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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La culture des idées + +Author: Remi de Gourmont + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>REMY DE GOURMONT</h3><br> + +<h1>La</h1> + +<h1>Culture des Idées</h1> + +<p class="mid"><b>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE—LA CRÉATION<br> +SUBCONSCIENTE—LA DISSOCIATION DES IDÉES<br> +STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE<br> +LE PAGANISME ÉTERNEL—LA MORALE DE L'AMOUR<br> +IRONIES ET PARADOXES</b></p> + +<h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3> + +<p class="mid"><b>PARIS</b><br> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br> +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p> + +<h4>MCM</h4> +<hr><br><br> + + +<h2><b>LA CULTURE DES IDÉES</b></h2> + + + + + + + +<h3>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE</h3> + +<h3>I</h3> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="nul"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p> Et ideo confiteatur eorum stultitia, +qui arte, scientiaque immnunes, +de solo ingenio confidentes, ad +summa summe canenda prorumpunt; +a tanto prosuntuositate +desistant, et si anseres naturali +desidia sunt, nolint astripetam +aquilam imitari.</p> + +<p><span class="sc">Dantis Alighieri</span>, <i>De vulgari eloquio</i>, +II. 4.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>Déprécier «l'écriture», c'est une précaution +que prennent de temps à autre les écrivains +nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de +leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est +pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie +femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir +de l'amertume dans le dédain public d'un homme +qui confesse l'ignorance première de son métier +ou l'absence du don sans lequel l'exercice +de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns +de ces pauvres se glorifient de leur indigence; +ils déclarent que leurs idées sont assez +belles pour se passer de vêtement, que les images +les plus neuves et les plus riches ne sont que +des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, +que ce qui importe, après tout, c'est le fond +et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose +et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très +longtemps, car ils possèdent une meute de clichés +nombreuse et docile, mais pas méchante. Il +faut plaindre les premiers et mépriser les seconds +et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a +deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.</p> + +<p>Deux littératures: c'est une manière de dire +provisoire et de prudence, afin que la meute +nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue +du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas +deux littératures et deux provinces, il faudrait +égorger immédiatement presque tous les écrivains +français; cela serait une besogne bien malpropre +et de laquelle, pour ma part, je rougirais +de me mêler. Laissons donc; la frontière est +tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains +qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent +pas,—comme il y a les chanteurs aphones +et les chanteurs qui ont de la voix.</p> + +<p>Il semble que le dédain du style soit une des +conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant +l'ère démocratique, il n'avait jamais été question +que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent +pas. Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le +monde civilisé est unanime sur ce point: un +écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient +ainsi; les Romains aimaient tant le beau style +qu'ils finirent par écrire très mal, voulant écrire +trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au +point de la considérer comme un des dons du +Paraclet, <i>vox donus Spiritus</i>, et S. Hilaire de +Poitiers, au chapitre treize de son <i>Traité des +Psaumes</i>, n'hésite pas à dire que le mauvais style +est un péché. Ce n'est donc pas du christianisme +romain qu'a pu nous venir notre indulgence +présente pour la littérature informe; mais comme +le christianisme est nécessairement responsable +de toutes les agressions modernes contre +la beauté extérieure, on pourrait supposer que +le goût du mauvais style est une de ces importations +protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, +souillée la terre de France: le mépris du +style et l'hypocrisie des moeurs sont des vices +anglicans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette +époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants +démarquent depuis vingt-cinq ans, <i>Histoire de la Restauration +du Protestantisme en France au XVIIIe siècle</i> (1872).</p></blockquote> + +<p>Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, +c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit +bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis que +la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet +pas que la philosophie soit une excuse de +la grossièreté littéraire; on versifie les traités +d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage +et jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin +de mettre où il n'en faut pas de l'art et du beau +langage le conduisit à adopter un style moyen, +propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à +humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions, +le dix-huitième siècle finit par écrire comme +le peuple du monde le plus réfractaire à l'art: +l'Angleterre et la France signèrent à ce moment +une entente littéraire qui devait durer jusqu'à +la venue de Chateaubriand et dont le <i>Génie du +Christianisme</i> <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> fut la dénonciation solennelle. +A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n'y a +plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de +savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe, +mais selon les exemples d'une tradition invaincue, +aussi vieille que le premier éveil du sens de +la beauté dans l'intelligence humaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses. +Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du +premier tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on +trouve <i>René</i> et des tableaux statistiques, <i>Atala</i> et le catalogue +des peintres grecs. C'est une histoire universelle de la civilisation +et un plan de reconstruction sociale. En voici le titre complet: +Génie du Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne +par François-Auguste Chateaubriand.—A Paris, chez Migneret +imprimeur, rue du Sépulcre, f.s.g., n° 28. An X, 1802.—5 +vol. in-8.</p></blockquote> + +<p>Mais la manière du dix-huitième siècle<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> répondait +trop bien aux tendances naturelles d'une +civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni +Victor Hugo ne purent rompre la loi organique +qui précipite le troupeau vers la plaine verte où +il y a de l'herbe et où il n'y aura plus que de la +poussière quand le troupeau aura passé. On jugea +inutile bientôt de cultiver un paysage destiné +aux dévastations populaires; il y eut une littérature +sans style comme il y a des grandes routes +sans herbe, sans ombre et sans fontaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours +mettre à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire +Buffon, qui fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un +philosophe et un poète.</p></blockquote> + + + +<h3>II</h3> + +<p>Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais +mieux qu'on le mît à son ordre vocabulaire, entre +la cordonnerie et la menuiserie, que tout +seul à part des autres manifestations de l'activité +des hommes. A part, il peut être nié, sous prétexte +d'honneurs, et tellement éloigné de tout +ce qui est vivant qu'il meure de son isolement; +à son rang dans une des niches symboliques le +long de la grande galerie, il suggère des idées +d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui +les vocations impromptues; il est sévère et décourageant.</p> + +<p>Le métier d'écrire est un métier; mais le +style n'est pas une science. Le style est l'homme +même et l'autre formule, de Hello, le style est +inviolable, disent une seule chose: le style est +aussi personnel que la couleur des yeux ou le +son de la voix. On peut apprendre le métier +d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; +on ne peut teindre son style comme on teint ses +cheveux, mais il faut recommencer tous les matins +et n'avoir pas de distractions. On apprend +si peu à avoir un style qu'au cours de la vie +souvent on désapprend; quand la force vitale +est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui +améliore d'autres dons, gâte parfois celui-là.</p> + +<p>Écrire, c'est très différent de peindre ou de +modeler; écrire ou parler, c'est user d'une faculté +nécessairement commune à tous les hommes, +d'une faculté primordiale et inconsciente. On +ne peut l'analyser sans faire toute l'anatomie de +l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou +dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire +sont de vaines esquisses. La question est si complexe +qu'on ne sait par où l'aborder; elle a tant +de pointes et c'est un tel buisson de ronces et +d'épines qu'au lieu de s'y jeter on en fait le +tour; et c'est prudent.</p> + +<p>Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de +Goncourt, c'est exister, c'est se différencier. +Avoir un style, c'est parler au milieu de la langue +commune un dialecte particulier, unique et +inimitable et cependant que cela soit à la fois le +langage de tous et le langage d'un seul. Le style +se constate; en étudier le mécanisme est inutile +au point où l'inutile devient dangereux; ce que +l'on peut recomposer avec les produits de la +distillation d'un style ressemble au style comme +une rose en papier parfumé ressemble à la rose.</p> + +<p>Quelle que soit l'importance fondamentale +d'une oeuvre «écrite», la mise en oeuvre par le +style accroît son importance. C'était l'opinion de +Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent +dans un ouvrage bien écrit, «tous les rapports +dont le style est composé sent autant de vérités +aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit +humain que celles qui peuvent faire le fond +du sujet». Et c'est aussi, malgré le dédain commun, +l'opinion commune, puisque les livres de +jadis qui vivent encore ne vivent que par le style. +Si le contraire était possible, tel contemporain de +Buffon, Boulanger, l'auteur de l'<i>Antiquité dévoilée</i>, +ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y +avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; +et n'est-ce point parce qu'il manqua presque toujours +de style que tel autre, comme Diderot, n'a +jamais eu que des heures de réputation et que +sitôt qu'on ne parle plus de lui, il est oublié?</p> + +<p>Cette prépondérance incontestée du style fait +que l'invention des thèmes n'a pas un grand intérêt +en littérature. Pour écrire un bon roman +ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet +si banal qu'il en soit nul ou en imaginer un +si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer +parti, <i>Roméo et Juliette</i> ou <i>Don Quichotte</i>. La +plupart des tragédies de Shakespeare ne sont +qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas +de la première histoire venue. Shakespeare +n'a inventé que ses vers et ses phrases: comme +les images en étaient nouvelles, cette nouveauté +a nécessairement conféré la vie aux personnages +du drame. Si <i>Hamlet</i>, idée pour idée, avait été +versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait +qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on +citerait comme une ébauche intéressante. M. de +Maupassant, qui inventa la plupart de ses +thèmes, est un moindre conteur que Boccace, +qui n'inventa aucun des siens. L'invention des +sujets est d'ailleurs limitée, encore que flexible +à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. +M. Aicard, s'il avait du génie, n'eût pas traduit +<i>Othello</i>, il l'eût refait, comme l'ingénu Racine +refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été +dit dans les cent premières années des littératures +si l'homme n'avait le style pour se varier lui-même. +Je veux bien qu'il y ait trente-six situations +dramatiques ou romanesques, mais une +théorie plus générale n'en peut, en somme, reconnaître +que quatre. L'homme étant pris pour +centre, il a des rapports: avec lui-même, avec +les autres hommes, avec l'autre sexe, avec l'infini, +Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature +rentre nécessairement dans un de ces quatre +modes. Mais n'y aurait-il au monde qu'un seul et +unique thème, et que cela fût <i>Daphnis et Chloé</i>, +il suffirait.</p> + +<p>Une des excuses des écrivains qui ne savent +pas écrire est la diversité des genres. Ils croient +qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, rien. +Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du +même ton qu'un poème. Sans doute; mais l'absence +de style fait aussi l'absence de ton et quand +un livre manque d'écriture, il manque de tout: +il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu. +Cela convient. Au fond, il n'y a qu'un genre: +le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car +la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter +si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit +que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et +Flaubert. Les <i>Époques de la Nature</i>, si elles +émeuvent les savants et les philosophes, n'en +sont pas moins une somptueuse épopée. M. Brunetière +a parlé avec une ingénieuse hardiesse +de l'évolution des genres; il a montré que la +prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de la +grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard +se fit bûcheron. Mais je préfère l'idée qu'il n'y +a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; cela +est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies +et à la dernière science: l'idée d'évolution +va disparaître devant celle de permanence, +de perpétuité.</p> + +<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du +style: c'est demander si M. Zola avec de l'application +aurait pu devenir Chateaubriand, ou si +M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait +pu devenir Rabelais; si l'homme qui imite les +marbres précieux en secouant d'un coup vif son +pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, +bien conduit, peindre le <i>Pauvre Pêcheur</i>, ou si le +ravaleur qui taille dans le genre corinthien les +tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait +pas, après vingt leçons, sculpter par hasard +la <i>Porte de l'Enfer</i> ou le tombeau de Philippe +Pot?</p> + +<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des +éléments d'un métier, de ce qui s'enseigne aux +peintres dans les académies: on peut apprendre +cela; on peut apprendre à écrire correctement +à la manière neutre, comme on grava à la manière +noire. On peut apprendre à écrire mal, +c'est-à-dire proprement et de manière à mériter +un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à +écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire +très mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces +livres qui sont très bien; et puis, c'est tout.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: +<i>l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons</i>. +Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût +certainement fait partie de la bibliothèque de +M. Dumouchel, professeur de littérature, qui +l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet: +«Alors ils se demandèrent en quoi consiste +précisément le style, et, grâce à des auteurs indiqués +par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous les genres.» Cependant les deux bonshommes +trouvent un peu subtiles les remarques de +M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre +que le <i>Télémaque</i> est mal écrit et que Mérimée +gagnerait à être condensé. Ils rejettent M. Albalat +et se mettent sans lui à leur histoire du duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être +ont-ils senti obscurément que l'inconscient +se rit des principes, de l'art des épithètes et de +l'artifice des trois jets gradués. Que le travail intellectuel, +et en particulier le travail d'écrire, +échappe en très grande partie à l'autorité de la +conscience, si M. Albalat l'avait su il aurait été +moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités +d'un écrivain en deux sortes: les qualités +naturelles et les qualités que l'on peut acquérir,—comme +si une qualité, c'est-à-dire une manière +d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur +et qui se surajoute comme une couleur ou une +odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans +même le vouloir et malgré toute volonté adverse. +La plus longue patience ne peut changer en imagination +visuelle une imagination aveugle; et celui +qui voit le paysage dont il transpose l'aspect +en écritures, si son oeuvre est gauche, elle est +meilleure encore, telle, qu'après les retouches d'un +correcteur dont la vision est nulle ou profondément +différente. «Mais le trait de force, il n'y a +que le maître qui le donne.» Cela décourage Pécuchet. +Le trait du maître en écritures d'art, +même de force, est nécessairement celui qu'il ne +fallait pas appuyer; ou bien, le trait souligne le +détail qu'il est d'usage de faire valoir et non celui +qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais +sincère, de l'apprenti. Cette vision presque toujours +inconsciente, M. Albalat l'abstrait et il définit +le style «l'art de saisir la valeur des mots et +les rapports des mots entre eux»; et le talent, +d'après lui, consiste, «non pas à se servir sèchement +des mots, mais à découvrir les nuances, +les images, les sensations qui résultent de leurs +combinaisons».</p> + +<p>Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans +la région idéale des signes. Il s'agit de manier +les signes et de les ordonner selon des dessins +qui donnent l'illusion d'être représentatifs du +monde des sensations. Ainsi pris à rebours le +problème est insoluble; il peut arriver, puisque +tout arrive, que de telles combinaisons de mots +soient évocatrices de la vie et même d'une vie +déterminée, mais le plus souvent la combinaison +restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique +du style devait commencer par une critique de +la vision intérieure, par un essai sur la formation +des images. Il y a bien deux chapitres sur +les images dans le livre de M. Albalat, mais tout +à la fin; et ainsi le mécanisme du langage est +démontré à rebours, puisque le premier pas est +l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne +analyse des procédés naturels du style commencerait +à la sensation pour aboutir à l'idée pure,—si +pure qu'elle ne correspond à rien, non +seulement de réel, mais de figuratif.</p> + +<p>S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même +de sentir, l'art de voir, l'art d'entendre, l'art +d'user de tous les sens, soit réellement, soit imaginativement; +et la pratique grave et neuve d'une +théorie du style serait celle où l'on essaierait de +montrer comment se pénètrent ces deux mondes +séparés, le monde des sensations et le monde +des mots. Il y a là un grand mystère, puisque +ces deux mondes sont infiniment loin l'un de +l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir +peut-être une sorte de télégraphie sans fils: on +constate que les aiguilles des deux cadrans se +commandent mutuellement, et c'est tout. Mais +cette dépendance mutuelle est loin d'être parfaite +et aussi claire dans la réalité que dans une comparaison +mécanique: en somme, les mots et les +sensations ne s'accordent que très peu et très +mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que peut-être +le silence, pour exprimer nos pensées. Que +de circonstances dans la vie, où les yeux, les +mains, la bouche muette sont plus éloquents que +toutes paroles<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On essaiera quelque jour, dans une étude sur le <i>Monde +des mots</i>, de déterminer si les mots ont vraiment une signification, +c'est-à-dire une valeur constante.</p></blockquote> + + + + +<h3>IV</h3> + +<p>L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, +n'étant pas scientifique; cependant, il en a tiré +une méthode pratique dont on peut dire que si +elle ne formera aucun écrivain original,—il le +sait bien lui-même,—elle pourrait atténuer, +non la médiocrité, mais l'incohérence des discours +et des écritures auxquels l'usage nous +contraint de prêter quelque attention. Cela est +d'ailleurs indifférent; ce manuel serait inutile, +plus encore que je ne le crois, que tel et tel de +ses chapitres garderaient leur intérêt de documentation +et d'exposition. Le détail est excellent; +et voici par exemple les pages où il est démontré +que l'idée est liée à la forme et que changer la +forme c'est modifier l'idée: «Quand on dit d'un +morceau: le fond est bon, mais la forme est +mauvaise,—cela ne signifie rien.» Voilà de +bons principes, quoique l'idée puisse exister +comme résidu de sensation, indépendante des +mots et surtout d'un choix de mots; mais les +idées toutes nues à l'état de larves errantes n'ont +aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles +à tout le monde; peut-être toutes les idées +sont-elles communes à tous? Mais comme celle-ci +qui se promène, attendant un évocateur, va se +révéler différente selon la parole qui l'aura sortie +des ténèbres! Que vaudraient, dépouillées de +leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont celles +du premier séminariste qui passera et, s'il les +proférait, les gens reculeraient, humiliés de tant +de sottise, qui s'y enivrent dans les Sermons +et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille +si, après avoir écouté avec complaisance les +paradoxes lyriques de Michelet, on les retrouve +dans les discours bas de quelque sénateur, dans +les tristes commentaires de la presse dévouée. +C'est pour cela que les poètes latins et le plus +grand, Virgile, disparaissent traduits, se ressemblent +tous dans l'uniformité pénible d'une +pompe normalienne. Si Virgile avait écrit selon +le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, +il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les +moines eussent raclé ses parchemins pour substituer +à ses vers quelque bon contrat de louage +d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces +évidences, M. Albalat se plaît à réfuter l'opinion +de M. Zola, que «la forme est ce qui change et +passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité +en mettant debout des créatures vivantes». +Autant que cette dernière phrase se peut interpréter, +elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la +vie en art est indépendant de la forme. Peut-être +est-ce encore moins clair; peut-être cela +n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes +de Trézène, était «sans forme et sans couleur»; +seulement il était mort. Tout ce que +l'on peut concéder à cette théorie, c'est qu'une +oeuvre originellement belle et d'une forme originale, +si elle survit à son siècle, et plus, à sa langue, +les hommes ne l'admirent plus que par +imitation, sur l'injonction traditionnelle des +éducateurs. Découverte maintenant au fond des +Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des +sensations archéologiques; elle intéresserait +au même degré que la <i>Chanson de Roland</i>; +mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, +mieux qu'on ne l'a fait encore, qu'ils correspondent +à des moments de civilisation extrêmement +différents puisque l'un est rédigé tout +en images (un peu roides) et que dans l'autre il +y en a si peu qu'on les a comptées. Il n'y a +d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le +mérite et la durée d'une oeuvre; mais quand un +livre a survécu, les auteurs «d'analyses et +extraits conformes au programme» savent très +bien prouver sa perfection «inimitable» et ressusciter, +le temps d'une conférence, la momie qui +va retomber sous le joug de ses bandelettes. Il +ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de +beauté; la première est tout à fait dépendante +des révolutions de la mode et du goût; la +seconde est absolue, dans la mesure où le sont +les sensations humaines; l'une dépend des +moeurs, l'autre dépend de la loi.</p> + +<p>La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit +pas vraiment comment la forme pourrait survivre +à la matière qui en est la substance; si la beauté +d'un style s'efface ou tombe en poussière, +c'est que la langue a modifié l'agrégat de ses +molécules, les mots, et les molécules elles-mêmes, +et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans +boursouflures et sans tremblements. Si les fresques +de l'Angelico ont «passé», ce n'est pas +parce que le temps les a rendues moins belles, +c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où +la peinture est embue. Les langues se gonflent +comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles +font comme les platanes qui ne vivent qu'en +modifiant constamment leur écorce et qui laissent +tomber dans la mousse, au premier printemps, +les noms d'amour gravés à même leur +chair.</p> + +<p>Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation +d'hommes qui n'existeront pas tels que +nous les ferions, si nous étions démiurges? +Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme +à partir du moment où il sort de la conscience? +Il est temps que nous apprenions à vivre dans la +minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, +même mauvaise, à laisser aux enfants ce souci +des temps futurs qui est une faiblesse intellectuelle—quoique +parfois une naïveté d'homme +de génie. Il est bien illogique de vouloir l'immortalité +des oeuvres lorsqu'on affirme et lorsqu'on +désire la mortalité des âmes. Le Virgile +de Dante vivait au delà de la vie sa gloire devenue +éternelle: de cette conception éblouissante +il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse +qu'il est préférable d'éteindre tout à fait.</p> + +<p>Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les +hommes comme si on écrivait pour les anges et +de réaliser ainsi, selon son métier et selon sa +nature, le plus possible de beauté, même passagère +et très périssable.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Les si amusantes distinctions que les vieux +manuels faisaient entre le style fleuri et le style +simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat les +supprime excellemment; il juge avec raison qu'il +n'y a que deux sortes de style: le style banal +et le style original. S'il était permis de compter +les degrés du médiocre au pire, comme du passable +au parfait, l'échelle serait longue des couleurs +et des nuances: il y a si loin de la <i>Légende +de Saint-Julien l'Hospitalier</i> à une oraison +parlementaire qu'en vérité on se demande s'il +s'agit de la même langue, s'il n'y a pas deux +langues françaises et en dessous une infinité de +dialectes presque impénétrables les uns aux +autres. A propos du style politique, M. Marty-Laveaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> +pense que le peuple, demeuré fidèle +en ses discours aux mots traditionnels, ne le +comprend que très mal et seulement en gros, +comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que +l'on entend un peu, mais qu'on ne parle pas. +Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, mais les +journaux, plus répandus, n'ont guère modifié +les habitudes populaires; on peut toujours +compter qu'en France sur trois personnes il y +en a une qui ne lit que par hasard un bout de +journal, et une qui ne lit jamais rien. A Paris, +le peuple a de certaines notions sur le style; il +goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique +la popularité bien plus littéraire que politique +d'un journaliste comme M. Rochefort, en +qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur +vieil idéal: un tranche-montagne spirituel et +verbeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>De l'Enseignement de notre langue.</i></p></blockquote> + +<p>M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original +et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord +pour démontrer que le fond n'est rien sans la +forme: il suffit de lire un peu au delà de son +article. Cependant, nous sommes peut-être dupes; +voilà bien un demi-siècle que nous le sommes +de Mérimée, dont M. Albalat cite une page +à titre de spécimen du style banal! Allant plus +loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée +et propose à notre examen les deux textes juxtaposés; +en voici un morceau:</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="15" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p><i>Bien qu'elle ne fût pas insensible</i> au plaisir <i>ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux</i> à un homme aussi léger +<i>que l'était Max dans son +opinion</i>, elle n'avait jamais +pensé que cette affection pût +devenir <i>un jour</i> dangereuse +<i>pour son repos</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + + </td> + <td style="width: 50%; vertical-align: top;"> + +<p>Sensible au plaisir d'attirer sérieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou +inutile».</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Variantes proposées par M. Albalat: <i>de réduire</i>, <i>de conquérir</i>.</p></blockquote> + +<p>On ne peut nier tout au moins que le style +du sévère professeur ne soit fort économique; +il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis +à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà +peu fécond, se trouverait réduit à la paternité +de quelques plaquettes, alors symboliques de sa +légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous +les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine +lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par +exemple, <i>la finesse de sa peau rougissante +comme à quinze ans sous les regards</i> en: <i>sa +fine peau de jeune fille rougissante</i>. Quelle boucherie! +Les mots que biffe M. Albalat sont si +peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et +relèveraient ce qu'il y a de commun dans la +phrase améliorée; ce remplissage est une observation +très fine faite par un homme qui a beaucoup +regardé des visages de femmes, par un +homme plus tendre que sensuel, touché par la +pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon +ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style +est inviolable.</p> + +<p>M. Albalat donne de fort amusantes listes de +clichés, mais sa critique est parfois sans mesure. +Je ne puis admettre comme clichés <i>chaleur bienfaisante</i>, +<i>perversité précoce</i>, <i>émotion contenue</i>, +<i>front fuyant</i>, <i>chevelure abondante</i> ni même <i>larmes +amères</i> car des larmes peuvent être amères +et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre +aussi que l'expression qui est à l'état de +cliché dans un style peut se trouver dans un autre +à l'état d'image renouvelée. <i>Émotion contenue</i> +n'est pas plus ridicule qu'<i>émotion dissimulée</i>; +quant à <i>front fuyant</i>, c'est une expression scientifique +et très juste qu'il suffit d'employer à propos. +Il en est de même des autres. Si on bannissait +de telles locutions, la littérature deviendrait une +algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre +qu'après de longues opérations analytiques; +si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent +servi, il faudrait se priver encore de tous +les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent +pas un mystère. Mais cela serait une duperie; +les mots les plus ordinaires et les locutions +courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin +le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, +se reconnaît à ceci que l'image qu'il +détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au +moment où, déjà fanée, cette image n'est pas +encore assez nulle pour passer inaperçue et se +ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de +mouvement qu'à la volonté de l'intelligence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. +Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé +un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est +moins la banalité de la locution que l'accolement +d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela +est très visible dans les formules telles que: <i>le +sein de l'Académie</i>, <i>l'activité dévorante</i>, <i>ouvrir +son coeur</i>, <i>la tristesse était peinte sur son visage</i>, +<i>rompre la monotonie</i>, <i>embrasser des principes</i>. +Cependant il y a des clichés où tous les +mots semblent vivants: <i>une rougeur colora ses +joues</i>; d'autres où ils semblent tous morts: <i>il +était au comble de ses voeux</i>. Mais ce dernier +cliché s'est formé à un moment où le mot <i>comble</i> +était très vivant et tout à fait concret; c'est parce +qu'il contient encore un résidu d'image sensible +que son alliance avec <i>voeux</i> nous contrarie. +Dans le précédent, le mot <i>colorer</i> est devenu +abstrait, puisque le verbe concret de cette idée +est <i>colorier</i>, et il s'allie très mal avec <i>rougeur</i> +et avec <i>joues</i>. Je ne sais où mènerait un travail +minutieux sur cette partie de la langue dont la +fermentation est inachevée; sans doute finirait-on +par démontrer assez facilement que dans la +vraie notion du cliché l'incohérence a sa place +à côté de la banalité. Pour la pratique du style, +il y aurait là matière à des avis motivés que +M. Albalat pourrait faire fructifier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Voir le chapitre du <i>Cliché</i>, dans <i>l'Esthétique de la Langue française</i>.</p></blockquote> + + + + +<h3>VI</h3> + +<p>Il est fâcheux que le chapitre des périphrases +soit expédié en quelques lignes; on attendait +l'analyse de cette curieuse tendance des hommes +à remplacer par une description le mot qui est +le signe de la chose alléguée. Cette maladie, qui +est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des énigmes +sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent +à peu près dans les termes où nos enfants la connaissent), +est peut-être l'origine même de toute la +poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout +dire, le secret de plaire est le secret de dire tout +juste ce qu'il faut pour être, non pas même compris, +mais deviné. La périphrase, telle que maniée +par les poètes didactiques, n'est peut-être +ridicule que par l'impuissance poétique dont elle +témoigne, car il y a bien des manières agréables +de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le +véritable poète, maître de son langage, n'use +que de périphrases si nouvelles à la fois et si +claires dans leur pénombre que toute intelligence +un peu sensuelle les préfère au mot trop +absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la curiosité, +ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il +fasse il écrit par périphrase et il n'est pas sûr +que toutes celles qu'il a créées demeurent longtemps +fraîches; la périphrase est une métaphore: +elle dure ce que durent les métaphores. +A la vérité, il y a loin de la périphrase de Verlaine, +vague et toute musicale,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux</p> +<p>Inquiétait le col des belles sous les branches,</p> + </div> </div> + +<p>aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui +appelle le ver à soie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'amant des feuilles de Thisbé!</p> + </div> </div> + +<p>Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles +de Buffon: que rien ne dégrade plus un écrivain +que la peine qu'il se donne «pour exprimer +des choses ordinaires ou communes d'une +manière singulière ou pompeuse. On le plaint +d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles +combinaisons de syllabes pour ne dire que ce +que tout le monde dit». Delille s'est rendu +célèbre par son goût pour la périphrase didactique; +mais je crois qu'il a été mal jugé. Ce n'est +pas la peur du mot propre qui lui fait décrire ce +qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa +poétique et la médiocrité de son talent; il n'est +imprécis que par impuissance et il n'est très +mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou +impéritie, cela nous a valu d'amusantes énigmes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'animal recouvert de son épaisse croûte,</p> +<p>Celui dont la coquille est arrondie en voûte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'équivoque habitant de la terre et des ondes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et cet oiseau parleur que sa triste beauté</p> +<p>Ne dédommage pas de sa stérilité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.</p> +<p>Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître</p> +<p>Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,</p> +<p>De deux règnes rivaux races miraculeuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le puissant agaric, qui du sang épanché</p> +<p>Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle</p> +<p>Du caillou pétillant recueille l'étincelle.</p> + </div> </div> + +<p>ne faudrait pas croire cependant que l'<i>Homme +des champs</i>, d'où sont tirées ces charades, soit +un poème entièrement méprisable. L'abbé Delille +avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme +et du nombre, nos oreilles exténuées par les +versifications nouvelles finiraient par retrouver +un certain charme à des vers pleins et sonores +qui ne sont pas ennuyeux, à des paysages un +peu sévères, mais larges et pleins d'air,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>......................Soit qu'une fraîche aurore</p> +<p>Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,</p> +<p>Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,</p> +<p>Jette languissamment les restes d'un beau jour.</p> + </div> </div> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Cependant M. Albalat se demande: comment +être original et personnel? Sa réponse n'est pas +très claire. Il conseille le travail et conclut: +l'originalité est un effort incessant. Voilà une +bien fâcheuse illusion. Des qualités secondaires +seraient sans doute plus faciles à acquérir, +mais la concision, par exemple, est-elle +une qualité absolue? Rabelais et Victor Hugo, +qui furent de grands accumulateurs de mots, +doivent-ils être blâmés parce que M. de Pontmartin +avait lui aussi l'habitude d'enfiler en chapelet +tous les vocables qui lui venaient à l'esprit +et d'accumuler dans la même phrase jusqu'à +douze à quinze épithètes? Les exemples donnés +par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua +n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à +deux cents et seize jeux différents, tous très beaux, +cela serait très fâcheux, quoique «les grandes +règles de l'art d'écrire soient éternelles».</p> + +<p>La concision est parfois le mérite des imaginations +rétives; l'harmonie est une qualité plus +rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans +ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il +croit un peu trop aux rapports nécessaires qu'il +y aurait entre la légèreté, par exemple, ou la +lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion +née de l'accoutumance, que l'analyse des +sons détruit. Ce n'est pas seulement, dit Villemain, +par imitation du grec ou du latin <i>fremere</i> +que nous avons fait le mot <i>frémir</i>; c'est par le +rapport du son avec l'émotion exprimée. <i>Horreur</i>, +<i>terreur</i>, <i>doux</i>, <i>suave</i>, <i>rugir</i>, <i>soupirer</i>, <i>pesant</i>, +<i>léger</i>, ne viennent pas seulement pour nous du +latin, mais du sens intime qui les a reconnus +et adoptés comme analogues à l'impression de +l'objet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Si Villemain, dont M. Albalat adopte +l'opinion, avait été plus versé dans la linguistique, +il eût invoqué sans doute la théorie des +racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence +de force scientifique; tel quel, le petit +paragraphe du célèbre orateur serait très agréable +à discuter. Il est bien évident que si <i>suave</i> +et <i>suaire</i> évoquent des impressions généralement +éloignées, cela ne tient pas à la qualité de +leurs sons; en anglais, il y a <i>sweet</i> et <i>sweat</i>, +mots de prononciation identique. <i>Doux</i> n'est pas +plus doux que <i>toux</i>, et les autres monosyllabes +du même ton; <i>rugir</i> est-il plus violent que <i>rougir</i> +ou que <i>vagir</i>? <i>Léger</i> est la contraction d'un +mot latin, de cinq syllabes, <i>leviarium</i>; si <i>légère</i> +porte sa signification, <i>mégère</i> la porte-t-il aussi? +<i>Pesant</i> n'est ni plus ni moins lourd que <i>pensant</i>: +les deux formes sont d'ailleurs des doublets +dont l'unique original latin est <i>pensare</i>. +Quant à <i>lourd</i>, c'est le mot <i>luridus</i>, qui voulut +dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, +étranger, paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. +<i>Lourd</i> n'est pas plus lourd que <i>fauve</i> +n'est cruel: songeons à <i>mauve</i> et à <i>velours</i>! Si +l'anglais <i>thin</i> contient l'idée de <i>mince</i>, comment +se fait-il que l'idée d'<i>épais</i> se dise par <i>thick</i>? Les +mots sont des sons nuls que l'esprit charge du +sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y a +des accords fortuits entre tels sons et tels idées; +il y a <i>frémir</i>, <i>frayeur</i>, <i>froid</i>, <i>frileux</i>, <i>frisson</i>. +Sans doute, mais il y a aussi: <i>frein</i>, <i>frère</i>, <i>frêle</i>, +<i>frêne</i>, <i>fret</i>, <i>frime</i> et vingt autres sonorités analogues +pourvues chacune d'un sens très différent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>L'art d'écrire</i>, p. 138.</p></blockquote> + +<p>M. Albalat est plus heureux dans le reste des +deux chapitres où il traite successivement de +l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases; +il appelle avec raison le style des Goncourt, un +style <i>désécrit</i>; cela est bien plus frappant encore +s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases; +les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre +a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y +a plus qu'à en faire des fagots.</p> + +<p>A partir de la neuvième leçon, <i>l'Art d'écrire</i> +devient didactique encore davantage, et voici +l'Invention, la Disposition et l'Élocution. Comment +M. Albalat parvient-il à superposer ces +trois moments, qui n'en font qu'un, de l'oeuvre +littéraire, je ne saurais l'exprimer sans beaucoup +de tourment. <i>L'art de développer un sujet</i> m'a été +refusé par la Providence; je m'en remets de ce +soin à l'inconscient, et je ne sais pas davantage +<i>comment on invente</i>; je crois qu'on invente surtout, +au rebours de Newton, en n'y pensant jamais; +et quant à <i>l'élocution</i>, je ne me fierais qu'avec +malaise au procédé des refontes. On ne refond +pas, on refait et il est si triste de faire deux +fois la même chose que j'approuve ceux qui lancent +la pierre au premier tour de la fronde. Mais +voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: +Théophile Gautier écrivit au jour le +jour, sur une table d'imprimerie, parmi les paquets +d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile +et de l'encre, les pages compliquées du <i>Capitaine +Fracasse</i>, et l'on dit que Buffon recopia +dix-huit fois les <i>Époques de la Nature</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>! Cela +n'a aucune importance parce que, M. Albalat aurait +dû le dire, il y a des écrivains qui se corrigent +mentalement, ne mettent sur le papier que +le travail lent ou vif de l'inconscient, et il y en a +d'autres qui ont besoin de voir extériorisée leur +oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, +c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, +même dans le cas des corrections mentales, la revision +extérieure est souvent profitable, pourvu +que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, +qu'on apprenne à finir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Trop souvent le +démon du Mieux a tourmenté des intelligences +et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un +grand malheur que de ne pas pouvoir se juger. +Qui osera choisir entre celui qui ne sait pas ce +qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y +a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son +génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite +la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce +sujet: les <i>Manuscrits de Buffon</i>, par P. Flourens; Paris, Garnier, +1860.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite +M. Albalat, page 213.</p></blockquote> + +<p>M. Albalat excelle dans les définitions. «La +description est la peinture animée des objets.» +Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer +comme un peintre devant le paysage, soit réel, +soit intérieur. D'après l'analyse qu'il fait d'une +page de <i>Télémaque</i>, il semble bien que Fénelon +n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination +visuelle et plus médiocrement encore du +don verbal. Dans les vingt premières lignes de +la description de la grotte de Calypso, il y a trois +fois le mot <i>doux</i> et quatre fois le verbe <i>former</i>. +Ce style est vraiment devenu pour nous le type +même du style inexpressif, mais je persiste à +croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que +le goût d'un moment fut légitimement séduit. +Souriant de cette opulence de papier doré et de +fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, +nous oublions qu'on n'avait pas décrit +la nature depuis l'<i>Astrée</i>; ces oranges douces, +ces sirops trempés d'eau de source furent des +rafraîchissements de paradis. C'est de la méchanceté +que de comparer Fénelon, non pas +même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de +Lisle. Les trop bonnes traductions, celles qu'on +peut appeler de littéralité littéraire, ont en effet +ce résultat inévitable de transformer en images +concrètes et vivantes tout ce qui de l'original +était passé à l'abstraction. Λευκοδάχιων voulait-il +dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus qu'une +épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image +comme blanche épine ou une idée neutre comme +aubépine, qui a perdu sa valeur représentative? +Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues +passées par les langues présentes, on doit supposer +que la plus grande partie des épithètes homériques +étaient déjà passées à l'abstraction au +temps d'Homère<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Le plaisir que nous donne +l'Iliade mise en bas-relief par Leconte de Lisle, +les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre +aussi surannée pour nous que <i>Télémaque</i>: <i>mille +fleurs naissantes émaillaient les tapis verts</i> +n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle, +l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits +par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent +une vie mystérieuse à la fois et précise +qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. +Et de la <i>Mariana</i> de Tennyson, agréables vers +pleins de lieux communs et de remplissages, grisaille, +Mallarmé, par la substitution du concret +à l'abstrait, fit une fresque aux belles couleurs +d'automne. Je ne donne ces remarques que, si +l'on veut, comme une préface à une théorie de la +traduction; ici, elles suffiront à indiquer qu'il +ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, +que des textes d'une même langue et d'une même +époque. J'ai déjà expliqué la formation historique +des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant—et +s'il nous avait été conservé, qu'il en +eût souffert!—quelques-unes de ses images, +les plus charnellement ses filles et les plus vivantes, +couchées, à demi mortes, dans les vers +neutres et la prose décalquée de plus d'un de +ses trop fervents admirateurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques +aient été composés au petit bonheur par une multitude +de rapsodes de génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations +pour obtenir l'Iliade et l'Odyssée.</p></blockquote> + +<p>Il est très difficile de se rendre compte, après +cinquante ans, du degré d'originalité d'un style; +il faudrait avoir lu tous les livres notables selon +l'ordre de leur date. On peut du moins juger du +présent et aussi accorder quelque créance aux +observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey +d'Aurevilly a relevé dans George Sand une +profusion <i>d'anges de la destinée</i>, <i>de lampes de +la foi</i>, <i>de coupes de miel,</i> qui ne furent certainement +pas inventés par elle, non plus d'ailleurs +qu'aucune partie de son style relavé; mais les +eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils +n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien +que la coupe aux bords frottés de miel remonte +aux temps obscurs de la médecine préhippocratique: +les clichés ont la vie dure! M. Albalat +note avec raison «qu'il y a des images qu'on +peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup +et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve +pas qu'en appelant la lune une «morne lampe», +Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement +la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui +prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un +catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles, +la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; +on obtiendrait ainsi un recueil d'une +certaine utilité pour la psychologie verbale et +l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être +saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère +aux poètes? En attendant il nous annonce son +prochain livre: «La formation du style par l'assimilation +des auteurs,» et je suppose que, la +série achevée, tout le monde écrira très bien et +qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en +littérature, comme il y en a un en peinture et +dans les différents beaux-arts que l'État protège +si heureusement. Pourquoi pas une Académie +Albalat, comme une Académie Julian?</p> + +<p>Voilà donc un livre auquel il ne manque presque +rien que de n'avoir pas de but, que d'être +de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait +avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains +honorables, il faudrait le maudire. La littérature +et tous les arts, au lieu d'en mettre le +manuel à la portée de tous, il serait plus sage +d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya. +Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être +un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de +son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, +de s'instruire un peu plus chaque matin +et de vivre toutes les sensations humaines. Quant +à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il +est absolument indépendant de toute culture +littéraire, puisque les plus belles images, les plus +vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos +mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, +floraison spontanée du jardin intellectuel.