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+The Project Gutenberg EBook of La culture des idées, by Remi de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La culture des idées
+
+Author: Remi de Gourmont
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17541]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CULTURE DES IDÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+ REMY DE GOURMONT
+
+ La
+
+ Culture des Idées
+
+ DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE--LA CRÉATION
+ SUBCONSCIENTE--LA DISSOCIATION DES IDÉES
+ STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
+ LE PAGANISME ÉTERNEL--LA MORALE DE L'AMOUR
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+ XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+ MCM
+
+
+
+
+
+
+
+ DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE
+
+ I
+
+ Et ideo confiteatur eorum stultitia,
+ qui arte, scientiaque immnunes,
+ de solo ingenio confidentes, ad
+ summa summe canenda prorumpunt;
+ a tanto prosuntuositate
+ desistant, et si anseres naturali
+ desidia sunt, nolint astripetam
+ aquilam imitari.
+
+ DANTIS ALIGHIERI,
+ _De vulgari eloquio_, II. 4.
+
+
+Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à
+autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de
+leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que
+l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y
+avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse
+l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel
+l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces
+pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées
+sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus
+neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le
+néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non
+la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils
+peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de
+clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les
+premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci:
+qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.
+
+Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence,
+afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du
+jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et
+deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les
+écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de
+laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la
+frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui
+écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,--comme il y a les
+chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.
+
+Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de
+quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais
+été question que pour les bafouer des écrivains qui n'écrivent pas.
+Depuis Pisistrate jusqu'à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur
+ce point: un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi; les
+Romains aimaient tant le beau style qu'ils finirent par écrire très mal,
+voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l'éloquence au point de
+la considérer comme un des dons du Paraclet, _vox donus Spiritus_, et S.
+Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son _Traité des Psaumes_,
+n'hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n'est donc pas
+du christianisme romain qu'a pu nous venir notre indulgence présente
+pour la littérature informe; mais comme le christianisme est
+nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la
+beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est
+une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle,
+souillée la terre de France: le mépris du style et l'hypocrisie des
+moeurs sont des vices anglicans[1].
+
+[Note 1: Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette
+époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants
+démarquent depuis vingt-cinq ans, _Histoire de la Restauration du
+Protestantisme en France au XVIIIe siècle_ (1872).]
+
+Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il
+trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à Ducis
+que la barbarie de ses modèles; il a un idéal; il n'admet pas que la
+philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire; on versifie
+les traités d'Isaac Newton et jusqu'aux recettes de jardinage et
+jusqu'aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n'en faut pas de
+l'art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à
+rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec
+de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le
+peuple du monde le plus réfractaire à l'art: l'Angleterre et la France
+signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu'à la
+venue de Chateaubriand et dont le _Génie du Christianisme_ [2] fut la
+dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il
+n'y a plus qu'une manière d'avoir du talent, c'est de savoir écrire, et
+non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d'une tradition
+invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans
+l'intelligence humaine.
+
+[Note 2: Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses.
+Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà du premier
+tome que cette encyclopédie singulière et confuse où on trouve _René_ et
+des tableaux statistiques, _Atala_ et le catalogue des peintres grecs.
+C'est une histoire universelle de la civilisation et un plan de
+reconstruction sociale. En voici le titre complet: Génie du
+Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne par François-Auguste
+Chateaubriand.--A Paris, chez Migneret imprimeur, rue du Sépulcre,
+f.s.g., n° 28. An X, 1802.--5 vol. in-8.]
+
+Mais la manière du dix-huitième siècle[3] répondait trop bien aux
+tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand,
+ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le
+troupeau vers la plaine verte où il y a de l'herbe et où il n'y aura
+plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile
+bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires; il y
+eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans
+herbe, sans ombre et sans fontaines.
+
+[Note 3: Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre
+à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Buffon, qui
+fut, au sens moderne de ces mots, un savant, un philosophe et un poète.]
+
+
+
+
+ II
+
+
+Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais mieux qu'on le mît à son
+ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul
+à part des autres manifestations de l'activité des hommes. A part, il
+peut être nié, sous prétexte d'honneurs, et tellement éloigné de tout ce
+qui est vivant qu'il meure de son isolement; à son rang dans une des
+niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées
+d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui les vocations
+impromptues; il est sévère et décourageant.
+
+Le métier d'écrire est un métier; mais le style n'est pas une science.
+Le style est l'homme même et l'autre formule, de Hello, le style est
+inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la
+couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier
+d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; on ne peut teindre son
+style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les
+matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un
+style qu'au cours de la vie souvent on désapprend; quand la force vitale
+est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui améliore d'autres dons,
+gâte parfois celui-là.
+
+Écrire, c'est très différent de peindre ou de modeler; écrire ou parler,
+c'est user d'une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d'une
+faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire
+toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou
+dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire sont de vaines
+esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par où l'aborder;
+elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'épines
+qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent.
+
+Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister,
+c'est se différencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la
+langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et
+cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d'un
+seul. Le style se constate; en étudier le mécanisme est inutile au point
+où l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les
+produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose
+en papier parfumé ressemble à la rose.
+
+Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre «écrite», la mise
+en oeuvre par le style accroît son importance. C'était l'opinion de
+Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien
+écrit, «tous les rapports dont le style est composé sent autant de
+vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain
+que celles qui peuvent faire le fond du sujet». Et c'est aussi, malgré
+le dédain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui
+vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était
+possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de
+l'_Antiquité dévoilée_, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y
+avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; et n'est-ce point
+parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme
+Diderot, n'a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu'on
+ne parle plus de lui, il est oublié?
+
+Cette prépondérance incontestée du style fait que l'invention des thèmes
+n'a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou
+quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu'il en soit
+nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer
+parti, _Roméo et Juliette_ ou _Don Quichotte_. La plupart des tragédies
+de Shakespeare ne sont qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas
+de la première histoire venue. Shakespeare n'a inventé que ses vers et
+ses phrases: comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a
+nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si _Hamlet_,
+idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait
+qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on citerait comme une
+ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses
+thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des
+siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limitée, encore que
+flexible à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s'il
+avait du génie, n'eût pas traduit _Othello_, il l'eût refait, comme
+l'ingénu Racine refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été dit
+dans les cent premières années des littératures si l'homme n'avait le
+style pour se varier lui-même. Je veux bien qu'il y ait trente-six
+situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale
+n'en peut, en somme, reconnaître que quatre. L'homme étant pris pour
+centre, il a des rapports: avec lui-même, avec les autres hommes, avec
+l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature
+rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au
+monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût _Daphnis et Chloé_, il
+suffirait.
+
+Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité
+des genres. Ils croient qu'à celui-ci convient le style et à celui-là,
+rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu'un
+poème. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton
+et quand un livre manque d'écriture, il manque de tout: il est invisible
+ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n'y a
+qu'un genre: le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car la belle
+prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la
+prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et
+Flaubert. Les _Époques de la Nature_, si elles émeuvent les savants et
+les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse épopée. M.
+Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l'évolution des
+genres; il a montré que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de
+la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais
+je préfère l'idée qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre;
+cela est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la
+dernière science: l'idée d'évolution va disparaître devant celle de
+permanence, de perpétuité.
+
+Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du style: c'est demander si M.
+Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M.
+Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si
+l'homme qui imite les marbres précieux en secouant d'un coup vif son
+pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le
+_Pauvre Pêcheur_, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien
+les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt
+leçons, sculpter par hasard la _Porte de l'Enfer_ ou le tombeau de
+Philippe Pot?
+
+Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des éléments d'un métier, de ce
+qui s'enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela;
+on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on
+grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c'est-à-dire
+proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut
+apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire très
+mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien; et puis,
+c'est tout.
+
+
+
+
+ III
+
+
+M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: _l'Art d'écrire
+enseigné en vingt leçons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût
+certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur
+de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet:
+«Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et,
+grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous les genres». Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles
+les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le
+_Télémaque_ est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils
+rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc
+d'Angoulême.
+
+Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti
+obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des
+épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail
+intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très
+grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il
+aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un
+écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que
+l'on peut acquérir,--comme si une qualité, c'est-à-dire une manière
+d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute
+comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans
+même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience
+ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et
+celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si
+son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les
+retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément
+différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le
+donne». Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art,
+même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou
+bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et
+non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de
+l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat
+l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et
+les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste,
+«non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances,
+les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons».
+
+Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des
+signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des
+dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des
+sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut
+arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient
+évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent
+la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du
+style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un
+essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les
+images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le
+mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est
+l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés
+naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée
+pure,--si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais
+de figuratif.
+
+S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de
+voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellement,
+soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une théorie du
+style serait celle où l'on essaierait de montrer comment se pénètrent
+ces deux mondes séparés, le monde des sensations et le monde des mots.
+Il y a là un grand mystère, puisque ces deux mondes sont infiniment loin
+l'un de l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir peut-être une
+sorte de télégraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux
+cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dépendance
+mutuelle est loin d'être parfaite et aussi claire dans la réalité que
+dans une comparaison mécanique: en somme, les mots et les sensations ne
+s'accordent que très peu et très mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que
+peut-être le silence, pour exprimer nos pensées. Que de circonstances
+dans la vie, où les yeux, les mains, la bouche muette sont plus
+éloquents que toutes paroles[4]!
+
+[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une étude sur le _Monde des
+mots_, de déterminer si les mots ont vraiment une signification,
+c'est-à-dire une valeur constante.]
+
+
+
+
+ IV
+
+
+L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique;
+cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que
+si elle ne formera aucun écrivain original,--il le sait bien
+lui-même,--elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence
+des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter
+quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait
+inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres
+garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est
+excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée
+est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée:
+«Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est
+mauvaise,--cela ne signifie rien». Voilà de bons principes, quoique
+l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots
+et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de
+larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles
+à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à
+tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se
+révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que
+vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont
+celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les
+gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans
+les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si,
+après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet,
+on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les
+tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les
+poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se
+ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si
+Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,
+il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé
+ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage
+d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se
+plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et
+passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout
+des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut
+interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est
+indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être
+cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était
+«sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on
+peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle
+et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à
+sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur
+l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au
+fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations
+archéologiques; elle intéresserait au même degré que la _Chanson de
+Roland_; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on
+ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation
+extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu
+roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il
+n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée
+d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et
+extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection
+«inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va
+retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée
+de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante
+des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans
+la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs,
+l'autre dépend de la loi.
+
+La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la
+forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la
+beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue
+a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules
+elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans
+boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont
+«passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles,
+c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue.
+Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles
+font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur
+écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les
+noms d'amour gravés à même leur chair.
+
+Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui
+n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges?
+Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où
+il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans
+la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à
+laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse
+intellectuelle--quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est
+bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme
+et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait
+au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception
+éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est
+préférable d'éteindre tout à fait.
+
+Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on
+écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon
+sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très
+périssable.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le
+style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat
+les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux
+sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis
+de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait,
+l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de
+la _Légende de Saint-Julien l'Hospitalier_ à une oraison parlementaire
+qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas
+deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque
+impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M.
+Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux
+mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros,
+comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu,
+mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans,
+mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes
+populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il
+y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne
+lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style;
+il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité
+bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort,
+en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un
+tranche-montagne spirituel et verbeux.
+
+[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._]
+
+M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on
+devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la
+forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous
+sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes
+de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style
+banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et
+propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau:
+
+ _Bien qu'elle ne fût pas | Sensible au plaisir d'attirer
+ insensible_ au plaisir _ou à la | sérieusement[7] un homme aussi
+ vanité d'inspirer un sentiment | léger, elle n'avait jamais pensé
+ sérieux_ à un homme aussi léger | que cette affection pût devenir
+ _que l'était Max dans son | dangereuse.
+ opinion_, elle n'avait jamais |
+ pensé que cette affection pût |
+ devenir _un jour_ dangereuse |
+ _pour son repos_[6]. |
+
+
+[Note 6: M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».]
+
+[Note 7: Variantes proposées par M. Albalat: _de réduire_, _de
+conquérir_.]
+
+On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit
+fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce
+traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à
+la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire
+sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat
+étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la
+finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards_ en
+sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que
+biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et
+relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce
+remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a
+beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que
+sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou
+mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.
+
+M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique
+est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés _chaleur
+bienfaisante_, _perversité précoce_, _émotion contenue_, _front fuyant_,
+_chevelure abondante_ ni même _larmes amères_ car des larmes peuvent
+être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi
+que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se
+trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. _Émotion contenue_
+n'est pas plus ridicule qu'_émotion dissimulée_; quant à _front fuyant_,
+c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer
+à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles
+locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus
+possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on
+les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver
+encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un
+mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et
+les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le
+cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à
+ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au
+moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour
+passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de
+mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le
+cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire
+c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant
+et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que:
+_le sein de l'Académie_, _l'activité dévorante_, _ouvrir son coeur_, _la
+tristesse était peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_,
+_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichés où tous les mots
+semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres où ils
+semblent tous morts: _il était au comble de ses voeux_. Mais ce dernier
+cliché s'est formé à un moment où le mot _comble_ était très vivant et
+tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image
+sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le
+précédent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe
+concret de cette idée est _colorier_, et il s'allie très mal avec
+_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais où mènerait un travail minutieux
+sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans
+doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie
+notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la
+pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M.
+Albalat pourrait faire fructifier.
+
+[Note 8: Voir le chapitre du _Cliché_, dans _l'Esthétique de la Langue
+française_.]
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques
+lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à
+remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose
+alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des
+énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans
+les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même
+de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,
+le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour
+être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée
+par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par
+l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières
+agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète,
+maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois
+et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle
+les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la
+curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit
+par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées
+demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure
+ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase
+de Verlaine, vague et toute musicale,
+
+ Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
+ Inquiétait le col des belles sous les branches,
+
+aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie:
+
+ L'amant des feuilles de Thisbé!
+
+Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne
+dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des
+choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On
+le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons
+de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est
+rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois
+qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait
+décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la
+médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il
+n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela
+nous a valu d'amusantes énigmes:
+
+ Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.
+
+ L'animal recouvert de son épaisse croûte,
+ Celui dont la coquille est arrondie en voûte.
+
+ L'équivoque habitant de la terre et des ondes.
+
+ Et cet oiseau parleur que sa triste beauté
+ Ne dédommage pas de sa stérilité.
+
+ Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.
+ Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître
+ Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.
+
+ Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,
+ De deux règnes rivaux races miraculeuses.
+
+ Le puissant agaric, qui du sang épanché
+ Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle
+ Du caillou pétillant recueille l'étincelle.
