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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La culture des idées + +Author: Remi de Gourmont + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + REMY DE GOURMONT + + La + + Culture des Idées + + DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE--LA CRÉATION + SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDÉES + STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE + LE PAGANISME ÉTERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR + IRONIES ET PARADOXES + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE + XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV + + MCM + + + + + + + + DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE + + I + + Et ideo confiteatur eorum stultitia, + qui arte, scientiaque immnunes, + de solo ingenio confidentes, ad + summa summe canenda prorumpunt; + a tanto prosuntuositate + desistant, et si anseres naturali + desidia sunt, nolint astripetam + aquilam imitari. + + DANTIS ALIGHIERI, + _De vulgari eloquio_, II. 4. + + +Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à +autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de +leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que +l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y +avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse +l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel +l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces +pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées +sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus +neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le +néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non +la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils +peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de +clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les +premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci: +qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre. + +Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence, +afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du +jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et +deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les +écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de +laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la +frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui +écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,--comme il y a les +chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix. + +Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de +quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais +été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas. +Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur +ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les +Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal, +voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de +la considérer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S. +Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Traité des Psaumes_, +n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas +du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente +pour la littérature informe; mais comme le christianisme est +nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la +beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est +une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, +souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des +moeurs sont des vices anglicans[1]. + +[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette +époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants +démarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du +Protestantisme en France au XVIIIe siècle_ (1872).] + +Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il +trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis +que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la +philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie +les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et +jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de +l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à +rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec +de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le +peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France +signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la +venue de Chateaubriand et dont le _Génie du Christianisme_ [2] fut la +dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il +n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et +non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition +invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans +l'intelligence humaine. + +[Note 2: Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses. +Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du premier +tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on trouve _René_ et +des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs. +C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de +reconstruction sociale. En voici le titre complet: Génie du +Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne par François-Auguste +Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Sépulcre, +f.s.g., n° 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.] + +Mais la manière du dix-huitième siècle[3] répondait trop bien aux +tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand, +ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le +troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura +plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile +bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y +eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans +herbe, sans ombre et sans fontaines. + +[Note 3: Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre +à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui +fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un poète.] + + + + + II + + +Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais mieux qu'on le mît à son +ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul +à part des autres manifestations de l'activité des hommes. A part, il +peut être nié, sous prétexte d'honneurs, et tellement éloigné de tout ce +qui est vivant qu'il meure de son isolement; à son rang dans une des +niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées +d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui les vocations +impromptues; il est sévère et décourageant. + +Le métier d'écrire est un métier; mais le style n'est pas une science. +Le style est l'homme même et l'autre formule, de Hello, le style est +inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la +couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier +d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; on ne peut teindre son +style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les +matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un +style qu'au cours de la vie souvent on désapprend; quand la force vitale +est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui améliore d'autres dons, +gâte parfois celui-là. + +Écrire, c'est très différent de peindre ou de modeler; écrire ou parler, +c'est user d'une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d'une +faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire +toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou +dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire sont de vaines +esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par où l'aborder; +elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'épines +qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent. + +Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister, +c'est se différencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la +langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et +cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d'un +seul. Le style se constate; en étudier le mécanisme est inutile au point +où l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les +produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose +en papier parfumé ressemble à la rose. + +Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre «écrite», la mise +en oeuvre par le style accroît son importance. C'était l'opinion de +Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien +écrit, «tous les rapports dont le style est composé sent autant de +vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain +que celles qui peuvent faire le fond du sujet». Et c'est aussi, malgré +le dédain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui +vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était +possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de +l'_Antiquité dévoilée_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y +avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; et n'est-ce point +parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme +Diderot, n'a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu'on +ne parle plus de lui, il est oublié? + +Cette prépondérance incontestée du style fait que l'invention des thèmes +n'a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou +quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu'il en soit +nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer +parti, _Roméo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragédies +de Shakespeare ne sont qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas +de la première histoire venue. Shakespeare n'a inventé que ses vers et +ses phrases: comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a +nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_, +idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait +qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on citerait comme une +ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses +thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des +siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limitée, encore que +flexible à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s'il +avait du génie, n'eût pas traduit _Othello_, il l'eût refait, comme +l'ingénu Racine refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été dit +dans les cent premières années des littératures si l'homme n'avait le +style pour se varier lui-même. Je veux bien qu'il y ait trente-six +situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale +n'en peut, en somme, reconnaître que quatre. L'homme étant pris pour +centre, il a des rapports: avec lui-même, avec les autres hommes, avec +l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature +rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au +monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût _Daphnis et Chloé_, il +suffirait. + +Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité +des genres. Ils croient qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, +rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu'un +poème. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton +et quand un livre manque d'écriture, il manque de tout: il est invisible +ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n'y a +qu'un genre: le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car la belle +prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la +prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et +Flaubert. Les _Époques de la Nature_, si elles émeuvent les savants et +les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse épopée. M. +Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l'évolution des +genres; il a montré que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de +la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais +je préfère l'idée qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; +cela est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la +dernière science: l'idée d'évolution va disparaître devant celle de +permanence, de perpétuité. + +Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du style: c'est demander si M. +Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. +Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si +l'homme qui imite les marbres précieux en secouant d'un coup vif son +pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le +_Pauvre Pêcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien +les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt +leçons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de +Philippe Pot? + +Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des éléments d'un métier, de ce +qui s'enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela; +on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on +grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c'est-à-dire +proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut +apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire très +mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien; et puis, +c'est tout. + + + + + III + + +M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: _l'Art d'écrire +enseigné en vingt leçons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût +certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur +de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet: +«Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et, +grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous les genres». Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles +les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le +_Télémaque_ est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils +rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc +d'Angoulême. + +Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti +obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des +épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail +intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très +grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il +aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un +écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que +l'on peut acquérir,--comme si une qualité, c'est-à-dire une manière +d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute +comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans +même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience +ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et +celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si +son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les +retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément +différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le +donne». Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art, +même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou +bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et +non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de +l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat +l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et +les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste, +«non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances, +les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons». + +Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des +signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des +dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des +sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut +arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient +évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent +la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du +style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un +essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les +images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le +mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est +l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés +naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée +pure,--si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais +de figuratif. + +S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de +voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellement, +soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une théorie du +style serait celle où l'on essaierait de montrer comment se pénètrent +ces deux mondes séparés, le monde des sensations et le monde des mots. +Il y a là un grand mystère, puisque ces deux mondes sont infiniment loin +l'un de l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir peut-être une +sorte de télégraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux +cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dépendance +mutuelle est loin d'être parfaite et aussi claire dans la réalité que +dans une comparaison mécanique: en somme, les mots et les sensations ne +s'accordent que très peu et très mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que +peut-être le silence, pour exprimer nos pensées. Que de circonstances +dans la vie, où les yeux, les mains, la bouche muette sont plus +éloquents que toutes paroles[4]! + +[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une étude sur le _Monde des +mots_, de déterminer si les mots ont vraiment une signification, +c'est-à-dire une valeur constante.] + + + + + IV + + +L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique; +cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que +si elle ne formera aucun écrivain original,--il le sait bien +lui-même,--elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence +des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter +quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait +inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres +garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est +excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée +est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée: +«Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est +mauvaise,--cela ne signifie rien». Voilà de bons principes, quoique +l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots +et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de +larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles +à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à +tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se +révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que +vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont +celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les +gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans +les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si, +après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet, +on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les +tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les +poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se +ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si +Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, +il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé +ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage +d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se +plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et +passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout +des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut +interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est +indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être +cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était +«sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on +peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle +et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à +sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur +l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au +fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations +archéologiques; elle intéresserait au même degré que la _Chanson de +Roland_; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on +ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation +extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu +roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il +n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée +d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et +extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection +«inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va +retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée +de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante +des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans +la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs, +l'autre dépend de la loi. + +La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la +forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la +beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue +a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules +elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans +boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont +«passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles, +c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue. +Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles +font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur +écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les +noms d'amour gravés à même leur chair. + +Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui +n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges? +Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où +il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans +la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à +laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse +intellectuelle--quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est +bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme +et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait +au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception +éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est +préférable d'éteindre tout à fait. + +Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on +écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon +sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très +périssable. + + + + + V + + +Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le +style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat +les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux +sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis +de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait, +l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de +la _Légende de Saint-Julien l'Hospitalier_ à une oraison parlementaire +qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas +deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque +impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M. +Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux +mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros, +comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu, +mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans, +mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes +populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il +y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne +lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style; +il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité +bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort, +en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un +tranche-montagne spirituel et verbeux. + +[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._] + +M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on +devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la +forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous +sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes +de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style +banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et +propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau: + + _Bien qu'elle ne fût pas | Sensible au plaisir d'attirer + insensible_ au plaisir _ou à la | sérieusement[7] un homme aussi + vanité d'inspirer un sentiment | léger, elle n'avait jamais pensé + sérieux_ à un homme aussi léger | que cette affection pût devenir + _que l'était Max dans son | dangereuse. + opinion_, elle n'avait jamais | + pensé que cette affection pût | + devenir _un jour_ dangereuse | + _pour son repos_[6]. | + + +[Note 6: M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».] + +[Note 7: Variantes proposées par M. Albalat: _de réduire_, _de +conquérir_.] + +On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit +fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce +traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à +la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire +sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat +étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la +finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards_ en +sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que +biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et +relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce +remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a +beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que +sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou +mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable. + +M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique +est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés _chaleur +bienfaisante_, _perversité précoce_, _émotion contenue_, _front fuyant_, +_chevelure abondante_ ni même _larmes amères_ car des larmes peuvent +être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi +que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se +trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. _Émotion contenue_ +n'est pas plus ridicule qu'_émotion dissimulée_; quant à _front fuyant_, +c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer +à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles +locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus +possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on +les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver +encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un +mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et +les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le +cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à +ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au +moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour +passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de +mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le +cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire +c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant +et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que: +_le sein de l'Académie_, _l'activité dévorante_, _ouvrir son coeur_, _la +tristesse était peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_, +_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichés où tous les mots +semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres où ils +semblent tous morts: _il était au comble de ses voeux_. Mais ce dernier +cliché s'est formé à un moment où le mot _comble_ était très vivant et +tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image +sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le +précédent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe +concret de cette idée est _colorier_, et il s'allie très mal avec +_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais où mènerait un travail minutieux +sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans +doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie +notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la +pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M. +Albalat pourrait faire fructifier. + +[Note 8: Voir le chapitre du _Cliché_, dans _l'Esthétique de la Langue +française_.] + + + + + VI + + +Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques +lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à +remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose +alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des +énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans +les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même +de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire, +le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour +être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée +par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par +l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières +agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète, +maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois +et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle +les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la +curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit +par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées +demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure +ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase +de Verlaine, vague et toute musicale, + + Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux + Inquiétait le col des belles sous les branches, + +aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie: + + L'amant des feuilles de Thisbé! + +Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne +dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des +choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On +le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons +de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est +rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois +qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait +décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la +médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il +n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela +nous a valu d'amusantes énigmes: + + Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil. + + L'animal recouvert de son épaisse croûte, + Celui dont la coquille est arrondie en voûte. + + L'équivoque habitant de la terre et des ondes. + + Et cet oiseau parleur que sa triste beauté + Ne dédommage pas de sa stérilité. + + Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts. + Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître + Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être. + + Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses, + De deux règnes rivaux races miraculeuses. + + Le puissant agaric, qui du sang épanché + Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle + Du caillou pétillant recueille l'étincelle. + +ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont +tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé +Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre, +nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par +retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas +ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air, + + ......................Soit qu'une fraîche aurore + Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore, + Soit que l'astre du monde, en achevant son tour, + Jette languissamment les restes d'un beau jour. + + + + + VII + + +Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel? +Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut: +l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion. +Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir, +mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais +et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils +être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude +d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et +d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les +exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua +n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux +différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les +grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles». + +La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie +est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans +ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux +rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple, +ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de +l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement, +dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous +avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion +exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_, +_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du +sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression +de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été +plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie +des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force +scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait +très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_ +évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la +qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de +prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et +les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que +_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de +cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification, +_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que +_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique +original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_, +qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger, +paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus +lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si +l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que +l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que +l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y +a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_, +_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi: +_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres +sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent. + +[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.] + +M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il +traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des +phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style +_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti. +Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes. +L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à +en faire des fagots. + +A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique +encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution. +Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui +n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans +beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par +la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais +pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au +rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je +ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond +pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que +j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde. +Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile +Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les +paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre, +les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon +recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune +importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains +qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail +lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de +voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, +c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des +corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable, +pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on +apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des +intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand +malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui +qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y +a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie. + +[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait +ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet: +les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.] + +[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite +M. Albalat, page 213.] + +M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture +animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer +comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après +l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que +Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle +et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières +lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois +le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment +devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à +croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment +fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de +fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions +qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges +douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements +de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas +même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes +traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont +en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes +et vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction +Λευκοδάχιων voulait-il dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus +qu'une épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image comme +blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a perdu sa valeur +représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues passées +par les langues présentes, on doit supposer que la plus grande partie +des épithètes homériques étaient déjà passées à l'abstraction au temps +d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade mise en bas-relief par +Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre aussi +surannée pour nous que _Télémaque_: _mille fleurs naissantes émaillaient +les tapis verts_ n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle, +l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits par Mallarmé, les +poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie mystérieuse à la fois et précise +qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. Et de la _Mariana_ de +Tennyson, agréables vers pleins de lieux communs et de remplissages, +grisaille, Mallarmé, par la substitution du concret à l'abstrait, fit +une fresque aux belles couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques +que, si l'on veut, comme une préface à une théorie de la traduction; +ici, elles suffiront à indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il +s'agit du style, que des textes d'une même langue et d'une même époque. +J'ai déjà expliqué la formation historique des clichés; Mallarmé a +pu voir de son vivant--et s'il nous avait été conservé, qu'il en eût +souffert!