</p> + +<p>Février 1899.</p> +<br><br> + + + + +<h2>LA CRÉATION SUBCONSCIENTE<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup><span class="sml">13</span></sup></a></h2> + + +<p>Des hommes ont reçu un don particulier qui +les distingue fortement d'entre leurs semblables; +discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, +statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le +niveau commun, exigent de l'observateur une +attention particulière. La protubérance d'une +de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce +procédé d'analyse qui est la différenciation successive; +ainsi on arrive à discerner dans l'humanité +une classe d'êtres dont le signe est la différence, +de même que, pour l'humanité vulgaire, +le signe est la ressemblance. Il y a des hommes +dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire +quand ils commencent à parler; il y en a peu; +des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent +la bouche. On allègue ici les disparités +très sensibles, car il est incontestable que, même +parmi les ressemblants les moins diversifiables +à première vue, il n'y a point deux créatures +qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles; +c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que +la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point +de science de l'homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>A propos de: <i>Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez +les artistes, les savants et les écrivains</i>, par le Dr Paul Chabaneix. +Paris, J.-B. Bailliêre.—Cette étude était écrite quand a paru +le magistral ouvrage de M. Ribot, L'<i>Imagination créatrice</i> (juillet +1900).</p></blockquote> + +<p>S'il n'y a point de science de l'homme commun, +moins encore y a-t-il une science de l'homme +différent, puisque la manifestation de sa différence +le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire +incomparable. Cependant, comme il y a une +physiologie, il y a une psychologie générale: +quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres +respirent le même air et le cerveau de l'homme +de génie, comme celui du pauvre homme, puise +dans la sensation sa force primordiale. Selon +quel mécanisme la sensation se transforme en +acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on +sait seulement que pour que cette transformation +s'accomplisse, l'intervention de la conscience +n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention +peut être nuisible, par son pouvoir +de modifier la logique déterministe, de rompre +la série des associations pour créer dans l'esprit +volontairement le premier anneau d'une chaîne +nouvelle.</p> + +<p>La conscience, qui est le principe de la liberté, +n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer +fort clairement ce que l'on a conçu dans des +ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement +de la conscience, l'activité intellectuelle +en est le plus souvent troublée; on écoute +mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; +on pense mal, quand on sait que l'on pense: +la conscience de penser n'est pas la pensée.</p> + + + +<p>L'état subconscient est l'état de cérébration +automatique, en pleine liberté, l'activité intellectuelle +évoluant à la limite de la conscience, un +peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée +subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, +et elle peut, soit au moment précis où cesse l'automatisme, +soit plus tard, et même après plusieurs +années, surgir à la lumière. Ces faits de +cogitation ne sont donc pas du domaine de l'inconscient +proprement dit, puisqu'ils peuvent arriver +à la conscience et, d'autre part, il sera sans +doute préférable de réserver à ce mot un peu +vaste la signification que lui donna une philosophie +particulière. L'état subconscient, quoique +le rêve puisse être une de ses manifestations, +diffère encore de l'état de rêve. Le rêve est presque +toujours absurde, d'une absurdité spéciale, +incohérent ou déroulé selon des associations +toutes passives<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> dont la marche diffère même +de celle des ordinaires associations passives, +conscientes ou subconscientes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Voyez dans un rêve de Maury (<i>Le Sommeil et les Rêves</i> +le mot <i>jardin</i> menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de +l'<i>Ane mort</i> (Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la +syllabe <i>lo</i> conduisait l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, +lobélia, Lopez. Cependant le poète (rime, allitération) subit de +pareilles associations, mais il doit avoir le talent de les rendre +logiques, ce qui n'a guère lieu dans le rêve pur et simple. Victor +Hugo, véritable incarnation du Subconscient, triomphe, avec +excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui +pensent souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou +les images s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle +contredit cela, mais je n'oppose qu'une seule observation à +beaucoup d'observations: il s'agit d'un écrivain qui, quoique +assiégé à l'état de veille par les images visuelles internes, n'a +que de très rares rêves imagés et jamais d'hallucinations caractéristiques. +Récemment, après avoir relu dans la journée le +livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux ou +trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute +provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.—Ceci +peut servir à expliquer la contagion de l'hallucination par +le livre.—Il vit des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, +enfin un personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, +dont il n'apercevait, par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. +A ce moment il rouvrait les yeux. Ce personnage sortait +évidemment d'une histoire illustrée de la peinture italienne, +feuilletée le matin.</p></blockquote> + +<p>La création intellectuelle imaginative est inséparable +de la fréquence de l'état subconscient; et +dans cette catégorie de créations il faut englober +la découverte du savant et la construction idéologique +du philosophe. Tous ceux qui, en quelque +genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs +autant que des observateurs. L'écrivain le +plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux +est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le +travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, +si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque +beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être +une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite +ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule +quête du mot dans le vaste et profond réservoir +de la mémoire verbale est un acte qui échappe +si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait +s'enfuit au moment où la conscience allait +l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est +difficile de trouver volontairement le mot dont +on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance +et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans +la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites, +ou les plus beaux.</p> + +<p>Il est cependant imprudent de dire: «La +mémoire est toujours inconsciente.»<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> La mémoire +est la piscine secrète où, à notre insu, le +subconscient jette son filet; mais la conscience +y pêche aussi volontiers. Cet étang plein des +poissons jadis captés au hasard par la sensation, +la subconscience le connaît particulièrement +bien; la conscience est moins habile à s'y approvisionner, +bien qu'elle ait à son service plusieurs +méthodes utiles, telles que l'association logique +des idées ou la localisation des images. Selon +que le cerveau travaille dans la nuit ou à la lueur +du falot de la conscience, l'homme acquiert une +personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, +l'état second n'est pas tellement +précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler +le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, +selon ce concert, que s'achèvent la plupart des +oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté, +soit par le rêve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Le Subconscient,</i> p. 11.</p></blockquote> + +<p>Chez Newton (en y pensant toujours), le travail +du subconscient est continu, mais il se relie +périodiquement à un travail volontaire; tantôt +perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée +explore tous les possibles. Chez Goethe, le +subconscient est presque toujours actif et prêt à +livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore +sans elle et loin d'elle. Goethe a expliqué +cela lui-même en une page d'une lucidité miraculeuse +et pleine d'enseignements<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>: «Toute +faculté d'agir et par conséquent tout talent implique +une force instinctive agissant dans l'inconscience +et dans l'ignorance des règles dont le +principe est pourtant en elles. Plus tôt un homme +s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un +métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre +au développement régulier de ses facultés +naturelles; ce qu'il acquiert ne saurait jamais +nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. +Le génie par excellence est celui qui s'assimile +tout, qui sait tout s'approprier sans préjudice +pour son caractère inné. Ici se présentent +les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. +Les organes de l'homme, par un +travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion +persistante et continue, par les résultats obtenus, +heureux ou malheureux, par les mouvements +d'appel et de résistance, ces organes amalgament, +combinent inconsciemment ce qui est instinct et +ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette +chimie à la fois inconsciente et consciente, il résulte +finalement un ensemble harmonieux dont +le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante +ans que la conception de Faust m'est venue +en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, +toutes les scènes se déroulant devant mes yeux +dans leur ordre de succession; le plan, depuis +ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec cette +idée, je la reprenais en détail et j'en composais +tour à tour les morceaux qui dans le moment +m'intéressaient davantage; de telle sorte que, +quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté +des lacunes, comme dans la seconde partie. +La difficulté était là d'obtenir par force de volonté, +ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par +acte spontané de la nature.» Il arrive aussi, +tout au contraire, qu'une oeuvre antérieurement +conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse +par s'imposer à la volonté. Il semble alors que +le subconscient déborde et submerge la conscience; +il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance. +C'est l'obsession que rien ne décourage et +qui triomphe même des paresses les plus nonchalentes, +des dégoûts les plus violents. Ensuite, on +éprouve fréquemment, le travail accompli, une +sorte de satisfaction, analogue à la satisfaction +morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, fait +tant de ravages dans les consciences craintives, +est sans doute une élaboration du subconscient: +l'obsession est peut-être la force qui pousse au sacrifice, +comme elle est celle qui pousse au suicide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (<i>Le Subconscient</i> +p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq +jours plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, +II, 331; la traduction de Délerot est un peu différente.</p></blockquote> + +<p>Schopenhauer comparait à la rumination le +travail obscur et continu du subconscient au +milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire. +Cette rumination, toute physiologique, +peut suffire à modifier des croyances ou des +convictions; Hartmann a constaté qu'une idée +ennemie, d'abord écartée, s'était au bout de quelque +temps substituée en lui à l'idée habituelle +qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après +des jours, des semaines ou des mois, si on a +l'envie ou l'occasion d'exprimer son opinion sur +le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, +qu'on a subi une véritable révolution +mentale, que les anciennes opinions, dont on se +considérait jusque-là comme réellement convaincu, +ont été complètement abandonnées et que +les idées nouvelles se sont tout à fait implantées +à leur place. Ce processus inconscient de digestion +et d'assimilation mentale, j'en ai souvent +fait sur moi-même l'expérience; et d'instinct, je +me suis toujours gardé d'en troubler le cours +par une réflexion prématurée, toutes les fois +qu'il se produisait en moi à propos de questions +importantes, qui intéressaient mes conceptions +sur le monde et sur l'esprit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» Cette observation +pourrait être appliquée au phénomène si +intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux +que des gens se sont un jour sentis amenés +ou ramenés aux idées religieuses, qui n'avaient +ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. +Dans une conversion, la volonté ne peut +agir qu'après un long travail du subconscient et +lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle +ont été secrètement rassemblés et combinés. +Cette force nouvelle où le converti s'appuie +et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie +appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un +labeur subconscient: la grâce est subconsciente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Le subconscient</i>, p. 24.</p></blockquote> + +<p>Comme Hartmann, mais par instinct et non +plus par préconception philosophique, Alfred de +Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir +ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient +d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. +On peut supposer que, comme chez +Goethe, c'était là un subconscient à lointaine +échéance, du papier long, très long, car M. de +Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels +intervalles. Il est très probable que, s'il y +a des subconscients inactifs, il en est d'autres +qui, après une période active, cessent tout à coup +de travailler, soit qu'une usure précoce, soit +qu'une modification de rapports ait eu lieu dans +les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple +singulier d'un silence de vingt ans coupé juste +au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance +formelle avec celles de sa phase première. +Peut-on supposer que ce fut par scrupule +religieux qu'il a pendant si longtemps refusé +d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on +supposer que la religion qui avait modifié la +nature de ses perceptions avait en même temps +diminué la puissance physiologique de son cerveau? +Cela serait contraire à toutes les autres +observations qui démontrent au contraire qu'une +croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il +semble donc probable que Racine se tut parce +qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: +c'est une aventure commune, et il trouva +dans la religion la consolation commune.</p> + +<p>Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: +celui dont l'énergie est brève et forte +et celui dont la force, moins ardente, est plus +durable. Les deux extrêmes se manifestent dans +l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable, +puis s'abstient; et dans l'homme qui +offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un +labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement +des oeuvres où l'intelligence imaginative +a la plus grande part, des oeuvres dont le +subconscient est toujours le maître collaborateur.</p> + +<p>Plus pratiquement, et à un tout autre point +de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient +continu, le divise en subconscient nocturne +et en subconscient à l'état de veille. Le +subconscient nocturne est onirique ou préonirique, +s'il s'agit du sommeil ou des instants qui +précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement +affligé, a traité avec soin des hallucinations +qui se forment au moment où l'on +ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas +que ces hallucinations appelées hypnagogiques, +et qui sont presque toujours visuelles, puissent +avoir une action spéciale sur les idées en travail +dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves +qui n'influencent qu'à la manière des rêves le +cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient +du cerveau se prolonge durant le rêve et +même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion, +sans peine, on se trouve maître d'un problème, +d'un poème, d'une combinaison que l'esprit, +dans la veille, avait été impuissant à trouver. +Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve +plusieurs découvertes physiologiques qu'il put +ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de +départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement +conçue et exécutée pendant le sommeil. +Il est cependant fort probable que c'est +la raison consciente qui, au réveil, jugeant et +rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable +valeur et le dépouille de cette incohérence +particulière aux songes les plus sensés.</p> + +<p>A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation +la plus claire du subconscient dans le +domaine de la création intellectuelle. Sous sa +forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup +du somnambulisme. Certaines attitudes de +Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de +Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force +à cette opinion. Le Dr Régis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> dit que les hommes +de génie furent presque tous des «dormeurs +éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent +un «distrait», celui dont l'esprit se concentre +volontairement sur un problème. Ainsi +l'excès et l'absence de conscience psychologique +se manifesteraient, en certains cas, par d'identiques +phénomènes. A quoi pensait Socrate +pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? +Avait-il connaissance de sa pensée? Les fakirs +pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, +sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? +Était-il en obsession volontaire ou en quasi-somnambulisme? +Savait-il à quoi il pensait si fortement, +ou bien son travail cérébral était-il inconscient? +Stuart Mill composa sa logique dans les +rues de Londres, pendant le trajet quotidien de +sa maison aux bureaux de la Compagnie des +Indes; croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas +ordonné en état de conscience parfaite? Ce qui +était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit +M. Chabaneix<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'effort pour se guider dans +une rue populeuse; «il y a là automatisme des +centres inférieurs». Ce renversement des termes, +plus fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, +peut faire naître des doutes sur la véritable +nature de l'inspiration. On devra tout au +moins rechercher si, à partir du moment où commence +la réalisation, même purement cérébrale, +d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure +tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique +que Mozart: «Quand je me sens bien et que +je suis de bonne humeur, soit que je voyage en +voiture ou que je me promène après un bon repas, +ou dans la nuit, quand je ne puis dormir, les +pensées me viennent en foule et le plus aisément +du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? +Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui +me plaisent, je les garde dans ma tête et je les +fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. +Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt +vient s'ajouter au premier. L'oeuvre grandit, je +l'entends toujours et la rends de plus en plus +distincte, et la composition finit par être tout +entière achevée dans ma tête, bien qu'elle soit +longue... Tout cela se produit en moi comme +dans un beau songe très distinct... Si je me mets +ensuite à écrire, je n'ai plus qu'à tirer du sac de +mon cerveau ce qui s'y est accumulé précédemment, +comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde +guère à se fixer sur le papier. Tout est déjà parfaitement +arrêté et il est rare que ma partition +diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant +dans ma tête. On peut sans inconvénient me +déranger pendant que j'écris... <a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.» Tout est +donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel +de l'exécution n'est plus guère qu'un travail +de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser corriger +ses rédactions spontanées, de peur de commettre +des fautes de ton: il se rendait compte +que l'état dans lequel il corrigerait était très différent +de l'état où il se trouvait pendant la période +d'exécution, qui avait été en même temps celle +de la conception. Un mot entendu, une attitude +entrevue, un personnage singulier croisé dans la +rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, +qu'il improvisait en trois ou quatre heures; +s'il suivait un plan antérieur, presque toujours, +dès la première page écrite, il l'abandonnait, +achevant son récit d'après une logique nouvelle, +arrivant à une conclusion tout à fait différente +de celle qui, la première fois, lui avait paru la +meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient +parfois été écrits sous une si forte influence du +subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les +reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer +dans le passé que grâce au genre du papier, +à la couleur de l'encre. D'autres projets, se rapportant +à des oeuvres plus longues, lui revenaient +au contraire, fréquemment, à l'esprit; il avait +conscience d'y songer plusieurs fois par jour et +il était persuadé que c'étaient ces songeries, +même vagues et inconsistantes, qui lui rendaient, +aux moments de l'exécution, le travail assez facile. +De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses +préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient +pourtant pour être d'une littérature plutôt ardue; +il n'en parlait jamais et je crois bien qu'il n'y +pensait consciemment qu'au moment d'en écrire +les terribles premières lignes; mais, une fois le +travail en train, presque toute sa vie intellectuelle +s'y concentrait, les périodes de rumination +subconsciente rejoignant perpétuellement +les périodes de méditation volontaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>Préface</i> du <i>Subconscient.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>P. 93.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Le Subconscient</i>, p. 93, d'après Jahm.</p></blockquote> + +<p>Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai +pu m'en rendre compte, cette méthode de travail: +l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait +qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation +principalement, car il était grand causeur +et il profitait de tout, l'idée entrée d'abord par +la petite porte, timidement, sans faire de bruit, +s'installait bientôt comme chez elle, envahissait +toutes les réserves du subconscient, puis, de temps +à autre, montait à la conscience et obligeait +réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors +quel que fût son interlocuteur, il parlait; il parlait +même seul, et d'ailleurs, quand il parlait son +idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul. +J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses +derniers contes; et même un jour que nous étions +assis à la terrasse d'un café du boulevard, j'eus +l'illusion d'écouter de véritables divagations où +revenait périodiquement cette affirmation: «Il +y avait un coq! Il y en avait un!» Je ne compris +que plus tard, après plusieurs mois, quand parut +le <i>Chant du Coq</i>. Parlant sur un ton sourd, il +ne s'adressait pas à moi. Cependant, son but +conscient, en retournant ses idées à haute voix, +était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient +sur un auditeur; mais, peu à peu, ce +but s'obscurcissait: c'était le subconscient +qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: +il y a cinq ou six manuscrits superposés de +de l'<i>Ève future</i>, et le premier est tellement différent +du dernier que seul le nom d'Edison peut +servir à les relier l'un à l'autre. On dit assez +souvent d'un homme qui n'a écrit que peu, qu'il +a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de +l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, +même pendant son sommeil. Malgré le blocus +quelquefois absolu que ses idées établissaient +autour de son attention, nul esprit n'était plus +rapide ni mieux doué pour la riposte; il ne connaissait +pas le crépuscule du réveil: après la nuit +la plus brève, il se retrouvait, au coup même du +sursaut, en pleine possession de toute sa lucidité, +de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien l'homme +de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse +d'une double personnalité, mais où le conscient +et l'inconscient seraient si enchevêtrés l'un dans +l'autre qu'il serait difficile d'en faire le départage; +il serait aisé, au contraire, d'écrire deux +vies de Mozart, l'une de l'homme social, l'autre +de l'homme en état second, toutes les deux parfaitement +légitimes.</p> + +<p>Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler +tous les jours. Mais cet aphorisme ne +semble pas le résumé de son expérience personnelle. +Le travail quotidien, régulier, c'est, pour +ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée, +asservie. Les termes ne sont pas contradictoires, +car il est certain qu'alors l'état second, devenant +périodique, peut n'en devenir que plus profond. +L'habitude, si puissante, se joint à la nature +pour renforcer un état psychologique qui devient +alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints +au labeur de tous les jours, s'il leur arrive +de s'y soustraire, surtout en restant dans +le même milieu, éprouvent, pendant et après les +heures de l'accès périodique, un certain malaise, +parfois une vraie souffrance: le remords n'a +peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un +acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un +acte inhabituel qui a violemment troublé la marche +coutumière des journées.</p> + +<p>L'inspiration, si elle est un état second, peut +donc être un état second provoqué par la volonté. +Il n'est pas douteux que des artistes, des +écrivains, des savants peuvent travailler quand +il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement +par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres +ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles +dont l'exécution n'a été déterminée que par un +désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le +subconscient soit inactif pendant le travail volontairement +commencé, mais son activité a été provoquée. +Il y a donc un subconscient qui n'est pas +spontané, qui vient se mêler au conscient quand +la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au +cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il +suffit souvent de se mettre à la besogne pour +sentir que s'évanouissent une à une toutes les +difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible +que ce raisonnement soit paralogique et +que le travail ne soit précisément devenu possible +que par l'affaiblissement préalable des obstacles +qui se dressaient d'abord devant l'esprit. +Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention +évidente des forces subconscientes.</p> + +<p>Comment une sensation devient-elle une image; +l'image, une idée; comment l'idée se développe-t-elle; +comment prend-elle la forme qui nous +semble la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, +la mémoire verbale est-elle mise à contribution? +Autant de questions qui me semblent +insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire +à qui voudrait donner une définition précise +de l'inspiration. «Pour la création originale, +écrit M. Ribot<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, ni la réflexion ni la volonté +ne suppléent l'inspiration.» Sans doute, +mais la réflexion et la volonté peuvent cependant +avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène +mystérieux et, d'autre part, les cas sont assez +rares de pur automatisme intellectuel. Il faut +sans doute supposer que les hommes capables +de subir l'heureuse influence de l'inspiration sont +aussi des hommes plus que les autres capables +de sentir avec force et avec fréquence les chocs du +monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des +sensitifs. Il faut que les réserves de leur cerveau +soient très riches en éléments; cela suppose un +apport constant de la sensation; cela suppose +donc une sensibilité très vive et une capacité de +sentir incessamment renouvelée. Cette sensibilité +appartient encore en grande partie au domaine +du subconscient; il y a, selon l'expression de +Leibnitz, «les pensées dont ne s'aperçoivent pas +notre âme», il y a aussi les sensations dont ne +s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être +celles-ci qui, de même qu'elles sont entrées, sortent +subconsciemment. Les observations les plus +fructueuses sont celles que l'on a faites sans le +savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le +meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie. +Après un demi-siècle et plus un homme voit +surgir devant lui le milieu, le paysage, les faits +de son enfance indifférente; enfant, il avait vécu +dans le monde extérieur comme dans une dépendance +de lui-même, avec un souci purement +physiologique; il avait vu sans voir, et voici que, +tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, +c'est la période de ses sensations les plus fugaces +qui remonte et s'avive devant ses yeux. Il est +bien évident que la sensation entrée en nous sans +que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun +moment, être volontairement évoquée; mais la +sensation consciente peut, au contraire, nous +revenir à l'improviste, sans nul concours de la +volonté. Le subconscient a donc pouvoir sur +deux ordres de sensations et la conscience n'en +a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer +pourquoi la volonté et la réflexion ont une +part si restreinte dans les créations de la littérature +ou de l'art.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Psychologie des Sentiments</i>.—G. de Humboldt disait: +«La raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce +que le principe de vie n'est pas en elle. (<i>Idées sur la nouvelle +Constitution française</i>.)</p></blockquote> + +<p>Mais quelle est leur part dans le reste de la +vie?</p> + +<p>En principe, l'homme est un automate, et il +semble que dans l'homme la conscience soit un +gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y +tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle +n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout +à fait conscient. La conscience est sans doute, +si on prend le mot dans son sens précis et absolu, +l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, +les hommes deviennent particulièrement automatiques, +et d'abord leur instinct de se réunir, de +faire à un moment donné tous la même chose +témoigne bien de la nature de leur intelligence. +Comment supposer une conscience et une volonté +aux membres de ces cohues qui, aux jours de +fête ou de troubles, se pressent tous vers le +même point, avec les mêmes gestes et les mêmes +cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée +de dessous les brins d'herbe, et voilà tout. +L'homme conscient qui se mêle naïvement à la +foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa +personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la +grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations +vont mourir vainement dans le cerveau +collectif de l'hypothétique animal; de ce contact, +il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui +sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le +noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.</p> + +<p>C'est parmi le petit nombre des élus de la +conscience qu'il faut chercher les exemplaires +véritablement supérieurs d'une humanité dont +ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux +et contredirait trop l'instinct, mais les juges. +Cependant grave sujet de méditation, ces +hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur +qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente, +ouvre les écluses du cerveau et laisse +se précipiter vers le monde les flots rénovés des +sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de +magnifiques instruments dont le subconscient +seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient. +Goethe est le type de ces hommes doubles +et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.</p> + +<p>Il y a d'autres hommes non moins rares, mais +moins complets, chez lesquels la volonté ne joue +qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès +qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. +Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus +énergique; ils sont des instruments plus dociles +sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme +Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent +à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck +faisait transporter son piano au milieu d'une +prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn +contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait +parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller +respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries +dont il avait rempli le tiroir de sa table de +travail. Telles sont les moindres fantaisies du +subconscient; il a de pires exigences.</p> +<br><br> + + + +<h2>III</h2> + + +<h2>LA DISSOCIATION DES IDÉES</h2> + + +<p>Il y a deux manières de penser: ou accepter +telles qu'elles sont en usage les idées et les associations +d'idées, ou se livrer, pour son compte +personnel, à de nouvelles associations et, ce qui +est plus rare, à d'originales dissociations d'idées. +L'intelligence capable de tels efforts est, plus +ou moins, selon le degré, et selon l'abondance +et la variété de ses autres dons, une intelligence +créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports +nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images, +ou de séparer les vieilles idées, les vieilles +images unies par la tradition, de les considérer +une à une, quitte à les remarier et à ordonner +une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle +opération désunira encore, jusqu'à la formation +toujours équivoque et fragile de nouveaux +liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience +ces opérations se trouveraient limitées par la +résistance de la matière et l'intolérance des lois +physiques; dans le domaine purement intellectuel, +elles sont soumises à la logique; mais la logique +étant elle-même un tissu intellectuel, ses +complaisances sont presque infinies. Véritablement +l'association et la dissociation des idées (ou +des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent +selon des méandres qu'il est impossible de +déterminer et dont il est difficile même de suivre +la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, +d'images si hétéroclites que l'aisance dans +l'association ne puisse joindre au moins pour un +instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on +entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur +une arête vive, voit en même temps les genoux +des tragédiennes qui sont matelassés contre les +chutes dramatiques du cinquième acte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; et ces +deux choses si loin, un cordage amarré sur un +rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, +le temps de notre lecture, évoquées dans un +parallèle qui nous séduit parce que les genoux +et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, +au pli, sont également «fourrés»<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, parce +que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble +assez à une jambe pliée, parce que la situation +de Giliatt est parfaitement tragique et enfin +parce que, tout en percevant la logique de ces +rapprochements, nous en percevons, non moins +bien, la délicieuse absurdité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Les Travailleurs de la mer</i>; IIe partie, livre Ier, II.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Terme technique.</p></blockquote> + +<p>De telles associations sont nécessairement des +plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte +et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime +à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que +ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble. +En tout cas, les deux images restent prêtes à +divorcer; le divorce règne en permanence dans +le monde des idées, qui est le monde de l'amour +libre. Les gens simples parfois en demeurent +scandalisés; celui qui, pour la première fois, +selon que l'un ou l'autre des termes est le plus +ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule» +d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité +soit de grossièreté. S'il est malséant de +parler du genou d'un cordage, il ne l'est point +d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» +d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés +que comme types élémentaires d'un mécanisme +dont la pratique nous est plus familière que la +théorie. Nous laisserons de côté toutes les images +encore vivantes pour ne nous occuper que des +idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces +qui s'agitent éternellement effarées dans +les cerveaux des hommes.</p> + +<p>Il y a des associations d'idées tellement durables +qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites +qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles +que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les +appelle volontiers des «lieux communs». Cette +expression, débris d'un vieux terme de rhétorique, +<i>loci communes sermonis</i>, a pris, surtout +depuis les développements de l'individualisme +intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de +posséder à l'origine, et encore au dix-septième +siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la +signification du «lieu commun» s'est rétrécie +jusqu'à devenir une variante de la banalité, du +déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits +imprécis, le lieu commun est un des synonymes +de cliché. Or le cliché porte sur les mots +et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie +la forme ou la lettre, l'autre le fond ou +l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée +avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement +perceptible; le lieu commun se +dérobe très souvent sous une parure originale. Il +n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, +d'idées nouvelles exprimées en une forme +nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter +le plus souvent de l'un ou de l'autre de +ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas +privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas +très rare.</p> + +<p>Le lieu commun est plus et moins qu'une +banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable; +c'est une banalité, mais si universellement +acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. +La plupart des vérités qui courent le monde +(les vérités sont très coureuses) peuvent être +regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire +des associations d'idées communes à un grand +nombre d'hommes et que presque aucun de ces +hommes n'oserait briser de propos délibéré. +L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a +un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; +c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers +la vie, c'est que les lieux communs sont le +pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés +de la vérité des lieux communs, les hommes se +trouveraient sans défense, sans appui et sans +nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités +qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter +les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est +un musée de vérités contradictoires. Il n'en est +pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine +ses vérités les unes après les autres. Il pense +comme il mange. Nous vomirions d'horreur si +l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à +du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments +depuis les viandes jusqu'aux fruits qui +doivent former notre repas «successif»; l'horreur +serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame +répugnant des vérités contradictoires +qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences +analytiques ont essayé en vain d'opérer +de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions; +à chaque objection de la raison le sentiment opposait +une excuse immédiatement valable, car les +sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce +qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent +la permanence et la continuité. L'inventaire des +contradictions d'autrui n'est pas moins difficile, +s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte +à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social +d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des +convictions bariolées. Il faudrait donc interroger +tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, +ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux +pour que le cynisme des uns y compense +l'hypocrisie des autres.</p> + +<p>Dans les régions animales inférieures et dans +le monde végétal, le bourgeonnement est un des +modes de création de la vie; on voit également +se produire la scissiparité dans le monde des +idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle, +est une abstraction nouvelle. Toutes les +grammaires générales ou les traités élémentaires +de logique enseignent comment se forment +les abstractions; on a négligé d'enseigner comment +elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi +tel lieu commun persiste à vivre sans postérité. +C'est assez délicat, mais cela prêterait à +des remarques intéressantes; on appellerait ce +chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité +de certaines dissociations d'idées. Il +serait peut-être utile d'examiner d'abord comment +les idées s'associent entre elles et dans +quel but. Le manuel de cette opération est des +plus simples; son principe est l'analogie. Il y a +des analogies très lointaines; il y en a de si +prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les +mains. Un grand nombre de lieux communs ont +une origine historique: deux idées se sont unies +un jour sous l'influence des événements et cette +union fut plus ou moins durable. L'Europe +ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance +accoupla ces deux idées, Byzance—Décadence, +qui sont devenues un lieu commun, +une incontestable vérité pour tous les hommes +qui écrivent et qui lisent, et nécessairement, +pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent +contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance, +cette association d'idées s'est étendue à +l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour +les historiens sages et respectueux, qu'une suite +de décadences. On lisait récemment dans un +journal grave: «Si la forme despotique avait +une vertu particulière, constitutive de bonnes +armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait +pas été une ère de développement dans la +puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire +le signal de la débâcle et de l'effondrement<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» +Ce lieu commun d'origine chrétienne +a été popularisé dans les temps modernes, +comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon; +il a été magistralement dissocié par M. Gaston +Paris<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> et n'est plus qu'une sottise. Mais comme +sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître +et mourir, il peut servir d'exemple et faire +comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande +vérité historique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Le Temps</i>, 31 octobre 1899.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Romania</i>, tome I, page 1.</p></blockquote> + +<p>Le but secret du lieu commun, en se formant, +est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées +ne représentent que des faits ou des abstractions; +pour avoir une vérité il faut deux facteurs, +il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire, +un fait et une abstraction. Presque toute +vérité, presque tout lieu commun se résout en +ces deux éléments.</p> + +<p>Concurremment à lieu commun, on pourrait +presque toujours employer le mot «vérité», ainsi +défini une fois pour toutes: un lieu commun non +encore dissocié; la dissociation étant analogue +à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse +chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités +du corps qu'elle dissocie en divers éléments, +souvent dissociables à leur tour; elle se borne à +libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse +qui, en variant les proportions, en appelant des +éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, +des corps entièrement différents. Avec les débris +d'une vérité, on peut faire une autre vérité +«identiquement contraire», travail qui ne serait +qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les +exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent +vers l'état de noblesse dédaigneuse où +elle doit aspirer.</p> + +<p>Il y a cependant des vérités que l'on ne songe +ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables, +soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience +séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent +partie des axiomes de la science. Le prédicateur +qui s'écriait en chaire devant Louis XIV: +«Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait +une vérité que le froncement des sourcils du roi +ne prétendait pas sérieusement contester. Elle +est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus +de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont +pas encore universellement admises. Ce n'est pas +du premier coup que les races aryennes joignirent +ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de +nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont +pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de +mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque +décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de +lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique. +Nous en sommes encore un peu à cet état +d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre +fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement, +de meurtre mystérieux. Tout le monde +se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta, +de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement +à celles qui émurent la fin du dix-septième +siècle, à celles qui assombrirent, bien +plus que des faits sans doute rares, le seizième +siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, +abuse de cette superstition du poison +qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une +victime judiciaire.</p> + +<p>L'homme associe les idées non pas selon la +logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon +son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la +plupart des vérités ne sont que des préjugés; +celles qui sont le plus incontestables sont aussi +celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement +combattre par la ruse du silence. La même inertie +est opposée au travail de dissociation que l'on +voit s'opérer lentement sur certaines vérités.</p> + +<p>L'état de dissociation des lieux communs de +la morale semble en corrélation assez étroite +avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il +s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des +individus, mais des peuples constitués en nation +contre des évidences qui, en augmentant l'intensité +de la vie individuelle, diminuent, l'expérience +permet de dire, par cela même, l'intensité +de la vie et de la force collectives. Il n'est pas +douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité +même, de l'insoumission aux préjugés +décalogués, un grand bienfait personnel, un +grand avantage pour son développement intégral, +mais une collectivité d'individus trop forts, +trop indépendants les uns des autres, ne constitue +qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct +social entrer en antagonisme avec l'instinct +individuel et des sociétés professer comme société +une morale que chacun de ses membres +intelligents, suivis par une très grande partie du +troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.</p> + +<p>On trouverait une assez curieuse illustration +de ces principes en examinant l'état présent de +la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux +peuples chrétiens, est fondée sur l'association +très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel +et l'idée de génération. Quiconque, homme +ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas +rendu la liberté dans son esprit aux éléments de +cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement +générateur accompli sous la protection des lois +religieuses ou civiles (les secondes ne sont que +la parodie des premières, dans nos civilisations +essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles +sont des péchés, des erreurs, des fautes, des +défaillances; quiconque adopte en sa conscience +cette règle, sanctionnée par les codes, appartient +évidemment à une civilisation encore rudimentaire. +La plus haute civilisation étant celle où l'individu +est le plus libre, le plus dégagé d'obligations, +cette proposition ne serait contestable que +si on la prenait pour une provocation au libertinage +ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale +ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle +devra, si elle est exacte, se lire au premier coup +d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau +statistique de la natalité européenne montrera +aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a +un lien très strict, un lien de cause à effet, entre +l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il +en est de même pour les individus et pour les +groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle +que les ménages ouvriers se laissent déborder +par la progéniture. On voit dans les faubourgs +des malheureux qui, ayant procréé douze enfants, +s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres +gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances +religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée +de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez +eux la première détermine l'autre, et les gestes +obéissent à une cérébralité enfantine et presque +animale. L'homme arrivé au degré vraiment +humain limite à son gré sa fécondité; c'est un +de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint +que pour en mourir.