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diff --git a/17345-h/17345-h.htm b/17345-h/17345-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e64ace0 --- /dev/null +++ b/17345-h/17345-h.htm @@ -0,0 +1,8824 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8"> + <title>The book</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type="text/css"> +<!-- + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4 {text-align: center;} + h5,h6 {text-align: left;} + pre {font-size: 0.7em;} + .sc {font-variant: small-caps;} + + + .poem + {margin-left:10%; margin-right:10%; margin-bottom: 1em; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem p.i2 {margin-left: 1em;} + .poem p.i4 {margin-left: 2em;} + .poem p.i6 {margin-left: 3em;} + .poem p.i8 {margin-left: 4em;} + .poem p.i10 {margin-left: 5em;} + + + + --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire comique + +Author: Anatole France + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +Character set for HTML: UTF-8 + + +</pre> + + + + +<h1>ANATOLE FRANCE</h1> + +<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4> + +<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1> + + + +<p>QUATORZIÈME ÉDITION</p> + +<p>PARIS</p> + +<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> + +<p>3, RUE AUBER, 3</p> + +<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + +<p>Format grand in-18.</p> +<table summary="oeuvres"> +<tr><td valign="top" width="60%"> BALTHASAR </td> <td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td>LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (<i>Ouvrage couronné</i></td><td></td></tr> +<tr><td><i>par l'Académie française</i>) </td> <td> 1 —</td></tr> + +<tr><td>L'ÉTUI DE NACRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE JARDIN D'ÉPICURE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE LIVRE DE MON AMI </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE LYS ROUGE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>THAÏS </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LA VIE LITTÉRAIRE </td> <td> 4 —</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>HISTOIRE CONTEMPORAINE</td></tr> + +<tr><td>I.—L'ORME DU MAIL </td> <td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td>II.—LE MANNEQUIN D'OSIER </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>III.—L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>IV.—MONSIEUR BERGERET À PARIS </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>ÉDITION ILLUSTRÉE</td></tr> +<tr><td>CLIO (<i>Illustrations en couleurs de Mucha</i>) </td> <td> 1 vol.</td></tr> +</table> + + +<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1> + + + + +<h2>I</h2> + + +<p>C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. +Sous la lampe électrique, Félicie Nanteuil, +la tête poudrée, du bleu aux paupières, du +rouge aux joues et aux oreilles, du blanc +au cou et aux épaules, donnait le pied à +madame Michon, l'habilleuse, qui lui mettait +de petits souliers noirs à talons rouges. +Le docteur Trublet, médecin du théâtre et +ami des actrices, appuyait sur un coussin +du divan son crâne chauve, et, les mains +jointes sur le ventre, croisait ses jambes +courtes. Il interrogeait:</p> + +<p>—Quoi encore, ma chère enfant?</p> + +<p>—Est-ce que je sais!... Des étouffements... +des vertiges... Tout d'un coup, une angoisse +comme si j'allais mourir. C'est même ça le +plus pénible.</p> + +<p>—Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine +envie de rire ou de pleurer, sans cause +apparente, sans raison?</p> + +<p>—Ça, je ne peux pas vous dire, parce +que, dans la vie, on a tant de raisons de +rire ou de pleurer!...</p> + +<p>—Êtes-vous sujette à des éblouissements?</p> + +<p>—Non... Mais imaginez-vous, docteur, +que je crois voir, la nuit, sous les meubles, +un chat qui me regarde avec des yeux de +braise.</p> + +<p>—Tâchez de ne plus rêver de chat, dit +madame Michon; parce que c'est mauvais +signe... Voir un chat, ça annonce trahison +par des amis et perfidie de femme.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas en rêvant que je vois +un chat! C'est tout éveillée.</p> + +<p>Trublet, qui n'était de service à l'Odéon +qu'une fois par mois, y venait en voisin +presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes, +prenait plaisir à causer avec elles, +leur donnait des conseils et jouissait de leur +confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie +de lui faire tout de suite une ordonnance:</p> + +<p>—Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac +et vous ne verrez plus de chats sous +les meubles.</p> + +<p>Madame Michon rectifiait le corset. Et le +docteur, subitement assombri, la regardait +qui tirait sur les lacets.</p> + +<p>—Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit +Félicie, je ne me serre jamais. Avec la taille +que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.</p> + +<p>Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade +du théâtre:</p> + +<p>—C'est bon pour Fagette, qui n'a ni +épaules ni hanches... Elle est toute droite... +Michon, tu peux gagner encore un peu... Je +sais que vous êtes l'ennemi des corsets, +docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller +comme les femmes esthètes, avec des langes... +Venez passer votre main, vous verrez que je +ne me serre pas trop.</p> + +<p>Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, +ne condamnant que les corsets trop serrés. +Il déplora que les femmes n'eussent aucun +sens de l'harmonie des lignes et qu'elles +attachassent à la finesse de la taille une +idée de grâce et de beauté, sans comprendre +que cette beauté consistait tout entière dans +les molles inflexions par lesquelles le corps, +après avoir fourni le superbe épanouissement +de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous +du thorax pour se magnifier ensuite dans +l'ample et tranquille évasement des flancs.</p> + +<p>—La taille, dit-il, la taille, puisqu'il +faut employer ce mot affreux, doit être un +passage lent, insensible, et doux entre les +deux gloires de la femme, sa poitrine et son +ventre. Et vous l'étranglez stupidement, +vous vous défoncez le thorax, qui entraîne +les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez +les fausses côtes, vous vous creusez un horrible +sillon au-dessus du nombril. Les négresses, +qui se taillent les dents en pointe +et qui se fendent les lèvres pour y introduire +un disque de bois, se défigurent avec +moins de barbarie. Car, enfin, on conçoit +qu'il reste encore de la splendeur féminine à +une créature qui s'est passé un anneau dans +les cartilages du nez et dont la lèvre est +distendue par une rondelle d'acajou grande +comme ce pot de pommade. Mais la dévastation +est entière quand la femme exerce ses +ravages dans le centre sacré de son empire.</p> + +<p>Insistant sur un sujet qui lui tenait à +cœur, il reprit une à une les déformations +du squelette et des muscles causées par le +corset, et fit des descriptions imagées et +précises, des peintures lugubres et bouffonnes. +Nanteuil riait en l'écoutant. Elle +riait parce que, étant femme, elle avait du +penchant à rire des laideurs et des misères +physiques, parce que, rapportant tout à son +petit monde d'artistes, chaque difformité +décrite par le docteur lui rappelait une +camarade du théâtre et s'imprimait dans +son esprit en caricature, et parce que, se +sachant bien faite, elle se réjouissait de son +jeune corps, en se représentant toutes ces +disgrâces de la chair. Riant d'un rire clair, +elle allait par la loge vers le docteur, entraînant +madame Michon, qui tenait les lacets +comme des rênes, avec un air de sorcière +emportée au sabbat.</p> + +<p>—Restez donc tranquille! fit-elle.</p> + +<p>Et elle objecta que les femmes de la campagne, +qui ne mettaient pas de corset, +étaient encore plus abîmées que les femmes +de la ville.</p> + +<p>Le docteur reprocha amèrement aux civilisations +occidentales leur mépris et leur +ignorance de la beauté vivante.</p> + +<p>Trublet, né dans l'ombre des tours de +Saint-Sulpice, était allé, jeune, exercer la +médecine au Caire. Il en avait rapporté un +peu d'argent, une maladie de foie et la connaissance +des mœurs diverses des hommes. +En son âge mûr, de retour au pays natal, +il ne quittait plus guère sa vieille rue de +Seine et prenait grand plaisir à vivre, un +peu triste seulement de voir ses contemporains +si malhabiles à se reconnaître dans +le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit +siècles, brouilla l'humanité avec la +nature.</p> + +<p>On frappa; une voix de femme cria du +couloir:</p> + +<p>—C'est moi!</p> + +<p>Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, +pria le docteur d'ouvrir la porte. Madame +Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon +son corps massif, qu'elle avait su longtemps +rassembler sur la scène, et tendre à la +dignité des mères nobles.</p> + +<p>—Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... +Tu sais, Félicie, je ne suis pas complimenteuse. +Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je +t'assure que dans le «deux» de <i>la Mère +confidente</i> tu fais des choses très bien et qui +ne sont pas faciles.</p> + +<p>Nanteuil sourit des yeux, et, comme il +arrive toujours quand on reçoit un compliment, +elle en attendit un autre.</p> + +<p>Madame Doulce, invitée par le silence de +Nanteuil, murmura de nouvelles louanges:</p> + +<p>—... des choses excellentes, des choses +personnelles.</p> + +<p>—Vous trouvez, madame Doulce? Tant +mieux! parce que je ne sens pas bien ce +rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous +mes moyens. C'est vrai! quand je m'assois +sur les genoux de cette femme-là, ça me +fait un effet... Vous ne savez pas toutes les +horreurs qu'elle me dit à l'oreille pendant +que nous sommes en scène. Elle est enragée... +Je comprends tout, mais il y a des +choses qui me dégoûtent... Michon, est-ce +que le corsage ne fronce pas dans le dos, à +droite?</p> + +<p>—Ma chère enfant, s'écria Trublet avec +enthousiasme, vous venez de prononcer une +parole admirable.</p> + +<p>—Laquelle? demanda simplement Nanteuil.</p> + +<p>—Vous avez dit: «Je comprends tout, +mais il y a des choses qui me dégoûtent.» +Vous comprenez tout; les actions et les pensées +des hommes vous apparaissent comme +des cas particuliers de la mécanique universelle, +vous n'en concevez ni colère ni haine. +Mais il y a des choses qui vous dégoûtent; +vous avez de la délicatesse, et il est bien +vrai que la morale est affaire de goût. Mon +enfant, je voudrais qu'on pensât aussi sainement +que vous à l'Académie des Sciences +morales. Oui, vous avez raison. Les instincts +que vous attribuez à votre camarade, il est +aussi vain de les lui reprocher que de reprocher +à l'acide lactique d'être un acide à fonctions +mixtes.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?</p> + +<p>—Je dis que nous ne pouvons plus louer +ni blâmer aucune pensée, aucune action +humaine, une fois que la nécessité de ces +actions et de ces pensées nous est démontrée.</p> + +<p>—Alors, vous approuvez les mœurs de +la grande Perrin, vous, un homme décoré! +C'est du propre!