concision, par exemple, est-elle une qualit absolue? Rabelais
+et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils
+tre blms parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude
+d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient l'esprit et
+d'accumuler dans la mme phrase jusqu' douze quinze pithtes? Les
+exemples donns par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
+n'avait pas jou, sous l'oeil de Ponocrates, deux cents et seize jeux
+diffrents, tous trs beaux, cela serait trs fcheux, quoique les
+grandes rgles de l'art d'crire soient ternelles.
+
+La concision est parfois le mrite des imaginations rtives; l'harmonie
+est une qualit plus rare et plus dcisive. Il n'y a rien relever dans
+ce que dit M. Albalat ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux
+rapports ncessaires qu'il y aurait entre la lgret, par exemple,
+ou la lourdeur d'un mot et l'ide qu'il dtient. Illusion ne de
+l'accoutumance, que l'analyse des sons dtruit. Ce n'est pas seulement,
+dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous
+avons fait le mot _frmir_; c'est par le rapport du son avec l'motion
+exprime. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,
+_pesant_, _lger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du
+sens intime qui les a reconnus et adopts comme analogues l'impression
+de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait t
+plus vers dans la linguistique, il et invoqu sans doute la thorie
+des racines, ce qui donnait ses sottises une apparence de force
+scientifique; tel quel, le petit paragraphe du clbre orateur serait
+trs agrable discuter. Il est bien vident que si _suave_ et _suaire_
+voquent des impressions gnralement loignes, cela ne tient pas la
+qualit de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de
+prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et
+les autres monosyllabes du mme ton; _rugir_ est-il plus violent que
+_rougir_ ou que _vagir_? _Lger_ est la contraction d'un mot latin, de
+cinq syllabes, _leviarium_; si _lgre_ porte sa signification,
+_mgre_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que
+_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique
+original latin est _pensare_. Quant _lourd_, c'est le mot _luridus_,
+qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, tranger,
+paysan, lourd, voil sans doute sa gnalogie. _Lourd_ n'est pas plus
+lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons _mauve_ et _velours_! Si
+l'anglais _thin_ contient l'ide de _mince_, comment se fait-il que
+l'ide d'_pais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que
+l'esprit charge du sens qu'il lui plat: il y a des rencontres, il y
+a des accords fortuits entre tels sons et tels ides; il y a _frmir_,
+_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:
+_frein_, _frre_, _frle_, _frne_, _fret_, _frime_ et vingt autres
+sonorits analogues pourvues chacune d'un sens trs diffrent.
+
+[Note 9: _L'art d'crire_, p. 138.]
+
+M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres o il
+traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des
+phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style
+_dscrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.
+Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.
+L'arbre a t jet par terre, ses branches tailles; il n'y a plus qu'
+en faire des fagots.
+
+A partir de la neuvime leon, _l'Art d'crire_ devient didactique
+encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'locution.
+Comment M. Albalat parvient-il superposer ces trois moments, qui
+n'en font qu'un, de l'oeuvre littraire, je ne saurais l'exprimer sans
+beaucoup de tourment. _L'art de dvelopper un sujet_ m'a t refus par
+la Providence; je m'en remets de ce soin l'inconscient, et je ne sais
+pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au
+rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant _l'locution_, je
+ne me fierais qu'avec malaise au procd des refontes. On ne refond
+pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la mme chose que
+j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.
+Mais voil bien qui prouve l'inanit des conseils littraires: Thophile
+Gautier crivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les
+paquets d'o pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,
+les pages compliques du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon
+recopia dix-huit fois les _poques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune
+importance parce que, M. Albalat aurait d le dire, il y a des crivains
+qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail
+lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de
+voir extriorise leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
+c'est--dire pour la comprendre. Cependant, mme dans le cas des
+corrections mentales, la revision extrieure est souvent profitable,
+pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrter, qu'on
+apprenne finir[11]. Trop souvent le dmon du Mieux a tourment des
+intelligences et les a strilises; il est vrai que c'est aussi un grand
+malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui
+qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se ddouble et se voit? Il y
+a Verlaine; il y a Mallarm. Il faut obir son gnie.
+
+[Note 10: Ou plutt fit recopier par ses secrtaires. Il remaniait
+ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:
+les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]
+
+[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
+M. Albalat, page 213.]
+
+M. Albalat excelle dans les dfinitions. La description est la peinture
+anime des objets. Il veut dire que, pour dcrire, il faut se placer
+comme un peintre devant le paysage, soit rel, soit intrieur. D'aprs
+l'analyse qu'il fait d'une page de _Tlmaque_, il semble bien que
+Fnelon n'ait t dou que fort mdiocrement de l'imagination visuelle
+et plus mdiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premires
+lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois
+le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment
+devenu pour nous le type mme du style inexpressif, mais je persiste
+croire qu'il a eu sa fracheur et sa grce et que le got d'un moment
+fut lgitimement sduit. Souriant de cette opulence de papier dor et de
+fleurs peintes, idal d'un archevque rest sminariste, nous oublions
+qu'on n'avait pas dcrit la nature depuis l'_Astre_; ces oranges
+douces, ces sirops tremps d'eau de source furent des rafrachissements
+de paradis. C'est de la mchancet que de comparer Fnelon, non pas
+mme Homre, mais l'Homre de Leconte de Lisle. Les trop bonnes
+traductions, celles qu'on peut appeler de littralit littraire, ont
+en effet ce rsultat invitable de transformer en images concrtes et
+vivantes tout ce qui de l'original tait pass l'abstraction {~GREEK
+CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
+OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH
+TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
+SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} voulait-il dire qui a des
+bras blancs ou n'tait-ce plus qu'une pithte puise? {~GREEK CAPITAL
+LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK
+SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
+NU~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} donnait-il
+une image comme blanche pine ou une ide neutre comme aubpine, qui a
+perdu sa valeur reprsentative? Nous n'en savons rien. Mais juger des
+langues passes par les langues prsentes, on doit supposer que la plus
+grande partie des pithtes homriques taient dj passes
+l'abstraction au temps d'Homre[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade
+mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les trangers peuvent le
+trouver dans une oeuvre aussi suranne pour nous que _Tlmaque_: _mille
+fleurs naissantes maillaient les tapis verts_ n'est un clich que lu
+pour la centime fois; nouvelle, l'image serait ingnieuse et picturale.
+Traduits par Mallarm, les pomes d'Edgard Poe acquirent une vie
+mystrieuse la fois et prcise qu'ils n'ont pas au mme degr dans
+l'original. Et de la _Mariana_ de Tennyson, agrables vers pleins de
+lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarm, par la
+substitution du concret l'abstrait, fit une fresque aux belles
+couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme
+une prface une thorie de la traduction; ici, elles suffiront
+indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des
+textes d'une mme langue et d'une mme poque. J'ai dj expliqu la
+formation historique des clichs; Mallarm a pu voir de son vivant--et
+s'il nous avait t conserv, qu'il en et souffert!--quelques-unes de
+ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,
+couches, demi mortes, dans les vers neutres et la prose dcalque de
+plus d'un de ses trop fervents admirateurs.
+
+[Note 12: Je suppose que l'on a cess de croire que les pomes homriques
+aient t composs au petit bonheur par une multitude de rapsodes de
+gnie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir
+l'Iliade et l'Odysse.]
+
+Il est trs difficile de se rendre compte, aprs cinquante ans, du degr
+d'originalit d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables
+selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du prsent et aussi
+accorder quelque crance aux observations contemporaines d'une oeuvre.
+Barbey d'Aurevilly a relev dans George Sand une profusion _d'anges de
+la destine_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent
+certainement pas invents par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie
+de son style relav; mais les et-elle imagins, ces tropes dcrpits,
+qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux
+bords frotts de miel remonte aux temps obscurs de la mdecine
+prhippocratique: les clichs ont la vie dure! M. Albalat note avec
+raison qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir. Il y en
+a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en
+appelant la lune une morne lampe, Leconte de Lisle ait rafrachi trs
+heureusement la lampe d'or de Lamartine. M. Albalat, qui prouve
+beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:
+la lune, les toiles, la rose, l'aurore et tous les mots potiques; on
+obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilit pour la psychologie
+verbale et l'tude des sentiments lmentaires. Peut-tre saurait-on
+enfin pourquoi la lune est si chre aux potes? En attendant il nous
+annonce son prochain livre: La formation du style par l'assimilation
+des auteurs, et je suppose que, la srie acheve, tout le monde crira
+trs bien et qu'il y aura dornavant un bon style moyen en littrature,
+comme il y en a un en peinture et dans les diffrents beaux-arts que
+l'tat protge si heureusement. Pourquoi pas une Acadmie Albalat, comme
+une Acadmie Julian?
+
+Voil donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas
+de but, que d'tre de pure analyse et dsintress. Mais s'il devait
+avoir une influence, s'il devait multiplier les crivains honorables, il
+faudrait le maudire. La littrature et tous les arts, au lieu d'en
+mettre le manuel la porte de tous, il serait plus sage d'en
+transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de
+secrets. Pour tre un crivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
+son mtier, d'exercer ce mtier avec persvrance, de s'instruire un peu
+plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant
+l'art de crer des images, il faut croire qu'il est absolument
+indpendant de toute culture littraire, puisque les plus belles images,
+les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous
+les jours, oeuvre sculaire de l'instinct, floraison spontane du jardin
+intellectuel.
+
+Fvrier 1899.
+
+
+
+
+ LA CRATION SUBCONSCIENTE[13]
+
+ I
+
+
+Des hommes ont reu un don particulier qui les distingue fortement
+d'entre leurs semblables; discoboles ou stratges, potes ou bouffons,
+statuaires ou financiers, ds qu'ils dpassent le niveau commun, exigent
+de l'observateur une attention particulire. La protubrance d'une de
+leurs facults les dsigne l'analyse et ce procd d'analyse qui est
+la diffrenciation successive; ainsi on arrive discerner dans
+l'humanit une classe d'tres dont le signe est la diffrence, de mme
+que, pour l'humanit vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des
+hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils
+commencent parler; il y en a peu; des autres le discours est connu ds
+qu'ils ouvrent la bouche. On allgue ici les disparits trs sensibles,
+car il est incontestable que, mme parmi les ressemblants les moins
+diversifiables premire vue, il n'y a point deux cratures qui ne
+soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernire gloire
+de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait
+point de science de l'homme.
+
+[Note 13: A propos de: _Physiologie crbrale. Le Subconscient chez les
+artistes, les savants et les crivains_, par le Dr Paul Chabaneix.
+Paris, J.-B. Baillire.--Cette tude tait crite quand a paru le
+magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination cratrice_ (juillet
+1900).]
+
+S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une
+science de l'homme diffrent, puisque la manifestation de sa diffrence
+le constitue solitaire et unique, c'est--dire incomparable. Cependant,
+comme il y a une physiologie, il y a une psychologie gnrale: quelles
+qu'elles soient, toutes les btes terrestres respirent le mme air et le
+cerveau de l'homme de gnie, comme celui du pauvre homme, puise dans
+la sensation sa force primordiale. Selon quel mcanisme la sensation
+se transforme en acte, on ne le sait que d'une faon grossire; on
+sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse,
+l'intervention de la conscience n'est pas ncessaire; on sait aussi que
+cette intervention peut tre nuisible, par son pouvoir de modifier la
+logique dterministe, de rompre la srie des associations pour crer
+dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chane nouvelle.
+
+La conscience, qui est le principe de la libert, n'est pas le principe
+de l'art. On peut noncer fort clairement ce que l'on a conu dans
+des tnbres inconscientes. Loin d'tre lie au fonctionnement de la
+conscience, l'activit intellectuelle en est le plus souvent trouble;
+on coute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'coute; on pense
+mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la
+pense.
+
+L'tat subconscient est l'tat de crbration automatique, en
+pleine libert, l'activit intellectuelle voluant la limite de
+la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pense
+subconsciente peut demeurer jamais inconnue, et elle peut, soit au
+moment prcis o cesse l'automatisme, soit plus tard, et mme aprs
+plusieurs annes, surgir la lumire. Ces faits de cogitation ne sont
+donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent
+arriver la conscience et, d'autre part, il sera sans doute prfrable
+de rserver ce mot un peu vaste la signification que lui donna une
+philosophie particulire. L'tat subconscient, quoique le rve puisse
+tre une de ses manifestations, diffre encore de l'tat de rve. Le
+rve est presque toujours absurde, d'une absurdit spciale, incohrent
+ou droul selon des associations toutes passives[14] dont la marche
+diffre mme de celle des ordinaires associations passives, conscientes
+ou subconscientes[15].
+
+[Note 14: Voyez dans un rve de Maury (_Le Sommeil et les Rves_) le mot
+_jardin_ menant le rveur en Perse, puis une lecture de l'_Ane mort_
+(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait
+l'esprit de kilomtre loto, par Gilolo, loblia, Lopez. Cependant le
+pote (rime, allitration) subit de pareilles associations, mais il doit
+avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a gure lieu dans le
+rve pur et simple. Victor Hugo, vritable incarnation du Subconscient,
+triomphe, avec excs, de ces rapprochements, d'abord involontaires.]
+
+[Note 15: A propos du rve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent
+souvent par images visuelles sont sujets des rves ou les images
+s'objectivent amplifies. Une observation personnelle contredit cela,
+mais je n'oppose qu'une seule observation beaucoup d'observations: il
+s'agit d'un crivain qui, quoique assig l'tat de veille par les
+images visuelles internes, n'a que de trs rares rves imags et jamais
+d'hallucinations caractristiques. Rcemment, aprs avoir relu dans la
+journe le livre de Maury, il eut le soir, pour la premire fois, deux
+ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
+provoques par le dsir, ou la peur, de connatre cet tat.--Ceci peut
+servir expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit
+des lueurs kalidoscopiques, puis des ttes grimaantes, enfin un
+personnage drap de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait,
+par le coin de l'oeil droit, qu'une moiti. A ce moment il rouvrait les
+yeux. Ce personnage sortait videmment d'une histoire illustre de la
+peinture italienne, feuillete le matin.]
+
+La cration intellectuelle imaginative est insparable de la frquence
+de l'tat subconscient; et dans cette catgorie de crations il faut
+englober la dcouverte du savant et la construction idologique du
+philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innov ou invent sont
+des imaginatifs autant que des observateurs. L'crivain le plus pondr,
+le plus rflchi, le plus minutieux est chaque instant, malgr lui,
+enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si
+volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beaut ou quelque
+nouveaut. Jamais peut-tre une phrase, la plus laborieuse, ne fut
+crite ou dite en accord absolu avec la volont; la seule qute du mot
+dans le vaste et profond rservoir de la mmoire verbale est un acte qui
+chappe si bien la volont que, souvent, le mot qui venait s'enfuit
+au moment o la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait
+combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a
+besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidit tels
+crivains voquent, dans la fivre de l'criture, les mots les plus
+insolites, ou les plus beaux.
+
+Il est cependant imprudent de dire: La mmoire est toujours
+inconsciente.[16] La mmoire est la piscine secrte o, notre insu,
+le subconscient jette son filet; mais la conscience y pche aussi
+volontiers. Cet tang plein des poissons jadis capts au hasard par la
+sensation, la subconscience le connat particulirement bien; la
+conscience est moins habile s'y approvisionner, bien qu'elle ait son
+service plusieurs mthodes utiles, telles que l'association logique des
+ides ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans
+la nuit ou la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une
+personnalit diffrente, mais, sauf les cas pathologiques, l'tat second
+n'est pas tellement prcis que l'tat premier ne puisse, sans troubler
+le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que
+s'achvent la plupart des oeuvres d'abord imagines soit par la volont,
+soit par le rve.
+
+[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.]
+
+Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est
+continu, mais il se relie priodiquement un travail volontaire; tantt
+perue, tantt inconnue de la conscience, la pense explore tous les
+possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et
+prt livrer la volont les oeuvres multiples qu'il labore sans
+elle et loin d'elle. Goethe a expliqu cela lui-mme en une page d'une
+lucidit miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: Toute facult d'agir
+et par consquent tout talent implique une force instinctive agissant
+dans l'inconscience et dans l'ignorance des rgles dont le principe est
+pourtant en elles. Plus tt un homme s'instruit, plus tt il apprend
+qu'il y a un mtier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au
+dveloppement rgulier de ses facults naturelles; ce qu'il acquiert ne
+saurait jamais nuire en quoi que ce soit son individualit originelle.
+Le gnie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout
+s'approprier sans prjudice pour son caractre inn. Ici se prsentent
+les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes
+de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de rflexion
+persistante et continue, par les rsultats obtenus, heureux ou
+malheureux, par les mouvements d'appel et de rsistance, ces organes
+amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est
+acquis, et de cet amalgame, de cette chimie la fois inconsciente et
+consciente, il rsulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde
+s'merveille. Voici tantt plus de soixante ans que la conception de
+Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
+toutes les scnes se droulant devant mes yeux dans leur ordre de
+succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitt, et vivant avec
+cette ide, je la reprenais en dtail et j'en composais tour tour les
+morceaux qui dans le moment m'intressaient davantage; de telle sorte
+que, quand cet intrt m'a fait dfaut, il en est rsult des lacunes,
+comme dans la seconde partie. La difficult tait l d'obtenir par force
+de volont, ce qui ne s'obtient, vrai dire, que par acte spontan
+de la nature. Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre
+antrieurement conue, et dont on repousse l'excution, finisse par
+s'imposer la volont. Il semble alors que le subconscient dborde et
+submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'crit qu'avec rpugnance.
+C'est l'obsession que rien ne dcourage et qui triomphe mme des
+paresses les plus nonchalentes, des dgots les plus violents. Ensuite,
+on prouve frquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction,
+analogue la satisfaction morale. L'ide du devoir qui, mal comprise,
+fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute
+une laboration du subconscient: l'obsession est peut-tre la force qui
+pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.
+
+[Note 17: Lettre G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_
+p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours
+plus tard. La lettre est cite tout entire par Eckermann, II, 331; la
+traduction de Dlerot est un peu diffrente.]
+
+Schopenhauer comparait la rumination le travail obscur et continu du
+subconscient au milieu des perceptions prisonnires dans la mmoire.
+Cette rumination, toute physiologique, peut suffire modifier des
+croyances ou des convictions; Hartmann a constat qu'une ide ennemie,
+d'abord carte, s'tait au bout de quelque temps substitue en lui
+l'ide habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. Aprs des jours,
+des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son
+opinion sur le mme sujet, on dcouvre, son grand tonnement, qu'on a
+subi une vritable rvolution mentale, que les anciennes opinions, dont
+on se considrait jusque-l comme rellement convaincu, ont t
+compltement abandonnes et que les ides nouvelles se sont tout fait
+implantes leur place. Ce processus inconscient de digestion et
+d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-mme l'exprience;
+et d'instinct, je me suis toujours gard d'en troubler le cours par une
+rflexion prmature, toutes les fois qu'il se produisait en moi
+propos de questions importantes, qui intressaient mes conceptions sur
+le monde et sur l'esprit[18]. Cette observation pourrait tre applique
+au phnomne si intressant de la conversion. Il n'est pas douteux que
+des gens se sont un jour sentis amens ou ramens aux ides religieuses,
+qui n'avaient ni le dsir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
+Dans une conversion, la volont ne peut agir qu'aprs un long travail du
+subconscient et lorsque tous les lments de la conviction nouvelle ont
+t secrtement rassembls et combins. Cette force nouvelle o le
+converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la thologie
+appelle la grce; la grce est le rsultat d'un labeur subconscient: la
+grce est subconsciente.
+
+[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.]
+
+Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par prconception
+philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de
+mrir ses ides; mres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mmes
+s'offrir, riches de toutes leurs consquences. On peut supposer que,
+comme chez Goethe, c'tait l un subconscient lointaine chance,
+du papier long, trs long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses
+oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est trs probable que, s'il y a
+des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, aprs une priode
+active, cessent tout coup de travailler, soit qu'une usure prcoce,
+soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules
+crbrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans
+coup juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
+formelle avec celles de sa phase premire. Peut-on supposer que ce fut
+par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refus d'couter les
+suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait
+modifi la nature de ses perceptions avait en mme temps diminu la
+puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire toutes
+les autres observations qui dmontrent au contraire qu'une croyance
+nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se
+tut parce qu'il n'avait presque plus rien dire, tout simplement:
+c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation
+commune.
+
+Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont
+l'nergie est brve et forte et celui dont la force, moins ardente, est
+plus durable. Les deux extrmes se manifestent dans l'homme qui produit,
+tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme
+qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur
+mdiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres o
+l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le
+subconscient est toujours le matre collaborateur.
+
+Plus pratiquement, et un tout autre point de vue, M. Chabaneix, aprs
+avoir tudi le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne
+et en subconscient l'tat de veille. Le subconscient nocturne est
+onirique ou pronirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
+prcdent le sommeil. Maury, qui en tait particulirement afflig, a
+trait avec soin des hallucinations qui se forment au moment o l'on
+ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations
+appeles hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent
+avoir une action spciale sur les ides en travail dans un cerveau; ce
+sont des embryons de rves qui n'influencent qu' la manire des rves
+le cours de la pense. Il arrive que le travail conscient du cerveau
+se prolonge durant le rve et mme se parachve et qu'au rveil, sans
+rflexion, sans peine, on se trouve matre d'un problme, d'un pome,
+d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait t impuissant
+ trouver. Burdach, professeur Koenigsberg, fit en rve plusieurs
+dcouvertes physiologiques qu'il put ensuite vrifier. Un rve fut
+parfois le point de dpart d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut
+entirement conue et excute pendant le sommeil. Il est cependant
+fort probable que c'est la raison consciente qui, au rveil, jugeant
+et rectifiant spontanment le rve, lui donne sa vritable valeur et le
+dpouille de cette incohrence particulire aux songes les plus senss.
+
+A l'tat de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire
+du subconscient dans le domaine de la cration intellectuelle. Sous sa
+forme aigu, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme.
+Certaines attitudes de Socrate (d'aprs Aulu-Gelle), de Diderot, de
+Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force cette opinion. Le Dr
+Rgis[19] dit que les hommes de gnie furent presque tous des dormeurs
+veills; mais le dormeur veill est assez souvent un distrait,
+celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problme. Ainsi
+l'excs et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient,
+en certains cas, par d'identiques phnomnes. A quoi pensait Socrate
+pendant ses journes d'immobilit? Pensait-il? Avait-il connaissance de
+sa pense? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
+sans habit, il se laissait arrter comme vagabond? tait-il en obsession
+volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il quoi il pensait si
+fortement, ou bien son travail crbral tait-il inconscient? Stuart
+Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet
+quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes;
+croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonn en tat de conscience
+parfaite? Ce qui tait subconscient chez Stuart Mill c'tait, dit M.
+Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; il y a
+l automatisme des centres infrieurs. Ce renversement des termes, plus
+frquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire natre des
+doutes sur la vritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins
+rechercher si, partir du moment o commence la ralisation, mme
+purement crbrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
+tout fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart:
+Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je
+voyage en voiture ou que je me promne aprs un bon repas, ou dans la
+nuit, quand je ne puis dormir, les penses me viennent en foule et le
+plus aisment du monde. D'o et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais
+rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans
+ma tte et je les fredonne, ce que du moins m'ont dit les autres. Une
+fois que je tiens mon air, un autre bientt vient s'ajouter au premier.
+L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus
+distincte, et la composition finit par tre tout entire acheve dans ma
+tte, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans
+un beau songe trs distinct... Si je me mets ensuite crire, je
+n'ai plus qu' tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumul
+prcdemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde gure se fixer
+sur le papier. Tout est dj parfaitement arrt et il est rare que ma
+partition diffre beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tte. On
+peut sans inconvnient me dranger pendant que j'cris... [21]. Tout
+est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matriel de l'excution
+n'est plus gure qu'un travail de copie. J'ai vu un crivain ne pas oser
+corriger ses rdactions spontanes, de peur de commettre des fautes de
+ton: il se rendait compte que l'tat dans lequel il corrigerait
+tait trs diffrent de l'tat o il se trouvait pendant la priode
+d'excution, qui avait t en mme temps celle de la conception. Un mot
+entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier crois dans la
+rue taient souvent le seul prtexte de ses contes, qu'il improvisait
+en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antrieur, presque
+toujours, ds la premire page crite, il l'abandonnait, achevant son
+rcit d'aprs une logique nouvelle, arrivant une conclusion tout
+ fait diffrente de celle qui, la premire fois, lui avait paru la
+meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois t crits sous une
+si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
+reconnaissait qu' l'criture, ne pouvait les situer dans le pass que
+grce au genre du papier, la couleur de l'encre. D'autres projets,
+se rapportant des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire,
+frquemment, l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois
+par jour et il tait persuad que c'taient ces songeries, mme vagues
+et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'excution, le
+travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de srieuses
+proccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour tre d'une
+littrature plutt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien
+qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en crire les terribles
+premires lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute
+sa vie intellectuelle s'y concentrait, les priodes de rumination
+subconsciente rejoignant perptuellement les priodes de mditation
+volontaire.
+
+[Note 19: _Prface_ du _Subconscient._]
+
+[Note 20: P. 93.]
+
+[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'aprs Jahm.]
+
+Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte,
+cette mthode de travail: l'ide entre dans son esprit, et il arrivait
+qu'elle y entrt soudain, au cours d'une conversation principalement,
+car il tait grand causeur et il profitait de tout, l'ide entre
+d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
+s'installait bientt comme chez elle, envahissait toutes les rserves
+du subconscient, puis, de temps autre, montait la conscience et
+obligeait rellement Villiers obir l'obsession; alors quel que
+ft son interlocuteur, il parlait; il parlait mme seul, et d'ailleurs,
+quand il parlait son ide, il parlait toujours comme s'il et t seul.
+J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et
+mme un jour que nous tions assis la terrasse d'un caf du boulevard,
+j'eus l'illusion d'couter de vritables divagations o revenait
+priodiquement cette affirmation: Il y avait un coq! Il y en avait un!
+Je ne compris que plus tard, aprs plusieurs mois, quand parut le
+_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas moi.
+Cependant, son but conscient, en retournant ses ides haute voix,
+tait de chercher deviner l'effet qu'elles produisaient sur
+un auditeur; mais, peu peu, ce but s'obscurcissait: c'tait le
+subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq
+ou six manuscrits superposs de de l'_ve future_, et le premier est
+tellement diffrent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir
+les relier l'un l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a
+crit que peu, qu'il a peu travaill: je suis persuad que Villiers de
+l'Ile-Adam n'a jamais cess un instant de travailler, mme pendant son
+sommeil. Malgr le blocus quelquefois absolu que ses ides tablissaient
+autour de son attention, nul esprit n'tait plus rapide ni mieux dou
+pour la riposte; il ne connaissait pas le crpuscule du rveil: aprs la
+nuit la plus brve, il se retrouvait, au coup mme du sursaut, en pleine
+possession de toute sa lucidit, de toute sa verve. Quoiqu'il ft bien
+l'homme de sa littrature, on trouverait en lui l'esquisse d'une
+double personnalit, mais o le conscient et l'inconscient seraient
+si enchevtrs l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le
+dpartage; il serait ais, au contraire, d'crire deux vies de Mozart,
+l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en tat second, toutes les
+deux parfaitement lgitimes.
+
+Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les
+jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le rsum de son exprience
+personnelle. Le travail quotidien, rgulier, c'est, pour ainsi dire,
+l'inspiration rgularise, domestique, asservie. Les termes ne sont
+pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'tat second,
+devenant priodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si
+puissante, se joint la nature pour renforcer un tat psychologique qui
+devient alors un vritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur
+de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en
+restant dans le mme milieu, prouvent, pendant et aprs les heures de
+l'accs priodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance:
+le remords n'a peut-tre pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
+acte habituel qui n'a pas t accompli, ou d'un acte inhabituel qui a
+violemment troubl la marche coutumire des journes.
+
+L'inspiration, si elle est un tat second, peut donc tre un tat second
+provoqu par la volont. Il n'est pas douteux que des artistes, des
+crivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans
+prparation, aiguillonns seulement par la ncessit et, d'autre part,
+que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont
+l'excution n'a t dtermine que par un dsir de ralisation. Cela
+ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail
+volontairement commenc, mais son activit a t provoque. Il y a donc
+un subconscient qui n'est pas spontan, qui vient se mler au conscient
+quand la volont en a besoin, mais qui, peu peu, au cours d'un
+travail, se substitue la volont. Il suffit souvent de se mettre la
+besogne pour sentir que s'vanouissent une une toutes les difficults
+qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit
+paralogique et que le travail ne soit prcisment devenu possible que
+par l'affaiblissement pralable des obstacles qui se dressaient
+d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a
+intervention vidente des forces subconscientes.
+
+Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une ide; comment
+l'ide se dveloppe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble
+la meilleure; comment, s'il s'agit d'criture, la mmoire verbale
+est-elle mise contribution? Autant de questions qui me semblent
+insolubles et dont la solution serait pourtant ncessaire qui voudrait
+donner une dfinition prcise de l'inspiration. Pour la cration
+originale, crit M. Ribot[22], ni la rflexion ni la volont ne supplent
+l'inspiration. Sans doute, mais la rflexion et la volont peuvent
+cependant avoir leur rle dans l'volution de ce phnomne mystrieux
+et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme
+intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de
+subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus
+que les autres capables de sentir avec force et avec frquence les chocs
+du monde extrieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut
+que les rserves de leur cerveau soient trs riches en lments; cela
+suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une
+sensibilit trs vive et une capacit de sentir incessamment renouvele.
+Cette sensibilit appartient encore en grande partie au domaine du
+subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, les penses dont
+ne s'aperoivent pas notre me, il y a aussi les sensations dont ne
+s'aperoivent pas nos sens, et ce sont peut-tre celles-ci qui, de mme
+qu'elles sont entres, sortent subconsciemment. Les observations les
+plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre
+sans penser la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre
+connatre la vie. Aprs un demi-sicle et plus un homme voit surgir
+devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indiffrente;
+enfant, il avait vcu dans le monde extrieur comme dans une dpendance
+de lui-mme, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans
+voir, et voici que, tandis que tout l'intermdiaire reste brumeux, c'est
+la priode de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive
+devant ses yeux. Il est bien vident que la sensation entre en nous
+sans que nous en ayons eu conscience ne peut, aucun moment, tre
+volontairement voque; mais la sensation consciente peut, au contraire,
+nous revenir l'improviste, sans nul concours de la volont. Le
+subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la
+conscience n'en a qu'un seul sa disposition: cela peut expliquer
+pourquoi la volont et la rflexion ont une part si restreinte dans les
+crations de la littrature ou de l'art.
+
+[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: La
+raison combine, modifie et dirige; elle ne peut crer, parce que le
+principe de vie n'est pas en elle. (_Ides sur la nouvelle Constitution
+franaise_.)]
+
+Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?
+
+En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme
+la conscience soit un gain, une facult surajoute. Il ne faut pas
+s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas
+ncessairement conscient ni jamais tout fait conscient. La conscience
+est sans doute, si on prend le mot dans son sens prcis et absolu,
+l'apanage du petit nombre. Runis en foule, les hommes deviennent
+particulirement automatiques, et d'abord leur instinct de se runir, de
+faire un moment donn tous la mme chose tmoigne bien de la nature
+de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volont aux
+membres de ces cohues qui, aux jours de fte ou de troubles, se pressent
+tous vers le mme point, avec les mmes gestes et les mmes cris? Ce
+sont des fourmis qui sortent aprs l'onde de dessous les brins d'herbe,
+et voil tout. L'homme conscient qui se mle navement la foule, qui
+agit dans le sens de la foule, perd sa personnalit; il n'est plus
+qu'un des suoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes
+ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de
+l'hypothtique animal; de ce contact, il ne rapportera peu prs rien;
+l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noy qui
+merge, celui d'tre tomb dans l'eau.
+
+C'est parmi le petit nombre des lus de la conscience qu'il faut
+chercher les exemplaires vritablement suprieurs d'une humanit dont
+ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fcheux et contredirait
+trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de mditation,
+ces hommes surlevs n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments o
+la conscience, devenant subconsciente, ouvre les cluses du cerveau
+et laisse se prcipiter vers le monde les flots rnovs des sensations
+qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont
+le subconscient seul joue avec gnie; lui aussi, le gnie, est
+subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le hros
+suprme de l'humanit intellectuelle.
+
+Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez
+lesquels la volont ne joue qu'un rle fort ordinaire et qui ne sont
+rien ds qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur
+gnie n'en est souvent que plus pur et plus nergique; ils sont des
+instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
+Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obissent une force
+irrsistible. Voil pourquoi Gluck faisait transporter son piano au
+milieu d'une prairie, en plein soleil; voil pourquoi Haydn contemplait
+une bague, pourquoi Crbillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi
+Schiller respirait frquemment l'odeur des pommes pourries dont il
+avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres
+fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.
+
+
+
+
+ III
+
+ LA DISSOCIATION DES IDES
+
+
+Il y a deux manires de penser: ou accepter telles qu'elles sont en
+usage les ides et les associations d'ides, ou se livrer, pour son
+compte personnel, de nouvelles associations et, ce qui est plus rare,
+ d'originales dissociations d'ides. L'intelligence capable de tels
+efforts est, plus ou moins, selon le degr, et selon l'abondance et la
+varit de ses autres dons, une intelligence cratrice. Il s'agit ou
+d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles ides, les vieilles
+images, ou de sparer les vieilles ides, les vieilles images unies par
+la tradition, de les considrer une une, quitte les remarier et
+ ordonner une infinit de couples nouveaux qu'une nouvelle opration
+dsunira encore, jusqu' la formation toujours quivoque et fragile
+de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'exprience ces
+oprations se trouveraient limites par la rsistance de la matire et
+l'intolrance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel,
+elles sont soumises la logique; mais la logique tant elle-mme
+un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies.
+Vritablement l'association et la dissociation des ides (ou des images:
+l'ide n'est qu'une image use) voluent selon des mandres qu'il est
+impossible de dterminer et dont il est difficile mme de suivre la
+direction gnrale. Il n'est pas d'ides si loignes, d'images si
+htroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins
+pour un instant. Victor Hugo, voyant un cble qu'on entoure de chiffons
+ l'endroit o il porte sur une arte vive, voit en mme temps
+les genoux des tragdiennes qui sont matelasss contre les chutes
+dramatiques du cinquime acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage
+amarr sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps
+de notre lecture, voques dans un parallle qui nous sduit parce que
+les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli,
+sont galement fourrs[24], parce que le coude que fait un cble
+ainsi jet ressemble assez une jambe plie, parce que la situation de
+Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant
+la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la
+dlicieuse absurdit.
+
+[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]
+
+[Note 24: Terme technique.]
+
+De telles associations sont ncessairement des plus fugitives, moins
+que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle
+aime s'enrichir; il ne faudrait pas tre surpris que ce pli d'un cble
+s'appelt le genou du cble. En tout cas, les deux images restent
+prtes divorcer; le divorce rgne en permanence dans le monde des
+ides, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en
+demeurent scandaliss; celui qui, pour la premire fois, selon que l'un
+ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la bouche ou la
+gueule d'un canon fut sans doute accus soit de prciosit soit de
+grossiret. S'il est malsant de parler du genou d'un cordage, il ne
+l'est point d'voquer le coude d'un tuyau ou la panse d'un flacon.
+Mais ces exemples ne sont donns que comme types lmentaires d'un
+mcanisme dont la pratique nous est plus familire que la thorie.
+Nous laisserons de ct toutes les images encore vivantes pour ne nous
+occuper que des ides, c'est--dire de ces ombres tenaces et fugaces qui
+s'agitent ternellement effares dans les cerveaux des hommes.
+
+Il y a des associations d'ides tellement durables qu'elles paraissent
+ternelles, tellement troites qu'elles ressemblent ces toiles
+doubles que l'oeil nu en vain cherche ddoubler. On les appelle
+volontiers des lieux communs. Cette expression, dbris d'un vieux
+terme de rhtorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis
+les dveloppements de l'individualisme intellectuel, un sens pjoratif
+qu'elle tait loin de possder l'origine, et encore au dix-septime
+sicle. En mme temps qu'elle s'avilissait, la signification du lieu
+commun s'est rtrcie jusqu' devenir une variante de la banalit, du
+dj vu, dj entendu, et, pour la foule des esprits imprcis, le lieu
+commun est un des synonymes de clich. Or le clich porte sur les mots
+et le lieu commun sur les ides; le clich qualifie la forme ou la
+lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre
+la pense avec l'expression de la pense. Le clich est immdiatement
+perceptible; le lieu commun se drobe trs souvent sous une parure
+originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littrature,
+d'ides nouvelles exprimes en une forme nouvelle; l'esprit le plus
+difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces
+plaisirs, trop heureux quand il n'est pas priv la fois de tous les
+deux; cela n'est pas trs rare.
+
+Le lieu commun est plus et moins qu'une banalit: c'est une banalit,
+mais parfois inluctable; c'est une banalit, mais si universellement
+accepte qu'elle prend alors le nom de vrit. La plupart des vrits
+qui courent le monde (les vrits sont trs coureuses) peuvent tre
+regardes comme des lieux communs, c'est--dire des associations d'ides
+communes un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes
+n'oserait briser de propos dlibr. L'homme, malgr sa tendance au
+mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vrit; c'est que
+la vrit est son bton de voyage travers la vie, c'est que les lieux
+communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privs de la
+vrit des lieux communs, les hommes se trouveraient sans dfense, sans
+appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vrits qu'ils
+adoptent les vrits nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau
+de l'homme civilis est un muse de vrits contradictoires. Il n'en est
+pas troubl, parce qu'il est successif. Il rumine ses vrits les unes
+aprs les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
+l'on nous prsentait dans un large plat, mls du bouillon, du vin,
+ du caf, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
+doivent former notre repas successif; l'horreur serait aussi forte si
+l'on nous faisait voir l'amalgame rpugnant des vrits contradictoires
+qui sont loges dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques
+ont essay en vain d'oprer de sang-froid l'inventaire de leurs
+contradictions; chaque objection de la raison le sentiment opposait
+une excuse immdiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqu
+M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous o ils reprsentent la
+permanence et la continuit. L'inventaire des contradictions d'autrui
+n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se
+heurte l'hypocrisie qui a prcisment pour rle social d'tre le voile
+qui dissimule l'clat trop vif des convictions barioles. Il faudrait
+donc interroger tous les hommes, c'est--dire l'entit humaine, ou du
+moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y
+compense l'hypocrisie des autres.
+
+Dans les rgions animales infrieures et dans le monde vgtal, le
+bourgeonnement est un des modes de cration de la vie; on voit galement
+se produire la scissiparit dans le monde des ides, mais le rsultat,
+au lieu d'tre une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes
+les grammaires gnrales ou les traits lmentaires de logique
+enseignent comment se forment les abstractions; on a nglig d'enseigner
+comment elles ne se forment pas, c'est--dire pourquoi tel lieu
+commun persiste vivre sans postrit. C'est assez dlicat, mais cela
+prterait des remarques intressantes; on appellerait ce chapitre les
+lieux communs rfractaires ou impossibilit de certaines dissociations
+d'ides. Il serait peut-tre utile d'examiner d'abord comment les ides
+s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opration
+est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies
+trs lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont la porte
+de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine
+historique: deux ides se sont unies un jour sous l'influence des
+vnements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant
+vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux ides,
+Byzance--Dcadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable
+vrit pour tous les hommes qui crivent et qui lisent, et
+ncessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrler
+les vrits qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'ides
+s'est tendue l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les
+historiens sages et respectueux, qu'une suite de dcadences. On lisait
+rcemment dans un journal grave: Si la forme despotique avait une vertu
+particulire, constitutive de bonnes armes, est-ce que l'avnement de
+l'empire n'aurait pas t une re de dveloppement dans la puissance
+militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la dbcle et de
+l'effondrement[25]. Ce lieu commun d'origine chrtienne a t popularis
+dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par
+Gibbon; il a t magistralement dissoci par M. Gaston Paris[26] et n'est
+plus qu'une sottise. Mais comme sa gnalogie est connue, comme on l'a
+vu natre et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez
+bien ce que c'est qu'une grande vrit historique.
+
+[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]
+
+[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]
+
+Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une
+vrit. Les ides isoles ne reprsentent que des faits ou des
+abstractions; pour avoir une vrit il faut deux facteurs, il faut,
+c'est le mode de gnration le plus ordinaire, un fait et une
+abstraction. Presque toute vrit, presque tout lieu commun se rsout en
+ces deux lments.
+
+Concurremment lieu commun, on pourrait presque toujours employer le
+mot vrit, ainsi dfini une fois pour toutes: un lieu commun non
+encore dissoci; la dissociation tant analogue ce qu'on appelle
+analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les
+qualits du corps qu'elle dissocie en divers lments, souvent
+dissociables leur tour; elle se borne librer ces lments et les
+offrir la synthse qui, en variant les proportions, en appelant des
+lments nouveaux, obtiendra, si cela lui plat, des corps entirement
+diffrents. Avec les dbris d'une vrit, on peut faire une autre vrit
+identiquement contraire, travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore
+excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et
+l'acheminent vers l'tat de noblesse ddaigneuse o elle doit aspirer.
+
+Il y a cependant des vrits que l'on ne songe ni analyser ni nier;
+elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient t fournies par
+l'exprience sculaire de l'humanit, soit qu'elles fassent partie des
+axiomes de la science. Le prdicateur qui s'criait en chaire devant
+Louis XIV: Nous mourrons tous, Messieurs! profrait une vrit que le
+froncement des sourcils du roi ne prtendait pas srieusement contester.
+Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal
+s'tablir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement
+admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent
+ces deux ides, l'ide de mort et l'ide de ncessit; beaucoup de
+peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le ngre, il n'y a pas
+de mort naturelle, de mort ncessaire. A chaque dcs on consulte le
+sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et
+magique. Nous en sommes encore un peu cet tat d'esprit et toute
+mort prmature d'un homme clbre fait aussitt courir des bruits
+d'empoisonnement, de meurtre mystrieux. Tout le monde se souvient des
+lgendes nes la mort de Gambetta, de Flix Faure; elles se rejoignent
+naturellement celles qui murent la fin du dix-septime sicle,
+celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le
+seizime sicle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de
+cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus
+d'une victime judiciaire.
+
+L'homme associe les ides non pas selon la logique, selon l'exactitude
+vrifiable, mais selon son plaisir et son intrt. C'est ce qui fait que
+la plupart des vrits ne sont que des prjugs; celles qui sont le
+plus incontestables sont aussi celles qu'il s'effora toujours de
+sournoisement combattre par la ruse du silence. La mme inertie est
+oppose au travail de dissociation que l'on voit s'oprer lentement sur
+certaines vrits.
+
+L'tat de dissociation des lieux communs de la morale semble
+en corrlation assez troite avec le degr de la civilisation
+intellectuelle. Il s'agit, l encore, d'une sorte de lutte, non des
+individus, mais des peuples constitus en nation contre des vidences
+qui, en augmentant l'intensit de la vie individuelle, diminuent,
+l'exprience permet de dire, par cela mme, l'intensit de la vie et de
+la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer
+de l'immoralit mme, de l'insoumission aux prjugs dcalogus, un
+grand bienfait personnel, un grand avantage pour son dveloppement
+intgral, mais une collectivit d'individus trop forts, trop
+indpendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple mdiocre.
+On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct
+individuel et des socits professer comme socit une morale que
+chacun de ses membres intelligents, suivis par une trs grande partie du
+troupeau, juge vaine, suranne ou tyrannique.
+
+On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en
+examinant l'tat prsent de la morale sexuelle. Cette morale,
+particulire aux peuples chrtiens, est fonde sur l'association trs
+troite de deux ides, l'ide de plaisir charnel et l'ide de
+gnration. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissoci ces deux ides
+n'a pas rendu la libert dans son esprit aux lments de cette vrit;
+qu'en dehors de l'acte proprement gnrateur accompli sous la protection
+des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des
+premires, dans nos civilisations essentiellement chrtiennes), les
+relations sexuelles sont des pchs, des erreurs, des fautes, des
+dfaillances; quiconque adopte en sa conscience cette rgle, sanctionne
+par les codes, appartient videmment une civilisation encore
+rudimentaire. La plus haute civilisation tant celle o l'individu est
+le plus libre, le plus dgag d'obligations, cette proposition ne serait
+contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou
+pour une dprciation de l'asctisme. Morale ou immorale, cela n'a ici
+aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier
+coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique
+de la natalit europenne montrera aux raisonneurs les plus entts
+qu'il y a un lien trs strict, un lien de cause effet, entre
+l'intellectualit des peuples et leur fcondit. Il en est de mme pour
+les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse
+intellectuelle que les mnages ouvriers se laissent dborder par la
+progniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant
+procr douze enfants, s'tonnent de l'inclmence de la vie; ces pauvres
+gens, qui n'ont mme pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas
+encore su dissocier l'ide de plaisir charnel et l'ide de gnration.
+Chez eux la premire dtermine l'autre, et les gestes obissent une
+crbralit enfantine et presque animale. L'homme arriv au degr
+vraiment humain limite son gr sa fcondit; c'est un de ses
+privilges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.
+
+Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle dlivre, cette dissociation
+particulire l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle
+favorisera le dveloppement ultrieur de la civilisation en maintenant
+sur la terre les vides ncessaires l'volution des hommes.
+
+Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivrent disjoindre l'ide
+de femme et l'ide de gnration; mais ils avaient dissoci trs
+anciennement l'ide de gnration et l'ide de plaisir charnel. Quand
+ils cessrent de considrer la femme comme uniquement gnratrice,
+ce fut le commencement du rgne des courtisanes. Les Grecs semblent,
+d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne
+les a pas empchs de faire une certaine figure dans l'histoire.
+
+Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-mme encourager la
+dissociation de l'ide de plaisir charnel d'avec l'ide de gnration,
+mais il provoqua au contraire avec succs, et ce fut une des grandes
+conqutes de l'humanit, la dissociation de l'ide d'amour et de l'ide
+de plaisir charnel. Les gyptiens taient si loin de pouvoir comprendre
+une telle dissociation que l'amour du frre et de la soeur leur et
+sembl nul s'il n'et abouti une conjonction sexuelle. Dans les basses
+classes des grandes villes, on est volontiers gyptien sur ce point.
+Les diffrentes sortes d'inceste qui parviennent parfois notre
+connaissance tmoignent qu'un tat d'esprit analogue n'est pas
+absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La
+forme particulirement chrtienne de l'amour chaste, dgag de
+toute ide de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit
+s'panouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment
+l'amour pur, puisqu'il ne correspond rien de dfinissable, c'est
+l'intelligence s'adorant soi-mme dans l'ide infinie qu'elle se fait
+d'elle-mme. Ce qui peut s'y mler de sensualisme tient la disposition
+mme du corps humain et la loi de dpendance des organes; on ne doit
+donc pas en tenir compte dans une tude qui n'est pas physiologique.
+Ce que l'on a appel maladroitement l'amour platonique est aussi une
+cration chrtienne. C'est, en somme, une amiti passionne, aussi vive
+et aussi jalouse que l'amour physique, mais dgage de l'ide de
+plaisir charnel, comme cette dernire ide s'tait dgage de l'ide de
+gnration. Cet tat idal des affections humaines est la premire tape
+de l'asctisme, et l'on pourrait dfinir l'asctisme l'tat d'esprit o
+toutes les ides sont dissocies.
+
+Avec la dcroissance de l'influence chrtienne, la premire tape
+de l'asctisme est devenue un gte de moins en moins frquent et
+l'asctisme, devenu galement rare, est souvent atteint par une autre
+voie. De notre temps, l'ide d'amour s'est rejointe trs troitement
+l'ide de plaisir physique et les moralistes s'emploient rformer son
+association primitive avec l'ide de gnration. C'est une rgression
+assez curieuse.
+
+On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanit en
+recherchant quel degr de dissociation se trouvrent, dans la suite
+des sicles, un certain nombre de ces vrits que les gens bien pensants
+s'accordent qualifier de primordiales. Cette mthode devrait mme tre
+la base, et cette recherche le but mme de l'histoire. Puisque tout dans
+l'homme se ramne l'intelligence, tout dans l'histoire doit se
+ramener la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter
+une explication qui ne ft pas diplomatique ou stratgique. Quelle est
+l'association d'ides, ou la vrit non encore dissocie qui favorisa
+l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il
+faut, pour rpondre, trouver des ides qui aient pu se joindre galement
+dans les cerveaux franais et dans les cerveaux anglais, ou une vrit
+alors incontestablement admise par toute la chrtient. Jeanne d'Arc
+tait considre la fois par ses amis et par ses ennemis comme en
+possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcire
+trs puissante; l'opinion est unanime et les tmoignages abondent.
+Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcire aussi, ou plutt une
+magicienne. La magie n'tait pas ncessairement diabolique. Des tres
+surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'taient ni des
+anges, ni des dmons, mais des Puissances que pouvait se soumettre
+l'intelligence de l'homme. Le magicien tait le bon sorcier: sans
+cela aurait-on tax de magie un homme de la science et de la saintet
+d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait
+Jeanne d'Arc, sorcire ou magicienne, se faisaient d'elle, trs
+probablement, une ide identique dans son obscurit redoutable. Mais si
+les Anglais criaient le nom de sorcire, les Franais taisaient le nom
+de magicienne, peut-tre pour la mme cause qui protgea si longtemps,
+travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
+est racont dans l'admirable _Dragon imprial_ de Judith Gautier.
+
+Quelle ide, telle poque, chaque classe de la socit se faisait-elle
+du soldat? N'y aurait-il pas dans la rponse cette question tout un
+cours d'histoire? En approchant de notre poque on se demanderait quel
+moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'ide d'honneur
+et l'ide de militaire? Est-ce une survivance de la conception
+aristocratique de l'arme? L'association s'est-elle forme la suite
+des vnements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
+d'exalter le soldat pour s'encourager soi-mme? Il faut comprendre
+cette ide d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les ides de
+bravoure, de dsintressement, de discipline, de sacrifice, d'hrosme,
+de probit, de loyaut, de franchise, de bonne humeur, de rondeur,
+de simplicit, etc. On trouverait finalement en ce mot le rsum des
+qualits dont la race franaise se croit l'expression. Dterminer son
+origine serait donc dterminer, par cela mme, l'poque o le Franais
+commena se croire un abrg de toutes les vertus fortes. Le militaire
+est demeur en France, malgr de rcentes objections, le type mme de
+l'homme d'honneur. Les deux ides sont unies trs nergiquement; elles
+forment une vrit qui n'est gure conteste l'heure actuelle que
+par des esprits d'une autorit mdiocre ou d'une sincrit douteuse. Sa
+dissociation est donc trs peu avance, si l'on a gard la totalit de
+la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la
+minute psychologique, entirement opre en quelques cerveaux. Il y
+eut l, au seul point de vue intellectuel, un effort considrable
+d'abstraction qu'on ne peut s'empcher d'admirer quand on regarde
+froidement fonctionner la machine crbrale. Sans doute le rsultat
+atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un
+accs de fivre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente,
+et elle fut momentane, mais elle fut, et c'est important pour
+l'observateur. L'ide d'honneur avec tous ses sous-entendus se spara de
+l'ide de militaire, qui est l l'ide de fait, l'ide femelle prte
+ recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperut que, s'il y
+avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'tait pas
+ncessaire. C'est l le point dcisif. Une vrit est morte lorsqu'on
+a constat que les rapports qui lient ses lments sont des rapports
+d'habitude et non de ncessit; et comme la mort d'une vrit est
+un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation et t trs
+importante si elle avait t dfinitive, si elle ft reste stable.
+Malheureusement, aprs cet effort vers l'ide pure, les vieilles
+habitudes mentales retrouvrent leur empire. L'ancien lment
+qualificatif fut aussitt remplac par un lment peine nouveau,
+moins logique que l'ancien et encore moins ncessaire. Il apparut que
+l'opration avait avort. L'association d'ides se refaisait, identique
+ la prcdente, quoique l'un des lments et t retourn comme un
+vieux gant: honneur on avait substitu dshonneur, avec toutes les
+ides adventices de l'ancien lment devenues alors lchet, fourberie,
+indiscipline, fausset, duplicit, mchancet, etc. Cette nouvelle
+association d'ides peut avoir une valeur destructive; elle n'offre
+aucun intrt intellectuel.
+
+Il ressort de l'anecdote que les ides qui nous semblent les plus
+claires, les plus videntes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont
+cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits
+communs. Pour s'assimiler l'ide d'arme, un cerveau d'aujourd'hui
+doit l'entourer d'lments qui n'ont qu'une corrlation de rencontre ou
+d'opinion avec l'ide principale. On ne peut pas demander sans doute
+ un humble politicien de se faire de l'arme l'ide simple que s'en
+faisait Napolon: une pe. Les ides trs simples ne sont la porte
+que des esprits trs compliqus. Il semble cependant qu'il ne serait pas
+absurde de ne considrer l'arme que comme la force extriorise d'une
+nation; et alors de ne demander cette force que les qualits mmes
+qu'on demande la force. Peut-tre est-ce encore trop simple?
+
+Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour tudier le mcanisme
+de l'association et de la dissociation des ides! On parle souvent des
+ides; on a crit sur l'volution des ides. Aucun mot n'est plus mal
+dfini ni plus vague. Il y a des crivains nafs qui dissertent sur
+l'Ide, tout court; il y a des socits coopratives qui se mettent
+tout d'un coup en marche vers l'Ide; il y a des gens qui se dvouent
+l'Ide, qui ptissent pour l'Ide, qui rvent de l'Ide, qui vivent
+les yeux fixs sur l'Ide. De quoi est-il question dans ces sortes de
+divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employ seul,
+le mot est peut-tre une dformation du mot Idal; peut-tre aussi
+le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un dbris erratique de
+la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social
+a dpos au passage en quelques ttes o il roule et sonne comme un
+caillou? On ne sait pas. Employ sous une forme relative, le mot n'est
+pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phrasologies; on oublie
+trop le sens primitif du mot et que l'ide n'est qu'une image parvenue
+ l'tat abstrait, l'tat de notion; mais aussi qu'une notion, pour
+avoir droit au nom d'ide, doit tre pure de toute compromission avec le
+contingent. Une notion l'tat d'ide est devenue incontestable; c'est
+un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la
+pense. Il n'y a pas des ides vraies et des ides fausses. L'ide est
+ncessairement vraie; une ide discutable est une ide amalgame
+des notions concrtes, c'est--dire une vrit. Le travail de la
+dissociation tend prcisment dgager la vrit de toute sa partie
+fragile pour obtenir l'ide pure, une, et par consquent inattaquable.
+Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et
+absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur
+laisser un peu de ce vague et de cette flexibilit dont l'usage les a
+dous et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abme qui spare
+l'abstrait du concret. Il y a un tat intermdiaire entre la glace et
+l'eau fluide, c'est quand l'eau commence se faonner en aiguilles,
+quand elle craque et cde encore sous la main qui s'y plonge: peut-tre
+ne faut-il pas demander mme aux mots du manuel philosophique d'abdiquer
+toute prtention l'ambiguit?
+
+Cette ide d'arme qui excita de graves polmiques, qui ne fut un
+instant dgage que pour s'obscurcir nouveau, est de celles qui
+touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses
+rfrences la ralit; l'ide de justice, au contraire, peut se
+considrer en soi, _in abstracto_. Dans l'enqute que fit M. Ribot sur
+les ides gnrales, presque tous les patients, prononc devant eux le
+mot Justice, virent en leur esprit la lgendaire dame et ses balances.
+Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une ide abstraite une
+notion de l'origine mme de cette ide. L'ide de justice n'est pas
+autre chose, en effet, que l'ide d'quilibre. La justice est le point
+mort de la srie des actes, le point idal o les forces contraires se
+neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait pass par ce
+point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'ide
+de vie, identique l'ide de lutte de forces, est ncessairement l'ide
+de justice. Le rgne de la justice ne pourrait tre que le rgne du
+silence et de la ptrification: les bouches se taisent, organes vains
+des cerveaux stupfis, et les gestes inachevs des membres n'crivent
+plus rien, dans l'air froid. Les thologies siturent la justice au del
+du monde, dans l'ternit. C'est l seulement qu'elle peut tre conue
+et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
+sa tyrannie qui ne connat qu'une seule sorte d'arrts, l'arrt de
+mort. L'ide de justice rentre donc bien dans la srie des ides
+incontestables et indmontrables; on n'en peut rien faire l'tat pur;
+il faut l'associer quelque lment de fait ou s'abstenir d'un mot
+qui ne correspond qu' une inconcevable entit. A vrai dire, l'ide de
+justice est peut-tre dissocie ici pour la premire fois. Sous ce
+nom les hommes allgent tantt l'ide de chtiment, qui leur est trs
+familire, tantt l'ide de non-chtiment, ide neutre, ombre de la
+premire. Il s'agit de chtier le coupable et de ne pas inquiter
+l'innocent, ce qui impliquerait immdiatement, pour tre perceptible,
+une dfinition de la culpabilit et une dfinition de l'innocence.
+Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une
+signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
+demander, faut-il qu'un coupable soit chti? Il semble, au contraire,
+que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus
+capable de supporter le chtiment que le coupable, qui est un malade
+et un dbile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a
+des excuses, l'imbcile qui s'est laiss voler? C'est ce que ferait
+la justice si, au lieu d'tre une conception thologique, elle tait
+encore, comme elle fut Sparte, une imitation de la nature. Rien
+n'existe qu'en vertu du dsquilibre, de l'injustice; toute existence
+est un vol prlev sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
+que sur un cimetire. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la
+ngatrice des lois naturelles, l'humanit prendrait soin de protger
+les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau
+le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende
+dsormais par la justice ce soit, en mme temps que le chtiment des
+coupables, l'extermination des puissants, et en mme temps que le
+non-chtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de
+cette ide complexe, btarde et hypocrite, doit donc tre recherche
+dans l'vangile, dans le malheur aux riches des dmagogues juifs.
+Ainsi comprise, l'ide de justice apparat contamine la fois par la
+haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire
+et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'tre dupe du sens
+vulgaire des mots. Cependant on dmlerait, en y prenant garde, que
+la premire cause de la dprciation de ce terme utile est venue d'une
+confusion entre l'ide de droit et l'ide de chtiment; le jour o le
+mot justice a voulu dire tantt justice criminelle et tantt justice
+civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les
+instituteurs du peuple, incapables d'un effort srieux de dissociation,
+ont aggrav une mprise qui d'ailleurs servait leurs intrts. L'ide
+relle de justice apparat donc finalement comme entirement inexistante
+dans le mot mme qui figure au vocabulaire de l'humanit; ce mot
+se rsout l'analyse en des lments encore trs complexes o l'on
+distingue l'ide de droit et l'ide de chtiment. Mais il y a tant
+d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de
+l'exactitude de l'opration, si les faits sociaux n'en fournissaient la
+preuve.
+
+Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le
+peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il
+semble mme que, selon le degr de culture intellectuelle, le mme mot
+n'atteigne que des tats chelonns d'abstraction. L'ide pure est plus
+ou moins contamine par le souci des intrts personnels, ou de caste ou
+de groupe, et le mot justice revt ainsi, par exemple, toutes sortes
+de significations particulires et limites sous lesquelles disparat,
+cras, son sens suprme.
+
+Ds qu'une ide est dissocie, si on la met ainsi toute nue en
+circulation, elle s'aggrge en son voyage par le monde toutes sortes
+de vgtations parasites. Parfois, l'organisme premier disparat,
+entirement dvor par les colonies gostes qui s'y dveloppent. Un
+exemple fort amusant de ces dviations d'ides fut donn rcemment par
+la corporation des peintres en btiment la crmonie dite du triomphe
+de la rpublique. Ces ouvriers promenrent une bannire o leurs
+revendications de justice sociale se rsumaient en ce cri: A bas le
+ripolin! Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute prpare
+que le premier venu peut taler sur une boiserie; on comprendra alors
+toute la sincrit de ce voeu et son ingnuit. Le ripolin reprsente
+ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous
+avons tous notre ripolin et nous en colorions notre usage les
+ides abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilit
+personnelle.
+
+C'est sous un de ces bariolages que l'ide de libert nous est prsente
+par les politiciens. Nous ne percevons plus gure, en entendant ce mot,
+que l'ide de libert politique, et il semble que toutes les liberts
+dont puisse jouir un homme civilis soient contenues dans cette
+expression ambigu. Il en est d'ailleurs de l'ide pure de libert
+comme de l'ide pure de justice; elle ne peut nous servir rien dans
+l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus
+que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune
+prise sur de telles ides; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
+fausseraient ncessairement toutes les thses o on voudrait les faire
+entrer. Rduite son sens social, l'ide de libert est encore mal
+dissocie; il n'y a pas d'ide gnrale de libert, et il est difficile
+qu'il s'en forme une, puisque la libert d'un individu ne s'exerce
+qu'aux dpens de la libert d'autrui. Jadis, la libert s'appelait le
+privilge; tout prendre, c'est peut-tre son vritable nom; encore
+aujourd'hui, une de nos liberts relatives, la libert de la presse,
+est un ensemble de privilges; privilges aussi la libert de la parole
+concde aux avocats; privilges, la libert syndicale, et demain, la
+libert d'association telle qu'on nous la propose. L'ide de libert
+n'est peut-tre qu'une dformation emphatique de l'ide de privilge.
+Les Latins, qui firent un grand usage du mot libert, l'entendaient tel
+que le privilge du citoyen romain.
+
+On voit qu'il y a souvent un cart norme entre le sens vulgaire d'un
+mot et la signification relle qu'il a au fond des obscures consciences
+verbales, soit parce que plusieurs ides associes sont exprimes par un
+seul mot, soit parce que l'ide primitive a disparu sous l'envahissement
+d'une ide secondaire. On peut donc crire, surtout s'il s'agit de
+gnralits, des suites de phrases ayant la fois un sens ouvert et un
+sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi
+des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usit, et il
+y a mme des matires o c'est le seul en usage. Mais chiffre implique
+dchiffrement. Il est malais de comprendre l'criture la plus sincre
+et l'auteur mme de l'criture y choue souvent, parce que le sens des
+mots varie non seulement d'un homme un autre homme, mais, des moments
+d'un homme aux autres moments du mme homme. Le langage est ainsi une
+grande cause de duperie. Il volue dans l'abstraction, et la vie volue
+dans la ralit la plus concrte; entre la parole et les choses que la
+parole dsigne il y a la distance d'un paysage la description d'un
+paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dpeignons
+ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets
+d'antrieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle
+que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus
+propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une mthode, d'essayer
+l'examen des ides toutes modernes d'art et de beaut.
+
+J'ignore leurs origines, mais elles sont postrieures aux langues
+classiques qui n'ont pas de mots fixes et prcis pour les dire, bien
+que les anciens fussent mme, mieux que nous, de jouir de la ralit
+qu'elles contiennent. Elles sont enchevtres; l'ide d'art est sous la
+dpendance de l'ide de beaut; mais cette dernire ide elle-mme
+n'est autre chose que l'ide d'harmonie et l'ide d'harmonie se rduit
+ l'ide de logique. Le beau, c'est ce qui est sa place. De l les
+sentiments de plaisir que nous donne la beaut. Ou plutt, la beaut
+est une logique qui est perue comme plaisir. Si l'on admet cela,
+on comprendra aussitt pourquoi l'ide de beaut, dans les socits
+fministes, s'est presque toujours restreinte l'ide de beaut
+fminine. La beaut, c'est une femme. Il y a l un intressant sujet
+d'analyse, mais la question est assez complique. Il faudrait dmontrer
+d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, situe dans
+la nature sur le mme plan, construite sur le mme modle, faite de la
+mme chair, elle apparatrait, une intelligence sensible extrieure
+ l'humanit, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour
+les hommes, une pouliche est un poulain. Et mme, en y regardant de
+plus prs, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthtique des
+formes terrestres observerait que, s'il existe une diffrence de beaut
+entre un homme et une femme de mme race, de mme caste et de mme ge,
+cette diffrence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si
+d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entirement beaux, les dfauts
+de la race humaine sont plus accentus chez la femme, o la double
+saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
+disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est
+presque inflchie sous l'influence du dos qui a une tendance se
+voter. Les nudits de Cranach avouent navement ces ternelles
+imperfections de la femme. Un autre dfaut auquel les artistes remdient
+instinctivement quand ils ont du got, c'est la brivet des jambes, si
+accentue dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie
+des beauts fminines a souvent t faite; il est donc inutile
+d'insister, d'autant plus que la vrification en est malheureusement
+trop facile. Mais si la beaut de la femme rsiste si mal la critique,
+comment se fait-il qu'elle demeure, malgr tout, incontestable, qu'elle
+soit devenue pour nous la base mme et le ferment de l'ide de beaut?
+C'est une illusion sexuelle. L'ide de beaut n'est pas une ide
+pure; elle est intimement unie l'ide de plaisir charnel. Stendhal
+a obscurment peru ce raisonnement quand il a dfini la beaut une
+promesse de bonheur. La beaut est une femme, et pour les femmes
+elles-mmes, qui ont pouss la docilit envers l'homme jusqu' adopter
+cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrme
+perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type
+particulier de beaut; les hommes l'ont naturellement fltri du nom de
+belltre. Si les femmes taient sincres, elles auraient galement
+depuis longtemps inflig un nom pjoratif au type de beaut fminine par
+lequel l'homme se laisse le plus volontiers sduire.
+
+Cette identification de la femme et de la beaut va si loin aujourd'hui
+qu'on en est arriv innocemment nous proposer l'apothose de la
+femme; cela veut dire la glorification de la beaut avec toutes les
+promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu rotique. La
+beaut est une femme et la femme est la beaut; les caricaturistes
+accentuent le sentiment gnral en accouplant toujours une femme,
+qu'ils tchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur
+jusqu' la vulgarit la plus basse alors que les jolies femmes sont si
+rares dans la vie, alors qu'au del de trente ans la femme est presque
+toujours infrieure en beaut plastique, ge pour ge, son mari ou
+ son amant. Il est vrai que cette infriorit n'est pas plus facile
+ dmontrer qu' sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la
+page acheve, pour celui qui a lu comme celui qui a crit; et cela est
+fort heureux.
+
+L'ide de beaut n'a jamais t dissocie que par les esthticiens; le
+commun des hommes s'en donne la dfinition de Stendhal. Autant dire que
+cette ide n'existe pas et qu'elle a t absolument dvore par l'ide
+de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donn par une femme. C'est
+pour cela que le culte de la beaut est suspect aux moralistes qui ont
+analys la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela
+par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme
+ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus
+naturelles l'homme. Il est arriv ncessairement qu'en s'opposant aux
+excessives apothoses de la femme ils ont touch aux droits de l'art.
+L'art tant l'expression de la beaut et la beaut ne pouvant tre
+comprise que sous les espces matrielles de la vritable ide qu'elle
+contient, l'art est devenu presque uniquement fministe. La beaut,
+c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins
+absolu. La notion de l'art est mme assez nette, pour les artistes et
+pour l'lite; l'ide d'art est fort bien dgage. Il y a un art pur qui
+se soucie uniquement de se raliser soi-mme. Aucune dfinition n'en
+doit mme tre donne; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
+l'ide d'art des ides qui lui sont trangres et qui tendraient
+l'obscurcir et la salir.
+
+Antrieurement cette dissociation, qui est rcente et dont on connat
+l'origine, l'ide d'art tait lie diverses ides qui lui sont
+normalement trangres, l'ide de moralit, l'ide d'utilit, l'ide
+d'enseignement. L'art tait l'image difiante qu'on intercale dans les
+catchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux
+derniers sicles. Nous nous tions affranchis de ce collier; on voudrait
+nous le remettre au cou. L'ide d'art s'est de nouveau souille l'ide
+d'utilit; l'art est appel social par les prcheurs modernes. Il est
+aussi appel dmocratique, pithtes bien choisies, si ce fut en vertu
+de leur signification ngatrice de la fonction principale. Admettre
+l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est
+admettre les roses parce qu'on en tire un remde utile aux yeux;
+c'est confondre deux sries de notions que l'exercice rgulier de
+l'intelligence place sur des plans diffrents. Les arts plastiques
+ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases.
+L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthtique et
+ lui seul; ce qu'elle peut dire par surcrot de perceptible pour nos
+autres facults ne vaut pas la peine d'tre cout. Cependant, c'est
+cette partie caduque qui intresse les prneurs de l'art social. Ils
+sont le nombre et comme nous sommes rgis par la loi du nombre, leur
+triomphe semble assur. L'ide d'art n'aura peut-tre t dissocie
+que pendant un petit nombre d'annes et pour un petit nombre
+d'intelligences.
+
+Il y a donc un trs grand nombre d'ides que les hommes n'emploient
+jamais l'tat pur, soit qu'elles n'aient pas encore t dissocies,
+soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en tat de stabilit;
+il y a aussi un trs grand nombre d'ides qui existent l'tat
+dissoci, ou que l'on peut provisoirement considrer comme telles, mais
+qui ont une affinit particulire pour d'autres ides avec lesquelles
+on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
+rfractaires certaines associations, alors que les faits auxquels
+elles correspondent dans la ralit sont extrmement frquents. Voici
+quelques exemples de ces affinits et de ces rpulsions pris dans le
+domaine si intressant des lieux communs ou des vrits.
+
+Les tendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme
+de Saint-Denis, et leur utilit symbolique est demeure au moins
+aussi grande que leur utilit relle. Mais comment, hors de la guerre,
+sont-ils devenus des symboles de l'ide de patrie? C'est plus facile
+expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans
+presque tous les pays civiliss, l'ide de patrie et l'ide de drapeau
+sont invinciblement associes; les deux mots se disent mme l'un pour
+l'autre. Mais ceci touche la symbolique autant qu' l'association des
+ides. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie
+du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire.
+S'il est amusant que le bleu du drapeau franais soit la dvote couleur
+de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que
+la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole
+rvolutionnaire. Semblables aux atomes d'picure, les ides s'accrochent
+comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des
+accidents.