</p> + +<p>Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle +délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup +moins pour les peuples. Cependant, elle +favorisera le développement ultérieur de la civilisation +en maintenant sur la terre les vides +nécessaires à l'évolution des hommes.</p> + +<p>Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent +à disjoindre l'idée de femme et l'idée de génération; +mais ils avaient dissocié très anciennement +l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. +Quand ils cessèrent de considérer la femme comme +uniquement génératrice, ce fut le commencement +du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, +d'ailleurs, avoir toujours eu une morale +sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés +de faire une certaine figure dans l'histoire.</p> + +<p>Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même +encourager la dissociation de l'idée de plaisir +charnel d'avec l'idée de génération, mais il +provoqua au contraire avec succès, et ce fut une +des grandes conquêtes de l'humanité, la dissociation +de l'idée d'amour et de l'idée de plaisir +charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir +comprendre une telle dissociation que l'amour +du frère et de la soeur leur eût semblé nul +s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans +les basses classes des grandes villes, on est volontiers +Égyptien sur ce point. Les différentes +sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre +connaissance témoignent qu'un état d'esprit +analogue n'est pas absolument incompatible +avec une certaine culture intellectuelle. La forme +particulièrement chrétienne de l'amour chaste, +dégagé de toute idée de plaisir physique, est +l'amour divin, tel qu'on le voit s'épanouir dans +l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est +vraiment l'amour pur, puisqu'il ne correspond +à rien de définissable, c'est l'intelligence s'adorant +soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait +d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme +tient à la disposition même du corps humain +et à la loi de dépendance des organes; on +ne doit donc pas en tenir compte dans une +étude qui n'est pas physiologique. Ce que l'on +a appelé maladroitement l'amour platonique est +aussi une création chrétienne. C'est, en somme, +une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse +que l'amour physique, mais dégagée de +l'idée de plaisir charnel, comme cette dernière +idée s'était dégagée de l'idée de génération. Cet +état idéal des affections humaines est la première +étape de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme +l'état d'esprit où toutes les idées sont +dissociées.</p> + +<p>Avec la décroissance de l'influence chrétienne, +la première étape de l'ascétisme est devenue un +gîte de moins en moins fréquenté et l'ascétisme, +devenu également rare, est souvent atteint par +une autre voie. De notre temps, l'idée d'amour +s'est rejointe très étroitement à l'idée de plaisir +physique et les moralistes s'emploient à réformer +son association primitive avec l'idée de +génération. C'est une régression assez curieuse.</p> + +<p>On pourrait essayer une psychologie historique +de l'humanité en recherchant à quel degré +de dissociation se trouvèrent, dans la suite +des siècles, un certain nombre de ces vérités que +les gens bien pensants s'accordent à qualifier de +primordiales. Cette méthode devrait même être +la base, et cette recherche le but même de l'histoire. +Puisque tout dans l'homme se ramène à +l'intelligence, tout dans l'histoire doit se ramener +à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de +comporter une explication qui ne fût pas diplomatique +ou stratégique. Quelle est l'association +d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa +l'accomplissement de la mission que Jeanne +d'Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre, +trouver des idées qui aient pu se joindre également +dans les cerveaux français et dans les cerveaux +anglais, ou une vérité alors incontestablement +admise par toute la chrétienté. Jeanne +d'Arc était considérée à la fois par ses amis et +par ses ennemis comme en possession d'un pouvoir +surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière +très puissante; l'opinion est unanime et les +témoignages abondent. Mais pour ses partisans? +Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une +magicienne. La magie n'était pas nécessairement +diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans +les imaginations qui n'étaient ni des anges, ni +des démons, mais des Puissances que pouvait se +soumettre l'intelligence de l'homme. Le magicien +était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de +magie un homme de la science et de la sainteté +d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et +le soldat qui combattait Jeanne d'Arc, sorcière +ou magicienne, se faisaient d'elle, très probablement, +une idée identique dans son obscurité +redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom +de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne, +peut-être pour la même cause qui protégea +si longtemps, à travers de si merveilleuses +aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela +est raconté dans l'admirable <i>Dragon impérial</i> +de Judith Gautier.</p> + +<p>Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la +société se faisait-elle du soldat? N'y aurait-il pas +dans la réponse à cette question tout un cours +d'histoire? En approchant de notre époque on se +demanderait à quel moment se rejoignirent, dans +le commun des esprits, l'idée d'honneur et l'idée +de militaire? Est-ce une survivance de la conception +aristocratique de l'armée? L'association +s'est-elle formée à la suite des événements d'il +y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti +d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? +Il faut comprendre cette idée d'honneur; elle en +contient plusieurs autres, les idées de bravoure, +de désintéressement, de discipline, de sacrifice, +d'héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise, +de bonne humeur, de rondeur, de simplicité, +etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé +des qualités dont la race française se croit +l'expression. Déterminer son origine serait donc +déterminer, par cela même, l'époque où le Français +commença à se croire un abrégé de toutes +les vertus fortes. Le militaire est demeuré en +France, malgré de récentes objections, le type +même de l'homme d'honneur. Les deux idées +sont unies très énergiquement; elles forment +une vérité qui n'est guère contestée à l'heure +actuelle que par des esprits d'une autorité médiocre +ou d'une sincérité douteuse. Sa dissociation +est donc très peu avancée, si l'on a égard +à la totalité de la nation. Cependant elle fut, +au moins pendant une minute, pendant la minute +psychologique, entièrement opérée en quelques +cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue +intellectuel, un effort considérable d'abstraction +qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on +regarde froidement fonctionner la machine cérébrale. +Sans doute le résultat atteint ne fut pas +le produit d'un raisonnement normal; c'est dans +un accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; +elle fut inconsciente, et elle fut momentanée, +mais elle fut, et c'est important pour l'observateur. +L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus +se sépara de l'idée de militaire, qui est +là l'idée de fait, l'idée femelle prête à recevoir +tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y +avait entre elles un certain rapport logique, ce +rapport n'était pas nécessaire. C'est là le point +décisif. Une vérité est morte lorsqu'on a constaté +que les rapports qui lient ses éléments sont +des rapports d'habitude et non de nécessité; et +comme la mort d'une vérité est un grand bienfait +pour les hommes, cette dissociation eût été +très importante si elle avait été définitive, si +elle fût restée stable. Malheureusement, après +cet effort vers l'idée pure, les vieilles habitudes +mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément +qualificatif fut aussitôt remplacé par un +élément à peine nouveau, moins logique que +l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut +que l'opération avait avorté. L'association d'idées +se refaisait, identique à la précédente, quoique +l'un des éléments eût été retourné comme +un vieux gant: à honneur on avait substitué +déshonneur, avec toutes les idées adventices de +l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, +indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, +etc. Cette nouvelle association d'idées peut +avoir une valeur destructive; elle n'offre aucun +intérêt intellectuel.</p> + +<p>Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous +semblent les plus claires, les plus évidentes, les +plus palpables pour ainsi dire, n'ont cependant +pas assez de force pour s'imposer toutes nues +aux esprits communs. Pour s'assimiler l'idée +d'armée, un cerveau d'aujourd'hui doit l'entourer +d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de +rencontre ou d'opinion avec l'idée principale. On +ne peut pas demander sans doute à un humble +politicien de se faire de l'armée l'idée simple que +s'en faisait Napoléon: une épée. Les idées très +simples ne sont à la portée que des esprits très +compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait +pas absurde de ne considérer l'armée que comme +la force extériorisée d'une nation; et alors de ne +demander à cette force que les qualités mêmes +qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore +trop simple?</p> + +<p>Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui +pour étudier le mécanisme de l'association +et de la dissociation des idées! On parle souvent +des idées; on a écrit sur l'évolution des idées. +Aucun mot n'est plus mal défini ni plus vague. +Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l'Idée, +tout court; il y a des sociétés coopératives qui se +mettent tout d'un coup en marche vers l'Idée; il +y a des gens qui se dévouent à l'Idée, qui pâtissent +pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent +les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question +dans ces sortes de divagations, c'est ce que +je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le +mot est peut-être une déformation du mot Idéal; +peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu? +Est-ce un débris erratique de la philosophie de +Hegel que la marche lente du grand glacier social +a déposé au passage en quelques têtes où il roule +et sonne comme un caillou? On ne sait pas. Employé +sous une forme relative, le mot n'est pas +beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; +on oublie trop le sens primitif du mot et +que l'idée n'est qu'une image parvenue à l'état +abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une +notion, pour avoir droit au nom d'idée, doit +être pure de toute compromission avec le contingent. +Une notion à l'état d'idée est devenue +incontestable; c'est un chiffre, c'est un signe; +c'est une des lettres de l'alphabet de la pensée. +Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. +L'idée est nécessairement vraie; une idée discutable +est une idée amalgamée à des notions +concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de +la dissociation tend précisément à dégager la +vérité de toute sa partie fragile pour obtenir +l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable. +Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon +leur sens unique et absolu, les liaisons seraient +difficiles dans le discours; il faut leur laisser un +peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage +les a doués et, en particulier, ne pas trop insister +sur l'abîme qui sépare l'abstrait du concret. +Il y a un état intermédiaire entre la glace et +l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se +façonner en aiguilles, quand elle craque et cède +encore sous la main qui s'y plonge: peut-être +ne faut-il pas demander même aux mots du manuel +philosophique d'abdiquer toute prétention +à l'ambiguité?</p> + +<p>Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, +qui ne fut un instant dégagée que pour +s'obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent +au concret et dont on ne peut parler sans de +minutieuses références à la réalité; l'idée de justice, +au contraire, peut se considérer en soi, <i>in +abstracto</i>. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur +les idées générales, presque tous les patients, +prononcé devant eux le mot Justice, virent en +leur esprit la légendaire dame et ses balances. +Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une +idée abstraite une notion de l'origine même de +cette idée. L'idée de justice n'est pas autre +chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice +est le point mort de la série des actes, le +point idéal où les forces contraires se neutralisent +pour produire l'inertie. La vie qui aurait +passé par ce point mort de la justice absolue ne +pourrait plus vivre, puisque l'idée de vie, identique +à l'idée de lutte de forces, est nécessairement +l'idée de justice. Le règne de la justice ne +pourrait être que le règne du silence et de la +pétrification: les bouches se taisent, organes +vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés +des membres n'écrivent plus rien, dans l'air +froid. Les théologies situèrent la justice au delà +du monde, dans l'éternité. C'est là seulement +qu'elle peut être conçue et qu'elle peut, sans +danger pour la vie, exercer une fois pour toutes +sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte +d'arrêts, l'arrêt de mort. L'idée de justice rentre +donc bien dans la série des idées incontestables +et indémontrables; on n'en peut rien faire +à l'état pur; il faut l'associer à quelque élément +de fait ou s'abstenir d'un mot qui ne correspond +qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée +de justice est peut-être dissociée ici pour la première +fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt +l'idée de châtiment, qui leur est très familière, +tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre +de la première. Il s'agit de châtier le coupable +et de ne pas inquiéter l'innocent, ce qui impliquerait +immédiatement, pour être perceptible, +une définition de la culpabilité et une définition +de l'innocence. Cela est difficile, ces mots du +lexique moral n'ayant plus qu'une signification +fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on +demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? +Il semble, au contraire, que l'innocent, que l'on +suppose un homme sain et normal, soit bien plus +capable de supporter le châtiment que le coupable, +qui est un malade et un débile. Pourquoi +ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des +excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est +ce que ferait la justice si, au lieu d'être une +conception théologique, elle était encore, comme +elle fut à Sparte, une imitation de la nature. +Rien n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de +l'injustice; toute existence est un vol prélevé +sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit +que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire +et non plus la négatrice des lois naturelles, +l'humanité prendrait soin de protéger les +forts contre la coalition des faibles et de donner +comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il +semble au contraire que ce qu'on entende désormais +par la justice ce soit, en même temps que +le châtiment des coupables, l'extermination des +puissants, et en même temps que le non-châtiment +des innocents, l'exaltation des humbles. +L'origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, +doit donc être recherchée dans l'évangile, +dans le «malheur aux riches» des démagogues +juifs. Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît +contaminée à la fois par la haine et par l'envie; +elle ne contient plus rien de son sens originaire +et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer +d'être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant +on démêlerait, en y prenant garde, que la +première cause de la dépréciation de ce terme +utile est venue d'une confusion entre l'idée de +droit et l'idée de châtiment; le jour où le mot +justice a voulu dire tantôt justice criminelle et +tantôt justice civile, le peuple a confondu ces +deux notions pratiques et les instituteurs du +peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation, +ont aggravé une méprise qui d'ailleurs +servait leurs intérêts. L'idée réelle de justice +apparaît donc finalement comme entièrement +inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire +de l'humanité; ce mot se résout à l'analyse +en des éléments encore très complexes où +l'on distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. +Mais il y a tant d'illogisme dans cet +accouplement singulier qu'on douterait de l'exactitude +de l'opération, si les faits sociaux n'en +fournissaient la preuve.</p> + +<p>Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il +vraiment pour le peuple, pour l'homme +moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. +Il semble même que, selon le degré de culture +intellectuelle, le même mot n'atteigne que des +états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est +plus ou moins contaminée par le souci des intérêts +personnels, ou de caste ou de groupe, et le +mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes +de significations particulières et limitées sous +lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.</p> + +<p>Dès qu'une idée est dissociée, si on la met +ainsi toute nue en circulation, elle s'aggrège en +son voyage par le monde toutes sortes de végétations +parasites. Parfois, l'organisme premier +disparaît, entièrement dévoré par les colonies +égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort +amusant de ces déviations d'idées fut donné +récemment par la corporation des peintres en +bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de +la république». Ces ouvriers promenèrent une +bannière où leurs revendications de justice +sociale se résumaient en ce cri: «A bas le ripolin!» +Il faut savoir que le ripolin est une peinture +toute préparée que le premier venu peut +étaler sur une boiserie; on comprendra alors +toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. +Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression; +c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons +tous notre ripolin et nous en colorions à notre +usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous +seraient d'aucune utilité personnelle.</p> + +<p>C'est sous un de ces bariolages que l'idée de +liberté nous est présentée par les politiciens. +Nous ne percevons plus guère, en entendant ce +mot, que l'idée de liberté politique, et il semble que +toutes les libertés dont puisse jouir un homme +civilisé soient contenues dans cette expression +ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de +liberté comme de l'idée pure de justice; elle ne +peut nous servir à rien dans l'ordinaire de la +vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas +plus que ne sont justes ni l'homme ni la nature. +Le raisonnement n'a aucune prise sur de telles +idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles +fausseraient nécessairement toutes les thèses où +on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens +social, l'idée de liberté est encore mal dissociée; +il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est +difficile qu'il s'en forme une, puisque la liberté +d'un individu ne s'exerce qu'aux dépens de la +liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le +privilège; à tout prendre, c'est peut-être son +véritable nom; encore aujourd'hui, une de nos +libertés relatives, la liberté de la presse, est un +ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté +de la parole concédée aux avocats; privilèges, +la liberté syndicale, et demain, la liberté d'association +telle qu'on nous la propose. L'idée de +liberté n'est peut-être qu'une déformation emphatique +de l'idée de privilège. Les Latins, qui +firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient +tel que le privilège du citoyen romain.</p> + +<p>On voit qu'il y a souvent un écart énorme +entre le sens vulgaire d'un mot et la signification +réelle qu'il a au fond des obscures consciences +verbales, soit parce que plusieurs idées associées +sont exprimées par un seul mot, soit +parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement +d'une idée secondaire. On peut donc +écrire, surtout s'il s'agit de généralités, des +suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert +et un sens secret. Les mots, qui sont des signes, +sont presque toujours aussi des chiffres; le langage +conventionnel inconscient est fort usité, +et il y a même des matières où c'est le seul en +usage. Mais chiffre implique déchiffrement. Il +est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère +et l'auteur même de l'écriture y échoue +souvent, parce que le sens des mots varie non +seulement d'un homme à un autre homme, mais, +des moments d'un homme aux autres moments +du même homme. Le langage est ainsi une +grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, +et la vie évolue dans la réalité la plus concrète; +entre la parole et les choses que la parole +désigne il y a la distance d'un paysage à la description +d'un paysage. Et il faut songer encore que +les paysages que nous dépeignons ne nous sont +connus, la plupart du temps, que par des discours, +reflets d'antérieurs discours. Cependant +nous nous comprenons. C'est un miracle que je +n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il +sera plus à propos, pour achever cette esquisse, +qui n'est qu'une méthode, d'essayer l'examen +des idées toutes modernes d'art et de beauté.</p> + +<p>J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures +aux langues classiques qui n'ont pas de +mots fixes et précis pour les dire, bien que les +anciens fussent à même, mieux que nous, de +jouir de la réalité qu'elles contiennent. Elles +sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la dépendance +de l'idée de beauté; mais cette dernière +idée elle-même n'est autre chose que l'idée d'harmonie +et l'idée d'harmonie se réduit à l'idée de +logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De +là les sentiments de plaisir que nous donne la +beauté. Ou plutôt, la beauté est une logique qui +est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, on +comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, +dans les sociétés féministes, s'est presque toujours +restreinte à l'idée de beauté féminine. La +beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant +sujet d'analyse, mais la question est assez compliquée. +Il faudrait démontrer d'abord que la +femme n'est pas plus belle que l'homme; que, +située dans la nature sur le même plan, construite +sur le même modèle, faite de la même +chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible +extérieure à l'humanité, exactement la femelle +de l'homme, exactement ce que, pour les +hommes, une pouliche est à un poulain. Et +même, en y regardant de plus près, le Martien +qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des formes +terrestres observerait que, s'il existe une +différence de beauté entre un homme et une +femme de même race, de même caste et de +même âge, cette différence est presque toujours +en faveur de l'homme; et que si d'ailleurs ni +l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, +les défauts de la race humaine sont plus accentués +chez la femme, où la double saillie du ventre +et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit +disgracieusement la double ligne du profil; +la courbe des seins est presque infléchie sous +l'influence du dos qui a une tendance à se voûter. +Les nudités de Cranach avouent naïvement +ces éternelles imperfections de la femme. Un +autre défaut auquel les artistes remédient instinctivement +quand ils ont du goût, c'est la +brièveté des jambes, si accentuée dans les photographies +de femmes nues. Cette froide +anatomie des beautés féminines a souvent été +faite; il est donc inutile d'insister, d'autant +plus que la vérification en est malheureusement +trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste +si mal à la critique, comment se fait-il +qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, +qu'elle soit devenue pour nous la base même et +le ferment de l'idée de beauté? C'est une illusion +sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée +pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir +charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement +quand il a défini la beauté «une promesse +de bonheur». La beauté est une femme, +et pour les femmes elles-mêmes, qui ont poussé +la docilité envers l'homme jusqu'à adopter cet +aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que +dans l'extrême perversion sensuelle. On sait cependant +que les femmes ont un type particulier +de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri +du nom de «bellâtre». Si les femmes étaient +sincères, elles auraient également depuis longtemps +infligé un nom péjoratif au type de beauté +féminine par lequel l'homme se laisse le plus +volontiers séduire.</p> + +<p>Cette identification de la femme et de la beauté +va si loin aujourd'hui qu'on en est arrivé innocemment +à nous proposer «l'apothéose de la +femme»; cela veut dire la glorification de la +beauté avec toutes les promesses stendhaliennes +contenues dans ce mot devenu érotique. La +beauté est une femme et la femme est la beauté; +les caricaturistes accentuent le sentiment général +en accouplant toujours à une femme, qu'ils +tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent +la laideur jusqu'à la vulgarité la plus basse +alors que les jolies femmes sont si rares dans la +vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est +presque toujours inférieure en beauté plastique, +âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est +vrai que cette infériorité n'est pas plus facile à +démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement +demeure inefficace, la page achevée, pour celui +qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort +heureux.</p> + +<p>L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que +par les esthéticiens; le commun des hommes +s'en donne la définition de Stendhal. Autant +dire que cette idée n'existe pas et qu'elle a été +absolument dévorée par l'idée de bonheur, et du +bonheur sexuel, du bonheur donné par une +femme. C'est pour cela que le culte de la beauté +est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur +de certains mots abstraits. Ils traduisent +cela par culte de la luxure, et ils auraient raison +si ce dernier terme ne contenait une injure assez +sotte pour une des tendances les plus naturelles +à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en +s'opposant aux excessives apothéoses de la femme +ils ont touché aux droits de l'art. L'art étant +l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant +être comprise que sous les espèces matérielles de +la véritable idée qu'elle contient, l'art est devenu +presque uniquement féministe. La beauté, c'est +la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci +est moins absolu. La notion de l'art est même +assez nette, pour les artistes et pour l'élite; +l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art +pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même. +Aucune définition n'en doit même être +donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant +l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et +qui tendraient à l'obscurcir et à la salir.</p> + +<p>Antérieurement à cette dissociation, qui est +récente et dont on connaît l'origine, l'idée d'art +était liée à diverses idées qui lui sont normalement +étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, +l'idée d'enseignement. L'art était l'image +édifiante qu'on intercale dans les catéchismes de +religion ou de philosophie; ce fut la conception +des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis +de ce collier; on voudrait nous le remettre +au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à +l'idée d'utilité; l'art est appelé social par les +prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique, +épithètes bien choisies, si ce fut en +vertu de leur signification négatrice de la fonction +principale. Admettre l'art parce qu'il peut +moraliser les individus ou les masses, c'est +admettre les roses parce qu'on en tire un remède +utile aux yeux; c'est confondre deux séries de +notions que l'exercice régulier de l'intelligence +place sur des plans différents. Les arts plastiques +ont un langage; mais il n'est pas traduisible en +mots et en phrases. L'oeuvre d'art tient des discours +qui s'adressent au sens esthétique et à lui +seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible +pour nos autres facultés ne vaut pas la peine +d'être écouté. Cependant, c'est cette partie caduque +qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils +sont le nombre et comme nous sommes régis par +la loi du nombre, leur triomphe semble assuré. +L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée que +pendant un petit nombre d'années et pour un +petit nombre d'intelligences.</p> + +<p>Il y a donc un très grand nombre d'idées que +les hommes n'emploient jamais à l'état pur, soit +qu'elles n'aient pas encore été dissociées, soit que +cette dissociation n'ait pu se maintenir en état +de stabilité; il y a aussi un très grand nombre +d'idées qui existent à l'état dissocié, ou que l'on +peut provisoirement considérer comme telles, +mais qui ont une affinité particulière pour d'autres +idées avec lesquelles on les rencontre le plus +souvent; il y en a d'autres encore qui semblent +réfractaires à certaines associations, alors que +les faits auxquels elles correspondent dans la réalité +sont extrêmement fréquents. Voici quelques +exemples de ces affinités et de ces répulsions +pris dans le domaine si intéressant des lieux +communs ou des vérités.</p> + +<p>Les étendards furent d'abord des signes religieux, +comme l'oriflamme de Saint-Denis, et +leur utilité symbolique est demeurée au moins +aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, +hors de la guerre, sont-ils devenus des +symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à +expliquer par les faits que par la logique abstraite. +Aujourd'hui, dans presque tous les pays civilisés, +l'idée de patrie et l'idée de drapeau sont +invinciblement associées; les deux mots se disent +même l'un pour l'autre. Mais ceci touche à la symbolique +autant qu'à l'association des idées. En +insistant on arriverait au langage des couleurs, +contre-partie du langage des fleurs, mais plus +instable encore et plus arbitraire. S'il est amusant +que le bleu du drapeau français soit la dévote +couleur de la sainte Vierge et des enfants de +Marie, il ne l'est pas moins que la pieuse pourpre +de la robe de Saint-Denis soit devenue un +symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes +d'Épicure, les idées s'accrochent comme elles +peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et +des accidents.</p> + +<p>Certaines associations, quoique très récentes, +ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi +celles d'instruction et d'intelligence, d'instruction +et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction +peut témoigner pour une des formes particulières +de la mémoire ou pour une connaissance +littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité +de ces rapports forcés apparaît très clairement +en ce qui concerne les femmes; il semble +bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle +qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer +leur intelligence, l'engourdit. Depuis qu'on +les instruit sérieusement, elles n'ont plus aucune +influence ni dans la politique ni dans les lettres: +que l'on compare à ce propos nos trente dernières +années avec les trente dernières années +de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées +n'en sont pas moins devenues de véritables lieux +communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile +d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent +à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes +dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables +vérités telles que: vertu-récompense, vice-châtiment, +Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect, +malheur-punition, avenir-progrès, +et des milliers d'autres dont quelques-unes, +quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.</p> + +<p>On ferait également un long catalogue des +idées que les hommes se refusent à associer, alors +qu'ils se complaisent aux plus déconcertants +stupres. Nous avons donné plus haut l'explication +de cette attitude rétive; c'est que leur occupation +principale est la recherche du bonheur, +et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon +leur intérêt que selon la logique. De là l'universelle +répulsion à joindre l'idée de néant à l'idée +de mort. Quoique la première idée soit évidemment +contenue dans la seconde, l'humanité +s'obstine à les considérer séparément; elle s'oppose +de toutes ses forces à leur union, elle enfonce +entre elles infatigablement un coin chimérique +où retentissent les coups de marteau de l'espérance. +C'est le plus bel exemple d'illogisme que +nous puissions nous donner à nous-mêmes et la +meilleure preuve que, dans les choses graves +comme dans les moindres, c'est le sentiment qui +vient toujours à bout de la raison.</p> + +<p>Est-ce une grande acquisition que de savoir +cela? Peut-être.</p> + +<p>Novembre 1899.</p> +<br><br> + + + +<h2>IV</h2> + + + + +<h2>STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE<br> +DE DÉCADENCE</h2> + +<table cellpadding="0" cellspacing="5" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + + + </td> + <td style="width: 50%; vertical-align: top;"> +<p>Décadence. C'est un mot bien +commode à l'usage des pédagogues +ignorants, mot vague derrière +lequel s'abritent notre paresse +et notre incuriosité de la loi.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Baudelaire</span>, <br> + <i>Lettre à Jules Janin.</i> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<h3>I</h3> + +<p>Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence +entra dans la littérature française; après avoir +servi à glorifier ou à railler tout un groupe de +poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule +tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce +royaume ironique et presque injurieux, si le mot +lui-même avait été compris et dit selon sa vraie +signification. Mais, par une singularité qui est +un trait de moeurs latines, le peuple académique +qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, +quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives +nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta +une génération. Rendu responsable des +actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé +apparut, aux âniers innocents qui accompagnent +mais ne guident pas la caravane, tel qu'un +redoutable Aladin, assassin des bons principes +de l'imitation universelle.</p> + +<p>Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. +Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent +et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées +à peine et ne les ont jamais déracinées; +dès après les insolences romantiques, il fallut +étouffer et ramper sous la vieille verdure dont +on fait les férules.</p> + +<p>Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les +Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent +que Romains, l'individualisme. Leur civilisation +donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité +sociale. Il y avait chez eux émulation vers +la parité comme il y a chez nous émulation vers +la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou +six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, +ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être +que, vraiment, l'instinct social ou de race +dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, +peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur +naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient +l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent +à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne +et l'invasion barbare se fussent donné la +main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, +comme toutes les autres, naquit de l'union de la +conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise, +écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes +d'Horace, devrait être mémorable, car il +signale clairement la naissance d'une mentalité +nouvelle.</p> + +<p>Comme l'histoire politique des Romains nous a +fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de +leur littérature nous a fourni celle de décadence +littéraire; double face d'une même conception, +car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence +des deux mouvements, et facile de faire +croire que leur marche fut liée et nécessaire. +Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été +plus particulièrement dupe de cette illusion.</p> + +<p>Les sauvages admettent très malaisément la +mort naturelle. Pour eux, toute mort est un +meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la +loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit +que l'on est convenu d'appeler inférieur; et +c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide +soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation +même. Il n'y a d'absolument nécessaires +que les lois naturelles; elles ne pourraient différer, +et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution +sociale et politique des peuples, non seulement +il n'y a plus de lois nécessaires, mais il +n'y a même plus de lois même très générales; ou +bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles +expliquent, en viennent à ne plus être que +de sages et honorables constatations; ou bien +encore elles constatent, quoique avec emphase, le +principe même du mouvement. Donc les empires +naissent, croissent et meurent; les combinaisons +sociales sont instables; à différentes époques +les groupes humains ont des forces différentes +de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent +et se propagent: voilà de quoi écrire un traité +de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement +à conformer sa philosophie à la réalité +des catastrophes inattendues. Car il faut bien +laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois +le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et +rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de +mort naturelle. Les historiens n'en admettent +pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut +prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire +les querelles théologiques et claquer dans le +cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps +à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom +à Waterloo. La longue décadence des empires +détruits est une des plus singulières illusions de +l'histoire; si des empires moururent de maladie +ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent +de mort violente, en pleine force physique, en +pleine vigueur intellectuelle.</p> + +<p>D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on +ne peut établir aucun rapport raisonnable entre +la puissance d'un peuple et le génie d'un homme: +ni la littérature grecque, ni les littératures du +moyen âge ne correspondent à des forces politiques +stables et puissantes, grecques, italiennes +ou françaises; et c'est justement à l'heure où +leur puissance matérielle est devenue nulle que +les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents +originaux. Peut-être même serait-on plus près +de la vérité en déclarant que la décadence politique +est l'état le plus favorable aux éclosions +intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe +et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent +les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore +la chute de Napoléon fut comme un signal +pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et +à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe +est le contemporain de la ruine de son pays. A +ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos +tendances au scepticisme historique, il ne faut +pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes +doublement glorieuses dont le fastueux siècle +de Louis XIV est le modèle vénéré: après +quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront +une opinion assez différente de celle qui +demeure et qui passe dans les manuels et dans +les conversations.</p> + +<p>Bossuet le premier imagina de juger l'histoire +universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement, +d'après les principes du judaïsme biblique: il vit +crouler tous les empires où la main de Jéhovah +s'était appesantie. C'est l'idée de décadence +expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie +de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être +encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte +de dégoût un historien qui fait commencer la +décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles +de paix qui furent peut-être la seule époque +heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser +la signification des mots; alors on aperçoit +qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains +mémorables en usèrent toute leur vie sans +les comprendre. Mais si contestable ou du moins +si vague que soit l'idée générale de décadence, +elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée +plus restreinte de décadence littéraire.</p> + +<p>De Racine à Vigny, la France ne produisit +aucun grand poète. C'est un fait; une telle période +est certainement une période de décadence +littéraire; cependant il ne faut pas aller plus +loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un +caractère absurde de logique et de nécessité. La +poésie est en sommeil au <span class="sc">xviii</span>e siècle, faute de +poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence +d'une trop belle floraison antérieure; elle +est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne +le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme +mystérieux, un être, une femme, la Poésie, +qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles +presque réguliers, selon les habitudes des +générations humaines, conception agréable, sujet +de dissertation ou de conférence, mais qu'il +faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que +faire l'anatomie d'une idée.</p> + +<p>Ce qui caractérise la poésie du <span class="sc">xviii</span>e siècle, +c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par +l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec +tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec +conscience; il est chinois en même temps que +romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif. +Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression +que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et +qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie! +Le même philosophe qui ruine en politique +l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne +en littérature. Il y a des critiques: pendant que +Goethe écrit <i>Werther</i>, ils confrontent Gilbert +avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui +chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir +expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en +France, que Delille<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> ou Chénier, pendant cent +ans, cela conduirait nécessairement à expliquer +aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou +Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en +savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, +de toute sa généalogie historique, l'idée +de décadence littéraire se réduit à une idée purement +négative, à la simple idée d'absence. Cela +est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais +les intelligences supérieures faisant défaut dans +une période, le pullulement des médiocres devient +extrêmement sensible et actif, et, comme +le médiocre est un imitateur, les époques que +l'on a qualifiées justement de décadentes ne +sont autre chose que des époques d'imitation. +En suprême analyse, l'idée de décadence est identique +à l'idée d'imitation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme +on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes +et sa gloire, datent de l'ancien régime.</p></blockquote> + + + + +<h3>II</h3> + +<p>Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un +groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée +à son idée contraire, à l'idée même d'innovation. +De tels jugements nous ont frappés, +hommes de ces années, sans doute parce que +nous étions mis en cause et sottement bafoués +par les critiques bien pensants; ils n'étaient que +la représentation, maladroite et usée, des sentences +par lesquelles les sages de tous les temps +essayèrent de maudire et d'écraser les serpents +nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique +de leur vieille mère. La diabolique Intelligence +rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université +n'a jamais pu la stériliser, non plus que +celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier +de la foi, contre les nouveautés, contre les +hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de +la règle, trop souvent se dresse le Professeur. +On retrouve là l'antinomie qui surprend dans +Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même +homme, courageux dans le sens de la justice ou +de la liberté politique, se trouble et recule s'il +s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé +à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à +leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des +gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La +question de savoir si l'auteur des <i>Revenants</i> est +un mystificateur ou un génie n'est pas résolue +à l'heure où nous sommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.» Telle est, en +face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude +d'un écrivain qui, dans le livre même d'où +cette note est tirée, prouve une bonne indépendance +de jugement; il est inutile d'ajouter que +les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. +Comment, après cela, s'étonner de la lourde +raillerie de tels moindres esprits? Une manière +nouvelle de dire les éternelles vérités humaines +est d'abord pour les hommes, et surtout pour les +hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent +une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, +ils ont recours à la négation, aux injures +ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de +l'animal humain devant le danger physique. Mais +comment en est-on arrivé à considérer comme +un péril toute réelle innovation en art ou en littérature? +Pourquoi surtout cette assimilation +est-elle une des maladies particulières à notre +temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend +à restreindre le mouvement et à contrarier la +vie?</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>M. Stapfer, <i>Des Réputations littéraires.</i> Paris, 1891.</p></blockquote> + + + +<p>Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, +si divers de génie, furent bernés et refusés +par les jurys. Sous les prétextes évidemment +contradictoires, un motif unique se découvre: +l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien +ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne +se rattache pas immédiatement à quelque chose +de connu et de déjà compris, les gardiens de +l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation +chacun selon leur tempérament. Les +formules changent aussi selon les périodes: au +<span class="sc">XVIII</span>e siècle, la non-imitation était qualifiée de +faute contre le goût, et c'était grave au temps où +Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un +édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières +semaines et depuis quelque dix ans, les artistes +et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres +furent stigmatisés soit de décadents, soit de +symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir, +étant verbalement plus obscure et par +conséquent plus facile à manier; elle contient +d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée +abhorrée de non-imitation.</p> + +<p>On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que +M. Tarde ait développé sa philosophie sociale: +«L'imitation régit le monde des hommes, comme +l'attraction celui des choses.» Dans le domaine +particulier de l'art et de la littérature, cette loi +est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en +somme, que le tableau d'une suite d'épidémies +intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode +change ou dure selon des caprices impossibles à +prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare +n'eut aucune influence immédiate; Honoré +d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut +le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; +il eût régné plus longtemps si la <i>Princesse +de Clèves</i> n'avait été l'oeuvre clandestine d'une +grande dame. Le <span class="sc">XVII</span>e siècle, dont une partie +de la littérature n'est que traduction et imitation, +ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés +modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût +été honteux de ne pas imiter les anciens—ou, +chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans +leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble +d'avoir écrit <i>Bajazet</i>), il était honorable de +savoir donner aux emprunts classiques un air +de fraîcheur et d'inédit.