</p> + +<p>Le docteur se souleva et dit:</p> + +<p>—Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, +un moment d'attention. Je vais vous faire +un récit instructif:</p> + +<p>»Autrefois, la nature humaine était différente +de ce qu'elle est aujourd'hui. Il y avait +non seulement des hommes et des femmes, +mais aussi des androgynes, c'est-à-dire des +êtres qui réunissaient en eux les deux sexes. +Ces trois sortes d'hommes avaient quatre +bras, quatre jambes et deux visages. Ils +étaient robustes et tournaient rapidement +sur eux-mêmes comme des roues. Leur force +leur inspira l'audace de combattre les dieux +à l'exemple des Géants. Jupiter, ne pouvant +souffrir une telle insolence...</p> + +<p>—Michon, est-ce que la jupe ne traîne +pas trop à gauche? demanda Nanteuil.</p> + +<p>—... résolut, poursuivit le docteur, de +les rendre moins forts et moins hardis. Il +sépara chaque homme en deux, de manière +qu'il n'eut plus que deux bras, deux +jambes et une tête, et la race humaine fut +dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun +de nous n'est donc qu'une moitié d'homme +qui a été séparée de son tout comme on +divise une sole en deux parts. Ces moitiés +cherchent toujours leurs moitiés. L'amour +que nous avons les uns pour les autres n'est +que la force qui nous pousse à réunir nos +deux moitiés pour nous rétablir dans notre +ancienne perfection. Les hommes qui proviennent +de la séparation des androgynes +aiment les femmes; les femmes qui ont +cette même origine aiment les hommes. Mais +les femmes qui proviennent de la séparation +des femmes primitives n'accordent pas grande +attention aux hommes et sont portées vers +les femmes. Ne soyez donc plus surprise +quand vous voyez...</p> + +<p>—C'est vous, docteur, qui avez imaginé +cette histoire-là? demanda Nanteuil, en +piquant une rose à son corsage.</p> + +<p>Le docteur se défendit avec force d'en +avoir rien inventé. Au contraire, il en avait, +disait-il, retranché une partie.</p> + +<p>—Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce +que je vais vous dire: Celui qui a trouvé +ça n'est pas malin.</p> + +<p>—Il est mort, dit Trublet.</p> + +<p>Nanteuil exprima de nouveau le dégoût +que lui inspirait sa partenaire; mais madame +Doulce, qui était prudente et déjeunait quelquefois +chez Jeanne Perrin, détourna la +conversation.</p> + +<p>—Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle +d'Angélique. Seulement, rappelle-toi ce que +je t'ai dit: il faut garder le geste un peu +étroit, la taille un peu raide. C'est le secret +des ingénues. Défie-toi de ta jolie souplesse +naturelle. Les jeunes filles du répertoire doivent +être un rien poupée. C'est de style. Le +costume le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu +dois observer avant tout, quand tu joues +dans <i>la Mère confidente</i>, qui est une délicieuse +pièce...</p> + +<p>Félicie l'interrompit:</p> + +<p>—Moi, vous savez, pourvu que j'aie un +bon rôle, la pièce, je m'en fiche. Et puis, je +n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? +Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est +pas de Marivaux, <i>la Mère confidente</i>?</p> + +<p>—Mais si!</p> + +<p>—Alors!... Vous cherchez toujours à +m'embrouiller... Je disais que cette Angélique +m'agace. Je voudrais quelque chose +de plus étoffé, de plus en dehors... Ce soir, +surtout, ce rôle m'horripile.</p> + +<p>—C'est une raison de croire que tu le +joueras très bien, ma mignonne, dit madame +Doulce.</p> + +<p>Et elle professa:</p> + +<p>—Nous n'entrons jamais mieux dans nos +rôles que lorsque nous y entrons de force et +malgré nous. Je pourrais vous en citer de +nombreux exemples. Et moi-même, dans <i>la +Vivandière d'Austerlitz</i>, j'ai étonné la salle entière +par l'accent de ma gaieté, au moment où +l'on venait de m'annoncer que mon pauvre +Doulce, si grand artiste et si bon mari, avait +été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de +l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.</p> + +<p>—Pourquoi veut-on absolument que je +ne sois qu'une ingénue? demanda Nanteuil, +qui voulait être aussi une amoureuse, une +grande coquette et jouer tous les rôles.</p> + +<p>—Et cela se comprend, poursuivit obstinément +madame Doulce. L'art de la +comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on +n'éprouve pas, on l'imite d'autant mieux.</p> + +<p>—Ne vous faites pas d'illusions, mon +enfant, dit le docteur à Félicie. Quand on +est une ingénue, on le reste à jamais. On +naît Angélique ou Dorine, Célimène ou madame +Pernelle. Au théâtre, les unes ont +toujours vingt ans, les autres toujours +trente, les autres toujours soixante... Vous, +mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours +dix-huit ans et vous serez toujours une +ingénue.</p> + +<p>—Je suis très contente de mon emploi, +répondit Nanteuil, mais vous ne pouvez pas +exiger que j'interprète avec le même plaisir +toutes les ingénues. Il y a un rôle, par +exemple, que je voudrais bien jouer! C'est +Agnès de <i>l'École des femmes</i>.</p> + +<p>Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, +murmura dans ses coussins:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?</p> + </div> </div> + +<p>—Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. +Je l'ai demandé à Pradel.</p> + +<p>Pradel, directeur du théâtre, était un +ancien comédien, avisé et bonhomme, dépouillé +d'illusions et ne nourrissant point de +trop hautes espérances. Il aimait la paix, +les livres et les femmes. Nanteuil n'avait +qu'à se louer de Pradel et elle parlait de +lui sans malveillance, avec une honnête +liberté.</p> + +<p>—Il a été ignoble, il a été dégoûtant, +infect, dit-elle; il m'a refusé le rôle d'Agnès +pour le donner à Falempin. Il faut dire +aussi que je ne lui avais pas demandé +comme il fallait. Tandis que Falempin, elle +sait la manière, elle! je vous en réponds. +Mais ça m'est égal: si Pradel ne me laisse +pas jouer Agnès, je l'envoie promener, lui +et son sale guignol!</p> + +<p>Madame Doulce continua de prodiguer ses +enseignements inécoutés. Comédienne de +mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée, +elle donnait des conseils aux débutantes, +leur écrivait leurs lettres, et gagnait +ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque +chaque jour, le matin ou le soir.</p> + +<p>Félicie, tandis que madame Michon lui +nouait un velours noir autour du cou, interrogea +Trublet:</p> + +<p>—Docteur, vous dites que mes vertiges +viennent de l'estomac: vous êtes sûr?</p> + +<p>Avant que Trublet eût pu répondre, madame +Doulce s'écria que les vertiges venaient +toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien, +deux ou trois heures après les repas, des +gonflements douloureux. Puis, elle demanda +un remède au docteur.</p> + +<p>Cependant Félicie réfléchissait, car elle +était capable de réflexion. Tout à coup:</p> + +<p>—Docteur, je voudrais vous faire une +question que vous trouverez peut-être drôle... +mais je voudrais bien savoir si, de connaître +tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu +toutes les affaires que nous avons au +dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des +moments, avec les femmes. Il me semble +que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait vous +dégoûter.</p> + +<p>Trublet, du fond de ses coussins, envoya +un baiser à Félicie:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il n'y a pas de plus +fin, de plus riche, de plus beau tissu que +la peau d'une jolie femme. C'est ce que je +me disais à l'instant, en contemplant votre +nuque, et vous concevez aisément que, sous +cette impression...</p> + +<p>Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.</p> + +<p>—Croyez-vous que c'est spirituel, de +répondre par des imbécillités à une question +sérieuse?</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle, puisque vous +le voulez, je vais vous faire une réponse instructive. +Il y a vingt ans, nous avions à +l'hôpital Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, +une vieux surveillant ivrogne, le père +Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures +du matin, déjeunait au bord de la table sur +laquelle le cadavre était étendu. Il déjeunait +parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, +rien ne les empêche de manger, dès qu'ils +ont de quoi. Seulement, le père Rousseau +disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la +salle qui le veut, mais je ne peux rien +manger que de frais et d'appétissant.»</p> + +<p>—Je comprends, dit Félicie. Il vous faut +des petites bouquetières... C'est défendu, +vous savez... Mais vous êtes là assis comme +un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon +ordonnance.</p> + +<p>Elle l'interrogea du regard.</p> + +<p>—L'estomac, où est-ce au juste?</p> + +<p>La porte était restée entr'ouverte. Un +jeune homme très joli, très élégant, la +poussa, et, après avoir fait deux pas dans +la loge, demanda gentiment s'il pouvait +entrer.</p> + +<p>—Vous, dit Nanteuil.</p> + +<p>Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec +plaisir, correction et fatuité.</p> + +<p>Il traita madame Doulce sans égards particuliers, +et demanda:</p> + +<p>—Comment vous portez-vous, docteur +Socrate?</p> + +<p>C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à +cause de sa face camuse et de sa parole subtile.</p> + +<p>Trublet, lui désignant Nanteuil:</p> + +<p>—Monsieur de Ligny, voici une jeune +personne qui ne sait pas précisément si elle +a un estomac. La question est grave. Nous +lui conseillons de s'en rapporter, pour la +réponse, à la petite fille qui mangeait trop +de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te +feras mal à l'estomac.» Et elle répondit: +«C'est les dames qui ont des estomacs; les +petites filles n'en n'ont pas.»</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! +s'écria Nanteuil.</p> + +<p>—Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. +La bêtise, c'est l'aptitude au bonheur. C'est +le souverain contentement. C'est le premier +des biens dans une société policée.</p> + +<p>—Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, +observa M. de Ligny. Mais je vous accorde +qu'il vaut mieux être bête comme tout le +monde que d'avoir de l'esprit comme +personne.</p> + +<p>—C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria +Nanteuil, sincère et pénétrée.</p> + +<p>Et elle ajouta, d'un ton méditatif:</p> + +<p>—Il y a au moins une chose certaine, +docteur. C'est que la bêtise empêche souvent +de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien +des fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas +les plus bêtes qui agissent le plus bêtement. +Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui +sont stupides avec les hommes.</p> + +<p>—Vous voulez dire celles qui ne peuvent +pas s'en passer.</p> + +<p>—On ne peut rien te cacher, mon petit +Socrate.</p> + +<p>—Ah! soupira la grande Doulce, quelle +terrible servitude! Toute femme qui ne +domine pas ses sens est perdue pour l'art.</p> + +<p>Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore +un peu pointues de jeunesse:</p> + +<p>—Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez +donc pas d'abrutir la petite classe. En voilà, +des idées! De votre temps, est-ce que les +comédiennes dominaient leurs... comment +avez-vous dit ça? Allons donc! elles les +dominaient pas du tout.