--quelques-unes de ses images, les plus charnellement ses +filles et les plus vivantes, couchées, à demi mortes, dans les vers +neutres et la prose décalquée de plus d'un de ses trop fervents +admirateurs. + +[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques +aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de +génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir +l'Iliade et l'Odyssée.] + +Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré +d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables +selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi +accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre. +Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de +la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent +certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie +de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» +qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux +bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine +préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec +raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en +a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en +appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très +heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve +beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets: +la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on +obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie +verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on +enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous +annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation +des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira +très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature, +comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que +l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme +une Académie Julian? + +Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas +de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait +avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il +faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en +mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en +transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de +secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de +son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu +plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à +l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument +indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images, +les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous +les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin +intellectuel. + +Février 1899. + + + + + LA CRÉATION SUBCONSCIENTE[13] + + I + + +Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement +d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, +statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent +de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de +leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est +la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans +l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même +que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des +hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils +commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès +qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles, +car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins +diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne +soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire +de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait +point de science de l'homme. + +[Note 13: A propos de: _Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les +artistes, les savants et les écrivains_, par le Dr Paul Chabaneix. +Paris, J.-B. Bailliêre.--Cette étude était écrite quand a paru le +magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination créatrice_ (juillet +1900).] + +S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une +science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence +le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant, +comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles +qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le +cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans +la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation +se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on +sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse, +l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que +cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la +logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer +dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle. + +La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe +de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans +des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la +conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée; +on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense +mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la +pensée. + +L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en +pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de +la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée +subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au +moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après +plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont +donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent +arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable +de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une +philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse +être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le +rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent +ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche +diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes +ou subconscientes[15]. + +[Note 14: Voyez dans un rêve de Maury (_Le Sommeil et les Rêves_) le mot +_jardin_ menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'_Ane mort_ +(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait +l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le +poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit +avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le +rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient, +triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.] + +[Note 15: A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent +souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images +s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela, +mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il +s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les +images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais +d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la +journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux +ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute +provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.--Ceci peut +servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit +des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un +personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait, +par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les +yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la +peinture italienne, feuilletée le matin.] + +La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence +de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut +englober la découverte du savant et la construction idéologique du +philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont +des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré, +le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui, +enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si +volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque +nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut +écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot +dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui +échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit +au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait +combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a +besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels +écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus +insolites, ou les plus beaux. + +Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours +inconsciente».[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu, +le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi +volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la +sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la +conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son +service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des +idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans +la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une +personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second +n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler +le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que +s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté, +soit par le rêve. + +[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.] + +Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est +continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt +perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les +possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et +prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans +elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une +lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir +et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant +dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est +pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend +qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au +développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne +saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. +Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout +s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent +les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes +de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion +persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou +malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes +amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est +acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et +consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde +s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de +Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, +toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de +succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec +cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les +morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte +que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes, +comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force +de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané +de la nature». Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre +antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par +s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et +submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance. +C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des +paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite, +on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction, +analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, +fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute +une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui +pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide. + +[Note 17: Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_ +p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours +plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la +traduction de Délerot est un peu différente.] + +Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du +subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire. +Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des +croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie, +d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à +l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours, +des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son +opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a +subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont +on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été +complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait +implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et +d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience; +et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une +réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à +propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur +le monde et sur l'esprit[18]». Cette observation pourrait être appliquée +au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que +des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses, +qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. +Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du +subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont +été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le +converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie +appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la +grâce est subconsciente. + +[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.] + +Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception +philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de +mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes +s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que, +comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance, +du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses +oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a +des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période +active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce, +soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules +cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans +coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance +formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut +par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les +suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait +modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la +puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes +les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance +nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se +tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: +c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation +commune. + +Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont +l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est +plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit, +tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme +qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur +médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où +l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le +subconscient est toujours le maître collaborateur. + +Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après +avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne +et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est +onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui +précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a +traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on +ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations +appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent +avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce +sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves +le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau +se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans +réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème, +d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant +à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs +découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut +parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut +entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant +fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant +et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le +dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés. + +A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire +du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa +forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme. +Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de +Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr +Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs +éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait», +celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi +l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient, +en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate +pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de +sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, +sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession +volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si +fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart +Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet +quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes; +croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience +parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M. +Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a +là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus +fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des +doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins +rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même +purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure +tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart: +«Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je +voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la +nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le +plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais +rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans +ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une +fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier. +L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus +distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma +tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans +un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je +n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé +précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer +sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma +partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On +peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21]». Tout +est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution +n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser +corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de +ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait +était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période +d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot +entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la +rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait +en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque +toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son +récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout +à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la +meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une +si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les +reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que +grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets, +se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire, +fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois +par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues +et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le +travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses +préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une +littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien +qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles +premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute +sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination +subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation +volontaire. + +[Note 19: _Préface_ du _Subconscient._] + +[Note 20: P. 93.] + +[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'après Jahm.] + +Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte, +cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait +qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement, +car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée +d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit, +s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves +du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et +obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que +fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs, +quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul. +J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et +même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard, +j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait +périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!» +Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le +_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi. +Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix, +était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur +un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le +subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq +ou six manuscrits superposés de de l'_Ève future_, et le premier est +tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à +les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a +écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de +l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son +sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient +autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué +pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la +nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine +possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien +l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une +double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient +si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le +départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart, +l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les +deux parfaitement légitimes. + +Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les +jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience +personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire, +l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont +pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second, +devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si +puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui +devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur +de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en +restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de +l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance: +le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un +acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a +violemment troublé la marche coutumière des journées. + +L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second +provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des +écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans +préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part, +que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont +l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela +ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail +volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc +un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient +quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un +travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la +besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés +qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit +paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que +par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient +d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a +intervention évidente des forces subconscientes. + +Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment +l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble +la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale +est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent +insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait +donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création +originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent +l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent +cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux +et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme +intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de +subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus +que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs +du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut +que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela +suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une +sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée. +Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du +subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont +ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne +s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même +qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les +plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre +sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à +connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir +devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente; +enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance +de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans +voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est +la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive +devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous +sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être +volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire, +nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le +subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la +conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer +pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les +créations de la littérature ou de l'art. + +[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La +raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le +principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution +française_.)] + +Mais quelle est leur part dans le reste de la vie? + +En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme +la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas +s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas +nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience +est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu, +l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent +particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de +faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature +de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux +membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent +tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce +sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe, +et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui +agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus +qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes +ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de +l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien; +l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui +émerge, celui d'être tombé dans l'eau. + +C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut +chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont +ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait +trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation, +ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où +la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau +et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations +qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont +le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est +subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros +suprême de l'humanité intellectuelle. + +Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez +lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont +rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur +génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des +instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme +Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force +irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au +milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait +une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi +Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il +avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres +fantaisies du subconscient; il a de pires exigences. + + + + + III + + LA DISSOCIATION DES IDÉES + + +Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en +usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son +compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, +à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels +efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la +variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou +d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles +images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par +la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et +à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération +désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile +de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces +opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et +l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, +elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même +un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. +Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images: +l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est +impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la +direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si +hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins +pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons +à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps +les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes +dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage +amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps +de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que +les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli, +sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble +ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de +Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant +la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la +délicieuse absurdité. + +[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.] + +[Note 24: Terme technique.] + +De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins +que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle +aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble +s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent +prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des +idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en +demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un +ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la +«gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de +grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne +l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon. +Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un +mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie. +Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous +occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui +s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes. + +Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent +éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles +doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle +volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux +terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis +les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif +qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième +siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu +commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du +déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu +commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots +et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la +lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre +la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement +perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure +originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, +d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus +difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces +plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les +deux; cela n'est pas très rare. + +Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité, +mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement +acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités +qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être +regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées +communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes +n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au +mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que +la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux +communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la +vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans +appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils +adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau +de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est +pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes +après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si +l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin, +à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui +doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si +l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires +qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques +ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs +contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait +une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué +M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la +permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui +n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se +heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile +qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait +donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du +moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y +compense l'hypocrisie des autres. + +Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le +bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également +se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat, +au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes +les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique +enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner +comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu +commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela +prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les +lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations +d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées +s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération +est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies +très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée +de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine +historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des +événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant +vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées, +Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable +vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et +nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler +les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées +s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les +historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait +récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu +particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de +l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance +militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de +l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé +dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par +Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est +plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a +vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez +bien ce que c'est qu'une grande vérité historique. + +[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.] + +[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.] + +Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une +vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des +abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut, +c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une +abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en +ces deux éléments. + +Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le +mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non +encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle +analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les +qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent +dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les +offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des +éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement +différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité +«identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore +excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et +l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer. + +Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier; +elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par +l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des +axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant +Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le +froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester. +Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à +s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement +admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent +ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de +peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas +de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le +sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et +magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute +mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits +d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des +légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent +naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à +celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le +seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de +cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus +d'une victime judiciaire. + +L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude +vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que +la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le +plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de +sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est +opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur +certaines vérités. + +L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble +en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation +intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des +individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences +qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent, +l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de +la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer +de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un +grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement +intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop +indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre. +On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct +individuel et des sociétés professer comme société une morale que +chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du +troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique. + +On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en +examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale, +particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très +étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de +génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées +n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité; +qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection +des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des +premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les +relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des +défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée +par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore +rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est +le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait +contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou +pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici +aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier +coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique +de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés +qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre +l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour +les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse +intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la +progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant +procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres +gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas +encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. +Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une +cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré +vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses +privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir. + +Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation +particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle +favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant +sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes. + +Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée +de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très +anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand +ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice, +ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, +d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne +les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire. + +Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la +dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération, +mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes +conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée +de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre +une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût +semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses +classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point. +Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre +connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas +absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La +forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de +toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit +s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment +l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est +l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait +d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition +même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit +donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique. +Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une +création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive +et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de +plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de +génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape +de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où +toutes les idées sont dissociées. + +Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape +de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et +l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre +voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à +l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son +association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression +assez curieuse. + +On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en +recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite +des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants +s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être +la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans +l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se +ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter +une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est +l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa +l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il +faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également +dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité +alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc +était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en +possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière +très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent. +Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une +magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres +surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des +anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre +l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans +cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté +d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait +Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très +probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si +les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom +de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à +travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela +est raconté dans l'admirable _Dragon impérial_ de Judith Gautier. + +Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle +du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un +cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel +moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur +et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception +aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite +des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti +d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre +cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de +bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme, +de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur, +de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des +qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son +origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français +commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire +est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de +l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles +forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que +par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa +dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de +la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la +minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y +eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable +d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde +froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat +atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un +accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente, +et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour +l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de +l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête +à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y +avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas +nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on +a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports +d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est +un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très +importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable. +Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles +habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément +qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau, +moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que +l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique +à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un +vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les +idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, +indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle +association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre +aucun intérêt intellectuel. + +Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus +claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont +cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits +communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui +doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou +d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute +à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en +faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée +que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas +absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une +nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes +qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple? + +Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme +de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des +idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal +défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur +l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent +tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à +l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent +les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de +divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, +le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi +le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de +la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social +a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un +caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est +pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie +trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue +à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour +avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le +contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est +un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la +pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est +nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à +des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la +dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie +fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable. +Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et +absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur +laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a +doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare +l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et +l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles, +quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être +ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer +toute prétention à l'ambiguité? + +Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un +instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui +touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses +références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se +considérer en soi, _in abstracto_. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur +les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le +mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances. +Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une +notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas +autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point +mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se +neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce +point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée +de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée +de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du +silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains +des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent +plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà +du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue +et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes +sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de +mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées +incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur; +il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot +qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de +justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce +nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très +familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la +première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter +l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible, +une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence. +Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une +signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on +demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire, +que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus +capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade +et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a +des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait +la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était +encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien +n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence +est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit +que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la +négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger +les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau +le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende +désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des +coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le +non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de +cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée +dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs. +Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la +haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire +et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens +vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que +la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une +confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le +mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice +civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les +instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation, +ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée +réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante +dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot +se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on +distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant +d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de +l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la +preuve. + +Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le +peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il +semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot +n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus +ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou +de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes +de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît, +écrasé, son sens suprême. + +Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en +circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes +de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît, +entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un +exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par +la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe +de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs +revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le +ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée +que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors +toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente +ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous +avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les +idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité +personnelle. + +C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée +par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot, +que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés +dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette +expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté +comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans +l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus +que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune +prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles +fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire +entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal +dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile +qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce +qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le +privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore +aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse, +est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole +concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la +liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté +n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège. +Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel +que le privilège du citoyen romain. + +On voit qu'il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d'un +mot et la signification réelle qu'il a au fond des obscures consciences +verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un +seul mot, soit parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement +d'une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s'il s'agit de +généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un +sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi +des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il +y a même des matières où c'est le seul en usage. Mais chiffre implique +déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère +et l'auteur même de l'écriture y échoue souvent, parce que le sens des +mots varie non seulement d'un homme à un autre homme, mais, des moments +d'un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une +grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, et la vie évolue +dans la réalité la plus concrète; entre la parole et les choses que la +parole désigne il y a la distance d'un paysage à la description d'un +paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons +ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets +d'antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle +que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus à +propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une méthode, d'essayer +l'examen des idées toutes modernes d'art et de beauté. + +J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues +classiques qui n'ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien +que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité +qu'elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la +dépendance de l'idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même +n'est autre chose que l'idée d'harmonie et l'idée d'harmonie se réduit +à l'idée de logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De là les +sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté +est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela, +on comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, dans les sociétés +féministes, s'est presque toujours restreinte à l'idée de beauté +féminine. La beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant sujet +d'analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer +d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, située dans +la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la +même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure +à l'humanité, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour +les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de +plus près, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des +formes terrestres observerait que, s'il existe une différence de beauté +entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge, +cette différence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si +d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts +de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double +saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit +disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est +presque infléchie sous l'influence du dos qui a une tendance à se +voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles +imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient +instinctivement quand ils ont du goût, c'est la brièveté des jambes, si +accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie +des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile +d'insister, d'autant plus que la vérification en est malheureusement +trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique, +comment se fait-il qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, qu'elle +soit devenue pour nous la base même et le ferment de l'idée de beauté? +C'est une illusion sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée +pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal +a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une +promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes +elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l'homme jusqu'à adopter +cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrême +perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type +particulier de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri du nom de +«bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également +depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par +lequel l'homme se laisse le plus volontiers séduire. + +Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui +qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la +femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les +promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La +beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes +accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme, +qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur +jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si +rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque +toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou +à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile +à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la +page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est +fort heureux. + +L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le +commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que +cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée +de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est +pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont +analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela +par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme +ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus +naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux +excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art. +L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être +comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle +contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté, +c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins +absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et +pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui +se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en +doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant +l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à +l'obscurcir et à la salir. + +Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît +l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont +normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée +d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les +catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux +derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait +nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée +d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est +aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu +de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre +l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est +admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux; +c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de +l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques +ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases. +L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et +à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos +autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est +cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils +sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur +triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée +que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre +d'intelligences. + +Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient +jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées, +soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité; +il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état +dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais +qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles +on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent +réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels +elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici +quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le +domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités. + +Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme +de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins +aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre, +sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à +expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans +presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau +sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour +l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des +idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie +du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire. +S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur +de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que +la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole +révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent +comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des +accidents. + +Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement +une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence, +d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction +peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour +une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité +de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les +femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle +qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence, +l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus +aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on +compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente +dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en +sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités +qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent +à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des +hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense, +vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, +autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers +d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité. + +On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se +refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants +stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude +rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du +bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt +que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée +de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment +contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer +séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle +enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent +les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple +d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure +preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le +sentiment qui vient toujours à bout de la raison. + +Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être. + +Novembre 1899. + + + + + IV + + STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE + + + Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues + ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et + notre incuriosité de la loi. + BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._ + + + I + +Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature +française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe +de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane +Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si +le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification. +Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le +peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique +malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre +d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des +actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers +innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel +qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation +universelle. + +Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt +trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les +ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les +insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille +verdure dont on fait les férules. + +Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent +toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur +civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale. +Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous +émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six +poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent +plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de +race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être +qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles. +Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et +à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare +se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, +comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la +force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut +les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale +clairement la naissance d'une mentalité nouvelle. + +Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence +historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de +décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été +facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile +de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu +s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette +illusion. + +Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux, +toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi; +ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu +d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide +soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a +d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient +différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution +sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois +nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou +bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en +viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou +bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même +du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les +combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes +humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles +apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de +mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa +philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien +laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier +d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée +de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour +expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter +bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des +Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom +à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus +singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie +ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente, +en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle. + +D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun +rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un +homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne +correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques, +italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance +matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés +de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité +en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable +aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et +les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les +Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour +la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus +magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces +exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme +historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes +doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle +vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une +opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les +manuels et dans les conversations. + +Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il +appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il +vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie. +C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La +philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus +puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait +commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix +qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée. +Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne +détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute +leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague +que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en +comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire. + +De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est +un fait; une telle période est certainement une période de décadence +littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait +lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de +nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de +poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle +floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui +donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux, +un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des +intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations +humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence, +mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire +l'anatomie d'une idée. + +Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit +d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur, +avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec +conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles. +Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression +que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade +la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine +en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en +littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_, +ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui +chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne +naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent +ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent +Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien +en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa +généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une +idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf +qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures +faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient +extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur, +les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont +autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de +décadence est identique à l'idée d'imitation. + +[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme +on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire, +datent de l'ancien régime.] + + + II + +Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée +de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même +d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années, +sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués +par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation, +maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous +les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui +brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère. +La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de +l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de +l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les +nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la +règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie +qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même +homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique, +se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; +arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il +ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen +surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est +un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous +sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu, +l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note +est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile +d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment, +après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? +Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord +pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. +Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, +ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est +l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. +Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle +innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation +est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la +plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier +la vie? + +[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.] + +Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie, +furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment +contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une +oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui +ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà +compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la +provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi +selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était +qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire +érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à +ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les +écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit +de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par +prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile +à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée +abhorrée de non-imitation. + +On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé +sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme +l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et +de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire +n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles. +Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices +impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut +aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un +demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; +il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été +l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie +de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant +pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il +eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les +Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine +tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner +aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit. + +Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique; +il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus +accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les +générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant +de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau. +Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française. + +Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est +demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction +se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un +lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi +les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France +de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par +excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! +Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent +bien une théorie. + +L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature. +On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou +la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime +ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. +Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à +coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi +les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième +méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses, +ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des +dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles +doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas +familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au +moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent +même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et +invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira +les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes +nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés +par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait +acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les +comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes, +peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel +feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait, +Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni +Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à +des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que +le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car +il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en +abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de +précieux, d'inattendu, de nouveau. + +Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire +son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il +faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la +carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni +Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se +façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni +Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On +commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde +période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de +l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il +n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues +vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des +altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et +au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au +développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la +langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de +Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on +avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs +idéalistes à des novateurs chrétiens. + +[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la +complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue +française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes +de Prudence.] + + + III + +N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une +idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive +à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois +pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane +Mallarmé mérita la haine ou la raillerie. + +La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la +littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui +secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu +de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres +religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais +descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là, +elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_ +au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on +se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre +l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se +connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit +toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon. + +La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les +hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des +intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il +n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités +inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous +un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son +esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales, +obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la +ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux: +certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y +réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé +de tout ornement social que s'adressa le sarcasme. + +Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une +merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée, +toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la +poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme +le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, +des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne +représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise; +elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent +facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est +personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a +de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une +pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de +voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de +fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se +réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une +cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec +son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque, +froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des +phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa, +pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots +selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement +beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée +d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose +pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers +irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre +une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en +français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des +écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les +livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté, +c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce +qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont +d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le +cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la +nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, +les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a +soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à +l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée +de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin +couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les +troupeaux. + +Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il +ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue +psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale +dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours +possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon +les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera +ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est +le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux +hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie +pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est +peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot +décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule, +on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole: +mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte. + +1898. + + + + + V + + + UNE RELIGION D'ART + + I + +A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi, +presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît, +ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une +aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art, +la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle +est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions. + +Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la +tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire +qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les +derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique. +Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les +écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué +l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs +lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et +le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour +messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef +des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces +trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout, +si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il +n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue +que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux +récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux +traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif +d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une +page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un +livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce +dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations +de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc +influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les +livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie: +l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie. + +La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance +et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman +n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à +résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées +et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé +deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des +documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre +une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de +Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les +originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier. +L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou +historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et, +d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le +compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait; +c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables, +supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop +déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus +grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque +toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de +la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit +l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que +de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme +du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une +imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer +que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies +n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles +obscènes et sacrilèges. + +Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des +pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et +surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque, +puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le +corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument +secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie +de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée, +certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait +légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour +raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère +diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier +didactique. + +Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la +fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant +aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont +presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur +n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre, +documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est +évident. + + + II + +Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non +seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a +donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui +n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou +sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables, +liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité +à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus +excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de +Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble +pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est +clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude +générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou +d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin. +L'excommunication n'est pas un geste philosophique. + +Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition +littéraire. + +Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois +mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement, +pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de +l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans +l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans +l'intelligence. + +Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé +normalement les deux principes qui le constituent et, sans +l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen, +d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe +évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II +pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils +étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le +successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les +grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul, +les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la +chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant +lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il +détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église +devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme +hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté +sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus +recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte +sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude. + +En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le +protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel; +après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté, +mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le +moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la +période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples +de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme, +le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand +fait littéraire. + +Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit +unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas +de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples. +En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du +clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les +dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète +catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la +vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais +morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle +qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne +prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues +vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à +l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du +dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des +prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours +aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute +nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la +persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où, +par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de +l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là +son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire, +l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles, +il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en +comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti +évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord, +qu'avec la Réforme[32]. + +[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.] + +[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à +l'Académie des Inscriptions.] + +[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans +certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices +d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter +qu'au XVIIIe siècle.] + +Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les +églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des +tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul; +leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux +ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine +rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité +de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or +des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le +paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où +la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est +couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un +peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire +en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces, +des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles +du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de +Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les +fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art +catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et +logique de l'art païen. + +On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves +d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne +connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter +aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles +origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en +doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses +moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée +religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier +les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le +catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui +prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien +n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne +sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de +faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la +part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps, +la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le +catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini +de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et +avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute +la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous +a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les +superstitions et toutes les théogonies orientales. + +Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition +littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait +maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle; +on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines +n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le +moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais +vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut +cependant important: de même que les protestants voulaient purger le +christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer +de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres +réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par +le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature +n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à +laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de +l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une +philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus +d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté +corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne +entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité +universelle. + + + III + +Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté +passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient +encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour +exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une +enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques +et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du +romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie +de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de +Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la +fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à _Sagesse_, à la trilogie +apologétique de M. Huysmans: _la Cathédrale_ essaie de refaire avec +des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des +outils moins brillants, mais plus aigus, _le Génie du christianisme_. +L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi +quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à +Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste. + +L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète. +Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique, +symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à +tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture, +d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et +surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la +mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les +compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire +d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer +tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est +représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de +Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante +dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus +rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît +d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est +un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire +baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée, +les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de +la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de +connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de +jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre +quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le +roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui +est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description +s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison +symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce +livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses +maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et, +pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire +de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans +des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière +qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie +liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour +de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels +privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement +supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait +encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées, +lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où, +finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût +de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais +qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux +d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir +quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à +quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a +de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est +presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour +s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser +la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et, +en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même +titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement +de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que +l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun +génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter +Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter +les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands +esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique +cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et +superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard, +mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double +capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès +les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double +souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des +anciens dieux. + +Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme +évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la +beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de +la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien; +encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose +belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un +tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous +seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement +la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes, +le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde +l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane +eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été +la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été +un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux +filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et +de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser +des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme. +Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa +candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à +Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels +enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg, +Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images +taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui +suivait le triste énergumène. + +Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes +de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés +à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il +prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans +l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et +à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de +Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal +démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces +inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à +la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe +serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes +cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint +Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, +n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses +architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le +luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque +fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires, +voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement +apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et, +par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art +chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en +un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre +garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico +d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les +formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté. + +[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les _Éléments +d'Archéologie chrétienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur +dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle +s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux +édifices dont la destination n'est que secondaire».] + + + IV + +L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M. +Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué +par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble +inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas +de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir +et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de +violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil; +le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre +trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les +nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de +sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des +Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois +nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est +moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute +des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles; +qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des +pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs, +nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par +surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion +d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du +plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique +de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à +la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par +l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique, +au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très +anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le +développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut +s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises; +qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais +certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le +mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On +aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en +leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être +que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut +une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans +les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe +brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve, +d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée +des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou +du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres +d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines; +on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane, +protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne +serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait +peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de +Méliton ou de Durand de Mende[35]. + +[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne +semblent pas son oeuvre.] + +[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une +symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est +moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal +antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs +et romains du Louvre (1897)_.] + +L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la +mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers +martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui +qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable, +de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les +Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène, +les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre +fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour +les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne, +funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est +fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ, +sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile +selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne; +saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète; +dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le +charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté +avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons +de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un +symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire, +Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration, +il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On +a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore, +mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans +l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du +paganisme. + +M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen +âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des +fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète +jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose +sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un +manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte +d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue +de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte, +non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses +yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon +et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement +dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art +et de mysticisme, comme _la Cathédrale_, la science facile des lectures +patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les +volucraires, dans l'éternel _Physiologus_ du moyen âge, il reste bien +démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des +plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un +amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le +vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les +détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, +le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom». Et l'on +continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque +minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie +même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une +vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva +donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer +aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore +populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est +le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole +fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie, +dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette +terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce +qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de +faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la +gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de +l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée +au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en +faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de +cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs +expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à +sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de +sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations +symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne +voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans +pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un +passage très curieux: + + Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance + merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux + yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières + ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces + singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures + ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui + combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce + sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur + un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent, + ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal + dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une + chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en + un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de + formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans + les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées + à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer + la loi divine[36]. + +[Note 36: Cité par Ch. Gidel. _Sur un poème grec inédit intitulé_: +O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, 1873).] + +On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_ +si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les +cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon, +le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les +Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec +Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacrée), mais avec +l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la +plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient. +Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et +peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus +ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une +belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute +sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la +mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle +le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel. +Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, +si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la +prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait +avec lui la Gorgone Scylla...