</p> + +<p>Cependant cette littérature elle-même devint +très rapidement classique; il y eut une seconde +source d'imitation, et comme elle était plus accessible, +elle fut bientôt la fontaine presque unique +où les générations vinrent boire et prier et +délayer leur encre. Boileau, avant de mourir, +put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il +lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir +désormais la littérature française.</p> + +<p>Si l'on néglige les accidents—quoique mémorables—ce +principe est demeuré très puissant +et si bien compris, à mesure que l'instruction se +répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir +pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre +nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes +ont réussi à empêcher l'acclimatation en +France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en +vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent +maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! +Ces faits de théâtre, toujours très grossis +par la réclame, illustrent bien une théorie.</p> + +<p>L'idée d'imitation est donc devenue l'idée +même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas +plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie +ou la suite d'un roman préexistant que l'on +ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes +ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. +Quand de telles innovations cependant se +produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier +du paysage littéraire, il y eut de l'émoi +parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se +mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils +proférèrent des jugements: puisque ces choses, +ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées +à l'imitation des dernières littératures ou des +oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent +provenir d'une source anormale, car elle ne nous +est pas familière,—mais laquelle? Il y eut des +tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme; +elles ne furent pas décisives; elles furent +même un peu ridicules, tant l'ignorance était de +tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers +ces années-là un livre parut qui soudain éclaira +les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa +entre les poètes nouveaux et les obscurs +versificateurs de la décadence romaine vantés +par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux +mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri +comme une distinction. Le principe admis, les +comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas +même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces +poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste +de rapprocher de Sidoine Apollinaire, +qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait +pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé +ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un +et l'autre, à des degrés divers, une originalité +propre; mais c'est pour cela même que le mot +fut justement appliqué au poète de <i>l'Après-midi +d'un Faune</i>, car il signifiait, très obscurément, +dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient: +quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, +de précieux, d'inattendu, de nouveau.</p> + +<p>Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée +de décadence littéraire son sens véritable et véritablement +cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait +nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni +tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le +décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien +Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à +leur manière, se façonnent une langue; ce n'est +ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence, +qui imagine un genre littéraire, la biographie +lyrique<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. On commence à être plus clément +pour la littérature latine de la seconde période; +las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a +commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple +sera prochainement admise: qu'il n'y a pas, +en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les +langues vivent et que leurs changements ne sont +pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait +avoir du génie au <span class="sc">VI</span>e siècle comme au <span class="sc">II</span>e, +et au <span class="sc">XI</span>e comme au <span class="sc">XVIII</span>e; que les préjugés classiques +sont une entrave au développement de +l'histoire littéraire et à la connaissance totale de +la langue elle-même. Mieux connus, les poètes +de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi +à baptiser un mouvement littéraire que si l'on +avait voulu comparer, tâche ardue et un peu +absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs +chrétiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais +la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la +langue française est une complainte, et précisément inspirée +par un des poèmes de Prudence.</p></blockquote> + + +<h3>III</h3> + +<p>N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique +(ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par +un exemple un peu étendu, comment un mot en +arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt +à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire +d'établir minutieusement en quoi Stéphane +Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.</p> + +<p>La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments +littéraires; la littérature est peut-être +avec la religion la passion abstraite qui secoue +le plus violemment les hommes. Sans doute, on +n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il +y a eu—mettons autrefois—des guerres religieuses; +mais c'est parce que la littérature n'est +encore jamais descendue brusquement jusque +dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu +sa force explosive: il y a loin de la première +d'<i>Hernani</i> au jour où l'on vend Victor Hugo +en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure +assez bien une mobilisation du sentimentalisme +allemand contre l'humour anglais ou l'ironie +française: c'est parce qu'ils ne se connaissent +pas que les peuples se haïssent peu: une +alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé, +par des coups de canon.</p> + +<p>La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais +très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement, +même en littérature, que lorsque des +intérêts matériels viennent un peu corser la lutte +pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie +et il supportait comme des nécessités inhérentes +au génie l'injustice et l'injure. On ne +gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité, +que la supériorité seule et toute nue de son esprit. +Les artistes, même dépréciés par les instinctives +cabales, obtiennent des commandes, gagnent +de l'argent; les poètes ont la ressource des +longues écritures dans les revues et dans les +journaux: certains, comme Théophile Gautier, +y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal, +et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète +dépouillé de tout ornement social que s'adressa +le sarcasme.</p> + +<p>Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, +par hasard une merveille, une Andromède, ivoire +de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa +chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? +et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème +qui convient encore, puisque, comme le +ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des +vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas +colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente +pas un large trésor humain étalé devant la foule +surprise; elle n'exprime pas des idées communes +et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention +populaire engourdie par le travail; elle est +personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent +le soleil; elle n'a de parfum que le soir; +elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée +cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se +couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a +bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les +yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? +Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme +dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre +lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul +avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des +dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé, +il se sentit atteint de ce dégoût des +phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean +Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre, +une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots +selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane +Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la +plus grande partie de son oeuvre n'est entachée +d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, +à partir de la <i>Prose pour des Esseintes</i>, s'il y a +des phrases douteuses ou des vers irritants, un +esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre +une conquête délicieuse. Il y a trop +peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous +nous habituons lâchement à n'aimer que des +écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant +il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent +la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui +fait le prestige des littératures classiques et c'est +ce qui les rend si clairement ennuyeuses. +Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui +ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau +est riche de sensations et d'idées, il se fait +un remous et la nappe se trouble à l'heure du +jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les +marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. +Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre. +La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité +des hommes est nécessairement nulle; il faut +que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade, +de pierre en pierre, pour enfin couler dans la +vallée à la portée de tous les hommes et de tous +les troupeaux.</p> + +<p>Si donc on entreprenait une étude décisive +sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la +question d'obscurité qu'au seul point de vue +psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue +obscurité littérale dans un écrit de bonne foi. +Une interprétation sensée est toujours possible; +elle changera selon les soirs, peut-être, comme +change, selon les nuages, la nuance des gazons, +mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra +notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de +Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à +rêveries qui ait encore été offert aux hommes +fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: +une poésie pleine de doutes, de nuances +changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être +la seule où nous puissions désormais nous +plaire; et si le mot décadence résumait vraiment +tous ces charmes d'automne et de crépuscule, +on pourrait l'accueillir et en faire même une des +clefs de la viole: mais il est mort, le maître est +mort, la pénultième est morte.</p> + + +<p>1898.</p> +<br><br> + + +<h2>V</h2> + + + + +<h2>UNE RELIGION D'ART</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>A une époque où presque toute la sensibilité, +presque toute la foi, presque tout l'amour se sont +réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, ce mot, +jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en +plus d'une aventure, il nous manquait évidemment, +à côté de la religion de l'art, la religion +d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; +elle est curieuse et peut servir de prétexte +à quelques réflexions.</p> + +<p>Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui +d'art religieux, la tentative d'union entre la religion +et l'art ne pouvait se faire qu'au moyen +de l'archéologie. <i>La Cathédrale</i> est donc, comme +tous les derniers livres du même auteur, depuis +<i>A Rebours</i>, un roman didactique. Le genre +n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé +par les écrivains chez lesquels le goût du savoir +n'a pas entièrement tué l'imagination; ou qui, +incapables d'user alternativement de leurs lectures +et de leurs inventions, se résignent à entremêler +la fiction et le document; ou encore qu'un +besoin de prosélytisme porte à choisir pour +messager d'un enseignement, d'une morale, de +vérités peu amènes, la nef des Argonautes ou le +cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de +ces trois causes dans le didactisme invétéré de +M. Huysmans; mais surtout, si, lorsqu'il écrit ses +livres, il n'y mettait pas ses lectures, il n'aurait +rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt +soutenue que découragée par le document; +sans ce cordial elle tomberait vite aux récriminations +d' <i>A vau l'eau</i>, roman que la moelle de +quelque vieux traité de cuisine suffirait peut-être +à rendre tout à fait représentatif d'un caractère. +Que M. Folantin, entre deux repas +vagues, médite sur une page du «Cuisinier +royal» ou du «Paticier François», et nous +avons un livre du type même de <i>la Cathédrale</i>. +Sur les seize chapitres de ce dernier roman, deux +commencent et trois finissent par des considérations +de ménage ou de cuisine. Ses tentatives +d'érudition ne pouvaient donc influencer que très +heureusement M. Huysmans en lui montrant, +dans les livres, ce qu'il aurait toujours été incapable +de trouver dans la vie: l'oubli, au moins +accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.</p> + +<p>La plupart des romans didactiques pèchent +également par l'insuffisance et par l'inexactitude. +A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman +n'est pas un traité. Si, dans <i>A Rebours</i>, au lieu +de se borner à résumer, en une phrase pittoresque +et juste, les appréciations motivées et +savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le +romancier avait passé deux ans à lire lui-même +les poètes qu'il vantait, l'abondance des documents +l'eût peut-être incliné à donner à cette +partie de son livre une ampleur désagréable; et +si, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais, il lui +avait fallu compulser lui-même les archives, +déchiffrer les originaux du procès, <i>Là-bas</i> serait +peut-être encore sur le chantier. L'insuffisance +de la documentation dans un roman didactique +ou historique est donc une des conditions +de l'exécution même du roman et, d'autre part, +ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art +peut le compenser si bien que le lecteur le plus +exigeant s'y trouve satisfait; c'est ce qui arriva +pour <i>Là-bas</i>, où il y a des chapitres admirables, +supérieurs par la puissance de l'incantation verbale +aux pages trop déclamatoires de <i>la Sorcière</i>. +L'inexactitude serait un défaut plus grave; +M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, +s'en est presque toujours garé jusqu'ici; mais, et +c'est là le danger du mélange de la science et de +l'imagination, on ne sait pas toujours où finit +l'exactitude et où commence la fantaisie. Que +d'hystériques abbés, que de femmes folles de +leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme +du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement +tiré cependant d'une imagination, alors +satanique. Il est à peine besoin d'affirmer que +jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables +cérémonies n'ordonnèrent, en aucun temps ni en +aucun pays, leurs farandoles obscènes et sacrilèges.</p> + +<p>Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les +cerveaux hallucinés des pauvres sorcières, se +déroulait selon des liturgies très différentes et +surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe +Noire que par équivoque, puisque la vraie Messe +Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le corps +nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, +absolument secrète, et dont le secret +seul garantissait l'efficacité. La fantaisie de +M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du +public est illimitée, certaines conséquences pénibles, +n'en était pas moins tout à fait légitime; +le romanesque est à sa place dans un roman: +attendre, pour raconter un chanoine Docre, de +rencontrer en chemin son véritable frère diabolique, +on ne peut vraiment pas exiger cela, même +d'un romancier didactique.</p> + +<p>Avec <i>la Cathédrale</i>, aucune surprise de ce +genre n'était à craindre; la fantaisie n'a aucune +place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant +aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez +grand nombre, elles sont presque toutes d'un +genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur +n'avait pas besoin de nous informer qu'il +s'est, pour ce livre, documenté près de moines, +de prêtres et en des livres pieux; cela est évident.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Pour écrire <i>En Route</i> et <i>la Cathédrale</i>, il +faut être catholique, non seulement de naissance +et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a +donc aujourd'hui même une littérature catholique, +une littérature qui n'existerait pas sans +écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou +sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, +raisonnables, liés à un passé immédiat? +Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à +être catholique en un siècle où le furent presque +tous les plus excellents poètes et quelques-uns +des plus grands écrivains, de Chateaubriand à +Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne +semble pas correspondre à l'orientation présente +des intelligences, cela est clair, mais une attitude +n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude +générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie +d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible +et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication +n'est pas un geste philosophique.</p> + +<p>Je crois que le catholicisme, en France, fait +partie de la tradition littéraire.</p> + +<p>Le catholicisme est le christianisme paganisé. +Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut +satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant +longtemps, les deux tendances primordiales et +contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre +à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes +plus acceptables, dans la sensation et dans +l'intelligence.</p> + +<p>Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le +catholicisme a développé normalement les deux +principes qui le constituent et, sans l'intervention +de Luther, il est très probable que le principe +païen, d'art et de beauté, eût acquis autant +de force que le principe évangélique, de renoncement +et de mortification. Léon X et Jules II +pouvaient vraiment se glorifier du nom de <i>Pontifex +maximus</i>; ils étaient vraiment à la fois le +successeur de saint Pierre et le successeur du +grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et +Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile, +les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de +Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute +la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, +se niant lui-même, accepta le sacrifice +d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même +l'un de ses principes de vie, et, vaincue, +l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, +un protestantisme hiérarchisé, aussi froid, +aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible, +mais d'intelligence moins libérale, peut-être, +plus recroquevillée encore, soumise à la +fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et +à un présent qui épouvante sa décrépitude.</p> + +<p>En France, au <span class="sc">XVII</span>e siècle, la réaction contre le +protestantisme se fit dans un paganisme moyen, +élégant et superficiel; après la crise janséniste, +il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais +elle se fit dans la débauche et dans la littérature +galante; le moment philosophique fut bref et +sans influence populaire; après la période d'abêtissement +sentimental provoqué par les ridicules +disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva +d'un seul coup le catholicisme, le moyen +âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par +ce grand fait littéraire.</p> + +<p>Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer +légitime le droit unique à la vérité absolue +qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de +vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion +des temples. En France, la vraie religion est +la religion des clochers. Autour du clocher sous +lequel on prie, les danses lupercales signifient que +les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de +leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé +la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la +vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune +religion n'est jamais morte, ni ne mourra +jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans +celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs +temples d'Italie, on ne prit même pas le soin, +au <span class="sc">V</span>e siècle, de changer les statues vénérées, et +Déméter nourrice devint tout naturellement une +Vierge à l'enfant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>: en quelques autres, même +en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue +de jadis et le culte, changé dans la croyance +des prêtres, demeura immuable dans la croyance +du peuple. Vénus est toujours aimée sous le +vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente +toute nue avec seulement un ruban autour +des reins<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Exemple admirable de la persévérance +du peuple! Ozanam a parfaitement démontré +qu'au moment où, par un coup d'État, le +christianisme devint la religion officielle de l'Empire, +le paganisme était encore plein de force et +de vie; de là son influence sur la religion nouvelle +qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans +même le transformer. Cependant, dès les premiers +siècles, il y eut dans l'Église un parti très +opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre +l'importance, les superstitions populaires; +c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement +triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec +la Réforme<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Dureau de la Malle, <i>Mémoire sur sainte Venise</i>, lu à +l'Académie des Inscriptions.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, +dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices +d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne +remonter qu'au <span class="sc">XVIII</span>e siècle.</p></blockquote> + +<p>Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra +les églises. Les églises catholiques, comme +les temples de l'Égypte ancienne, sont des tombeaux; +elles ne furent pas construites en l'honneur +de Dieu seul; leur prétexte fut presque +toujours d'abriter le corps d'un bienheureux ou +d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité +traditionnelle, à peine rebaptisée par une piété +innocente. Les églises furent la nécessité de l'art +chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir +l'or des idoles et la pourpre des empereurs. +Au <span class="sc">XII</span>e siècle, le paganisme est restauré dans +toute sa splendeur. L'église, partout où la dévotion +est assez riche, est devenue la cathédrale. +L'Europe est couverte de cathédrales; la prairie +a toutes ses fleurs matinales et un peuple immense, +sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, +de sanctuaire en sanctuaire, cueillant des indulgences, +des réconforts, des grâces, des guérisons, +la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les +béquilles du temple d'Éphèse s'amoncellent sous +les voûtes de la cathédrale de Chartres, où une +belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les +fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de +Vierge noire. L'art catholique, comme la religion +elle-même, est la suite naturelle et logique de +l'art païen.</p> + +<p>On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer +les preuves d'une manière de voir qui paraîtra +peut-être hasardée à ceux qui ne connaissent +que la surface de l'histoire; on ne peut +davantage discuter aucune des opinions reçues, +mais cette affirmation des partielles origines +païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, +on s'en doute, ce que l'Évangile, les pères +de l'Église, saint Benoît et ses moines apportèrent +de nouveau et de purement spirituel dans +l'idée religieuse; cependant, et même sur ce point, +il faudrait étudier les Alexandrins et comprendre +que le mysticisme, qui a pris dans le catholicisme +une forme catholique, n'est pas autre chose +que celui qui prenait, dans Proclus, une forme +mythologique. Le symbolisme chrétien n'est lui-même +qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; +on ne sait si tel gnostique fut chrétien +ou philosophe et il est difficile de faire dans +le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales +et la part de l'enseignement patristique. +Là encore, dans la suite des temps, la fusion se +fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, +le catholicisme spéculatif s'assimila et nous +a conservé un nombre infini de notions parfaitement +contradictoires avec l'esprit de l'Évangile +et avec la religion de saint Paul: un christianisme +pur eût rejeté toute la tradition pythagoricienne; +le catholicisme, fidèle à son nom, nous +a transmis, au milieu de la religion du Christ, +à peu près toutes les superstitions et toutes les +théogonies orientales.</p> + +<p>Il nous a conservé encore et transmis directement +la tradition littéraire gréco-romaine. Ceci +est plus connu et moins contesté. On sait maintenant +qu'il n'y eut pas de «renaissance» au +<span class="sc">XV</span>e siècle; on sait que, en aucun moment des +siècles antérieurs, les lettres latines n'avaient +cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant +tout le moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, +non seulement lu, mais vénéré, non seulement +commenté, mais imité. Le rôle des humanistes +fut cependant important: de même que +les protestants voulaient purger le christianisme +de son élément païen, les humanistes voulurent +éliminer de la littérature tous les éléments chrétiens. +Les uns et les autres réussirent; mais, +tandis que la tradition littéraire a été renouée +par le romantisme, la tradition religieuse est +restée brisée. La littérature n'est demeurée que +pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine +à laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; +la religion privée de l'art païen, qui était +sa force populaire, est devenue et est restée une +philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; +elle n'a plus d'influence sur l'esprit secret +des races, qui est avide de beauté corporelle +et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait +mitoyenne entre tout; elle est devenue le centre +médiocre de la médiocrité universelle.</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, +celle de sa beauté passée: c'est dans cette poussière +resplendissante que se réfugient encore +certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, +pour exhumer le catholicisme, n'eut +qu'à laisser son génie se souvenir d'une enfance +jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres +historiques et apologétiques eurent une grande +influence sur le développement du romantisme +français; elles rendirent possible la grandiose +archéologie de Victor Hugo, aussi bien que le +sentimentalisme religieux de Lamartine; si l'on +néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la +fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à <i>Sagesse</i>, +à la trilogie apologétique de M. Huysmans: +<i>la Cathédrale</i> essaie de refaire avec des +moyens nouveaux, plus restreints, mais plus +persévérants, avec des outils moins brillants, +mais plus aigus, <i>le Génie du christianisme</i>. L'écrivain +d'aujourd'hui a lu aussi <i>Notre-Dame de +Paris</i>, et aussi quelques autres livres; il doit à +Chateaubriand l'esprit apologiste; à Victor Hugo, +l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout +le reste.</p> + +<p>L'intention apologétique de M. Huysmans est +certaine, quoique discrète. Il veut prouver qu'il +y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique, +symbolique et mystique, très supérieur, surtout +par l'expression, à tous les arts profanes, antiques +ou nouveaux; il étudie l'architecture, d'après +la cathédrale de Chartres, la peinture d'après +les primitifs et surtout Fra Angelico, la musique +d'après le plain-chant grégorien, la mystique et +la symbolique, d'après les saints, les théologiens +et les compilateurs du moyen âge; comme centre +au roman, une page de l'histoire d'un écrivain +converti qui tente le renoncement et commence +par vouer tout son talent à la défense de +l'art religieux; le sentiment est représenté par +des effusions d'amour pieux versées aux pieds +de Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être +celui d'une servante dévote et mystique, +silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus +rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé +Gévresin, apparaît d'une nullité extraordinaire, +presque phénoménale; l'abbé Plomb est un archéologue +de province sans caractère particulier +qu'une mémoire baroque où se sont logées, à +l'exclusion de toute notion sensée, les seules +singularités de la symbolique et la seule histoire +de la cathédrale de Chartres; non moins versé +dans le même genre de connaissances, le héros +du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de +jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un +critique d'art, aigre quoique dévotieux, partial +quoique renseigné. Avec de tels éléments le roman +devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa +valeur littéraire lui est donnée par de superbes +pages descriptives, mais où la description s'élève +parfois jusqu'à donner la raison des choses, au +moins la raison symbolique, au moins la raison +théologique. Le clergé, s'il lit ce livre, sera surpris +de ne pas le comprendre, tout d'abord, car +ses maîtres lui cachent avec soin la connaissance +de la beauté sensible et, pour entendre (un peu) +le symbolisme, il faut une science préliminaire +de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, +dans des regards, dans des draperies, telle intention +secrète à la fois de beauté et de prière qui +dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste +gavé de théologie liguorienne. Cette partie du +livre de M. Huysmans, nef autour de laquelle se +rangent les petites chapelles et plusieurs autels privilégiés, +cette partie de théologie sculpturale est +réellement supérieure et, le talent réservé pour +être loué à part, il faudrait encore admirer la patience +de l'auteur, le long d'études compliquées, +lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait +que la foi et où, finalement, il a dépassé ses +maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût de beauté +pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, +mais qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, +ou le renouveau: heureux d'être devenu +un bon chrétien, et peut-être sur la voie de +devenir quelque chose de plus et de plus rare, +M. Huysmans, s'il est prêt à quelques renoncements, +semble mal disposé à répudier ce qu'il y +a de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, +son catholicisme est presque complet; il lui manque +encore, en sa métamorphose et pour s'adapter +entièrement à la vieille tradition romaine, de +ne pas mépriser la sorte d'art qui est une production +naturelle du génie humain et, en somme, +une création d'ordre divin et surnaturel, absolument +au même titre que l'art d'inspiration liturgique. +De ce que le Couronnement de la Vierge, +de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce +que l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il +qu'Ingres n'ait eu aucun génie? Tel est cependant +le parti pris de l'apologiste que, pour vanter +Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire +à ses frères et tenter les infidèles, il exclut +de la communion universelle les plus grands +esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué +de la symbolique cendre. Cette méthode n'est +point inédite; elle fut celle du violent et superbe +Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint +Bernard, mais jamais celle des papes romains +qui firent de Rome la double capitale du christianisme +et du paganisme et qui, peut-être dès +les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins +de leur double souveraineté, les reliques +des saints nouveaux et les effigies des anciens +dieux.</p> + +<p>Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; +le christianisme évangélique est essentiellement +opposé à toute représentation de la beauté +sensible, soit d'après le corps humain, soit +d'après le reste de la nature. Saint Paul ne sait +pas ce que c'est qu'un temple chrétien; encore +moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion +qu'une chose belle puisse être un ornement +ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un tel christianisme +s'était développé, les civilisations anciennes +nous seraient inconnues; la religion de +saint Paul demandait impérativement la destruction +des temples qui sont devenus les basiliques +italiennes, le brisement des idoles, ces statues +qui ont conservé dans le monde l'idée d'un art +désintéressé et purement humain; la littérature +profane eût été annihilée comme le reste; la propagation +de l'Évangile eût été la propagation +de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait +été un fléau aussi affreux et aussi destructeur que +le croissant; les deux filles de la Bible auraient +couvert le monde de ruines, de troupeaux et de +tentes en poil de chameau. C'était le métier de +saint Paul de tisser des tentes: jamais métier +ne symbolisa mieux le caractère d'un homme. +Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener +la religion à sa candeur première fut l'iconoclastie +la plus furieuse. Zwingle, à Zurich, +fit briser les verrières, rompre les statues, brûler +les missels enluminés. En entrant dans l'église +de Tous-les-Saints, à Wittenberg, Carlostadt +cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras +point d'images taillées!», signal de dévastation +immédiatement compris de la plèbe qui suivait le +triste énergumène.</p> + +<p>Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion +ce que les calvinistes de Hollande ont fait de +leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés à +Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, +dès qu'il prétend à retourner à la simplicité +évangélique, se complaît, non dans l'austérité, +mais dans la banalité: une salle de +conférences à vitres et à gradins, voilà ce que les +Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de +Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est +tout pareil à l'idéal démocratique: c'est le groupe +scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations +n'est capable de produire un bâtiment égal en +beauté à la grange où, au <span class="sc">XIII</span>e siècle, les cisterciens +de Lisseweghe serraient leurs moissons<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. +Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes cisterciennes +soient, au contraire, d'une nudité presque +désolée. Saint Bernard, en réformant l'ordre +de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, n'eut +aucunement l'intention de permettre le déploiement +de grandioses architectures; fidèle +en cela au pur esprit évangélique, il réprouva +le luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint +François d'Assise. Chaque fois que le christianisme, +par les moines ou par les révolutionnaires, +voulut s'astreindre à plus de conformité +avec l'enseignement apostolique, il dut +rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et, +par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. +Il n'y a pas d'art chrétien; les deux mots +sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en +un livre presque de dévotion, si l'on parle de +peinture, il faut prendre garde que même la +«symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico +d'être avant tout un peintre, un homme qui +aime la couleur et les formes, un homme dont +les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les <i>Éléments +d'Archéologie chrétienne</i>, de Reusens; Louvain, 1886, +p. 496. L'auteur dit avec raison: «On voit que les constructeurs +du <span class="sc">XIII</span>e siècle s'entendaient parfaitement à donner un +aspect monumental même aux édifices dont la destination n'est +que secondaire.»</p></blockquote> + + +<h3>IV</h3> + +<p>L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, +autant que le pense M. Huysmans, autant qu'il +a cru le découvrir, minutieusement subjugué par +les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? +Cela semble inadmissible. On concédera +difficilement que Fra Angelico n'employa pas +de brun dans son Couronnement parce que cette +couleur, «composée de noir et de rouge, de +fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; +pas de violet, pas de gris, pas d'orangé: +parce que le violet dit le deuil; le gris, la tiédeur; +l'orangé, le mensonge. L'abstention du +peintre trouverait sans doute des explications +moins extraordinaires. Et si les nefs de Bourges +sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au +nombre de sept, est-ce vraiment en l'honneur +des Cinq Plaies ou en l'honneur des Sept Dons +du Paraclet? Que, dans la disposition la plus +ordinaire, trois nefs et un triple portail, il y +ait une allusion à la Trinité, c'est moins invraisemblable, +quoique rien ne le certifie; mais que +l'on ajoute des détails sur la symbolique du toit, +des ardoises et des tuiles; qu'on nous affirme +que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage +des pierres d'une cathédrale signifie le +mélange des laïques et des clercs, nous avons +plutôt envie de sourire que de nous compoindre, +et, par surcroît, nous serons presque indignés +que l'on choisisse l'occasion d'une citation presque +absurde pour écrire le nom du plus original +et du plus grand des mystiques du moyen +âge<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. En toute cette symbolique de la cathédrale, +M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion +à la basilique, et passe. Cependant la cathédrale +gothique, par l'intermédiaire de l'art +romain, est certainement née de la basilique, +au moins de la basilique syrienne, dont les plans +furent très anciennement connus et imités en +Gaule. Si les cathédrales sont le développement +des basiliques, monuments auxquels la symbolique +ne peut s'adapter, il s'en suit que la symbolique +est postérieure aux églises; qu'elle +peut en donner une explication quelquefois curieuse, +mais jamais certaine. Il en est naturellement +de même pour ce qu'on appelle le mobilier +religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. +On aurait bien surpris les martyrs qui +refusaient d'encenser les idoles en leur disant +que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. +Peut-être que la signification symbolique départie +à ces accessoires du culte fut une sorte de +baptême conféré à des objets depuis longtemps +en usage dans les cérémonies liturgiques des anciennes +religions. On sait qu'une lampe brûlait +perpétuellement, dans certains temples, dans +ceux de Minerve, d'Apollon, de Jupiter Ammon; +et déjà l'huile devait être pure et tirée des seules +olives. La lampe éternelle était alors le symbole +du feu ou du soleil; elle ne parle pas plus clairement +aujourd'hui. Les prêtres d'Isis portaient +la tonsure en couronne, comme les plus anciens +moines; on distribuait du pain bénit au nom de +Minerve, qui, comme Diane, protégeait des +confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. +Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions +et cela vaudrait peut-être mieux que +d'accepter, sans les expliquer, les opinions de +Méliton ou de Durand de Mende<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues +ne semblent pas son oeuvre.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Le <i>Polyhistor Symbolicus</i>, de Caussin (Cologne, 1631), est +une symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, +elle l'est moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, <i>l'Art +sacerdotal antique, explication du sens allégorique des principaux +monuments grecs et romains du Louvre (1897)</i>.</p></blockquote> + + +<p>L'origine païenne du symbolisme des catacombes +est certaine; c'est la mythologie qui +fournit les éléments décoratifs aux tombeaux +des premiers martyrs. Loin de tenter un art +nouveau, les chrétiens acceptèrent celui qui était +alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs +admirable, de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord +presque rien. Les Victoires, les Amours, la Méduse, +Prométhée, les Dioscures, les Saisons, +Icare, Silène, les Fleuves, Psyché et l'Amour, +voilà des sujets que l'on rencontre fréquemment +dans la décoration des catacombes. Avaient-ils +pris pour les chrétiens un sens nouveau? On ne +le croit pas. Cependant la Vigne, funéraire chez +les Romains, assume dans les catacombes, où +elle est fréquente, un sens tout opposé; elle +représente la vie et le Christ, sans doute en conformité +avec le chapitre <span class="sc">XV</span> de l'évangile selon +saint Jean. Orphée eut de bonne heure une +légende chrétienne; saint Augustin lui donne, +comme aux sibylles, la valeur d'un prophète; +dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, +par sa douceur, le charme de sa voix et sa mort +douloureuse. Il n'est jamais représenté avec +Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui +écoulent les sons de sa lyre. Voilà, prise sur le +fait, la déformation chrétienne d'un symbole +antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau +comme auditoire, Orphée s'identifia avec le Bon +Pasteur, et de cette dernière figuration, il ne +resta finalement, dans la symbolique chrétienne, +que l'Agneau. On a cru que le Bon Pasteur était +une transposition de l'Apollon Criophore, mais +rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. +Ainsi, dans l'art catholique, l'idée vient du +christianisme, et la figuration, du paganisme.</p> + +<p>M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de +soin, cette symbolique du moyen âge, si complexe +et si curieuse; mais qu'il s'agisse des +bêtes ou des fleurs, des couleurs ou des pierres +précieuses, il ne s'inquiète jamais du motif initial, +ni de la source la plus ancienne; il oppose +sérieusement l'un à l'autre des compilateurs +qui ont mal copié un manuscrit, chacun +selon son ignorance propre, donnant ainsi une +sorte d'importance pieuse à des opinions basées +sur une inconnaissance absolue de la nature. +Ah! que M. Huysmans est plus intéressant +quand il conte, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il +a vu, quand il qualifie d'après ses yeux et compare +ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, +de Dijon et de Bourges, où sont figurées les joies +et les angoisses du Jugement dernier! Quelle +erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre +d'art et de mysticisme, comme <i>la Cathédrale</i>, +la science facile des lectures patientes! Après +tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les +volucraires, dans l'éternel <i>Physiologus</i> du moyen +âge, il reste bien démontré que, hors des textes +originaux, la symbolique des bêtes ou des +plantes, qui affola l'Église jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, +apparaît telle qu'un amas incohérent de créances +inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le +vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; +le corbeau, les détractions; la chouette, +l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, le +bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais +renom.» Et l'on continue ainsi, en assignant +à chaque bête, à chaque plante, à chaque +minéral, à chaque objet créé par la main de +l'homme, à chaque partie même du corps humain, +la signification d'une vertu, d'un vice, +d'une vérité religieuse ou morale, d'un des articles +de la foi. On se trouva donc en possession +d'une véritable langue hiéroglyphique apte à +figurer aux yeux des affirmations élémentaires. +Le langage des fleurs encore populaire, et dont +ne manquent pas d'user les coeurs très simples, +est le dernier résidu de la vieille symbolique. Au +<span class="sc">XVII</span>e siècle, le symbole fut détrôné par l'emblème, +dans la morale religieuse; par l'allégorie, +dans l'art. Jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, on demeura +persuadé «que sur cette terre tout est signe, +tout est figure, que le visible ne vaut pas ce +qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art +catholique fut de faire parler la nature, de forcer +le ciel et la terre à raconter la gloire de Dieu +ou à devenir les exemples et les conseillers de +l'humanité. Yves de Chartres affirme que la +symbolique était enseignée au peuple; du moins +il est probable que par les sermonaires, qui en +faisaient un usage constant, le peuple avait acquis +certaines notions de cette science confuse, contradictoire +et illusoire. Les prédicateurs expliquaient +les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; +mais chacun à sa manière, car on n'était d'accord +que sur un très petit nombre de sujets. Saint +Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations +symboliques, dont les églises et les +cloîtres étaient historiés; il ne voulait pas admettre +ce langage, qui souvent s'arrêtait aux +yeux, sans pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans +ses lettres, à ce propos, un passage très curieux:</p> + +<blockquote><p> +Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance +merveilleusement difforme, ces difformités élégantes +étalées aux yeux des frères pour les troubler sans doute +dans leurs prières ou les distraire dans leurs lectures? +Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux, +ces monstrueux centaures ou semi-hommes, ces tigres à +la peau mouchetée, ces soldats qui combattent, ces chasseurs +qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce sont des corps +multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur un seul +corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent, +ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un +animal dont une moitié représente un cheval et l'autre +moitié une chèvre; en voilà un autre ayant des cornes +et se terminant en un corps de cheval. Enfin, c'est partout +une telle variété de formes qu'il y a plus de plaisir à lire +sur le marbre que dans les parchemins, et que l'on passe +plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre +qu'à étudier et à méditer la loi divine<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Cité par Ch. Gidel. <i>Sur un poème grec inédit intitulé</i>: +O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, +1873).</p></blockquote> + +<p>On a reconnu dans cette description quelques-uns +des <i>dubia animalia</i> si consciencieusement +décrits dans les bestiaires et figurés dans les +cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, +le Myrmécoléon, le Phénix, les Faunes, les Satyres, +les Sirènes, les Lamies, les Onocentaures, +la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition +et avec Samuel Bochart (dans son <i>Hierozoicon</i> +ou Faune Sacrée), mais avec l'interprétation rationaliste, +M. Huysmans identifie ces monstres, +la plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires +fauves de l'Orient. Croyons fermement +aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant +et peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone +de saint Épiphane, le plus ancien des +pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone +ressemble à une belle femme; ses cheveux blonds +se terminent en tête de serpents. Toute sa personne +est pleine de charme, mais la vue de sa +figure donne la mort. Au temps de sa fureur, +d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle le +lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne +se rend à son appel. Enfin, elle invite l'homme. +Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, si elle +veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite +pour la prendre. Avec elle on tue les lions et +les dragons. Alexandre avait avec lui la Gorgone +Scylla...<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.» Elle est le symbole du péché et +de la tentation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Op. cit.</i>, p. 222. Le texte grec commence ainsi: +Μορφήν γαρ πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη..</p></blockquote> + +<p>Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop +pieux du moyen âge d'interpréter symboliquement +la nature entière et quelques merveilles +apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie +gréco-latine. C'était fort édifiant et un poème +tel que celui de Philippe de Vitry (<span class="sc">XIV</span>e)<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>,<i>Roman +des Fables Ovide le Grand</i>, eut sans doute +un certain succès. Philippe a au moins le mérite +de l'invention; il est original à sa manière; nous +sommes surpris que M. Huysmans n'ait pas donné +un aperçu de ses imaginations, bien faites +cependant pour «désinfecter le latin du paganisme, +qui empestait la luxure, puait un affreux +mélange de vieux bouc et de rose»<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>. Aspergées +d'eau bénite, les Métamorphoses d'Ovide +deviennent innocentes, et réconfortantes pour les +âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte +à notre ferveur. Voici le tableau rectifié de Diane +et Actéon: Diane symbolise la Sainte Trinité; +le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; +et les Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote +d'Apollon chez Admète, Apollon est encore le +Christ; Mercure représente les Docteurs; les +troupeaux, les Chrétiens; la houlette, la crosse +épiscopale; la lyre à sept cordes signifie à la fois +les sept articles du Credo, les sept sacrements +et les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété +ainsi: Jésus-Christ est le taureau et les +apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de +son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience +divine; Cadmus, le frère qui la rebute, +c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est dite +par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; +Satan, par le serpent Python et par Vulcain; +la Judée, par Céphale et par Callisto.