+
+Certaines associations, quoique trs rcentes, ont pris rapidement
+une autorit singulire; ainsi celles d'instruction et d'intelligence,
+d'instruction et de moralit. Or, c'est tout au plus si l'instruction
+peut tmoigner pour une des formes particulires de la mmoire ou pour
+une connaissance littrale les lieux communs du Dcalogue. L'absurdit
+de ces rapports forcs apparat trs clairement en ce qui concerne les
+femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
+qu'on leur donne cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence,
+l'engourdit. Depuis qu'on les instruit srieusement, elles n'ont plus
+aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on
+compare ce propos nos trente dernires annes avec les trente
+dernires annes de l'ancien rgime. Ces deux associations d'ides n'en
+sont pas moins devenues de vritables lieux communs, de ces vrits
+qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
+ toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dgnrs des
+hommes; aux vieilles et vnrables vrits telles que: vertu-rcompense,
+vice-chtiment, Dieu-bont, crime-remords, devoir-bonheur,
+autorit-respect, malheur-punition, avenir-progrs, et des milliers
+d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles l'humanit.
+
+On ferait galement un long catalogue des ides que les hommes se
+refusent associer, alors qu'ils se complaisent aux plus dconcertants
+stupres. Nous avons donn plus haut l'explication de cette attitude
+rtive; c'est que leur occupation principale est la recherche du
+bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intrt
+que selon la logique. De l l'universelle rpulsion joindre l'ide
+de nant l'ide de mort. Quoique la premire ide soit videmment
+contenue dans la seconde, l'humanit s'obstine les considrer
+sparment; elle s'oppose de toutes ses forces leur union, elle
+enfonce entre elles infatigablement un coin chimrique o retentissent
+les coups de marteau de l'esprance. C'est le plus bel exemple
+d'illogisme que nous puissions nous donner nous-mmes et la meilleure
+preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le
+sentiment qui vient toujours bout de la raison.
+
+Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-tre.
+
+Novembre 1899.
+
+
+
+
+ IV
+
+ STPHANE MALLARM ET L'IDE DE DCADENCE
+
+
+ Dcadence. C'est un mot bien commode l'usage des pdagogues
+ ignorants, mot vague derrire lequel s'abritent notre paresse et
+ notre incuriosit de la loi.
+ BAUDELAIRE, _Lettre Jules Janin._
+
+
+ I
+
+Brusquement, vers 1885, l'ide de dcadence entra dans la littrature
+franaise; aprs avoir servi glorifier ou railler tout un groupe
+de potes, elle s'tait comme rfugie sur une seule tte. Stphane
+Mallarm fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si
+le mot lui-mme avait t compris et dit selon sa vraie signification.
+Mais, par une singularit qui est un trait de moeurs latines, le
+peuple acadmique qualifiait ainsi, d'aprs l'horreur normale, quoique
+malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fivre
+d'originalit qui tourmenta une gnration. Rendu responsable des
+actes de rbellion qu'il encourageait, M. Mallarm apparut, aux niers
+innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel
+qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation
+universelle.
+
+Ce sont des habitudes, en somme, bien littraires. Il y aura tantt
+trois sicles qu'elles florissent et les plus clbres rvoltes les
+ont branches peine et ne les ont jamais dracines; ds aprs les
+insolences romantiques, il fallut touffer et ramper sous la vieille
+verdure dont on fait les frules.
+
+Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorrent
+toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur
+civilisation donne le spectacle et l'ide d'une belle animalit sociale.
+Il y avait chez eux mulation vers la parit comme il y a chez nous
+mulation vers la dissemblance. Ds qu'ils possdrent cinq ou six
+potes, rejetons heureux de la greffe hellnique, ils n'en souffrirent
+plus d'autres; et peut-tre que, vraiment, l'instinct social ou de
+race dominant chez eux l'instinct de libert ou individuel, peut-tre
+qu'aucun pote ingnu ne leur naquit pendant quatre ou cinq sicles.
+Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obirent l'un et
+ l'autre jusqu' ce que la rvolte chrtienne et l'invasion barbare
+se fussent donn la main par-dessus le Capitole. La libert littraire,
+comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la
+force. Le jour o S. Ambroise, crivant des chansons pieuses, mconnut
+les principes d'Horace, devrait tre mmorable, car il signale
+clairement la naissance d'une mentalit nouvelle.
+
+Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'ide de dcadence
+historique, l'histoire de leur littrature nous a fourni celle de
+dcadence littraire; double face d'une mme conception, car il a t
+facile de montrer du doigt la concidence des deux mouvements, et facile
+de faire croire que leur marche fut lie et ncessaire. Montesquieu
+s'est rendu clbre pour avoir t plus particulirement dupe de cette
+illusion.
+
+Les sauvages admettent trs malaisment la mort naturelle. Pour eux,
+toute mort est un meurtre. Ils n'ont aucun degr le sens de la loi;
+ils vivent dans l'accident. C'est un tat d'esprit que l'on est convenu
+d'appeler infrieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
+soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa ngation mme. Il n'y a
+d'absolument ncessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient
+diffrer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'volution
+sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois
+ncessaires, mais il n'y a mme plus de lois mme trs gnrales; ou
+bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en
+viennent ne plus tre que de sages et honorables constatations; ou
+bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe mme
+du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les
+combinaisons sociales sont instables; diffrentes poques les groupes
+humains ont des forces diffrentes de cohsion; des affinits nouvelles
+apparaissent et se propagent: voil de quoi crire un trait de
+mcanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement conformer sa
+philosophie la ralit des catastrophes inattendues. Car il faut bien
+laisser l'inattendu une place qui est quelquefois le trne tout entier
+d'o l'ironie fulgure et rit. L'ide de dcadence n'est donc que l'ide
+de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour
+expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'couter
+bruire les querelles thologiques et claquer dans le cirque le fouet des
+Bleus. On va de Longchamps Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
+ Waterloo. La longue dcadence des empires dtruits est une des plus
+singulires illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie
+ou de vieillesse, la plupart, au contraire, prirent de mort violente,
+en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.
+
+D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut tablir aucun
+rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le gnie d'un
+homme: ni la littrature grecque, ni les littratures du moyen ge ne
+correspondent des forces politiques stables et puissantes, grecques,
+italiennes ou franaises; et c'est justement l'heure o leur puissance
+matrielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont orns
+de talents originaux. Peut-tre mme serait-on plus prs de la vrit
+en dclarant que la dcadence politique est l'tat le plus favorable
+aux closions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et
+les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les
+Bjoernson; ainsi encore la chute de Napolon fut comme un signal pour
+la nature qui se mit reverdir avec joie et pousser les jets les plus
+magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces
+exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme
+historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces priodes
+doublement glorieuses dont le fastueux sicle de Louis XIV est le modle
+vnr: aprs quoi, quelques instants de rflexion nous imposeront une
+opinion assez diffrente de celle qui demeure et qui passe dans les
+manuels et dans les conversations.
+
+Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il
+appelait ainsi navement, d'aprs les principes du judasme biblique: il
+vit crouler tous les empires o la main de Jhovah s'tait appesantie.
+C'est l'ide de dcadence explique par l'ide de chtiment. La
+philosophie de Montesquieu, plus complique, est peut-tre encore plus
+purile: on ne cite qu'avec une sorte de dgot un historien qui fait
+commencer la dcadence de Rome l'aurore des admirables sicles de paix
+qui furent peut-tre la seule poque heureuse de l'humanit civilise.
+Il faut presser la signification des mots; alors on aperoit qu'ils ne
+dtiennent aucun sens et que des crivains mmorables en usrent toute
+leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague
+que soit l'ide gnrale de dcadence, elle est claire et arrte en
+comparaison de l'ide plus restreinte de dcadence littraire.
+
+De Racine Vigny, la France ne produisit aucun grand pote. C'est
+un fait; une telle priode est certainement une priode de dcadence
+littraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait
+lui-mme, ni lui attribuer un caractre absurde de logique et de
+ncessit. La posie est en sommeil au XVIIIe sicle, faute de
+potes; mais cette faillite n'est pas la consquence d'une trop belle
+floraison antrieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui
+donne le nom de dcadence, on admet une sorte d'organisme mystrieux,
+un tre, une femme, la Posie, qui nat, se reproduit et meurt des
+intervalles presque rguliers, selon les habitudes des gnrations
+humaines, conception agrable, sujet de dissertation ou de confrence,
+mais qu'il faut carter d'une discussion o l'on ne veut que faire
+l'anatomie d'une ide.
+
+Ce qui caractrise la posie du XVIIIe sicle, c'est l'esprit
+d'imitation. Ce sicle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur,
+avec grce, avec tendresse, avec ironie, avec btise; il imite avec
+conscience; il est chinois en mme temps que romain. Il y a des modles.
+Le mot est impratif. Il ne s'agit pas qu'un pote dise l'impression
+que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade
+la montagne. Singulire psychologie! Le mme philosophe qui ruine
+en politique l'ide de respect, la recrpit et la rebadigeonne en
+littrature. Il y a des critiques: pendant que Goethe crit _Werther_,
+ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
+chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne
+naquit aucun pote en France, que Delille[27] ou Chnier, pendant cent
+ans, cela conduirait ncessairement expliquer aussi pourquoi naquirent
+Ronsard, Thophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien
+en savoir. Dpouille de son mysticisme, de sa ncessit, de toute sa
+gnalogie historique, l'ide de dcadence littraire se rduit une
+ide purement ngative, la simple ide d'absence. Cela est si naf
+qu'on ose peine l'exprimer, mais les intelligences suprieures
+faisant dfaut dans une priode, le pullulement des mdiocres devient
+extrmement sensible et actif, et, comme le mdiocre est un imitateur,
+les poques que l'on a qualifies justement de dcadentes ne sont
+autre chose que des poques d'imitation. En suprme analyse, l'ide de
+dcadence est identique l'ide d'imitation.
+
+[Note 27: Il faut se souvenir que l'abb Delille n'est pas du tout, comme
+on le croit, un pote de l'Empire. Presque tous ses pomes et sa gloire,
+datent de l'ancien rgime.]
+
+
+ II
+
+Cependant, s'il s'agit de Mallarm et d'un groupe littraire, l'ide
+de dcadence a t assimile son ide contraire, l'ide mme
+d'innovation. De tels jugements nous ont frapps, hommes de ces annes,
+sans doute parce que nous tions mis en cause et sottement bafous
+par les critiques bien pensants; ils n'taient que la reprsentation,
+maladroite et use, des sentences par lesquelles les sages de tous
+les temps essayrent de maudire et d'craser les serpents nouveaux qui
+brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mre.
+La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bnite de
+l'Universit n'a jamais pu la striliser, non plus que celle de
+l'glise. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les
+nouveauts, contre les hrsies, le Jsuite; aujourd'hui, champion de la
+rgle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve l l'antinomie
+qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le mme
+homme, courageux dans le sens de la justice ou de la libert politique,
+se trouble et recule s'il s'agit de nouveaut ou de libert littraire;
+arriv Tolsto et Ibsen, ayant fait une allusion leur gloire, il
+ajoute (en note): Sont-ce l des gloires bien tablies, celle d'Ibsen
+surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est
+un mystificateur ou un gnie n'est pas rsolue l'heure o nous
+sommes[28]. Telle est, en face de l'indit, du non encore vu ni lu,
+l'attitude d'un crivain qui, dans le livre mme d'o cette note
+est tire, prouve une bonne indpendance de jugement; il est inutile
+d'ajouter que les dcadents y sont, tout propos, moqus. Comment,
+aprs cela, s'tonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits?
+Une manire nouvelle de dire les ternelles vrits humaines est d'abord
+pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale.
+Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
+ils ont recours la ngation, aux injures ou la drision. C'est
+l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique.
+Mais comment en est-on arriv considrer comme un pril toute relle
+innovation en art ou en littrature? Pourquoi surtout cette assimilation
+est-elle une des maladies particulires notre temps, et peut-tre la
+plus grave, puisqu'elle tend restreindre le mouvement et contrarier
+la vie?
+
+[Note 28: M. Stapfer, _Des Rputations littraires._ Paris, 1891.]
+
+Pendant des annes, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de gnie,
+furent berns et refuss par les jurys. Sous les prtextes videmment
+contradictoires, un motif unique se dcouvre: l'originalit. Par une
+oeuvre o presque plus rien ne s'aperoit des mthodes antrieures, qui
+ne se rattache pas immdiatement quelque chose de connu et de dj
+compris, les gardiens de l'art se sentent menacs; ils rpondent la
+provocation chacun selon leur temprament. Les formules changent aussi
+selon les priodes: au XVIIIe sicle, la non-imitation tait
+qualifie de faute contre le got, et c'tait grave au temps o Voltaire
+rigeait un temple, qui n'tait qu'un dicule, ce dieu badin; jusqu'
+ces dernires semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les
+crivains rebelles dmarquer les matres furent stigmatiss soit
+de dcadents, soit de symbolistes. Cette dernire injure a fini par
+prvaloir, tant verbalement plus obscure et par consquent plus facile
+ manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la premire, l'ide
+abhorre de non-imitation.
+
+On a dit, il y a dj longtemps, bien avant que M. Tarde ait dvelopp
+sa philosophie sociale: L'imitation rgit le monde des hommes, comme
+l'attraction celui des choses. Dans le domaine particulier de l'art et
+de la littrature, cette loi est trs sensible. L'histoire littraire
+n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'pidmies intellectuelles.
+Certaines furent brves. La mode change ou dure selon des caprices
+impossibles prvenir et difficiles dterminer. Shakespeare n'eut
+aucune influence immdiate; Honor d'Urf vivant et mort, durant un
+demi-sicle, fut le matre et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
+il et rgn plus longtemps si la _Princesse de Clves_ n'avait t
+l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe sicle, dont une partie
+de la littrature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant
+pas rebelle aux nouveauts modres et prudentes; c'est qu'alors, s'il
+et t honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose trange, les
+Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine
+tremble d'avoir crit _Bajazet_), il tait honorable de savoir donner
+aux emprunts classiques un air de fracheur et d'indit.
+
+Cependant cette littrature elle-mme devint trs rapidement classique;
+il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle tait plus
+accessible, elle fut bientt la fontaine presque unique o les
+gnrations vinrent boire et prier et dlayer leur encre. Boileau, avant
+de mourir, put se voir dieu. Ds que Voltaire sait lire, il lit Boileau.
+Le principe de l'imitation va rgir dsormais la littrature franaise.
+
+Si l'on nglige les accidents--quoique mmorables--ce principe est
+demeur trs puissant et si bien compris, mesure que l'instruction
+se rpand, qu'il suffit un critique de le faire intervenir pour qu'un
+lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafrachissait. Ainsi
+les feuilletonnistes ont russi empcher l'acclimatation en France
+de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par
+excellence, russissent maintenant jusque sur les thtres du boulevard!
+Ces faits de thtre, toujours trs grossis par la rclame, illustrent
+bien une thorie.
+
+L'ide d'imitation est donc devenue l'ide mme d'art ou de littrature.
+On ne conoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou
+la suite d'un roman prexistant que l'on ne conoit des vers sans rime
+ou dont les syllabes ne seraient pas comptes une une avec scrupule.
+Quand de telles innovations cependant se produisirent, altrant tout
+coup l'aspect coutumier du paysage littraire, il y eut de l'moi parmi
+les experts; pour cacher leur gne, ils se mirent rire (troisime
+mthode); ensuite, ils profrrent des jugements: puisque ces choses,
+ces proses et ces pomes, ne sont pas ordonnes l'imitation des
+dernires littratures ou des oeuvres clbres par les manuels, elles
+doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas
+familire,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au
+moyen du prraphalisme; elles ne furent pas dcisives; elles furent
+mme un peu ridicules, tant l'ignorance tait de tous cts profonde et
+invulnrable. Mais vers ces annes-l un livre parut qui soudain claira
+les intelligences. Un parallle inexorable s'imposa entre les potes
+nouveaux et les obscurs versificateurs de la dcadence romaine vants
+par des Esseintes. L'lan fut unanime et ceux mmes que l'on dcriait
+acceptrent le dcri comme une distinction. Le principe admis, les
+comparaisons abondrent. Comme nul, et pas mme des Esseintes,
+peut-tre, n'avait lu ces potes dprcis, ce fut un jeu pour tel
+feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait,
+Stphane Mallarm qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni
+Mallarm ne sont des dcadents, puisqu'ils possdent l'un et l'autre,
+des degrs divers, une originalit propre; mais c'est pour cela mme que
+le mot fut justement appliqu au pote de _l'Aprs-midi d'un Faune_, car
+il signifiait, trs obscurment, dans l'esprit de ceux-l mmes qui en
+abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de
+prcieux, d'inattendu, de nouveau.
+
+Si, au contraire, on voulait redonner l'ide de dcadence littraire
+son sens vritable et vritablement cruel, ce n'est plus Mallarm qu'il
+faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la
+carrire se poursuit. Le dcadent de la littrature latine, ce n'est ni
+Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun leur manire, se
+faonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui cre l'hymne, ni
+Prudence, qui imagine un genre littraire, la biographie lyrique[29]. On
+commence tre plus clment pour la littrature latine de la seconde
+priode; las peut-tre de la ridiculiser sans la lire, on a commenc de
+l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il
+n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues
+vivent et que leurs changements ne sont pas ncessairement des
+altrations; qu'on pouvait avoir du gnie au VIe sicle comme au IIe, et
+au XIe comme au XVIIIe; que les prjugs classiques sont une entrave au
+dveloppement de l'histoire littraire et la connaissance totale de la
+langue elle-mme. Mieux connus, les potes de la bibliothque de
+Fontenay n'auraient servi baptiser un mouvement littraire que si l'on
+avait voulu comparer, tche ardue et un peu absurde, des novateurs
+idalistes des novateurs chrtiens.
+
+[Note 29: Genre qui a dgnr jusqu' devenir la complainte. Mais la
+complainte a eu sa belle priode. Le plus ancien pome de la langue
+franaise est une complainte, et prcisment inspire par un des pomes
+de Prudence.]
+
+
+ III
+
+N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une
+ide et indiquer, par un exemple un peu tendu, comment un mot en arrive
+ ne plus avoir que le sens qu'on a intrt lui donner, je ne crois
+pas qu'il soit ncessaire d'tablir minutieusement en quoi Stphane
+Mallarm mrita la haine ou la raillerie.
+
+La haine est reine dans la hirarchie des sentiments littraires; la
+littrature est peut-tre avec la religion la passion abstraite qui
+secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu
+de guerres littraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres
+religieuses; mais c'est parce que la littrature n'est encore jamais
+descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient l,
+elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la premire d'_Hernani_
+au jour o l'on vend Victor Hugo en livraisons illustres. Pourtant, on
+se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre
+l'humour anglais ou l'ironie franaise: c'est parce qu'ils ne se
+connaissent pas que les peuples se hassent peu: une alliance finit
+toujours, quand on a bien fraternis, par des coups de canon.
+
+La haine qui poursuivit Mallarm ne fut jamais trs amre, car les
+hommes ne hassent srieusement, mme en littrature, que lorsque des
+intrts matriels viennent un peu corser la lutte pour l'idal; or il
+n'offrait aucune surface l'envie et il supportait comme des ncessits
+inhrentes au gnie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous
+un prtexte d'obscurit, que la supriorit seule et toute nue de son
+esprit. Les artistes, mme dprcis par les instinctives cabales,
+obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les potes ont la
+ressource des longues critures dans les revues et dans les journaux:
+certains, comme Thophile Gautier, y gagnrent leur vie; Baudelaire y
+russit mal, et Mallarm plus mal encore. C'est donc au pote dpouill
+de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
+
+Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une
+merveille, une Andromde, ivoire de Cellini. C'est une femme effare,
+toute sa chair, trouble par l'effroi d'tre lie: o fuir? et c'est la
+posie de Stphane Mallarm. Emblme qui convient encore, puisque, comme
+le ciseleur, le pote n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets,
+des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa posie ne
+reprsente pas un large trsor humain tal devant la foule surprise;
+elle n'exprime pas des ides communes et fortes, et qui galvanisent
+facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est
+personnelle, replie comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a
+de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pense qu' l'intimit d'une
+pense cordiale et sre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de
+voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la dlicatesse dans ce souci de
+fuir les yeux et les mains de la popularit. Fuir, o fuir? Mallarm se
+rfugia dans l'obscurit comme dans un clotre; il mit le mur d'une
+cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec
+son orgueil. Mais c'est l le Mallarm des dernires annes, lorsque,
+froiss, mais non dcourag, il se sentit atteint de ce dgot des
+phrases vaines qui jadis avait aussi touch Jean Racine; lorsqu'il cra,
+pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
+selon des rapports nouveaux et secrets. Stphane Mallarm a relativement
+beaucoup crit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entache
+d'aucune obscurit; mais, dans la suite et la fin, partir de la _Prose
+pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers
+irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
+une conqute dlicieuse. Il y a trop peu d'crivains obscurs en
+franais; ainsi nous nous habituons lchement n'aimer que des
+critures aises, et bientt primaires. Pourtant il est rare que les
+livres aveuglment clairs vaillent la peine d'tre relus; la clart,
+c'est ce qui fait le prestige des littratures classiques et c'est ce
+qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont
+d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose la fois; ds que le
+cerveau est riche de sensations et d'ides, il se fait un remous et la
+nappe se trouble l'heure du jaillissement. Prfrons, comme X. Doudan,
+les marais grouillants de vie un verre d'eau claire. Sans doute, on a
+soif, parfois; eh bien, on filtre. La littrature qui plat aussitt
+l'universalit des hommes est ncessairement nulle; il faut que, tombe
+de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin
+couler dans la valle la porte de tous les hommes et de tous les
+troupeaux.
+
+Si donc on entreprenait une tude dcisive sur Stphane Mallarm, il
+ne faudrait traiter la question d'obscurit qu'au seul point de vue
+psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurit littrale
+dans un crit de bonne foi. Une interprtation sense est toujours
+possible; elle changera selon les soirs, peut-tre, comme change, selon
+les nuages, la nuance des gazons, mais la vrit, ici et partout, sera
+ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarm est
+le plus merveilleux prtexte rveries qui ait encore t offert aux
+hommes fatigus de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une posie
+pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est
+peut-tre la seule o nous puissions dsormais nous plaire; et si le mot
+dcadence rsumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crpuscule,
+on pourrait l'accueillir et en faire mme une des clefs de la viole:
+mais il est mort, le matre est mort, la pnultime est morte.
+
+1898.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ UNE RELIGION D'ART
+
+ I
+
+A une poque o presque toute la sensibilit, presque toute la foi,
+presque tout l'amour se sont rfugis dans l'art, et o, par surcrot,
+ce mot, jadis mystrieux et pur, se trouve compromis en plus d'une
+aventure, il nous manquait videmment, ct de la religion de l'art,
+la religion d'art: l'invention est rcente et due M. Huysmans; elle
+est curieuse et peut servir de prtexte quelques rflexions.
+
+Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la
+tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire
+qu'au moyen de l'archologie. _La Cathdrale_ est donc, comme tous les
+derniers livres du mme auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique.
+Le genre n'est pas nouveau, il a t de tout temps cultiv par les
+crivains chez lesquels le got du savoir n'a pas entirement tu
+l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs
+lectures et de leurs inventions, se rsignent entremler la fiction et
+le document; ou encore qu'un besoin de proslytisme porte choisir pour
+messager d'un enseignement, d'une morale, de vrits peu amnes, la nef
+des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces
+trois causes dans le didactisme invtr de M. Huysmans; mais surtout,
+si, lorsqu'il crit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il
+n'aurait rien y mettre; chez lui l'imagination est plutt soutenue
+que dcourage par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux
+rcriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux
+trait de cuisine suffirait peut-tre rendre tout fait reprsentatif
+d'un caractre. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, mdite sur une
+page du Cuisinier royal ou du Paticier Franois, et nous avons un
+livre du type mme de _la Cathdrale_. Sur les seize chapitres de ce
+dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considrations
+de mnage ou de cuisine. Ses tentatives d'rudition ne pouvaient donc
+influencer que trs heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les
+livres, ce qu'il aurait toujours t incapable de trouver dans la vie:
+l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.
+
+La plupart des romans didactiques pchent galement par l'insuffisance
+et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se rsigner; un roman
+n'est pas un trait. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner
+rsumer, en une phrase pittoresque et juste, les apprciations motives
+et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait pass
+deux ans lire lui-mme les potes qu'il vantait, l'abondance des
+documents l'et peut-tre inclin donner cette partie de son livre
+une ampleur dsagrable; et si, pour crire l'histoire de Gilles de
+Rais, il lui avait fallu compulser lui-mme les archives, dchiffrer les
+originaux du procs, _L-bas_ serait peut-tre encore sur le chantier.
+L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou
+historique est donc une des conditions de l'excution mme du roman et,
+d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le
+compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait;
+c'est ce qui arriva pour _L-bas_, o il y a des chapitres admirables,
+suprieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop
+dclamatoires de _la Sorcire_. L'inexactitude serait un dfaut plus
+grave; M. Huysmans, appuy sur des rudits srieux, s'en est presque
+toujours gar jusqu'ici; mais, et c'est l le danger du mlange de
+la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours o finit
+l'exactitude et o commence la fantaisie. Que d'hystriques abbs, que
+de femmes folles de leurs nerfs se sont laiss prendre au ralisme
+du fameux tableau de la Messe Noire, entirement tir cependant d'une
+imagination, alors satanique. Il est peine besoin d'affirmer
+que jamais d'aussi grotesques et d'aussi excrables crmonies
+n'ordonnrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles
+obscnes et sacrilges.
+
+Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucins des
+pauvres sorcires, se droulait selon des liturgies trs diffrentes et
+surtout malpropres; il ne reut le nom de Messe Noire que par quivoque,
+puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le
+corps nu de la Montespan, tait une crmonie de conjuration, absolument
+secrte, et dont le secret seul garantissait l'efficacit. La fantaisie
+de M. Huysmans, si elle a eu, car la crdulit du public est illimite,
+certaines consquences pnibles, n'en tait pas moins tout fait
+lgitime; le romanesque est sa place dans un roman: attendre, pour
+raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son vritable frre
+diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, mme d'un romancier
+didactique.
+
+Avec _la Cathdrale_, aucune surprise de ce genre n'tait craindre; la
+fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
+aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont
+presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclsiastique. L'auteur
+n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre,
+document prs de moines, de prtres et en des livres pieux; cela est
+vident.
+
+
+ II
+
+Pour crire _En Route_ et _la Cathdrale_, il faut tre catholique, non
+seulement de naissance et de baptme, mais de foi et de moeurs. Il y a
+donc aujourd'hui mme une littrature catholique, une littrature qui
+n'existerait pas sans crivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
+sommes-nous en prsence de faits tout fait logiques, raisonnables,
+lis un pass immdiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularit
+ tre catholique en un sicle o le furent presque tous les plus
+excellents potes et quelques-uns des plus grands crivains, de
+Chateaubriand Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble
+pas correspondre l'orientation prsente des intelligences, cela est
+clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme l'attitude
+gnrale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou
+d'une conviction, il est impossible et illgitime d'aller plus loin.
+L'excommunication n'est pas un geste philosophique.
+
+Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition
+littraire.
+
+Le catholicisme est le christianisme paganis. Religion la fois
+mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement,
+pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de
+l'humanit, qui sont de vivre la fois dans le fini et dans
+l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans
+l'intelligence.
+
+Depuis Constantin jusqu' la Renaissance, le catholicisme a dvelopp
+normalement les deux principes qui le constituent et, sans
+l'intervention de Luther, il est trs probable que le principe paen,
+d'art et de beaut, et acquis autant de force que le principe
+vanglique, de renoncement et de mortification. Lon X et Jules II
+pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils
+taient vraiment la fois le successeur de saint Pierre et le
+successeur du grand-prtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les
+grands affirmateurs de l'vangile, les durs sectateurs de saint Paul,
+les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entranrent toute la
+chrtient dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant
+lui-mme, accepta le sacrifice d'un de ses lments naturels; il
+dtruisit lui-mme l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'glise
+devint peu peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme
+hirarchis, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beaut
+sensible, mais d'intelligence moins librale, peut-tre, plus
+recroqueville encore, soumise la fois un pass qu'elle respecte
+sans l'aimer, et un prsent qui pouvante sa dcrpitude.
+
+En France, au XVIIe sicle, la raction contre le
+protestantisme se fit dans un paganisme moyen, lgant et superficiel;
+aprs la crise jansniste, il y eut une nouvelle raction de la libert,
+mais elle se fit dans la dbauche et dans la littrature galante; le
+moment philosophique fut bref et sans influence populaire; aprs la
+priode d'abtissement sentimental provoqu par les ridicules disciples
+de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme,
+le moyen ge et la tradition. Tout le sicle est domin par ce grand
+fait littraire.
+
+Littraire, car il ne s'agit mme pas de supposer lgitime le droit
+unique la vrit absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas
+de vrit. En Grce, la vraie religion tait la religion des temples.
+En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du
+clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les
+dieux n'ont cd au Christ que la moiti de leur royaume. Un jeune pote
+catholique a appel la sainte Vierge cette belle nymphe, voil la
+vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais
+morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle
+qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne
+prit mme pas le soin, au Ve sicle, de changer les statues
+vnres, et Dmter nourrice devint tout naturellement une Vierge
+l'enfant[30]: en quelques autres, mme en Gaule, on garda le nom du
+dieu avec la statue de jadis et le culte, chang dans la croyance des
+prtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vnus est toujours
+aime sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie reprsente toute
+nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la
+persvrance du peuple! Ozanam a parfaitement dmontr qu'au moment o,
+par un coup d'tat, le christianisme devint la religion officielle de
+l'Empire, le paganisme tait encore plein de force et de vie; de l
+son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le dtruire,
+l'absorba sans mme le transformer. Cependant, ds les premiers sicles,
+il y eut dans l'glise un parti trs oppos ce qu'on appelait, sans en
+comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'tait le parti
+vanglique, qui ne devait entirement triompher, dans l'Europe du Nord,
+qu'avec la Rforme[32].
+
+[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]
+
+[Note 31: Dureau de la Malle, _Mmoire sur sainte Venise_, lu
+l'Acadmie des Inscriptions.]
+
+[Note 32: Le paganisme est rest traditionnel, notamment Paris, dans
+certaines familles, o, dit-on, les libations et les sacrifices
+d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter
+qu'au XVIIIe sicle.]
+
+Le culte des saints et des dieux sanctifis engendra les glises. Les
+glises catholiques, comme les temples de l'gypte ancienne, sont des
+tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul;
+leur prtexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux
+ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinit traditionnelle, peine
+rebaptise par une pit innocente. Les glises furent la ncessit
+de l'art chrtien, et ainsi la nudit apostolique dut revtir l'or
+des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe sicle, le
+paganisme est restaur dans toute sa splendeur. L'glise, partout o
+la dvotion est assez riche, est devenue la cathdrale. L'Europe est
+couverte de cathdrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un
+peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire
+en sanctuaire, cueillant des indulgences, des rconforts, des grces,
+des gurisons, la force de vivre joyeux en un sicle dur. Les bquilles
+du temple d'phse s'amoncellent sous les votes de la cathdrale de
+Chartres, o une belle idole, nagure apporte d'Orient, bnit les
+fidles ivres et se fait vnrer sous le nom de Vierge noire. L'art
+catholique, comme la religion elle-mme, est la suite naturelle et
+logique de l'art paen.
+
+On ne peut entrer ici dans le dtail, ni numrer les preuves
+d'une manire de voir qui paratra peut-tre hasarde ceux qui ne
+connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter
+aucune des opinions reues, mais cette affirmation des partielles
+origines paennes du catholicisme ne nous fait pas mconnatre, on s'en
+doute, ce que l'vangile, les pres de l'glise, saint Benot et ses
+moines apportrent de nouveau et de purement spirituel dans l'ide
+religieuse; cependant, et mme sur ce point, il faudrait tudier
+les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le
+catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui
+prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrtien
+n'est lui-mme qu'une transposition du symbolisme noplatonicien; on ne
+sait si tel gnostique fut chrtien ou philosophe et il est difficile de
+faire dans le pseudo-aropagite, la part des rveries orientales et la
+part de l'enseignement patristique. L encore, dans la suite des temps,
+la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le
+catholicisme spculatif s'assimila et nous a conserv un nombre infini
+de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'vangile et
+avec la religion de saint Paul: un christianisme pur et rejet toute
+la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidle son nom, nous
+a transmis, au milieu de la religion du Christ, peu prs toutes les
+superstitions et toutes les thogonies orientales.
+
+Il nous a conserv encore et transmis directement la tradition
+littraire grco-romaine. Ceci est plus connu et moins contest. On sait
+maintenant qu'il n'y eut pas de renaissance au XVe sicle;
+on sait que, en aucun moment des sicles antrieurs, les lettres latines
+n'avaient cess d'tre cultives et que Virgile fut, durant tout le
+moyen ge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais
+vnr, non seulement comment, mais imit. Le rle des humanistes fut
+cependant important: de mme que les protestants voulaient purger le
+christianisme de son lment paen, les humanistes voulurent liminer
+de la littrature tous les lments chrtiens. Les uns et les autres
+russirent; mais, tandis que la tradition littraire a t renoue par
+le romantisme, la tradition religieuse est reste brise. La littrature
+n'est demeure que pendant trois sicles trangre l'me humaine
+laquelle on substituait l'me hroque et poncive; la religion prive de
+l'art paen, qui tait sa force populaire, est devenue et est reste une
+philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus
+d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beaut
+corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne
+entre tout; elle est devenue le centre mdiocre de la mdiocrit
+universelle.
+
+
+ III
+
+Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beaut
+passe: c'est dans cette poussire resplendissante que se rfugient
+encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour
+exhumer le catholicisme, n'eut qu' laisser son gnie se souvenir d'une
+enfance jadis enivre de ftes et de lgendes; ses oeuvres historiques
+et apologtiques eurent une grande influence sur le dveloppement du
+romantisme franais; elles rendirent possible la grandiose archologie
+de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de
+Lamartine; si l'on nglige tout l'intermdiaire, on les voit, vers la
+fin du sicle, aboutir selon leurs canaux, _Sagesse_, la trilogie
+apologtique de M. Huysmans: _la Cathdrale_ essaie de refaire avec
+des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persvrants, avec des
+outils moins brillants, mais plus aigus, _le Gnie du christianisme_.
+L'crivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi
+quelques autres livres; il doit Chateaubriand l'esprit apologiste;
+Victor Hugo, l'amour des pierres sculptes; aux autres, tout le reste.
+
+L'intention apologtique de M. Huysmans est certaine, quoique discrte.
+Il veut prouver qu'il y a, ou plutt qu'il y a eu, un art catholique,
+symbolique et mystique, trs suprieur, surtout par l'expression,
+tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il tudie l'architecture,
+d'aprs la cathdrale de Chartres, la peinture d'aprs les primitifs et
+surtout Fra Angelico, la musique d'aprs le plain-chant grgorien, la
+mystique et la symbolique, d'aprs les saints, les thologiens et les
+compilateurs du moyen ge; comme centre au roman, une page de l'histoire
+d'un crivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer
+tout son talent la dfense de l'art religieux; le sentiment est
+reprsent par des effusions d'amour pieux verses aux pieds de
+Notre-Dame; les personnages, hormis peut-tre celui d'une servante
+dvote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
+rudimentaire; le directeur de conscience, l'abb Gvresin, apparat
+d'une nullit extraordinaire, presque phnomnale; l'abb Plomb est
+un archologue de province sans caractre particulier qu'une mmoire
+baroque o se sont loges, l'exclusion de toute notion sense,
+les seules singularits de la symbolique et la seule histoire de
+la cathdrale de Chartres; non moins vers dans le mme genre de
+connaissances, le hros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une me de
+jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre
+quoique dvotieux, partial quoique renseign. Avec de tels lments le
+roman devait, comme tel, tre d'un intrt nul; sa valeur littraire lui
+est donne par de superbes pages descriptives, mais o la description
+s'lve parfois jusqu' donner la raison des choses, au moins la raison
+symbolique, au moins la raison thologique. Le clerg, s'il lit ce
+livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses
+matres lui cachent avec soin la connaissance de la beaut sensible et,
+pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science prliminaire
+de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans
+des draperies, telle intention secrte la fois de beaut et de prire
+qui dpasse l'ordinaire intelligence d'un sminariste gav de thologie
+liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour
+de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels
+privilgis, cette partie de thologie sculpturale est rellement
+suprieure et, le talent rserv pour tre lou part, il faudrait
+encore admirer la patience de l'auteur, le long d'tudes compliques,
+lentes et troubles, auxquelles rien ne le prparait que la foi et o,
+finalement, il a dpass ses matres. Il y a aussi en tout cela un got
+de beaut pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais
+qui ne le sont plus; c'est l l'innovation, ou le renouveau: heureux
+d'tre devenu un bon chrtien, et peut-tre sur la voie de devenir
+quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prt
+quelques renoncements, semble mal dispos rpudier ce qu'il y a
+de paen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est
+presque complet; il lui manque encore, en sa mtamorphose et pour
+s'adapter entirement la vieille tradition romaine, de ne pas mpriser
+la sorte d'art qui est une production naturelle du gnie humain et,
+en somme, une cration d'ordre divin et surnaturel, absolument au mme
+titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement
+de la Vierge, de Fra Angelico, est encore suprieure tout ce que
+l'enthousiasme en voulut dire, s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun
+gnie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
+Dieu, il dnigre la Nature et que, pour complaire ses frres et tenter
+les infidles, il exclut de la communion universelle les plus grands
+esprits crateurs, s'ils n'ont pas le front marqu de la symbolique
+cendre. Cette mthode n'est point indite; elle fut celle du violent et
+superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard,
+mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double
+capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-tre ds
+les temps anciens, rangrent autour d'eux, tmoins de leur double
+souverainet, les reliques des saints nouveaux et les effigies des
+anciens dieux.
+
+Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrtien; le christianisme
+vanglique est essentiellement oppos toute reprsentation de la
+beaut sensible, soit d'aprs le corps humain, soit d'aprs le reste de
+la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrtien;
+encore moins, une statue chrtienne; il n'a pas la notion qu'une chose
+belle puisse tre un ornement ajout la beaut d'un coeur pur. Si un
+tel christianisme s'tait dvelopp, les civilisations anciennes nous
+seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait imprativement
+la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes,
+le brisement des idoles, ces statues qui ont conserv dans le monde
+l'ide d'un art dsintress et purement humain; la littrature profane
+et t annihile comme le reste; la propagation de l'vangile et t
+la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait t
+un flau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux
+filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et
+de tentes en poil de chameau. C'tait le mtier de saint Paul de tisser
+des tentes: jamais mtier ne symbolisa mieux le caractre d'un homme.
+Le premier soin des chrtiens qui voulurent ramener la religion sa
+candeur premire fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle,
+Zurich, fit briser les verrires, rompre les statues, brler les missels
+enlumins. En entrant dans l'glise de Tous-les-Saints, Wittenberg,
+Carlostadt cria le verset du Deutronome: Tu ne feras point d'images
+tailles!, signal de dvastation immdiatement compris de la plbe qui
+suivait le triste nergumne.
+
+Je me souviens de n'avoir pu voir sans motion ce que les calvinistes
+de Hollande ont fait de leurs cathdrales. Tous ceux qui sont entrs
+ Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, ds qu'il
+prtend retourner la simplicit vanglique, se complat, non dans
+l'austrit, mais dans la banalit: une salle de confrences vitres et
+ gradins, voil ce que les Barbares prtendaient faire de Notre-Dame de
+Chartres. L'idal chrtien, en architecture, est tout pareil l'idal
+dmocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces
+inspirations n'est capable de produire un btiment gal en beaut
+la grange o, au XIIIe sicle, les cisterciens de Lisseweghe
+serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs frquent que les abbayes
+cisterciennes soient, au contraire, d'une nudit presque dsole. Saint
+Bernard, en rformant l'ordre de Cteaux, qui est devenu la Trappe,
+n'eut aucunement l'intention de permettre le dploiement de grandioses
+architectures; fidle en cela au pur esprit vanglique, il rprouva le
+luxe et mprisa l'art, comme plus tard saint Franois d'Assise. Chaque
+fois que le christianisme, par les moines ou par les rvolutionnaires,
+voulut s'astreindre plus de conformit avec l'enseignement
+apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de paen, de beau et,
+par consquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art
+chrtien; les deux mots sont contradictoires, et voil pourquoi, mme en
+un livre presque de dvotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre
+garde que mme la symbolique des tons ne prserva pas l'Angelico
+d'tre avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les
+formes, un homme dont les yeux se rjouissent la vue de la beaut.
+
+[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figur dans les _lments
+d'Archologie chrtienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur
+dit avec raison: On voit que les constructeurs du XIIIe sicle
+s'entendaient parfaitement donner un aspect monumental mme aux
+difices dont la destination n'est que secondaire.]
+
+
+ IV
+
+L'art catholique, l'art du moyen ge fut-il, autant que le pense M.
+Huysmans, autant qu'il a cru le dcouvrir, minutieusement subjugu
+par les rgles, ou plutt par les usages de la symbolique? Cela semble
+inadmissible. On concdera difficilement que Fra Angelico n'employa pas
+de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, compose de noir
+et de rouge, de fume obscurcissant le feu divin, est satanique; pas de
+violet, pas de gris, pas d'orang: parce que le violet dit le deuil;
+le gris, la tideur; l'orang, le mensonge. L'abstention du peintre
+trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les
+nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de
+sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des
+Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois
+nefs et un triple portail, il y ait une allusion la Trinit, c'est
+moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute
+des dtails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles;
+qu'on nous affirme que, d'aprs Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des
+pierres d'une cathdrale signifie le mlange des laques et des clercs,
+nous avons plutt envie de sourire que de nous compoindre, et, par
+surcrot, nous serons presque indigns que l'on choisisse l'occasion
+d'une citation presque absurde pour crire le nom du plus original et du
+plus grand des mystiques du moyen ge[34]. En toute cette symbolique
+de la cathdrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion
+la basilique, et passe. Cependant la cathdrale gothique, par
+l'intermdiaire de l'art romain, est certainement ne de la basilique,
+au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent trs
+anciennement connus et imits en Gaule. Si les cathdrales sont le
+dveloppement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut
+s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postrieure aux glises;
+qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais
+certaine. Il en est naturellement de mme pour ce qu'on appelle le
+mobilier religieux, dont l'origine est antrieure au christianisme. On
+aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en
+leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-tre
+que la signification symbolique dpartie ces accessoires du culte fut
+une sorte de baptme confr des objets depuis longtemps en usage dans
+les crmonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe
+brlait perptuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve,
+d'Apollon, de Jupiter Ammon; et dj l'huile devait tre pure et tire
+des seules olives. La lampe ternelle tait alors le symbole du feu ou
+du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prtres
+d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines;
+on distribuait du pain bnit au nom de Minerve, qui, comme Diane,
+protgeait des confrries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne
+serait pas sans intrt d'tudier ces transpositions et cela vaudrait
+peut-tre mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
+Mliton ou de Durand de Mende[35].
+
+[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribues Hugues ne
+semblent pas son oeuvre.]
+
+[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une
+symbolique de la mythologie grco-romaine; assez hasarde, elle l'est
+moins que l'trange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal
+antique, explication du sens allgorique des principaux monuments grecs
+et romains du Louvre (1897)_.]
+
+L'origine paenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la
+mythologie qui fournit les lments dcoratifs aux tombeaux des premiers
+martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrtiens acceptrent celui
+qui tait alors familier tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable,
+de l'Orante, ils n'inventrent d'abord presque rien. Les Victoires, les
+Amours, la Mduse, Promthe, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silne,
+les Fleuves, Psych et l'Amour, voil des sujets que l'on rencontre
+frquemment dans la dcoration des catacombes. Avaient-ils pris pour
+les chrtiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne,
+funraire chez les Romains, assume dans les catacombes, o elle est
+frquente, un sens tout oppos; elle reprsente la vie et le Christ,
+sans doute en conformit avec le chapitre XV de l'vangile
+selon saint Jean. Orphe eut de bonne heure une lgende chrtienne;
+saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophte;
+dans les catacombes, il est prfiguratif du Christ, par sa douceur, le
+charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais reprsent
+avec Eurydice, mais seul et entour d'animaux qui coulent les sons
+de sa lyre. Voil, prise sur le fait, la dformation chrtienne d'un
+symbole antrieur. Peu peu, rduit un seul agneau comme auditoire,
+Orphe s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernire figuration,
+il ne resta finalement, dans la symbolique chrtienne, que l'Agneau. On
+a cru que le Bon Pasteur tait une transposition de l'Apollon Criophore,
+mais rien ne l'a encore prouv, quoique cela soit possible. Ainsi, dans
+l'art catholique, l'ide vient du christianisme, et la figuration, du
+paganisme.
+
+M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen
+ge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des btes ou des
+fleurs, des couleurs ou des pierres prcieuses, il ne s'inquite
+jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose
+srieusement l'un l'autre des compilateurs qui ont mal copi un
+manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte
+d'importance pieuse des opinions bases sur une inconnaissance absolue
+de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intressant quand il conte,
+non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'aprs ses
+yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon
+et de Bourges, o sont figures les joies et les angoisses du Jugement
+dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art
+et de mysticisme, comme _la Cathdrale_, la science facile des lectures
+patientes! Aprs tout ce qu'il a relev dans les bestiaires et les
+volucraires, dans l'ternel _Physiologus_ du moyen ge, il reste bien
+dmontr que, hors des textes originaux, la symbolique des btes ou des
+plantes, qui affola l'glise jusqu'au XVIe sicle, apparat telle qu'un
+amas incohrent de crances inanes: Pour lui (le pseudo-Hugues), le
+vautour caractrise la paresse; le milan, la rapacit; le corbeau, les
+dtractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie,
+le bavardage; la huppe, la malpropret et le mauvais renom. Et l'on
+continue ainsi, en assignant chaque bte, chaque plante, chaque
+minral, chaque objet cr par la main de l'homme, chaque partie
+mme du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une
+vrit religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva
+donc en possession d'une vritable langue hiroglyphique apte figurer
+aux yeux des affirmations lmentaires. Le langage des fleurs encore
+populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs trs simples, est
+le dernier rsidu de la vieille symbolique. Au XVIIe sicle, le symbole
+fut dtrn par l'emblme, dans la morale religieuse; par l'allgorie,
+dans l'art. Jusqu'au XVIe sicle, on demeura persuad que sur cette
+terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
+qu'il recouvre d'invisible; et le souci de l'art catholique fut de
+faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre raconter la
+gloire de Dieu ou devenir les exemples et les conseillers de
+l'humanit. Yves de Chartres affirme que la symbolique tait enseigne
+au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en
+faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de
+cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prdicateurs
+expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun
+sa manire, car on n'tait d'accord que sur un trs petit nombre de
+sujets. Saint Bernard, vangliste svre, rprouvait les ornementations
+symboliques, dont les glises et les clotres taient historis; il ne
+voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrtait aux yeux, sans
+pntrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, ce propos, un
+passage trs curieux:
+
+ Que signifient cette ridicule monstruosit, cette lgance
+ merveilleusement difforme, ces difformits lgantes tales aux
+ yeux des frres pour les troubler sans doute dans leurs prires
+ ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces
+ singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures
+ ou semi-hommes, ces tigres la peau mouchete, ces soldats qui
+ combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce
+ sont des corps multiples tte unique; l, plusieurs ttes sur
+ un seul corps. C'est un quadrupde ayant une queue de serpent,
+ ou un poisson portant une tte de quadrupde. Voici un animal
+ dont une moiti reprsente un cheval et l'autre moiti une
+ chvre; en voil un autre ayant des cornes et se terminant en
+ un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle varit de
+ formes qu'il y a plus de plaisir lire sur le marbre que dans
+ les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journes
+ admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu' tudier et mditer
+ la loi divine[36].
+
+[Note 36: Cit par Ch. Gidel. _Sur un pome grec indit intitul_: O
+{~GREEK CAPITAL LETTER PHI~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK
+CAPITAL LETTER SIGMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER IOTA~}{~GREEK CAPITAL
+LETTER OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
+OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
+OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER SIGMA~} (Annuaire de l'Association des
+tudes grecques, 1873).]
+
+On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_
+si consciencieusement dcrits dans les bestiaires et figurs dans les
+cathdrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmcolon,
+le Phnix, les Faunes, les Satyres, les Sirnes, les Lamies, les
+Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec
+Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacre), mais avec
+l'interprtation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la
+plupart mentionns par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient.
+Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et
+peut-tre plus sr. Croyons la Gorgone de saint piphane, le plus
+ancien des pasteurs de chimres sacres: la Gorgone ressemble une
+belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tte de serpents. Toute
+sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la
+mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle elle
+le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend son appel.
+Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage s'approcher d'elle,
+si elle veut bien cacher sa tte; elle le fait: on en profite pour la
+prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait
+avec lui la Gorgone Scylla...[37]. Elle est le symbole du pch et de la
+tentation.
+
+[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: {~GREEK
+CAPITAL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH
+TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK
+SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER
+PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
+RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL
+LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
+EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
+TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
+LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER
+THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL
+LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL
+LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER
+GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
+SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK
+SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}.
+
+Il ne parut pas suffisant aux exgtes trop pieux du moyen ge
+d'interprter symboliquement la nature entire et quelques merveilles
+apocryphes; on soumit ce traitement la mythologie grco-latine.
+C'tait fort difiant et un pome tel que celui de Philippe de Vitry
+(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute
+un certain succs. Philippe a au moins le mrite de l'invention; il est
+original sa manire; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait
+pas donn un aperu de ses imaginations, bien faites cependant pour
+dsinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un
+affreux mlange de vieux bouc et de rose[39]. Asperges d'eau bnite,
+les Mtamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et rconfortantes pour
+les mes inquites; c'est une nouvelle Bible offerte notre ferveur.
+Voici le tableau rectifi de Diane et Acton: Diane symbolise la Sainte
+Trinit; le Cerf, Jsus-Christ; Acton, Jsus-Christ incarn; et les
+Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admte, Apollon est
+encore le Christ; Mercure reprsente les Docteurs; les troupeaux, les
+Chrtiens; la houlette, la crosse piscopale; la lyre sept cordes
+signifie la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et
+les sept vertus. L'pisode d'Ariste est interprt ainsi: Jsus-Christ
+est le taureau et les aptres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
+son frre, puis change en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus,
+le frre qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilit est
+dite par Pallas; l'glise, par Phdre et par Atalante; Satan, par le
+serpent Python et par Vulcain; la Jude, par Cphale et par Callisto.
+
+[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe sicle),
+mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs trait, mais en
+latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de
+Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des
+manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Aprs lui la
+lgende des btes ne fait plus aucune acquisition.]
+
+[Note 39: _La Cathdrale_, p. 464.]
+
+Plus anciennement, on avait retrouv les douze Aptres dans les douze
+signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe
+fut pli figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jsus-Christ
+triomphant; le Capricorne, le Pnitent; le Lion, le Mchant; le Cancer,
+l'Hrsie; le Taureau, le Sacrifice divin. La prsence d'un signe
+appel Virgo, dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
+d'argument apologtique, ainsi que certains vers de Virgile et la
+littrature, compltement apocryphe, des sibylles.
+
+M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'aprs Mliton[40];
+elle n'est pas trs curieuse; en voici une autre, tire du _Livre de la
+Discipline de l'Amour divine_ (1519):
+
+ Moult noble et digne est la crature humaine, laquelle, selon
+ l'me, est image et semblance de toutes cratures. Le chef rond
+ et clos par dessus, o sont les sens corporels figure le ciel;
+ et les yeux reprsentent le soleil et la lune et les autres sens
+ les toiles. Et comme est le monde gouvern par et selon les
+ sept plantes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous,
+ entres et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux
+ s yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un la bouche,
+ par lesquelles l'me fait ses oprations corporelles et
+ spirituelles. Des quatre lments, appert plus la clart du feu
+ s yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre s
+ jambes. Les os du corps humain sont reprsentation et figure
+ des cratures qui ont tre et non vie ni sens, comme pierres et
+ mtaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
+ croissent et dcroissent insensiblement signifient les cratures
+ qui ont tre et vie vgtative, lesquelles sont insensibles
+ comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et
+ reprsentation du grand monde, et il est image et expresse
+ semblance de Dieu crateur et de toute crature.
+
+[Note 40: Saint Mliton, vque de Sardes, vcut au IIe sicle et fut un
+des grands thologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte
+criture_: cet ouvrage apocryphe, invoqu par l'abb Auber dans son
+grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est galement cher l'auteur de _la
+Cathdrale_. Il est peu probable qu'une compilation o l'on disserte sur
+la symbolique des glises gothiques ait pour auteur un vque grec du
+IIe sicle; cependant M. Huysmans crit, aprs avoir cit Durand de
+Mende (XIIIe sicle): Suivant d'autres symbolistes de la mme poque,
+tels que saint Mliton, vque de Sardes, et le cardinal Pierre de
+Capoue, les tours reprsentent la Vierge Marie...]
+
+L'poque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse
+dmence; je veux donner encore, car il est bon de connatre comment
+finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus
+caractristiques, un aperu du _Quadragsimal spirituel_, imprim en
+1520; c'est un livre qui, sans doute, fut difiant: La salade qu'on
+mange en carme, l'entre de table, c'est la parole de Dieu, qui doit
+nous donner apptit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre
+d'aigreur, qu'on met par parties gales dans la salade, sont l'image de
+la misricorde et de la justice divines. Les fves frites reprsentent
+la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fves trempent dans
+l'eau; il faut que le pnitent se trempe dans l'eau de mditation. Les
+pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivire, sont l'emblme de
+la pnitence, qui doit tre accompagne de la contrition vritable. La
+pure, qui pare bien les dners de carme et qui se passe sur l'tamine,
+c'est l'image de la rsolution de s'abstenir de pch. La lamproie,
+poisson excellent et d'un prix lev, c'est la rmission des pchs; il
+faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en tant
+toute rancune du coffre du coeur.
+
+ ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son
+ sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est savoir le
+ mrite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous
+ potages, sauces et viandes quadragsimales, s'entend la joie de
+ paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos oprations,
+ odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne
+ pure, bons pois passs, ni bonne sauce; pareillement, sans
+ penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages
+ spirituels.
+
+Ce morceau aurait trouv tout naturellement sa place parmi les propos de
+table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas ddaign
+de larder sa _Cathdrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs
+favorable, du pissenlit aux lardons[41].
+
+[Note 41: _La Cathdrale_, p. 438.]
+
+En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues
+pages, est traite d'une faon satisfaisante et avec une rudition bien
+faite pour blouir le lecteur dvot aussi bien que l'indiffrent. Le
+dvot ecclsiastique sera mme flatt de quelques erreurs d'un autre
+ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicit de l'glise des
+Gaules, sur saint Denys l'Aropagite, toutes questions autour desquelles
+le clerg dispute avec pret et que M. Huysmans rsout dans le sens
+qui sera le plus agrable aux curs archologues. Il est entendu que
+les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
+druidique: Bien avant que la fille de Joachim ft ne, les Druides
+avaient instaur, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel
+ la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.
+
+Ils ont eu, par une sorte de grce, l'intuition d'un Sauveur dont la
+Mre serait sans tache... Il n'y a pas insister. Les vierges noires
+sont d'origine orientale et aucune n'est signale en France avant le
+XIIe sicle. Elle est bien curieuse, cette littrature des
+prfigurations! On est all chercher jusqu'en Chine le pressentiment de
+la Vierge Mre et l'on a trouv que la vierge Kiang-Yuen conut son fils
+Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un clair! La mre de Yao fut
+fconde par la clart d'une toile; celle de Yu, par la vertu
+d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, aprs cela,
+de l'innocente pit des Druides? La seconde des erreurs, tout
+ecclsiastiques, que l'on a souffles l'auteur de _la Cathdrale,_
+est la prtention de faire remonter aux disciples immdiats des
+Aptres, sinon aux Aptres eux-mmes, l'vanglisation des Gaules et
+la construction des anciennes glises d'o sont ns les monuments
+dfinitifs rigs dans le moyen ge. La vrit est que, si l'on excepte
+Lyon qui eut une glise vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu
+du IIIe sicle, aucune trace srieuse de christianisme dans les
+Gaules; en ralit, l'vanglisation des Gaules date de saint Martin,
+au IVe sicle. La troisime erreur de ce genre est la plus
+curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
+grec nomm Denys, converti par saint Paul, la fois l'auteur d'une
+srie d'admirables ouvrages mystiques, le premier vque d'Athnes et
+le premier vque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui
+seul la vie de trois Denys bien distincts: l'vque d'Athnes, Denys
+l'Aropagite; saint Denys, martyris Paris la fin du IIIe
+sicle; enfin, un crivain grec du VIe sicle qui crivit des livres de
+thologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys
+l'Aropagite. Cette question tait rsolue ds le XVIIe sicle, mais
+la pit veut des miracles. Or quel plus tonnant miracle qu'un
+contemporain de saint Paul dissertant de la hirarchie ecclsiastique et
+des diverses sortes de moines?
+
+[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie
+Chrtienne, 1839).]
+
+
+ V
+
+Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets
+d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
+comme d'autres pages de _la Cathdrale_ prouvent qu'on n'apprend pas
+facilement la thologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
+semble M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les
+visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que
+tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne
+l'accepte que s'il vient en superftation une vie de renoncement, de
+sacrifice et de charit; que les accidents crbraux, si frquents chez
+les saintes, ne le sont pas moins chez les hystriques; ou bien, pris
+d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme
+l'indispensable metteur en scne des feries de la saintet. Voulant
+conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il
+appelle, d'aprs quelque mauvais document, Christine de Stumble), ce
+qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la srie des farces
+stercoraires qui troublrent la vie de cette charmante fille et qu'elle
+atribuait Satan. ... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des
+incursions nausabondes que le Dmon tente et, subitement, les scnes
+se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inonds de fiente,
+et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout
+empte...[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui tait l'ami et le
+confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, not
+une partie de sa vie et Renan nous l'a dite son tour d'aprs les
+Bollandistes, Qutif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'tait
+la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reu quelque
+instruction, ne savait pas crire, mais lisait et comprenait assez
+facilement le latin. Lie ds son enfance Jsus, comme Catherine de
+Sienne, par un mariage mystique, elle fut trs pieuse, trs douce
+et trs douloureuse, sponsa dolorosa. C'est en 1267 que le jeune
+dominicain Pierre, n dans l'le de Gothland, et tudiant monacal
+ Cologne, rencontra pour la premire fois Christine. Il avait
+pareillement des tendances l'exaltation mystique: un trs pur amour
+joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prire et
+d'exaltation, ils clbrrent leurs fianailles spirituelles: _O felix
+nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua
+mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_ Christine,
+vritable martyre de l'hystrie, avait des hallucinations de tous les
+sens, o dominaient les impressions rpugnantes et tristes; de plus,
+par dvotion, elle se lacrait le corps avec des clous aigus; elle tait
+couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna Pierre un
+de ces clous sanglants tout chaud encore de la chaleur de son sein.
+Singulires amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
+de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi nerve, aussi languissante
+d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich,
+la crature miraculeuse. Il faut comprendre tous les tats d'me et
+connatre la diversit des dsirs. Lorsque, aprs une absence, Pierre
+revint Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable,
+souriante, pleine de grce en ses mouvements; elle souffrait moins et
+remplissait dans la maison aise de son pre l'office d'une jeune fille
+accueillante et hospitalire, versant avant et aprs le repas l'eau de
+l'aiguire sur les mains des convives. Pendant ce sjour de Pierre
+ Stommeln, Christine devint le prtexte et le centre d'une petite
+acadmie mystique; quelques frres prcheurs, l'instituteur de la
+paroisse, Gva, l'abbesse de Sainte-Ccile, Gertrude la soeur, et Hilla,
+l'amie de Christine, la vieille Alide, se runissaient pour lire et
+commenter Denys l'Aropagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne parat
+mdiocre en ce milieu; la pit touche la philosophie et la dvotion
+s'lve au mysticisme. Pierre tant de nouveau parti pour la Gothie, il
+s'tablit une correspondance entre les deux fiancs; elle est le tmoin
+d'une amiti passionne; Christine rvle Pierre que Jsus lui
+a promis qu'ils seraient assis l'un prs de l'autre pendant toute
+l'ternit; elle se rpand en douceurs; elle crit enfantinement:
+_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._ Cette
+correspondance s'arrte l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
+on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de
+Witsby. Son amie, et c'tait ce qu'elle avait redout comme le plus
+dur de ses martyres, lui survcut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant
+recouvr avec l'ge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
+en abrg, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui
+sduisit tant d'mes lgantes en des sicles o les moeurs taient
+grossires. C'est la grossiret du sicle qui a sduit M. Huysmans et
+non la grce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami
+Pierre: toutes les eaux lustrales de la pnitence n'ont pas encore lav
+de son vieux naturalisme l'auteur hroque de _la Cathdrale_.
+
+[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cit par Brire de Boismont,
+_Hallucinations_, 2e d., p. 523.)]
+
+[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas trs rares dans le
+dlire hystrique. Cf. Brire de Boismont, _op. cit._, observations 73
+et 74.]
+
+[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]
+
+Peut-tre aussi qu'aprs le Satan lubrique de l'occultisme et de
+l'hrsie il a voulu esquisser le caractre du Satan orthodoxe, et qu'il
+l'a vu, comme le voyait le moyen ge, sous la forme particulire d'un
+personnage immonde et factieux. Satan fut le gracioso, le pitre des
+difiants spectacles de jadis, le bobche malpropre qui, ayant fait rire
+la populace, finit par tre culbut et bafou. Dans les possessions,
+Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rle du principe inconnu;
+ils reprsentaient l'origine de toutes les maladies mystrieuses. On
+prouvait l'existence et la tnacit des Diables par l'ingurissable
+pourriture des trois lments corruptibles, que le quatrime, le Feu,
+est impuissant purifier. Et comme tous les moyens humains chouaient,
+on eut recours la magie. C'est trs ancien. De l les formules
+romaines de l'exorcisme, magnifiques obscrations. Saint Augustin
+parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: Ils
+abusent de notre chair, outragent notre corps, se mlent notre sang,
+engendrent les maladies[46]. Ils rsident spcialement dans les eaux,
+dont la nocivit est ainsi explique, aussi clairement, en somme, par
+la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies
+ou stygmatises du signe de la rdemption, car les dmons redoutent
+galement le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que les dmons
+taient fort nombreux, terribles et mchants, en ce moment, concluait:
+Invoquons, c'est la seule mdication, Jsus-Christ, lequel fut suspendu
+au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_.
+
+[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]
+
+Voil bien des commentaires et bien des petites critiques, d'rudition
+plus que de littrature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera
+volontiers. Il a des mrites nombreux. Plus de la moiti de ces longues
+pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie
+de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue,
+ne surgit que faiblement, demeure en grisaille. L, l'criture est
+parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu' des phrases de
+prospectus de bains de mer: Lourdes bat son plein; sainte Thrse
+y est qualifie ainsi: l'ingalable abbesse, faute de got et
+qualificatif singulier chez un crivain qui devrait, lui au moins,
+savoir que les fonctions et les noms d'abb et d'abbesse sont
+particuliers aux ordres monastiques qui suivent la rgle de saint
+Benoit, traditionnelle ou rforme. Enfin, la vaste mosaque a des
+taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre
+ont t plaqus au hasard de la cueillaison.
+
+Ce livre abondant est sec. Il est dnu d'humanit un degr presque
+douloureux. Rien de doux, de fier, de pntrant, pas un de ces mots
+qui, dfaut de toucher la raison, meuvent et font que l'on dsire de
+participer une croyance ou un rve; rien de religieux, non plus, si
+le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un
+chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du
+rosaire l'archologie; son amour pour la Vierge est sincre, mais il
+n'a pas trouv les mots qu'il fallait dire pour forcer l'exaltation
+les coeurs dfiants. Je ne puis donc accepter _la Cathdrale_ comme un
+vritable livre d'art catholique; c'est plutt le livre de la religion
+d'art; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des
+lacunes, ni des dfaillances, je l'accepterai trs volontiers comme un
+beau livre.
+
+1898.
+
+
+ II
+
+ PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
+
+
+Les apologistes protestants, pour mieux vituprer le catholicisme,
+s'verturent dmontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la
+perptuit du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont russi, tant
+la haine a de persvrance et d'ingniosit. Il n'y a presque rien
+reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme
+que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
+illustr, _vir admodum illustris;_ il tait du moins fort savant,
+comme en tmoignent ses Conformits des crmonies modernes avec
+les anciennes o l'on prouve par des autorits incontestables que les
+crmonies de l'glise romaine sont empruntes des payens[47]. Ce livre
+du dvot pasteur est agrable et reste, complt par les diatribes de
+quelques fanatiques plus rcents, la meilleure preuve de l'antiquit et
+aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble
+trs complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes
+se rendent favorables les divinits. On ne perfectionne pas de pareils
+systmes; il faut les accepter tels que les gnrations les ont
+organiss, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les
+meilleurs; c'est une grande absurdit de vouloir rendre raisonnables les
+jeux des enfants et une grande folie de vouloir purer les religions.
+Les jeux surveills par des matres taquins n'en restent pas moins des
+jeux, quoique moins amusants; les religions rformes n'en restent pas
+moins des religions, mais dpouilles de toutes leurs grces puriles.
+Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un
+seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une pit plus
+large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthon et de leur
+offrir tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le
+seul Jhovah? Ont-ils donc dmontr leur existence objective mieux que
+les hros ou les saints? En tant au christianisme le culte des saints,
+les protestants lui ont t tout ce qui faisait sa vrit humaine. Les
+vrais dieux, il faut peut-tre qu'ils aient d'abord vcu; leur choix
+sera alors dict au peuple par l'ide qu'il se fait de l'tat divin,
+c'est--dire de l'tat hroque. L'accord est plus facile avec des dieux
+qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur
+corps, mme perfectionn, par leurs passions, leurs amours; et presque
+toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
+
+[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette dition est rare. Celle
+de Jean de Tournes, Genvre, un peu antrieure l'est davantage encore.
+On suit celle d'Amsterdam, 1744.]
+
+On s'gaie beaucoup en ces annes de la forme qu'a prise le culte,
+d'ailleurs trs ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidle promet
+cette idole une offrande en change d'un service: tel est le thme.
+Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition
+religieuse. Le dieu a diffrents besoins que son pouvoir ne suffit pas
+lui procurer: il ne saurait, par exemple, se btir lui-mme des temples,
+s'adresser des prires, se brler de l'encens. C'est donc l'homme qui
+pourvoira ces besoins de vanit; et le contrat intervient. L'homme
+apportera sa pierre au temple et le dieu donnera l'homme les biens
+terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu
+de juger si le march lui convient. Il lui convient assez souvent pour
+que l'homme soit confirm dans sa croyance. La religion n'est tolre
+par les hommes que pour son utilit pratique. C'est cette utilit qui
+dmontre sa vrit.
+
+La vie tait, pour les Phniciens, dit M. Philippe Berger[48], un
+contrat perptuel avec la divinit. Mais la vie de l'homme pieux ou
+du croyant a toujours t un contrat tacite ou formul, et le mystique
+lui-mme n'chappe pas cette ncessit, ni mme le quitiste. Il n'y
+a pas d'amour qui ne dsire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi:
+sainte Thrse veut tre aime alors mme qu'elle sacrifie ses joies
+ sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les
+oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le march
+qu'il sauvera l'me qui croit en sa divinit. Cela n'est pas moins
+naf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythistes, car
+vraiment on offre alors bien peu de chose, en change d'un bienfait,
+ la toute-puissante idole intellectuelle. La prire est tout au moins
+l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grce
+demande, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prire inexauce
+l'avenir, de se conformer aux rgles tablies par les prtres; mais il y
+a un accommodement.
+
+[Note 48: _Phnicie_, dans la _Grande Encyclopdie_.]
+
+Dans le _Journal_ indit d'un pasteur calviniste, je relve souvent ces
+cris: Jsus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que
+tu serais toujours avec moi... O Jsus, en 1836, dans cette galerie,
+seul, en prire, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner,
+de me soutenir jusqu' la mort... Il cite son Dieu les dates o cette
+promesse a t tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, Wahern
+en 1840, Genve, en 1842, etc.; et il dit trs franchement son divin
+contractant: Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en
+pourrais dire autant, sans doute, je suis un pcheur, mais je compte sur
+ta bont. C'est l'appel la bont des dieux qui fait l'originalit de
+ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion
+abstraite de la bont, la situent quelque part; cela ne peut tre en
+eux-mmes, lches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de
+moins humain dans l'homme.
+
+Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique toutes
+indiffremment et les explique toutes. Un bon trait du contrat
+religieux serait un livre indispensable pour l'tude de la psychologie
+humaine, en mme temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la
+religion, qui est encore peine pressentie.
+
+La religion romaine tait donc base sur le contrat; quand elle
+s'agrgea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle
+consentit quelques modifications scripturaires dans le libell des
+formules. Le
+
+ MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.
+
+est devenu, dans la suite des temps,
+
+ MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI
+
+et c'est un des changements les plus importants qui aient signal le
+passage du paganisme au catholicisme. On s'est amus rdiger les
+fastes du christianisme d'aprs les oeuvres oratoires et de parade des
+thologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'volution de l'ide
+religieuse dans les cerveaux, relativement suprieurs, des matres du
+peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien diffrente,
+et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin
+enfantin, puisque les crances religieuses des matres du peuple ont
+finalement abouti au scepticisme cartsien. Si l'on entreprenait une
+vritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul
+compte de la rforme, qui n'est qu'un arrt de dveloppement ou une
+rgression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la
+philosophie, o il forme le parti ractionnaire, bien plus que dans
+l'histoire de la religion dont il a dform les vrais principes; cette
+question carte, on remonterait aux plus anciennes religions connues
+dont le romanisme peut rclamer l'hritage, jusqu'aux Phniciens,
+jusqu'aux gyptiens et, et l, trs loin, jusqu'au coeur des plus
+vieilles superstitions asiatiques. En suivant les mtamorphoses des
+croyances, on devrait parler de Jsus, sans doute, mais pas plus que
+de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme,
+du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme
+populaire, tout cela greff ingnument sur l'arbre aux nobles branches
+du vieux Panthon romain. Comme nous avons reu la langue, nous avons
+reu la religion du Latium; c'est au del de l'Empire romain, et
+seulement au del, que le Christianisme juif a pu s'tablir et vivre.
