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+ <title>Culture des Idées</title>
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+The Project Gutenberg EBook of La culture des idées, by Remi de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La culture des idées
+
+Author: Remi de Gourmont
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<h3>REMY DE GOURMONT</h3><br>
+
+<h1>La</h1>
+
+<h1>Culture des Idées</h1>
+
+<p class="mid"><b>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE&mdash;LA CRÉATION<br>
+SUBCONSCIENTE&mdash;LA DISSOCIATION DES IDÉES<br>
+STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE<br>
+LE PAGANISME ÉTERNEL&mdash;LA MORALE DE L'AMOUR<br>
+IRONIES ET PARADOXES</b></p>
+
+<h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3>
+
+<p class="mid"><b>PARIS</b><br>
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br>
+XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p>
+
+<h4>MCM</h4>
+<hr><br><br>
+
+
+<h2><b>LA CULTURE DES IDÉES</b></h2>
+
+
+
+
+
+
+
+<h3>DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE</h3>
+
+<h3>I</h3>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="nul">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p> Et ideo confiteatur eorum stultitia,
+qui arte, scientiaque immnunes,
+de solo ingenio confidentes, ad
+summa summe canenda prorumpunt;
+a tanto prosuntuositate
+desistant, et si anseres naturali
+desidia sunt, nolint astripetam
+aquilam imitari.</p>
+
+<p><span class="sc">Dantis Alighieri</span>, <i>De vulgari eloquio</i>,
+II. 4.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Déprécier «l'écriture», c'est une précaution
+que prennent de temps à autre les écrivains
+nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
+leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est
+pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie
+femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir
+de l'amertume dans le dédain public d'un homme
+qui confesse l'ignorance première de son métier
+ou l'absence du don sans lequel l'exercice
+de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns
+de ces pauvres se glorifient de leur indigence;
+ils déclarent que leurs idées sont assez
+belles pour se passer de vêtement, que les images
+les plus neuves et les plus riches ne sont que
+des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée,
+que ce qui importe, après tout, c'est le fond
+et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose
+et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très
+longtemps, car ils possèdent une meute de clichés
+nombreuse et docile, mais pas méchante. Il
+faut plaindre les premiers et mépriser les seconds
+et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a
+deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.</p>
+
+<p>Deux littératures: c'est une manière de dire
+provisoire et de prudence, afin que la meute
+nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue
+du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas
+deux littératures et deux provinces, il faudrait
+égorger immédiatement presque tous les écrivains
+français; cela serait une besogne bien malpropre
+et de laquelle, pour ma part, je rougirais
+de me mêler. Laissons donc; la frontière est
+tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains
+qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent
+pas,&mdash;comme il y a les chanteurs aphones
+et les chanteurs qui ont de la voix.</p>
+
+<p>Il semble que le dédain du style soit une des
+conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant
+l'ère démocratique, il n'avait jamais été question
+que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent
+pas. Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le
+monde civilisé est unanime sur ce point: un
+écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient
+ainsi; les Romains aimaient tant le beau style
+qu'ils finirent par écrire très mal, voulant écrire
+trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au
+point de la considérer comme un des dons du
+Paraclet, <i>vox donus Spiritus</i>, et S. Hilaire de
+Poitiers, au chapitre treize de son <i>Traité des
+Psaumes</i>, n'hésite pas à dire que le mauvais style
+est un péché. Ce n'est donc pas du christianisme
+romain qu'a pu nous venir notre indulgence
+présente pour la littérature informe; mais comme
+le christianisme est nécessairement responsable
+de toutes les agressions modernes contre
+la beauté extérieure, on pourrait supposer que
+le goût du mauvais style est une de ces importations
+protestantes dont fut, au dix-huitième siècle,
+souillée la terre de France: le mépris du
+style et l'hypocrisie des moeurs sont des vices
+anglicans<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette
+époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
+démarquent depuis vingt-cinq ans, <i>Histoire de la Restauration
+du Protestantisme en France au XVIIIe siècle</i> (1872).</p></blockquote>
+
+<p>Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal,
+c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit
+bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis que
+la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet
+pas que la philosophie soit une excuse de
+la grossièreté littéraire; on versifie les traités
+d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage
+et jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin
+de mettre où il n'en faut pas de l'art et du beau
+langage le conduisit à adopter un style moyen,
+propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à
+humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions,
+le dix-huitième siècle finit par écrire comme
+le peuple du monde le plus réfractaire à l'art:
+l'Angleterre et la France signèrent à ce moment
+une entente littéraire qui devait durer jusqu'à
+la venue de Chateaubriand et dont le <i>Génie du
+Christianisme</i> <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> fut la dénonciation solennelle.
+A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n'y a
+plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de
+savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe,
+mais selon les exemples d'une tradition invaincue,
+aussi vieille que le premier éveil du sens de
+la beauté dans l'intelligence humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses.
+Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du
+premier tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on
+trouve <i>René</i> et des tableaux statistiques, <i>Atala</i> et le catalogue
+des peintres grecs. C'est une histoire universelle de la civilisation
+et un plan de reconstruction sociale. En voici le titre complet:
+Génie du Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne
+par François-Auguste Chateaubriand.&mdash;A Paris, chez Migneret
+imprimeur, rue du Sépulcre, f.s.g., n° 28. An X, 1802.&mdash;5
+vol. in-8.</p></blockquote>
+
+<p>Mais la manière du dix-huitième siècle<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> répondait
+trop bien aux tendances naturelles d'une
+civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni
+Victor Hugo ne purent rompre la loi organique
+qui précipite le troupeau vers la plaine verte où
+il y a de l'herbe et où il n'y aura plus que de la
+poussière quand le troupeau aura passé. On jugea
+inutile bientôt de cultiver un paysage destiné
+aux dévastations populaires; il y eut une littérature
+sans style comme il y a des grandes routes
+sans herbe, sans ombre et sans fontaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours
+mettre à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire
+Buffon, qui fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un
+philosophe et un poète.</p></blockquote>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais
+mieux qu'on le mît à son ordre vocabulaire, entre
+la cordonnerie et la menuiserie, que tout
+seul à part des autres manifestations de l'activité
+des hommes. A part, il peut être nié, sous prétexte
+d'honneurs, et tellement éloigné de tout
+ce qui est vivant qu'il meure de son isolement;
+à son rang dans une des niches symboliques le
+long de la grande galerie, il suggère des idées
+d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui
+les vocations impromptues; il est sévère et décourageant.</p>
+
+<p>Le métier d'écrire est un métier; mais le
+style n'est pas une science. Le style est l'homme
+même et l'autre formule, de Hello, le style est
+inviolable, disent une seule chose: le style est
+aussi personnel que la couleur des yeux ou le
+son de la voix. On peut apprendre le métier
+d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style;
+on ne peut teindre son style comme on teint ses
+cheveux, mais il faut recommencer tous les matins
+et n'avoir pas de distractions. On apprend
+si peu à avoir un style qu'au cours de la vie
+souvent on désapprend; quand la force vitale
+est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui
+améliore d'autres dons, gâte parfois celui-là.</p>
+
+<p>Écrire, c'est très différent de peindre ou de
+modeler; écrire ou parler, c'est user d'une faculté
+nécessairement commune à tous les hommes,
+d'une faculté primordiale et inconsciente. On
+ne peut l'analyser sans faire toute l'anatomie de
+l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
+dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire
+sont de vaines esquisses. La question est si complexe
+qu'on ne sait par où l'aborder; elle a tant
+de pointes et c'est un tel buisson de ronces et
+d'épines qu'au lieu de s'y jeter on en fait le
+tour; et c'est prudent.</p>
+
+<p>Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de
+Goncourt, c'est exister, c'est se différencier.
+Avoir un style, c'est parler au milieu de la langue
+commune un dialecte particulier, unique et
+inimitable et cependant que cela soit à la fois le
+langage de tous et le langage d'un seul. Le style
+se constate; en étudier le mécanisme est inutile
+au point où l'inutile devient dangereux; ce que
+l'on peut recomposer avec les produits de la
+distillation d'un style ressemble au style comme
+une rose en papier parfumé ressemble à la rose.</p>
+
+<p>Quelle que soit l'importance fondamentale
+d'une oeuvre «écrite», la mise en oeuvre par le
+style accroît son importance. C'était l'opinion de
+Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent
+dans un ouvrage bien écrit, «tous les rapports
+dont le style est composé sent autant de vérités
+aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit
+humain que celles qui peuvent faire le fond
+du sujet». Et c'est aussi, malgré le dédain commun,
+l'opinion commune, puisque les livres de
+jadis qui vivent encore ne vivent que par le style.
+Si le contraire était possible, tel contemporain de
+Buffon, Boulanger, l'auteur de l'<i>Antiquité dévoilée</i>,
+ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
+avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire;
+et n'est-ce point parce qu'il manqua presque toujours
+de style que tel autre, comme Diderot, n'a
+jamais eu que des heures de réputation et que
+sitôt qu'on ne parle plus de lui, il est oublié?</p>
+
+<p>Cette prépondérance incontestée du style fait
+que l'invention des thèmes n'a pas un grand intérêt
+en littérature. Pour écrire un bon roman
+ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet
+si banal qu'il en soit nul ou en imaginer un
+si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer
+parti, <i>Roméo et Juliette</i> ou <i>Don Quichotte</i>. La
+plupart des tragédies de Shakespeare ne sont
+qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas
+de la première histoire venue. Shakespeare
+n'a inventé que ses vers et ses phrases: comme
+les images en étaient nouvelles, cette nouveauté
+a nécessairement conféré la vie aux personnages
+du drame. Si <i>Hamlet</i>, idée pour idée, avait été
+versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait
+qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on
+citerait comme une ébauche intéressante. M. de
+Maupassant, qui inventa la plupart de ses
+thèmes, est un moindre conteur que Boccace,
+qui n'inventa aucun des siens. L'invention des
+sujets est d'ailleurs limitée, encore que flexible
+à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire.
+M. Aicard, s'il avait du génie, n'eût pas traduit
+<i>Othello</i>, il l'eût refait, comme l'ingénu Racine
+refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été
+dit dans les cent premières années des littératures
+si l'homme n'avait le style pour se varier lui-même.
+Je veux bien qu'il y ait trente-six situations
+dramatiques ou romanesques, mais une
+théorie plus générale n'en peut, en somme, reconnaître
+que quatre. L'homme étant pris pour
+centre, il a des rapports: avec lui-même, avec
+les autres hommes, avec l'autre sexe, avec l'infini,
+Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature
+rentre nécessairement dans un de ces quatre
+modes. Mais n'y aurait-il au monde qu'un seul et
+unique thème, et que cela fût <i>Daphnis et Chloé</i>,
+il suffirait.</p>
+
+<p>Une des excuses des écrivains qui ne savent
+pas écrire est la diversité des genres. Ils croient
+qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, rien.
+Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du
+même ton qu'un poème. Sans doute; mais l'absence
+de style fait aussi l'absence de ton et quand
+un livre manque d'écriture, il manque de tout:
+il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu.
+Cela convient. Au fond, il n'y a qu'un genre:
+le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car
+la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter
+si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit
+que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et
+Flaubert. Les <i>Époques de la Nature</i>, si elles
+émeuvent les savants et les philosophes, n'en
+sont pas moins une somptueuse épopée. M. Brunetière
+a parlé avec une ingénieuse hardiesse
+de l'évolution des genres; il a montré que la
+prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de la
+grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard
+se fit bûcheron. Mais je préfère l'idée qu'il n'y
+a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; cela
+est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies
+et à la dernière science: l'idée d'évolution
+va disparaître devant celle de permanence,
+de perpétuité.</p>
+
+<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du
+style: c'est demander si M. Zola avec de l'application
+aurait pu devenir Chateaubriand, ou si
+M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait
+pu devenir Rabelais; si l'homme qui imite les
+marbres précieux en secouant d'un coup vif son
+pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu,
+bien conduit, peindre le <i>Pauvre Pêcheur</i>, ou si le
+ravaleur qui taille dans le genre corinthien les
+tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait
+pas, après vingt leçons, sculpter par hasard
+la <i>Porte de l'Enfer</i> ou le tombeau de Philippe
+Pot?</p>
+
+<p>Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des
+éléments d'un métier, de ce qui s'enseigne aux
+peintres dans les académies: on peut apprendre
+cela; on peut apprendre à écrire correctement
+à la manière neutre, comme on grava à la manière
+noire. On peut apprendre à écrire mal,
+c'est-à-dire proprement et de manière à mériter
+un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à
+écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire
+très mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces
+livres qui sont très bien; et puis, c'est tout.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle:
+<i>l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons</i>.
+Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût
+certainement fait partie de la bibliothèque de
+M. Dumouchel, professeur de littérature, qui
+l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet:
+«Alors ils se demandèrent en quoi consiste
+précisément le style, et, grâce à des auteurs indiqués
+par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous les genres.» Cependant les deux bonshommes
+trouvent un peu subtiles les remarques de
+M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre
+que le <i>Télémaque</i> est mal écrit et que Mérimée
+gagnerait à être condensé. Ils rejettent M. Albalat
+et se mettent sans lui à leur histoire du duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être
+ont-ils senti obscurément que l'inconscient
+se rit des principes, de l'art des épithètes et de
+l'artifice des trois jets gradués. Que le travail intellectuel,
+et en particulier le travail d'écrire,
+échappe en très grande partie à l'autorité de la
+conscience, si M. Albalat l'avait su il aurait été
+moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités
+d'un écrivain en deux sortes: les qualités
+naturelles et les qualités que l'on peut acquérir,&mdash;comme
+si une qualité, c'est-à-dire une manière
+d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur
+et qui se surajoute comme une couleur ou une
+odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
+même le vouloir et malgré toute volonté adverse.
+La plus longue patience ne peut changer en imagination
+visuelle une imagination aveugle; et celui
+qui voit le paysage dont il transpose l'aspect
+en écritures, si son oeuvre est gauche, elle est
+meilleure encore, telle, qu'après les retouches d'un
+correcteur dont la vision est nulle ou profondément
+différente. «Mais le trait de force, il n'y a
+que le maître qui le donne.» Cela décourage Pécuchet.
+Le trait du maître en écritures d'art,
+même de force, est nécessairement celui qu'il ne
+fallait pas appuyer; ou bien, le trait souligne le
+détail qu'il est d'usage de faire valoir et non celui
+qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais
+sincère, de l'apprenti. Cette vision presque toujours
+inconsciente, M. Albalat l'abstrait et il définit
+le style «l'art de saisir la valeur des mots et
+les rapports des mots entre eux»; et le talent,
+d'après lui, consiste, «non pas à se servir sèchement
+des mots, mais à découvrir les nuances,
+les images, les sensations qui résultent de leurs
+combinaisons».</p>
+
+<p>Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans
+la région idéale des signes. Il s'agit de manier
+les signes et de les ordonner selon des dessins
+qui donnent l'illusion d'être représentatifs du
+monde des sensations. Ainsi pris à rebours le
+problème est insoluble; il peut arriver, puisque
+tout arrive, que de telles combinaisons de mots
+soient évocatrices de la vie et même d'une vie
+déterminée, mais le plus souvent la combinaison
+restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique
+du style devait commencer par une critique de
+la vision intérieure, par un essai sur la formation
+des images. Il y a bien deux chapitres sur
+les images dans le livre de M. Albalat, mais tout
+à la fin; et ainsi le mécanisme du langage est
+démontré à rebours, puisque le premier pas est
+l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne
+analyse des procédés naturels du style commencerait
+à la sensation pour aboutir à l'idée pure,&mdash;si
+pure qu'elle ne correspond à rien, non
+seulement de réel, mais de figuratif.</p>
+
+<p>S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même
+de sentir, l'art de voir, l'art d'entendre, l'art
+d'user de tous les sens, soit réellement, soit imaginativement;
+et la pratique grave et neuve d'une
+théorie du style serait celle où l'on essaierait de
+montrer comment se pénètrent ces deux mondes
+séparés, le monde des sensations et le monde
+des mots. Il y a là un grand mystère, puisque
+ces deux mondes sont infiniment loin l'un de
+l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir
+peut-être une sorte de télégraphie sans fils: on
+constate que les aiguilles des deux cadrans se
+commandent mutuellement, et c'est tout. Mais
+cette dépendance mutuelle est loin d'être parfaite
+et aussi claire dans la réalité que dans une comparaison
+mécanique: en somme, les mots et les
+sensations ne s'accordent que très peu et très
+mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que peut-être
+le silence, pour exprimer nos pensées. Que
+de circonstances dans la vie, où les yeux, les
+mains, la bouche muette sont plus éloquents que
+toutes paroles<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On essaiera quelque jour, dans une étude sur le <i>Monde
+des mots</i>, de déterminer si les mots ont vraiment une signification,
+c'est-à-dire une valeur constante.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise,
+n'étant pas scientifique; cependant, il en a tiré
+une méthode pratique dont on peut dire que si
+elle ne formera aucun écrivain original,&mdash;il le
+sait bien lui-même,&mdash;elle pourrait atténuer,
+non la médiocrité, mais l'incohérence des discours
+et des écritures auxquels l'usage nous
+contraint de prêter quelque attention. Cela est
+d'ailleurs indifférent; ce manuel serait inutile,
+plus encore que je ne le crois, que tel et tel de
+ses chapitres garderaient leur intérêt de documentation
+et d'exposition. Le détail est excellent;
+et voici par exemple les pages où il est démontré
+que l'idée est liée à la forme et que changer la
+forme c'est modifier l'idée: «Quand on dit d'un
+morceau: le fond est bon, mais la forme est
+mauvaise,&mdash;cela ne signifie rien.» Voilà de
+bons principes, quoique l'idée puisse exister
+comme résidu de sensation, indépendante des
+mots et surtout d'un choix de mots; mais les
+idées toutes nues à l'état de larves errantes n'ont
+aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles
+à tout le monde; peut-être toutes les idées
+sont-elles communes à tous? Mais comme celle-ci
+qui se promène, attendant un évocateur, va se
+révéler différente selon la parole qui l'aura sortie
+des ténèbres! Que vaudraient, dépouillées de
+leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont celles
+du premier séminariste qui passera et, s'il les
+proférait, les gens reculeraient, humiliés de tant
+de sottise, qui s'y enivrent dans les Sermons
+et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille
+si, après avoir écouté avec complaisance les
+paradoxes lyriques de Michelet, on les retrouve
+dans les discours bas de quelque sénateur, dans
+les tristes commentaires de la presse dévouée.
+C'est pour cela que les poètes latins et le plus
+grand, Virgile, disparaissent traduits, se ressemblent
+tous dans l'uniformité pénible d'une
+pompe normalienne. Si Virgile avait écrit selon
+le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
+il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les
+moines eussent raclé ses parchemins pour substituer
+à ses vers quelque bon contrat de louage
+d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces
+évidences, M. Albalat se plaît à réfuter l'opinion
+de M. Zola, que «la forme est ce qui change et
+passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité
+en mettant debout des créatures vivantes».
+Autant que cette dernière phrase se peut interpréter,
+elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la
+vie en art est indépendant de la forme. Peut-être
+est-ce encore moins clair; peut-être cela
+n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes
+de Trézène, était «sans forme et sans couleur»;
+seulement il était mort. Tout ce que
+l'on peut concéder à cette théorie, c'est qu'une
+oeuvre originellement belle et d'une forme originale,
+si elle survit à son siècle, et plus, à sa langue,
+les hommes ne l'admirent plus que par
+imitation, sur l'injonction traditionnelle des
+éducateurs. Découverte maintenant au fond des
+Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des
+sensations archéologiques; elle intéresserait
+au même degré que la <i>Chanson de Roland</i>;
+mais en comparant les deux poèmes, on constaterait,
+mieux qu'on ne l'a fait encore, qu'ils correspondent
+à des moments de civilisation extrêmement
+différents puisque l'un est rédigé tout
+en images (un peu roides) et que dans l'autre il
+y en a si peu qu'on les a comptées. Il n'y a
+d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le
+mérite et la durée d'une oeuvre; mais quand un
+livre a survécu, les auteurs «d'analyses et
+extraits conformes au programme» savent très
+bien prouver sa perfection «inimitable» et ressusciter,
+le temps d'une conférence, la momie qui
+va retomber sous le joug de ses bandelettes. Il
+ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de
+beauté; la première est tout à fait dépendante
+des révolutions de la mode et du goût; la
+seconde est absolue, dans la mesure où le sont
+les sensations humaines; l'une dépend des
+moeurs, l'autre dépend de la loi.</p>
+
+<p>La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit
+pas vraiment comment la forme pourrait survivre
+à la matière qui en est la substance; si la beauté
+d'un style s'efface ou tombe en poussière,
+c'est que la langue a modifié l'agrégat de ses
+molécules, les mots, et les molécules elles-mêmes,
+et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans
+boursouflures et sans tremblements. Si les fresques
+de l'Angelico ont «passé», ce n'est pas
+parce que le temps les a rendues moins belles,
+c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où
+la peinture est embue. Les langues se gonflent
+comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles
+font comme les platanes qui ne vivent qu'en
+modifiant constamment leur écorce et qui laissent
+tomber dans la mousse, au premier printemps,
+les noms d'amour gravés à même leur
+chair.</p>
+
+<p>Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation
+d'hommes qui n'existeront pas tels que
+nous les ferions, si nous étions démiurges?
+Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme
+à partir du moment où il sort de la conscience?
+Il est temps que nous apprenions à vivre dans la
+minute, à nous accommoder de l'heure qui passe,
+même mauvaise, à laisser aux enfants ce souci
+des temps futurs qui est une faiblesse intellectuelle&mdash;quoique
+parfois une naïveté d'homme
+de génie. Il est bien illogique de vouloir l'immortalité
+des oeuvres lorsqu'on affirme et lorsqu'on
+désire la mortalité des âmes. Le Virgile
+de Dante vivait au delà de la vie sa gloire devenue
+éternelle: de cette conception éblouissante
+il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse
+qu'il est préférable d'éteindre tout à fait.</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les
+hommes comme si on écrivait pour les anges et
+de réaliser ainsi, selon son métier et selon sa
+nature, le plus possible de beauté, même passagère
+et très périssable.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Les si amusantes distinctions que les vieux
+manuels faisaient entre le style fleuri et le style
+simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat les
+supprime excellemment; il juge avec raison qu'il
+n'y a que deux sortes de style: le style banal
+et le style original. S'il était permis de compter
+les degrés du médiocre au pire, comme du passable
+au parfait, l'échelle serait longue des couleurs
+et des nuances: il y a si loin de la <i>Légende
+de Saint-Julien l'Hospitalier</i> à une oraison
+parlementaire qu'en vérité on se demande s'il
+s'agit de la même langue, s'il n'y a pas deux
+langues françaises et en dessous une infinité de
+dialectes presque impénétrables les uns aux
+autres. A propos du style politique, M. Marty-Laveaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>
+pense que le peuple, demeuré fidèle
+en ses discours aux mots traditionnels, ne le
+comprend que très mal et seulement en gros,
+comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que
+l'on entend un peu, mais qu'on ne parle pas.
+Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, mais les
+journaux, plus répandus, n'ont guère modifié
+les habitudes populaires; on peut toujours
+compter qu'en France sur trois personnes il y
+en a une qui ne lit que par hasard un bout de
+journal, et une qui ne lit jamais rien. A Paris,
+le peuple a de certaines notions sur le style; il
+goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique
+la popularité bien plus littéraire que politique
+d'un journaliste comme M. Rochefort, en
+qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur
+vieil idéal: un tranche-montagne spirituel et
+verbeux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>De l'Enseignement de notre langue.</i></p></blockquote>
+
+<p>M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original
+et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord
+pour démontrer que le fond n'est rien sans la
+forme: il suffit de lire un peu au delà de son
+article. Cependant, nous sommes peut-être dupes;
+voilà bien un demi-siècle que nous le sommes
+de Mérimée, dont M. Albalat cite une page
+à titre de spécimen du style banal! Allant plus
+loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée
+et propose à notre examen les deux textes juxtaposés;
+en voici un morceau:</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="15" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p><i>Bien qu'elle ne fût pas insensible</i> au plaisir <i>ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux</i> à un homme aussi léger
+<i>que l'était Max dans son
+opinion</i>, elle n'avait jamais
+pensé que cette affection pût
+devenir <i>un jour</i> dangereuse
+<i>pour son repos</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+ </td>
+ <td style="width: 50%; vertical-align: top;">
+
+<p>Sensible au plaisir d'attirer sérieusement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou
+inutile».</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Variantes proposées par M. Albalat: <i>de réduire</i>, <i>de conquérir</i>.</p></blockquote>
+
+<p>On ne peut nier tout au moins que le style
+du sévère professeur ne soit fort économique;
+il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis
+à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà
+peu fécond, se trouverait réduit à la paternité
+de quelques plaquettes, alors symboliques de sa
+légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous
+les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine
+lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par
+exemple, <i>la finesse de sa peau rougissante
+comme à quinze ans sous les regards</i> en: <i>sa
+fine peau de jeune fille rougissante</i>. Quelle boucherie!
+Les mots que biffe M. Albalat sont si
+peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
+relèveraient ce qu'il y a de commun dans la
+phrase améliorée; ce remplissage est une observation
+très fine faite par un homme qui a beaucoup
+regardé des visages de femmes, par un
+homme plus tendre que sensuel, touché par la
+pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon
+ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style
+est inviolable.</p>
+
+<p>M. Albalat donne de fort amusantes listes de
+clichés, mais sa critique est parfois sans mesure.
+Je ne puis admettre comme clichés <i>chaleur bienfaisante</i>,
+<i>perversité précoce</i>, <i>émotion contenue</i>,
+<i>front fuyant</i>, <i>chevelure abondante</i> ni même <i>larmes
+amères</i> car des larmes peuvent être amères
+et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre
+aussi que l'expression qui est à l'état de
+cliché dans un style peut se trouver dans un autre
+à l'état d'image renouvelée. <i>Émotion contenue</i>
+n'est pas plus ridicule qu'<i>émotion dissimulée</i>;
+quant à <i>front fuyant</i>, c'est une expression scientifique
+et très juste qu'il suffit d'employer à propos.
+Il en est de même des autres. Si on bannissait
+de telles locutions, la littérature deviendrait une
+algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre
+qu'après de longues opérations analytiques;
+si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent
+servi, il faudrait se priver encore de tous
+les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent
+pas un mystère. Mais cela serait une duperie;
+les mots les plus ordinaires et les locutions
+courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin
+le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement,
+se reconnaît à ceci que l'image qu'il
+détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au
+moment où, déjà fanée, cette image n'est pas
+encore assez nulle pour passer inaperçue et se
+ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
+mouvement qu'à la volonté de l'intelligence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.
+Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé
+un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est
+moins la banalité de la locution que l'accolement
+d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela
+est très visible dans les formules telles que: <i>le
+sein de l'Académie</i>, <i>l'activité dévorante</i>, <i>ouvrir
+son coeur</i>, <i>la tristesse était peinte sur son visage</i>,
+<i>rompre la monotonie</i>, <i>embrasser des principes</i>.
+Cependant il y a des clichés où tous les
+mots semblent vivants: <i>une rougeur colora ses
+joues</i>; d'autres où ils semblent tous morts: <i>il
+était au comble de ses voeux</i>. Mais ce dernier
+cliché s'est formé à un moment où le mot <i>comble</i>
+était très vivant et tout à fait concret; c'est parce
+qu'il contient encore un résidu d'image sensible
+que son alliance avec <i>voeux</i> nous contrarie.
+Dans le précédent, le mot <i>colorer</i> est devenu
+abstrait, puisque le verbe concret de cette idée
+est <i>colorier</i>, et il s'allie très mal avec <i>rougeur</i>
+et avec <i>joues</i>. Je ne sais où mènerait un travail
+minutieux sur cette partie de la langue dont la
+fermentation est inachevée; sans doute finirait-on
+par démontrer assez facilement que dans la
+vraie notion du cliché l'incohérence a sa place
+à côté de la banalité. Pour la pratique du style,
+il y aurait là matière à des avis motivés que
+M. Albalat pourrait faire fructifier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Voir le chapitre du <i>Cliché</i>, dans <i>l'Esthétique de la Langue française</i>.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Il est fâcheux que le chapitre des périphrases
+soit expédié en quelques lignes; on attendait
+l'analyse de cette curieuse tendance des hommes
+à remplacer par une description le mot qui est
+le signe de la chose alléguée. Cette maladie, qui
+est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des énigmes
+sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent
+à peu près dans les termes où nos enfants la connaissent),
+est peut-être l'origine même de toute la
+poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout
+dire, le secret de plaire est le secret de dire tout
+juste ce qu'il faut pour être, non pas même compris,
+mais deviné. La périphrase, telle que maniée
+par les poètes didactiques, n'est peut-être
+ridicule que par l'impuissance poétique dont elle
+témoigne, car il y a bien des manières agréables
+de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le
+véritable poète, maître de son langage, n'use
+que de périphrases si nouvelles à la fois et si
+claires dans leur pénombre que toute intelligence
+un peu sensuelle les préfère au mot trop
+absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la curiosité,
+ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il
+fasse il écrit par périphrase et il n'est pas sûr
+que toutes celles qu'il a créées demeurent longtemps
+fraîches; la périphrase est une métaphore:
+elle dure ce que durent les métaphores.
+A la vérité, il y a loin de la périphrase de Verlaine,
+vague et toute musicale,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux</p>
+<p>Inquiétait le col des belles sous les branches,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui
+appelle le ver à soie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'amant des feuilles de Thisbé!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles
+de Buffon: que rien ne dégrade plus un écrivain
+que la peine qu'il se donne «pour exprimer
+des choses ordinaires ou communes d'une
+manière singulière ou pompeuse. On le plaint
+d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles
+combinaisons de syllabes pour ne dire que ce
+que tout le monde dit». Delille s'est rendu
+célèbre par son goût pour la périphrase didactique;
+mais je crois qu'il a été mal jugé. Ce n'est
+pas la peur du mot propre qui lui fait décrire ce
+qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa
+poétique et la médiocrité de son talent; il n'est
+imprécis que par impuissance et il n'est très
+mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou
+impéritie, cela nous a valu d'amusantes énigmes:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'animal recouvert de son épaisse croûte,</p>
+<p>Celui dont la coquille est arrondie en voûte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'équivoque habitant de la terre et des ondes.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et cet oiseau parleur que sa triste beauté</p>
+<p>Ne dédommage pas de sa stérilité.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.</p>
+<p>Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître</p>
+<p>Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,</p>
+<p>De deux règnes rivaux races miraculeuses.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le puissant agaric, qui du sang épanché</p>
+<p>Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle</p>
+<p>Du caillou pétillant recueille l'étincelle.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>ne faudrait pas croire cependant que l'<i>Homme
+des champs</i>, d'où sont tirées ces charades, soit
+un poème entièrement méprisable. L'abbé Delille
+avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme
+et du nombre, nos oreilles exténuées par les
+versifications nouvelles finiraient par retrouver
+un certain charme à des vers pleins et sonores
+qui ne sont pas ennuyeux, à des paysages un
+peu sévères, mais larges et pleins d'air,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>......................Soit qu'une fraîche aurore</p>
+<p>Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,</p>
+<p>Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,</p>
+<p>Jette languissamment les restes d'un beau jour.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Cependant M. Albalat se demande: comment
+être original et personnel? Sa réponse n'est pas
+très claire. Il conseille le travail et conclut:
+l'originalité est un effort incessant. Voilà une
+bien fâcheuse illusion. Des qualités secondaires
+seraient sans doute plus faciles à acquérir,
+mais la concision, par exemple, est-elle
+une qualité absolue? Rabelais et Victor Hugo,
+qui furent de grands accumulateurs de mots,
+doivent-ils être blâmés parce que M. de Pontmartin
+avait lui aussi l'habitude d'enfiler en chapelet
+tous les vocables qui lui venaient à l'esprit
+et d'accumuler dans la même phrase jusqu'à
+douze à quinze épithètes? Les exemples donnés
+par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
+n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à
+deux cents et seize jeux différents, tous très beaux,
+cela serait très fâcheux, quoique «les grandes
+règles de l'art d'écrire soient éternelles».</p>
+
+<p>La concision est parfois le mérite des imaginations
+rétives; l'harmonie est une qualité plus
+rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans
+ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il
+croit un peu trop aux rapports nécessaires qu'il
+y aurait entre la légèreté, par exemple, ou la
+lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion
+née de l'accoutumance, que l'analyse des
+sons détruit. Ce n'est pas seulement, dit Villemain,
+par imitation du grec ou du latin <i>fremere</i>
+que nous avons fait le mot <i>frémir</i>; c'est par le
+rapport du son avec l'émotion exprimée. <i>Horreur</i>,
+<i>terreur</i>, <i>doux</i>, <i>suave</i>, <i>rugir</i>, <i>soupirer</i>, <i>pesant</i>,
+<i>léger</i>, ne viennent pas seulement pour nous du
+latin, mais du sens intime qui les a reconnus
+et adoptés comme analogues à l'impression de
+l'objet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Si Villemain, dont M. Albalat adopte
+l'opinion, avait été plus versé dans la linguistique,
+il eût invoqué sans doute la théorie des
+racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence
+de force scientifique; tel quel, le petit
+paragraphe du célèbre orateur serait très agréable
+à discuter. Il est bien évident que si <i>suave</i>
+et <i>suaire</i> évoquent des impressions généralement
+éloignées, cela ne tient pas à la qualité de
+leurs sons; en anglais, il y a <i>sweet</i> et <i>sweat</i>,
+mots de prononciation identique. <i>Doux</i> n'est pas
+plus doux que <i>toux</i>, et les autres monosyllabes
+du même ton; <i>rugir</i> est-il plus violent que <i>rougir</i>
+ou que <i>vagir</i>? <i>Léger</i> est la contraction d'un
+mot latin, de cinq syllabes, <i>leviarium</i>; si <i>légère</i>
+porte sa signification, <i>mégère</i> la porte-t-il aussi?
+<i>Pesant</i> n'est ni plus ni moins lourd que <i>pensant</i>:
+les deux formes sont d'ailleurs des doublets
+dont l'unique original latin est <i>pensare</i>.
+Quant à <i>lourd</i>, c'est le mot <i>luridus</i>, qui voulut
+dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage,
+étranger, paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie.
+<i>Lourd</i> n'est pas plus lourd que <i>fauve</i>
+n'est cruel: songeons à <i>mauve</i> et à <i>velours</i>! Si
+l'anglais <i>thin</i> contient l'idée de <i>mince</i>, comment
+se fait-il que l'idée d'<i>épais</i> se dise par <i>thick</i>? Les
+mots sont des sons nuls que l'esprit charge du
+sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y a
+des accords fortuits entre tels sons et tels idées;
+il y a <i>frémir</i>, <i>frayeur</i>, <i>froid</i>, <i>frileux</i>, <i>frisson</i>.
+Sans doute, mais il y a aussi: <i>frein</i>, <i>frère</i>, <i>frêle</i>,
+<i>frêne</i>, <i>fret</i>, <i>frime</i> et vingt autres sonorités analogues
+pourvues chacune d'un sens très différent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>L'art d'écrire</i>, p. 138.</p></blockquote>
+
+<p>M. Albalat est plus heureux dans le reste des
+deux chapitres où il traite successivement de
+l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases;
+il appelle avec raison le style des Goncourt, un
+style <i>désécrit</i>; cela est bien plus frappant encore
+s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases;
+les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre
+a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y
+a plus qu'à en faire des fagots.</p>
+
+<p>A partir de la neuvième leçon, <i>l'Art d'écrire</i>
+devient didactique encore davantage, et voici
+l'Invention, la Disposition et l'Élocution. Comment
+M. Albalat parvient-il à superposer ces
+trois moments, qui n'en font qu'un, de l'oeuvre
+littéraire, je ne saurais l'exprimer sans beaucoup
+de tourment. <i>L'art de développer un sujet</i> m'a été
+refusé par la Providence; je m'en remets de ce
+soin à l'inconscient, et je ne sais pas davantage
+<i>comment on invente</i>; je crois qu'on invente surtout,
+au rebours de Newton, en n'y pensant jamais;
+et quant à <i>l'élocution</i>, je ne me fierais qu'avec
+malaise au procédé des refontes. On ne refond
+pas, on refait et il est si triste de faire deux
+fois la même chose que j'approuve ceux qui lancent
+la pierre au premier tour de la fronde. Mais
+voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires:
+Théophile Gautier écrivit au jour le
+jour, sur une table d'imprimerie, parmi les paquets
+d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile
+et de l'encre, les pages compliquées du <i>Capitaine
+Fracasse</i>, et l'on dit que Buffon recopia
+dix-huit fois les <i>Époques de la Nature</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>! Cela
+n'a aucune importance parce que, M. Albalat aurait
+dû le dire, il y a des écrivains qui se corrigent
+mentalement, ne mettent sur le papier que
+le travail lent ou vif de l'inconscient, et il y en a
+d'autres qui ont besoin de voir extériorisée leur
+oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
+c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant,
+même dans le cas des corrections mentales, la revision
+extérieure est souvent profitable, pourvu
+que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter,
+qu'on apprenne à finir<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Trop souvent le
+démon du Mieux a tourmenté des intelligences
+et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un
+grand malheur que de ne pas pouvoir se juger.
+Qui osera choisir entre celui qui ne sait pas ce
+qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y
+a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son
+génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite
+la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce
+sujet: les <i>Manuscrits de Buffon</i>, par P. Flourens; Paris, Garnier,
+1860.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
+M. Albalat, page 213.</p></blockquote>
+
+<p>M. Albalat excelle dans les définitions. «La
+description est la peinture animée des objets.»
+Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer
+comme un peintre devant le paysage, soit réel,
+soit intérieur. D'après l'analyse qu'il fait d'une
+page de <i>Télémaque</i>, il semble bien que Fénelon
+n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination
+visuelle et plus médiocrement encore du
+don verbal. Dans les vingt premières lignes de
+la description de la grotte de Calypso, il y a trois
+fois le mot <i>doux</i> et quatre fois le verbe <i>former</i>.
+Ce style est vraiment devenu pour nous le type
+même du style inexpressif, mais je persiste à
+croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que
+le goût d'un moment fut légitimement séduit.
+Souriant de cette opulence de papier doré et de
+fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste,
+nous oublions qu'on n'avait pas décrit
+la nature depuis l'<i>Astrée</i>; ces oranges douces,
+ces sirops trempés d'eau de source furent des
+rafraîchissements de paradis. C'est de la méchanceté
+que de comparer Fénelon, non pas
+même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de
+Lisle. Les trop bonnes traductions, celles qu'on
+peut appeler de littéralité littéraire, ont en effet
+ce résultat inévitable de transformer en images
+concrètes et vivantes tout ce qui de l'original
+était passé à l'abstraction. Λευκοδάχιων voulait-il
+dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus qu'une
+épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image
+comme blanche épine ou une idée neutre comme
+aubépine, qui a perdu sa valeur représentative?
+Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues
+passées par les langues présentes, on doit supposer
+que la plus grande partie des épithètes homériques
+étaient déjà passées à l'abstraction au
+temps d'Homère<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Le plaisir que nous donne
+l'Iliade mise en bas-relief par Leconte de Lisle,
+les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre
+aussi surannée pour nous que <i>Télémaque</i>: <i>mille
+fleurs naissantes émaillaient les tapis verts</i>
+n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle,
+l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits
+par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent
+une vie mystérieuse à la fois et précise
+qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original.
+Et de la <i>Mariana</i> de Tennyson, agréables vers
+pleins de lieux communs et de remplissages, grisaille,
+Mallarmé, par la substitution du concret
+à l'abstrait, fit une fresque aux belles couleurs
+d'automne. Je ne donne ces remarques que, si
+l'on veut, comme une préface à une théorie de la
+traduction; ici, elles suffiront à indiquer qu'il
+ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style,
+que des textes d'une même langue et d'une même
+époque. J'ai déjà expliqué la formation historique
+des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant&mdash;et
+s'il nous avait été conservé, qu'il en
+eût souffert!&mdash;quelques-unes de ses images,
+les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,
+couchées, à demi mortes, dans les vers
+neutres et la prose décalquée de plus d'un de
+ses trop fervents admirateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques
+aient été composés au petit bonheur par une multitude
+de rapsodes de génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations
+pour obtenir l'Iliade et l'Odyssée.</p></blockquote>
+
+<p>Il est très difficile de se rendre compte, après
+cinquante ans, du degré d'originalité d'un style;
+il faudrait avoir lu tous les livres notables selon
+l'ordre de leur date. On peut du moins juger du
+présent et aussi accorder quelque créance aux
+observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey
+d'Aurevilly a relevé dans George Sand une
+profusion <i>d'anges de la destinée</i>, <i>de lampes de
+la foi</i>, <i>de coupes de miel,</i> qui ne furent certainement
+pas inventés par elle, non plus d'ailleurs
+qu'aucune partie de son style relavé; mais les
+eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils
+n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien
+que la coupe aux bords frottés de miel remonte
+aux temps obscurs de la médecine préhippocratique:
+les clichés ont la vie dure! M. Albalat
+note avec raison «qu'il y a des images qu'on
+peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup
+et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve
+pas qu'en appelant la lune une «morne lampe»,
+Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement
+la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui
+prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un
+catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles,
+la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»;
+on obtiendrait ainsi un recueil d'une
+certaine utilité pour la psychologie verbale et
+l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être
+saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère
+aux poètes? En attendant il nous annonce son
+prochain livre: «La formation du style par l'assimilation
+des auteurs,» et je suppose que, la
+série achevée, tout le monde écrira très bien et
+qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en
+littérature, comme il y en a un en peinture et
+dans les différents beaux-arts que l'État protège
+si heureusement. Pourquoi pas une Académie
+Albalat, comme une Académie Julian?</p>
+
+<p>Voilà donc un livre auquel il ne manque presque
+rien que de n'avoir pas de but, que d'être
+de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait
+avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains
+honorables, il faudrait le maudire. La littérature
+et tous les arts, au lieu d'en mettre le
+manuel à la portée de tous, il serait plus sage
+d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya.
+Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être
+un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
+son métier, d'exercer ce métier avec persévérance,
+de s'instruire un peu plus chaque matin
+et de vivre toutes les sensations humaines. Quant
+à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il
+est absolument indépendant de toute culture
+littéraire, puisque les plus belles images, les plus
+vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos
+mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct,
+floraison spontanée du jardin intellectuel.</p>
+
+<p>Février 1899.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>LA CRÉATION SUBCONSCIENTE<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup><span class="sml">13</span></sup></a></h2>
+
+
+<p>Des hommes ont reçu un don particulier qui
+les distingue fortement d'entre leurs semblables;
+discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons,
+statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le
+niveau commun, exigent de l'observateur une
+attention particulière. La protubérance d'une
+de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce
+procédé d'analyse qui est la différenciation successive;
+ainsi on arrive à discerner dans l'humanité
+une classe d'êtres dont le signe est la différence,
+de même que, pour l'humanité vulgaire,
+le signe est la ressemblance. Il y a des hommes
+dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire
+quand ils commencent à parler; il y en a peu;
+des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent
+la bouche. On allègue ici les disparités
+très sensibles, car il est incontestable que, même
+parmi les ressemblants les moins diversifiables
+à première vue, il n'y a point deux créatures
+qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles;
+c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que
+la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point
+de science de l'homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>A propos de: <i>Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez
+les artistes, les savants et les écrivains</i>, par le Dr Paul Chabaneix.
+Paris, J.-B. Bailliêre.&mdash;Cette étude était écrite quand a paru
+le magistral ouvrage de M. Ribot, L'<i>Imagination créatrice</i> (juillet
+1900).</p></blockquote>
+
+<p>S'il n'y a point de science de l'homme commun,
+moins encore y a-t-il une science de l'homme
+différent, puisque la manifestation de sa différence
+le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire
+incomparable. Cependant, comme il y a une
+physiologie, il y a une psychologie générale:
+quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres
+respirent le même air et le cerveau de l'homme
+de génie, comme celui du pauvre homme, puise
+dans la sensation sa force primordiale. Selon
+quel mécanisme la sensation se transforme en
+acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on
+sait seulement que pour que cette transformation
+s'accomplisse, l'intervention de la conscience
+n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention
+peut être nuisible, par son pouvoir
+de modifier la logique déterministe, de rompre
+la série des associations pour créer dans l'esprit
+volontairement le premier anneau d'une chaîne
+nouvelle.</p>
+
+<p>La conscience, qui est le principe de la liberté,
+n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer
+fort clairement ce que l'on a conçu dans des
+ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement
+de la conscience, l'activité intellectuelle
+en est le plus souvent troublée; on écoute
+mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute;
+on pense mal, quand on sait que l'on pense:
+la conscience de penser n'est pas la pensée.</p>
+
+
+
+<p>L'état subconscient est l'état de cérébration
+automatique, en pleine liberté, l'activité intellectuelle
+évoluant à la limite de la conscience, un
+peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée
+subconsciente peut demeurer à jamais inconnue,
+et elle peut, soit au moment précis où cesse l'automatisme,
+soit plus tard, et même après plusieurs
+années, surgir à la lumière. Ces faits de
+cogitation ne sont donc pas du domaine de l'inconscient
+proprement dit, puisqu'ils peuvent arriver
+à la conscience et, d'autre part, il sera sans
+doute préférable de réserver à ce mot un peu
+vaste la signification que lui donna une philosophie
+particulière. L'état subconscient, quoique
+le rêve puisse être une de ses manifestations,
+diffère encore de l'état de rêve. Le rêve est presque
+toujours absurde, d'une absurdité spéciale,
+incohérent ou déroulé selon des associations
+toutes passives<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> dont la marche diffère même
+de celle des ordinaires associations passives,
+conscientes ou subconscientes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Voyez dans un rêve de Maury (<i>Le Sommeil et les Rêves</i>
+le mot <i>jardin</i> menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de
+l'<i>Ane mort</i> (Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la
+syllabe <i>lo</i> conduisait l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo,
+lobélia, Lopez. Cependant le poète (rime, allitération) subit de
+pareilles associations, mais il doit avoir le talent de les rendre
+logiques, ce qui n'a guère lieu dans le rêve pur et simple. Victor
+Hugo, véritable incarnation du Subconscient, triomphe, avec
+excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui
+pensent souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou
+les images s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle
+contredit cela, mais je n'oppose qu'une seule observation à
+beaucoup d'observations: il s'agit d'un écrivain qui, quoique
+assiégé à l'état de veille par les images visuelles internes, n'a
+que de très rares rêves imagés et jamais d'hallucinations caractéristiques.
+Récemment, après avoir relu dans la journée le
+livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux ou
+trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
+provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.&mdash;Ceci
+peut servir à expliquer la contagion de l'hallucination par
+le livre.&mdash;Il vit des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes,
+enfin un personnage drapé de vert, de grandeur naturelle,
+dont il n'apercevait, par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié.
+A ce moment il rouvrait les yeux. Ce personnage sortait
+évidemment d'une histoire illustrée de la peinture italienne,
+feuilletée le matin.</p></blockquote>
+
+<p>La création intellectuelle imaginative est inséparable
+de la fréquence de l'état subconscient; et
+dans cette catégorie de créations il faut englober
+la découverte du savant et la construction idéologique
+du philosophe. Tous ceux qui, en quelque
+genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs
+autant que des observateurs. L'écrivain le
+plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux
+est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le
+travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre,
+si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque
+beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être
+une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite
+ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule
+quête du mot dans le vaste et profond réservoir
+de la mémoire verbale est un acte qui échappe
+si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait
+s'enfuit au moment où la conscience allait
+l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est
+difficile de trouver volontairement le mot dont
+on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance
+et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans
+la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites,
+ou les plus beaux.</p>
+
+<p>Il est cependant imprudent de dire: «La
+mémoire est toujours inconsciente.»<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> La mémoire
+est la piscine secrète où, à notre insu, le
+subconscient jette son filet; mais la conscience
+y pêche aussi volontiers. Cet étang plein des
+poissons jadis captés au hasard par la sensation,
+la subconscience le connaît particulièrement
+bien; la conscience est moins habile à s'y approvisionner,
+bien qu'elle ait à son service plusieurs
+méthodes utiles, telles que l'association logique
+des idées ou la localisation des images. Selon
+que le cerveau travaille dans la nuit ou à la lueur
+du falot de la conscience, l'homme acquiert une
+personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques,
+l'état second n'est pas tellement
+précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler
+le labeur, intervenir: c'est en ces conditions,
+selon ce concert, que s'achèvent la plupart des
+oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté,
+soit par le rêve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p><i>Le Subconscient,</i> p. 11.</p></blockquote>
+
+<p>Chez Newton (en y pensant toujours), le travail
+du subconscient est continu, mais il se relie
+périodiquement à un travail volontaire; tantôt
+perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée
+explore tous les possibles. Chez Goethe, le
+subconscient est presque toujours actif et prêt à
+livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore
+sans elle et loin d'elle. Goethe a expliqué
+cela lui-même en une page d'une lucidité miraculeuse
+et pleine d'enseignements<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>: «Toute
+faculté d'agir et par conséquent tout talent implique
+une force instinctive agissant dans l'inconscience
+et dans l'ignorance des règles dont le
+principe est pourtant en elles. Plus tôt un homme
+s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un
+métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre
+au développement régulier de ses facultés
+naturelles; ce qu'il acquiert ne saurait jamais
+nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle.
+Le génie par excellence est celui qui s'assimile
+tout, qui sait tout s'approprier sans préjudice
+pour son caractère inné. Ici se présentent
+les divers rapports entre la conscience et l'inconscience.
+Les organes de l'homme, par un
+travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion
+persistante et continue, par les résultats obtenus,
+heureux ou malheureux, par les mouvements
+d'appel et de résistance, ces organes amalgament,
+combinent inconsciemment ce qui est instinct et
+ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette
+chimie à la fois inconsciente et consciente, il résulte
+finalement un ensemble harmonieux dont
+le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante
+ans que la conception de Faust m'est venue
+en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
+toutes les scènes se déroulant devant mes yeux
+dans leur ordre de succession; le plan, depuis
+ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec cette
+idée, je la reprenais en détail et j'en composais
+tour à tour les morceaux qui dans le moment
+m'intéressaient davantage; de telle sorte que,
+quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté
+des lacunes, comme dans la seconde partie.
+La difficulté était là d'obtenir par force de volonté,
+ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par
+acte spontané de la nature.» Il arrive aussi,
+tout au contraire, qu'une oeuvre antérieurement
+conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse
+par s'imposer à la volonté. Il semble alors que
+le subconscient déborde et submerge la conscience;
+il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance.
+C'est l'obsession que rien ne décourage et
+qui triomphe même des paresses les plus nonchalentes,
+des dégoûts les plus violents. Ensuite, on
+éprouve fréquemment, le travail accompli, une
+sorte de satisfaction, analogue à la satisfaction
+morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, fait
+tant de ravages dans les consciences craintives,
+est sans doute une élaboration du subconscient:
+l'obsession est peut-être la force qui pousse au sacrifice,
+comme elle est celle qui pousse au suicide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (<i>Le Subconscient</i>
+p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq
+jours plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann,
+II, 331; la traduction de Délerot est un peu différente.</p></blockquote>
+
+<p>Schopenhauer comparait à la rumination le
+travail obscur et continu du subconscient au
+milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire.
+Cette rumination, toute physiologique,
+peut suffire à modifier des croyances ou des
+convictions; Hartmann a constaté qu'une idée
+ennemie, d'abord écartée, s'était au bout de quelque
+temps substituée en lui à l'idée habituelle
+qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après
+des jours, des semaines ou des mois, si on a
+l'envie ou l'occasion d'exprimer son opinion sur
+le même sujet, on découvre, à son grand étonnement,
+qu'on a subi une véritable révolution
+mentale, que les anciennes opinions, dont on se
+considérait jusque-là comme réellement convaincu,
+ont été complètement abandonnées et que
+les idées nouvelles se sont tout à fait implantées
+à leur place. Ce processus inconscient de digestion
+et d'assimilation mentale, j'en ai souvent
+fait sur moi-même l'expérience; et d'instinct, je
+me suis toujours gardé d'en troubler le cours
+par une réflexion prématurée, toutes les fois
+qu'il se produisait en moi à propos de questions
+importantes, qui intéressaient mes conceptions
+sur le monde et sur l'esprit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» Cette observation
+pourrait être appliquée au phénomène si
+intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux
+que des gens se sont un jour sentis amenés
+ou ramenés aux idées religieuses, qui n'avaient
+ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
+Dans une conversion, la volonté ne peut
+agir qu'après un long travail du subconscient et
+lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle
+ont été secrètement rassemblés et combinés.
+Cette force nouvelle où le converti s'appuie
+et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie
+appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un
+labeur subconscient: la grâce est subconsciente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Le subconscient</i>, p. 24.</p></blockquote>
+
+<p>Comme Hartmann, mais par instinct et non
+plus par préconception philosophique, Alfred de
+Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir
+ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient
+d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences.
+On peut supposer que, comme chez
+Goethe, c'était là un subconscient à lointaine
+échéance, du papier long, très long, car M. de
+Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels
+intervalles. Il est très probable que, s'il y
+a des subconscients inactifs, il en est d'autres
+qui, après une période active, cessent tout à coup
+de travailler, soit qu'une usure précoce, soit
+qu'une modification de rapports ait eu lieu dans
+les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple
+singulier d'un silence de vingt ans coupé juste
+au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
+formelle avec celles de sa phase première.
+Peut-on supposer que ce fut par scrupule
+religieux qu'il a pendant si longtemps refusé
+d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on
+supposer que la religion qui avait modifié la
+nature de ses perceptions avait en même temps
+diminué la puissance physiologique de son cerveau?
+Cela serait contraire à toutes les autres
+observations qui démontrent au contraire qu'une
+croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il
+semble donc probable que Racine se tut parce
+qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement:
+c'est une aventure commune, et il trouva
+dans la religion la consolation commune.</p>
+
+<p>Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients:
+celui dont l'énergie est brève et forte
+et celui dont la force, moins ardente, est plus
+durable. Les deux extrêmes se manifestent dans
+l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable,
+puis s'abstient; et dans l'homme qui
+offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un
+labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement
+des oeuvres où l'intelligence imaginative
+a la plus grande part, des oeuvres dont le
+subconscient est toujours le maître collaborateur.</p>
+
+<p>Plus pratiquement, et à un tout autre point
+de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient
+continu, le divise en subconscient nocturne
+et en subconscient à l'état de veille. Le
+subconscient nocturne est onirique ou préonirique,
+s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
+précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement
+affligé, a traité avec soin des hallucinations
+qui se forment au moment où l'on
+ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas
+que ces hallucinations appelées hypnagogiques,
+et qui sont presque toujours visuelles, puissent
+avoir une action spéciale sur les idées en travail
+dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves
+qui n'influencent qu'à la manière des rêves le
+cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient
+du cerveau se prolonge durant le rêve et
+même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion,
+sans peine, on se trouve maître d'un problème,
+d'un poème, d'une combinaison que l'esprit,
+dans la veille, avait été impuissant à trouver.
+Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve
+plusieurs découvertes physiologiques qu'il put
+ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de
+départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement
+conçue et exécutée pendant le sommeil.
+Il est cependant fort probable que c'est
+la raison consciente qui, au réveil, jugeant et
+rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable
+valeur et le dépouille de cette incohérence
+particulière aux songes les plus sensés.</p>
+
+<p>A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation
+la plus claire du subconscient dans le
+domaine de la création intellectuelle. Sous sa
+forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup
+du somnambulisme. Certaines attitudes de
+Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de
+Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force
+à cette opinion. Le Dr Régis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> dit que les hommes
+de génie furent presque tous des «dormeurs
+éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent
+un «distrait», celui dont l'esprit se concentre
+volontairement sur un problème. Ainsi
+l'excès et l'absence de conscience psychologique
+se manifesteraient, en certains cas, par d'identiques
+phénomènes. A quoi pensait Socrate
+pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il?
+Avait-il connaissance de sa pensée? Les fakirs
+pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
+sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond?
+Était-il en obsession volontaire ou en quasi-somnambulisme?
+Savait-il à quoi il pensait si fortement,
+ou bien son travail cérébral était-il inconscient?
+Stuart Mill composa sa logique dans les
+rues de Londres, pendant le trajet quotidien de
+sa maison aux bureaux de la Compagnie des
+Indes; croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas
+ordonné en état de conscience parfaite? Ce qui
+était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit
+M. Chabaneix<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, l'effort pour se guider dans
+une rue populeuse; «il y a là automatisme des
+centres inférieurs». Ce renversement des termes,
+plus fréquent que ne l'ont cru certains psychologues,
+peut faire naître des doutes sur la véritable
+nature de l'inspiration. On devra tout au
+moins rechercher si, à partir du moment où commence
+la réalisation, même purement cérébrale,
+d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
+tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique
+que Mozart: «Quand je me sens bien et que
+je suis de bonne humeur, soit que je voyage en
+voiture ou que je me promène après un bon repas,
+ou dans la nuit, quand je ne puis dormir, les
+pensées me viennent en foule et le plus aisément
+du monde. D'où et comment m'arrivent-elles?
+Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui
+me plaisent, je les garde dans ma tête et je les
+fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres.
+Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt
+vient s'ajouter au premier. L'oeuvre grandit, je
+l'entends toujours et la rends de plus en plus
+distincte, et la composition finit par être tout
+entière achevée dans ma tête, bien qu'elle soit
+longue... Tout cela se produit en moi comme
+dans un beau songe très distinct... Si je me mets
+ensuite à écrire, je n'ai plus qu'à tirer du sac de
+mon cerveau ce qui s'y est accumulé précédemment,
+comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde
+guère à se fixer sur le papier. Tout est déjà parfaitement
+arrêté et il est rare que ma partition
+diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant
+dans ma tête. On peut sans inconvénient me
+déranger pendant que j'écris... <a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.» Tout est
+donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel
+de l'exécution n'est plus guère qu'un travail
+de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser corriger
+ses rédactions spontanées, de peur de commettre
+des fautes de ton: il se rendait compte
+que l'état dans lequel il corrigerait était très différent
+de l'état où il se trouvait pendant la période
+d'exécution, qui avait été en même temps celle
+de la conception. Un mot entendu, une attitude
+entrevue, un personnage singulier croisé dans la
+rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes,
+qu'il improvisait en trois ou quatre heures;
+s'il suivait un plan antérieur, presque toujours,
+dès la première page écrite, il l'abandonnait,
+achevant son récit d'après une logique nouvelle,
+arrivant à une conclusion tout à fait différente
+de celle qui, la première fois, lui avait paru la
+meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient
+parfois été écrits sous une si forte influence du
+subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
+reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer
+dans le passé que grâce au genre du papier,
+à la couleur de l'encre. D'autres projets, se rapportant
+à des oeuvres plus longues, lui revenaient
+au contraire, fréquemment, à l'esprit; il avait
+conscience d'y songer plusieurs fois par jour et
+il était persuadé que c'étaient ces songeries,
+même vagues et inconsistantes, qui lui rendaient,
+aux moments de l'exécution, le travail assez facile.
+De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses
+préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient
+pourtant pour être d'une littérature plutôt ardue;
+il n'en parlait jamais et je crois bien qu'il n'y
+pensait consciemment qu'au moment d'en écrire
+les terribles premières lignes; mais, une fois le
+travail en train, presque toute sa vie intellectuelle
+s'y concentrait, les périodes de rumination
+subconsciente rejoignant perpétuellement
+les périodes de méditation volontaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p><i>Préface</i> du <i>Subconscient.</i></p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>P. 93.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Le Subconscient</i>, p. 93, d'après Jahm.</p></blockquote>
+
+<p>Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai
+pu m'en rendre compte, cette méthode de travail:
+l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait
+qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation
+principalement, car il était grand causeur
+et il profitait de tout, l'idée entrée d'abord par
+la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
+s'installait bientôt comme chez elle, envahissait
+toutes les réserves du subconscient, puis, de temps
+à autre, montait à la conscience et obligeait
+réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors
+quel que fût son interlocuteur, il parlait; il parlait
+même seul, et d'ailleurs, quand il parlait son
+idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul.
+J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses
+derniers contes; et même un jour que nous étions
+assis à la terrasse d'un café du boulevard, j'eus
+l'illusion d'écouter de véritables divagations où
+revenait périodiquement cette affirmation: «Il
+y avait un coq! Il y en avait un!» Je ne compris
+que plus tard, après plusieurs mois, quand parut
+le <i>Chant du Coq</i>. Parlant sur un ton sourd, il
+ne s'adressait pas à moi. Cependant, son but
+conscient, en retournant ses idées à haute voix,
+était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient
+sur un auditeur; mais, peu à peu, ce
+but s'obscurcissait: c'était le subconscient
+qui parlait pour lui. Il avait le travail lent:
+il y a cinq ou six manuscrits superposés de
+de l'<i>Ève future</i>, et le premier est tellement différent
+du dernier que seul le nom d'Edison peut
+servir à les relier l'un à l'autre. On dit assez
+souvent d'un homme qui n'a écrit que peu, qu'il
+a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de
+l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler,
+même pendant son sommeil. Malgré le blocus
+quelquefois absolu que ses idées établissaient
+autour de son attention, nul esprit n'était plus
+rapide ni mieux doué pour la riposte; il ne connaissait
+pas le crépuscule du réveil: après la nuit
+la plus brève, il se retrouvait, au coup même du
+sursaut, en pleine possession de toute sa lucidité,
+de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien l'homme
+de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse
+d'une double personnalité, mais où le conscient
+et l'inconscient seraient si enchevêtrés l'un dans
+l'autre qu'il serait difficile d'en faire le départage;
+il serait aisé, au contraire, d'écrire deux
+vies de Mozart, l'une de l'homme social, l'autre
+de l'homme en état second, toutes les deux parfaitement
+légitimes.</p>
+
+<p>Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler
+tous les jours. Mais cet aphorisme ne
+semble pas le résumé de son expérience personnelle.
+Le travail quotidien, régulier, c'est, pour
+ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée,
+asservie. Les termes ne sont pas contradictoires,
+car il est certain qu'alors l'état second, devenant
+périodique, peut n'en devenir que plus profond.
+L'habitude, si puissante, se joint à la nature
+pour renforcer un état psychologique qui devient
+alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints
+au labeur de tous les jours, s'il leur arrive
+de s'y soustraire, surtout en restant dans
+le même milieu, éprouvent, pendant et après les
+heures de l'accès périodique, un certain malaise,
+parfois une vraie souffrance: le remords n'a
+peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
+acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un
+acte inhabituel qui a violemment troublé la marche
+coutumière des journées.</p>
+
+<p>L'inspiration, si elle est un état second, peut
+donc être un état second provoqué par la volonté.
+Il n'est pas douteux que des artistes, des
+écrivains, des savants peuvent travailler quand
+il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement
+par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres
+ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles
+dont l'exécution n'a été déterminée que par un
+désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le
+subconscient soit inactif pendant le travail volontairement
+commencé, mais son activité a été provoquée.
+Il y a donc un subconscient qui n'est pas
+spontané, qui vient se mêler au conscient quand
+la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au
+cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il
+suffit souvent de se mettre à la besogne pour
+sentir que s'évanouissent une à une toutes les
+difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible
+que ce raisonnement soit paralogique et
+que le travail ne soit précisément devenu possible
+que par l'affaiblissement préalable des obstacles
+qui se dressaient d'abord devant l'esprit.
+Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention
+évidente des forces subconscientes.</p>
+
+<p>Comment une sensation devient-elle une image;
+l'image, une idée; comment l'idée se développe-t-elle;
+comment prend-elle la forme qui nous
+semble la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture,
+la mémoire verbale est-elle mise à contribution?
+Autant de questions qui me semblent
+insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire
+à qui voudrait donner une définition précise
+de l'inspiration. «Pour la création originale,
+écrit M. Ribot<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, ni la réflexion ni la volonté
+ne suppléent l'inspiration.» Sans doute,
+mais la réflexion et la volonté peuvent cependant
+avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène
+mystérieux et, d'autre part, les cas sont assez
+rares de pur automatisme intellectuel. Il faut
+sans doute supposer que les hommes capables
+de subir l'heureuse influence de l'inspiration sont
+aussi des hommes plus que les autres capables
+de sentir avec force et avec fréquence les chocs du
+monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des
+sensitifs. Il faut que les réserves de leur cerveau
+soient très riches en éléments; cela suppose un
+apport constant de la sensation; cela suppose
+donc une sensibilité très vive et une capacité de
+sentir incessamment renouvelée. Cette sensibilité
+appartient encore en grande partie au domaine
+du subconscient; il y a, selon l'expression de
+Leibnitz, «les pensées dont ne s'aperçoivent pas
+notre âme», il y a aussi les sensations dont ne
+s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être
+celles-ci qui, de même qu'elles sont entrées, sortent
+subconsciemment. Les observations les plus
+fructueuses sont celles que l'on a faites sans le
+savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le
+meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie.
+Après un demi-siècle et plus un homme voit
+surgir devant lui le milieu, le paysage, les faits
+de son enfance indifférente; enfant, il avait vécu
+dans le monde extérieur comme dans une dépendance
+de lui-même, avec un souci purement
+physiologique; il avait vu sans voir, et voici que,
+tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux,
+c'est la période de ses sensations les plus fugaces
+qui remonte et s'avive devant ses yeux. Il est
+bien évident que la sensation entrée en nous sans
+que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun
+moment, être volontairement évoquée; mais la
+sensation consciente peut, au contraire, nous
+revenir à l'improviste, sans nul concours de la
+volonté. Le subconscient a donc pouvoir sur
+deux ordres de sensations et la conscience n'en
+a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer
+pourquoi la volonté et la réflexion ont une
+part si restreinte dans les créations de la littérature
+ou de l'art.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Psychologie des Sentiments</i>.&mdash;G. de Humboldt disait:
+«La raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce
+que le principe de vie n'est pas en elle. (<i>Idées sur la nouvelle
+Constitution française</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Mais quelle est leur part dans le reste de la
+vie?</p>
+
+<p>En principe, l'homme est un automate, et il
+semble que dans l'homme la conscience soit un
+gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y
+tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle
+n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout
+à fait conscient. La conscience est sans doute,
+si on prend le mot dans son sens précis et absolu,
+l'apanage du petit nombre. Réunis en foule,
+les hommes deviennent particulièrement automatiques,
+et d'abord leur instinct de se réunir, de
+faire à un moment donné tous la même chose
+témoigne bien de la nature de leur intelligence.
+Comment supposer une conscience et une volonté
+aux membres de ces cohues qui, aux jours de
+fête ou de troubles, se pressent tous vers le
+même point, avec les mêmes gestes et les mêmes
+cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée
+de dessous les brins d'herbe, et voilà tout.
+L'homme conscient qui se mêle naïvement à la
+foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa
+personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la
+grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations
+vont mourir vainement dans le cerveau
+collectif de l'hypothétique animal; de ce contact,
+il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui
+sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le
+noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.</p>
+
+<p>C'est parmi le petit nombre des élus de la
+conscience qu'il faut chercher les exemplaires
+véritablement supérieurs d'une humanité dont
+ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux
+et contredirait trop l'instinct, mais les juges.
+Cependant grave sujet de méditation, ces
+hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur
+qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente,
+ouvre les écluses du cerveau et laisse
+se précipiter vers le monde les flots rénovés des
+sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de
+magnifiques instruments dont le subconscient
+seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient.
+Goethe est le type de ces hommes doubles
+et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.</p>
+
+<p>Il y a d'autres hommes non moins rares, mais
+moins complets, chez lesquels la volonté ne joue
+qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès
+qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient.
+Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus
+énergique; ils sont des instruments plus dociles
+sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
+Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent
+à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck
+faisait transporter son piano au milieu d'une
+prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn
+contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait
+parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller
+respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries
+dont il avait rempli le tiroir de sa table de
+travail. Telles sont les moindres fantaisies du
+subconscient; il a de pires exigences.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<h2>LA DISSOCIATION DES IDÉES</h2>
+
+
+<p>Il y a deux manières de penser: ou accepter
+telles qu'elles sont en usage les idées et les associations
+d'idées, ou se livrer, pour son compte
+personnel, à de nouvelles associations et, ce qui
+est plus rare, à d'originales dissociations d'idées.
+L'intelligence capable de tels efforts est, plus
+ou moins, selon le degré, et selon l'abondance
+et la variété de ses autres dons, une intelligence
+créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports
+nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images,
+ou de séparer les vieilles idées, les vieilles
+images unies par la tradition, de les considérer
+une à une, quitte à les remarier et à ordonner
+une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle
+opération désunira encore, jusqu'à la formation
+toujours équivoque et fragile de nouveaux
+liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience
+ces opérations se trouveraient limitées par la
+résistance de la matière et l'intolérance des lois
+physiques; dans le domaine purement intellectuel,
+elles sont soumises à la logique; mais la logique
+étant elle-même un tissu intellectuel, ses
+complaisances sont presque infinies. Véritablement
+l'association et la dissociation des idées (ou
+des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent
+selon des méandres qu'il est impossible de
+déterminer et dont il est difficile même de suivre
+la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées,
+d'images si hétéroclites que l'aisance dans
+l'association ne puisse joindre au moins pour un
+instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on
+entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur
+une arête vive, voit en même temps les genoux
+des tragédiennes qui sont matelassés contre les
+chutes dramatiques du cinquième acte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>; et ces
+deux choses si loin, un cordage amarré sur un
+rocher et les genoux d'une actrice se trouvent,
+le temps de notre lecture, évoquées dans un
+parallèle qui nous séduit parce que les genoux
+et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous,
+au pli, sont également «fourrés»<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, parce
+que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble
+assez à une jambe pliée, parce que la situation
+de Giliatt est parfaitement tragique et enfin
+parce que, tout en percevant la logique de ces
+rapprochements, nous en percevons, non moins
+bien, la délicieuse absurdité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Les Travailleurs de la mer</i>; IIe partie, livre Ier, II.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Terme technique.</p></blockquote>
+
+<p>De telles associations sont nécessairement des
+plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte
+et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime
+à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que
+ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble.
+En tout cas, les deux images restent prêtes à
+divorcer; le divorce règne en permanence dans
+le monde des idées, qui est le monde de l'amour
+libre. Les gens simples parfois en demeurent
+scandalisés; celui qui, pour la première fois,
+selon que l'un ou l'autre des termes est le plus
+ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule»
+d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité
+soit de grossièreté. S'il est malséant de
+parler du genou d'un cordage, il ne l'est point
+d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse»
+d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés
+que comme types élémentaires d'un mécanisme
+dont la pratique nous est plus familière que la
+théorie. Nous laisserons de côté toutes les images
+encore vivantes pour ne nous occuper que des
+idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces
+qui s'agitent éternellement effarées dans
+les cerveaux des hommes.</p>
+
+<p>Il y a des associations d'idées tellement durables
+qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites
+qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles
+que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les
+appelle volontiers des «lieux communs». Cette
+expression, débris d'un vieux terme de rhétorique,
+<i>loci communes sermonis</i>, a pris, surtout
+depuis les développements de l'individualisme
+intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de
+posséder à l'origine, et encore au dix-septième
+siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la
+signification du «lieu commun» s'est rétrécie
+jusqu'à devenir une variante de la banalité, du
+déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits
+imprécis, le lieu commun est un des synonymes
+de cliché. Or le cliché porte sur les mots
+et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie
+la forme ou la lettre, l'autre le fond ou
+l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée
+avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement
+perceptible; le lieu commun se
+dérobe très souvent sous une parure originale. Il
+n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature,
+d'idées nouvelles exprimées en une forme
+nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter
+le plus souvent de l'un ou de l'autre de
+ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas
+privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas
+très rare.</p>
+
+<p>Le lieu commun est plus et moins qu'une
+banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable;
+c'est une banalité, mais si universellement
+acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité.
+La plupart des vérités qui courent le monde
+(les vérités sont très coureuses) peuvent être
+regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire
+des associations d'idées communes à un grand
+nombre d'hommes et que presque aucun de ces
+hommes n'oserait briser de propos délibéré.
+L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a
+un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité;
+c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers
+la vie, c'est que les lieux communs sont le
+pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés
+de la vérité des lieux communs, les hommes se
+trouveraient sans défense, sans appui et sans
+nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités
+qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter
+les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est
+un musée de vérités contradictoires. Il n'en est
+pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine
+ses vérités les unes après les autres. Il pense
+comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
+l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à
+du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments
+depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
+doivent former notre repas «successif»; l'horreur
+serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame
+répugnant des vérités contradictoires
+qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences
+analytiques ont essayé en vain d'opérer
+de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions;
+à chaque objection de la raison le sentiment opposait
+une excuse immédiatement valable, car les
+sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce
+qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent
+la permanence et la continuité. L'inventaire des
+contradictions d'autrui n'est pas moins difficile,
+s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte
+à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social
+d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des
+convictions bariolées. Il faudrait donc interroger
+tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine,
+ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux
+pour que le cynisme des uns y compense
+l'hypocrisie des autres.</p>
+
+<p>Dans les régions animales inférieures et dans
+le monde végétal, le bourgeonnement est un des
+modes de création de la vie; on voit également
+se produire la scissiparité dans le monde des
+idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle,
+est une abstraction nouvelle. Toutes les
+grammaires générales ou les traités élémentaires
+de logique enseignent comment se forment
+les abstractions; on a négligé d'enseigner comment
+elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi
+tel lieu commun persiste à vivre sans postérité.
+C'est assez délicat, mais cela prêterait à
+des remarques intéressantes; on appellerait ce
+chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité
+de certaines dissociations d'idées. Il
+serait peut-être utile d'examiner d'abord comment
+les idées s'associent entre elles et dans
+quel but. Le manuel de cette opération est des
+plus simples; son principe est l'analogie. Il y a
+des analogies très lointaines; il y en a de si
+prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les
+mains. Un grand nombre de lieux communs ont
+une origine historique: deux idées se sont unies
+un jour sous l'influence des événements et cette
+union fut plus ou moins durable. L'Europe
+ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance
+accoupla ces deux idées, Byzance&mdash;Décadence,
+qui sont devenues un lieu commun,
+une incontestable vérité pour tous les hommes
+qui écrivent et qui lisent, et nécessairement,
+pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent
+contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance,
+cette association d'idées s'est étendue à
+l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour
+les historiens sages et respectueux, qu'une suite
+de décadences. On lisait récemment dans un
+journal grave: «Si la forme despotique avait
+une vertu particulière, constitutive de bonnes
+armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait
+pas été une ère de développement dans la
+puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire
+le signal de la débâcle et de l'effondrement<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.»