</p> + +<p>S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, +la grande Doulce se retira avec prudence +et dignité. Et, dans le couloir, elle fit +encore une recommandation:</p> + +<p>—Ma mignonne, souviens-toi de jouer +Angélique en bouton de rose. Le rôle l'exige.</p> + +<p>Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant +sa toilette, elle me fait bouillir, la vieille +Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a +oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame +Ravaud les raconte six fois par semaine. +Tout le monde sait qu'elle avait réduit son +musicien de mari à un tel état d'épuisement +qu'un soir il tomba dans son cornet à piston. +Et ses amants, des hommes superbes, demandez +à Michon, en moins de deux ans elle +en faisait des souffles, des ombres. Voilà +comment elle les dominait, ses... Et si on +était venu lui dire qu'elle était perdue pour +l'art!...</p> + +<p>Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, +comme pour l'arrêter, ses deux mains +ouvertes:</p> + +<p>—Ne vous indignez pas, mon enfant. +Madame Doulce est sincère. Elle aimait les +hommes, maintenant elle aime Dieu. On +aime ce qu'on peut, comme on peut et avec +ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse +à l'âge congruent. Elle observe toutes les +pratiques de la religion: elle va à la messe +les dimanches et fêtes, elle...</p> + +<p>—Eh bien! elle a raison d'aller à la +messe, déclara Nanteuil. Michon, allume-moi +une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut +que je me refasse les lèvres... Certainement, +elle a raison d'aller à la messe. Mais la +religion ne défend pas d'avoir un amant.</p> + +<p>—Vous croyez? demanda le docteur.</p> + +<p>—Ah! je connais ma religion mieux que +vous, bien sûr!</p> + +<p>Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable +de l'avertisseur monta dans les +couloirs:</p> + +<p>—La petite pièce est terminée!...</p> + +<p>Nanteuil se leva et passa à son poignet +un ruban de velours avec un médaillon +d'acier.</p> + +<p>Agenouillée, madame Michon arrangeait +les trois plis Watteau de la robe rose et, la +bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres +exprimait cette maxime:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, +c'est que les hommes ne peuvent plus vous +faire souffrir.</p> + +<p>Robert de Ligny tira de son étui une +cigarette:</p> + +<p>—Vous permettez?...</p> + +<p>Et il s'approcha de la bougie allumée sur +la toilette.</p> + +<p>Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, +vit, sous les moustaches ardentes et légères +comme des flammes, les lèvres empourprées +par la lumière aspirer et puis souffler la +fumée. Elle en sentit une petite chaleur aux +oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, +elle effleura de sa bouche le cou de Ligny et +lui murmura:</p> + +<p>—Attends-moi après le spectacle, dans +un fiacre, au coin de la rue de Tournon.</p> + +<p>A ce moment un bruit de voix et de pas +monta du corridor. Les acteurs de la petite +pièce regagnaient leurs loges.</p> + +<p>—Docteur, passez-moi votre journal.</p> + +<p>—Il est bien ennuyeux, mademoiselle.</p> + +<p>—Passez-le-moi tout de même.</p> + +<p>Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus +de sa tête.</p> + +<p>—La lumière me fait mal aux yeux.</p> + +<p>Il était vrai que, parfois, une clarté trop +vive lui donnait la migraine. Mais elle venait +de se regarder dans la glace. Les paupières +bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les +joues peintes, les lèvres dessinées au rouge +en petit cœur, elle se trouvait un air de +morte fardée avec des yeux de verre, et ne +voulait pas que Ligny la vît ainsi.</p> + +<p>Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, +un grand maigre garçon entra dans la +loge en se dandinant. Ses yeux sombres se +creusaient au-dessus d'un nez en bec de corbeau; +sa bouche riait d'un rire immobile; +à son long cou, la pomme d'Adam faisait +une grande ombre sur son rabat. Il était +costumé en huissier du répertoire.</p> + +<p>—C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon +ami, dit gaiement le docteur Trublet, qui +aimait les cabots, préférait les mauvais et +avait un goût spécial pour Chevalier.</p> + +<p>—Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. +Ce n'est plus une loge, c'est un moulin.</p> + +<p>—Mes compliments tout de même à la +meunière, dit Chevalier. Figurez-vous qu'il +y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le +croiriez pas? ils m'ont emboîté.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison pour entrer +sans frapper, répondit Nanteuil, hargneuse.</p> + +<p>Le docteur fit remarquer que M. de Ligny +avait laissé la porte ouverte. Alors Nanteuil +à Ligny, avec un accent de tendre reproche:</p> + +<p>—Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, +quand on est entré, on ferme la porte aux +autres: c'est élémentaire.</p> + +<p>Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle +blanche.</p> + +<p>L'avertisseur appela les artistes en scène.</p> + +<p>Elle prit la main que lui tendit Ligny et, +cherchant des doigts le poignet, elle enfonça +l'ongle à l'endroit où la peau, près des +veines, est tendre. Puis elle disparut dans +le corridor sombre.</p> + + + + +<h2>II</h2> + + +<p>Chevalier, après avoir remis son costume +de ville, s'assit dans une baignoire, à côté +de madame Doulce. Il contemplait Félicie, +menue et lointaine sur la scène. Et, se rappelant +qu'il l'avait tenue entre ses bras dans +sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura +de douleur et de rage.</p> + +<p>Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, +dans une fête donnée sous le patronage du +député Lecureuil, au bénéfice des artistes +pauvres du neuvième arrondissement. Il +avait rôdé autour d'elle, muet, affamé, les +dents longues et les yeux flamboyants. Et, +durant quinze jours, il l'avait poursuivie +sans repos. Elle, froide et tranquille, avait +semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout +d'un coup et si brusquement que, ce jour-là, +en la quittant, radieux et surpris encore, il +lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: +«Moi, qui te croyais en porcelaine!...» +Durant trois mois entiers, il avait goûté des +joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie +était devenue fuyante, lointaine, étrangère. +Maintenant, elle ne l'aimait plus. Il en cherchait +la raison sans pouvoir la trouver. Il +souffrait de n'être plus aimé; il souffrait +plus encore d'être jaloux. Sans doute, aux +premières et belles heures de son amour, il +n'avait pas ignoré que Félicie eût un amant, +Girmandel, huissier rue de Provence; et il +en avait été malheureux. Mais, ne le voyant +jamais, il s'en faisait une idée si confuse et +si mal déterminée que sa jalousie se perdait +dans le vague. Félicie lui disait qu'avec Girmandel +elle n'avait jamais pris aucune part +à ce qui se passait, ni même essayé de feindre; +il la croyait. Et c'était pour lui une +vive satisfaction. Elle lui disait encore que +depuis longtemps, depuis des mois, Girmandel +n'était pour elle qu'un ami, et il la +croyait. Enfin, il trompait l'huissier et sentait +agréablement cet avantage. Il avait appris aussi +que Félicie, qui achevait sa seconde +année de Conservatoire, ne s'était pas refusée +à son professeur. Mais la peine qu'il en avait +ressentie était adoucie par la considération +d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, +Robert de Ligny lui causait d'intolérables +souffrances. Depuis quelque temps, il le trouvait +sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât +Robert, il n'en pouvait douter. Et si parfois +il pensait qu'elle ne s'était pas encore donnée +à cet homme, c'était sans raison et seulement +pour soulager de temps en temps sa souffrance.</p> + +<p>Des applaudissements réguliers éclatèrent +au fond du théâtre et quelques messieurs +de l'orchestre, avec un léger murmure des +lèvres, battirent des mains lentement et sans +bruit. Nanteuil venait de donner sa dernière +réplique à Jeanne Perrin.</p> + +<p>—<i>Brava! brava!</i> Elle est délicieuse, cette +petite, soupira madame Doulce.</p> + +<p>Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais +camarade. Il posa un doigt sur son +front:</p> + +<p>—Elle joue avec ça.</p> + +<p>Puis, étendant la main sur son cœur:</p> + +<p>—C'est avec ça qu'il faut jouer.</p> + +<p>—Merci, mon ami, merci! murmura +madame Doulce, reconnaissant dans ces +maximes sa louange manifeste.</p> + +<p>Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien +qu'en jouant avec son cœur elle professait +que, pour exprimer fortement une passion, +il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de +sentir les impressions qu'on doit rendre. +Elle se donnait volontiers en exemple. Reine +tragique, après avoir vidé sur la scène une +coupe de poison, elle avait eu toute la nuit +les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: +«L'art dramatique est un art d'imitation, +et l'on imite d'autant mieux un sentiment +qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer +cette maxime, elle trouvait encore des exemples +dans sa carrière triomphale.</p> + +<p>Elle poussa un long soupir:</p> + +<p>—Cette petite est admirablement douée. +Mais il faut la plaindre: elle vient dans de +mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus +de critique, plus de pièces, plus de théâtres, +plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.</p> + +<p>Chevalier secoua la tête:</p> + +<p>—Ne la plaignez pas: elle aura tout ce +qu'on peut désirer, le succès, la fortune. +Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis +que les gens de cœur n'ont qu'à se +mettre une pierre au cou et à se jeter dans la +rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, +je monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.</p> + +<p>Il se leva et sortit sans attendre la fin du +spectacle. Il ne remonta pas à la loge de +Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont +la vue lui était insupportable, et parce que, +de la sorte, il pouvait s'imaginer que Ligny +n'y était pas revenu.</p> + +<p>Éprouvant un malaise physique à s'éloigner +d'elle, il fit cinq ou six tours sous les +galeries éteintes et désertes de l'Odéon, descendit +les degrés dans la nuit et prit la rue +de Médicis. Les cochers sommeillaient sur +leurs sièges, en attendant la fin du spectacle, +et, sur la cime des platanes, la lune courait +dans les nuées. Gardant un reste d'espoir +absurde et doux, cette nuit-là comme les +autres nuits, il allait attendre Félicie chez +sa mère.</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>Madame Nanteuil habitait avec sa fille, +au cinquième étage d'une maison du boulevard +Saint-Michel, un petit appartement +dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin +du Luxembourg. Elle reçut Chevalier avec +bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie +et de n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par +principe, qu'il eût été l'amant de sa fille. +Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle à +manger où brûlait dans le poêle un feu de +coke. A la clarté de la lampe, des revolvers +d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à +glands d'or, luisaient sur le mur, autour +d'une cuirasse de femme, armée de rondelles +de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce d'armure +que, l'hiver précédent, Félicie, encore +élève du Conservatoire, avait portée pour +représenter Jeanne d'Arc chez une duchesse +spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, +madame Nanteuil, de son vrai nom madame +Nanteau, conservait ces trophées.