+Les pays aujourd'hui protestants ont toujours t chrtiens; les pays
+aujourd'hui catholiques ont toujours t romains ou grco-romains; un
+atlas historique rend trs sensible cette vrit mconnue.
+
+
+
+ II
+
+Au temps de Tibre, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait
+plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
+Orient, dpassaient en beaut et en richesse toutes les imaginations qui
+pouvaient fermenter dans la tte d'un prophte juif ou d'un romancier
+grco-latin. Ni Jsus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra
+venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient eux,
+avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions parses
+sur des terres ravages et durement laboures. Il y a un mollusque qui
+ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace
+abandonne; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans
+le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes
+intrieurs. Un aptre, vtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard
+et tous ses poils flottant comme sous un vent prophtique, entrait dans
+un temple et rebaptisait le dieu sculaire. Mars devenait Martine, sans
+que le peuple, habitu aux nouveauts religieuses, manifestt un grand
+tonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas
+dvastes par les guerres; on rigeait la femme sur le socle d'o le
+dieu tombait, ayant trop vcu; une inscription nous assure de la
+mtamorphose ingnue:
+
+ Martirii gestans virgo Martina coronam
+ Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
+
+La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a
+qu'une religion, elle se rajeunit.
+
+Parfois des aptres plus instruits de l'vangile ordonnaient la
+destruction des temples, l'anantissement des dieux, mais le peuple
+alors se rvoltait et la religion ancienne se perptuait dans les
+forts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalits vangliques
+engendrrent la sorcellerie, un culte secret devenant ncessairement
+orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,
+la somnambule gagne; la libre-pense, pour le peuple, c'est le tarot et
+le marc de caf. On dplace la superstition, on ne la dtruit pas.
+En ses instructions au moine Augustin, Grgoire le Grand se prononce
+fermement contre toute dmolition inutile: Ne pas renverser les
+temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les
+utiliser. Quelle leon pour les faux idalistes que l'esprit pratique
+d'un pape qui sait ce que cote la maonnerie et qui sait aussi que
+le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses glises, ne souffre pas
+volontiers les dmolisseurs. Grgoire cependant contredisait Dieu qui
+a dit: Dtruisez, dmolissez, brisez, brlez, ravagez; pulvrisez les
+statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49] Mais, pape
+romain, il est ncessairement suprieur un dieu barbare. Il est
+civilis. C'est pour avoir pris la lettre les commandements de cette
+idole asiatique que les tristes protestants allumrent tant d'incendies
+en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformits_ les loue de leur
+rage destructrice et il n'a sa disposition que trop de textes de pres
+de l'glise pour corroborer son fanatisme.
+
+[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]
+
+Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus
+qu'il n'a ceux de construire; son rle est de conserver, et il s'en
+est acquitt au cours des sicles avec un zle admirable, malgr ses
+prtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce
+que la pit populaire d'aujourd'hui en a conserv.
+
+Dans une prcdente tude[50], on a donn quelques exemples de la
+continuit religieuse.
+
+[Note 50: Voir page 142.]
+
+En voici d'autres, qui ne sont pas sans intrt. S'ils sont offerts
+sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes
+introductives et d'un appel aux rudits plutt que d'un travail
+d'rudition.
+
+Les Romains vnraient _Spiniensis_, qui protgeait leurs champs contre
+les pines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aigus, nfastes
+aux troupeaux[51]; nous avons, pour le mme office, N.-D. du Chardon,
+N.-D. de l'pine que les paysans saluent en revenant du labour et
+que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est
+champtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseigns lui demandent
+leur chemin et qu'il carte les voleurs. Mais c'est _Trivia_ et ses
+obscurs auxiliaires que reviennent lgitimement ces soins particuliers.
+On trouvait leurs images encastres dans les troncs vnrables des
+vieux chnes, peu prs semblables ces vierges dolentes que l'corce
+ravive enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii
+semitales_, accueillent les prires des voyageurs et agrent les ex-voto
+du retour. On pend aux branches de l'arbre le bton, les sandales, ou
+la bourse (vide) qu'ils ont prserve des bandits. Avant de partir, on
+avait puis la source voisine un vase d'eau bnite (lustrale) dont on
+s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'tait encore la mme
+crmonie. Ce que l'on avait promis l'idole, elle l'exigeait. Le voeu
+tait sacr: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce
+prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prtres, parasites de ces
+asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prtres,
+du moins, entretiennent la fracheur des idoles et les nourrissent de
+prires et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la pit sacerdotale
+des trsors sacrs. Le prtre est trop crdule pour n'tre qu'un
+exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du
+fidle.
+
+[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]
+
+Les parapets des anciens ponts taient somms au-dessus de chaque
+pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, trs
+souvent une vierge. Ammien Marcellin dcrit ces images en un latin si
+vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: _Quales in
+commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._
+Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,
+mme si elles taient trs belles, parce qu'elles n'ont plus de
+signification. L'art est oblig d'tre utile, quand il veut tre
+populaire. Les gens s'arrtaient un instant devant ces simulacres ou les
+saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent
+un calvaire ou une Vierge. Comme presque toujours les voyageurs pieux,
+dit Apule, au dbut de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur
+route quelque bois sacr ou quelque lieu saint, se mettent en prires,
+dposent un ex-voto, s'arrtent un instant..., et parmi les motifs
+de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel
+champtre enguirland que rappellent singulirement les grossires
+bonnes vierges noires parmi les fleurs fraches. C'est la Diane des
+chemins, Trivia, que Marie a succd le plus souvent; et on se demande
+si la vieille idole fut partout renverse, si tout l'effort contre la
+superstition du peuple aboutit plus qu'un changement de nom? Mais
+si le nom fut chang les attributs demeurrent et les surnoms et les
+offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de
+Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,
+celle qui assure contre le pril des longs voyages.
+
+[Note 52: XXXI, I.]
+
+Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aims tait _Silvanus_.
+Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
+volontiers de _sanctus_ et il tait le matre des Lares:
+
+ SILVANO
+ SANCTO. SACRO
+ LARUM. CSARI
+
+C'tait un saint tout fait. Il passa directement sur les autels
+chrtiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait dj la pit
+populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit
+celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrtiennes pussent invoquer
+sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulire
+dvotion. Ainsi, en quelques sicles, la religion de la virginit et de
+la pudeur en tait arrive, sous la pression du peuple, tolrer
+sur ses autels le matre des luxures, exemple amusant de la puissance
+naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y mprendre; canonis, Priape
+devint fort dcent et enfin matrimonial. Il ne dnoue plus l'aiguillette
+qu'au profit de la fcondit; le dmon travaille peupler le paradis et
+ donner aux anges des frres[53].
+
+[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt
+Liber; Trves, 1723.]
+
+Chaque maladie a son gurisseur et chaque mtier a son protecteur.
+Arnobe et S. Augustin raillent l'humilit de ces dieux qui consentent
+ de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du prsent
+sicle. Ce qu'ils ont ha rgne, au nom mme et sous l'gide du Dieu qui
+inspirait leur satire.
+
+ Dieux gurisseurs Saints gurisseurs
+
+ Priape {Strilit { S. Vitus devenu
+ {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet
+ { S. Paterne.
+
+ Strenua Faiblesse { S. Fort.
+
+ Apollon Peste { S. Roch.
+ { S. Sbastien.
+
+ Hercule Epilepsie ( S. Valentin.
+
+ Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite.
+
+ Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de
+ chemin aux Padoue fait retrouver
+ voyageurs gars. les objets
+ perdus.
+
+ Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi.
+
+Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le
+paralllisme, avec plus ou moins de prcision. A _Febris_, qui loignait
+la fivre; _Rubigus_, qui prservait les bls de la rouille;
+ _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; _Orbona_, qui
+protgeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues
+jeux de mots, car:
+
+ S. Bonaventure gurit du mal d'aventure.
+ S. Lger -- de l'embonpoint.
+ S. Ouen -- de la surdit.
+ S. Claude -- les clops.
+ S. Cloud -- des clous et boutons.
+ S. Boniface -- de la maigreur.
+ S. Atourni -- des tourdissements.
+ Ste Claire }
+ S. Clair }
+ Ste Luce } des maux d'yeux.
+ Ste Flaminie de }
+ Clairmont }
+ S. Genou -- de la goutte.
+
+Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et
+l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Ccile, en saint Genest;
+Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept
+Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protgeait
+phse; Minerve, Athnes; Vnus, Chypre; Sainte ligie protge Anvers;
+S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohme. Mme race, mme psychologie,
+mme religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur rpublicaine,
+on offrit des bouquets la Marianne de la place de la Rpublique; pour
+exister dans l'me du peuple, elle avait d se diviniser.
+
+[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mlusine_, est
+l'homme du monde le mieux document.]
+
+Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples paens qui, dans
+leurs noms nouveaux, laissent lire leur gnalogie[55]:
+
+ Temples Eglises
+ Jupiter Feretrius In Ara Coeli.
+ La Bonne Desse Ste-Marie Aventine.
+ Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole.
+ Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio.
+ Minerve Ste-Marie sur la Minerve
+ Vesta N.-D. du Soleil.
+ Romulus et Remus S. Cme et S. Damien
+
+[Note 55: Il y a des renseignements l-dessus, mais pas toujours trs
+srs, dans la _Lettre crite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam,
+1764.]
+
+Les chaires en marbre de certaines glises de Rome sont des baignoires
+qui viennent de Diocltien; dans la cathdrale de Naples, les fonts
+baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte orne
+de trs beaux bas-reliefs o se lit l'histoire de Bacchus[56]. Prs de
+Monteleone, une Ariane mutile, dresse prs d'une fontaine, est vnre
+sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours
+en de certaines circonstances que le rvrend n'ose prciser, mais
+qui doivent tre la fois la strilit et les peines de coeur. Dans le
+voisinage il y a un havre appel Porto Santa Venere. La plus ancienne
+glise btie Naples remplaa un temple ddi Artemis; c'est la
+Madone qui assuma toute la dvotion antique; comme Pausilippe, o elle
+succda Vnus Euplua, nom qui correspond exactement N.-D. des Flots.
+
+[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor
+of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce
+rvrend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attriste, le
+travail des _Conformits_. On ne saurait trop encourager ces sortes de
+travaux; dirigs contre le romanisme populaire, ils en sont la plus
+utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante tude de M.
+Trede.]
+
+Divinis par Adrien pour qui il tait mort, Antinous fut gratifi
+Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
+son matre, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple
+suffirait prouver quel point l'ide religieuse et l'ide morale sont
+des conceptions opposes; elles sont souvent contradictoires. Le temple
+d'Auguste Terracine est devenu avec une dlicieuse facilit l'glise
+S. Csare. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prdestin ce rle,
+rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment
+ici la navet confine l'pigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
+
+[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du prsent ouvrage.]
+
+qui s'est substitu Calchas dans le mme office. Le Mont Cassin jadis
+frquent par Apollon Python sert maintenant de retraite S. Martin,
+autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge gurisseuse continue au
+peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En gnral,
+comme l'a dmontr M. Marignan[58], les plerinages aux tombeaux des
+saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape;
+mais par la force du principe d'utilit, sans lequel aucune religion
+ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent gurisseurs et,
+d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, trs frquemment, a succd
+ ces divinits bienveillantes: ainsi encore Cos, o le peuple a
+retrouv avec joie en une N.-D. du Perptuel-Secours, la piti des
+Asclpiades[59].
+
+[Note 58: _La Mdecine dans l'glise au_ VIe _sicle_; Paris, Picard,
+1887.]
+
+[Note 59: Cf. la prface des _Mimes_ d'Hrondas, trad. de P. Quillard;
+Paris, _Mercure de France_, 1900.]
+
+Il y avait, au sommet du mont Vergine, prs de Naples, un sanctuaire
+clbre de la Bonne Desse; c'est encore la Vierge qui reoit les
+cinquante mille plerins qui gravissent tous les ans la Pentecte la
+colline sacre.
+
+Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple
+ddi Hra, clbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en
+plerinage, s'y rpandait en processions. Sous les Romains, Hro devint
+Juno Lucina et au Ve sicle l'vque Lucifer transforma Junon
+en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrtiens avaient respect.
+Mais Aphrodite rgne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes,
+toujours sacres; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les desses
+elles-mmes doivent pour rester femmes et belles, se plier la mode.
+
+On a donn tous ces dtails pour fixer les ides et pour faire
+rflchir. Ils valent bien une dissertation mthodique. Comme il s'agit
+d'insinuer et non de prouver, besogne infrieure, on n'a pas le dessein
+d'insister ni confrer les crmoniaux, les moeurs, les usages, ni
+de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est
+une tradition paenne, et qu'on honorait ainsi Dmter et, Rhodes,
+Hracls, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps
+les fidles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et
+blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallles se
+gtent quand on multiplie les dtails et les points de comparaison.
+Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de prparer ses
+arguments.
+
+[Note 60: _Trait de l'art de bien mourir_, t. III.]
+
+Comme les langues, les religions se sont systmatises et localises,
+selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
+rformer, ni diriger.
+
+Tout pays o le christianisme s'est ent sur la barbarie a une tendance
+au protestantisme;
+
+Tout pays o le christianisme s'est ent sur le romanisme a une tendance
+au catholicisme.
+
+L l'vangile n'a pas trouv de contre-poids dans une civilisation
+antrieure; ici, il a t rsorb par une civilisation puissante.
+
+Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette thorie n'y est contredite
+que par l'existence de quelques lots; mais nul doute que les histoires
+particulires ne les fassent rentrer dans l'explication gnrale.
+
+On comprendrait de mme la sparation de l'Orient en catholicisme
+grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'tant tout au fond qu'un
+protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prt enfoncer
+la porte de l'autorit.
+
+Le catholicisme grec s'est propag en pays de domination romaine ou
+byzantine; la religion orthodoxe s'est implante chez des barbares.
+
+La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanise; elle
+ne peut garder son originalit qu'en demeurant catholique, c'est--dire
+paenne et romaine, c'est--dire anti-protestante. Mais elle ne peut
+pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
+C'est l un tat de fait invincible et ironique contre lequel se
+buteront ternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs
+efforts, opposer imprieusement aux fumes de leur morale lourde l'clat
+d'un paganisme qui se rit de tout, except de la vie.
+
+Si on nglige les formes passagres et locales, on peut dire qu'il n'y a
+jamais eu qu'une religion, la religion populaire, ternelle et immuable
+comme le sentiment humain lui-mme. Ce qui s'est modifi, c'est
+l'esprit religieux, c'est--dire la manire d'interprter ou de nier les
+symboles; mais ceci se passe en des ttes qui vraiment n'ont pas besoin
+de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matire
+croyance et non controverses. Elle est matire expriences, mais
+non dmonstrations historiques ou philosophiques. Des plerins boiteux
+ont-ils, oui ou non, laiss leurs bquilles phse ou Lourdes? Voil
+la question, qui n'en fut pas une pour les tmoins oculaires. Toute ide
+de vrit doit tre carte des tudes religieuses, et mme de vrit
+relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La
+vraie religion est une forme de la thrapeutique; mais elle va plus loin
+et gurit des maux plus obscurs et avec des moyens plus nafs que la
+mdecine naturelle. Elle gurit mme la vague inquitude spirituelle
+des mes simples; et cela est trs beau. Tous les moyens lui sont bons,
+soit; mais ce qui est utile un homme sans nuire aux autres hommes
+n'est jamais mauvais.
+
+Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que
+l'on fait partie d'une secte, au moins secrte. A une certaine hauteur
+au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du mme
+ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison Sainte Apolline contre le mal
+de dents_. Ds qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut
+s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand
+Luther, aprs avoir consult les saintes critures, dclare qu'il n'y a
+que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux
+que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils taient de
+granit ou de pierre meulire. La rose qui parle est-elle th ou mousse?
+C'est des problmes de cette importance que se rapportent toutes les
+batailles religieuses; ou de quels joyaux tait l'aigrette de la Huppe?
+
+Le catholicisme populaire a regagn dans le champ bariol de la
+superstition tout le terrain qu'il avait cd au rationalisme sous
+l'influence triste de la Rforme. Toute une mythologie fleurit sous nos
+yeux; elle n'a pas reu de la posie le prestige des lgendes grecques;
+mais elle n'en est que meilleure pour la science, tant moins dforme.
+Il serait, je crois, plus sens de l'tudier que d'en rire. Rit-on de
+l'absurdit des inexplicables travaux d'Hercule? On a rdig sur la
+gense des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre
+garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-tre deux trinits
+nouvelles, enchevtres les unes dans les autres, taient nes sous
+nos yeux, et cela l'insu mme de ceux qui les ont cres par le zle
+inquiet de leur pit. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont
+sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent
+de l'origine des divinits. Et cependant le prsent explique
+merveilleusement le pass; ce qui n'est pas mystrieux aujourd'hui ne le
+fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait lmentaire de psychologie ne fut
+pas davantage aux sicles antrieurs. On n'a encore jamais enseign aux
+hommes vivre dans le prsent, d'ailleurs ils y rpugnent. Les uns
+s'en vont vers le pass, o il y a du moins des lumires; les autres se
+tournent, ternels bahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant tabli
+ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme,
+que la coordination logique de leurs dsirs, des rveurs ordonnent avec
+gravit le lendemain des jours qu'ils auront oubli de vivre. Comme
+s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait tre peru en tant que
+futur, comme si la vie se ralisait jamais en dehors du prsent, de la
+minute mme o la sensation nous avertit de notre existence!
+
+On a fait des livres sur la religion et mme sur l'irrligion de
+l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les annes o Cicron
+prvoyait un avenir de science et de philosophie, de libert
+intellectuelle, il naissait en Jude, parmi les copeaux d'une cabane,
+un paysan nomm Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
+l'tait pour Cicron au temps qu'il se riait des Augures.
+
+Mai 1900
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ LA MORALE DE L'AMOUR
+
+ I
+
+
+Quelques mdecins ont propos trs srieusement, au nom de la science,
+au nom de la vertu, au nom du bien social (car les ides vivent
+dornavant dans la promiscuit la plus triste), de considrer comme un
+dlit tout acte sexuel perptr en dehors du mariage. C'est le dsir de
+M. Ribbing[61], entre autres, et le dsir de M. Fr, auteurs tous les
+deux de dissertations plutt provocatrices. Les ouvrages de ces minents
+docteurs de l'amour ont remplac dans les lectures secrtes les suranns
+manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui
+charmrent tant de collgiens; ils ont mme chass du tiroir, tel est le
+prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune
+et la rputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont mdiocres, ces
+professeurs de sexualit, peine moins qu'un Meursius! J'ai lu
+presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas
+rencontr un seul qui m'apprt quelque chose de nouveau, quelque chose
+qu'ignorerait un homme qui a vcu et qui a regard la vie des autres
+hommes. Il y a quelques annes, on poursuivit devant les tribunaux le
+travail d'un certain docteur Moll, qui avait trait ce sujet galant, les
+perversions de l'instinct sexuel, et cela parut ridicule, car les plus
+fortes rvlations du savant homme taient dj dans Tardieu, et
+avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les
+Priapes, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
+derniers sicles, la littrature grave est peu abondante sur ces
+matires, rserves l'arrire-boutique des libraires vous la place
+de Grve, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquit subvenait aux
+curiosits; c'est aussi que la sodomie tait tenue pour un crime capital
+et que le saphisme, au contraire, semblait nos anctres indulgents le
+passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe sicle, il tait avou
+et entr dans la galanterie des prcieuses. Il faut la grossiret
+provinciale de la Palatine pour injurier ce propos la vertueuse
+Maintenon. On appelait cela un commerce innocent, et de tels jeux on
+raillait la joie imparfaite[62], et les secrtaires des demoiselles
+donnent pour ces petites intrigues des modles d'ptres amoureuses.
+Notre civilisation, en devenant dmocratique, s'est mise tout prendre
+au srieux; le monde fut guid par des parvenus intellectuels qui se
+prirent trembler devant le catchisme que les aristocraties de jadis
+faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi
+qu'il s'est form une morale sexuelle et qu'on est amen traiter
+srieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions
+que l'humanit a depuis longtemps rsolues son profit.
+
+[Note 61: _L'Hygine sexuelle et ses consquences morales_, p. 215.]
+
+[Note 62: _Sur deux filles couches ensemble, l'une faisant le garon et
+parlant sa compagne._ Cette pice se trouve dans plusieurs _Recueils_
+du temps.]
+
+La sobrit, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la sant et
+l'impuissance de manger beaucoup. La chastet se dfinit par les mmes
+mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins
+honnte. Et on devrait peut-tre en rester l et s'amuser varier
+l'infini les nuances relatives d'une maxime dittique qui aurait fond
+une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
+vertus qui ne sont que passives, et, renverse, toutes les autres;
+car il y a un impratif physiologique et nous n'avons de moyen de lui
+rsister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour
+se faire obir. Cette faiblesse est un signe de dcadence organique;
+l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu' l'incapacit de se
+nourrir; c'est la dite, c'est la continence. On s'imagine gnralement
+que les hommes chastes exercent sur leurs dsirs une perptuelle
+tyrannie; la continence du clerg est pour les femmes l'exemple d'un
+martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
+trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas
+particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent
+les termes tels qu'ils se posent dans le thme d'une bonne logique.
+
+L'homme qui, de son plein gr, se voue la continence, c'est qu'il est
+glac. Voil la vrit. Et la femme qui entre volontairement dans un
+couvent, elle affirme la nullit de ses dsirs charnels. Leur chastet
+est un tat physiologique et qui, en gnral, ne comporte pas plus
+l'ide de vertu que, chez un vieillard, la frigidit. Il y a ou il n'y
+a pas dsir et, hors les cas o il n'est que morbide, le dsir se
+rsout en acte. Cela est particulirement imprieux dans la sexualit;
+l'vacuation est fatale. M. Fr, qui n'est pourtant mu par aucune ide
+religieuse, parle ici comme un bon vieux thologien: Pour l'individu
+continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre
+la turbulence sexuelle[63]. Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
+vertueuse ou de la vertu force; la vertu physiologique, celle qui est
+la consquence lgitime de la faiblesse des organes, s'pargne du moins
+de telles sauvegardes. On n'agit dcemment qu'en conformit avec sa
+propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'aprs les
+ordres d'une morale extrieure leur vrit personnelle finissent,
+Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste nous
+demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car
+aux grands maux les grands remdes) les actes sexuels extra conjugaux,
+il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question
+que traitent trs srieusement les casuistes, et quelques-uns sont
+indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.
+
+[Note 63: _L'Instinct sexuel; volution et dissolution_, p. 301.]
+
+La science, qui ne devrait tre que la constatation des faits et la
+recherche des causes, en est arrive, par impuissance de faire son
+devoir, la priode lgislatrice. L'amour libre engendre des maux
+vidents et que nul ne dnie: une loi contre l'amour; l'alcool est
+nfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'ther nous menacent, ou
+peut-tre le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi
+contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels certains
+tempraments? Et pourquoi enfin l'hygine ne serait-elle pas codifie
+comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi
+les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas t dpasss, ni atteints,
+mme par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de
+donner tant de soins l'amlioration de la race des chiens et des
+chevaux, quand on nglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les
+socialistes reprennent ingnieusement les ides, pensait aussi que, la
+gnration tant faite pour conserver l'espce, l'acte par quoi elle
+est assure doit tre soustrait aux caprices particuliers. Mais le
+thologien trouva dans la discipline de l'glise un frein sa logique;
+Campanella qui, quoique moine et bon moine, prtend au droit de rdiger
+des rveries la fois anti-chrtiennes et anti-humaines, est
+all jusqu'au bout de la thorie. Son organisation de l'amour est
+pouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle
+de la tyrannie scientifique:
+
+L'ge auquel on peut commencer se livrer au travail de la gnration
+est fix pour les femmes dix-neuf ans; pour les hommes vingt et un
+ans. Cette poque est encore recule pour les individus d'un temprament
+froid; en revanche, il est permis plusieurs autres de voir avant
+cet ge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec
+celles qui sont ou striles ou enceintes. Cette permission leur est
+accorde, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des
+moyens contre nature; des matresses matrones et des matres vieillards
+pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un temprament plus ardent
+stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs dsirs ces
+matres qui savent d'ailleurs les pntrer la fougue que montrent les
+adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire
+cet gard sans l'autorisation du magistrat spcialement prpos la
+gnration, et qui est un trs habile mdecin dpendant immdiatement
+du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent
+sans aucun vtement, la manire des Lacdmoniens, et les magistrats
+voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent tre plus
+ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
+rciproquement le mieux. C'est aprs s'tre baigns et seulement toutes
+les trois nuits qu'ils peuvent se livrer l'acte gnrateur. Les
+femmes grandes et belles ne sont unies qu' des hommes grands et bien
+constitus; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies des hommes
+secs; et celles qui n'en ont pas sont rserves des hommes gras, pour
+que leurs divers tempraments se fondent et qu'ils produisent une
+race bien constitue... L'homme et la femme dorment dans deux cellules
+spares jusqu' l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux
+portes l'instant fix. L'astrologue et le mdecin dcident quelle est
+l'heure la plus propice[64]. L'astrologue donne ce programme rotique
+un tour naf qui n'est pas sans agrment; l'astrologue manque au projet
+de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
+prside dj tant d'unions subreptices. Ce serait sa rhabilitation
+que de tenir dsormais la chandelle conjugale et de donner aux poux,
+sur l'avis de la Facult, le signal du dpart.
+
+[Note 64: _La Cit du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres
+choisies de Campanella_. Paris, 1847.]
+
+On aurait pu aussi bien citer Platon, _Rpublique, V_, que Campanella
+suit d'assez prs, mais avec son originalit propre. Platon, au vrai, en
+tout ce chapitre, n'est pas moins naf que le rveur du XVIIe
+sicle. L'absence de psychologie srieuse, de sages observations
+scientifiques, donne toute cette philosophie politique de jadis un air
+dcidment enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle
+avanc, les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, cause
+de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature
+humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la
+queue avec un enttement doux. Comme Platon est suprieur, aux deux
+livres VIII et IX de cette mme _Rpublique_, o il considre l'histoire
+pour en tirer une philosophie! L il travaille sur des faits rels
+et non plus sur des faits crs par sa logique ou celle de Lycurgue.
+Aim-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le
+plus cruel loge en disant: Qui connat Platon le retrouve partout
+dans les crits de Plutarque, de Fnelon, de Rousseau, de Bernardin
+de Saint-Pierre. Ces grands hommes... Non, c'est ici le coin des
+utopistes; disons: ces grands enfants.
+
+Plus heureux que Platon et que Campanella, les lgislateurs modernes de
+l'amour ouvrent une voie o ils ont, hlas! beaucoup de chances
+d'tre suivis. Ils flattent si adroitement la manire tyrannique des
+dmocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles
+les lois tendent protger la faiblesse. Le peuple a une certaine
+conscience de son incapacit se conduire et il est assez probable
+qu'il accepterait avec plaisir, en mme temps qu'une loi qui
+l'empcherait de se soler, une loi qui le protgerait contre la
+syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des liberts
+humaines; aprs qu'on aura supprim toutes celles qu'il est possible de
+supprimer, les autres subiront une rglementation rigoureuse. Sur quoi
+pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, rpond M. Fr, qui
+philosophe volontiers et pas sans talent, sur l'utilit prive
+et publique, sur l'utilit dans le milieu actuel qui est la morale
+actuelle. C'est un principe, cela, et il commence se rpandre. Ne
+le prenons pas au tragique, cependant, car les thories individualistes
+fournissent pour le dtruire assez d'arguments connus et souvent manis.
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est n; Goethe a daign en rire; quand
+Auguste Comte en fit la base de son systme social, un homme d'esprit
+reconnut aussitt qu'il s'agissait de crer une humanit heureuse avec
+des hommes dont on aurait dtruit le bonheur individuel. La critique
+est bonne, puisqu'elle s'attaque directement l'ide mme. On peut la
+prciser.
+
+
+ II
+
+L'homme est une colonie animale doue d'un systme nerveux central, d'un
+centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La socit est
+une colonie animale sans systme nerveux central. La conscience d'un
+peuple, la conscience de l'humanit: mtaphores. Il s'agit toujours
+d'une conscience particulire laquelle par imitation s'agrgent les
+consciences parses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'tre
+absolue et, mme plus nergiques ou plus nombreuses, les divergences
+qui se taisent ou qui n'ont pas trouv leur organe sont vaincues par un
+assentiment qui parat unanime. Les hommes sont trs souvent dupes des
+mtaphores qu'ils ont cres eux-mmes. On risque une comparaison, on la
+pousse un peu, une transformation s'opre. Paris est devenu le cerveau
+de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fcheux, voici les
+artres, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine
+vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les
+raisonnements qui agraient notre logique, appliqus au corps humain,
+nous allons les rpter avec innocence sur un tre fictif et qui, en
+tant que matire dissection psychologique, ne peut tre srieusement
+compar rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en
+revient pas l aprs quelques figures, on n'a fait qu'une excursion
+ridicule dans la mauvaise littrature[65].
+
+[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est
+encore du Platon. Il rsume son invention en cette phrase de la
+_Rpublique, V_:
+
+Nous sommes convenus de ce qui tait le plus grand bien de la socit,
+et nous avons compar en ce point une rpublique bien gouverne au
+corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la
+douleur d'un seul membre.]
+
+Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, socit, peuple, et
+d'autres, d'ingale imprcision, on y trouve toujours pour lment
+essentiel l'homme; c'est cet lment, qui a son importance, que les
+sociologues s'appliquent mconnatre. Satisfaits du Gargantua qu'ils
+ont laborieusement cr, ils font tenir tous les hommes dans les poches
+de sa houppelande, et le monstre les dvore un un, comme fait des
+boeufs, des moutons et des moines le pre de Pantagruel, selon les
+images de Gustave Dor. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
+tant la condition mme de l'existence du monde. Le monde, qui est cr
+par lui, est encore cr pour lui, et les socits, o il n'est qu'un
+atme, ds qu'elles le froissent, deviennent hassables et peut-tre
+caduques. Que l'on tienne pour bon ce thorme: tout ce qui est utile
+l'abeille est utile la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
+les termes, si l'on ne veut tre tenu pour un simple faiseur de jeux de
+mots. La sensibilit est dans l'homme et non dans la socit; il s'agit
+de moi, et de moi seul, mme quand je refuse de me sparer du groupe
+social. Le vritable ciment d'une communaut, c'est l'gosme; au moment
+qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela mme la sant
+et la puissance de la rpublique.
+
+L'ide de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronises le
+christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: ngation d'un bien
+connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le
+plaisir dont on se prive; on ignore la rpercussion vritable de ce
+sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre
+favori un mal plus grand encore.
+
+Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient d, pour leur bonheur
+ternel, tre violentes, et combien ont pti de la rserve trop noble
+de leur amant! Et que d'enfants, et particulirement de jeunes filles
+chrtiennes leves au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
+trane comme une chane un des versets de l'vangile juif! Si une
+socit ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne
+sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits
+de la force; elle les outrepasse en jetant travers le monde des
+aphorismes envelopps de vertu comme des piges cachs sous des feuilles
+mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontan d'amour, s'il
+est impos par un catchisme ou un code, est un des crimes les plus
+rvoltants que l'homme puisse commettre contre lui-mme: que ce
+sacrifice soit d'un homme un homme, ou d'un homme un groupe, il
+ne change de caractre que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de
+renoncer un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un tre que
+l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte goste; parce
+que complaire un autre soi-mme, c'est se complaire soi-mme.
+Ici nous sommes dans la rgle naturelle et dans la logique de la
+sensibilit. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est
+au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une
+abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?
+Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:
+le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins
+le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de
+sacrifier leurs plaisirs personnels la prosprit de la socit, on
+leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de
+leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement gnral
+de leur sensibilit. Nous retrouvons le troupeau avec ses talons
+privilgis, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres
+sacrifis, sous prtexte de bien gnral, une utilit qui n'a mme
+plus aucun rapport avec la conservation de l'espce.
+
+Le droit d'une lgislature mdicale rglementer l'amour pourrait tre
+trs tendu; car quelles fantaisies l'utilit sociale n'a-t-elle pas
+inspires aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme
+chtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les mdecins
+l'imposeraient, non plus aux seuls dlinquants, mais tous les tars
+de l'hrdit: moyen radical de supprimer en quelques gnrations les
+diathses transmissibles. Voil les boeufs de la prairie sociale:
+qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas
+encore. Il s'agit seulement, au nom de l'utilit actuelle, qui est la
+morale actuelle, de rduire l'amour des actes conjugaux, de faire
+enfin rgner la loi mosaque dont les hommes ne connaissent pas encore
+toute la douceur. L'utopiste, ayant ralis cet effort original,
+s'arrte et doute; non de lui-mme, mais de la possibilit de raliser
+son idal. Cette faiblesse nous prive de considrations piquantes
+sur l'tat prsent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y
+supplera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut
+dpecer de souvenir.
+
+Il y a deux manires de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.
+L'utopiste, mme homme de science, mme excellent observateur de menus
+faits, abandonne, ds qu'il veut gnraliser ses ides, tout contact
+avec la ralit. Voyant, par exemple, que la prostitution svit dans les
+socits modernes, il en conclut immdiatement: la prostitution est un
+fait social, et li une certaine forme de la socit. Construisez une
+socit o toutes les filles seront maries dix-huit ans, il n'y
+aura plus de prostitues. Cette sorte de raisonnement ne manque pas
+d'lgance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un
+fait humain, avant d'tre un fait social, on arriverait sans doute,
+par d'analogues dductions, prouver que toutes les socits, quelles
+soient-elles, et mme ordonnes selon les imaginations les plus
+scrupuleuses, contiendront des prostitues, et toutes en nombre peu
+prs gal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de
+la socit, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empcheront
+ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des
+amants. On pourrait objecter que les prostitues ne font pas l'amour par
+plaisir; non, pas au point o elles le pratiquent et sous trop de formes
+peu plaisantes pour elles; mais au dbut de sa carrire une prostitue
+a presque toujours t la victime de son temprament, de ses curiosits
+vicieuses, de son got pour le mle. Par quelle magie les utopistes
+changeront-ils l'ordre des ractions dans un systme nerveux? A moins
+(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils
+conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Fr, que ce qui
+constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuit.
+Alors le mariage, appliqu tous les couples, moins qu'on ne lui
+accorde une valeur mystrieuse de sacrement en quoi rfrnera-t-il
+srieusement la promiscuit? Le mariage, mme civil, a-t-il sur les
+maladies vnriennes l'effet de l'tole de saint Hubert? Peut-tre
+cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage
+sera respect? Cela dpendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
+appliquaient, en matire d'adultre, la peine de mort, et ils avaient
+occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, mme lches, prfrent la
+mort certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis
+des lgislateurs de l'amour.
+
+
+ III
+
+Quelle est la morale de l'amour?
+
+Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les
+codes, pour tre sages, ne doivent tre que la rdaction; mais dans tous
+les pays civiliss l'usage social, en ce qui touche aux manifestations
+sexuelles, se confond avec la libert absolue. Cette expression, pays
+civiliss, est peut-tre hypothtique: si elle n'a pas d'application
+prsente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des
+instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, la
+glorieuse priode de l'empire romain, aux sicles calomnis par les
+dmagogues chrtiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
+Franois Ier. L'amour, mme en ses gestes publics, est du domaine priv;
+et il a tous les droits, prcisment parce qu'il est un instinct, et
+l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement
+mme les moralistes de la science en appelant ainsi leurs crits. Qu'il
+est vain d'insrer, sous ce titre, l'instinct sexuel, des menaces
+contre la vie, contre les moyens que choisit son gr pour se perptuer
+la vie ternelle! Oser dire l'instinct qu'il se trompe, c'est une
+des prtentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est l
+qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son
+essence mme lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du
+XIXe sicle (ou du XXe sicle), qui s'bahit aux
+clipses et en applaudit le succs[67], n'est pas sans croire que la
+Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phnomne.
+Nos dcrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
+au peuple de la science, mais non aux vritables observateurs et dont la
+sagesse ne veut pas dpasser un rle dj difficile.
+
+[Note 66: Tout le monde connat les vers de Baudelaire contre ceux qui
+veulent aux choses de l'amour mler l'honntet. Ces vers sont la
+paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII,
+Fescennini_): Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat
+in luce. Libidini nihil inhonestum...]
+
+[Note 67: Des dpches d'Espagne nous ont certifi cela.]
+
+Cependant on peut obtenir les dviations. En sparant les sexes et en
+les tassant dans des lieux clos l'poque de la premire effervescence
+gnitale, on obtient coup sr la sodomie et le saphisme. Les Romains
+cultivaient dj ces tendances dans les couvents de Vestales et les
+collges de Galles; nous avons singulirement perfectionn leurs
+institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la
+personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes
+de son propre sexe traduit par cela mme des tendances particulires qui
+doivent tre respectes, mais est-ce le rle de l'tat de favoriser et
+mme de faire clore ces vocations, et sont-ils senss ces moralistes
+qui, peut-tre sans mesurer la consquence de leurs dsirs, demandent
+des rglementations qui aboutiraient ncessairement au mme rsultat?
+
+Toute atteinte la libert de l'amour est une protection accorde
+au vice. Quand on barre un fleuve, il dborde; quand on comprime
+une passion, elle draille. Buffon avait une belette qui, prive de
+compagnie vivante, assaillait une femelle empaille. On n'insistera pas
+sur ce sujet, par peur d'avoir dmontrer que les milieux sociaux qui
+affichent une plus grande svrit de moeurs sont prcisment ceux
+qui sont ravags ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus
+frquent, par ce que les thologiens appellent doucement _mollities_.
+Il sera plus propos de rechercher d'o vient la frocit du moralisme
+moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du
+sentiment public, quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet
+tat d'esprit.
+
+Pour les pres de l'glise, il n'y a pas de milieu entre la virginit et
+la dbauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accord par la
+bont de Dieu la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec
+le mme mpris matrialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont
+la mme me. Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae
+externae, dit Spinoza. Saint Paul avait dsign d'avance le philactre
+ cette dmangeaison, le mariage. Il ne le concde que comme antidote
+au libertinage; la dbauche, {~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL
+LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} {~GREEK SMALL LETTER
+DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK
+SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~} {~GREEK SMALL LETTER
+PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
+SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~},
+mot que le latin ecclsiastique _fornicatio_ ne rend que d'une faon
+quivoque. {~GREEK SMALL LETTER PI~}{~GREEK SMALL LETTER
+OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK
+SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER
+ALPHA~} entrane au contraire l'ide de prostitution, et, en somme, son
+difiant conseil se traduisait en franais vulgaire: mariez-vous; cela
+vaut mieux que d'aller voir les filles. Voil sur quelle parole se
+serait fonde la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme
+paen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de
+l'aptre juif; l'glise substitua l'ide de {~GREEK SMALL LETTER
+PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
+SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
+IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} la musique d'alcove du Cantique des
+Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentrent l'envi
+saint Paul dont ils russirent exagrer encore le mpris pour les
+oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne
+prparait la littrature et au sacerdoce, n'est pas toujours trs
+prcis. Qui n'a t choqu de la comparaison dont il use pour fltrir
+les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_,
+alors que le propre de l'animal est prcisment de ne demander la
+copulation que la satisfaction rapide d'un dsir inconscient. Les
+inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en libert et ce
+n'est que de nos jours qu'on les a observes[68]. L'aptre n'usait donc
+que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont mme pas le mrite de
+renfermer une vieille vrit d'observation. Que de fois cependant cette
+allusion fut-elle rpte par ceux qui feignent de croire que les
+inventions de l'homme dans la volupt sont mprisables! La franchise de
+saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins
+cet heureux rsultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non
+dans leur dtail, les pratiques sexuelles. La rgle des mystiques est le
+tout ou rien; ils ddaignent les distinctions o devaient plus tard se
+complaire les casuistes, en ces curieux traits o ils font preuve,
+dfaut de got, d'une science de bon aloi et puise, quoique pas
+toujours, aux sources de la ralit. De ce ddain il rsulta une
+certaine libert de moeurs. Bien des amusements parurent permis tous
+ceux qui taient rests dans le sicle; la littrature du moyen ge
+tmoigne de cette aisance dans les relations sociales. Ds le XIIe
+sicle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont
+l'influence est nulle sur la sensibilit; et l'intelligence elle-mme se
+dgage du lien thologique, comme on le saurait si on avait recueilli
+avec plus de soin les aveux d'incrdulit qui ne sont rares, ni chez les
+potes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
+d'aucun prjug, il suit son dsir, confiant dans l'innocuit des
+rapports sexuels.
+
+[Note 68: Il y a un bien intressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
+de M. Fr.]
+
+Ici on arrive un point dlicat qui n'a jamais t trait et qu'il est
+d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale
+de l'amour.
+
+L'tat de l'humanit en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux
+premires annes du XVIe sicle correspond ce qu'on
+appellerait, en termes d'allgorie, l'innocence du monde; de Christophe
+Colomb se date l're du pch. Que l'on se figure une socit o
+l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
+de graves consquences morbides; o les baisers les plus profonds
+n'entranent gure plus de dangers physiques que les caresses
+maternelles ou les manifestations de l'amiti; elle diffrera de la
+ntre un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les
+dsirs charnels y voluent librement selon leur force naturelle, sans
+peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le mme sens en
+latin et dans nos langues modernes; l, il se traduit par honneur,
+convenance, dignit; ici, par crainte, tremblement devant les dlices
+de la fleur peut-tre empoisonne. Avant la syphilis, le baiser sur la
+bouche est une salutation; il disparat devant la tare des muqueuses:
+les femmes prsentent le front si la passion charnelle ne trouble pas
+leur volont; puis les deux sexes s'loignent encore d'un pas: c'est le
+hochement de tte, ou la main qu'il faut peine effleurer, ou des gants
+qui se touchent avec dfiance. La syphilis a dtruit, non pas l'amour,
+qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternit
+sexuelle. Il y a, depuis l'Amrique, entre l'homme et la femme la peur
+de l'enfer; ce que les religions les plus menaantes n'avaient russi
+que temporairement un virus l'a accompli: et les lvres ont t
+dsunies.
+
+C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire
+de la morale de l'amour la relieront l'hygine. Il dut se faire un
+grand dsarroi dans les moeurs:
+
+ Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum
+ Contagemque alio non usquam tempore visam,
+
+dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de mdecin et de pote
+les premires horreurs du mal nouveau. Obstupuit gens; ce fut une
+pouvante universelle; on se crut la fin de l'amour et la fin du
+monde.
+
+Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa sant, renoncer
+ce que les moralistes de la science appellent assez justement la
+promiscuit; la peur d'un mal physique immdiat et vident opra entre
+les deux sexes une disjonction qui a survcu la priode aigu du mal.
+La raction vanglique acheva l'oeuvre de la syphilis et les socits
+europennes se trouvrent dans des conditions si nouvelles qu'une
+nouvelle morale leur fut ncessaire. La vieille opposition entre
+la virginit et la turpitude, base sur des conceptions purement
+thologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et
+la virginit n'tant pas moins dangereuse, de son ct, par ses
+consquences ngatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct
+social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnatre, avec les
+conclusions futures des hyginistes, plaa ce compromis dans le mariage,
+qui se trouva tout coup honor, aprs trois sicles de drision. Cela
+n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le pril qu'on
+y courait dconsidra la libert qui en faisait l'attrait. La rserve
+des filles devint extrme; elles apprirent inconsciemment changer en
+minauderies pudiques la mimique de la peur; peu peu elles se duprent
+sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublirent, et vint un moment
+o la chastet des femmes fut attribue avec ingnuit ou l'influence
+de la religion ou une sorte de divinit occulte, on ne sait quel
+raffinement sentimental.
+
+Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours notre
+insu. Il est de tradition administrative d'encourager les muses de
+figures de cire qui dtaillent les consquences de la promiscuit; toute
+une littrature sur ce sujet se vend, approuve par ceux-l mmes qui
+poursuivent si prement les images sensuelles. La syphilis a fait ce
+miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudit, est condamne
+parce qu'elle excite l'amour, l'amour tant considr comme dangereux.
+
+Cette manire de voir serait dfendable si on ne faisait pas intervenir
+dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se
+chargeait de persuader une morale que son utilit pourrait dfendre
+contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis
+ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs sicles, si le mal qui a
+cr la dfiance sexuelle finit jamais par s'teindre puis. Mais que
+chacun soit libre mme de jouer avec le feu; la prudence se conseille et
+ne doit pas s'imposer.
+
+De ce que la morale de l'amour a une origine moiti religieuse,
+moiti mdicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter,
+s'astreindre des considrations ou thologiques ou pharmaceutiques.
+Des accidents, mme d'importance extraordinaire, ne sont que des
+accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'ge d'or de l'amour
+rgnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrter
+aux phnomnes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
+socits humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis prcisment
+les relations des sexes. C'est que, l, on rencontre le coeur mme de la
+vie, sa cause et sa fin, entrelaces comme un chiffre indchiffrable. La
+vie se maintient par l'acte mme qui est but de la vie. Ceci est absurde
+pour la raison, qui serait force d'y contempler un effet identique la
+cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
+que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des
+lois qui rgissent les manifestations de l'amour et les appliquer
+pour un temps, ces lois sont ncessairement moins bonnes que les lois
+naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme
+n'est pas responsable, ds qu'il leur obit comme un petit enfant; mais
+celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair,
+mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle
+est certainement lie la libert des sensations. Qui n'est pas mme
+de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est
+ne comprendre rien. La littrature, l'art, la philosophie, la science
+mme et tous les gestes humains o il y a de l'intelligence sont
+dpendants de la sensibilit. Les fantaisies de Lycurgue cotrent
+Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de
+course et les femmes y marchaient nues drapes de leur seule stupidit;
+l'Athnes des courtisanes et de la libert de l'amour a donn au monde
+moderne sa conscience intellectuelle.
+
+Juillet 1900.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+
+ I
+
+ CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE CRIVAIN
+
+ ... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public
+ et de chaque personne particulire qui a occasion de voyager par
+ l .
+
+ JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis un jeune pote_
+ (1720).
+
+La mauvaise humeur un peu pre, je l'avoue, de ma dernire lettre ne
+vous a pas dcourag, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
+et les dnis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les
+prcisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part;
+qu'ils soient productifs, et des coups mme ne vous feraient pas peur;
+vous semblez prt adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait
+couler, comme un miel parfum, de fructueux conseils:--je l'avoue
+encore, un tel tat d'esprit m'a touch et sduit. J'ai senti sous le
+pic un bon terrain. J'y mets la bche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune
+terre, reois la graine et sois fconde.
+
+ I
+
+Ayant dj fait quelques tudes prparatoires au noble mtier d'crivain
+franais, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous
+allez entrer est fort mpris par ceux-l mmes qui doivent y vivre et
+qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est
+gure qu'une glise de truands qui tient la fois de la maison de
+prostitution, de l'table cochons et de la chambre de rhtorique;
+cette opinion est trs exagre, vous ne tarderez pas vous en
+apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'impermables
+gants et un chapeau qui ne craint rien, ni la pluie, ni les avanies,
+ni la grle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe
+des balcons, on y peut vivre tolrablement; il y a des sjours plus
+dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est gure de
+plus recommandable et o le placement d'une pacotille soit plus rapide
+et plus rmunrateur.
+
+ II
+
+De la pacotille, j'ai peu de chose vous dire en particulier. Pour se
+la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni tude, ni
+talent, comme il tait d'usage dans les anciennes socits littraires;
+ cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore
+de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes
+et que le fermier soit occup loin de l sarcler ses betteraves ou
+battre son bl: il vous suffit d'une gaule ou d'un bton court, ou mme
+d'un caillou, pour faire pleuvoir vos pieds les belles noix vertes.
+Ensuite, il ne s'agit que de les plucher sans se salir les doigts; des
+gens prtendent que cela est fort difficile, qu'il en reste toujours
+quelque chose: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient
+tachs, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a
+dj fait vous recommander cet usage.
+
+Vous trouverez, dissmines dans les paragraphes suivants, quelques
+autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera
+de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres,
+aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possdiez
+naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et ruse; en ce
+cas, vous ne m'auriez pas demand de conseils et vous n'en auriez pas
+besoin.
+
+ III
+
+Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un
+commerant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
+haute industrie et prenez une devise plus releve et plus digne de la
+corporation qui va s'ouvrir vous; je vous conseille celle-ci, qui,
+divise en deux parties, embrasse galement le prsent et l'avenir: Il
+faut vivre riche. Il faut mourir gras. Et cette devise, outre ses deux
+sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisime,
+sotrique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en
+ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous
+n'irez pas jusqu' la gloire, quoi que puisse faire esprer l'exemple de
+quelques-uns de nos contemporains qui dbutrent comme vous, sans plus
+de gnie, et avec moins de bonne volont,--mais, avec un sage rgime,
+vous pouvez prtendre la graisse: cela n'est pas ddaigner, une
+poque o tant de pauvres braves gens meurent de faim.
+
+Quant l'argent immdiat qui vous est ncessaire en attendant le
+placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni
+le chantage o les risques sont trop grands et qui demandent, pour tre
+manis fructueusement, une exprience des hommes que vous ne pouvez
+avoir dix-sept ans, malgr votre prcocit; or, et c'est l un
+principe dont je vous recommande la mditation, mon cher ami, tout acte
+dont l'accomplissement comporte, malgr ses avantages, un risque srieux
+touchant la sant, la libert ou la rputation, doit tre tenu pour
+immoral et rejet hors des possibilits. Gardez soigneusement cette
+parole dans votre coeur; elle peut vous viter bien des ennuis et vous
+sauver du naufrage auquel sont sujets mme des gens de votre sorte.
+
+Mais vous n'tes pas en peine; vous tes riche comme tous vos jeunes
+camarades. Fils, comme tout le monde, de parents maris la veille de
+l'impuissance et de la snilit, vous avez hrit ds l'adolescence et
+votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien vident que,
+hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais song entrer
+en littrature; l'tat ridicule d'un crivain rduit gagner sa vie ne
+peut plus sduire un homme bien n; et mme je ne suis pas loign de
+croire que tous ces potes pauvres de jadis (histoire ou lgende) ne
+se trouvrent que par incapacit intellectuelle dans la ncessit de
+prfrer la gloire au coffre et la triste frquentation des Muses une
+solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,
+c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus dbuter depuis cinq ou six
+ans ont, de leur propre aveu, choisi la littrature comme on choisit un
+commerce agrable et lucratif, et nullement par vocation: dnus, ils
+auraient vit un tat qui exige, pour tre exerc avantageusement, des
+capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres
+vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'tes pas expos les rencontrer
+dans le monde o vous devez voluer; c'est toute une littrature,
+l'Autre Littrature, dont il est malsant mme de parler.
+
+ IV
+
+Quelles doivent tre vos lectures? Srieuses et varies. Vous lirez tous
+les livres qui ont eu du succs, principalement parmi les modernes, car
+jadis le mrite et le succs se confondaient souvent; cette heure, le
+premier de ces mots n'a plus aucune signification prcise: il est encore
+quelquefois le synonyme de succs dans la bouche des libraires et des
+critiques, mais toujours prononc le second, lorsque la dpense en
+papier a t assez considrable peur justifier une telle hardiesse de
+pense et d'apprciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez
+d'une croix tous les ouvrages signals par une mention flatteuse.
+Au-dessous du quarantime mille, un roman n'a qu'une fort mdiocre
+valeur littraire--naturellement proportionnelle au chiffre
+inscrit;-- quinze, on peut lire un volume de vers; dix, un trait de
+mtaphysique; un pamphlet littraire qui ne dpasse pas vingt-cinq est
+peine digne d'tre feuillet. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains
+et vertigineux, de vogues immdiates, de livres enlevs, pile, fivre
+et queue, car je ne vous crois pas homme vous accommoder de ces probes
+et lentes fortunes qu'un demi-sicle n'puise pas. Lisez, mais vite,
+afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mmoire. Au bout
+dj de quelques tomes, vous aurez dcouvert le point commun, le fate
+de convergence de tous les livres succs de notre poque: cette
+conqute assure, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez
+le diamant, il ne reste plus qu' le sertir la dernire mode. Ce point
+commun, je ne l'ai pas cherch, et l'aurais-je trouv par hasard que
+je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-mme cette chasse
+dont le rsultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais
+aussi d'une mthode.
+
+ V
+
+Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut
+pas crire. Des jeunes gens fort bien dous se sont ferm toutes les
+portes, ont gch, par la purile vanit du style, le plus bel avenir
+littraire. Sans doute, l'art d'crire est, aujourd'hui, assez rpandu
+(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas crire l'est bien
+davantage, quoique personne n'en ait encore formul les principes; c'est
+la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de got.
+Le joli trait rdiger sous ce titre: Du Style ou de l'Art de ne pas
+crire! En voici la premire rgle: N'employez jamais une image qui ne
+soit journellement d'usage dans le langage familier. Toutes les autres
+rgles dcoulent de celle-l ; bien observe, elle suffit prserver de
+l'criture un homme de bon sens et de bonne grce.
+
+Mais si l'on veut jouir d'une rputation intacte et de l'estime totale
+il est ncessaire d'arriver du premier coup la non-criture. Quelques
+premiers livres crits, quelques pages mme, dterres par un ennemi
+littraire, pourraient, aprs des vingt ans de labeur et de succs,
+compromettre tout d'un coup votre popularit. J'ai vu la vente d'un
+roman sans aucun style coupe net par un article o un journaliste
+affirmait: ... livre trs beau et d'une criture neuve et hardie...
+Rien n'tait plus faux, mais ce romancier avait publi dans sa jeunesse
+un premier livre qui autorisait jusqu' un certain point de telles
+plaisanteries. Que votre livre de dbut soit donc bien franchement un
+livre sans style; qu'en ses pages fraches on cueille aisment, ainsi
+que dans un pr, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions
+aient cet air de dj-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il
+a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman
+o tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu' la nuance des tentures,
+jusqu' la forme des fauteuils, o tout, dialogues, paysages, gestes,
+sourires, cheveux, accidents, scnes d'amour, jalousies, souliers, jupes
+et consciences, o tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un
+chien perdu ou une amante gare! Qui nous fera ce roman-l ? Plusieurs
+crivains clbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue
+qu'ils en approchrent, mais pas au point que je les admire sans
+rserve; il leur manque d'avoir vit la vulgarit. Car vous comprenez
+sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et
+davantage encore, je veux que ce livre sans criture, sans ides, mais
+distingu, ait un air de littrature qui sduise les plus difficiles
+et les plus dlicats.
+
+ VI
+
+En vous interdisant les ides, il est bien vident que je ne pense
+qu'aux ides originales ou assez renouveles pour paratre nouvelles.
+Les ides, c'est ce que je vous ai dj allgu sous le nom de
+pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour rflchir, et
+d'ailleurs les ides naissent spontanment de germes promens dans l'air
+et qui se posent sur le terrain qui leur plat et l poussent et se
+dveloppent et fleurissent navement, heureuses d'avoir fleuri. Donc,
+ne gaspillez pas les heures prcieuses interroger votre crne vide,
+ remuer l'inutile sable o le vent n'a dpos que des graines aussitt
+sches et mortes; il vous faut des ides, pourtant: eh bien,
+soyez brave, volez! Les crivains que vous dpouillerez le plus
+fructueusement, ce sont vos prdcesseurs immdiats. A peine mi-chemin
+de la monte, les bras occups de pioches et de haches, tout au labeur,
+ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-tre, de se dfendre; les
+voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris
+mourront dans les broussailles: vous pouvez donc oprer avec une
+heureuse scurit.
+
+Un autre motif de choisir vos ans les plus proches, c'est que leurs
+ides dj un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y
+verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraches; elles
+peuvent, par un coup de succs, se rpandre d'un jour l'autre; c'est
+de la besogne moiti faite, profitez-en sans scrupule, car il faut
+arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre table
+pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous
+recommanderai mme, quand vous serez entr dans l'htellerie, de fermer
+la porte double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggrez que
+cela pourrait bien tre cette troupe de voleurs que vous avez rencontre
+en route; et si l'on insiste, n'hsitez pas armer toute la maison et
+tirer par les fentres.
+
+Ainsi arriv du premier coup o d'autres, qui valent mieux que vous,
+n'arriveront que plus tard ou peut-tre jamais, vous prendrez une
+importance vraiment thtrale; vous aurez l'air de rsumer honntement
+les talents divers que vous aurez drobs avec adresse et dcision, et
+les vieux pensionnaires de l'htellerie vous fteront comme un miracle.
+Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-l le
+soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article
+facile et la porte du peuple. Songez toujours cela; soyez, au moins
+deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui
+puisse vous choir, c'est une productive clbrit.
+
+ VII
+
+Mais il faut prvoir le cas o la crainte de manquer de jarret vous
+arrterait au bas de la monte: alors vous choisiriez un matre qui,
+ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la
+main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la mthode
+la plus sre et celle que je vous recommande, sachant que vous prfrez
+toujours la finesse la force, et la violence la ruse.
+
+Les vieux matres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent
+prendre la pipe avec une facilit dont on n'a pas d'exemple dans un
+ge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre
+pour tre ha), ils acceptent de tous cts les secours d'une sympathie
+mme hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car leur ge ils
+ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans pril, leur faire
+honneur. Prenez donc un de ces vieillards rouls dans la poussire et
+dans les crachats, et protgez-le hardiment. Prononcez son pangyrique
+dans une de ces petites revues o votre copie encore humble est bnie
+entre toutes les pages, et n'hsitez pas remettre sa place, qui
+est la premire, ce grand crivain, victime des rancunes de toute une
+gnration. Si vous l'avez lu parmi les plus mpriss et les plus
+dgrads, le rsultat de votre petit travail sera trs heureux et trs
+profitable. Ds votre premire jeunesse vous partagerez une gloire,
+sans doute quivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en
+rapporte l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances,
+le profit bien ralis, peuvent la longue devenir dangereuses, comme
+ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort
+dprci au jugement de la foule, votre matresse, soit par de tristes
+histoires de moeurs, soit par des lchets trop malpropres, soit mme
+par la stupide complaisance qu'il aura montre votre gard, soyez
+toujours prt couper la corde, le jour o votre intrt l'exigerait
+imprieusement. Alors vous parlerez, la mort dans l'me, mais avec
+vhmence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut
+d'injures pour vous laver vous-mme d'une intimit trop connue. Tout ce
+qu'il faut, mais sans excs; et vous saurez garder dans cette excution
+la dignit d'un jeune ami la fois respectueux et afflig. Ainsi vous
+aurez montr la fois l'indpendance de votre jugement et la tendresse
+de votre coeur.
+
+ VIII
+
+Rpandez sur tous vos camarades, tous vos confrres, tous les hommes de
+lettres en gnral, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les
+plus honteuses. Tchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur
+famille, dans leur sant; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis;
+vous passerez pour un homme bien renseign, spirituel, un peu mauvaise
+langue, et votre compagnie sera recherche par les journalistes,--ce
+qui est toujours bon, car la clbrit, comme le tonnerre, est faite
+de petit chos multiplis qui ricochent et redondent les uns sur les
+autres.
+
+Mais, et voici ce qui donne ce conseil, assez banal, une vritable
+valeur: soit que vous parliez ces mmes confrres que vous avez
+si ingnieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur
+criviez, changez de ton, faites volter votre cheval tte en queue,
+virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre
+mauvaise foi ne puisse tre un instant souponne. Cela est important.
+Le pote qui tiendra, signe de votre main, une lettre o, vaincu par
+l'vidence, vous confessez son doux gnie, refusera toujours de croire
+aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il
+les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec
+eux peut-tre, et vous aurez toute libert pour achever un travail
+souterrain si utile vos intrts. Il n'y a pas trs longtemps, un
+crivain qu'un vieux matre venait de dpecer devant moi avec une
+dextrit vraiment rpugnante me dclama avec exultation une lettre o
+cet habile corcheur lui caressait l'piderme avec les plumes de paon
+les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit rflchir.
+
+Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre rponse soit
+mesure non l'intrt du livre, mais l'importance de l'auteur. En
+principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours tre le
+meilleur de tous ceux de la mme main, et l'auteur toujours en progrs
+sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'ge,
+la rputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant
+librement avec vos amis, et le plaisir que vous prouverez mietter
+une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de
+mrites: large et rsistante, elle donne mieux prise aux coups de talon,
+et on peut danser dessus pendant des nuits entires.
+
+Ne faites jamais de critique littraire, hormis le cas trs particulier
+expos dans mon septime paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
+faire imprimer ses opinions; on est le matre de celles que l'on garde
+sous clef, dans sa tte; on est l'esclave de celles auxquelles on a
+ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez
+vous mler quelque grand dbat littraire, usez de voie dtourne et
+prenez pour prtexte la peinture; les peintres peuvent supporter les
+critiques les plus absurdes, car ils ne rpondent pas et il est facile,
+en visant un artiste, de blesser grivement un littrateur qui avoue les
+mmes principes que lui. Ce jeu a russi, mais il est dangereux. Je ne
+vous conseillerai pas davantage d'obir sans mre rflexion
+l'insinuation de Jonathan Swift: ... Que votre premier essai soit un
+coup d'clat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
+Jetez-moi bas une vingtaine de rputations et la vtre grandira
+infailliblement... Sans doute, si le coup est vraiment un coup
+d'clat, mais qui oserait en rpondre? Dmolir vingt rputations,
+surtout si elles ont t conquises bravement et loyalement, c'est l
+pour un jeune crivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
+ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible
+sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt
+dboulonnements excuts avec soin, mais que de haines! Et si le bronze
+rsiste, si sa chute n'est pas immdiate et foudroyante, il peut
+s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de
+mtal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours
+malheureux, surtout une poque o l'opinion est si divise, o il est
+si facile de se faire condottire, de recruter un parti et une arme.
+Comme je vous l'ai dit, attaquez plutt par des paroles, que vous pouvez
+toujours renier.
+
+La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire trs
+recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange.
+Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les
+parties belles, en mnageant les ombres, se trouvent toujours estims
+au-dessous de leur valeur, et quand mme vous eussiez mont le ton
+du pangyrique jusqu' l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous
+pardonneront jamais, moins d'avoir la candeur du gnie o la fracheur
+des mes gnreuses, le signe d'amiti que vous faites leurs voisins;
+quant ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour
+silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.
+
+ IX
+
+Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez
+besoin de faire partie d'un cnacle ou d'une coterie, comme on a besoin
+d'un cercle ou d'un caf. En cette occurrence, agissez comme les dputs
+qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire
+tous les groupes, mais frquentez d'abord le plus redoutable, celui des
+Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connatrez
+de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans
+le sens de votre vritable intrt, qui est de capter la confiance des
+belligrants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement
+que les Arrivistes sont fort souponneux et fort mchants: je les ai
+vus, pareils aux loups de Sibrie, manger rsolument l'un de leurs amis
+tomb dans la neige: ils ont un bon apptit et de belles dents. A la
+moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dvoreront en
+commenant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os
+et jusqu'aux excrments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de
+leurs lvres encore sanglantes. C'est vous de demeurer solide sur
+vos jambes, la main sur votre pe et le visage plat comme une mer
+hypocrite. Si quelqu'un des vtres prenait une attitude arrogante, ou
+seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de
+complaisance, n'hsitez pas le faire tomber adroitement le nez sur le
+pav et prendre aussitt la tte du troupeau, pendant que les autres
+s'arrteront le frapper et le mordre: dans la vie, il faut savoir
+sacrifier un plaisir immdiat la ralisation future d'un plus grand
+bien.
+
+ X
+
+Vous aurez prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si
+vos gots vous portent vers les femmes, ne faites pas talage d'une
+inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur
+vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes
+maonniques des invertis, efforcez-vous d'acqurir (cela est difficile)
+cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces tres se
+reconnat infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera
+utile, car, outre que ces gens forment une secte trs unie et assez
+puissante, la singularit d'un tel cynisme doublera votre rputation,
+si vous en avez dj, et, si vous tes encore inconnu, suffira vous
+mettre en bon rang parmi les curiosits littraires.
+
+Dans le cas o vous auriez vraiment ce got la mode, je vous
+conseillerais au contraire une certaine rserve. Un homme souponn de
+mauvaises moeurs est incontestablement plus estim qu'un homme convaincu
+de mauvaises moeurs; la possibilit d'actes trs malpropres excite
+l'imagination d'une quantit de personnes retenues seulement par la
+prudence ou par la lchet; mais, s'il est avr que les actes ont t
+perptrs, les dsirs reculent devant une certitude trop brutale. Je
+crois que tel est le mcanisme de ce singulier revirement, et je vous
+engage la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi
+on mnage sa propre nature et on se rserve, en cas d'accident, la
+suprme ressource de la sincrit.
+
+
+ XI
+
+Soyez sans piti, mais n'en laissez rien paratre. Un louis donn
+propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a
+profit tre l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos
+obligs passeront l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une
+dpense modre, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-l se
+contentent de peu. Soyez gnreux avec les ivrognes: l'homme retrouve
+quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau
+de conscience; en cet tat, sa reconnaissance se traduira peut-tre par
+un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux rputations littraires.
+
+Souscrivez toutes les oeuvres de charit qui prsentent une chance
+de rclame, aux livres de vos confrres pauvres, aux statues de potes
+dfunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec
+dcence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de
+circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela
+passera inaperu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte
+de la poste. J'ai connu un jeune crivain riche et conome qui, par ce
+moyen, tout en gardant les apparences, s'pargnait tous les ans plus
+de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague sa
+matresse.
+
+ XII
+
+N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire
+votre portrait, que cela soit d'aprs un dessin trs beau, mais trs
+inexact: il y a dans la vie bien des circonstances o il est agrable de
+ne pas tre reconnu par les imbciles. Vous aurez encore le plaisir de
+tromper le public et de duper les physionomistes.
+
+Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion
+dfinie. Sur ce point, comme gnralement sur tous les autres, moins
+que votre intrt ne vous oblige choisir, ayez l'opinion moyenne,
+l'opinion de tout le monde. Si vous tiez Juif, je vous conseillerais
+de frquenter les chrtiens et de mpriser votre race, de feindre une
+conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des
+deux partis; aryen, je vous engage au silence et mme l'ignorance:
+d'ailleurs, rien n'est plus malsant, dans le monde littraire, que
+d'avouer une conviction religieuse ou mtaphysique; instruisez-vous
+plutt de la question des tirages et des passes, devenez une autorit en
+cette matire, qui est comme la pierre de touche du vritable crivain.
+
+La politique vous sera un peu moins indiffrente. Soyez socialiste, sans
+hsitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie,
+promettre un jeune homme, pour ses vieux jours, un sige de snateur.
+
+
+ XIII
+
+Ne commettez jamais d'indlicatesse sans tre absolument sr de
+l'impunit. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit o rde
+quelque ide, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour
+o vous serez assez fort pour braver toute rclamation. Ce systme est
+utile quand il s'agit d'une pice de thtre qui souvent ne repose
+que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec
+n'importe quel dialogue.
+
+Quand vous dmarquerez un confrre, citez son nom, en passant; ainsi, il
+ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous,
+moins une phrase, choisie exprs parmi les plus insignifiantes.
+
+N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on
+vous adressera; les critures sont souvent mal dguises, un hasard peut
+vous en faire dcouvrir l'auteur. Collectionnez de mme tous les
+petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir sa
+discrtion. Plusieurs journalistes ne doivent qu' cette persvrance la
+situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.
+
+Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme
+secrtaire chez un homme influent, et l, tout en acceptant les
+ordinaires obdiences: promener les enfants, sortir le chien l'heure
+de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies emprunts,
+et plusieurs autres besognes qui prparent merveilleusement la vie
+littraire; l, s'offrir, un jour que le matre est malade, rdiger
+son article, peu peu en prendre tout fait l'habitude, et un jour
+aller dire la vrit au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure,
+qui ne russit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
+pour un journal et pour le public.
+
+Voil, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutt
+les ides que je soumets aux mditations de votre esprit prcoce. Jeune,
+ambitieux, intelligent, riche, sans prjugs ni scrupules, vous
+avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espre que cette petite
+collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.
+
+Septembre 1896.
+
+
+
+ II
+
+ DERNIRE CONSQUENCE DE L'IDALISME
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.
+ Ovide, _Mtam.,_ III, 430.
+
+
+
+ _INTRODUCTION_
+
+
+Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point
+philosophique, mais morale et sociale, de l'idalisme, je ne pus, malgr
+des mditations assidues, triompher de mes hsitations par la mthode
+de la logique directe. Et bien au contraire; pousse son extrme,
+la thorie idaliste aboutissait, en mes dductions, pratiquement, au
+nronisme ou au fakirisme, selon qu'elle volue en des intelligences
+actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai
+not antrieurement)[69], au despotisme ou l'anarchie[70].
+
+[Note 69: V. L'Idalisme, pp. 16-17.]
+
+[Note 70: On saura ce que pourrait tre le fakirisme-anarchie en
+lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la libert
+(Echo de Paris_, juillet 1892).]
+
+Or, sans tre pourtant le disciple de la prudence philosophique qui,
+arrive au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers
+quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien
+repose? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes,
+et, ayant rflchi, je rsolus de ne suivre aucune des routes frayes,
+et de m'en aller travers champs.