+Ce lieu commun d'origine chrétienne
+a été popularisé dans les temps modernes,
+comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon;
+il a été magistralement dissocié par M. Gaston
+Paris<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> et n'est plus qu'une sottise. Mais comme
+sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître
+et mourir, il peut servir d'exemple et faire
+comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande
+vérité historique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Le Temps</i>, 31 octobre 1899.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Romania</i>, tome I, page 1.</p></blockquote>
+
+<p>Le but secret du lieu commun, en se formant,
+est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées
+ne représentent que des faits ou des abstractions;
+pour avoir une vérité il faut deux facteurs,
+il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire,
+un fait et une abstraction. Presque toute
+vérité, presque tout lieu commun se résout en
+ces deux éléments.</p>
+
+<p>Concurremment à lieu commun, on pourrait
+presque toujours employer le mot «vérité», ainsi
+défini une fois pour toutes: un lieu commun non
+encore dissocié; la dissociation étant analogue
+à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse
+chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités
+du corps qu'elle dissocie en divers éléments,
+souvent dissociables à leur tour; elle se borne à
+libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse
+qui, en variant les proportions, en appelant des
+éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît,
+des corps entièrement différents. Avec les débris
+d'une vérité, on peut faire une autre vérité
+«identiquement contraire», travail qui ne serait
+qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les
+exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent
+vers l'état de noblesse dédaigneuse où
+elle doit aspirer.</p>
+
+<p>Il y a cependant des vérités que l'on ne songe
+ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables,
+soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience
+séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent
+partie des axiomes de la science. Le prédicateur
+qui s'écriait en chaire devant Louis XIV:
+«Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait
+une vérité que le froncement des sourcils du roi
+ne prétendait pas sérieusement contester. Elle
+est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus
+de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont
+pas encore universellement admises. Ce n'est pas
+du premier coup que les races aryennes joignirent
+ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de
+nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont
+pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de
+mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque
+décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de
+lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique.
+Nous en sommes encore un peu à cet état
+d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre
+fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement,
+de meurtre mystérieux. Tout le monde
+se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta,
+de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement
+à celles qui émurent la fin du dix-septième
+siècle, à celles qui assombrirent, bien
+plus que des faits sans doute rares, le seizième
+siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines,
+abuse de cette superstition du poison
+qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une
+victime judiciaire.</p>
+
+<p>L'homme associe les idées non pas selon la
+logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon
+son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la
+plupart des vérités ne sont que des préjugés;
+celles qui sont le plus incontestables sont aussi
+celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement
+combattre par la ruse du silence. La même inertie
+est opposée au travail de dissociation que l'on
+voit s'opérer lentement sur certaines vérités.</p>
+
+<p>L'état de dissociation des lieux communs de
+la morale semble en corrélation assez étroite
+avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il
+s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des
+individus, mais des peuples constitués en nation
+contre des évidences qui, en augmentant l'intensité
+de la vie individuelle, diminuent, l'expérience
+permet de dire, par cela même, l'intensité
+de la vie et de la force collectives. Il n'est pas
+douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité
+même, de l'insoumission aux préjugés
+décalogués, un grand bienfait personnel, un
+grand avantage pour son développement intégral,
+mais une collectivité d'individus trop forts,
+trop indépendants les uns des autres, ne constitue
+qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct
+social entrer en antagonisme avec l'instinct
+individuel et des sociétés professer comme société
+une morale que chacun de ses membres
+intelligents, suivis par une très grande partie du
+troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.</p>
+
+<p>On trouverait une assez curieuse illustration
+de ces principes en examinant l'état présent de
+la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux
+peuples chrétiens, est fondée sur l'association
+très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel
+et l'idée de génération. Quiconque, homme
+ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas
+rendu la liberté dans son esprit aux éléments de
+cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement
+générateur accompli sous la protection des lois
+religieuses ou civiles (les secondes ne sont que
+la parodie des premières, dans nos civilisations
+essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles
+sont des péchés, des erreurs, des fautes, des
+défaillances; quiconque adopte en sa conscience
+cette règle, sanctionnée par les codes, appartient
+évidemment à une civilisation encore rudimentaire.
+La plus haute civilisation étant celle où l'individu
+est le plus libre, le plus dégagé d'obligations,
+cette proposition ne serait contestable que
+si on la prenait pour une provocation au libertinage
+ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale
+ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle
+devra, si elle est exacte, se lire au premier coup
+d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau
+statistique de la natalité européenne montrera
+aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a
+un lien très strict, un lien de cause à effet, entre
+l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il
+en est de même pour les individus et pour les
+groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle
+que les ménages ouvriers se laissent déborder
+par la progéniture. On voit dans les faubourgs
+des malheureux qui, ayant procréé douze enfants,
+s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres
+gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances
+religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée
+de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez
+eux la première détermine l'autre, et les gestes
+obéissent à une cérébralité enfantine et presque
+animale. L'homme arrivé au degré vraiment
+humain limite à son gré sa fécondité; c'est un
+de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint
+que pour en mourir.</p>
+
+<p>Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle
+délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup
+moins pour les peuples. Cependant, elle
+favorisera le développement ultérieur de la civilisation
+en maintenant sur la terre les vides
+nécessaires à l'évolution des hommes.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent
+à disjoindre l'idée de femme et l'idée de génération;
+mais ils avaient dissocié très anciennement
+l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel.
+Quand ils cessèrent de considérer la femme comme
+uniquement génératrice, ce fut le commencement
+du règne des courtisanes. Les Grecs semblent,
+d'ailleurs, avoir toujours eu une morale
+sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés
+de faire une certaine figure dans l'histoire.</p>
+
+<p>Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même
+encourager la dissociation de l'idée de plaisir
+charnel d'avec l'idée de génération, mais il
+provoqua au contraire avec succès, et ce fut une
+des grandes conquêtes de l'humanité, la dissociation
+de l'idée d'amour et de l'idée de plaisir
+charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir
+comprendre une telle dissociation que l'amour
+du frère et de la soeur leur eût semblé nul
+s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans
+les basses classes des grandes villes, on est volontiers
+Égyptien sur ce point. Les différentes
+sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre
+connaissance témoignent qu'un état d'esprit
+analogue n'est pas absolument incompatible
+avec une certaine culture intellectuelle. La forme
+particulièrement chrétienne de l'amour chaste,
+dégagé de toute idée de plaisir physique, est
+l'amour divin, tel qu'on le voit s'épanouir dans
+l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est
+vraiment l'amour pur, puisqu'il ne correspond
+à rien de définissable, c'est l'intelligence s'adorant
+soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait
+d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme
+tient à la disposition même du corps humain
+et à la loi de dépendance des organes; on
+ne doit donc pas en tenir compte dans une
+étude qui n'est pas physiologique. Ce que l'on
+a appelé maladroitement l'amour platonique est
+aussi une création chrétienne. C'est, en somme,
+une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse
+que l'amour physique, mais dégagée de
+l'idée de plaisir charnel, comme cette dernière
+idée s'était dégagée de l'idée de génération. Cet
+état idéal des affections humaines est la première
+étape de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme
+l'état d'esprit où toutes les idées sont
+dissociées.</p>
+
+<p>Avec la décroissance de l'influence chrétienne,
+la première étape de l'ascétisme est devenue un
+gîte de moins en moins fréquenté et l'ascétisme,
+devenu également rare, est souvent atteint par
+une autre voie. De notre temps, l'idée d'amour
+s'est rejointe très étroitement à l'idée de plaisir
+physique et les moralistes s'emploient à réformer
+son association primitive avec l'idée de
+génération. C'est une régression assez curieuse.</p>
+
+<p>On pourrait essayer une psychologie historique
+de l'humanité en recherchant à quel degré
+de dissociation se trouvèrent, dans la suite
+des siècles, un certain nombre de ces vérités que
+les gens bien pensants s'accordent à qualifier de
+primordiales. Cette méthode devrait même être
+la base, et cette recherche le but même de l'histoire.
+Puisque tout dans l'homme se ramène à
+l'intelligence, tout dans l'histoire doit se ramener
+à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de
+comporter une explication qui ne fût pas diplomatique
+ou stratégique. Quelle est l'association
+d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa
+l'accomplissement de la mission que Jeanne
+d'Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre,
+trouver des idées qui aient pu se joindre également
+dans les cerveaux français et dans les cerveaux
+anglais, ou une vérité alors incontestablement
+admise par toute la chrétienté. Jeanne
+d'Arc était considérée à la fois par ses amis et
+par ses ennemis comme en possession d'un pouvoir
+surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière
+très puissante; l'opinion est unanime et les
+témoignages abondent. Mais pour ses partisans?
+Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une
+magicienne. La magie n'était pas nécessairement
+diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans
+les imaginations qui n'étaient ni des anges, ni
+des démons, mais des Puissances que pouvait se
+soumettre l'intelligence de l'homme. Le magicien
+était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de
+magie un homme de la science et de la sainteté
+d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et
+le soldat qui combattait Jeanne d'Arc, sorcière
+ou magicienne, se faisaient d'elle, très probablement,
+une idée identique dans son obscurité
+redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom
+de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne,
+peut-être pour la même cause qui protégea
+si longtemps, à travers de si merveilleuses
+aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
+est raconté dans l'admirable <i>Dragon impérial</i>
+de Judith Gautier.</p>
+
+<p>Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la
+société se faisait-elle du soldat? N'y aurait-il pas
+dans la réponse à cette question tout un cours
+d'histoire? En approchant de notre époque on se
+demanderait à quel moment se rejoignirent, dans
+le commun des esprits, l'idée d'honneur et l'idée
+de militaire? Est-ce une survivance de la conception
+aristocratique de l'armée? L'association
+s'est-elle formée à la suite des événements d'il
+y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
+d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même?
+Il faut comprendre cette idée d'honneur; elle en
+contient plusieurs autres, les idées de bravoure,
+de désintéressement, de discipline, de sacrifice,
+d'héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise,
+de bonne humeur, de rondeur, de simplicité,
+etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé
+des qualités dont la race française se croit
+l'expression. Déterminer son origine serait donc
+déterminer, par cela même, l'époque où le Français
+commença à se croire un abrégé de toutes
+les vertus fortes. Le militaire est demeuré en
+France, malgré de récentes objections, le type
+même de l'homme d'honneur. Les deux idées
+sont unies très énergiquement; elles forment
+une vérité qui n'est guère contestée à l'heure
+actuelle que par des esprits d'une autorité médiocre
+ou d'une sincérité douteuse. Sa dissociation
+est donc très peu avancée, si l'on a égard
+à la totalité de la nation. Cependant elle fut,
+au moins pendant une minute, pendant la minute
+psychologique, entièrement opérée en quelques
+cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue
+intellectuel, un effort considérable d'abstraction
+qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on
+regarde froidement fonctionner la machine cérébrale.
+Sans doute le résultat atteint ne fut pas
+le produit d'un raisonnement normal; c'est dans
+un accès de fièvre que la dissociation s'accomplit;
+elle fut inconsciente, et elle fut momentanée,
+mais elle fut, et c'est important pour l'observateur.
+L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus
+se sépara de l'idée de militaire, qui est
+là l'idée de fait, l'idée femelle prête à recevoir
+tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y
+avait entre elles un certain rapport logique, ce
+rapport n'était pas nécessaire. C'est là le point
+décisif. Une vérité est morte lorsqu'on a constaté
+que les rapports qui lient ses éléments sont
+des rapports d'habitude et non de nécessité; et
+comme la mort d'une vérité est un grand bienfait
+pour les hommes, cette dissociation eût été
+très importante si elle avait été définitive, si
+elle fût restée stable. Malheureusement, après
+cet effort vers l'idée pure, les vieilles habitudes
+mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément
+qualificatif fut aussitôt remplacé par un
+élément à peine nouveau, moins logique que
+l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut
+que l'opération avait avorté. L'association d'idées
+se refaisait, identique à la précédente, quoique
+l'un des éléments eût été retourné comme
+un vieux gant: à honneur on avait substitué
+déshonneur, avec toutes les idées adventices de
+l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie,
+indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté,
+etc. Cette nouvelle association d'idées peut
+avoir une valeur destructive; elle n'offre aucun
+intérêt intellectuel.</p>
+
+<p>Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous
+semblent les plus claires, les plus évidentes, les
+plus palpables pour ainsi dire, n'ont cependant
+pas assez de force pour s'imposer toutes nues
+aux esprits communs. Pour s'assimiler l'idée
+d'armée, un cerveau d'aujourd'hui doit l'entourer
+d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de
+rencontre ou d'opinion avec l'idée principale. On
+ne peut pas demander sans doute à un humble
+politicien de se faire de l'armée l'idée simple que
+s'en faisait Napoléon: une épée. Les idées très
+simples ne sont à la portée que des esprits très
+compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait
+pas absurde de ne considérer l'armée que comme
+la force extériorisée d'une nation; et alors de ne
+demander à cette force que les qualités mêmes
+qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore
+trop simple?</p>
+
+<p>Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui
+pour étudier le mécanisme de l'association
+et de la dissociation des idées! On parle souvent
+des idées; on a écrit sur l'évolution des idées.
+Aucun mot n'est plus mal défini ni plus vague.
+Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l'Idée,
+tout court; il y a des sociétés coopératives qui se
+mettent tout d'un coup en marche vers l'Idée; il
+y a des gens qui se dévouent à l'Idée, qui pâtissent
+pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent
+les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question
+dans ces sortes de divagations, c'est ce que
+je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le
+mot est peut-être une déformation du mot Idéal;
+peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu?
+Est-ce un débris erratique de la philosophie de
+Hegel que la marche lente du grand glacier social
+a déposé au passage en quelques têtes où il roule
+et sonne comme un caillou? On ne sait pas. Employé
+sous une forme relative, le mot n'est pas
+beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies;
+on oublie trop le sens primitif du mot et
+que l'idée n'est qu'une image parvenue à l'état
+abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une
+notion, pour avoir droit au nom d'idée, doit
+être pure de toute compromission avec le contingent.
+Une notion à l'état d'idée est devenue
+incontestable; c'est un chiffre, c'est un signe;
+c'est une des lettres de l'alphabet de la pensée.
+Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses.
+L'idée est nécessairement vraie; une idée discutable
+est une idée amalgamée à des notions
+concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de
+la dissociation tend précisément à dégager la
+vérité de toute sa partie fragile pour obtenir
+l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable.
+Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon
+leur sens unique et absolu, les liaisons seraient
+difficiles dans le discours; il faut leur laisser un
+peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage
+les a doués et, en particulier, ne pas trop insister
+sur l'abîme qui sépare l'abstrait du concret.
+Il y a un état intermédiaire entre la glace et
+l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se
+façonner en aiguilles, quand elle craque et cède
+encore sous la main qui s'y plonge: peut-être
+ne faut-il pas demander même aux mots du manuel
+philosophique d'abdiquer toute prétention
+à l'ambiguité?</p>
+
+<p>Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques,
+qui ne fut un instant dégagée que pour
+s'obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent
+au concret et dont on ne peut parler sans de
+minutieuses références à la réalité; l'idée de justice,
+au contraire, peut se considérer en soi, <i>in
+abstracto</i>. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur
+les idées générales, presque tous les patients,
+prononcé devant eux le mot Justice, virent en
+leur esprit la légendaire dame et ses balances.
+Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une
+idée abstraite une notion de l'origine même de
+cette idée. L'idée de justice n'est pas autre
+chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice
+est le point mort de la série des actes, le
+point idéal où les forces contraires se neutralisent
+pour produire l'inertie. La vie qui aurait
+passé par ce point mort de la justice absolue ne
+pourrait plus vivre, puisque l'idée de vie, identique
+à l'idée de lutte de forces, est nécessairement
+l'idée de justice. Le règne de la justice ne
+pourrait être que le règne du silence et de la
+pétrification: les bouches se taisent, organes
+vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés
+des membres n'écrivent plus rien, dans l'air
+froid. Les théologies situèrent la justice au delà
+du monde, dans l'éternité. C'est là seulement
+qu'elle peut être conçue et qu'elle peut, sans
+danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
+sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte
+d'arrêts, l'arrêt de mort. L'idée de justice rentre
+donc bien dans la série des idées incontestables
+et indémontrables; on n'en peut rien faire
+à l'état pur; il faut l'associer à quelque élément
+de fait ou s'abstenir d'un mot qui ne correspond
+qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée
+de justice est peut-être dissociée ici pour la première
+fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt
+l'idée de châtiment, qui leur est très familière,
+tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre
+de la première. Il s'agit de châtier le coupable
+et de ne pas inquiéter l'innocent, ce qui impliquerait
+immédiatement, pour être perceptible,
+une définition de la culpabilité et une définition
+de l'innocence. Cela est difficile, ces mots du
+lexique moral n'ayant plus qu'une signification
+fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
+demander, faut-il qu'un coupable soit châtié?
+Il semble, au contraire, que l'innocent, que l'on
+suppose un homme sain et normal, soit bien plus
+capable de supporter le châtiment que le coupable,
+qui est un malade et un débile. Pourquoi
+ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des
+excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est
+ce que ferait la justice si, au lieu d'être une
+conception théologique, elle était encore, comme
+elle fut à Sparte, une imitation de la nature.
+Rien n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de
+l'injustice; toute existence est un vol prélevé
+sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
+que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire
+et non plus la négatrice des lois naturelles,
+l'humanité prendrait soin de protéger les
+forts contre la coalition des faibles et de donner
+comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il
+semble au contraire que ce qu'on entende désormais
+par la justice ce soit, en même temps que
+le châtiment des coupables, l'extermination des
+puissants, et en même temps que le non-châtiment
+des innocents, l'exaltation des humbles.
+L'origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite,
+doit donc être recherchée dans l'évangile,
+dans le «malheur aux riches» des démagogues
+juifs. Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît
+contaminée à la fois par la haine et par l'envie;
+elle ne contient plus rien de son sens originaire
+et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer
+d'être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant
+on démêlerait, en y prenant garde, que la
+première cause de la dépréciation de ce terme
+utile est venue d'une confusion entre l'idée de
+droit et l'idée de châtiment; le jour où le mot
+justice a voulu dire tantôt justice criminelle et
+tantôt justice civile, le peuple a confondu ces
+deux notions pratiques et les instituteurs du
+peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation,
+ont aggravé une méprise qui d'ailleurs
+servait leurs intérêts. L'idée réelle de justice
+apparaît donc finalement comme entièrement
+inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire
+de l'humanité; ce mot se résout à l'analyse
+en des éléments encore très complexes où
+l'on distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment.
+Mais il y a tant d'illogisme dans cet
+accouplement singulier qu'on douterait de l'exactitude
+de l'opération, si les faits sociaux n'en
+fournissaient la preuve.</p>
+
+<p>Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il
+vraiment pour le peuple, pour l'homme
+moyen, des mots abstraits? C'est peu probable.
+Il semble même que, selon le degré de culture
+intellectuelle, le même mot n'atteigne que des
+états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est
+plus ou moins contaminée par le souci des intérêts
+personnels, ou de caste ou de groupe, et le
+mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes
+de significations particulières et limitées sous
+lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.</p>
+
+<p>Dès qu'une idée est dissociée, si on la met
+ainsi toute nue en circulation, elle s'aggrège en
+son voyage par le monde toutes sortes de végétations
+parasites. Parfois, l'organisme premier
+disparaît, entièrement dévoré par les colonies
+égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort
+amusant de ces déviations d'idées fut donné
+récemment par la corporation des peintres en
+bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de
+la république». Ces ouvriers promenèrent une
+bannière où leurs revendications de justice
+sociale se résumaient en ce cri: «A bas le ripolin!»
+Il faut savoir que le ripolin est une peinture
+toute préparée que le premier venu peut
+étaler sur une boiserie; on comprendra alors
+toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité.
+Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression;
+c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons
+tous notre ripolin et nous en colorions à notre
+usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous
+seraient d'aucune utilité personnelle.</p>
+
+<p>C'est sous un de ces bariolages que l'idée de
+liberté nous est présentée par les politiciens.
+Nous ne percevons plus guère, en entendant ce
+mot, que l'idée de liberté politique, et il semble que
+toutes les libertés dont puisse jouir un homme
+civilisé soient contenues dans cette expression
+ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de
+liberté comme de l'idée pure de justice; elle ne
+peut nous servir à rien dans l'ordinaire de la
+vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas
+plus que ne sont justes ni l'homme ni la nature.
+Le raisonnement n'a aucune prise sur de telles
+idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
+fausseraient nécessairement toutes les thèses où
+on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens
+social, l'idée de liberté est encore mal dissociée;
+il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est
+difficile qu'il s'en forme une, puisque la liberté
+d'un individu ne s'exerce qu'aux dépens de la
+liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le
+privilège; à tout prendre, c'est peut-être son
+véritable nom; encore aujourd'hui, une de nos
+libertés relatives, la liberté de la presse, est un
+ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté
+de la parole concédée aux avocats; privilèges,
+la liberté syndicale, et demain, la liberté d'association
+telle qu'on nous la propose. L'idée de
+liberté n'est peut-être qu'une déformation emphatique
+de l'idée de privilège. Les Latins, qui
+firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient
+tel que le privilège du citoyen romain.</p>
+
+<p>On voit qu'il y a souvent un écart énorme
+entre le sens vulgaire d'un mot et la signification
+réelle qu'il a au fond des obscures consciences
+verbales, soit parce que plusieurs idées associées
+sont exprimées par un seul mot, soit
+parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement
+d'une idée secondaire. On peut donc
+écrire, surtout s'il s'agit de généralités, des
+suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert
+et un sens secret. Les mots, qui sont des signes,
+sont presque toujours aussi des chiffres; le langage
+conventionnel inconscient est fort usité,
+et il y a même des matières où c'est le seul en
+usage. Mais chiffre implique déchiffrement. Il
+est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère
+et l'auteur même de l'écriture y échoue
+souvent, parce que le sens des mots varie non
+seulement d'un homme à un autre homme, mais,
+des moments d'un homme aux autres moments
+du même homme. Le langage est ainsi une
+grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction,
+et la vie évolue dans la réalité la plus concrète;
+entre la parole et les choses que la parole
+désigne il y a la distance d'un paysage à la description
+d'un paysage. Et il faut songer encore que
+les paysages que nous dépeignons ne nous sont
+connus, la plupart du temps, que par des discours,
+reflets d'antérieurs discours. Cependant
+nous nous comprenons. C'est un miracle que je
+n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il
+sera plus à propos, pour achever cette esquisse,
+qui n'est qu'une méthode, d'essayer l'examen
+des idées toutes modernes d'art et de beauté.</p>
+
+<p>J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures
+aux langues classiques qui n'ont pas de
+mots fixes et précis pour les dire, bien que les
+anciens fussent à même, mieux que nous, de
+jouir de la réalité qu'elles contiennent. Elles
+sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la dépendance
+de l'idée de beauté; mais cette dernière
+idée elle-même n'est autre chose que l'idée d'harmonie
+et l'idée d'harmonie se réduit à l'idée de
+logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De
+là les sentiments de plaisir que nous donne la
+beauté. Ou plutôt, la beauté est une logique qui
+est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, on
+comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté,
+dans les sociétés féministes, s'est presque toujours
+restreinte à l'idée de beauté féminine. La
+beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant
+sujet d'analyse, mais la question est assez compliquée.
+Il faudrait démontrer d'abord que la
+femme n'est pas plus belle que l'homme; que,
+située dans la nature sur le même plan, construite
+sur le même modèle, faite de la même
+chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible
+extérieure à l'humanité, exactement la femelle
+de l'homme, exactement ce que, pour les
+hommes, une pouliche est à un poulain. Et
+même, en y regardant de plus près, le Martien
+qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des formes
+terrestres observerait que, s'il existe une
+différence de beauté entre un homme et une
+femme de même race, de même caste et de
+même âge, cette différence est presque toujours
+en faveur de l'homme; et que si d'ailleurs ni
+l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux,
+les défauts de la race humaine sont plus accentués
+chez la femme, où la double saillie du ventre
+et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
+disgracieusement la double ligne du profil;
+la courbe des seins est presque infléchie sous
+l'influence du dos qui a une tendance à se voûter.
+Les nudités de Cranach avouent naïvement
+ces éternelles imperfections de la femme. Un
+autre défaut auquel les artistes remédient instinctivement
+quand ils ont du goût, c'est la
+brièveté des jambes, si accentuée dans les photographies
+de femmes nues. Cette froide
+anatomie des beautés féminines a souvent été
+faite; il est donc inutile d'insister, d'autant
+plus que la vérification en est malheureusement
+trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste
+si mal à la critique, comment se fait-il
+qu'elle demeure, malgré tout, incontestable,
+qu'elle soit devenue pour nous la base même et
+le ferment de l'idée de beauté? C'est une illusion
+sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée
+pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir
+charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement
+quand il a défini la beauté «une promesse
+de bonheur». La beauté est une femme,
+et pour les femmes elles-mêmes, qui ont poussé
+la docilité envers l'homme jusqu'à adopter cet
+aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que
+dans l'extrême perversion sensuelle. On sait cependant
+que les femmes ont un type particulier
+de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri
+du nom de «bellâtre». Si les femmes étaient
+sincères, elles auraient également depuis longtemps
+infligé un nom péjoratif au type de beauté
+féminine par lequel l'homme se laisse le plus
+volontiers séduire.</p>
+
+<p>Cette identification de la femme et de la beauté
+va si loin aujourd'hui qu'on en est arrivé innocemment
+à nous proposer «l'apothéose de la
+femme»; cela veut dire la glorification de la
+beauté avec toutes les promesses stendhaliennes
+contenues dans ce mot devenu érotique. La
+beauté est une femme et la femme est la beauté;
+les caricaturistes accentuent le sentiment général
+en accouplant toujours à une femme, qu'ils
+tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent
+la laideur jusqu'à la vulgarité la plus basse
+alors que les jolies femmes sont si rares dans la
+vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est
+presque toujours inférieure en beauté plastique,
+âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est
+vrai que cette infériorité n'est pas plus facile à
+démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement
+demeure inefficace, la page achevée, pour celui
+qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort
+heureux.</p>
+
+<p>L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que
+par les esthéticiens; le commun des hommes
+s'en donne la définition de Stendhal. Autant
+dire que cette idée n'existe pas et qu'elle a été
+absolument dévorée par l'idée de bonheur, et du
+bonheur sexuel, du bonheur donné par une
+femme. C'est pour cela que le culte de la beauté
+est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur
+de certains mots abstraits. Ils traduisent
+cela par culte de la luxure, et ils auraient raison
+si ce dernier terme ne contenait une injure assez
+sotte pour une des tendances les plus naturelles
+à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en
+s'opposant aux excessives apothéoses de la femme
+ils ont touché aux droits de l'art. L'art étant
+l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant
+être comprise que sous les espèces matérielles de
+la véritable idée qu'elle contient, l'art est devenu
+presque uniquement féministe. La beauté, c'est
+la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci
+est moins absolu. La notion de l'art est même
+assez nette, pour les artistes et pour l'élite;
+l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art
+pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même.
+Aucune définition n'en doit même être
+donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
+l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et
+qui tendraient à l'obscurcir et à la salir.</p>
+
+<p>Antérieurement à cette dissociation, qui est
+récente et dont on connaît l'origine, l'idée d'art
+était liée à diverses idées qui lui sont normalement
+étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité,
+l'idée d'enseignement. L'art était l'image
+édifiante qu'on intercale dans les catéchismes de
+religion ou de philosophie; ce fut la conception
+des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis
+de ce collier; on voudrait nous le remettre
+au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à
+l'idée d'utilité; l'art est appelé social par les
+prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique,
+épithètes bien choisies, si ce fut en
+vertu de leur signification négatrice de la fonction
+principale. Admettre l'art parce qu'il peut
+moraliser les individus ou les masses, c'est
+admettre les roses parce qu'on en tire un remède
+utile aux yeux; c'est confondre deux séries de
+notions que l'exercice régulier de l'intelligence
+place sur des plans différents. Les arts plastiques
+ont un langage; mais il n'est pas traduisible en
+mots et en phrases. L'oeuvre d'art tient des discours
+qui s'adressent au sens esthétique et à lui
+seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible
+pour nos autres facultés ne vaut pas la peine
+d'être écouté. Cependant, c'est cette partie caduque
+qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils
+sont le nombre et comme nous sommes régis par
+la loi du nombre, leur triomphe semble assuré.
+L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée que
+pendant un petit nombre d'années et pour un
+petit nombre d'intelligences.</p>
+
+<p>Il y a donc un très grand nombre d'idées que
+les hommes n'emploient jamais à l'état pur, soit
+qu'elles n'aient pas encore été dissociées, soit que
+cette dissociation n'ait pu se maintenir en état
+de stabilité; il y a aussi un très grand nombre
+d'idées qui existent à l'état dissocié, ou que l'on
+peut provisoirement considérer comme telles,
+mais qui ont une affinité particulière pour d'autres
+idées avec lesquelles on les rencontre le plus
+souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
+réfractaires à certaines associations, alors que
+les faits auxquels elles correspondent dans la réalité
+sont extrêmement fréquents. Voici quelques
+exemples de ces affinités et de ces répulsions
+pris dans le domaine si intéressant des lieux
+communs ou des vérités.</p>
+
+<p>Les étendards furent d'abord des signes religieux,
+comme l'oriflamme de Saint-Denis, et
+leur utilité symbolique est demeurée au moins
+aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment,
+hors de la guerre, sont-ils devenus des
+symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à
+expliquer par les faits que par la logique abstraite.
+Aujourd'hui, dans presque tous les pays civilisés,
+l'idée de patrie et l'idée de drapeau sont
+invinciblement associées; les deux mots se disent
+même l'un pour l'autre. Mais ceci touche à la symbolique
+autant qu'à l'association des idées. En
+insistant on arriverait au langage des couleurs,
+contre-partie du langage des fleurs, mais plus
+instable encore et plus arbitraire. S'il est amusant
+que le bleu du drapeau français soit la dévote
+couleur de la sainte Vierge et des enfants de
+Marie, il ne l'est pas moins que la pieuse pourpre
+de la robe de Saint-Denis soit devenue un
+symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes
+d'Épicure, les idées s'accrochent comme elles
+peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et
+des accidents.</p>
+
+<p>Certaines associations, quoique très récentes,
+ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi
+celles d'instruction et d'intelligence, d'instruction
+et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction
+peut témoigner pour une des formes particulières
+de la mémoire ou pour une connaissance
+littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité
+de ces rapports forcés apparaît très clairement
+en ce qui concerne les femmes; il semble
+bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
+qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer
+leur intelligence, l'engourdit. Depuis qu'on
+les instruit sérieusement, elles n'ont plus aucune
+influence ni dans la politique ni dans les lettres:
+que l'on compare à ce propos nos trente dernières
+années avec les trente dernières années
+de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées
+n'en sont pas moins devenues de véritables lieux
+communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile
+d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
+à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes
+dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables
+vérités telles que: vertu-récompense, vice-châtiment,
+Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect,
+malheur-punition, avenir-progrès,
+et des milliers d'autres dont quelques-unes,
+quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.</p>
+
+<p>On ferait également un long catalogue des
+idées que les hommes se refusent à associer, alors
+qu'ils se complaisent aux plus déconcertants
+stupres. Nous avons donné plus haut l'explication
+de cette attitude rétive; c'est que leur occupation
+principale est la recherche du bonheur,
+et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon
+leur intérêt que selon la logique. De là l'universelle
+répulsion à joindre l'idée de néant à l'idée
+de mort. Quoique la première idée soit évidemment
+contenue dans la seconde, l'humanité
+s'obstine à les considérer séparément; elle s'oppose
+de toutes ses forces à leur union, elle enfonce
+entre elles infatigablement un coin chimérique
+où retentissent les coups de marteau de l'espérance.
+C'est le plus bel exemple d'illogisme que
+nous puissions nous donner à nous-mêmes et la
+meilleure preuve que, dans les choses graves
+comme dans les moindres, c'est le sentiment qui
+vient toujours à bout de la raison.</p>
+
+<p>Est-ce une grande acquisition que de savoir
+cela? Peut-être.</p>
+
+<p>Novembre 1899.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+
+
+<h2>STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE<br>
+DE DÉCADENCE</h2>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="5" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Comparaison">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+
+
+ </td>
+ <td style="width: 50%; vertical-align: top;">
+<p>Décadence. C'est un mot bien
+commode à l'usage des pédagogues
+ignorants, mot vague derrière
+lequel s'abritent notre paresse
+et notre incuriosité de la loi.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Baudelaire</span>, <br>
+ <i>Lettre à Jules Janin.</i>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence
+entra dans la littérature française; après avoir
+servi à glorifier ou à railler tout un groupe de
+poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule
+tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce
+royaume ironique et presque injurieux, si le mot
+lui-même avait été compris et dit selon sa vraie
+signification. Mais, par une singularité qui est
+un trait de moeurs latines, le peuple académique
+qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale,
+quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives
+nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta
+une génération. Rendu responsable des
+actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé
+apparut, aux âniers innocents qui accompagnent
+mais ne guident pas la caravane, tel qu'un
+redoutable Aladin, assassin des bons principes
+de l'imitation universelle.</p>
+
+<p>Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires.
+Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent
+et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées
+à peine et ne les ont jamais déracinées;
+dès après les insolences romantiques, il fallut
+étouffer et ramper sous la vieille verdure dont
+on fait les férules.</p>
+
+<p>Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les
+Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent
+que Romains, l'individualisme. Leur civilisation
+donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité
+sociale. Il y avait chez eux émulation vers
+la parité comme il y a chez nous émulation vers
+la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou
+six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique,
+ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être
+que, vraiment, l'instinct social ou de race
+dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel,
+peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur
+naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient
+l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent
+à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne
+et l'invasion barbare se fussent donné la
+main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire,
+comme toutes les autres, naquit de l'union de la
+conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise,
+écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes
+d'Horace, devrait être mémorable, car il
+signale clairement la naissance d'une mentalité
+nouvelle.</p>
+
+<p>Comme l'histoire politique des Romains nous a
+fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de
+leur littérature nous a fourni celle de décadence
+littéraire; double face d'une même conception,
+car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence
+des deux mouvements, et facile de faire
+croire que leur marche fut liée et nécessaire.
+Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été
+plus particulièrement dupe de cette illusion.</p>
+
+<p>Les sauvages admettent très malaisément la
+mort naturelle. Pour eux, toute mort est un
+meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la
+loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit
+que l'on est convenu d'appeler inférieur; et
+c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
+soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation
+même. Il n'y a d'absolument nécessaires
+que les lois naturelles; elles ne pourraient différer,
+et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution
+sociale et politique des peuples, non seulement
+il n'y a plus de lois nécessaires, mais il
+n'y a même plus de lois même très générales; ou
+bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles
+expliquent, en viennent à ne plus être que
+de sages et honorables constatations; ou bien
+encore elles constatent, quoique avec emphase, le
+principe même du mouvement. Donc les empires
+naissent, croissent et meurent; les combinaisons
+sociales sont instables; à différentes époques
+les groupes humains ont des forces différentes
+de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent
+et se propagent: voilà de quoi écrire un traité
+de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement
+à conformer sa philosophie à la réalité
+des catastrophes inattendues. Car il faut bien
+laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois
+le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et
+rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de
+mort naturelle. Les historiens n'en admettent
+pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut
+prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire
+les querelles théologiques et claquer dans le
+cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps
+à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
+à Waterloo. La longue décadence des empires
+détruits est une des plus singulières illusions de
+l'histoire; si des empires moururent de maladie
+ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent
+de mort violente, en pleine force physique, en
+pleine vigueur intellectuelle.</p>
+
+<p>D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on
+ne peut établir aucun rapport raisonnable entre
+la puissance d'un peuple et le génie d'un homme:
+ni la littérature grecque, ni les littératures du
+moyen âge ne correspondent à des forces politiques
+stables et puissantes, grecques, italiennes
+ou françaises; et c'est justement à l'heure où
+leur puissance matérielle est devenue nulle que
+les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents
+originaux. Peut-être même serait-on plus près
+de la vérité en déclarant que la décadence politique
+est l'état le plus favorable aux éclosions
+intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe
+et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent
+les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore
+la chute de Napoléon fut comme un signal
+pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et
+à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe
+est le contemporain de la ruine de son pays. A
+ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos
+tendances au scepticisme historique, il ne faut
+pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes
+doublement glorieuses dont le fastueux siècle
+de Louis XIV est le modèle vénéré: après
+quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront
+une opinion assez différente de celle qui
+demeure et qui passe dans les manuels et dans
+les conversations.</p>
+
+<p>Bossuet le premier imagina de juger l'histoire
+universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement,
+d'après les principes du judaïsme biblique: il vit
+crouler tous les empires où la main de Jéhovah
+s'était appesantie. C'est l'idée de décadence
+expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie
+de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être
+encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte
+de dégoût un historien qui fait commencer la
+décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles
+de paix qui furent peut-être la seule époque
+heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser
+la signification des mots; alors on aperçoit
+qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains
+mémorables en usèrent toute leur vie sans
+les comprendre. Mais si contestable ou du moins
+si vague que soit l'idée générale de décadence,
+elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée
+plus restreinte de décadence littéraire.</p>
+
+<p>De Racine à Vigny, la France ne produisit
+aucun grand poète. C'est un fait; une telle période
+est certainement une période de décadence
+littéraire; cependant il ne faut pas aller plus
+loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un
+caractère absurde de logique et de nécessité. La
+poésie est en sommeil au <span class="sc">xviii</span>e siècle, faute de
+poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence
+d'une trop belle floraison antérieure; elle
+est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne
+le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme
+mystérieux, un être, une femme, la Poésie,
+qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles
+presque réguliers, selon les habitudes des
+générations humaines, conception agréable, sujet
+de dissertation ou de conférence, mais qu'il
+faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que
+faire l'anatomie d'une idée.</p>
+
+<p>Ce qui caractérise la poésie du <span class="sc">xviii</span>e siècle,
+c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par
+l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec
+tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec
+conscience; il est chinois en même temps que
+romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif.
+Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression
+que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et
+qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie!