</p> + +<p>—Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur +Chevalier. Je ne l'attends pas avant +minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du +spectacle.</p> + +<p>—Je le sais: j'étais de la première pièce. +J'ai quitté le théâtre après le «un» de <i>la +Mère confidente</i>.</p> + +<p>—Oh! monsieur Chevalier, pourquoi +n'êtes-vous pas resté jusqu'à la fin? Ma fille +aurait été bien contente si vous étiez resté. +Quand on joue, on aime à avoir des amis +dans la salle.</p> + +<p>Chevalier répondit d'une façon ambiguë:</p> + +<p>—Oh! les amis, ce n'est pas ce qui +manque.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur Chevalier; +les bons amis sont rares. Madame Doulce +était là, sans doute? A-t-elle été contente de +Félicie?</p> + +<p>Et elle ajouta très humblement:</p> + +<p>—Je serais vraiment heureuse qu'elle eût +du succès. Il est si difficile de percer dans +son état, quand on est seule, sans appui, +sans protections! Et elle a bien besoin de +réussir, la pauvre petite!</p> + +<p>Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer +sur Félicie. Il dit brusquement, en haussant +les épaules:</p> + +<p>—Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle +réussira. Elle est comédienne dans l'âme. +Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a dans +les jambes.</p> + +<p>Madame Nanteuil sourit paisiblement:</p> + +<p>—La pauvre enfant! Elles ne sont pas +bien grosses, ses jambes. Félicie n'a pas une +mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle +se fatigue. Elle a souvent des vertiges, des +migraines.</p> + +<p>La bonne vint mettre sur la table un plat +de charcuterie, une bouteille et des assiettes.</p> + +<p>Cependant Chevalier cherchait dans son +esprit le moyen d'amener à propos une +question qu'il avait sur les lèvres depuis le +bas de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie +fréquentait encore Girmandel, dont il n'entendait +plus parler. Nous formons des souhaits +proportionnés à notre état. Maintenant, +dans la misère de son existence, dans la +détresse de son cœur, il désirait ardemment +que Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât +Girmandel qu'elle aimait peu, et toute son +espérance était que Girmandel la gardât +pour lui, la prît toute et ne laissât rien +d'elle à Robert de Ligny. L'idée que la jeune +fille était avec Girmandel soulageait sa +jalousie, et il tremblait d'apprendre qu'elle +avait quitté l'huissier.</p> + +<p>Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger +une mère sur les amants de sa fille. +Mais on pouvait parler de Girmandel à +madame Nanteuil, qui ne voyait rien que +d'honorable dans ses relations de famille +avec l'officier ministériel, homme riche, +marié et père de deux filles charmantes. Il +fallait seulement, pour amener le nom de +l'huissier dans la conversation, user d'un +artifice. Chevalier en trouva un qui lui parut +ingénieux.</p> + +<p>—A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel +en voiture.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Il passait en fiacre sur le boulevard +Saint-Michel. J'ai bien cru le reconnaître. +Je serais surpris si ce n'était pas lui.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Sa barbe blonde, son visage rouge... +Il est très reconnaissable, Girmandel.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Vous étiez très liées avec lui, dans le +temps, vous et Félicie. Est-ce que vous le +voyez toujours?</p> + +<p>Madame Nanteuil répondit mollement:</p> + +<p>—Monsieur Girmandel? mais oui, nous +le voyons toujours...</p> + +<p>A cette parole, Chevalier ressentit presque +de la joie. Mais elle l'avait trompé; elle +n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti +par amour-propre et pour ne pas révéler +un secret domestique, qu'elle ne jugeait +point à l'honneur de sa maison. Ce qui était +vrai, c'est que, dans l'emportement de son +amour pour Ligny, Félicie avait plaqué Girmandel, +et l'huissier, qui pourtant était +homme du monde, avait cessé net d'éclairer. +Madame Nanteuil, à son âge, avait +repris un amant par amour maternel et +pour que sa fille ne fût pas dans le besoin. +Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony +Meyer, le marchand de tableaux de la rue +de Clichy. Tony Meyer ne remplaçait pas +avantageusement Girmandel: il donnait peu +d'argent. Madame Nanteuil, qui était sage +et savait le prix des choses, n'en murmurait +pas, et elle était récompensée de son dévouement, +car, depuis six semaines qu'elle était +aimée à nouveau, elle rajeunissait.</p> + +<p>Chevalier, qui suivait son idée, demanda:</p> + +<p>—Girmandel, il n'est plus jeune?</p> + +<p>—Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. +Un homme n'est pas vieux à quarante +ans.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'est pas ramolli?</p> + +<p>—Mais non, répondit madame Nanteuil +avec tranquillité.</p> + +<p>Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil +s'assoupit. Puis, tirée de sa somnolence +par la bonne qui apportait la salière et la +carafe, elle demanda:</p> + +<p>—Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous +content?</p> + +<p>Non, il n'était pas content. Les critiques +s'entendaient pour lui casser les reins. Et la +preuve qu'ils étaient coalisés contre lui, +c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils +disaient qu'il avait le masque ingrat.</p> + +<p>—Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, +ils devraient dire: un masque prédestiné... Je +vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je vois +grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, +dans <i>la Nuit du 23 octobre</i>, qu'on répète en +ce moment, je fais Florentin: six répliques, +une panne... Mais j'ai grandi le personnage +démesurément. Durville est furieux. Il me +coupe tous mes effets.</p> + +<p>Madame Nanteuil, placide et bienveillante, +trouva de bonnes paroles. Il y avait des obstacles, +mais on finissait par les surmonter. +Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir +de certains critiques.</p> + +<p>—Minuit et demi! dit Chevalier assombri. +Félicie est en retard.</p> + +<p>Madame Nanteuil supposait qu'elle avait +été retenue par madame Doulce.</p> + +<p>—Madame Doulce se charge ordinairement +de la ramener, et vous savez qu'elle +n'est jamais pressée.</p> + +<p>Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, +pour montrer qu'il avait de l'usage. Madame +Nanteuil le retint.</p> + +<p>—Restez donc: Félicie ne va pas tarder +à rentrer. Elle sera bien contente de vous +trouver ici. Vous souperez avec elle.</p> + +<p>Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau +sur sa chaise. Chevalier, silencieux, attachait +son regard au cartel pendu contre la muraille +et, à mesure que l'aiguille s'avançait +sur le cadran, il sentait une plaie brûlante +s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu +coup du balancier le touchait au vif, aiguillonnait +sa jalousie, en marquant les moments +que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était +sûr, maintenant, qu'ils étaient ensemble. +Le silence de la nuit, interrompu seulement +par le bruit sourd des fiacres qui roulaient +sur le boulevard, favorisait les images et +les réflexions qui le torturaient. Il les voyait.</p> + +<p>Réveillée en sursaut par des chants montés +du trottoir, madame Nanteuil confirma la +pensée sur laquelle elle s'était endormie.</p> + +<p>—C'est ce que je dis toujours à Félicie: +on ne doit pas se décourager. Il y a dans la +vie de mauvais jours...</p> + +<p>Chevalier fit signe qu'il y en avait.</p> + +<p>—Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont +que ce qu'ils méritent. Il ne faut qu'un +moment pour s'ôter tous les ennuis, pas +vrai?</p> + +<p>Elle approuva: certainement il y avait +des chances subites, surtout au théâtre.</p> + +<p>Il reprit d'une voix profonde, intérieure:</p> + + +<p>—Si l'on croit que c'est pour le théâtre +que je me fais du mauvais sang... Le théâtre, +je suis bien sûr de m'y faire une place, +un jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être +un grand artiste, si l'on n'est pas heureux? +Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles. +Des douleurs qui vous battent les tempes +par petits coups égaux et réguliers comme +le tic tac de cette pendule et qui rendent +fou.</p> + +<p>Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux +creux contemplait la panoplie suspendue au +mur. Puis il reprit:</p> + +<p>—Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, +si on les supporte trop longtemps, c'est +qu'on est un lâche.</p> + +<p>Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait +constamment dans sa poche.</p> + +<p>Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec +cette douce volonté de ne rien savoir, qui +était tout son génie dans la vie.</p> + +<p>—Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est +la cuisine. Félicie est dégoûtée de tout. On +ne sait que lui faire.</p> + +<p>A partir de ce moment, la conversation +languissante se traîna en paroles détachées, +qui n'avaient que peu de sens. Madame +Nanteuil, la bonne, le feu de coke, la +lampe, l'assiette de charcuterie, dans une +tristesse morne, attendaient Félicie. Une +heure sonna. La souffrance de Chevalier +était maintenant abondante et tranquille. +Il possédait la certitude. Les voitures, +plus rares, roulaient plus sonores sur la +chaussée. Le bruit d'une de ces voitures +s'arrêta devant la maison. Quelques instants +après, il entendit le petit grillotis de la clé +dans la serrure, le choc d'une porte, des pas +légers dans l'antichambre.</p> + +<p>La pendule marquait une heure vingt-trois +minutes. Il fut tout à coup agité de +trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait +ce qu'elle dirait? Peut-être qu'elle expliquerait +ce retard de la façon la plus naturelle.</p> + +<p>Félicie entra dans la salle à manger, les +cheveux en désordre, l'œil brillant, les joues +blanches, les lèvres avivées et froissées, +lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, +ayant l'ait de garder sous son manteau, +qu'elle tenait des deux mains fermé sur elle, +un reste de chaleur et de volupté.</p> + +<p>Sa mère lui dit:</p> + +<p>—Je commençais à être inquiète... Tu ne +te défais pas? Elle répondit:</p> + +<p>—J'ai faim.</p> + +<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, +devant la petite table ronde. Rejetant son +manteau sur le dossier, elle découvrit son +buste fin dans sa petite robe noire de pensionnaire, +et, le coude gauche sur la toile +cirée de la table, elle se mit à piquer de sa +fourchette les tranches de saucisson.</p> + +<p>—Est-ce que ça a bien marché ce soir? +demanda madame Nanteuil.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—Tu vois: Chevalier est venu te tenir +compagnie. C'est gentil à lui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se +mette à table.