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (<span class="sc">XIII</span>e siècle), +mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais +en latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. +Jacques de Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a +pu consulter des manuscrits byzantins et recueillir les traditions +orales. Après lui la légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 464.</p></blockquote> + +<p>Plus anciennement, on avait retrouvé les +douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque; +mais cette opinion fut combattue et chaque +signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; +le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne, +le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, +l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. +La présence d'un signe appelé «Virgo», dans +une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps +d'argument apologétique, ainsi que certains +vers de Virgile et la littérature, complètement +apocryphe, des sibylles.</p> + +<p>M. Huysmans cite une symbolique du corps +humain, d'après Méliton<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; elle n'est pas très +curieuse; en voici une autre, tirée du <i>Livre de +la Discipline de l'Amour divine</i> (1519):</p> + +<blockquote><p> +Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, +selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures. +Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels +figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune +et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné +par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au +chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner +le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles, +deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme +fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre +éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en +la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os +du corps humain sont représentation et figure des créatures +qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux. +Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui +croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures +qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles +comme plantes et herbes. Le corps humain est figure +et représentation du grand monde, et il est image et expresse +semblance de Dieu créateur et de toute créature. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au <span class="sc">II</span>e siècle et fut +un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une <i>Clef de +la sainte Écriture</i>: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé +Auber dans son grand ouvrage sur le <i>Symbolisme</i>, est également +cher à l'auteur de <i>la Cathédrale</i>. Il est peu probable qu'une +compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques +ait pour auteur un évêque grec du <span class="sc">II</span>e siècle; cependant +M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (<span class="sc">XIII</span>e siècle): +«Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels +que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue, +les tours représentent la Vierge Marie...»</p></blockquote> + + +<p>L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi +celle de sa plus curieuse démence; je veux donner +encore, car il est bon de connaître comment +finissent les modes les plus longues et les coutumes +les plus caractéristiques, un aperçu du +<i>Quadragésimal spirituel</i>, imprimé en 1520;</p> + + + +<p>c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La +salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table, +c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner +appétit et courage. L'huile de douceur et le +vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales +dans la salade, sont l'image de la miséricorde et +de la justice divines. Les fèves frites représentent +la confession. Il faut, pour bien cuire, que +les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent +se trempe dans l'eau de méditation. Les +pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, +sont l'emblème de la pénitence, qui doit être +accompagnée de la contrition véritable. La purée, +qui pare bien les dîners de carême et qui se +passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution +de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson +excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission +des péchés; il faut le payer en rendant tout +ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune +du coffre du coeur.</p> + +<blockquote><p> +... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement +avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir +le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre +mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales, +s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser +en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran +nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni +bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis, +ne pouvons avoir bons potages spirituels. +</p></blockquote> + +<p>Ce morceau aurait trouvé tout naturellement +sa place parmi les propos de table et les allusions +culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné +de larder sa <i>Cathédrale</i>, et il vaut bien +la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux +lardons<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 438.</p></blockquote> + +<p>En somme, la symbolique, au cours de ces +longues, un peu trop longues pages, est traitée +d'une façon satisfaisante et avec une érudition +bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi +bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique +sera même flatté de quelques erreurs d'un autre +ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de +l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, +toutes questions autour desquelles le clergé dispute +avec âpreté et que M. Huysmans résout +dans le sens qui sera le plus agréable aux curés +archéologues. Il est entendu que les vierges noires, +telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine +druidique: «Bien avant que la fille de Joachim +fût née, les Druides avaient instauré, dans la +grotte qui est devenue notre crypte, un autel à +la Vierge qui devait enfanter, <i>Virgini pariturae</i>.</p> + +<p>Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition +d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...» +Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont +d'origine orientale et aucune n'est signalée en +France avant le <span class="sc">XII</span>e siècle. Elle est bien curieuse, +cette littérature des préfigurations! On est allé +chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la +Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen +conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, +par la lueur d'un éclair! La mère de Yao +fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de +Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans +son sein<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>! Qui doutera, après cela, de l'innocente +piété des Druides? La seconde des erreurs, +tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur +de <i>la Cathédrale,</i> est la prétention de faire +remonter aux disciples immédiats des Apôtres, +sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation +des Gaules et la construction des anciennes +églises d'où sont nés les monuments définitifs +érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si +l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, +il n'y avait encore, au milieu du <span class="sc">III</span>e siècle, aucune +trace sérieuse de christianisme dans les +Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules +date de saint Martin, au <span class="sc">IV</span>e siècle. La troisième +erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus +absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un +grec nommé Denys, converti par saint Paul, à +la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages +mystiques, le premier évêque d'Athènes et +le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique +assume ainsi sur lui seul la vie de trois +Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys +l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris +à la fin du <span class="sc">III</span>e siècle; enfin, un écrivain grec du +VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique +et les publia frauduleusement sous le nom de +Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue +dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. +Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain +de saint Paul dissertant de la hiérarchie +ecclésiastique et des diverses sortes de moines?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>A. Bonnetty: <i>Traditions primitives</i> (Annales de Philosophie +Chrétienne, 1839).</p></blockquote> + + + + +<h3>V</h3> + +<p>Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance +parmi les feuillets d'un roman; mais cela +prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, +comme d'autres pages de <i>la Cathédrale</i> prouvent +qu'on n'apprend pas facilement la théologie, +mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, +semble à M. Huysmans primordial dans la +vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, +les luttes contre le diable; il ignore que +tout cet accessoire n'est jamais un motif de +canonisation<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; qu'on ne l'accepte que s'il +vient en superfétation à une vie de renoncement, +de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, +si fréquents chez les saintes, ne le +sont pas moins chez les hystériques; ou bien, +épris d'abord du pittoresque et du singulier, il +retient le diable comme l'indispensable metteur +en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter +quelques traits de l'histoire de Christine de +Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais +document, Christine de Stumbèle), ce qu'il +choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la +série des farces stercoraires qui troublèrent la +vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à +Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, +des incursions nauséabondes que le Démon +tente et, subitement, les scènes se renouvellent. +Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, +et Christine, selon l'expression du religieux, en +demeure tout empâtée...»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. Ce religieux, +Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, +mais non le confesseur de Christine, a, en effet, +noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à +son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch +et un biographe moderne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. C'était la +fille de paysans des environs de Cologne. Elle +avait reçu quelque instruction, ne savait pas +écrire, mais lisait et comprenait assez facilement +le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme +Catherine de Sienne, par un mariage mystique, +elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, +«sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le +jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, +et étudiant monacal à Cologne, rencontra +pour la première fois Christine. Il avait pareillement +des tendances à l'exaltation mystique: +un très pur amour joignit les coeurs de ces +deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, +ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: +«<i>O felix nox</i>, dit plus tard Pierre de Dace, <i>o +dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum +est degustare datum quam sit suavis Dominus!</i>» +Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait +des hallucinations de tous les sens, où dominaient +les impressions répugnantes et tristes; de +plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec +des clous aigus; elle était couverte de blessures; +son sang coulait: un jour elle donna à Pierre +un de ces clous sanglants «tout chaud encore +de la chaleur de son sein». Singulières amours! +Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, +de Mechtilde et d'une autre Christine, +aussi énervée, aussi languissante d'amour et de +douleur; et nous sommes au pays de Catherine +Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre +tous les états d'âme et connaître la diversité +des désirs. Lorsque, après une absence, +Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine +plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine +de grâce en ses mouvements»; elle souffrait +moins et remplissait dans la maison aisée de son +père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, +versant avant et après le repas l'eau +de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant +ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine +devint le prétexte et le centre d'une petite académie +mystique; quelques frères prêcheurs, +l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de +Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie +de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient +pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard +de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre +en ce milieu; la piété touche à la philosophie +et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant +de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit +une correspondance entre les deux fiancés; elle +est le témoin d'une amitié passionnée; Christine +révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient +assis l'un près de l'autre pendant toute +l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit +enfantinement: «<i>Caro, cariori, carissimo frati—Christina +sua tota...</i>» Cette correspondance +s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite +on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il +mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et +c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus +dur de ses martyres», lui survécut; elle ne +mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge +la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, +en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple +du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes +élégantes en des siècles où les moeurs étaient +grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a +séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle +de cette Christine, ou la douceur de son +ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence +n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme +l'auteur héroïque de <i>la Cathédrale</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Cardinal Lamberti: <i>De Canonis</i>. (Cité par Brière de Boismont, +<i>Hallucinations</i>, 2e éd., p. 523.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans +le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, <i>op. cit.</i>, observations +73 et 74.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mai 1880.</p></blockquote> + +<p>Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de +l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser +le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu, +comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière +d'un personnage immonde et facétieux. +Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants +spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, +ayant fait rire la populace, finit par être culbuté +et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa +monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe +inconnu; ils représentaient l'origine de +toutes les maladies mystérieuses. On prouvait +l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable +pourriture des trois éléments corruptibles, +que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier. +Et comme tous les moyens humains échouaient, +on eut recours à la magie. C'est très ancien. De +là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques +obsécrations. Saint Augustin parle des +esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des +microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent +notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent +les maladies<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Ils résident spécialement dans +les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée, +aussi clairement, en somme, par la liturgie +que par la science: il faut que les eaux soient +bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption, +car les démons redoutent également +le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que +«les démons étaient fort nombreux, terribles et +méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons, +c'est la seule médication, Jésus-Christ, +lequel fut suspendu au gibet pour la purification +de l'air, <i>ut naturam purgaret</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>De Divinitate</i>, III, iii.</p></blockquote> + + + +<p>Voilà bien des commentaires et bien des petites +critiques, d'érudition plus que de littérature, +sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers. +Il a des mérites nombreux. Plus de la +moitié de ces longues pages est un style parfois +de bas-relief et digne de la grande imagerie de +pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de +vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée +en grisaille. Là, l'écriture est parfois si +faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des +phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes +bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée +ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de +goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui +devrait, lui au moins, savoir que les fonctions +et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers +aux ordres monastiques qui suivent la règle de +saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, +la vaste mosaïque a des taches et des trous et, +en bien des endroits, les petits cubes de verre +ont été plaqués au hasard de la cueillaison.</p> + +<p>Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité +à un degré presque douloureux. Rien de +doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots +qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et +font que l'on désire de participer à une croyance +ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment +religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque +d'un chanoine de province; rien de grand: +la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie; +son amour pour la Vierge est sincère, +mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire +pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je +ne puis donc accepter <i>la Cathédrale</i> comme un +véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le +livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant +tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes, +ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers +comme un beau livre.</p> + +<p>1898.</p> +<br><br> + + + +<h2>II</h2> + +<h2>PSYCHOLOGIE DU PAGANISME</h2> + + +<p>Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer +le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer +qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que +la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils +y ont réussi, tant la haine a de persévérance +et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre +en des ouvrages tels que celui de Pierre +Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec +une excessive indulgence, qualifie d'homme fort +illustré, <i>vir admodum illustris;</i> il était du moins +fort savant, comme en témoignent ses «Conformités +des cérémonies modernes avec les anciennes +où l'on prouve par des autorités incontestables +que les cérémonies de l'Église romaine +sont empruntées des payens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>». Ce livre du dévot +pasteur est agréable et reste, complété par +les diatribes de quelques fanatiques plus récents, +la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de +l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est +un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses +par lesquelles les hommes se rendent +favorables les divinités. On ne perfectionne pas +de pareils systèmes; il faut les accepter tels que +les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement. +Les plus anciens sont les meilleurs; +c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables +les jeux des enfants et une grande +folie de vouloir épurer les religions. Les jeux +surveillés par des maîtres taquins n'en restent +pas moins des jeux, quoique moins amusants; +les religions réformées n'en restent pas moins +des religions, mais dépouillées de toutes leurs +grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle +soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu +et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une +piété plus large et plus belle de croire en tous +les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous +des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter +ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré +leur existence objective mieux que les héros +ou les saints? En ôtant au christianisme le culte +des saints, les protestants lui ont ôté tout ce +qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux, +il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur +choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il +se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque. +L'accord est plus facile avec des dieux qui +furent des hommes ou qui, du moins, font figure +d'hommes, par leur corps, même perfectionné, +par leurs passions, leurs amours; et presque +toute la religion tourne autour de cet acte simple +et moral, le contrat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. +Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage +encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.</p></blockquote> + +<p>On s'égaie beaucoup en ces années de la forme +qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de +saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette +idole une offrande en échange d'un service: tel +est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles +reliques de la superstition religieuse. Le dieu +a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas +à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir +lui-même des temples, s'adresser des prières, +se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui +pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat +intervient. L'homme apportera sa pierre au +temple et le dieu donnera à l'homme les biens +terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule +industrie. C'est au dieu de juger si le marché +lui convient. Il lui convient assez souvent pour +que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La +religion n'est tolérée par les hommes que pour +son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre +sa vérité.</p> + +<p>«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe +Berger<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, un contrat perpétuel avec la +divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du +croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, +et le mystique lui-même n'échappe pas à +cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas +d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige +au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée +alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion. +Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace +les oeuvres en l'un des plateaux de la balance; +on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera +l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas +moins naïf, quoique plus audacieux encore, que +les contrats polythéistes, car vraiment on offre +alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, +à la toute-puissante idole intellectuelle. La +prière est tout au moins l'amorce d'un contrat +entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce +demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir +sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer +aux règles établies par les prêtres; mais il y a +un accommodement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Phénicie</i>, dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p></blockquote> + +<p>Dans le <i>Journal</i> inédit d'un pasteur calviniste, +je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi +tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu +serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans +cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me +tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir +jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les +dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre +1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, +à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement +à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole +depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire +autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je +compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté +des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de +contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont +la notion abstraite de la bonté, la situent quelque +part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, +cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a +de moins humain dans l'homme.</p> + +<p>Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique +à toutes indifféremment et les explique +toutes. Un bon traité du contrat religieux serait +un livre indispensable pour l'étude de la psychologie +humaine, en même temps qu'il fonderait +l'histoire scientifique de la religion, qui est encore +à peine pressentie.</p> + +<p>La religion romaine était donc basée sur le +contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, +secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit +à quelques modifications scripturaires dans +le libellé des formules. Le</p> + +<p class="mid"> +MERCURIO ET MINERVAE<br> +DIIS TVTELARIB. +</p> + +<p>est devenu, dans la suite des temps,</p> + +<p class="mid"> +MARIA ET FRANCISCE<br> +TVTELARES MEI +</p> + +<p>et c'est un des changements les plus importants +qui aient signalé le passage du paganisme au +catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes +du christianisme d'après les oeuvres oratoires et +de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu +l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans +les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres +du peuple; mais l'histoire de la religion populaire +serait bien différente, et c'est la seule qui +compte, puisque la religion est un besoin enfantin, +puisque les créances religieuses des maîtres +du peuple ont finalement abouti au scepticisme +cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire +du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait +nul compte de la réforme, qui n'est qu'un +arrêt de développement ou une régression; le +protestantisme trouverait place dans l'histoire +de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire, +bien plus que dans l'histoire de la religion +dont il a déformé les vrais principes; cette question +écartée, on remonterait aux plus anciennes +religions connues dont le romanisme peut réclamer +l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux +Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des +plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant +les métamorphoses des croyances, on devrait parler +de Jésus, sans doute, mais pas plus que de +Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que +de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et +du mithriacisme dans le catholicisme populaire, +tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles +branches du vieux Panthéon romain. Comme +nous avons reçu la langue, nous avons reçu la +religion du Latium; c'est au delà de l'Empire +romain, et seulement au delà, que le Christianisme +juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui +protestants ont toujours été chrétiens; +les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été +romains ou gréco-romains; un atlas historique +rend très sensible cette vérité méconnue.</p> + + + +<h3>II</h3> + +<p>Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer +une morale, on ne pouvait plus inventer une +religion. Celles qui existaient, en Occident ou en +Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes +les imaginations qui pouvaient fermenter +dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier +gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, +ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un +dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, +avec d'immenses troupes de croyants, toutes +les superstitions éparses sur des terres ravagées +et durement labourées. Il y a un mollusque qui +ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant +une carapace abandonnée; le christianisme devint +une religion en s'introduisant dans le paganisme +mythologique, dont la vieillesse avait affaibli +les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme +un philosophe, d'une robe de hasard et tous +ses poils flottant comme sous un vent prophétique, +entrait dans un temple et rebaptisait le +dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que +le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, +manifestât un grand étonnement. Tant de statues +surabondantes gisaient dans les villas dévastées +par les guerres; on érigeait la femme sur +le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu; +une inscription nous assure de la métamorphose +ingénue:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Martirii gestans virgo Martina coronam</p> +<p>Ejecto hinc Martis numine templa tenet.</p> + </div> </div> + +<p>La guerre est entre les dieux, mais non entre +les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.</p> + +<p>Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile +ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement +des dieux, mais le peuple alors se révoltait +et la religion ancienne se perpétuait dans +les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités +évangéliques engendrèrent la sorcellerie, +un culte secret devenant nécessairement orgiaque +et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand +la religion baisse, la somnambule gagne; la +libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le +marc de café. On déplace la superstition, on ne +la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin, +Grégoire le Grand se prononce fermement +contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser +les temples, niais seulement les idoles; si les +temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon +pour les faux idéalistes que l'esprit pratique +d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et +qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui +embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers +les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait +Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, +brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez +les temples; le fer, le feu et le sang!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>» Mais, +pape romain, il est nécessairement supérieur à un +dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris +à la lettre les commandements de cette idole +asiatique que les tristes protestants allumèrent +tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur +des <i>Conformités</i> les loue de leur rage destructrice +et il n'a à sa disposition que trop de +textes de pères de l'Église pour corroborer son +fanatisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Exode, <span class="sc">XXXIV</span>, 23; Deut., <span class="sc">XII</span>, 2, 3.</p></blockquote> + +<p>Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas +les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire; +son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté +au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré +ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille +religion romaine avec ce que la piété populaire +d'aujourd'hui en a conservé.</p> + +<p>Dans une précédente étude<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, on a donné +quelques exemples de la continuité religieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Voir page 142.</p></blockquote> + + + +<p>En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. +S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse, +c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives +et d'un appel aux érudits plutôt que d'un +travail d'érudition.</p> + +<p>Les Romains vénéraient <i>Spiniensis</i>, qui protégeait +leurs champs contre les épines, les chardons, +toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes +aux troupeaux<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>; nous avons, pour le +même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine +que les paysans saluent en revenant du labour +et que les femmes, le dimanche, parfument de +bouquets. <i>Spiniensis</i> est champêtre; il est vicinal. +Les voyageurs mal renseignés lui demandent +leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais +c'est à <i>Trivia</i> et à ses obscurs auxiliaires que +reviennent légitimement ces soins particuliers. +On trouvait leurs images encastrées dans les +troncs vénérables des vieux chênes, à peu près +semblables à ces vierges dolentes que l'écorce +ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux +vicinaux, <i>dii semitales</i>, accueillent les prières des +voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On +pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, +ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée +des bandits. Avant de partir, on avait puisé à +la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) +dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage +accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce +que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le +voeu était sacré: <i>solvere vota</i>, payer le prix +convenu au contrat. Si ce prix, comme encore +aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces +asiles, cela semblait juste; avec l'argent des +voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la +fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières +et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la +piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est +trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il +craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre +du fidèle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Everardus Otto, <i>De Diis vialibus</i>. Magdebourg, 1714. +<span class="sc">XXXI</span>, 1.</p></blockquote> + +<p>Les parapets des anciens ponts étaient sommés +au-dessus de chaque pilier, ou vers le milieu +seulement, de la statue du protecteur, très souvent +une vierge. Ammien Marcellin décrit ces +images en un latin si vert et si vivant qu'on +croit lire une langue moderne<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>: «<i>Quales in +commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte +in hominum figuras.</i>» Les ponts d'aujourd'hui +s'ornent de telles figures, mais ridicules, +même si elles étaient très belles, parce +qu'elles n'ont plus de signification. L'art est +obligé d'être utile, quand il veut être populaire. +Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres +ou les saluaient en passant, ainsi que +font encore les paysans qui rencontrent un calvaire +ou une Vierge. «Comme presque toujours +les voyageurs pieux, dit Apulée, au début de ses +<i>Florides</i>, s'ils rencontrent sur leur route quelque +bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent +en prières, déposent un ex-voto, s'arrêtent un +instant...», et parmi les motifs de ces sanctuaires +il cite le <i>truncus dolamine effigiatus</i> et +l'autel champêtre enguirlandé que rappellent +singulièrement les grossières bonnes vierges +noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane +des chemins, à Trivia, que Marie a succédé le +plus souvent; et on se demande si la vieille +idole fut partout renversée, si tout l'effort contre +la superstition du peuple aboutit à plus qu'un +changement de nom? Mais si le nom fut changé +les attributs demeurèrent et les surnoms et les +offices; <i>Diana servatrix</i> devient tout naturellement +Notre-Dame de Bon-Secours, ou de Recouvrance, +et <i>Diana redux</i> c'est N.-D. des +Flots, celle qui assure contre le péril des longs +voyages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><span class="sc">XXXI, I.</span></p></blockquote> + +<p>Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus +aimés était <i>Silvanus</i>. Les inscriptions en son +honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait +volontiers de <i>sanctus</i> et il était le maître des Lares:</p> + + +<p class="mid"> SILVANO<br> +SANCTO. SACRO<br> +LARUM. CÆSARI</p> + + +<p>C'était un saint tout fait. Il passa directement +sur les autels chrétiens sous ce nom de saint Silvain +que lui donnait déjà la piété populaire. Mais +Priape, trop compromis, dut changer de nom; il +prit celui de <i>Sanctus Vitus</i>, afin que les chrétiennes +pussent invoquer sans rougir le dieu pour qui +les femmes eurent toujours une particulière dévotion. +Ainsi, en quelques siècles, la religion de +la virginité et de la pudeur en était arrivée, sous +la pression du peuple, à tolérer sur ses autels +le maître des luxures, exemple amusant de la +puissance naturelle de la vie! Mais il ne faut pas +s'y méprendre; canonisé, Priape devint fort décent +et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette +qu'au profit de la fécondité; le démon travaille +à peupler le paradis et à donner aux anges +des frères<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>Cf. G.H. Nieupoort, <i>Rituum qui olim ap. Roman. +obtinuerunt Liber</i>; Trèves, 1723.</p></blockquote> + +<p>Chaque maladie a son guérisseur et chaque +métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin +raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à +de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes +du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne, +au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait +leur satire.</p> + + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Dieux +guérisseurs<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Saints +guérisseurs<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Priape<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Stérilité, +Impuissance<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Vitus +devenu S. Gui, S. Guignolet, <br> +S. Paterne.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Strenua<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Faiblesse<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Fort.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Apollon<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Peste<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Roch, S. +Sébastien.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">Hercule<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top;">Epilepsie<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top;">S. Sébastien.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Junon Lucine<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Douleurs de +l'enfantement<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Ste Marguerite.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Vibillia fait +retrouver leur chemin aux voyageurs égarés.<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Antoine de Padoue +fait retrouver les objets perdus.<br> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Hippona, ou Epopona<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Maladies des chevaux<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Georges. S. Eloi.<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait +longtemps le parallélisme, avec plus ou +moins de précision. A <i>Febris</i>, qui éloignait la +fièvre; à <i>Rubigus</i>, qui préservait les blés de la +rouille; à <i>Stercutius</i>, qui donnait sa valeur au +fumier; à <i>Orbona</i>, qui protégeait les orphelins, +on opposerait une magnifique liste d'analogues +jeux de mots, car:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.</p> +<p>S. Léger — de l'embonpoint.</p> +<p>S. Ouen — de la surdité.</p> +<p>S. Claude — les éclopés.</p> +<p>S. Cloud — des clous et boutons.</p> +<p>S. Boniface — de la maigreur.</p> +<p>S. Atourni — des étourdissements.</p> + +<p>Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et</p> +<p>Ste Flaminie de Clairmont— des maux d'yeux.</p> + +<p>S. Genou — de la goutte.</p> + </div> </div> + +<p>Dans le symbolisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, saint Georges et son +dragon figurent Hercule et l'Hydre; Apollon +porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest; +Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, +en N.-D. des Sept Douleurs; Jupiter Ammon, +dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait +Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; +Sainte Éligie protège Anvers; S. Marc, Venise; +S. Wenceslas, la Bohême. Même race, +même psychologie, même religion; cela est invincible. +Au temps de la ferveur républicaine, +on offrit des bouquets à la Marianne de la place +de la République; pour exister dans l'âme du +peuple, elle avait dû se diviniser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Sur cette question M. Gaidoz, directeur de <i>Mèlusine</i>, est +l'homme du monde le mieux documenté.</p></blockquote> + +<p>Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens +temples païens qui, dans leurs noms nouveaux, +laissent lire leur généalogie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>:</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p class="mid"><b>Temples</b></p> +Jupiter Feretrius<br> +La Bonne Déesse<br> +Apollon Capitolin<br> +Isis (au cirque de Flaminius)<br> +Minerve<br> +Vesta<br> +Romulus et Remus<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p class="mid"><b>Eglises</b></p> +In Ara Coeli.<br> +Ste-Marie Aventine.<br> +Ste-Marie du Capitole.<br> +Sancta Maria in Equirio.<br> +Ste-Marie sur la Minerve<br> +N.-D. du Soleil.<br> +S. Côme et S. Damien<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très +sûrs, dans la <i>Lettre écrite de Rome</i>, de Conyers Middleton +Amsterdam, 1764.</p></blockquote> + +<p>Les chaires en marbre de certaines églises de +Rome sont des baignoires qui viennent de Dioclétien; +dans la cathédrale de Naples, les fonts +baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne +cuve de basalte ornée de très beaux bas-reliefs +où se lit l'histoire de Bacchus<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Près de Monteleone, +une Ariane mutilée, dressée près d'une +fontaine, est vénérée sous le vocable de <i>Santa +Venere</i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; les femmes invoquent son secours +en de «certaines circonstances» que le révérend +n'ose préciser, mais qui doivent être à la fois la +stérilité et les peines de coeur. Dans le voisinage +il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La +plus ancienne église bâtie à Naples remplaça un +temple dédié à Artemis; c'est la Madone qui assuma +toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, +où elle succéda à Vénus Euplua, nom qui +correspond exactement à N.-D. des Flots.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p><i>Paganism in the Roman Church</i>, by the Rev. Th. Trede, +pastor of the evangelical church of Naples (<i>The Open Court</i>, +June 1899). Ce révérend continue, mais avec une bonne humeur +ironique et attristée, le travail des <i>Conformités</i>. On ne saurait +trop encourager ces sortes de travaux; dirigés contre le romanisme +populaire, ils en sont la plus utile et la plus belle apologie. +Nous utilisons la charmante étude de M. Trede.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.</p></blockquote> + +<p>Divinisé par Adrien pour qui il était mort, +Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu +populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour +son maître, a pris la place du favori de l'empereur. +Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point +l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions +opposées; elles sont souvent contradictoires. +Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec +une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala, +l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce +rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne +sibylle, et vraiment ici la naïveté confine +à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel</p> + + + +<p>qui s'est substitué à Calchas dans le même office. +Le Mont Cassin jadis fréquenté par Apollon Python +sert maintenant de retraite à S. Martin, autre +tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse +continue au peuple les soins qu'il recevait jadis +de Minerva Medica. En général, comme l'a démontré +M. Marignan<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, les pèlerinages aux tombeaux +des saints sont la continuation directe des +pratiques du culte d'Esculape; mais par la force +du principe d'utilité, sans lequel aucune religion +ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape +furent guérisseurs et, d'autre part, c'est la Vierge +Marie qui, très fréquemment, a succédé à ces divinités +bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le +peuple a retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, +la pitié des Asclépiades<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p><i>La Médecine dans l'église au</i> <span class="sc">VI</span>e <i>siècle</i>; Paris, Picard, 1887.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Cf. la préface des <i>Mimes</i> d'Hérondas, trad. de P. Quillard; +Paris, <i>Mercure de France</i>, 1900.</p></blockquote> + +<p>Il y avait, au sommet du mont Vergine, près +de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne +Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante +mille pèlerins qui gravissent tous les ans +à la Pentecôte la colline sacrée.</p> + +<p>Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les +pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre +parmi toute la colonie grecque qui y venait en +pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les +Romains, Héro devint Juno Lucina et au <span class="sc">V</span>e +siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie. +Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient +respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont +Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées; +elle a pris un nom de madone, il est vrai; +les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes +et belles, se plier à la mode.</p> + +<p>On a donné tous ces détails pour fixer les idées +et pour faire réfléchir. Ils valent bien une dissertation +méthodique. Comme il s'agit d'insinuer +et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas +le dessein d'insister ni conférer les cérémoniaux, +les moeurs, les usages, ni de rappeler par exemple +que la coutume d'injurier les saints est une +tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter +et, à Rhodes, Héraclès, et que le cardinal +Bellarmin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a> constate que de son temps les fidèles +ne craignaient pas de conspuer la Sainte +Vierge, <i>et blasphemando</i> meretricem <i>appellare +non timent</i>. Les parallèles se gâtent quand on +multiplie les détails et les points de comparaison. +Cela donne au scepticisme le temps de se retourner +et de préparer ses arguments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p><i>Traité de l'art de bien mourir</i>, t. III.</p></blockquote> + +<p>Comme les langues, les religions se sont systématisées +et localisées, selon une logique que la +science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni +réformer, ni diriger.</p> + +<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur la +barbarie a une tendance au protestantisme;</p> + +<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur le +romanisme a une tendance au catholicisme.</p> + +<p>Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids +dans une civilisation antérieure; ici, il a été +résorbé par une civilisation puissante.</p> + +<p>Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette +théorie n'y est contredite que par l'existence de +quelques îlots; mais nul doute que les histoires +particulières ne les fassent rentrer dans l'explication +générale.</p> + +<p>On comprendrait de même la séparation de +l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe, +celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme +sectaire toujours bouillonnant, toujours +prêt à enfoncer la porte de l'autorité.</p> + +<p>Le catholicisme grec s'est propagé en pays de +domination romaine ou byzantine; la religion +orthodoxe s'est implantée chez des barbares.</p> + +<p>La France, qui n'est pas une terre latine, est +une terre romanisée; elle ne peut garder son +originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire +païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. +Mais elle ne peut pas plus devenir protestante +qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. +C'est là un état de fait invincible et ironique contre +lequel se buteront éternellement les convertisseurs. +Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement +aux fumées de leur morale lourde +l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté +de la vie.