+
+ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont
+tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé
+Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre,
+nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par
+retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas
+ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air,
+
+ ......................Soit qu'une fraîche aurore
+ Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,
+ Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,
+ Jette languissamment les restes d'un beau jour.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel?
+Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut:
+l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion.
+Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir,
+mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais
+et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils
+être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude
+d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et
+d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les
+exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
+n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux
+différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les
+grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles».
+
+La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie
+est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans
+ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux
+rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple,
+ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de
+l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement,
+dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous
+avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion
+exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,
+_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du
+sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression
+de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été
+plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie
+des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force
+scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait
+très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_
+évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la
+qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de
+prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et
+les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que
+_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de
+cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification,
+_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que
+_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique
+original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_,
+qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger,
+paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus
+lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si
+l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que
+l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que
+l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y
+a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_,
+_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:
+_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres
+sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent.
+
+[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.]
+
+M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il
+traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des
+phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style
+_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.
+Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.
+L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à
+en faire des fagots.
+
+A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique
+encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution.
+Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui
+n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans
+beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par
+la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais
+pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au
+rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je
+ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond
+pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que
+j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.
+Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile
+Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les
+paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,
+les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon
+recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune
+importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains
+qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail
+lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de
+voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
+c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des
+corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable,
+pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on
+apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des
+intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand
+malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui
+qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y
+a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie.
+
+[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait
+ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:
+les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]
+
+[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
+M. Albalat, page 213.]
+
+M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture
+animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer
+comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après
+l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que
+Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle
+et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières
+lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois
+le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment
+devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à
+croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment
+fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de
+fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions
+qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges
+douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements
+de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas
+même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes
+traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont
+en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes
+et vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction
+Λευκοδάχιων voulait-il dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus
+qu'une épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image comme
+blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a perdu sa valeur
+représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues passées
+par les langues présentes, on doit supposer que la plus grande partie
+des épithètes homériques étaient déjà passées à l'abstraction au temps
+d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade mise en bas-relief par
+Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre aussi
+surannée pour nous que _Télémaque_: _mille fleurs naissantes émaillaient
+les tapis verts_ n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle,
+l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits par Mallarmé, les
+poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie mystérieuse à la fois et précise
+qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. Et de la _Mariana_ de
+Tennyson, agréables vers pleins de lieux communs et de remplissages,
+grisaille, Mallarmé, par la substitution du concret à l'abstrait, fit
+une fresque aux belles couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques
+que, si l'on veut, comme une préface à une théorie de la traduction;
+ici, elles suffiront à indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il
+s'agit du style, que des textes d'une même langue et d'une même époque.
+J'ai déjà expliqué la formation historique des clichés; Mallarmé a
+pu voir de son vivant--et s'il nous avait été conservé, qu'il en eût
+souffert!--quelques-unes de ses images, les plus charnellement ses
+filles et les plus vivantes, couchées, à demi mortes, dans les vers
+neutres et la prose décalquée de plus d'un de ses trop fervents
+admirateurs.
+
+[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques
+aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de
+génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir
+l'Iliade et l'Odyssée.]
+
+Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré
+d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables
+selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi
+accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre.
+Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de
+la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent
+certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie
+de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,»
+qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux
+bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine
+préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec
+raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en
+a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en
+appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très
+heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve
+beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:
+la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on
+obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie
+verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on
+enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous
+annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation
+des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira
+très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature,
+comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que
+l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme
+une Académie Julian?
+
+Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas
+de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait
+avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il
+faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en
+mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en
+transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de
+secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
+son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu
+plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à
+l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument
+indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images,
+les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous
+les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin
+intellectuel.
+
+Février 1899.
+
+
+
+
+ LA CRÉATION SUBCONSCIENTE[13]
+
+ I
+
+
+Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement
+d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons,
+statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent
+de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de
+leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est
+la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans
+l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même
+que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des
+hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils
+commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès
+qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles,
+car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins
+diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne
+soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire
+de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait
+point de science de l'homme.
+
+[Note 13: A propos de: _Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les
+artistes, les savants et les écrivains_, par le Dr Paul Chabaneix.
+Paris, J.-B. Bailliêre.--Cette étude était écrite quand a paru le
+magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination créatrice_ (juillet
+1900).]
+
+S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une
+science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence
+le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant,
+comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles
+qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le
+cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans
+la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation
+se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on
+sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse,
+l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que
+cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la
+logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer
+dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle.
+
+La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe
+de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans
+des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la
+conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée;
+on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense
+mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la
+pensée.
+
+L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en
+pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de
+la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée
+subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au
+moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après
+plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont
+donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent
+arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable
+de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une
+philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse
+être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le
+rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent
+ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche
+diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes
+ou subconscientes[15].
+
+[Note 14: Voyez dans un rêve de Maury (_Le Sommeil et les Rêves_) le mot
+_jardin_ menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'_Ane mort_
+(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait
+l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le
+poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit
+avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le
+rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient,
+triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.]
+
+[Note 15: A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent
+souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images
+s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela,
+mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il
+s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les
+images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais
+d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la
+journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux
+ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
+provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.--Ceci peut
+servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit
+des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un
+personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait,
+par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les
+yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la
+peinture italienne, feuilletée le matin.]
+
+La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence
+de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut
+englober la découverte du savant et la construction idéologique du
+philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont
+des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré,
+le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui,
+enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si
+volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque
+nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut
+écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot
+dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui
+échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit
+au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait
+combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a
+besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels
+écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus
+insolites, ou les plus beaux.
+
+Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours
+inconsciente».[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu,
+le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi
+volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la
+sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la
+conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son
+service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des
+idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans
+la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une
+personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second
+n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler
+le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que
+s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté,
+soit par le rêve.
+
+[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.]
+
+Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est
+continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt
+perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les
+possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et
+prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans
+elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une
+lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir
+et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant
+dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est
+pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend
+qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au
+développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne
+saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle.
+Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout
+s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent
+les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes
+de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion
+persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou
+malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes
+amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est
+acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et
+consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde
+s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de
+Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
+toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de
+succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec
+cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les
+morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte
+que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes,
+comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force
+de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané
+de la nature». Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre
+antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par
+s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et
+submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance.
+C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des
+paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite,
+on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction,
+analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise,
+fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute
+une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui
+pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.
+
+[Note 17: Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_
+p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours
+plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la
+traduction de Délerot est un peu différente.]
+
+Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du
+subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire.
+Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des
+croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie,
+d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à
+l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours,
+des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son
+opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a
+subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont
+on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été
+complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait
+implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et
+d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience;
+et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une
+réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à
+propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur
+le monde et sur l'esprit[18]». Cette observation pourrait être appliquée
+au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que
+des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses,
+qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
+Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du
+subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont
+été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le
+converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie
+appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la
+grâce est subconsciente.
+
+[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.]
+
+Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception
+philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de
+mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes
+s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que,
+comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance,
+du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses
+oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a
+des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période
+active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce,
+soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules
+cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans
+coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
+formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut
+par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les
+suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait
+modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la
+puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes
+les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance
+nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se
+tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement:
+c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation
+commune.
+
+Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont
+l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est
+plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit,
+tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme
+qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur
+médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où
+l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le
+subconscient est toujours le maître collaborateur.
+
+Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après
+avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne
+et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est
+onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
+précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a
+traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on
+ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations
+appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent
+avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce
+sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves
+le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau
+se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans
+réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème,
+d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant
+à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs
+découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut
+parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut
+entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant
+fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant
+et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le
+dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés.
+
+A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire
+du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa
+forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme.
+Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de
+Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr
+Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs
+éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait»,
+celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi
+l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient,
+en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate
+pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de
+sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
+sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession
+volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si
+fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart
+Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet
+quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes;
+croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience
+parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M.
+Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a
+là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus
+fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des
+doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins
+rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même
+purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
+tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart:
+«Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je
+voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la
+nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le
+plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais
+rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans
+ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une
+fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier.
+L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus
+distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma
+tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans
+un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je
+n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé
+précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer
+sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma
+partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On
+peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21]». Tout
+est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution
+n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser
+corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de
+ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait
+était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période
+d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot
+entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la
+rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait
+en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque
+toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son
+récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout
+à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la
+meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une
+si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
+reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que
+grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets,
+se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire,
+fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois
+par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues
+et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le
+travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses
+préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une
+littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien
+qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles
+premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute
+sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination
+subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation
+volontaire.
+
+[Note 19: _Préface_ du _Subconscient._]
+
+[Note 20: P. 93.]
+
+[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'après Jahm.]
+
+Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte,
+cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait
+qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement,
+car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée
+d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
+s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves
+du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et
+obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que
+fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs,
+quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul.
+J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et
+même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard,
+j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait
+périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!»
+Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le
+_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi.
+Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix,
+était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur
+un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le
+subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq
+ou six manuscrits superposés de de l'_Ève future_, et le premier est
+tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à
+les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a
+écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de
+l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son
+sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient
+autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué
+pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la
+nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine
+possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien
+l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une
+double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient
+si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le
+départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart,
+l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les
+deux parfaitement légitimes.
+
+Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les
+jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience
+personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire,
+l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont
+pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second,
+devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si
+puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui
+devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur
+de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en
+restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de
+l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance:
+le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
+acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a
+violemment troublé la marche coutumière des journées.
+
+L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second
+provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des
+écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans
+préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part,
+que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont
+l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela
+ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail
+volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc
+un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient
+quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un
+travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la
+besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés
+qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit
+paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que
+par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient
+d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a
+intervention évidente des forces subconscientes.
+
+Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment
+l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble
+la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale
+est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent
+insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait
+donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création
+originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent
+l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent
+cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux
+et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme
+intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de
+subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus
+que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs
+du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut
+que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela
+suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une
+sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée.
+Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du
+subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont
+ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne
+s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même
+qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les
+plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre
+sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à
+connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir
+devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente;
+enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance
+de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans
+voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est
+la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive
+devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous
+sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être
+volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire,
+nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le
+subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la
+conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer
+pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les
+créations de la littérature ou de l'art.
+
+[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La
+raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le
+principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution
+française_.)]
+
+Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?
+
+En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme
+la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas
+s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas
+nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience
+est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu,
+l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent
+particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de
+faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature
+de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux
+membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent
+tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce
+sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe,
+et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui
+agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus
+qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes
+ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de
+l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien;
+l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui
+émerge, celui d'être tombé dans l'eau.
+
+C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut
+chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont
+ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait
+trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation,
+ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où
+la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau
+et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations
+qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont
+le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est
+subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros
+suprême de l'humanité intellectuelle.
+
+Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez
+lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont
+rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur
+génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des
+instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
+Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force
+irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au
+milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait
+une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi
+Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il
+avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres
+fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.
+
+
+
+
+ III
+
+ LA DISSOCIATION DES IDÉES
+
+
+Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en
+usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son
+compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare,
+à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels
+efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la
+variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou
+d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles
+images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par
+la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et
+à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération
+désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile
+de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces
+opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et
+l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel,
+elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même
+un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies.
+Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images:
+l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est
+impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la
+direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si
+hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins
+pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons
+à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps
+les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes
+dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage
+amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps
+de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que
+les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli,
+sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble
+ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de
+Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant
+la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la
+délicieuse absurdité.
+
+[Note 23: _Les Travailleurs de la mer_; IIe partie, livre Ier, II.]
+
+[Note 24: Terme technique.]
+
+De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins
+que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle
+aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble
+s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent
+prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des
+idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en
+demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un
+ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la
+«gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de
+grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne
+l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon.
+Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un
+mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie.
+Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous
+occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui
+s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.
+
+Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent
+éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles
+doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle
+volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux
+terme de rhétorique, _loci communes sermonis_, a pris, surtout depuis
+les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif
+qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième
+siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu
+commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du
+déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu
+commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots
+et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la
+lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre
+la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement
+perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure
+originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature,
+d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus
+difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces
+plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les
+deux; cela n'est pas très rare.
+
+Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité,
+mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement
+acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités
+qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être
+regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées
+communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes
+n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au
+mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que
+la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux
+communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la
+vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans
+appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils
+adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau
+de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est
+pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes
+après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si
+l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin,
+à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui
+doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si
+l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires
+qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques
+ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs
+contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait
+une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué
+M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la
+permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui
+n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se
+heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile
+qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait
+donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du
+moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y
+compense l'hypocrisie des autres.
+
+Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le
+bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également
+se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat,
+au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes
+les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique
+enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner
+comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu
+commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela
+prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les
+lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations
+d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées
+s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération
+est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies
+très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée
+de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine
+historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des
+événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant
+vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées,
+Byzance--Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable
+vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et
+nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler
+les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées
+s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les
+historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait
+récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu
+particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de
+l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance
+militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de
+l'effondrement[25]». Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé
+dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par
+Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est
+plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a
+vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez
+bien ce que c'est qu'une grande vérité historique.
+
+[Note 25: _Le Temps_, 31 octobre 1899.]
+
+[Note 26: _Romania_, tome I, page 1.]
+
+Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une
+vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des
+abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut,
+c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une
+abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en
+ces deux éléments.
+
+Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le
+mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non
+encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle
+analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les
+qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent
+dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les
+offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des
+éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement
+différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité
+«identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore
+excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et
+l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.
+
+Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier;
+elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par
+l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des
+axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant
+Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le
+froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester.
+Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à
+s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement
+admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent
+ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de
+peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas
+de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le
+sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et
+magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute
+mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits
+d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des
+légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent
+naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à
+celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le
+seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de
+cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus
+d'une victime judiciaire.
+
+L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude
+vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que
+la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le
+plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de
+sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est
+opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur
+certaines vérités.
+
+L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble
+en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation
+intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des
+individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences
+qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent,
+l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de
+la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer
+de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un
+grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement
+intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop
+indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre.
+On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct
+individuel et des sociétés professer comme société une morale que
+chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du
+troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.