</p> + +<p>Et, sans plus répondre aux questions de +sa mère, elle mangeait, avide et charmante, +comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle +repoussa son assiette et, renversée sur sa +chaise, les paupières mi-closes, la bouche +entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui +ressemblait à un baiser.</p> + +<p>Madame Nanteuil, ayant pris son vin +chaud, se leva.</p> + +<p>—Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: +j'ai mes comptes à mettre à jour.</p> + +<p>Tels étaient les termes par lesquels elle +annonçait ordinairement qu'elle allait se +coucher.</p> + +<p>Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit +violemment:</p> + +<p>—C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime +à en devenir fou... Tu entends, Félicie?</p> + +<p>—Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas +besoin de parler si haut.</p> + +<p>—C'est ridicule, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas ridicule, c'est...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous +lui.</p> + +<p>—Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. +C'est Ligny qui t'a reconduite, j'en suis sûr. +Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu la +voiture s'arrêter devant ta maison.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il reprit:</p> + +<p>—Dis le contraire!</p> + +<p>Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante +et comme suppliante:</p> + +<p>—Dis que non!...</p> + +<p>Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul +mot, d'un petit mouvement de la tête et des +épaules, elle l'aurait rendu très doux et +presque heureux. Mais elle garda un silence +méchant. Les lèvres serrées, le regard lointain, +elle semblait perdue dans un rêve.</p> + +<p>Il poussa un soupir rauque:</p> + +<p>—Imbécile que j'étais, je ne pensais pas +à cela! Je me disais que tu reviendrais chez +toi, comme les autres jours, avec madame +Doulce, ou toute seule... Ah! si j'avais su que +tu te ferais reconduire par cet individu!...</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait +si tu avais su?</p> + +<p>—Je vous aurais suivis, pardi!</p> + +<p>Elle arrêta durement sur lui ses prunelles +trop claires:</p> + +<p>—Ça, je te le défends, tu m'entends! Si +j'apprends que tu m'as suivie une seule fois, +je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le +droit de me suivre. Je suis libre de faire ce +que je veux, peut-être!</p> + +<p>Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:</p> + +<p>—Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis +que je n'ai pas le droit?...</p> + +<p>—Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je +ne veux pas.</p> + +<p>Son visage prit une expression de dégoût:</p> + +<p>—C'est ignoble d'espionner une femme. +Si tu essayes seulement une fois de savoir +où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne +sera pas long.</p> + +<p>—Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, +nous ne sommes rien l'un pour l'autre, je +ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas +été ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...</p> + +<p>Mais elle, impatientée:</p> + +<p>—Ah! qu'est-ce que tu veux que je me +rappelle?...</p> + +<p>—Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!</p> + +<p>—Tu ne veux pas pourtant, mon cher, +que j'y pense toute la journée. Ce serait +abusif.</p> + +<p>Il la regarda quelque temps avec plus de +curiosité que de colère et lui dit, moitié +amer et moitié doux:</p> + +<p>—On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, +Félicie! Sois-le, tant que tu voudras! +Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu +es à moi, je te reprends; je te reprends et +je te garde. Voyons! je ne peux pas souffrir +toujours comme une pauvre bête. Écoute: +Je passerai l'éponge. Nous recommencerons +notre amour. Et, cette fois, ce sera très bien. +Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. +Je suis un honnête homme, tu sais. Tu peux +compter sur moi. Je t'épouserai quand +j'aurai une position.</p> + +<p>Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. +Il crut qu'elle avait des doutes sur +son avenir dramatique, et, pour les dissiper, +il dit, dressé sur ses longues jambes:</p> + +<p>—Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? +Tu as tort. Je me sens capable de grandes +créations. Qu'on me donne un rôle, et on +verra. Et je n'ai pas seulement la comédie +en moi, j'ai le drame, j'ai la tragédie... Oui, +la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un +talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi +ne crois pas, Félicie, que je te fasse un +affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!... +Nous nous marierons plus tard, quand ce +sera possible et convenable. Rien ne presse, +bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos +bonnes habitudes de la rue des Martyrs... +Tu te souviens, Félicie: nous y avons été si +heureux! Le lit n'était pas large, mais nous +disions: «Ça ne fait rien...» J'ai maintenant +deux belles chambres dans la rue de la +Montagne-Sainte-Geneviève, derrière Saint-Étienne-du-Mont. +Il y a ton portrait sur +tous les murs... Tu y retrouveras le petit lit +de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi +bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. +J'exige que tu sois à moi, à moi seul.</p> + +<p>Tandis qu'il parlait, Félicie était allée +prendre sur la cheminée les cartes avec lesquelles +sa mère jouait tous les soirs et elle +les étalait sur la table.</p> + +<p>—A moi seul... Tu m'entends, Félicie.</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.</p> + +<p>—Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne +reçoives plus dans ta loge cet imbécile...</p> + +<p>Examinant ses cartes, elle murmura:</p> + +<p>—Toutes les noires sont en bas.</p> + +<p>—Cet imbécile, parfaitement. C'est un +diplomate, et le ministère des Affaires étrangères, +aujourd'hui, c'est le refuge des incapables.</p> + +<p>Il haussa la voix:</p> + +<p>—Félicie, dans ton intérêt comme dans +le mien, écoute-moi.</p> + +<p>—Ne crie donc pas: maman dort.</p> + +<p>Il reprit d'une voix sourde:</p> + +<p>—Sache bien que je ne veux pas que +Ligny devienne ton amant.</p> + +<p>Elle releva sa petite tête méchante:</p> + +<p>—Et s'il l'est?</p> + +<p>Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, +la regarda d'un œil fou en riant d'un rire +fêlé:</p> + +<p>—S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.</p> + +<p>Et il laissa retomber sa chaise.</p> + +<p>Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça +de sourire.</p> + +<p>—Tu vois bien que je plaisante.</p> + +<p>Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire +croire qu'elle lui avait parlé de cette manière +seulement pour le punir, parce qu'il devenait +insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors +qu'elle était lasse, qu'elle tombait de sommeil. +Il se décida enfin à s'en aller. Sur le +palier, il se retourna et dit:</p> + +<p>—Félicie, je te conseille, pour éviter un +malheur, de ne plus revoir Ligny.</p> + +<p>Elle lui cria par la porte entre-bâillée:</p> + +<p>—Tape au carreau de la loge pour qu'on +t'ouvre!</p> + + + + +<h2>IV</h2> + + +<p>Dans la salle obscure, de grands pans de +toile couvraient le balcon et les loges. L'orchestre +était revêtu d'une housse immense, +qui, retroussée sur les bords, laissait place +à quelques figures humaines pâlissant en +cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, +amis du directeur, mères et amants +d'actrices. Des yeux s'allumaient çà et là +dans le creux noir des baignoires.</p> + +<p>On répétait pour la cinquante-sixième fois +<i>la Nuit du 23 octobre 1812</i>, drame célèbre, +vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore +été représenté à ce théâtre. La pièce était +sue et l'on avait fixé au lendemain cette +dernière répétition particulière que, sur les +scènes moins austères que l'Odéon, on nomme +la «répétition des couturières».</p> + +<p>Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle +avait eu affaire ce jour-là au théâtre, et +comme on lui avait dit que Marie-Claire +était exécrable dans le rôle de la générale +Malet, elle était venue voir un peu, cachée +au fond d'une baignoire.</p> + +<p>La grande scène du «deux» commençait. +Le décor représentait une mansarde de la +maison de santé où le conspirateur était +détenu en 1812. Durville, qui tenait le rôle +du général Malet, venait de faire son entrée. +Il répétait en costume: longue redingote +bleue, avec le collet par-dessus les oreilles, +culotte chamois à pont. Et déjà même il +s'était fait une tête, la tête glabre et martiale +des généraux de l'Empire, avec la patte +de lièvre qui passa des vainqueurs d'Austerlitz +à leurs fils les bourgeois de Juillet. +Debout, le coude droit dans la main gauche +et le front dans la main droite, il exhalait +l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte +collante.</p> + +<p>»—Seul, sans argent, du fond d'une +prison, s'attaquer à ce colosse qui commande +un million de soldats et qui fait trembler +tous les peuples et tous les rois de l'Europe... +Eh bien! ce colosse s'écroulera.</p> + +<p>Du fond de la scène, le vieux Maury, qui +faisait le conspirateur Jacquemont, donna la +réplique:</p> + +<p>»—Il peut, en tombant, nous écraser +dans sa chute.</p> + +<p>Soudain des cris à la fois plaintifs et +furieux s'élevèrent de l'orchestre.</p> + +<p>L'auteur éclatait. C'était un homme de +soixante-dix ans, qui bouillait de jeunesse.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce +n'est pas un acteur, c'est une cheminée. Il +faudra faire venir les fumistes, les marbriers +pour l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, +sacrebleu!</p> + +<p>Maury passa.</p> + +<p>»—Il peut, en tombant, nous écraser +dans sa chute... Je reconnais que ce ne sera +pas de votre faute, général. Votre proclamation +est excellente. Vous leur promettez une +constitution, la liberté, l'égalité... C'est du +machiavélisme!</p> + +<p>Durville répliqua:</p> + +<p>»—Et du meilleur. Race incorrigible, ils +s'apprêtent à violer les serments qu'ils n'ont +pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, +ils se croient des Machiavels... Le pouvoir +absolu, qu'en ferez-vous donc, imbéciles?...</p> + +<p>La voix stridente de l'auteur grinça:</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, Dauville.</p> + +<p>—Moi? demanda Durville étonné.</p> + +<p>—Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez +pas un mot de ce que vous dites.</p> + +<p>Pour humilier les cabots, pour abattre +leur superbe, cet homme qui, de sa vie, +n'avait oublié le nom d'une crémière ou +d'un portier, dédaignait de retenir les noms +des plus illustres comédiens.</p> + +<p>—Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.</p> + +<p>Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, +violent, tendre, impétueux, caressant, il +prenait une voix tour à tour grave et +flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il +pleurait. Il se transformait, ainsi que +l'homme du conte populaire, en flamme, en +fleuve, en femme, en tigre.