+
+En somme, tout en ne rpugnant ni l'une, ni l'autre des deux
+consquences que j'ai dites,--car elles pouvaient tre ncessaires et
+inluctables--j'ai song que peut-tre elles n'taient ni ncessaires,
+ni inluctables, soit en mtaphysique, soit en politique, soit
+relativement notre conduite prive dans la vie, lorsque, mus par
+l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de
+mettre notre vie d'accord avec nos principes.
+
+(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)
+
+On trouvera peut-tre, malgr mes affirmations, que je me contredis;
+mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la
+sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme
+une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prvue), dans la droite
+voie de la logique, est plutt le fait des esprits simples,--je ne
+dirai pas mdiocres, ce qui serait bien diffrent. Aucun des grands
+philosophes allemands[71] n'a t purement logique: ni Kant, bifurquant
+vers la raison pratique, ni Fichte, prnant le patriotisme[72], ni
+Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et
+Jsus, lui-mme, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque,
+aprs le Mon royaume n'est pas de ce monde, il profre le Rendez
+ Csar... Logiquement, il devrait dire: J'ignore tout, hormis mon
+royaume, qui n'est pas de ce monde, et Csar comme le reste. Mais en
+prononant cette ngation: pas de ce monde, il affirmait ce
+monde, et il dut songer aux relations qu'avec ce monde devaient
+ncessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volont.
+
+[Note 71: Ni des Franais. Malebranche, tant oratorien, se croyait
+chrtien et ne l'tait que de coeur. Sa philosophie mne au fakirisme.]
+
+[Note 72: _Discours la nation allemande._]
+
+Revenons la pathologie de l'idalisme.
+
+Ngligeant provisoirement les consquences sociales d'une doctrine qui,
+d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux allguer qu'un nronisme
+de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et mme, pour
+simplifier l'enqute, laissons encore de ct le pseudo-fakirisme.
+Il nous suffira d'avoir faire la critique du nronisme mental, plus
+clairement appel le narcissisme.
+
+Narcisse,
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
+
+et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-mme: Ovide, sans le savoir,
+a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers
+lgant[73].
+
+[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des sicles; ils
+sont la fontaine scelle ou le _hortus conclusus_. On passe devant la
+source dormante sans mme dsirer y boire une gorge d'eau pure; et
+devant le jardin mur, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir
+mme une toute petite rose au mystrieux rosier. (Un conte, qui dtient
+bien d'autres secrets, la _Belle et la Bte_, m'a fait comprendre cela
+et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis
+capable.) En un temps o il n'tait pas la mode d'aller boire la
+fontaine de Narcisse, l'abb Banier disait, en commentant Ovide:
+L'histoire de Narcisse, si bien crite par notre pote, est un de ces
+faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important.]
+
+Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hlas! afin
+d'tre clair, des choses mille fois dj redites. C'est une ternelle
+ncessit: les hommes sont si crdules la ngation que la vrit
+leur semble un conte de fes, et que tous vivent, les rprouvs dans
+l'obscure fort de l'indiffrence, les privilgis dans l'obscure fort
+du doute:
+
+ Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva
+ oscura Che la diritta via era smarrita[74].
+
+[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.]
+
+
+
+ _CHAPITRE PREMIER_
+
+ HOMUNCULUS-HYPOTHSE
+
+
+Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une reprsentation
+mentale, une hypothse que je pose[75], ncessairement[76], quand la
+sensation veille ma conscience: l'objet n'est peru par moi que comme
+partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de
+valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma
+pense; je ne lui accorde qu'une vie objective, prcaire et limite par
+mes besoins d'hypothse[77].
+
+[Note 75: Fichte, _Thorie de la Science_.]
+
+[Note 76: Cette ncessit n'est pas absolue. En tel tat physiologique ou
+psychique, la douleur n'est pas perue; dans le sommeil, l'extase, etc.,
+le monde extrieur est ni. Secondement, cette hypothse peut tre cre
+_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le ncessairement
+est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable
+jusqu' preuve du contraire.]
+
+[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est
+relative non seulement mes facults perceptives absolues, mais aussi
+mes _desiderata_ actuels: elle est influence par le dsir, par la
+crainte; elle est modifie par mes tendances actives ou mme virtuelles:
+je ne perois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix
+ans, et je commence sans doute aujourd'hui, le percevoir comme je le
+percevrai dans dix ans. Les gots changent, et d'un jour l'autre;
+applique l'amour, cette insinuation paratra trs claire.]
+
+Ceci admis, et constate d'abord (malgr la contradiction des termes) la
+subjectivit de l'objet, je songe pousser plus loin l'analyse.
+
+Laissant le moi qui m'est connu (au moins par dfinition), je veux,
+pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limit, tudier
+l'objet c'est--dire l'hypothse du monde extrieur; l'objet se mle
+moi, mais la manire de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant,
+et une telle modification ou mme moins ngative, ou mme positive, ne
+peut me laisser indiffrent.
+
+Je suis donc limit, ou modifi,--et j'admets encore _ priori_ cette
+limitation, sans toutefois prjuger si elle m'est impose ou si je
+me l'impose moi-mme par une loi de mon organisme psychique; j'admets
+l'objet ou monde extrieur; j'admets que, inexistant et projet hors
+de moi par moi, il soit nanmoins la cause hypothtique de ma
+conscience,--bien que lui-mme caus par ma conscience; j'admets cela,
+car Homunculus, cr dans ma cornue, surgit et me tient tte;--et il
+parle!
+
+En effet, en dcomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai
+trouv qu'il se diffrencie selon deux modes, deux illusions, mais que
+diffrentes! l'objet qui ne me rsiste pas et l'objet qui me rsiste,
+l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet
+pense:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'pouvante, parce
+qu'il me ressemble.
+
+Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde
+extrieur o je rencontre ce frre n'est autre chose, je le sais, que
+ma pense mme hypothtiquement extriorise. Mais si ce frre gravite
+autour de mon aimant, particule de mon dsir, moi aussi, particule de
+son dsir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait
+partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe
+qu'en lui,--et, relativement sa pense, je dpends de sa pense: il
+me cre et il m'annihile, il me conoit et il me nie, il m'crit et il
+m'efface, il m'illumine et il m'entnbre.
+
+Je suis lui: Homunculus-Hypothse grandit et m'crase, car s'il n'est
+rien que ma pense, quand je le pense,--il est tout quand il se pense
+lui-mme, et je n'existe plus qu'avec son consentement.
+
+Me voil donc limit par mon hypothse, c'est-dire par moi-mme, et
+je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
+limiter, car, ds que je pense, je pose l'hypothse de la pense. Me
+voil donc limit par ma propre pense, et plus je pense plus je me
+limite, plus je cre d'obstacles au dveloppement de mon primordial
+absolutisme; devenue pareille l'oeil facettes d'une mouche,
+ma pense multiplie les ennemis de son unit et j'ai devant moi la
+formidable arme des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il
+gne galement ma libert, et, m'ayant forc le concevoir, il me force
+ entrer en pourparlers avec lui.
+
+A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis
+le faire, autant que me le permet ma nature, son existence
+hypothtique,--et ncessairement s'il me rend la pareille. Ce
+n'est, aprs tout, qu'un change de bons procds et de rciproques
+concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie
+ celui qui me la laisse,--et celui qui m'a retir de l'abme et qui
+en m'en retirant y est tomb lui-mme, je jette mon tour la corde du
+salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne
+seront que de priodiques instants et nous y jouirons des magnifiques
+alternatives de la lumire et de l'ombre:
+
+ ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].
+
+[Note 78: Virg., _n._, VI, 121.]
+
+Et voici comment raisonne Pollux:
+
+L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pense hypothtique
+que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-del
+de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que
+cette pense me pense...
+
+Il se reprend:
+
+Pourtant, je suis,--et absolument[79]!
+
+[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
+ralit,--toujours jusqu' preuve du contraire.]
+
+Il rflchit et continue:
+
+Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-mme; il dit, lui
+aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois
+admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient
+en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.
+
+Pour tre pens, il faut donc que je me nie moi-mme,--mais je
+retrouverai dans l'autre pense l'image de ma propre ngation renverse
+et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense.
+
+Voil pourquoi Pollux partagea son immortalit avec son frre mortel.
+
+
+ _CHAPITRE DEUXIME_
+
+ VIE DE RELATION
+
+
+La mtaphysique pose des axiomes, l'exprience les vrifie; si elle n'en
+a pas le droit, elle le prend.
+
+L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et
+sa pense oeuvre la tapisserie que nous sommes-- l'envers--: hommes,
+btes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point
+du cercle pour revenir au mme point du cercle, et ce simple mouvement,
+toujours le mme, est infiniment fcond.
+
+Pour l'intelligence limite, les conditions de la pense sont toutes
+diffrentes; elle a besoin de l'excitation du choc extrieur. Rduite
+ soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pense se rsorbe
+et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dvore elle-mme et se
+rsout en la non-pense[80]. La pense d'autrui est le miroir mme de
+Narcisse, et sans lequel il serait ignor ternellement. Il s'aime,
+parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le
+lac de la pense extrieure. Tel Narcisse intellectuel, content par un
+auditoire compos d'une femme qui fait semblant d'couter, s'pandrait
+moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la fort, ou
+Mnmosyme, pltre pourtant indulgent. Mais, dfaut de l'objet-pense,
+Narcisse s'amuse encore interpeller la patience muette des rochers et
+la bruissante sympathie des arbres; il coute, il a cr Echo. Echo est
+la pense en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].
+
+[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin.
+Prisonnier, spar de la source de l'activit mentale, il dvore ses
+enfants,--c'est--dire qu'il se dvore lui-mme, qu'il dvore ses
+propres penses. Pour cela, il est chti ternellement, car il a voulu
+nier, par orgueil, les conditions mme, de la vie de relation, telles
+qu'elles nous sont imposes; il avait obi aux propres suggestions de
+ses enfants, de ses penses, de son gosme, et l'gosme eut plus de
+puissance que l'amour,--et la faim eut plus de puissance que la
+douleur.
+ _Poscia, pi che'l dolor pote'l digiuno_
+ DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.]
+
+[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-l,
+oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit
+cueillie. Nous l'entremlerons l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au
+lierre, et nous en couronnerons nos amies l'heure de nos festins
+mtaphysiques [c]:
+
+ _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
+ Tortilium coronarum..._
+
+Et nous jouerons les orner d'indites et touchantes grces.
+
+_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam,
+suavissimam._
+
+_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_
+
+Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?]
+
+[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620,
+in-folio).]
+
+[Note b: Commentaires d'Athne, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]
+
+[Note c: Citation d'Athne, dit. gr. lat. (_Ibid._)]
+]
+
+Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiterait mme pas des
+reflets qui dorment dans les sources. A l'cart de tout, en une solitude
+rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur
+prcieuse de son jardinet, trop prcieuse pour l'oeil d'autrui. Tels
+peut-tre les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi
+que pour l'arracher, attendant que la plante ft devenue assez solide
+pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie
+autrui visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur la
+mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'allchantes collections
+d'azales et de phnomnales orchides, images provignes de son
+orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
+dfaille si les autres ne la confirment.
+
+[Note 82: Le solitaire, mme seul, n'tait pas toujours seul. Parfois il
+entendait la voix qui parle aux solitaires. (HELLO, _Physionomies de
+Saints_, p. 423.)]
+
+Nietzsche, le ngrier de l'idalisme, le prototype du nronisme mental,
+rserve, aprs toutes les destructions, une caste d'esclaves sur
+laquelle le moi du gnie peut se prouver sa propre existence en exerant
+d'ingnieuses cruauts. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on
+approuve sa gloire d'tre Frdric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].
+
+[Note 83: L'auteur ne change rien ce paragraphe o apparat son
+ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance mme est
+bonne constater, cause du paralllisme de certaines ides. Plus d'un
+esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses
+penses.]
+
+L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire
+adquate sa mdiocrit. L'homme de gnie a besoin de gloire; il a
+besoin de la gloire adquate son gnie[84]. Quel pote et qui donc
+serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-mme sur la
+tte, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de
+son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes
+de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire,
+il n'en tait que le premier juge, et non pas le seul.
+
+[Note 84: Hello a crit sur une ide voisine de ceci des pages fort
+belles (_De la Charit intellectuelle_ dans _les Plateaux de la
+Balance_).]
+
+Pens par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus
+forte, et multiplie selon son identit essentielle.
+
+Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie,
+cela fait un champ d'orties.
+
+Car la dviation de l'idalisme, telle que je la conois, ne va pas, et
+tout au contraire, ratifier la baroque loi du nombre, qui se base
+sur de fabuleuses additions o sont ensemble compts les roses et les
+orties, les rats et les zbres. La pense s'individualise diffremment;
+il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou
+mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne rflchit qu'une manire
+d'tre et non l'tre en soi. L'tre en soi est inviolable, mais il
+faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est
+inviolable.
+
+Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule
+des plerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la
+salutation de Thodose; il a besoin de la vaine flche de Thodoric.
+
+Sans la pense qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le
+dsert.
+
+Fvrier 1894.
+
+
+ III
+
+ LE PRINCIPE DE LA CHARIT
+
+
+Le principe d'un acte, ou sa cause gnratrice et matresse, importe
+plus que l'acte lui-mme, car c'est par son principe que l'acte acquiert
+son degr de valeur esthtique, c'est--dire morale. Rduit au mcanisme
+physique, l'acte est indiffrent: c'est l'extriorisation d'une force et
+rien de plus. Que l'effort des muscles se rsolve en un sauvetage ou en
+un meurtre, les deux actes sont les mmes, et pour les diffrencier il
+faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut tre
+commun, avidit, vanit, obissance, courage:--et un meurtre apparatra
+vtu de toute la sanglante beaut du dsintressement, et un sauvetage
+sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la rcompense.
+Que, les principes dtermins, le chtiment intervienne et efface le
+crime; que la rcompense, aussi srement, efface l'oeuvre qui la motiva,
+et l'on retrouve l'tat d'indiffrence qui est l'tat normal de
+l'acte et qui sera l'tat mme de l'Activit le jour o tous les actes
+possibles auront t accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument
+juger, ce qui est un jeu dfendu, mais bien humain, juger non les actes
+qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut tre chaque
+instant dvie par des causes secondaires ou postrieures, mais les
+pr-actes les actes en puissance, les actes au moment mme o ils vont
+tre dtermins par le principe initial; il faut juger le principe mme
+et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut confrer
+ un acte la qualit d'acte de charit, en opposition avec la foule des
+actions ainsi qualifies d'ordinaire, mais indment.
+
+ I
+
+La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de
+vrifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence mme
+quotidienne, est aussi un acte de charit puisqu'elle est un change
+perptuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme
+et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions
+communment appeles charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et
+souvent de vanit,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de
+capter l'attention et la sensibilit des mes. Ces actions n'ont que
+le mrite d'tre conscientes; elles le sont jusqu' l'ostentation et
+jusqu'au mensonge, car elles arrivent faire croire qu'elles ont seules
+droit au nom d'actes de charit, alors que leur principe les range parmi
+les plus ordinaires gestes du commerce.
+
+Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux,
+vente, achat, change: gagner le ciel, gagner l'estime gnrale, gagner
+sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie;
+se dfaire d'un remords; change d'une monnaie contre une bndiction;
+achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problmatique,
+d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obissent au principe
+du gain, attnu et l par le principe du plaisir. Ce dernier
+principe est seul en cause quand la charit, acte d'amour ou acte de
+piti, prend un caractre noblement goste et conforme la destine
+de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans
+l'exercice des sentiments qui lui font prouver fortement la joie de la
+supriorit personnelle. Par les actes d'amour et de piti qui souvent
+se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle o elles
+haussent dlicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir
+et mme de devenir unique; crateurs d'allgresses vraiment divines, ces
+actes ont les mmes effets que la douleur: ils diffrencient puissamment
+celui qui les accomplit avec puret; ils le dressent sur la colonne du
+Stylite d'o les cailloux du dsert ne sont que des grains de sable,
+d'o le sable se ride et rit avec des fracheurs d'eau. Mais l
+encore, et puisque l'exprience d'un tel rsultat peut s'acqurir,
+le dsintressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est
+pas toujours ni tout fait absente et, quoique rien de social ou de
+pratique ne souille de tels actes (ils peuvent tre, cela est toujours
+sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous
+faut chercher le principe de la charit parfaite.
+
+Le principe de la charit est le don gratuit, pur et simple, sans dsir,
+sans esprance, sans but. La nature et l'humanit la plus voisine de la
+nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir
+inconscients: la charit de la fleur, la charit du chtaignier, la
+charit du boeuf, la charit du chien,--la charit du gnie, la charit
+de la beaut,--la charit de la mer, la charit du soleil,--la charit
+de Dieu (dont l'tre est indtermin) qui maintient, selon les lois,
+la succession des phnomnes et l'activit de l'intelligence;--mais
+la vritable charit est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa
+propre personnalit et d'aprs les rgles de sa logique intrieure et
+individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour
+fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sve du lys, il n'est ni le
+lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus
+forte d'autres intelligences, ni ne vole la grce d'autres mes; herbe
+ou mtal ou crature vivante, il n'offre la frairie des tres et
+des choses que l'opulence naturelle d'un gnreux gosme, conforme au
+rythme, adquat aux gestes divins.
+
+La plus grande charit est donc de vivre et de consentir tre dans la
+prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rle aux relations
+qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il
+ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa
+couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la
+succession de ses phnomnes et l'activit de son intelligence: en cela,
+l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il
+atteint le sommet suprme de la charit, qui est l'amour de soi-mme en
+quoi est impliqu le don de soi-mme.
+
+Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement
+le plus simple on identifie, l'infini, l'amour et l'gosme, le moi et
+le non-moi, dans la conscience de se sentir indtermin: l'gosme pense
+l'amour, et, pens l'amour, se vivifie et s'pand en ondes sur le monde.
+Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres,
+s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un
+mouvement sr extend, partir du point de chute, jusqu' une limite
+inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes
+de la charit commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie
+par une grenouille.
+
+ II
+
+Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses
+mouvements la charit la plus haute, mais cette vrit ne sera pas
+plus amplement dmontre, car les choses ayant deux faces et les mots
+leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus
+conformes la dfinition des lexiques et que l'on revienne, pour ne
+pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes crbrales,
+l'analyse des actes pratiqus et monopoliss par des coeurs utiles.
+
+L'ide que la charit doit tre utile est presque nouvelle; elle date
+sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde
+faire honneur de cette invention curieuse au clbre philanthrope,
+au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charit n'tait qu'un
+rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractre goste et
+digne de prodigalit; elle tait vraiment, le plus souvent, un don sans
+conditions, sans but que d'tre un don; elle tait un sacrifice; elle
+avait la grce et la puret de l'oubli: elle ne suivait pas son argent
+des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu' produire, presque en justice, le
+reu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanit
+ou de peur. Le carnet souche de l'aumnire est devenu un bouclier
+contre les jets de boue, et quand il est prim on en fait de la pte
+papier d'affiches. La charit est devenue une des formes de la rclame:
+savoir piper l'argent misricordieux et le rpartir entre les plus
+adroits hurleurs est un talent apprci chez les journalistes, qui
+envient un mtier si gnreusement productif et chez les petits
+bourgeois qui ont le respect de la comptabilit, de l'ordre, de
+l'conomie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais l'indigent
+certifi par un numro d'agenda.
+
+Mais qu'elle serve, sycophante, les intrts d'un audacieux philanthrope
+ou qu'elle soit l'assurance contre la grle signe par un trembleur
+innocent, la charit perd galement tous ses caractres essentiels: en
+d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
+singulirement la diminuer en beaut que de la faire descendre au rang
+de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la
+civilisation. On a dit que l'aumne tait l'une des insultes du riche
+envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais
+le don gratuit. On achte, pour quelques argents, le silence et la
+sagesse du pauvre; mais l'aumne qui ne demanderait rien en change,
+l'aumne d'un verre d'eau-de-vie un ivrogne, serait-ce vraiment une
+insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste crature
+qui tend la main; la voil l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une
+charit mprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que
+savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le
+pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que tremp dans le
+sang amer de vos veines rompues. La charit qui limite et qui choisit
+est cruelle et drisoire; si l'on y mle la notion du devoir, elle
+s'ironise encore et s'aggrave, et se dshonorerait, si c'tait possible.
+
+Peut-on dshonorer la charit?
+
+Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscne mendiant, disait qu'il dshonorait
+la pauvret. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne
+dshonorent qu'eux-mmes; et la charit est-elle avilie par la
+danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir
+l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
+des units qu'ils signifient: levs au rang d'ides, ils ne peuvent
+tre amoindris par la trahison d'un fait.
+
+Qui peut dshonorer la joie?
+
+Mais la charit est une joie laquelle, comme toutes les joies, il
+faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme
+pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connatra que
+la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
+d'une oeuvre secrte.
+
+Fvrier 1896.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA DESTINE DES LANGUES
+
+
+On a publi nagure dans une revue de vulgarisation[85] un article orn
+de ce titre brillant: La Guerre des langues. Malheureusement,
+quoique muni d'une rudition toute frache et assur des plus rcentes
+statistiques, l'auteur, qui est un tranger, n'a pu profrer les
+conclusions qui se seraient tout naturellement imposes un crivain
+franais. Il voit la question par le ct extrieur: il est plein de
+sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui
+adore jusqu'aux dfauts de sa passion et qui veut que l'tre unique
+triomphe tout entier, mme contre tout droit, toute justice et sagesse.
+Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et
+que mme un pote partagerait, puisque la littrature se vend:--comme
+
+[Note 85: On a supprim le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
+dans la premire version de cette fantaisie. Peut-tre gagnera-t-elle
+tre dpouille de tout caractre polmique.]
+
+les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une
+revue franaise le pourrait tre, si son exode avait fourch, d'un
+recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la
+simplification de notre orthographe et, en vrit oui! de notre syntaxe,
+ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, voqu aussitt, d'un
+clbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un
+jsuite prnietzschen, la plus haute parole chappe l'instinct de
+puissance, doit tre rappel avant toute discussion. Sa clart dispense
+de longs commentaires.
+
+Il est toujours amusant de voir un Tchque ou un Polonais offrir du
+fond de son coeur un Franais de Reims ou de Rouen des moyens dlicats
+d'amliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mre; on passe
+sur l'impudence et l'on rit: on aime rire sur les bords de la Seine et
+sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire un srieux judaque
+qu'aucune plaisanterie n'corche, et il nous faudrait peut-tre traiter
+srieusement d'un sujet qui semblait rserv jusqu'ici gayer la fin
+des vaines sances acadmiques.
+
+En voici l'expos, repris son commencement:
+
+Jadis, assure-t-on, le franais tait la langue parle par le plus grand
+nombre d'hommes. Ce jadis est imprcis. Je vois bien, d'aprs les petits
+bonshommes gradus comme des fioles d'officine (dont le dmonstrateur
+claire libralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois
+bien, dis-je, que le franais est aujourd'hui serr d'assez prs par le
+japonais et que, bien au-dessus de la franaise, la fiole russe dresse
+sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmtiques qu'il y a
+entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des
+langues humaines, c'est--dire de pense, d'art, de posie, et non pas
+de sucre, de poivre ou de caf. Songez qu'il y a presque deux fois plus
+de moulins parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonns
+moudre du franais! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois:
+il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de
+dpouiller les chiffres de toute la ralit qu'ils contiennent. Un
+gale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est isralite,
+devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bdouins a impos sa religion
+au monde entier. Le grec classique n'a jamais t parl la fois par un
+peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.
+
+Mais le grec serait mort et sa littrature aurait pri sans la puissance
+byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
+occidentale. La destine d'une langue est dtermine par deux causes,
+l'une intime et l'autre d'action extrieure, l'une toute littraire et
+l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle
+peut anantir la premire; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la
+contrarier, elle peut acqurir une puissance indestructible. L'avenir
+sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre
+raison ne doit pas nous intresser fortement. Cependant il est vident
+que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de
+l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il
+est probable que le russe soit le latin des prochains sicles. Le rle
+de la France, avilie par des gouvernements indignes, tant dsormais
+purement littraire ( moins d'un improbable rveil), la question qui
+peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, ct de la langue du
+vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles esprer de vivre
+littrairement?
+
+C'est--dire l'tat de langues mortes, de langues de parade ou de
+cnacles. Car la vie et l'unit d'une langue sont intimement lies
+la vie et l'unit politiques d'un peuple. L'histoire de la langue
+franaise l'a montr clairement, quoique rebours, et l'volution de
+l'espagnol dans l'Amrique du Sud sera prochainement un argument pour
+cette thse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les tats de l'Europe
+vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner
+rapidement en une quantit de dialectes dont la diffrenciation sera
+croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple,
+qui sont encore vivants et fort nombreux, n'tant plus domins par
+un parler commun qui les rgisse et les coordonne, deviendront de
+vritables petites langues particulires aussi diffrentes entre elles
+que le wallon et le provenal, le picard et le portugais. Les Franais
+de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de
+Rennes. Il y aura des annes et peut-tre des sicles de grand trouble,
+une anarchie linguistique analogue la grande anarchie qui suivit la
+destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur
+fin, sont ingnieux tourner les obstacles que la nature leur impose.
+Ayant besoin d'une langue d'change, ils accepteront sans aucun doute
+celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans
+l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bnvoles.
+Mais si l'on rflchit que les fonctions publiques, l'influence et la
+richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
+langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives
+du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire
+absolument conformes ce que l'on doit entendre de la nature humaine,
+toujours incline du ct du bonheur sensible.
+
+Cependant les Barbares n'imposrent pas leurs langues au monde romain;
+le latin, que les Vandales avaient respect en Afrique, ne cda que
+beaucoup plus tard l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte,
+dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence,
+soit du caractre du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait rsist aux
+Vandales ne put-il rsister aux Arabes? Sans doute parce que, malgr que
+leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce
+et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis
+et amuss par une civilisation dont tous les lments n'taient pas
+trangers leur mentalit. Mais aucun contact ni de sentiment ni
+d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les
+vainqueurs exercrent tous leurs droits et mme celui du massacre.
+
+Le caractre orgueilleux des Romains avait eu le mme rsultat que
+la stupidit des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Franais
+d'aujourd'hui, ils ne voulurent considrer comme un outil respectable la
+langue des vaincus; les soldats de Csar ne songrent pas plus parler
+gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulire, Cortez
+avait trouv un interprte au seuil de l'empire mystrieux qu'il allait
+dompter en quelques semaines; Csar en trouva autant qu'il y avait de
+dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les dfenses de la
+nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe
+rencontrera, non des dialectes sans intensit, mais les langues robustes
+et rsistantes, appuyes sur des littratures anciennes, respectes,
+vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui,
+en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la
+langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprmes,
+les littratures seront encore une force; quand les armes auront t
+ananties, au-dessus des mles gorgs les femmes se dresseront pleines
+d'imprcations et de gmissements o la langue des vaincus affirmera sa
+volont de vivre, mme pour la souffrance et pour le dsespoir, et les
+enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant
+que les larmes, autant que les sanglots, pleur leurs pres. Mais la
+vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte
+que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe priront toutes,
+malgr ce qu'elles contiennent de beaut et d'humanit; elles priront
+toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles
+doivent chapper la mort intgrale et vivre, un peu, comme vivent
+encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou
+l'ancien franais,--lesquelles?
+
+Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple
+russe, il faut d'abord liminer toutes les autres langues slaves, qui
+seront les premires dtruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possde
+une littrature qui puisse ou retarder ou mme faire regretter beaucoup
+leur disparition; on peut ds maintenant les considrer comme des
+phnomnes passagers, et avec un peu d'application dterminer, un
+sicle prs, tout cataclysme cart, la date de l'extinction totale.
+Ceci admis, on appliquera le mme raisonnement aux parlers scandinaves
+dont la vie, rnove par tel crivain de gnie, n'en est pas moins
+factice et prcaire. Mme si l'Europe devait, au lieu de la conqute,
+subir, chtiment bien plus pouvantable, la paix mlancolique que lui
+prdisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir
+dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwgien.
+Ces dialectes rservs un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
+mmes un embarras et un pige, et, plus encore, un tombeau.
+
+Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destine, ni le
+portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore,
+voluer, l'une en Afrique, l'autre au Brsil, o, malgr de singulires
+modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour
+faire douter de leur disparition relle. Quoique plus vigoureux, mais
+aussi dnu de force expansive, l'espagnol subirait le mme sort et son
+histoire se continuerait outre-mer, travers les immensits de plus de
+la moiti d'un continent immense.
+
+L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqu l'Allemagne, dj enserre
+par une conqute presque circulaire, y trouve une srieuse rsistance
+linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littrature presque
+toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et
+les derniers sicles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravag mais
+non renouvel un monde, trop dcadent et dj ruin, y ont t presque
+infconds. La folie des analyses et des expriences socialistes ont
+abruti dfinitivement le peuple allemand en dveloppant sa double
+tendance la rverie sentimentale et la jouissance matrielle. Ses
+dernires activits mentales ignorent, plus encore qu'au vingtime
+sicle, les joies aristocratiques de la cration; il est devenu tout
+entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile.
+C'est sans rpugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur;
+il emploiera cette besogne, dont il sentira vivement l'utilit
+hdmonique, les derniers restes de son nergie et son attention depuis
+longtemps discipline. Sa littrature obscure, lourde et sans clat
+n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel ocan
+barbare. Les sentimentalits rcalcitrantes trouveront dans la musique
+un refuge suprme.
+
+Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et
+l'Italie. Une le est une proie difficile atteindre, mais ds qu'elle
+est touche, c'est une proie paralyse. Un tat insulaire n'a jamais
+d'arme, quelle que soit sa volont de se crer cet organe de dfense;
+au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse
+d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timors que chez
+n'importe quelle nation continentale. Tout tranger y tomberait comme
+un Martien et n'y ferait pas rgner un moindre dsarroi ni une moindre
+terreur[86]. La conqute linguistique des grandes les est plus facile
+encore que leur conqute militaire; il n'y faut que de la persvrance.
+L'enttement s'amollit bientt, pntr par le doux esprit de lucre,
+par les saines ides d'utilit; l'instinct commercial touffe l'instinct
+national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
+la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.
+
+[Note 86: Rcemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
+fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pcheurs
+cossais s'enfuirent pouvants, croyant une invasion des Boers! Que
+doit donc tre le terrien anglais?]
+
+L'Angleterre, qui a une littrature, n'a pas ou n'a plus de langue
+littraire. Tels Anglais qu'on nous apprend vnrer comme de grands
+crivains ignorent jusqu' l'art lmentaire de la phrase et du rythme;
+ils crivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et
+comme ils pensent, en oubliant une partie des ides. Quand ils croient
+composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs penses la bataille,
+comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isols.
+On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enleve la
+broderie admirable des images il ne reste de _Romo et Juliette_ qu'un
+conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une
+langue littraire, et plus forte que la pense mme dont elle est
+l'expression. Moment unique: les potes anglais ne sont presque jamais
+des artistes, et c'est l'inverse en Italie, o l'art verbal recouvre si
+peu de vraie posie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou
+d'un Carlyle soit gote par un peuple glorieux de sa force et ardent
+la vie. Ce n'est pas l de la littrature de vainqueur. Le passage de la
+langue anglaise de l'tat vivant l'tat classique ne pourra donc tre
+dtermin que par le respect dont mme des barbares auront appris
+entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de
+son oeuvre est dclar sacr, des centaines de noms et de livres
+anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du gnie sauveur; mais ce
+triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionn, Shakespeare,
+dans les derniers sicles de l'Europe, aura t fort nglig par une
+Angleterre de plus en plus mthodiste et commerciale. La mort de
+Ruskin a clos une re d'activit esthtique ou du moins de tentatives
+intressantes pour l'impossible fusion des ides de beaut et de vie
+humaine. Aprs la disparition du prophte de la lumire, l'Angleterre
+est revenue avec dlices ses joies sombres et closes. La peinture
+claire et les toffes transparentes sont incompatibles avec la ncessit
+de la houille; l o il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer
+des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des
+choses fortes, de boire en coutant la pluie battre les vitres. Quelques
+distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les
+revers militaires et des difficults sociales ont encore durci le
+caractre de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enferms
+dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-mme
+pour oublier les blessures qu'elle a reues de l'tranger et c'est la
+religion qui a bnfici de cette longue crise d'orgueil. Oubli dans le
+reste de l'ancienne Europe ou retourn parmi les peuples latins
+l'tat de superstition paenne, le christianisme est encore vivant
+en Angleterre au jour mme de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se
+liqufier en une rsignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que
+Dieu l'a voulu, et pour tre jusqu'au bout le nouvel Isral, il faut que
+l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces ides
+ont inspir toute une vaste et basse littrature. Depuis deux ou trois
+sicles, les femmes seules crivent, la baisse des salaires dans les
+travaux intellectuels ayant la fin cart les hommes d'une profession
+dprcie. Elles cultivent le seul genre littraire auquel de tout temps
+elles aient t propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles
+sont sans concurrents ou plutt sans matres, est toujours le mme et
+toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrari par
+l'tat de pch d'un des amoureux (l'homme, la femme tant le lys parmi
+les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine
+a besoin de copie) permet la dlicieuse ralisation. Aucune jeune fille
+de dix-huit ans, aucun homme dpassant la trentaine, aucun personnage
+mari, ni mle ni femelle, hormis de vnrables parents, ne figurent
+jamais dans ces histoires dvotes, sinon tout au fond du tableau. De
+mme que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur
+crise nubile; ils ne meurent pas immdiatement sans doute, comme les
+coloptres, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
+Entre le vingt-deuxime sicle et l'envahissement de l'Angleterre, une
+seule romancire osa une timide allusion au mcanisme de l'amour; elle
+dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul crivain anglais dont le nom,
+pendant cette longue priode, fut connu sur le continent.
+
+[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette anne mme,
+les juges anglais poursuivent comme _obscnes_ les livres de libre
+philosophie scientifique dits par l'_University Press_: la _Pathologie
+des motions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idal_,
+le _Rythme des pulsations_, _Responsabilit de dterminisme_. Ce dernier
+ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fr. Ce sont des livres
+que le clricalisme protestant envoie maintenant au bcher de Servet.
+L'Angleterre est manifestement la veille d'un renouveau de fanatisme.]
+
+(Ici on pourrait supposer que la dcadence de l'Europe du Nord avait t
+singulirement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du
+seigle tait descendue Christiana; celle du froment Newcastle et
+Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crime.
+Les lignes isothermes ayant flchi sur l'ouest et le centre de l'Europe,
+par suite d'une dviation du grand courant quatorial, la temprature
+de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc
+recul vers le sud, Rome tait redevenue la vraie capitale du monde, et
+la Mditerrane avait retrouv sa primitive splendeur. Un nouvel empire
+s'tendait, limit au nord par le Danube, de Vienne Palerme et de
+Gnes Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis ocan entre
+deux mondes, arrte longtemps les Slaves, malgr les complicits qui
+travaillaient pour eux l'intrieur du cercle.... Et on imaginerait
+toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.)
+
+L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothse) une rsistance
+imprvue. Sa dfense, c'est l'blouissement. Devant ce spectacle d'une
+vie extrieure rgie par la recherche de la volupt, l'envahisseur
+s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armes fondent; Capoue renat
+dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au
+sourire milanais la rudesse d'une langue mal leve? Si une des langues
+de l'Europe doit survivre la conqute de l'Europe, ce sera l'italien,
+la moins souille, la plus souple, la plus frache et, en mme temps, la
+plus goste et la plus fire des soeurs romanes. La paresse du peuple
+italien, sa dlicieuse ignorance lui ont forg son insu une force
+linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accept aucun mot
+tranger sans le dpouiller d'abord de son harnais d'origine: cette
+dlicatesse a donn au peuple l'illusion que toutes les nouveauts
+verbales sont des filles lgitimes du gnie italien, et la conviction
+de parler une langue pure lui a inspir un grand ddain pour tous les
+autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent
+pas de sa flte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui,
+en ces sicles loigns, a gard son prestige sacr. La connaissance
+d'une des deux langues mne l'autre avec facilit, et comme elles
+volurent sur le mme sol, on les trouve historiquement enlaces ds
+qu'on ventre une colline, ds qu'on remue les ruines d'une glise ou
+d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien
+porterait aux hommes futurs la connaissance o le souvenir des
+civilisations modernes. Devoir peut-tre un peu lourd pour une langue
+qui s'est perfectionne dans la bouche du peuple plutt que dans le
+cerveau des crivains. La littrature italienne des derniers sicles
+est lumineuse et lgre, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et
+c'est peut-tre ce qui la sauvera. Les sensibilits du Nord viendront
+se rchauffer en ce ruisselet tide et parfum; les hommes, las des
+philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.
+
+En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui cre et recre
+sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes manier cet instrument
+dlicat et terrible sont en trs petit nombre. Ds que les crivains
+sont lgion, ds que la culture littraire s'pand sur la nation
+entire, substituant la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
+de l'action volontaire et prmdite, il se produit une dviation
+esthtique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation
+est un gteau et que les parts sont d'autant plus petites que les
+convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se dmontrer: mais
+la notion deviendra vidente. Comme tout se tient, si la houille venait
+ manquer, la production littraire baisserait de moiti. Les aphorismes
+de Malthus sont applicables au gnie. Parce que des millions d'imbciles
+veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-tre un jour de la
+rame de papier ncessaire pour faire connatre un nouveau _Zarathoustra_
+aux mille cerveaux d'lite qui seuls le pourraient comprendre. On crira
+l-dessus des choses trs belles et trs inutiles quand les Barbares
+auront incendi Paris.
+
+A ce moment-l il n'y aura plus gure de littrature franaise que celle
+des sicle anciens, et la langue, dforme par les trangers auxquels on
+l'aura livre, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchsss
+chacun dans une orthographe superstitieuse. Dj pour bien parler
+franais la mode des bureaux de rdaction et des cercles sportifs,
+il faut connatre la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six
+langues trangres; la veille de l'invasion, la langue franaise sera
+un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni mme les Franais,
+qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques
+potes, ils useront du latin ou de telle vieille forme sculaire: on
+crira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littrature, enfin
+socialise, se composera de romans historiques o la civilisation
+d'aujourd'hui sera reprsente sous les couleurs que nous attribuons
+maintenant l'homme lacustre; avec cela, quelques traits de science
+lmentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La
+contradiction tant impossible, toute puissance appartenant l'tat,
+seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'tat; mais personne
+n'aura l'inutile courage d'crire, sinon les scribes officiels appoints
+pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas l'admirable
+organisation franaise de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
+l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante
+dans le reste de l'Europe. Mais j'espre qu'il se rvoltera, afin que
+tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].
+
+[Note 88: M. Robert Waldmller (Duboc), en visitant Victor Hugo
+Guernesey, recueillit son opinion sur la future langue europenne.
+Voici l'anecdote rsume par _le Temps_ (7 fvrier), d'aprs le
+_Litterarische Echo_ de Berlin:
+
+En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut
+peut-tre un obscur mouvement d'atavisme franais qui le poussa rendre
+visite, en passant la Manche, au plus grand des potes franais vivant.
+Il dbarqua donc Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Ds le
+jardin, il eut de Victor Hugo une premire vision laquelle, certes, il
+ne s'attendait gure. Hugo, ce qu'il raconte, tait sur la toit plat
+de sa maison, vtu de sa seule dignit, et se livrait des mouvements
+gymnastiques aprs avoir pris une douche froide.
+
+Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reu avec une grande
+affabilit. La conversation s'engagea et tomba, comme il tait naturel
+entre Franais et Allemand et cette poque, sur les rapports des
+peuples entre eux. M. Waldmller-Duboc demanda Victor Hugo s'il tait
+jamais all en Allemagne. Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du
+Rhin, que je considre comme franais, bien que, ajouta-t-il, pour moi
+il n'y ait pas de frontires.
+
+Et l dessus Victor Hugo mit justement la mme pense que Nietzsche
+devait dvelopper plus tard: Un jour viendra o l'Europe ne connatra
+que des Europens, et non plus des Franais, des Allemands, des Russes.
+Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de diffrence
+(Waldmller reproduit cette boutade en franais.) Alors le ple-mle des
+langues prendra fin: une seule suffira.
+
+--Laquelle?
+
+--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
+l'allemand, le franais. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour
+les mridionaux; l'italien paratrait aux Allemands avoir trop de
+mollesse: reste le franais, la langue o se fondent l'nergie et la
+douceur.
+
+Et Hugo continua, poursuivant son ide:
+
+--Si Byron n'avait parl qu'anglais il n'aurait rencontr partout que
+des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui
+connat cette langue absurbe?
+
+--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre
+le franais?
+
+--Qui sait! Peut-tre ds le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
+Alors, en un clin d'oeil nous aurons la Rpublique.
+
+--Et puis!
+
+--Les rpublicains franais tendront la main aux Allemands. Ceux-ci
+chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimes,
+etc.]
+
+
+
+La France prira ainsi ou de toute autre faon, mais elle prira, et
+tout prira. Cependant, cette part faite au prophte pessimiste qui
+vaticine en tous les hommes dsabuss d'aujourd'hui, il n'est pas
+inutile de se livrer quelques rflexions d'un autre ordre, moins
+amres et plus vrifiables.
+
+Si l'influence linguistique de la France a diminu, surtout depuis
+trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute
+politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort;
+dans cette force, la littrature est un appoint, elle n'est que cela. Le
+patronage littraire de la France s'tend encore aujourd'hui sur la plus
+grande partie du monde civilis; il est plus vaste qu'au dernier sicle;
+s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprmatie
+militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui
+a le plus gagn, peut-tre, au trait de Francfort. Il n'a tenu qu'au
+gnie littraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il
+s'est obstin se taire ou parce qu'il n'a parl qu'avec timidit que
+les lettres franaises ont maintenu et peut-tre tendu leur vieille
+domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontires, la vraie
+littrature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre,
+n'existerait peut-tre plus. Qu'il le veuille ou non, un crivain
+franais a trois clientles dont voici l'importance dcroissante:
+Paris, l'tranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence
+littraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la
+politique et par le commerce. Les livres franais sont lus par des
+hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi
+qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques.
+D'autre part les Franais de France ne lisent qu'en eux-mmes; ce livre
+unique et quelques fausses nouvelles, voil tout l'aliment que se permet
+leur gnie goste et national.
+
+Pour propager la littrature franaise l'tranger, il suffit que nous
+crivions de bons livres dans une langue la fois traditionnelle et
+renouvele par les conseils d'une sensibilit originale; propager
+la langue franaise, en tant que langue de commerce et d'usage, il
+suffirait peut-tre, l'heure actuelle d'une politique ferme, et au
+besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas
+un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles
+hommes d'tat, les contre-matres d'usine, qui ont usurp en France le
+rle de pasteurs de peuples.
+
+Et ce ne sont pas les efforts gnreux de l'Alliance franaise qui
+pourront suppler notre atonie politique, et encore moins tels petits
+remdes de bonne femme srieusement prconiss par des journalistes:
+nommer des correspondants trangers de l'Acadmie franaise, instituer
+un Prix de Paris pour les tudiants trangers! L'inutilit de ces
+mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une
+maison de commerce qui donnerait des primes ses clients; ni elle
+n'est une dame qui doive condescendre rendre moins pre l'accs de ses
+faveurs.
+
+S'il faut simplifier et l notre orthographe, ou dsencombrer de trop
+puriles rgles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthtiques,
+c'est--dire d'une utilit hautaine. Nous terons des baleines au
+corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
+non afin de favoriser les mains grossires.
+
+La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de
+vouloir accommoder au got des sauvages comme une fabrication de
+cotonnade. Il ne parat pas d'ailleurs qu'il y ait, malgr la logique,
+le moindre rapport vrai entre la difficult du franais et sa prsente
+inertie d'expansion[89]. Le franais est-il plus difficile aujourd'hui
+qu'il y a un sicle? Loin de l ; il l'est beaucoup moins par l'abondance
+des excellentes mthodes rpandues dans le public, par l'abondance aussi
+des livres bon march. L'orthographe est la mme, mais plus rgulire;
+la syntaxe est la mme, mais plus souple. D'ailleurs, ct de
+l'orthographe anglaise, ce rsum de toutes les incohrences, toutes les
+orthographes, mme la franaise, apparaissent cristallines.
+
+[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
+la Guerre des langues a lu dans les journaux qu'une cole commerciale
+de Rotterdam a ray de son programme le cours de franais; il transforme
+cette cole unique en certains tablissements pdagogiques... et
+pousse une hargneuse allusion l'Affaire... La langue franaise est
+fort rpandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question
+difficile rsoudre, mais il est manifestement absurde d'crire: Les
+Hollandais s'loignent de plus en plus de notre langue et de notre
+littrature. Pour permettre d'apprcier la question,--et la bonne
+foi du pamphltaire, nous donnons en appendice, une _pice
+justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent
+que le franais va disparatre Jersey. Or, il y a vingt ans la
+connaissance de l'anglais tait absolument indispensable Jersey;
+aujourd'hui le franais suffit. Je me suis fait rapporter l'an pass la
+collection des carres et prospectus distribus aux trangers, et
+tous sont en franais. J'ai t surpris. Mais l'Angleterre est un si
+prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vrifier la moindre
+information avant d'en faire tat.]
+
+Mais je ne professe pas tout fait les ides communes sur les obstacles
+qu'apport en une langue la complication de son orthographe. Les mots
+dont l'pellation est la plus anormale sont prcisment ceux qui
+se gravent avec le plus de nettet dans la mmoire. Personnellement
+j'aurais moins d'hsitation sur l'orthographe anglaise que sur
+l'italienne, et pourtant autant l'une est dmente, autant l'autre est
+raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brme_ ou
+que _viz_ se lit _nameley_: N'exagrons pas cependant l'attrait de ces
+chinoiseries. Il en est un peu de la facilit de l'anglais comme de la
+supriorit des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura
+de bonnes jambes. Une langue trs utile est beaucoup plus facile
+apprendre qu'une langue de luxe. La difficult, la vrit, la beaut,
+autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits
+graphiques amusants que l'auteur a fait graver la fin de son article
+pour conqurir l'aveu immdiat de sa clientle. Six chelles de hauteur
+arbitrairement gradue affirment aux plus obtus (et au besoin ceux qui
+ne sauraient pas lire) que, trois chelons gravis, on peut se dlecter
+lire les pomes de M. Swinburne, tandis qu'il faut dlaisser le dixime
+pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
+suivantes). Mais je crois qu'il y a l une raison de perspective et que,
+vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout fait
+la mme que si on contemple ces symboliques chelles d'Amsterdam ou de
+Hambourg.
+
+C'est par ces moyens qu'un commerant tabli en France travaille
+l'extension de la langue franaise. Ils doivent lui sembler bons,
+puisqu'il est intress dans cette question qu'un crivain aurait
+traite avec plus de dsintressement ou un savant avec plus de
+comptence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation relle de
+notre langue l'tranger les renseignements prcis et valables que ne
+m'a pas donns une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il
+faudrait s'adresser ces voyageurs ou ces touristes qui parcourent
+sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls
+savent la vrit sur le pouvoir d'change de la langue franaise, sur la
+valeur montaire d'un mot franais Batavia, Buenos-Ayres, au Caire
+ou San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la
+revue, du journal, l'diteur et le commissionnaire seraient consults,
+et il faudrait les croire, car la littrature, par dernier privilge,
+chappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et
+on saurait quelque chose.
+
+Il vaut peut-tre mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous,
+crivains orgueilleux, dire notre vaine pense sans nous demander si
+elle retentira trs loin ou si elle mourra nos pieds.
+
+Janvier 1900.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+PICE JUSTIFICATIVE
+
+
+LA LANGUE FRANAISE EN HOLLANDE
+
+Dj, plusieurs reprises, nous avons indiqu la place considrable
+que la langue franaise a conquise et conserve aux Pays-Bas. Les
+considrations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette
+situation privilgie--cration de nombreuses glises wallonnes et
+d'coles franaises--ont forcment perdu, par suite des circonstances,
+beaucoup de leur valeur. Cependant, le franais garde son prestige et,
+si la connaissance de notre idiome n'est plus considre comme la plus
+utile, l'tude du franais reste toujours la plus attrayante et la plus
+ncessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes
+cultivs.
+
+Dans aucun pays tranger, l'Alliance franaise n'a trouv un terrain
+plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a cr des
+associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province
+des sections vivantes. Tout rcemment encore, une section s'est fonde
+Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume.
+
+Cette anne le choix des confrenciers a t particulirement heureux.
+Mme Thnard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment
+la Haye et Amsterdam, un succs trs vif et trs mrit. En gnral,
+les soires dramatiques, qui offrent plus de varit et une note plus
+gaie que la confrence ordinaire, sont surtout gotes du public.
+Par temprament ce dernier est plutt froid, mais chaque fois que des
+artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde se
+rompre et la soire finit par une ovation.
+
+On continue lire de prfrence les ouvrages franais. Nos crivains,
+les romanciers spcialement, se sont cr dans ce pays une excellente
+clientle. Le dernier roman qui a fait sensation Paris ne tarde pas
+faire son apparition la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
+chaque ville, des socits de lecture fournissent leurs membres,
+prix fort modrs, une foule de revues franaises trs demandes.
+
+En ralit, le franais ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on
+avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal
+de Rotterdam rsolut, il y a quelques annes, de supprimer l'tude du
+franais dans les nouvelles coles de la ville. Cette dcision fit grand
+bruit. Or, d'aprs nos renseignements puiss la meilleure source,
+toute l'affaire se rduit ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
+essai et il a supprim le franais dans une seule cole publique. Cette
+dernire n'est frquente que par des enfants de la petite bourgeoisie.
+Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus
+utile leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes
+les autres coles le franais reste inscrit au programme comme branche
+obligatoire.
+
+Mme dans certains tablissements libres, on consacre beaucoup de temps
+et de soins l'tude de la langue franaise. Ainsi, l'institut de M.
+Esmeijer, Rotterdam, on rserve dans certaines classes jusqu' sept
+heures par semaine l'enseignement du franais. Et les rsultats sont
+positivement remarquables.
+
+C'est M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux
+Pays-Bas, pour l'tude des langues vivantes, la mthode directe ou
+intuitive, qui consiste parler l'enfant et le faire parler ds le
+dbut. Le matre charg d'enseigner le franais proscrit dans ses leons
+l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqu une vive
+opposition de la part des dfenseurs de la vieille mthode des
+traductions. Mais les progrs des lves sont si rapides, la supriorit
+de la nouvelle mthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu
+beaucoup d'imitateurs et que la cause parat gagne.
+
+Dans cet tablissement modle, les enfants commencent l'tude du
+franais ds l'ge de six ans, tandis que dans les autres coles on ne
+dbute qu' neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure
+par jour--ces petits garons comprennent dj fort bien et s'expriment
+avec une relle facilit. Dans les classes suprieures, les travaux des
+lves sont absolument remarquables. En narration franaise, beaucoup
+d'entre eux dpassent la moyenne des jeunes Franais aspirant au brevet
+lmentaire.
+
+
+Naturellement, le franais est aussi enseign avec soin dans les
+gymnases, dans les coles secondaires et dans les classes suprieures
+des coles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement
+libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache la connaissance
+de notre langue.
+
+(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.)
+
+
+
+ TABLE DES MATIRES
+
+
+ I.--Du Style ou de l'criture
+ II.--La Cration subconsciente
+ III.--La Dissociation des ides
+ IV.--Stphane Mallarm et l'ide de dcadence
+ V.--Le Paganisme ternel.
+ I.--_Une religion d'art_
+ II.--_Psychologie du Paganisme_
+ VI.--La Morale de l'Amour
+ VII.--Ironies et Paradoxes.
+ I.--_Conseils familiers un jeune crivain_
+ II.--_Dernire consquence de l'idalisme_
+ III.--_Le Principe de la Charit_
+ IV.--_La Destine des Langues_
+
+ Appendice. Pice justificative: La langue franaise en Hollande
+
+
+
+
+ _DU MME AUTEUR_
+
+
+ CRITIQUE
+
+ _Le latin mystique_ (tude sur la posie latine du moyen ge),
+ 3e dition, 1 vol. in-8e.
+
+ _L'Idalisme_, 1 vol. in-12 cu
+ _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les
+ crivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton),
+ 2 vol. gr. in-18.
+ _Esthtique de la Langue Franaise_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1.
+
+
+ ROMAN, THTRE, POMES
+
+ _Sixtine_, 2e dition, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Plerin du Silence_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
+ _Les chevaux de Diomde_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
+ _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Songe d'une Femme_, 2e dition, 1 vol. gr. in-1
+ _Lilith_, 2e dition, 1 vol. in-8 cu
+ _Histoires magiques_, 2e dition, 1 vol. in-12
+ _Proses moroses_, 2e dition, 1 vol. in-24
+ _Thodat_, 1 vol. in-12
+ _Les Saintes du Paradis_, petits pomes avec 29 bois
+ originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+The Project Gutenberg EBook of La culture des idées, by Remi de Gourmont
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La culture des idées
+
+Author: Remi de Gourmont
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<h3>REMY DE GOURMONT</h3><br>
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+<h1>La</h1>
+
+<h1>Culture des Idées</h1>
+
+<p class="mid"><b>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE&mdash;LA CRÉATION<br>
+SUBCONSCIENTE&mdash;LA DISSOCIATION DES IDÉES<br>
+STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE<br>
+LE PAGANISME ÉTERNEL&mdash;LA MORALE DE L'AMOUR<br>
+IRONIES ET PARADOXES</b></p>
+
+<h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3>
+
+<p class="mid"><b>PARIS</b><br>
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br>
+XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p>
+
+<h4>MCM</h4>
+<hr><br><br>
+
+
+<h2><b>LA CULTURE DES IDÉES</b></h2>
+
+
+
+
+
+
+
+<h3>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE</h3>
+
+<h3>I</h3>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="nul">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p> Et ideo confiteatur eorum stultitia,
+qui arte, scientiaque immnunes,
+de solo ingenio confidentes, ad
+summa summe canenda prorumpunt;
+a tanto prosuntuositate
+desistant, et si anseres naturali
+desidia sunt, nolint astripetam
+aquilam imitari.</p>
+
+<p><span class="sc">Dantis Alighieri</span>, <i>De vulgari eloquio</i>,
+II. 4.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Déprécier «l'écriture», c'est une précaution
+que prennent de temps à autre les écrivains
+nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
+leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est
+pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie
+femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir
+de l'amertume dans le dédain public d'un homme
+qui confesse l'ignorance première de son métier
+ou l'absence du don sans lequel l'exercice
+de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns
+de ces pauvres se glorifient de leur indigence;
+ils déclarent que leurs idées sont assez
+belles pour se passer de vêtement, que les images
+les plus neuves et les plus riches ne sont que
+des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée,
+que ce qui importe, après tout, c'est le fond
+et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose
+et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très
+longtemps, car ils possèdent une meute de clichés
+nombreuse et docile, mais pas méchante. Il
+faut plaindre les premiers et mépriser les seconds
+et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a
+deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.</p>
+
+<p>Deux littératures: c'est une manière de dire
+provisoire et de prudence, afin que la meute
+nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue
+du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas
+deux littératures et deux provinces, il faudrait
+égorger immédiatement presque tous les écrivains
+français; cela serait une besogne bien malpropre
+et de laquelle, pour ma part, je rougirais
+de me mêler. Laissons donc; la frontière est
+tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains
+qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent
+pas,&mdash;comme il y a les chanteurs aphones
+et les chanteurs qui ont de la voix.</p>
+
+<p>Il semble que le dédain du style soit une des
+conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant
+l'ère démocratique, il n'avait jamais été question
+que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent
+pas. Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le
+monde civilisé est unanime sur ce point: un
+écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient
+ainsi; les Romains aimaient tant le beau style
+qu'ils finirent par écrire très mal, voulant écrire
+trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au
+point de la considérer comme un des dons du
+Paraclet, <i>vox donus Spiritus</i>, et S. Hilaire de
+Poitiers, au chapitre treize de son <i>Traité des
+Psaumes</i>, n'hésite pas à dire que le mauvais style
+est un péché. Ce n'est donc pas du christianisme
+romain qu'a pu nous venir notre indulgence
+présente pour la littérature informe; mais comme
+le christianisme est nécessairement responsable
+de toutes les agressions modernes contre
+la beauté extérieure, on pourrait supposer que
+le goût du mauvais style est une de ces importations
+protestantes dont fut, au dix-huitième siècle,
+souillée la terre de France: le mépris du
+style et l'hypocrisie des moeurs sont des vices
+anglicans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette
+époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
+démarquent depuis vingt-cinq ans, <i>Histoire de la Restauration
+du Protestantisme en France au XVIIIe siècle</i> (1872).</p></blockquote>
+
+<p>Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal,
+c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit
+bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis que
+la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet
+pas que la philosophie soit une excuse de
+la grossièreté littéraire; on versifie les traités
+d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage
+et jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin
+de mettre où il n'en faut pas de l'art et du beau
+langage le conduisit à adopter un style moyen,
+propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à
+humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions,
+le dix-huitième siècle finit par écrire comme
+le peuple du monde le plus réfractaire à l'art:
+l'Angleterre et la France signèrent à ce moment
+une entente littéraire qui devait durer jusqu'à
+la venue de Chateaubriand et dont le <i>Génie du
+Christianisme</i> <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> fut la dénonciation solennelle.
+A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n'y a
+plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de
+savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe,
+mais selon les exemples d'une tradition invaincue,
+aussi vieille que le premier éveil du sens de
+la beauté dans l'intelligence humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses.
+Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du
+premier tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on
+trouve <i>René</i> et des tableaux statistiques, <i>Atala</i> et le catalogue
+des peintres grecs. C'est une histoire universelle de la civilisation
+et un plan de reconstruction sociale. En voici le titre complet:
+Génie du Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne
+par François-Auguste Chateaubriand.&mdash;A Paris, chez Migneret
+imprimeur, rue du Sépulcre, f.s.g., n° 28. An X, 1802.&mdash;5
+vol. in-8.</p></blockquote>
+
+<p>Mais la manière du dix-huitième siècle<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> répondait
+trop bien aux tendances naturelles d'une
+civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni
+Victor Hugo ne purent rompre la loi organique
+qui précipite le troupeau vers la plaine verte où
+il y a de l'herbe et où il n'y aura plus que de la
+poussière quand le troupeau aura passé. On jugea
+inutile bientôt de cultiver un paysage destiné
+aux dévastations populaires; il y eut une littérature
+sans style comme il y a des grandes routes
+sans herbe, sans ombre et sans fontaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours
+mettre à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire
+Buffon, qui fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un
+philosophe et un poète.</p></blockquote>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais
+mieux qu'on le mît à son ordre vocabulaire, entre
+la cordonnerie et la menuiserie, que tout
+seul à part des autres manifestations de l'activité
+des hommes. A part, il peut être nié, sous prétexte
+d'honneurs, et tellement éloigné de tout
+ce qui est vivant qu'il meure de son isolement;
+à son rang dans une des niches symboliques le
+long de la grande galerie, il suggère des idées
+d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui
+les vocations impromptues; il est sévère et décourageant.</p>
+
+<p>Le métier d'écrire est un métier; mais le
+style n'est pas une science. Le style est l'homme
+même et l'autre formule, de Hello, le style est
+inviolable, disent une seule chose: le style est
+aussi personnel que la couleur des yeux ou le
+son de la voix. On peut apprendre le métier
+d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style;
+on ne peut teindre son style comme on teint ses
+cheveux, mais il faut recommencer tous les matins
+et n'avoir pas de distractions. On apprend
+si peu à avoir un style qu'au cours de la vie
+souvent on désapprend; quand la force vitale
+est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui
+améliore d'autres dons, gâte parfois celui-là.</p>
+
+<p>Écrire, c'est très différent de peindre ou de
+modeler; écrire ou parler, c'est user d'une faculté
+nécessairement commune à tous les hommes,
+d'une faculté primordiale et inconsciente. On
+ne peut l'analyser sans faire toute l'anatomie de
+l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
+dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire
+sont de vaines esquisses. La question est si complexe
+qu'on ne sait par où l'aborder; elle a tant
+de pointes et c'est un tel buisson de ronces et
+d'épines qu'au lieu de s'y jeter on en fait le
+tour; et c'est prudent.</p>
+
+<p>Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de
+Goncourt, c'est exister, c'est se différencier.
+Avoir un style, c'est parler au milieu de la langue
+commune un dialecte particulier, unique et
+inimitable et cependant que cela soit à la fois le
+langage de tous et le langage d'un seul. Le style
+se constate; en étudier le mécanisme est inutile
+au point où l'inutile devient dangereux; ce que
+l'on peut recomposer avec les produits de la
+distillation d'un style ressemble au style comme
+une rose en papier parfumé ressemble à la rose.</p>
+
+<p>Quelle que soit l'importance fondamentale
+d'une oeuvre «écrite», la mise en oeuvre par le
+style accroît son importance. C'était l'opinion de
+Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent
+dans un ouvrage bien écrit, «tous les rapports
+dont le style est composé sent autant de vérités
+aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit
+humain que celles qui peuvent faire le fond
+du sujet». Et c'est aussi, malgré le dédain commun,
+l'opinion commune, puisque les livres de
+jadis qui vivent encore ne vivent que par le style.
+Si le contraire était possible, tel contemporain de
+Buffon, Boulanger, l'auteur de l'<i>Antiquité dévoilée</i>,
+ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
+avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire;
+et n'est-ce point parce qu'il manqua presque toujours
+de style que tel autre, comme Diderot, n'a
+jamais eu que des heures de réputation et que
+sitôt qu'on ne parle plus de lui, il est oublié?</p>
+
+<p>Cette prépondérance incontestée du style fait
+que l'invention des thèmes n'a pas un grand intérêt
+en littérature. Pour écrire un bon roman
+ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet
+si banal qu'il en soit nul ou en imaginer un
+si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer
+parti, <i>Roméo et Juliette</i> ou <i>Don Quichotte</i>. La
+plupart des tragédies de Shakespeare ne sont
+qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas
+de la première histoire venue. Shakespeare
+n'a inventé que ses vers et ses phrases: comme
+les images en étaient nouvelles, cette nouveauté
+a nécessairement conféré la vie aux personnages
+du drame. Si <i>Hamlet</i>, idée pour idée, avait été
+versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait
+qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on
+citerait comme une ébauche intéressante. M. de
+Maupassant, qui inventa la plupart de ses
+thèmes, est un moindre conteur que Boccace,
+qui n'inventa aucun des siens. L'invention des
+sujets est d'ailleurs limitée, encore que flexible
+à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire.
+M. Aicard, s'il avait du génie, n'eût pas traduit
+<i>Othello</i>, il l'eût refait, comme l'ingénu Racine
+refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été
+dit dans les cent premières années des littératures
+si l'homme n'avait le style pour se varier lui-même.
+Je veux bien qu'il y ait trente-six situations
+dramatiques ou romanesques, mais une
+théorie plus générale n'en peut, en somme, reconnaître
+que quatre. L'homme étant pris pour
+centre, il a des rapports: avec lui-même, avec
+les autres hommes, avec l'autre sexe, avec l'infini,
+Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature
+rentre nécessairement dans un de ces quatre
+modes. Mais n'y aurait-il au monde qu'un seul et
+unique thème, et que cela fût <i>Daphnis et Chloé</i>,
+il suffirait.</p>
+
+<p>Une des excuses des écrivains qui ne savent
+pas écrire est la diversité des genres. Ils croient
+qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, rien.
+Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du
+même ton qu'un poème. Sans doute; mais l'absence
+de style fait aussi l'absence de ton et quand
+un livre manque d'écriture, il manque de tout:
+il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu.
+Cela convient. Au fond, il n'y a qu'un genre:
+le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car
+la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter
+si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit
+que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et
+Flaubert. Les <i>Époques de la Nature</i>, si elles
+émeuvent les savants et les philosophes, n'en
+sont pas moins une somptueuse épopée. M. Brunetière
+a parlé avec une ingénieuse hardiesse
+de l'évolution des genres; il a montré que la
+prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de la
+grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard
+se fit bûcheron. Mais je préfère l'idée qu'il n'y
+a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; cela
+est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies
+et à la dernière science: l'idée d'évolution
+va disparaître devant celle de permanence,
+de perpétuité.</p>
+
+<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du
+style: c'est demander si M. Zola avec de l'application
+aurait pu devenir Chateaubriand, ou si
+M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait
+pu devenir Rabelais; si l'homme qui imite les
+marbres précieux en secouant d'un coup vif son
+pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu,
+bien conduit, peindre le <i>Pauvre Pêcheur</i>, ou si le
+ravaleur qui taille dans le genre corinthien les
+tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait
+pas, après vingt leçons, sculpter par hasard
+la <i>Porte de l'Enfer</i> ou le tombeau de Philippe
+Pot?</p>
+
+<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des
+éléments d'un métier, de ce qui s'enseigne aux
+peintres dans les académies: on peut apprendre
+cela; on peut apprendre à écrire correctement
+à la manière neutre, comme on grava à la manière
+noire. On peut apprendre à écrire mal,
+c'est-à-dire proprement et de manière à mériter
+un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à
+écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire
+très mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces
+livres qui sont très bien; et puis, c'est tout.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle:
+<i>l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons</i>.
+Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût
+certainement fait partie de la bibliothèque de
+M. Dumouchel, professeur de littérature, qui
+l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet:
+«Alors ils se demandèrent en quoi consiste
+précisément le style, et, grâce à des auteurs indiqués
+par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous les genres.» Cependant les deux bonshommes
+trouvent un peu subtiles les remarques de
+M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre
+que le <i>Télémaque</i> est mal écrit et que Mérimée
+gagnerait à être condensé. Ils rejettent M. Albalat
+et se mettent sans lui à leur histoire du duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être
+ont-ils senti obscurément que l'inconscient
+se rit des principes, de l'art des épithètes et de
+l'artifice des trois jets gradués. Que le travail intellectuel,
+et en particulier le travail d'écrire,
+échappe en très grande partie à l'autorité de la
+conscience, si M. Albalat l'avait su il aurait été
+moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités
+d'un écrivain en deux sortes: les qualités
+naturelles et les qualités que l'on peut acquérir,&mdash;comme
+si une qualité, c'est-à-dire une manière
+d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur
+et qui se surajoute comme une couleur ou une
+odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
+même le vouloir et malgré toute volonté adverse.
+La plus longue patience ne peut changer en imagination
+visuelle une imagination aveugle; et celui
+qui voit le paysage dont il transpose l'aspect
+en écritures, si son oeuvre est gauche, elle est
+meilleure encore, telle, qu'après les retouches d'un
+correcteur dont la vision est nulle ou profondément
+différente. «Mais le trait de force, il n'y a
+que le maître qui le donne.» Cela décourage Pécuchet.
+Le trait du maître en écritures d'art,
+même de force, est nécessairement celui qu'il ne
+fallait pas appuyer; ou bien, le trait souligne le
+détail qu'il est d'usage de faire valoir et non celui
+qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais
+sincère, de l'apprenti. Cette vision presque toujours
+inconsciente, M. Albalat l'abstrait et il définit
+le style «l'art de saisir la valeur des mots et
+les rapports des mots entre eux»; et le talent,
+d'après lui, consiste, «non pas à se servir sèchement
+des mots, mais à découvrir les nuances,
+les images, les sensations qui résultent de leurs
+combinaisons».</p>
+
+<p>Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans
+la région idéale des signes. Il s'agit de manier
+les signes et de les ordonner selon des dessins
+qui donnent l'illusion d'être représentatifs du
+monde des sensations. Ainsi pris à rebours le
+problème est insoluble; il peut arriver, puisque
+tout arrive, que de telles combinaisons de mots
+soient évocatrices de la vie et même d'une vie
+déterminée, mais le plus souvent la combinaison
+restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique
+du style devait commencer par une critique de
+la vision intérieure, par un essai sur la formation
+des images. Il y a bien deux chapitres sur
+les images dans le livre de M. Albalat, mais tout
+à la fin; et ainsi le mécanisme du langage est
+démontré à rebours, puisque le premier pas est
+l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne
+analyse des procédés naturels du style commencerait
+à la sensation pour aboutir à l'idée pure,&mdash;si
+pure qu'elle ne correspond à rien, non
+seulement de réel, mais de figuratif.</p>
+
+<p>S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même
+de sentir, l'art de voir, l'art d'entendre, l'art
+d'user de tous les sens, soit réellement, soit imaginativement;
+et la pratique grave et neuve d'une
+théorie du style serait celle où l'on essaierait de
+montrer comment se pénètrent ces deux mondes
+séparés, le monde des sensations et le monde
+des mots. Il y a là un grand mystère, puisque
+ces deux mondes sont infiniment loin l'un de
+l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir
+peut-être une sorte de télégraphie sans fils: on
+constate que les aiguilles des deux cadrans se
+commandent mutuellement, et c'est tout. Mais
+cette dépendance mutuelle est loin d'être parfaite
+et aussi claire dans la réalité que dans une comparaison
+mécanique: en somme, les mots et les
+sensations ne s'accordent que très peu et très
+mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que peut-être
+le silence, pour exprimer nos pensées. Que
+de circonstances dans la vie, où les yeux, les
+mains, la bouche muette sont plus éloquents que
+toutes paroles<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On essaiera quelque jour, dans une étude sur le <i>Monde
+des mots</i>, de déterminer si les mots ont vraiment une signification,
+c'est-à-dire une valeur constante.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise,
+n'étant pas scientifique; cependant, il en a tiré
+une méthode pratique dont on peut dire que si
+elle ne formera aucun écrivain original,&mdash;il le
+sait bien lui-même,&mdash;elle pourrait atténuer,
+non la médiocrité, mais l'incohérence des discours
+et des écritures auxquels l'usage nous
+contraint de prêter quelque attention. Cela est
+d'ailleurs indifférent; ce manuel serait inutile,
+plus encore que je ne le crois, que tel et tel de
+ses chapitres garderaient leur intérêt de documentation
+et d'exposition. Le détail est excellent;
+et voici par exemple les pages où il est démontré
+que l'idée est liée à la forme et que changer la
+forme c'est modifier l'idée: «Quand on dit d'un
+morceau: le fond est bon, mais la forme est
+mauvaise,&mdash;cela ne signifie rien.» Voilà de
+bons principes, quoique l'idée puisse exister
+comme résidu de sensation, indépendante des
+mots et surtout d'un choix de mots; mais les
+idées toutes nues à l'état de larves errantes n'ont
+aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles
+à tout le monde; peut-être toutes les idées
+sont-elles communes à tous? Mais comme celle-ci
+qui se promène, attendant un évocateur, va se
+révéler différente selon la parole qui l'aura sortie
+des ténèbres! Que vaudraient, dépouillées de
+leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont celles
+du premier séminariste qui passera et, s'il les
+proférait, les gens reculeraient, humiliés de tant
+de sottise, qui s'y enivrent dans les Sermons
+et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille
+si, après avoir écouté avec complaisance les
+paradoxes lyriques de Michelet, on les retrouve
+dans les discours bas de quelque sénateur, dans
+les tristes commentaires de la presse dévouée.