+
+On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en
+examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale,
+particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très
+étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de
+génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées
+n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité;
+qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection
+des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des
+premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les
+relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des
+défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée
+par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore
+rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est
+le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait
+contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou
+pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici
+aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier
+coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique
+de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés
+qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre
+l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour
+les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse
+intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la
+progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant
+procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres
+gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas
+encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération.
+Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une
+cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré
+vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses
+privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.
+
+Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation
+particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle
+favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant
+sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes.
+
+Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée
+de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très
+anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand
+ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice,
+ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent,
+d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne
+les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire.
+
+Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la
+dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération,
+mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes
+conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée
+de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre
+une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût
+semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses
+classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point.
+Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre
+connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas
+absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La
+forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de
+toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit
+s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment
+l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est
+l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait
+d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition
+même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit
+donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique.
+Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une
+création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive
+et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de
+plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de
+génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape
+de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où
+toutes les idées sont dissociées.
+
+Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape
+de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et
+l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre
+voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à
+l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son
+association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression
+assez curieuse.
+
+On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en
+recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite
+des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants
+s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être
+la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans
+l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se
+ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter
+une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est
+l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa
+l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il
+faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également
+dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité
+alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc
+était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en
+possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière
+très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent.
+Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une
+magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres
+surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des
+anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre
+l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans
+cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté
+d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait
+Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très
+probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si
+les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom
+de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à
+travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela
+est raconté dans l'admirable _Dragon impérial_ de Judith Gautier.
+
+Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle
+du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un
+cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel
+moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur
+et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception
+aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite
+des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti
+d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre
+cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de
+bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme,
+de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur,
+de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des
+qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son
+origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français
+commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire
+est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de
+l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles
+forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que
+par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa
+dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de
+la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la
+minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y
+eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable
+d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde
+froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat
+atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un
+accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente,
+et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour
+l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de
+l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête
+à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y
+avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas
+nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on
+a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports
+d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est
+un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très
+importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable.
+Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles
+habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément
+qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau,
+moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que
+l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique
+à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un
+vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les
+idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie,
+indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle
+association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre
+aucun intérêt intellectuel.
+
+Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus
+claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont
+cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits
+communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui
+doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou
+d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute
+à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en
+faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée
+que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas
+absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une
+nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes
+qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple?
+
+Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme
+de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des
+idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal
+défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur
+l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent
+tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à
+l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent
+les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de
+divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul,
+le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi
+le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de
+la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social
+a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un
+caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est
+pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie
+trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue
+à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour
+avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le
+contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est
+un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la
+pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est
+nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à
+des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la
+dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie
+fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable.
+Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et
+absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur
+laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a
+doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare
+l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et
+l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles,
+quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être
+ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer
+toute prétention à l'ambiguité?
+
+Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un
+instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui
+touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses
+références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se
+considérer en soi, _in abstracto_. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur
+les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le
+mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances.
+Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une
+notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas
+autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point
+mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se
+neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce
+point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée
+de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée
+de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du
+silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains
+des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent
+plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà
+du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue
+et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes
+sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de
+mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées
+incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur;
+il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot
+qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de
+justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce
+nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très
+familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la
+première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter
+l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible,
+une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence.
+Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une
+signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on
+demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire,
+que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus
+capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade
+et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a
+des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait
+la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était
+encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien
+n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence
+est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit
+que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la
+négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger
+les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau
+le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende
+désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des
+coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le
+non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de
+cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée
+dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs.
+Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la
+haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire
+et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens
+vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que
+la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une
+confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le
+mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice
+civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les
+instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation,
+ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée
+réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante
+dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot
+se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on
+distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant
+d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de
+l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la
+preuve.
+
+Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le
+peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il
+semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot
+n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus
+ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou
+de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes
+de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît,
+écrasé, son sens suprême.
+
+Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en
+circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes
+de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît,
+entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un
+exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par
+la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe
+de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs
+revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le
+ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée
+que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors
+toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente
+ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous
+avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les
+idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité
+personnelle.
+
+C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée
+par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot,
+que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés
+dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette
+expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté
+comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans
+l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus
+que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune
+prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles
+fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire
+entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal
+dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile
+qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce
+qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le
+privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore
+aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse,
+est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole
+concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la
+liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté
+n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège.
+Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel
+que le privilège du citoyen romain.
+
+On voit qu'il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d'un
+mot et la signification réelle qu'il a au fond des obscures consciences
+verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un
+seul mot, soit parce que l'idée primitive a disparu sous l'envahissement
+d'une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s'il s'agit de
+généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un
+sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi
+des chiffres; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il
+y a même des matières où c'est le seul en usage. Mais chiffre implique
+déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l'écriture la plus sincère
+et l'auteur même de l'écriture y échoue souvent, parce que le sens des
+mots varie non seulement d'un homme à un autre homme, mais, des moments
+d'un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une
+grande cause de duperie. Il évolue dans l'abstraction, et la vie évolue
+dans la réalité la plus concrète; entre la parole et les choses que la
+parole désigne il y a la distance d'un paysage à la description d'un
+paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons
+ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets
+d'antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C'est un miracle
+que je n'ai point l'intention d'analyser maintenant. Il sera plus à
+propos, pour achever cette esquisse, qui n'est qu'une méthode, d'essayer
+l'examen des idées toutes modernes d'art et de beauté.
+
+J'ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues
+classiques qui n'ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien
+que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité
+qu'elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l'idée d'art est sous la
+dépendance de l'idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même
+n'est autre chose que l'idée d'harmonie et l'idée d'harmonie se réduit
+à l'idée de logique. Le beau, c'est ce qui est à sa place. De là les
+sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté
+est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l'on admet cela,
+on comprendra aussitôt pourquoi l'idée de beauté, dans les sociétés
+féministes, s'est presque toujours restreinte à l'idée de beauté
+féminine. La beauté, c'est une femme. Il y a là un intéressant sujet
+d'analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer
+d'abord que la femme n'est pas plus belle que l'homme; que, située dans
+la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la
+même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure
+à l'humanité, exactement la femelle de l'homme, exactement ce que, pour
+les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de
+plus près, le Martien qui voudrait s'instruire sur l'esthétique des
+formes terrestres observerait que, s'il existe une différence de beauté
+entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge,
+cette différence est presque toujours en faveur de l'homme; et que si
+d'ailleurs ni l'homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts
+de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double
+saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit
+disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est
+presque infléchie sous l'influence du dos qui a une tendance à se
+voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles
+imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient
+instinctivement quand ils ont du goût, c'est la brièveté des jambes, si
+accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie
+des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile
+d'insister, d'autant plus que la vérification en est malheureusement
+trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique,
+comment se fait-il qu'elle demeure, malgré tout, incontestable, qu'elle
+soit devenue pour nous la base même et le ferment de l'idée de beauté?
+C'est une illusion sexuelle. L'idée de beauté n'est pas une idée
+pure; elle est intimement unie à l'idée de plaisir charnel. Stendhal
+a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une
+promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes
+elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l'homme jusqu'à adopter
+cet aphorisme, qu'elles ne peuvent comprendre que dans l'extrême
+perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type
+particulier de beauté; les hommes l'ont naturellement flétri du nom de
+«bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également
+depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par
+lequel l'homme se laisse le plus volontiers séduire.
+
+Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd'hui
+qu'on en est arrivé innocemment à nous proposer «l'apothéose de la
+femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les
+promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La
+beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes
+accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme,
+qu'ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur
+jusqu'à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si
+rares dans la vie, alors qu'au delà de trente ans la femme est presque
+toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou
+à son amant. Il est vrai que cette infériorité n'est pas plus facile
+à démontrer qu'à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la
+page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est
+fort heureux.
+
+L'idée de beauté n'a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le
+commun des hommes s'en donne la définition de Stendhal. Autant dire que
+cette idée n'existe pas et qu'elle a été absolument dévorée par l'idée
+de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C'est
+pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont
+analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela
+par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme
+ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus
+naturelles à l'homme. Il est arrivé nécessairement qu'en s'opposant aux
+excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l'art.
+L'art étant l'expression de la beauté et la beauté ne pouvant être
+comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu'elle
+contient, l'art est devenu presque uniquement féministe. La beauté,
+c'est la femme; et aussi l'art c'est la femme. Mais ceci est moins
+absolu. La notion de l'art est même assez nette, pour les artistes et
+pour l'élite; l'idée d'art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui
+se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n'en
+doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu'en unissant
+l'idée d'art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à
+l'obscurcir et à la salir.
+
+Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît
+l'origine, l'idée d'art était liée à diverses idées qui lui sont
+normalement étrangères, l'idée de moralité, l'idée d'utilité, l'idée
+d'enseignement. L'art était l'image édifiante qu'on intercale dans les
+catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux
+derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait
+nous le remettre au cou. L'idée d'art s'est de nouveau souillée à l'idée
+d'utilité; l'art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est
+aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu
+de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre
+l'art parce qu'il peut moraliser les individus ou les masses, c'est
+admettre les roses parce qu'on en tire un remède utile aux yeux;
+c'est confondre deux séries de notions que l'exercice régulier de
+l'intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques
+ont un langage; mais il n'est pas traduisible en mots et en phrases.
+L'oeuvre d'art tient des discours qui s'adressent au sens esthétique et
+à lui seul; ce qu'elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos
+autres facultés ne vaut pas la peine d'être écouté. Cependant, c'est
+cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l'art social. Ils
+sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur
+triomphe semble assuré. L'idée d'art n'aura peut-être été dissociée
+que pendant un petit nombre d'années et pour un petit nombre
+d'intelligences.
+
+Il y a donc un très grand nombre d'idées que les hommes n'emploient
+jamais à l'état pur, soit qu'elles n'aient pas encore été dissociées,
+soit que cette dissociation n'ait pu se maintenir en état de stabilité;
+il y a aussi un très grand nombre d'idées qui existent à l'état
+dissocié, ou que l'on peut provisoirement considérer comme telles, mais
+qui ont une affinité particulière pour d'autres idées avec lesquelles
+on les rencontre le plus souvent; il y en a d'autres encore qui semblent
+réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels
+elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici
+quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le
+domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités.
+
+Les étendards furent d'abord des signes religieux, comme l'oriflamme
+de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins
+aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre,
+sont-ils devenus des symboles de l'idée de patrie? C'est plus facile à
+expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd'hui, dans
+presque tous les pays civilisés, l'idée de patrie et l'idée de drapeau
+sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l'un pour
+l'autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu'à l'association des
+idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie
+du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire.
+S'il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur
+de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l'est pas moins que
+la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole
+révolutionnaire. Semblables aux atomes d'Épicure, les idées s'accrochent
+comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des
+accidents.
+
+Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement
+une autorité singulière; ainsi celles d'instruction et d'intelligence,
+d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction
+peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour
+une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L'absurdité
+de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les
+femmes; il semble bien qu'il y ait une sorte d'instruction, celle
+qu'on leur donne à cette heure, qui, loin d'activer leur intelligence,
+l'engourdit. Depuis qu'on les instruit sérieusement, elles n'ont plus
+aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l'on
+compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente
+dernières années de l'ancien régime. Ces deux associations d'idées n'en
+sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités
+qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent
+à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des
+hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que: vertu-récompense,
+vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur,
+autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers
+d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l'humanité.
+
+On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se
+refusent à associer, alors qu'ils se complaisent aux plus déconcertants
+stupres. Nous avons donné plus haut l'explication de cette attitude
+rétive; c'est que leur occupation principale est la recherche du
+bonheur, et qu'ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt
+que selon la logique. De là l'universelle répulsion à joindre l'idée
+de néant à l'idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment
+contenue dans la seconde, l'humanité s'obstine à les considérer
+séparément; elle s'oppose de toutes ses forces à leur union, elle
+enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent
+les coups de marteau de l'espérance. C'est le plus bel exemple
+d'illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure
+preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c'est le
+sentiment qui vient toujours à bout de la raison.
+
+Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être.
+
+Novembre 1899.
+
+
+
+
+ IV
+
+ STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE
+
+
+ Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues
+ ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et
+ notre incuriosité de la loi.
+ BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._
+
+
+ I
+
+Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature
+française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe
+de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane
+Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si
+le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification.
+Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le
+peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique
+malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre
+d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des
+actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers
+innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel
+qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation
+universelle.
+
+Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt
+trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les
+ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les
+insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille
+verdure dont on fait les férules.
+
+Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent
+toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur
+civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale.
+Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous
+émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six
+poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent
+plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de
+race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être
+qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles.
+Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et
+à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare
+se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire,
+comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la
+force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut
+les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale
+clairement la naissance d'une mentalité nouvelle.
+
+Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence
+historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de
+décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été
+facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile
+de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu
+s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette
+illusion.
+
+Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux,
+toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi;
+ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu
+d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
+soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a
+d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient
+différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution
+sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois
+nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou
+bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en
+viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou
+bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même
+du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les
+combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes
+humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles
+apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de
+mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa
+philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien
+laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier
+d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée
+de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour
+expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter
+bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des
+Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
+à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus
+singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie
+ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente,
+en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.
+
+D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun
+rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un
+homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne
+correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques,
+italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance
+matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés
+de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité
+en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable
+aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et
+les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les
+Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour
+la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus
+magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces
+exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme
+historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes
+doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle
+vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une
+opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les
+manuels et dans les conversations.
+
+Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il
+appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il
+vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie.
+C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La
+philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus
+puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait
+commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix
+qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée.
+Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne
+détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute
+leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague
+que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en
+comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire.
+
+De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est
+un fait; une telle période est certainement une période de décadence
+littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait
+lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de
+nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de
+poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle
+floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui
+donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux,
+un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des
+intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations
+humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence,
+mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire
+l'anatomie d'une idée.
+
+Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit
+d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur,
+avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec
+conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles.
+Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression
+que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade
+la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine
+en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en
+littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_,
+ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
+chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne
+naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent
+ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent
+Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien
+en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa
+généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une
+idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf
+qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures
+faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient
+extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur,
+les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont
+autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de
+décadence est identique à l'idée d'imitation.
+
+[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme
+on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire,
+datent de l'ancien régime.]