</p> + +<p>Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient +entre eux que des propos insignifiants +et brefs. Leur liberté de parole, leur +facilité de mœurs, la familiarité de leurs +habitudes ne les empêchaient pas de garder +ce que, dans toute réunion d'hommes, il +faut d'hypocrisie pour que les gens puissent +se regarder les uns les autres sans horreur +et sans dégoût. Même il régnait dans cet +atelier d'art en pleine activité une belle +apparence d'accord et d'union, un sentiment +unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, +de l'auteur, un esprit d'ordre qui +obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais +vouloirs à se changer en bonne volonté +et en harmonieux concours.</p> + +<p>Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à +l'aise en pensant que Chevalier était là tout +près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit +où il avait proféré d'obscures menaces, +elle ne l'avait pas revu et la peur qu'il lui +avait faite restait en elle. «Félicie, pour +éviter un malheur, je te conseille de ne +plus revoir Ligny»: qu'est-ce que cela voulait +dire? Elle réfléchissait sur lui sérieusement. +Ce garçon qui, l'avant-veille encore, +lui semblait insignifiant et banal, qu'elle +avait bien trop vu, qu'elle savait par cœur, +comme il lui apparaissait maintenant mystérieux +et plein de secrets! Comme elle +s'apercevait tout à coup qu'elle ne le connaissait +pas! De quoi était-il capable? Elle +s'efforçait de le deviner. Qu'allait-il faire? +Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on +quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier +était-il un homme tout à fait comme les +autres? On le disait fou. C'était une manière +de parler. Mais elle ignorait elle-même +s'il n'y avait pas en lui un peu de folie. +A présent, elle l'étudiait avec un sincère +intérêt. Très intelligente, elle ne lui avait +jamais trouvé beaucoup d'intelligence; mais +il l'avait surprise plusieurs fois par l'obstination +de sa volonté. Elle se rappelait de +lui des actes d'énergie sauvage. Naturellement +jaloux, il y avait des choses qu'il +comprenait. Il savait à quoi une femme est +obligée, pour se faire une place au théâtre, +ou pour avoir des toilettes; mais il ne voulait +pas qu'on le trompât par amour. Était-ce +un homme à commettre un crime, à faire +un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait +découvrir. Elle se rappelait la manie que +ce garçon avait de manier des armes. Quand +elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le +trouvait toujours dans sa chambre démontant +et nettoyant un vieux fusil. Pourtant +il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un +excellent tireur et portait un revolver sur +lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais +encore elle n'avait tant pensé à lui.</p> + +<p>Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, +quand Jenny Fagette vint l'y rejoindre, +Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse +d'Alfred de Musset, qui, la nuit, brûlait ses +yeux de pervenche à rédiger des courriers +mondains et des articles de modes. Comédienne +médiocre, mais femme adroite, merveilleusement +active, c'était la meilleure amie +de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une +à l'autre de grandes qualités, et des qualités +différentes de celles qu'elles se trouvaient à +elles-mêmes, et elles agissaient de concert +comme les deux grandes puissances de +l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout son +possible pour prendre Ligny à son amie, +non par goût, car elle était sèche comme un +cotret et méprisait les hommes, mais dans +l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui +procurerait certains avantages et surtout +pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse. +Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses +camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, +Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient +lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise +Dalle, habillée comme une maîtresse de +piano, ayant toujours l'air d'escalader +l'omnibus et gardant jusque dans ses provocations +et ses frôlements les apparences +d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre +Ligny de ses jambes trop longues et l'obséder +de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et +elle avait surpris, dans un couloir, la +doyenne, cette bonne mère Ravaud, découvrant +à l'approche de Ligny ce qui lui +restait encore, ses magnifiques bras, depuis +quarante ans illustres.</p> + +<p>Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, +d'un bout de doigt ganté, la scène sur +laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury +et Marie-Claire.</p> + +<p>—Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air +de jouer à soixante mètres sous l'eau.</p> + +<p>—C'est parce que les herses ne sont pas +allumées, observa Nanteuil.</p> + +<p>—Non, non. Ce théâtre a toujours l'air +d'être au fond de l'eau. Et dire que moi +aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans +l'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que +tu restes plus d'une saison dans ce théâtre. +On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les +donc!</p> + +<p>Durville devenait presque ventriloque, +pour paraître plus grave et plus mâle:</p> + +<p>»—La paix, l'abolition des droits réunis +et de la conscription, une haute solde pour +la troupe; à défaut d'argent, quelques +mandats sur la banque, quelques grades +distribués à propos, ce sont là des moyens +infaillibles.</p> + +<p>Madame Doulce entra dans la loge. Ayant +entr'ouvert son manteau tragiquement doublé +d'antiques peaux de lapin, elle découvrit +un petit livre écorné.</p> + +<p>—Ce sont les lettres de madame de Sévigné, +dit-elle. Vous savez que je fais, dimanche +prochain, une lecture des plus belles lettres +de madame de Sévigné.</p> + +<p>—Où ça? demanda Fagette.</p> + +<p>—Salle Renard.</p> + +<p>Ce devait être une salle ignorée et lointaine. +Nanteuil et Fagette ne la connaissaient +pas.</p> + +<p>—Je donne cette lecture au bénéfice des +trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste +Lacour, mort si tristement de phtisie, cet +hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous +pour placer des billets.</p> + +<p>—C'est vrai, tout de même, qu'elle est +ridicule, Marie-Claire! dit Nanteuil.</p> + +<p>On gratta à la porte de la baignoire. +C'était Constantin Marc, le jeune auteur +d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout +de suite en répétition, <i>la Grille</i>, et Constantin +Marc, bien que campagnard et vivant +dans les bois, ne pouvait plus désormais +respirer que dans le théâtre. Nanteuil devait +jouer le grand rôle de la pièce: il la regardait +avec émotion, comme l'amphore précieuse +destinée à contenir sa pensée.</p> + +<p>Cependant Durville s'enrouait:</p> + +<p>»—Et si la France ne peut être sauvée +qu'au prix de notre vie et de notre honneur, +je dirai avec l'homme de 93: «Périsse +notre mémoire!»</p> + +<p>Fagette désigna du doigt un jeune homme +bouffi qui se tenait, la canne sous le menton, +à l'orchestre.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?</p> + +<p>—Tu le demandes! répondit Nanteuil. +Ellen Midi est de la pièce. Elle joue dans +le quatre. Le baron Deutz est venu se +montrer.</p> + +<p>—Attendez un peu, mes enfants, je vais +dire un mot à ce malotru, qui m'a rencontrée +hier sur la place de la Concorde et qui +ne m'a pas saluée.</p> + +<p>—Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...</p> + +<p>—Il m'a parfaitement vue. Mais il était +en famille. Je vais le moucher; vous allez +voir, mes amis.</p> + +<p>Elle l'appela tout doucement:</p> + +<p>—Deutz! Deutz!</p> + +<p>Le baron s'approcha et vint s'accouder, +souriant et satisfait, au rebord de la baignoire.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Deutz, hier, +quand vous m'avez rencontrée, vous étiez +donc en bien mauvaise compagnie, que vous +ne m'avez pas saluée?</p> + +<p>Il la regarda, surpris:</p> + +<p>—Moi? J'étais avec ma sœur.</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue +au cou de Durville, s'écriait:</p> + +<p>»—Va! triomphe ou succombe; dans la +bonne ou la mauvaise fortune, ta gloire est +égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me +montrer la femme d'un héros.</p> + +<p>—Passez, madame Marie-Claire! dit +Pradel.</p> + +<p>A ce moment, Chevalier fit son entrée, et +tout aussitôt l'auteur, s'arrachant les cheveux, +vomit des imprécations:</p> + +<p>—Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, +c'est une catastrophe, c'est un cataclysme. +Bonté divine! un bolide, un aérolithe, +un morceau de la lune tomberait sur la +scène que ce ne serait pas un si effroyable +désastre... Je retire ma pièce!... Chevalier, +recommencez votre entrée, mon garçon.</p> + +<p>Le peintre qui avait dessiné les costumes +Michel, jeune homme blond à la barbe mystique, +était assis à la première travée, sur +un bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille +de Roger, le décorateur:</p> + +<p>—Et dire que c'est la cinquante-sixième +fois qu'il attrape Chevalier avec cette impétuosité, +l'auteur!</p> + +<p>—Tu sais: il est bigrement mauvais, +Chevalier, répondit Roger sans hésitation.</p> + +<p>—Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit +Michel avec indulgence. Mais il a toujours +l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un +comique. Je l'ai connu tout petit à Montmartre. +A la pension, ses maîtres lui demandaient: +«Pourquoi riez-vous?» Il ne riait +pas, il n'avait pas envie de rire: il recevait +des gifles toute la journée. Ses parents voulaient +le mettre dans les produits chimiques. +Mais il rêvait le théâtre et passait ses +journées sur la butte, dans l'atelier du peintre +Montalent. Montalent travaillait alors, nuit +et jour, à sa <i>Mort de saint Louis</i>, une grande +machine qui lui était commandée pour la +cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent +lui dit...</p> + +<p>—Un peu de silence! cria Pradel.</p> + +<p>—... lui dit: «Chevalier, puisque tu +n'as rien à faire, pose-moi donc Philippe le +Hardi.—Je veux bien», dit Chevalier. Montalent +lui fit prendre l'attitude d'un homme +accablé de douleur. De plus, il lui plaqua +sur les joues deux larmes grandes comme +des verres de lunettes. Il termine son tableau, +l'expédie à Carthage et fait monter six bouteilles +de Champagne. Trois mois après, il +recevait du Père Cornemuse, chef des missions +françaises en Tunisie, une lettre lui +annonçant que le tableau de la <i>Mort de saint +Louis</i>, ayant été mis sous les yeux du cardinal-archevêque, +avait été refusé par Son +Éminence à cause de l'expression indécente +de Philippe le Hardi, qui regardait en riant +le saint roi, son père, expirant sur la paille. +Montalent n'y comprenait rien; il était furieux +et voulait faire un procès au cardinal-archevêque. +Il reçoit son tableau, le déballe, +le contemple dans un sombre silence, et +s'écrie tout à coup: «C'est vrai que Philippe +le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai été stupide: +je lui ai donné la tête de Chevalier, +qui a toujours l'air de rire, l'animal!»</p> + +<p>—Taisez-vous donc! hurla Pradel.</p> + +<p>Et l'auteur s'écria:</p> + +<p>—Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout +ce monde-là dehors.