+Le même philosophe qui ruine en politique
+l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne
+en littérature. Il y a des critiques: pendant que
+Goethe écrit <i>Werther</i>, ils confrontent Gilbert
+avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
+chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir
+expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en
+France, que Delille<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> ou Chénier, pendant cent
+ans, cela conduirait nécessairement à expliquer
+aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou
+Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en
+savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité,
+de toute sa généalogie historique, l'idée
+de décadence littéraire se réduit à une idée purement
+négative, à la simple idée d'absence. Cela
+est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais
+les intelligences supérieures faisant défaut dans
+une période, le pullulement des médiocres devient
+extrêmement sensible et actif, et, comme
+le médiocre est un imitateur, les époques que
+l'on a qualifiées justement de décadentes ne
+sont autre chose que des époques d'imitation.
+En suprême analyse, l'idée de décadence est identique
+à l'idée d'imitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme
+on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes
+et sa gloire, datent de l'ancien régime.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un
+groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée
+à son idée contraire, à l'idée même d'innovation.
+De tels jugements nous ont frappés,
+hommes de ces années, sans doute parce que
+nous étions mis en cause et sottement bafoués
+par les critiques bien pensants; ils n'étaient que
+la représentation, maladroite et usée, des sentences
+par lesquelles les sages de tous les temps
+essayèrent de maudire et d'écraser les serpents
+nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique
+de leur vieille mère. La diabolique Intelligence
+rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université
+n'a jamais pu la stériliser, non plus que
+celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier
+de la foi, contre les nouveautés, contre les
+hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de
+la règle, trop souvent se dresse le Professeur.
+On retrouve là l'antinomie qui surprend dans
+Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même
+homme, courageux dans le sens de la justice ou
+de la liberté politique, se trouble et recule s'il
+s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé
+à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à
+leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des
+gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La
+question de savoir si l'auteur des <i>Revenants</i> est
+un mystificateur ou un génie n'est pas résolue
+à l'heure où nous sommes<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.» Telle est, en
+face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude
+d'un écrivain qui, dans le livre même d'où
+cette note est tirée, prouve une bonne indépendance
+de jugement; il est inutile d'ajouter que
+les «décadents» y sont, à tout propos, moqués.
+Comment, après cela, s'étonner de la lourde
+raillerie de tels moindres esprits? Une manière
+nouvelle de dire les éternelles vérités humaines
+est d'abord pour les hommes, et surtout pour les
+hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent
+une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
+ils ont recours à la négation, aux injures
+ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de
+l'animal humain devant le danger physique. Mais
+comment en est-on arrivé à considérer comme
+un péril toute réelle innovation en art ou en littérature?
+Pourquoi surtout cette assimilation
+est-elle une des maladies particulières à notre
+temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend
+à restreindre le mouvement et à contrarier la
+vie?</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>M. Stapfer, <i>Des Réputations littéraires.</i> Paris, 1891.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes,
+si divers de génie, furent bernés et refusés
+par les jurys. Sous les prétextes évidemment
+contradictoires, un motif unique se découvre:
+l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien
+ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne
+se rattache pas immédiatement à quelque chose
+de connu et de déjà compris, les gardiens de
+l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation
+chacun selon leur tempérament. Les
+formules changent aussi selon les périodes: au
+<span class="sc">XVIII</span>e siècle, la non-imitation était qualifiée de
+faute contre le goût, et c'était grave au temps où
+Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un
+édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières
+semaines et depuis quelque dix ans, les artistes
+et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres
+furent stigmatisés soit de décadents, soit de
+symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir,
+étant verbalement plus obscure et par
+conséquent plus facile à manier; elle contient
+d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée
+abhorrée de non-imitation.</p>
+
+<p>On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que
+M. Tarde ait développé sa philosophie sociale:
+«L'imitation régit le monde des hommes, comme
+l'attraction celui des choses.» Dans le domaine
+particulier de l'art et de la littérature, cette loi
+est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en
+somme, que le tableau d'une suite d'épidémies
+intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode
+change ou dure selon des caprices impossibles à
+prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare
+n'eut aucune influence immédiate; Honoré
+d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut
+le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
+il eût régné plus longtemps si la <i>Princesse
+de Clèves</i> n'avait été l'oeuvre clandestine d'une
+grande dame. Le <span class="sc">XVII</span>e siècle, dont une partie
+de la littérature n'est que traduction et imitation,
+ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés
+modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût
+été honteux de ne pas imiter les anciens&mdash;ou,
+chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans
+leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble
+d'avoir écrit <i>Bajazet</i>), il était honorable de
+savoir donner aux emprunts classiques un air
+de fraîcheur et d'inédit.</p>
+
+<p>Cependant cette littérature elle-même devint
+très rapidement classique; il y eut une seconde
+source d'imitation, et comme elle était plus accessible,
+elle fut bientôt la fontaine presque unique
+où les générations vinrent boire et prier et
+délayer leur encre. Boileau, avant de mourir,
+put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il
+lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir
+désormais la littérature française.</p>
+
+<p>Si l'on néglige les accidents&mdash;quoique mémorables&mdash;ce
+principe est demeuré très puissant
+et si bien compris, à mesure que l'instruction se
+répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir
+pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre
+nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes
+ont réussi à empêcher l'acclimatation en
+France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en
+vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent
+maintenant jusque sur les théâtres du boulevard!
+Ces faits de théâtre, toujours très grossis
+par la réclame, illustrent bien une théorie.</p>
+
+<p>L'idée d'imitation est donc devenue l'idée
+même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas
+plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie
+ou la suite d'un roman préexistant que l'on
+ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes
+ne seraient pas comptées une à une avec scrupule.
+Quand de telles innovations cependant se
+produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier
+du paysage littéraire, il y eut de l'émoi
+parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se
+mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils
+proférèrent des jugements: puisque ces choses,
+ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées
+à l'imitation des dernières littératures ou des
+oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent
+provenir d'une source anormale, car elle ne nous
+est pas familière,&mdash;mais laquelle? Il y eut des
+tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme;
+elles ne furent pas décisives; elles furent
+même un peu ridicules, tant l'ignorance était de
+tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers
+ces années-là un livre parut qui soudain éclaira
+les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa
+entre les poètes nouveaux et les obscurs
+versificateurs de la décadence romaine vantés
+par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux
+mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri
+comme une distinction. Le principe admis, les
+comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas
+même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces
+poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste
+de rapprocher de Sidoine Apollinaire,
+qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait
+pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé
+ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un
+et l'autre, à des degrés divers, une originalité
+propre; mais c'est pour cela même que le mot
+fut justement appliqué au poète de <i>l'Après-midi
+d'un Faune</i>, car il signifiait, très obscurément,
+dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient:
+quelque chose de mal connu, de difficile, de rare,
+de précieux, d'inattendu, de nouveau.</p>
+
+<p>Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée
+de décadence littéraire son sens véritable et véritablement
+cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait
+nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni
+tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le
+décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien
+Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à
+leur manière, se façonnent une langue; ce n'est
+ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence,
+qui imagine un genre littéraire, la biographie
+lyrique<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. On commence à être plus clément
+pour la littérature latine de la seconde période;
+las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a
+commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple
+sera prochainement admise: qu'il n'y a pas,
+en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les
+langues vivent et que leurs changements ne sont
+pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait
+avoir du génie au <span class="sc">VI</span>e siècle comme au <span class="sc">II</span>e,
+et au <span class="sc">XI</span>e comme au <span class="sc">XVIII</span>e; que les préjugés classiques
+sont une entrave au développement de
+l'histoire littéraire et à la connaissance totale de
+la langue elle-même. Mieux connus, les poètes
+de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi
+à baptiser un mouvement littéraire que si l'on
+avait voulu comparer, tâche ardue et un peu
+absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs
+chrétiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais
+la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la
+langue française est une complainte, et précisément inspirée
+par un des poèmes de Prudence.</p></blockquote>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique
+(ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par
+un exemple un peu étendu, comment un mot en
+arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt
+à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire
+d'établir minutieusement en quoi Stéphane
+Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.</p>
+
+<p>La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments
+littéraires; la littérature est peut-être
+avec la religion la passion abstraite qui secoue
+le plus violemment les hommes. Sans doute, on
+n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il
+y a eu&mdash;mettons autrefois&mdash;des guerres religieuses;
+mais c'est parce que la littérature n'est
+encore jamais descendue brusquement jusque
+dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu
+sa force explosive: il y a loin de la première
+d'<i>Hernani</i> au jour où l'on vend Victor Hugo
+en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure
+assez bien une mobilisation du sentimentalisme
+allemand contre l'humour anglais ou l'ironie
+française: c'est parce qu'ils ne se connaissent
+pas que les peuples se haïssent peu: une
+alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé,
+par des coups de canon.</p>
+
+<p>La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais
+très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement,
+même en littérature, que lorsque des
+intérêts matériels viennent un peu corser la lutte
+pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie
+et il supportait comme des nécessités inhérentes
+au génie l'injustice et l'injure. On ne
+gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité,
+que la supériorité seule et toute nue de son esprit.
+Les artistes, même dépréciés par les instinctives
+cabales, obtiennent des commandes, gagnent
+de l'argent; les poètes ont la ressource des
+longues écritures dans les revues et dans les
+journaux: certains, comme Théophile Gautier,
+y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal,
+et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète
+dépouillé de tout ornement social que s'adressa
+le sarcasme.</p>
+
+<p>Il y a au Louvre, dans une collection ridicule,
+par hasard une merveille, une Andromède, ivoire
+de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa
+chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir?
+et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème
+qui convient encore, puisque, comme le
+ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des
+vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas
+colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente
+pas un large trésor humain étalé devant la foule
+surprise; elle n'exprime pas des idées communes
+et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention
+populaire engourdie par le travail; elle est
+personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent
+le soleil; elle n'a de parfum que le soir;
+elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée
+cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se
+couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a
+bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les
+yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir?
+Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme
+dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre
+lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul
+avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des
+dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé,
+il se sentit atteint de ce dégoût des
+phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean
+Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre,
+une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
+selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane
+Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la
+plus grande partie de son oeuvre n'est entachée
+d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin,
+à partir de la <i>Prose pour des Esseintes</i>, s'il y a
+des phrases douteuses ou des vers irritants, un
+esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
+une conquête délicieuse. Il y a trop
+peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous
+nous habituons lâchement à n'aimer que des
+écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant
+il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent
+la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui
+fait le prestige des littératures classiques et c'est
+ce qui les rend si clairement ennuyeuses.
+Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui
+ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau
+est riche de sensations et d'idées, il se fait
+un remous et la nappe se trouble à l'heure du
+jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les
+marais grouillants de vie à un verre d'eau claire.
+Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre.
+La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité
+des hommes est nécessairement nulle; il faut
+que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade,
+de pierre en pierre, pour enfin couler dans la
+vallée à la portée de tous les hommes et de tous
+les troupeaux.</p>
+
+<p>Si donc on entreprenait une étude décisive
+sur Stéphane Mallarmé, il ne faudrait traiter la
+question d'obscurité qu'au seul point de vue
+psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue
+obscurité littérale dans un écrit de bonne foi.
+Une interprétation sensée est toujours possible;
+elle changera selon les soirs, peut-être, comme
+change, selon les nuages, la nuance des gazons,
+mais la vérité, ici et partout, sera ce que la voudra
+notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de
+Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à
+rêveries qui ait encore été offert aux hommes
+fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles:
+une poésie pleine de doutes, de nuances
+changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être
+la seule où nous puissions désormais nous
+plaire; et si le mot décadence résumait vraiment
+tous ces charmes d'automne et de crépuscule,
+on pourrait l'accueillir et en faire même une des
+clefs de la viole: mais il est mort, le maître est
+mort, la pénultième est morte.</p>
+
+
+<p>1898.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+
+
+<h2>UNE RELIGION D'ART</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>A une époque où presque toute la sensibilité,
+presque toute la foi, presque tout l'amour se sont
+réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, ce mot,
+jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en
+plus d'une aventure, il nous manquait évidemment,
+à côté de la religion de l'art, la religion
+d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans;
+elle est curieuse et peut servir de prétexte
+à quelques réflexions.</p>
+
+<p>Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui
+d'art religieux, la tentative d'union entre la religion
+et l'art ne pouvait se faire qu'au moyen
+de l'archéologie. <i>La Cathédrale</i> est donc, comme
+tous les derniers livres du même auteur, depuis
+<i>A Rebours</i>, un roman didactique. Le genre
+n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé
+par les écrivains chez lesquels le goût du savoir
+n'a pas entièrement tué l'imagination; ou qui,
+incapables d'user alternativement de leurs lectures
+et de leurs inventions, se résignent à entremêler
+la fiction et le document; ou encore qu'un
+besoin de prosélytisme porte à choisir pour
+messager d'un enseignement, d'une morale, de
+vérités peu amènes, la nef des Argonautes ou le
+cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de
+ces trois causes dans le didactisme invétéré de
+M. Huysmans; mais surtout, si, lorsqu'il écrit ses
+livres, il n'y mettait pas ses lectures, il n'aurait
+rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt
+soutenue que découragée par le document;
+sans ce cordial elle tomberait vite aux récriminations
+d' <i>A vau l'eau</i>, roman que la moelle de
+quelque vieux traité de cuisine suffirait peut-être
+à rendre tout à fait représentatif d'un caractère.
+Que M. Folantin, entre deux repas
+vagues, médite sur une page du «Cuisinier
+royal» ou du «Paticier François», et nous
+avons un livre du type même de <i>la Cathédrale</i>.
+Sur les seize chapitres de ce dernier roman, deux
+commencent et trois finissent par des considérations
+de ménage ou de cuisine. Ses tentatives
+d'érudition ne pouvaient donc influencer que très
+heureusement M. Huysmans en lui montrant,
+dans les livres, ce qu'il aurait toujours été incapable
+de trouver dans la vie: l'oubli, au moins
+accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.</p>
+
+<p>La plupart des romans didactiques pèchent
+également par l'insuffisance et par l'inexactitude.
+A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman
+n'est pas un traité. Si, dans <i>A Rebours</i>, au lieu
+de se borner à résumer, en une phrase pittoresque
+et juste, les appréciations motivées et
+savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le
+romancier avait passé deux ans à lire lui-même
+les poètes qu'il vantait, l'abondance des documents
+l'eût peut-être incliné à donner à cette
+partie de son livre une ampleur désagréable; et
+si, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais, il lui
+avait fallu compulser lui-même les archives,
+déchiffrer les originaux du procès, <i>Là-bas</i> serait
+peut-être encore sur le chantier. L'insuffisance
+de la documentation dans un roman didactique
+ou historique est donc une des conditions
+de l'exécution même du roman et, d'autre part,
+ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art
+peut le compenser si bien que le lecteur le plus
+exigeant s'y trouve satisfait; c'est ce qui arriva
+pour <i>Là-bas</i>, où il y a des chapitres admirables,
+supérieurs par la puissance de l'incantation verbale
+aux pages trop déclamatoires de <i>la Sorcière</i>.
+L'inexactitude serait un défaut plus grave;
+M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux,
+s'en est presque toujours garé jusqu'ici; mais, et
+c'est là le danger du mélange de la science et de
+l'imagination, on ne sait pas toujours où finit
+l'exactitude et où commence la fantaisie. Que
+d'hystériques abbés, que de femmes folles de
+leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme
+du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement
+tiré cependant d'une imagination, alors
+satanique. Il est à peine besoin d'affirmer que
+jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables
+cérémonies n'ordonnèrent, en aucun temps ni en
+aucun pays, leurs farandoles obscènes et sacrilèges.</p>
+
+<p>Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les
+cerveaux hallucinés des pauvres sorcières, se
+déroulait selon des liturgies très différentes et
+surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe
+Noire que par équivoque, puisque la vraie Messe
+Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le corps
+nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration,
+absolument secrète, et dont le secret
+seul garantissait l'efficacité. La fantaisie de
+M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du
+public est illimitée, certaines conséquences pénibles,
+n'en était pas moins tout à fait légitime;
+le romanesque est à sa place dans un roman:
+attendre, pour raconter un chanoine Docre, de
+rencontrer en chemin son véritable frère diabolique,
+on ne peut vraiment pas exiger cela, même
+d'un romancier didactique.</p>
+
+<p>Avec <i>la Cathédrale</i>, aucune surprise de ce
+genre n'était à craindre; la fantaisie n'a aucune
+place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
+aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez
+grand nombre, elles sont presque toutes d'un
+genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur
+n'avait pas besoin de nous informer qu'il
+s'est, pour ce livre, documenté près de moines,
+de prêtres et en des livres pieux; cela est évident.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Pour écrire <i>En Route</i> et <i>la Cathédrale</i>, il
+faut être catholique, non seulement de naissance
+et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a
+donc aujourd'hui même une littérature catholique,
+une littérature qui n'existerait pas sans
+écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
+sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques,
+raisonnables, liés à un passé immédiat?
+Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à
+être catholique en un siècle où le furent presque
+tous les plus excellents poètes et quelques-uns
+des plus grands écrivains, de Chateaubriand à
+Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne
+semble pas correspondre à l'orientation présente
+des intelligences, cela est clair, mais une attitude
+n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude
+générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie
+d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible
+et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication
+n'est pas un geste philosophique.</p>
+
+<p>Je crois que le catholicisme, en France, fait
+partie de la tradition littéraire.</p>
+
+<p>Le catholicisme est le christianisme paganisé.
+Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut
+satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant
+longtemps, les deux tendances primordiales et
+contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre
+à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes
+plus acceptables, dans la sensation et dans
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le
+catholicisme a développé normalement les deux
+principes qui le constituent et, sans l'intervention
+de Luther, il est très probable que le principe
+païen, d'art et de beauté, eût acquis autant
+de force que le principe évangélique, de renoncement
+et de mortification. Léon X et Jules II
+pouvaient vraiment se glorifier du nom de <i>Pontifex
+maximus</i>; ils étaient vraiment à la fois le
+successeur de saint Pierre et le successeur du
+grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et
+Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile,
+les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de
+Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute
+la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme,
+se niant lui-même, accepta le sacrifice
+d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même
+l'un de ses principes de vie, et, vaincue,
+l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui,
+un protestantisme hiérarchisé, aussi froid,
+aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible,
+mais d'intelligence moins libérale, peut-être,
+plus recroquevillée encore, soumise à la
+fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et
+à un présent qui épouvante sa décrépitude.</p>
+
+<p>En France, au <span class="sc">XVII</span>e siècle, la réaction contre le
+protestantisme se fit dans un paganisme moyen,
+élégant et superficiel; après la crise janséniste,
+il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais
+elle se fit dans la débauche et dans la littérature
+galante; le moment philosophique fut bref et
+sans influence populaire; après la période d'abêtissement
+sentimental provoqué par les ridicules
+disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva
+d'un seul coup le catholicisme, le moyen
+âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par
+ce grand fait littéraire.</p>
+
+<p>Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer
+légitime le droit unique à la vérité absolue
+qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de
+vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion
+des temples. En France, la vraie religion est
+la religion des clochers. Autour du clocher sous
+lequel on prie, les danses lupercales signifient que
+les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de
+leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé
+la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la
+vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune
+religion n'est jamais morte, ni ne mourra
+jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans
+celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs
+temples d'Italie, on ne prit même pas le soin,
+au <span class="sc">V</span>e siècle, de changer les statues vénérées, et
+Déméter nourrice devint tout naturellement une
+Vierge à l'enfant<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>: en quelques autres, même
+en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue
+de jadis et le culte, changé dans la croyance
+des prêtres, demeura immuable dans la croyance
+du peuple. Vénus est toujours aimée sous le
+vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente
+toute nue avec seulement un ruban autour
+des reins<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Exemple admirable de la persévérance
+du peuple! Ozanam a parfaitement démontré
+qu'au moment où, par un coup d'État, le
+christianisme devint la religion officielle de l'Empire,
+le paganisme était encore plein de force et
+de vie; de là son influence sur la religion nouvelle
+qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans
+même le transformer. Cependant, dès les premiers
+siècles, il y eut dans l'Église un parti très
+opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre
+l'importance, les superstitions populaires;
+c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement
+triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec
+la Réforme<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Dureau de la Malle, <i>Mémoire sur sainte Venise</i>, lu à
+l'Académie des Inscriptions.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris,
+dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices
+d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne
+remonter qu'au <span class="sc">XVIII</span>e siècle.</p></blockquote>
+
+<p>Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra
+les églises. Les églises catholiques, comme
+les temples de l'Égypte ancienne, sont des tombeaux;
+elles ne furent pas construites en l'honneur
+de Dieu seul; leur prétexte fut presque
+toujours d'abriter le corps d'un bienheureux ou
+d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité
+traditionnelle, à peine rebaptisée par une piété
+innocente. Les églises furent la nécessité de l'art
+chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir
+l'or des idoles et la pourpre des empereurs.
+Au <span class="sc">XII</span>e siècle, le paganisme est restauré dans
+toute sa splendeur. L'église, partout où la dévotion
+est assez riche, est devenue la cathédrale.
+L'Europe est couverte de cathédrales; la prairie
+a toutes ses fleurs matinales et un peuple immense,
+sorti de ses ruches, va de fleur en fleur,
+de sanctuaire en sanctuaire, cueillant des indulgences,
+des réconforts, des grâces, des guérisons,
+la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les
+béquilles du temple d'Éphèse s'amoncellent sous
+les voûtes de la cathédrale de Chartres, où une
+belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les
+fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de
+Vierge noire. L'art catholique, comme la religion
+elle-même, est la suite naturelle et logique de
+l'art païen.</p>
+
+<p>On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer
+les preuves d'une manière de voir qui paraîtra
+peut-être hasardée à ceux qui ne connaissent
+que la surface de l'histoire; on ne peut
+davantage discuter aucune des opinions reçues,
+mais cette affirmation des partielles origines
+païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître,
+on s'en doute, ce que l'Évangile, les pères
+de l'Église, saint Benoît et ses moines apportèrent
+de nouveau et de purement spirituel dans
+l'idée religieuse; cependant, et même sur ce point,
+il faudrait étudier les Alexandrins et comprendre
+que le mysticisme, qui a pris dans le catholicisme
+une forme catholique, n'est pas autre chose
+que celui qui prenait, dans Proclus, une forme
+mythologique. Le symbolisme chrétien n'est lui-même
+qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien;
+on ne sait si tel gnostique fut chrétien
+ou philosophe et il est difficile de faire dans
+le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales
+et la part de l'enseignement patristique.
+Là encore, dans la suite des temps, la fusion se
+fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir,
+le catholicisme spéculatif s'assimila et nous
+a conservé un nombre infini de notions parfaitement
+contradictoires avec l'esprit de l'Évangile
+et avec la religion de saint Paul: un christianisme
+pur eût rejeté toute la tradition pythagoricienne;
+le catholicisme, fidèle à son nom, nous
+a transmis, au milieu de la religion du Christ,
+à peu près toutes les superstitions et toutes les
+théogonies orientales.</p>
+
+<p>Il nous a conservé encore et transmis directement
+la tradition littéraire gréco-romaine. Ceci
+est plus connu et moins contesté. On sait maintenant
+qu'il n'y eut pas de «renaissance» au
+<span class="sc">XV</span>e siècle; on sait que, en aucun moment des
+siècles antérieurs, les lettres latines n'avaient
+cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant
+tout le moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne,
+non seulement lu, mais vénéré, non seulement
+commenté, mais imité. Le rôle des humanistes
+fut cependant important: de même que
+les protestants voulaient purger le christianisme
+de son élément païen, les humanistes voulurent
+éliminer de la littérature tous les éléments chrétiens.
+Les uns et les autres réussirent; mais,
+tandis que la tradition littéraire a été renouée
+par le romantisme, la tradition religieuse est
+restée brisée. La littérature n'est demeurée que
+pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine
+à laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive;
+la religion privée de l'art païen, qui était
+sa force populaire, est devenue et est restée une
+philosophie de sacristie et une morale de confessionnal;
+elle n'a plus d'influence sur l'esprit secret
+des races, qui est avide de beauté corporelle
+et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait
+mitoyenne entre tout; elle est devenue le centre
+médiocre de la médiocrité universelle.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Cependant l'Eglise a des archives, une histoire,
+celle de sa beauté passée: c'est dans cette poussière
+resplendissante que se réfugient encore
+certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand,
+pour exhumer le catholicisme, n'eut
+qu'à laisser son génie se souvenir d'une enfance
+jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres
+historiques et apologétiques eurent une grande
+influence sur le développement du romantisme
+français; elles rendirent possible la grandiose
+archéologie de Victor Hugo, aussi bien que le
+sentimentalisme religieux de Lamartine; si l'on
+néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la
+fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à <i>Sagesse</i>,
+à la trilogie apologétique de M. Huysmans:
+<i>la Cathédrale</i> essaie de refaire avec des
+moyens nouveaux, plus restreints, mais plus
+persévérants, avec des outils moins brillants,
+mais plus aigus, <i>le Génie du christianisme</i>. L'écrivain
+d'aujourd'hui a lu aussi <i>Notre-Dame de
+Paris</i>, et aussi quelques autres livres; il doit à
+Chateaubriand l'esprit apologiste; à Victor Hugo,
+l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout
+le reste.</p>
+
+<p>L'intention apologétique de M. Huysmans est
+certaine, quoique discrète. Il veut prouver qu'il
+y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique,
+symbolique et mystique, très supérieur, surtout
+par l'expression, à tous les arts profanes, antiques
+ou nouveaux; il étudie l'architecture, d'après
+la cathédrale de Chartres, la peinture d'après
+les primitifs et surtout Fra Angelico, la musique
+d'après le plain-chant grégorien, la mystique et
+la symbolique, d'après les saints, les théologiens
+et les compilateurs du moyen âge; comme centre
+au roman, une page de l'histoire d'un écrivain
+converti qui tente le renoncement et commence
+par vouer tout son talent à la défense de
+l'art religieux; le sentiment est représenté par
+des effusions d'amour pieux versées aux pieds
+de Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être
+celui d'une servante dévote et mystique,
+silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
+rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé
+Gévresin, apparaît d'une nullité extraordinaire,
+presque phénoménale; l'abbé Plomb est un archéologue
+de province sans caractère particulier
+qu'une mémoire baroque où se sont logées, à
+l'exclusion de toute notion sensée, les seules
+singularités de la symbolique et la seule histoire
+de la cathédrale de Chartres; non moins versé
+dans le même genre de connaissances, le héros
+du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de
+jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un
+critique d'art, aigre quoique dévotieux, partial
+quoique renseigné. Avec de tels éléments le roman
+devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa
+valeur littéraire lui est donnée par de superbes
+pages descriptives, mais où la description s'élève
+parfois jusqu'à donner la raison des choses, au
+moins la raison symbolique, au moins la raison
+théologique. Le clergé, s'il lit ce livre, sera surpris
+de ne pas le comprendre, tout d'abord, car
+ses maîtres lui cachent avec soin la connaissance
+de la beauté sensible et, pour entendre (un peu)
+le symbolisme, il faut une science préliminaire
+de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes,
+dans des regards, dans des draperies, telle intention
+secrète à la fois de beauté et de prière qui
+dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste
+gavé de théologie liguorienne. Cette partie du
+livre de M. Huysmans, nef autour de laquelle se
+rangent les petites chapelles et plusieurs autels privilégiés,
+cette partie de théologie sculpturale est
+réellement supérieure et, le talent réservé pour
+être loué à part, il faudrait encore admirer la patience
+de l'auteur, le long d'études compliquées,
+lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait
+que la foi et où, finalement, il a dépassé ses
+maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût de beauté
+pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques,
+mais qui ne le sont plus; c'est là l'innovation,
+ou le renouveau: heureux d'être devenu
+un bon chrétien, et peut-être sur la voie de
+devenir quelque chose de plus et de plus rare,
+M. Huysmans, s'il est prêt à quelques renoncements,
+semble mal disposé à répudier ce qu'il y
+a de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela,
+son catholicisme est presque complet; il lui manque
+encore, en sa métamorphose et pour s'adapter
+entièrement à la vieille tradition romaine, de
+ne pas mépriser la sorte d'art qui est une production
+naturelle du génie humain et, en somme,
+une création d'ordre divin et surnaturel, absolument
+au même titre que l'art d'inspiration liturgique.
+De ce que le Couronnement de la Vierge,
+de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce
+que l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il
+qu'Ingres n'ait eu aucun génie? Tel est cependant
+le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
+Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire
+à ses frères et tenter les infidèles, il exclut
+de la communion universelle les plus grands
+esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué
+de la symbolique cendre. Cette méthode n'est
+point inédite; elle fut celle du violent et superbe
+Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint
+Bernard, mais jamais celle des papes romains
+qui firent de Rome la double capitale du christianisme
+et du paganisme et qui, peut-être dès
+les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins
+de leur double souveraineté, les reliques
+des saints nouveaux et les effigies des anciens
+dieux.</p>
+
+<p>Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien;
+le christianisme évangélique est essentiellement
+opposé à toute représentation de la beauté
+sensible, soit d'après le corps humain, soit
+d'après le reste de la nature. Saint Paul ne sait
+pas ce que c'est qu'un temple chrétien; encore
+moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion
+qu'une chose belle puisse être un ornement
+ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un tel christianisme
+s'était développé, les civilisations anciennes
+nous seraient inconnues; la religion de
+saint Paul demandait impérativement la destruction
+des temples qui sont devenus les basiliques
+italiennes, le brisement des idoles, ces statues
+qui ont conservé dans le monde l'idée d'un art
+désintéressé et purement humain; la littérature
+profane eût été annihilée comme le reste; la propagation
+de l'Évangile eût été la propagation
+de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait
+été un fléau aussi affreux et aussi destructeur que
+le croissant; les deux filles de la Bible auraient
+couvert le monde de ruines, de troupeaux et de
+tentes en poil de chameau. C'était le métier de
+saint Paul de tisser des tentes: jamais métier
+ne symbolisa mieux le caractère d'un homme.
+Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener
+la religion à sa candeur première fut l'iconoclastie
+la plus furieuse. Zwingle, à Zurich,
+fit briser les verrières, rompre les statues, brûler
+les missels enluminés. En entrant dans l'église
+de Tous-les-Saints, à Wittenberg, Carlostadt
+cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras
+point d'images taillées!», signal de dévastation
+immédiatement compris de la plèbe qui suivait le
+triste énergumène.</p>
+
+<p>Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion
+ce que les calvinistes de Hollande ont fait de
+leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés à
+Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme,
+dès qu'il prétend à retourner à la simplicité
+évangélique, se complaît, non dans l'austérité,
+mais dans la banalité: une salle de
+conférences à vitres et à gradins, voilà ce que les
+Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de
+Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est
+tout pareil à l'idéal démocratique: c'est le groupe
+scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations
+n'est capable de produire un bâtiment égal en
+beauté à la grange où, au <span class="sc">XIII</span>e siècle, les cisterciens
+de Lisseweghe serraient leurs moissons<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.
+Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes cisterciennes
+soient, au contraire, d'une nudité presque
+désolée. Saint Bernard, en réformant l'ordre
+de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, n'eut
+aucunement l'intention de permettre le déploiement
+de grandioses architectures; fidèle
+en cela au pur esprit évangélique, il réprouva
+le luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint
+François d'Assise. Chaque fois que le christianisme,
+par les moines ou par les révolutionnaires,
+voulut s'astreindre à plus de conformité
+avec l'enseignement apostolique, il dut
+rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et,
+par conséquent, de sensuel dans la religion romaine.
+Il n'y a pas d'art chrétien; les deux mots
+sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en
+un livre presque de dévotion, si l'on parle de
+peinture, il faut prendre garde que même la
+«symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico
+d'être avant tout un peintre, un homme qui
+aime la couleur et les formes, un homme dont
+les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les <i>Éléments
+d'Archéologie chrétienne</i>, de Reusens; Louvain, 1886,
+p. 496. L'auteur dit avec raison: «On voit que les constructeurs
+du <span class="sc">XIII</span>e siècle s'entendaient parfaitement à donner un
+aspect monumental même aux édifices dont la destination n'est
+que secondaire.»</p></blockquote>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il,
+autant que le pense M. Huysmans, autant qu'il
+a cru le découvrir, minutieusement subjugué par
+les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique?
+Cela semble inadmissible. On concédera
+difficilement que Fra Angelico n'employa pas
+de brun dans son Couronnement parce que cette
+couleur, «composée de noir et de rouge, de
+fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique;
+pas de violet, pas de gris, pas d'orangé:
+parce que le violet dit le deuil; le gris, la tiédeur;
+l'orangé, le mensonge. L'abstention du
+peintre trouverait sans doute des explications
+moins extraordinaires. Et si les nefs de Bourges
+sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au
+nombre de sept, est-ce vraiment en l'honneur
+des Cinq Plaies ou en l'honneur des Sept Dons
+du Paraclet? Que, dans la disposition la plus
+ordinaire, trois nefs et un triple portail, il y
+ait une allusion à la Trinité, c'est moins invraisemblable,
+quoique rien ne le certifie; mais que
+l'on ajoute des détails sur la symbolique du toit,
+des ardoises et des tuiles; qu'on nous affirme
+que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage
+des pierres d'une cathédrale signifie le
+mélange des laïques et des clercs, nous avons
+plutôt envie de sourire que de nous compoindre,
+et, par surcroît, nous serons presque indignés
+que l'on choisisse l'occasion d'une citation presque
+absurde pour écrire le nom du plus original
+et du plus grand des mystiques du moyen
+âge<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. En toute cette symbolique de la cathédrale,
+M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion
+à la basilique, et passe. Cependant la cathédrale
+gothique, par l'intermédiaire de l'art
+romain, est certainement née de la basilique,
+au moins de la basilique syrienne, dont les plans
+furent très anciennement connus et imités en
+Gaule. Si les cathédrales sont le développement
+des basiliques, monuments auxquels la symbolique
+ne peut s'adapter, il s'en suit que la symbolique
+est postérieure aux églises; qu'elle
+peut en donner une explication quelquefois curieuse,
+mais jamais certaine. Il en est naturellement
+de même pour ce qu'on appelle le mobilier
+religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme.
+On aurait bien surpris les martyrs qui
+refusaient d'encenser les idoles en leur disant
+que l'encensoir deviendrait un instrument pieux.
+Peut-être que la signification symbolique départie
+à ces accessoires du culte fut une sorte de
+baptême conféré à des objets depuis longtemps
+en usage dans les cérémonies liturgiques des anciennes
+religions. On sait qu'une lampe brûlait
+perpétuellement, dans certains temples, dans
+ceux de Minerve, d'Apollon, de Jupiter Ammon;
+et déjà l'huile devait être pure et tirée des seules
+olives. La lampe éternelle était alors le symbole
+du feu ou du soleil; elle ne parle pas plus clairement
+aujourd'hui. Les prêtres d'Isis portaient
+la tonsure en couronne, comme les plus anciens
+moines; on distribuait du pain bénit au nom de
+Minerve, qui, comme Diane, protégeait des
+confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie.
+Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions
+et cela vaudrait peut-être mieux que
+d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
+Méliton ou de Durand de Mende<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues
+ne semblent pas son oeuvre.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Le <i>Polyhistor Symbolicus</i>, de Caussin (Cologne, 1631), est
+une symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée,
+elle l'est moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, <i>l'Art
+sacerdotal antique, explication du sens allégorique des principaux
+monuments grecs et romains du Louvre (1897)</i>.</p></blockquote>
+
+
+<p>L'origine païenne du symbolisme des catacombes
+est certaine; c'est la mythologie qui
+fournit les éléments décoratifs aux tombeaux
+des premiers martyrs. Loin de tenter un art
+nouveau, les chrétiens acceptèrent celui qui était
+alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs
+admirable, de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord
+presque rien. Les Victoires, les Amours, la Méduse,
+Prométhée, les Dioscures, les Saisons,
+Icare, Silène, les Fleuves, Psyché et l'Amour,
+voilà des sujets que l'on rencontre fréquemment
+dans la décoration des catacombes. Avaient-ils
+pris pour les chrétiens un sens nouveau? On ne
+le croit pas. Cependant la Vigne, funéraire chez
+les Romains, assume dans les catacombes, où
+elle est fréquente, un sens tout opposé; elle
+représente la vie et le Christ, sans doute en conformité
+avec le chapitre <span class="sc">XV</span> de l'évangile selon
+saint Jean. Orphée eut de bonne heure une
+légende chrétienne; saint Augustin lui donne,
+comme aux sibylles, la valeur d'un prophète;
+dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ,
+par sa douceur, le charme de sa voix et sa mort
+douloureuse. Il n'est jamais représenté avec
+Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui
+écoulent les sons de sa lyre. Voilà, prise sur le
+fait, la déformation chrétienne d'un symbole
+antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau
+comme auditoire, Orphée s'identifia avec le Bon
+Pasteur, et de cette dernière figuration, il ne
+resta finalement, dans la symbolique chrétienne,
+que l'Agneau. On a cru que le Bon Pasteur était
+une transposition de l'Apollon Criophore, mais
+rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible.
+Ainsi, dans l'art catholique, l'idée vient du
+christianisme, et la figuration, du paganisme.</p>
+
+<p>M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de
+soin, cette symbolique du moyen âge, si complexe
+et si curieuse; mais qu'il s'agisse des
+bêtes ou des fleurs, des couleurs ou des pierres
+précieuses, il ne s'inquiète jamais du motif initial,
+ni de la source la plus ancienne; il oppose
+sérieusement l'un à l'autre des compilateurs
+qui ont mal copié un manuscrit, chacun
+selon son ignorance propre, donnant ainsi une
+sorte d'importance pieuse à des opinions basées
+sur une inconnaissance absolue de la nature.