[37]». Elle est le symbole du péché et de la +tentation. + +[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: Μορφήν γαρ +πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη. + +Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge +d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles +apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine. +C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry +(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute +un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est +original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait +pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour +«désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un +affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite, +les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour +les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur. +Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte +Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les +Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est +encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les +Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes +signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et +les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ +est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de +son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus, +le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est +dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le +serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto. + +[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle), +mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en +latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de +Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des +manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la +légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.] + +[Note 39: _La Cathédrale_, p. 464.] + +Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze +signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe +fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ +triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, +l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe +appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps +d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la +littérature, complètement apocryphe, des sibylles. + +M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40]; +elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la +Discipline de l'Amour divine_ (1519): + + Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon + l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond + et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel; + et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens + les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les + sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous, + entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux + ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche, + par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et + spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu + ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès + jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure + des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et + métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui + croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures + qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles + comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et + représentation du grand monde, et il est image et expresse + semblance de Dieu créateur et de toute créature. + +[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un +des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte +Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son +grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la +Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur +la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du +IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de +Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque, +tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de +Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».] + +L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse +démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment +finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus +caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en +1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on +mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit +nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre +d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de +la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent +la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans +l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les +pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de +la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La +purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine, +c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie, +poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il +faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant +toute rancune du coffre du coeur. + + ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son + sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le + mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous + potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de + paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations, + odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne + purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans + penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages + spirituels. + +Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de +table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné +de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs +favorable, du pissenlit aux lardons[41]. + +[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.] + +En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues +pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien +faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le +dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre +ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des +Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles +le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens +qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que +les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine +druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides +avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel +à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_. + +Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la +Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires +sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le +XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des +préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de +la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils +Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut +fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu +d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela, +de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout +ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_ +est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des +Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et +la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments +définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte +Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu +du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les +Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, +au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus +curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un +grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une +série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et +le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui +seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys +l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe +siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de +théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys +l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais +la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un +contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et +des diverses sortes de moines? + +[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie +Chrétienne, 1839).] + + + V + +Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets +d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, +comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas +facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, +semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les +visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que +tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne +l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de +sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez +les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris +d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme +l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant +conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il +appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce +qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces +stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle +atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des +incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes +se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, +et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout +empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le +confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté +une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les +Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était +la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque +instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez +facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de +Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce +et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune +dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal +à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait +pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour +joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et +d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix +nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua +mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine, +véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les +sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, +par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était +couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un +de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». +Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, +de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante +d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, +la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et +connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre +revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, +souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et +remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille +accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de +l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre +à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite +académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la +paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, +l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et +commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît +médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion +s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il +s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin +d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui +a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute +l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: +«_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette +correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite +on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de +Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus +dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant +recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, +en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui +séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient +grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et +non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami +Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé +de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_. + +[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont, +_Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)] + +[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le +délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73 +et 74.] + +[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.] + +Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de +l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il +l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un +personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des +édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire +la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions, +Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu; +ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On +prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable +pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu, +est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient, +on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules +romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin +parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils +abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang, +engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux, +dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par +la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies +ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent +également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons +étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait: +«Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu +au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_». + +[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.] + +Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition +plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera +volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues +pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie +de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, +ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est +parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de +prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse +y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et +qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins, +savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont +particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint +Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des +taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre +ont été plaqués au hasard de la cueillaison. + +Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque +douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots +qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de +participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si +le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un +chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du +rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il +n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation +les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un +véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion +d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des +lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un +beau livre. + +1898. + + + II + + PSYCHOLOGIE DU PAGANISME + + +Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme, +s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la +perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant +la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à +reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme +que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort +illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant, +comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec +les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les +cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre +du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de +quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et +aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble +très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes +se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils +systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont +organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les +meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les +jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions. +Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des +jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas +moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles. +Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un +seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus +large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur +offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le +seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que +les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints, +les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les +vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix +sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin, +c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux +qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur +corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque +toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat. + +[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle +de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore. +On suit celle d'Amsterdam, 1744.] + +On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, +d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à +cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. +Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition +religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à +lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, +s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui +pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme +apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens +terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu +de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour +que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée +par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui +démontre sa vérité. + +«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un +contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou +du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique +lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y +a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: +sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies +à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les +oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché +qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins +naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car +vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, +à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins +l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce +demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à +l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y +a un accommodement. + +[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.] + +Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces +cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que +tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, +seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, +de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette +promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern +en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin +contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en +pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur +ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de +ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion +abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en +eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de +moins humain dans l'homme. + +Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes +indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat +religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie +humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la +religion, qui est encore à peine pressentie. + +La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle +s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle +consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des +formules. Le + + MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB. + +est devenu, dans la suite des temps, + + MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI + +et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le +passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les +fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des +théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée +religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du +peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente, +et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin +enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont +finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une +véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul +compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une +régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la +philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans +l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette +question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues +dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, +jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus +vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des +croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que +de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, +du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme +populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches +du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons +reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et +seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre. +Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays +aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un +atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue. + + + + II + +Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait +plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en +Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui +pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier +gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra +venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, +avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses +sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui +ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace +abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans +le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes +intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard +et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans +un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans +que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand +étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas +dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le +dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la +métamorphose ingénue: + + Martirii gestans virgo Martina coronam + Ejecto hinc Martis numine templa tenet. + +La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a +qu'une religion, elle se rajeunit. + +Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la +destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple +alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les +forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques +engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement +orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse, +la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et +le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas. +En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce +fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les +temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les +utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique +d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que +le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas +volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui +a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les +statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape +romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est +civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette +idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies +en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur +rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères +de l'Église pour corroborer son fanatisme. + +[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.] + +Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus +qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en +est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses +prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce +que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé. + +Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la +continuité religieuse. + +[Note 50: Voir page 142.] + +En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts +sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes +introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail +d'érudition. + +Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre +les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes +aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon, +N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et +que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est +champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent +leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses +obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers. +On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des +vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce +ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii +semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto +du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou +la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on +avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on +s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même +cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu +était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce +prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces +asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres, +du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de +prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale +des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un +exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du +fidèle. + +[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.] + +Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque +pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très +souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si +vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in +commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._» +Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules, +même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de +signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être +populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les +saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent +un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux, +dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur +route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières, +déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs +de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel +champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières +bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des +chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande +si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la +superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais +si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les +offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de +Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots, +celle qui assure contre le péril des longs voyages. + +[Note 52: XXXI, I.] + +Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_. +Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait +volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares: + + SILVANO + SANCTO. SACRO + LARUM. CÆSARI + +C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels +chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété +populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit +celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer +sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière +dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de +la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer +sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance +naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape +devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette +qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et +à donner aux anges des frères[53]. + +[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt +Liber; Trèves, 1723.] + +Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur. +Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent +à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent +siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui +inspirait leur satire. + + Dieux guérisseurs Saints guérisseurs + + Priape {Stérilité { S. Vitus devenu + {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet + { S. Paterne. + + Strenua Faiblesse { S. Fort. + + Apollon Peste { S. Roch. + { S. Sébastien. + + Hercule Epilepsie ( S. Valentin. + + Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite. + + Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de + chemin aux Padoue fait retrouver + voyageurs égarés. les objets + perdus. + + Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi. + +Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le +parallélisme, avec plus ou moins de précision. A _Febris_, qui éloignait +la fièvre; à _Rubigus_, qui préservait les blés de la rouille; +à _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; à _Orbona_, qui +protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues +jeux de mots, car: + + S. Bonaventure guérit du mal d'aventure. + S. Léger -- de l'embonpoint. + S. Ouen -- de la surdité. + S. Claude -- les éclopés. + S. Cloud -- des clous et boutons. + S. Boniface -- de la maigreur. + S. Atourni -- des étourdissements. + Ste Claire } + S. Clair } + Ste Luce } des maux d'yeux. + Ste Flaminie de } + Clairmont } + S. Genou -- de la goutte. + +Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et +l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest; +Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept +Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait +Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers; +S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie, +même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine, +on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour +exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser. + +[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mèlusine_, est +l'homme du monde le mieux documenté.] + +Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans +leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie[55]: + + Temples Eglises + Jupiter Feretrius In Ara Coeli. + La Bonne Déesse Ste-Marie Aventine. + Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole. + Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio. + Minerve Ste-Marie sur la Minerve + Vesta N.-D. du Soleil. + Romulus et Remus S. Côme et S. Damien + +[Note 55: Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très +sûrs, dans la _Lettre écrite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam, +1764.] + +Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires +qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts +baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée +de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus[56]. Près de +Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée +sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours +en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais +qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le +voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne +église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la +Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle +succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots. + +[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor +of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce +révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le +travail des _Conformités_. On ne saurait trop encourager ces sortes de +travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus +utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M. +Trede.] + +Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à +Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour +son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple +suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont +des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple +d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église +S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle, +rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment +ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel + +[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.] + +qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis +fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin, +autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au +peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général, +comme l'a démontré M. Marignan[58], les pèlerinages aux tombeaux des +saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape; +mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion +ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et, +d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé +à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a +retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des +Asclépiades[59]. + +[Note 58: _La Médecine dans l'église au_ VIe _siècle_; Paris, Picard, +1887.] + +[Note 59: Cf. la préface des _Mimes_ d'Hérondas, trad. de P. Quillard; +Paris, _Mercure de France_, 1900.] + +Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire +célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les +cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la +colline sacrée. + +Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple +dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en +pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint +Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon +en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté. +Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes, +toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses +elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode. + +On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire +réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit +d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein +d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni +de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est +une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes, +Héraclès, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps +les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et +blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallèles se +gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison. +Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses +arguments. + +[Note 60: _Traité de l'art de bien mourir_, t. III.] + +Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées, +selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni +réformer, ni diriger. + +Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance +au protestantisme; + +Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance +au catholicisme. + +Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation +antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante. + +Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite +que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires +particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale. + +On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme +grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un +protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer +la porte de l'autorité. + +Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou +byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares. + +La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle +ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire +païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut +pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. +C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se +buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs +efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat +d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie. + +Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a +jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable +comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est +l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les +symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin +de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à +croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais +non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux +ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà +la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée +de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité +relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La +vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin +et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la +médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle +des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons, +soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes +n'est jamais mauvais. + +Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que +l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur +au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même +ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison à Sainte Apolline contre le mal +de dents_. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut +s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand +Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a +que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux +que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de +granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse? +C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les +batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe? + +Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la +superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous +l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos +yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques; +mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée. +Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de +l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la +genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre +garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités +nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous +nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle +inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont +sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent +de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique +merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le +fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut +pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux +hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns +s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se +tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi +ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, +que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec +gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme +s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que +futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la +minute même où la sensation nous avertit de notre existence! + +On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de +l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron +prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté +intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane, +un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne +l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures. + +Mai 1900 + + + + + VI + + + LA MORALE DE L'AMOUR + + I + + +Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, +au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent +dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un +délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de +M. Ribbing[61], entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les +deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents +docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés +manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui +charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le +prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune +et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces +professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu +presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas +rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose +qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres +hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le +travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les +«perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus +fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et +avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les +Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux +derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces +matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place +de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux +curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital +et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le +passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué +et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté +provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse +Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on +raillait la «joie imparfaite»[62], et les «secrétaires des demoiselles» +donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses. +Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre +au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se +prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis +faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi +qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter +sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions +que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit. + +[Note 61: _L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales_, p. 215.] + +[Note 62: _Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et +parlant à sa compagne._ Cette pièce se trouve dans plusieurs _Recueils_ +du temps.] + +«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et +l'impuissance de manger beaucoup». La chasteté se définit par les mêmes +mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins +honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à +l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé +une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux +vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres; +car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui +résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour +se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique; +l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se +nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement +que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle +tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un +martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment +trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas +particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent +les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique. + +L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est +glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un +couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté +est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus +l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y +a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se +résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité; +l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée +religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu +continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre +la turbulence sexuelle[63]». Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation +vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est +la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins +de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa +propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les +ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent, +Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous +demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car +aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux, +il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question +que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont +indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe. + +[Note 63: _L'Instinct sexuel; évolution et dissolution_, p. 301.] + +La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la +recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son +devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux +évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est +néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou +peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi +contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains +tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée +comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi +les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints, +même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de +donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des +chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les +socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la +génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle +est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le +théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique; +Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger +des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est +allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est +épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle +de la tyrannie scientifique: + +«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération +est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un +ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament +froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant +cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec +celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est +accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des +moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards +pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent +stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces +maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les +adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à +cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la +génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement +du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent +sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats +voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus +ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent +réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes +les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les +femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien +constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes +secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour +que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une +race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules +séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux +portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est +l'heure la plus propice[64]». L'astrologue donne à ce programme érotique +un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet +de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui +préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation +que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux, +sur l'avis de la Faculté, le signal du départ. + +[Note 64: _La Cité du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres +choisies de Campanella_. Paris, 1847.] + +On aurait pu aussi bien citer Platon, _République, V_, que Campanella +suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en +tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe +siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations +scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air +décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle +«avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause +de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature +humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la +queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux +livres VIII et IX de cette même _République_, où il considère l'histoire +pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels +et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. +Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le +plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout +dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin +de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des +utopistes; disons: ces grands enfants. + +Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de +l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances +d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des +démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles +les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine +conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable +qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui +l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la +syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés +humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de +supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi +pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui +philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée +et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale +actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne +le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes +fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. +Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand +Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit +reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec +des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique +est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la +préciser. + + + II + +L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un +centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est +une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un +peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours +d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les +consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être +absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences +qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un +assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des +métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la +pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau +de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les +artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine +vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les +raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain, +nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en +tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement +comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en +revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion +ridicule dans la mauvaise littérature[65]. + +[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est +encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la +_République, V_: + +«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société, +et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au +corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la +douleur d'un seul membre».] + +Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et +d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément +essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les +sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils +ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches +de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des +boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les +images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, +étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé +par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un +atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être +caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à +l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser +les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de +mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit +de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe +social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment +qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé +et la puissance de la république. + +L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le +christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien +connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le +plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce +sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre +favori un mal plus grand encore. + +Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur +éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble +de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles +chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable +traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une +société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne +sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits +de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des +aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles +mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il +est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus +révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce +sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il +ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de +renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que +l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce +que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même. +Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la +sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est +au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une +abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? +Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: +le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins +le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de +sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on +leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de +leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général +de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons +privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres +sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même +plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce. + +Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être +très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas +inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme +châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins +l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés +de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les +diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale: +qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas +encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la +morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire +enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore +toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original, +s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser +son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes +sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y +suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut +dépecer de souvenir. + +Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. +L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus +faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact +avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les +sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un +fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une +société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y +aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas +d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un +fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute, +par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles +soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus +scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu +près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de +la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront +ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des +amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par +plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes +peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée +a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités +vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes +changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins +(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils +conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui +constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité. +Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui +accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il +sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les +maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être +cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage +sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains +appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient +occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la +mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis +des législateurs de l'amour. + + + III + +Quelle est la morale de l'amour? + +Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les +codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous +les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations +sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays +civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application +présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des +instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la +glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les +démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de +François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé; +et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et +l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement +même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il +est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces +contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer +la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une +des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là +qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son +essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du +XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux +éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la +Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène. +Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion +au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la +sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile. + +[Note 66: Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui +veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la +paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII, +Fescennini_): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat +in luce. Libidini nihil inhonestum...»] + +[Note 67: Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.] + +Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en +les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence +génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains +cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les +collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs +institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la +personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes +de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui +doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et +même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes +qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent +des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat? + +Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée +au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime +une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de +compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas +sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui +affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux +qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus +fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement _mollities_. +Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme +moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du +sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet +état d'esprit. + +Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et +la débauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accordé par la +bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec +le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont +la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae +externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère +à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote +au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin +ecclésiastique _fornicatio_ ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια +entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant +conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux +que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la +famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait +su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; +l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique +des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi +saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les +oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien +ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très +précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir +les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_, +alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la +copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les +inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce +n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc +que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de +renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant +cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les +inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de +saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins +cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non +dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le +tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se +complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, +à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas +toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une +certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous +ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge +témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le +XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont +l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même +se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli +avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les +poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse +d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des +rapports sexuels. + +[Note 68: Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage +de M. Féré.] + +Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est +d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale +de l'amour. + +L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux +premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on +appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe +Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où +l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais +de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds +n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses +maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la +nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les +désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans +peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le même sens en +latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, +convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices +de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la +bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: +les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas +leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le +hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants +qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, +qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité +sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur +de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi +que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été +désunies. + +C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire +de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un +grand désarroi dans les moeurs: + + Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum + Contagemque alio non usquam tempore visam, + +dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète +les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une +épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du +monde. + +Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à +ce que les moralistes de la science appellent assez justement la +promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre +les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. +La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés +européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une +nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre +la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement +théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et +la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses +conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct +social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les +conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, +qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela +n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on +y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve +des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en +minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent +sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment +où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence +de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel +raffinement sentimental. + +Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre +insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de +figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute +une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui +poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce +miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée +parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux. + +Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir +dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se +chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre +contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis +ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a +créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que +chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et +ne doit pas s'imposer. + +De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, +moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, +s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. +Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des +accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour +régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter +aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les +sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément +les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la +vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La +vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde +pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la +cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non +que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des +lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer +pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois +naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme +n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais +celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, +mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle +est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même +de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est +ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science +même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont +dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à +Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de +course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; +l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde +moderne sa conscience intellectuelle. + +Juillet 1900. + + + + + VII + + + IRONIES ET PARADOXES + + + I + + CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN + + «... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public + et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par + là ». + + JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_ + (1720). + +La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne +vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements +et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les +précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part; +qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur; +vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait +couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue +encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le +pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune +terre, reçois la graine et sois féconde. + + I + +Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain +français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous +allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et +qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est +guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de +prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique; +cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en +apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables +gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies, +ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe +des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus +dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de +plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide +et plus rémunérateur. + + II + +De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se +la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni +talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires; +à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore +de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes +et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à +battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même +d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes. +Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des +gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours +quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient +tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a +déjà fait vous recommander cet usage. + +Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques +autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera +de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, +aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possédiez +naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce +cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas +besoin. + + III + +Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un +commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la +haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la +corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui, +divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il +faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux +sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième, +ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en +ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous +n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de +quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus +de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime, +vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une +époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim. + +Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le +placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni +le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être +maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez +avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un +principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte +dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux +touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour +immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette +parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous +sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte. + +Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes +camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de +l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et +votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que, +hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer +en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne +peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de +croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne +se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de +préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une +solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, +c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six +ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un +commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils +auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des +capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres +vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer +dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature, +l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler. + + IV + +Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous +les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car +jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le +premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore +quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des +critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en +papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de +pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez +d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. +Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre +valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre +inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de +métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à +peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains +et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre +et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes +et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, +afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout +déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte +de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette +conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez +le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point +commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que +je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse +dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais +aussi d'une méthode. + + V + +Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut +pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les +portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir +littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu +(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien +davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est +la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. +Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas +écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne +soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres +règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de +«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce. + +Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale +il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques +premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi +littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, +compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un +roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste +affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» +Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse +un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles +plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un +livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi +que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions +aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il +a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman +où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, +jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, +sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes +et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un +chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs +écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue +qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans +réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez +sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et +davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais +distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles +et les plus délicats. + + VI + +En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense +qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles. +Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de +pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et +d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air +et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se +développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, +ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide, +à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt +sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien, +soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus +fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin +de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur, +ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les +voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris +mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une +heureuse sécurité. + +Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs +idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y +verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles +peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est +de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut +arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table +pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous +recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer +la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que +cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée +en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à +tirer par les fenêtres. + +Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous, +n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une +importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement +les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et +les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle. +Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le +soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article +facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins +deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui +puisse vous échoir, c'est une productive célébrité. + + VII + +Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous +arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, +ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la +main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode +la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez +toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse. + +Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent +prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un +âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre +pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie +même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils +ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire +honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et +dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique +dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie +entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui +est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une +génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus +dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très +profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, +sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en +rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, +le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme +ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort +déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes +histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même +par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez +toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait +impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec +véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut +d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce +qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution +la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous +aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse +de votre coeur. + + VIII + +Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de +lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les +plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur +famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; +vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise +langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce +qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite +de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les +autres. + +Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable +valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez +si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur +écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, +virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre +mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. +Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par +l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire +aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il +les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec +eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail +souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un +écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une +dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où +cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon +les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir. + +Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit +mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En +principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le +meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès +sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, +la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant +librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter +une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de +mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, +et on peut danser dessus pendant des nuits entières. + +Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier +exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de +faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde +sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a +ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à +vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et +prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les +critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, +en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les +mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne +vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à +l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un +coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. +Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira +infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup +d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, +surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là +pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative +ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible +sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt +déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze +résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut +s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de +métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours +malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est +si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. +Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez +toujours renier. + +La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très +recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. +Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les +parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés +au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton +du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous +pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur +des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; +quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour +silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable. + + IX + +Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez +besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin +d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés +qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à +tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des +Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez +de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans +le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des +belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement +que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai +vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis +tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la +moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en +commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os +et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de +leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur +vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer +hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou +seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de +complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le +pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres +s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir +sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand +bien. + + X + +Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si +vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une +inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur +vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes +maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile) +cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se +reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera +utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez +puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation, +si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous +mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires. + +Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous +conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de +mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu +de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite +l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la +prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été +perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je +crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous +engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi +on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la +suprême ressource de la sincérité. + + + XI + +Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à +propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a +profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos +obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une +dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se +contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve +quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau +de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par +un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires. + +Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance +de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes +défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec +décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de +circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela +passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte +de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce +moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus +de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa +maîtresse. + + XII + +N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire +votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très +inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de +ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de +tromper le public et de duper les physionomistes. + +Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion +définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins +que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne, +l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais +de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une +conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des +deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance: +d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que +d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous +plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en +cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain. + +La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans +hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie, +promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur. + + + XIII + +Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de +l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde +quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour +où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est +utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose +que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec +n'importe quel dialogue. + +Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il +ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous, +moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes. + +N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on +vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut +vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les +petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa +discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la +situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse. + +Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme +secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les +ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure +de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés, +et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie +littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger +son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour +aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure, +qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur +pour un journal et pour le public. + +Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt +les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune, +ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous +avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite +collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes. + +Septembre 1896. + + + + II + + DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE L'IDÉALISME + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo. + Ovide, _Métam.,_ III, 430. + + + + _INTRODUCTION_ + + +Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point +philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré +des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode +de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême, +la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au +néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences +actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai +noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70]. + +[Note 69: V. L'Idéalisme, pp. 16-17.] + +[Note 70: On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en +lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la liberté +(Echo de Paris_, juillet 1892).] + +Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, +arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers +quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien +reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, +et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées, +et de m'en aller à travers champs. + +En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux +conséquences que j'ai dites,--car elles pouvaient être nécessaires et +inéluctables--j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires, +ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit +relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par +l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de +mettre notre vie d'accord avec nos principes. + +(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.) + +On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis; +mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la +sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme +une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite +voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,--je ne +dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands +philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant +vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni +Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et +Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, +après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez +à César...» Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon +royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste». Mais en +prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce +monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient +nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté. + +[Note 71: Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait +chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.] + +[Note 72: _Discours à la nation allemande._] + +Revenons à la pathologie de l'idéalisme. + +Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui, +d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme +de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour +simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme. +Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus +clairement appelé le narcissisme. + +Narcisse, + + Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo, + +et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir, +a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers +élégant[73]. + +[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils +sont la fontaine scellée ou le _hortus conclusus_. On passe devant la +source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et +devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir +même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient +bien d'autres secrets, la _Belle et la Bête_, m'a fait comprendre cela +et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis +capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la +fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide: +«L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces +faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important».] + +Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin +d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle +nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité +leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans +l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt +du doute: + + Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva + oscura Che la diritta via era smarrita[74]. + +[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.] + + + + _CHAPITRE PREMIER_ + + HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE + + +Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation +mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la +sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme +partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de +valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma +pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par +mes besoins d'hypothèse[77]. + +[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.] + +[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou +psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc., +le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée +_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement» +est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable +jusqu'à preuve du contraire.] + +[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est +relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à +mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la +crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles: +je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix +ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le +percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre; +appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.] + +Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la +subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse. + +Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux, +pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier +l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à +moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, +et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne +peut me laisser indifférent. + +Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette +limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je +me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets +l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors +de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma +conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela, +car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il +parle! + +En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai +trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que +différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste, +l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet +pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce +qu'il me ressemble. + +Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde +extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que +ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite +autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de +son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait +partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe +qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il +me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il +m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre. + +Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est +rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense +lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement. + +Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et +je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me +limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me +voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me +limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial +absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche, +ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la +formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il +gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force +à «entrer en pourparlers» avec lui. + +A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis +le faire, autant que me le permet ma nature, son existence +hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce +n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques +concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie +à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui +en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du +salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne +seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques +alternatives de la lumière et de l'ombre: + + ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78]. + +[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.] + +Et voici comment raisonne Pollux: + +«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique +que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà +de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que +cette pensée me pense...» + +Il se reprend: + +«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!» + +[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute +réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.] + +Il réfléchit et continue: + +«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui +aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois +admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient +en s'affirmant; ils s'affirment en se niant. + +»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je +retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée +et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense». + +Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel. + + + _CHAPITRE DEUXIÈME_ + + VIE DE RELATION + + +La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en +a pas le droit, elle le prend. + +L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et +sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes--à l'envers--: hommes, +bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point +du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, +toujours le même, est infiniment fécond. + +Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes +différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite +à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe +et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se +résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de +Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime, +parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le +lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un +auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait +moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou +Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, +Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et +la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est +la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81]. + +[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. +Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses +enfants,--c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses +propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu +nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles +qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de +ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de +puissance que l'amour,--«et la faim eut plus de puissance que la +douleur. + _Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno_ + DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.] + +[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là, +oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit +cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au +lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins +métaphysiques [c]: + + _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo + Tortilium coronarum..._ + +Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces. + +_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, +suavissimam._ + +_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_ + +Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?] + +[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620, +in-folio).] + +[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).] + +[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)] +] + +Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des +reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude +rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur +précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels +peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi +que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide +pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie +autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la +mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections +d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son +orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation +défaille si les autres ne la confirment. + +[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il +entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de +Saints_, p. 423.)] + +Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, +réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur +laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant +d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on +approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83]. + +[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son +ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est +bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un +esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses +pensées.] + +L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire +adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a +besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc +serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la +tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de +son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes +de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire, +il n'en était que le premier juge, et non pas le seul. + +[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort +belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la +Balance_).] + +Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus +forte, et multipliée selon son identité essentielle. + +Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, +cela fait un champ d'orties. + +Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et +tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base +sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les +orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment; +il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou +mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière +d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il +faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est +inviolable. + +Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule +des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la +salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric. + +Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le +désert. + +Février 1894. + + + III + + LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ + + +Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe +plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert +son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme +physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et +rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en +un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il +faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être +commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra +vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage +sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense. +Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le +crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva, +et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de +l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes +possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument +juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes +qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque +instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les +pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont +être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même +et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer +à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des +actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment. + + I + +La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de +vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même +quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange +perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme +et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions +communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et +souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de +capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que +le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et +jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules +droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi +les plus ordinaires gestes du commerce. + +Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux, +vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner +sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie; +se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction; +achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique, +d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe +du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier +principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de +pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée +de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans +l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la +supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent +se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles +haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir +et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces +actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment +celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du +Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable, +d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là +encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir, +le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est +pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de +pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours +sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous +faut chercher le principe de la charité parfaite. + +Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir, +sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la +nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir +inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la +charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité +de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité +de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois, +la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais +la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa +propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et +individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour +fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le +lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus +forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe +ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et +des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au +rythme, adéquat aux gestes divins. + +La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la +prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations +qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il +ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa +couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la +succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela, +l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il +atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en +quoi est impliqué le don de soi-même. + +Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement +le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et +le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense +l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde. +Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres, +s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un +mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite +inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes +de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie +par une grenouille. + + II + +Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses +mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas +plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots +leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus +conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne +pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à +l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles». + +L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date +sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à +faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope, +au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un +rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et +digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans +conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle +avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent +des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le +reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité +ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier +contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à +papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame: +savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus +adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui +envient un métier si généreusement productif et chez les petits +bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de +l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent +certifié par un numéro d'agenda. + +Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope +ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur +innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en +d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, +singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang +de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la +civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche +envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais +le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la +sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange, +l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une +insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature +qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une +charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que +savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le +pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le +sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit +est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle +s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible. + +Peut-on déshonorer la charité? + +Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait +la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne +déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la +danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à +l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables +des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent +être amoindris par la trahison d'un fait. + +Qui peut déshonorer la joie? + +Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il +faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme +pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que +la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre +d'une oeuvre secrète. + +Février 1896. + + + + + IV + + LA DESTINÉE DES LANGUES + + +On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné +de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement, +quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes +statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les +conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain +français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de +sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui +adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique +triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse. +Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et +que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme + +[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait +dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à +être dépouillée de tout caractère polémique.] + +les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une +revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un +recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la +simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe, +ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un +célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un +jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de +puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense +de longs commentaires. + +Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du +fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats +d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe +sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et +sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque +qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter +sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin +des vaines séances académiques. + +En voici l'exposé, repris à son commencement: + +Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand +nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits +bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur +éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois +bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le +japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse +sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a +entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des +langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas +de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus +de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à +moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois: +il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de +dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un +égale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est israélite, +devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion +au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un +peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois. + +Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance +byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe +occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes, +l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et +l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle +peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la +contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir +sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre +raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident +que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de +l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il +est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle +de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais +purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui +peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du +vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre +littérairement? + +C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de +cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à +la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue +française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de +l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour +cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe +vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner +rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera +croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple, +qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par +un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de +véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles +que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français +de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de +Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble, +une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la +destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur +fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose. +Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute +celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans +l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles. +Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la +richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la +langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives +du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire +absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine, +toujours inclinée du côté du bonheur sensible. + +Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain; +le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que +beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte, +dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence, +soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux +Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que +leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce +et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis +et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas +étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni +d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les +vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre. + +Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que +la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français +d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la +langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler +gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez +avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait +dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de +dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la +nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe +rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes +et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées, +vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui, +en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la +langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes, +les littératures seront encore une force; quand les armées auront été +anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines +d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa +volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les +enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant +que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la +vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte +que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes, +malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront +toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles +doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent +encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou +l'ancien français,--lesquelles? + +Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple +russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui +seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède +une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup +leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des +phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un +siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale. +Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves +dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins +factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête, +subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui +prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir +dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien. +Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes +mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau. + +Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le +portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore, +évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières +modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour +faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais +aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son +histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de +la moitié d'un continent immense. + +L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée +par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance +linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque +toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et +les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais +non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque +inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont +abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double +tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses +dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième +siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout +entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile. +C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur; +il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité +hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis +longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat +n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan +barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique +un refuge suprême. + +Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et +l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle +est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais +d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense; +au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse +d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez +n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme +un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre +terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile +encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance. +L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre, +par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct +national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, +la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu. + +[Note 86: Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui +fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs +écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que +doit donc être le terrien anglais?] + +L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue +littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands +écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme; +ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et +comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient +composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille, +comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés. +On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enlevée la +broderie admirable des images il ne reste de _Roméo et Juliette_ qu'un +conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une +langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est +l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais +des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si +peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou +d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à +la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la +langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être +déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à +entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de +son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres +anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce +triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, +dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une +Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de +Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives +intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie +humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre +est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture +claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité +de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer +des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des +choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques +distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les +revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le +caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés +dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même +pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la +religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le +reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à +l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant +en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se +liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que +Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que +l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées +ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois +siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les +travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession +dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps +elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles +sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et +toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par +l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi +les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine +a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille +de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage +marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent +jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De +même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur +crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les +coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. +Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une +seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle +dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom, +pendant cette longue période, fut connu sur le continent. + +[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette année même, +les juges anglais poursuivent comme _obscènes_ les livres de libre +philosophie scientifique édités par l'_University Press_: la _Pathologie +des Émotions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idéal_, +le _Rythme des pulsations_, _Responsabilité de déterminisme_. Ce dernier +ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres +que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet. +L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.] + +(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été +singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du +seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à +Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée. +Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe, +par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température +de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc +reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et +la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire +s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de +Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre +deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui +travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait +toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.) + +L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance +imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une +vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur +s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît +dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au +sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues +de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien, +la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la +plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple +italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force +linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot +étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette +délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés +verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction +de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les +autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent +pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui, +en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance +d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles +évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès +qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou +d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien +porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des +civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue +qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le +cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles +est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et +c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront +se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des +philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins. + +En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée +sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument +délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains +sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation +entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie +de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation +esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation +est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les +convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais +la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait +à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes +de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles +veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la +rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau _Zarathoustra_ +aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira +là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares +auront incendié Paris. + +A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle +des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on +l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés +chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler +français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs, +il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six +langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera +un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français, +qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques +poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on +écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin +socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation +d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons +maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science +élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La +contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État, +seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne +n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés +pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable +organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera +l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante +dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que +tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88]. + +[Note 88: M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à +Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne». +Voici l'anecdote résumée par _le Temps_ (7 février), d'après le +_Litterarische Echo_ de Berlin: + +«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut +peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre +visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant. +Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le +jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il +ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat +de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements +gymnastiques après avoir pris une douche froide. + +Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande +affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel +entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des +peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était +jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du +Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi +il n'y ait pas de frontières». + +Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche +devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra +que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes. +Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence +(Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des +langues prendra fin: une seule suffira. + +--Laquelle? + +--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, +l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour +les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de +mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la +douceur. + +Et Hugo continua, poursuivant son idée: + +--Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que +des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui +connaît cette langue absurbe? + +--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre +le français? + +--Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte. +Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République. + +--Et puis! + +--Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci +chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées, +etc».] + + + +La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et +tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui +vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas +inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins +amères et plus vérifiables. + +Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis +trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute +politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort; +dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le +patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus +grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle; +s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie +militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui +a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au +génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il +s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que +les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille +domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie +littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre, +n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain +français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante: +Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence +littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la +politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des +hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi +qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques. +D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre +unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet +leur génie égoïste et national. + +Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous +écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et +renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager +la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il +suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au +besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas +un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles +hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le +rôle de pasteurs de peuples. + +Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui +pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits +remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes: +nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer +un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces +mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une +maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle +n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses +faveurs. + +S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop +puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques, +c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au +corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais +non afin de favoriser les mains grossières. + +La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de +vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de +cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique, +le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente +inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui +qu'il y a un siècle? Loin de là ; il l'est beaucoup moins par l'abondance +des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi +des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière; +la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de +l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les +orthographes, même la française, apparaissent cristallines. + +[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de +la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale +de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme +cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et +pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est +fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question +difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les +Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre +littérature». Pour permettre d'apprécier la question,--et la bonne +foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une _pièce +justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent +que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la +connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; +aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la +collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et +tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si +prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre +information avant d'en faire état.] + +Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles +qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots +dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui +se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement +j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur +l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est +raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brôme_ ou +que _viz_ se lit _nameley_: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces +chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la +supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura +de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à +apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté, +autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits +graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article +pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur +arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui +ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à +lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième +pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages +suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que, +vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait +la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de +Hambourg. + +C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à +l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons, +puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait +traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de +compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de +notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne +m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il +faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent +sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls +savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la +valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire +ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la +revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés, +et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège, +échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et +on saurait quelque chose. + +Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous, +écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si +elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds. + +Janvier 1900. + + + + + APPENDICE + +PIÈCE JUSTIFICATIVE + + +LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE + +«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué la place considérable +que la langue française a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les +considérations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette +situation privilégiée--création de nombreuses églises wallonnes et +d'écoles françaises--ont forcément perdu, par suite des circonstances, +beaucoup de leur valeur. Cependant, le français garde son prestige et, +si la connaissance de notre idiome n'est plus considérée comme la plus +utile, l'étude du français reste toujours la plus attrayante et la plus +nécessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes +cultivés. + +»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française n'a trouvé un terrain +plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a créé des +associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province +des sections vivantes. Tout récemment encore, une section s'est fondée à +Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume. + +»Cette année le choix des conférenciers a été particulièrement heureux. +Mme Thénard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment à +la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et très mérité. En général, +les soirées dramatiques, qui offrent plus de variété et une note plus +gaie que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées du public. +Par tempérament ce dernier est plutôt froid, mais chaque fois que des +artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde à se +rompre et la soirée finit par une ovation. + +»On continue à lire de préférence les ouvrages français. Nos écrivains, +les romanciers spécialement, se sont créé dans ce pays une excellente +clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation à Paris ne tarde pas à +faire son apparition à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans +chaque ville, des sociétés de lecture fournissent à leurs membres, à +prix fort modérés, une foule de revues françaises très demandées. + +»En réalité, le français ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on +avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal +de Rotterdam résolut, il y a quelques années, de supprimer l'étude du +français dans les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit grand +bruit. Or, d'après nos renseignements puisés à la meilleure source, +toute l'affaire se réduit à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un +essai et il a supprimé le français dans une seule école publique. Cette +dernière n'est fréquentée que par des enfants de la petite bourgeoisie. +Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus +utile à leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes +les autres écoles le français reste inscrit au programme comme branche +obligatoire. + +»Même dans certains établissements libres, on consacre beaucoup de temps +et de soins à l'étude de la langue française. Ainsi, à l'institut de M. +Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines classes jusqu'à sept +heures par semaine à l'enseignement du français. Et les résultats sont +positivement remarquables. + +»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux +Pays-Bas, pour l'étude des langues vivantes, la méthode directe ou +intuitive, qui consiste à parler à l'enfant et à le faire parler dès le +début. Le maître chargé d'enseigner le français proscrit dans ses leçons +l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué une vive +opposition de la part des défenseurs de la vieille méthode des +traductions. Mais les progrès des élèves sont si rapides, la supériorité +de la nouvelle méthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu +beaucoup d'imitateurs et que la cause paraît gagnée. + +»Dans cet établissement modèle, les enfants commencent l'étude du +français dès l'âge de six ans, tandis que dans les autres écoles on ne +débute qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure +par jour--ces petits garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment +avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, les travaux des +élèves sont absolument remarquables. En narration française, beaucoup +d'entre eux dépassent la moyenne des jeunes Français aspirant au brevet +élémentaire. + + +»Naturellement, le français est aussi enseigné avec soin dans les +gymnases, dans les écoles secondaires et dans les classes supérieures +des écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement +libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache à la connaissance +de notre langue». + +(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.) + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + I.--Du Style ou de l'Écriture + II.--La Création subconsciente + III.--La Dissociation des idées + IV.--Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence + V.--Le Paganisme éternel. + I.--_Une religion d'art_ + II.--_Psychologie du Paganisme_ + VI.--La Morale de l'Amour + VII.--Ironies et Paradoxes. + I.--_Conseils familiers à un jeune écrivain_ + II.--_Dernière conséquence de l'idéalisme_ + III.--_Le Principe de la Charité_ + IV.--_La Destinée des Langues_ + + Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande + + + + + _DU MÊME AUTEUR_ + + + CRITIQUE + + _Le latin mystique_ (Étude sur la poésie latine du moyen âge), + 3e édition, 1 vol. in-8e. + + _L'Idéalisme_, 1 vol. in-12 écu + _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les + écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton), + 2 vol. gr. in-18. + _Esthétique de la Langue Française_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1. + + + ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES + + _Sixtine_, 2e édition, 1 vol. gr. in-18 + _Le Pèlerin du Silence_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _Les chevaux de Diomède_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18 + _Le Songe d'une Femme_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1 + _Lilith_, 2e édition, 1 vol. in-8 écu + _Histoires magiques_, 2e édition, 1 vol. in-12 + _Proses moroses_, 2e édition, 1 vol. in-24 + _Théodat_, 1 vol. in-12 + _Les Saintes du Paradis_, petits poèmes avec 29 bois + originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La culture des idées, by Remi de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES *** + +***** This file should be named 17541-0.txt or 17541-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17541/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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