</p> + +<p>Il mettait en scène infatigablement:</p> + +<p>—Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, +vous vous approchez de la table, +vous prenez les papiers les uns après les +autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre +du jour... dépêches pour les départements... proclamation...» +Comprenez-vous?</p> + +<p>—Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre +du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»</p> + +<p>—Allons, Marie-Claire, mon enfant, du +mouvement, sacrebleu! passez... C'est ça, +très bien... Repassez; très bien, très bien, +hardi donc!... Ah! la misérable; elle f... tout +par terre!...</p> + +<p>Il appela le directeur de la scène:</p> + +<p>—Romilly, donnez un peu de lumière. +On n'y voit goutte. Dauville, mon bon ami, +qu'est-ce que vous faites là devant le trou +du souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous +donc une fois pour toutes dans la tête +que vous n'êtes pas la statue du général +Malet, que vous êtes le général Malet lui-même, +et que ma pièce n'est pas un catalogue +de figures de cire, mais une tragédie +vivante, émouvante, qui vous arrache des +larmes et...</p> + +<p>Il ne put achever et sanglota longtemps +dans son mouchoir. Puis il rugit:</p> + +<p>—Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où +est Romilly? Ah! le voilà, le gredin... Romilly, +je vous avais dit de rapprocher le +poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. +A quoi pensez-vous, mon ami?</p> + +<p>On se trouvait arrêté tout à coup par une +difficulté grave. Chevalier, porteur de papiers +d'où dépendait le sort de l'Empire, devait +s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, +Le jeu de scène n'avait pas été réglé encore: +il n'avait pu l'être avant la plantation du +décor. Et l'on s'apercevait que les mesures +avaient été mal prises et que la lucarne +n'était pas praticable.</p> + +<p>L'auteur sauta sur la scène.</p> + +<p>—Romilly, mon ami, le poêle n'est pas +au repère. Comment voulez-vous que Chevalier +passe par la lucarne? Poussez-moi +tout de suite ce poêle à droite.</p> + +<p>—Je veux bien, dit Romilly; mais nous +boucherons la porte.</p> + +<p>—Comment, nous boucherons la porte?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>Le directeur du théâtre, le directeur de la +scène, les machinistes, examinaient le décor +avec une morne attention et l'auteur se +taisait.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, maître, dit +Chevalier. Il n'y a besoin de rien changer: +je sauterai bien.</p> + +<p>Monté sur le poêle, il parvint en effet à +saisir le bord de la lucarne et à s'élever sur +les coudes, ce qui n'avait pas semblé possible.</p> + +<p>Un murmure d'admiration s'éleva de la +scène, des coulisses et de la salle: Chevalier +avait donné une idée étonnante de sa force +et de son adresse.</p> + +<p>—Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, +c'est parfait, mon ami... Cet animal-là est +agile comme un singe. Pas un de vous ne +serait fichu d'en faire autant. Si tous les +rôles étaient tenus comme celui de Florentin, +la pièce irait aux nues.</p> + +<p>Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. +Pendant une seconde, il lui était apparu +plus qu'homme, homme et gorille, et +la peur qu'elle avait de lui s'était démesurément +agrandie. Elle ne l'aimait pas, elle +ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait +pas; le temps était loin où elle avait bien +voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle +n'imaginait pas le plaisir avec un autre que +Ligny; mais si elle s'était trouvée, en ce +moment, seule avec Chevalier, elle se serait +sentie sans force, et elle aurait tâché de +l'apaiser par sa soumission comme on apaise +une puissance surnaturelle.</p> + +<p>Sur la scène, pendant qu'un salon Empire +descendait des frises, l'auteur, dans le bruit +de la manœuvre, sous la chute des portants, +tenait à la fois dans sa main toute la troupe +et tous les figurants et donnait en même +temps à tous des conseils ou des exemples.</p> + +<p>—Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, +madame Ravaud, vous n'avez donc +jamais entendu crier dans les Champs-Élysées: +«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» +Ça se chante. Apprenez-moi cet +air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi +ta caisse: je vais t'enseigner comment +on fait un roulement, sacrebleu!... Fagette, +mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au +bal du Ministre de la police, si tu n'as pas +de bas à coins d'or? Enfile-toi des bas de +laine tricotée, tout de suite... C'est bien la +dernière pièce que je donne à ce théâtre... +Où est le colonel de la dixième cohorte? +C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats +défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, +approchez un peu, que je vous apprenne +à faire la révérence.</p> + +<p>Il avait cent yeux, cent bouches, et des +bras, des mains partout.</p> + +<p>Dans la salle, Romilly serrait la main +à M. Gombaut, des Sciences morales, venu +en voisin.</p> + +<p>—Vous direz ce que vous voudrez, monsieur +Gombaut, ce n'est peut-être pas exact +au point de vue des faits, mais c'est théâtre.</p> + +<p>—La conspiration de Malet, répondit +M. Gombaut, reste, et restera sans doute +longtemps encore, une énigme historique. +L'auteur de ce drame a profité des points +obscurs pour y introduire des éléments dramatiques. +Mais ce qui, pour moi, est hors +de doute c'est que le général Malet, bien +qu'associé à des royalistes, était lui-même +républicain et travaillait à rétablir le gouvernement +populaire. Il prononça dans son +interrogatoire une parole sublime et profonde. +Quand le président du conseil de +guerre lui demanda: «Quels étaient vos +complices?» Malet répondit: «Toute la +France, et vous-même, si j'avais réussi.»</p> + +<p>Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux +sculpteur, vénérable et beau comme un satyre +antique, contemplait, l'œil humide et la +bouche riante, la scène en ce moment agitée +et bouleversée.</p> + +<p>—Êtes-vous content de la pièce, maître? +lui demanda Nanteuil.</p> + +<p>Et le maître, qui ne connaissait au monde +que des os, des tendons et des muscles, +répondit:</p> + +<p>—Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y +a là une petite, la petite Midi, qui a une +attache d'épaule, un joyau...</p> + +<p>Il la dessina du pouce. Des larmes lui +venaient aux yeux.</p> + +<p>Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans +la baignoire. Il était content, moins encore de +son prodigieux succès que de voir Félicie. Il +s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue +pour lui, qu'elle l'aimait, qu'elle se redonnait.</p> + +<p>Elle le craignait, et, comme elle était +peureuse, elle le flatta:</p> + +<p>—Mes compliments, Chevalier. Tu as été +étourdissant. Ta sortie est étonnante. Tu +peux me croire. Je ne suis pas seule à le +dire. Fagette t'a trouvé prodigieux.</p> + +<p>—Vrai? demanda Chevalier.</p> + +<p>Ce moment fut un des plus heureux de +sa vie.</p> + +<p>Une voix stridente, partie des hauteurs +désertes des troisièmes galeries, traversa la +salle comme un sifflet de locomotive.</p> + +<p>—On ne vous entend pas du tout, mes +enfants; parlez plus haut et prononcez distinctement.</p> + +<p>Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans +les ténèbres de la coupole.</p> + +<p>Alors la voix des acteurs, groupés sur le +devant de la scène, autour d'un flambeau +de bouillotte, s'éleva plus distincte:</p> + +<p>»—L'Empereur laissera reposer trois semaines +les troupes à Moscou; puis il s'élancera +avec la rapidité de l'aigle à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>»—Pique, trèfle, atout, je marque deux +points.</p> + +<p>»—Là, nous passerons l'hiver, et, au +printemps prochain, nous pénétrerons dans +l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera +fait de la puissance britannique.</p> + +<p>»—Trente-six en carreau.</p> + +<p>»—Et moi, impériale d'as.</p> + +<p>»—A propos, messieurs, que dites-vous +du décret impérial sur les comédiens de +Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles +de mademoiselle Mars et de mademoiselle +Leverd terminées!</p> + +<p>—Regardez donc, dit Nanteuil, elle est +très gentille, Fagette, dans sa robe bleue +Marie-Louise, garnie de chinchilla.</p> + +<p>Madame Doulce tira de dessous ses fourrures +une botte de billets fanés déjà pour +s'être trop offerts.</p> + +<p>—Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous +savez que je fais dimanche prochain une +lecture des plus belles lettres de madame de +Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des +trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste +Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière +si déplorable.</p> + +<p>—Avait-il du talent? demanda Constantin +Marc.</p> + +<p>—Pas du tout, dit Nanteuil.</p> + +<p>—Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle +déplorable?</p> + +<p>—Oh! maître, soupira madame Doulce, +n'affectez pas l'insensibilité.</p> + +<p>—Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il +y a une chose qui me surprend, c'est le prix +que nous attachons à des existences qui ne +nous intéressent en rien. Nous avons l'air +de croire que la vie est en elle-même quelque +chose de précieux. Pourtant la nature +nous enseigne assez que rien n'est plus vil +ni plus méprisable. Autrefois, on était moins +barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait +sa propre vie pour infiniment précieuse, +mais ne professait aucun respect pour la vie +d'autrui. On était alors plus près de la nature: +nous sommes faits pour nous manger +les uns les autres. Mais notre race faible, +énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme +sournois. Tout en nous entre-dévorant, +nous proclamons que la vie est sacrée, +et nous n'osons plus avouer que la vie c'est +le meurtre.</p> + +<p>—La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier +songeur et sans comprendre.</p> + +<p>Puis il jaillit en idées fumeuses.</p> + +<p>—Le meurtre et le carnage, peut-être! +Mais le carnage amusant et le meurtre +drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, +c'est le comique terrible, c'est le masque +de carnaval sur des joues sanglantes. Voilà +ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste +au théâtre et l'artiste en action!</p> + +<p>Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces +paroles confuses.</p> + +<p>L'acteur exalté poursuivit:</p> + +<p>—La vie, c'est autre chose encore: c'est +la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un +jour et bleu le lendemain, c'est la haine et +l'amour, la haine délicieuse et ravissante, +l'amour cruel.</p> + +<p>—Monsieur Chevalier, demanda Constantin +Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez-vous +pas naturel d'être meurtrier et ne +croyez-vous pas que c'est seulement la peur +d'être tué qui nous empêche de tuer?</p> + +<p>Chevalier répondit d'une voix pensive et +profonde:</p> + +<p>—Certes, non! ce n'est pas la peur d'être +tué qui m'empêcherait de tuer. Je n'ai pas +peur de la mort. Mais j'ai le respect de la +vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort +que moi. J'ai sérieusement examiné depuis +quelque temps la question que vous me +posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai +réfléchi pendant des jours et des nuits, et +je sais maintenant que je ne pourrais tuer +personne.