+Ah! que M. Huysmans est plus intéressant
+quand il conte, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il
+a vu, quand il qualifie d'après ses yeux et compare
+ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres,
+de Dijon et de Bourges, où sont figurées les joies
+et les angoisses du Jugement dernier! Quelle
+erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre
+d'art et de mysticisme, comme <i>la Cathédrale</i>,
+la science facile des lectures patientes! Après
+tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les
+volucraires, dans l'éternel <i>Physiologus</i> du moyen
+âge, il reste bien démontré que, hors des textes
+originaux, la symbolique des bêtes ou des
+plantes, qui affola l'Église jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle,
+apparaît telle qu'un amas incohérent de créances
+inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le
+vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité;
+le corbeau, les détractions; la chouette,
+l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, le
+bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais
+renom.» Et l'on continue ainsi, en assignant
+à chaque bête, à chaque plante, à chaque
+minéral, à chaque objet créé par la main de
+l'homme, à chaque partie même du corps humain,
+la signification d'une vertu, d'un vice,
+d'une vérité religieuse ou morale, d'un des articles
+de la foi. On se trouva donc en possession
+d'une véritable langue hiéroglyphique apte à
+figurer aux yeux des affirmations élémentaires.
+Le langage des fleurs encore populaire, et dont
+ne manquent pas d'user les coeurs très simples,
+est le dernier résidu de la vieille symbolique. Au
+<span class="sc">XVII</span>e siècle, le symbole fut détrôné par l'emblème,
+dans la morale religieuse; par l'allégorie,
+dans l'art. Jusqu'au <span class="sc">XVI</span>e siècle, on demeura
+persuadé «que sur cette terre tout est signe,
+tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
+qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art
+catholique fut de faire parler la nature, de forcer
+le ciel et la terre à raconter la gloire de Dieu
+ou à devenir les exemples et les conseillers de
+l'humanité. Yves de Chartres affirme que la
+symbolique était enseignée au peuple; du moins
+il est probable que par les sermonaires, qui en
+faisaient un usage constant, le peuple avait acquis
+certaines notions de cette science confuse, contradictoire
+et illusoire. Les prédicateurs expliquaient
+les vitraux, les fresques, les bas-reliefs;
+mais chacun à sa manière, car on n'était d'accord
+que sur un très petit nombre de sujets. Saint
+Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations
+symboliques, dont les églises et les
+cloîtres étaient historiés; il ne voulait pas admettre
+ce langage, qui souvent s'arrêtait aux
+yeux, sans pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans
+ses lettres, à ce propos, un passage très curieux:</p>
+
+<blockquote><p>
+Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance
+merveilleusement difforme, ces difformités élégantes
+étalées aux yeux des frères pour les troubler sans doute
+dans leurs prières ou les distraire dans leurs lectures?
+Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux,
+ces monstrueux centaures ou semi-hommes, ces tigres à
+la peau mouchetée, ces soldats qui combattent, ces chasseurs
+qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce sont des corps
+multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur un seul
+corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent,
+ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un
+animal dont une moitié représente un cheval et l'autre
+moitié une chèvre; en voilà un autre ayant des cornes
+et se terminant en un corps de cheval. Enfin, c'est partout
+une telle variété de formes qu'il y a plus de plaisir à lire
+sur le marbre que dans les parchemins, et que l'on passe
+plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre
+qu'à étudier et à méditer la loi divine<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p>Cité par Ch. Gidel. <i>Sur un poème grec inédit intitulé</i>:
+O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques,
+1873).</p></blockquote>
+
+<p>On a reconnu dans cette description quelques-uns
+des <i>dubia animalia</i> si consciencieusement
+décrits dans les bestiaires et figurés dans les
+cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus,
+le Myrmécoléon, le Phénix, les Faunes, les Satyres,
+les Sirènes, les Lamies, les Onocentaures,
+la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition
+et avec Samuel Bochart (dans son <i>Hierozoicon</i>
+ou Faune Sacrée), mais avec l'interprétation rationaliste,
+M. Huysmans identifie ces monstres,
+la plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires
+fauves de l'Orient. Croyons fermement
+aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant
+et peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone
+de saint Épiphane, le plus ancien des
+pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone
+ressemble à une belle femme; ses cheveux blonds
+se terminent en tête de serpents. Toute sa personne
+est pleine de charme, mais la vue de sa
+figure donne la mort. Au temps de sa fureur,
+d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle le
+lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne
+se rend à son appel. Enfin, elle invite l'homme.
+Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, si elle
+veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite
+pour la prendre. Avec elle on tue les lions et
+les dragons. Alexandre avait avec lui la Gorgone
+Scylla...<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.» Elle est le symbole du péché et
+de la tentation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p><i>Op. cit.</i>, p. 222. Le texte grec commence ainsi:
+Μορφήν γαρ πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη..</p></blockquote>
+
+<p>Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop
+pieux du moyen âge d'interpréter symboliquement
+la nature entière et quelques merveilles
+apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie
+gréco-latine. C'était fort édifiant et un poème
+tel que celui de Philippe de Vitry (<span class="sc">XIV</span>e)<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>,<i>Roman
+des Fables Ovide le Grand</i>, eut sans doute
+un certain succès. Philippe a au moins le mérite
+de l'invention; il est original à sa manière; nous
+sommes surpris que M. Huysmans n'ait pas donné
+un aperçu de ses imaginations, bien faites
+cependant pour «désinfecter le latin du paganisme,
+qui empestait la luxure, puait un affreux
+mélange de vieux bouc et de rose»<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>. Aspergées
+d'eau bénite, les Métamorphoses d'Ovide
+deviennent innocentes, et réconfortantes pour les
+âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte
+à notre ferveur. Voici le tableau rectifié de Diane
+et Actéon: Diane symbolise la Sainte Trinité;
+le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné;
+et les Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote
+d'Apollon chez Admète, Apollon est encore le
+Christ; Mercure représente les Docteurs; les
+troupeaux, les Chrétiens; la houlette, la crosse
+épiscopale; la lyre à sept cordes signifie à la fois
+les sept articles du Credo, les sept sacrements
+et les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété
+ainsi: Jésus-Christ est le taureau et les
+apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
+son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience
+divine; Cadmus, le frère qui la rebute,
+c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est dite
+par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante;
+Satan, par le serpent Python et par Vulcain;
+la Judée, par Céphale et par Callisto.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (<span class="sc">XIII</span>e siècle),
+mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais
+en latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades.
+Jacques de Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a
+pu consulter des manuscrits byzantins et recueillir les traditions
+orales. Après lui la légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 464.</p></blockquote>
+
+<p>Plus anciennement, on avait retrouvé les
+douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque;
+mais cette opinion fut combattue et chaque
+signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan;
+le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne,
+le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer,
+l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin.
+La présence d'un signe appelé «Virgo», dans
+une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
+d'argument apologétique, ainsi que certains
+vers de Virgile et la littérature, complètement
+apocryphe, des sibylles.</p>
+
+<p>M. Huysmans cite une symbolique du corps
+humain, d'après Méliton<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; elle n'est pas très
+curieuse; en voici une autre, tirée du <i>Livre de
+la Discipline de l'Amour divine</i> (1519):</p>
+
+<blockquote><p>
+Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle,
+selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures.
+Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels
+figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune
+et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné
+par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au
+chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner
+le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles,
+deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme
+fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre
+éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en
+la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os
+du corps humain sont représentation et figure des créatures
+qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux.
+Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
+croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures
+qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles
+comme plantes et herbes. Le corps humain est figure
+et représentation du grand monde, et il est image et expresse
+semblance de Dieu créateur et de toute créature.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au <span class="sc">II</span>e siècle et fut
+un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une <i>Clef de
+la sainte Écriture</i>: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé
+Auber dans son grand ouvrage sur le <i>Symbolisme</i>, est également
+cher à l'auteur de <i>la Cathédrale</i>. Il est peu probable qu'une
+compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques
+ait pour auteur un évêque grec du <span class="sc">II</span>e siècle; cependant
+M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (<span class="sc">XIII</span>e siècle):
+«Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels
+que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue,
+les tours représentent la Vierge Marie...»</p></blockquote>
+
+
+<p>L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi
+celle de sa plus curieuse démence; je veux donner
+encore, car il est bon de connaître comment
+finissent les modes les plus longues et les coutumes
+les plus caractéristiques, un aperçu du
+<i>Quadragésimal spirituel</i>, imprimé en 1520;</p>
+
+
+
+<p>c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La
+salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table,
+c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner
+appétit et courage. L'huile de douceur et le
+vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales
+dans la salade, sont l'image de la miséricorde et
+de la justice divines. Les fèves frites représentent
+la confession. Il faut, pour bien cuire, que
+les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent
+se trempe dans l'eau de méditation. Les
+pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière,
+sont l'emblème de la pénitence, qui doit être
+accompagnée de la contrition véritable. La purée,
+qui pare bien les dîners de carême et qui se
+passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution
+de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson
+excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission
+des péchés; il faut le payer en rendant tout
+ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune
+du coffre du coeur.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement
+avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir
+le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre
+mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales,
+s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser
+en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran
+nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni
+bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis,
+ne pouvons avoir bons potages spirituels.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce morceau aurait trouvé tout naturellement
+sa place parmi les propos de table et les allusions
+culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné
+de larder sa <i>Cathédrale</i>, et il vaut bien
+la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux
+lardons<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>La Cathédrale</i>, p. 438.</p></blockquote>
+
+<p>En somme, la symbolique, au cours de ces
+longues, un peu trop longues pages, est traitée
+d'une façon satisfaisante et avec une érudition
+bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi
+bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique
+sera même flatté de quelques erreurs d'un autre
+ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de
+l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite,
+toutes questions autour desquelles le clergé dispute
+avec âpreté et que M. Huysmans résout
+dans le sens qui sera le plus agréable aux curés
+archéologues. Il est entendu que les vierges noires,
+telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
+druidique: «Bien avant que la fille de Joachim
+fût née, les Druides avaient instauré, dans la
+grotte qui est devenue notre crypte, un autel à
+la Vierge qui devait enfanter, <i>Virgini pariturae</i>.</p>
+
+<p>Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition
+d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...»
+Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont
+d'origine orientale et aucune n'est signalée en
+France avant le <span class="sc">XII</span>e siècle. Elle est bien curieuse,
+cette littérature des préfigurations! On est allé
+chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la
+Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen
+conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement,
+par la lueur d'un éclair! La mère de Yao
+fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de
+Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans
+son sein<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>! Qui doutera, après cela, de l'innocente
+piété des Druides? La seconde des erreurs,
+tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur
+de <i>la Cathédrale,</i> est la prétention de faire
+remonter aux disciples immédiats des Apôtres,
+sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation
+des Gaules et la construction des anciennes
+églises d'où sont nés les monuments définitifs
+érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si
+l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198,
+il n'y avait encore, au milieu du <span class="sc">III</span>e siècle, aucune
+trace sérieuse de christianisme dans les
+Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules
+date de saint Martin, au <span class="sc">IV</span>e siècle. La troisième
+erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus
+absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
+grec nommé Denys, converti par saint Paul, à
+la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages
+mystiques, le premier évêque d'Athènes et
+le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique
+assume ainsi sur lui seul la vie de trois
+Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys
+l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris
+à la fin du <span class="sc">III</span>e siècle; enfin, un écrivain grec du
+VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique
+et les publia frauduleusement sous le nom de
+Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue
+dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles.
+Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain
+de saint Paul dissertant de la hiérarchie
+ecclésiastique et des diverses sortes de moines?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>A. Bonnetty: <i>Traditions primitives</i> (Annales de Philosophie
+Chrétienne, 1839).</p></blockquote>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance
+parmi les feuillets d'un roman; mais cela
+prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
+comme d'autres pages de <i>la Cathédrale</i> prouvent
+qu'on n'apprend pas facilement la théologie,
+mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
+semble à M. Huysmans primordial dans la
+vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations,
+les luttes contre le diable; il ignore que
+tout cet accessoire n'est jamais un motif de
+canonisation<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; qu'on ne l'accepte que s'il
+vient en superfétation à une vie de renoncement,
+de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux,
+si fréquents chez les saintes, ne le
+sont pas moins chez les hystériques; ou bien,
+épris d'abord du pittoresque et du singulier, il
+retient le diable comme l'indispensable metteur
+en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter
+quelques traits de l'histoire de Christine de
+Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais
+document, Christine de Stumbèle), ce qu'il
+choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la
+série des farces stercoraires qui troublèrent la
+vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à
+Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant,
+des incursions nauséabondes que le Démon
+tente et, subitement, les scènes se renouvellent.
+Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente,
+et Christine, selon l'expression du religieux, en
+demeure tout empâtée...»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. Ce religieux,
+Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident,
+mais non le confesseur de Christine, a, en effet,
+noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à
+son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch
+et un biographe moderne<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. C'était la
+fille de paysans des environs de Cologne. Elle
+avait reçu quelque instruction, ne savait pas
+écrire, mais lisait et comprenait assez facilement
+le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme
+Catherine de Sienne, par un mariage mystique,
+elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse,
+«sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le
+jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland,
+et étudiant monacal à Cologne, rencontra
+pour la première fois Christine. Il avait pareillement
+des tendances à l'exaltation mystique:
+un très pur amour joignit les coeurs de ces
+deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation,
+ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles:
+«<i>O felix nox</i>, dit plus tard Pierre de Dace, <i>o
+dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum
+est degustare datum quam sit suavis Dominus!</i>»
+Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait
+des hallucinations de tous les sens, où dominaient
+les impressions répugnantes et tristes; de
+plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec
+des clous aigus; elle était couverte de blessures;
+son sang coulait: un jour elle donna à Pierre
+un de ces clous sanglants «tout chaud encore
+de la chaleur de son sein». Singulières amours!
+Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
+de Mechtilde et d'une autre Christine,
+aussi énervée, aussi languissante d'amour et de
+douleur; et nous sommes au pays de Catherine
+Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre
+tous les états d'âme et connaître la diversité
+des désirs. Lorsque, après une absence,
+Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine
+plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine
+de grâce en ses mouvements»; elle souffrait
+moins et remplissait dans la maison aisée de son
+père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière,
+versant avant et après le repas l'eau
+de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant
+ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine
+devint le prétexte et le centre d'une petite académie
+mystique; quelques frères prêcheurs,
+l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de
+Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie
+de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient
+pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard
+de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre
+en ce milieu; la piété touche à la philosophie
+et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant
+de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit
+une correspondance entre les deux fiancés; elle
+est le témoin d'une amitié passionnée; Christine
+révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient
+assis l'un près de l'autre pendant toute
+l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit
+enfantinement: «<i>Caro, cariori, carissimo frati&mdash;Christina
+sua tota...</i>» Cette correspondance
+s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
+on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il
+mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et
+c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus
+dur de ses martyres», lui survécut; elle ne
+mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge
+la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
+en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple
+du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes
+élégantes en des siècles où les moeurs étaient
+grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a
+séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle
+de cette Christine, ou la douceur de son
+ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence
+n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme
+l'auteur héroïque de <i>la Cathédrale</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p>Cardinal Lamberti: <i>De Canonis</i>. (Cité par Brière de Boismont,
+<i>Hallucinations</i>, 2e éd., p. 523.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans
+le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, <i>op. cit.</i>, observations
+73 et 74.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mai 1880.</p></blockquote>
+
+<p>Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de
+l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser
+le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu,
+comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière
+d'un personnage immonde et facétieux.
+Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants
+spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui,
+ayant fait rire la populace, finit par être culbuté
+et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa
+monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe
+inconnu; ils représentaient l'origine de
+toutes les maladies mystérieuses. On prouvait
+l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable
+pourriture des trois éléments corruptibles,
+que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier.
+Et comme tous les moyens humains échouaient,
+on eut recours à la magie. C'est très ancien. De
+là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques
+obsécrations. Saint Augustin parle des
+esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des
+microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent
+notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent
+les maladies<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.» Ils résident spécialement dans
+les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée,
+aussi clairement, en somme, par la liturgie
+que par la science: il faut que les eaux soient
+bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption,
+car les démons redoutent également
+le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que
+«les démons étaient fort nombreux, terribles et
+méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons,
+c'est la seule médication, Jésus-Christ,
+lequel fut suspendu au gibet pour la purification
+de l'air, <i>ut naturam purgaret</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>De Divinitate</i>, III, iii.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Voilà bien des commentaires et bien des petites
+critiques, d'érudition plus que de littérature,
+sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers.
+Il a des mérites nombreux. Plus de la
+moitié de ces longues pages est un style parfois
+de bas-relief et digne de la grande imagerie de
+pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de
+vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée
+en grisaille. Là, l'écriture est parfois si
+faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des
+phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes
+bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée
+ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de
+goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui
+devrait, lui au moins, savoir que les fonctions
+et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers
+aux ordres monastiques qui suivent la règle de
+saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin,
+la vaste mosaïque a des taches et des trous et,
+en bien des endroits, les petits cubes de verre
+ont été plaqués au hasard de la cueillaison.</p>
+
+<p>Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité
+à un degré presque douloureux. Rien de
+doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots
+qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et
+font que l'on désire de participer à une croyance
+ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment
+religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque
+d'un chanoine de province; rien de grand:
+la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie;
+son amour pour la Vierge est sincère,
+mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire
+pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je
+ne puis donc accepter <i>la Cathédrale</i> comme un
+véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le
+livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant
+tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes,
+ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers
+comme un beau livre.</p>
+
+<p>1898.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h2>PSYCHOLOGIE DU PAGANISME</h2>
+
+
+<p>Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer
+le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer
+qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que
+la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils
+y ont réussi, tant la haine a de persévérance
+et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre
+en des ouvrages tels que celui de Pierre
+Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec
+une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
+illustré, <i>vir admodum illustris;</i> il était du moins
+fort savant, comme en témoignent ses «Conformités
+des cérémonies modernes avec les anciennes
+où l'on prouve par des autorités incontestables
+que les cérémonies de l'Église romaine
+sont empruntées des payens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>». Ce livre du dévot
+pasteur est agréable et reste, complété par
+les diatribes de quelques fanatiques plus récents,
+la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de
+l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est
+un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses
+par lesquelles les hommes se rendent
+favorables les divinités. On ne perfectionne pas
+de pareils systèmes; il faut les accepter tels que
+les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement.
+Les plus anciens sont les meilleurs;
+c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables
+les jeux des enfants et une grande
+folie de vouloir épurer les religions. Les jeux
+surveillés par des maîtres taquins n'en restent
+pas moins des jeux, quoique moins amusants;
+les religions réformées n'en restent pas moins
+des religions, mais dépouillées de toutes leurs
+grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle
+soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu
+et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une
+piété plus large et plus belle de croire en tous
+les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous
+des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter
+ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré
+leur existence objective mieux que les héros
+ou les saints? En ôtant au christianisme le culte
+des saints, les protestants lui ont ôté tout ce
+qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux,
+il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur
+choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il
+se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque.
+L'accord est plus facile avec des dieux qui
+furent des hommes ou qui, du moins, font figure
+d'hommes, par leur corps, même perfectionné,
+par leurs passions, leurs amours; et presque
+toute la religion tourne autour de cet acte simple
+et moral, le contrat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare.
+Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage
+encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.</p></blockquote>
+
+<p>On s'égaie beaucoup en ces années de la forme
+qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de
+saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette
+idole une offrande en échange d'un service: tel
+est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles
+reliques de la superstition religieuse. Le dieu
+a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas
+à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir
+lui-même des temples, s'adresser des prières,
+se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui
+pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat
+intervient. L'homme apportera sa pierre au
+temple et le dieu donnera à l'homme les biens
+terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule
+industrie. C'est au dieu de juger si le marché
+lui convient. Il lui convient assez souvent pour
+que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La
+religion n'est tolérée par les hommes que pour
+son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre
+sa vérité.</p>
+
+<p>«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe
+Berger<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>, un contrat perpétuel avec la
+divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du
+croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé,
+et le mystique lui-même n'échappe pas à
+cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas
+d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige
+au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée
+alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion.
+Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace
+les oeuvres en l'un des plateaux de la balance;
+on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera
+l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas
+moins naïf, quoique plus audacieux encore, que
+les contrats polythéistes, car vraiment on offre
+alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait,
+à la toute-puissante idole intellectuelle. La
+prière est tout au moins l'amorce d'un contrat
+entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce
+demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir
+sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer
+aux règles établies par les prêtres; mais il y a
+un accommodement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Phénicie</i>, dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Dans le <i>Journal</i> inédit d'un pasteur calviniste,
+je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi
+tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu
+serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans
+cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me
+tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir
+jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les
+dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre
+1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840,
+à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement
+à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole
+depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire
+autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je
+compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté
+des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de
+contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont
+la notion abstraite de la bonté, la situent quelque
+part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches,
+cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a
+de moins humain dans l'homme.</p>
+
+<p>Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique
+à toutes indifféremment et les explique
+toutes. Un bon traité du contrat religieux serait
+un livre indispensable pour l'étude de la psychologie
+humaine, en même temps qu'il fonderait
+l'histoire scientifique de la religion, qui est encore
+à peine pressentie.</p>
+
+<p>La religion romaine était donc basée sur le
+contrat; quand elle s'agrégea le christianisme,
+secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit
+à quelques modifications scripturaires dans
+le libellé des formules. Le</p>
+
+<p class="mid">
+MERCURIO ET MINERVAE<br>
+DIIS TVTELARIB.
+</p>
+
+<p>est devenu, dans la suite des temps,</p>
+
+<p class="mid">
+MARIA ET FRANCISCE<br>
+TVTELARES MEI
+</p>
+
+<p>et c'est un des changements les plus importants
+qui aient signalé le passage du paganisme au
+catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes
+du christianisme d'après les oeuvres oratoires et
+de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu
+l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans
+les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres
+du peuple; mais l'histoire de la religion populaire
+serait bien différente, et c'est la seule qui
+compte, puisque la religion est un besoin enfantin,
+puisque les créances religieuses des maîtres
+du peuple ont finalement abouti au scepticisme
+cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire
+du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait
+nul compte de la réforme, qui n'est qu'un
+arrêt de développement ou une régression; le
+protestantisme trouverait place dans l'histoire
+de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire,
+bien plus que dans l'histoire de la religion
+dont il a déformé les vrais principes; cette question
+écartée, on remonterait aux plus anciennes
+religions connues dont le romanisme peut réclamer
+l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux
+Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des
+plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant
+les métamorphoses des croyances, on devrait parler
+de Jésus, sans doute, mais pas plus que de
+Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que
+de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et
+du mithriacisme dans le catholicisme populaire,
+tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles
+branches du vieux Panthéon romain. Comme
+nous avons reçu la langue, nous avons reçu la
+religion du Latium; c'est au delà de l'Empire
+romain, et seulement au delà, que le Christianisme
+juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui
+protestants ont toujours été chrétiens;
+les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été
+romains ou gréco-romains; un atlas historique
+rend très sensible cette vérité méconnue.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer
+une morale, on ne pouvait plus inventer une
+religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
+Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes
+les imaginations qui pouvaient fermenter
+dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier
+gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion,
+ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un
+dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,
+avec d'immenses troupes de croyants, toutes
+les superstitions éparses sur des terres ravagées
+et durement labourées. Il y a un mollusque qui
+ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant
+une carapace abandonnée; le christianisme devint
+une religion en s'introduisant dans le paganisme
+mythologique, dont la vieillesse avait affaibli
+les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme
+un philosophe, d'une robe de hasard et tous
+ses poils flottant comme sous un vent prophétique,
+entrait dans un temple et rebaptisait le
+dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que
+le peuple, habitué aux nouveautés religieuses,
+manifestât un grand étonnement. Tant de statues
+surabondantes gisaient dans les villas dévastées
+par les guerres; on érigeait la femme sur
+le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu;
+une inscription nous assure de la métamorphose
+ingénue:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Martirii gestans virgo Martina coronam</p>
+<p>Ejecto hinc Martis numine templa tenet.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La guerre est entre les dieux, mais non entre
+les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.</p>
+
+<p>Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile
+ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement
+des dieux, mais le peuple alors se révoltait
+et la religion ancienne se perpétuait dans
+les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités
+évangéliques engendrèrent la sorcellerie,
+un culte secret devenant nécessairement orgiaque
+et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand
+la religion baisse, la somnambule gagne; la
+libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le
+marc de café. On déplace la superstition, on ne
+la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin,
+Grégoire le Grand se prononce fermement
+contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser
+les temples, niais seulement les idoles; si les
+temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon
+pour les faux idéalistes que l'esprit pratique
+d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et
+qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui
+embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers
+les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait
+Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez,
+brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez
+les temples; le fer, le feu et le sang!<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>» Mais,
+pape romain, il est nécessairement supérieur à un
+dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris
+à la lettre les commandements de cette idole
+asiatique que les tristes protestants allumèrent
+tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur
+des <i>Conformités</i> les loue de leur rage destructrice
+et il n'a à sa disposition que trop de
+textes de pères de l'Église pour corroborer son
+fanatisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Exode, <span class="sc">XXXIV</span>, 23; Deut., <span class="sc">XII</span>, 2, 3.</p></blockquote>
+
+<p>Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas
+les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire;
+son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté
+au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré
+ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille
+religion romaine avec ce que la piété populaire
+d'aujourd'hui en a conservé.</p>
+
+<p>Dans une précédente étude<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, on a donné
+quelques exemples de la continuité religieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Voir page 142.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt.
+S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse,
+c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives
+et d'un appel aux érudits plutôt que d'un
+travail d'érudition.</p>
+
+<p>Les Romains vénéraient <i>Spiniensis</i>, qui protégeait
+leurs champs contre les épines, les chardons,
+toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes
+aux troupeaux<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>; nous avons, pour le
+même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine
+que les paysans saluent en revenant du labour
+et que les femmes, le dimanche, parfument de
+bouquets. <i>Spiniensis</i> est champêtre; il est vicinal.
+Les voyageurs mal renseignés lui demandent
+leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais
+c'est à <i>Trivia</i> et à ses obscurs auxiliaires que
+reviennent légitimement ces soins particuliers.
+On trouvait leurs images encastrées dans les
+troncs vénérables des vieux chênes, à peu près
+semblables à ces vierges dolentes que l'écorce
+ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux
+vicinaux, <i>dii semitales</i>, accueillent les prières des
+voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On
+pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales,
+ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée
+des bandits. Avant de partir, on avait puisé à
+la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale)
+dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage
+accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce
+que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le
+voeu était sacré: <i>solvere vota</i>, payer le prix
+convenu au contrat. Si ce prix, comme encore
+aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces
+asiles, cela semblait juste; avec l'argent des
+voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la
+fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières
+et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la
+piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est
+trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il
+craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre
+du fidèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Everardus Otto, <i>De Diis vialibus</i>. Magdebourg, 1714.
+<span class="sc">XXXI</span>, 1.</p></blockquote>
+
+<p>Les parapets des anciens ponts étaient sommés
+au-dessus de chaque pilier, ou vers le milieu
+seulement, de la statue du protecteur, très souvent
+une vierge. Ammien Marcellin décrit ces
+images en un latin si vert et si vivant qu'on
+croit lire une langue moderne<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>: «<i>Quales in
+commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte
+in hominum figuras.</i>» Les ponts d'aujourd'hui
+s'ornent de telles figures, mais ridicules,
+même si elles étaient très belles, parce
+qu'elles n'ont plus de signification. L'art est
+obligé d'être utile, quand il veut être populaire.
+Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres
+ou les saluaient en passant, ainsi que
+font encore les paysans qui rencontrent un calvaire
+ou une Vierge. «Comme presque toujours
+les voyageurs pieux, dit Apulée, au début de ses
+<i>Florides</i>, s'ils rencontrent sur leur route quelque
+bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent
+en prières, déposent un ex-voto, s'arrêtent un
+instant...», et parmi les motifs de ces sanctuaires
+il cite le <i>truncus dolamine effigiatus</i> et
+l'autel champêtre enguirlandé que rappellent
+singulièrement les grossières bonnes vierges
+noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane
+des chemins, à Trivia, que Marie a succédé le
+plus souvent; et on se demande si la vieille
+idole fut partout renversée, si tout l'effort contre
+la superstition du peuple aboutit à plus qu'un
+changement de nom? Mais si le nom fut changé
+les attributs demeurèrent et les surnoms et les
+offices; <i>Diana servatrix</i> devient tout naturellement
+Notre-Dame de Bon-Secours, ou de Recouvrance,
+et <i>Diana redux</i> c'est N.-D. des
+Flots, celle qui assure contre le péril des longs
+voyages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><span class="sc">XXXI, I.</span></p></blockquote>
+
+<p>Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus
+aimés était <i>Silvanus</i>. Les inscriptions en son
+honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
+volontiers de <i>sanctus</i> et il était le maître des Lares:</p>
+
+
+<p class="mid"> SILVANO<br>
+SANCTO. SACRO<br>
+LARUM. CÆSARI</p>
+
+
+<p>C'était un saint tout fait. Il passa directement
+sur les autels chrétiens sous ce nom de saint Silvain
+que lui donnait déjà la piété populaire. Mais
+Priape, trop compromis, dut changer de nom; il
+prit celui de <i>Sanctus Vitus</i>, afin que les chrétiennes
+pussent invoquer sans rougir le dieu pour qui
+les femmes eurent toujours une particulière dévotion.
+Ainsi, en quelques siècles, la religion de
+la virginité et de la pudeur en était arrivée, sous
+la pression du peuple, à tolérer sur ses autels
+le maître des luxures, exemple amusant de la
+puissance naturelle de la vie! Mais il ne faut pas
+s'y méprendre; canonisé, Priape devint fort décent
+et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette
+qu'au profit de la fécondité; le démon travaille
+à peupler le paradis et à donner aux anges
+des frères<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p>Cf. G.H. Nieupoort, <i>Rituum qui olim ap. Roman.
+obtinuerunt Liber</i>; Trèves, 1723.</p></blockquote>
+
+<p>Chaque maladie a son guérisseur et chaque
+métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin
+raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à
+de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes
+du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne,
+au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait
+leur satire.</p>
+
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Dieux
+gu&eacute;risseurs<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Saints
+gu&eacute;risseurs<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Priape<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">St&eacute;rilit&eacute;,
+Impuissance<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Vitus
+devenu&nbsp; S. Gui, S. Guignolet, <br>
+S. Paterne.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Strenua<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Faiblesse<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Fort.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Apollon<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Peste<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Roch,&nbsp; S.
+S&eacute;bastien.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">Hercule<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">Epilepsie<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">S. S&eacute;bastien.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Junon Lucine<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Douleurs de
+l'enfantement<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Ste Marguerite.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Vibillia fait
+retrouver leur chemin aux voyageurs &eacute;gar&eacute;s.<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Antoine de Padoue
+fait retrouver les objets perdus.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Hippona, ou Epopona<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; text-align: center; width: 5%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">Maladies des chevaux<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 5%; text-align: center;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 30%;">S. Georges. S. Eloi.<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait
+longtemps le parallélisme, avec plus ou
+moins de précision. A <i>Febris</i>, qui éloignait la
+fièvre; à <i>Rubigus</i>, qui préservait les blés de la
+rouille; à <i>Stercutius</i>, qui donnait sa valeur au
+fumier; à <i>Orbona</i>, qui protégeait les orphelins,
+on opposerait une magnifique liste d'analogues
+jeux de mots, car:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.</p>
+<p>S. Léger &mdash; de l'embonpoint.</p>
+<p>S. Ouen &mdash; de la surdité.</p>
+<p>S. Claude &mdash; les éclopés.</p>
+<p>S. Cloud &mdash; des clous et boutons.</p>
+<p>S. Boniface &mdash; de la maigreur.</p>
+<p>S. Atourni &mdash; des étourdissements.</p>
+
+<p>Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et</p>
+<p>Ste Flaminie de Clairmont&mdash; des maux d'yeux.</p>
+
+<p>S. Genou &mdash; de la goutte.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans le symbolisme<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, saint Georges et son
+dragon figurent Hercule et l'Hydre; Apollon
+porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest;
+Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra,
+en N.-D. des Sept Douleurs; Jupiter Ammon,
+dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait
+Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre;
+Sainte Éligie protège Anvers; S. Marc, Venise;
+S. Wenceslas, la Bohême. Même race,
+même psychologie, même religion; cela est invincible.
+Au temps de la ferveur républicaine,
+on offrit des bouquets à la Marianne de la place
+de la République; pour exister dans l'âme du
+peuple, elle avait dû se diviniser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Sur cette question M. Gaidoz, directeur de <i>Mèlusine</i>, est
+l'homme du monde le mieux documenté.</p></blockquote>
+
+<p>Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens
+temples païens qui, dans leurs noms nouveaux,
+laissent lire leur généalogie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>:</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p class="mid"><b>Temples</b></p>
+Jupiter Feretrius<br>
+La Bonne Déesse<br>
+Apollon Capitolin<br>
+Isis (au cirque de Flaminius)<br>
+Minerve<br>
+Vesta<br>
+Romulus et Remus<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p class="mid"><b>Eglises</b></p>
+In Ara Coeli.<br>
+Ste-Marie Aventine.<br>
+Ste-Marie du Capitole.<br>
+Sancta Maria in Equirio.<br>
+Ste-Marie sur la Minerve<br>
+N.-D. du Soleil.<br>
+S. Côme et S. Damien<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p>Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très
+sûrs, dans la <i>Lettre écrite de Rome</i>, de Conyers Middleton
+Amsterdam, 1764.</p></blockquote>
+
+<p>Les chaires en marbre de certaines églises de
+Rome sont des baignoires qui viennent de Dioclétien;
+dans la cathédrale de Naples, les fonts
+baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne
+cuve de basalte ornée de très beaux bas-reliefs
+où se lit l'histoire de Bacchus<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Près de Monteleone,
+une Ariane mutilée, dressée près d'une
+fontaine, est vénérée sous le vocable de <i>Santa
+Venere</i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; les femmes invoquent son secours
+en de «certaines circonstances» que le révérend
+n'ose préciser, mais qui doivent être à la fois la
+stérilité et les peines de coeur. Dans le voisinage
+il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La
+plus ancienne église bâtie à Naples remplaça un
+temple dédié à Artemis; c'est la Madone qui assuma
+toute la dévotion antique; comme à Pausilippe,
+où elle succéda à Vénus Euplua, nom qui
+correspond exactement à N.-D. des Flots.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p><i>Paganism in the Roman Church</i>, by the Rev. Th. Trede,
+pastor of the evangelical church of Naples (<i>The Open Court</i>,
+June 1899). Ce révérend continue, mais avec une bonne humeur
+ironique et attristée, le travail des <i>Conformités</i>. On ne saurait
+trop encourager ces sortes de travaux; dirigés contre le romanisme
+populaire, ils en sont la plus utile et la plus belle apologie.
+Nous utilisons la charmante étude de M. Trede.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p>Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.</p></blockquote>
+
+<p>Divinisé par Adrien pour qui il était mort,
+Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu
+populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
+son maître, a pris la place du favori de l'empereur.
+Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point
+l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions
+opposées; elles sont souvent contradictoires.
+Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec
+une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala,
+l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce
+rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne
+sibylle, et vraiment ici la naïveté confine
+à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel</p>
+
+
+
+<p>qui s'est substitué à Calchas dans le même office.
+Le Mont Cassin jadis fréquenté par Apollon Python
+sert maintenant de retraite à S. Martin, autre
+tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse
+continue au peuple les soins qu'il recevait jadis
+de Minerva Medica. En général, comme l'a démontré
+M. Marignan<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>, les pèlerinages aux tombeaux
+des saints sont la continuation directe des
+pratiques du culte d'Esculape; mais par la force
+du principe d'utilité, sans lequel aucune religion
+ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape
+furent guérisseurs et, d'autre part, c'est la Vierge
+Marie qui, très fréquemment, a succédé à ces divinités
+bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le
+peuple a retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours,
+la pitié des Asclépiades<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p><i>La Médecine dans l'église au</i> <span class="sc">VI</span>e <i>siècle</i>; Paris, Picard, 1887.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p>Cf. la préface des <i>Mimes</i> d'Hérondas, trad. de P. Quillard;
+Paris, <i>Mercure de France</i>, 1900.</p></blockquote>
+
+<p>Il y avait, au sommet du mont Vergine, près
+de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne
+Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante
+mille pèlerins qui gravissent tous les ans
+à la Pentecôte la colline sacrée.</p>
+
+<p>Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les
+pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre
+parmi toute la colonie grecque qui y venait en
+pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les
+Romains, Héro devint Juno Lucina et au <span class="sc">V</span>e
+siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie.
+Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient
+respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont
+Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées;
+elle a pris un nom de madone, il est vrai;
+les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes
+et belles, se plier à la mode.</p>
+
+<p>On a donné tous ces détails pour fixer les idées
+et pour faire réfléchir. Ils valent bien une dissertation
+méthodique. Comme il s'agit d'insinuer
+et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas
+le dessein d'insister ni conférer les cérémoniaux,
+les moeurs, les usages, ni de rappeler par exemple
+que la coutume d'injurier les saints est une
+tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter
+et, à Rhodes, Héraclès, et que le cardinal
+Bellarmin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a> constate que de son temps les fidèles
+ne craignaient pas de conspuer la Sainte
+Vierge, <i>et blasphemando</i> meretricem <i>appellare
+non timent</i>. Les parallèles se gâtent quand on
+multiplie les détails et les points de comparaison.