</p> + +<p>Si on néglige les formes passagères et locales, +on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, +la religion populaire, éternelle et immuable +comme le sentiment humain lui-même. Ce qui +s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire +la manière d'interpréter ou de nier les symboles; +mais ceci se passe en des têtes qui vraiment +n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles +discutent. La vraie religion est matière à croyance +et non à controverses. Elle est matière à expériences, +mais non à démonstrations historiques +ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils, +oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à +Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une +pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité +doit être écartée des études religieuses, et même +de vérité relative. Une religion est utile et elle +vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est +une forme de la thérapeutique; mais elle va plus +loin et guérit des maux plus obscurs et avec des +moyens plus naïfs que la médecine naturelle. +Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle +des âmes simples; et cela est très beau. Tous +les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est +utile à un homme sans nuire aux autres hommes +n'est jamais mauvais.</p> + +<p>Railler la superstition religieuse ou la maudire, +c'est avouer que l'on fait partie d'une secte, +au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus +des psychologies moyennes on regarde +comme des faits du même ordre le <i>Pater Noster</i> +et l'<i>Oraison à Sainte Apolline contre le mal +de dents</i>. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. +Il faut s'accommoder de cela et ne pas +essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après +avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il +n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre +homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet +avait dans sa poche et suppute s'ils étaient +de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle +est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes +de cette importance que se rapportent toutes les +batailles religieuses; ou de quels joyaux était +l'aigrette de la Huppe?</p> + +<p>Le catholicisme populaire a regagné dans le +champ bariolé de la superstition tout le terrain +qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence +triste de la Réforme. Toute une mythologie +fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la +poésie le prestige des légendes grecques; mais +elle n'en est que meilleure pour la science, étant +moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de +l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des +inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur +la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, +mais sans prendre garde que depuis soixante +ans, et moins, une et peut-être deux trinités +nouvelles, enchevêtrées les unes dans les +autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu +même de ceux qui les ont créées par le zèle +inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de +nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y +aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine +des divinités. Et cependant le présent explique +merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux +aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui +n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne +fut pas davantage aux siècles antérieurs. On +n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre +dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les +uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins +des lumières; les autres se tournent, éternels +ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi +ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce +qui n'est, en somme, que la coordination logique +de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec +gravité le lendemain des jours qu'ils auront +oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir! +Comme si le futur pouvait être perçu en tant que +futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors +du présent, de la minute même où la sensation +nous avertit de notre existence!</p> + +<p>On a fait des livres sur la religion et même +sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions +gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait +un avenir de science et de philosophie, de liberté +intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les +copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph. +L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne +l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des +Augures.</p> + +<p>Mai 1900</p> +<br><br> + + + +<h2>VI</h2> + + + + +<h2>LA MORALE DE L'AMOUR</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Quelques médecins ont proposé très sérieusement, +au nom de la science, au nom de la vertu, +au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant +dans la promiscuité la plus triste), de considérer +comme un délit tout acte sexuel perpétré +en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>, +entre autres, et le désir de M. Féré, +auteurs tous les deux de dissertations plutôt +provocatrices. Les ouvrages de ces éminents +docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures +secrètes les surannés manuels des confesseurs +et les piquantes dissertations <i>in sexto</i> qui +charmèrent tant de collégiens; ils ont même +chassé du tiroir, tel est le prestige de la science! +les petits livres grivois qui firent la fortune et +la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils +sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à +peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque +tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je +n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque +chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait +un homme qui a vécu et qui a regardé la +vie des autres hommes. Il y a quelques années, +on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un +certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet +galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et +cela parut ridicule, car les plus fortes révélations +du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et +avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori +dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de +suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux +derniers siècles, la littérature grave est peu abondante +sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique +des libraires voués à la place de Grève, +c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait +aux curiosités; c'est aussi que la sodomie +était tenue pour un crime capital et que le saphisme, +au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents +le passe-temps naturel des filles sages. +Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la +galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté +provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos +la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un +commerce innocent», et de tels jeux on raillait +la «joie imparfaite»<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, et les «secrétaires des +demoiselles» donnent pour ces petites intrigues +des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation, +en devenant démocratique, s'est mise à +tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par +des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler +devant le catéchisme que les aristocraties de +jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. +C'est ainsi qu'il s'est formé une morale +sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement, +puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, +des questions que l'humanité a depuis longtemps +résolues à son profit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p><i>L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales</i>, p. 215.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p><i>Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon +et parlant à sa compagne.</i> Cette pièce se trouve dans plusieurs +<i>Recueils</i> du temps.</p></blockquote> + +<p>«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour +de la santé et l'impuissance de manger +beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes +mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera +un terme moins honnête. Et on devrait +peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini +les nuances relatives d'une maxime diététique +qui aurait fondé une nouvelle philosophie, +si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux +vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à +toutes les autres; car il y a un impératif physiologique +et nous n'avons de moyen de lui résister +que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre +en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un +signe de décadence organique; l'impuissance de +manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité +de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence. +On s'imagine généralement que les hommes +chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle +tyrannie; la continence du clergé est pour les +femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les +femmes se trompent; non pas qu'elles estiment +trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et +cela ne leur est pas particulier, elles prennent +ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes +tels qu'ils se posent dans le thème d'une +bonne logique.</p> + +<p>L'homme qui, de son plein gré, se voue à la +continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité. +Et la femme qui entre volontairement dans un +couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. +Leur chasteté est un état physiologique et +qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de +vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a +ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est +que morbide, le désir se résout en acte. Cela est +particulièrement impérieux dans la sexualité; +l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant +mu par aucune idée religieuse, parle ici +comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu +continent, les pollutions nocturnes constituent +une sauvegarde contre la turbulence +sexuelle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation +vertueuse ou de la vertu forcée; la +vertu physiologique, celle qui est la conséquence +légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du +moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment +qu'en conformité avec sa propre nature; +les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après +les ordres d'une morale extérieure à leur vérité +personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis +les plus saugrenus. Il nous reste à nous +demander si, quand on punira de la prison (ou, +qui sait, de la mort, car aux grands maux les +grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, +il sera permis de se complaire avec le succube. +C'est une question que traitent très sérieusement +les casuistes, et quelques-uns sont indulgents +aux plaisirs qui nous viennent en songe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p><i>L'Instinct sexuel; évolution et dissolution</i>, p. 301.</p></blockquote> + +<p>La science, qui ne devrait être que la constatation +des faits et la recherche des causes, en est +arrivée, par impuissance de faire son devoir, à +la période législatrice. L'amour libre engendre +des maux évidents et que nul ne dénie: une loi +contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi +contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, +ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues. +Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes +et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments? +Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle +pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on +point les animaux domestiques? Parmi les +paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, +ni atteints, même par la science sexuelle, +on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant +de soins à l'amélioration de la race des chiens et +des chevaux, quand on néglige sa propre race. +Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent +ingénieusement les idées, pensait aussi +que, la génération étant faite pour conserver +l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être +soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien +trouva dans la discipline de l'Église un +frein à sa logique; Campanella qui, quoique +moine et bon moine, prétend au droit de rédiger +des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, +est allé jusqu'au bout de la théorie. Son +organisation de l'amour est épouvantable et +curieuse; elle est moins dure et moins absurde +que celle de la tyrannie scientifique:</p> + +<p>«L'âge auquel on peut commencer à se livrer +au travail de la génération est fixé pour les femmes +à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et +un ans. Cette époque est encore reculée pour les +individus d'un tempérament froid; en revanche, +il est permis à plusieurs autres de voir avant +cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent +avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles +ou enceintes. Cette permission leur est accordée, +de crainte qu'ils ne satisfassent leurs +passions par des moyens contre nature; des +maîtresses matrones et des maîtres vieillards +pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un +tempérament plus ardent stimule davantage. +Les jeunes gens confient en secret leurs désirs +à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer +à la fougue que montrent les adultes dans les +jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à +cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement +préposé à la génération, et qui est un +très habile médecin dépendant immédiatement +du triumvir Amour... Dans les jeux publics, +hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement, +à la manière des Lacédémoniens, et les +magistrats voient quels sont ceux qui, par leur +conformation, doivent être plus ou moins aptes +aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent +réciproquement le mieux. C'est après +s'être baignés et seulement toutes les trois nuits +qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les +femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des +hommes grands et bien constitués; les femmes +qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes +secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à +des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments +se fondent et qu'ils produisent une race +bien constituée... L'homme et la femme dorment +dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de +l'union; une matrone vient ouvrir les deux +portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin +décident quelle est l'heure la plus propice<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.» +L'astrologue donne à ce programme érotique +un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue +manque au projet de loi de M. Ribbing, +mais on y verrait sans surprise la matrone, qui +préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait +sa réhabilitation que de tenir désormais la +chandelle conjugale et de donner aux époux, +sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p><i>La Cité du Soleil</i>; trad. de J. Rosset, p. 181, <i>Oeuvres +choisies de Campanella</i>. Paris, 1847.</p></blockquote> + +<p>On aurait pu aussi bien citer Platon, <i>République, +V</i>, que Campanella suit d'assez près, +mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, +en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le +rêveur du <span class="sc">XVII</span>e siècle. L'absence de psychologie +sérieuse, de sages observations scientifiques, +donne à toute cette philosophie politique de jadis +un air décidément enfantin. Les esprits politiques +de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, +par exemple, ont cet air enfantin, à +cause de leur croyance, d'origine religieuse, +qu'on peut changer la nature humaine, en changeant +les lois humaines. Ils brident le cheval +par la queue avec un entêtement doux. Comme +Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX +de cette même <i>République</i>, où il considère l'histoire +pour en tirer une philosophie! Là il travaille +sur des faits réels et non plus sur des faits +créés par sa logique ou celle de Lycurgue. +Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du +Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: +«Qui connaît Platon le retrouve partout dans +les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, +de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» +Non, c'est ici le coin des utopistes; +disons: ces grands enfants.</p> + +<p>Plus heureux que Platon et que Campanella, +les législateurs modernes de l'amour ouvrent +une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances +d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière +tyrannique des démocraties! Il est naturel que +si le pouvoir est aux mains des faibles les lois +tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une +certaine conscience de son incapacité à se conduire et +il est assez probable qu'il accepterait +avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait +de se soûler, une loi qui le protégerait +contre la syphilis. La tendance moderne est de +faire deux parts des libertés humaines; après +qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible +de supprimer, les autres subiront une réglementation +rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer +une loi contre l'amour? Mais, répond +M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans +talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité +dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». +C'est un principe, cela, et il commence +à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, +cependant, car les théories individualistes fournissent +pour le détruire assez d'arguments connus +et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui +qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand +Auguste Comte en fit la base de son système +social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il +s'agissait de créer une humanité heureuse avec +des hommes dont on aurait détruit le bonheur +individuel. La critique est bonne, puisqu'elle +s'attaque directement à l'idée même. On peut la +préciser.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>L'homme est une colonie animale douée d'un +système nerveux central, d'un centre de conscience +et d'action, au moins illusionnel. La +société est une colonie animale sans système +nerveux central. La conscience d'un peuple, la +conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit +toujours d'une conscience particulière à laquelle +par imitation s'agrègent les consciences éparses; +mais la loi de l'unisson est fort loin d'être +absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, +les divergences qui se taisent ou qui +n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par +un assentiment qui paraît unanime. Les hommes +sont très souvent dupes des métaphores qu'ils +ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, +on la pousse un peu, une transformation +s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France. +L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, +voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette, +une personne humaine vivante et vraie, +la France, et nous sommes dupes: car tous les +raisonnements qui agréaient à notre logique, +appliqués au corps humain, nous allons les +répéter avec innocence sur un être fictif et qui, +en tant que matière à dissection psychologique, +ne peut être sérieusement comparé à rien. Un +homme est un homme, un pays est un pays. Si +on n'en revient pas là après quelques figures, on +n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise +littérature<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>La comparaison de l'organisme social au corps humain, +c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase +de la <i>République, V</i>: + +<p>«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de +la société, et nous avons comparé en ce point une république +bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en +commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»</p></blockquote> + +<p>Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, +société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision, +on y trouve toujours pour élément essentiel +l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, +que les sociologues s'appliquent à +méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont +laborieusement créé, ils font tenir tous les +hommes dans les poches de sa houppelande, et +le monstre les dévore un à un, comme fait des +boeufs, des moutons et des moines le père de +Pantagruel, selon les images de Gustave Doré. +L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, +étant la condition même de l'existence du monde. +Le monde, qui est créé par lui, est encore créé +pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme, +dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables +et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon +ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est +utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser +les termes, si l'on ne veut être tenu pour +un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité +est dans l'homme et non dans la société; il +s'agit de moi, et de moi seul, même quand je +refuse de me séparer du groupe social. Le véritable +ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; +au moment qu'un homme se fortifie et se grandit, +il assure par cela même la santé et la puissance +de la république.</p> + +<p>L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses +qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action +elle s'exprime ainsi: négation d'un bien +connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce +que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive; +on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice +en autrui et souvent le mal que nous assumons +sera pour notre favori un mal plus grand +encore.</p> + +<p>Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient +dû, pour leur bonheur éternel, être violentées, +et combien ont pâti de la réserve trop +noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement +de jeunes filles chrétiennes élevées +au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable +traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile +juif! Si une société ne peut vivre sans +la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais +si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La +force a les droits de la force; elle les outrepasse +en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés +de vertu comme des pièges cachés sous +des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas +un acte spontané d'amour, s'il est imposé par +un catéchisme ou un code, est un des crimes les +plus révoltants que l'homme puisse commettre +contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un +homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, +il ne change de caractère que pour s'aggraver. +C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir +pour assurer la joie ou le repos d'un être que +l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un +acte égoïste; parce que complaire à un autre +soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici +nous sommes dans la règle naturelle et dans la +logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur +de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu +ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, +de l'un des mots du dictionnaire? Quelle +valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les +esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice +est toujours volontaire, puisqu'il implique au +moins le consentement du martyr. Lors donc +que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs +plaisirs personnels à la prospérité de la société, +on leur demande d'agir en esclaves, de remettre +aux lois le gouvernement de leurs sensations, la +direction de leurs gestes, le maniement général +de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau +avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices +et la troupe des neutres sacrifiés, sous +prétexte de bien général, à une utilité qui n'a +même plus aucun rapport avec la conservation +de l'espèce.</p> + +<p>Le droit d'une législature médicale à réglementer +l'amour pourrait être très étendu; car +quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas +inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait +la castration comme châtiment des criminels. +Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient, +non plus aux seuls délinquants, mais +à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de +supprimer en quelques générations les diathèses +transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie +sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? +Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit +seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est +la morale actuelle,» de réduire l'amour à des +actes conjugaux, de faire enfin régner la loi +mosaïque dont les hommes ne connaissent pas +encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé +cet effort original, s'arrête et doute; non de +lui-même, mais de la possibilité de réaliser son +idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations +piquantes sur l'état présent des moeurs et +aussi sur la nature humaine. On y suppléera. +L'utopiste est un type fort bien connu et que +l'on peut dépecer de souvenir.</p> + +<p>Il y a deux manières de vivre: dans la sensation +et dans l'abstraction. L'utopiste, même +homme de science, même excellent observateur +de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser +ses idées, tout contact avec la réalité. +Voyant, par exemple, que la prostitution sévit +dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement: +la prostitution est un fait social, et +lié à une certaine forme de la société. Construisez +une société où toutes les filles seront mariées +à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées. +Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance. +Cependant, si l'on insinuait que la prostitution +est un fait humain, avant d'être un fait +social, on arriverait sans doute, par d'analogues +déductions, à prouver que toutes les sociétés, +quelles soient-elles, et même ordonnées selon +les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront +des prostituées, et toutes en nombre à peu +près égal. La prostitution changera de forme sociale +selon la forme de la société, elle ne changera +que de forme. Aucunes lois n'empêcheront +ni une femme bavarde de parler, ni une femme +lascive de chercher des amants. On pourrait objecter +que les prostituées ne font pas l'amour par +plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent +et sous trop de formes peu plaisantes pour elles; +mais au début de sa carrière une prostituée a +presque toujours été la victime de son tempérament, +de ses curiosités vicieuses, de son goût +pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils +l'ordre des réactions dans un système +nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne +jouent innocemment sur les mots, ils conviendront, +et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, +que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas +le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage, +appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne +lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement +en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité? +Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies +vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? +Peut-être cependant les utopistes croient-ils que +dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela +dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains +appliquaient, en matière d'adultère, la +peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer. +Parfois des hommes, même lâches, préfèrent +la mort à certaines tristesses: on se suicidera +beaucoup dans le paradis des législateurs +de l'amour.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quelle est la morale de l'amour?</p> + +<p>Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages +sociaux, dont les codes, pour être sages, ne +doivent être que la rédaction; mais dans tous +les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche +aux manifestations sexuelles, se confond avec +la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés, +est peut-être hypothétique: si elle n'a pas +d'application présente, puisque nous vivons sous +le joug d'une morale ennemie des instincts de +notre race, on se reportera, pour la comprendre, +à la glorieuse période de l'empire romain, aux +siècles calomniés par les démagogues chrétiens, +ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de +François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, +est du domaine privé; et il a tous les droits, +précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct +par excellence<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. C'est ce que reconnaissent +implicitement même les moralistes de la +science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est +vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» +des menaces contre la vie, contre les moyens que +choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle! +Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est +une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; +la raison n'est là qu'une spectatrice +qui compte et catalogue des attitudes que son +essence même lui interdit de comprendre. Le +peuple, oui le peuple du <span class="sc">XIX</span>e siècle (ou du <span class="sc">XX</span>e siècle), +qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit +«le succès»<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, n'est pas sans croire que la +Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance +du phénomène. Nos décrets contre +l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion +au peuple de la science, mais non aux véritables +observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser +un rôle déjà difficile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux +qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces +vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius +(<i>Colloquium VII, Fescennini</i>): «Honestatem qui quaerit +in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.</p></blockquote> + +<p>Cependant on peut obtenir les déviations. +En séparant les sexes et en les tassant dans +des lieux clos à l'époque de la première effervescence +génitale, on obtient à coup sûr la sodomie +et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà +ces tendances dans les couvents de Vestales et +les collèges de Galles; nous avons singulièrement +perfectionné leurs institutions avec nos casernes, +nos internats. Il est certain que la personne +qui choisit de passer exclusivement sa vie avec +des personnes de son propre sexe traduit par +cela même des tendances particulières qui doivent +être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de +favoriser et même de faire éclore ces vocations, +et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être +sans mesurer la conséquence de leurs désirs, +demandent des réglementations qui aboutiraient +nécessairement au même résultat?</p> + +<p>Toute atteinte à la liberté de l'amour est une +protection accordée au vice. Quand on barre un +fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, +elle déraille. Buffon avait une belette qui, +privée de compagnie vivante, assaillait une femelle +empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, +par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux +qui affichent une plus grande sévérité de +moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés +ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup +plus fréquent, par ce que les théologiens appellent +doucement <i>mollities</i>. Il sera plus à propos +de rechercher d'où vient la férocité du moralisme +moderne contre l'amour, et d'abord, car elle +n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause +on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.</p> + +<p>Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu +entre la virginité et la débauche; et le mariage +n'est qu'un <i>remedium amoris</i> accordé par +la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint +Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste +que Spinoza. Ces deux illustres Juifs +ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam +concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. +Saint Paul avait désigné d'avance le philactère +à cette démangeaison, le mariage. Il ne +le concède que comme antidote au libertinage; +à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin +ecclésiastique <i>fornicatio</i> ne rend que d'une +façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire +l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant +conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; +cela vaut mieux que d'aller voir les +filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la +famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme +païen n'avait su entourer de phrases sensuelles +la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église +substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove +du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes +mystiques commentèrent à l'envi saint Paul +dont ils réussirent à exagérer encore le mépris +pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil +de chameau, et que rien ne préparait à la littérature +et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. +Qui n'a été choqué de la comparaison dont +il use pour flétrir les raffinements sexuels, les +appelant des pratiques <i>more bestiarum</i>, alors +que le propre de l'animal est précisément de ne +demander à la copulation que la satisfaction +rapide d'un désir inconscient. Les inversions de +l'instinct sont rares chez les animaux en liberté +et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>. +L'apôtre n'usait donc que d'un de ces +grossiers lieux communs qui n'ont même pas le +mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. +Que de fois cependant cette allusion fut-elle +répétée par ceux qui feignent de croire que +les inventions de l'homme dans la volupté sont +méprisables! La franchise de saint Paul accrue +par le ton arrogant de ses commentateurs eut du +moins cet heureux résultat de faire condamner +dans leur ensemble, mais non dans leur détail, +les pratiques sexuelles. La règle des mystiques +est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions +où devaient plus tard se complaire les casuistes, +en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut +de goût, d'une science de bon aloi et puisée, +quoique pas toujours, aux sources de la réalité. +De ce dédain il résulta une certaine liberté de +moeurs. Bien des amusements parurent permis +à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la +littérature du moyen âge témoigne de cette aisance +dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, +la religion n'est plus qu'une tradition formelle +dont l'influence est nulle sur la sensibilité; +et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, +comme on le saurait si on avait recueilli +avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne +sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes +scolastiques. L'amour ne s'embarrasse +d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans +l'innocuité des rapports sexuels.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage +de M. Féré.</p></blockquote> + +<p>Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais +été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: +l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.</p> + +<p>L'état de l'humanité en Europe depuis les +temps fabuleux jusqu'aux premières années du +<span class="sc">XVI</span>e siècle correspond à ce qu'on appellerait, en +termes d'allégorie, l'innocence du monde; de +Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que +l'on se figure une société où l'amour, en quelque +condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais +de graves conséquences morbides; où les +baisers les plus profonds n'entraînent guère plus +de dangers physiques que les caresses maternelles +ou les manifestations de l'amitié; elle différera +de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile +de la concevoir, car les désirs charnels y +évoluent librement selon leur force naturelle, +sans peur et sans pudeur. Le mot <i>pudor</i> n'a pas +du tout le même sens en latin et dans nos langues +modernes; là, il se traduit par honneur, +convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement +devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. +Avant la syphilis, le baiser sur la +bouche est une salutation; il disparaît devant la +tare des muqueuses: les femmes présentent le front +si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; +puis les deux sexes s'éloignent encore d'un +pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il +faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent +avec défiance. La syphilis a détruit, non +pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il +est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y +a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme +la peur de l'enfer; ce que les religions les plus +menaçantes n'avaient réussi que temporairement +un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.</p> + +<p>C'est par la syphilis que les historiens qui +voudront faire l'histoire de la morale de l'amour +la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand +désarroi dans les moeurs:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum</p> +<p class="i2"> Contagemque alio non usquam tempore visam,</p> + </div> </div> + +<p>dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin +et de poète les premières horreurs du mal +nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante +universelle; on se crut à la fin de l'amour +et à la fin du monde.</p> + +<p>Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, +mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes +de la science appellent assez justement la promiscuité; +la peur d'un mal physique immédiat +et évident opéra entre les deux sexes une disjonction +qui a survécu à la période aiguë du mal. +La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la +syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent +dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle +morale leur fut nécessaire. La vieille opposition +entre la virginité et la turpitude, basée sur des +conceptions purement théologiques, disparut; +tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité +n'étant pas moins dangereuse, de son côté, +par ses conséquences négatives, il fallut trouver +un compromis. L'instinct social, d'accord, et +d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les +conclusions futures des hygiénistes, plaça ce +compromis dans le mariage, qui se trouva tout à +coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela +n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises +moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra +la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des +filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment +à changer en minauderies pudiques la mimique +de la peur; peu à peu elles se dupèrent +sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, +et vint un moment où la chasteté des femmes +fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la +religion ou à une sorte de divinité occulte, à on +ne sait quel raffinement sentimental.</p> + +<p>Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle +agit toujours à notre insu. Il est de tradition +administrative d'encourager les musées de figures +de cire qui détaillent les conséquences de la +promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se +vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent +si âprement les images sensuelles. La +syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, +belle de sa pleine nudité, est condamnée parce +qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré +comme dangereux.</p> + +<p>Cette manière de voir serait défendable si on +ne faisait pas intervenir dans la question la force +brutale des lois; si la parole seule se chargeait +de persuader une morale que son utilité pourrait +défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne +licence d'avant la syphilis ne sera pas +rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le +mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais +par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre +même de jouer avec le feu; la prudence se conseille +et ne doit pas s'imposer.</p> + +<p>De ce que la morale de l'amour a une origine +moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit +pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre +à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. +Des accidents, même d'importance +extraordinaire, ne sont que des accidents. Il +faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de +l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, +loin de s'arrêter aux phénomènes de surface +et passagers. Il y a peu d'absolu dans les +sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, +hormis précisément les relations des sexes. +C'est que, là, on rencontre le coeur même de la +vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre +indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte +même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour +la raison, qui serait forcée d'y contempler un +effet identique à la cause qui la produit et aussi +puissant; elle ne doit pas intervenir. Non +que cela soit au-dessus de ses forces; mais si +elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations +de l'amour et les appliquer pour un +temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes +que les lois naturelles. Il faut aussi prendre +garde que des lois naturelles l'homme n'est pas +responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit +enfant; mais celles qu'il promulgue retombent +un jour non seulement sur sa chair, mais sur +son intelligence. Car tout se tient et l'aisance +intellectuelle est certainement liée à la liberté des +sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir +ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre +c'est ne comprendre rien. La littérature, +l'art, la philosophie, la science même et tous les +gestes humains où il y a de l'intelligence sont +dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de +Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; +les hommes y furent beaux comme des chevaux +de course et les femmes y marchaient nues drapées +de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes +et de la liberté de l'amour a donné au +monde moderne sa conscience intellectuelle.</p> + + +<p>Juillet 1900.</p> +<br><br> + + + +<h2>VII</h2> + +<h2>IRONIES ET PARADOXES</h2> + + + +<h3>I</h3> + +<h3>CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN</h3> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p>«... Quiconque raccourcit une route +est un bienfaiteur du public et de +chaque personne particulière qui a +occasion de voyager par là.»</p> + +<p><span class="sc">Jonathan Swift</span>,<br> + <i>Lettre d'avis àun jeune poète</i> (1720).</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, +de ma dernière lettre ne vous a pas découragé, +et, cette fois, vous me suppliez; les hochements +et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les +avivent et les précisent; croyant avoir besoin de +moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils +soient productifs, et des coups même ne vous +feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer +la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler, +comme un miel parfumé, de fructueux conseils:—je +l'avoue encore, un tel état d'esprit +m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un +bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. +Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois +féconde.</p> + + +<p class="mid">I</p> + +<p>Ayant déjà fait quelques études préparatoires +au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez +pas sans doute que le monde dans lequel +vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là +mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement. +Vous avez entendu dire que ce monde +n'est guère qu'une église de truands qui tient à +la fois de la maison de prostitution, de l'étable +à cochons et de la chambre de rhétorique; cette +opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas +à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau, +de solides bottes, d'imperméables gants et +un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni +les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la +neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on +y peut vivre tolérablement; il y a des séjours +plus dangereux; pour un homme intelligent et +pratique, il n'en est guère de plus recommandable +et où le placement d'une pacotille soit plus +rapide et plus rémunérateur.</p> + +<p class="mid">II</p> + +<p>De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire +en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni +argent, comme dans le commerce; ni étude, ni +talent, comme il était d'usage dans les anciennes +sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez +besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de +l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de +belles noix vertes et que le fermier soit occupé +loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son +blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton +court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir +à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne +s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; +des gens prétendent que cela est fort difficile, +«qu'il en reste toujours quelque chose»: oui, +cela est difficile, mais si vos doigts restaient +tachés, vous en seriez quitte pour porter des +gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander +cet usage.</p> + +<p>Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes +suivants, quelques autres notions touchant +la pacotille,—laquelle, en somme, se +composera de tout ce que vous pourrez voler +subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres +et aux ronces;—car je ne suppose pas +que vous possédiez naturellement autre chose +qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas, +vous ne m'auriez pas demandé de conseils et +vous n'en auriez pas besoin.</p> + + +<p class="mid">III</p> + +<p>Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme +est tout au plus digne d'un commerçant modeste. +Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la +haute industrie et prenez une devise plus relevée +et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir +à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en +deux parties, embrasse également le présent et +l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir +gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien +clairs, bien humains, bien modernes, en renferme +un troisième, ésotérique et merveilleux; +je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant: +la graisse est le commencement de la +gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la +gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple +de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent +comme vous, sans plus de génie, et avec +moins de bonne volonté,—mais, avec un sage +régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela +n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de +pauvres braves gens meurent de faim.</p> + +<p>Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire +en attendant le placement de votre pacotille, +je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le +chantage où les risques sont trop grands et qui +demandent, pour être maniés fructueusement, +une expérience des hommes que vous ne pouvez +avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, +et c'est là un principe dont je vous recommande +la méditation, mon cher ami, tout acte dont +l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, +un risque sérieux touchant la santé, la +liberté ou la réputation, doit être tenu pour +immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez +soigneusement cette parole dans votre coeur; +elle peut vous éviter bien des ennuis et vous +sauver du naufrage auquel sont sujets même des +gens de votre sorte.</p> + +<p>Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche +comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme +tout le monde, de parents mariés à la veille de +l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité +dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous +rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors +de ces circonstances heureuses, vous n'auriez +jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule +d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut +plus séduire un homme bien né; et même je ne +suis pas éloigné de croire que tous ces poètes +pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se +trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans +la nécessité de préférer la gloire au coffre et la +triste fréquentation des Muses à une solide installation +dans la vie. Ce qui me confirme dans +cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que +j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de +leur propre aveu, choisi la littérature comme on +choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement +par vocation: dénués, ils auraient évité +un état qui exige, pour être exercé avantageusement, +des capitaux. De ceux qui vivent sur le +Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds, +je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les +rencontrer dans le monde où vous devez évoluer; +c'est toute une littérature, l'Autre Littérature, +dont il est malséant même de parler.