+
+
+ II
+
+Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée
+de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même
+d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années,
+sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués
+par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation,
+maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous
+les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui
+brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère.
+La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de
+l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de
+l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les
+nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la
+règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie
+qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même
+homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique,
+se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire;
+arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il
+ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen
+surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est
+un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous
+sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu,
+l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note
+est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile
+d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment,
+après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits?
+Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord
+pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale.
+Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,
+ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est
+l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique.
+Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle
+innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation
+est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la
+plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier
+la vie?
+
+[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.]
+
+Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie,
+furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment
+contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une
+oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui
+ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà
+compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la
+provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi
+selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était
+qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire
+érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à
+ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les
+écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit
+de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par
+prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile
+à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée
+abhorrée de non-imitation.
+
+On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé
+sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme
+l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et
+de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire
+n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles.
+Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices
+impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut
+aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un
+demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque;
+il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été
+l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie
+de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant
+pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il
+eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les
+Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine
+tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner
+aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit.
+
+Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique;
+il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus
+accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les
+générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant
+de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau.
+Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française.
+
+Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est
+demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction
+se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un
+lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi
+les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France
+de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par
+excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard!
+Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent
+bien une théorie.
+
+L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature.
+On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou
+la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime
+ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule.
+Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à
+coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi
+les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième
+méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses,
+ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des
+dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles
+doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas
+familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au
+moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent
+même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et
+invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira
+les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes
+nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés
+par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait
+acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les
+comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes,
+peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel
+feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait,
+Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni
+Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à
+des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que
+le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car
+il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en
+abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de
+précieux, d'inattendu, de nouveau.
+
+Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire
+son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il
+faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la
+carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni
+Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se
+façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni
+Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On
+commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde
+période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de
+l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il
+n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues
+vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des
+altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et
+au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au
+développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la
+langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de
+Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on
+avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs
+idéalistes à des novateurs chrétiens.
+
+[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la
+complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue
+française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes
+de Prudence.]
+
+
+ III
+
+N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une
+idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive
+à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois
+pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane
+Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.
+
+La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la
+littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui
+secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu
+de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres
+religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais
+descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là,
+elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_
+au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on
+se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre
+l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se
+connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit
+toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.
+
+La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les
+hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des
+intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il
+n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités
+inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous
+un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son
+esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales,
+obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la
+ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux:
+certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y
+réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé
+de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
+
+Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une
+merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée,
+toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la
+poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme
+le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets,
+des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne
+représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise;
+elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent
+facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est
+personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a
+de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une
+pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de
+voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de
+fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se
+réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une
+cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec
+son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque,
+froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des
+phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa,
+pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
+selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement
+beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée
+d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose
+pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers
+irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
+une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en
+français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des
+écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les
+livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté,
+c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce
+qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont
+d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le
+cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la
+nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan,
+les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a
+soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à
+l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée
+de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin
+couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les
+troupeaux.
+
+Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il
+ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue
+psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale
+dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours
+possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon
+les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera
+ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est
+le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux
+hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie
+pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est
+peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot
+décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule,
+on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole:
+mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.
+
+1898.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ UNE RELIGION D'ART
+
+ I
+
+A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi,
+presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît,
+ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une
+aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art,
+la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle
+est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions.
+
+Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la
+tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire
+qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les
+derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique.
+Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les
+écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué
+l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs
+lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et
+le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour
+messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef
+des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces
+trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout,
+si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il
+n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue
+que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux
+récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux
+traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif
+d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une
+page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un
+livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce
+dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations
+de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc
+influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les
+livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie:
+l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.
+
+La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance
+et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman
+n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à
+résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées
+et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé
+deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des
+documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre
+une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de
+Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les
+originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier.
+L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou
+historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et,
+d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le
+compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait;
+c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables,
+supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop
+déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus
+grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque
+toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de
+la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit
+l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que
+de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme
+du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une
+imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer
+que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies
+n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles
+obscènes et sacrilèges.
+
+Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des
+pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et
+surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque,
+puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le
+corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument
+secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie
+de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée,
+certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait
+légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour
+raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère
+diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier
+didactique.
+
+Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la
+fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
+aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont
+presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur
+n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre,
+documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est
+évident.
+
+
+ II
+
+Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non
+seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a
+donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui
+n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
+sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables,
+liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité
+à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus
+excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de
+Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble
+pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est
+clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude
+générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou
+d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin.
+L'excommunication n'est pas un geste philosophique.
+
+Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition
+littéraire.
+
+Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois
+mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement,
+pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de
+l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans
+l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans
+l'intelligence.
+
+Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé
+normalement les deux principes qui le constituent et, sans
+l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen,
+d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe
+évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II
+pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils
+étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le
+successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les
+grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul,
+les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la
+chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant
+lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il
+détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église
+devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme
+hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté
+sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus
+recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte
+sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude.
+
+En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le
+protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel;
+après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté,
+mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le
+moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la
+période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples
+de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme,
+le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand
+fait littéraire.
+
+Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit
+unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas
+de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples.
+En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du
+clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les
+dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète
+catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la
+vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais
+morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle
+qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne
+prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues
+vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à
+l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du
+dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des
+prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours
+aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute
+nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la
+persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où,
+par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de
+l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là
+son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire,
+l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles,
+il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en
+comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti
+évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord,
+qu'avec la Réforme[32].
+
+[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]
+
+[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à
+l'Académie des Inscriptions.]
+
+[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans
+certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices
+d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter
+qu'au XVIIIe siècle.]
+
+Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les
+églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des
+tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul;
+leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux
+ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine
+rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité
+de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or
+des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le
+paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où
+la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est
+couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un
+peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire
+en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces,
+des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles
+du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de
+Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les
+fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art
+catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et
+logique de l'art païen.
+
+On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves
+d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne
+connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter
+aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles
+origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en
+doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses
+moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée
+religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier
+les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le
+catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui
+prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien
+n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne
+sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de
+faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la
+part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps,
+la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le
+catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini
+de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et
+avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute
+la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous
+a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les
+superstitions et toutes les théogonies orientales.
+
+Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition
+littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait
+maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle;
+on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines
+n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le
+moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais
+vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut
+cependant important: de même que les protestants voulaient purger le
+christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer
+de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres
+réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par
+le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature
+n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à
+laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de
+l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une
+philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus
+d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté
+corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne
+entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité
+universelle.
+
+
+ III
+
+Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté
+passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient
+encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour
+exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une
+enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques
+et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du
+romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie
+de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de
+Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la
+fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à _Sagesse_, à la trilogie
+apologétique de M. Huysmans: _la Cathédrale_ essaie de refaire avec
+des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des
+outils moins brillants, mais plus aigus, _le Génie du christianisme_.
+L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi
+quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à
+Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste.
+
+L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète.
+Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique,
+symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à
+tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture,
+d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et
+surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la
+mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les
+compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire
+d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer
+tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est
+représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de
+Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante
+dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
+rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît
+d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est
+un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire
+baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée,
+les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de
+la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de
+connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de
+jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre
+quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le
+roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui
+est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description
+s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison
+symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce
+livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses
+maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et,
+pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire
+de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans
+des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière
+qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie
+liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour
+de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels
+privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement
+supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait
+encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées,
+lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où,
+finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût
+de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais
+qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux
+d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir
+quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à
+quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a
+de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est
+presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour
+s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser
+la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et,
+en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même
+titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement
+de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que
+l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun
+génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
+Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter
+les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands
+esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique
+cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et
+superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard,
+mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double
+capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès
+les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double
+souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des
+anciens dieux.
+
+Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme
+évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la
+beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de
+la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien;
+encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose
+belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un
+tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous
+seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement
+la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes,
+le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde
+l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane
+eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été
+la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été
+un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux
+filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et
+de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser
+des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme.
+Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa
+candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à
+Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels
+enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg,
+Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images
+taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui
+suivait le triste énergumène.
+
+Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes
+de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés
+à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il
+prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans
+l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et
+à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de
+Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal
+démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces
+inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à
+la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe
+serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes
+cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint
+Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe,
+n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses
+architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le
+luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque
+fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires,
+voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement
+apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et,
+par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art
+chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en
+un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre
+garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico
+d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les
+formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.
+
+[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les _Éléments
+d'Archéologie chrétienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur
+dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle
+s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux
+édifices dont la destination n'est que secondaire».]
+
+
+ IV
+
+L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M.
+Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué
+par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble
+inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas
+de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir
+et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de
+violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil;
+le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre
+trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les
+nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de
+sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des
+Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois
+nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est
+moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute
+des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles;
+qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des
+pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs,
+nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par
+surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion
+d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du
+plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique
+de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à
+la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par
+l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique,
+au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très
+anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le
+développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut
+s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises;
+qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais
+certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le
+mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On
+aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en
+leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être
+que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut
+une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans
+les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe
+brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve,
+d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée
+des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou
+du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres
+d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines;
+on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane,
+protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne
+serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait
+peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
+Méliton ou de Durand de Mende[35].
+
+[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne
+semblent pas son oeuvre.]
+
+[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une
+symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est
+moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal
+antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs
+et romains du Louvre (1897)_.]
+
+L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la
+mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers
+martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui
+qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable,
+de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les
+Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène,
+les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre
+fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour
+les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne,
+funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est
+fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ,
+sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile
+selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne;
+saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète;
+dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le
+charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté
+avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons
+de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un
+symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire,
+Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration,
+il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On
+a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore,
+mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans
+l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du
+paganisme.
+
+M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen
+âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des
+fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète
+jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose
+sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un
+manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte
+d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue
+de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte,
+non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses
+yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon
+et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement
+dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art
+et de mysticisme, comme _la Cathédrale_, la science facile des lectures
+patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les
+volucraires, dans l'éternel _Physiologus_ du moyen âge, il reste bien
+démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des
+plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un
+amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le
+vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les
+détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie,
+le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom». Et l'on
+continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque
+minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie
+même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une
+vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva
+donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer
+aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore
+populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est
+le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole
+fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie,
+dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette
+terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
+qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de
+faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la
+gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de
+l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée
+au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en
+faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de
+cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs
+expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à
+sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de
+sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations
+symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne
+voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans
+pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un
+passage très curieux:
+
+ Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance
+ merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux
+ yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières
+ ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces
+ singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures
+ ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui
+ combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce
+ sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur
+ un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent,
+ ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal
+ dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une
+ chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en
+ un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de
+ formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans
+ les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées
+ à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer
+ la loi divine[36].
+
+[Note 36: Cité par Ch. Gidel. _Sur un poème grec inédit intitulé_:
+O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, 1873).]
+
+On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_
+si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les
+cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon,
+le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les
+Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec
+Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacrée), mais avec
+l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la
+plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient.
+Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et
+peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus
+ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une
+belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute
+sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la
+mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle
+le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel.
+Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle,
+si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la
+prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait
+avec lui la Gorgone Scylla...[37]». Elle est le symbole du péché et de la
+tentation.
+
+[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: Μορφήν γαρ
+πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη.
+
+Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge
+d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles
+apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine.
+C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry
+(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute
+un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est
+original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait
+pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour
+«désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un
+affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite,
+les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour
+les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur.
+Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte
+Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les
+Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est
+encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les
+Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes
+signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et
+les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ
+est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
+son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus,
+le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est
+dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le
+serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto.
+
+[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle),
+mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en
+latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de
+Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des
+manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la
+légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.]
+
+[Note 39: _La Cathédrale_, p. 464.]
+
+Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze
+signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe
+fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ
+triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer,
+l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe
+appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
+d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la
+littérature, complètement apocryphe, des sibylles.
+
+M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40];
+elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la
+Discipline de l'Amour divine_ (1519):
+
+ Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon
+ l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond
+ et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel;
+ et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens
+ les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les
+ sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous,
+ entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux
+ ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche,
+ par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et
+ spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu
+ ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès
+ jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure
+ des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et
+ métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
+ croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures
+ qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles
+ comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et
+ représentation du grand monde, et il est image et expresse
+ semblance de Dieu créateur et de toute créature.
+
+[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un
+des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte
+Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son
+grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la
+Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur
+la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du
+IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de
+Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque,
+tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de
+Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».]
+
+L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse
+démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment
+finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus
+caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en
+1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on
+mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit
+nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre
+d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de
+la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent
+la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans
+l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les
+pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de
+la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La
+purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine,
+c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie,
+poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il
+faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant
+toute rancune du coffre du coeur.
+
+ ... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son
+ sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le
+ mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous
+ potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de
+ paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations,
+ odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne
+ purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans
+ penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages
+ spirituels.
+
+Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de
+table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné
+de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs
+favorable, du pissenlit aux lardons[41].
+
+[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.]
+
+En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues
+pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien
+faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le
+dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre
+ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des
+Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles
+le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens
+qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que
+les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
+druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides
+avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel
+à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.
+
+Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la
+Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires
+sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le
+XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des
+préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de
+la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils
+Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut
+fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu
+d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela,
+de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout
+ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_
+est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des
+Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et
+la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments
+définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte
+Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu
+du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les
+Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin,
+au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus
+curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
+grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une
+série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et
+le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui
+seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys
+l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe
+siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de
+théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys
+l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais
+la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un
+contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et
+des diverses sortes de moines?
+
+[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie
+Chrétienne, 1839).]
+
+
+ V
+
+Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets
+d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
+comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas
+facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
+semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les
+visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que
+tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne
+l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de
+sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez
+les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris
+d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme
+l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant
+conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il
+appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce
+qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces
+stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle
+atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des
+incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes
+se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente,
+et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout
+empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le
+confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté
+une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les
+Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était
+la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque
+instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez
+facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de
+Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce
+et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune
+dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal
+à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait
+pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour
+joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et
+d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix
+nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua
+mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine,
+véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les
+sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus,
+par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était
+couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un
+de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein».
+Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
+de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante
+d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich,
+la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et
+connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre
+revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable,
+souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et
+remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille
+accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de
+l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre
+à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite
+académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la
+paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla,
+l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et
+commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît
+médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion
+s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il
+s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin
+d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui
+a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute
+l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement:
+«_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette
+correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
+on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de
+Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus
+dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant
+recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
+en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui
+séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient
+grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et
+non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami
+Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé
+de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_.
+
+[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont,
+_Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)]
+
+[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le
+délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73
+et 74.]
+
+[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]
+
+Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de
+l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il
+l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un
+personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des
+édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire
+la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions,
+Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu;
+ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On
+prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable
+pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu,
+est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient,
+on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules
+romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin
+parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils
+abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang,
+engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux,
+dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par
+la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies
+ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent
+également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons
+étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait:
+«Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu
+au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_».
+
+[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]
+
+Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition
+plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera
+volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues
+pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie
+de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue,
+ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est
+parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de
+prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse
+y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et
+qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins,
+savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont
+particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint
+Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des
+taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre
+ont été plaqués au hasard de la cueillaison.
+
+Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque
+douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots
+qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de
+participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si
+le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un
+chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du
+rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il
+n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation
+les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un
+véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion
+d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des
+lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un
+beau livre.
+
+1898.
+
+
+ II
+
+ PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
+
+
+Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme,
+s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la
+perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant
+la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à
+reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme
+que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort
+illustré, _vir admodum illustris;_ il était du moins fort savant,
+comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec
+les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les
+cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre
+du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de
+quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et
+aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble
+très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes
+se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils
+systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont
+organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les
+meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les
+jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions.
+Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des
+jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas
+moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles.
+Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un
+seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus
+large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur
+offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le
+seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que
+les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints,
+les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les
+vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix
+sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin,
+c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux
+qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur
+corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque
+toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
+
+[Note 47: A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle
+de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore.
+On suit celle d'Amsterdam, 1744.]
+
+On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte,
+d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à
+cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème.
+Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition
+religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à
+lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples,
+s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui
+pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme
+apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens
+terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu
+de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour
+que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée
+par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui
+démontre sa vérité.
+
+«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un
+contrat perpétuel avec la divinité». Mais la vie de l'homme pieux ou
+du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique
+lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y
+a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi:
+sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies
+à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les
+oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché
+qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins
+naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car
+vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait,
+à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins
+l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce
+demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à
+l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y
+a un accommodement.
+
+[Note 48: _Phénicie_, dans la _Grande Encyclopédie_.]
+
+Dans le _Journal_ inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces
+cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que
+tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie,
+seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner,
+de me soutenir jusqu'à la mort..». Il cite à son Dieu les dates où cette
+promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern
+en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin
+contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en
+pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur
+ta bonté». C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de
+ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion
+abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en
+eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de
+moins humain dans l'homme.
+
+Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes
+indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat
+religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie
+humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la
+religion, qui est encore à peine pressentie.
+
+La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle
+s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle
+consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des
+formules. Le
+
+ MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.
+
+est devenu, dans la suite des temps,
+
+ MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI
+
+et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le
+passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les
+fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des
+théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée
+religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du
+peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente,
+et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin
+enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont
+finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une
+véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul
+compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une
+régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la
+philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans
+l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette
+question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues
+dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens,
+jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus
+vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des
+croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que
+de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme,
+du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme
+populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches
+du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons
+reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et
+seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre.
+Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays
+aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un
+atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue.
+
+
+
+ II
+
+Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait
+plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
+Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui
+pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier
+gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra
+venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,
+avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses
+sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui
+ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace
+abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans
+le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes
+intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard
+et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans
+un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans
+que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand
+étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas
+dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le
+dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la
+métamorphose ingénue:
+
+ Martirii gestans virgo Martina coronam
+ Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
+
+La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a
+qu'une religion, elle se rajeunit.
+
+Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la
+destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple
+alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les
+forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques
+engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement
+orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,
+la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et
+le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas.
+En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce
+fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les
+temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les
+utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique
+d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que
+le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas
+volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui
+a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les
+statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape
+romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est
+civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette
+idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies
+en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur
+rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères
+de l'Église pour corroborer son fanatisme.
+
+[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]
+
+Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus
+qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en
+est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses
+prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce
+que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
+
+Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la
+continuité religieuse.
+
+[Note 50: Voir page 142.]
+
+En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts
+sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes
+introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail
+d'érudition.
+
+Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre
+les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes
+aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon,
+N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et
+que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est
+champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent
+leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses
+obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers.
+On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des
+vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce
+ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii
+semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto
+du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou
+la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on
+avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on
+s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même
+cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu
+était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce
+prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces
+asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres,
+du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de
+prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale
+des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un
+exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du
+fidèle.
+
+[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]
+
+Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque
+pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très
+souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si
+vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in
+commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._»
+Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,
+même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de
+signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être
+populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les
+saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent
+un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux,
+dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur
+route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières,
+déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs
+de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel
+champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières
+bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des
+chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande
+si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la
+superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais
+si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les
+offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de
+Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,
+celle qui assure contre le péril des longs voyages.
+
+[Note 52: XXXI, I.]
+
+Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_.
+Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
+volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares:
+
+ SILVANO
+ SANCTO. SACRO
+ LARUM. CÆSARI
+
+C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels
+chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété
+populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit
+celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer
+sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière
+dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de
+la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer
+sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance
+naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape
+devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette
+qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et
+à donner aux anges des frères[53].
+
+[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt
+Liber; Trèves, 1723.]
+
+Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur.
+Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent
+à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent
+siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui
+inspirait leur satire.
+
+ Dieux guérisseurs Saints guérisseurs
+
+ Priape {Stérilité { S. Vitus devenu
+ {Impuissance { S. Gui, S. Guignolet
+ { S. Paterne.
+
+ Strenua Faiblesse { S. Fort.
+
+ Apollon Peste { S. Roch.
+ { S. Sébastien.
+
+ Hercule Epilepsie ( S. Valentin.
+
+ Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite.
+
+ Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de
+ chemin aux Padoue fait retrouver
+ voyageurs égarés. les objets
+ perdus.
+
+ Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi.
+
+Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le
+parallélisme, avec plus ou moins de précision. A _Febris_, qui éloignait
+la fièvre; à _Rubigus_, qui préservait les blés de la rouille;
+à _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; à _Orbona_, qui
+protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues
+jeux de mots, car:
+
+ S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.
+ S. Léger -- de l'embonpoint.
+ S. Ouen -- de la surdité.
+ S. Claude -- les éclopés.
+ S. Cloud -- des clous et boutons.
+ S. Boniface -- de la maigreur.
+ S. Atourni -- des étourdissements.
+ Ste Claire }
+ S. Clair }
+ Ste Luce } des maux d'yeux.
+ Ste Flaminie de }
+ Clairmont }
+ S. Genou -- de la goutte.
+
+Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et
+l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest;
+Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept
+Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait
+Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers;
+S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie,
+même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine,
+on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour
+exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser.
+
+[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mèlusine_, est
+l'homme du monde le mieux documenté.]
+
+Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans
+leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie[55]:
+
+ Temples Eglises
+ Jupiter Feretrius In Ara Coeli.
+ La Bonne Déesse Ste-Marie Aventine.
+ Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole.
+ Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio.
+ Minerve Ste-Marie sur la Minerve
+ Vesta N.-D. du Soleil.
+ Romulus et Remus S. Côme et S. Damien
+
+[Note 55: Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très
+sûrs, dans la _Lettre écrite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam,
+1764.]
+
+Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires
+qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts
+baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée
+de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus[56]. Près de
+Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée
+sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours
+en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais
+qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le
+voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne
+église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la
+Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle
+succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots.
+
+[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor
+of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce
+révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le
+travail des _Conformités_. On ne saurait trop encourager ces sortes de
+travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus
+utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M.
+Trede.]
+
+Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à
+Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
+son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple
+suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont
+des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple
+d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église
+S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle,
+rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment
+ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
+
+[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.]
+
+qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis
+fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin,
+autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au
+peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général,
+comme l'a démontré M. Marignan[58], les pèlerinages aux tombeaux des
+saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape;
+mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion
+ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et,
+d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé
+à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a
+retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des
+Asclépiades[59].
+
+[Note 58: _La Médecine dans l'église au_ VIe _siècle_; Paris, Picard,
+1887.]
+
+[Note 59: Cf. la préface des _Mimes_ d'Hérondas, trad. de P. Quillard;
+Paris, _Mercure de France_, 1900.]
+
+Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire
+célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les
+cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la
+colline sacrée.
+
+Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple
+dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en
+pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint
+Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon
+en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté.
+Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes,
+toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses
+elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode.
+
+On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire
+réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit
+d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein
+d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni
+de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est
+une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes,
+Héraclès, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps
+les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et
+blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallèles se
+gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison.
+Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses
+arguments.
+
+[Note 60: _Traité de l'art de bien mourir_, t. III.]
+
+Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées,
+selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
+réformer, ni diriger.
+
+Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance
+au protestantisme;
+
+Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance
+au catholicisme.
+
+Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation
+antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante.
+
+Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite
+que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires
+particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.
+
+On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme
+grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un
+protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer
+la porte de l'autorité.
+
+Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou
+byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.
+
+La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle
+ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire
+païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut
+pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
+C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se
+buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs
+efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat
+d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.
+
+Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a
+jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable
+comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est
+l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les
+symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin
+de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à
+croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais
+non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux
+ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà
+la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée
+de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité
+relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La
+vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin
+et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la
+médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle
+des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons,
+soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes
+n'est jamais mauvais.
+
+Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que
+l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur
+au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même
+ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison à Sainte Apolline contre le mal
+de dents_. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut
+s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand
+Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a
+que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux
+que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de
+granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse?
+C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les
+batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?
+
+Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la
+superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous
+l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos
+yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques;
+mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée.
+Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de
+l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la
+genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre
+garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités
+nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous
+nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle
+inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont
+sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent
+de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique
+merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le
+fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut
+pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux
+hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns
+s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se
+tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi
+ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme,
+que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec
+gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme
+s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que
+futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la
+minute même où la sensation nous avertit de notre existence!
+
+On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de
+l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron
+prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté
+intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane,
+un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
+l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.
+
+Mai 1900
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ LA MORALE DE L'AMOUR
+
+ I
+
+
+Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science,
+au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent
+dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un
+délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de
+M. Ribbing[61], entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les
+deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents
+docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés
+manuels des confesseurs et les piquantes dissertations _in sexto_ qui
+charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le
+prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune
+et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces
+professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu
+presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas
+rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose
+qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres
+hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le
+travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les
+«perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus
+fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et
+avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les
+Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux
+derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces
+matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place
+de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux
+curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital
+et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le
+passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué
+et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté
+provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse
+Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on
+raillait la «joie imparfaite»[62], et les «secrétaires des demoiselles»
+donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses.
+Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre
+au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se
+prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis
+faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi
+qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter
+sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions
+que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit.
+
+[Note 61: _L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales_, p. 215.]
+
+[Note 62: _Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et
+parlant à sa compagne._ Cette pièce se trouve dans plusieurs _Recueils_
+du temps.]
+
+«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et
+l'impuissance de manger beaucoup». La chasteté se définit par les mêmes
+mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins
+honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à
+l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé
+une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux
+vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres;
+car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui
+résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour
+se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique;
+l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se
+nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement
+que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle
+tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un
+martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment
+trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas
+particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent
+les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique.
+
+L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est
+glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans un
+couvent, elle affirme la nullité de ses désirs charnels. Leur chasteté
+est un état physiologique et qui, en général, ne comporte pas plus
+l'idée de vertu que, chez un vieillard, la frigidité. Il y a ou il n'y
+a pas désir et, hors les cas où il n'est que morbide, le désir se
+résout en acte. Cela est particulièrement impérieux dans la sexualité;
+l'évacuation est fatale. M. Féré, qui n'est pourtant mu par aucune idée
+religieuse, parle ici comme un bon vieux théologien: «Pour l'individu
+continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre
+la turbulence sexuelle[63]». Cela, c'est la contrepartie de l'ostentation
+vertueuse ou de la vertu forcée; la vertu physiologique, celle qui est
+la conséquence légitime de la faiblesse des organes, s'épargne du moins
+de telles «sauvegardes». On n'agit décemment qu'en conformité avec sa
+propre nature; les gens qui veulent agir ou ne pas agir d'après les
+ordres d'une morale extérieure à leur vérité personnelle finissent,
+Dieu aidant, dans les compromis les plus saugrenus. Il nous reste à nous
+demander si, quand on punira de la prison (ou, qui sait, de la mort, car
+aux grands maux les grands remèdes) les actes sexuels extra conjugaux,
+il sera permis de se complaire avec le succube. C'est une question
+que traitent très sérieusement les casuistes, et quelques-uns sont
+indulgents aux plaisirs qui nous viennent en songe.
+
+[Note 63: _L'Instinct sexuel; évolution et dissolution_, p. 301.]