+C'est pour cela que les poètes latins et le plus
+grand, Virgile, disparaissent traduits, se ressemblent
+tous dans l'uniformité pénible d'une
+pompe normalienne. Si Virgile avait écrit selon
+le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
+il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les
+moines eussent raclé ses parchemins pour substituer
+à ses vers quelque bon contrat de louage
+d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces
+évidences, M. Albalat se plaît à réfuter l'opinion
+de M. Zola, que «la forme est ce qui change et
+passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité
+en mettant debout des créatures vivantes».
+Autant que cette dernière phrase se peut interpréter,
+elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la
+vie en art est indépendant de la forme. Peut-être
+est-ce encore moins clair; peut-être cela
+n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes
+de Trézène, était «sans forme et sans couleur»;
+seulement il était mort. Tout ce que
+l'on peut concéder à cette théorie, c'est qu'une
+oeuvre originellement belle et d'une forme originale,
+si elle survit à son siècle, et plus, à sa langue,
+les hommes ne l'admirent plus que par
+imitation, sur l'injonction traditionnelle des
+éducateurs. Découverte maintenant au fond des
+Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des
+sensations archéologiques; elle intéresserait
+au même degré que la <i>Chanson de Roland</i>;
+mais en comparant les deux poèmes, on constaterait,
+mieux qu'on ne l'a fait encore, qu'ils correspondent
+à des moments de civilisation extrêmement
+différents puisque l'un est rédigé tout
+en images (un peu roides) et que dans l'autre il
+y en a si peu qu'on les a comptées. Il n'y a
+d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le
+mérite et la durée d'une oeuvre; mais quand un
+livre a survécu, les auteurs «d'analyses et
+extraits conformes au programme» savent très
+bien prouver sa perfection «inimitable» et ressusciter,
+le temps d'une conférence, la momie qui
+va retomber sous le joug de ses bandelettes. Il
+ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de
+beauté; la première est tout à fait dépendante
+des révolutions de la mode et du goût; la
+seconde est absolue, dans la mesure où le sont
+les sensations humaines; l'une dépend des
+moeurs, l'autre dépend de la loi.</p>
+
+<p>La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit
+pas vraiment comment la forme pourrait survivre
+à la matière qui en est la substance; si la beauté
+d'un style s'efface ou tombe en poussière,
+c'est que la langue a modifié l'agrégat de ses
+molécules, les mots, et les molécules elles-mêmes,
+et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans
+boursouflures et sans tremblements. Si les fresques
+de l'Angelico ont «passé», ce n'est pas
+parce que le temps les a rendues moins belles,
+c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où
+la peinture est embue. Les langues se gonflent
+comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles
+font comme les platanes qui ne vivent qu'en
+modifiant constamment leur écorce et qui laissent
+tomber dans la mousse, au premier printemps,
+les noms d'amour gravés à même leur
+chair.</p>
+
+<p>Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation
+d'hommes qui n'existeront pas tels que
+nous les ferions, si nous étions démiurges?
+Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme
+à partir du moment où il sort de la conscience?
+Il est temps que nous apprenions à vivre dans la
+minute, à nous accommoder de l'heure qui passe,
+même mauvaise, à laisser aux enfants ce souci
+des temps futurs qui est une faiblesse intellectuelle&mdash;quoique
+parfois une naïveté d'homme
+de génie. Il est bien illogique de vouloir l'immortalité
+des oeuvres lorsqu'on affirme et lorsqu'on
+désire la mortalité des âmes. Le Virgile
+de Dante vivait au delà de la vie sa gloire devenue
+éternelle: de cette conception éblouissante
+il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse
+qu'il est préférable d'éteindre tout à fait.</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les
+hommes comme si on écrivait pour les anges et
+de réaliser ainsi, selon son métier et selon sa
+nature, le plus possible de beauté, même passagère
+et très périssable.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Les si amusantes distinctions que les vieux
+manuels faisaient entre le style fleuri et le style
+simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat les
+supprime excellemment; il juge avec raison qu'il
+n'y a que deux sortes de style: le style banal
+et le style original. S'il était permis de compter
+les degrés du médiocre au pire, comme du passable
+au parfait, l'échelle serait longue des couleurs
+et des nuances: il y a si loin de la <i>Légende
+de Saint-Julien l'Hospitalier</i> à une oraison
+parlementaire qu'en vérité on se demande s'il
+s'agit de la même langue, s'il n'y a pas deux
+langues françaises et en dessous une infinité de
+dialectes presque impénétrables les uns aux
+autres. A propos du style politique, M. Marty-Laveaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+pense que le peuple, demeuré fidèle
+en ses discours aux mots traditionnels, ne le
+comprend que très mal et seulement en gros,
+comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que
+l'on entend un peu, mais qu'on ne parle pas.
+Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, mais les
+journaux, plus répandus, n'ont guère modifié
+les habitudes populaires; on peut toujours
+compter qu'en France sur trois personnes il y
+en a une qui ne lit que par hasard un bout de
+journal, et une qui ne lit jamais rien. A Paris,
+le peuple a de certaines notions sur le style; il
+goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique
+la popularité bien plus littéraire que politique
+d'un journaliste comme M. Rochefort, en
+qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur
+vieil idéal: un tranche-montagne spirituel et
+verbeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>De l'Enseignement de notre langue.</i></p></blockquote>
+
+<p>M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original
+et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord
+pour démontrer que le fond n'est rien sans la
+forme: il suffit de lire un peu au delà de son
+article. Cependant, nous sommes peut-être dupes;
+voilà bien un demi-siècle que nous le sommes
+de Mérimée, dont M. Albalat cite une page
+à titre de spécimen du style banal! Allant plus
+loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée
+et propose à notre examen les deux textes juxtaposés;
+en voici un morceau:</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="15" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p><i>Bien qu'elle ne fût pas insensible</i> au plaisir <i>ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux</i> à un homme aussi léger
+<i>que l'était Max dans son
+opinion</i>, elle n'avait jamais
+pensé que cette affection pût
+devenir <i>un jour</i> dangereuse
+<i>pour son repos</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+ </td>
+ <td style="width: 50%; vertical-align: top;">
+
+<p>Sensible au plaisir d'attirer sérieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou
+inutile».</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Variantes proposées par M. Albalat: <i>de réduire</i>, <i>de conquérir</i>.</p></blockquote>
+
+<p>On ne peut nier tout au moins que le style
+du sévère professeur ne soit fort économique;
+il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis
+à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà
+peu fécond, se trouverait réduit à la paternité
+de quelques plaquettes, alors symboliques de sa
+légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous
+les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine
+lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par
+exemple, <i>la finesse de sa peau rougissante
+comme à quinze ans sous les regards</i> en: <i>sa
+fine peau de jeune fille rougissante</i>. Quelle boucherie!
+Les mots que biffe M. Albalat sont si
+peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
+relèveraient ce qu'il y a de commun dans la
+phrase améliorée; ce remplissage est une observation
+très fine faite par un homme qui a beaucoup
+regardé des visages de femmes, par un
+homme plus tendre que sensuel, touché par la
+pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon
+ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style
+est inviolable.</p>
+
+<p>M. Albalat donne de fort amusantes listes de
+clichés, mais sa critique est parfois sans mesure.
+Je ne puis admettre comme clichés <i>chaleur bienfaisante</i>,
+<i>perversité précoce</i>, <i>émotion contenue</i>,
+<i>front fuyant</i>, <i>chevelure abondante</i> ni même <i>larmes
+amères</i> car des larmes peuvent être amères
+et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre
+aussi que l'expression qui est à l'état de
+cliché dans un style peut se trouver dans un autre
+à l'état d'image renouvelée. <i>Émotion contenue</i>
+n'est pas plus ridicule qu'<i>émotion dissimulée</i>;
+quant à <i>front fuyant</i>, c'est une expression scientifique
+et très juste qu'il suffit d'employer à propos.
+Il en est de même des autres. Si on bannissait
+de telles locutions, la littérature deviendrait une
+algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre
+qu'après de longues opérations analytiques;
+si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent
+servi, il faudrait se priver encore de tous
+les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent
+pas un mystère. Mais cela serait une duperie;
+les mots les plus ordinaires et les locutions
+courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin
+le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement,
+se reconnaît à ceci que l'image qu'il
+détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au
+moment où, déjà fanée, cette image n'est pas
+encore assez nulle pour passer inaperçue et se
+ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
+mouvement qu'à la volonté de l'intelligence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.
+Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé
+un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est
+moins la banalité de la locution que l'accolement
+d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela
+est très visible dans les formules telles que: <i>le
+sein de l'Académie</i>, <i>l'activité dévorante</i>, <i>ouvrir
+son coeur</i>, <i>la tristesse était peinte sur son visage</i>,
+<i>rompre la monotonie</i>, <i>embrasser des principes</i>.
+Cependant il y a des clichés où tous les
+mots semblent vivants: <i>une rougeur colora ses
+joues</i>; d'autres où ils semblent tous morts: <i>il
+était au comble de ses voeux</i>. Mais ce dernier
+cliché s'est formé à un moment où le mot <i>comble</i>
+était très vivant et tout à fait concret; c'est parce
+qu'il contient encore un résidu d'image sensible
+que son alliance avec <i>voeux</i> nous contrarie.
+Dans le précédent, le mot <i>colorer</i> est devenu
+abstrait, puisque le verbe concret de cette idée
+est <i>colorier</i>, et il s'allie très mal avec <i>rougeur</i>
+et avec <i>joues</i>. Je ne sais où mènerait un travail
+minutieux sur cette partie de la langue dont la
+fermentation est inachevée; sans doute finirait-on
+par démontrer assez facilement que dans la
+vraie notion du cliché l'incohérence a sa place
+à côté de la banalité. Pour la pratique du style,
+il y aurait là matière à des avis motivés que
+M. Albalat pourrait faire fructifier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Voir le chapitre du <i>Cliché</i>, dans <i>l'Esthétique de la Langue française</i>.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Il est fâcheux que le chapitre des périphrases
+soit expédié en quelques lignes; on attendait
+l'analyse de cette curieuse tendance des hommes
+à remplacer par une description le mot qui est
+le signe de la chose alléguée. Cette maladie, qui
+est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des énigmes
+sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent
+à peu près dans les termes où nos enfants la connaissent),
+est peut-être l'origine même de toute la
+poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout
+dire, le secret de plaire est le secret de dire tout
+juste ce qu'il faut pour être, non pas même compris,
+mais deviné. La périphrase, telle que maniée
+par les poètes didactiques, n'est peut-être
+ridicule que par l'impuissance poétique dont elle
+témoigne, car il y a bien des manières agréables
+de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le
+véritable poète, maître de son langage, n'use
+que de périphrases si nouvelles à la fois et si
+claires dans leur pénombre que toute intelligence
+un peu sensuelle les préfère au mot trop
+absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la curiosité,
+ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il
+fasse il écrit par périphrase et il n'est pas sûr
+que toutes celles qu'il a créées demeurent longtemps
+fraîches; la périphrase est une métaphore:
+elle dure ce que durent les métaphores.
+A la vérité, il y a loin de la périphrase de Verlaine,
+vague et toute musicale,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux</p>
+<p>Inquiétait le col des belles sous les branches,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui
+appelle le ver à soie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'amant des feuilles de Thisbé!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles
+de Buffon: que rien ne dégrade plus un écrivain
+que la peine qu'il se donne «pour exprimer
+des choses ordinaires ou communes d'une
+manière singulière ou pompeuse. On le plaint
+d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles
+combinaisons de syllabes pour ne dire que ce
+que tout le monde dit». Delille s'est rendu
+célèbre par son goût pour la périphrase didactique;
+mais je crois qu'il a été mal jugé. Ce n'est
+pas la peur du mot propre qui lui fait décrire ce
+qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa
+poétique et la médiocrité de son talent; il n'est
+imprécis que par impuissance et il n'est très
+mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou
+impéritie, cela nous a valu d'amusantes énigmes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'animal recouvert de son épaisse croûte,</p>
+<p>Celui dont la coquille est arrondie en voûte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'équivoque habitant de la terre et des ondes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et cet oiseau parleur que sa triste beauté</p>
+<p>Ne dédommage pas de sa stérilité.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.</p>
+<p>Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître</p>
+<p>Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,</p>
+<p>De deux règnes rivaux races miraculeuses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le puissant agaric, qui du sang épanché</p>
+<p>Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle</p>
+<p>Du caillou pétillant recueille l'étincelle.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>ne faudrait pas croire cependant que l'<i>Homme
+des champs</i>, d'où sont tirées ces charades, soit
+un poème entièrement méprisable. L'abbé Delille
+avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme
+et du nombre, nos oreilles exténuées par les
+versifications nouvelles finiraient par retrouver
+un certain charme à des vers pleins et sonores
+qui ne sont pas ennuyeux, à des paysages un
+peu sévères, mais larges et pleins d'air,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>......................Soit qu'une fraîche aurore</p>
+<p>Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,</p>
+<p>Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,</p>
+<p>Jette languissamment les restes d'un beau jour.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Cependant M. Albalat se demande: comment
+être original et personnel? Sa réponse n'est pas
+très claire. Il conseille le travail et conclut:
+l'originalité est un effort incessant. Voilà une
+bien fâcheuse illusion. Des qualités secondaires
+seraient sans doute plus faciles à acquérir,
+mais la concision, par exemple, est-elle
+une qualité absolue? Rabelais et Victor Hugo,
+qui furent de grands accumulateurs de mots,
+doivent-ils être blâmés parce que M. de Pontmartin
+avait lui aussi l'habitude d'enfiler en chapelet
+tous les vocables qui lui venaient à l'esprit
+et d'accumuler dans la même phrase jusqu'à
+douze à quinze épithètes? Les exemples donnés
+par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
+n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à
+deux cents et seize jeux différents, tous très beaux,
+cela serait très fâcheux, quoique «les grandes
+règles de l'art d'écrire soient éternelles».</p>
+
+<p>La concision est parfois le mérite des imaginations
+rétives; l'harmonie est une qualité plus
+rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans
+ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il
+croit un peu trop aux rapports nécessaires qu'il
+y aurait entre la légèreté, par exemple, ou la
+lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion
+née de l'accoutumance, que l'analyse des
+sons détruit. Ce n'est pas seulement, dit Villemain,
+par imitation du grec ou du latin <i>fremere</i>
+que nous avons fait le mot <i>frémir</i>; c'est par le
+rapport du son avec l'émotion exprimée. <i>Horreur</i>,
+<i>terreur</i>, <i>doux</i>, <i>suave</i>, <i>rugir</i>, <i>soupirer</i>, <i>pesant</i>,
+<i>léger</i>, ne viennent pas seulement pour nous du
+latin, mais du sens intime qui les a reconnus
+et adoptés comme analogues à l'impression de
+l'objet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Si Villemain, dont M. Albalat adopte
+l'opinion, avait été plus versé dans la linguistique,
+il eût invoqué sans doute la théorie des
+racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence
+de force scientifique; tel quel, le petit
+paragraphe du célèbre orateur serait très agréable
+à discuter. Il est bien évident que si <i>suave</i>
+et <i>suaire</i> évoquent des impressions généralement
+éloignées, cela ne tient pas à la qualité de
+leurs sons; en anglais, il y a <i>sweet</i> et <i>sweat</i>,
+mots de prononciation identique. <i>Doux</i> n'est pas
+plus doux que <i>toux</i>, et les autres monosyllabes
+du même ton; <i>rugir</i> est-il plus violent que <i>rougir</i>
+ou que <i>vagir</i>? <i>Léger</i> est la contraction d'un
+mot latin, de cinq syllabes, <i>leviarium</i>; si <i>légère</i>
+porte sa signification, <i>mégère</i> la porte-t-il aussi?
+<i>Pesant</i> n'est ni plus ni moins lourd que <i>pensant</i>:
+les deux formes sont d'ailleurs des doublets
+dont l'unique original latin est <i>pensare</i>.
+Quant à <i>lourd</i>, c'est le mot <i>luridus</i>, qui voulut
+dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage,
+étranger, paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie.
+<i>Lourd</i> n'est pas plus lourd que <i>fauve</i>
+n'est cruel: songeons à <i>mauve</i> et à <i>velours</i>! Si
+l'anglais <i>thin</i> contient l'idée de <i>mince</i>, comment
+se fait-il que l'idée d'<i>épais</i> se dise par <i>thick</i>? Les
+mots sont des sons nuls que l'esprit charge du
+sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y a
+des accords fortuits entre tels sons et tels idées;
+il y a <i>frémir</i>, <i>frayeur</i>, <i>froid</i>, <i>frileux</i>, <i>frisson</i>.
+Sans doute, mais il y a aussi: <i>frein</i>, <i>frère</i>, <i>frêle</i>,
+<i>frêne</i>, <i>fret</i>, <i>frime</i> et vingt autres sonorités analogues
+pourvues chacune d'un sens très différent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>L'art d'écrire</i>, p. 138.</p></blockquote>
+
+<p>M. Albalat est plus heureux dans le reste des
+deux chapitres où il traite successivement de
+l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases;
+il appelle avec raison le style des Goncourt, un
+style <i>désécrit</i>; cela est bien plus frappant encore
+s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases;
+les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre
+a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y
+a plus qu'à en faire des fagots.</p>
+
+<p>A partir de la neuvième leçon, <i>l'Art d'écrire</i>
+devient didactique encore davantage, et voici
+l'Invention, la Disposition et l'Élocution. Comment
+M. Albalat parvient-il à superposer ces
+trois moments, qui n'en font qu'un, de l'oeuvre
+littéraire, je ne saurais l'exprimer sans beaucoup
+de tourment. <i>L'art de développer un sujet</i> m'a été
+refusé par la Providence; je m'en remets de ce
+soin à l'inconscient, et je ne sais pas davantage
+<i>comment on invente</i>; je crois qu'on invente surtout,
+au rebours de Newton, en n'y pensant jamais;
+et quant à <i>l'élocution</i>, je ne me fierais qu'avec
+malaise au procédé des refontes. On ne refond
+pas, on refait et il est si triste de faire deux
+fois la même chose que j'approuve ceux qui lancent
+la pierre au premier tour de la fronde. Mais
+voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires:
+Théophile Gautier écrivit au jour le
+jour, sur une table d'imprimerie, parmi les paquets
+d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile
+et de l'encre, les pages compliquées du <i>Capitaine
+Fracasse</i>, et l'on dit que Buffon recopia
+dix-huit fois les <i>Époques de la Nature</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>! Cela
+n'a aucune importance parce que, M. Albalat aurait
+dû le dire, il y a des écrivains qui se corrigent
+mentalement, ne mettent sur le papier que
+le travail lent ou vif de l'inconscient, et il y en a
+d'autres qui ont besoin de voir extériorisée leur
+oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
+c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant,
+même dans le cas des corrections mentales, la revision
+extérieure est souvent profitable, pourvu
+que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter,
+qu'on apprenne à finir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Trop souvent le
+démon du Mieux a tourmenté des intelligences
+et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un
+grand malheur que de ne pas pouvoir se juger.
+Qui osera choisir entre celui qui ne sait pas ce
+qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y
+a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son
+génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite
+la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce
+sujet: les <i>Manuscrits de Buffon</i>, par P. Flourens; Paris, Garnier,
+1860.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
+M. Albalat, page 213.</p></blockquote>
+
+<p>M. Albalat excelle dans les définitions. «La
+description est la peinture animée des objets.»
+Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer
+comme un peintre devant le paysage, soit réel,
+soit intérieur. D'après l'analyse qu'il fait d'une
+page de <i>Télémaque</i>, il semble bien que Fénelon
+n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination
+visuelle et plus médiocrement encore du
+don verbal. Dans les vingt premières lignes de
+la description de la grotte de Calypso, il y a trois
+fois le mot <i>doux</i> et quatre fois le verbe <i>former</i>.
+Ce style est vraiment devenu pour nous le type
+même du style inexpressif, mais je persiste à
+croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que
+le goût d'un moment fut légitimement séduit.
+Souriant de cette opulence de papier doré et de
+fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste,
+nous oublions qu'on n'avait pas décrit
+la nature depuis l'<i>Astrée</i>; ces oranges douces,
+ces sirops trempés d'eau de source furent des
+rafraîchissements de paradis. C'est de la méchanceté
+que de comparer Fénelon, non pas
+même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de
+Lisle. Les trop bonnes traductions, celles qu'on
+peut appeler de littéralité littéraire, ont en effet
+ce résultat inévitable de transformer en images
+concrètes et vivantes tout ce qui de l'original
+était passé à l'abstraction. Λευκοδάχιων voulait-il
+dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus qu'une
+épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image
+comme blanche épine ou une idée neutre comme
+aubépine, qui a perdu sa valeur représentative?
+Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues
+passées par les langues présentes, on doit supposer
+que la plus grande partie des épithètes homériques
+étaient déjà passées à l'abstraction au
+temps d'Homère<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Le plaisir que nous donne
+l'Iliade mise en bas-relief par Leconte de Lisle,
+les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre
+aussi surannée pour nous que <i>Télémaque</i>: <i>mille
+fleurs naissantes émaillaient les tapis verts</i>
+n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle,
+l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits
+par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent
+une vie mystérieuse à la fois et précise
+qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original.
+Et de la <i>Mariana</i> de Tennyson, agréables vers
+pleins de lieux communs et de remplissages, grisaille,
+Mallarmé, par la substitution du concret
+à l'abstrait, fit une fresque aux belles couleurs
+d'automne. Je ne donne ces remarques que, si
+l'on veut, comme une préface à une théorie de la
+traduction; ici, elles suffiront à indiquer qu'il
+ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style,
+que des textes d'une même langue et d'une même
+époque. J'ai déjà expliqué la formation historique
+des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant&mdash;et
+s'il nous avait été conservé, qu'il en
+eût souffert!&mdash;quelques-unes de ses images,
+les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,
+couchées, à demi mortes, dans les vers
+neutres et la prose décalquée de plus d'un de
+ses trop fervents admirateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques
+aient été composés au petit bonheur par une multitude
+de rapsodes de génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations
+pour obtenir l'Iliade et l'Odyssée.</p></blockquote>
+
+<p>Il est très difficile de se rendre compte, après
+cinquante ans, du degré d'originalité d'un style;
+il faudrait avoir lu tous les livres notables selon
+l'ordre de leur date. On peut du moins juger du
+présent et aussi accorder quelque créance aux
+observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey
+d'Aurevilly a relevé dans George Sand une
+profusion <i>d'anges de la destinée</i>, <i>de lampes de
+la foi</i>, <i>de coupes de miel,</i> qui ne furent certainement
+pas inventés par elle, non plus d'ailleurs
+qu'aucune partie de son style relavé; mais les
+eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils
+n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien
+que la coupe aux bords frottés de miel remonte
+aux temps obscurs de la médecine préhippocratique:
+les clichés ont la vie dure! M. Albalat
+note avec raison «qu'il y a des images qu'on
+peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup
+et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve
+pas qu'en appelant la lune une «morne lampe»,
+Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement
+la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui
+prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un
+catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles,
+la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»;
+on obtiendrait ainsi un recueil d'une
+certaine utilité pour la psychologie verbale et
+l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être
+saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère
+aux poètes? En attendant il nous annonce son
+prochain livre: «La formation du style par l'assimilation
+des auteurs,» et je suppose que, la
+série achevée, tout le monde écrira très bien et
+qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en
+littérature, comme il y en a un en peinture et
+dans les différents beaux-arts que l'État protège
+si heureusement. Pourquoi pas une Académie
+Albalat, comme une Académie Julian?</p>
+
+<p>Voilà donc un livre auquel il ne manque presque
+rien que de n'avoir pas de but, que d'être
+de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait
+avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains
+honorables, il faudrait le maudire. La littérature
+et tous les arts, au lieu d'en mettre le
+manuel à la portée de tous, il serait plus sage
+d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya.
+Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être
+un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
+son métier, d'exercer ce métier avec persévérance,
+de s'instruire un peu plus chaque matin
+et de vivre toutes les sensations humaines. Quant
+à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il
+est absolument indépendant de toute culture
+littéraire, puisque les plus belles images, les plus
+vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos
+mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct,
+floraison spontanée du jardin intellectuel.</p>
+
+<p>Février 1899.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA CRÉATION SUBCONSCIENTE<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup><span class="sml">13</span></sup></a></h2>
+
+
+<p>Des hommes ont reçu un don particulier qui
+les distingue fortement d'entre leurs semblables;
+discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons,
+statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le
+niveau commun, exigent de l'observateur une
+attention particulière. La protubérance d'une
+de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce
+procédé d'analyse qui est la différenciation successive;
+ainsi on arrive à discerner dans l'humanité
+une classe d'êtres dont le signe est la différence,
+de même que, pour l'humanité vulgaire,
+le signe est la ressemblance. Il y a des hommes
+dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire
+quand ils commencent à parler; il y en a peu;
+des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent
+la bouche. On allègue ici les disparités
+très sensibles, car il est incontestable que, même
+parmi les ressemblants les moins diversifiables
+à première vue, il n'y a point deux créatures
+qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles;
+c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que
+la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point
+de science de l'homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>A propos de: <i>Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez
+les artistes, les savants et les écrivains</i>, par le Dr Paul Chabaneix.
+Paris, J.-B. Bailliêre.&mdash;Cette étude était écrite quand a paru
+le magistral ouvrage de M. Ribot, L'<i>Imagination créatrice</i> (juillet
+1900).</p></blockquote>
+
+<p>S'il n'y a point de science de l'homme commun,
+moins encore y a-t-il une science de l'homme
+différent, puisque la manifestation de sa différence
+le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire
+incomparable. Cependant, comme il y a une
+physiologie, il y a une psychologie générale:
+quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres
+respirent le même air et le cerveau de l'homme
+de génie, comme celui du pauvre homme, puise
+dans la sensation sa force primordiale. Selon
+quel mécanisme la sensation se transforme en
+acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on
+sait seulement que pour que cette transformation
+s'accomplisse, l'intervention de la conscience
+n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention
+peut être nuisible, par son pouvoir
+de modifier la logique déterministe, de rompre
+la série des associations pour créer dans l'esprit
+volontairement le premier anneau d'une chaîne
+nouvelle.</p>
+
+<p>La conscience, qui est le principe de la liberté,
+n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer
+fort clairement ce que l'on a conçu dans des
+ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement
+de la conscience, l'activité intellectuelle
+en est le plus souvent troublée; on écoute
+mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute;
+on pense mal, quand on sait que l'on pense:
+la conscience de penser n'est pas la pensée.</p>
+
+
+
+<p>L'état subconscient est l'état de cérébration
+automatique, en pleine liberté, l'activité intellectuelle
+évoluant à la limite de la conscience, un
+peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée
+subconsciente peut demeurer à jamais inconnue,
+et elle peut, soit au moment précis où cesse l'automatisme,
+soit plus tard, et même après plusieurs
+années, surgir à la lumière. Ces faits de
+cogitation ne sont donc pas du domaine de l'inconscient
+proprement dit, puisqu'ils peuvent arriver
+à la conscience et, d'autre part, il sera sans
+doute préférable de réserver à ce mot un peu
+vaste la signification que lui donna une philosophie
+particulière. L'état subconscient, quoique
+le rêve puisse être une de ses manifestations,
+diffère encore de l'état de rêve. Le rêve est presque
+toujours absurde, d'une absurdité spéciale,
+incohérent ou déroulé selon des associations
+toutes passives<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> dont la marche diffère même
+de celle des ordinaires associations passives,
+conscientes ou subconscientes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Voyez dans un rêve de Maury (<i>Le Sommeil et les Rêves</i>
+le mot <i>jardin</i> menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de
+l'<i>Ane mort</i> (Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la
+syllabe <i>lo</i> conduisait l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo,
+lobélia, Lopez. Cependant le poète (rime, allitération) subit de
+pareilles associations, mais il doit avoir le talent de les rendre
+logiques, ce qui n'a guère lieu dans le rêve pur et simple. Victor
+Hugo, véritable incarnation du Subconscient, triomphe, avec
+excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui
+pensent souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou
+les images s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle
+contredit cela, mais je n'oppose qu'une seule observation à
+beaucoup d'observations: il s'agit d'un écrivain qui, quoique
+assiégé à l'état de veille par les images visuelles internes, n'a
+que de très rares rêves imagés et jamais d'hallucinations caractéristiques.
+Récemment, après avoir relu dans la journée le
+livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux ou
+trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
+provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.&mdash;Ceci
+peut servir à expliquer la contagion de l'hallucination par
+le livre.&mdash;Il vit des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes,
+enfin un personnage drapé de vert, de grandeur naturelle,
+dont il n'apercevait, par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié.
+A ce moment il rouvrait les yeux. Ce personnage sortait
+évidemment d'une histoire illustrée de la peinture italienne,
+feuilletée le matin.</p></blockquote>
+
+<p>La création intellectuelle imaginative est inséparable
+de la fréquence de l'état subconscient; et
+dans cette catégorie de créations il faut englober
+la découverte du savant et la construction idéologique
+du philosophe. Tous ceux qui, en quelque
+genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs
+autant que des observateurs. L'écrivain le
+plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux
+est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le
+travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre,
+si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque
+beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être
+une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite
+ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule
+quête du mot dans le vaste et profond réservoir
+de la mémoire verbale est un acte qui échappe
+si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait
+s'enfuit au moment où la conscience allait
+l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est
+difficile de trouver volontairement le mot dont
+on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance
+et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans
+la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites,
+ou les plus beaux.</p>
+
+<p>Il est cependant imprudent de dire: «La
+mémoire est toujours inconsciente.»<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> La mémoire
+est la piscine secrète où, à notre insu, le
+subconscient jette son filet; mais la conscience
+y pêche aussi volontiers. Cet étang plein des
+poissons jadis captés au hasard par la sensation,
+la subconscience le connaît particulièrement
+bien; la conscience est moins habile à s'y approvisionner,
+bien qu'elle ait à son service plusieurs
+méthodes utiles, telles que l'association logique
+des idées ou la localisation des images. Selon
+que le cerveau travaille dans la nuit ou à la lueur
+du falot de la conscience, l'homme acquiert une
+personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques,
+l'état second n'est pas tellement
+précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler
+le labeur, intervenir: c'est en ces conditions,
+selon ce concert, que s'achèvent la plupart des
+oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté,
+soit par le rêve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Le Subconscient,</i> p. 11.</p></blockquote>
+
+<p>Chez Newton (en y pensant toujours), le travail
+du subconscient est continu, mais il se relie
+périodiquement à un travail volontaire; tantôt
+perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée
+explore tous les possibles. Chez Goethe, le
+subconscient est presque toujours actif et prêt à
+livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore
+sans elle et loin d'elle. Goethe a expliqué
+cela lui-même en une page d'une lucidité miraculeuse
+et pleine d'enseignements<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>: «Toute
+faculté d'agir et par conséquent tout talent implique
+une force instinctive agissant dans l'inconscience
+et dans l'ignorance des règles dont le
+principe est pourtant en elles. Plus tôt un homme
+s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un
+métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre
+au développement régulier de ses facultés
+naturelles; ce qu'il acquiert ne saurait jamais
+nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle.
+Le génie par excellence est celui qui s'assimile
+tout, qui sait tout s'approprier sans préjudice
+pour son caractère inné. Ici se présentent
+les divers rapports entre la conscience et l'inconscience.
+Les organes de l'homme, par un
+travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion
+persistante et continue, par les résultats obtenus,
+heureux ou malheureux, par les mouvements
+d'appel et de résistance, ces organes amalgament,
+combinent inconsciemment ce qui est instinct et
+ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette
+chimie à la fois inconsciente et consciente, il résulte
+finalement un ensemble harmonieux dont
+le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante
+ans que la conception de Faust m'est venue
+en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
+toutes les scènes se déroulant devant mes yeux
+dans leur ordre de succession; le plan, depuis
+ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec cette
+idée, je la reprenais en détail et j'en composais
+tour à tour les morceaux qui dans le moment
+m'intéressaient davantage; de telle sorte que,
+quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté
+des lacunes, comme dans la seconde partie.
+La difficulté était là d'obtenir par force de volonté,
+ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par
+acte spontané de la nature.» Il arrive aussi,
+tout au contraire, qu'une oeuvre antérieurement
+conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse
+par s'imposer à la volonté. Il semble alors que
+le subconscient déborde et submerge la conscience;
+il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance.
+C'est l'obsession que rien ne décourage et
+qui triomphe même des paresses les plus nonchalentes,
+des dégoûts les plus violents. Ensuite, on
+éprouve fréquemment, le travail accompli, une
+sorte de satisfaction, analogue à la satisfaction
+morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, fait
+tant de ravages dans les consciences craintives,
+est sans doute une élaboration du subconscient:
+l'obsession est peut-être la force qui pousse au sacrifice,
+comme elle est celle qui pousse au suicide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (<i>Le Subconscient</i>
+p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq
+jours plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann,
+II, 331; la traduction de Délerot est un peu différente.</p></blockquote>
+
+<p>Schopenhauer comparait à la rumination le
+travail obscur et continu du subconscient au
+milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire.
+Cette rumination, toute physiologique,
+peut suffire à modifier des croyances ou des
+convictions; Hartmann a constaté qu'une idée
+ennemie, d'abord écartée, s'était au bout de quelque
+temps substituée en lui à l'idée habituelle
+qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après
+des jours, des semaines ou des mois, si on a
+l'envie ou l'occasion d'exprimer son opinion sur
+le même sujet, on découvre, à son grand étonnement,
+qu'on a subi une véritable révolution
+mentale, que les anciennes opinions, dont on se
+considérait jusque-là comme réellement convaincu,
+ont été complètement abandonnées et que
+les idées nouvelles se sont tout à fait implantées
+à leur place. Ce processus inconscient de digestion
+et d'assimilation mentale, j'en ai souvent
+fait sur moi-même l'expérience; et d'instinct, je
+me suis toujours gardé d'en troubler le cours
+par une réflexion prématurée, toutes les fois
+qu'il se produisait en moi à propos de questions
+importantes, qui intéressaient mes conceptions
+sur le monde et sur l'esprit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» Cette observation
+pourrait être appliquée au phénomène si
+intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux
+que des gens se sont un jour sentis amenés
+ou ramenés aux idées religieuses, qui n'avaient
+ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
+Dans une conversion, la volonté ne peut
+agir qu'après un long travail du subconscient et
+lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle
+ont été secrètement rassemblés et combinés.
+Cette force nouvelle où le converti s'appuie
+et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie
+appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un
+labeur subconscient: la grâce est subconsciente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Le subconscient</i>, p. 24.</p></blockquote>
+
+<p>Comme Hartmann, mais par instinct et non
+plus par préconception philosophique, Alfred de
+Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir
+ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient
+d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences.
+On peut supposer que, comme chez
+Goethe, c'était là un subconscient à lointaine
+échéance, du papier long, très long, car M. de
+Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels
+intervalles. Il est très probable que, s'il y
+a des subconscients inactifs, il en est d'autres
+qui, après une période active, cessent tout à coup
+de travailler, soit qu'une usure précoce, soit
+qu'une modification de rapports ait eu lieu dans
+les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple
+singulier d'un silence de vingt ans coupé juste
+au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
+formelle avec celles de sa phase première.
+Peut-on supposer que ce fut par scrupule
+religieux qu'il a pendant si longtemps refusé
+d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on
+supposer que la religion qui avait modifié la
+nature de ses perceptions avait en même temps
+diminué la puissance physiologique de son cerveau?
+Cela serait contraire à toutes les autres
+observations qui démontrent au contraire qu'une
+croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il
+semble donc probable que Racine se tut parce
+qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement:
+c'est une aventure commune, et il trouva
+dans la religion la consolation commune.</p>
+
+<p>Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients:
+celui dont l'énergie est brève et forte
+et celui dont la force, moins ardente, est plus
+durable. Les deux extrêmes se manifestent dans
+l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable,
+puis s'abstient; et dans l'homme qui
+offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un
+labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement
+des oeuvres où l'intelligence imaginative
+a la plus grande part, des oeuvres dont le
+subconscient est toujours le maître collaborateur.</p>
+
+<p>Plus pratiquement, et à un tout autre point
+de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient
+continu, le divise en subconscient nocturne
+et en subconscient à l'état de veille. Le
+subconscient nocturne est onirique ou préonirique,
+s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
+précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement
+affligé, a traité avec soin des hallucinations
+qui se forment au moment où l'on
+ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas
+que ces hallucinations appelées hypnagogiques,
+et qui sont presque toujours visuelles, puissent
+avoir une action spéciale sur les idées en travail
+dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves
+qui n'influencent qu'à la manière des rêves le
+cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient
+du cerveau se prolonge durant le rêve et
+même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion,
+sans peine, on se trouve maître d'un problème,
+d'un poème, d'une combinaison que l'esprit,
+dans la veille, avait été impuissant à trouver.
+Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve
+plusieurs découvertes physiologiques qu'il put
+ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de
+départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement
+conçue et exécutée pendant le sommeil.
+Il est cependant fort probable que c'est
+la raison consciente qui, au réveil, jugeant et
+rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable
+valeur et le dépouille de cette incohérence
+particulière aux songes les plus sensés.</p>
+
+<p>A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation
+la plus claire du subconscient dans le
+domaine de la création intellectuelle. Sous sa
+forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup
+du somnambulisme. Certaines attitudes de
+Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de
+Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force
+à cette opinion. Le Dr Régis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> dit que les hommes
+de génie furent presque tous des «dormeurs
+éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent
+un «distrait», celui dont l'esprit se concentre
+volontairement sur un problème. Ainsi
+l'excès et l'absence de conscience psychologique
+se manifesteraient, en certains cas, par d'identiques
+phénomènes. A quoi pensait Socrate
+pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il?
+Avait-il connaissance de sa pensée? Les fakirs
+pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
+sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond?
+Était-il en obsession volontaire ou en quasi-somnambulisme?
+Savait-il à quoi il pensait si fortement,
+ou bien son travail cérébral était-il inconscient?
+Stuart Mill composa sa logique dans les
+rues de Londres, pendant le trajet quotidien de
+sa maison aux bureaux de la Compagnie des
+Indes; croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas
+ordonné en état de conscience parfaite? Ce qui
+était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit
+M. Chabaneix<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'effort pour se guider dans
+une rue populeuse; «il y a là automatisme des
+centres inférieurs». Ce renversement des termes,
+plus fréquent que ne l'ont cru certains psychologues,
+peut faire naître des doutes sur la véritable
+nature de l'inspiration. On devra tout au
+moins rechercher si, à partir du moment où commence
+la réalisation, même purement cérébrale,
+d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
+tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique
+que Mozart: «Quand je me sens bien et que
+je suis de bonne humeur, soit que je voyage en
+voiture ou que je me promène après un bon repas,
+ou dans la nuit, quand je ne puis dormir, les
+pensées me viennent en foule et le plus aisément
+du monde. D'où et comment m'arrivent-elles?
+Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui
+me plaisent, je les garde dans ma tête et je les
+fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres.
+Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt
+vient s'ajouter au premier. L'oeuvre grandit, je
+l'entends toujours et la rends de plus en plus
+distincte, et la composition finit par être tout
+entière achevée dans ma tête, bien qu'elle soit
+longue... Tout cela se produit en moi comme
+dans un beau songe très distinct... Si je me mets
+ensuite à écrire, je n'ai plus qu'à tirer du sac de
+mon cerveau ce qui s'y est accumulé précédemment,
+comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde
+guère à se fixer sur le papier. Tout est déjà parfaitement
+arrêté et il est rare que ma partition
+diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant
+dans ma tête. On peut sans inconvénient me
+déranger pendant que j'écris... <a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.» Tout est
+donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel
+de l'exécution n'est plus guère qu'un travail
+de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser corriger
+ses rédactions spontanées, de peur de commettre
+des fautes de ton: il se rendait compte
+que l'état dans lequel il corrigerait était très différent
+de l'état où il se trouvait pendant la période
+d'exécution, qui avait été en même temps celle
+de la conception. Un mot entendu, une attitude
+entrevue, un personnage singulier croisé dans la
+rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes,
+qu'il improvisait en trois ou quatre heures;
+s'il suivait un plan antérieur, presque toujours,
+dès la première page écrite, il l'abandonnait,
+achevant son récit d'après une logique nouvelle,
+arrivant à une conclusion tout à fait différente
+de celle qui, la première fois, lui avait paru la
+meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient
+parfois été écrits sous une si forte influence du
+subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
+reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer
+dans le passé que grâce au genre du papier,
+à la couleur de l'encre. D'autres projets, se rapportant
+à des oeuvres plus longues, lui revenaient
+au contraire, fréquemment, à l'esprit; il avait
+conscience d'y songer plusieurs fois par jour et
+il était persuadé que c'étaient ces songeries,
+même vagues et inconsistantes, qui lui rendaient,
+aux moments de l'exécution, le travail assez facile.
+De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses
+préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient
+pourtant pour être d'une littérature plutôt ardue;
+il n'en parlait jamais et je crois bien qu'il n'y
+pensait consciemment qu'au moment d'en écrire
+les terribles premières lignes; mais, une fois le
+travail en train, presque toute sa vie intellectuelle
+s'y concentrait, les périodes de rumination
+subconsciente rejoignant perpétuellement
+les périodes de méditation volontaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>Préface</i> du <i>Subconscient.</i></p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>P. 93.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Le Subconscient</i>, p. 93, d'après Jahm.</p></blockquote>
+
+<p>Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai
+pu m'en rendre compte, cette méthode de travail:
+l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait
+qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation
+principalement, car il était grand causeur
+et il profitait de tout, l'idée entrée d'abord par
+la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
+s'installait bientôt comme chez elle, envahissait
+toutes les réserves du subconscient, puis, de temps
+à autre, montait à la conscience et obligeait
+réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors
+quel que fût son interlocuteur, il parlait; il parlait
+même seul, et d'ailleurs, quand il parlait son
+idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul.
+J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses
+derniers contes; et même un jour que nous étions
+assis à la terrasse d'un café du boulevard, j'eus
+l'illusion d'écouter de véritables divagations où
+revenait périodiquement cette affirmation: «Il
+y avait un coq! Il y en avait un!» Je ne compris
+que plus tard, après plusieurs mois, quand parut
+le <i>Chant du Coq</i>. Parlant sur un ton sourd, il
+ne s'adressait pas à moi. Cependant, son but
+conscient, en retournant ses idées à haute voix,
+était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient
+sur un auditeur; mais, peu à peu, ce
+but s'obscurcissait: c'était le subconscient
+qui parlait pour lui. Il avait le travail lent:
+il y a cinq ou six manuscrits superposés de
+de l'<i>Ève future</i>, et le premier est tellement différent
+du dernier que seul le nom d'Edison peut
+servir à les relier l'un à l'autre. On dit assez
+souvent d'un homme qui n'a écrit que peu, qu'il
+a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de
+l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler,
+même pendant son sommeil. Malgré le blocus
+quelquefois absolu que ses idées établissaient
+autour de son attention, nul esprit n'était plus
+rapide ni mieux doué pour la riposte; il ne connaissait
+pas le crépuscule du réveil: après la nuit
+la plus brève, il se retrouvait, au coup même du
+sursaut, en pleine possession de toute sa lucidité,
+de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien l'homme
+de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse
+d'une double personnalité, mais où le conscient
+et l'inconscient seraient si enchevêtrés l'un dans
+l'autre qu'il serait difficile d'en faire le départage;
+il serait aisé, au contraire, d'écrire deux
+vies de Mozart, l'une de l'homme social, l'autre
+de l'homme en état second, toutes les deux parfaitement
+légitimes.</p>
+
+<p>Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler
+tous les jours. Mais cet aphorisme ne
+semble pas le résumé de son expérience personnelle.
+Le travail quotidien, régulier, c'est, pour
+ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée,
+asservie. Les termes ne sont pas contradictoires,
+car il est certain qu'alors l'état second, devenant
+périodique, peut n'en devenir que plus profond.
+L'habitude, si puissante, se joint à la nature
+pour renforcer un état psychologique qui devient
+alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints
+au labeur de tous les jours, s'il leur arrive
+de s'y soustraire, surtout en restant dans
+le même milieu, éprouvent, pendant et après les
+heures de l'accès périodique, un certain malaise,
+parfois une vraie souffrance: le remords n'a
+peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
+acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un
+acte inhabituel qui a violemment troublé la marche
+coutumière des journées.</p>
+
+<p>L'inspiration, si elle est un état second, peut
+donc être un état second provoqué par la volonté.
+Il n'est pas douteux que des artistes, des
+écrivains, des savants peuvent travailler quand
+il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement
+par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres
+ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles
+dont l'exécution n'a été déterminée que par un
+désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le
+subconscient soit inactif pendant le travail volontairement
+commencé, mais son activité a été provoquée.
+Il y a donc un subconscient qui n'est pas
+spontané, qui vient se mêler au conscient quand
+la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au
+cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il
+suffit souvent de se mettre à la besogne pour
+sentir que s'évanouissent une à une toutes les
+difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible
+que ce raisonnement soit paralogique et
+que le travail ne soit précisément devenu possible
+que par l'affaiblissement préalable des obstacles
+qui se dressaient d'abord devant l'esprit.
+Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention
+évidente des forces subconscientes.</p>
+
+<p>Comment une sensation devient-elle une image;
+l'image, une idée; comment l'idée se développe-t-elle;
+comment prend-elle la forme qui nous
+semble la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture,
+la mémoire verbale est-elle mise à contribution?
+Autant de questions qui me semblent
+insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire
+à qui voudrait donner une définition précise
+de l'inspiration. «Pour la création originale,
+écrit M. Ribot<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, ni la réflexion ni la volonté
+ne suppléent l'inspiration.» Sans doute,
+mais la réflexion et la volonté peuvent cependant
+avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène
+mystérieux et, d'autre part, les cas sont assez
+rares de pur automatisme intellectuel. Il faut
+sans doute supposer que les hommes capables
+de subir l'heureuse influence de l'inspiration sont
+aussi des hommes plus que les autres capables
+de sentir avec force et avec fréquence les chocs du
+monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des
+sensitifs. Il faut que les réserves de leur cerveau
+soient très riches en éléments; cela suppose un
+apport constant de la sensation; cela suppose
+donc une sensibilité très vive et une capacité de
+sentir incessamment renouvelée. Cette sensibilité
+appartient encore en grande partie au domaine
+du subconscient; il y a, selon l'expression de
+Leibnitz, «les pensées dont ne s'aperçoivent pas
+notre âme», il y a aussi les sensations dont ne
+s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être
+celles-ci qui, de même qu'elles sont entrées, sortent
+subconsciemment. Les observations les plus
+fructueuses sont celles que l'on a faites sans le
+savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le
+meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie.
+Après un demi-siècle et plus un homme voit
+surgir devant lui le milieu, le paysage, les faits
+de son enfance indifférente; enfant, il avait vécu
+dans le monde extérieur comme dans une dépendance
+de lui-même, avec un souci purement
+physiologique; il avait vu sans voir, et voici que,
+tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux,
+c'est la période de ses sensations les plus fugaces
+qui remonte et s'avive devant ses yeux. Il est
+bien évident que la sensation entrée en nous sans
+que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun
+moment, être volontairement évoquée; mais la
+sensation consciente peut, au contraire, nous
+revenir à l'improviste, sans nul concours de la
+volonté. Le subconscient a donc pouvoir sur
+deux ordres de sensations et la conscience n'en
+a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer
+pourquoi la volonté et la réflexion ont une
+part si restreinte dans les créations de la littérature
+ou de l'art.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Psychologie des Sentiments</i>.&mdash;G. de Humboldt disait:
+«La raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce
+que le principe de vie n'est pas en elle. (<i>Idées sur la nouvelle
+Constitution française</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Mais quelle est leur part dans le reste de la
+vie?</p>
+
+<p>En principe, l'homme est un automate, et il
+semble que dans l'homme la conscience soit un
+gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y
+tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle
+n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout
+à fait conscient. La conscience est sans doute,
+si on prend le mot dans son sens précis et absolu,
+l'apanage du petit nombre. Réunis en foule,
+les hommes deviennent particulièrement automatiques,
+et d'abord leur instinct de se réunir, de
+faire à un moment donné tous la même chose
+témoigne bien de la nature de leur intelligence.
+Comment supposer une conscience et une volonté
+aux membres de ces cohues qui, aux jours de
+fête ou de troubles, se pressent tous vers le
+même point, avec les mêmes gestes et les mêmes
+cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée
+de dessous les brins d'herbe, et voilà tout.
+L'homme conscient qui se mêle naïvement à la
+foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa
+personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la
+grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations
+vont mourir vainement dans le cerveau
+collectif de l'hypothétique animal; de ce contact,
+il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui
+sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le
+noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.</p>
+
+<p>C'est parmi le petit nombre des élus de la
+conscience qu'il faut chercher les exemplaires
+véritablement supérieurs d'une humanité dont
+ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux
+et contredirait trop l'instinct, mais les juges.
+Cependant grave sujet de méditation, ces
+hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur
+qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente,
+ouvre les écluses du cerveau et laisse
+se précipiter vers le monde les flots rénovés des
+sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de
+magnifiques instruments dont le subconscient
+seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient.
+Goethe est le type de ces hommes doubles
+et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.</p>
+
+<p>Il y a d'autres hommes non moins rares, mais
+moins complets, chez lesquels la volonté ne joue
+qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès
+qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient.
+Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus
+énergique; ils sont des instruments plus dociles
+sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
+Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent
+à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck
+faisait transporter son piano au milieu d'une
+prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn
+contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait
+parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller
+respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries
+dont il avait rempli le tiroir de sa table de
+travail. Telles sont les moindres fantaisies du
+subconscient; il a de pires exigences.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<h2>LA DISSOCIATION DES IDÉES</h2>
+
+
+<p>Il y a deux manières de penser: ou accepter
+telles qu'elles sont en usage les idées et les associations
+d'idées, ou se livrer, pour son compte
+personnel, à de nouvelles associations et, ce qui
+est plus rare, à d'originales dissociations d'idées.
+L'intelligence capable de tels efforts est, plus
+ou moins, selon le degré, et selon l'abondance
+et la variété de ses autres dons, une intelligence
+créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports
+nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images,
+ou de séparer les vieilles idées, les vieilles
+images unies par la tradition, de les considérer
+une à une, quitte à les remarier et à ordonner
+une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle
+opération désunira encore, jusqu'à la formation
+toujours équivoque et fragile de nouveaux
+liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience
+ces opérations se trouveraient limitées par la
+résistance de la matière et l'intolérance des lois
+physiques; dans le domaine purement intellectuel,
+elles sont soumises à la logique; mais la logique
+étant elle-même un tissu intellectuel, ses
+complaisances sont presque infinies. Véritablement
+l'association et la dissociation des idées (ou
+des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent
+selon des méandres qu'il est impossible de
+déterminer et dont il est difficile même de suivre
+la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées,
+d'images si hétéroclites que l'aisance dans
+l'association ne puisse joindre au moins pour un
+instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on
+entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur
+une arête vive, voit en même temps les genoux
+des tragédiennes qui sont matelassés contre les
+chutes dramatiques du cinquième acte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; et ces
+deux choses si loin, un cordage amarré sur un
+rocher et les genoux d'une actrice se trouvent,
+le temps de notre lecture, évoquées dans un
+parallèle qui nous séduit parce que les genoux
+et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous,
+au pli, sont également «fourrés»<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, parce
+que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble
+assez à une jambe pliée, parce que la situation
+de Giliatt est parfaitement tragique et enfin
+parce que, tout en percevant la logique de ces
+rapprochements, nous en percevons, non moins
+bien, la délicieuse absurdité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Les Travailleurs de la mer</i>; IIe partie, livre Ier, II.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Terme technique.</p></blockquote>
+
+<p>De telles associations sont nécessairement des
+plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte
+et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime
+à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que
+ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble.
+En tout cas, les deux images restent prêtes à
+divorcer; le divorce règne en permanence dans
+le monde des idées, qui est le monde de l'amour
+libre. Les gens simples parfois en demeurent
+scandalisés; celui qui, pour la première fois,
+selon que l'un ou l'autre des termes est le plus
+ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule»
+d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité
+soit de grossièreté. S'il est malséant de
+parler du genou d'un cordage, il ne l'est point
+d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse»
+d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés
+que comme types élémentaires d'un mécanisme
+dont la pratique nous est plus familière que la
+théorie. Nous laisserons de côté toutes les images
+encore vivantes pour ne nous occuper que des
+idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces
+qui s'agitent éternellement effarées dans
+les cerveaux des hommes.</p>
+
+<p>Il y a des associations d'idées tellement durables
+qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites
+qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles
+que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les
+appelle volontiers des «lieux communs». Cette
+expression, débris d'un vieux terme de rhétorique,
+<i>loci communes sermonis</i>, a pris, surtout
+depuis les développements de l'individualisme
+intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de
+posséder à l'origine, et encore au dix-septième
+siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la
+signification du «lieu commun» s'est rétrécie
+jusqu'à devenir une variante de la banalité, du
+déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits
+imprécis, le lieu commun est un des synonymes
+de cliché. Or le cliché porte sur les mots
+et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie
+la forme ou la lettre, l'autre le fond ou
+l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée
+avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement
+perceptible; le lieu commun se
+dérobe très souvent sous une parure originale. Il
+n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature,
+d'idées nouvelles exprimées en une forme
+nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter
+le plus souvent de l'un ou de l'autre de
+ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas
+privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas
+très rare.</p>
+
+<p>Le lieu commun est plus et moins qu'une
+banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable;
+c'est une banalité, mais si universellement
+acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité.
+La plupart des vérités qui courent le monde
+(les vérités sont très coureuses) peuvent être
+regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire
+des associations d'idées communes à un grand
+nombre d'hommes et que presque aucun de ces
+hommes n'oserait briser de propos délibéré.
+L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a
+un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité;
+c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers
+la vie, c'est que les lieux communs sont le
+pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés
+de la vérité des lieux communs, les hommes se
+trouveraient sans défense, sans appui et sans
+nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités
+qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter
+les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est
+un musée de vérités contradictoires. Il n'en est
+pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine
+ses vérités les unes après les autres. Il pense
+comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
+l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à
+du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments
+depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
+doivent former notre repas «successif»; l'horreur
+serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame
+répugnant des vérités contradictoires
+qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences
+analytiques ont essayé en vain d'opérer
+de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions;
+à chaque objection de la raison le sentiment opposait
+une excuse immédiatement valable, car les
+sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce
+qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent
+la permanence et la continuité. L'inventaire des
+contradictions d'autrui n'est pas moins difficile,
+s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte
+à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social
+d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des
+convictions bariolées. Il faudrait donc interroger
+tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine,
+ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux
+pour que le cynisme des uns y compense
+l'hypocrisie des autres.</p>
+
+<p>Dans les régions animales inférieures et dans
+le monde végétal, le bourgeonnement est un des
+modes de création de la vie; on voit également
+se produire la scissiparité dans le monde des
+idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle,
+est une abstraction nouvelle. Toutes les
+grammaires générales ou les traités élémentaires
+de logique enseignent comment se forment
+les abstractions; on a négligé d'enseigner comment
+elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi
+tel lieu commun persiste à vivre sans postérité.
+C'est assez délicat, mais cela prêterait à
+des remarques intéressantes; on appellerait ce
+chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité
+de certaines dissociations d'idées. Il
+serait peut-être utile d'examiner d'abord comment
+les idées s'associent entre elles et dans
+quel but. Le manuel de cette opération est des
+plus simples; son principe est l'analogie. Il y a
+des analogies très lointaines; il y en a de si
+prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les
+mains. Un grand nombre de lieux communs ont
+une origine historique: deux idées se sont unies
+un jour sous l'influence des événements et cette
+union fut plus ou moins durable. L'Europe
+ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance
+accoupla ces deux idées, Byzance&mdash;Décadence,
+qui sont devenues un lieu commun,
+une incontestable vérité pour tous les hommes
+qui écrivent et qui lisent, et nécessairement,
+pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent
+contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance,
+cette association d'idées s'est étendue à
+l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour
+les historiens sages et respectueux, qu'une suite
+de décadences. On lisait récemment dans un
+journal grave: «Si la forme despotique avait
+une vertu particulière, constitutive de bonnes
+armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait
+pas été une ère de développement dans la
+puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire
+le signal de la débâcle et de l'effondrement<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.»
+Ce lieu commun d'origine chrétienne
+a été popularisé dans les temps modernes,
+comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon;
+il a été magistralement dissocié par M. Gaston
+Paris<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> et n'est plus qu'une sottise. Mais comme
+sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître
+et mourir, il peut servir d'exemple et faire
+comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande
+vérité historique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Le Temps</i>, 31 octobre 1899.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Romania</i>, tome I, page 1.</p></blockquote>
+
+<p>Le but secret du lieu commun, en se formant,
+est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées
+ne représentent que des faits ou des abstractions;
+pour avoir une vérité il faut deux facteurs,
+il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire,
+un fait et une abstraction. Presque toute
+vérité, presque tout lieu commun se résout en
+ces deux éléments.</p>
+
+<p>Concurremment à lieu commun, on pourrait
+presque toujours employer le mot «vérité», ainsi
+défini une fois pour toutes: un lieu commun non
+encore dissocié; la dissociation étant analogue
+à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse
+chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités
+du corps qu'elle dissocie en divers éléments,
+souvent dissociables à leur tour; elle se borne à
+libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse
+qui, en variant les proportions, en appelant des
+éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît,
+des corps entièrement différents. Avec les débris
+d'une vérité, on peut faire une autre vérité
+«identiquement contraire», travail qui ne serait
+qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les
+exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent
+vers l'état de noblesse dédaigneuse où
+elle doit aspirer.</p>
+
+<p>Il y a cependant des vérités que l'on ne songe
+ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables,
+soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience
+séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent
+partie des axiomes de la science. Le prédicateur
+qui s'écriait en chaire devant Louis XIV:
+«Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait
+une vérité que le froncement des sourcils du roi
+ne prétendait pas sérieusement contester. Elle
+est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus
+de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont
+pas encore universellement admises. Ce n'est pas
+du premier coup que les races aryennes joignirent
+ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de
+nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont
+pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de
+mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque
+décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de
+lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique.
+Nous en sommes encore un peu à cet état
+d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre
+fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement,
+de meurtre mystérieux. Tout le monde
+se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta,
+de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement
+à celles qui émurent la fin du dix-septième
+siècle, à celles qui assombrirent, bien
+plus que des faits sans doute rares, le seizième
+siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines,
+abuse de cette superstition du poison
+qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une
+victime judiciaire.</p>
+
+<p>L'homme associe les idées non pas selon la
+logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon
+son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la
+plupart des vérités ne sont que des préjugés;
+celles qui sont le plus incontestables sont aussi
+celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement
+combattre par la ruse du silence. La même inertie
+est opposée au travail de dissociation que l'on
+voit s'opérer lentement sur certaines vérités.</p>
+
+<p>L'état de dissociation des lieux communs de
+la morale semble en corrélation assez étroite
+avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il
+s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des
+individus, mais des peuples constitués en nation
+contre des évidences qui, en augmentant l'intensité
+de la vie individuelle, diminuent, l'expérience
+permet de dire, par cela même, l'intensité
+de la vie et de la force collectives. Il n'est pas
+douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité
+même, de l'insoumission aux préjugés
+décalogués, un grand bienfait personnel, un
+grand avantage pour son développement intégral,
+mais une collectivité d'individus trop forts,
+trop indépendants les uns des autres, ne constitue
+qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct
+social entrer en antagonisme avec l'instinct
+individuel et des sociétés professer comme société
+une morale que chacun de ses membres
+intelligents, suivis par une très grande partie du
+troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.</p>
+
+<p>On trouverait une assez curieuse illustration
+de ces principes en examinant l'état présent de
+la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux
+peuples chrétiens, est fondée sur l'association
+très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel
+et l'idée de génération. Quiconque, homme
+ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas
+rendu la liberté dans son esprit aux éléments de
+cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement
+générateur accompli sous la protection des lois
+religieuses ou civiles (les secondes ne sont que
+la parodie des premières, dans nos civilisations
+essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles
+sont des péchés, des erreurs, des fautes, des
+défaillances; quiconque adopte en sa conscience
+cette règle, sanctionnée par les codes, appartient
+évidemment à une civilisation encore rudimentaire.
+La plus haute civilisation étant celle où l'individu
+est le plus libre, le plus dégagé d'obligations,
+cette proposition ne serait contestable que
+si on la prenait pour une provocation au libertinage
+ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale
+ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle
+devra, si elle est exacte, se lire au premier coup
+d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau
+statistique de la natalité européenne montrera
+aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a
+un lien très strict, un lien de cause à effet, entre
+l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il
+en est de même pour les individus et pour les
+groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle
+que les ménages ouvriers se laissent déborder
+par la progéniture. On voit dans les faubourgs
+des malheureux qui, ayant procréé douze enfants,
+s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres
+gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances
+religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée
+de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez
+eux la première détermine l'autre, et les gestes
+obéissent à une cérébralité enfantine et presque
+animale. L'homme arrivé au degré vraiment
+humain limite à son gré sa fécondité; c'est un
+de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint
+que pour en mourir.</p>
+
+<p>Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle
+délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup
+moins pour les peuples. Cependant, elle
+favorisera le développement ultérieur de la civilisation
+en maintenant sur la terre les vides
+nécessaires à l'évolution des hommes.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent
+à disjoindre l'idée de femme et l'idée de génération;
+mais ils avaient dissocié très anciennement
+l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel.
+Quand ils cessèrent de considérer la femme comme
+uniquement génératrice, ce fut le commencement
+du règne des courtisanes. Les Grecs semblent,
+d'ailleurs, avoir toujours eu une morale
+sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés
+de faire une certaine figure dans l'histoire.</p>
+
+<p>Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même
+encourager la dissociation de l'idée de plaisir
+charnel d'avec l'idée de génération, mais il
+provoqua au contraire avec succès, et ce fut une
+des grandes conquêtes de l'humanité, la dissociation
+de l'idée d'amour et de l'idée de plaisir
+charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir
+comprendre une telle dissociation que l'amour
+du frère et de la soeur leur eût semblé nul
+s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans
+les basses classes des grandes villes, on est volontiers
+Égyptien sur ce point. Les différentes
+sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre
+connaissance témoignent qu'un état d'esprit
+analogue n'est pas absolument incompatible
+avec une certaine culture intellectuelle. La forme
+particulièrement chrétienne de l'amour chaste,
+dégagé de toute idée de plaisir physique, est
+l'amour divin, tel qu'on le voit s'épanouir dans
+l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est
+vraiment l'amour pur, puisqu'il ne correspond
+à rien de définissable, c'est l'intelligence s'adorant
+soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait
+d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme
+tient à la disposition même du corps humain
+et à la loi de dépendance des organes; on
+ne doit donc pas en tenir compte dans une
+étude qui n'est pas physiologique. Ce que l'on
+a appelé maladroitement l'amour platonique est
+aussi une création chrétienne. C'est, en somme,
+une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse
+que l'amour physique, mais dégagée de
+l'idée de plaisir charnel, comme cette dernière
+idée s'était dégagée de l'idée de génération. Cet
+état idéal des affections humaines est la première
+étape de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme
+l'état d'esprit où toutes les idées sont
+dissociées.</p>
+
+<p>Avec la décroissance de l'influence chrétienne,
+la première étape de l'ascétisme est devenue un
+gîte de moins en moins fréquenté et l'ascétisme,
+devenu également rare, est souvent atteint par
+une autre voie. De notre temps, l'idée d'amour
+s'est rejointe très étroitement à l'idée de plaisir
+physique et les moralistes s'emploient à réformer
+son association primitive avec l'idée de
+génération. C'est une régression assez curieuse.</p>
+
+<p>On pourrait essayer une psychologie historique
+de l'humanité en recherchant à quel degré
+de dissociation se trouvèrent, dans la suite
+des siècles, un certain nombre de ces vérités que
+les gens bien pensants s'accordent à qualifier de
+primordiales. Cette méthode devrait même être
+la base, et cette recherche le but même de l'histoire.
+Puisque tout dans l'homme se ramène à
+l'intelligence, tout dans l'histoire doit se ramener
+à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de
+comporter une explication qui ne fût pas diplomatique
+ou stratégique. Quelle est l'association
+d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa
+l'accomplissement de la mission que Jeanne
+d'Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre,
+trouver des idées qui aient pu se joindre également
+dans les cerveaux français et dans les cerveaux
+anglais, ou une vérité alors incontestablement
+admise par toute la chrétienté. Jeanne
+d'Arc était considérée à la fois par ses amis et
+par ses ennemis comme en possession d'un pouvoir
+surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière
+très puissante; l'opinion est unanime et les
+témoignages abondent. Mais pour ses partisans?
+Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une
+magicienne. La magie n'était pas nécessairement
+diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans
+les imaginations qui n'étaient ni des anges, ni
+des démons, mais des Puissances que pouvait se
+soumettre l'intelligence de l'homme. Le magicien
+était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de
+magie un homme de la science et de la sainteté
+d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et
+le soldat qui combattait Jeanne d'Arc, sorcière
+ou magicienne, se faisaient d'elle, très probablement,
+une idée identique dans son obscurité
+redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom
+de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne,
+peut-être pour la même cause qui protégea
+si longtemps, à travers de si merveilleuses
+aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
+est raconté dans l'admirable <i>Dragon impérial</i>
+de Judith Gautier.</p>
+
+<p>Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la
+société se faisait-elle du soldat? N'y aurait-il pas
+dans la réponse à cette question tout un cours
+d'histoire? En approchant de notre époque on se
+demanderait à quel moment se rejoignirent, dans
+le commun des esprits, l'idée d'honneur et l'idée
+de militaire? Est-ce une survivance de la conception
+aristocratique de l'armée? L'association
+s'est-elle formée à la suite des événements d'il
+y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
+d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même?
+Il faut comprendre cette idée d'honneur; elle en
+contient plusieurs autres, les idées de bravoure,
+de désintéressement, de discipline, de sacrifice,
+d'héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise,
+de bonne humeur, de rondeur, de simplicité,
+etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé
+des qualités dont la race française se croit
+l'expression. Déterminer son origine serait donc
+déterminer, par cela même, l'époque où le Français
+commença à se croire un abrégé de toutes
+les vertus fortes. Le militaire est demeuré en
+France, malgré de récentes objections, le type
+même de l'homme d'honneur. Les deux idées
+sont unies très énergiquement; elles forment
+une vérité qui n'est guère contestée à l'heure
+actuelle que par des esprits d'une autorité médiocre
+ou d'une sincérité douteuse. Sa dissociation
+est donc très peu avancée, si l'on a égard
+à la totalité de la nation. Cependant elle fut,
+au moins pendant une minute, pendant la minute
+psychologique, entièrement opérée en quelques
+cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue
+intellectuel, un effort considérable d'abstraction
+qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on
+regarde froidement fonctionner la machine cérébrale.
+Sans doute le résultat atteint ne fut pas
+le produit d'un raisonnement normal; c'est dans
+un accès de fièvre que la dissociation s'accomplit;
+elle fut inconsciente, et elle fut momentanée,
+mais elle fut, et c'est important pour l'observateur.
+L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus
+se sépara de l'idée de militaire, qui est
+là l'idée de fait, l'idée femelle prête à recevoir
+tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y
+avait entre elles un certain rapport logique, ce
+rapport n'était pas nécessaire. C'est là le point
+décisif. Une vérité est morte lorsqu'on a constaté
+que les rapports qui lient ses éléments sont
+des rapports d'habitude et non de nécessité; et
+comme la mort d'une vérité est un grand bienfait
+pour les hommes, cette dissociation eût été
+très importante si elle avait été définitive, si
+elle fût restée stable. Malheureusement, après
+cet effort vers l'idée pure, les vieilles habitudes
+mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément
+qualificatif fut aussitôt remplacé par un
+élément à peine nouveau, moins logique que
+l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut
+que l'opération avait avorté. L'association d'idées
+se refaisait, identique à la précédente, quoique
+l'un des éléments eût été retourné comme
+un vieux gant: à honneur on avait substitué
+déshonneur, avec toutes les idées adventices de
+l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie,
+indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté,
+etc. Cette nouvelle association d'idées peut
+avoir une valeur destructive; elle n'offre aucun
+intérêt intellectuel.</p>
+
+<p>Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous
+semblent les plus claires, les plus évidentes, les
+plus palpables pour ainsi dire, n'ont cependant
+pas assez de force pour s'imposer toutes nues
+aux esprits communs. Pour s'assimiler l'idée
+d'armée, un cerveau d'aujourd'hui doit l'entourer
+d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de
+rencontre ou d'opinion avec l'idée principale. On
+ne peut pas demander sans doute à un humble
+politicien de se faire de l'armée l'idée simple que
+s'en faisait Napoléon: une épée. Les idées très
+simples ne sont à la portée que des esprits très
+compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait
+pas absurde de ne considérer l'armée que comme
+la force extériorisée d'une nation; et alors de ne
+demander à cette force que les qualités mêmes
+qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore
+trop simple?</p>
+
+<p>Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui
+pour étudier le mécanisme de l'association
+et de la dissociation des idées! On parle souvent
+des idées; on a écrit sur l'évolution des idées.