+Cela donne au scepticisme le temps de se retourner
+et de préparer ses arguments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p><i>Traité de l'art de bien mourir</i>, t. III.</p></blockquote>
+
+<p>Comme les langues, les religions se sont systématisées
+et localisées, selon une logique que la
+science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
+réformer, ni diriger.</p>
+
+<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur la
+barbarie a une tendance au protestantisme;</p>
+
+<p>Tout pays où le christianisme s'est enté sur le
+romanisme a une tendance au catholicisme.</p>
+
+<p>Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids
+dans une civilisation antérieure; ici, il a été
+résorbé par une civilisation puissante.</p>
+
+<p>Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette
+théorie n'y est contredite que par l'existence de
+quelques îlots; mais nul doute que les histoires
+particulières ne les fassent rentrer dans l'explication
+générale.</p>
+
+<p>On comprendrait de même la séparation de
+l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe,
+celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme
+sectaire toujours bouillonnant, toujours
+prêt à enfoncer la porte de l'autorité.</p>
+
+<p>Le catholicisme grec s'est propagé en pays de
+domination romaine ou byzantine; la religion
+orthodoxe s'est implantée chez des barbares.</p>
+
+<p>La France, qui n'est pas une terre latine, est
+une terre romanisée; elle ne peut garder son
+originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire
+païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante.
+Mais elle ne peut pas plus devenir protestante
+qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
+C'est là un état de fait invincible et ironique contre
+lequel se buteront éternellement les convertisseurs.
+Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement
+aux fumées de leur morale lourde
+l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté
+de la vie.</p>
+
+<p>Si on néglige les formes passagères et locales,
+on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion,
+la religion populaire, éternelle et immuable
+comme le sentiment humain lui-même. Ce qui
+s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire
+la manière d'interpréter ou de nier les symboles;
+mais ceci se passe en des têtes qui vraiment
+n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles
+discutent. La vraie religion est matière à croyance
+et non à controverses. Elle est matière à expériences,
+mais non à démonstrations historiques
+ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils,
+oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à
+Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une
+pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité
+doit être écartée des études religieuses, et même
+de vérité relative. Une religion est utile et elle
+vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est
+une forme de la thérapeutique; mais elle va plus
+loin et guérit des maux plus obscurs et avec des
+moyens plus naïfs que la médecine naturelle.
+Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle
+des âmes simples; et cela est très beau. Tous
+les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est
+utile à un homme sans nuire aux autres hommes
+n'est jamais mauvais.</p>
+
+<p>Railler la superstition religieuse ou la maudire,
+c'est avouer que l'on fait partie d'une secte,
+au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus
+des psychologies moyennes on regarde
+comme des faits du même ordre le <i>Pater Noster</i>
+et l'<i>Oraison à Sainte Apolline contre le mal
+de dents</i>. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition.
+Il faut s'accommoder de cela et ne pas
+essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après
+avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il
+n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre
+homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet
+avait dans sa poche et suppute s'ils étaient
+de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle
+est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes
+de cette importance que se rapportent toutes les
+batailles religieuses; ou de quels joyaux était
+l'aigrette de la Huppe?</p>
+
+<p>Le catholicisme populaire a regagné dans le
+champ bariolé de la superstition tout le terrain
+qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence
+triste de la Réforme. Toute une mythologie
+fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la
+poésie le prestige des légendes grecques; mais
+elle n'en est que meilleure pour la science, étant
+moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de
+l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des
+inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur
+la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations,
+mais sans prendre garde que depuis soixante
+ans, et moins, une et peut-être deux trinités
+nouvelles, enchevêtrées les unes dans les
+autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu
+même de ceux qui les ont créées par le zèle
+inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de
+nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y
+aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine
+des divinités. Et cependant le présent explique
+merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux
+aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui
+n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne
+fut pas davantage aux siècles antérieurs. On
+n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre
+dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les
+uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins
+des lumières; les autres se tournent, éternels
+ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi
+ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce
+qui n'est, en somme, que la coordination logique
+de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec
+gravité le lendemain des jours qu'ils auront
+oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir!
+Comme si le futur pouvait être perçu en tant que
+futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors
+du présent, de la minute même où la sensation
+nous avertit de notre existence!</p>
+
+<p>On a fait des livres sur la religion et même
+sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions
+gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait
+un avenir de science et de philosophie, de liberté
+intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les
+copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph.
+L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
+l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des
+Augures.</p>
+
+<p>Mai 1900</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+
+
+<h2>LA MORALE DE L'AMOUR</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Quelques médecins ont proposé très sérieusement,
+au nom de la science, au nom de la vertu,
+au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant
+dans la promiscuité la plus triste), de considérer
+comme un délit tout acte sexuel perpétré
+en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>,
+entre autres, et le désir de M. Féré,
+auteurs tous les deux de dissertations plutôt
+provocatrices. Les ouvrages de ces éminents
+docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures
+secrètes les surannés manuels des confesseurs
+et les piquantes dissertations <i>in sexto</i> qui
+charmèrent tant de collégiens; ils ont même
+chassé du tiroir, tel est le prestige de la science!
+les petits livres grivois qui firent la fortune et
+la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils
+sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à
+peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque
+tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je
+n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque
+chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait
+un homme qui a vécu et qui a regardé la
+vie des autres hommes. Il y a quelques années,
+on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un
+certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet
+galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et
+cela parut ridicule, car les plus fortes révélations
+du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et
+avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori
+dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de
+suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
+derniers siècles, la littérature grave est peu abondante
+sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique
+des libraires voués à la place de Grève,
+c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait
+aux curiosités; c'est aussi que la sodomie
+était tenue pour un crime capital et que le saphisme,
+au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents
+le passe-temps naturel des filles sages.
+Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la
+galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté
+provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos
+la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un
+commerce innocent», et de tels jeux on raillait
+la «joie imparfaite»<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, et les «secrétaires des
+demoiselles» donnent pour ces petites intrigues
+des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation,
+en devenant démocratique, s'est mise à
+tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par
+des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler
+devant le catéchisme que les aristocraties de
+jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques.
+C'est ainsi qu'il s'est formé une morale
+sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement,
+puisqu'il faut tenir compte de l'opinion,
+des questions que l'humanité a depuis longtemps
+résolues à son profit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p><i>L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales</i>, p. 215.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p><i>Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon
+et parlant à sa compagne.</i> Cette pièce se trouve dans plusieurs
+<i>Recueils</i> du temps.</p></blockquote>
+
+<p>«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour
+de la santé et l'impuissance de manger
+beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes
+mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera
+un terme moins honnête. Et on devrait
+peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini
+les nuances relatives d'une maxime diététique
+qui aurait fondé une nouvelle philosophie,
+si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
+vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à
+toutes les autres; car il y a un impératif physiologique
+et nous n'avons de moyen de lui résister
+que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre
+en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un
+signe de décadence organique; l'impuissance de
+manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité
+de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence.
+On s'imagine généralement que les hommes
+chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle
+tyrannie; la continence du clergé est pour les
+femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les
+femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
+trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et
+cela ne leur est pas particulier, elles prennent
+ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes
+tels qu'ils se posent dans le thème d'une
+bonne logique.</p>
+
+<p>L'homme qui, de son plein gré, se voue à la
+continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité.
+Et la femme qui entre volontairement dans un
+couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels.
+Leur chasteté est un état physiologique et
+qui, en général, ne comporte pas plus l'idée de
+vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a
+ou il n'y a pas désir et, hors les cas où il n'est
+que morbide, le désir se résout en acte. Cela est
+particulièrement impérieux dans la sexualité;
+l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant
+mu par aucune idée religieuse, parle ici
+comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu
+continent, les pollutions nocturnes constituent
+une sauvegarde contre la turbulence
+sexuelle<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.» Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
+vertueuse ou de la vertu forcée; la
+vertu physiologique, celle qui est la conséquence
+légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du
+moins de telles «sauvegardes». On n'agit décemment
+qu'en conformité avec sa propre nature;
+les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après
+les ordres d'une morale extérieure à leur vérité
+personnelle finissent, Dieu aidant, dans les compromis
+les plus saugrenus. Il nous reste à nous
+demander si, quand on punira de la prison (ou,
+qui sait, de la mort, car aux grands maux les
+grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux,
+il sera permis de se complaire avec le succube.
+C'est une question que traitent très sérieusement
+les casuistes, et quelques-uns sont indulgents
+aux plaisirs qui nous viennent en songe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p><i>L'Instinct sexuel; évolution et dissolution</i>, p. 301.</p></blockquote>
+
+<p>La science, qui ne devrait être que la constatation
+des faits et la recherche des causes, en est
+arrivée, par impuissance de faire son devoir, à
+la période législatrice. L'amour libre engendre
+des maux évidents et que nul ne dénie: une loi
+contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi
+contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent,
+ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues.
+Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes
+et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments?
+Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle
+pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on
+point les animaux domestiques? Parmi les
+paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés,
+ni atteints, même par la science sexuelle,
+on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant
+de soins à l'amélioration de la race des chiens et
+des chevaux, quand on néglige sa propre race.
+Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent
+ingénieusement les idées, pensait aussi
+que, la génération étant faite pour conserver
+l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être
+soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien
+trouva dans la discipline de l'Église un
+frein à sa logique; Campanella qui, quoique
+moine et bon moine, prétend au droit de rédiger
+des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines,
+est allé jusqu'au bout de la théorie. Son
+organisation de l'amour est épouvantable et
+curieuse; elle est moins dure et moins absurde
+que celle de la tyrannie scientifique:</p>
+
+<p>«L'âge auquel on peut commencer à se livrer
+au travail de la génération est fixé pour les femmes
+à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et
+un ans. Cette époque est encore reculée pour les
+individus d'un tempérament froid; en revanche,
+il est permis à plusieurs autres de voir avant
+cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent
+avoir de rapports qu'avec celles qui sont ou stériles
+ou enceintes. Cette permission leur est accordée,
+de crainte qu'ils ne satisfassent leurs
+passions par des moyens contre nature; des
+maîtresses matrones et des maîtres vieillards
+pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un
+tempérament plus ardent stimule davantage.
+Les jeunes gens confient en secret leurs désirs
+à ces maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer
+à la fougue que montrent les adultes dans les
+jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à
+cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement
+préposé à la génération, et qui est un
+très habile médecin dépendant immédiatement
+du triumvir Amour... Dans les jeux publics,
+hommes et femmes paraissent sans aucun vêtement,
+à la manière des Lacédémoniens, et les
+magistrats voient quels sont ceux qui, par leur
+conformation, doivent être plus ou moins aptes
+aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
+réciproquement le mieux. C'est après
+s'être baignés et seulement toutes les trois nuits
+qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les
+femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des
+hommes grands et bien constitués; les femmes
+qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes
+secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à
+des hommes gras, pour que leurs divers tempéraments
+se fondent et qu'ils produisent une race
+bien constituée... L'homme et la femme dorment
+dans deux cellules séparées jusqu'à l'heure de
+l'union; une matrone vient ouvrir les deux
+portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin
+décident quelle est l'heure la plus propice<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.»
+L'astrologue donne à ce programme érotique
+un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue
+manque au projet de loi de M. Ribbing,
+mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
+préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait
+sa réhabilitation que de tenir désormais la
+chandelle conjugale et de donner aux époux,
+sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p><i>La Cité du Soleil</i>; trad. de J. Rosset, p. 181, <i>Oeuvres
+choisies de Campanella</i>. Paris, 1847.</p></blockquote>
+
+<p>On aurait pu aussi bien citer Platon, <i>République,
+V</i>, que Campanella suit d'assez près,
+mais avec son originalité propre. Platon, au vrai,
+en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le
+rêveur du <span class="sc">XVII</span>e siècle. L'absence de psychologie
+sérieuse, de sages observations scientifiques,
+donne à toute cette philosophie politique de jadis
+un air décidément enfantin. Les esprits politiques
+de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes,
+par exemple, ont cet air enfantin, à
+cause de leur croyance, d'origine religieuse,
+qu'on peut changer la nature humaine, en changeant
+les lois humaines. Ils brident le cheval
+par la queue avec un entêtement doux. Comme
+Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX
+de cette même <i>République</i>, où il considère l'histoire
+pour en tirer une philosophie! Là il travaille
+sur des faits réels et non plus sur des faits
+créés par sa logique ou celle de Lycurgue.
+Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du
+Platon utopiste le plus cruel éloge en disant:
+«Qui connaît Platon le retrouve partout dans
+les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau,
+de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...»
+Non, c'est ici le coin des utopistes;
+disons: ces grands enfants.</p>
+
+<p>Plus heureux que Platon et que Campanella,
+les législateurs modernes de l'amour ouvrent
+une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances
+d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière
+tyrannique des démocraties! Il est naturel que
+si le pouvoir est aux mains des faibles les lois
+tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une
+certaine conscience de son incapacité à se conduire et
+il est assez probable qu'il accepterait
+avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait
+de se soûler, une loi qui le protégerait
+contre la syphilis. La tendance moderne est de
+faire deux parts des libertés humaines; après
+qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible
+de supprimer, les autres subiront une réglementation
+rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer
+une loi contre l'amour? Mais, répond
+M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans
+talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité
+dans le milieu actuel qui est la morale actuelle».
+C'est un principe, cela, et il commence
+à se répandre. Ne le prenons pas au tragique,
+cependant, car les théories individualistes fournissent
+pour le détruire assez d'arguments connus
+et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui
+qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand
+Auguste Comte en fit la base de son système
+social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il
+s'agissait de créer une humanité heureuse avec
+des hommes dont on aurait détruit le bonheur
+individuel. La critique est bonne, puisqu'elle
+s'attaque directement à l'idée même. On peut la
+préciser.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>L'homme est une colonie animale douée d'un
+système nerveux central, d'un centre de conscience
+et d'action, au moins illusionnel. La
+société est une colonie animale sans système
+nerveux central. La conscience d'un peuple, la
+conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit
+toujours d'une conscience particulière à laquelle
+par imitation s'agrègent les consciences éparses;
+mais la loi de l'unisson est fort loin d'être
+absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses,
+les divergences qui se taisent ou qui
+n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par
+un assentiment qui paraît unanime. Les hommes
+sont très souvent dupes des métaphores qu'ils
+ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison,
+on la pousse un peu, une transformation
+s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France.
+L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux,
+voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette,
+une personne humaine vivante et vraie,
+la France, et nous sommes dupes: car tous les
+raisonnements qui agréaient à notre logique,
+appliqués au corps humain, nous allons les
+répéter avec innocence sur un être fictif et qui,
+en tant que matière à dissection psychologique,
+ne peut être sérieusement comparé à rien. Un
+homme est un homme, un pays est un pays. Si
+on n'en revient pas là après quelques figures, on
+n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise
+littérature<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>La comparaison de l'organisme social au corps humain,
+c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase
+de la <i>République, V</i>:
+
+<p>«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de
+la société, et nous avons comparé en ce point une république
+bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en
+commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»</p></blockquote>
+
+<p>Cependant si on analyse ces mots, pays, nation,
+société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision,
+on y trouve toujours pour élément essentiel
+l'homme; c'est cet élément, qui a son importance,
+que les sociologues s'appliquent à
+méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont
+laborieusement créé, ils font tenir tous les
+hommes dans les poches de sa houppelande, et
+le monstre les dévore un à un, comme fait des
+boeufs, des moutons et des moines le père de
+Pantagruel, selon les images de Gustave Doré.
+L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
+étant la condition même de l'existence du monde.
+Le monde, qui est créé par lui, est encore créé
+pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme,
+dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables
+et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon
+ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est
+utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
+les termes, si l'on ne veut être tenu pour
+un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité
+est dans l'homme et non dans la société; il
+s'agit de moi, et de moi seul, même quand je
+refuse de me séparer du groupe social. Le véritable
+ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme;
+au moment qu'un homme se fortifie et se grandit,
+il assure par cela même la santé et la puissance
+de la république.</p>
+
+<p>L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses
+qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action
+elle s'exprime ainsi: négation d'un bien
+connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce
+que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive;
+on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice
+en autrui et souvent le mal que nous assumons
+sera pour notre favori un mal plus grand
+encore.</p>
+
+<p>Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient
+dû, pour leur bonheur éternel, être violentées,
+et combien ont pâti de la réserve trop
+noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement
+de jeunes filles chrétiennes élevées
+au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
+traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile
+juif! Si une société ne peut vivre sans
+la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais
+si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La
+force a les droits de la force; elle les outrepasse
+en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés
+de vertu comme des pièges cachés sous
+des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas
+un acte spontané d'amour, s'il est imposé par
+un catéchisme ou un code, est un des crimes les
+plus révoltants que l'homme puisse commettre
+contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un
+homme à un homme, ou d'un homme à un groupe,
+il ne change de caractère que pour s'aggraver.
+C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir
+pour assurer la joie ou le repos d'un être que
+l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un
+acte égoïste; parce que complaire à un autre
+soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici
+nous sommes dans la règle naturelle et dans la
+logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur
+de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu
+ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction,
+de l'un des mots du dictionnaire? Quelle
+valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les
+esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice
+est toujours volontaire, puisqu'il implique au
+moins le consentement du martyr. Lors donc
+que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs
+plaisirs personnels à la prospérité de la société,
+on leur demande d'agir en esclaves, de remettre
+aux lois le gouvernement de leurs sensations, la
+direction de leurs gestes, le maniement général
+de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau
+avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices
+et la troupe des neutres sacrifiés, sous
+prétexte de bien général, à une utilité qui n'a
+même plus aucun rapport avec la conservation
+de l'espèce.</p>
+
+<p>Le droit d'une législature médicale à réglementer
+l'amour pourrait être très étendu; car
+quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas
+inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait
+la castration comme châtiment des criminels.
+Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient,
+non plus aux seuls délinquants, mais
+à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de
+supprimer en quelques générations les diathèses
+transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie
+sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras?
+Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit
+seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est
+la morale actuelle,» de réduire l'amour à des
+actes conjugaux, de faire enfin régner la loi
+mosaïque dont les hommes ne connaissent pas
+encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé
+cet effort original, s'arrête et doute; non de
+lui-même, mais de la possibilité de réaliser son
+idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations
+piquantes sur l'état présent des moeurs et
+aussi sur la nature humaine. On y suppléera.
+L'utopiste est un type fort bien connu et que
+l'on peut dépecer de souvenir.</p>
+
+<p>Il y a deux manières de vivre: dans la sensation
+et dans l'abstraction. L'utopiste, même
+homme de science, même excellent observateur
+de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser
+ses idées, tout contact avec la réalité.
+Voyant, par exemple, que la prostitution sévit
+dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement:
+la prostitution est un fait social, et
+lié à une certaine forme de la société. Construisez
+une société où toutes les filles seront mariées
+à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées.
+Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance.
+Cependant, si l'on insinuait que la prostitution
+est un fait humain, avant d'être un fait
+social, on arriverait sans doute, par d'analogues
+déductions, à prouver que toutes les sociétés,
+quelles soient-elles, et même ordonnées selon
+les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront
+des prostituées, et toutes en nombre à peu
+près égal. La prostitution changera de forme sociale
+selon la forme de la société, elle ne changera
+que de forme. Aucunes lois n'empêcheront
+ni une femme bavarde de parler, ni une femme
+lascive de chercher des amants. On pourrait objecter
+que les prostituées ne font pas l'amour par
+plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent
+et sous trop de formes peu plaisantes pour elles;
+mais au début de sa carrière une prostituée a
+presque toujours été la victime de son tempérament,
+de ses curiosités vicieuses, de son goût
+pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils
+l'ordre des réactions dans un système
+nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne
+jouent innocemment sur les mots, ils conviendront,
+et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré,
+que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas
+le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage,
+appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne
+lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement
+en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité?
+Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies
+vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert?
+Peut-être cependant les utopistes croient-ils que
+dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela
+dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
+appliquaient, en matière d'adultère, la
+peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer.
+Parfois des hommes, même lâches, préfèrent
+la mort à certaines tristesses: on se suicidera
+beaucoup dans le paradis des législateurs
+de l'amour.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quelle est la morale de l'amour?</p>
+
+<p>Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages
+sociaux, dont les codes, pour être sages, ne
+doivent être que la rédaction; mais dans tous
+les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche
+aux manifestations sexuelles, se confond avec
+la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés,
+est peut-être hypothétique: si elle n'a pas
+d'application présente, puisque nous vivons sous
+le joug d'une morale ennemie des instincts de
+notre race, on se reportera, pour la comprendre,
+à la glorieuse période de l'empire romain, aux
+siècles calomniés par les démagogues chrétiens,
+ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
+François Ier. L'amour, même en ses gestes publics,
+est du domaine privé; et il a tous les droits,
+précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct
+par excellence<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>. C'est ce que reconnaissent
+implicitement même les moralistes de la
+science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est
+vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,»
+des menaces contre la vie, contre les moyens que
+choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle!
+Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est
+une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable;
+la raison n'est là qu'une spectatrice
+qui compte et catalogue des attitudes que son
+essence même lui interdit de comprendre. Le
+peuple, oui le peuple du <span class="sc">XIX</span>e siècle (ou du <span class="sc">XX</span>e siècle),
+qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit
+«le succès»<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, n'est pas sans croire que la
+Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance
+du phénomène. Nos décrets contre
+l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
+au peuple de la science, mais non aux véritables
+observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser
+un rôle déjà difficile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p>Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux
+qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces
+vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius
+(<i>Colloquium VII, Fescennini</i>): «Honestatem qui quaerit
+in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p>Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.</p></blockquote>
+
+<p>Cependant on peut obtenir les déviations.
+En séparant les sexes et en les tassant dans
+des lieux clos à l'époque de la première effervescence
+génitale, on obtient à coup sûr la sodomie
+et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà
+ces tendances dans les couvents de Vestales et
+les collèges de Galles; nous avons singulièrement
+perfectionné leurs institutions avec nos casernes,
+nos internats. Il est certain que la personne
+qui choisit de passer exclusivement sa vie avec
+des personnes de son propre sexe traduit par
+cela même des tendances particulières qui doivent
+être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de
+favoriser et même de faire éclore ces vocations,
+et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être
+sans mesurer la conséquence de leurs désirs,
+demandent des réglementations qui aboutiraient
+nécessairement au même résultat?</p>
+
+<p>Toute atteinte à la liberté de l'amour est une
+protection accordée au vice. Quand on barre un
+fleuve, il déborde; quand on comprime une passion,
+elle déraille. Buffon avait une belette qui,
+privée de compagnie vivante, assaillait une femelle
+empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet,
+par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux
+qui affichent une plus grande sévérité de
+moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés
+ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup
+plus fréquent, par ce que les théologiens appellent
+doucement <i>mollities</i>. Il sera plus à propos
+de rechercher d'où vient la férocité du moralisme
+moderne contre l'amour, et d'abord, car elle
+n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause
+on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.</p>
+
+<p>Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu
+entre la virginité et la débauche; et le mariage
+n'est qu'un <i>remedium amoris</i> accordé par
+la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint
+Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste
+que Spinoza. Ces deux illustres Juifs
+ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam
+concomitante idea causae externae,» dit Spinoza.
+Saint Paul avait désigné d'avance le philactère
+à cette démangeaison, le mariage. Il ne
+le concède que comme antidote au libertinage;
+à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin
+ecclésiastique <i>fornicatio</i> ne rend que d'une
+façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire
+l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant
+conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous;
+cela vaut mieux que d'aller voir les
+filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la
+famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme
+païen n'avait su entourer de phrases sensuelles
+la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église
+substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove
+du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes
+mystiques commentèrent à l'envi saint Paul
+dont ils réussirent à exagérer encore le mépris
+pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil
+de chameau, et que rien ne préparait à la littérature
+et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis.
+Qui n'a été choqué de la comparaison dont
+il use pour flétrir les raffinements sexuels, les
+appelant des pratiques <i>more bestiarum</i>, alors
+que le propre de l'animal est précisément de ne
+demander à la copulation que la satisfaction
+rapide d'un désir inconscient. Les inversions de
+l'instinct sont rares chez les animaux en liberté
+et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.
+L'apôtre n'usait donc que d'un de ces
+grossiers lieux communs qui n'ont même pas le
+mérite de renfermer une vieille vérité d'observation.
+Que de fois cependant cette allusion fut-elle
+répétée par ceux qui feignent de croire que
+les inventions de l'homme dans la volupté sont
+méprisables! La franchise de saint Paul accrue
+par le ton arrogant de ses commentateurs eut du
+moins cet heureux résultat de faire condamner
+dans leur ensemble, mais non dans leur détail,
+les pratiques sexuelles. La règle des mystiques
+est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions
+où devaient plus tard se complaire les casuistes,
+en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut
+de goût, d'une science de bon aloi et puisée,
+quoique pas toujours, aux sources de la réalité.
+De ce dédain il résulta une certaine liberté de
+moeurs. Bien des amusements parurent permis
+à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la
+littérature du moyen âge témoigne de cette aisance
+dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle,
+la religion n'est plus qu'une tradition formelle
+dont l'influence est nulle sur la sensibilité;
+et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique,
+comme on le saurait si on avait recueilli
+avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne
+sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes
+scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
+d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans
+l'innocuité des rapports sexuels.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p>Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
+de M. Féré.</p></blockquote>
+
+<p>Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais
+été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder:
+l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.</p>
+
+<p>L'état de l'humanité en Europe depuis les
+temps fabuleux jusqu'aux premières années du
+<span class="sc">XVI</span>e siècle correspond à ce qu'on appellerait, en
+termes d'allégorie, l'innocence du monde; de
+Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que
+l'on se figure une société où l'amour, en quelque
+condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
+de graves conséquences morbides; où les
+baisers les plus profonds n'entraînent guère plus
+de dangers physiques que les caresses maternelles
+ou les manifestations de l'amitié; elle différera
+de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile
+de la concevoir, car les désirs charnels y
+évoluent librement selon leur force naturelle,
+sans peur et sans pudeur. Le mot <i>pudor</i> n'a pas
+du tout le même sens en latin et dans nos langues
+modernes; là, il se traduit par honneur,
+convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement
+devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée.
+Avant la syphilis, le baiser sur la
+bouche est une salutation; il disparaît devant la
+tare des muqueuses: les femmes présentent le front
+si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté;
+puis les deux sexes s'éloignent encore d'un
+pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il
+faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent
+avec défiance. La syphilis a détruit, non
+pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il
+est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y
+a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme
+la peur de l'enfer; ce que les religions les plus
+menaçantes n'avaient réussi que temporairement
+un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.</p>
+
+<p>C'est par la syphilis que les historiens qui
+voudront faire l'histoire de la morale de l'amour
+la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand
+désarroi dans les moeurs:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum</p>
+<p class="i2"> Contagemque alio non usquam tempore visam,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin
+et de poète les premières horreurs du mal
+nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante
+universelle; on se crut à la fin de l'amour
+et à la fin du monde.</p>
+
+<p>Il fallut pour conserver, non pas sa vertu,
+mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes
+de la science appellent assez justement la promiscuité;
+la peur d'un mal physique immédiat
+et évident opéra entre les deux sexes une disjonction
+qui a survécu à la période aiguë du mal.
+La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la
+syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent
+dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle
+morale leur fut nécessaire. La vieille opposition
+entre la virginité et la turpitude, basée sur des
+conceptions purement théologiques, disparut;
+tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité
+n'étant pas moins dangereuse, de son côté,
+par ses conséquences négatives, il fallut trouver
+un compromis. L'instinct social, d'accord, et
+d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les
+conclusions futures des hygiénistes, plaça ce
+compromis dans le mariage, qui se trouva tout à
+coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela
+n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises
+moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra
+la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des
+filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment
+à changer en minauderies pudiques la mimique
+de la peur; peu à peu elles se dupèrent
+sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent,
+et vint un moment où la chasteté des femmes
+fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la
+religion ou à une sorte de divinité occulte, à on
+ne sait quel raffinement sentimental.</p>
+
+<p>Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle
+agit toujours à notre insu. Il est de tradition
+administrative d'encourager les musées de figures
+de cire qui détaillent les conséquences de la
+promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se
+vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent
+si âprement les images sensuelles. La
+syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine,
+belle de sa pleine nudité, est condamnée parce
+qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré
+comme dangereux.</p>
+
+<p>Cette manière de voir serait défendable si on
+ne faisait pas intervenir dans la question la force
+brutale des lois; si la parole seule se chargeait
+de persuader une morale que son utilité pourrait
+défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne
+licence d'avant la syphilis ne sera pas
+rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le
+mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais
+par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre
+même de jouer avec le feu; la prudence se conseille
+et ne doit pas s'imposer.</p>
+
+<p>De ce que la morale de l'amour a une origine
+moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit
+pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre
+à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques.
+Des accidents, même d'importance
+extraordinaire, ne sont que des accidents. Il
+faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de
+l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel,
+loin de s'arrêter aux phénomènes de surface
+et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
+sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier,
+hormis précisément les relations des sexes.
+C'est que, là, on rencontre le coeur même de la
+vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre
+indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte
+même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour
+la raison, qui serait forcée d'y contempler un
+effet identique à la cause qui la produit et aussi
+puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
+que cela soit au-dessus de ses forces; mais si
+elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations
+de l'amour et les appliquer pour un
+temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes
+que les lois naturelles. Il faut aussi prendre
+garde que des lois naturelles l'homme n'est pas
+responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit
+enfant; mais celles qu'il promulgue retombent
+un jour non seulement sur sa chair, mais sur
+son intelligence. Car tout se tient et l'aisance
+intellectuelle est certainement liée à la liberté des
+sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir
+ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre
+c'est ne comprendre rien. La littérature,
+l'art, la philosophie, la science même et tous les
+gestes humains où il y a de l'intelligence sont
+dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de
+Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence;
+les hommes y furent beaux comme des chevaux
+de course et les femmes y marchaient nues drapées
+de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes
+et de la liberté de l'amour a donné au
+monde moderne sa conscience intellectuelle.</p>
+
+
+<p>Juillet 1900.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h2>IRONIES ET PARADOXES</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN</h3>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p>«... Quiconque raccourcit une route
+est un bienfaiteur du public et de
+chaque personne particulière qui a
+occasion de voyager par là.»</p>
+
+<p><span class="sc">Jonathan Swift</span>,<br>
+ <i>Lettre d'avis àun jeune poète</i> (1720).</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue,
+de ma dernière lettre ne vous a pas découragé,
+et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
+et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les
+avivent et les précisent; croyant avoir besoin de
+moi, vous supportez tout de ma part; qu'ils
+soient productifs, et des coups même ne vous
+feraient pas peur; vous semblez prêt à adorer
+la bouche qui, parmi les injures, laisserait couler,
+comme un miel parfumé, de fructueux conseils:&mdash;je
+l'avoue encore, un tel état d'esprit
+m'a touché et séduit. J'ai senti sous le pic un
+bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer.
+Ouvre-toi, jeune terre, reçois la graine et sois
+féconde.</p>
+
+
+<p class="mid">I</p>
+
+<p>Ayant déjà fait quelques études préparatoires
+au noble métier d'écrivain français, vous n'ignorez
+pas sans doute que le monde dans lequel
+vous allez entrer est fort méprisé par ceux-là
+mêmes qui doivent y vivre et qui en font l'ornement.
+Vous avez entendu dire que ce monde
+n'est guère qu'une église de truands qui tient à
+la fois de la maison de prostitution, de l'étable
+à cochons et de la chambre de rhétorique; cette
+opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas
+à vous en apercevoir, et qu'avec un bon manteau,
+de solides bottes, d'imperméables gants et
+un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni
+les avanies, ni la grêle, ni les mensonges, ni la
+neige, ni la saburre qui tombe des balcons, on
+y peut vivre tolérablement; il y a des séjours
+plus dangereux; pour un homme intelligent et
+pratique, il n'en est guère de plus recommandable
+et où le placement d'une pacotille soit plus
+rapide et plus rémunérateur.</p>
+
+<p class="mid">II</p>
+
+<p>De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire
+en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni
+argent, comme dans le commerce; ni étude, ni
+talent, comme il était d'usage dans les anciennes
+sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez
+besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de
+l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de
+belles noix vertes et que le fermier soit occupé
+loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son
+blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton
+court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir
+à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne
+s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts;
+des gens prétendent que cela est fort difficile,
+«qu'il en reste toujours quelque chose»: oui,
+cela est difficile, mais si vos doigts restaient
+tachés, vous en seriez quitte pour porter des
+gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander
+cet usage.</p>
+
+<p>Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes
+suivants, quelques autres notions touchant
+la pacotille,&mdash;laquelle, en somme, se
+composera de tout ce que vous pourrez voler
+subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres
+et aux ronces;&mdash;car je ne suppose pas
+que vous possédiez naturellement autre chose
+qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas,
+vous ne m'auriez pas demandé de conseils et
+vous n'en auriez pas besoin.</p>
+
+
+<p class="mid">III</p>
+
+<p>Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme
+est tout au plus digne d'un commerçant modeste.
+Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
+haute industrie et prenez une devise plus relevée
+et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir
+à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en
+deux parties, embrasse également le présent et
+l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir
+gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien
+clairs, bien humains, bien modernes, en renferme
+un troisième, ésotérique et merveilleux;
+je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant:
+la graisse est le commencement de la
+gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la
+gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple
+de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent
+comme vous, sans plus de génie, et avec
+moins de bonne volonté,&mdash;mais, avec un sage
+régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela
+n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de
+pauvres braves gens meurent de faim.</p>
+
+<p>Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire
+en attendant le placement de votre pacotille,
+je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le
+chantage où les risques sont trop grands et qui
+demandent, pour être maniés fructueusement,
+une expérience des hommes que vous ne pouvez
+avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or,
+et c'est là un principe dont je vous recommande
+la méditation, mon cher ami, tout acte dont
+l'accomplissement comporte, malgré ses avantages,
+un risque sérieux touchant la santé, la
+liberté ou la réputation, doit être tenu pour
+immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez
+soigneusement cette parole dans votre coeur;
+elle peut vous éviter bien des ennuis et vous
+sauver du naufrage auquel sont sujets même des
+gens de votre sorte.</p>
+
+<p>Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche
+comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme
+tout le monde, de parents mariés à la veille de
+l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité
+dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous
+rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors
+de ces circonstances heureuses, vous n'auriez
+jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule
+d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut
+plus séduire un homme bien né; et même je ne
+suis pas éloigné de croire que tous ces poètes
+pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se
+trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans
+la nécessité de préférer la gloire au coffre et la
+triste fréquentation des Muses à une solide installation
+dans la vie. Ce qui me confirme dans
+cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que
+j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de
+leur propre aveu, choisi la littérature comme on
+choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement
+par vocation: dénués, ils auraient évité
+un état qui exige, pour être exercé avantageusement,
+des capitaux. De ceux qui vivent sur le
+Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds,
+je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les
+rencontrer dans le monde où vous devez évoluer;
+c'est toute une littérature, l'Autre Littérature,
+dont il est malséant même de parler.</p>
+
+
+<p class="mid">IV</p>
+
+<p>Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et
+variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du
+succès, principalement parmi les modernes, car
+jadis le mérite et le succès se confondaient souvent;
+à cette heure, le premier de ces mots n'a
+plus aucune signification précise: il est encore
+quelquefois le synonyme de succès dans la bouche
+des libraires et des critiques, mais toujours
+prononcé le second, lorsque la dépense en papier
+a été assez considérable peur justifier une telle
+hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc
+d'abord les catalogues et marquez d'une croix
+tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.
+Au-dessous du quarantième mille, un roman
+n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire&mdash;naturellement
+proportionnelle au chiffre inscrit;&mdash;à
+quinze, on peut lire un volume de vers; à
+dix, un traité de métaphysique; un pamphlet
+littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à
+peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu,
+de mille soudains et vertigineux, de vogues
+immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et
+queue, car je ne vous crois pas homme à vous
+accommoder de ces probes et lentes fortunes
+qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,
+afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement
+votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes,
+vous aurez découvert le point commun, le faîte
+de convergence de tous les livres à succès de notre
+époque: cette conquête assurée, fermez vos
+tomes et mettez-vous au travail; vous avez le
+diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière
+mode. Ce point commun, je ne l'ai pas
+cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je
+resterais muet; il faut que vous entrepreniez
+vous-même cette chasse dont le résultat vous
+enrichira non seulement d'un mot de passe,
+mais aussi d'une méthode.</p>
+
+
+<p class="mid">V</p>
+
+<p>Vos doutes sur le style vous font le plus grand
+honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des
+jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes
+les portes, ont gâché, par la puérile vanité du
+style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute,
+l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu
+(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas
+écrire l'est bien davantage, quoique personne
+n'en ait encore formulé les principes; c'est la
+tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous
+les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce
+titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!»
+En voici la première règle: «N'employez jamais
+une image qui ne soit journellement d'usage dans
+le langage familier.» Toutes les autres règles
+découlent de celle-là; bien observée, elle suffit
+à préserver de «l'écriture» un homme de bon
+sens et de bonne grâce.</p>
+
+<p>Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte
+et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver
+du premier coup à la non-écriture. Quelques
+premiers livres écrits, quelques pages même,
+déterrées par un ennemi littéraire, pourraient,
+après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre
+tout d'un coup votre popularité. J'ai
+vu la vente d'un roman sans aucun style coupée
+net par un article où un journaliste affirmait:
+«... livre très beau et d'une «écriture» neuve et
+hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier
+avait publié dans sa jeunesse un premier
+livre qui autorisait jusqu'à un certain point de
+telles plaisanteries. Que votre livre de début soit
+donc bien franchement un livre sans style; qu'en
+ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que
+dans un pré, toutes les fleurs communes; que
+toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu
+qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu
+tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer.