+
+La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la
+recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son
+devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux
+évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est
+néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou
+peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi
+contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains
+tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée
+comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi
+les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints,
+même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de
+donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des
+chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les
+socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la
+génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle
+est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le
+théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique;
+Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger
+des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est
+allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est
+épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle
+de la tyrannie scientifique:
+
+«L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération
+est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et un
+ans. Cette époque est encore reculée pour les individus d'un tempérament
+froid; en revanche, il est permis à plusieurs autres de voir avant
+cet âge quelques femmes, mais ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec
+celles qui sont ou stériles ou enceintes. Cette permission leur est
+accordée, de crainte qu'ils ne satisfassent leurs passions par des
+moyens contre nature; des maîtresses matrones et des maîtres vieillards
+pourvoient aux besoins charnels de ceux qu'un tempérament plus ardent
+stimule davantage. Les jeunes gens confient en secret leurs désirs à ces
+maîtres qui savent d'ailleurs les pénétrer à la fougue que montrent les
+adultes dans les jeux publics. Cependant rien ne peut se faire à
+cet égard sans l'autorisation du magistrat spécialement préposé à la
+génération, et qui est un très habile médecin dépendant immédiatement
+du triumvir Amour... Dans les jeux publics, hommes et femmes paraissent
+sans aucun vêtement, à la manière des Lacédémoniens, et les magistrats
+voient quels sont ceux qui, par leur conformation, doivent être plus
+ou moins aptes aux unions sexuelles, et dont les parties se conviennent
+réciproquement le mieux. C'est après s'être baignés et seulement toutes
+les trois nuits qu'ils peuvent se livrer à l'acte générateur. Les
+femmes grandes et belles ne sont unies qu'à des hommes grands et bien
+constitués; les femmes qui ont de l'embonpoint sont unies à des hommes
+secs; et celles qui n'en ont pas sont réservées à des hommes gras, pour
+que leurs divers tempéraments se fondent et qu'ils produisent une
+race bien constituée... L'homme et la femme dorment dans deux cellules
+séparées jusqu'à l'heure de l'union; une matrone vient ouvrir les deux
+portes à l'instant fixé. L'astrologue et le médecin décident quelle est
+l'heure la plus propice[64]». L'astrologue donne à ce programme érotique
+un tour naïf qui n'est pas sans agrément; l'astrologue manque au projet
+de loi de M. Ribbing, mais on y verrait sans surprise la matrone, qui
+préside déjà à tant d'unions subreptices. Ce serait sa réhabilitation
+que de tenir désormais la chandelle conjugale et de donner aux époux,
+sur l'avis de la Faculté, le signal du départ.
+
+[Note 64: _La Cité du Soleil_; trad. de J. Rosset, p. 181, _Oeuvres
+choisies de Campanella_. Paris, 1847.]
+
+On aurait pu aussi bien citer Platon, _République, V_, que Campanella
+suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en
+tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe
+siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations
+scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air
+décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle
+«avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause
+de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature
+humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la
+queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux
+livres VIII et IX de cette même _République_, où il considère l'histoire
+pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels
+et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue.
+Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le
+plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout
+dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin
+de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des
+utopistes; disons: ces grands enfants.
+
+Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de
+l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances
+d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des
+démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles
+les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine
+conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable
+qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui
+l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la
+syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés
+humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de
+supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi
+pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui
+philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée
+et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale
+actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne
+le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes
+fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés.
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand
+Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit
+reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec
+des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique
+est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la
+préciser.
+
+
+ II
+
+L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un
+centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est
+une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un
+peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours
+d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les
+consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être
+absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences
+qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un
+assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des
+métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la
+pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau
+de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les
+artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine
+vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les
+raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain,
+nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en
+tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement
+comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en
+revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion
+ridicule dans la mauvaise littérature[65].
+
+[Note 65: La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est
+encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la
+_République, V_:
+
+«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société,
+et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au
+corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la
+douleur d'un seul membre».]
+
+Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et
+d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément
+essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les
+sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils
+ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches
+de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des
+boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les
+images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout,
+étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé
+par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un
+atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être
+caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à
+l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser
+les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de
+mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit
+de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe
+social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment
+qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé
+et la puissance de la république.
+
+L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le
+christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien
+connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le
+plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce
+sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre
+favori un mal plus grand encore.
+
+Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur
+éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble
+de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles
+chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable
+traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une
+société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne
+sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits
+de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des
+aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles
+mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il
+est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus
+révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce
+sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il
+ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de
+renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que
+l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce
+que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même.
+Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la
+sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est
+au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une
+abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte?
+Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires:
+le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins
+le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de
+sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on
+leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de
+leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général
+de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons
+privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres
+sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même
+plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.
+
+Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être
+très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas
+inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme
+châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins
+l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés
+de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les
+diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale:
+qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas
+encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la
+morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire
+enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore
+toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original,
+s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser
+son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes
+sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y
+suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut
+dépecer de souvenir.
+
+Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction.
+L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus
+faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact
+avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les
+sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un
+fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une
+société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y
+aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas
+d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un
+fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute,
+par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles
+soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus
+scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu
+près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de
+la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront
+ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des
+amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par
+plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes
+peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée
+a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités
+vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes
+changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins
+(ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils
+conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui
+constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité.
+Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui
+accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il
+sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les
+maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être
+cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage
+sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains
+appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient
+occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la
+mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis
+des législateurs de l'amour.
+
+
+ III
+
+Quelle est la morale de l'amour?
+
+Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les
+codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous
+les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations
+sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays
+civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application
+présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des
+instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la
+glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les
+démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de
+François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé;
+et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et
+l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement
+même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il
+est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces
+contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer
+la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une
+des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là
+qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son
+essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du
+XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux
+éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la
+Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène.
+Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion
+au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la
+sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile.
+
+[Note 66: Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui
+veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la
+paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (_Colloquium VII,
+Fescennini_): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat
+in luce. Libidini nihil inhonestum...»]
+
+[Note 67: Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.]
+
+Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en
+les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence
+génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains
+cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les
+collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs
+institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la
+personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes
+de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui
+doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et
+même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes
+qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent
+des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?
+
+Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée
+au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime
+une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de
+compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas
+sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui
+affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux
+qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus
+fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement _mollities_.
+Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme
+moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du
+sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet
+état d'esprit.
+
+Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et
+la débauche; et le mariage n'est qu'un _remedium amoris_ accordé par la
+bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec
+le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont
+la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae
+externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère
+à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote
+au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin
+ecclésiastique _fornicatio_ ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια
+entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant
+conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux
+que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la
+famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait
+su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif;
+l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique
+des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi
+saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les
+oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien
+ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très
+précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir
+les raffinements sexuels, les appelant des pratiques _more bestiarum_,
+alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la
+copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les
+inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce
+n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc
+que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de
+renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant
+cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les
+inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de
+saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins
+cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non
+dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le
+tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se
+complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve,
+à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas
+toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une
+certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous
+ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge
+témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le
+XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont
+l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même
+se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli
+avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les
+poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse
+d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des
+rapports sexuels.
+
+[Note 68: Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage
+de M. Féré.]
+
+Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est
+d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale
+de l'amour.
+
+L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux
+premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on
+appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe
+Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où
+l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais
+de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds
+n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses
+maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la
+nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les
+désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans
+peur et sans pudeur. Le mot _pudor_ n'a pas du tout le même sens en
+latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur,
+convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices
+de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la
+bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses:
+les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas
+leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le
+hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants
+qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour,
+qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité
+sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur
+de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi
+que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été
+désunies.
+
+C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire
+de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un
+grand désarroi dans les moeurs:
+
+ Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum
+ Contagemque alio non usquam tempore visam,
+
+dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète
+les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une
+épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du
+monde.
+
+Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à
+ce que les moralistes de la science appellent assez justement la
+promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre
+les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal.
+La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés
+européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une
+nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre
+la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement
+théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et
+la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses
+conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct
+social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les
+conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage,
+qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela
+n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on
+y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve
+des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en
+minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent
+sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment
+où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence
+de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel
+raffinement sentimental.
+
+Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre
+insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de
+figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute
+une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui
+poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce
+miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée
+parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.
+
+Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir
+dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se
+chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre
+contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis
+ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a
+créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que
+chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et
+ne doit pas s'imposer.
+
+De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse,
+moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter,
+s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques.
+Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des
+accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour
+régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter
+aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les
+sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément
+les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la
+vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La
+vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde
+pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la
+cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non
+que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des
+lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer
+pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois
+naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme
+n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais
+celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair,
+mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle
+est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même
+de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est
+ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science
+même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont
+dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à
+Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de
+course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité;
+l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde
+moderne sa conscience intellectuelle.
+
+Juillet 1900.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ IRONIES ET PARADOXES
+
+
+ I
+
+ CONSEILS FAMILIERS A UN JEUNE ÉCRIVAIN
+
+ «... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public
+ et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par
+ là ».
+
+ JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_
+ (1720).
+
+La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne
+vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
+et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les
+précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part;
+qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur;
+vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait
+couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue
+encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le
+pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune
+terre, reçois la graine et sois féconde.
+
+ I
+
+Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain
+français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous
+allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et
+qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est
+guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de
+prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique;
+cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en
+apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables
+gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies,
+ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe
+des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus
+dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de
+plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide
+et plus rémunérateur.
+
+ II
+
+De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se
+la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni
+talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires;
+à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore
+de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes
+et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à
+battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même
+d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes.
+Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des
+gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours
+quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient
+tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a
+déjà fait vous recommander cet usage.
+
+Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques
+autres notions touchant la pacotille,--laquelle, en somme, se composera
+de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres,
+aux arbres et aux ronces;--car je ne suppose pas que vous possédiez
+naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce
+cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas
+besoin.
+
+ III
+
+Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un
+commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
+haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la
+corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui,
+divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il
+faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux
+sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième,
+ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en
+ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous
+n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de
+quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus
+de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime,
+vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une
+époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.
+
+Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le
+placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni
+le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être
+maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez
+avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un
+principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte
+dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux
+touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour
+immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette
+parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous
+sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.
+
+Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes
+camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de
+l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et
+votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que,
+hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer
+en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne
+peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de
+croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne
+se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de
+préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une
+solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,
+c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six
+ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un
+commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils
+auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des
+capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres
+vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer
+dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature,
+l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.
+
+ IV
+
+Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous
+les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car
+jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le
+premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore
+quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des
+critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en
+papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de
+pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez
+d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.
+Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre
+valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre
+inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de
+métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à
+peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains
+et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre
+et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes
+et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,
+afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout
+déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte
+de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette
+conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez
+le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point
+commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que
+je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse
+dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais
+aussi d'une méthode.
+
+ V
+
+Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut
+pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les
+portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir
+littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu
+(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien
+davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est
+la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût.
+Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas
+écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne
+soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres
+règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de
+«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.
+
+Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale
+il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques
+premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi
+littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès,
+compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un
+roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste
+affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...»
+Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse
+un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles
+plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un
+livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi
+que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions
+aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il
+a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman
+où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures,
+jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes,
+sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes
+et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un
+chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs
+écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue
+qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans
+réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez
+sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et
+davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais
+distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles
+et les plus délicats.
+
+ VI
+
+En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense
+qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles.
+Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de
+pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et
+d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air
+et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se
+développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc,
+ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide,
+à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt
+sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien,
+soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus
+fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin
+de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur,
+ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les
+voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris
+mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une
+heureuse sécurité.
+
+Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs
+idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y
+verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles
+peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est
+de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut
+arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table
+pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous
+recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer
+la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que
+cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée
+en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à
+tirer par les fenêtres.
+
+Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous,
+n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une
+importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement
+les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et
+les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle.
+Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le
+soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article
+facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins
+deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui
+puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.
+
+ VII
+
+Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous
+arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui,
+ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la
+main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode
+la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez
+toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.
+
+Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent
+prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un
+âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre
+pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie
+même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils
+ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire
+honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et
+dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique
+dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie
+entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui
+est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une
+génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus
+dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très
+profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire,
+sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en
+rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances,
+le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme
+ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort
+déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes
+histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même
+par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez
+toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait
+impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec
+véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut
+d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce
+qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution
+la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous
+aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse
+de votre coeur.
+
+ VIII
+
+Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de
+lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les
+plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur
+famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis;
+vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise
+langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce
+qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite
+de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les
+autres.
+
+Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable
+valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez
+si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur
+écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue,
+virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre
+mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important.
+Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par
+l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire
+aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il
+les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec
+eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail
+souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un
+écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une
+dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où
+cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon
+les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.
+
+Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit
+mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En
+principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le
+meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès
+sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge,
+la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant
+librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter
+une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de
+mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon,
+et on peut danser dessus pendant des nuits entières.
+
+Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier
+exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
+faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde
+sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a
+ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à
+vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et
+prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les
+critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile,
+en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les
+mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne
+vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à
+l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un
+coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
+Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira
+infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup
+d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations,
+surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là
+pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
+ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible
+sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt
+déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze
+résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut
+s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de
+métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours
+malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est
+si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée.
+Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez
+toujours renier.
+
+La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très
+recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange.
+Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les
+parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés
+au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton
+du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous
+pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur
+des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins;
+quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour
+silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.
+
+ IX
+
+Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez
+besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin
+d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés
+qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à
+tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des
+Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez
+de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans
+le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des
+belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement
+que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai
+vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis
+tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la
+moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en
+commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os
+et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de
+leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur
+vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer
+hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou
+seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de
+complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le
+pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres
+s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir
+sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand
+bien.
+
+ X
+
+Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si
+vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une
+inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur
+vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes
+maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile)
+cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se
+reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera
+utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez
+puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation,
+si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous
+mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires.
+
+Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous
+conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de
+mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu
+de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite
+l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la
+prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été
+perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je
+crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous
+engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi
+on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la
+suprême ressource de la sincérité.
+
+
+ XI
+
+Soyez sans pitié, mais n'en laissez rien paraître. Un louis donné à
+propos vous fera passer pour un bon camarade, pour un homme dont il y a
+profit à être l'ami. Naturellement, en cas de bataille, tous vos
+obligés passeront à l'ennemi, mais vous en serez quitte pour une
+dépense modérée, si vous avez besoin de les ramener, car ces gens-là se
+contentent de peu. Soyez généreux avec les ivrognes: l'homme retrouve
+quelquefois au fond de son verre, comme une peau de raisin, un lambeau
+de conscience; en cet état, sa reconnaissance se traduira peut-être par
+un de ces mots heureux qui ne nuisent pas aux réputations littéraires.
+
+Souscrivez à toutes les oeuvres de charité qui présentent une chance
+de réclame, aux livres de vos confrères pauvres, aux statues de poètes
+défunts, mais ayez soin, chaque fois que vous pourrez le faire avec
+décence, de refuser la quittance de recouvrement; en beaucoup de
+circonstances, car il y a peu d'ordre en ces sortes d'entreprises, cela
+passera inaperçu; dans les autres cas, mettez la faute sur le compte
+de la poste. J'ai connu un jeune écrivain riche et économe qui, par ce
+moyen, tout en gardant les apparences, s'épargnait tous les ans plus
+de cent cinquante francs, avec lesquels il achetait une bague à sa
+maîtresse.