+Aucun mot n'est plus mal défini ni plus vague.
+Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l'Idée,
+tout court; il y a des sociétés coopératives qui se
+mettent tout d'un coup en marche vers l'Idée; il
+y a des gens qui se dévouent à l'Idée, qui pâtissent
+pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent
+les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question
+dans ces sortes de divagations, c'est ce que
+je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le
+mot est peut-être une déformation du mot Idéal;
+peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu?
+Est-ce un débris erratique de la philosophie de
+Hegel que la marche lente du grand glacier social
+a déposé au passage en quelques têtes où il roule
+et sonne comme un caillou? On ne sait pas. Employé
+sous une forme relative, le mot n'est pas
+beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies;
+on oublie trop le sens primitif du mot et
+que l'idée n'est qu'une image parvenue à l'état
+abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une
+notion, pour avoir droit au nom d'idée, doit
+être pure de toute compromission avec le contingent.
+Une notion à l'état d'idée est devenue
+incontestable; c'est un chiffre, c'est un signe;
+c'est une des lettres de l'alphabet de la pensée.
+Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses.
+L'idée est nécessairement vraie; une idée discutable
+est une idée amalgamée à des notions
+concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de
+la dissociation tend précisément à dégager la
+vérité de toute sa partie fragile pour obtenir
+l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable.
+Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon
+leur sens unique et absolu, les liaisons seraient
+difficiles dans le discours; il faut leur laisser un
+peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage
+les a doués et, en particulier, ne pas trop insister
+sur l'abîme qui sépare l'abstrait du concret.
+Il y a un état intermédiaire entre la glace et
+l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se
+façonner en aiguilles, quand elle craque et cède
+encore sous la main qui s'y plonge: peut-être
+ne faut-il pas demander même aux mots du manuel
+philosophique d'abdiquer toute prétention
+à l'ambiguité?</p>
+
+<p>Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques,
+qui ne fut un instant dégagée que pour
+s'obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent
+au concret et dont on ne peut parler sans de
+minutieuses références à la réalité; l'idée de justice,
+au contraire, peut se considérer en soi, <i>in
+abstracto</i>. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur
+les idées générales, presque tous les patients,
+prononcé devant eux le mot Justice, virent en
+leur esprit la légendaire dame et ses balances.
+Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une
+idée abstraite une notion de l'origine même de
+cette idée. L'idée de justice n'est pas autre
+chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice
+est le point mort de la série des actes, le
+point idéal où les forces contraires se neutralisent
+pour produire l'inertie. La vie qui aurait
+passé par ce point mort de la justice absolue ne
+pourrait plus vivre, puisque l'idée de vie, identique
+à l'idée de lutte de forces, est nécessairement
+l'idée de justice. Le règne de la justice ne
+pourrait être que le règne du silence et de la
+pétrification: les bouches se taisent, organes
+vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés
+des membres n'écrivent plus rien, dans l'air
+froid. Les théologies situèrent la justice au delà
+du monde, dans l'éternité. C'est là seulement
+qu'elle peut être conçue et qu'elle peut, sans
+danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
+sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte
+d'arrêts, l'arrêt de mort. L'idée de justice rentre
+donc bien dans la série des idées incontestables
+et indémontrables; on n'en peut rien faire
+à l'état pur; il faut l'associer à quelque élément
+de fait ou s'abstenir d'un mot qui ne correspond
+qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée
+de justice est peut-être dissociée ici pour la première
+fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt
+l'idée de châtiment, qui leur est très familière,
+tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre
+de la première. Il s'agit de châtier le coupable
+et de ne pas inquiéter l'innocent, ce qui impliquerait
+immédiatement, pour être perceptible,
+une définition de la culpabilité et une définition
+de l'innocence. Cela est difficile, ces mots du
+lexique moral n'ayant plus qu'une signification
+fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
+demander, faut-il qu'un coupable soit châtié?
+Il semble, au contraire, que l'innocent, que l'on
+suppose un homme sain et normal, soit bien plus
+capable de supporter le châtiment que le coupable,
+qui est un malade et un débile. Pourquoi
+ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des
+excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est
+ce que ferait la justice si, au lieu d'être une
+conception théologique, elle était encore, comme
+elle fut à Sparte, une imitation de la nature.
+Rien n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de
+l'injustice; toute existence est un vol prélevé
+sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
+que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire
+et non plus la négatrice des lois naturelles,
+l'humanité prendrait soin de protéger les
+forts contre la coalition des faibles et de donner
+comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il
+semble au contraire que ce qu'on entende désormais
+par la justice ce soit, en même temps que
+le châtiment des coupables, l'extermination des
+puissants, et en même temps que le non-châtiment
+des innocents, l'exaltation des humbles.
+L'origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite,
+doit donc être recherchée dans l'évangile,
+dans le «malheur aux riches» des démagogues
+juifs. Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît
+contaminée à la fois par la haine et par l'envie;
+elle ne contient plus rien de son sens originaire
+et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer
+d'être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant
+on démêlerait, en y prenant garde, que la
+première cause de la dépréciation de ce terme
+utile est venue d'une confusion entre l'idée de
+droit et l'idée de châtiment; le jour où le mot
+justice a voulu dire tantôt justice criminelle et
+tantôt justice civile, le peuple a confondu ces
+deux notions pratiques et les instituteurs du
+peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation,
+ont aggravé une méprise qui d'ailleurs
+servait leurs intérêts. L'idée réelle de justice
+apparaît donc finalement comme entièrement
+inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire
+de l'humanité; ce mot se résout à l'analyse
+en des éléments encore très complexes où
+l'on distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment.
+Mais il y a tant d'illogisme dans cet
+accouplement singulier qu'on douterait de l'exactitude
+de l'opération, si les faits sociaux n'en
+fournissaient la preuve.</p>
+
+<p>Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il
+vraiment pour le peuple, pour l'homme
+moyen, des mots abstraits? C'est peu probable.
+Il semble même que, selon le degré de culture
+intellectuelle, le même mot n'atteigne que des
+états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est
+plus ou moins contaminée par le souci des intérêts
+personnels, ou de caste ou de groupe, et le
+mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes
+de significations particulières et limitées sous
+lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.</p>
+
+<p>Dès qu'une idée est dissociée, si on la met
+ainsi toute nue en circulation, elle s'aggrège en
+son voyage par le monde toutes sortes de végétations
+parasites. Parfois, l'organisme premier
+disparaît, entièrement dévoré par les colonies
+égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort
+amusant de ces déviations d'idées fut donné
+récemment par la corporation des peintres en
+bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de
+la république». Ces ouvriers promenèrent une
+bannière où leurs revendications de justice
+sociale se résumaient en ce cri: «A bas le ripolin!»
+Il faut savoir que le ripolin est une peinture
+toute préparée que le premier venu peut
+étaler sur une boiserie; on comprendra alors
+toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité.
+Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression;
+c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons
+tous notre ripolin et nous en colorions à notre
+usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous
+seraient d'aucune utilité personnelle.</p>
+
+<p>C'est sous un de ces bariolages que l'idée de
+liberté nous est présentée par les politiciens.
+Nous ne percevons plus guère, en entendant ce
+mot, que l'idée de liberté politique, et il semble que
+toutes les libertés dont puisse jouir un homme
+civilisé soient contenues dans cette expression
+ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de
+liberté comme de l'idée pure de justice; elle ne
+peut nous servir à rien dans l'ordinaire de la
+vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas
+plus que ne sont justes ni l'homme ni la nature.
+Le raisonnement n'a aucune prise sur de telles
+idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
+fausseraient nécessairement toutes les thèses où
+on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens
+social, l'idée de liberté est encore mal dissociée;
+il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est
+difficile qu'il s'en forme une, puisque la liberté
+d'un individu ne s'exerce qu'aux dépens de la
+liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le
+privilège; à tout prendre, c'est peut-être son
+véritable nom; encore aujourd'hui, une de nos
+libertés relatives, la liberté de la presse, est un
+ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté
+de la parole concédée aux avocats; privilèges,
+la liberté syndicale, et demain, la liberté d'association
+telle qu'on nous la propose. L'idée de
+liberté n'est peut-être qu'une déformation emphatique
+de l'idée de privilège. Les Latins, qui
+firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient
+tel que le privilège du citoyen romain.</p>
+
+<p>On voit qu'il y a souvent un écart énorme
+entre le sens vulgaire d'un mot et la signification
+réelle qu'il a au fond des obscures consciences
+verbales, soit parce que plusieurs idées associées
+sont exprimées par un seul mot, soit
+parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement
+d'une idée secondaire. On peut donc
+écrire, surtout s'il s'agit de généralités, des
+suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert
+et un sens secret. Les mots, qui sont des signes,
+sont presque toujours aussi des chiffres; le langage
+conventionnel inconscient est fort usité,
+et il y a même des matières où c'est le seul en
+usage. Mais chiffre implique déchiffrement. Il
+est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère
+et l'auteur même de l'écriture y échoue
+souvent, parce que le sens des mots varie non
+seulement d'un homme à un autre homme, mais,
+des moments d'un homme aux autres moments
+du même homme. Le langage est ainsi une
+grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction,
+et la vie évolue dans la réalité la plus concrète;
+entre la parole et les choses que la parole
+désigne il y a la distance d'un paysage à la description
+d'un paysage. Et il faut songer encore que
+les paysages que nous dépeignons ne nous sont
+connus, la plupart du temps, que par des discours,
+reflets d'antérieurs discours. Cependant
+nous nous comprenons. C'est un miracle que je
+n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il
+sera plus à propos, pour achever cette esquisse,
+qui n'est qu'une méthode, d'essayer l'examen
+des idées toutes modernes d'art et de beauté.</p>
+
+<p>J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures
+aux langues classiques qui n'ont pas de
+mots fixes et précis pour les dire, bien que les
+anciens fussent à même, mieux que nous, de
+jouir de la réalité qu'elles contiennent. Elles
+sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la dépendance
+de l'idée de beauté; mais cette dernière
+idée elle-même n'est autre chose que l'idée d'harmonie
+et l'idée d'harmonie se réduit à l'idée de
+logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De
+là les sentiments de plaisir que nous donne la
+beauté. Ou plutôt, la beauté est une logique qui
+est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, on
+comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté,
+dans les sociétés féministes, s'est presque toujours
+restreinte à l'idée de beauté féminine. La
+beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant
+sujet d'analyse, mais la question est assez compliquée.
+Il faudrait démontrer d'abord que la
+femme n'est pas plus belle que l'homme; que,
+située dans la nature sur le même plan, construite
+sur le même modèle, faite de la même
+chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible
+extérieure à l'humanité, exactement la femelle
+de l'homme, exactement ce que, pour les
+hommes, une pouliche est à un poulain. Et
+même, en y regardant de plus près, le Martien
+qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des formes
+terrestres observerait que, s'il existe une
+différence de beauté entre un homme et une
+femme de même race, de même caste et de
+même âge, cette différence est presque toujours
+en faveur de l'homme; et que si d'ailleurs ni
+l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux,
+les défauts de la race humaine sont plus accentués
+chez la femme, où la double saillie du ventre
+et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
+disgracieusement la double ligne du profil;
+la courbe des seins est presque infléchie sous
+l'influence du dos qui a une tendance à se voûter.
+Les nudités de Cranach avouent naïvement
+ces éternelles imperfections de la femme. Un
+autre défaut auquel les artistes remédient instinctivement
+quand ils ont du goût, c'est la
+brièveté des jambes, si accentuée dans les photographies
+de femmes nues. Cette froide
+anatomie des beautés féminines a souvent été
+faite; il est donc inutile d'insister, d'autant
+plus que la vérification en est malheureusement
+trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste
+si mal à la critique, comment se fait-il
+qu'elle demeure, malgré tout, incontestable,
+qu'elle soit devenue pour nous la base même et
+le ferment de l'idée de beauté? C'est une illusion
+sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée
+pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir
+charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement
+quand il a défini la beauté «une promesse
+de bonheur». La beauté est une femme,
+et pour les femmes elles-mêmes, qui ont poussé
+la docilité envers l'homme jusqu'à adopter cet
+aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que
+dans l'extrême perversion sensuelle. On sait cependant
+que les femmes ont un type particulier
+de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri
+du nom de «bellâtre». Si les femmes étaient
+sincères, elles auraient également depuis longtemps
+infligé un nom péjoratif au type de beauté
+féminine par lequel l'homme se laisse le plus
+volontiers séduire.</p>
+
+<p>Cette identification de la femme et de la beauté
+va si loin aujourd'hui qu'on en est arrivé innocemment
+à nous proposer «l'apothéose de la
+femme»; cela veut dire la glorification de la
+beauté avec toutes les promesses stendhaliennes
+contenues dans ce mot devenu érotique. La
+beauté est une femme et la femme est la beauté;
+les caricaturistes accentuent le sentiment général
+en accouplant toujours à une femme, qu'ils
+tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent
+la laideur jusqu'à la vulgarité la plus basse
+alors que les jolies femmes sont si rares dans la
+vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est
+presque toujours inférieure en beauté plastique,
+âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est
+vrai que cette infériorité n'est pas plus facile à
+démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement
+demeure inefficace, la page achevée, pour celui
+qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort
+heureux.</p>
+
+<p>L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que
+par les esthéticiens; le commun des hommes
+s'en donne la définition de Stendhal. Autant
+dire que cette idée n'existe pas et qu'elle a été
+absolument dévorée par l'idée de bonheur, et du
+bonheur sexuel, du bonheur donné par une
+femme. C'est pour cela que le culte de la beauté
+est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur
+de certains mots abstraits. Ils traduisent
+cela par culte de la luxure, et ils auraient raison
+si ce dernier terme ne contenait une injure assez
+sotte pour une des tendances les plus naturelles
+à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en
+s'opposant aux excessives apothéoses de la femme
+ils ont touché aux droits de l'art. L'art étant
+l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant
+être comprise que sous les espèces matérielles de
+la véritable idée qu'elle contient, l'art est devenu
+presque uniquement féministe. La beauté, c'est
+la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci
+est moins absolu. La notion de l'art est même
+assez nette, pour les artistes et pour l'élite;
+l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art
+pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même.
+Aucune définition n'en doit même être
+donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
+l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et
+qui tendraient à l'obscurcir et à la salir.</p>
+
+<p>Antérieurement à cette dissociation, qui est
+récente et dont on connaît l'origine, l'idée d'art
+était liée à diverses idées qui lui sont normalement
+étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité,
+l'idée d'enseignement. L'art était l'image
+édifiante qu'on intercale dans les catéchismes de
+religion ou de philosophie; ce fut la conception
+des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis
+de ce collier; on voudrait nous le remettre
+au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à
+l'idée d'utilité; l'art est appelé social par les
+prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique,
+épithètes bien choisies, si ce fut en
+vertu de leur signification négatrice de la fonction
+principale. Admettre l'art parce qu'il peut
+moraliser les individus ou les masses, c'est
+admettre les roses parce qu'on en tire un remède
+utile aux yeux; c'est confondre deux séries de
+notions que l'exercice régulier de l'intelligence
+place sur des plans différents. Les arts plastiques
+ont un langage; mais il n'est pas traduisible en
+mots et en phrases. L'oeuvre d'art tient des discours
+qui s'adressent au sens esthétique et à lui
+seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible
+pour nos autres facultés ne vaut pas la peine
+d'être écouté. Cependant, c'est cette partie caduque
+qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils
+sont le nombre et comme nous sommes régis par
+la loi du nombre, leur triomphe semble assuré.
+L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée que
+pendant un petit nombre d'années et pour un
+petit nombre d'intelligences.</p>
+
+<p>Il y a donc un très grand nombre d'idées que
+les hommes n'emploient jamais à l'état pur, soit
+qu'elles n'aient pas encore été dissociées, soit que
+cette dissociation n'ait pu se maintenir en état
+de stabilité; il y a aussi un très grand nombre
+d'idées qui existent à l'état dissocié, ou que l'on
+peut provisoirement considérer comme telles,
+mais qui ont une affinité particulière pour d'autres
+idées avec lesquelles on les rencontre le plus
+souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
+réfractaires à certaines associations, alors que
+les faits auxquels elles correspondent dans la réalité
+sont extrêmement fréquents. Voici quelques
+exemples de ces affinités et de ces répulsions
+pris dans le domaine si intéressant des lieux
+communs ou des vérités.</p>
+
+<p>Les étendards furent d'abord des signes religieux,
+comme l'oriflamme de Saint-Denis, et
+leur utilité symbolique est demeurée au moins
+aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment,
+hors de la guerre, sont-ils devenus des
+symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à
+expliquer par les faits que par la logique abstraite.
+Aujourd'hui, dans presque tous les pays civilisés,
+l'idée de patrie et l'idée de drapeau sont
+invinciblement associées; les deux mots se disent
+même l'un pour l'autre. Mais ceci touche à la symbolique
+autant qu'à l'association des idées. En
+insistant on arriverait au langage des couleurs,
+contre-partie du langage des fleurs, mais plus
+instable encore et plus arbitraire. S'il est amusant
+que le bleu du drapeau français soit la dévote
+couleur de la sainte Vierge et des enfants de
+Marie, il ne l'est pas moins que la pieuse pourpre
+de la robe de Saint-Denis soit devenue un
+symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes
+d'Épicure, les idées s'accrochent comme elles
+peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et
+des accidents.</p>
+
+<p>Certaines associations, quoique très récentes,
+ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi
+celles d'instruction et d'intelligence, d'instruction
+et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction
+peut témoigner pour une des formes particulières
+de la mémoire ou pour une connaissance
+littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité
+de ces rapports forcés apparaît très clairement
+en ce qui concerne les femmes; il semble
+bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
+qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer
+leur intelligence, l'engourdit. Depuis qu'on
+les instruit sérieusement, elles n'ont plus aucune
+influence ni dans la politique ni dans les lettres:
+que l'on compare à ce propos nos trente dernières
+années avec les trente dernières années
+de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées
+n'en sont pas moins devenues de véritables lieux
+communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile
+d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
+à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes
+dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables
+vérités telles que: vertu-récompense, vice-châtiment,
+Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect,
+malheur-punition, avenir-progrès,
+et des milliers d'autres dont quelques-unes,
+quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.</p>
+
+<p>On ferait également un long catalogue des
+idées que les hommes se refusent à associer, alors
+qu'ils se complaisent aux plus déconcertants
+stupres. Nous avons donné plus haut l'explication
+de cette attitude rétive; c'est que leur occupation
+principale est la recherche du bonheur,
+et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon
+leur intérêt que selon la logique. De là l'universelle
+répulsion à joindre l'idée de néant à l'idée
+de mort. Quoique la première idée soit évidemment
+contenue dans la seconde, l'humanité
+s'obstine à les considérer séparément; elle s'oppose
+de toutes ses forces à leur union, elle enfonce
+entre elles infatigablement un coin chimérique
+où retentissent les coups de marteau de l'espérance.
+C'est le plus bel exemple d'illogisme que
+nous puissions nous donner à nous-mêmes et la
+meilleure preuve que, dans les choses graves
+comme dans les moindres, c'est le sentiment qui
+vient toujours à bout de la raison.</p>
+
+<p>Est-ce une grande acquisition que de savoir
+cela? Peut-être.</p>
+
+<p>Novembre 1899.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+
+
+<h2>STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE<br>
+DE DÉCADENCE</h2>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="5" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+
+
+ </td>
+ <td style="width: 50%; vertical-align: top;">
+<p>Décadence. C'est un mot bien
+commode à l'usage des pédagogues
+ignorants, mot vague derrière
+lequel s'abritent notre paresse
+et notre incuriosité de la loi.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Baudelaire</span>, <br>
+ <i>Lettre à Jules Janin.</i>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence
+entra dans la littérature française; après avoir
+servi à glorifier ou à railler tout un groupe de
+poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule
+tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce
+royaume ironique et presque injurieux, si le mot
+lui-même avait été compris et dit selon sa vraie
+signification. Mais, par une singularité qui est
+un trait de moeurs latines, le peuple académique
+qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale,
+quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives
+nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta
+une génération. Rendu responsable des
+actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé
+apparut, aux âniers innocents qui accompagnent
+mais ne guident pas la caravane, tel qu'un
+redoutable Aladin, assassin des bons principes
+de l'imitation universelle.</p>
+
+<p>Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires.
+Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent
+et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées
+à peine et ne les ont jamais déracinées;
+dès après les insolences romantiques, il fallut
+étouffer et ramper sous la vieille verdure dont
+on fait les férules.</p>
+
+<p>Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les
+Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent
+que Romains, l'individualisme. Leur civilisation
+donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité
+sociale. Il y avait chez eux émulation vers
+la parité comme il y a chez nous émulation vers
+la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou
+six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique,
+ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être
+que, vraiment, l'instinct social ou de race
+dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel,
+peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur
+naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient
+l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent
+à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne
+et l'invasion barbare se fussent donné la
+main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire,
+comme toutes les autres, naquit de l'union de la
+conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise,
+écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes
+d'Horace, devrait être mémorable, car il
+signale clairement la naissance d'une mentalité
+nouvelle.</p>
+
+<p>Comme l'histoire politique des Romains nous a
+fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de
+leur littérature nous a fourni celle de décadence
+littéraire; double face d'une même conception,
+car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence
+des deux mouvements, et facile de faire
+croire que leur marche fut liée et nécessaire.
+Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été
+plus particulièrement dupe de cette illusion.</p>
+
+<p>Les sauvages admettent très malaisément la
+mort naturelle. Pour eux, toute mort est un
+meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la
+loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit
+que l'on est convenu d'appeler inférieur; et
+c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
+soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation
+même. Il n'y a d'absolument nécessaires
+que les lois naturelles; elles ne pourraient différer,
+et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution
+sociale et politique des peuples, non seulement
+il n'y a plus de lois nécessaires, mais il
+n'y a même plus de lois même très générales; ou
+bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles
+expliquent, en viennent à ne plus être que
+de sages et honorables constatations; ou bien
+encore elles constatent, quoique avec emphase, le
+principe même du mouvement. Donc les empires
+naissent, croissent et meurent; les combinaisons
+sociales sont instables; à différentes époques
+les groupes humains ont des forces différentes
+de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent
+et se propagent: voilà de quoi écrire un traité
+de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement
+à conformer sa philosophie à la réalité
+des catastrophes inattendues. Car il faut bien
+laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois
+le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et
+rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de
+mort naturelle. Les historiens n'en admettent
+pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut
+prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire
+les querelles théologiques et claquer dans le
+cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps
+à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
+à Waterloo. La longue décadence des empires
+détruits est une des plus singulières illusions de
+l'histoire; si des empires moururent de maladie
+ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent
+de mort violente, en pleine force physique, en
+pleine vigueur intellectuelle.</p>
+
+<p>D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on
+ne peut établir aucun rapport raisonnable entre
+la puissance d'un peuple et le génie d'un homme:
+ni la littérature grecque, ni les littératures du
+moyen âge ne correspondent à des forces politiques
+stables et puissantes, grecques, italiennes
+ou françaises; et c'est justement à l'heure où
+leur puissance matérielle est devenue nulle que
+les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents
+originaux. Peut-être même serait-on plus près
+de la vérité en déclarant que la décadence politique
+est l'état le plus favorable aux éclosions
+intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe
+et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent
+les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore
+la chute de Napoléon fut comme un signal
+pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et
+à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe
+est le contemporain de la ruine de son pays. A
+ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos
+tendances au scepticisme historique, il ne faut
+pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes
+doublement glorieuses dont le fastueux siècle
+de Louis XIV est le modèle vénéré: après
+quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront
+une opinion assez différente de celle qui
+demeure et qui passe dans les manuels et dans
+les conversations.</p>
+
+<p>Bossuet le premier imagina de juger l'histoire
+universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement,
+d'après les principes du judaïsme biblique: il vit
+crouler tous les empires où la main de Jéhovah
+s'était appesantie. C'est l'idée de décadence
+expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie
+de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être
+encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte
+de dégoût un historien qui fait commencer la
+décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles
+de paix qui furent peut-être la seule époque
+heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser
+la signification des mots; alors on aperçoit
+qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains
+mémorables en usèrent toute leur vie sans
+les comprendre. Mais si contestable ou du moins
+si vague que soit l'idée générale de décadence,
+elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée
+plus restreinte de décadence littéraire.</p>
+
+<p>De Racine à Vigny, la France ne produisit
+aucun grand poète. C'est un fait; une telle période
+est certainement une période de décadence
+littéraire; cependant il ne faut pas aller plus
+loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un
+caractère absurde de logique et de nécessité. La
+poésie est en sommeil au <span class="sc">xviii</span>e siècle, faute de
+poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence
+d'une trop belle floraison antérieure; elle
+est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne
+le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme
+mystérieux, un être, une femme, la Poésie,
+qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles
+presque réguliers, selon les habitudes des
+générations humaines, conception agréable, sujet
+de dissertation ou de conférence, mais qu'il
+faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que
+faire l'anatomie d'une idée.</p>
+
+<p>Ce qui caractérise la poésie du <span class="sc">xviii</span>e siècle,
+c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par
+l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec
+tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec
+conscience; il est chinois en même temps que
+romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif.
+Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression
+que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et
+qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie!
+Le même philosophe qui ruine en politique
+l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne
+en littérature. Il y a des critiques: pendant que
+Goethe écrit <i>Werther</i>, ils confrontent Gilbert
+avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
+chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir
+expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en
+France, que Delille<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> ou Chénier, pendant cent
+ans, cela conduirait nécessairement à expliquer
+aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou
+Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en
+savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité,
+de toute sa généalogie historique, l'idée
+de décadence littéraire se réduit à une idée purement
+négative, à la simple idée d'absence. Cela
+est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais
+les intelligences supérieures faisant défaut dans
+une période, le pullulement des médiocres devient
+extrêmement sensible et actif, et, comme
+le médiocre est un imitateur, les époques que
+l'on a qualifiées justement de décadentes ne
+sont autre chose que des époques d'imitation.
+En suprême analyse, l'idée de décadence est identique
+à l'idée d'imitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme
+on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes
+et sa gloire, datent de l'ancien régime.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un
+groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée
+à son idée contraire, à l'idée même d'innovation.
+De tels jugements nous ont frappés,
+hommes de ces années, sans doute parce que
+nous étions mis en cause et sottement bafoués
+par les critiques bien pensants; ils n'étaient que
+la représentation, maladroite et usée, des sentences
+par lesquelles les sages de tous les temps
+essayèrent de maudire et d'écraser les serpents
+nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique
+de leur vieille mère. La diabolique Intelligence
+rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université
+n'a jamais pu la stériliser, non plus que
+celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier
+de la foi, contre les nouveautés, contre les
+hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de
+la règle, trop souvent se dresse le Professeur.
+On retrouve là l'antinomie qui surprend dans
+Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même
+homme, courageux dans le sens de la justice ou
+de la liberté politique, se trouble et recule s'il
+s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé
+à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à
+leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des
+gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La
+question de savoir si l'auteur des <i>Revenants</i> est
+un mystificateur ou un génie n'est pas résolue
+à l'heure où nous sommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.» Telle est, en
+face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude
+d'un écrivain qui, dans le livre même d'où
+cette note est tirée, prouve une bonne indépendance
+de jugement; il est inutile d'ajouter que
+les «décadents» y sont, à tout propos, moqués.
+Comment, après cela, s'étonner de la lourde
+raillerie de tels moindres esprits? Une manière
+nouvelle de dire les éternelles vérités humaines
+est d'abord pour les hommes, et surtout pour les
+hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent
+une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
+ils ont recours à la négation, aux injures
+ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de
+l'animal humain devant le danger physique. Mais
+comment en est-on arrivé à considérer comme
+un péril toute réelle innovation en art ou en littérature?
+Pourquoi surtout cette assimilation
+est-elle une des maladies particulières à notre
+temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend
+à restreindre le mouvement et à contrarier la
+vie?</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>M. Stapfer, <i>Des Réputations littéraires.</i> Paris, 1891.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes,
+si divers de génie, furent bernés et refusés
+par les jurys. Sous les prétextes évidemment
+contradictoires, un motif unique se découvre:
+l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien
+ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne
+se rattache pas immédiatement à quelque chose
+de connu et de déjà compris, les gardiens de
+l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation
+chacun selon leur tempérament. Les
+formules changent aussi selon les périodes: au
+<span class="sc">XVIII</span>e siècle, la non-imitation était qualifiée de
+faute contre le goût, et c'était grave au temps où
+Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un
+édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières
+semaines et depuis quelque dix ans, les artistes
+et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres
+furent stigmatisés soit de décadents, soit de
+symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir,
+étant verbalement plus obscure et par
+conséquent plus facile à manier; elle contient
+d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée
+abhorrée de non-imitation.</p>
+
+<p>On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que
+M. Tarde ait développé sa philosophie sociale:
+«L'imitation régit le monde des hommes, comme
+l'attraction celui des choses.» Dans le domaine
+particulier de l'art et de la littérature, cette loi
+est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en
+somme, que le tableau d'une suite d'épidémies
+intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode
+change ou dure selon des caprices impossibles à
+prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare
+n'eut aucune influence immédiate; Honoré
+d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut
+le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
+il eût régné plus longtemps si la <i>Princesse
+de Clèves</i> n'avait été l'oeuvre clandestine d'une
+grande dame. Le <span class="sc">XVII</span>e siècle, dont une partie
+de la littérature n'est que traduction et imitation,
+ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés
+modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût
+été honteux de ne pas imiter les anciens&mdash;ou,
+chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans
+leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble
+d'avoir écrit <i>Bajazet</i>), il était honorable de
+savoir donner aux emprunts classiques un air
+de fraîcheur et d'inédit.</p>
+
+<p>Cependant cette littérature elle-même devint
+très rapidement classique; il y eut une seconde
+source d'imitation, et comme elle était plus accessible,
+elle fut bientôt la fontaine presque unique
+où les générations vinrent boire et prier et
+délayer leur encre. Boileau, avant de mourir,
+put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il
+lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir
+désormais la littérature française.</p>
+
+<p>Si l'on néglige les accidents&mdash;quoique mémorables&mdash;ce
+principe est demeuré très puissant
+et si bien compris, à mesure que l'instruction se
+répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir
+pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre
+nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes
+ont réussi à empêcher l'acclimatation en
+France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en
+vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent
+maintenant jusque sur les théâtres du boulevard!
+Ces faits de théâtre, toujours très grossis
+par la réclame, illustrent bien une théorie.</p>
+
+<p>L'idée d'imitation est donc devenue l'idée
+même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas
+plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie
+ou la suite d'un roman préexistant que l'on
+ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes
+ne seraient pas comptées une à une avec scrupule.
+Quand de telles innovations cependant se
+produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier
+du paysage littéraire, il y eut de l'émoi
+parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se
+mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils
+proférèrent des jugements: puisque ces choses,
+ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées
+à l'imitation des dernières littératures ou des
+oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent
+provenir d'une source anormale, car elle ne nous
+est pas familière,&mdash;mais laquelle? Il y eut des
+tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme;
+elles ne furent pas décisives; elles furent
+même un peu ridicules, tant l'ignorance était de
+tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers
+ces années-là un livre parut qui soudain éclaira
+les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa
+entre les poètes nouveaux et les obscurs
+versificateurs de la décadence romaine vantés
+par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux
+mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri
+comme une distinction. Le principe admis, les
+comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas
+même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces
+poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste
+de rapprocher de Sidoine Apollinaire,
+qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait
+pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé
+ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un
+et l'autre, à des degrés divers, une originalité
+propre; mais c'est pour cela même que le mot
+fut justement appliqué au poète de <i>l'Après-midi
+d'un Faune</i>, car il signifiait, très obscurément,
+dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient:
+quelque chose de mal connu, de difficile, de rare,
+de précieux, d'inattendu, de nouveau.</p>
+
+<p>Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée
+de décadence littéraire son sens véritable et véritablement
+cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait
+nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni
+tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le
+décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien
+Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à
+leur manière, se façonnent une langue; ce n'est
+ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence,
+qui imagine un genre littéraire, la biographie
+lyrique<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. On commence à être plus clément
+pour la littérature latine de la seconde période;
+las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a
+commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple
+sera prochainement admise: qu'il n'y a pas,
+en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les
+langues vivent et que leurs changements ne sont
+pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait
+avoir du génie au <span class="sc">VI</span>e siècle comme au <span class="sc">II</span>e,
+et au <span class="sc">XI</span>e comme au <span class="sc">XVIII</span>e; que les préjugés classiques
+sont une entrave au développement de
+l'histoire littéraire et à la connaissance totale de
+la langue elle-même. Mieux connus, les poètes
+de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi
+à baptiser un mouvement littéraire que si l'on
+avait voulu comparer, tâche ardue et un peu
+absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs
+chrétiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais
+la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la
+langue française est une complainte, et précisément inspirée
+par un des poèmes de Prudence.</p></blockquote>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique
+(ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par
+un exemple un peu étendu, comment un mot en
+arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt
+à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire
+d'établir minutieusement en quoi Stéphane
+Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.</p>
+
+<p>La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments
+littéraires; la littérature est peut-être
+avec la religion la passion abstraite qui secoue
+le plus violemment les hommes. Sans doute, on
+n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il
+y a eu&mdash;mettons autrefois&mdash;des guerres religieuses;
+mais c'est parce que la littérature n'est
+encore jamais descendue brusquement jusque
+dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu
+sa force explosive: il y a loin de la première
+d'<i>Hernani</i> au jour où l'on vend Victor Hugo
+en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure
+assez bien une mobilisation du sentimentalisme
+allemand contre l'humour anglais ou l'ironie
+française: c'est parce qu'ils ne se connaissent
+pas que les peuples se haïssent peu: une
+alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé,
+par des coups de canon.</p>
+
+<p>La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais
+très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement,
+même en littérature, que lorsque des
+intérêts matériels viennent un peu corser la lutte
+pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie
+et il supportait comme des nécessités inhérentes
+au génie l'injustice et l'injure. On ne
+gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité,
+que la supériorité seule et toute nue de son esprit.
+Les artistes, même dépréciés par les instinctives
+cabales, obtiennent des commandes, gagnent
+de l'argent; les poètes ont la ressource des
+longues écritures dans les revues et dans les
+journaux: certains, comme Théophile Gautier,
+y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal,
+et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète
+dépouillé de tout ornement social que s'adressa
+le sarcasme.</p>
+
+<p>Il y a au Louvre, dans une collection ridicule,
+par hasard une merveille, une Andromède, ivoire
+de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa
+chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir?
+et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème
+qui convient encore, puisque, comme le
+ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des
+vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas
+colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente
+pas un large trésor humain étalé devant la foule
+surprise; elle n'exprime pas des idées communes
+et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention
+populaire engourdie par le travail; elle est
+personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent
+le soleil; elle n'a de parfum que le soir;
+elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée
+cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se
+couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a
+bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les
+yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir?
+Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme
+dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre
+lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul
+avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des
+dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé,
+il se sentit atteint de ce dégoût des
+phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean
+Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre,
+une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
+selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane
+Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la
+plus grande partie de son oeuvre n'est entachée
+d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin,
+à partir de la <i>Prose pour des Esseintes</i>, s'il y a
+des phrases douteuses ou des vers irritants, un
+esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
+une conquête délicieuse. Il y a trop
+peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous
+nous habituons lâchement à n'aimer que des
+écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant
+il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent
+la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui
+fait le prestige des littératures classiques et c'est
+ce qui les rend si clairement ennuyeuses.
+Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui
+ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau
+est riche de sensations et d'idées, il se fait
+un remous et la nappe se trouble à l'heure du
+jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les
+marais grouillants de vie à un verre d'eau claire.
+Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre.
+La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité
+des hommes est nécessairement nulle; il faut
+que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade,
+de pierre en pierre, pour enfin couler dans la
+vallée à la portée de tous les hommes et de tous
+les troupeaux.</p>
+
+<p>Si donc on entreprenait une étude décisive
+sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la
+question d'obscurité qu'au seul point de vue
+psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue
+obscurité littérale dans un écrit de bonne foi.
+Une interprétation sensée est toujours possible;
+elle changera selon les soirs, peut-être, comme
+change, selon les nuages, la nuance des gazons,
+mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra
+notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de
+Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à
+rêveries qui ait encore été offert aux hommes
+fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles:
+une poésie pleine de doutes, de nuances
+changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être
+la seule où nous puissions désormais nous
+plaire; et si le mot décadence résumait vraiment
+tous ces charmes d'automne et de crépuscule,
+on pourrait l'accueillir et en faire même une des
+clefs de la viole: mais il est mort, le maître est
+mort, la pénultième est morte.</p>
+
+
+<p>1898.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+
+
+<h2>UNE RELIGION D'ART</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>A une époque où presque toute la sensibilité,
+presque toute la foi, presque tout l'amour se sont
+réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, ce mot,
+jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en
+plus d'une aventure, il nous manquait évidemment,
+à côté de la religion de l'art, la religion
+d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans;
+elle est curieuse et peut servir de prétexte
+à quelques réflexions.</p>
+
+<p>Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui
+d'art religieux, la tentative d'union entre la religion
+et l'art ne pouvait se faire qu'au moyen
+de l'archéologie. <i>La Cathédrale</i> est donc, comme
+tous les derniers livres du même auteur, depuis
+<i>A Rebours</i>, un roman didactique. Le genre
+n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé
+par les écrivains chez lesquels le goût du savoir
+n'a pas entièrement tué l'imagination; ou qui,
+incapables d'user alternativement de leurs lectures
+et de leurs inventions, se résignent à entremêler
+la fiction et le document; ou encore qu'un
+besoin de prosélytisme porte à choisir pour
+messager d'un enseignement, d'une morale, de
+vérités peu amènes, la nef des Argonautes ou le
+cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de
+ces trois causes dans le didactisme invétéré de
+M. Huysmans; mais surtout, si, lorsqu'il écrit ses
+livres, il n'y mettait pas ses lectures, il n'aurait
+rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt
+soutenue que découragée par le document;
+sans ce cordial elle tomberait vite aux récriminations
+d' <i>A vau l'eau</i>, roman que la moelle de
+quelque vieux traité de cuisine suffirait peut-être
+à rendre tout à fait représentatif d'un caractère.
+Que M. Folantin, entre deux repas
+vagues, médite sur une page du «Cuisinier
+royal» ou du «Paticier François», et nous
+avons un livre du type même de <i>la Cathédrale</i>.
+Sur les seize chapitres de ce dernier roman, deux
+commencent et trois finissent par des considérations
+de ménage ou de cuisine. Ses tentatives
+d'érudition ne pouvaient donc influencer que très
+heureusement M. Huysmans en lui montrant,
+dans les livres, ce qu'il aurait toujours été incapable
+de trouver dans la vie: l'oubli, au moins
+accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.</p>
+
+<p>La plupart des romans didactiques pèchent
+également par l'insuffisance et par l'inexactitude.
+A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman
+n'est pas un traité. Si, dans <i>A Rebours</i>, au lieu
+de se borner à résumer, en une phrase pittoresque
+et juste, les appréciations motivées et
+savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le
+romancier avait passé deux ans à lire lui-même
+les poètes qu'il vantait, l'abondance des documents
+l'eût peut-être incliné à donner à cette
+partie de son livre une ampleur désagréable; et
+si, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais, il lui
+avait fallu compulser lui-même les archives,
+déchiffrer les originaux du procès, <i>Là-bas</i> serait
+peut-être encore sur le chantier. L'insuffisance
+de la documentation dans un roman didactique
+ou historique est donc une des conditions
+de l'exécution même du roman et, d'autre part,
+ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art
+peut le compenser si bien que le lecteur le plus
+exigeant s'y trouve satisfait; c'est ce qui arriva
+pour <i>Là-bas</i>, où il y a des chapitres admirables,
+supérieurs par la puissance de l'incantation verbale
+aux pages trop déclamatoires de <i>la Sorcière</i>.
+L'inexactitude serait un défaut plus grave;
+M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux,
+s'en est presque toujours garé jusqu'ici; mais, et
+c'est là le danger du mélange de la science et de
+l'imagination, on ne sait pas toujours où finit
+l'exactitude et où commence la fantaisie. Que
+d'hystériques abbés, que de femmes folles de
+leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme
+du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement
+tiré cependant d'une imagination, alors
+satanique. Il est à peine besoin d'affirmer que
+jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables
+cérémonies n'ordonnèrent, en aucun temps ni en
+aucun pays, leurs farandoles obscènes et sacrilèges.</p>
+
+<p>Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les
+cerveaux hallucinés des pauvres sorcières, se
+déroulait selon des liturgies très différentes et
+surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe
+Noire que par équivoque, puisque la vraie Messe
+Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le corps
+nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration,
+absolument secrète, et dont le secret
+seul garantissait l'efficacité. La fantaisie de
+M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du
+public est illimitée, certaines conséquences pénibles,
+n'en était pas moins tout à fait légitime;
+le romanesque est à sa place dans un roman:
+attendre, pour raconter un chanoine Docre, de
+rencontrer en chemin son véritable frère diabolique,
+on ne peut vraiment pas exiger cela, même
+d'un romancier didactique.</p>
+
+<p>Avec <i>la Cathédrale</i>, aucune surprise de ce
+genre n'était à craindre; la fantaisie n'a aucune
+place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
+aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez
+grand nombre, elles sont presque toutes d'un
+genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur
+n'avait pas besoin de nous informer qu'il
+s'est, pour ce livre, documenté près de moines,
+de prêtres et en des livres pieux; cela est évident.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Pour écrire <i>En Route</i> et <i>la Cathédrale</i>, il
+faut être catholique, non seulement de naissance
+et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a
+donc aujourd'hui même une littérature catholique,
+une littérature qui n'existerait pas sans
+écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
+sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques,
+raisonnables, liés à un passé immédiat?
+Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à
+être catholique en un siècle où le furent presque
+tous les plus excellents poètes et quelques-uns
+des plus grands écrivains, de Chateaubriand à
+Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne
+semble pas correspondre à l'orientation présente
+des intelligences, cela est clair, mais une attitude
+n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude
+générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie
+d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible
+et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication
+n'est pas un geste philosophique.</p>
+
+<p>Je crois que le catholicisme, en France, fait
+partie de la tradition littéraire.</p>
+
+<p>Le catholicisme est le christianisme paganisé.
+Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut
+satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant
+longtemps, les deux tendances primordiales et
+contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre
+à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes
+plus acceptables, dans la sensation et dans
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le
+catholicisme a développé normalement les deux
+principes qui le constituent et, sans l'intervention
+de Luther, il est très probable que le principe
+païen, d'art et de beauté, eût acquis autant
+de force que le principe évangélique, de renoncement
+et de mortification. Léon X et Jules II
+pouvaient vraiment se glorifier du nom de <i>Pontifex
+maximus</i>; ils étaient vraiment à la fois le
+successeur de saint Pierre et le successeur du
+grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et
+Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile,
+les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de
+Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute
+la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme,
+se niant lui-même, accepta le sacrifice
+d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même
+l'un de ses principes de vie, et, vaincue,
+l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui,
+un protestantisme hiérarchisé, aussi froid,
+aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible,
+mais d'intelligence moins libérale, peut-être,
+plus recroquevillée encore, soumise à la
+fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et
+à un présent qui épouvante sa décrépitude.</p>
+
+<p>En France, au <span class="sc">XVII</span>e siècle, la réaction contre le
+protestantisme se fit dans un paganisme moyen,
+élégant et superficiel; après la crise janséniste,
+il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais
+elle se fit dans la débauche et dans la littérature
+galante; le moment philosophique fut bref et
+sans influence populaire; après la période d'abêtissement
+sentimental provoqué par les ridicules
+disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva
+d'un seul coup le catholicisme, le moyen
+âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par
+ce grand fait littéraire.</p>
+
+<p>Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer
+légitime le droit unique à la vérité absolue
+qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de
+vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion
+des temples. En France, la vraie religion est
+la religion des clochers. Autour du clocher sous
+lequel on prie, les danses lupercales signifient que
+les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de
+leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé
+la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la
+vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune
+religion n'est jamais morte, ni ne mourra
+jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans
+celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs
+temples d'Italie, on ne prit même pas le soin,
+au <span class="sc">V</span>e siècle, de changer les statues vénérées, et
+Déméter nourrice devint tout naturellement une
+Vierge à l'enfant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>: en quelques autres, même
+en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue
+de jadis et le culte, changé dans la croyance
+des prêtres, demeura immuable dans la croyance
+du peuple. Vénus est toujours aimée sous le
+vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente
+toute nue avec seulement un ruban autour
+des reins<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Exemple admirable de la persévérance
+du peuple! Ozanam a parfaitement démontré
+qu'au moment où, par un coup d'État, le
+christianisme devint la religion officielle de l'Empire,
+le paganisme était encore plein de force et
+de vie; de là son influence sur la religion nouvelle
+qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans
+même le transformer. Cependant, dès les premiers
+siècles, il y eut dans l'Église un parti très
+opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre
+l'importance, les superstitions populaires;
+c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement
+triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec
+la Réforme<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Dureau de la Malle, <i>Mémoire sur sainte Venise</i>, lu à
+l'Académie des Inscriptions.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris,
+dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices
+d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne
+remonter qu'au <span class="sc">XVIII</span>e siècle.</p></blockquote>
+
+<p>Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra
+les églises. Les églises catholiques, comme
+les temples de l'Égypte ancienne, sont des tombeaux;
+elles ne furent pas construites en l'honneur
+de Dieu seul; leur prétexte fut presque
+toujours d'abriter le corps d'un bienheureux ou
+d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité
+traditionnelle, à peine rebaptisée par une piété
+innocente. Les églises furent la nécessité de l'art
+chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir
+l'or des idoles et la pourpre des empereurs.
+Au <span class="sc">XII</span>e siècle, le paganisme est restauré dans
+toute sa splendeur. L'église, partout où la dévotion
+est assez riche, est devenue la cathédrale.
+L'Europe est couverte de cathédrales; la prairie
+a toutes ses fleurs matinales et un peuple immense,
+sorti de ses ruches, va de fleur en fleur,
+de sanctuaire en sanctuaire, cueillant des indulgences,
+des réconforts, des grâces, des guérisons,
+la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les
+béquilles du temple d'Éphèse s'amoncellent sous
+les voûtes de la cathédrale de Chartres, où une
+belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les
+fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de
+Vierge noire. L'art catholique, comme la religion
+elle-même, est la suite naturelle et logique de
+l'art païen.</p>
+
+<p>On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer
+les preuves d'une manière de voir qui paraîtra
+peut-être hasardée à ceux qui ne connaissent
+que la surface de l'histoire; on ne peut
+davantage discuter aucune des opinions reçues,
+mais cette affirmation des partielles origines
+païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître,
+on s'en doute, ce que l'Évangile, les pères
+de l'Église, saint Benoît et ses moines apportèrent
+de nouveau et de purement spirituel dans
+l'idée religieuse; cependant, et même sur ce point,
+il faudrait étudier les Alexandrins et comprendre
+que le mysticisme, qui a pris dans le catholicisme
+une forme catholique, n'est pas autre chose
+que celui qui prenait, dans Proclus, une forme
+mythologique. Le symbolisme chrétien n'est lui-même
+qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien;
+on ne sait si tel gnostique fut chrétien
+ou philosophe et il est difficile de faire dans
+le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales
+et la part de l'enseignement patristique.
+Là encore, dans la suite des temps, la fusion se
+fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir,
+le catholicisme spéculatif s'assimila et nous
+a conservé un nombre infini de notions parfaitement
+contradictoires avec l'esprit de l'Évangile
+et avec la religion de saint Paul: un christianisme
+pur eût rejeté toute la tradition pythagoricienne;
+le catholicisme, fidèle à son nom, nous
+a transmis, au milieu de la religion du Christ,
+à peu près toutes les superstitions et toutes les
+théogonies orientales.</p>
+
+<p>Il nous a conservé encore et transmis directement
+la tradition littéraire gréco-romaine. Ceci
+est plus connu et moins contesté. On sait maintenant
+qu'il n'y eut pas de «renaissance» au
+<span class="sc">XV</span>e siècle; on sait que, en aucun moment des
+siècles antérieurs, les lettres latines n'avaient
+cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant
+tout le moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne,
+non seulement lu, mais vénéré, non seulement
+commenté, mais imité. Le rôle des humanistes
+fut cependant important: de même que
+les protestants voulaient purger le christianisme
+de son élément païen, les humanistes voulurent
+éliminer de la littérature tous les éléments chrétiens.
+Les uns et les autres réussirent; mais,
+tandis que la tradition littéraire a été renouée
+par le romantisme, la tradition religieuse est
+restée brisée. La littérature n'est demeurée que
+pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine
+à laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive;
+la religion privée de l'art païen, qui était
+sa force populaire, est devenue et est restée une
+philosophie de sacristie et une morale de confessionnal;
+elle n'a plus d'influence sur l'esprit secret
+des races, qui est avide de beauté corporelle
+et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait
+mitoyenne entre tout; elle est devenue le centre
+médiocre de la médiocrité universelle.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Cependant l'Eglise a des archives, une histoire,
+celle de sa beauté passée: c'est dans cette poussière
+resplendissante que se réfugient encore
+certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand,
+pour exhumer le catholicisme, n'eut
+qu'à laisser son génie se souvenir d'une enfance
+jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres
+historiques et apologétiques eurent une grande
+influence sur le développement du romantisme
+français; elles rendirent possible la grandiose
+archéologie de Victor Hugo, aussi bien que le
+sentimentalisme religieux de Lamartine; si l'on
+néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la
+fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à <i>Sagesse</i>,
+à la trilogie apologétique de M. Huysmans:
+<i>la Cathédrale</i> essaie de refaire avec des
+moyens nouveaux, plus restreints, mais plus
+persévérants, avec des outils moins brillants,
+mais plus aigus, <i>le Génie du christianisme</i>. L'écrivain
+d'aujourd'hui a lu aussi <i>Notre-Dame de
+Paris</i>, et aussi quelques autres livres; il doit à
+Chateaubriand l'esprit apologiste; à Victor Hugo,
+l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout
+le reste.</p>
+
+<p>L'intention apologétique de M. Huysmans est
+certaine, quoique discrète. Il veut prouver qu'il
+y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique,
+symbolique et mystique, très supérieur, surtout
+par l'expression, à tous les arts profanes, antiques
+ou nouveaux; il étudie l'architecture, d'après
+la cathédrale de Chartres, la peinture d'après
+les primitifs et surtout Fra Angelico, la musique
+d'après le plain-chant grégorien, la mystique et
+la symbolique, d'après les saints, les théologiens
+et les compilateurs du moyen âge; comme centre
+au roman, une page de l'histoire d'un écrivain
+converti qui tente le renoncement et commence
+par vouer tout son talent à la défense de
+l'art religieux; le sentiment est représenté par
+des effusions d'amour pieux versées aux pieds
+de Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être
+celui d'une servante dévote et mystique,
+silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
+rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé
+Gévresin, apparaît d'une nullité extraordinaire,
+presque phénoménale; l'abbé Plomb est un archéologue
+de province sans caractère particulier
+qu'une mémoire baroque où se sont logées, à
+l'exclusion de toute notion sensée, les seules
+singularités de la symbolique et la seule histoire
+de la cathédrale de Chartres; non moins versé
+dans le même genre de connaissances, le héros
+du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de
+jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un
+critique d'art, aigre quoique dévotieux, partial
+quoique renseigné. Avec de tels éléments le roman
+devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa
+valeur littéraire lui est donnée par de superbes
+pages descriptives, mais où la description s'élève
+parfois jusqu'à donner la raison des choses, au
+moins la raison symbolique, au moins la raison
+théologique. Le clergé, s'il lit ce livre, sera surpris
+de ne pas le comprendre, tout d'abord, car
+ses maîtres lui cachent avec soin la connaissance
+de la beauté sensible et, pour entendre (un peu)
+le symbolisme, il faut une science préliminaire
+de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes,
+dans des regards, dans des draperies, telle intention
+secrète à la fois de beauté et de prière qui
+dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste
+gavé de théologie liguorienne. Cette partie du
+livre de M. Huysmans, nef autour de laquelle se
+rangent les petites chapelles et plusieurs autels privilégiés,
+cette partie de théologie sculpturale est
+réellement supérieure et, le talent réservé pour
+être loué à part, il faudrait encore admirer la patience
+de l'auteur, le long d'études compliquées,
+lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait
+que la foi et où, finalement, il a dépassé ses
+maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût de beauté
+pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques,
+mais qui ne le sont plus; c'est là l'innovation,
+ou le renouveau: heureux d'être devenu
+un bon chrétien, et peut-être sur la voie de
+devenir quelque chose de plus et de plus rare,
+M. Huysmans, s'il est prêt à quelques renoncements,
+semble mal disposé à répudier ce qu'il y
+a de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela,
+son catholicisme est presque complet; il lui manque
+encore, en sa métamorphose et pour s'adapter
+entièrement à la vieille tradition romaine, de
+ne pas mépriser la sorte d'art qui est une production
+naturelle du génie humain et, en somme,
+une création d'ordre divin et surnaturel, absolument
+au même titre que l'art d'inspiration liturgique.
+De ce que le Couronnement de la Vierge,
+de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce
+que l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il
+qu'Ingres n'ait eu aucun génie? Tel est cependant
+le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
+Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire
+à ses frères et tenter les infidèles, il exclut
+de la communion universelle les plus grands
+esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué
+de la symbolique cendre. Cette méthode n'est
+point inédite; elle fut celle du violent et superbe
+Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint
+Bernard, mais jamais celle des papes romains
+qui firent de Rome la double capitale du christianisme
+et du paganisme et qui, peut-être dès
+les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins
+de leur double souveraineté, les reliques
+des saints nouveaux et les effigies des anciens
+dieux.</p>
+
+<p>Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien;
+le christianisme évangélique est essentiellement
+opposé à toute représentation de la beauté
+sensible, soit d'après le corps humain, soit
+d'après le reste de la nature. Saint Paul ne sait
+pas ce que c'est qu'un temple chrétien; encore
+moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion
+qu'une chose belle puisse être un ornement
+ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un tel christianisme
+s'était développé, les civilisations anciennes
+nous seraient inconnues; la religion de
+saint Paul demandait impérativement la destruction
+des temples qui sont devenus les basiliques
+italiennes, le brisement des idoles, ces statues
+qui ont conservé dans le monde l'idée d'un art
+désintéressé et purement humain; la littérature
+profane eût été annihilée comme le reste; la propagation
+de l'Évangile eût été la propagation
+de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait
+été un fléau aussi affreux et aussi destructeur que
+le croissant; les deux filles de la Bible auraient
+couvert le monde de ruines, de troupeaux et de
+tentes en poil de chameau. C'était le métier de
+saint Paul de tisser des tentes: jamais métier
+ne symbolisa mieux le caractère d'un homme.
+Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener
+la religion à sa candeur première fut l'iconoclastie
+la plus furieuse. Zwingle, à Zurich,
+fit briser les verrières, rompre les statues, brûler
+les missels enluminés. En entrant dans l'église
+de Tous-les-Saints, à Wittenberg, Carlostadt
+cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras
+point d'images taillées!», signal de dévastation
+immédiatement compris de la plèbe qui suivait le
+triste énergumène.</p>
+
+<p>Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion
+ce que les calvinistes de Hollande ont fait de
+leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés à
+Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme,
+dès qu'il prétend à retourner à la simplicité
+évangélique, se complaît, non dans l'austérité,
+mais dans la banalité: une salle de
+conférences à vitres et à gradins, voilà ce que les
+Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de
+Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est
+tout pareil à l'idéal démocratique: c'est le groupe
+scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations
+n'est capable de produire un bâtiment égal en
+beauté à la grange où, au <span class="sc">XIII</span>e siècle, les cisterciens
+de Lisseweghe serraient leurs moissons<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.
+Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes cisterciennes
+soient, au contraire, d'une nudité presque
+désolée. Saint Bernard, en réformant l'ordre
+de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, n'eut
+aucunement l'intention de permettre le déploiement
+de grandioses architectures; fidèle
+en cela au pur esprit évangélique, il réprouva
+le luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint
+François d'Assise. Chaque fois que le christianisme,
+par les moines ou par les révolutionnaires,
+voulut s'astreindre à plus de conformité
+avec l'enseignement apostolique, il dut
+rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et,
+par conséquent, de sensuel dans la religion romaine.
+Il n'y a pas d'art chrétien; les deux mots
+sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en
+un livre presque de dévotion, si l'on parle de
+peinture, il faut prendre garde que même la
+«symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico
+d'être avant tout un peintre, un homme qui
+aime la couleur et les formes, un homme dont
+les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les <i>Éléments
+d'Archéologie chrétienne</i>, de Reusens; Louvain, 1886,
+p. 496. L'auteur dit avec raison: «On voit que les constructeurs
+du <span class="sc">XIII</span>e siècle s'entendaient parfaitement à donner un
+aspect monumental même aux édifices dont la destination n'est
+que secondaire.»</p></blockquote>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il,
+autant que le pense M. Huysmans, autant qu'il
+a cru le découvrir, minutieusement subjugué par
+les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique?
+Cela semble inadmissible. On concédera
+difficilement que Fra Angelico n'employa pas
+de brun dans son Couronnement parce que cette
+couleur, «composée de noir et de rouge, de
+fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique;
+pas de violet, pas de gris, pas d'orangé:
+parce que le violet dit le deuil; le gris, la tiédeur;
+l'orangé, le mensonge. L'abstention du
+peintre trouverait sans doute des explications
+moins extraordinaires. Et si les nefs de Bourges
+sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au
+nombre de sept, est-ce vraiment en l'honneur
+des Cinq Plaies ou en l'honneur des Sept Dons
+du Paraclet? Que, dans la disposition la plus
+ordinaire, trois nefs et un triple portail, il y
+ait une allusion à la Trinité, c'est moins invraisemblable,
+quoique rien ne le certifie; mais que
+l'on ajoute des détails sur la symbolique du toit,
+des ardoises et des tuiles; qu'on nous affirme
+que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage
+des pierres d'une cathédrale signifie le
+mélange des laïques et des clercs, nous avons
+plutôt envie de sourire que de nous compoindre,
+et, par surcroît, nous serons presque indignés
+que l'on choisisse l'occasion d'une citation presque
+absurde pour écrire le nom du plus original
+et du plus grand des mystiques du moyen
+âge<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. En toute cette symbolique de la cathédrale,
+M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion
+à la basilique, et passe. Cependant la cathédrale
+gothique, par l'intermédiaire de l'art
+romain, est certainement née de la basilique,
+au moins de la basilique syrienne, dont les plans
+furent très anciennement connus et imités en
+Gaule. Si les cathédrales sont le développement
+des basiliques, monuments auxquels la symbolique
+ne peut s'adapter, il s'en suit que la symbolique
+est postérieure aux églises; qu'elle
+peut en donner une explication quelquefois curieuse,
+mais jamais certaine. Il en est naturellement
+de même pour ce qu'on appelle le mobilier
+religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme.
+On aurait bien surpris les martyrs qui
+refusaient d'encenser les idoles en leur disant
+que l'encensoir deviendrait un instrument pieux.
+Peut-être que la signification symbolique départie
+à ces accessoires du culte fut une sorte de
+baptême conféré à des objets depuis longtemps
+en usage dans les cérémonies liturgiques des anciennes
+religions. On sait qu'une lampe brûlait
+perpétuellement, dans certains temples, dans
+ceux de Minerve, d'Apollon, de Jupiter Ammon;
+et déjà l'huile devait être pure et tirée des seules
+olives. La lampe éternelle était alors le symbole
+du feu ou du soleil; elle ne parle pas plus clairement
+aujourd'hui. Les prêtres d'Isis portaient
+la tonsure en couronne, comme les plus anciens
+moines; on distribuait du pain bénit au nom de
+Minerve, qui, comme Diane, protégeait des
+confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie.
+Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions
+et cela vaudrait peut-être mieux que
+d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
+Méliton ou de Durand de Mende<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues
+ne semblent pas son oeuvre.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Le <i>Polyhistor Symbolicus</i>, de Caussin (Cologne, 1631), est
+une symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée,
+elle l'est moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, <i>l'Art
+sacerdotal antique, explication du sens allégorique des principaux
+monuments grecs et romains du Louvre (1897)</i>.</p></blockquote>
+
+
+<p>L'origine païenne du symbolisme des catacombes
+est certaine; c'est la mythologie qui
+fournit les éléments décoratifs aux tombeaux
+des premiers martyrs. Loin de tenter un art
+nouveau, les chrétiens acceptèrent celui qui était
+alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs
+admirable, de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord
+presque rien. Les Victoires, les Amours, la Méduse,
+Prométhée, les Dioscures, les Saisons,
+Icare, Silène, les Fleuves, Psyché et l'Amour,
+voilà des sujets que l'on rencontre fréquemment
+dans la décoration des catacombes. Avaient-ils
+pris pour les chrétiens un sens nouveau? On ne
+le croit pas. Cependant la Vigne, funéraire chez
+les Romains, assume dans les catacombes, où
+elle est fréquente, un sens tout opposé; elle
+représente la vie et le Christ, sans doute en conformité
+avec le chapitre <span class="sc">XV</span> de l'évangile selon
+saint Jean. Orphée eut de bonne heure une
+légende chrétienne; saint Augustin lui donne,
+comme aux sibylles, la valeur d'un prophète;
+dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ,
+par sa douceur, le charme de sa voix et sa mort
+douloureuse. Il n'est jamais représenté avec
+Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui
+écoulent les sons de sa lyre. Voilà, prise sur le
+fait, la déformation chrétienne d'un symbole
+antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau
+comme auditoire, Orphée s'identifia avec le Bon
+Pasteur, et de cette dernière figuration, il ne
+resta finalement, dans la symbolique chrétienne,
+que l'Agneau. On a cru que le Bon Pasteur était
+une transposition de l'Apollon Criophore, mais
+rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible.
+Ainsi, dans l'art catholique, l'idée vient du
+christianisme, et la figuration, du paganisme.</p>
+
+<p>M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de
+soin, cette symbolique du moyen âge, si complexe
+et si curieuse; mais qu'il s'agisse des
+bêtes ou des fleurs, des couleurs ou des pierres
+précieuses, il ne s'inquiète jamais du motif initial,
+ni de la source la plus ancienne; il oppose
+sérieusement l'un à l'autre des compilateurs
+qui ont mal copié un manuscrit, chacun
+selon son ignorance propre, donnant ainsi une
+sorte d'importance pieuse à des opinions basées
+sur une inconnaissance absolue de la nature.
+Ah! que M. Huysmans est plus intéressant
+quand il conte, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il
+a vu, quand il qualifie d'après ses yeux et compare
+ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres,
+de Dijon et de Bourges, où sont figurées les joies
+et les angoisses du Jugement dernier! Quelle
+erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre
+d'art et de mysticisme, comme <i>la Cathédrale</i>,
+la science facile des lectures patientes! Après
+tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les
+volucraires, dans l'éternel <i>Physiologus</i> du moyen
+âge, il reste bien démontré que, hors des textes
+originaux, la symbolique des bêtes ou des
+plantes, qui affola l'Église jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle,
+apparaît telle qu'un amas incohérent de créances
+inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le
+vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité;
+le corbeau, les détractions; la chouette,
+l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, le
+bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais
+renom.» Et l'on continue ainsi, en assignant
+à chaque bête, à chaque plante, à chaque
+minéral, à chaque objet créé par la main de
+l'homme, à chaque partie même du corps humain,
+la signification d'une vertu, d'un vice,
+d'une vérité religieuse ou morale, d'un des articles
+de la foi. On se trouva donc en possession
+d'une véritable langue hiéroglyphique apte à
+figurer aux yeux des affirmations élémentaires.
+Le langage des fleurs encore populaire, et dont
+ne manquent pas d'user les coeurs très simples,
+est le dernier résidu de la vieille symbolique. Au
+<span class="sc">XVII</span>e siècle, le symbole fut détrôné par l'emblème,
+dans la morale religieuse; par l'allégorie,
+dans l'art. Jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, on demeura
+persuadé «que sur cette terre tout est signe,
+tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
+qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art
+catholique fut de faire parler la nature, de forcer
+le ciel et la terre à raconter la gloire de Dieu
+ou à devenir les exemples et les conseillers de
+l'humanité. Yves de Chartres affirme que la
+symbolique était enseignée au peuple; du moins
+il est probable que par les sermonaires, qui en
+faisaient un usage constant, le peuple avait acquis
+certaines notions de cette science confuse, contradictoire
+et illusoire. Les prédicateurs expliquaient
+les vitraux, les fresques, les bas-reliefs;
+mais chacun à sa manière, car on n'était d'accord
+que sur un très petit nombre de sujets. Saint
+Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations
+symboliques, dont les églises et les
+cloîtres étaient historiés; il ne voulait pas admettre
+ce langage, qui souvent s'arrêtait aux
+yeux, sans pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans
+ses lettres, à ce propos, un passage très curieux:</p>
+
+<blockquote><p>
+Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance
+merveilleusement difforme, ces difformités élégantes
+étalées aux yeux des frères pour les troubler sans doute
+dans leurs prières ou les distraire dans leurs lectures?
+Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux,
+ces monstrueux centaures ou semi-hommes, ces tigres à
+la peau mouchetée, ces soldats qui combattent, ces chasseurs
+qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce sont des corps
+multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur un seul
+corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent,
+ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un
+animal dont une moitié représente un cheval et l'autre
+moitié une chèvre; en voilà un autre ayant des cornes
+et se terminant en un corps de cheval. Enfin, c'est partout
+une telle variété de formes qu'il y a plus de plaisir à lire
+sur le marbre que dans les parchemins, et que l'on passe
+plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre
+qu'à étudier et à méditer la loi divine<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Cité par Ch. Gidel. <i>Sur un poème grec inédit intitulé</i>:
+O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques,
+1873).</p></blockquote>
+
+<p>On a reconnu dans cette description quelques-uns
+des <i>dubia animalia</i> si consciencieusement
+décrits dans les bestiaires et figurés dans les
+cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus,
+le Myrmécoléon, le Phénix, les Faunes, les Satyres,
+les Sirènes, les Lamies, les Onocentaures,
+la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition
+et avec Samuel Bochart (dans son <i>Hierozoicon</i>
+ou Faune Sacrée), mais avec l'interprétation rationaliste,
+M. Huysmans identifie ces monstres,
+la plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires
+fauves de l'Orient. Croyons fermement
+aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant
+et peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone
+de saint Épiphane, le plus ancien des
+pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone
+ressemble à une belle femme; ses cheveux blonds
+se terminent en tête de serpents. Toute sa personne
+est pleine de charme, mais la vue de sa
+figure donne la mort. Au temps de sa fureur,
+d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle le
+lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne
+se rend à son appel. Enfin, elle invite l'homme.
+Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, si elle
+veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite
+pour la prendre. Avec elle on tue les lions et
+les dragons. Alexandre avait avec lui la Gorgone
+Scylla...<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.» Elle est le symbole du péché et
+de la tentation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Op. cit.</i>, p. 222. Le texte grec commence ainsi:
+Μορφήν γαρ πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη..</p></blockquote>
+
+<p>Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop
+pieux du moyen âge d'interpréter symboliquement
+la nature entière et quelques merveilles
+apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie
+gréco-latine. C'était fort édifiant et un poème
+tel que celui de Philippe de Vitry (<span class="sc">XIV</span>e)<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>,<i>Roman
+des Fables Ovide le Grand</i>, eut sans doute
+un certain succès. Philippe a au moins le mérite
+de l'invention; il est original à sa manière; nous
+sommes surpris que M. Huysmans n'ait pas donné
+un aperçu de ses imaginations, bien faites
+cependant pour «désinfecter le latin du paganisme,
+qui empestait la luxure, puait un affreux
+mélange de vieux bouc et de rose»<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>. Aspergées
+d'eau bénite, les Métamorphoses d'Ovide
+deviennent innocentes, et réconfortantes pour les
+âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte
+à notre ferveur. Voici le tableau rectifié de Diane
+et Actéon: Diane symbolise la Sainte Trinité;
+le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné;
+et les Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote
+d'Apollon chez Admète, Apollon est encore le
+Christ; Mercure représente les Docteurs; les
+troupeaux, les Chrétiens; la houlette, la crosse
+épiscopale; la lyre à sept cordes signifie à la fois
+les sept articles du Credo, les sept sacrements
+et les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété
+ainsi: Jésus-Christ est le taureau et les
+apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
+son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience
+divine; Cadmus, le frère qui la rebute,
+c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est dite
+par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante;
+Satan, par le serpent Python et par Vulcain;
+la Judée, par Céphale et par Callisto.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (<span class="sc">XIII</span>e siècle),
+mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais
+en latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades.
+Jacques de Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a
+pu consulter des manuscrits byzantins et recueillir les traditions
+orales. Après lui la légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 464.</p></blockquote>
+
+<p>Plus anciennement, on avait retrouvé les
+douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque;
+mais cette opinion fut combattue et chaque
+signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan;
+le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne,
+le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer,
+l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin.