+Un roman où tout, jusqu'aux noms des
+personnages, jusqu'à la nuance des tentures,
+jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues,
+paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents,
+scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes
+et consciences, où tout, dis-je, donnerait la
+sensation de retrouver un chien perdu ou une
+amante égarée! Qui nous fera ce roman-là?
+Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on,
+d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent,
+mais pas au point que je les admire sans
+réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité.
+Car vous comprenez sans doute que si je
+bannis le style, j'exige la distinction; et davantage
+encore, je veux que ce livre sans écriture,
+sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature»
+qui séduise les plus difficiles et les plus
+délicats.</p>
+
+
+<p class="mid">VI</p>
+
+<p>En vous interdisant les idées, il est bien évident
+que je ne pense qu'aux idées originales ou
+assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les
+idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous
+le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le
+temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs
+les idées naissent spontanément de germes
+promenés dans l'air et qui se posent sur le
+terrain qui leur plaît et là poussent et se développent
+et fleurissent naïvement, heureuses
+d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures
+précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer
+l'inutile sable où le vent n'a déposé que
+des graines aussitôt sèches et mortes; il vous
+faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave,
+volez! Les écrivains que vous dépouillerez le
+plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs
+immédiats. A peine à mi-chemin de la montée,
+les bras occupés de pioches et de haches, tout
+au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci,
+peut-être, de se défendre; les voix ne sont
+bien entendues que du sommet; s'ils crient
+leurs cris mourront dans les broussailles: vous
+pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.</p>
+
+<p>Un autre motif de choisir vos aînés les plus
+proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues
+seront mieux accueillies du public, qui n'y verra
+pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop
+fraîches; elles peuvent, par un coup de succès,
+se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne
+à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car
+il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut
+se mettre à table pendant que les autres peinent
+dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai
+même, quand vous serez entré dans
+l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si
+l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela
+pourrait bien être cette troupe de voleurs que
+vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste,
+n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer
+par les fenêtres.</p>
+
+<p>Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui
+valent mieux que vous, n'arriveront que plus
+tard ou peut-être jamais, vous prendrez une
+importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air
+de résumer honnêtement les talents divers que
+vous aurez dérobés avec adresse et décision, et
+les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront
+comme un miracle. Tous sans doute ne seront
+pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient
+qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet
+d'article facile et à la portée du peuple. Songez
+toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois
+fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins
+qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.</p>
+
+
+<p class="mid">VII</p>
+
+<p>Mais il faut prévoir le cas où la crainte de
+manquer de jarret vous arrêterait au bas de la
+montée: alors vous choisiriez un maître qui,
+ayant compris vos signes, viendrait vous chercher,
+vous prendrait par la main, vous ferait
+gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la
+méthode la plus sûre et celle que je vous recommande,
+sachant que vous préférez toujours la
+finesse à la force, et à la violence la ruse.</p>
+
+<p>Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus
+moroses se laissent prendre à la pipée avec une
+facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge
+plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis
+(il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de
+tous côtés les secours d'une sympathie même
+hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car
+à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon
+sentiment peut, sans péril, leur faire honneur.
+Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la
+poussière et dans les crachats, et protégez-le
+hardiment. Prononcez son panégyrique dans
+une de ces petites revues où votre copie encore
+humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez
+pas à «remettre à sa place, qui est la première,
+ce grand écrivain, victime des rancunes
+de toute une génération». Si vous l'avez élu
+parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le
+résultat de votre petit travail sera très heureux
+et très profitable. Dès votre première jeunesse
+vous partagerez une gloire, sans doute équivoque,
+mais lucrative et en somme honorable, si
+on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant,
+comme de telles accointances, le profit
+bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses,
+comme ce vieil homme de lettres peut, du
+jour au lendemain, se trouver fort déprécié au
+jugement de la foule, votre maîtresse, soit par
+de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés
+trop malpropres, soit même par la stupide
+complaisance qu'il aura montrée à votre égard,
+soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où
+votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors
+vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec
+véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite
+ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même
+d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il
+faut, mais sans excès; et vous saurez garder
+dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à
+la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez
+montré à la fois l'indépendance de votre jugement
+et la tendresse de votre coeur.</p>
+
+
+<p class="mid">VIII</p>
+
+<p>Répandez sur tous vos camarades, tous vos
+confrères, tous les hommes de lettres en général,
+les calomnies les plus turpides et les anecdotes
+les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans
+leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé;
+insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous
+passerez pour un homme bien renseigné, spirituel,
+un peu mauvaise langue, et votre compagnie
+sera recherchée par les journalistes,&mdash;ce qui est
+toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre,
+est faite de petit échos multipliés qui ricochent
+et redondent les uns sur les autres.</p>
+
+<p>Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez
+banal, une véritable valeur: soit que vous parliez
+à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement
+salis par d'adroites paroles, soit
+que vous leur écriviez, changez de ton, faites
+volter votre cheval tête en queue, virez lof pour
+lof, et donnez le change avec tant de candeur
+que votre mauvaise foi ne puisse être un instant
+soupçonnée. Cela est important. Le poète qui
+tiendra, signée de votre main, une lettre où,
+vaincu par l'évidence, vous confessez son doux
+génie, refusera toujours de croire aux vilains
+propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent,
+il les tiendra pour des menteurs et des
+envieux, se brouillera avec eux peut-être, et
+vous aurez toute liberté pour achever un travail
+souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas
+très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître
+venait de dépecer devant moi avec une dextérité
+vraiment répugnante me déclama avec exultation
+une lettre où cet habile écorcheur lui caressait
+l'épiderme avec les plumes de paon les plus
+subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit
+réfléchir.</p>
+
+<p>Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre,
+que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt
+du livre, mais à l'importance de l'auteur. En
+principe, le livre que vous venez de recevoir
+doit toujours être le meilleur de tous ceux de la
+même main, et l'auteur toujours en progrès sur
+son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments
+selon l'âge, la réputation, l'influence;
+vous prendrez votre revanche en causant librement
+avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez
+à émietter une oeuvre sera d'autant plus
+grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large
+et résistante, elle donne mieux prise aux coups
+de talon, et on peut danser dessus pendant
+des nuits entières.</p>
+
+<p>Ne faites jamais de critique littéraire, hormis
+le cas très particulier exposé dans mon septième
+paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
+faire imprimer ses opinions; on est le maître de
+celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on
+est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la
+porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous
+teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire,
+usez de voie détournée et prenez pour
+prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter
+les critiques les plus absurdes, car ils ne
+répondent pas et il est facile, en visant un artiste,
+de blesser grièvement un littérateur qui
+avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a
+réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai
+pas davantage d'obéir sans mûre réflexion
+à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que
+votre premier essai soit un coup d'éclat dans le
+genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
+Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la
+vôtre grandira infailliblement...» Sans doute,
+si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais
+qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations,
+surtout si elles ont été conquises bravement
+et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain
+un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
+ne comporte pas des risques graves, et
+vous savez que je suis inflexible sur la question
+des risques. On acquiert bien des amis par vingt
+déboulonnements exécutés avec soin, mais que
+de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute
+n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer
+et vous faire de ses mains froides un terrible
+collier de métal. A mon avis, les plus
+beaux coups en ce genre seront toujours malheureux,
+surtout à une époque où l'opinion est
+si divisée, où il est si facile de se faire condottière,
+de recruter un parti et une armée. Comme
+je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles,
+que vous pouvez toujours renier.</p>
+
+<p>La seconde partie du conseil de Swift me semble
+au contraire très recommandable et franchement
+je l'approuve de prohiber la louange. Cela est
+mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en
+illuminant les parties belles, en ménageant les
+ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous
+de leur valeur, et quand même vous eussiez monté
+le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au
+ridicule, ils ne vous pardonneront jamais,
+à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur
+des âmes généreuses, le signe d'amitié que
+vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous
+auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence,
+et votre entreprise ne serait nullement
+profitable.</p>
+
+<p class="mid">IX</p>
+
+<p>Quelles que soient votre force, vos armes et
+votre insolence, vous aurez besoin de faire partie
+d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin
+d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence,
+agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion
+que leur ambition, faites-vous inscrire à
+tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus
+redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des
+relations contradictoires, vous connaîtrez de petits
+secrets qui ne vous seront pas inutiles pour
+vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt,
+qui est de capter la confiance des belligérants
+afin de les mieux trahir, le moment venu.
+Sachez seulement que les Arrivistes sont fort
+soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils
+aux loups de Sibérie, manger résolument
+l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un
+bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence,
+ils se jetteront sur vous et vous dévoreront
+en commençant par les parties molles,
+mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux
+excréments, et on les admirera sur le boulevard,
+fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à
+vous de demeurer solide sur vos jambes, la main
+sur votre épée et le visage plat comme une mer
+hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une
+attitude arrogante, ou seulement si, quand vous
+passez, le public le regardait avec trop de complaisance,
+n'hésitez pas à le faire tomber adroitement
+le nez sur le pavé et à prendre aussitôt
+la tête du troupeau, pendant que les autres
+s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la
+vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à
+la réalisation future d'un plus grand bien.</p>
+
+
+<p class="mid">X</p>
+
+<p>Vous aurez à prendre une attitude touchant
+les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent
+vers les femmes, ne faites pas étalage d'une
+inclination trop commune pour qu'elle puisse
+jamais attirer sur vous l'attention du monde.
+Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques
+des invertis, efforcez-vous d'acquérir
+(cela est difficile) cette incroyable voix molle et
+blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît
+infailliblement dans les concerts humains: cela
+vous sera utile, car, outre que ces gens forment
+une secte très unie et assez puissante, la singularité
+d'un tel cynisme doublera votre réputation,
+si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu,
+suffira à vous mettre en bon rang parmi
+les curiosités littéraires.</p>
+
+<p>Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût
+à la mode, je vous conseillerais au contraire une
+certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises
+moeurs est incontestablement plus estimé
+qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs;
+la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination
+d'une quantité de personnes retenues
+seulement par la prudence ou par la lâcheté;
+mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés,
+les désirs reculent devant une certitude
+trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme
+de ce singulier revirement, et je vous engage à
+la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de
+feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on
+se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource
+de la sincérité.</p>
+
+
+<p class="mid">XI</p>
+
+<p>Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître.
+Un louis donné à propos vous fera passer
+pour un bon camarade, pour un homme dont il
+y a profit à être l'ami. Naturellement, en cas de
+bataille, tous vos obligés passeront à l'ennemi,
+mais vous en serez quitte pour une dépense modérée,
+si vous avez besoin de les ramener, car
+ces gens-là se contentent de peu. Soyez généreux
+avec les ivrognes: l'homme retrouve quelquefois
+au fond de son verre, comme une peau
+de raisin, un lambeau de conscience; en cet état,
+sa reconnaissance se traduira peut-être par un
+de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux
+réputations littéraires.</p>
+
+<p>Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui
+présentent une chance de réclame, aux livres de
+vos confrères pauvres, aux statues de poètes défunts,
+mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez
+le faire avec décence, de refuser la quittance
+de recouvrement; en beaucoup de circonstances,
+car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises,
+cela passera inaperçu; dans les autres cas, mettez
+la faute sur le compte de la poste. J'ai connu
+un jeune écrivain riche et économe qui, par ce
+moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait
+tous les ans plus de cent cinquante francs,
+avec lesquels il achetait une bague à sa maîtresse.</p>
+
+<p class="mid">XII</p>
+
+<p>N'adoptez pas un costume particulier, et si vous
+laissez reproduire votre portrait, que cela soit
+d'après un dessin très beau, mais très inexact:
+il y a dans la vie bien des circonstances où il est
+agréable de ne pas être reconnu par les imbéciles.
+Vous aurez encore le plaisir de tromper le
+public et de duper les physionomistes.</p>
+
+<p>Pas plus que de costume distinct, vous n'avez
+besoin d'une religion définie. Sur ce point,
+comme généralement sur tous les autres, à moins
+que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez
+l'opinion moyenne, l'opinion de tout le monde.
+Si vous étiez Juif, je vous conseillerais de fréquenter
+les chrétiens et de mépriser votre race,
+de feindre une conversion imminente afin de profiter
+des avances et des craintes des deux partis;
+aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance:
+d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans
+le monde littéraire, que d'avouer une conviction
+religieuse ou métaphysique; instruisez-vous plutôt
+de la question des tirages et des passes,
+devenez une autorité en cette matière, qui est
+comme la pierre de touche du véritable écrivain.</p>
+
+<p>La politique vous sera un peu moins indifférente.
+Soyez socialiste, sans hésitation. C'est aujourd'hui
+le seul parti qui puisse, sans ironie,
+promettre à un jeune homme, pour ses vieux
+jours, un siège de sénateur.</p>
+
+
+<p class="mid">XIII</p>
+
+<p>Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être
+absolument sûr de l'impunité. Si un inconnu vous
+confie pour le lire un manuscrit où rôde quelque
+idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez
+que le jour où vous serez assez fort pour braver
+toute réclamation. Ce système est utile quand il
+s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose
+que sur un mot ou une situation qui feront
+tout aussi bon effet avec n'importe quel dialogue.</p>
+
+<p>Quand vous démarquerez un confrère, citez
+son nom, en passant; ainsi, il ne peut se plaindre
+et le public croit que tout l'article est de vous,
+moins une phrase, choisie exprès parmi les plus
+insignifiantes.</p>
+
+<p>N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez
+soigneusement celles qu'on vous adressera; les
+écritures sont souvent mal déguisées, un hasard
+peut vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez
+de même tous les petits papiers par quoi on
+peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa discrétion.
+Plusieurs journalistes ne doivent qu'à
+cette persévérance la situation, inexplicable autrement,
+qu'ils tiennent dans la presse.</p>
+
+<p>Des gens hardis recommandent cette ruse: se
+faire introduire comme secrétaire chez un homme
+influent, et là, tout en acceptant les ordinaires
+obédiences: promener les enfants, sortir le
+chien à l'heure de son besoin, allumer le feu,
+aller reporter les parapluies empruntés, et plusieurs
+autres besognes qui préparent merveilleusement
+à la vie littéraire; là, s'offrir, un jour
+que le maître est malade, à rédiger son article,
+peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un
+jour aller dire la vérité au directeur du journal.
+J'ai vu tenter l'aventure, qui ne réussit pas, car
+c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
+pour un journal et pour le public.</p>
+
+<p>Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que
+je vous donne, ou plutôt les idées que je soumets
+aux méditations de votre esprit précoce.
+Jeune, ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés
+ni scrupules, vous avez tout ce qu'il faut
+pour arriver, mais j'espère que cette petite collection
+de principes ne sera pas la moindre de
+vos armes.</p>
+
+<p>Septembre 1896.</p>
+<br><br>
+
+<h2>II</h2>
+
+<h2>DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE<br>
+L'IDÉALISME</h2>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+<p>Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.<br>
+Ovide, <i>Métam.,</i> III, 430.</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<h3><i>INTRODUCTION</i></h3>
+
+<p>Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes
+sur la valeur, non point philosophique, mais
+morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré
+des méditations assidues, triompher de mes
+hésitations par la méthode de la logique directe.
+Et bien au contraire; poussée à son extrême, la
+théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions,
+pratiquement, au néronisme ou au fakirisme,
+selon qu'elle évolue en des intelligences actives
+ou en des intelligences passives; socialement
+(comme je l'ai noté antérieurement)<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, au despotisme
+ou à l'anarchie<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>V. L'Idéalisme, pp. 16-17.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p>On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, <i>l'Ile de la liberté
+(Echo de Paris</i>, juillet 1892).</p></blockquote>
+
+<p>Or, sans être pourtant le disciple de la prudence
+philosophique qui, arrivée au croisement
+de deux routes, s'assied et se demande: vers
+quel point cardinal reprendrai-je ma promenade,
+quand je me serai bien reposée? je me suis assis,
+comme elle, au croisement des deux routes, et,
+ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune
+des routes frayées, et de m'en aller à travers
+champs.</p>
+
+<p>En somme, tout en ne répugnant ni à l'une,
+ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,&mdash;car
+elles pouvaient être nécessaires et inéluctables&mdash;j'ai
+songé que peut-être elles n'étaient
+ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique,
+soit en politique, soit relativement à notre
+conduite privée dans la vie, lorsque, mus par
+l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise,
+nous souhaitons de mettre notre vie d'accord
+avec nos principes.</p>
+
+<p>(Il serait si simple de mettre nos principes
+d'accord avec notre vie.)</p>
+
+<p>On trouvera peut-être, malgré mes affirmations,
+que je me contredis; mais les jugements,
+quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de
+la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs,
+aller tout droit, comme une balle (tout
+droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la
+droite voie de la logique, est plutôt le fait des
+esprits simples,&mdash;je ne dirai pas médiocres, ce
+qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes
+allemands<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a> n'a été purement logique:
+ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni
+Fichte, prônant le patriotisme<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, ni Schopenhauer
+dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires
+antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme
+Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après
+le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il
+profère le «Rendez à César...». Logiquement, il
+devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume,
+qui n'est pas de ce monde, et César comme
+le reste.» Mais en prononçant cette négation:
+«pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et
+il dut songer aux relations qu'avec «ce monde»
+devaient nécessairement avoir ses disciples, les
+hommes de bonne volonté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p>Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait
+chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72: </b><a href="#footnotetag72">(retour) </a><p><i>Discours à la nation allemande.</i></p></blockquote>
+
+<p>Revenons à la pathologie de l'idéalisme.</p>
+
+<p>Négligeant provisoirement les conséquences
+sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire,
+je ne veux alléguer qu'un néronisme de
+dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie;
+et même, pour simplifier l'enquête, laissons
+encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira
+d'avoir à faire la critique du néronisme mental,
+plus clairement appelé le narcissisme.</p>
+
+<p>Narcisse,</p>
+
+<blockquote><p>
+Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
+</p></blockquote>
+
+<p>et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même:
+Ovide, sans le savoir, a mis bien de la philosophie
+dans les quinze syllabes de son vers élégant<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73: </b><a href="#footnotetag73">(retour) </a><p>Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles;
+ils sont la fontaine scellée ou le <i>hortus conclusus</i>. On passe devant
+la source dormante sans même désirer y boire une gorgée
+d'eau pure; et devant le jardin muré, sans l'envie de franchir
+le mur et de cueillir même une toute petite rose au mystérieux
+rosier. (Un conte, qui détient bien d'autres secrets, la <i>Belle et la
+Bête</i>, m'a fait comprendre cela et je l'expliquerai un jour, avec
+plusieurs choses, si j'en suis capable.) En un temps où il n'était
+pas à la mode d'aller boire à la fontaine de Narcisse, l'abbé Banier
+disait, en commentant Ovide: «L'histoire de Narcisse, si bien
+écrite par notre poète, est un de ces faits singuliers qui ne nous
+apprennent rien d'important.»</p></blockquote>
+
+<p>Mais il faut reprendre les choses de plus haut
+et redire, hélas! afin d'être clair, des choses
+mille fois déjà redites. C'est une éternelle nécessité:
+les hommes sont si crédules à la négation
+que la vérité leur semble un conte de fées, et que
+tous vivent, les réprouvés dans l'obscure forêt de
+l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt
+du doute:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nel mezzo del camino di nostra vita
+Mi ritrovai in una selva oscura
+Che la diritta via era smarrita<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74: </b><a href="#footnotetag74">(retour) </a><p>Dante, <i>Inf.</i>, I, 1-3.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h2><i>CHAPITRE PREMIER</i><br>
+HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE</h2>
+
+<p>Il est bien entendu que le monde n'est pour
+moi qu'une représentation mentale, une hypothèse
+que je pose<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>, nécessairement<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, quand
+la sensation éveille ma conscience: l'objet n'est
+perçu par moi que comme partie de moi; je ne
+puis concevoir son existence en soi: il n'a de
+valeur pour moi que s'il vient graviter autour de
+l'aimant qu'est ma pensée; je ne lui accorde
+qu'une vie objective, précaire et limitée par mes
+besoins d'hypothèse<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75: </b><a href="#footnotetag75">(retour) </a><p>Fichte, <i>Théorie de la Science</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76: </b><a href="#footnotetag76">(retour) </a><p>Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique
+ou psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil,
+l'extase, etc., le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse
+peut être créée <i>a priori</i>: fausses sensations ou hallucinations.
+Le «nécessairement» est cependant la condition de toute
+vie de relation; il est supposable jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77: </b><a href="#footnotetag77">(retour) </a><p>La perception est toujours <i>critique</i>, en ce sens qu'elle est
+relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais
+aussi à mes <i>desiderata</i> actuels: elle est influencée par le désir,
+par la crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou
+même virtuelles: je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui
+comme il y a dix ans, et je commence sans doute aujourd'hui,
+à le percevoir comme je le percevrai dans dix ans. Les
+goûts changent, et d'un jour à l'autre; appliquée à l'amour, cette
+insinuation paraîtra très claire.</p></blockquote>
+
+<p>Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la
+contradiction des termes) la subjectivité de l'objet,
+je songe à pousser plus loin l'analyse.</p>
+
+<p>Laissant le moi qui m'est connu (au moins par
+définition), je veux, pour m'instruire et savoir
+comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet
+c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur;
+l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau
+qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle
+modification ou même moins négative, ou même
+positive, ne peut me laisser indifférent.</p>
+
+<p>Je suis donc limité, ou modifié,&mdash;et j'admets
+encore <i>à priori</i> cette limitation, sans toutefois
+préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose
+moi-même par une loi de mon organisme
+psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur;
+j'admets que, inexistant et projeté hors de moi
+par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique
+de ma conscience,&mdash;bien que lui-même causé
+par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus,
+créé dans ma cornue, surgit et me tient
+tête;&mdash;et il parle!</p>
+
+<p>En effet, en décomposant l'objet, selon le plan
+de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie
+selon deux modes, deux illusions, mais que différentes!
+l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui
+me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire,
+l'objet signe et l'objet pensée:&mdash;l'homme,
+l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante,
+parce qu'il me ressemble.</p>
+
+<p>Je me connais et je m'affirme; je suis, car je
+me pense, et le monde extérieur où je rencontre
+ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée
+même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce
+frère gravite autour de mon aimant, particule de
+mon désir, moi aussi, particule de son désir, je
+gravite autour de <i>son</i> aimant; le monde dont il
+fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont
+je fais partie n'existe qu'en lui,&mdash;et, relativement
+à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée
+et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il
+m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.</p>
+
+<p>Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit
+et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée,
+quand je le pense,&mdash;il est tout quand il se pense
+lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.</p>
+
+<p>Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire
+par moi-même, et je reconnais, cette fois
+indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
+limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse
+de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre
+pensée, et plus je pense plus je me limite,
+plus je crée d'obstacles au développement de
+mon primordial absolutisme; devenue pareille
+à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie
+les ennemis de son unité et j'ai devant moi
+la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi
+soit un ou multiple, il gêne également ma
+liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me
+force à «entrer en pourparlers» avec lui.</p>
+
+<p>A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai,
+autant que je puis le faire, autant que me le permet
+ma nature, son existence hypothétique,&mdash;et
+nécessairement s'il me rend la pareille. Ce
+n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés
+et de réciproques concessions. Au lieu de
+la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à
+celui qui me la laisse,&mdash;et à celui qui m'a retiré
+de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même,
+je jette à mon tour la corde du salut.
+Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre
+jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants
+et nous y jouirons des magnifiques alternatives
+de la lumière et de l'ombre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Fratrem Pollux alterna morte redemit<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78: </b><a href="#footnotetag78">(retour) </a><p>Virg., <i>Æn.</i>, VI, 121.</p></blockquote>
+
+<p>Et voici comment raisonne Pollux:</p>
+
+<p>«L'arbre n'existe que parce que je le pense;
+pour la pensée hypothétique que je pressens et
+que je veux bien admettre, douloureusement,
+au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre
+et je n'existe qu'autant que cette pensée me
+pense...»</p>
+
+<p>Il se reprend:</p>
+
+<p>«Pourtant, je suis,&mdash;et absolument<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79: </b><a href="#footnotetag79">(retour) </a><p>Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
+réalité,&mdash;toujours jusqu'à preuve du contraire.</p></blockquote>
+
+<p>Il réfléchit et continue:</p>
+
+<p>«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose
+de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,&mdash;et absolument.
+Or, si j'admets mon affirmation, je
+dois admettre la sienne, mais deux absolus sont
+contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils
+s'affirment en se niant.</p>
+
+<p>»Pour être pensé, il faut donc que je me nie
+moi-même,&mdash;mais je retrouverai dans l'autre
+pensée l'image de ma propre négation renversée
+et redevenue positive: je vis et je suis en celui
+qui me pense.»</p>
+
+<p>Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité
+avec son frère mortel.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3><i>CHAPITRE DEUXIÈME</i><br>
+
+VIE DE RELATION</h3>
+
+
+<p>La métaphysique pose des axiomes, l'expérience
+les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle
+le prend.</p>
+
+<p>L'Intelligence absolue pense dans la solitude
+absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie
+que nous sommes&mdash;à l'envers&mdash;: hommes,
+bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en
+soi; elle part d'un point du cercle pour revenir
+au même point du cercle, et ce simple mouvement,
+toujours le même, est infiniment fécond.</p>
+
+<p>Pour l'intelligence limitée, les conditions de
+la pensée sont toutes différentes; elle a besoin
+de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi,
+c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la
+pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement,
+se dévore elle-même et se résout
+en la non-pensée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. La pensée d'autrui est le
+miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait
+ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est
+vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux,
+dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse
+intellectuel, contenté par un auditoire composé
+d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait
+moins s'il n'avait pour confidents que les
+arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant
+indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée,
+Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience
+muette des rochers et la bruissante sympathie des
+arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée
+en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80: </b><a href="#footnotetag80">(retour) </a><p>Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore
+ses enfants,&mdash;c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il
+dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement,
+car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de
+la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait
+obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de
+son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,&mdash;«et
+la faim eut plus de puissance que la douleur.</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="tableau">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 40%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 60%;">
+<i>Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno</i><br>
+DANTE, <i>Inf.,</i> XXXIII, 75.
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81: </b><a href="#footnotetag81">(retour) </a><p>Et devenu fleur, si nous attendons
+jusque-là,&mdash;oeillet-Notre-Dame
+(a): ou porion (b)&mdash;il faut que la fleur soit cueillie.
+Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis,
+au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos
+festins métaphysiques (c):
+
+<p><i>Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo<br>
+Tortilium coronarum...</i></p>
+
+<p>a: Commentaires de Philostrate, <i>Tableaux</i> (Paris, 1620,
+in-folio).<br>
+b: Commentaires d'Athénée, <i>Deipnosoph</i>. (Paris, 1598, in-folio).<br>
+c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (<i>Ibid.</i>)</p>
+
+<p>Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.</p>
+
+<p><i>&mdash;Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis
+mollissimam, suavissimam.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur</i></p>
+
+<p>Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?</blockquote>
+
+
+
+<p>Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait
+même pas des reflets qui dorment dans les
+sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse
+et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux,
+la fleur précieuse de son jardinet, trop
+précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les
+solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient
+leur moi que pour l'arracher, attendant que la
+plante fût devenue assez solide pour donner
+prise aux mains du renoncement<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Illogique,
+il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses
+serres, car, horticulteur à la mode, et non plus
+pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections
+d'azalées et de phénoménales orchidées,
+images provignées de son orgueil. Lui seul est
+le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
+défaille si les autres ne la confirment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82: </b><a href="#footnotetag82">(retour) </a><p>Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois
+il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (<span class="sc">Hello</span>,
+<i>Physionomies de Saints</i>, p. 423.)</p></blockquote>
+
+<p>Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype
+du néronisme mental, réserve, après toutes
+les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle
+le moi du génie peut se prouver sa propre existence
+en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui
+aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve
+sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,&mdash;et Nietzsche
+a raison<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83: </b><a href="#footnotetag83">(retour) </a><p>L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son
+ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même
+est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées.
+Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans
+Nietzsche telle de ses pensées.</p></blockquote>
+
+<p>L'homme le plus humble a besoin de gloire: il
+a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité.
+L'homme de génie a besoin de gloire; il a besoin
+de la gloire adéquate à son génie<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Quel poète
+et qui donc serait content de la seule couronne
+qu'il se poserait lui-même sur la tête, comme
+Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas
+dans l'ombre de son oratoire; il se couronna
+devant toute la terre et devant les princes de
+toute la terre, disant ainsi que, premier juge de
+sa propre gloire, il n'en était que le premier juge,
+et non pas le seul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84: </b><a href="#footnotetag84">(retour) </a><p>Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles</p>
+(<i>De la Charité intellectuelle</i> dans <i>les Plateaux de la Balance</i>).</blockquote>
+
+<p>Pensé par les autres, le moi acquiert une concience
+nouvelle et plus forte, et multipliée selon
+son identité essentielle.</p>
+
+<p>Multiplier une rose, cela fait un jardin de
+roses; multiplier une ortie, cela fait un champ
+d'orties.</p>
+
+<p>Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la
+conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier
+la baroque loi du nombre, qui se base sur de
+fabuleuses additions où sont ensemble comptés
+les roses et les orties, les rats et les zèbres. La
+pensée s'individualise différemment; il n'y a pas
+deux individus identiques; les miroirs sont bons
+ou mauvais,&mdash;et encore le miroir n'absorbe et
+ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en
+soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il
+subisse des tentatives de viol pour apprendre
+qu'il est inviolable.</p>
+
+<p>Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il
+a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au
+pied de sa colonne; il a besoin de la salutation
+de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de
+Théodoric.</p>
+
+<p>Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est
+qu'un palmier dans le désert.</p>
+
+<p>Février 1894.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+<h2>LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ</h2>
+
+
+<p>Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice
+et maîtresse, importe plus que l'acte lui-même,
+car c'est par son principe que l'acte acquiert son
+degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale.
+Réduit au mécanisme physique, l'acte est indifférent:
+c'est l'extériorisation d'une force et rien de
+plus. Que l'effort des muscles se résolve en un
+sauvetage ou en un meurtre, les deux actes sont
+les mêmes, et pour les différencier il faut avoir
+compris leur principe initial; mais ce principe
+peut être commun, avidité, vanité, obéissance,
+courage:&mdash;et un meurtre apparaîtra vêtu de
+toute la sanglante beauté du désintéressement, et
+un sauvetage sali de toute la vase du fleuve et de
+toute la boue de la récompense. Que, les principes
+déterminés, le châtiment intervienne et efface
+le crime; que la récompense, aussi sûrement,
+efface l'oeuvre qui la motiva, et l'on retrouve
+l'état d'indifférence qui est l'état normal de l'acte
+et qui sera l'état même de l'Activité le jour où
+tous les actes possibles auront été accomplis. Il
+faut donc, si l'on veut absolument juger, ce qui
+est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les
+actes qui ne sont que des mouvements et dont la
+direction peut être à chaque instant déviée par des
+causes secondaires ou postérieures, mais les pré-actes
+les actes en puissance, les actes au moment
+même où ils vont être déterminés par le principe
+initial; il faut juger le principe même et non le fait,
+et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer
+à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition
+avec la foule des actions ainsi qualifiées
+d'ordinaire, mais indûment.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme
+est incapable de vérifier les notions sur lesquelles
+s'appuie son existence même quotidienne, est
+aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange
+perpétuel de notions et de sentiments entre les
+hommes et entre l'homme et le reste de la nature.
+Parmi ce torrent d'effluves, les actions communément
+appelées charitables ne sont qu'un tout petit
+souffle, et souvent de vanité,&mdash;mais qui siffle
+comme un jet de vapeur, afin de capter l'attention
+et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que le
+mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation
+et jusqu'au mensonge, car elles arrivent
+à faire croire qu'elles ont seules droit au nom
+d'actes de charité, alors que leur principe les
+range parmi les plus ordinaires gestes du commerce.</p>
+
+<p>Les actes charitables ne sont le plus souvent
+que des actes commerciaux, vente, achat, échange:
+gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner
+sa propre estime, gagner le repos de sa conscience;
+acheter une joie; se défaire d'un remords;
+échange d'une monnaie contre une bénédiction;
+achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore
+que problématique, d'un bonheur, encore
+qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe
+du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir.
+Ce dernier principe est seul en cause quand la
+charité, acte d'amour ou acte de pitié, prend un
+caractère noblement égoïste et conforme à la destinée
+de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie
+et de s'affirmer dans l'exercice des sentiments qui
+lui font éprouver fortement la joie de la supériorité
+personnelle. Par les actes d'amour et de pitié
+qui souvent se confondent (surtout chez les femmes,
+et c'est un socle où elles haussent délicieusement),
+l'homme conquiert la sensation de
+se grandir et même de devenir unique; créateurs
+d'allégresses vraiment divines, ces actes ont les
+mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment
+celui qui les accomplit avec pureté; ils le
+dressent sur la colonne du Stylite d'où les cailloux
+du désert ne sont que des grains de sable, d'où le
+sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais
+là encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat
+peut s'acquérir, le désintéressement n'est pas
+absolu; la conscience du but n'est pas toujours
+ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou
+de pratique ne souille de tels actes (ils peuvent
+être, cela est toujours sous-entendu, socialement
+criminels), c'est encore plus loin qu'il nous faut
+chercher le principe de la charité parfaite.</p>
+
+<p>Le principe de la charité est le don gratuit,
+pur et simple, sans désir, sans espérance, sans
+but. La nature et l'humanité la plus voisine de
+la nature nous donneraient de cela des exemples
+si on les devait choisir inconscients: la charité
+de la fleur, la charité du châtaignier, la charité
+du boeuf, la charité du chien,&mdash;la charité du
+génie, la charité de la beauté,&mdash;la charité de la
+mer, la charité du soleil,&mdash;la charité de Dieu
+(dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon
+les lois, la succession des phénomènes et l'activité
+de l'intelligence;&mdash;mais la véritable charité est
+l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa propre
+personnalité et d'après les règles de sa logique
+intérieure et individuelle. Cet homme donne
+ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour fleurir, il
+n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est
+ni le lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes
+dans la tige plus forte d'autres intelligences,
+ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe ou métal
+ou créature vivante, il n'offre à la frairie des
+êtres et des choses que l'opulence naturelle d'un
+généreux égoïsme, conforme au rythme, adéquat
+aux gestes divins.</p>
+
+<p>La plus grande charité est donc de vivre et de
+consentir à être dans la prairie une tache d'ocre
+ou de laque et de borner son rôle aux relations
+qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances.
+Mais pour vivre il ne suffit pas d'exister; il faut
+avoir la conscience de sa vie et de sa couleur et
+de son jeu et, cette triple conscience acquise,
+maintenir la succession de ses phénomènes et
+l'activité de son intelligence: en cela, l'homme
+est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre
+Dieu, il atteint le sommet suprême de la charité,
+qui est l'amour de soi-même en quoi est
+impliqué le don de soi-même.</p>
+
+<p>Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner:
+ainsi par le raisonnement le plus simple on identifie,
+à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et le
+non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé:
+l'égoïsme pense l'amour, et, pensé
+l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le
+monde. Ces ondes, comme celles que dessine sur
+l'eau une pluie de pierres, s'entrelacent sans se
+confondre et sans briser leurs cercles qu'un mouvement
+sûr extend, à partir du point de chute,
+jusqu'à une limite inconnue. Parmi l'harmonie
+de tant d'ondulations invincibles, les actes de
+la charité commerciale viennent crever comme la
+bulle d'air revomie par une grenouille.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce que l'on nomme la vie de relation participe
+donc en plusieurs de ses mouvements à la charité
+la plus haute, mais cette vérité ne sera pas plus
+amplement démontrée, car les choses ayant
+deux faces et les mots leurs exigences, on attend
+sans doute un examen bref des faits les
+plus conformes à la définition des lexiques et
+que l'on revienne, pour ne pas contrarier plus
+longtemps le commun des habitudes cérébrales,
+à l'analyse des actes pratiqués et monopolisés
+par des «coeurs utiles».</p>
+
+<p>L'idée que la charité doit être utile est presque
+nouvelle; elle date sans doute de saint Vincent
+de Paul, ou du moins l'on s'accorde à faire
+honneur de cette invention curieuse au célèbre
+philanthrope, au Parmentier des petits enfants.