+
+ XII
+
+N'adoptez pas un costume particulier, et si vous laissez reproduire
+votre portrait, que cela soit d'après un dessin très beau, mais très
+inexact: il y a dans la vie bien des circonstances où il est agréable de
+ne pas être reconnu par les imbéciles. Vous aurez encore le plaisir de
+tromper le public et de duper les physionomistes.
+
+Pas plus que de costume distinct, vous n'avez besoin d'une religion
+définie. Sur ce point, comme généralement sur tous les autres, à moins
+que votre intérêt ne vous oblige à choisir, ayez l'opinion moyenne,
+l'opinion de tout le monde. Si vous étiez Juif, je vous conseillerais
+de fréquenter les chrétiens et de mépriser votre race, de feindre une
+conversion imminente afin de profiter des avances et des craintes des
+deux partis; aryen, je vous engage au silence et même à l'ignorance:
+d'ailleurs, rien n'est plus malséant, dans le monde littéraire, que
+d'avouer une conviction religieuse ou métaphysique; instruisez-vous
+plutôt de la question des tirages et des passes, devenez une autorité en
+cette matière, qui est comme la pierre de touche du véritable écrivain.
+
+La politique vous sera un peu moins indifférente. Soyez socialiste, sans
+hésitation. C'est aujourd'hui le seul parti qui puisse, sans ironie,
+promettre à un jeune homme, pour ses vieux jours, un siège de sénateur.
+
+
+ XIII
+
+Ne commettez jamais d'indélicatesse sans être absolument sûr de
+l'impunité. Si un inconnu vous confie pour le lire un manuscrit où rôde
+quelque idée, prenez-la en note, mais ne vous en servez que le jour
+où vous serez assez fort pour braver toute réclamation. Ce système est
+utile quand il s'agit d'une pièce de théâtre qui souvent ne repose
+que sur un mot ou une situation qui feront tout aussi bon effet avec
+n'importe quel dialogue.
+
+Quand vous démarquerez un confrère, citez son nom, en passant; ainsi, il
+ne peut se plaindre et le public croit que tout l'article est de vous,
+moins une phrase, choisie exprès parmi les plus insignifiantes.
+
+N'usez pas de la lettre anonyme; mais gardez soigneusement celles qu'on
+vous adressera; les écritures sont souvent mal déguisées, un hasard peut
+vous en faire découvrir l'auteur. Collectionnez de même tous les
+petits papiers par quoi on peut compromettre quelqu'un et le tenir à sa
+discrétion. Plusieurs journalistes ne doivent qu'à cette persévérance la
+situation, inexplicable autrement, qu'ils tiennent dans la presse.
+
+Des gens hardis recommandent cette ruse: se faire introduire comme
+secrétaire chez un homme influent, et là, tout en acceptant les
+ordinaires obédiences: promener les enfants, sortir le chien à l'heure
+de son besoin, allumer le feu, aller reporter les parapluies empruntés,
+et plusieurs autres besognes qui préparent merveilleusement à la vie
+littéraire; là, s'offrir, un jour que le maître est malade, à rédiger
+son article, peu à peu en prendre tout à fait l'habitude, et un jour
+aller dire la vérité au directeur du journal. J'ai vu tenter l'aventure,
+qui ne réussit pas, car c'est le nom et non l'oeuvre qui a de la valeur
+pour un journal et pour le public.
+
+Voilà, mon cher ami, les premiers conseils que je vous donne, ou plutôt
+les idées que je soumets aux méditations de votre esprit précoce. Jeune,
+ambitieux, intelligent, riche, sans préjugés ni scrupules, vous
+avez tout ce qu'il faut pour arriver, mais j'espère que cette petite
+collection de principes ne sera pas la moindre de vos armes.
+
+Septembre 1896.
+
+
+
+ II
+
+ DERNIÈRE CONSÉQUENCE DE L'IDÉALISME
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo.
+ Ovide, _Métam.,_ III, 430.
+
+
+
+ _INTRODUCTION_
+
+
+Ayant eu, ces derniers temps, quelques doutes sur la valeur, non point
+philosophique, mais morale et sociale, de l'idéalisme, je ne pus, malgré
+des méditations assidues, triompher de mes hésitations par la méthode
+de la logique directe. Et bien au contraire; poussée à son extrême,
+la théorie idéaliste aboutissait, en mes déductions, pratiquement, au
+néronisme ou au fakirisme, selon qu'elle évolue en des intelligences
+actives ou en des intelligences passives; socialement (comme je l'ai
+noté antérieurement)[69], au despotisme ou à l'anarchie[70].
+
+[Note 69: V. L'Idéalisme, pp. 16-17.]
+
+[Note 70: On saura ce que pourrait être le fakirisme-anarchie en
+lisant un singulier conte de M. Marcel Schwob, _l'Ile de la liberté
+(Echo de Paris_, juillet 1892).]
+
+Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui,
+arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers
+quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien
+reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes,
+et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées,
+et de m'en aller à travers champs.
+
+En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux
+conséquences que j'ai dites,--car elles pouvaient être nécessaires et
+inéluctables--j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires,
+ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit
+relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par
+l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de
+mettre notre vie d'accord avec nos principes.
+
+(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)
+
+On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis;
+mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la
+sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme
+une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite
+voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,--je ne
+dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands
+philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant
+vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni
+Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et
+Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque,
+après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez
+à César...» Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon
+royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste». Mais en
+prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce
+monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient
+nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté.
+
+[Note 71: Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait
+chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.]
+
+[Note 72: _Discours à la nation allemande._]
+
+Revenons à la pathologie de l'idéalisme.
+
+Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui,
+d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme
+de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour
+simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme.
+Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus
+clairement appelé le narcissisme.
+
+Narcisse,
+
+ Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,
+
+et, ne connaissant que soi, il s'ignore lui-même: Ovide, sans le savoir,
+a mis bien de la philosophie dans les quinze syllabes de son vers
+élégant[73].
+
+[Note 73: Les symboles, souvent, demeurent clos pendant des siècles; ils
+sont la fontaine scellée ou le _hortus conclusus_. On passe devant la
+source dormante sans même désirer y boire une gorgée d'eau pure; et
+devant le jardin muré, sans l'envie de franchir le mur et de cueillir
+même une toute petite rose au mystérieux rosier. (Un conte, qui détient
+bien d'autres secrets, la _Belle et la Bête_, m'a fait comprendre cela
+et je l'expliquerai un jour, avec plusieurs choses, si j'en suis
+capable.) En un temps où il n'était pas à la mode d'aller boire à la
+fontaine de Narcisse, l'abbé Banier disait, en commentant Ovide:
+«L'histoire de Narcisse, si bien écrite par notre poète, est un de ces
+faits singuliers qui ne nous apprennent rien d'important».]
+
+Mais il faut reprendre les choses de plus haut et redire, hélas! afin
+d'être clair, des choses mille fois déjà redites. C'est une éternelle
+nécessité: les hommes sont si crédules à la négation que la vérité
+leur semble un conte de fées, et que tous vivent, les réprouvés dans
+l'obscure forêt de l'indifférence, les privilégiés dans l'obscure forêt
+du doute:
+
+ Nel mezzo del camino di nostra vita Mi ritrovai in una selva
+ oscura Che la diritta via era smarrita[74].
+
+[Note 74: Dante, _Inf._, I, 1-3.]
+
+
+
+ _CHAPITRE PREMIER_
+
+ HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE
+
+
+Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation
+mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la
+sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme
+partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de
+valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma
+pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par
+mes besoins d'hypothèse[77].
+
+[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.]
+
+[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou
+psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc.,
+le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée
+_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement»
+est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable
+jusqu'à preuve du contraire.]
+
+[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est
+relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à
+mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la
+crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles:
+je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix
+ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le
+percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre;
+appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.]
+
+Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la
+subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.
+
+Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux,
+pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier
+l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à
+moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant,
+et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne
+peut me laisser indifférent.
+
+Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette
+limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je
+me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets
+l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors
+de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma
+conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela,
+car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il
+parle!
+
+En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai
+trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que
+différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste,
+l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet
+pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce
+qu'il me ressemble.
+
+Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde
+extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que
+ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite
+autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de
+son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait
+partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe
+qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il
+me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il
+m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.
+
+Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est
+rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense
+lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.
+
+Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et
+je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
+limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me
+voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me
+limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial
+absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche,
+ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la
+formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il
+gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force
+à «entrer en pourparlers» avec lui.
+
+A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis
+le faire, autant que me le permet ma nature, son existence
+hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce
+n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques
+concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie
+à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui
+en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du
+salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne
+seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques
+alternatives de la lumière et de l'ombre:
+
+ ...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].
+
+[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.]
+
+Et voici comment raisonne Pollux:
+
+«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique
+que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà
+de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que
+cette pensée me pense...»
+
+Il se reprend:
+
+«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!»
+
+[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
+réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.]
+
+Il réfléchit et continue:
+
+«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui
+aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois
+admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient
+en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.
+
+»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je
+retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée
+et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense».
+
+Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.
+
+
+ _CHAPITRE DEUXIÈME_
+
+ VIE DE RELATION
+
+
+La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en
+a pas le droit, elle le prend.
+
+L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et
+sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes--à l'envers--: hommes,
+bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point
+du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement,
+toujours le même, est infiniment fécond.
+
+Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes
+différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite
+à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe
+et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se
+résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de
+Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime,
+parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le
+lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un
+auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait
+moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou
+Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée,
+Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et
+la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est
+la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].
+
+[Note 80: Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin.
+Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses
+enfants,--c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses
+propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu
+nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles
+qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de
+ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de
+puissance que l'amour,--«et la faim eut plus de puissance que la
+douleur.
+ _Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno_
+ DANTE, _Inf.,_ XXXIII, 75.]
+
+[Note 81: Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là,
+oeillet-Notre-Dame [a] ou porion [b]--il faut que la fleur soit
+cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au
+lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins
+métaphysiques [c]:
+
+ _Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
+ Tortilium coronarum..._
+
+Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.
+
+_--Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam,
+suavissimam._
+
+_--Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur_
+
+Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?]
+
+[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620,
+in-folio).]
+
+[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]
+
+[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)]
+]
+
+Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des
+reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude
+rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur
+précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels
+peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi
+que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide
+pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie
+autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la
+mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections
+d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son
+orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
+défaille si les autres ne la confirment.
+
+[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il
+entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de
+Saints_, p. 423.)]
+
+Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental,
+réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur
+laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant
+d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on
+approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].
+
+[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son
+ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est
+bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un
+esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses
+pensées.]
+
+L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire
+adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a
+besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc
+serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la
+tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de
+son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes
+de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire,
+il n'en était que le premier juge, et non pas le seul.
+
+[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort
+belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la
+Balance_).]
+
+Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus
+forte, et multipliée selon son identité essentielle.
+
+Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie,
+cela fait un champ d'orties.
+
+Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et
+tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base
+sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les
+orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment;
+il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou
+mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière
+d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il
+faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est
+inviolable.
+
+Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule
+des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la
+salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.
+
+Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le
+désert.
+
+Février 1894.
+
+
+ III
+
+ LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ
+
+
+Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe
+plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert
+son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme
+physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et
+rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en
+un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il
+faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être
+commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra
+vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage
+sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense.
+Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le
+crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva,
+et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de
+l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes
+possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument
+juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes
+qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque
+instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les
+pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont
+être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même
+et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer
+à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des
+actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment.
+
+ I
+
+La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de
+vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même
+quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange
+perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme
+et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions
+communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et
+souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de
+capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que
+le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et
+jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules
+droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi
+les plus ordinaires gestes du commerce.
+
+Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux,
+vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner
+sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie;
+se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction;
+achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique,
+d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe
+du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier
+principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de
+pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée
+de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans
+l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la
+supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent
+se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles
+haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir
+et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces
+actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment
+celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du
+Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable,
+d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là
+encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir,
+le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est
+pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de
+pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours
+sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous
+faut chercher le principe de la charité parfaite.
+
+Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir,
+sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la
+nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir
+inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la
+charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité
+de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité
+de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois,
+la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais
+la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa
+propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et
+individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour
+fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le
+lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus
+forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe
+ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et
+des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au
+rythme, adéquat aux gestes divins.
+
+La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la
+prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations
+qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il
+ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa
+couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la
+succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela,
+l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il
+atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en
+quoi est impliqué le don de soi-même.
+
+Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement
+le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et
+le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense
+l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde.
+Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres,
+s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un
+mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite
+inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes
+de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie
+par une grenouille.
+
+ II
+
+Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses
+mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas
+plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots
+leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus
+conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne
+pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à
+l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles».
+
+L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date
+sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à
+faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope,
+au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un
+rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et
+digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans
+conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle
+avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent
+des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le
+reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité
+ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier
+contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à
+papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame:
+savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus
+adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui
+envient un métier si généreusement productif et chez les petits
+bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de
+l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent
+certifié par un numéro d'agenda.
+
+Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope
+ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur
+innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en
+d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
+singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang
+de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la
+civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche
+envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais
+le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la
+sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange,
+l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une
+insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature
+qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une
+charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que
+savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le
+pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le
+sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit
+est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle
+s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible.
+
+Peut-on déshonorer la charité?
+
+Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait
+la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne
+déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la
+danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à
+l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
+des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent
+être amoindris par la trahison d'un fait.
+
+Qui peut déshonorer la joie?
+
+Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il
+faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme
+pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que
+la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
+d'une oeuvre secrète.
+
+Février 1896.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA DESTINÉE DES LANGUES
+
+
+On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné
+de ce titre brillant: «La Guerre des langues». Malheureusement,
+quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes
+statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les
+conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain
+français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de
+sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui
+adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique
+triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse.
+Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et
+que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:--comme
+
+[Note 85: On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait
+dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à
+être dépouillée de tout caractère polémique.]
+
+les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une
+revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un
+recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la
+simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe,
+ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un
+célèbre jugement du roi Salomon. _Sit ut est, aut non sit_; ce mot d'un
+jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de
+puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense
+de longs commentaires.
+
+Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du
+fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats
+d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe
+sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et
+sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque
+qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter
+sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin
+des vaines séances académiques.
+
+En voici l'exposé, repris à son commencement:
+
+Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand
+nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits
+bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur
+éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois
+bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le
+japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse
+sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a
+entre les chiffres 85, 58 et 40,--mais c'est tout, car il s'agit des
+langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas
+de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus
+de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à
+moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois:
+il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de
+dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un
+égale un, parfois; le plus souvent 1 = _x_. L'auteur, qui est israélite,
+devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion
+au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un
+peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.