+La présence d'un signe appelé «Virgo», dans
+une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
+d'argument apologétique, ainsi que certains
+vers de Virgile et la littérature, complètement
+apocryphe, des sibylles.</p>
+
+<p>M. Huysmans cite une symbolique du corps
+humain, d'après Méliton<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; elle n'est pas très
+curieuse; en voici une autre, tirée du <i>Livre de
+la Discipline de l'Amour divine</i> (1519):</p>
+
+<blockquote><p>
+Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle,
+selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures.
+Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels
+figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune
+et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné
+par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au
+chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner
+le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles,
+deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme
+fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre
+éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en
+la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os
+du corps humain sont représentation et figure des créatures
+qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux.
+Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
+croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures
+qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles
+comme plantes et herbes. Le corps humain est figure
+et représentation du grand monde, et il est image et expresse
+semblance de Dieu créateur et de toute créature.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au <span class="sc">II</span>e siècle et fut
+un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une <i>Clef de
+la sainte Écriture</i>: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé
+Auber dans son grand ouvrage sur le <i>Symbolisme</i>, est également
+cher à l'auteur de <i>la Cathédrale</i>. Il est peu probable qu'une
+compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques
+ait pour auteur un évêque grec du <span class="sc">II</span>e siècle; cependant
+M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (<span class="sc">XIII</span>e siècle):
+«Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels
+que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue,
+les tours représentent la Vierge Marie...»</p></blockquote>
+
+
+<p>L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi
+celle de sa plus curieuse démence; je veux donner
+encore, car il est bon de connaître comment
+finissent les modes les plus longues et les coutumes
+les plus caractéristiques, un aperçu du
+<i>Quadragésimal spirituel</i>, imprimé en 1520;</p>
+
+
+
+<p>c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La
+salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table,
+c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner
+appétit et courage. L'huile de douceur et le
+vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales
+dans la salade, sont l'image de la miséricorde et
+de la justice divines. Les fèves frites représentent
+la confession. Il faut, pour bien cuire, que
+les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent
+se trempe dans l'eau de méditation. Les
+pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière,
+sont l'emblème de la pénitence, qui doit être
+accompagnée de la contrition véritable. La purée,
+qui pare bien les dîners de carême et qui se
+passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution
+de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson
+excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission
+des péchés; il faut le payer en rendant tout
+ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune
+du coffre du coeur.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement
+avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir
+le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre
+mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales,
+s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser
+en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran
+nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni
+bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis,
+ne pouvons avoir bons potages spirituels.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce morceau aurait trouvé tout naturellement
+sa place parmi les propos de table et les allusions
+culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné
+de larder sa <i>Cathédrale</i>, et il vaut bien
+la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux
+lardons<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 438.</p></blockquote>
+
+<p>En somme, la symbolique, au cours de ces
+longues, un peu trop longues pages, est traitée
+d'une façon satisfaisante et avec une érudition
+bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi
+bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique
+sera même flatté de quelques erreurs d'un autre
+ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de
+l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite,
+toutes questions autour desquelles le clergé dispute
+avec âpreté et que M. Huysmans résout
+dans le sens qui sera le plus agréable aux curés
+archéologues. Il est entendu que les vierges noires,
+telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
+druidique: «Bien avant que la fille de Joachim
+fût née, les Druides avaient instauré, dans la
+grotte qui est devenue notre crypte, un autel à
+la Vierge qui devait enfanter, <i>Virgini pariturae</i>.</p>
+
+<p>Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition
+d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...»
+Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont
+d'origine orientale et aucune n'est signalée en
+France avant le <span class="sc">XII</span>e siècle. Elle est bien curieuse,
+cette littérature des préfigurations! On est allé
+chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la
+Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen
+conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement,
+par la lueur d'un éclair! La mère de Yao
+fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de
+Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans
+son sein<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>! Qui doutera, après cela, de l'innocente
+piété des Druides? La seconde des erreurs,
+tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur
+de <i>la Cathédrale,</i> est la prétention de faire
+remonter aux disciples immédiats des Apôtres,
+sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation
+des Gaules et la construction des anciennes
+églises d'où sont nés les monuments définitifs
+érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si
+l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198,
+il n'y avait encore, au milieu du <span class="sc">III</span>e siècle, aucune
+trace sérieuse de christianisme dans les
+Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules
+date de saint Martin, au <span class="sc">IV</span>e siècle. La troisième
+erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus
+absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
+grec nommé Denys, converti par saint Paul, à
+la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages
+mystiques, le premier évêque d'Athènes et
+le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique
+assume ainsi sur lui seul la vie de trois
+Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys
+l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris
+à la fin du <span class="sc">III</span>e siècle; enfin, un écrivain grec du
+VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique
+et les publia frauduleusement sous le nom de
+Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue
+dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles.
+Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain
+de saint Paul dissertant de la hiérarchie
+ecclésiastique et des diverses sortes de moines?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>A. Bonnetty: <i>Traditions primitives</i> (Annales de Philosophie
+Chrétienne, 1839).</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance
+parmi les feuillets d'un roman; mais cela
+prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
+comme d'autres pages de <i>la Cathédrale</i> prouvent
+qu'on n'apprend pas facilement la théologie,
+mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
+semble à M. Huysmans primordial dans la
+vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations,
+les luttes contre le diable; il ignore que
+tout cet accessoire n'est jamais un motif de
+canonisation<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; qu'on ne l'accepte que s'il
+vient en superfétation à une vie de renoncement,
+de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux,
+si fréquents chez les saintes, ne le
+sont pas moins chez les hystériques; ou bien,
+épris d'abord du pittoresque et du singulier, il
+retient le diable comme l'indispensable metteur
+en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter
+quelques traits de l'histoire de Christine de
+Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais
+document, Christine de Stumbèle), ce qu'il
+choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la
+série des farces stercoraires qui troublèrent la
+vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à
+Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant,
+des incursions nauséabondes que le Démon
+tente et, subitement, les scènes se renouvellent.
+Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente,
+et Christine, selon l'expression du religieux, en
+demeure tout empâtée...»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. Ce religieux,
+Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident,
+mais non le confesseur de Christine, a, en effet,
+noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à
+son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch
+et un biographe moderne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. C'était la
+fille de paysans des environs de Cologne. Elle
+avait reçu quelque instruction, ne savait pas
+écrire, mais lisait et comprenait assez facilement
+le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme
+Catherine de Sienne, par un mariage mystique,
+elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse,
+«sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le
+jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland,
+et étudiant monacal à Cologne, rencontra
+pour la première fois Christine. Il avait pareillement
+des tendances à l'exaltation mystique:
+un très pur amour joignit les coeurs de ces
+deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation,
+ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles:
+«<i>O felix nox</i>, dit plus tard Pierre de Dace, <i>o
+dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum
+est degustare datum quam sit suavis Dominus!</i>»
+Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait
+des hallucinations de tous les sens, où dominaient
+les impressions répugnantes et tristes; de
+plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec
+des clous aigus; elle était couverte de blessures;
+son sang coulait: un jour elle donna à Pierre
+un de ces clous sanglants «tout chaud encore
+de la chaleur de son sein». Singulières amours!
+Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
+de Mechtilde et d'une autre Christine,
+aussi énervée, aussi languissante d'amour et de
+douleur; et nous sommes au pays de Catherine
+Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre
+tous les états d'âme et connaître la diversité
+des désirs. Lorsque, après une absence,
+Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine
+plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine
+de grâce en ses mouvements»; elle souffrait
+moins et remplissait dans la maison aisée de son
+père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière,
+versant avant et après le repas l'eau
+de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant
+ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine
+devint le prétexte et le centre d'une petite académie
+mystique; quelques frères prêcheurs,
+l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de
+Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie
+de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient
+pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard
+de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre
+en ce milieu; la piété touche à la philosophie
+et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant
+de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit
+une correspondance entre les deux fiancés; elle
+est le témoin d'une amitié passionnée; Christine
+révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient
+assis l'un près de l'autre pendant toute
+l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit
+enfantinement: «<i>Caro, cariori, carissimo frati&mdash;Christina
+sua tota...</i>» Cette correspondance
+s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
+on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il
+mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et
+c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus
+dur de ses martyres», lui survécut; elle ne
+mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge
+la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
+en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple
+du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes
+élégantes en des siècles où les moeurs étaient
+grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a
+séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle
+de cette Christine, ou la douceur de son
+ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence
+n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme
+l'auteur héroïque de <i>la Cathédrale</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Cardinal Lamberti: <i>De Canonis</i>. (Cité par Brière de Boismont,
+<i>Hallucinations</i>, 2e éd., p. 523.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans
+le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, <i>op. cit.</i>, observations
+73 et 74.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mai 1880.</p></blockquote>
+
+<p>Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de
+l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser
+le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu,
+comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière
+d'un personnage immonde et facétieux.
+Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants
+spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui,
+ayant fait rire la populace, finit par être culbuté
+et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa
+monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe
+inconnu; ils représentaient l'origine de
+toutes les maladies mystérieuses. On prouvait
+l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable
+pourriture des trois éléments corruptibles,
+que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier.
+Et comme tous les moyens humains échouaient,
+on eut recours à la magie. C'est très ancien. De
+là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques
+obsécrations. Saint Augustin parle des
+esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des
+microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent
+notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent
+les maladies<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Ils résident spécialement dans
+les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée,
+aussi clairement, en somme, par la liturgie
+que par la science: il faut que les eaux soient
+bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption,
+car les démons redoutent également
+le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que
+«les démons étaient fort nombreux, terribles et
+méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons,
+c'est la seule médication, Jésus-Christ,
+lequel fut suspendu au gibet pour la purification
+de l'air, <i>ut naturam purgaret</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>De Divinitate</i>, III, iii.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Voilà bien des commentaires et bien des petites
+critiques, d'érudition plus que de littérature,
+sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers.
+Il a des mérites nombreux. Plus de la
+moitié de ces longues pages est un style parfois
+de bas-relief et digne de la grande imagerie de
+pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de
+vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée
+en grisaille. Là, l'écriture est parfois si
+faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des
+phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes
+bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée
+ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de
+goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui
+devrait, lui au moins, savoir que les fonctions
+et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers
+aux ordres monastiques qui suivent la règle de
+saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin,
+la vaste mosaïque a des taches et des trous et,
+en bien des endroits, les petits cubes de verre
+ont été plaqués au hasard de la cueillaison.</p>
+
+<p>Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité
+à un degré presque douloureux. Rien de
+doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots
+qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et
+font que l'on désire de participer à une croyance
+ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment
+religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque
+d'un chanoine de province; rien de grand:
+la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie;
+son amour pour la Vierge est sincère,
+mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire
+pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je
+ne puis donc accepter <i>la Cathédrale</i> comme un
+véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le
+livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant
+tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes,
+ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers
+comme un beau livre.</p>
+
+<p>1898.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h2>PSYCHOLOGIE DU PAGANISME</h2>
+
+
+<p>Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer
+le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer
+qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que
+la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils
+y ont réussi, tant la haine a de persévérance
+et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre
+en des ouvrages tels que celui de Pierre
+Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec
+une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
+illustré, <i>vir admodum illustris;</i> il était du moins
+fort savant, comme en témoignent ses «Conformités
+des cérémonies modernes avec les anciennes
+où l'on prouve par des autorités incontestables
+que les cérémonies de l'Église romaine
+sont empruntées des payens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>». Ce livre du dévot
+pasteur est agréable et reste, complété par
+les diatribes de quelques fanatiques plus récents,
+la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de
+l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est
+un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses
+par lesquelles les hommes se rendent
+favorables les divinités. On ne perfectionne pas
+de pareils systèmes; il faut les accepter tels que
+les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement.
+Les plus anciens sont les meilleurs;
+c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables
+les jeux des enfants et une grande
+folie de vouloir épurer les religions. Les jeux
+surveillés par des maîtres taquins n'en restent
+pas moins des jeux, quoique moins amusants;
+les religions réformées n'en restent pas moins
+des religions, mais dépouillées de toutes leurs
+grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle
+soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu
+et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une
+piété plus large et plus belle de croire en tous
+les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous
+des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter
+ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré
+leur existence objective mieux que les héros
+ou les saints? En ôtant au christianisme le culte
+des saints, les protestants lui ont ôté tout ce
+qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux,
+il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur
+choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il
+se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque.
+L'accord est plus facile avec des dieux qui
+furent des hommes ou qui, du moins, font figure
+d'hommes, par leur corps, même perfectionné,
+par leurs passions, leurs amours; et presque
+toute la religion tourne autour de cet acte simple
+et moral, le contrat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare.
+Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage
+encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.</p></blockquote>
+
+<p>On s'égaie beaucoup en ces années de la forme
+qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de
+saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette
+idole une offrande en échange d'un service: tel
+est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles
+reliques de la superstition religieuse. Le dieu
+a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas
+à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir
+lui-même des temples, s'adresser des prières,
+se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui
+pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat
+intervient. L'homme apportera sa pierre au
+temple et le dieu donnera à l'homme les biens
+terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule
+industrie. C'est au dieu de juger si le marché
+lui convient. Il lui convient assez souvent pour
+que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La
+religion n'est tolérée par les hommes que pour
+son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre
+sa vérité.</p>
+
+<p>«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe
+Berger<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, un contrat perpétuel avec la
+divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du
+croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé,
+et le mystique lui-même n'échappe pas à
+cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas
+d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige
+au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée
+alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion.
+Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace
+les oeuvres en l'un des plateaux de la balance;
+on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera
+l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas
+moins naïf, quoique plus audacieux encore, que
+les contrats polythéistes, car vraiment on offre
+alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait,
+à la toute-puissante idole intellectuelle. La
+prière est tout au moins l'amorce d'un contrat
+entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce
+demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir
+sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer
+aux règles établies par les prêtres; mais il y a
+un accommodement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Phénicie</i>, dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Dans le <i>Journal</i> inédit d'un pasteur calviniste,
+je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi
+tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu
+serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans
+cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me
+tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir
+jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les
+dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre
+1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840,
+à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement
+à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole
+depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire
+autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je
+compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté
+des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de
+contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont
+la notion abstraite de la bonté, la situent quelque
+part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches,
+cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a
+de moins humain dans l'homme.</p>
+
+<p>Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique
+à toutes indifféremment et les explique
+toutes. Un bon traité du contrat religieux serait
+un livre indispensable pour l'étude de la psychologie
+humaine, en même temps qu'il fonderait
+l'histoire scientifique de la religion, qui est encore
+à peine pressentie.</p>
+
+<p>La religion romaine était donc basée sur le
+contrat; quand elle s'agrégea le christianisme,
+secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit
+à quelques modifications scripturaires dans
+le libellé des formules. Le</p>
+
+<p class="mid">
+MERCURIO ET MINERVAE<br>
+DIIS TVTELARIB.
+</p>
+
+<p>est devenu, dans la suite des temps,</p>
+
+<p class="mid">
+MARIA ET FRANCISCE<br>
+TVTELARES MEI
+</p>
+
+<p>et c'est un des changements les plus importants
+qui aient signalé le passage du paganisme au
+catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes
+du christianisme d'après les oeuvres oratoires et
+de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu
+l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans
+les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres
+du peuple; mais l'histoire de la religion populaire
+serait bien différente, et c'est la seule qui
+compte, puisque la religion est un besoin enfantin,
+puisque les créances religieuses des maîtres
+du peuple ont finalement abouti au scepticisme
+cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire
+du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait
+nul compte de la réforme, qui n'est qu'un
+arrêt de développement ou une régression; le
+protestantisme trouverait place dans l'histoire
+de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire,
+bien plus que dans l'histoire de la religion
+dont il a déformé les vrais principes; cette question
+écartée, on remonterait aux plus anciennes
+religions connues dont le romanisme peut réclamer
+l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux
+Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des
+plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant
+les métamorphoses des croyances, on devrait parler
+de Jésus, sans doute, mais pas plus que de
+Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que
+de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et
+du mithriacisme dans le catholicisme populaire,
+tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles
+branches du vieux Panthéon romain. Comme
+nous avons reçu la langue, nous avons reçu la
+religion du Latium; c'est au delà de l'Empire
+romain, et seulement au delà, que le Christianisme
+juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui
+protestants ont toujours été chrétiens;
+les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été
+romains ou gréco-romains; un atlas historique
+rend très sensible cette vérité méconnue.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer
+une morale, on ne pouvait plus inventer une
+religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
+Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes
+les imaginations qui pouvaient fermenter
+dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier
+gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion,
+ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un
+dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,
+avec d'immenses troupes de croyants, toutes
+les superstitions éparses sur des terres ravagées
+et durement labourées. Il y a un mollusque qui
+ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant
+une carapace abandonnée; le christianisme devint
+une religion en s'introduisant dans le paganisme
+mythologique, dont la vieillesse avait affaibli
+les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme
+un philosophe, d'une robe de hasard et tous
+ses poils flottant comme sous un vent prophétique,
+entrait dans un temple et rebaptisait le
+dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que
+le peuple, habitué aux nouveautés religieuses,
+manifestât un grand étonnement. Tant de statues
+surabondantes gisaient dans les villas dévastées
+par les guerres; on érigeait la femme sur
+le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu;
+une inscription nous assure de la métamorphose
+ingénue:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Martirii gestans virgo Martina coronam</p>
+<p>Ejecto hinc Martis numine templa tenet.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La guerre est entre les dieux, mais non entre
+les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.</p>
+
+<p>Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile
+ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement
+des dieux, mais le peuple alors se révoltait
+et la religion ancienne se perpétuait dans
+les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités
+évangéliques engendrèrent la sorcellerie,
+un culte secret devenant nécessairement orgiaque
+et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand
+la religion baisse, la somnambule gagne; la
+libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le
+marc de café. On déplace la superstition, on ne
+la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin,
+Grégoire le Grand se prononce fermement
+contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser
+les temples, niais seulement les idoles; si les
+temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon
+pour les faux idéalistes que l'esprit pratique
+d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et
+qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui
+embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers
+les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait
+Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez,
+brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez
+les temples; le fer, le feu et le sang!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>» Mais,
+pape romain, il est nécessairement supérieur à un
+dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris
+à la lettre les commandements de cette idole
+asiatique que les tristes protestants allumèrent
+tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur
+des <i>Conformités</i> les loue de leur rage destructrice
+et il n'a à sa disposition que trop de
+textes de pères de l'Église pour corroborer son
+fanatisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Exode, <span class="sc">XXXIV</span>, 23; Deut., <span class="sc">XII</span>, 2, 3.</p></blockquote>
+
+<p>Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas
+les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire;
+son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté
+au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré
+ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille
+religion romaine avec ce que la piété populaire
+d'aujourd'hui en a conservé.</p>
+
+<p>Dans une précédente étude<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, on a donné
+quelques exemples de la continuité religieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Voir page 142.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt.
+S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse,
+c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives
+et d'un appel aux érudits plutôt que d'un
+travail d'érudition.</p>
+
+<p>Les Romains vénéraient <i>Spiniensis</i>, qui protégeait
+leurs champs contre les épines, les chardons,
+toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes
+aux troupeaux<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>; nous avons, pour le
+même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine
+que les paysans saluent en revenant du labour
+et que les femmes, le dimanche, parfument de
+bouquets. <i>Spiniensis</i> est champêtre; il est vicinal.
+Les voyageurs mal renseignés lui demandent
+leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais
+c'est à <i>Trivia</i> et à ses obscurs auxiliaires que
+reviennent légitimement ces soins particuliers.
+On trouvait leurs images encastrées dans les
+troncs vénérables des vieux chênes, à peu près
+semblables à ces vierges dolentes que l'écorce
+ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux
+vicinaux, <i>dii semitales</i>, accueillent les prières des
+voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On
+pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales,
+ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée
+des bandits. Avant de partir, on avait puisé à
+la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale)
+dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage
+accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce
+que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le
+voeu était sacré: <i>solvere vota</i>, payer le prix
+convenu au contrat. Si ce prix, comme encore
+aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces
+asiles, cela semblait juste; avec l'argent des
+voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la
+fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières
+et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la
+piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est
+trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il
+craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre
+du fidèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Everardus Otto, <i>De Diis vialibus</i>. Magdebourg, 1714.
+<span class="sc">XXXI</span>, 1.</p></blockquote>
+
+<p>Les parapets des anciens ponts étaient sommés
+au-dessus de chaque pilier, ou vers le milieu
+seulement, de la statue du protecteur, très souvent
+une vierge. Ammien Marcellin décrit ces
+images en un latin si vert et si vivant qu'on
+croit lire une langue moderne<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>: «<i>Quales in
+commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte
+in hominum figuras.</i>» Les ponts d'aujourd'hui
+s'ornent de telles figures, mais ridicules,
+même si elles étaient très belles, parce
+qu'elles n'ont plus de signification. L'art est
+obligé d'être utile, quand il veut être populaire.
+Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres
+ou les saluaient en passant, ainsi que
+font encore les paysans qui rencontrent un calvaire
+ou une Vierge. «Comme presque toujours
+les voyageurs pieux, dit Apulée, au début de ses
+<i>Florides</i>, s'ils rencontrent sur leur route quelque
+bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent
+en prières, déposent un ex-voto, s'arrêtent un
+instant...», et parmi les motifs de ces sanctuaires
+il cite le <i>truncus dolamine effigiatus</i> et
+l'autel champêtre enguirlandé que rappellent
+singulièrement les grossières bonnes vierges
+noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane
+des chemins, à Trivia, que Marie a succédé le
+plus souvent; et on se demande si la vieille
+idole fut partout renversée, si tout l'effort contre
+la superstition du peuple aboutit à plus qu'un
+changement de nom? Mais si le nom fut changé
+les attributs demeurèrent et les surnoms et les
+offices; <i>Diana servatrix</i> devient tout naturellement
+Notre-Dame de Bon-Secours, ou de Recouvrance,
+et <i>Diana redux</i> c'est N.-D. des
+Flots, celle qui assure contre le péril des longs
+voyages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><span class="sc">XXXI, I.</span></p></blockquote>
+
+<p>Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus
+aimés était <i>Silvanus</i>. Les inscriptions en son
+honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
+volontiers de <i>sanctus</i> et il était le maître des Lares:</p>
+
+
+<p class="mid"> SILVANO<br>
+SANCTO. SACRO<br>
+LARUM. CÆSARI</p>
+
+
+<p>C'était un saint tout fait. Il passa directement
+sur les autels chrétiens sous ce nom de saint Silvain
+que lui donnait déjà la piété populaire. Mais
+Priape, trop compromis, dut changer de nom; il
+prit celui de <i>Sanctus Vitus</i>, afin que les chrétiennes
+pussent invoquer sans rougir le dieu pour qui
+les femmes eurent toujours une particulière dévotion.
+Ainsi, en quelques siècles, la religion de
+la virginité et de la pudeur en était arrivée, sous
+la pression du peuple, à tolérer sur ses autels
+le maître des luxures, exemple amusant de la
+puissance naturelle de la vie! Mais il ne faut pas
+s'y méprendre; canonisé, Priape devint fort décent
+et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette
+qu'au profit de la fécondité; le démon travaille
+à peupler le paradis et à donner aux anges
+des frères<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>Cf. G.H. Nieupoort, <i>Rituum qui olim ap. Roman.
+obtinuerunt Liber</i>; Trèves, 1723.</p></blockquote>
+
+<p>Chaque maladie a son guérisseur et chaque
+métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin
+raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à
+de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes
+du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne,
+au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait
+leur satire.</p>
+
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Dieux
+gu&eacute;risseurs<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Saints
+gu&eacute;risseurs<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Priape<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">St&eacute;rilit&eacute;,
+Impuissance<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Vitus
+devenu&nbsp; S. Gui, S. Guignolet, <br>
+S. Paterne.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Strenua<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Faiblesse<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Fort.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Apollon<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Peste<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Roch,&nbsp; S.
+S&eacute;bastien.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">Hercule<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">Epilepsie<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">S. S&eacute;bastien.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Junon Lucine<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Douleurs de
+l'enfantement<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Ste Marguerite.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Vibillia fait
+retrouver leur chemin aux voyageurs &eacute;gar&eacute;s.<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Antoine de Padoue
+fait retrouver les objets perdus.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Hippona, ou Epopona<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Maladies des chevaux<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Georges. S. Eloi.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait
+longtemps le parallélisme, avec plus ou
+moins de précision. A <i>Febris</i>, qui éloignait la
+fièvre; à <i>Rubigus</i>, qui préservait les blés de la
+rouille; à <i>Stercutius</i>, qui donnait sa valeur au
+fumier; à <i>Orbona</i>, qui protégeait les orphelins,
+on opposerait une magnifique liste d'analogues
+jeux de mots, car:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.</p>
+<p>S. Léger &mdash; de l'embonpoint.</p>
+<p>S. Ouen &mdash; de la surdité.</p>
+<p>S. Claude &mdash; les éclopés.</p>
+<p>S. Cloud &mdash; des clous et boutons.</p>
+<p>S. Boniface &mdash; de la maigreur.</p>
+<p>S. Atourni &mdash; des étourdissements.</p>
+
+<p>Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et</p>
+<p>Ste Flaminie de Clairmont&mdash; des maux d'yeux.</p>
+
+<p>S. Genou &mdash; de la goutte.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans le symbolisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, saint Georges et son
+dragon figurent Hercule et l'Hydre; Apollon
+porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest;
+Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra,
+en N.-D. des Sept Douleurs; Jupiter Ammon,
+dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait
+Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre;
+Sainte Éligie protège Anvers; S. Marc, Venise;
+S. Wenceslas, la Bohême. Même race,
+même psychologie, même religion; cela est invincible.
+Au temps de la ferveur républicaine,
+on offrit des bouquets à la Marianne de la place
+de la République; pour exister dans l'âme du
+peuple, elle avait dû se diviniser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Sur cette question M. Gaidoz, directeur de <i>Mèlusine</i>, est
+l'homme du monde le mieux documenté.</p></blockquote>
+
+<p>Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens
+temples païens qui, dans leurs noms nouveaux,
+laissent lire leur généalogie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>:</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p class="mid"><b>Temples</b></p>
+Jupiter Feretrius<br>
+La Bonne Déesse<br>
+Apollon Capitolin<br>
+Isis (au cirque de Flaminius)<br>
+Minerve<br>
+Vesta<br>
+Romulus et Remus<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p class="mid"><b>Eglises</b></p>
+In Ara Coeli.<br>
+Ste-Marie Aventine.<br>
+Ste-Marie du Capitole.<br>
+Sancta Maria in Equirio.<br>
+Ste-Marie sur la Minerve<br>
+N.-D. du Soleil.<br>
+S. Côme et S. Damien<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très
+sûrs, dans la <i>Lettre écrite de Rome</i>, de Conyers Middleton
+Amsterdam, 1764.</p></blockquote>
+
+<p>Les chaires en marbre de certaines églises de
+Rome sont des baignoires qui viennent de Dioclétien;
+dans la cathédrale de Naples, les fonts
+baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne
+cuve de basalte ornée de très beaux bas-reliefs
+où se lit l'histoire de Bacchus<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Près de Monteleone,
+une Ariane mutilée, dressée près d'une
+fontaine, est vénérée sous le vocable de <i>Santa
+Venere</i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; les femmes invoquent son secours
+en de «certaines circonstances» que le révérend
+n'ose préciser, mais qui doivent être à la fois la
+stérilité et les peines de coeur. Dans le voisinage
+il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La
+plus ancienne église bâtie à Naples remplaça un
+temple dédié à Artemis; c'est la Madone qui assuma
+toute la dévotion antique; comme à Pausilippe,
+où elle succéda à Vénus Euplua, nom qui
+correspond exactement à N.-D. des Flots.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p><i>Paganism in the Roman Church</i>, by the Rev. Th. Trede,
+pastor of the evangelical church of Naples (<i>The Open Court</i>,
+June 1899). Ce révérend continue, mais avec une bonne humeur
+ironique et attristée, le travail des <i>Conformités</i>. On ne saurait
+trop encourager ces sortes de travaux; dirigés contre le romanisme
+populaire, ils en sont la plus utile et la plus belle apologie.
+Nous utilisons la charmante étude de M. Trede.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.</p></blockquote>
+
+<p>Divinisé par Adrien pour qui il était mort,
+Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu
+populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
+son maître, a pris la place du favori de l'empereur.
+Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point
+l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions
+opposées; elles sont souvent contradictoires.
+Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec
+une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala,
+l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce
+rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne
+sibylle, et vraiment ici la naïveté confine
+à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel</p>
+
+
+
+<p>qui s'est substitué à Calchas dans le même office.
+Le Mont Cassin jadis fréquenté par Apollon Python
+sert maintenant de retraite à S. Martin, autre
+tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse
+continue au peuple les soins qu'il recevait jadis
+de Minerva Medica. En général, comme l'a démontré
+M. Marignan<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, les pèlerinages aux tombeaux
+des saints sont la continuation directe des
+pratiques du culte d'Esculape; mais par la force
+du principe d'utilité, sans lequel aucune religion
+ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape
+furent guérisseurs et, d'autre part, c'est la Vierge
+Marie qui, très fréquemment, a succédé à ces divinités
+bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le
+peuple a retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours,
+la pitié des Asclépiades<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p><i>La Médecine dans l'église au</i> <span class="sc">VI</span>e <i>siècle</i>; Paris, Picard, 1887.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Cf. la préface des <i>Mimes</i> d'Hérondas, trad. de P. Quillard;
+Paris, <i>Mercure de France</i>, 1900.</p></blockquote>
+
+<p>Il y avait, au sommet du mont Vergine, près
+de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne
+Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante
+mille pèlerins qui gravissent tous les ans
+à la Pentecôte la colline sacrée.</p>
+
+<p>Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les
+pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre
+parmi toute la colonie grecque qui y venait en
+pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les
+Romains, Héro devint Juno Lucina et au <span class="sc">V</span>e
+siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie.
+Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient
+respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont
+Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées;
+elle a pris un nom de madone, il est vrai;
+les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes
+et belles, se plier à la mode.</p>
+
+<p>On a donné tous ces détails pour fixer les idées
+et pour faire réfléchir. Ils valent bien une dissertation
+méthodique. Comme il s'agit d'insinuer
+et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas
+le dessein d'insister ni conférer les cérémoniaux,
+les moeurs, les usages, ni de rappeler par exemple
+que la coutume d'injurier les saints est une
+tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter
+et, à Rhodes, Héraclès, et que le cardinal
+Bellarmin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a> constate que de son temps les fidèles
+ne craignaient pas de conspuer la Sainte
+Vierge, <i>et blasphemando</i> meretricem <i>appellare
+non timent</i>. Les parallèles se gâtent quand on
+multiplie les détails et les points de comparaison.
+Cela donne au scepticisme le temps de se retourner
+et de préparer ses arguments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p><i>Traité de l'art de bien mourir</i>, t. III.</p></blockquote>
+
+<p>Comme les langues, les religions se sont systématisées
+et localisées, selon une logique que la
+science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
+réformer, ni diriger.</p>
+
+<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur la
+barbarie a une tendance au protestantisme;</p>
+
+<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur le
+romanisme a une tendance au catholicisme.</p>
+
+<p>Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids
+dans une civilisation antérieure; ici, il a été
+résorbé par une civilisation puissante.</p>
+
+<p>Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette
+théorie n'y est contredite que par l'existence de
+quelques îlots; mais nul doute que les histoires
+particulières ne les fassent rentrer dans l'explication
+générale.</p>
+
+<p>On comprendrait de même la séparation de
+l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe,
+celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme
+sectaire toujours bouillonnant, toujours
+prêt à enfoncer la porte de l'autorité.</p>
+
+<p>Le catholicisme grec s'est propagé en pays de
+domination romaine ou byzantine; la religion
+orthodoxe s'est implantée chez des barbares.</p>
+
+<p>La France, qui n'est pas une terre latine, est
+une terre romanisée; elle ne peut garder son
+originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire
+païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante.
+Mais elle ne peut pas plus devenir protestante
+qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
+C'est là un état de fait invincible et ironique contre
+lequel se buteront éternellement les convertisseurs.
+Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement
+aux fumées de leur morale lourde
+l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté
+de la vie.</p>
+
+<p>Si on néglige les formes passagères et locales,
+on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion,
+la religion populaire, éternelle et immuable
+comme le sentiment humain lui-même. Ce qui
+s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire
+la manière d'interpréter ou de nier les symboles;
+mais ceci se passe en des têtes qui vraiment
+n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles
+discutent. La vraie religion est matière à croyance
+et non à controverses. Elle est matière à expériences,
+mais non à démonstrations historiques
+ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils,
+oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à
+Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une
+pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité
+doit être écartée des études religieuses, et même
+de vérité relative. Une religion est utile et elle
+vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est
+une forme de la thérapeutique; mais elle va plus
+loin et guérit des maux plus obscurs et avec des
+moyens plus naïfs que la médecine naturelle.
+Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle
+des âmes simples; et cela est très beau. Tous
+les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est
+utile à un homme sans nuire aux autres hommes
+n'est jamais mauvais.</p>
+
+<p>Railler la superstition religieuse ou la maudire,
+c'est avouer que l'on fait partie d'une secte,
+au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus
+des psychologies moyennes on regarde
+comme des faits du même ordre le <i>Pater Noster</i>
+et l'<i>Oraison à Sainte Apolline contre le mal
+de dents</i>. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition.
+Il faut s'accommoder de cela et ne pas
+essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après
+avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il
+n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre
+homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet
+avait dans sa poche et suppute s'ils étaient
+de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle
+est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes
+de cette importance que se rapportent toutes les
+batailles religieuses; ou de quels joyaux était
+l'aigrette de la Huppe?</p>
+
+<p>Le catholicisme populaire a regagné dans le
+champ bariolé de la superstition tout le terrain
+qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence
+triste de la Réforme. Toute une mythologie
+fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la
+poésie le prestige des légendes grecques; mais
+elle n'en est que meilleure pour la science, étant
+moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de
+l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des
+inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur
+la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations,
+mais sans prendre garde que depuis soixante
+ans, et moins, une et peut-être deux trinités
+nouvelles, enchevêtrées les unes dans les
+autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu
+même de ceux qui les ont créées par le zèle
+inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de
+nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y
+aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine
+des divinités. Et cependant le présent explique
+merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux
+aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui
+n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne
+fut pas davantage aux siècles antérieurs. On
+n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre
+dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les
+uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins
+des lumières; les autres se tournent, éternels
+ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi
+ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce
+qui n'est, en somme, que la coordination logique
+de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec
+gravité le lendemain des jours qu'ils auront
+oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir!
+Comme si le futur pouvait être perçu en tant que
+futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors
+du présent, de la minute même où la sensation
+nous avertit de notre existence!</p>
+
+<p>On a fait des livres sur la religion et même
+sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions
+gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait
+un avenir de science et de philosophie, de liberté
+intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les
+copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph.
+L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
+l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des
+Augures.</p>
+
+<p>Mai 1900</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+
+
+<h2>LA MORALE DE L'AMOUR</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Quelques médecins ont proposé très sérieusement,
+au nom de la science, au nom de la vertu,
+au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant
+dans la promiscuité la plus triste), de considérer
+comme un délit tout acte sexuel perpétré
+en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>,
+entre autres, et le désir de M. Féré,
+auteurs tous les deux de dissertations plutôt
+provocatrices. Les ouvrages de ces éminents
+docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures
+secrètes les surannés manuels des confesseurs
+et les piquantes dissertations <i>in sexto</i> qui
+charmèrent tant de collégiens; ils ont même
+chassé du tiroir, tel est le prestige de la science!
+les petits livres grivois qui firent la fortune et
+la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils
+sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à
+peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque
+tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je
+n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque
+chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait
+un homme qui a vécu et qui a regardé la
+vie des autres hommes. Il y a quelques années,
+on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un
+certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet
+galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et
+cela parut ridicule, car les plus fortes révélations
+du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et
+avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori
+dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de
+suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
+derniers siècles, la littérature grave est peu abondante
+sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique
+des libraires voués à la place de Grève,
+c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait
+aux curiosités; c'est aussi que la sodomie
+était tenue pour un crime capital et que le saphisme,
+au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents
+le passe-temps naturel des filles sages.
+Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la
+galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté
+provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos
+la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un
+commerce innocent», et de tels jeux on raillait
+la «joie imparfaite»<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, et les «secrétaires des
+demoiselles» donnent pour ces petites intrigues
+des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation,
+en devenant démocratique, s'est mise à
+tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par
+des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler
+devant le catéchisme que les aristocraties de
+jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques.
+C'est ainsi qu'il s'est formé une morale
+sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement,
+puisqu'il faut tenir compte de l'opinion,
+des questions que l'humanité a depuis longtemps
+résolues à son profit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p><i>L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales</i>, p. 215.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p><i>Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon
+et parlant à sa compagne.</i> Cette pièce se trouve dans plusieurs
+<i>Recueils</i> du temps.</p></blockquote>
+
+<p>«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour
+de la santé et l'impuissance de manger
+beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes
+mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera
+un terme moins honnête. Et on devrait
+peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini
+les nuances relatives d'une maxime diététique
+qui aurait fondé une nouvelle philosophie,
+si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
+vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à
+toutes les autres; car il y a un impératif physiologique
+et nous n'avons de moyen de lui résister
+que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre
+en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un
+signe de décadence organique; l'impuissance de
+manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité
+de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence.
+On s'imagine généralement que les hommes
+chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle
+tyrannie; la continence du clergé est pour les
+femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les
+femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
+trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et
+cela ne leur est pas particulier, elles prennent
+ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes
+tels qu'ils se posent dans le thème d'une
+bonne logique.</p>
+
+<p>L'homme qui, de son plein gré, se voue à la
+continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité.
+Et la femme qui entre volontairement dans un
+couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels.
+Leur chasteté est un état physiologique et
+qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de
+vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a
+ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est
+que morbide, le désir se résout en acte. Cela est
+particulièrement impérieux dans la sexualité;
+l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant
+mu par aucune idée religieuse, parle ici
+comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu
+continent, les pollutions nocturnes constituent
+une sauvegarde contre la turbulence
+sexuelle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
+vertueuse ou de la vertu forcée; la
+vertu physiologique, celle qui est la conséquence
+légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du
+moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment
+qu'en conformité avec sa propre nature;
+les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après
+les ordres d'une morale extérieure à leur vérité
+personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis
+les plus saugrenus. Il nous reste à nous
+demander si, quand on punira de la prison (ou,
+qui sait, de la mort, car aux grands maux les
+grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux,
+il sera permis de se complaire avec le succube.
+C'est une question que traitent très sérieusement
+les casuistes, et quelques-uns sont indulgents
+aux plaisirs qui nous viennent en songe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p><i>L'Instinct sexuel; évolution et dissolution</i>, p. 301.</p></blockquote>
+
+<p>La science, qui ne devrait être que la constatation
+des faits et la recherche des causes, en est
+arrivée, par impuissance de faire son devoir, à
+la période législatrice. L'amour libre engendre
+des maux évidents et que nul ne dénie: une loi
+contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi
+contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent,
+ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues.
+Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes
+et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments?
+Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle
+pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on
+point les animaux domestiques? Parmi les
+paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés,
+ni atteints, même par la science sexuelle,
+on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant
+de soins à l'amélioration de la race des chiens et
+des chevaux, quand on néglige sa propre race.
+Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent
+ingénieusement les idées, pensait aussi
+que, la génération étant faite pour conserver
+l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être
+soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien
+trouva dans la discipline de l'Église un
+frein à sa logique; Campanella qui, quoique
+moine et bon moine, prétend au droit de rédiger
+des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines,
+est allé jusqu'au bout de la théorie. Son
+organisation de l'amour est épouvantable et
+curieuse; elle est moins dure et moins absurde
+que celle de la tyrannie scientifique:</p>
+
+<p>«L'âge auquel on peut commencer à se livrer
+au travail de la génération est fixé pour les femmes
+à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et
+un ans. Cette époque est encore reculée pour les
+individus d'un tempérament froid; en revanche,
+il est permis à plusieurs autres de voir avant
+cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent
+avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles
+ou enceintes. Cette permission leur est accordée,
+de crainte qu'ils ne satisfassent leurs
+passions par des moyens contre nature; des
+maîtresses matrones et des maîtres vieillards
+pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un
+tempérament plus ardent stimule davantage.
+Les jeunes gens confient en secret leurs désirs
+à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer
+à la fougue que montrent les adultes dans les
+jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à
+cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement
+préposé à la génération, et qui est un
+très habile médecin dépendant immédiatement
+du triumvir Amour... Dans les jeux publics,
+hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement,
+à la manière des Lacédémoniens, et les
+magistrats voient quels sont ceux qui, par leur
+conformation, doivent être plus ou moins aptes
+aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
+réciproquement le mieux. C'est après
+s'être baignés et seulement toutes les trois nuits
+qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les
+femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des
+hommes grands et bien constitués; les femmes
+qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes
+secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à
+des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments
+se fondent et qu'ils produisent une race
+bien constituée... L'homme et la femme dorment
+dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de
+l'union; une matrone vient ouvrir les deux
+portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin
+décident quelle est l'heure la plus propice<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.»
+L'astrologue donne à ce programme érotique
+un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue
+manque au projet de loi de M. Ribbing,
+mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
+préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait
+sa réhabilitation que de tenir désormais la
+chandelle conjugale et de donner aux époux,
+sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p><i>La Cité du Soleil</i>; trad. de J. Rosset, p. 181, <i>Oeuvres
+choisies de Campanella</i>. Paris, 1847.</p></blockquote>
+
+<p>On aurait pu aussi bien citer Platon, <i>République,
+V</i>, que Campanella suit d'assez près,
+mais avec son originalité propre. Platon, au vrai,
+en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le
+rêveur du <span class="sc">XVII</span>e siècle. L'absence de psychologie
+sérieuse, de sages observations scientifiques,
+donne à toute cette philosophie politique de jadis
+un air décidément enfantin. Les esprits politiques
+de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes,
+par exemple, ont cet air enfantin, à
+cause de leur croyance, d'origine religieuse,
+qu'on peut changer la nature humaine, en changeant
+les lois humaines. Ils brident le cheval
+par la queue avec un entêtement doux. Comme
+Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX
+de cette même <i>République</i>, où il considère l'histoire
+pour en tirer une philosophie! Là il travaille
+sur des faits réels et non plus sur des faits
+créés par sa logique ou celle de Lycurgue.
+Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du
+Platon utopiste le plus cruel éloge en disant:
+«Qui connaît Platon le retrouve partout dans
+les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau,
+de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...»
+Non, c'est ici le coin des utopistes;
+disons: ces grands enfants.</p>
+
+<p>Plus heureux que Platon et que Campanella,
+les législateurs modernes de l'amour ouvrent
+une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances
+d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière
+tyrannique des démocraties! Il est naturel que
+si le pouvoir est aux mains des faibles les lois
+tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une
+certaine conscience de son incapacité à se conduire et
+il est assez probable qu'il accepterait
+avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait
+de se soûler, une loi qui le protégerait
+contre la syphilis. La tendance moderne est de
+faire deux parts des libertés humaines; après
+qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible
+de supprimer, les autres subiront une réglementation
+rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer
+une loi contre l'amour? Mais, répond
+M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans
+talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité
+dans le milieu actuel qui est la morale actuelle».
+C'est un principe, cela, et il commence
+à se répandre. Ne le prenons pas au tragique,
+cependant, car les théories individualistes fournissent
+pour le détruire assez d'arguments connus
+et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui
+qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand
+Auguste Comte en fit la base de son système
+social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il
+s'agissait de créer une humanité heureuse avec
+des hommes dont on aurait détruit le bonheur
+individuel. La critique est bonne, puisqu'elle
+s'attaque directement à l'idée même. On peut la
+préciser.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>L'homme est une colonie animale douée d'un
+système nerveux central, d'un centre de conscience
+et d'action, au moins illusionnel. La
+société est une colonie animale sans système
+nerveux central. La conscience d'un peuple, la
+conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit
+toujours d'une conscience particulière à laquelle
+par imitation s'agrègent les consciences éparses;
+mais la loi de l'unisson est fort loin d'être
+absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses,
+les divergences qui se taisent ou qui
+n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par
+un assentiment qui paraît unanime. Les hommes
+sont très souvent dupes des métaphores qu'ils
+ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison,
+on la pousse un peu, une transformation
+s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France.
+L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux,
+voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette,
+une personne humaine vivante et vraie,
+la France, et nous sommes dupes: car tous les
+raisonnements qui agréaient à notre logique,
+appliqués au corps humain, nous allons les
+répéter avec innocence sur un être fictif et qui,
+en tant que matière à dissection psychologique,
+ne peut être sérieusement comparé à rien. Un
+homme est un homme, un pays est un pays. Si
+on n'en revient pas là après quelques figures, on
+n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise
+littérature<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>La comparaison de l'organisme social au corps humain,
+c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase
+de la <i>République, V</i>:
+
+<p>«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de
+la société, et nous avons comparé en ce point une république
+bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en
+commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»</p></blockquote>
+
+<p>Cependant si on analyse ces mots, pays, nation,
+société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision,
+on y trouve toujours pour élément essentiel
+l'homme; c'est cet élément, qui a son importance,
+que les sociologues s'appliquent à
+méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont
+laborieusement créé, ils font tenir tous les
+hommes dans les poches de sa houppelande, et
+le monstre les dévore un à un, comme fait des
+boeufs, des moutons et des moines le père de
+Pantagruel, selon les images de Gustave Doré.
+L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
+étant la condition même de l'existence du monde.
+Le monde, qui est créé par lui, est encore créé
+pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme,
+dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables
+et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon
+ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est
+utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
+les termes, si l'on ne veut être tenu pour
+un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité
+est dans l'homme et non dans la société; il
+s'agit de moi, et de moi seul, même quand je
+refuse de me séparer du groupe social. Le véritable
+ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme;
+au moment qu'un homme se fortifie et se grandit,
+il assure par cela même la santé et la puissance
+de la république.</p>
+
+<p>L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses
+qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action
+elle s'exprime ainsi: négation d'un bien
+connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce
+que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive;
+on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice
+en autrui et souvent le mal que nous assumons
+sera pour notre favori un mal plus grand
+encore.</p>
+
+<p>Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient
+dû, pour leur bonheur éternel, être violentées,
+et combien ont pâti de la réserve trop
+noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement
+de jeunes filles chrétiennes élevées
+au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
+traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile
+juif! Si une société ne peut vivre sans
+la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais
+si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La
+force a les droits de la force; elle les outrepasse
+en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés
+de vertu comme des pièges cachés sous
+des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas
+un acte spontané d'amour, s'il est imposé par
+un catéchisme ou un code, est un des crimes les
+plus révoltants que l'homme puisse commettre
+contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un
+homme à un homme, ou d'un homme à un groupe,
+il ne change de caractère que pour s'aggraver.
+C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir
+pour assurer la joie ou le repos d'un être que
+l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un
+acte égoïste; parce que complaire à un autre
+soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici
+nous sommes dans la règle naturelle et dans la
+logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur
+de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu
+ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction,
+de l'un des mots du dictionnaire? Quelle
+valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les
+esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice
+est toujours volontaire, puisqu'il implique au
+moins le consentement du martyr. Lors donc
+que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs
+plaisirs personnels à la prospérité de la société,
+on leur demande d'agir en esclaves, de remettre
+aux lois le gouvernement de leurs sensations, la
+direction de leurs gestes, le maniement général
+de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau
+avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices
+et la troupe des neutres sacrifiés, sous
+prétexte de bien général, à une utilité qui n'a
+même plus aucun rapport avec la conservation
+de l'espèce.</p>
+
+<p>Le droit d'une législature médicale à réglementer
+l'amour pourrait être très étendu; car
+quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas
+inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait
+la castration comme châtiment des criminels.
+Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient,
+non plus aux seuls délinquants, mais
+à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de
+supprimer en quelques générations les diathèses
+transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie
+sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras?
+Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit
+seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est
+la morale actuelle,» de réduire l'amour à des
+actes conjugaux, de faire enfin régner la loi
+mosaïque dont les hommes ne connaissent pas
+encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé
+cet effort original, s'arrête et doute; non de
+lui-même, mais de la possibilité de réaliser son
+idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations
+piquantes sur l'état présent des moeurs et
+aussi sur la nature humaine. On y suppléera.
+L'utopiste est un type fort bien connu et que
+l'on peut dépecer de souvenir.</p>
+
+<p>Il y a deux manières de vivre: dans la sensation
+et dans l'abstraction. L'utopiste, même
+homme de science, même excellent observateur
+de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser
+ses idées, tout contact avec la réalité.
+Voyant, par exemple, que la prostitution sévit
+dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement:
+la prostitution est un fait social, et
+lié à une certaine forme de la société. Construisez
+une société où toutes les filles seront mariées
+à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées.
+Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance.
+Cependant, si l'on insinuait que la prostitution
+est un fait humain, avant d'être un fait
+social, on arriverait sans doute, par d'analogues
+déductions, à prouver que toutes les sociétés,
+quelles soient-elles, et même ordonnées selon
+les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront
+des prostituées, et toutes en nombre à peu
+près égal. La prostitution changera de forme sociale
+selon la forme de la société, elle ne changera
+que de forme. Aucunes lois n'empêcheront
+ni une femme bavarde de parler, ni une femme
+lascive de chercher des amants. On pourrait objecter
+que les prostituées ne font pas l'amour par
+plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent
+et sous trop de formes peu plaisantes pour elles;
+mais au début de sa carrière une prostituée a
+presque toujours été la victime de son tempérament,
+de ses curiosités vicieuses, de son goût
+pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils
+l'ordre des réactions dans un système
+nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne
+jouent innocemment sur les mots, ils conviendront,
+et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré,
+que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas
+le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage,
+appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne
+lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement
+en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité?
+Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies
+vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert?
+Peut-être cependant les utopistes croient-ils que
+dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela
+dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
+appliquaient, en matière d'adultère, la
+peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer.
+Parfois des hommes, même lâches, préfèrent
+la mort à certaines tristesses: on se suicidera
+beaucoup dans le paradis des législateurs
+de l'amour.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quelle est la morale de l'amour?</p>
+
+<p>Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages
+sociaux, dont les codes, pour être sages, ne
+doivent être que la rédaction; mais dans tous
+les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche
+aux manifestations sexuelles, se confond avec
+la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés,
+est peut-être hypothétique: si elle n'a pas
+d'application présente, puisque nous vivons sous
+le joug d'une morale ennemie des instincts de
+notre race, on se reportera, pour la comprendre,
+à la glorieuse période de l'empire romain, aux
+siècles calomniés par les démagogues chrétiens,
+ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
+François Ier. L'amour, même en ses gestes publics,
+est du domaine privé; et il a tous les droits,
+précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct
+par excellence<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. C'est ce que reconnaissent
+implicitement même les moralistes de la
+science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est
+vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,»
+des menaces contre la vie, contre les moyens que
+choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle!
+Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est
+une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable;
+la raison n'est là qu'une spectatrice
+qui compte et catalogue des attitudes que son
+essence même lui interdit de comprendre. Le
+peuple, oui le peuple du <span class="sc">XIX</span>e siècle (ou du <span class="sc">XX</span>e siècle),
+qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit
+«le succès»<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, n'est pas sans croire que la
+Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance
+du phénomène. Nos décrets contre
+l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
+au peuple de la science, mais non aux véritables
+observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser
+un rôle déjà difficile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux
+qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces
+vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius
+(<i>Colloquium VII, Fescennini</i>): «Honestatem qui quaerit
+in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.</p></blockquote>
+
+<p>Cependant on peut obtenir les déviations.
+En séparant les sexes et en les tassant dans
+des lieux clos à l'époque de la première effervescence
+génitale, on obtient à coup sûr la sodomie
+et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà
+ces tendances dans les couvents de Vestales et
+les collèges de Galles; nous avons singulièrement
+perfectionné leurs institutions avec nos casernes,
+nos internats. Il est certain que la personne
+qui choisit de passer exclusivement sa vie avec
+des personnes de son propre sexe traduit par
+cela même des tendances particulières qui doivent
+être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de
+favoriser et même de faire éclore ces vocations,
+et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être
+sans mesurer la conséquence de leurs désirs,
+demandent des réglementations qui aboutiraient
+nécessairement au même résultat?</p>
+
+<p>Toute atteinte à la liberté de l'amour est une
+protection accordée au vice. Quand on barre un
+fleuve, il déborde; quand on comprime une passion,
+elle déraille. Buffon avait une belette qui,
+privée de compagnie vivante, assaillait une femelle
+empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet,
+par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux
+qui affichent une plus grande sévérité de
+moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés
+ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup
+plus fréquent, par ce que les théologiens appellent
+doucement <i>mollities</i>. Il sera plus à propos
+de rechercher d'où vient la férocité du moralisme
+moderne contre l'amour, et d'abord, car elle
+n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause
+on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.</p>
+
+<p>Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu
+entre la virginité et la débauche; et le mariage
+n'est qu'un <i>remedium amoris</i> accordé par
+la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint
+Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste
+que Spinoza. Ces deux illustres Juifs
+ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam
+concomitante idea causae externae,» dit Spinoza.
+Saint Paul avait désigné d'avance le philactère
+à cette démangeaison, le mariage. Il ne
+le concède que comme antidote au libertinage;
+à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin
+ecclésiastique <i>fornicatio</i> ne rend que d'une
+façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire
+l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant
+conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous;
+cela vaut mieux que d'aller voir les
+filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la
+famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme
+païen n'avait su entourer de phrases sensuelles
+la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église
+substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove
+du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes
+mystiques commentèrent à l'envi saint Paul
+dont ils réussirent à exagérer encore le mépris
+pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil
+de chameau, et que rien ne préparait à la littérature
+et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis.
+Qui n'a été choqué de la comparaison dont
+il use pour flétrir les raffinements sexuels, les
+appelant des pratiques <i>more bestiarum</i>, alors
+que le propre de l'animal est précisément de ne
+demander à la copulation que la satisfaction
+rapide d'un désir inconscient. Les inversions de
+l'instinct sont rares chez les animaux en liberté
+et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.
+L'apôtre n'usait donc que d'un de ces
+grossiers lieux communs qui n'ont même pas le
+mérite de renfermer une vieille vérité d'observation.
+Que de fois cependant cette allusion fut-elle
+répétée par ceux qui feignent de croire que
+les inventions de l'homme dans la volupté sont
+méprisables! La franchise de saint Paul accrue
+par le ton arrogant de ses commentateurs eut du
+moins cet heureux résultat de faire condamner
+dans leur ensemble, mais non dans leur détail,
+les pratiques sexuelles. La règle des mystiques
+est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions
+où devaient plus tard se complaire les casuistes,
+en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut
+de goût, d'une science de bon aloi et puisée,
+quoique pas toujours, aux sources de la réalité.
+De ce dédain il résulta une certaine liberté de
+moeurs. Bien des amusements parurent permis
+à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la
+littérature du moyen âge témoigne de cette aisance
+dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle,
+la religion n'est plus qu'une tradition formelle
+dont l'influence est nulle sur la sensibilité;
+et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique,
+comme on le saurait si on avait recueilli
+avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne
+sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes
+scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
+d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans
+l'innocuité des rapports sexuels.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
+de M. Féré.</p></blockquote>
+
+<p>Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais
+été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder:
+l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.</p>
+
+<p>L'état de l'humanité en Europe depuis les
+temps fabuleux jusqu'aux premières années du
+<span class="sc">XVI</span>e siècle correspond à ce qu'on appellerait, en
+termes d'allégorie, l'innocence du monde; de
+Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que
+l'on se figure une société où l'amour, en quelque
+condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
+de graves conséquences morbides; où les
+baisers les plus profonds n'entraînent guère plus
+de dangers physiques que les caresses maternelles
+ou les manifestations de l'amitié; elle différera
+de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile
+de la concevoir, car les désirs charnels y
+évoluent librement selon leur force naturelle,
+sans peur et sans pudeur. Le mot <i>pudor</i> n'a pas
+du tout le même sens en latin et dans nos langues
+modernes; là, il se traduit par honneur,
+convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement
+devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée.
+Avant la syphilis, le baiser sur la
+bouche est une salutation; il disparaît devant la
+tare des muqueuses: les femmes présentent le front
+si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté;
+puis les deux sexes s'éloignent encore d'un
+pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il
+faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent
+avec défiance. La syphilis a détruit, non
+pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il
+est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y
+a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme
+la peur de l'enfer; ce que les religions les plus
+menaçantes n'avaient réussi que temporairement
+un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.</p>
+
+<p>C'est par la syphilis que les historiens qui
+voudront faire l'histoire de la morale de l'amour
+la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand
+désarroi dans les moeurs:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum</p>
+<p class="i2"> Contagemque alio non usquam tempore visam,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin
+et de poète les premières horreurs du mal
+nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante
+universelle; on se crut à la fin de l'amour
+et à la fin du monde.</p>
+
+<p>Il fallut pour conserver, non pas sa vertu,
+mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes
+de la science appellent assez justement la promiscuité;
+la peur d'un mal physique immédiat
+et évident opéra entre les deux sexes une disjonction
+qui a survécu à la période aiguë du mal.
+La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la
+syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent
+dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle
+morale leur fut nécessaire. La vieille opposition
+entre la virginité et la turpitude, basée sur des
+conceptions purement théologiques, disparut;
+tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité
+n'étant pas moins dangereuse, de son côté,
+par ses conséquences négatives, il fallut trouver
+un compromis. L'instinct social, d'accord, et
+d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les
+conclusions futures des hygiénistes, plaça ce
+compromis dans le mariage, qui se trouva tout à
+coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela
+n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises
+moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra
+la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des
+filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment
+à changer en minauderies pudiques la mimique
+de la peur; peu à peu elles se dupèrent
+sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent,
+et vint un moment où la chasteté des femmes
+fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la
+religion ou à une sorte de divinité occulte, à on
+ne sait quel raffinement sentimental.</p>
+
+<p>Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle
+agit toujours à notre insu. Il est de tradition
+administrative d'encourager les musées de figures
+de cire qui détaillent les conséquences de la
+promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se
+vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent
+si âprement les images sensuelles. La
+syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine,
+belle de sa pleine nudité, est condamnée parce
+qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré
+comme dangereux.</p>
+
+<p>Cette manière de voir serait défendable si on
+ne faisait pas intervenir dans la question la force
+brutale des lois; si la parole seule se chargeait
+de persuader une morale que son utilité pourrait
+défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne
+licence d'avant la syphilis ne sera pas
+rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le
+mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais
+par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre
+même de jouer avec le feu; la prudence se conseille
+et ne doit pas s'imposer.</p>
+
+<p>De ce que la morale de l'amour a une origine
+moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit
+pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre
+à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques.
+Des accidents, même d'importance
+extraordinaire, ne sont que des accidents. Il
+faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de
+l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel,
+loin de s'arrêter aux phénomènes de surface
+et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
+sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier,
+hormis précisément les relations des sexes.
+C'est que, là, on rencontre le coeur même de la
+vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre
+indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte
+même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour
+la raison, qui serait forcée d'y contempler un
+effet identique à la cause qui la produit et aussi
+puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
+que cela soit au-dessus de ses forces; mais si
+elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations
+de l'amour et les appliquer pour un
+temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes
+que les lois naturelles. Il faut aussi prendre
+garde que des lois naturelles l'homme n'est pas
+responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit
+enfant; mais celles qu'il promulgue retombent
+un jour non seulement sur sa chair, mais sur
+son intelligence. Car tout se tient et l'aisance
+intellectuelle est certainement liée à la liberté des
+sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir
+ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre
+c'est ne comprendre rien. La littérature,
+l'art, la philosophie, la science même et tous les
+gestes humains où il y a de l'intelligence sont
+dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de
+Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence;
+les hommes y furent beaux comme des chevaux
+de course et les femmes y marchaient nues drapées
+de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes
+et de la liberté de l'amour a donné au
+monde moderne sa conscience intellectuelle.</p>
+
+
+<p>Juillet 1900.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h2>IRONIES ET PARADOXES</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN</h3>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p>«... Quiconque raccourcit une route
+est un bienfaiteur du public et de
+chaque personne particulière qui a
+occasion de voyager par là.»</p>
+
+<p><span class="sc">Jonathan Swift</span>,<br>
+ <i>Lettre d'avis àun jeune poète</i> (1720).</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue,
+de ma dernière lettre ne vous a pas découragé,
+et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
+et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les
+avivent et les précisent; croyant avoir besoin de
+moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils
+soient productifs, et des coups même ne vous
+feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer
+la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler,
+comme un miel parfumé, de fructueux conseils:&mdash;je
+l'avoue encore, un tel état d'esprit
+m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un
+bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer.
+Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois
+féconde.</p>
+
+
+<p class="mid">I</p>
+
+<p>Ayant déjà fait quelques études préparatoires
+au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez
+pas sans doute que le monde dans lequel
+vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là
+mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement.
+Vous avez entendu dire que ce monde
+n'est guère qu'une église de truands qui tient à
+la fois de la maison de prostitution, de l'étable
+à cochons et de la chambre de rhétorique; cette
+opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas
+à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau,
+de solides bottes, d'imperméables gants et
+un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni
+les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la
+neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on
+y peut vivre tolérablement; il y a des séjours
+plus dangereux; pour un homme intelligent et
+pratique, il n'en est guère de plus recommandable
+et où le placement d'une pacotille soit plus
+rapide et plus rémunérateur.</p>
+
+<p class="mid">II</p>
+
+<p>De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire
+en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni
+argent, comme dans le commerce; ni étude, ni
+talent, comme il était d'usage dans les anciennes
+sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez
+besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de
+l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de
+belles noix vertes et que le fermier soit occupé
+loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son
+blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton
+court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir
+à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne
+s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts;
+des gens prétendent que cela est fort difficile,
+«qu'il en reste toujours quelque chose»: oui,
+cela est difficile, mais si vos doigts restaient
+tachés, vous en seriez quitte pour porter des
+gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander
+cet usage.</p>
+
+<p>Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes
+suivants, quelques autres notions touchant
+la pacotille,&mdash;laquelle, en somme, se
+composera de tout ce que vous pourrez voler
+subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres
+et aux ronces;&mdash;car je ne suppose pas
+que vous possédiez naturellement autre chose
+qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas,
+vous ne m'auriez pas demandé de conseils et
+vous n'en auriez pas besoin.</p>
+
+
+<p class="mid">III</p>
+
+<p>Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme
+est tout au plus digne d'un commerçant modeste.
+Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
+haute industrie et prenez une devise plus relevée
+et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir
+à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en
+deux parties, embrasse également le présent et
+l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir
+gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien
+clairs, bien humains, bien modernes, en renferme
+un troisième, ésotérique et merveilleux;
+je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant:
+la graisse est le commencement de la
+gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la
+gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple
+de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent
+comme vous, sans plus de génie, et avec
+moins de bonne volonté,&mdash;mais, avec un sage
+régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela
+n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de
+pauvres braves gens meurent de faim.</p>
+
+<p>Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire
+en attendant le placement de votre pacotille,
+je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le
+chantage où les risques sont trop grands et qui
+demandent, pour être maniés fructueusement,
+une expérience des hommes que vous ne pouvez
+avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or,
+et c'est là un principe dont je vous recommande
+la méditation, mon cher ami, tout acte dont
+l'accomplissement comporte, malgré ses avantages,
+un risque sérieux touchant la santé, la
+liberté ou la réputation, doit être tenu pour
+immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez
+soigneusement cette parole dans votre coeur;
+elle peut vous éviter bien des ennuis et vous
+sauver du naufrage auquel sont sujets même des
+gens de votre sorte.</p>
+
+<p>Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche
+comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme
+tout le monde, de parents mariés à la veille de
+l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité
+dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous
+rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors
+de ces circonstances heureuses, vous n'auriez
+jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule
+d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut
+plus séduire un homme bien né; et même je ne
+suis pas éloigné de croire que tous ces poètes
+pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se
+trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans
+la nécessité de préférer la gloire au coffre et la
+triste fréquentation des Muses à une solide installation
+dans la vie. Ce qui me confirme dans
+cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que
+j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de
+leur propre aveu, choisi la littérature comme on
+choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement
+par vocation: dénués, ils auraient évité
+un état qui exige, pour être exercé avantageusement,
+des capitaux. De ceux qui vivent sur le
+Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds,
+je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les
+rencontrer dans le monde où vous devez évoluer;
+c'est toute une littérature, l'Autre Littérature,
+dont il est malséant même de parler.</p>
+
+
+<p class="mid">IV</p>
+
+<p>Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et
+variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du
+succès, principalement parmi les modernes, car
+jadis le mérite et le succès se confondaient souvent;
+à cette heure, le premier de ces mots n'a
+plus aucune signification précise: il est encore
+quelquefois le synonyme de succès dans la bouche
+des libraires et des critiques, mais toujours
+prononcé le second, lorsque la dépense en papier
+a été assez considérable peur justifier une telle
+hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc
+d'abord les catalogues et marquez d'une croix
+tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.
+Au-dessous du quarantième mille, un roman
+n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire&mdash;naturellement
+proportionnelle au chiffre inscrit;&mdash;à
+quinze, on peut lire un volume de vers; à
+dix, un traité de métaphysique; un pamphlet
+littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à
+peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu,
+de mille soudains et vertigineux, de vogues
+immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et
+queue, car je ne vous crois pas homme à vous
+accommoder de ces probes et lentes fortunes
+qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,
+afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement
+votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes,
+vous aurez découvert le point commun, le faîte
+de convergence de tous les livres à succès de notre
+époque: cette conquête assurée, fermez vos
+tomes et mettez-vous au travail; vous avez le
+diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière
+mode. Ce point commun, je ne l'ai pas
+cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je
+resterais muet; il faut que vous entrepreniez
+vous-même cette chasse dont le résultat vous
+enrichira non seulement d'un mot de passe,
+mais aussi d'une méthode.</p>
+
+
+<p class="mid">V</p>
+
+<p>Vos doutes sur le style vous font le plus grand
+honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des
+jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes
+les portes, ont gâché, par la puérile vanité du
+style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute,
+l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu
+(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas
+écrire l'est bien davantage, quoique personne
+n'en ait encore formulé les principes; c'est la
+tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous
+les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce
+titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!»
+En voici la première règle: «N'employez jamais
+une image qui ne soit journellement d'usage dans
+le langage familier.» Toutes les autres règles
+découlent de celle-là; bien observée, elle suffit
+à préserver de «l'écriture» un homme de bon
+sens et de bonne grâce.</p>
+
+<p>Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte
+et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver
+du premier coup à la non-écriture. Quelques
+premiers livres écrits, quelques pages même,
+déterrées par un ennemi littéraire, pourraient,
+après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre
+tout d'un coup votre popularité. J'ai
+vu la vente d'un roman sans aucun style coupée
+net par un article où un journaliste affirmait:
+«... livre très beau et d'une «écriture» neuve et
+hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier
+avait publié dans sa jeunesse un premier
+livre qui autorisait jusqu'à un certain point de
+telles plaisanteries. Que votre livre de début soit
+donc bien franchement un livre sans style; qu'en
+ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que
+dans un pré, toutes les fleurs communes; que
+toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu
+qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu
+tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer.
+Un roman où tout, jusqu'aux noms des
+personnages, jusqu'à la nuance des tentures,
+jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues,
+paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents,
+scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes
+et consciences, où tout, dis-je, donnerait la
+sensation de retrouver un chien perdu ou une
+amante égarée! Qui nous fera ce roman-là?
+Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on,
+d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent,
+mais pas au point que je les admire sans
+réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité.
+Car vous comprenez sans doute que si je
+bannis le style, j'exige la distinction; et davantage
+encore, je veux que ce livre sans écriture,
+sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature»
+qui séduise les plus difficiles et les plus
+délicats.</p>
+
+
+<p class="mid">VI</p>
+
+<p>En vous interdisant les idées, il est bien évident
+que je ne pense qu'aux idées originales ou
+assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les
+idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous
+le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le
+temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs
+les idées naissent spontanément de germes
+promenés dans l'air et qui se posent sur le
+terrain qui leur plaît et là poussent et se développent
+et fleurissent naïvement, heureuses
+d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures
+précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer
+l'inutile sable où le vent n'a déposé que
+des graines aussitôt sèches et mortes; il vous
+faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave,
+volez! Les écrivains que vous dépouillerez le
+plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs
+immédiats. A peine à mi-chemin de la montée,
+les bras occupés de pioches et de haches, tout
+au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci,
+peut-être, de se défendre; les voix ne sont
+bien entendues que du sommet; s'ils crient
+leurs cris mourront dans les broussailles: vous
+pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.</p>
+
+<p>Un autre motif de choisir vos aînés les plus
+proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues
+seront mieux accueillies du public, qui n'y verra
+pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop
+fraîches; elles peuvent, par un coup de succès,
+se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne
+à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car
+il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut
+se mettre à table pendant que les autres peinent
+dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai
+même, quand vous serez entré dans
+l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si
+l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela
+pourrait bien être cette troupe de voleurs que
+vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste,
+n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer
+par les fenêtres.</p>
+
+<p>Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui
+valent mieux que vous, n'arriveront que plus
+tard ou peut-être jamais, vous prendrez une
+importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air
+de résumer honnêtement les talents divers que
+vous aurez dérobés avec adresse et décision, et
+les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront
+comme un miracle. Tous sans doute ne seront
+pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient
+qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet
+d'article facile et à la portée du peuple. Songez
+toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois
+fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins
+qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.</p>
+
+
+<p class="mid">VII</p>
+
+<p>Mais il faut prévoir le cas où la crainte de
+manquer de jarret vous arrêterait au bas de la
+montée: alors vous choisiriez un maître qui,
+ayant compris vos signes, viendrait vous chercher,
+vous prendrait par la main, vous ferait
+gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la
+méthode la plus sûre et celle que je vous recommande,
+sachant que vous préférez toujours la
+finesse à la force, et à la violence la ruse.</p>
+
+<p>Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus
+moroses se laissent prendre à la pipée avec une
+facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge
+plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis
+(il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de
+tous côtés les secours d'une sympathie même
+hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car
+à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon
+sentiment peut, sans péril, leur faire honneur.
+Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la
+poussière et dans les crachats, et protégez-le
+hardiment. Prononcez son panégyrique dans
+une de ces petites revues où votre copie encore
+humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez
+pas à «remettre à sa place, qui est la première,
+ce grand écrivain, victime des rancunes
+de toute une génération». Si vous l'avez élu
+parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le
+résultat de votre petit travail sera très heureux
+et très profitable. Dès votre première jeunesse
+vous partagerez une gloire, sans doute équivoque,
+mais lucrative et en somme honorable, si
+on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant,
+comme de telles accointances, le profit
+bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses,
+comme ce vieil homme de lettres peut, du
+jour au lendemain, se trouver fort déprécié au
+jugement de la foule, votre maîtresse, soit par
+de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés
+trop malpropres, soit même par la stupide
+complaisance qu'il aura montrée à votre égard,
+soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où
+votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors
+vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec
+véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite
+ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même
+d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il
+faut, mais sans excès; et vous saurez garder
+dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à
+la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez
+montré à la fois l'indépendance de votre jugement
+et la tendresse de votre coeur.</p>
+
+
+<p class="mid">VIII</p>
+
+<p>Répandez sur tous vos camarades, tous vos
+confrères, tous les hommes de lettres en général,
+les calomnies les plus turpides et les anecdotes
+les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans
+leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé;
+insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous
+passerez pour un homme bien renseigné, spirituel,
+un peu mauvaise langue, et votre compagnie
+sera recherchée par les journalistes,&mdash;ce qui est
+toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre,
+est faite de petit échos multipliés qui ricochent
+et redondent les uns sur les autres.</p>
+
+<p>Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez
+banal, une véritable valeur: soit que vous parliez
+à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement
+salis par d'adroites paroles, soit
+que vous leur écriviez, changez de ton, faites
+volter votre cheval tête en queue, virez lof pour
+lof, et donnez le change avec tant de candeur
+que votre mauvaise foi ne puisse être un instant
+soupçonnée. Cela est important. Le poète qui
+tiendra, signée de votre main, une lettre où,
+vaincu par l'évidence, vous confessez son doux
+génie, refusera toujours de croire aux vilains
+propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent,
+il les tiendra pour des menteurs et des
+envieux, se brouillera avec eux peut-être, et
+vous aurez toute liberté pour achever un travail
+souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas
+très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître
+venait de dépecer devant moi avec une dextérité
+vraiment répugnante me déclama avec exultation
+une lettre où cet habile écorcheur lui caressait
+l'épiderme avec les plumes de paon les plus
+subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit
+réfléchir.</p>
+
+<p>Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre,
+que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt
+du livre, mais à l'importance de l'auteur. En
+principe, le livre que vous venez de recevoir
+doit toujours être le meilleur de tous ceux de la
+même main, et l'auteur toujours en progrès sur
+son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments
+selon l'âge, la réputation, l'influence;
+vous prendrez votre revanche en causant librement
+avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez
+à émietter une oeuvre sera d'autant plus
+grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large
+et résistante, elle donne mieux prise aux coups
+de talon, et on peut danser dessus pendant
+des nuits entières.</p>
+
+<p>Ne faites jamais de critique littéraire, hormis
+le cas très particulier exposé dans mon septième
+paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
+faire imprimer ses opinions; on est le maître de
+celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on
+est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la
+porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous
+teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire,
+usez de voie détournée et prenez pour
+prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter
+les critiques les plus absurdes, car ils ne
+répondent pas et il est facile, en visant un artiste,
+de blesser grièvement un littérateur qui
+avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a
+réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai
+pas davantage d'obéir sans mûre réflexion
+à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que
+votre premier essai soit un coup d'éclat dans le
+genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
+Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la
+vôtre grandira infailliblement...» Sans doute,
+si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais
+qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations,
+surtout si elles ont été conquises bravement
+et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain
+un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
+ne comporte pas des risques graves, et
+vous savez que je suis inflexible sur la question
+des risques. On acquiert bien des amis par vingt
+déboulonnements exécutés avec soin, mais que
+de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute
+n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer
+et vous faire de ses mains froides un terrible
+collier de métal. A mon avis, les plus
+beaux coups en ce genre seront toujours malheureux,
+surtout à une époque où l'opinion est
+si divisée, où il est si facile de se faire condottière,
+de recruter un parti et une armée. Comme
+je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles,
+que vous pouvez toujours renier.</p>
+
+<p>La seconde partie du conseil de Swift me semble
+au contraire très recommandable et franchement
+je l'approuve de prohiber la louange. Cela est
+mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en
+illuminant les parties belles, en ménageant les
+ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous
+de leur valeur, et quand même vous eussiez monté
+le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au
+ridicule, ils ne vous pardonneront jamais,
+à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur
+des âmes généreuses, le signe d'amitié que
+vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous
+auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence,
+et votre entreprise ne serait nullement
+profitable.</p>
+
+<p class="mid">IX</p>
+
+<p>Quelles que soient votre force, vos armes et
+votre insolence, vous aurez besoin de faire partie
+d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin
+d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence,
+agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion
+que leur ambition, faites-vous inscrire à
+tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus
+redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des
+relations contradictoires, vous connaîtrez de petits
+secrets qui ne vous seront pas inutiles pour
+vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt,
+qui est de capter la confiance des belligérants
+afin de les mieux trahir, le moment venu.
+Sachez seulement que les Arrivistes sont fort
+soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils
+aux loups de Sibérie, manger résolument
+l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un
+bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence,
+ils se jetteront sur vous et vous dévoreront
+en commençant par les parties molles,
+mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux
+excréments, et on les admirera sur le boulevard,
+fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à
+vous de demeurer solide sur vos jambes, la main
+sur votre épée et le visage plat comme une mer
+hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une
+attitude arrogante, ou seulement si, quand vous
+passez, le public le regardait avec trop de complaisance,
+n'hésitez pas à le faire tomber adroitement
+le nez sur le pavé et à prendre aussitôt
+la tête du troupeau, pendant que les autres
+s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la
+vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à
+la réalisation future d'un plus grand bien.</p>
+
+
+<p class="mid">X</p>
+
+<p>Vous aurez à prendre une attitude touchant
+les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent
+vers les femmes, ne faites pas étalage d'une
+inclination trop commune pour qu'elle puisse
+jamais attirer sur vous l'attention du monde.
+Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques
+des invertis, efforcez-vous d'acquérir
+(cela est difficile) cette incroyable voix molle et
+blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît
+infailliblement dans les concerts humains: cela
+vous sera utile, car, outre que ces gens forment
+une secte très unie et assez puissante, la singularité
+d'un tel cynisme doublera votre réputation,
+si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu,
+suffira à vous mettre en bon rang parmi
+les curiosités littéraires.</p>
+
+<p>Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût
+à la mode, je vous conseillerais au contraire une
+certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises
+moeurs est incontestablement plus estimé
+qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs;
+la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination
+d'une quantité de personnes retenues
+seulement par la prudence ou par la lâcheté;
+mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés,
+les désirs reculent devant une certitude
+trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme
+de ce singulier revirement, et je vous engage à
+la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de
+feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on
+se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource
+de la sincérité.</p>
+
+
+<p class="mid">XI</p>
+
+<p>Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître.
+Un louis donné à propos vous fera passer
+pour un bon camarade, pour un homme dont il
+y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de
+bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi,
+mais vous en serez quitte pour une dépense modérée,
+si vous avez besoin de les ramener, car
+ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux
+avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois
+au fond de son verre, comme une peau
+de raisin, un lambeau de conscience; en cet état,
+sa reconnaissance se traduira peut-être par un
+de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux
+réputations littéraires.</p>
+
+<p>Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui
+présentent une chance de réclame, aux livres de
+vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts,
+mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez
+le faire avec décence, de refuser la quittance
+de recouvrement; en beaucoup de circonstances,
+car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises,
+cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez
+la faute sur le compte de la poste. J'ai connu
+un jeune écrivain riche et économe qui, par ce
+moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait
+tous les ans plus de cent cinquante francs,
+avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.</p>
+
+<p class="mid">XII</p>
+
+<p>N'adoptez pas un costume particulier, et si vous
+laissez reproduire votre portrait, que cela soit
+d'après un dessin très beau, mais très inexact:
+il y a dans la vie bien des circonstances où il est
+agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles.
+Vous aurez encore le plaisir de tromper le
+public et de duper les physionomistes.</p>
+
+<p>Pas plus que de costume distinct, vous n'avez
+besoin d'une religion définie. Sur ce point,
+comme généralement sur tous les autres, à moins
+que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez
+l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde.
+Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter
+les chrétiens et de mépriser votre race,
+de feindre une conversion imminente afin de profiter
+des avances et des craintes des deux partis;
+aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance:
+d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans
+le monde littéraire, que d'avouer une conviction
+religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt
+de la question des tirages et des passes,
+devenez une autorité en cette matière, qui est
+comme la pierre de touche du véritable écrivain.</p>
+
+<p>La politique vous sera un peu moins indifférente.
+Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui
+le seul parti qui puisse, sans ironie,
+promettre à un jeune homme, pour ses vieux
+jours, un siège de sénateur.</p>
+
+
+<p class="mid">XIII</p>
+
+<p>Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être
+absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous
+confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque
+idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez
+que le jour où vous serez assez fort pour braver
+toute réclamation. Ce système est utile quand il
+s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose
+que sur un mot ou une situation qui feront
+tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.</p>
+
+<p>Quand vous démarquerez un confrère, citez
+son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre
+et le public croit que tout l'article est de vous,
+moins une phrase, choisie exprès parmi les plus
+insignifiantes.</p>
+
+<p>N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez
+soigneusement celles qu'on vous adressera; les
+écritures sont souvent mal déguisées, un hasard
+peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez
+de même tous les petits papiers par quoi on
+peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion.
+Plusieurs journalistes ne doivent qu'à
+cette persévérance la situation, inexplicable autrement,
+qu'ils tiennent dans la presse.</p>
+
+<p>Des gens hardis recommandent cette ruse: se
+faire introduire comme secrétaire chez un homme
+influent, et là, tout en acceptant les ordinaires
+obédiences: promener les enfants, sortir le
+chien à l'heure de son besoin, allumer le feu,
+aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs
+autres besognes qui préparent merveilleusement
+à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour
+que le maître est malade, à rédiger son article,
+peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un
+jour aller dire la vérité au directeur du journal.
+J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car
+c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
+pour un journal et pour le public.</p>
+
+<p>Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que
+je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets
+aux méditations de votre esprit précoce.
+Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés
+ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut
+pour arriver, mais j'espère que cette petite collection
+de principes ne sera pas la moindre de
+vos armes.</p>
+
+<p>Septembre 1896.</p>
+<br><br>
+
+<h2>II</h2>
+
+<h2>DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE<br>
+L'IDÉALISME</h2>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p>Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.<br>
+Ovide, <i>Métam.,</i> III, 430.</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<h3><i>INTRODUCTION</i></h3>
+
+<p>Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes
+sur la valeur, non point philosophique, mais
+morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré
+des méditations assidues, triompher de mes
+hésitations par la méthode de la logique directe.
+Et bien au contraire; poussée à son extrême, la
+théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions,
+pratiquement, au néronisme ou au fakirisme,
+selon qu'elle évolue en des intelligences actives
+ou en des intelligences passives; socialement
+(comme je l'ai noté antérieurement)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, au despotisme
+ou à l'anarchie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>V. L'Idéalisme, pp. 16-17.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, <i>l'Ile de la liberté
+(Echo de Paris</i>, juillet 1892).</p></blockquote>
+
+<p>Or, sans être pourtant le disciple de la prudence
+philosophique qui, arrivée au croisement
+de deux routes, s'assied et se demande: vers
+quel point cardinal reprendrai-je ma promenade,
+quand je me serai bien reposée? je me suis assis,
+comme elle, au croisement des deux routes, et,
+ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune
+des routes frayées, et de m'en aller à travers
+champs.</p>
+
+<p>En somme, tout en ne répugnant ni à l'une,
+ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,&mdash;car
+elles pouvaient être nécessaires et inéluctables&mdash;j'ai
+songé que peut-être elles n'étaient
+ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique,
+soit en politique, soit relativement à notre
+conduite privée dans la vie, lorsque, mus par
+l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise,
+nous souhaitons de mettre notre vie d'accord
+avec nos principes.</p>
+
+<p>(Il serait si simple de mettre nos principes
+d'accord avec notre vie.)</p>
+
+<p>On trouvera peut-être, malgré mes affirmations,
+que je me contredis; mais les jugements,
+quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de
+la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs,
+aller tout droit, comme une balle (tout
+droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la
+droite voie de la logique, est plutôt le fait des
+esprits simples,&mdash;je ne dirai pas médiocres, ce
+qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes
+allemands<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a> n'a été purement logique:
+ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni
+Fichte, prônant le patriotisme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, ni Schopenhauer
+dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires
+antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme
+Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après
+le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il
+profère le «Rendez à César...». Logiquement, il
+devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume,
+qui n'est pas de ce monde, et César comme
+le reste.» Mais en prononçant cette négation:
+«pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et
+il dut songer aux relations qu'avec «ce monde»
+devaient nécessairement avoir ses disciples, les
+hommes de bonne volonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p>Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait
+chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72: </b><a href="#footnotetag72">(retour) </a><p><i>Discours à la nation allemande.</i></p></blockquote>
+
+<p>Revenons à la pathologie de l'idéalisme.</p>
+
+<p>Négligeant provisoirement les conséquences
+sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire,
+je ne veux alléguer qu'un néronisme de
+dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie;
+et même, pour simplifier l'enquête, laissons
+encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira
+d'avoir à faire la critique du néronisme mental,
+plus clairement appelé le narcissisme.</p>
+
+<p>Narcisse,</p>
+
+<blockquote><p>
+Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
+</p></blockquote>
+
+<p>et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même:
+Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie
+dans les quinze syllabes de son vers élégant<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73: </b><a href="#footnotetag73">(retour) </a><p>Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles;
+ils sont la fontaine scellée ou le <i>hortus conclusus</i>. On passe devant
+la source dormante sans même désirer y boire une gorgée
+d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir
+le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux
+rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la <i>Belle et la
+Bête</i>, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec
+plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était
+pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier
+disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien
+écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous
+apprennent rien d'important.»</p></blockquote>
+
+<p>Mais il faut reprendre les choses de plus haut
+et redire, hélas! afin d'être clair, des choses
+mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité:
+les hommes sont si crédules à la négation
+que la vérité leur semble un conte de fées, et que
+tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de
+l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt
+du doute:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nel mezzo del camino di nostra vita
+Mi ritrovai in una selva oscura
+Che la diritta via era smarrita<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74: </b><a href="#footnotetag74">(retour) </a><p>Dante, <i>Inf.</i>, I, 1-3.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h2><i>CHAPITRE PREMIER</i><br>
+HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE</h2>
+
+<p>Il est bien entendu que le monde n'est pour
+moi qu'une représentation mentale, une hypothèse
+que je pose<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>, nécessairement<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, quand
+la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est
+perçu par moi que comme partie de moi; je ne
+puis concevoir son existence en soi: il n'a de
+valeur pour moi que s'il vient graviter autour de
+l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde
+qu'une vie objective, précaire et limitée par mes
+besoins d'hypothèse<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75: </b><a href="#footnotetag75">(retour) </a><p>Fichte, <i>Théorie de la Science</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76: </b><a href="#footnotetag76">(retour) </a><p>Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique
+ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil,
+l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse
+peut être créée <i>a priori</i>: fausses sensations ou hallucinations.
+Le «nécessairement» est cependant la condition de toute
+vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77: </b><a href="#footnotetag77">(retour) </a><p>La perception est toujours <i>critique</i>, en ce sens qu'elle est
+relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais
+aussi à mes <i>desiderata</i> actuels: elle est influencée par le désir,
+par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou
+même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui
+comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui,
+à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les
+goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette
+insinuation paraîtra très claire.</p></blockquote>
+
+<p>Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la
+contradiction des termes) la subjectivité de l'objet,
+je songe à pousser plus loin l'analyse.</p>
+
+<p>Laissant le moi qui m'est connu (au moins par
+définition), je veux, pour m'instruire et savoir
+comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet
+c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur;
+l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau
+qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle
+modification ou même moins négative, ou même
+positive, ne peut me laisser indifférent.</p>
+
+<p>Je suis donc limité, ou modifié,&mdash;et j'admets
+encore <i>à priori</i> cette limitation, sans toutefois
+préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose
+moi-même par une loi de mon organisme
+psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur;
+j'admets que, inexistant et projeté hors de moi
+par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique
+de ma conscience,&mdash;bien que lui-même causé
+par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus,
+créé dans ma cornue, surgit et me tient
+tête;&mdash;et il parle!</p>
+
+<p>En effet, en décomposant l'objet, selon le plan
+de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie
+selon deux modes, deux illusions, mais que différentes!
+l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui
+me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire,
+l'objet signe et l'objet pensée:&mdash;l'homme,
+l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante,
+parce qu'il me ressemble.</p>
+
+<p>Je me connais et je m'affirme; je suis, car je
+me pense, et le monde extérieur où je rencontre
+ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée
+même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce
+frère gravite autour de mon aimant, particule de
+mon désir, moi aussi, particule de son désir, je
+gravite autour de <i>son</i> aimant; le monde dont il
+fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont
+je fais partie n'existe qu'en lui,&mdash;et, relativement
+à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée
+et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il
+m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.</p>
+
+<p>Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit
+et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée,
+quand je le pense,&mdash;il est tout quand il se pense
+lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.</p>
+
+<p>Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire
+par moi-même, et je reconnais, cette fois
+indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
+limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse
+de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre
+pensée, et plus je pense plus je me limite,
+plus je crée d'obstacles au développement de
+mon primordial absolutisme; devenue pareille
+à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie
+les ennemis de son unité et j'ai devant moi
+la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi
+soit un ou multiple, il gêne également ma
+liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me
+force à «entrer en pourparlers» avec lui.</p>
+
+<p>A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai,
+autant que je puis le faire, autant que me le permet
+ma nature, son existence hypothétique,&mdash;et
+nécessairement s'il me rend la pareille. Ce
+n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés
+et de réciproques concessions. Au lieu de
+la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à
+celui qui me la laisse,&mdash;et à celui qui m'a retiré
+de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même,
+je jette à mon tour la corde du salut.
+Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre
+jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants
+et nous y jouirons des magnifiques alternatives
+de la lumière et de l'ombre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Fratrem Pollux alterna morte redemit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78: </b><a href="#footnotetag78">(retour) </a><p>Virg., <i>Æn.</i>, VI, 121.</p></blockquote>
+
+<p>Et voici comment raisonne Pollux:</p>
+
+<p>«L'arbre n'existe que parce que je le pense;
+pour la pensée hypothétique que je pressens et
+que je veux bien admettre, douloureusement,
+au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre
+et je n'existe qu'autant que cette pensée me
+pense...»</p>
+
+<p>Il se reprend:</p>
+
+<p>«Pourtant, je suis,&mdash;et absolument<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79: </b><a href="#footnotetag79">(retour) </a><p>Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
+réalité,&mdash;toujours jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote>
+
+<p>Il réfléchit et continue:</p>
+
+<p>«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose
+de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,&mdash;et absolument.
+Or, si j'admets mon affirmation, je
+dois admettre la sienne, mais deux absolus sont
+contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils
+s'affirment en se niant.</p>
+
+<p>»Pour être pensé, il faut donc que je me nie
+moi-même,&mdash;mais je retrouverai dans l'autre
+pensée l'image de ma propre négation renversée
+et redevenue positive: je vis et je suis en celui
+qui me pense.»</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité
+avec son frère mortel.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3><i>CHAPITRE DEUXIÈME</i><br>
+
+VIE DE RELATION</h3>
+
+
+<p>La métaphysique pose des axiomes, l'expérience
+les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle
+le prend.</p>
+
+<p>L'Intelligence absolue pense dans la solitude
+absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie
+que nous sommes&mdash;à l'envers&mdash;: hommes,
+bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en
+soi; elle part d'un point du cercle pour revenir
+au même point du cercle, et ce simple mouvement,
+toujours le même, est infiniment fécond.</p>
+
+<p>Pour l'intelligence limitée, les conditions de
+la pensée sont toutes différentes; elle a besoin
+de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi,
+c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la
+pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement,
+se dévore elle-même et se résout
+en la non-pensée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. La pensée d'autrui est le
+miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait
+ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est
+vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux,
+dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse
+intellectuel, contenté par un auditoire composé
+d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait
+moins s'il n'avait pour confidents que les
+arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant
+indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée,
+Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience
+muette des rochers et la bruissante sympathie des
+arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée
+en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80: </b><a href="#footnotetag80">(retour) </a><p>Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore
+ses enfants,&mdash;c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il
+dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement,
+car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de
+la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait
+obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de
+son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,&mdash;«et
+la faim eut plus de puissance que la douleur.</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 40%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 60%;">
+<i>Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno</i><br>
+DANTE, <i>Inf.,</i> XXXIII, 75.
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81: </b><a href="#footnotetag81">(retour) </a><p>Et devenu fleur, si nous attendons
+jusque-là,&mdash;oeillet-Notre-Dame
+(a): ou porion (b)&mdash;il faut que la fleur soit cueillie.
+Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis,
+au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos
+festins métaphysiques (c):
+
+<p><i>Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo<br>
+Tortilium coronarum...</i></p>
+
+<p>a: Commentaires de Philostrate, <i>Tableaux</i> (Paris, 1620,
+in-folio).<br>
+b: Commentaires d'Athénée, <i>Deipnosoph</i>. (Paris, 1598, in-folio).<br>
+c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.</p>
+
+<p><i>&mdash;Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis
+mollissimam, suavissimam.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur</i></p>
+
+<p>Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?</blockquote>
+
+
+
+<p>Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait
+même pas des reflets qui dorment dans les
+sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse
+et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux,
+la fleur précieuse de son jardinet, trop
+précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les
+solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient
+leur moi que pour l'arracher, attendant que la
+plante fût devenue assez solide pour donner
+prise aux mains du renoncement<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Illogique,
+il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses
+serres, car, horticulteur à la mode, et non plus
+pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections
+d'azalées et de phénoménales orchidées,
+images provignées de son orgueil. Lui seul est
+le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
+défaille si les autres ne la confirment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82: </b><a href="#footnotetag82">(retour) </a><p>Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois
+il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (<span class="sc">Hello</span>,
+<i>Physionomies de Saints</i>, p. 423.)</p></blockquote>
+
+<p>Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype
+du néronisme mental, réserve, après toutes
+les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle
+le moi du génie peut se prouver sa propre existence
+en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui
+aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve
+sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,&mdash;et Nietzsche
+a raison<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83: </b><a href="#footnotetag83">(retour) </a><p>L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son
+ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même
+est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées.
+Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans
+Nietzsche telle de ses pensées.</p></blockquote>
+
+<p>L'homme le plus humble a besoin de gloire: il
+a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité.
+L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin
+de la gloire adéquate à son génie<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Quel poète
+et qui donc serait content de la seule couronne
+qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme
+Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas
+dans l'ombre de son oratoire; il se couronna
+devant toute la terre et devant les princes de
+toute la terre, disant ainsi que, premier juge de
+sa propre gloire, il n'en était que le premier juge,
+et non pas le seul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84: </b><a href="#footnotetag84">(retour) </a><p>Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles</p>
+(<i>De la Charité intellectuelle</i> dans <i>les Plateaux de la Balance</i>).</blockquote>
+
+<p>Pensé par les autres, le moi acquiert une concience
+nouvelle et plus forte, et multipliée selon
+son identité essentielle.</p>
+
+<p>Multiplier une rose, cela fait un jardin de
+roses; multiplier une ortie, cela fait un champ
+d'orties.</p>
+
+<p>Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la
+conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier
+la baroque loi du nombre, qui se base sur de
+fabuleuses additions où sont ensemble comptés
+les roses et les orties, les rats et les zèbres. La
+pensée s'individualise différemment; il n'y a pas
+deux individus identiques; les miroirs sont bons
+ou mauvais,&mdash;et encore le miroir n'absorbe et
+ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en
+soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il
+subisse des tentatives de viol pour apprendre
+qu'il est inviolable.</p>
+
+<p>Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il
+a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au
+pied de sa colonne; il a besoin de la salutation
+de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de
+Théodoric.</p>
+
+<p>Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est
+qu'un palmier dans le désert.</p>
+
+<p>Février 1894.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+<h2>LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ</h2>
+
+
+<p>Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice
+et maîtresse, importe plus que l'acte lui-même,
+car c'est par son principe que l'acte acquiert son
+degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale.
+Réduit au mécanisme physique, l'acte est indifférent:
+c'est l'extériorisation d'une force et rien de
+plus. Que l'effort des muscles se résolve en un
+sauvetage ou en un meurtre, les deux actes sont
+les mêmes, et pour les différencier il faut avoir
+compris leur principe initial; mais ce principe
+peut être commun, avidité, vanité, obéissance,
+courage:&mdash;et un meurtre apparaîtra vêtu de
+toute la sanglante beauté du désintéressement, et
+un sauvetage sali de toute la vase du fleuve et de
+toute la boue de la récompense. Que, les principes
+déterminés, le châtiment intervienne et efface
+le crime; que la récompense, aussi sûrement,
+efface l'oeuvre qui la motiva, et l'on retrouve
+l'état d'indifférence qui est l'état normal de l'acte
+et qui sera l'état même de l'Activité le jour où
+tous les actes possibles auront été accomplis. Il
+faut donc, si l'on veut absolument juger, ce qui
+est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les
+actes qui ne sont que des mouvements et dont la
+direction peut être à chaque instant déviée par des
+causes secondaires ou postérieures, mais les pré-actes
+les actes en puissance, les actes au moment
+même où ils vont être déterminés par le principe
+initial; il faut juger le principe même et non le fait,
+et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer
+à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition
+avec la foule des actions ainsi qualifiées
+d'ordinaire, mais indûment.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme
+est incapable de vérifier les notions sur lesquelles
+s'appuie son existence même quotidienne, est
+aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange
+perpétuel de notions et de sentiments entre les
+hommes et entre l'homme et le reste de la nature.
+Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément
+appelées charitables ne sont qu'un tout petit
+souffle, et souvent de vanité,&mdash;mais qui siffle
+comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention
+et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le
+mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation
+et jusqu'au mensonge, car elles arrivent
+à faire croire qu'elles ont seules droit au nom
+d'actes de charité, alors que leur principe les
+range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.</p>
+
+<p>Les actes charitables ne sont le plus souvent
+que des actes commerciaux, vente, achat, échange:
+gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner
+sa propre estime, gagner le repos de sa conscience;
+acheter une joie; se défaire d'un remords;
+échange d'une monnaie contre une bénédiction;
+achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore
+que problématique, d'un bonheur, encore
+qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe
+du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir.
+Ce dernier principe est seul en cause quand la
+charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un
+caractère noblement égoïste et conforme à la destinée
+de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie
+et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui
+lui font éprouver fortement la joie de la supériorité
+personnelle. Par les actes d'amour et de pitié
+qui souvent se confondent (surtout chez les femmes,
+et c'est un socle où elles haussent délicieusement),
+l'homme conquiert la sensation de
+se grandir et même de devenir unique; créateurs
+d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les
+mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment
+celui qui les accomplit avec pureté; ils le
+dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux
+du désert ne sont que des grains de sable, d'où le
+sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais
+là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat
+peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas
+absolu; la conscience du but n'est pas toujours
+ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou
+de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent
+être, cela est toujours sous-entendu, socialement
+criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut
+chercher le principe de la charité parfaite.</p>
+
+<p>Le principe de la charité est le don gratuit,
+pur et simple, sans désir, sans espérance, sans
+but. La nature et l'humanité la plus voisine de
+la nature nous donneraient de cela des exemples
+si on les devait choisir inconscients: la charité
+de la fleur, la charité du châtaignier, la charité
+du boeuf, la charité du chien,&mdash;la charité du
+génie, la charité de la beauté,&mdash;la charité de la
+mer, la charité du soleil,&mdash;la charité de Dieu
+(dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon
+les lois, la succession des phénomènes et l'activité
+de l'intelligence;&mdash;mais la véritable charité est
+l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre
+personnalité et d'après les règles de sa logique
+intérieure et individuelle. Cet homme donne
+ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il
+n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est
+ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes
+dans la tige plus forte d'autres intelligences,
+ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal
+ou créature vivante, il n'offre à la frairie des
+êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un
+généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat
+aux gestes divins.</p>
+
+<p>La plus grande charité est donc de vivre et de
+consentir à être dans la prairie une tache d'ocre
+ou de laque et de borner son rôle aux relations
+qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances.
+Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut
+avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et
+de son jeu et, cette triple conscience acquise,
+maintenir la succession de ses phénomènes et
+l'activité de son intelligence: en cela, l'homme
+est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre
+Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité,
+qui est l'amour de soi-même en quoi est
+impliqué le don de soi-même.</p>
+
+<p>Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner:
+ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie,
+à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le
+non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé:
+l'égoïsme pense l'amour, et, pensé
+l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le
+monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur
+l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se
+confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement
+sûr extend, à partir du point de chute,
+jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie
+de tant d'ondulations invincibles, les actes de
+la charité commerciale viennent crever comme la
+bulle d'air revomie par une grenouille.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce que l'on nomme la vie de relation participe
+donc en plusieurs de ses mouvements à la charité
+la plus haute, mais cette vérité ne sera pas plus
+amplement démontrée, car les choses ayant
+deux faces et les mots leurs exigences, on attend
+sans doute un examen bref des faits les
+plus conformes à la définition des lexiques et
+que l'on revienne, pour ne pas contrarier plus
+longtemps le commun des habitudes cérébrales,
+à l'analyse des actes pratiqués et monopolisés
+par des «coeurs utiles».</p>
+
+<p>L'idée que la charité doit être utile est presque
+nouvelle; elle date sans doute de saint Vincent
+de Paul, ou du moins l'on s'accorde à faire
+honneur de cette invention curieuse au célèbre
+philanthrope, au Parmentier des petits enfants.
+Avant lui, la charité n'était qu'un rachat de personnelles
+fautes; elle gardait son caractère égoïste
+et digne de prodigalité; elle était vraiment, le
+plus souvent, un don sans conditions, sans but
+que d'être un don; elle était un sacrifice; elle
+avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait
+pas son argent des yeux. Aujourd'hui l'on
+va jusqu'à produire, presque en justice, le reçu
+du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un
+placement de vanité ou de peur. Le carnet à
+souche de l'aumônière est devenu un bouclier
+contre les jets de boue, et quand il est périmé
+on en fait de la pâte à papier d'affiches. La charité
+est devenue une des formes de la réclame:
+savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir
+entre les plus adroits hurleurs est un talent
+apprécié chez les journalistes, qui envient un métier
+si généreusement productif et chez les petits
+bourgeois qui ont le respect de la comptabilité,
+de l'ordre, de l'économie et qui donnent, non
+au pauvre qui passe, mais à l'indigent certifié
+par un numéro d'agenda.</p>
+
+<p>Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts
+d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance
+contre la grêle signée par un trembleur
+innocent, la charité perd également tous ses
+caractères essentiels: en d'autres circonstances,
+elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
+singulièrement la diminuer en beauté que de la
+faire descendre au rang de rouage social, moteur
+d'ordre humain, complice des tyrannies de la
+civilisation. On a dit que l'aumône était l'une
+des insultes du riche envers le pauvre. Presque
+toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le
+don gratuit. On achète, pour quelques argents,
+le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône
+qui ne demanderait rien en échange, l'aumône
+d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce
+vraiment une insulte? Il est affreux de conduire
+chez le boulanger la triste créature qui tend la
+main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte
+d'une charité méprisante qui limite le
+besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si
+ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une
+femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait
+le manger que trempé dans le sang amer de vos
+veines rompues. La charité qui limite et qui
+choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la
+notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave,
+et se déshonorerait, si c'était possible.</p>
+
+<p>Peut-on déshonorer la charité?</p>
+
+<p>Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant,
+disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller
+loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent
+qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie
+par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance,
+fait choir un plaisir à l'humiliation
+d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
+des unités qu'ils signifient: élevés au
+rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par
+la trahison d'un fait.</p>
+
+<p>Qui peut déshonorer la joie?</p>
+
+<p>Mais la charité est une joie à laquelle, comme
+à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le
+demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et
+simple, comme la possession d'une femme dont
+on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra
+que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
+d'une oeuvre secrète.</p>
+
+<p>Février 1896.</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LA DESTINÉE DES LANGUES</h3>
+
+
+<p>On a publié naguère dans une revue de vulgarisation<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>
+un article orné de ce titre brillant:
+«La Guerre des langues.» Malheureusement,
+quoique muni d'une érudition toute fraîche et
+assuré des plus récentes statistiques, l'auteur,
+qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions
+qui se seraient tout naturellement imposées
+à un écrivain français. Il voit la question par
+le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais
+il manque, et c'est bien son droit, de cet amour
+qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui
+veut que l'être unique triomphe tout entier,
+même contre tout droit, toute justice et sagesse.
+Il y a aussi bien du souci commercial dans ses
+calculs; souci louable et que même un poète partagerait,
+puisque la littérature se vend:&mdash;comme</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85: </b><a href="#footnotetag85">(retour) </a><p>On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
+dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle
+à être dépouillée de tout caractère polémique.</p></blockquote>
+
+<p>les oranges et comme les fleurs; mais on songe
+que ce directeur d'une revue française le pourrait
+être, si son exode avait fourché, d'un recueil
+allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu
+touchant la simplification de notre orthographe
+et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas
+que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt,
+d'un célèbre jugement du roi Salomon. <i>Sit
+ut est, aut non sit</i>; ce mot d'un jésuite prénietzschéen,
+la plus haute parole échappée à l'instinct de
+puissance, doit être rappelé avant toute discussion.
+Sa clarté dispense de longs commentaires.</p>
+
+<p>Il est toujours amusant de voir un Tchèque
+ou un Polonais offrir du fond de son coeur à un
+Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats
+d'améliorer la langue qu'il apprit dans le
+ventre de sa mère; on passe sur l'impudence et
+l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine
+et sur les bords de la Marne. Mais nous avons
+affaire à un sérieux judaïque qu'aucune plaisanterie
+n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter
+sérieusement d'un sujet qui semblait réservé
+jusqu'ici à égayer la fin des vaines séances académiques.</p>
+
+<p>En voici l'exposé, repris à son commencement:</p>
+
+<p>Jadis, assure-t-on, le français était la langue
+parlée par le plus grand nombre d'hommes. Ce
+jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits
+bonshommes gradués comme des fioles d'officine
+(dont le démonstrateur éclaire libéralement l'intellect
+de ses nombreux lecteurs), je vois bien,
+dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez
+près par le japonais et que, bien au-dessus
+de la française, la fiole russe dresse sa capsule
+noire; je vois bien les rapports arithmétiques
+qu'il y a entre les chiffres 85, 58 et 40,&mdash;mais
+c'est tout, car il s'agit des langues humaines,
+c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non
+pas de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il
+y a presque deux fois plus de moulins à parole
+qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à
+moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien
+plus de moulins chinois: il y en a trois ou quatre
+cent millions. La statistique est l'art de dépouiller
+les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent.
+Un égale un, parfois; le plus souvent
+1 = <i>x</i>. L'auteur, qui est israélite, devrait se
+souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé
+sa religion au monde entier. Le grec classique
+n'a jamais été parlé à la fois par un peuple
+plus nombreux que les Suisses ou les Danois.</p>
+
+<p>Mais le grec serait mort et sa littérature aurait
+péri sans la puissance byzantine; et c'est le
+javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
+occidentale. La destinée d'une langue est déterminée
+par deux causes, l'une intime et l'autre
+d'action extérieure, l'une toute littéraire et l'autre
+toute politique. Cette seconde cause est la plus
+forte; elle peut anéantir la première; mais si
+elle s'y ajoute, au lieu de la contrarier, elle peut
+acquérir une puissance indestructible. L'avenir
+sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre
+influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser
+fortement. Cependant il est évident que
+la langue de l'Europe future sera la langue du
+vainqueur de l'Europe; et s'il est probable que
+la Russie soit la Rome de demain, il est probable
+que le russe soit le latin des prochains siècles.
+Le rôle de la France, avilie par des gouvernements
+indignes, étant désormais purement littéraire
+(à moins d'un improbable réveil), la question
+qui peut amuser est celle-ci: dans quelle
+proportion, à côté de la langue du vainqueur,
+les langues des vaincus futurs peuvent-elles
+espérer de vivre littérairement?</p>
+
+<p>C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de
+langues de parade ou de cénacles. Car la vie et
+l'unité d'une langue sont intimement liées à la
+vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire
+de la langue française l'a montré clairement,
+quoique à rebours, et l'évolution de l'espagnol
+dans l'Amérique du Sud sera prochainement un
+argument pour cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs
+contestable. Les états de l'Europe vaincue, en
+perdant leur autonomie, verront leurs langues
+se fractionner rapidement en une quantité de
+dialectes dont la différenciation sera croissante.
+Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par
+exemple, qui sont encore vivants et fort nombreux,
+n'étant plus dominés par un parler commun
+qui les régisse et les coordonne, deviendront
+de véritables petites langues particulières
+aussi différentes entre elles que le wallon et le
+provençal, le picard et le portugais. Les Français
+de Lyon ne comprendront plus ceux de
+Nantes, ni ceux de Paris ceux de Rennes. Il y
+aura des années et peut-être des siècles de grand
+trouble, une anarchie linguistique analogue à la
+grande anarchie qui suivit la destruction politique
+de l'empire romain. Mais les hommes, et
+c'est leur fin, sont ingénieux à tourner les obstacles
+que la nature leur impose. Ayant besoin
+d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun
+doute celle du vainqueur. Ces acceptations,
+dont il y a tant d'exemples dans l'histoire, semblent
+inexplicables parce qu'on les croit bénévoles.
+Mais si l'on réfléchit que les fonctions
+publiques, l'influence et la richesse ne sont plus
+abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
+langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont
+joignant les deux rives du fleuve, les apostasies
+linguistiques apparaissent au contraire absolument
+conformes à ce que l'on doit entendre de
+la nature humaine, toujours inclinée du côté du
+bonheur sensible.</p>
+
+<p>Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs
+langues au monde romain; le latin, que les Vandales
+avaient respecté en Afrique, ne céda que
+beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut
+sans doute tenir compte, dans l'examen de ces
+faits contradictoires, soit de l'intelligence, soit
+du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui
+avait résisté aux Vandales ne put-il résister aux
+Arabes? Sans doute parce que, malgré que leur
+nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales,
+d'une race douce et intelligente, plus sensuelle
+que vaniteuse, furent vite amollis et amusés
+par une civilisation dont tous les éléments
+n'étaient pas étrangers à leur mentalité. Mais
+aucun contact ni de sentiment ni d'intelligence
+ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale;
+les vainqueurs exercèrent tous leurs
+droits et même celui du massacre.</p>
+
+<p>Le caractère orgueilleux des Romains avait
+eu le même résultat que la stupidité des Arabes.
+Pas plus que l'Anglais ou le Français d'aujourd'hui,
+ils ne voulurent considérer comme un
+outil respectable la langue des vaincus; les soldats
+de César ne songèrent pas plus à parler
+gaulois que mexicain les compagnons de Cortez.
+Chose singulière, Cortez avait trouvé un interprète
+au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait
+dompter en quelques semaines; César en trouva
+autant qu'il y avait de dialectes en Gaule: il y
+a des hommes pour qui les défenses de la nature
+deviennent des complices. Mais le futur vainqueur
+de l'Europe rencontrera, non des dialectes
+sans intensité, mais les langues robustes et résistantes,
+appuyées sur des littératures anciennes,
+respectées, vivaces, sur des traditions administratives,
+sur la foi populaire qui, en certains
+pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison
+la langue, la race et la patrie politique.
+Dans ces luttes suprêmes, les littératures seront
+encore une force; quand les armées auront été
+anéanties, au-dessus des mâles égorgés les
+femmes se dresseront pleines d'imprécations et
+de gémissements où la langue des vaincus affirmera
+sa volonté de vivre, même pour la souffrance
+et pour le désespoir, et les enfants oublieront
+difficilement le son des syllabes qui auront,
+autant que les larmes, autant que les sanglots,
+pleuré leurs pères. Mais la vie, plus forte
+que les sentiments particuliers, est aussi plus
+forte que les sentiments nationaux. Les langues
+de l'Europe périront toutes, malgré ce qu'elles
+contiennent de beauté et d'humanité; elles périront
+toutes selon la tradition orale: si l'une ou
+deux ou trois d'entre elles doivent échapper à la
+mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent
+encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup
+moins, le grec ou l'ancien français,&mdash;lesquelles?</p>
+
+
+
+<p>Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe
+et du monde sera le peuple russe, il faut d'abord
+éliminer toutes les autres langues slaves, qui
+seront les premières détruites. Aucune d'elles,
+d'ailleurs, ne possède une littérature qui puisse
+ou retarder ou même faire regretter beaucoup
+leur disparition; on peut dès maintenant les
+considérer comme des phénomènes passagers,
+et avec un peu d'application déterminer, à un
+siècle près, tout cataclysme écarté, la date de
+l'extinction totale. Ceci admis, on appliquera le
+même raisonnement aux parlers scandinaves
+dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie,
+n'en est pas moins factice et précaire. Même si
+l'Europe devait, au lieu de la conquête, subir,
+châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique
+que lui prédisent les humanitaires, on
+ne voit pas la place que pourrait tenir dans le
+monde, Ibsen disparu, une langue telle que le
+dano-norwégien. Ces dialectes réservés à un
+petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
+mêmes un embarras et un piège, et, plus encore,
+un tombeau.</p>
+
+<p>Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure
+destinée, ni le portugais; mais ces deux
+langues pourraient, longtemps encore, évoluer,
+l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré
+de singulières modifications, elles garderaient
+assez de leur figure primitive pour faire douter
+de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux,
+mais aussi dénué de force expansive, l'espagnol
+subirait le même sort et son histoire se
+continuerait outre-mer, à travers les immensités
+de plus de la moitié d'un continent immense.</p>
+
+<p>L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à
+l'Allemagne, déjà enserrée par une conquête
+presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance
+linguistique, mais sans profondeur, sans
+racines. La littérature presque toute de science
+ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix
+ans, et les derniers siècles, depuis Nietzsche,
+dont le ferment a ravagé mais non renouvelé un
+monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été
+presque inféconds. La folie des analyses et des
+expériences socialistes ont abruti définitivement
+le peuple allemand en développant sa double
+tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance
+matérielle. Ses dernières activités mentales
+ignorent, plus encore qu'au vingtième siècle,
+les joies aristocratiques de la création; il est
+devenu tout entier contrefacteur et assimilateur;
+il imite, il traduit, il compile. C'est sans répugnance
+qu'il apprendra la langue du vainqueur;
+il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement
+l'utilité hédémonique, les derniers restes
+de son énergie et son attention depuis longtemps
+disciplinée. Sa littérature obscure, lourde
+et sans éclat n'opposera qu'une faible digue aux
+puissantes vagues du nouvel océan barbare. Les
+sentimentalités récalcitrantes trouveront dans
+la musique un refuge suprême.</p>
+
+<p>Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent
+l'Angleterre et l'Italie. Une île est une
+proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle est
+touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire
+n'a jamais d'armée, quelle que soit sa
+volonté de se créer cet organe de défense; au
+centre de la partie mobile de la population, il
+y a une masse d'hommes plus ignorants, plus
+orgueilleux et plus timorés que chez n'importe
+quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait
+comme un Martien et n'y ferait pas régner
+un moindre désarroi ni une moindre terreur<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.
+La conquête linguistique des grandes îles est
+plus facile encore que leur conquête militaire;
+il n'y faut que de la persévérance. L'entêtement
+s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de
+lucre, par les saines idées d'utilité; l'instinct
+commercial étouffe l'instinct national. Pour les
+peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
+la langue des dieux est celle qui est pour
+l'or la meilleure glu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86: </b><a href="#footnotetag86">(retour) </a><p>Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
+fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs
+écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion
+des Boers! Que doit donc être le terrien anglais?</p></blockquote>
+
+<p>L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou
+n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on
+nous apprend à vénérer comme de grands écrivains
+ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la
+phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent,
+en oubliant une partie des mots, et comme
+ils pensent, en oubliant une partie des idées.
+Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils
+envoient leurs pensées à la bataille, comme lord
+Methuen ses soldats, par petits groupes compacts
+et isolés. On ne sait pas encore ce que veut
+dire <i>Hamlet</i>; on sait qu'enlevée la broderie admirable
+des images il ne reste de <i>Roméo et Juliette</i>
+qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un
+tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et
+plus forte que la pensée même dont elle est l'expression.
+Moment unique: les poètes anglais ne
+sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse
+en Italie, où l'art verbal recouvre si peu
+de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie
+d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un
+peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce
+n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le
+passage de la langue anglaise de l'état vivant à
+l'état classique ne pourra donc être déterminé
+que par le respect dont même des barbares auront
+appris à entourer le nom de Shakespeare. Si
+Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre
+est déclaré sacré, des centaines de noms et de
+livres anglais peuvent entrer dans le temple,
+escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est
+pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare,
+dans les derniers siècles de l'Europe,
+aura été fort négligé par une Angleterre de plus
+en plus méthodiste et commerciale. La mort de
+Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du
+moins de tentatives intéressantes pour l'impossible
+fusion des idées de beauté et de vie humaine.
+Après la disparition du prophète de la lumière,
+l'Angleterre est revenue avec délices à ses
+joies sombres et closes. La peinture claire et les
+étoffes transparentes sont incompatibles avec la
+nécessité de la houille; là où il faut se chauffer
+beaucoup et beaucoup activer des machines, le
+plaisir est d'avoir une maison solide, de manger
+des choses fortes, de boire en écoutant la
+pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes
+suffisent, aux jours de beau temps. Mais
+les revers militaires et des difficultés sociales
+ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les
+hommes comme la nation se sont enfermés dans
+un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir
+elle-même pour oublier les blessures qu'elle a
+reçues de l'étranger et c'est la religion qui a
+bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié
+dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné
+parmi les peuples latins à l'état de superstition
+païenne, le christianisme est encore vivant en
+Angleterre au jour même de l'invasion<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. L'orgueil
+a fini par se liquéfier en une résignation
+noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu
+l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel
+Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence,
+ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré
+toute une vaste et basse littérature. Depuis
+deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la
+baisse des salaires dans les travaux intellectuels
+ayant à la fin écarté les hommes d'une profession
+dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire
+auquel de tout temps elles aient été propres, le
+roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans
+concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le
+même et toujours optimiste: il s'agit invariablement
+d'un amour contrarié par l'état de péché d'un
+des amoureux (l'homme, la femme étant le lys
+parmi les chardons) et dont une conversion soudaine
+(ou lente, si la magazine a besoin de copie)
+permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune
+fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant
+la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle
+ni femelle, hormis de vénérables parents, ne
+figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon
+tout au fond du tableau. De même que les insectes,
+les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie
+leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement
+sans doute, comme les coléoptères, mais
+ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
+Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement
+de l'Angleterre, une seule romancière osa une
+timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut
+s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais
+dont le nom, pendant cette longue période,
+fut connu sur le continent.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87: </b><a href="#footnotetag87">(retour) </a><p>C'est au nom du christianisme que, cette année même, les
+juges anglais poursuivent comme <i>obscènes</i> les livres de libre philosophie
+scientifique édités par l'<i>University Press</i>: la <i>Pathologie
+des Émotions</i>, la <i>Psychologie sexuelle</i>, le <i>Vieil et le nouvel
+Idéal</i>, le <i>Rythme des pulsations</i>, <i>Responsabilité de déterminisme</i>.
+Ce dernier ouvrage est de M. Hamon; le premier est du
+D. Fêré. Ce sont des livres que le cléricalisme protestant envoie
+maintenant au bûcher de Servet. L'Angleterre est manifestement
+à la veille d'un renouveau de fanatisme.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<p>(Ici on pourrait supposer que la décadence de
+l'Europe du Nord avait été singulièrement accrue
+par la rigueur croissante des hivers: la limite du
+seigle était descendue à Christiana; celle du froment
+à Newcastle et à Copenhague; celle de la
+vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée.
+Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et
+le centre de l'Europe, par suite d'une déviation
+du grand courant équatorial, la température de
+Londres se rapprochait de celle de Moscou. La
+civilisation avait donc reculé vers le sud, Rome
+était redevenue la vraie capitale du monde, et la
+Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur.
+Un nouvel empire s'étendait, limité au nord
+par le Danube, de Vienne à Palerme et de Gênes
+à Constantinople. La courbe du grand fleuve,
+jadis océan entre deux mondes, arrête longtemps
+les Slaves, malgré les complicités qui travaillaient
+pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait
+toute une histoire future.&mdash;Mais c'est
+trop facile.)</p>
+
+
+
+<p>L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse)
+une résistance imprévue. Sa défense, c'est
+l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une vie
+extérieure régie par la recherche de la volupté,
+l'envahisseur s'adoucit, enfin heureux de vivre;
+les armées fondent; Capoue renaît dans les roses
+latines et dans les lys florentins. Comment imposer
+au sourire milanais la rudesse d'une langue
+mal élevée? Si une des langues de l'Europe doit
+survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien,
+la moins souillée, la plus souple, la plus
+fraîche et, en même temps, la plus égoïste et la
+plus fière des soeurs romanes. La paresse du
+peuple italien, sa délicieuse ignorance lui ont
+forgé à son insu une force linguistique de premier
+ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun
+mot étranger sans le dépouiller d'abord de son
+harnais d'origine: cette délicatesse a donné au
+peuple l'illusion que toutes les nouveautés verbales
+sont des filles légitimes du génie italien, et
+la conviction de parler une langue pure lui a
+inspiré un grand dédain pour tous les autres parlers
+de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui
+ne sortent pas de sa flûte. Enfin l'italien est le
+vestibule direct du latin qui, en ces siècles éloignés,
+a gardé son prestige sacré. La connaissance
+d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité,
+et comme elles évoluèrent sur le même sol,
+on les trouve historiquement enlacées dès qu'on
+éventre une colline, dès qu'on remue les ruines
+d'une église ou d'un palais. Le latin nous apporta
+la civilisation antique; l'italien porterait aux hommes
+futurs la connaissance où le souvenir des
+civilisations modernes. Devoir peut-être un peu
+lourd pour une langue qui s'est perfectionnée
+dans la bouche du peuple plutôt que dans le cerveau
+des écrivains. La littérature italienne des
+derniers siècles est lumineuse et légère, claire et
+voluptueuse; elle n'est que cela, et c'est peut-être
+ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront
+se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé;
+les hommes, las des philosophies et des
+sociologies, aimeront la chanson des oiseaux
+latins.</p>
+
+<p>En linguistique il faut admettre que c'est le
+peuple qui crée et recrée sans cesse l'instrument;
+mais les hommes aptes à manier cet instrument
+délicat et terrible sont en très petit nombre.
+Dès que les écrivains sont légion, dès que la
+culture littéraire s'épand sur la nation entière,
+substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
+de l'action volontaire et préméditée, il
+se produit une déviation esthétique et un abaissement
+intellectuel. On dirait que la civilisation
+est un gâteau et que les parts sont d'autant plus
+petites que les convives sont plus nombreux.
+Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais la
+notion deviendra évidente. Comme tout se tient,
+si la houille venait à manquer, la production littéraire
+baisserait de moitié. Les aphorismes de
+Malthus sont applicables au génie. Parce que
+des millions d'imbéciles veulent lire des romans-feuilletons,
+on manquera peut-être un jour de
+la rame de papier nécessaire pour faire connaître
+un nouveau <i>Zarathoustra</i> aux mille cerveaux
+d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On
+écrira là-dessus des choses très belles et très inutiles
+quand les Barbares auront incendié Paris.</p>
+
+<p>A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature
+française que celle des siècle anciens, et
+la langue, déformée par les étrangers auxquels
+on l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de
+termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe
+superstitieuse. Déjà pour bien parler
+français à la mode des bureaux de rédaction et
+des cercles sportifs, il faut connaître la valeur
+des lettres selon l'alphabet de cinq ou six langues
+étrangères; à la veille de l'invasion, la langue
+française sera un crachoir international. Nul ne
+la regrettera, ni même les Français, qu'elle rebutera
+par son odeur cosmopolite. S'il y a encore
+quelques poètes, ils useront du latin ou de telle
+vieille forme séculaire: on écrira en Victor Hugo,
+en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin socialisée,
+se composera de romans historiques où
+la civilisation d'aujourd'hui sera représentée sous
+les couleurs que nous attribuons maintenant à
+l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de
+science élémentaire. Un grand silence intellectuel
+planera sur notre patrie. La contradiction
+étant impossible, toute puissance appartenant à
+l'État, seuls pourront parler ceux qui penseront
+comme l'État; mais personne n'aura l'inutile
+courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés
+pour cette besogne. Les vainqueurs ne
+toucheront pas à l'admirable organisation française
+de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
+l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation
+renaissante dans le reste de l'Europe.
+Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que tout
+recommence et qu'il y ait enfin une science historique<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88: </b><a href="#footnotetag88">(retour) </a><p>M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à
+Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne».
+Voici l'anecdote résumée par <i>le Temps</i> (7 février), d'après
+le <i>Litterarische Echo</i> de Berlin:</p>
+
+<p>«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre.
+Ce fut peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le
+poussa à rendre visite, en passant la Manche, au plus grand des
+poètes français vivant. Il débarqua donc à Guernesey et se fit
+indiquer Hauteville house. Dès le jardin, il eut de Victor Hugo
+une première vision à laquelle, certes, il ne s'attendait guère.
+Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat de sa maison,
+«vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements gymnastiques
+après avoir pris une douche froide.</p>
+
+<p>Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec
+une grande affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme
+il était naturel entre Français et Allemand et à cette époque,
+sur les rapports des peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc
+demanda à Victor Hugo s'il était jamais allé en Allemagne.
+«Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du Rhin, que je
+considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi il n'y
+ait pas de frontières.»</p>
+
+<p>Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que
+Nietzsche devait développer plus tard: «Un jour viendra où
+l'Europe ne connaîtra que des Européens, et non plus des Français,
+des Allemands, des Russes. Est-ce que les Allemands ont
+une queue? Je ne vois pas de différence (Waldmüller reproduit
+cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des langues prendra
+fin: une seule suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
+l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop
+dur pour les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands
+avoir trop de mollesse: reste le français, la langue où se fondent
+l'énergie et la douceur.</p>
+
+<p>Et Hugo continua, poursuivant son idée:</p>
+
+<p>&mdash;Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout
+que des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des
+Anglais, qui connaît cette langue absurbe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit
+apprendre le français?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
+Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis!</p>
+
+<p>&mdash;Les républicains français tendront la main aux Allemands.
+Ceux-ci chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront
+supprimées, etc.»</p></blockquote>
+
+
+
+<p>La France périra ainsi ou de toute autre façon,
+mais elle périra, et tout périra. Cependant, cette
+part faite au prophète pessimiste qui vaticine
+en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il
+n'est pas inutile de se livrer à quelques réflexions
+d'un autre ordre, moins amères et plus vérifiables.</p>
+
+<p>Si l'influence linguistique de la France a diminué,
+surtout depuis trente ans, on n'y peut
+voir qu'une cause, et cette cause est toute politique.
+Les peuples ont besoin de savoir la langue
+du plus fort; dans cette force, la littérature est
+un appoint, elle n'est que cela. Le patronage littéraire
+de la France s'étend encore aujourd'hui
+sur la plus grande partie du monde civilisé; il
+est plus vaste qu'au dernier siècle; s'il est moins
+profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie
+militaire. De tous les commerces allemands
+c'est celui de Leipzig qui a le plus gagné, peut-être,
+au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au
+génie littéraire allemand de profiter de la situation.
+C'est parce qu'il s'est obstiné à se taire ou
+parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que les lettres
+françaises ont maintenu et peut-être étendu
+leur vieille domination. Sans ce pacifique empire
+d'outre-frontières, la vraie littérature de France,
+et toutes les industries qu'elle fait vivre, n'existerait
+peut-être plus. Qu'il le veuille ou non,
+un écrivain français a trois clientèles dont voici
+l'importance décroissante: Paris, l'Étranger, la
+Province. Il faut donc distinguer de l'influence
+littéraire l'influence purement linguistique qui
+s'exerce par la politique et par le commerce. Les
+livres français sont lus par des hommes qui ne
+sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise
+ainsi qu'une langue classique, langue de luxe et
+de loisirs aristocratiques. D'autre part les Français
+de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre unique
+et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment
+que se permet leur génie égoïste et national.</p>
+
+<p>Pour propager la littérature française à l'étranger,
+il suffit que nous écrivions de bons livres dans
+une langue à la fois traditionnelle et renouvelée par
+les conseils d'une sensibilité originale; propager la
+langue française, en tant que langue de commerce
+et d'usage, il suffirait peut-être, à l'heure actuelle
+d'une politique ferme, et au besoin un peu
+impertinente. Mais l'impertinence diplomatique
+n'est pas un joujou que puissent manier sans
+danger ou sans ridicule les humbles hommes
+d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé
+en France le rôle de pasteurs de peuples.</p>
+
+<p>Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance
+française qui pourront suppléer à notre
+atonie politique, et encore moins tels petits remèdes
+de bonne femme sérieusement préconisés
+par des journalistes: nommer des correspondants
+étrangers de l'Académie française, instituer
+un Prix de Paris pour les étudiants étrangers!
+L'inutilité de ces mesures me les ferait accepter
+volontiers. La France n'est pas une maison
+de commerce qui donnerait des primes à
+ses clients; ni elle n'est une dame qui doive
+condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses
+faveurs.</p>
+
+<p>S'il faut simplifier çà et là notre orthographe,
+ou désencombrer de trop puériles règles nos
+grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques,
+c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous
+ôterons des baleines au corsage pour que le profil
+soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
+non afin de favoriser les mains grossières.</p>
+
+<p>La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk
+qu'il soit permis de vouloir accommoder au
+goût des sauvages comme une fabrication de
+cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait,
+malgré la logique, le moindre rapport vrai entre
+la difficulté du français et sa présente inertie
+d'expansion<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Le français est-il plus difficile
+aujourd'hui qu'il y a un siècle? Loin de là; il
+l'est beaucoup moins par l'abondance des excellentes
+méthodes répandues dans le public, par
+l'abondance aussi des livres à bon marché. L'orthographe
+est la même, mais plus régulière; la
+syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs,
+à côté de l'orthographe anglaise, ce résumé
+de toutes les incohérences, toutes les orthographes,
+même la française, apparaissent
+cristallines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89: </b><a href="#footnotetag89">(retour) </a><p>Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
+la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école
+commerciale de Rotterdam a rayé de son programme le cours de
+français; il transforme cette école unique en «certains établissements
+pédagogiques...» et pousse une hargneuse allusion à
+l'Affaire... La langue française est fort répandue en Hollande;
+moins ou plus qu'hier, c'est une question difficile à résoudre, mais
+il est manifestement absurde d'écrire: «Les Hollandais s'éloignent
+de plus en plus de notre langue et de notre littérature.» Pour
+permettre d'apprécier la question,&mdash;et la bonne foi du pamphlétaire,
+nous donnons en appendice, une <i>pièce justificative</i>.&mdash;De
+temps en temps les journaux (encore!) nous informent que le français
+va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la connaissance
+de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; aujourd'hui
+le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la collection
+des carres et prospectus distribués aux étrangers, et tous
+sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si
+prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre
+information avant d'en faire état.</p></blockquote>
+
+<p>Mais je ne professe pas tout à fait les idées
+communes sur les obstacles qu'apporté en une
+langue la complication de son orthographe. Les
+mots dont l'épellation est la plus anormale sont
+précisément ceux qui se gravent avec le plus de
+netteté dans la mémoire. Personnellement j'aurais
+moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise
+que sur l'italienne, et pourtant autant
+l'une est démente, autant l'autre est raisonnable.
+Comment oublier que <i>Brougham</i> se prononce
+<i>Brôme</i> ou que <i>viz</i> se lit <i>nameley</i>: N'exagérons
+pas cependant l'attrait de ces chinoiseries. Il en
+est un peu de la facilité de l'anglais comme de
+la supériorité des Anglais. C'est un bruit qui
+courra tant, qu'il aura de bonnes jambes. Une
+langue très utile est beaucoup plus facile à
+apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté,
+la vérité, la beauté, autant de valeurs relatives.
+Il ne faut donc pas trop se fier aux petits graphiques
+amusants que l'auteur a fait graver à la
+fin de son article pour conquérir l'aveu immédiat
+de sa clientèle. Six échelles de hauteur arbitrairement
+graduée affirment aux plus obtus (et au
+besoin à ceux qui ne sauraient pas lire) que, trois
+échelons gravis, on peut se délecter à lire les
+poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser
+le dixième pour comprendre les vers de
+M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
+suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison
+de perspective et que, vue de Turin ou de Barcelone,
+la proposition ne serait pas tout à fait la
+même que si on contemple ces symboliques échelles
+d'Amsterdam ou de Hambourg.</p>
+
+<p>C'est par ces moyens qu'un commerçant établi
+en France travaille à l'extension de la langue
+française. Ils doivent lui sembler bons, puisqu'il
+est intéressé dans cette question qu'un écrivain
+aurait traitée avec plus de désintéressement ou
+un savant avec plus de compétence. Mais si l'on
+voulait recueillir sur la situation réelle de notre
+langue à l'étranger les renseignements précis et
+valables que ne m'a pas donnés une imagerie,
+ni ses textes explicatifs, je crois qu'il faudrait
+s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui
+parcourent sans cesse le monde pour leurs affaires
+ou leur plaisir. Eux seuls savent la vérité
+sur le pouvoir d'échange de la langue française,
+sur la valeur monétaire d'un mot français à Batavia,
+à Buenos-Ayres, au Caire ou à San-Francisco
+et en Europe. Pour l'exportation du livre,
+de la revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire
+seraient consultés, et il faudrait les
+croire, car la littérature, par dernier privilège,
+échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait
+dans dix ans, et on saurait quelque
+chose.</p>
+
+<p>Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour
+ce qui est de nous, écrivains orgueilleux, dire
+notre vaine pensée sans nous demander si elle
+retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.</p>
+
+<p>Janvier 1900.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<h3>PIÈCE JUSTIFICATIVE</h3>
+<br>
+
+
+<h3>LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE</h3>
+
+<p>«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué
+la place considérable que la langue française
+a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les
+considérations historiques qui expliquaient dans
+une large mesure cette situation privilégiée&mdash;création
+de nombreuses églises wallonnes et
+d'écoles françaises&mdash;ont forcément perdu, par
+suite des circonstances, beaucoup de leur valeur.
+Cependant, le français garde son prestige et, si
+la connaissance de notre idiome n'est plus considérée
+comme la plus utile, l'étude du français
+reste toujours la plus attrayante et la plus
+nécessaire pour les classes aristocratiques et pour
+tous les hommes cultivés.</p>
+
+<p>»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française
+n'a trouvé un terrain plus favorable qu'en
+Hollande. Dans les grands centres, elle a créé
+des associations puissantes et dans beaucoup de
+petites villes de province des sections vivantes.
+Tout récemment encore, une section s'est fondée
+à Assen, la capitale de la province la moins importante
+du royaume.</p>
+
+<p>»Cette année le choix des conférenciers a été
+particulièrement heureux. Mme Thénard, M.Chailley&mdash;Bert
+etc., ont obtenu partout, et notamment
+à la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et
+très mérité. En général, les soirées dramatiques,
+qui offrent plus de variété et une note plus gaie
+que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées
+du public. Par tempérament ce dernier est
+plutôt froid, mais chaque fois que des artistes
+parisiens entrent en contact avec lui la glace
+ne tarde à se rompre et la soirée finit par une
+ovation.</p>
+
+<p>»On continue à lire de préférence les ouvrages
+français. Nos écrivains, les romanciers spécialement,
+se sont créé dans ce pays une excellente
+clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation
+à Paris ne tarde pas à faire son apparition
+à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
+chaque ville, des sociétés de lecture fournissent
+à leurs membres, à prix fort modérés, une foule
+de revues françaises très demandées.</p>
+
+<p>»En réalité, le français ne semble pas avoir
+perdu de terrain, comme on avait pu le craindre
+un instant. On se souvient que le conseil municipal
+de Rotterdam résolut, il y a quelques
+années, de supprimer l'étude du français dans
+les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit
+grand bruit. Or, d'après nos renseignements puisés
+à la meilleure source, toute l'affaire se réduit
+à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
+essai et il a supprimé le français dans une seule
+école publique. Cette dernière n'est fréquentée
+que par des enfants de la petite bourgeoisie. Les
+parents jugent la connaissance de l'anglais et de
+l'allemand plus utile à leurs enfants au point de
+vue commercial. Mais dans toutes les autres
+écoles le français reste inscrit au programme
+comme branche obligatoire.</p>
+
+<p>»Même dans certains établissements libres, on
+consacre beaucoup de temps et de soins à l'étude
+de la langue française. Ainsi, à l'institut de
+M. Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines
+classes jusqu'à sept heures par semaine à
+l'enseignement du français. Et les résultats sont
+positivement remarquables.</p>
+
+<p>»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur
+d'avoir introduit aux Pays-Bas, pour l'étude des
+langues vivantes, la méthode directe ou intuitive,
+qui consiste à parler à l'enfant et à le faire
+parler dès le début. Le maître chargé d'enseigner
+le français proscrit dans ses leçons l'usage
+de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué
+une vive opposition de la part des défenseurs
+de la vieille méthode des traductions. Mais les
+progrès des élèves sont si rapides, la supériorité
+de la nouvelle méthode ressort si clairement que
+M. Esmeijer a eu beaucoup d'imitateurs et que
+la cause paraît gagnée.</p>
+
+<p>»Dans cet établissement modèle, les enfants
+commencent l'étude du français dès l'âge de six
+ans, tandis que dans les autres écoles on ne débute
+qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices&mdash;une
+demi-heure par jour&mdash;ces petits
+garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment
+avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures,
+les travaux des élèves sont absolument
+remarquables. En narration française,
+beaucoup d'entre eux dépassent la moyenne des
+jeunes Français aspirant au brevet élémentaire.</p>
+
+
+
+<p>»Naturellement, le français est aussi enseigné
+avec soin dans les gymnases, dans les écoles secondaires
+et dans les classes supérieures des
+écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans
+l'enseignement libre, suffit pour montrer tout le
+prix qu'on attache à la connaissance de notre
+langue.»</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>Le Petit Temps</i>, 4 mars 1900.)</p>
+ </div> </div>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">I.&mdash;<span class="sc">Du Style ou de l'Écriture</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> II.&mdash;<span class="sc">La Création subconsciente</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>III.&mdash;<span class="sc">La Dissociation des idées</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> IV.&mdash;<span class="sc">Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">V.&mdash;<span class="sc">Le Paganisme éternel</span>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> I.&mdash;<i>Une religion d'art</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">II.&mdash;<i>Psychologie du Paganisme</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> VI.&mdash;<span class="sc">La Morale de l'Amour</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VII.&mdash;<span class="sc">Ironies et Paradoxes</span>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8">I.&mdash;<i>Conseils familiers à un jeune écrivain</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> II.&mdash;<i>Dernière conséquence de l'idéalisme</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">III.&mdash;<i>Le Principe de la Charité</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> IV.&mdash;<i>La Destinée des Langues</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande</span></p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+<h4><i>DU MÊME AUTEUR</i></h4>
+
+
+<p class="sml"><b>CRITIQUE</b></p>
+
+<p class="sml"><i>Le latin mystique</i> (Étude sur la poésie latine du moyen âge), 3e édition, 1 vol. in-8e.<br>
+
+<i>L'Idéalisme</i>, 1 vol. in-12<br>
+
+<i>Le Livre des masques</i> (Ier et IIe) (Proses et documents<br>
+sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui,<br>
+avec 53 portraits par F. Vallotton), 2 vol. gr. in-18.<br>
+
+<i>Esthétique de la Langue Française</i>, 2e édition,<br>
+1 vol. gr. in-18.</p>
+
+
+<p class="sml"><b>ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES</b></p>
+
+<p class="sml"><i>Sixtine</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Le Pèlerin du Silence</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Les chevaux de Diomède</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>D'un pays lointain</i>, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Le Songe d'une Femme</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Lilith</i>, 2e édition, 1 vol. in-8.<br>
+<i>Histoires magiques</i>, 2e édition, 1 vol. in-12.<br>
+<i>Proses moroses</i>, 2e édition, 1 vol. in-24.<br>
+<i>Théodat</i>, 1 vol. in-12<br>
+<i>Les Saintes du Paradis</i>, petits poèmes avec 29 bois originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
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index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..268e107
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17541 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17541)