+Avant lui, la charité n'était qu'un rachat de personnelles
+fautes; elle gardait son caractère égoïste
+et digne de prodigalité; elle était vraiment, le
+plus souvent, un don sans conditions, sans but
+que d'être un don; elle était un sacrifice; elle
+avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait
+pas son argent des yeux. Aujourd'hui l'on
+va jusqu'à produire, presque en justice, le reçu
+du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un
+placement de vanité ou de peur. Le carnet à
+souche de l'aumônière est devenu un bouclier
+contre les jets de boue, et quand il est périmé
+on en fait de la pâte à papier d'affiches. La charité
+est devenue une des formes de la réclame:
+savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir
+entre les plus adroits hurleurs est un talent
+apprécié chez les journalistes, qui envient un métier
+si généreusement productif et chez les petits
+bourgeois qui ont le respect de la comptabilité,
+de l'ordre, de l'économie et qui donnent, non
+au pauvre qui passe, mais à l'indigent certifié
+par un numéro d'agenda.</p>
+
+<p>Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts
+d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance
+contre la grêle signée par un trembleur
+innocent, la charité perd également tous ses
+caractères essentiels: en d'autres circonstances,
+elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
+singulièrement la diminuer en beauté que de la
+faire descendre au rang de rouage social, moteur
+d'ordre humain, complice des tyrannies de la
+civilisation. On a dit que l'aumône était l'une
+des insultes du riche envers le pauvre. Presque
+toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le
+don gratuit. On achète, pour quelques argents,
+le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône
+qui ne demanderait rien en échange, l'aumône
+d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce
+vraiment une insulte? Il est affreux de conduire
+chez le boulanger la triste créature qui tend la
+main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte
+d'une charité méprisante qui limite le
+besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si
+ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une
+femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait
+le manger que trempé dans le sang amer de vos
+veines rompues. La charité qui limite et qui
+choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la
+notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave,
+et se déshonorerait, si c'était possible.</p>
+
+<p>Peut-on déshonorer la charité?</p>
+
+<p>Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant,
+disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller
+loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent
+qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie
+par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance,
+fait choir un plaisir à l'humiliation
+d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
+des unités qu'ils signifient: élevés au
+rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par
+la trahison d'un fait.</p>
+
+<p>Qui peut déshonorer la joie?</p>
+
+<p>Mais la charité est une joie à laquelle, comme
+à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le
+demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et
+simple, comme la possession d'une femme dont
+on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra
+que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
+d'une oeuvre secrète.</p>
+
+<p>Février 1896.</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LA DESTINÉE DES LANGUES</h3>
+
+
+<p>On a publié naguère dans une revue de vulgarisation<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>
+un article orné de ce titre brillant:
+«La Guerre des langues.» Malheureusement,
+quoique muni d'une érudition toute fraîche et
+assuré des plus récentes statistiques, l'auteur,
+qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions
+qui se seraient tout naturellement imposées
+à un écrivain français. Il voit la question par
+le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais
+il manque, et c'est bien son droit, de cet amour
+qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui
+veut que l'être unique triomphe tout entier,
+même contre tout droit, toute justice et sagesse.
+Il y a aussi bien du souci commercial dans ses
+calculs; souci louable et que même un poète partagerait,
+puisque la littérature se vend:&mdash;comme</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85: </b><a href="#footnotetag85">(retour) </a><p>On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
+dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle
+à être dépouillée de tout caractère polémique.</p></blockquote>
+
+<p>les oranges et comme les fleurs; mais on songe
+que ce directeur d'une revue française le pourrait
+être, si son exode avait fourché, d'un recueil
+allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu
+touchant la simplification de notre orthographe
+et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas
+que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt,
+d'un célèbre jugement du roi Salomon. <i>Sit
+ut est, aut non sit</i>; ce mot d'un jésuite prénietzschéen,
+la plus haute parole échappée à l'instinct de
+puissance, doit être rappelé avant toute discussion.
+Sa clarté dispense de longs commentaires.</p>
+
+<p>Il est toujours amusant de voir un Tchèque
+ou un Polonais offrir du fond de son coeur à un
+Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats
+d'améliorer la langue qu'il apprit dans le
+ventre de sa mère; on passe sur l'impudence et
+l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine
+et sur les bords de la Marne. Mais nous avons
+affaire à un sérieux judaïque qu'aucune plaisanterie
+n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter
+sérieusement d'un sujet qui semblait réservé
+jusqu'ici à égayer la fin des vaines séances académiques.</p>
+
+<p>En voici l'exposé, repris à son commencement:</p>
+
+<p>Jadis, assure-t-on, le français était la langue
+parlée par le plus grand nombre d'hommes. Ce
+jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits
+bonshommes gradués comme des fioles d'officine
+(dont le démonstrateur éclaire libéralement l'intellect
+de ses nombreux lecteurs), je vois bien,
+dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez
+près par le japonais et que, bien au-dessus
+de la française, la fiole russe dresse sa capsule
+noire; je vois bien les rapports arithmétiques
+qu'il y a entre les chiffres 85, 58 et 40,&mdash;mais
+c'est tout, car il s'agit des langues humaines,
+c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non
+pas de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il
+y a presque deux fois plus de moulins à parole
+qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à
+moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien
+plus de moulins chinois: il y en a trois ou quatre
+cent millions. La statistique est l'art de dépouiller
+les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent.
+Un égale un, parfois; le plus souvent
+1 = <i>x</i>. L'auteur, qui est israélite, devrait se
+souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé
+sa religion au monde entier. Le grec classique
+n'a jamais été parlé à la fois par un peuple
+plus nombreux que les Suisses ou les Danois.</p>
+
+<p>Mais le grec serait mort et sa littérature aurait
+péri sans la puissance byzantine; et c'est le
+javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
+occidentale. La destinée d'une langue est déterminée
+par deux causes, l'une intime et l'autre
+d'action extérieure, l'une toute littéraire et l'autre
+toute politique. Cette seconde cause est la plus
+forte; elle peut anéantir la première; mais si
+elle s'y ajoute, au lieu de la contrarier, elle peut
+acquérir une puissance indestructible. L'avenir
+sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre
+influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser
+fortement. Cependant il est évident que
+la langue de l'Europe future sera la langue du
+vainqueur de l'Europe; et s'il est probable que
+la Russie soit la Rome de demain, il est probable
+que le russe soit le latin des prochains siècles.
+Le rôle de la France, avilie par des gouvernements
+indignes, étant désormais purement littéraire
+(à moins d'un improbable réveil), la question
+qui peut amuser est celle-ci: dans quelle
+proportion, à côté de la langue du vainqueur,
+les langues des vaincus futurs peuvent-elles
+espérer de vivre littérairement?</p>
+
+<p>C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de
+langues de parade ou de cénacles. Car la vie et
+l'unité d'une langue sont intimement liées à la
+vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire
+de la langue française l'a montré clairement,
+quoique à rebours, et l'évolution de l'espagnol
+dans l'Amérique du Sud sera prochainement un
+argument pour cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs
+contestable. Les états de l'Europe vaincue, en
+perdant leur autonomie, verront leurs langues
+se fractionner rapidement en une quantité de
+dialectes dont la différenciation sera croissante.
+Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par
+exemple, qui sont encore vivants et fort nombreux,
+n'étant plus dominés par un parler commun
+qui les régisse et les coordonne, deviendront
+de véritables petites langues particulières
+aussi différentes entre elles que le wallon et le
+provençal, le picard et le portugais. Les Français
+de Lyon ne comprendront plus ceux de
+Nantes, ni ceux de Paris ceux de Rennes. Il y
+aura des années et peut-être des siècles de grand
+trouble, une anarchie linguistique analogue à la
+grande anarchie qui suivit la destruction politique
+de l'empire romain. Mais les hommes, et
+c'est leur fin, sont ingénieux à tourner les obstacles
+que la nature leur impose. Ayant besoin
+d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun
+doute celle du vainqueur. Ces acceptations,
+dont il y a tant d'exemples dans l'histoire, semblent
+inexplicables parce qu'on les croit bénévoles.
+Mais si l'on réfléchit que les fonctions
+publiques, l'influence et la richesse ne sont plus
+abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
+langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont
+joignant les deux rives du fleuve, les apostasies
+linguistiques apparaissent au contraire absolument
+conformes à ce que l'on doit entendre de
+la nature humaine, toujours inclinée du côté du
+bonheur sensible.</p>
+
+<p>Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs
+langues au monde romain; le latin, que les Vandales
+avaient respecté en Afrique, ne céda que
+beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut
+sans doute tenir compte, dans l'examen de ces
+faits contradictoires, soit de l'intelligence, soit
+du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui
+avait résisté aux Vandales ne put-il résister aux
+Arabes? Sans doute parce que, malgré que leur
+nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales,
+d'une race douce et intelligente, plus sensuelle
+que vaniteuse, furent vite amollis et amusés
+par une civilisation dont tous les éléments
+n'étaient pas étrangers à leur mentalité. Mais
+aucun contact ni de sentiment ni d'intelligence
+ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale;
+les vainqueurs exercèrent tous leurs
+droits et même celui du massacre.</p>
+
+<p>Le caractère orgueilleux des Romains avait
+eu le même résultat que la stupidité des Arabes.
+Pas plus que l'Anglais ou le Français d'aujourd'hui,
+ils ne voulurent considérer comme un
+outil respectable la langue des vaincus; les soldats
+de César ne songèrent pas plus à parler
+gaulois que mexicain les compagnons de Cortez.
+Chose singulière, Cortez avait trouvé un interprète
+au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait
+dompter en quelques semaines; César en trouva
+autant qu'il y avait de dialectes en Gaule: il y
+a des hommes pour qui les défenses de la nature
+deviennent des complices. Mais le futur vainqueur
+de l'Europe rencontrera, non des dialectes
+sans intensité, mais les langues robustes et résistantes,
+appuyées sur des littératures anciennes,
+respectées, vivaces, sur des traditions administratives,
+sur la foi populaire qui, en certains
+pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison
+la langue, la race et la patrie politique.
+Dans ces luttes suprêmes, les littératures seront
+encore une force; quand les armées auront été
+anéanties, au-dessus des mâles égorgés les
+femmes se dresseront pleines d'imprécations et
+de gémissements où la langue des vaincus affirmera
+sa volonté de vivre, même pour la souffrance
+et pour le désespoir, et les enfants oublieront
+difficilement le son des syllabes qui auront,
+autant que les larmes, autant que les sanglots,
+pleuré leurs pères. Mais la vie, plus forte
+que les sentiments particuliers, est aussi plus
+forte que les sentiments nationaux. Les langues
+de l'Europe périront toutes, malgré ce qu'elles
+contiennent de beauté et d'humanité; elles périront
+toutes selon la tradition orale: si l'une ou
+deux ou trois d'entre elles doivent échapper à la
+mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent
+encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup
+moins, le grec ou l'ancien français,&mdash;lesquelles?</p>
+
+
+
+<p>Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe
+et du monde sera le peuple russe, il faut d'abord
+éliminer toutes les autres langues slaves, qui
+seront les premières détruites. Aucune d'elles,
+d'ailleurs, ne possède une littérature qui puisse
+ou retarder ou même faire regretter beaucoup
+leur disparition; on peut dès maintenant les
+considérer comme des phénomènes passagers,
+et avec un peu d'application déterminer, à un
+siècle près, tout cataclysme écarté, la date de
+l'extinction totale. Ceci admis, on appliquera le
+même raisonnement aux parlers scandinaves
+dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie,
+n'en est pas moins factice et précaire. Même si
+l'Europe devait, au lieu de la conquête, subir,
+châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique
+que lui prédisent les humanitaires, on
+ne voit pas la place que pourrait tenir dans le
+monde, Ibsen disparu, une langue telle que le
+dano-norwégien. Ces dialectes réservés à un
+petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
+mêmes un embarras et un piège, et, plus encore,
+un tombeau.</p>
+
+<p>Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure
+destinée, ni le portugais; mais ces deux
+langues pourraient, longtemps encore, évoluer,
+l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré
+de singulières modifications, elles garderaient
+assez de leur figure primitive pour faire douter
+de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux,
+mais aussi dénué de force expansive, l'espagnol
+subirait le même sort et son histoire se
+continuerait outre-mer, à travers les immensités
+de plus de la moitié d'un continent immense.</p>
+
+<p>L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à
+l'Allemagne, déjà enserrée par une conquête
+presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance
+linguistique, mais sans profondeur, sans
+racines. La littérature presque toute de science
+ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix
+ans, et les derniers siècles, depuis Nietzsche,
+dont le ferment a ravagé mais non renouvelé un
+monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été
+presque inféconds. La folie des analyses et des
+expériences socialistes ont abruti définitivement
+le peuple allemand en développant sa double
+tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance
+matérielle. Ses dernières activités mentales
+ignorent, plus encore qu'au vingtième siècle,
+les joies aristocratiques de la création; il est
+devenu tout entier contrefacteur et assimilateur;
+il imite, il traduit, il compile. C'est sans répugnance
+qu'il apprendra la langue du vainqueur;
+il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement
+l'utilité hédémonique, les derniers restes
+de son énergie et son attention depuis longtemps
+disciplinée. Sa littérature obscure, lourde
+et sans éclat n'opposera qu'une faible digue aux
+puissantes vagues du nouvel océan barbare. Les
+sentimentalités récalcitrantes trouveront dans
+la musique un refuge suprême.</p>
+
+<p>Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent
+l'Angleterre et l'Italie. Une île est une
+proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle est
+touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire
+n'a jamais d'armée, quelle que soit sa
+volonté de se créer cet organe de défense; au
+centre de la partie mobile de la population, il
+y a une masse d'hommes plus ignorants, plus
+orgueilleux et plus timorés que chez n'importe
+quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait
+comme un Martien et n'y ferait pas régner
+un moindre désarroi ni une moindre terreur<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.
+La conquête linguistique des grandes îles est
+plus facile encore que leur conquête militaire;
+il n'y faut que de la persévérance. L'entêtement
+s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de
+lucre, par les saines idées d'utilité; l'instinct
+commercial étouffe l'instinct national. Pour les
+peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
+la langue des dieux est celle qui est pour
+l'or la meilleure glu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86: </b><a href="#footnotetag86">(retour) </a><p>Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
+fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs
+écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion
+des Boers! Que doit donc être le terrien anglais?</p></blockquote>
+
+<p>L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou
+n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on
+nous apprend à vénérer comme de grands écrivains
+ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la
+phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent,
+en oubliant une partie des mots, et comme
+ils pensent, en oubliant une partie des idées.
+Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils
+envoient leurs pensées à la bataille, comme lord
+Methuen ses soldats, par petits groupes compacts
+et isolés. On ne sait pas encore ce que veut
+dire <i>Hamlet</i>; on sait qu'enlevée la broderie admirable
+des images il ne reste de <i>Roméo et Juliette</i>
+qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un
+tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et
+plus forte que la pensée même dont elle est l'expression.
+Moment unique: les poètes anglais ne
+sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse
+en Italie, où l'art verbal recouvre si peu
+de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie
+d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un
+peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce
+n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le
+passage de la langue anglaise de l'état vivant à
+l'état classique ne pourra donc être déterminé
+que par le respect dont même des barbares auront
+appris à entourer le nom de Shakespeare. Si
+Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre
+est déclaré sacré, des centaines de noms et de
+livres anglais peuvent entrer dans le temple,
+escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est
+pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare,
+dans les derniers siècles de l'Europe,
+aura été fort négligé par une Angleterre de plus
+en plus méthodiste et commerciale. La mort de
+Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du
+moins de tentatives intéressantes pour l'impossible
+fusion des idées de beauté et de vie humaine.
+Après la disparition du prophète de la lumière,
+l'Angleterre est revenue avec délices à ses
+joies sombres et closes. La peinture claire et les
+étoffes transparentes sont incompatibles avec la
+nécessité de la houille; là où il faut se chauffer
+beaucoup et beaucoup activer des machines, le
+plaisir est d'avoir une maison solide, de manger
+des choses fortes, de boire en écoutant la
+pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes
+suffisent, aux jours de beau temps. Mais
+les revers militaires et des difficultés sociales
+ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les
+hommes comme la nation se sont enfermés dans
+un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir
+elle-même pour oublier les blessures qu'elle a
+reçues de l'étranger et c'est la religion qui a
+bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié
+dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné
+parmi les peuples latins à l'état de superstition
+païenne, le christianisme est encore vivant en
+Angleterre au jour même de l'invasion<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. L'orgueil
+a fini par se liquéfier en une résignation
+noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu
+l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel
+Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence,
+ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré
+toute une vaste et basse littérature. Depuis
+deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la
+baisse des salaires dans les travaux intellectuels
+ayant à la fin écarté les hommes d'une profession
+dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire
+auquel de tout temps elles aient été propres, le
+roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans
+concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le
+même et toujours optimiste: il s'agit invariablement
+d'un amour contrarié par l'état de péché d'un
+des amoureux (l'homme, la femme étant le lys
+parmi les chardons) et dont une conversion soudaine
+(ou lente, si la magazine a besoin de copie)
+permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune
+fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant
+la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle
+ni femelle, hormis de vénérables parents, ne
+figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon
+tout au fond du tableau. De même que les insectes,
+les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie
+leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement
+sans doute, comme les coléoptères, mais
+ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
+Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement
+de l'Angleterre, une seule romancière osa une
+timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut
+s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais
+dont le nom, pendant cette longue période,
+fut connu sur le continent.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87: </b><a href="#footnotetag87">(retour) </a><p>C'est au nom du christianisme que, cette année même, les
+juges anglais poursuivent comme <i>obscènes</i> les livres de libre philosophie
+scientifique édités par l'<i>University Press</i>: la <i>Pathologie
+des Émotions</i>, la <i>Psychologie sexuelle</i>, le <i>Vieil et le nouvel
+Idéal</i>, le <i>Rythme des pulsations</i>, <i>Responsabilité de déterminisme</i>.
+Ce dernier ouvrage est de M. Hamon; le premier est du
+D. Fêré. Ce sont des livres que le cléricalisme protestant envoie
+maintenant au bûcher de Servet. L'Angleterre est manifestement
+à la veille d'un renouveau de fanatisme.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<p>(Ici on pourrait supposer que la décadence de
+l'Europe du Nord avait été singulièrement accrue
+par la rigueur croissante des hivers: la limite du
+seigle était descendue à Christiana; celle du froment
+à Newcastle et à Copenhague; celle de la
+vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée.
+Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et
+le centre de l'Europe, par suite d'une déviation
+du grand courant équatorial, la température de
+Londres se rapprochait de celle de Moscou. La
+civilisation avait donc reculé vers le sud, Rome
+était redevenue la vraie capitale du monde, et la
+Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur.
+Un nouvel empire s'étendait, limité au nord
+par le Danube, de Vienne à Palerme et de Gênes
+à Constantinople. La courbe du grand fleuve,
+jadis océan entre deux mondes, arrête longtemps
+les Slaves, malgré les complicités qui travaillaient
+pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait
+toute une histoire future.&mdash;Mais c'est
+trop facile.)</p>
+
+
+
+<p>L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse)
+une résistance imprévue. Sa défense, c'est
+l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une vie
+extérieure régie par la recherche de la volupté,
+l'envahisseur s'adoucit, enfin heureux de vivre;
+les armées fondent; Capoue renaît dans les roses
+latines et dans les lys florentins. Comment imposer
+au sourire milanais la rudesse d'une langue
+mal élevée? Si une des langues de l'Europe doit
+survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien,
+la moins souillée, la plus souple, la plus
+fraîche et, en même temps, la plus égoïste et la
+plus fière des soeurs romanes. La paresse du
+peuple italien, sa délicieuse ignorance lui ont
+forgé à son insu une force linguistique de premier
+ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun
+mot étranger sans le dépouiller d'abord de son
+harnais d'origine: cette délicatesse a donné au
+peuple l'illusion que toutes les nouveautés verbales
+sont des filles légitimes du génie italien, et
+la conviction de parler une langue pure lui a
+inspiré un grand dédain pour tous les autres parlers
+de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui
+ne sortent pas de sa flûte. Enfin l'italien est le
+vestibule direct du latin qui, en ces siècles éloignés,
+a gardé son prestige sacré. La connaissance
+d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité,
+et comme elles évoluèrent sur le même sol,
+on les trouve historiquement enlacées dès qu'on
+éventre une colline, dès qu'on remue les ruines
+d'une église ou d'un palais. Le latin nous apporta
+la civilisation antique; l'italien porterait aux hommes
+futurs la connaissance où le souvenir des
+civilisations modernes. Devoir peut-être un peu
+lourd pour une langue qui s'est perfectionnée
+dans la bouche du peuple plutôt que dans le cerveau
+des écrivains. La littérature italienne des
+derniers siècles est lumineuse et légère, claire et
+voluptueuse; elle n'est que cela, et c'est peut-être
+ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront
+se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé;
+les hommes, las des philosophies et des
+sociologies, aimeront la chanson des oiseaux
+latins.</p>
+
+<p>En linguistique il faut admettre que c'est le
+peuple qui crée et recrée sans cesse l'instrument;
+mais les hommes aptes à manier cet instrument
+délicat et terrible sont en très petit nombre.
+Dès que les écrivains sont légion, dès que la
+culture littéraire s'épand sur la nation entière,
+substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
+de l'action volontaire et préméditée, il
+se produit une déviation esthétique et un abaissement
+intellectuel. On dirait que la civilisation
+est un gâteau et que les parts sont d'autant plus
+petites que les convives sont plus nombreux.
+Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais la
+notion deviendra évidente. Comme tout se tient,
+si la houille venait à manquer, la production littéraire
+baisserait de moitié. Les aphorismes de
+Malthus sont applicables au génie. Parce que
+des millions d'imbéciles veulent lire des romans-feuilletons,
+on manquera peut-être un jour de
+la rame de papier nécessaire pour faire connaître
+un nouveau <i>Zarathoustra</i> aux mille cerveaux
+d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On
+écrira là-dessus des choses très belles et très inutiles
+quand les Barbares auront incendié Paris.</p>
+
+<p>A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature
+française que celle des siècle anciens, et
+la langue, déformée par les étrangers auxquels
+on l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de
+termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe
+superstitieuse. Déjà pour bien parler
+français à la mode des bureaux de rédaction et
+des cercles sportifs, il faut connaître la valeur
+des lettres selon l'alphabet de cinq ou six langues
+étrangères; à la veille de l'invasion, la langue
+française sera un crachoir international. Nul ne
+la regrettera, ni même les Français, qu'elle rebutera
+par son odeur cosmopolite. S'il y a encore
+quelques poètes, ils useront du latin ou de telle
+vieille forme séculaire: on écrira en Victor Hugo,
+en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin socialisée,
+se composera de romans historiques où
+la civilisation d'aujourd'hui sera représentée sous
+les couleurs que nous attribuons maintenant à
+l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de
+science élémentaire. Un grand silence intellectuel
+planera sur notre patrie. La contradiction
+étant impossible, toute puissance appartenant à
+l'État, seuls pourront parler ceux qui penseront
+comme l'État; mais personne n'aura l'inutile
+courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés
+pour cette besogne. Les vainqueurs ne
+toucheront pas à l'admirable organisation française
+de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
+l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation
+renaissante dans le reste de l'Europe.
+Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que tout
+recommence et qu'il y ait enfin une science historique<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88: </b><a href="#footnotetag88">(retour) </a><p>M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à
+Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne».
+Voici l'anecdote résumée par <i>le Temps</i> (7 février), d'après
+le <i>Litterarische Echo</i> de Berlin:</p>
+
+<p>«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre.
+Ce fut peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le
+poussa à rendre visite, en passant la Manche, au plus grand des
+poètes français vivant. Il débarqua donc à Guernesey et se fit
+indiquer Hauteville house. Dès le jardin, il eut de Victor Hugo
+une première vision à laquelle, certes, il ne s'attendait guère.
+Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat de sa maison,
+«vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements gymnastiques
+après avoir pris une douche froide.</p>
+
+<p>Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec
+une grande affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme
+il était naturel entre Français et Allemand et à cette époque,
+sur les rapports des peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc
+demanda à Victor Hugo s'il était jamais allé en Allemagne.
+«Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du Rhin, que je
+considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi il n'y
+ait pas de frontières.»</p>
+
+<p>Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que
+Nietzsche devait développer plus tard: «Un jour viendra où
+l'Europe ne connaîtra que des Européens, et non plus des Français,
+des Allemands, des Russes. Est-ce que les Allemands ont
+une queue? Je ne vois pas de différence (Waldmüller reproduit
+cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des langues prendra
+fin: une seule suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
+l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop
+dur pour les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands
+avoir trop de mollesse: reste le français, la langue où se fondent
+l'énergie et la douceur.</p>
+
+<p>Et Hugo continua, poursuivant son idée:</p>
+
+<p>&mdash;Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout
+que des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des
+Anglais, qui connaît cette langue absurbe?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit
+apprendre le français?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
+Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis!</p>
+
+<p>&mdash;Les républicains français tendront la main aux Allemands.
+Ceux-ci chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront
+supprimées, etc.»</p></blockquote>
+
+
+
+<p>La France périra ainsi ou de toute autre façon,
+mais elle périra, et tout périra. Cependant, cette
+part faite au prophète pessimiste qui vaticine
+en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il
+n'est pas inutile de se livrer à quelques réflexions
+d'un autre ordre, moins amères et plus vérifiables.</p>
+
+<p>Si l'influence linguistique de la France a diminué,
+surtout depuis trente ans, on n'y peut
+voir qu'une cause, et cette cause est toute politique.
+Les peuples ont besoin de savoir la langue
+du plus fort; dans cette force, la littérature est
+un appoint, elle n'est que cela. Le patronage littéraire
+de la France s'étend encore aujourd'hui
+sur la plus grande partie du monde civilisé; il
+est plus vaste qu'au dernier siècle; s'il est moins
+profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie
+militaire. De tous les commerces allemands
+c'est celui de Leipzig qui a le plus gagné, peut-être,
+au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au
+génie littéraire allemand de profiter de la situation.
+C'est parce qu'il s'est obstiné à se taire ou
+parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que les lettres
+françaises ont maintenu et peut-être étendu
+leur vieille domination. Sans ce pacifique empire
+d'outre-frontières, la vraie littérature de France,
+et toutes les industries qu'elle fait vivre, n'existerait
+peut-être plus. Qu'il le veuille ou non,
+un écrivain français a trois clientèles dont voici
+l'importance décroissante: Paris, l'Étranger, la
+Province. Il faut donc distinguer de l'influence
+littéraire l'influence purement linguistique qui
+s'exerce par la politique et par le commerce. Les
+livres français sont lus par des hommes qui ne
+sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise
+ainsi qu'une langue classique, langue de luxe et
+de loisirs aristocratiques. D'autre part les Français
+de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre unique
+et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment
+que se permet leur génie égoïste et national.</p>
+
+<p>Pour propager la littérature française à l'étranger,
+il suffit que nous écrivions de bons livres dans
+une langue à la fois traditionnelle et renouvelée par
+les conseils d'une sensibilité originale; propager la
+langue française, en tant que langue de commerce
+et d'usage, il suffirait peut-être, à l'heure actuelle
+d'une politique ferme, et au besoin un peu
+impertinente. Mais l'impertinence diplomatique
+n'est pas un joujou que puissent manier sans
+danger ou sans ridicule les humbles hommes
+d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé
+en France le rôle de pasteurs de peuples.</p>
+
+<p>Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance
+française qui pourront suppléer à notre
+atonie politique, et encore moins tels petits remèdes
+de bonne femme sérieusement préconisés
+par des journalistes: nommer des correspondants
+étrangers de l'Académie française, instituer
+un Prix de Paris pour les étudiants étrangers!
+L'inutilité de ces mesures me les ferait accepter
+volontiers. La France n'est pas une maison
+de commerce qui donnerait des primes à
+ses clients; ni elle n'est une dame qui doive
+condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses
+faveurs.</p>
+
+<p>S'il faut simplifier çà et là notre orthographe,
+ou désencombrer de trop puériles règles nos
+grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques,
+c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous
+ôterons des baleines au corsage pour que le profil
+soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
+non afin de favoriser les mains grossières.</p>
+
+<p>La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk
+qu'il soit permis de vouloir accommoder au
+goût des sauvages comme une fabrication de
+cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait,
+malgré la logique, le moindre rapport vrai entre
+la difficulté du français et sa présente inertie
+d'expansion<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Le français est-il plus difficile
+aujourd'hui qu'il y a un siècle? Loin de là; il
+l'est beaucoup moins par l'abondance des excellentes
+méthodes répandues dans le public, par
+l'abondance aussi des livres à bon marché. L'orthographe
+est la même, mais plus régulière; la
+syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs,
+à côté de l'orthographe anglaise, ce résumé
+de toutes les incohérences, toutes les orthographes,
+même la française, apparaissent
+cristallines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89: </b><a href="#footnotetag89">(retour) </a><p>Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
+la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école
+commerciale de Rotterdam a rayé de son programme le cours de
+français; il transforme cette école unique en «certains établissements
+pédagogiques...» et pousse une hargneuse allusion à
+l'Affaire... La langue française est fort répandue en Hollande;
+moins ou plus qu'hier, c'est une question difficile à résoudre, mais
+il est manifestement absurde d'écrire: «Les Hollandais s'éloignent
+de plus en plus de notre langue et de notre littérature.» Pour
+permettre d'apprécier la question,&mdash;et la bonne foi du pamphlétaire,
+nous donnons en appendice, une <i>pièce justificative</i>.&mdash;De
+temps en temps les journaux (encore!) nous informent que le français
+va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la connaissance
+de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; aujourd'hui
+le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la collection
+des carres et prospectus distribués aux étrangers, et tous
+sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si
+prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre
+information avant d'en faire état.</p></blockquote>
+
+<p>Mais je ne professe pas tout à fait les idées
+communes sur les obstacles qu'apporté en une
+langue la complication de son orthographe. Les
+mots dont l'épellation est la plus anormale sont
+précisément ceux qui se gravent avec le plus de
+netteté dans la mémoire. Personnellement j'aurais
+moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise
+que sur l'italienne, et pourtant autant
+l'une est démente, autant l'autre est raisonnable.
+Comment oublier que <i>Brougham</i> se prononce
+<i>Brôme</i> ou que <i>viz</i> se lit <i>nameley</i>: N'exagérons
+pas cependant l'attrait de ces chinoiseries. Il en
+est un peu de la facilité de l'anglais comme de
+la supériorité des Anglais. C'est un bruit qui
+courra tant, qu'il aura de bonnes jambes. Une
+langue très utile est beaucoup plus facile à
+apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté,
+la vérité, la beauté, autant de valeurs relatives.
+Il ne faut donc pas trop se fier aux petits graphiques
+amusants que l'auteur a fait graver à la
+fin de son article pour conquérir l'aveu immédiat
+de sa clientèle. Six échelles de hauteur arbitrairement
+graduée affirment aux plus obtus (et au
+besoin à ceux qui ne sauraient pas lire) que, trois
+échelons gravis, on peut se délecter à lire les
+poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser
+le dixième pour comprendre les vers de
+M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
+suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison
+de perspective et que, vue de Turin ou de Barcelone,
+la proposition ne serait pas tout à fait la
+même que si on contemple ces symboliques échelles
+d'Amsterdam ou de Hambourg.</p>
+
+<p>C'est par ces moyens qu'un commerçant établi
+en France travaille à l'extension de la langue
+française. Ils doivent lui sembler bons, puisqu'il
+est intéressé dans cette question qu'un écrivain
+aurait traitée avec plus de désintéressement ou
+un savant avec plus de compétence. Mais si l'on
+voulait recueillir sur la situation réelle de notre
+langue à l'étranger les renseignements précis et
+valables que ne m'a pas donnés une imagerie,
+ni ses textes explicatifs, je crois qu'il faudrait
+s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui
+parcourent sans cesse le monde pour leurs affaires
+ou leur plaisir. Eux seuls savent la vérité
+sur le pouvoir d'échange de la langue française,
+sur la valeur monétaire d'un mot français à Batavia,
+à Buenos-Ayres, au Caire ou à San-Francisco
+et en Europe. Pour l'exportation du livre,
+de la revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire
+seraient consultés, et il faudrait les
+croire, car la littérature, par dernier privilège,
+échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait
+dans dix ans, et on saurait quelque
+chose.</p>
+
+<p>Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour
+ce qui est de nous, écrivains orgueilleux, dire
+notre vaine pensée sans nous demander si elle
+retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.</p>
+
+<p>Janvier 1900.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<h3>PIÈCE JUSTIFICATIVE</h3>
+<br>
+
+
+<h3>LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE</h3>
+
+<p>«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué
+la place considérable que la langue française
+a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les
+considérations historiques qui expliquaient dans
+une large mesure cette situation privilégiée&mdash;création
+de nombreuses églises wallonnes et
+d'écoles françaises&mdash;ont forcément perdu, par
+suite des circonstances, beaucoup de leur valeur.
+Cependant, le français garde son prestige et, si
+la connaissance de notre idiome n'est plus considérée
+comme la plus utile, l'étude du français
+reste toujours la plus attrayante et la plus
+nécessaire pour les classes aristocratiques et pour
+tous les hommes cultivés.</p>
+
+<p>»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française
+n'a trouvé un terrain plus favorable qu'en
+Hollande. Dans les grands centres, elle a créé
+des associations puissantes et dans beaucoup de
+petites villes de province des sections vivantes.
+Tout récemment encore, une section s'est fondée
+à Assen, la capitale de la province la moins importante
+du royaume.</p>
+
+<p>»Cette année le choix des conférenciers a été
+particulièrement heureux. Mme Thénard, M.Chailley&mdash;Bert
+etc., ont obtenu partout, et notamment
+à la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et
+très mérité. En général, les soirées dramatiques,
+qui offrent plus de variété et une note plus gaie
+que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées
+du public. Par tempérament ce dernier est
+plutôt froid, mais chaque fois que des artistes
+parisiens entrent en contact avec lui la glace
+ne tarde à se rompre et la soirée finit par une
+ovation.</p>
+
+<p>»On continue à lire de préférence les ouvrages
+français. Nos écrivains, les romanciers spécialement,
+se sont créé dans ce pays une excellente
+clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation
+à Paris ne tarde pas à faire son apparition
+à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
+chaque ville, des sociétés de lecture fournissent
+à leurs membres, à prix fort modérés, une foule
+de revues françaises très demandées.</p>
+
+<p>»En réalité, le français ne semble pas avoir
+perdu de terrain, comme on avait pu le craindre
+un instant. On se souvient que le conseil municipal
+de Rotterdam résolut, il y a quelques
+années, de supprimer l'étude du français dans
+les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit
+grand bruit. Or, d'après nos renseignements puisés
+à la meilleure source, toute l'affaire se réduit
+à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
+essai et il a supprimé le français dans une seule
+école publique. Cette dernière n'est fréquentée
+que par des enfants de la petite bourgeoisie. Les
+parents jugent la connaissance de l'anglais et de
+l'allemand plus utile à leurs enfants au point de
+vue commercial. Mais dans toutes les autres
+écoles le français reste inscrit au programme
+comme branche obligatoire.</p>
+
+<p>»Même dans certains établissements libres, on
+consacre beaucoup de temps et de soins à l'étude
+de la langue française. Ainsi, à l'institut de
+M. Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines
+classes jusqu'à sept heures par semaine à
+l'enseignement du français. Et les résultats sont
+positivement remarquables.</p>
+
+<p>»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur
+d'avoir introduit aux Pays-Bas, pour l'étude des
+langues vivantes, la méthode directe ou intuitive,
+qui consiste à parler à l'enfant et à le faire
+parler dès le début. Le maître chargé d'enseigner
+le français proscrit dans ses leçons l'usage
+de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué
+une vive opposition de la part des défenseurs
+de la vieille méthode des traductions. Mais les
+progrès des élèves sont si rapides, la supériorité
+de la nouvelle méthode ressort si clairement que
+M. Esmeijer a eu beaucoup d'imitateurs et que
+la cause paraît gagnée.</p>
+
+<p>»Dans cet établissement modèle, les enfants
+commencent l'étude du français dès l'âge de six
+ans, tandis que dans les autres écoles on ne débute
+qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices&mdash;une
+demi-heure par jour&mdash;ces petits
+garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment
+avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures,
+les travaux des élèves sont absolument
+remarquables. En narration française,
+beaucoup d'entre eux dépassent la moyenne des
+jeunes Français aspirant au brevet élémentaire.</p>
+
+
+
+<p>»Naturellement, le français est aussi enseigné
+avec soin dans les gymnases, dans les écoles secondaires
+et dans les classes supérieures des
+écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans
+l'enseignement libre, suffit pour montrer tout le
+prix qu'on attache à la connaissance de notre
+langue.»</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>(<i>Le Petit Temps</i>, 4 mars 1900.)</p>
+ </div> </div>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">I.&mdash;<span class="sc">Du Style ou de l'Écriture</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> II.&mdash;<span class="sc">La Création subconsciente</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>III.&mdash;<span class="sc">La Dissociation des idées</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> IV.&mdash;<span class="sc">Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">V.&mdash;<span class="sc">Le Paganisme éternel</span>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> I.&mdash;<i>Une religion d'art</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">II.&mdash;<i>Psychologie du Paganisme</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> VI.&mdash;<span class="sc">La Morale de l'Amour</span></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VII.&mdash;<span class="sc">Ironies et Paradoxes</span>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8">I.&mdash;<i>Conseils familiers à un jeune écrivain</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> II.&mdash;<i>Dernière conséquence de l'idéalisme</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">III.&mdash;<i>Le Principe de la Charité</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6"> IV.&mdash;<i>La Destinée des Langues</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande</span></p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+<h4><i>DU MÊME AUTEUR</i></h4>
+
+
+<p class="sml"><b>CRITIQUE</b></p>
+
+<p class="sml"><i>Le latin mystique</i> (Étude sur la poésie latine du moyen âge), 3e édition, 1 vol. in-8e.<br>
+
+<i>L'Idéalisme</i>, 1 vol. in-12<br>
+
+<i>Le Livre des masques</i> (Ier et IIe) (Proses et documents<br>
+sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui,<br>
+avec 53 portraits par F. Vallotton), 2 vol. gr. in-18.<br>
+
+<i>Esthétique de la Langue Française</i>, 2e édition,<br>
+1 vol. gr. in-18.</p>
+
+
+<p class="sml"><b>ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES</b></p>
+
+<p class="sml"><i>Sixtine</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Le Pèlerin du Silence</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Les chevaux de Diomède</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>D'un pays lointain</i>, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Le Songe d'une Femme</i>, 2e édition, 1 vol. gr. in-18.<br>
+<i>Lilith</i>, 2e édition, 1 vol. in-8.<br>
+<i>Histoires magiques</i>, 2e édition, 1 vol. in-12.<br>
+<i>Proses moroses</i>, 2e édition, 1 vol. in-24.<br>
+<i>Théodat</i>, 1 vol. in-12<br>
+<i>Les Saintes du Paradis</i>, petits poèmes avec 29 bois originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
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