+
+Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance
+byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe
+occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes,
+l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et
+l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle
+peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la
+contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir
+sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre
+raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident
+que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de
+l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il
+est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle
+de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais
+purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui
+peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du
+vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre
+littérairement?
+
+C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de
+cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à
+la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue
+française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de
+l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour
+cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe
+vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner
+rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera
+croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple,
+qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par
+un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de
+véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles
+que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français
+de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de
+Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble,
+une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la
+destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur
+fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose.
+Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute
+celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans
+l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles.
+Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la
+richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la
+langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives
+du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire
+absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine,
+toujours inclinée du côté du bonheur sensible.
+
+Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain;
+le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que
+beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte,
+dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence,
+soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux
+Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que
+leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce
+et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis
+et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas
+étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni
+d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les
+vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre.
+
+Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que
+la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français
+d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la
+langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler
+gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez
+avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait
+dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de
+dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la
+nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe
+rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes
+et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées,
+vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui,
+en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la
+langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes,
+les littératures seront encore une force; quand les armées auront été
+anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines
+d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa
+volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les
+enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant
+que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la
+vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte
+que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes,
+malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront
+toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles
+doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent
+encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou
+l'ancien français,--lesquelles?
+
+Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple
+russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui
+seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède
+une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup
+leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des
+phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un
+siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale.
+Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves
+dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins
+factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête,
+subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui
+prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir
+dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien.
+Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes
+mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau.
+
+Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le
+portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore,
+évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières
+modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour
+faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais
+aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son
+histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de
+la moitié d'un continent immense.
+
+L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée
+par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance
+linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque
+toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et
+les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais
+non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque
+inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont
+abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double
+tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses
+dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième
+siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout
+entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile.
+C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur;
+il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité
+hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis
+longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat
+n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan
+barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique
+un refuge suprême.
+
+Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et
+l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle
+est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais
+d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense;
+au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse
+d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez
+n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme
+un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre
+terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile
+encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance.
+L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre,
+par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct
+national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires,
+la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.
+
+[Note 86: Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui
+fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs
+écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que
+doit donc être le terrien anglais?]
+
+L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue
+littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands
+écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme;
+ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et
+comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient
+composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille,
+comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés.
+On ne sait pas encore ce que veut dire _Hamlet_; on sait qu'enlevée la
+broderie admirable des images il ne reste de _Roméo et Juliette_ qu'un
+conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une
+langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est
+l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais
+des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si
+peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou
+d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à
+la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la
+langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être
+déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à
+entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de
+son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres
+anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce
+triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare,
+dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une
+Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de
+Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives
+intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie
+humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre
+est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture
+claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité
+de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer
+des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des
+choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques
+distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les
+revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le
+caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés
+dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même
+pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la
+religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le
+reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à
+l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant
+en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se
+liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que
+Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que
+l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées
+ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois
+siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les
+travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession
+dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps
+elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles
+sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et
+toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par
+l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi
+les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine
+a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille
+de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage
+marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent
+jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De
+même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur
+crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les
+coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu.
+Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une
+seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle
+dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom,
+pendant cette longue période, fut connu sur le continent.
+
+[Note 87: C'est au nom du christianisme que, cette année même,
+les juges anglais poursuivent comme _obscènes_ les livres de libre
+philosophie scientifique édités par l'_University Press_: la _Pathologie
+des Émotions_, la _Psychologie sexuelle_, le _Vieil et le nouvel Idéal_,
+le _Rythme des pulsations_, _Responsabilité de déterminisme_. Ce dernier
+ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres
+que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet.
+L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.]
+
+(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été
+singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du
+seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à
+Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée.
+Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe,
+par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température
+de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc
+reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et
+la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire
+s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de
+Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre
+deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui
+travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait
+toute une histoire future.--Mais c'est trop facile.)
+
+L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance
+imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une
+vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur
+s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît
+dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au
+sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues
+de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien,
+la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la
+plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple
+italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force
+linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot
+étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette
+délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés
+verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction
+de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les
+autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent
+pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui,
+en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance
+d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles
+évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès
+qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou
+d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien
+porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des
+civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue
+qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le
+cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles
+est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et
+c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront
+se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des
+philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.
+
+En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée
+sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument
+délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains
+sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation
+entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie
+de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation
+esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation
+est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les
+convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais
+la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait
+à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes
+de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles
+veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la
+rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau _Zarathoustra_
+aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira
+là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares
+auront incendié Paris.
+
+A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle
+des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on
+l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés
+chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler
+français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs,
+il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six
+langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera
+un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français,
+qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques
+poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on
+écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin
+socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation
+d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons
+maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science
+élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La
+contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État,
+seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne
+n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés
+pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable
+organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera
+l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante
+dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que
+tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].
+
+[Note 88: M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à
+Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne».
+Voici l'anecdote résumée par _le Temps_ (7 février), d'après le
+_Litterarische Echo_ de Berlin:
+
+«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut
+peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre
+visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant.
+Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le
+jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il
+ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat
+de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements
+gymnastiques après avoir pris une douche froide.
+
+Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande
+affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel
+entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des
+peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était
+jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du
+Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi
+il n'y ait pas de frontières».
+
+Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche
+devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra
+que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes.
+Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence
+(Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des
+langues prendra fin: une seule suffira.
+
+--Laquelle?
+
+--Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien,
+l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour
+les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de
+mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la
+douceur.
+
+Et Hugo continua, poursuivant son idée:
+
+--Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que
+des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui
+connaît cette langue absurbe?
+
+--Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre
+le français?
+
+--Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte.
+Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.
+
+--Et puis!
+
+--Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci
+chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées,
+etc».]
+
+
+
+La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et
+tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui
+vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas
+inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins
+amères et plus vérifiables.
+
+Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis
+trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute
+politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort;
+dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le
+patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus
+grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle;
+s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie
+militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui
+a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au
+génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il
+s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que
+les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille
+domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie
+littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre,
+n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain
+français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante:
+Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence
+littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la
+politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des
+hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi
+qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques.
+D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre
+unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet
+leur génie égoïste et national.
+
+Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous
+écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et
+renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager
+la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il
+suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au
+besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas
+un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles
+hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le
+rôle de pasteurs de peuples.
+
+Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui
+pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits
+remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes:
+nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer
+un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces
+mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une
+maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle
+n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses
+faveurs.
+
+S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop
+puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques,
+c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au
+corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais
+non afin de favoriser les mains grossières.
+
+La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de
+vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de
+cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique,
+le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente
+inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui
+qu'il y a un siècle? Loin de là ; il l'est beaucoup moins par l'abondance
+des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi
+des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière;
+la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de
+l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les
+orthographes, même la française, apparaissent cristallines.
+
+[Note 89: Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de
+la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale
+de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme
+cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et
+pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est
+fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question
+difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les
+Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre
+littérature». Pour permettre d'apprécier la question,--et la bonne
+foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une _pièce
+justificative_.--De temps en temps les journaux (encore!) nous informent
+que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la
+connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey;
+aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la
+collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et
+tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si
+prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre
+information avant d'en faire état.]
+
+Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles
+qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots
+dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui
+se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement
+j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur
+l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est
+raisonnable. Comment oublier que _Brougham_ se prononce _Brôme_ ou
+que _viz_ se lit _nameley_: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces
+chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la
+supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura
+de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à
+apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté,
+autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits
+graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article
+pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur
+arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui
+ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à
+lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième
+pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages
+suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que,
+vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait
+la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de
+Hambourg.
+
+C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à
+l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons,
+puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait
+traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de
+compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de
+notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne
+m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il
+faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent
+sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls
+savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la
+valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire
+ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la
+revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés,
+et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège,
+échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et
+on saurait quelque chose.
+
+Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous,
+écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si
+elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.
+
+Janvier 1900.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+PIÈCE JUSTIFICATIVE
+
+
+LA LANGUE FRANÇAISE EN HOLLANDE
+
+«Déjà, à plusieurs reprises, nous avons indiqué la place considérable
+que la langue française a conquise et conservée aux Pays-Bas. Les
+considérations historiques qui expliquaient dans une large mesure cette
+situation privilégiée--création de nombreuses églises wallonnes et
+d'écoles françaises--ont forcément perdu, par suite des circonstances,
+beaucoup de leur valeur. Cependant, le français garde son prestige et,
+si la connaissance de notre idiome n'est plus considérée comme la plus
+utile, l'étude du français reste toujours la plus attrayante et la plus
+nécessaire pour les classes aristocratiques et pour tous les hommes
+cultivés.
+
+»Dans aucun pays étranger, l'Alliance française n'a trouvé un terrain
+plus favorable qu'en Hollande. Dans les grands centres, elle a créé des
+associations puissantes et dans beaucoup de petites villes de province
+des sections vivantes. Tout récemment encore, une section s'est fondée à
+Assen, la capitale de la province la moins importante du royaume.
+
+»Cette année le choix des conférenciers a été particulièrement heureux.
+Mme Thénard, M.Chailley--Bert etc., ont obtenu partout, et notamment à
+la Haye et à Amsterdam, un succès très vif et très mérité. En général,
+les soirées dramatiques, qui offrent plus de variété et une note plus
+gaie que la conférence ordinaire, sont surtout goûtées du public.
+Par tempérament ce dernier est plutôt froid, mais chaque fois que des
+artistes parisiens entrent en contact avec lui la glace ne tarde à se
+rompre et la soirée finit par une ovation.
+
+»On continue à lire de préférence les ouvrages français. Nos écrivains,
+les romanciers spécialement, se sont créé dans ce pays une excellente
+clientèle. Le dernier roman qui a fait sensation à Paris ne tarde pas à
+faire son apparition à la vitrine de tous les libraires. De plus, dans
+chaque ville, des sociétés de lecture fournissent à leurs membres, à
+prix fort modérés, une foule de revues françaises très demandées.
+
+»En réalité, le français ne semble pas avoir perdu de terrain, comme on
+avait pu le craindre un instant. On se souvient que le conseil municipal
+de Rotterdam résolut, il y a quelques années, de supprimer l'étude du
+français dans les nouvelles écoles de la ville. Cette décision fit grand
+bruit. Or, d'après nos renseignements puisés à la meilleure source,
+toute l'affaire se réduit à ceci: le conseil municipal a voulu tenter un
+essai et il a supprimé le français dans une seule école publique. Cette
+dernière n'est fréquentée que par des enfants de la petite bourgeoisie.
+Les parents jugent la connaissance de l'anglais et de l'allemand plus
+utile à leurs enfants au point de vue commercial. Mais dans toutes
+les autres écoles le français reste inscrit au programme comme branche
+obligatoire.
+
+»Même dans certains établissements libres, on consacre beaucoup de temps
+et de soins à l'étude de la langue française. Ainsi, à l'institut de M.
+Esmeijer, à Rotterdam, on réserve dans certaines classes jusqu'à sept
+heures par semaine à l'enseignement du français. Et les résultats sont
+positivement remarquables.
+
+»C'est à M. Esmeijer que revient l'honneur d'avoir introduit aux
+Pays-Bas, pour l'étude des langues vivantes, la méthode directe ou
+intuitive, qui consiste à parler à l'enfant et à le faire parler dès le
+début. Le maître chargé d'enseigner le français proscrit dans ses leçons
+l'usage de hollandais. Cette innovation hardie a provoqué une vive
+opposition de la part des défenseurs de la vieille méthode des
+traductions. Mais les progrès des élèves sont si rapides, la supériorité
+de la nouvelle méthode ressort si clairement que M. Esmeijer a eu
+beaucoup d'imitateurs et que la cause paraît gagnée.
+
+»Dans cet établissement modèle, les enfants commencent l'étude du
+français dès l'âge de six ans, tandis que dans les autres écoles on ne
+débute qu'à neuf ans. Au bout de trois mois d'exercices--une demi-heure
+par jour--ces petits garçons comprennent déjà fort bien et s'expriment
+avec une réelle facilité. Dans les classes supérieures, les travaux des
+élèves sont absolument remarquables. En narration française, beaucoup
+d'entre eux dépassent la moyenne des jeunes Français aspirant au brevet
+élémentaire.
+
+
+»Naturellement, le français est aussi enseigné avec soin dans les
+gymnases, dans les écoles secondaires et dans les classes supérieures
+des écoles publiques. Mais ce seul exemple, pris dans l'enseignement
+libre, suffit pour montrer tout le prix qu'on attache à la connaissance
+de notre langue».
+
+(_Le Petit Temps_, 4 mars 1900.)
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I.--Du Style ou de l'Écriture
+ II.--La Création subconsciente
+ III.--La Dissociation des idées
+ IV.--Stéphane Mallarmé et l'idée de décadence
+ V.--Le Paganisme éternel.
+ I.--_Une religion d'art_
+ II.--_Psychologie du Paganisme_
+ VI.--La Morale de l'Amour
+ VII.--Ironies et Paradoxes.
+ I.--_Conseils familiers à un jeune écrivain_
+ II.--_Dernière conséquence de l'idéalisme_
+ III.--_Le Principe de la Charité_
+ IV.--_La Destinée des Langues_
+
+ Appendice. Pièce justificative: La langue française en Hollande
+
+
+
+
+ _DU MÊME AUTEUR_
+
+
+ CRITIQUE
+
+ _Le latin mystique_ (Étude sur la poésie latine du moyen âge),
+ 3e édition, 1 vol. in-8e.
+
+ _L'Idéalisme_, 1 vol. in-12 écu
+ _Le Livre des masques_ (Ier et IIe) (Proses et documents sur les
+ écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton),
+ 2 vol. gr. in-18.
+ _Esthétique de la Langue Française_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1.
+
+
+ ROMAN, THÉÂTRE, POÈMES
+
+ _Sixtine_, 2e édition, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Pèlerin du Silence_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _Les chevaux de Diomède_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _D'un pays lointain_, 1 vol. gr. in-18
+ _Le Songe d'une Femme_, 2e édition, 1 vol. gr. in-1
+ _Lilith_, 2e édition, 1 vol. in-8 écu
+ _Histoires magiques_, 2e édition, 1 vol. in-12
+ _Proses moroses_, 2e édition, 1 vol. in-24
+ _Théodat_, 1 vol. in-12
+ _Les Saintes du Paradis_, petits poèmes avec 29 bois
+ originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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