</p> + + +<p class="mid">IV</p> + +<p>Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et +variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du +succès, principalement parmi les modernes, car +jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; +à cette heure, le premier de ces mots n'a +plus aucune signification précise: il est encore +quelquefois le synonyme de succès dans la bouche +des libraires et des critiques, mais toujours +prononcé le second, lorsque la dépense en papier +a été assez considérable peur justifier une telle +hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc +d'abord les catalogues et marquez d'une croix +tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. +Au-dessous du quarantième mille, un roman +n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire—naturellement +proportionnelle au chiffre inscrit;—à +quinze, on peut lire un volume de vers; à +dix, un traité de métaphysique; un pamphlet +littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à +peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, +de mille soudains et vertigineux, de vogues +immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et +queue, car je ne vous crois pas homme à vous +accommoder de ces probes et lentes fortunes +qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, +afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement +votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes, +vous aurez découvert le point commun, le faîte +de convergence de tous les livres à succès de notre +époque: cette conquête assurée, fermez vos +tomes et mettez-vous au travail; vous avez le +diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière +mode. Ce point commun, je ne l'ai pas +cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je +resterais muet; il faut que vous entrepreniez +vous-même cette chasse dont le résultat vous +enrichira non seulement d'un mot de passe, +mais aussi d'une méthode.</p> + + +<p class="mid">V</p> + +<p>Vos doutes sur le style vous font le plus grand +honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des +jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes +les portes, ont gâché, par la puérile vanité du +style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, +l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu +(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas +écrire l'est bien davantage, quoique personne +n'en ait encore formulé les principes; c'est la +tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous +les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce +titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» +En voici la première règle: «N'employez jamais +une image qui ne soit journellement d'usage dans +le langage familier.» Toutes les autres règles +découlent de celle-là; bien observée, elle suffit +à préserver de «l'écriture» un homme de bon +sens et de bonne grâce.</p> + +<p>Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte +et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver +du premier coup à la non-écriture. Quelques +premiers livres écrits, quelques pages même, +déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, +après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre +tout d'un coup votre popularité. J'ai +vu la vente d'un roman sans aucun style coupée +net par un article où un journaliste affirmait: +«... livre très beau et d'une «écriture» neuve et +hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier +avait publié dans sa jeunesse un premier +livre qui autorisait jusqu'à un certain point de +telles plaisanteries. Que votre livre de début soit +donc bien franchement un livre sans style; qu'en +ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que +dans un pré, toutes les fleurs communes; que +toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu +qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu +tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. +Un roman où tout, jusqu'aux noms des +personnages, jusqu'à la nuance des tentures, +jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, +paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, +scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes +et consciences, où tout, dis-je, donnerait la +sensation de retrouver un chien perdu ou une +amante égarée! Qui nous fera ce roman-là? +Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, +d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, +mais pas au point que je les admire sans +réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. +Car vous comprenez sans doute que si je +bannis le style, j'exige la distinction; et davantage +encore, je veux que ce livre sans écriture, +sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» +qui séduise les plus difficiles et les plus +délicats.</p> + + +<p class="mid">VI</p> + +<p>En vous interdisant les idées, il est bien évident +que je ne pense qu'aux idées originales ou +assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les +idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous +le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le +temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs +les idées naissent spontanément de germes +promenés dans l'air et qui se posent sur le +terrain qui leur plaît et là poussent et se développent +et fleurissent naïvement, heureuses +d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures +précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer +l'inutile sable où le vent n'a déposé que +des graines aussitôt sèches et mortes; il vous +faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave, +volez! Les écrivains que vous dépouillerez le +plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs +immédiats. A peine à mi-chemin de la montée, +les bras occupés de pioches et de haches, tout +au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci, +peut-être, de se défendre; les voix ne sont +bien entendues que du sommet; s'ils crient +leurs cris mourront dans les broussailles: vous +pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.</p> + +<p>Un autre motif de choisir vos aînés les plus +proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues +seront mieux accueillies du public, qui n'y verra +pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop +fraîches; elles peuvent, par un coup de succès, +se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne +à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car +il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut +se mettre à table pendant que les autres peinent +dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai +même, quand vous serez entré dans +l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si +l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela +pourrait bien être cette troupe de voleurs que +vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste, +n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer +par les fenêtres.</p> + +<p>Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui +valent mieux que vous, n'arriveront que plus +tard ou peut-être jamais, vous prendrez une +importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air +de résumer honnêtement les talents divers que +vous aurez dérobés avec adresse et décision, et +les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront +comme un miracle. Tous sans doute ne seront +pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient +qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet +d'article facile et à la portée du peuple. Songez +toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois +fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins +qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.</p> + + +<p class="mid">VII</p> + +<p>Mais il faut prévoir le cas où la crainte de +manquer de jarret vous arrêterait au bas de la +montée: alors vous choisiriez un maître qui, +ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, +vous prendrait par la main, vous ferait +gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la +méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, +sachant que vous préférez toujours la +finesse à la force, et à la violence la ruse.</p> + +<p>Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus +moroses se laissent prendre à la pipée avec une +facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge +plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis +(il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de +tous côtés les secours d'une sympathie même +hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car +à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon +sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. +Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la +poussière et dans les crachats, et protégez-le +hardiment. Prononcez son panégyrique dans +une de ces petites revues où votre copie encore +humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez +pas à «remettre à sa place, qui est la première, +ce grand écrivain, victime des rancunes +de toute une génération». Si vous l'avez élu +parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le +résultat de votre petit travail sera très heureux +et très profitable. Dès votre première jeunesse +vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, +mais lucrative et en somme honorable, si +on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, +comme de telles accointances, le profit +bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, +comme ce vieil homme de lettres peut, du +jour au lendemain, se trouver fort déprécié au +jugement de la foule, votre maîtresse, soit par +de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés +trop malpropres, soit même par la stupide +complaisance qu'il aura montrée à votre égard, +soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où +votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors +vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec +véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite +ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même +d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il +faut, mais sans excès; et vous saurez garder +dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à +la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez +montré à la fois l'indépendance de votre jugement +et la tendresse de votre coeur.</p> + + +<p class="mid">VIII</p> + +<p>Répandez sur tous vos camarades, tous vos +confrères, tous les hommes de lettres en général, +les calomnies les plus turpides et les anecdotes +les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans +leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; +insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous +passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, +un peu mauvaise langue, et votre compagnie +sera recherchée par les journalistes,—ce qui est +toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, +est faite de petit échos multipliés qui ricochent +et redondent les uns sur les autres.</p> + +<p>Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez +banal, une véritable valeur: soit que vous parliez +à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement +salis par d'adroites paroles, soit +que vous leur écriviez, changez de ton, faites +volter votre cheval tête en queue, virez lof pour +lof, et donnez le change avec tant de candeur +que votre mauvaise foi ne puisse être un instant +soupçonnée. Cela est important. Le poète qui +tiendra, signée de votre main, une lettre où, +vaincu par l'évidence, vous confessez son doux +génie, refusera toujours de croire aux vilains +propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, +il les tiendra pour des menteurs et des +envieux, se brouillera avec eux peut-être, et +vous aurez toute liberté pour achever un travail +souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas +très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître +venait de dépecer devant moi avec une dextérité +vraiment répugnante me déclama avec exultation +une lettre où cet habile écorcheur lui caressait +l'épiderme avec les plumes de paon les plus +subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit +réfléchir.</p> + +<p>Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, +que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt +du livre, mais à l'importance de l'auteur. En +principe, le livre que vous venez de recevoir +doit toujours être le meilleur de tous ceux de la +même main, et l'auteur toujours en progrès sur +son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments +selon l'âge, la réputation, l'influence; +vous prendrez votre revanche en causant librement +avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez +à émietter une oeuvre sera d'autant plus +grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large +et résistante, elle donne mieux prise aux coups +de talon, et on peut danser dessus pendant +des nuits entières.</p> + +<p>Ne faites jamais de critique littéraire, hormis +le cas très particulier exposé dans mon septième +paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de +faire imprimer ses opinions; on est le maître de +celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on +est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la +porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous +teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, +usez de voie détournée et prenez pour +prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter +les critiques les plus absurdes, car ils ne +répondent pas et il est facile, en visant un artiste, +de blesser grièvement un littérateur qui +avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a +réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai +pas davantage d'obéir sans mûre réflexion +à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que +votre premier essai soit un coup d'éclat dans le +genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. +Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la +vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, +si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais +qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, +surtout si elles ont été conquises bravement +et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain +un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative +ne comporte pas des risques graves, et +vous savez que je suis inflexible sur la question +des risques. On acquiert bien des amis par vingt +déboulonnements exécutés avec soin, mais que +de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute +n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer +et vous faire de ses mains froides un terrible +collier de métal. A mon avis, les plus +beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, +surtout à une époque où l'opinion est +si divisée, où il est si facile de se faire condottière, +de recruter un parti et une armée. Comme +je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, +que vous pouvez toujours renier.</p> + +<p>La seconde partie du conseil de Swift me semble +au contraire très recommandable et franchement +je l'approuve de prohiber la louange. Cela est +mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en +illuminant les parties belles, en ménageant les +ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous +de leur valeur, et quand même vous eussiez monté +le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au +ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, +à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur +des âmes généreuses, le signe d'amitié que +vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous +auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, +et votre entreprise ne serait nullement +profitable.</p> + +<p class="mid">IX</p> + +<p>Quelles que soient votre force, vos armes et +votre insolence, vous aurez besoin de faire partie +d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin +d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, +agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion +que leur ambition, faites-vous inscrire à +tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus +redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des +relations contradictoires, vous connaîtrez de petits +secrets qui ne vous seront pas inutiles pour +vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt, +qui est de capter la confiance des belligérants +afin de les mieux trahir, le moment venu. +Sachez seulement que les Arrivistes sont fort +soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils +aux loups de Sibérie, manger résolument +l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un +bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence, +ils se jetteront sur vous et vous dévoreront +en commençant par les parties molles, +mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux +excréments, et on les admirera sur le boulevard, +fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à +vous de demeurer solide sur vos jambes, la main +sur votre épée et le visage plat comme une mer +hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une +attitude arrogante, ou seulement si, quand vous +passez, le public le regardait avec trop de complaisance, +n'hésitez pas à le faire tomber adroitement +le nez sur le pavé et à prendre aussitôt +la tête du troupeau, pendant que les autres +s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la +vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à +la réalisation future d'un plus grand bien.</p> + + +<p class="mid">X</p> + +<p>Vous aurez à prendre une attitude touchant +les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent +vers les femmes, ne faites pas étalage d'une +inclination trop commune pour qu'elle puisse +jamais attirer sur vous l'attention du monde. +Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques +des invertis, efforcez-vous d'acquérir +(cela est difficile) cette incroyable voix molle et +blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît +infailliblement dans les concerts humains: cela +vous sera utile, car, outre que ces gens forment +une secte très unie et assez puissante, la singularité +d'un tel cynisme doublera votre réputation, +si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, +suffira à vous mettre en bon rang parmi +les curiosités littéraires.</p> + +<p>Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût +à la mode, je vous conseillerais au contraire une +certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises +moeurs est incontestablement plus estimé +qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs; +la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination +d'une quantité de personnes retenues +seulement par la prudence ou par la lâcheté; +mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés, +les désirs reculent devant une certitude +trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme +de ce singulier revirement, et je vous engage à +la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de +feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on +se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource +de la sincérité.</p> + + +<p class="mid">XI</p> + +<p>Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. +Un louis donné à propos vous fera passer +pour un bon camarade, pour un homme dont il +y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de +bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi, +mais vous en serez quitte pour une dépense modérée, +si vous avez besoin de les ramener, car +ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux +avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois +au fond de son verre, comme une peau +de raisin, un lambeau de conscience; en cet état, +sa reconnaissance se traduira peut-être par un +de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux +réputations littéraires.</p> + +<p>Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui +présentent une chance de réclame, aux livres de +vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts, +mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez +le faire avec décence, de refuser la quittance +de recouvrement; en beaucoup de circonstances, +car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, +cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez +la faute sur le compte de la poste. J'ai connu +un jeune écrivain riche et économe qui, par ce +moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait +tous les ans plus de cent cinquante francs, +avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.</p> + +<p class="mid">XII</p> + +<p>N'adoptez pas un costume particulier, et si vous +laissez reproduire votre portrait, que cela soit +d'après un dessin très beau, mais très inexact: +il y a dans la vie bien des circonstances où il est +agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles. +Vous aurez encore le plaisir de tromper le +public et de duper les physionomistes.</p> + +<p>Pas plus que de costume distinct, vous n'avez +besoin d'une religion définie. Sur ce point, +comme généralement sur tous les autres, à moins +que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez +l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde. +Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter +les chrétiens et de mépriser votre race, +de feindre une conversion imminente afin de profiter +des avances et des craintes des deux partis; +aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: +d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans +le monde littéraire, que d'avouer une conviction +religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt +de la question des tirages et des passes, +devenez une autorité en cette matière, qui est +comme la pierre de touche du véritable écrivain.</p> + +<p>La politique vous sera un peu moins indifférente. +Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui +le seul parti qui puisse, sans ironie, +promettre à un jeune homme, pour ses vieux +jours, un siège de sénateur.</p> + + +<p class="mid">XIII</p> + +<p>Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être +absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous +confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque +idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez +que le jour où vous serez assez fort pour braver +toute réclamation. Ce système est utile quand il +s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose +que sur un mot ou une situation qui feront +tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.</p> + +<p>Quand vous démarquerez un confrère, citez +son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre +et le public croit que tout l'article est de vous, +moins une phrase, choisie exprès parmi les plus +insignifiantes.</p> + +<p>N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez +soigneusement celles qu'on vous adressera; les +écritures sont souvent mal déguisées, un hasard +peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez +de même tous les petits papiers par quoi on +peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion. +Plusieurs journalistes ne doivent qu'à +cette persévérance la situation, inexplicable autrement, +qu'ils tiennent dans la presse.</p> + +<p>Des gens hardis recommandent cette ruse: se +faire introduire comme secrétaire chez un homme +influent, et là, tout en acceptant les ordinaires +obédiences: promener les enfants, sortir le +chien à l'heure de son besoin, allumer le feu, +aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs +autres besognes qui préparent merveilleusement +à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour +que le maître est malade, à rédiger son article, +peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un +jour aller dire la vérité au directeur du journal. +J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car +c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur +pour un journal et pour le public.</p> + +<p>Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que +je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets +aux méditations de votre esprit précoce. +Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés +ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut +pour arriver, mais j'espère que cette petite collection +de principes ne sera pas la moindre de +vos armes.</p> + +<p>Septembre 1896.</p> +<br><br> + +<h2>II</h2> + +<h2>DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE<br> +L'IDÉALISME</h2> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +<p>Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.<br> +Ovide, <i>Métam.,</i> III, 430.</p> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<h3><i>INTRODUCTION</i></h3> + +<p>Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes +sur la valeur, non point philosophique, mais +morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré +des méditations assidues, triompher de mes +hésitations par la méthode de la logique directe. +Et bien au contraire; poussée à son extrême, la +théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, +pratiquement, au néronisme ou au fakirisme, +selon qu'elle évolue en des intelligences actives +ou en des intelligences passives; socialement +(comme je l'ai noté antérieurement)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, au despotisme +ou à l'anarchie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>V. L'Idéalisme, pp. 16-17.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, <i>l'Ile de la liberté +(Echo de Paris</i>, juillet 1892).</p></blockquote> + +<p>Or, sans être pourtant le disciple de la prudence +philosophique qui, arrivée au croisement +de deux routes, s'assied et se demande: vers +quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, +quand je me serai bien reposée? je me suis assis, +comme elle, au croisement des deux routes, et, +ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune +des routes frayées, et de m'en aller à travers +champs.</p> + +<p>En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, +ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,—car +elles pouvaient être nécessaires et inéluctables—j'ai +songé que peut-être elles n'étaient +ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique, +soit en politique, soit relativement à notre +conduite privée dans la vie, lorsque, mus par +l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, +nous souhaitons de mettre notre vie d'accord +avec nos principes.</p> + +<p>(Il serait si simple de mettre nos principes +d'accord avec notre vie.)</p> + +<p>On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, +que je me contredis; mais les jugements, +quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de +la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, +aller tout droit, comme une balle (tout +droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la +droite voie de la logique, est plutôt le fait des +esprits simples,—je ne dirai pas médiocres, ce +qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes +allemands<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a> n'a été purement logique: +ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni +Fichte, prônant le patriotisme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, ni Schopenhauer +dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires +antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme +Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après +le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il +profère le «Rendez à César...». Logiquement, il +devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume, +qui n'est pas de ce monde, et César comme +le reste.» Mais en prononçant cette négation: +«pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et +il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» +devaient nécessairement avoir ses disciples, les +hommes de bonne volonté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p>Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait +chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72: </b><a href="#footnotetag72">(retour) </a><p><i>Discours à la nation allemande.</i></p></blockquote> + +<p>Revenons à la pathologie de l'idéalisme.</p> + +<p>Négligeant provisoirement les conséquences +sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire, +je ne veux alléguer qu'un néronisme de +dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; +et même, pour simplifier l'enquête, laissons +encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira +d'avoir à faire la critique du néronisme mental, +plus clairement appelé le narcissisme.</p> + +<p>Narcisse,</p> + +<blockquote><p> +Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo, +</p></blockquote> + +<p>et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: +Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie +dans les quinze syllabes de son vers élégant<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73: </b><a href="#footnotetag73">(retour) </a><p>Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; +ils sont la fontaine scellée ou le <i>hortus conclusus</i>. On passe devant +la source dormante sans même désirer y boire une gorgée +d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir +le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux +rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la <i>Belle et la +Bête</i>, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec +plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était +pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier +disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien +écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous +apprennent rien d'important.»</p></blockquote> + +<p>Mais il faut reprendre les choses de plus haut +et redire, hélas! afin d'être clair, des choses +mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité: +les hommes sont si crédules à la négation +que la vérité leur semble un conte de fées, et que +tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de +l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt +du doute:</p> + +<blockquote><p> +Nel mezzo del camino di nostra vita +Mi ritrovai in una selva oscura +Che la diritta via era smarrita<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74: </b><a href="#footnotetag74">(retour) </a><p>Dante, <i>Inf.</i>, I, 1-3.</p></blockquote> +<br><br> + + +<h2><i>CHAPITRE PREMIER</i><br> +HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE</h2> + +<p>Il est bien entendu que le monde n'est pour +moi qu'une représentation mentale, une hypothèse +que je pose<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>, nécessairement<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, quand +la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est +perçu par moi que comme partie de moi; je ne +puis concevoir son existence en soi: il n'a de +valeur pour moi que s'il vient graviter autour de +l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde +qu'une vie objective, précaire et limitée par mes +besoins d'hypothèse<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75: </b><a href="#footnotetag75">(retour) </a><p>Fichte, <i>Théorie de la Science</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76: </b><a href="#footnotetag76">(retour) </a><p>Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique +ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, +l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse +peut être créée <i>a priori</i>: fausses sensations ou hallucinations. +Le «nécessairement» est cependant la condition de toute +vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77: </b><a href="#footnotetag77">(retour) </a><p>La perception est toujours <i>critique</i>, en ce sens qu'elle est +relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais +aussi à mes <i>desiderata</i> actuels: elle est influencée par le désir, +par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou +même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui +comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui, +à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les +goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette +insinuation paraîtra très claire.</p></blockquote> + +<p>Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la +contradiction des termes) la subjectivité de l'objet, +je songe à pousser plus loin l'analyse.</p> + +<p>Laissant le moi qui m'est connu (au moins par +définition), je veux, pour m'instruire et savoir +comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet +c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; +l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau +qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle +modification ou même moins négative, ou même +positive, ne peut me laisser indifférent.</p> + +<p>Je suis donc limité, ou modifié,—et j'admets +encore <i>à priori</i> cette limitation, sans toutefois +préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose +moi-même par une loi de mon organisme +psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur; +j'admets que, inexistant et projeté hors de moi +par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique +de ma conscience,—bien que lui-même causé +par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus, +créé dans ma cornue, surgit et me tient +tête;—et il parle!</p> + +<p>En effet, en décomposant l'objet, selon le plan +de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie +selon deux modes, deux illusions, mais que différentes! +l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui +me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire, +l'objet signe et l'objet pensée:—l'homme, +l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, +parce qu'il me ressemble.</p> + +<p>Je me connais et je m'affirme; je suis, car je +me pense, et le monde extérieur où je rencontre +ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée +même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce +frère gravite autour de mon aimant, particule de +mon désir, moi aussi, particule de son désir, je +gravite autour de <i>son</i> aimant; le monde dont il +fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont +je fais partie n'existe qu'en lui,—et, relativement +à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée +et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il +m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.</p> + +<p>Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit +et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée, +quand je le pense,—il est tout quand il se pense +lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.</p> + +<p>Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire +par moi-même, et je reconnais, cette fois +indubitablement, que je ne puis pas ne pas me +limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse +de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre +pensée, et plus je pense plus je me limite, +plus je crée d'obstacles au développement de +mon primordial absolutisme; devenue pareille +à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie +les ennemis de son unité et j'ai devant moi +la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi +soit un ou multiple, il gêne également ma +liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me +force à «entrer en pourparlers» avec lui.</p> + +<p>A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, +autant que je puis le faire, autant que me le permet +ma nature, son existence hypothétique,—et +nécessairement s'il me rend la pareille. Ce +n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés +et de réciproques concessions. Au lieu de +la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à +celui qui me la laisse,—et à celui qui m'a retiré +de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même, +je jette à mon tour la corde du salut. +Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre +jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants +et nous y jouirons des magnifiques alternatives +de la lumière et de l'ombre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Fratrem Pollux alterna morte redemit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78: </b><a href="#footnotetag78">(retour) </a><p>Virg., <i>Æn.</i>, VI, 121.</p></blockquote> + +<p>Et voici comment raisonne Pollux:</p> + +<p>«L'arbre n'existe que parce que je le pense; +pour la pensée hypothétique que je pressens et +que je veux bien admettre, douloureusement, +au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre +et je n'existe qu'autant que cette pensée me +pense...»</p> + +<p>Il se reprend:</p> + +<p>«Pourtant, je suis,—et absolument<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79: </b><a href="#footnotetag79">(retour) </a><p>Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute +réalité,—toujours jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote> + +<p>Il réfléchit et continue:</p> + +<p>«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose +de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,—et absolument. +Or, si j'admets mon affirmation, je +dois admettre la sienne, mais deux absolus sont +contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils +s'affirment en se niant.</p> + +<p>»Pour être pensé, il faut donc que je me nie +moi-même,—mais je retrouverai dans l'autre +pensée l'image de ma propre négation renversée +et redevenue positive: je vis et je suis en celui +qui me pense.»</p> + +<p>Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité +avec son frère mortel.</p> +<br><br> + + + +<h3><i>CHAPITRE DEUXIÈME</i><br> + +VIE DE RELATION</h3> + + +<p>La métaphysique pose des axiomes, l'expérience +les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle +le prend.</p> + +<p>L'Intelligence absolue pense dans la solitude +absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie +que nous sommes—à l'envers—: hommes, +bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en +soi; elle part d'un point du cercle pour revenir +au même point du cercle, et ce simple mouvement, +toujours le même, est infiniment fécond.</p> + +<p>Pour l'intelligence limitée, les conditions de +la pensée sont toutes différentes; elle a besoin +de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, +c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la +pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, +se dévore elle-même et se résout +en la non-pensée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. La pensée d'autrui est le +miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait +ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est +vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, +dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse +intellectuel, contenté par un auditoire composé +d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait +moins s'il n'avait pour confidents que les +arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant +indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, +Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience +muette des rochers et la bruissante sympathie des +arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée +en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80: </b><a href="#footnotetag80">(retour) </a><p>Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore +ses enfants,—c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il +dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, +car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de +la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait +obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de +son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,—«et +la faim eut plus de puissance que la douleur.</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 40%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 60%;"> +<i>Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno</i><br> +DANTE, <i>Inf.,</i> XXXIII, 75. + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81: </b><a href="#footnotetag81">(retour) </a><p>Et devenu fleur, si nous attendons +jusque-là,—oeillet-Notre-Dame +(a): ou porion (b)—il faut que la fleur soit cueillie. +Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, +au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos +festins métaphysiques (c): + +<p><i>Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo<br> +Tortilium coronarum...</i></p> + +<p>a: Commentaires de Philostrate, <i>Tableaux</i> (Paris, 1620, +in-folio).<br> +b: Commentaires d'Athénée, <i>Deipnosoph</i>. (Paris, 1598, in-folio).<br> +c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (<i>Ibid.</i>)</p> + +<p>Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.</p> + +<p><i>—Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis +mollissimam, suavissimam.</i></p> + +<p><i>—Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur</i></p> + +<p>Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?</blockquote> + + + +<p>Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait +même pas des reflets qui dorment dans les +sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse +et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, +la fleur précieuse de son jardinet, trop +précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les +solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient +leur moi que pour l'arracher, attendant que la +plante fût devenue assez solide pour donner +prise aux mains du renoncement<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Illogique, +il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses +serres, car, horticulteur à la mode, et non plus +pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections +d'azalées et de phénoménales orchidées, +images provignées de son orgueil. Lui seul est +le grand horticulteur, mais sa propre affirmation +défaille si les autres ne la confirment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82: </b><a href="#footnotetag82">(retour) </a><p>Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois +il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (<span class="sc">Hello</span>, +<i>Physionomies de Saints</i>, p. 423.)</p></blockquote> + +<p>Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype +du néronisme mental, réserve, après toutes +les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle +le moi du génie peut se prouver sa propre existence +en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui +aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve +sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,—et Nietzsche +a raison<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83: </b><a href="#footnotetag83">(retour) </a><p>L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son +ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même +est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. +Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans +Nietzsche telle de ses pensées.</p></blockquote> + +<p>L'homme le plus humble a besoin de gloire: il +a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. +L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin +de la gloire adéquate à son génie<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Quel poète +et qui donc serait content de la seule couronne +qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme +Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas +dans l'ombre de son oratoire; il se couronna +devant toute la terre et devant les princes de +toute la terre, disant ainsi que, premier juge de +sa propre gloire, il n'en était que le premier juge, +et non pas le seul.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84: </b><a href="#footnotetag84">(retour) </a><p>Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles</p> +(<i>De la Charité intellectuelle</i> dans <i>les Plateaux de la Balance</i>).</blockquote> + +<p>Pensé par les autres, le moi acquiert une concience +nouvelle et plus forte, et multipliée selon +son identité essentielle.</p> + +<p>Multiplier une rose, cela fait un jardin de +roses; multiplier une ortie, cela fait un champ +d'orties.</p> + +<p>Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la +conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier +la baroque loi du nombre, qui se base sur de +fabuleuses additions où sont ensemble comptés +les roses et les orties, les rats et les zèbres. La +pensée s'individualise différemment; il n'y a pas +deux individus identiques; les miroirs sont bons +ou mauvais,—et encore le miroir n'absorbe et +ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en +soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il +subisse des tentatives de viol pour apprendre +qu'il est inviolable.</p> + +<p>Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il +a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au +pied de sa colonne; il a besoin de la salutation +de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de +Théodoric.</p> + +<p>Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est +qu'un palmier dans le désert.</p> + +<p>Février 1894.</p> +<br><br> + + + +<h2>III</h2> + +<h2>LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ</h2> + + +<p>Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice +et maîtresse, importe plus que l'acte lui-même, +car c'est par son principe que l'acte acquiert son +degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. +Réduit au mécanisme physique, l'acte est indifférent: +c'est l'extériorisation d'une force et rien de +plus. Que l'effort des muscles se résolve en un +sauvetage ou en un meurtre, les deux actes sont +les mêmes, et pour les différencier il faut avoir +compris leur principe initial; mais ce principe +peut être commun, avidité, vanité, obéissance, +courage:—et un meurtre apparaîtra vêtu de +toute la sanglante beauté du désintéressement, et +un sauvetage sali de toute la vase du fleuve et de +toute la boue de la récompense. Que, les principes +déterminés, le châtiment intervienne et efface +le crime; que la récompense, aussi sûrement, +efface l'oeuvre qui la motiva, et l'on retrouve +l'état d'indifférence qui est l'état normal de l'acte +et qui sera l'état même de l'Activité le jour où +tous les actes possibles auront été accomplis. Il +faut donc, si l'on veut absolument juger, ce qui +est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les +actes qui ne sont que des mouvements et dont la +direction peut être à chaque instant déviée par des +causes secondaires ou postérieures, mais les pré-actes +les actes en puissance, les actes au moment +même où ils vont être déterminés par le principe +initial; il faut juger le principe même et non le fait, +et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer +à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition +avec la foule des actions ainsi qualifiées +d'ordinaire, mais indûment.</p> + + + + +<h3>I</h3> + +<p>La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme +est incapable de vérifier les notions sur lesquelles +s'appuie son existence même quotidienne, est +aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange +perpétuel de notions et de sentiments entre les +hommes et entre l'homme et le reste de la nature. +Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément +appelées charitables ne sont qu'un tout petit +souffle, et souvent de vanité,—mais qui siffle +comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention +et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le +mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation +et jusqu'au mensonge, car elles arrivent +à faire croire qu'elles ont seules droit au nom +d'actes de charité, alors que leur principe les +range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.</p> + +<p>Les actes charitables ne sont le plus souvent +que des actes commerciaux, vente, achat, échange: +gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner +sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; +acheter une joie; se défaire d'un remords; +échange d'une monnaie contre une bénédiction; +achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore +que problématique, d'un bonheur, encore +qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe +du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. +Ce dernier principe est seul en cause quand la +charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un +caractère noblement égoïste et conforme à la destinée +de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie +et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui +lui font éprouver fortement la joie de la supériorité +personnelle. Par les actes d'amour et de pitié +qui souvent se confondent (surtout chez les femmes, +et c'est un socle où elles haussent délicieusement), +l'homme conquiert la sensation de +se grandir et même de devenir unique; créateurs +d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les +mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment +celui qui les accomplit avec pureté; ils le +dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux +du désert ne sont que des grains de sable, d'où le +sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais +là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat +peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas +absolu; la conscience du but n'est pas toujours +ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou +de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent +être, cela est toujours sous-entendu, socialement +criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut +chercher le principe de la charité parfaite.</p> + +<p>Le principe de la charité est le don gratuit, +pur et simple, sans désir, sans espérance, sans +but. La nature et l'humanité la plus voisine de +la nature nous donneraient de cela des exemples +si on les devait choisir inconscients: la charité +de la fleur, la charité du châtaignier, la charité +du boeuf, la charité du chien,—la charité du +génie, la charité de la beauté,—la charité de la +mer, la charité du soleil,—la charité de Dieu +(dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon +les lois, la succession des phénomènes et l'activité +de l'intelligence;—mais la véritable charité est +l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre +personnalité et d'après les règles de sa logique +intérieure et individuelle. Cet homme donne +ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il +n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est +ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes +dans la tige plus forte d'autres intelligences, +ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal +ou créature vivante, il n'offre à la frairie des +êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un +généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat +aux gestes divins.</p> + +<p>La plus grande charité est donc de vivre et de +consentir à être dans la prairie une tache d'ocre +ou de laque et de borner son rôle aux relations +qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. +Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut +avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et +de son jeu et, cette triple conscience acquise, +maintenir la succession de ses phénomènes et +l'activité de son intelligence: en cela, l'homme +est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre +Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité, +qui est l'amour de soi-même en quoi est +impliqué le don de soi-même.</p> + +<p>Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: +ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie, +à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le +non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: +l'égoïsme pense l'amour, et, pensé +l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le +monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur +l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se +confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement +sûr extend, à partir du point de chute, +jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie +de tant d'ondulations invincibles, les actes de +la charité commerciale viennent crever comme la +bulle d'air revomie par une grenouille.</p> + + + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce que l'on nomme la vie de relation participe +donc en plusieurs de ses mouvements à la charité +la plus haute, mais cette vérité ne sera pas plus +amplement démontrée, car les choses ayant +deux faces et les mots leurs exigences, on attend +sans doute un examen bref des faits les +plus conformes à la définition des lexiques et +que l'on revienne, pour ne pas contrarier plus +longtemps le commun des habitudes cérébrales, +à l'analyse des actes pratiqués et monopolisés +par des «coeurs utiles».</p> + +<p>L'idée que la charité doit être utile est presque +nouvelle; elle date sans doute de saint Vincent +de Paul, ou du moins l'on s'accorde à faire +honneur de cette invention curieuse au célèbre +philanthrope, au Parmentier des petits enfants. +Avant lui, la charité n'était qu'un rachat de personnelles +fautes; elle gardait son caractère égoïste +et digne de prodigalité; elle était vraiment, le +plus souvent, un don sans conditions, sans but +que d'être un don; elle était un sacrifice; elle +avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait +pas son argent des yeux. Aujourd'hui l'on +va jusqu'à produire, presque en justice, le reçu +du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un +placement de vanité ou de peur. Le carnet à +souche de l'aumônière est devenu un bouclier +contre les jets de boue, et quand il est périmé +on en fait de la pâte à papier d'affiches. La charité +est devenue une des formes de la réclame: +savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir +entre les plus adroits hurleurs est un talent +apprécié chez les journalistes, qui envient un métier +si généreusement productif et chez les petits +bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, +de l'ordre, de l'économie et qui donnent, non +au pauvre qui passe, mais à l'indigent certifié +par un numéro d'agenda.</p> + +<p>Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts +d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance +contre la grêle signée par un trembleur +innocent, la charité perd également tous ses +caractères essentiels: en d'autres circonstances, +elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, +singulièrement la diminuer en beauté que de la +faire descendre au rang de rouage social, moteur +d'ordre humain, complice des tyrannies de la +civilisation. On a dit que l'aumône était l'une +des insultes du riche envers le pauvre. Presque +toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le +don gratuit. On achète, pour quelques argents, +le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône +qui ne demanderait rien en échange, l'aumône +d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce +vraiment une insulte? Il est affreux de conduire +chez le boulanger la triste créature qui tend la +main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte +d'une charité méprisante qui limite le +besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si +ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une +femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait +le manger que trempé dans le sang amer de vos +veines rompues. La charité qui limite et qui +choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la +notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave, +et se déshonorerait, si c'était possible.</p> + +<p>Peut-on déshonorer la charité?</p> + +<p>Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, +disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller +loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent +qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie +par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, +fait choir un plaisir à l'humiliation +d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables +des unités qu'ils signifient: élevés au +rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par +la trahison d'un fait.</p> + +<p>Qui peut déshonorer la joie?</p> + +<p>Mais la charité est une joie à laquelle, comme +à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le +demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et +simple, comme la possession d'une femme dont +on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra +que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre +d'une oeuvre secrète.</p> + +<p>Février 1896.</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LA DESTINÉE DES LANGUES</h3> + + +<p>On a publié naguère dans une revue de vulgarisation<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a> +un article orné de ce titre brillant: +«La Guerre des langues.» Malheureusement, +quoique muni d'une érudition toute fraîche et +assuré des plus récentes statistiques, l'auteur, +qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions +qui se seraient tout naturellement imposées +à un écrivain français. Il voit la question par +le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais +il manque, et c'est bien son droit, de cet amour +qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui +veut que l'être unique triomphe tout entier, +même contre tout droit, toute justice et sagesse. +Il y a aussi bien du souci commercial dans ses +calculs; souci louable et que même un poète partagerait, +puisque la littérature se vend:—comme</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85: </b><a href="#footnotetag85">(retour) </a><p>On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait +dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle +à être dépouillée de tout caractère polémique.</p></blockquote> + +<p>les oranges et comme les fleurs; mais on songe +que ce directeur d'une revue française le pourrait +être, si son exode avait fourché, d'un recueil +allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu +touchant la simplification de notre orthographe +et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas +que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, +d'un célèbre jugement du roi Salomon. <i>Sit +ut est, aut non sit</i>; ce mot d'un jésuite prénietzschéen, +la plus haute parole échappée à l'instinct de +puissance, doit être rappelé avant toute discussion. +Sa clarté dispense de longs commentaires.</p> + +<p>Il est toujours amusant de voir un Tchèque +ou un Polonais offrir du fond de son coeur à un +Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats +d'améliorer la langue qu'il apprit dans le +ventre de sa mère; on passe sur l'impudence et +l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine +et sur les bords de la Marne. Mais nous avons +affaire à un sérieux judaïque qu'aucune plaisanterie +n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter +sérieusement d'un sujet qui semblait réservé +jusqu'ici à égayer la fin des vaines séances académiques.</p> + +<p>En voici l'exposé, repris à son commencement:</p> + +<p>Jadis, assure-t-on, le français était la langue +parlée par le plus grand nombre d'hommes. Ce +jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits +bonshommes gradués comme des fioles d'officine +(dont le démonstrateur éclaire libéralement l'intellect +de ses nombreux lecteurs), je vois bien, +dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez +près par le japonais et que, bien au-dessus +de la française, la fiole russe dresse sa capsule +noire; je vois bien les rapports arithmétiques +qu'il y a entre les chiffres 85, 58 et 40,—mais +c'est tout, car il s'agit des langues humaines, +c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non +pas de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il +y a presque deux fois plus de moulins à parole +qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à +moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien +plus de moulins chinois: il y en a trois ou quatre +cent millions. La statistique est l'art de dépouiller +les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. +Un égale un, parfois; le plus souvent +1 = <i>x</i>. L'auteur, qui est israélite, devrait se +souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé +sa religion au monde entier. Le grec classique +n'a jamais été parlé à la fois par un peuple +plus nombreux que les Suisses ou les Danois.</p> + +<p>Mais le grec serait mort et sa littérature aurait +péri sans la puissance byzantine; et c'est le +javelot romain qui planta le latin dans l'Europe +occidentale. La destinée d'une langue est déterminée +par deux causes, l'une intime et l'autre +d'action extérieure, l'une toute littéraire et l'autre +toute politique. Cette seconde cause est la plus +forte; elle peut anéantir la première; mais si +elle s'y ajoute, au lieu de la contrarier, elle peut +acquérir une puissance indestructible. L'avenir +sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre +influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser +fortement. Cependant il est évident que +la langue de l'Europe future sera la langue du +vainqueur de l'Europe; et s'il est probable que +la Russie soit la Rome de demain, il est probable +que le russe soit le latin des prochains siècles. +Le rôle de la France, avilie par des gouvernements +indignes, étant désormais purement littéraire +(à moins d'un improbable réveil), la question +qui peut amuser est celle-ci: dans quelle +proportion, à côté de la langue du vainqueur, +les langues des vaincus futurs peuvent-elles +espérer de vivre littérairement?</p> + +<p>C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de +langues de parade ou de cénacles. Car la vie et +l'unité d'une langue sont intimement liées à la +vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire +de la langue française l'a montré clairement, +quoique à rebours, et l'évolution de l'espagnol +dans l'Amérique du Sud sera prochainement un +argument pour cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs +contestable. Les états de l'Europe vaincue, en +perdant leur autonomie, verront leurs langues +se fractionner rapidement en une quantité de +dialectes dont la différenciation sera croissante. +Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par +exemple, qui sont encore vivants et fort nombreux, +n'étant plus dominés par un parler commun +qui les régisse et les coordonne, deviendront +de véritables petites langues particulières +aussi différentes entre elles que le wallon et le +provençal, le picard et le portugais. Les Français +de Lyon ne comprendront plus ceux de +Nantes, ni ceux de Paris ceux de Rennes. Il y +aura des années et peut-être des siècles de grand +trouble, une anarchie linguistique analogue à la +grande anarchie qui suivit la destruction politique +de l'empire romain. Mais les hommes, et +c'est leur fin, sont ingénieux à tourner les obstacles +que la nature leur impose. Ayant besoin +d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun +doute celle du vainqueur. Ces acceptations, +dont il y a tant d'exemples dans l'histoire, semblent +inexplicables parce qu'on les croit bénévoles. +Mais si l'on réfléchit que les fonctions +publiques, l'influence et la richesse ne sont plus +abordables pour les vaincus qu'au moyen de la +langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont +joignant les deux rives du fleuve, les apostasies +linguistiques apparaissent au contraire absolument +conformes à ce que l'on doit entendre de +la nature humaine, toujours inclinée du côté du +bonheur sensible.</p> + +<p>Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs +langues au monde romain; le latin, que les Vandales +avaient respecté en Afrique, ne céda que +beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut +sans doute tenir compte, dans l'examen de ces +faits contradictoires, soit de l'intelligence, soit +du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui +avait résisté aux Vandales ne put-il résister aux +Arabes? Sans doute parce que, malgré que leur +nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, +d'une race douce et intelligente, plus sensuelle +que vaniteuse, furent vite amollis et amusés +par une civilisation dont tous les éléments +n'étaient pas étrangers à leur mentalité. Mais +aucun contact ni de sentiment ni d'intelligence +ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; +les vainqueurs exercèrent tous leurs +droits et même celui du massacre.</p> + +<p>Le caractère orgueilleux des Romains avait +eu le même résultat que la stupidité des Arabes. +Pas plus que l'Anglais ou le Français d'aujourd'hui, +ils ne voulurent considérer comme un +outil respectable la langue des vaincus; les soldats +de César ne songèrent pas plus à parler +gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. +Chose singulière, Cortez avait trouvé un interprète +au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait +dompter en quelques semaines; César en trouva +autant qu'il y avait de dialectes en Gaule: il y +a des hommes pour qui les défenses de la nature +deviennent des complices. Mais le futur vainqueur +de l'Europe rencontrera, non des dialectes +sans intensité, mais les langues robustes et résistantes, +appuyées sur des littératures anciennes, +respectées, vivaces, sur des traditions administratives, +sur la foi populaire qui, en certains +pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison +la langue, la race et la patrie politique. +Dans ces luttes suprêmes, les littératures seront +encore une force; quand les armées auront été +anéanties, au-dessus des mâles égorgés les +femmes se dresseront pleines d'imprécations et +de gémissements où la langue des vaincus affirmera +sa volonté de vivre, même pour la souffrance +et pour le désespoir, et les enfants oublieront +difficilement le son des syllabes qui auront, +autant que les larmes, autant que les sanglots, +pleuré leurs pères. Mais la vie, plus forte +que les sentiments particuliers, est aussi plus +forte que les sentiments nationaux. Les langues +de l'Europe périront toutes, malgré ce qu'elles +contiennent de beauté et d'humanité; elles périront +toutes selon la tradition orale: si l'une ou +deux ou trois d'entre elles doivent échapper à la +mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent +encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup +moins, le grec ou l'ancien français,—lesquelles?</p> + + + +<p>Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe +et du monde sera le peuple russe, il faut d'abord +éliminer toutes les autres langues slaves, qui +seront les premières détruites. Aucune d'elles, +d'ailleurs, ne possède une littérature qui puisse +ou retarder ou même faire regretter beaucoup +leur disparition; on peut dès maintenant les +considérer comme des phénomènes passagers, +et avec un peu d'application déterminer, à un +siècle près, tout cataclysme écarté, la date de +l'extinction totale. Ceci admis, on appliquera le +même raisonnement aux parlers scandinaves +dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, +n'en est pas moins factice et précaire. Même si +l'Europe devait, au lieu de la conquête, subir, +châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique +que lui prédisent les humanitaires, on +ne voit pas la place que pourrait tenir dans le +monde, Ibsen disparu, une langue telle que le +dano-norwégien. Ces dialectes réservés à un +petit nombre d'hommes sont pour ces hommes +mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, +un tombeau.</p> + +<p>Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure +destinée, ni le portugais; mais ces deux +langues pourraient, longtemps encore, évoluer, +l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré +de singulières modifications, elles garderaient +assez de leur figure primitive pour faire douter +de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, +mais aussi dénué de force expansive, l'espagnol +subirait le même sort et son histoire se +continuerait outre-mer, à travers les immensités +de plus de la moitié d'un continent immense.</p> + +<p>L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à +l'Allemagne, déjà enserrée par une conquête +presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance +linguistique, mais sans profondeur, sans +racines. La littérature presque toute de science +ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix +ans, et les derniers siècles, depuis Nietzsche, +dont le ferment a ravagé mais non renouvelé un +monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été +presque inféconds. La folie des analyses et des +expériences socialistes ont abruti définitivement +le peuple allemand en développant sa double +tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance +matérielle. Ses dernières activités mentales +ignorent, plus encore qu'au vingtième siècle, +les joies aristocratiques de la création; il est +devenu tout entier contrefacteur et assimilateur; +il imite, il traduit, il compile. C'est sans répugnance +qu'il apprendra la langue du vainqueur; +il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement +l'utilité hédémonique, les derniers restes +de son énergie et son attention depuis longtemps +disciplinée. Sa littérature obscure, lourde +et sans éclat n'opposera qu'une faible digue aux +puissantes vagues du nouvel océan barbare. Les +sentimentalités récalcitrantes trouveront dans +la musique un refuge suprême.</p> + +<p>Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent +l'Angleterre et l'Italie. Une île est une +proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle est +touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire +n'a jamais d'armée, quelle que soit sa +volonté de se créer cet organe de défense; au +centre de la partie mobile de la population, il +y a une masse d'hommes plus ignorants, plus +orgueilleux et plus timorés que chez n'importe +quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait +comme un Martien et n'y ferait pas régner +un moindre désarroi ni une moindre terreur<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. +La conquête linguistique des grandes îles est +plus facile encore que leur conquête militaire; +il n'y faut que de la persévérance. L'entêtement +s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de +lucre, par les saines idées d'utilité; l'instinct +commercial étouffe l'instinct national. Pour les +peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, +la langue des dieux est celle qui est pour +l'or la meilleure glu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86: </b><a href="#footnotetag86">(retour) </a><p>Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui +fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs +écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion +des Boers! Que doit donc être le terrien anglais?</p></blockquote> + +<p>L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou +n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on +nous apprend à vénérer comme de grands écrivains +ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la +phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent, +en oubliant une partie des mots, et comme +ils pensent, en oubliant une partie des idées. +Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils +envoient leurs pensées à la bataille, comme lord +Methuen ses soldats, par petits groupes compacts +et isolés. On ne sait pas encore ce que veut +dire <i>Hamlet</i>; on sait qu'enlevée la broderie admirable +des images il ne reste de <i>Roméo et Juliette</i> +qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un +tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et +plus forte que la pensée même dont elle est l'expression. +Moment unique: les poètes anglais ne +sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse +en Italie, où l'art verbal recouvre si peu +de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie +d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un +peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce +n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le +passage de la langue anglaise de l'état vivant à +l'état classique ne pourra donc être déterminé +que par le respect dont même des barbares auront +appris à entourer le nom de Shakespeare. Si +Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre +est déclaré sacré, des centaines de noms et de +livres anglais peuvent entrer dans le temple, +escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est +pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, +dans les derniers siècles de l'Europe, +aura été fort négligé par une Angleterre de plus +en plus méthodiste et commerciale. La mort de +Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du +moins de tentatives intéressantes pour l'impossible +fusion des idées de beauté et de vie humaine. +Après la disparition du prophète de la lumière, +l'Angleterre est revenue avec délices à ses +joies sombres et closes. La peinture claire et les +étoffes transparentes sont incompatibles avec la +nécessité de la houille; là où il faut se chauffer +beaucoup et beaucoup activer des machines, le +plaisir est d'avoir une maison solide, de manger +des choses fortes, de boire en écoutant la +pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes +suffisent, aux jours de beau temps. Mais +les revers militaires et des difficultés sociales +ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les +hommes comme la nation se sont enfermés dans +un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir +elle-même pour oublier les blessures qu'elle a +reçues de l'étranger et c'est la religion qui a +bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié +dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné +parmi les peuples latins à l'état de superstition +païenne, le christianisme est encore vivant en +Angleterre au jour même de l'invasion<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. L'orgueil +a fini par se liquéfier en une résignation +noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu +l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel +Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence, +ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré +toute une vaste et basse littérature. Depuis +deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la +baisse des salaires dans les travaux intellectuels +ayant à la fin écarté les hommes d'une profession +dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire +auquel de tout temps elles aient été propres, le +roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans +concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le +même et toujours optimiste: il s'agit invariablement +d'un amour contrarié par l'état de péché d'un +des amoureux (l'homme, la femme étant le lys +parmi les chardons) et dont une conversion soudaine +(ou lente, si la magazine a besoin de copie) +permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune +fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant +la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle +ni femelle, hormis de vénérables parents, ne +figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon +tout au fond du tableau. De même que les insectes, +les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie +leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement +sans doute, comme les coléoptères, mais +ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. +Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement +de l'Angleterre, une seule romancière osa une +timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut +s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais +dont le nom, pendant cette longue période, +fut connu sur le continent.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87: </b><a href="#footnotetag87">(retour) </a><p>C'est au nom du christianisme que, cette année même, les +juges anglais poursuivent comme <i>obscènes</i> les livres de libre philosophie +scientifique édités par l'<i>University Press</i>: la <i>Pathologie +des Émotions</i>, la <i>Psychologie sexuelle</i>, le <i>Vieil et le nouvel +Idéal</i>, le <i>Rythme des pulsations</i>, <i>Responsabilité de déterminisme</i>. +Ce dernier ouvrage est de M. Hamon; le premier est du +D. Fêré. Ce sont des livres que le cléricalisme protestant envoie +maintenant au bûcher de Servet. L'Angleterre est manifestement +à la veille d'un renouveau de fanatisme.</p></blockquote> + + + + +<p>(Ici on pourrait supposer que la décadence de +l'Europe du Nord avait été singulièrement accrue +par la rigueur croissante des hivers: la limite du +seigle était descendue à Christiana; celle du froment +à Newcastle et à Copenhague; celle de la +vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée. +Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et +le centre de l'Europe, par suite d'une déviation +du grand courant équatorial, la température de +Londres se rapprochait de celle de Moscou. La +civilisation avait donc reculé vers le sud, Rome +était redevenue la vraie capitale du monde, et la +Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. +Un nouvel empire s'étendait, limité au nord +par le Danube, de Vienne à Palerme et de Gênes +à Constantinople. La courbe du grand fleuve, +jadis océan entre deux mondes, arrête longtemps +les Slaves, malgré les complicités qui travaillaient +pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait +toute une histoire future.—Mais c'est +trop facile.)</p> + + + +<p>L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) +une résistance imprévue. Sa défense, c'est +l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une vie +extérieure régie par la recherche de la volupté, +l'envahisseur s'adoucit, enfin heureux de vivre; +les armées fondent; Capoue renaît dans les roses +latines et dans les lys florentins. Comment imposer +au sourire milanais la rudesse d'une langue +mal élevée? Si une des langues de l'Europe doit +survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien, +la moins souillée, la plus souple, la plus +fraîche et, en même temps, la plus égoïste et la +plus fière des soeurs romanes. La paresse du +peuple italien, sa délicieuse ignorance lui ont +forgé à son insu une force linguistique de premier +ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun +mot étranger sans le dépouiller d'abord de son +harnais d'origine: cette délicatesse a donné au +peuple l'illusion que toutes les nouveautés verbales +sont des filles légitimes du génie italien, et +la conviction de parler une langue pure lui a +inspiré un grand dédain pour tous les autres parlers +de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui +ne sortent pas de sa flûte. Enfin l'italien est le +vestibule direct du latin qui, en ces siècles éloignés, +a gardé son prestige sacré. La connaissance +d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, +et comme elles évoluèrent sur le même sol, +on les trouve historiquement enlacées dès qu'on +éventre une colline, dès qu'on remue les ruines +d'une église ou d'un palais. Le latin nous apporta +la civilisation antique; l'italien porterait aux hommes +futurs la connaissance où le souvenir des +civilisations modernes. Devoir peut-être un peu +lourd pour une langue qui s'est perfectionnée +dans la bouche du peuple plutôt que dans le cerveau +des écrivains. La littérature italienne des +derniers siècles est lumineuse et légère, claire et +voluptueuse; elle n'est que cela, et c'est peut-être +ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront +se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; +les hommes, las des philosophies et des +sociologies, aimeront la chanson des oiseaux +latins.</p> + +<p>En linguistique il faut admettre que c'est le +peuple qui crée et recrée sans cesse l'instrument; +mais les hommes aptes à manier cet instrument +délicat et terrible sont en très petit nombre. +Dès que les écrivains sont légion, dès que la +culture littéraire s'épand sur la nation entière, +substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie +de l'action volontaire et préméditée, il +se produit une déviation esthétique et un abaissement +intellectuel. On dirait que la civilisation +est un gâteau et que les parts sont d'autant plus +petites que les convives sont plus nombreux. +Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais la +notion deviendra évidente. Comme tout se tient, +si la houille venait à manquer, la production littéraire +baisserait de moitié. Les aphorismes de +Malthus sont applicables au génie. Parce que +des millions d'imbéciles veulent lire des romans-feuilletons, +on manquera peut-être un jour de +la rame de papier nécessaire pour faire connaître +un nouveau <i>Zarathoustra</i> aux mille cerveaux +d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On +écrira là-dessus des choses très belles et très inutiles +quand les Barbares auront incendié Paris.</p> + +<p>A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature +française que celle des siècle anciens, et +la langue, déformée par les étrangers auxquels +on l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de +termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe +superstitieuse. Déjà pour bien parler +français à la mode des bureaux de rédaction et +des cercles sportifs, il faut connaître la valeur +des lettres selon l'alphabet de cinq ou six langues +étrangères; à la veille de l'invasion, la langue +française sera un crachoir international. Nul ne +la regrettera, ni même les Français, qu'elle rebutera +par son odeur cosmopolite. S'il y a encore +quelques poètes, ils useront du latin ou de telle +vieille forme séculaire: on écrira en Victor Hugo, +en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin socialisée, +se composera de romans historiques où +la civilisation d'aujourd'hui sera représentée sous +les couleurs que nous attribuons maintenant à +l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de +science élémentaire. Un grand silence intellectuel +planera sur notre patrie. La contradiction +étant impossible, toute puissance appartenant à +l'État, seuls pourront parler ceux qui penseront +comme l'État; mais personne n'aura l'inutile +courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés +pour cette besogne. Les vainqueurs ne +toucheront pas à l'admirable organisation française +de l'esclavage socialiste; ce bagne sera +l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation +renaissante dans le reste de l'Europe. +Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que tout +recommence et qu'il y ait enfin une science historique<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88: </b><a href="#footnotetag88">(retour) </a><p>M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à +Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne». +Voici l'anecdote résumée par <i>le Temps</i> (7 février), d'après +le <i>Litterarische Echo</i> de Berlin:</p> + +<p>«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. +Ce fut peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le +poussa à rendre visite, en passant la Manche, au plus grand des +poètes français vivant. Il débarqua donc à Guernesey et se fit +indiquer Hauteville house. Dès le jardin, il eut de Victor Hugo +une première vision à laquelle, certes, il ne s'attendait guère. +Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat de sa maison, +«vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements gymnastiques +après avoir pris une douche froide.</p> + +<p>Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec +une grande affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme +il était naturel entre Français et Allemand et à cette époque, +sur les rapports des peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc +demanda à Victor Hugo s'il était jamais allé en Allemagne. +«Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du Rhin, que je +considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi il n'y +ait pas de frontières.»</p> + +<p>Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que +Nietzsche devait développer plus tard: «Un jour viendra où +l'Europe ne connaîtra que des Européens, et non plus des Français, +des Allemands, des Russes. Est-ce que les Allemands ont +une queue? Je ne vois pas de différence (Waldmüller reproduit +cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des langues prendra +fin: une seule suffira.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, +l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop +dur pour les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands +avoir trop de mollesse: reste le français, la langue où se fondent +l'énergie et la douceur.</p> + +<p>Et Hugo continua, poursuivant son idée:</p> + +<p>—Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout +que des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des +Anglais, qui connaît cette langue absurbe?</p> + +<p>—Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit +apprendre le français?</p> + +<p>—Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte. +Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.</p> + +<p>—Et puis!</p> + +<p>—Les républicains français tendront la main aux Allemands. +Ceux-ci chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront +supprimées, etc.»</p></blockquote> + + + +<p>La France périra ainsi ou de toute autre façon, +mais elle périra, et tout périra. Cependant, cette +part faite au prophète pessimiste qui vaticine +en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il +n'est pas inutile de se livrer à quelques réflexions +d'un autre ordre, moins amères et plus vérifiables.</p> + +<p>Si l'influence linguistique de la France a diminué, +surtout depuis trente ans, on n'y peut +voir qu'une cause, et cette cause est toute politique. +Les peuples ont besoin de savoir la langue +du plus fort; dans cette force, la littérature est +un appoint, elle n'est que cela. Le patronage littéraire +de la France s'étend encore aujourd'hui +sur la plus grande partie du monde civilisé; il +est plus vaste qu'au dernier siècle; s'il est moins +profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie +militaire. De tous les commerces allemands +c'est celui de Leipzig qui a le plus gagné, peut-être, +au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au +génie littéraire allemand de profiter de la situation. +C'est parce qu'il s'est obstiné à se taire ou +parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que les lettres +françaises ont maintenu et peut-être étendu +leur vieille domination. Sans ce pacifique empire +d'outre-frontières, la vraie littérature de France, +et toutes les industries qu'elle fait vivre, n'existerait +peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, +un écrivain français a trois clientèles dont voici +l'importance décroissante: Paris, l'Étranger, la +Province. Il faut donc distinguer de l'influence +littéraire l'influence purement linguistique qui +s'exerce par la politique et par le commerce. Les +livres français sont lus par des hommes qui ne +sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise +ainsi qu'une langue classique, langue de luxe et +de loisirs aristocratiques. D'autre part les Français +de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre unique +et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment +que se permet leur génie égoïste et national.</p> + +<p>Pour propager la littérature française à l'étranger, +il suffit que nous écrivions de bons livres dans +une langue à la fois traditionnelle et renouvelée par +les conseils d'une sensibilité originale; propager la +langue française, en tant que langue de commerce +et d'usage, il suffirait peut-être, à l'heure actuelle +d'une politique ferme, et au besoin un peu +impertinente. Mais l'impertinence diplomatique +n'est pas un joujou que puissent manier sans +danger ou sans ridicule les humbles hommes +d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé +en France le rôle de pasteurs de peuples.</p> + +<p>Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance +française qui pourront suppléer à notre +atonie politique, et encore moins tels petits remèdes +de bonne femme sérieusement préconisés +par des journalistes: nommer des correspondants +étrangers de l'Académie française, instituer +un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! +L'inutilité de ces mesures me les ferait accepter +volontiers. La France n'est pas une maison +de commerce qui donnerait des primes à +ses clients; ni elle n'est une dame qui doive +condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses +faveurs.</p> + +<p>S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, +ou désencombrer de trop puériles règles nos +grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques, +c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous +ôterons des baleines au corsage pour que le profil +soit plus pur de la poitrine plus libre, mais +non afin de favoriser les mains grossières.</p> + +<p>La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk +qu'il soit permis de vouloir accommoder au +goût des sauvages comme une fabrication de +cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, +malgré la logique, le moindre rapport vrai entre +la difficulté du français et sa présente inertie +d'expansion<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Le français est-il plus difficile +aujourd'hui qu'il y a un siècle? Loin de là; il +l'est beaucoup moins par l'abondance des excellentes +méthodes répandues dans le public, par +l'abondance aussi des livres à bon marché. L'orthographe +est la même, mais plus régulière; la +syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, +à côté de l'orthographe anglaise, ce résumé +de toutes les incohérences, toutes les orthographes, +même la française, apparaissent +cristallines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89: </b><a href="#footnotetag89">(retour) </a><p>Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de +la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école +commerciale de Rotterdam a rayé de son programme le cours de +français; il transforme cette école unique en «certains établissements +pédagogiques...» et pousse une hargneuse allusion à +l'Affaire... La langue française est fort répandue en Hollande; +moins ou plus qu'hier, c'est une question difficile à résoudre, mais +il est manifestement absurde d'écrire: «Les Hollandais s'éloignent +de plus en plus de notre langue et de notre littérature.» Pour +permettre d'apprécier la question,—et la bonne foi du pamphlétaire, +nous donnons en appendice, une <i>pièce justificative</i>.—De +temps en temps les journaux (encore!) nous informent que le français +va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la connaissance +de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; aujourd'hui +le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la collection +des carres et prospectus distribués aux étrangers, et tous +sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si +prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre +information avant d'en faire état.</p></blockquote> + +<p>Mais je ne professe pas tout à fait les idées +communes sur les obstacles qu'apporté en une +langue la complication de son orthographe. Les +mots dont l'épellation est la plus anormale sont +précisément ceux qui se gravent avec le plus de +netteté dans la mémoire. Personnellement j'aurais +moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise +que sur l'italienne, et pourtant autant +l'une est démente, autant l'autre est raisonnable. +Comment oublier que <i>Brougham</i> se prononce +<i>Brôme</i> ou que <i>viz</i> se lit <i>nameley</i>: N'exagérons +pas cependant l'attrait de ces chinoiseries. Il en +est un peu de la facilité de l'anglais comme de +la supériorité des Anglais. C'est un bruit qui +courra tant, qu'il aura de bonnes jambes. Une +langue très utile est beaucoup plus facile à +apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, +la vérité, la beauté, autant de valeurs relatives. +Il ne faut donc pas trop se fier aux petits graphiques +amusants que l'auteur a fait graver à la +fin de son article pour conquérir l'aveu immédiat +de sa clientèle. Six échelles de hauteur arbitrairement +graduée affirment aux plus obtus (et au +besoin à ceux qui ne sauraient pas lire) que, trois +échelons gravis, on peut se délecter à lire les +poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser +le dixième pour comprendre les vers de +M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages +suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison +de perspective et que, vue de Turin ou de Barcelone, +la proposition ne serait pas tout à fait la +même que si on contemple ces symboliques échelles +d'Amsterdam ou de Hambourg.</p> + +<p>C'est par ces moyens qu'un commerçant établi +en France travaille à l'extension de la langue +française. Ils doivent lui sembler bons, puisqu'il +est intéressé dans cette question qu'un écrivain +aurait traitée avec plus de désintéressement ou +un savant avec plus de compétence. Mais si l'on +voulait recueillir sur la situation réelle de notre +langue à l'étranger les renseignements précis et +valables que ne m'a pas donnés une imagerie, +ni ses textes explicatifs, je crois qu'il faudrait +s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui +parcourent sans cesse le monde pour leurs affaires +ou leur plaisir. Eux seuls savent la vérité +sur le pouvoir d'échange de la langue française, +sur la valeur monétaire d'un mot français à Batavia, +à Buenos-Ayres, au Caire ou à San-Francisco +et en Europe. Pour l'exportation du livre, +de la revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire +seraient consultés, et il faudrait les +croire, car la littérature, par dernier privilège, +échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait +dans dix ans, et on saurait quelque +chose.</p> + +<p>Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour +ce qui est de nous, écrivains orgueilleux, dire +notre vaine pensée sans nous demander si elle +retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.</p> + +<p>Janvier 1900.</p> +<br><br> + + + + +<h3>APPENDICE</h3> + +<h3>PIÈCE JUSTIFICATIVE</h3> +<br> + + +<h3>LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE</h3> + +<p>«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué +la place considérable que la langue française +a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les +considérations historiques qui expliquaient dans +une large mesure cette situation privilégiée—création +de nombreuses églises wallonnes et +d'écoles françaises—ont forcément perdu, par +suite des circonstances, beaucoup de leur valeur. +Cependant, le français garde son prestige et, si +la connaissance de notre idiome n'est plus considérée +comme la plus utile, l'étude du français +reste toujours la plus attrayante et la plus +nécessaire pour les classes aristocratiques et pour +tous les hommes cultivés.</p> + +<p>»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française +n'a trouvé un terrain plus favorable qu'en +Hollande. Dans les grands centres, elle a créé +des associations puissantes et dans beaucoup de +petites villes de province des sections vivantes. +Tout récemment encore, une section s'est fondée +à Assen, la capitale de la province la moins importante +du royaume.</p> + +<p>»Cette année le choix des conférenciers a été +particulièrement heureux. Mme Thénard, M.Chailley—Bert +etc., ont obtenu partout, et notamment +à la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et +très mérité. En général, les soirées dramatiques, +qui offrent plus de variété et une note plus gaie +que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées +du public. Par tempérament ce dernier est +plutôt froid, mais chaque fois que des artistes +parisiens entrent en contact avec lui la glace +ne tarde à se rompre et la soirée finit par une +ovation.</p> + +<p>»On continue à lire de préférence les ouvrages +français. Nos écrivains, les romanciers spécialement, +se sont créé dans ce pays une excellente +clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation +à Paris ne tarde pas à faire son apparition +à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans +chaque ville, des sociétés de lecture fournissent +à leurs membres, à prix fort modérés, une foule +de revues françaises très demandées.</p> + +<p>»En réalité, le français ne semble pas avoir +perdu de terrain, comme on avait pu le craindre +un instant. On se souvient que le conseil municipal +de Rotterdam résolut, il y a quelques +années, de supprimer l'étude du français dans +les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit +grand bruit. Or, d'après nos renseignements puisés +à la meilleure source, toute l'affaire se réduit +à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un +essai et il a supprimé le français dans une seule +école publique. Cette dernière n'est fréquentée +que par des enfants de la petite bourgeoisie. Les +parents jugent la connaissance de l'anglais et de +l'allemand plus utile à leurs enfants au point de +vue commercial. Mais dans toutes les autres +écoles le français reste inscrit au programme +comme branche obligatoire.</p> + +<p>»Même dans certains établissements libres, on +consacre beaucoup de temps et de soins à l'étude +de la langue française. Ainsi, à l'institut de +M. Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines +classes jusqu'à sept heures par semaine à +l'enseignement du français. Et les résultats sont +positivement remarquables.</p> + +<p>»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur +d'avoir introduit aux Pays-Bas, pour l'étude des +langues vivantes, la méthode directe ou intuitive, +qui consiste à parler à l'enfant et à le faire +parler dès le début. Le maître chargé d'enseigner +le français proscrit dans ses leçons l'usage +de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué +une vive opposition de la part des défenseurs +de la vieille méthode des traductions. Mais les +progrès des élèves sont si rapides, la supériorité +de la nouvelle méthode ressort si clairement que +M. Esmeijer a eu beaucoup d'imitateurs et que +la cause paraît gagnée.</p> + +<p>»Dans cet établissement modèle, les enfants +commencent l'étude du français dès l'âge de six +ans, tandis que dans les autres écoles on ne débute +qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices—une +demi-heure par jour—ces petits +garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment +avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, +les travaux des élèves sont absolument +remarquables. En narration française, +beaucoup d'entre eux dépassent la moyenne des +jeunes Français aspirant au brevet élémentaire.</p> + + + +<p>»Naturellement, le français est aussi enseigné +avec soin dans les gymnases, dans les écoles secondaires +et dans les classes supérieures des +écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans +l'enseignement libre, suffit pour montrer tout le +prix qu'on attache à la connaissance de notre +langue.»</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>(<i>Le Petit Temps</i>, 4 mars 1900.)</p> + </div> </div> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I.—<span class="sc">Du Style ou de l'Écriture</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p> II.—<span class="sc">La Création subconsciente</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p>III.—<span class="sc">La Dissociation des idées</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p> IV.—<span class="sc">Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">V.—<span class="sc">Le Paganisme éternel</span>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> I.—<i>Une religion d'art</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">II.—<i>Psychologie du Paganisme</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p> VI.—<span class="sc">La Morale de l'Amour</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p>VII.—<span class="sc">Ironies et Paradoxes</span>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8">I.—<i>Conseils familiers à un jeune écrivain</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> II.—<i>Dernière conséquence de l'idéalisme</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">III.—<i>Le Principe de la Charité</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> IV.—<i>La Destinée des Langues</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande</span></p> + </div> </div> + +<br><br> + +<h4><i>DU MÊME AUTEUR</i></h4> + + +<p class="sml"><b>CRITIQUE</b></p> + +<p class="sml"><i>Le latin mystique</i> (Étude sur la poésie latine du moyen âge), 3e édition, 1 vol. in-8e.<br> + +<i>L'Idéalisme</i>, 1 vol. in-12<br> + +<i>Le Livre des masques</i> (Ier et IIe) (Proses et documents<br> +sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui,<br> +avec 53 portraits par F. Vallotton), 2 vol. gr. in-18.<br> + +<i>Esthétique de la Langue Française</i>, 2e édition,<br> +1 vol. gr. in-18.</p> + + +<p class="sml"><b>ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES</b></p> + +<p class="sml"><i>Sixtine</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Le Pèlerin du Silence</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Les chevaux de Diomède</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>D'un pays lointain</i>, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Le Songe d'une Femme</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br> +<i>Lilith</i>, 2e édition, 1 vol. in-8.<br> +<i>Histoires magiques</i>, 2e édition, 1 vol. in-12.<br> +<i>Proses moroses</i>, 2e édition, 1 vol. in-24.<br> +<i>Théodat</i>, 1 vol. in-12<br> +<i>Les Saintes du Paradis</i>, petits poèmes avec 29 bois originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + +***** This file should be named 17541-h.htm or 17541-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17541/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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