</p> + +<p>Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un +regard de mépris. Elle ne le craignait plus +et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir +fait peur.</p> + +<p>Elle se leva.</p> + +<p>—Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, +monsieur Constantin Marc.</p> + +<p>Et elle sortit lestement.</p> + +<br /> + +<p>Chevalier la poursuivit dans le couloir, +dévala derrière elle l'escalier de la scène, et +la rejoignit devant la loge du concierge.</p> + +<p>—Félicie, viens dîner ce soir avec moi +au cabaret. Je serai si content! Veux-tu?</p> + +<p>—Oh! non, par exemple!</p> + +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas?</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.</p> + +<p>Elle voulut s'échapper. Il la retint.</p> + +<p>—Je t'aime tant! ne me fais pas trop +souffrir.</p> + +<p>Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, +serrant les dents, lui siffla aux oreilles:</p> + +<p>—C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en +ai soupé, de toi.</p> + +<p>Alors, très doux, très grave:</p> + +<p>—C'est la dernière fois que nous causons +nous deux. Écoute, Félicie, avant qu'il y ait +un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas +te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que +tu en aimes un autre. Pour la dernière fois, +je te conseille de ne pas revoir monsieur de +Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.</p> + +<p>—Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!</p> + +<p>Plus doucement, encore il répondit:</p> + +<p>—Je le veux, je le ferai. On obtient ce +qu'on veut; seulement, il faut y mettre le +prix.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de +larmes. Elle revoyait Chevalier l'implorant +d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. +Elle avait entendu cette voix et vu cette mine +aux chemineaux exténués sur la route, quand +sa mère, craignant que sa poitrine ne se +prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, +chez une tante riche. Elle méprisait Chevalier +de sa douceur et de sa tranquillité. Mais +le souvenir de ce visage et de cette voix lui +faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle +avait des étouffements. Le soir, une angoisse +si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut +peur de mourir. Elle pensa qu'elle éprouvait +un tel énervement parce qu'elle était restée +deux jours sans voir Robert. Il était neuf +heures. Elle espéra le trouver encore chez +lui et mit son chapeau.</p> + +<p>—Maman, il faut que j'aille ce soir au +théâtre. Je file.</p> + +<p>Par égard pour sa mère, elle usait ainsi +d'un langage voilé.</p> + +<p>—Va, mon enfant, et ne rentre pas trop +tard.</p> + +<p>Ligny habitait chez ses parents. Il avait, +sous les combles du joli hôtel de la rue +Vernet, un petit appartement de garçon, +éclairé par des fenêtres rondes, et qu'il appelait +«son œil-de-bœuf». Félicie le fit avertir +par le portier qu'on l'attendait dans une +voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes +vinssent trop souvent le relancer dans sa +famille. Son père, diplomate de carrière, +très occupé des intérêts extérieurs de la +France, demeurait dans une ignorance incroyable +de ce qui se passait chez lui. Mais +madame de Ligny se montrait attentive à +faire observer les convenances dans sa maison. +Et son fils était soucieux de satisfaire +des exigences qui portaient sur les formes, +sans jamais s'étendre au fond des choses. +Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui +il voulait et c'est à peine si parfois, en de +graves épanchements, elle lui donnait à +entendre que la fréquentation des femmes du +monde est utile aux jeunes gens. Aussi Robert +avait-il toujours détourné Félicie de venir +rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, +une petite maison où ils pouvaient se +voir tout à l'aise. Mais, cette fois, après deux +jours passés sans elle, il fut très content de +sa visite imprévue et descendit tout de suite.</p> + +<p>Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers +l'ombre et la neige, au pas tranquille du +canasson, par les rues et les boulevards, et +l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.</p> + +<p>L'ayant ramenée à sa porte:</p> + +<p>—A demain, dit-il.</p> + +<p>—Oui, à demain, boulevard de Villiers. +Viens de bonne heure.</p> + +<p>Elle s'appuyait sur lui pour descendre de +voiture. Brusquement, elle se rejeta en arrière.</p> + +<p>—La! là! entre les arbres... Il nous a +vus... Il nous guettait.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Un homme... que je ne connais pas.</p> + +<p>Elle venait de reconnaître Chevalier.</p> + +<p>Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, +plongée dans la pelisse de Robert, que +la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.</p> + +<p>—Robert, monte avec moi. J'ai peur.</p> + +<p>Non sans un peu d'impatience, il la suivit +dans l'escalier.</p> + +<p>Chevalier avait attendu Félicie, dans la +petite salle à manger, devant l'armure de +Jeanne d'Arc, en compagnie de madame +Nanteuil, jusqu'à une heure du matin. Puis +il était descendu et l'avait guettée sur le +trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter +devant la porte, il s'était dissimulé +derrière un arbre. Il savait bien qu'elle +reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant +ensemble, il lui avait semblé que la terre +s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'était +retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce +que Ligny fût sorti de la maison; il l'observa +qui, serré dans sa pelisse, gagnait sa voiture, +fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta, +puis à grands pas descendit le boulevard.</p> + +<p>Il allait, chassé par la pluie et le vent. +Ayant trop chaud, il ôta son feutre et prit +plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur +son front. Il eut une vague conscience que +des maisons, des arbres, des murs, des +lumières passaient indéfiniment à ses côtés; +il allait, songeant.</p> + +<p>Il se trouva, sans savoir comment il y était +venu, sur un pont qu'il connaissait à peine +et au milieu duquel se dressait une statue +colossale de femme. Maintenant il était tranquille, +il avait pris une résolution. C'était +une vieille idée qu'il avait cette fois enfoncée +dans son cerveau comme un clou, et qui le +traversait de part en part. Il ne l'examinait +même plus. Il calculait froidement les moyens +d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha +devant lui, au hasard, absorbé, pensif, calme +comme un géomètre.</p> + +<p>Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un +chien le suivait. C'était un grand chien rustique +à long poil, dont les yeux vairons, +pleins de douceur, exprimaient une détresse +infinie. Il lui parla:</p> + +<p>—Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas +heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien +pour toi.</p> + +<p>A quatre heures du matin, il se trouva +dans l'avenue de l'Observatoire. Découvrant +les maisons du boulevard Saint-Michel, il +en ressentit une impression douloureuse et, +brusquement, rebroussa vers l'Observatoire. +Le chien avait disparu. Près du Lion de +Belfort, Chevalier s'arrêta devant une tranchée +profonde qui coupait la chaussée. Contre +le remblai, sous une bâche soutenue par +quatre pieux, un vieil homme veillait devant +un brasier. Les oreilles de son bonnet de +poil de lapin étaient rabattues; son nez +énorme flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, +qui pleuraient, paraissaient tout blancs, +sans prunelles dans un cercle de feu et de +larmes. Il fourrait au fond de son brûle-gueule +quelques brins de tabac de cantine, +mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient +pas même à demi le fourneau de la +petite pipe.</p> + +<p>—Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda +Chevalier en lui tendant sa blague.</p> + +<p>L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait +pas vite, et les politesses l'étonnaient.</p> + +<p>Enfin il ouvrit une bouche toute noire:</p> + +<p>—C'est pas de refus, dit-il.</p> + +<p>Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était +chaussé d'un vieux soulier, l'autre entouré +de linges. Lentement, de ses mains engourdies, +il bourrait sa pipe. De la neige fondue +tombait.</p> + +<p>—Vous permettez? dit Chevalier.</p> + +<p>Et il se coula, sous la bâche, à côté du +vieil homme. De temps en temps, ils échangeaient +une parole.</p> + +<p>—Sale temps!</p> + +<p>—C'est un temps de saison. L'hiver est +dur. L'été est préférable.</p> + +<p>—Alors vous gardez le chantier, la nuit, +mon bonhomme?</p> + +<p>Le vieux répondait volontiers aux questions. +Avant qu'il parlât, sa gorge faisait +entendre un susurrement très long et très +doux:</p> + +<p>—Je fais un jour une chose, un jour l'autre. +Je bricole, quoi!</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de Paris?</p> + +<p>—Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé +comme terrassier dans les Vosges. Je m'en +suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens +et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. +On ne peut pas comprendre d'où ils +venaient... Tu as peut-être entendu parler +de cette guerre des Prussiens, mon garçon?</p> + +<p>Il resta longtemps sans parler, puis:</p> + +<p>—Comme ça tu es en bordée, mon garçon. +Tu ne veux pas rentrer au chantier?</p> + +<p>—Je suis artiste dramatique, répondit +Chevalier.</p> + +<p>Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:</p> + +<p>—Où qu'il est, ton chantier?</p> + +<p>Chevalier voulut être admiré du vieillard:</p> + +<p>—Je joue la comédie dans un grand +théâtre, dit-il; je suis un des principaux +acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?</p> + +<p>Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait +pas l'Odéon. Après un très long silence, +il rouvrit sa bouche noire:</p> + +<p>—Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. +Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai?</p> + +<p>Chevalier lui répondit:</p> + +<p>—Lisez le journal après-demain. Vous y +verrez mon nom.</p> + +<p>Le vieil homme essaya de trouver un sens +à ces paroles; mais c'était trop difficile, il y +renonça et revint à ses pensées familières.</p> + +<p>—Quand on est en bordée, c'est, des fois, +pour des semaines et des mois...</p> + +<p>Au petit jour, Chevalier reprit sa course. +Le ciel était de lait. Les roues lourdes réveillaient +les pavés. Des voix, çà et là, résonnaient +dans l'air frais. La neige ne tombait +plus. Il allait au hasard devant lui. A voir +renaître la vie, il s'égayait presque. Sur le +pont des Arts, il regarda longtemps couler +la Seine, puis il reprit sa course. Sur la +place du Havre, il vit un café ouvert. Une +faible lueur d'aurore rougissait les glaces de +la façade. Les garçons sablaient le carrelage et +posaient les tables. Il se jeta sur une chaise:</p> + +<p>—Garçon, une verte!</p> + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>Dans le fiacre, par delà les fortifications +où s'allongeait le boulevard désert, Félicie +et Robert se tenaient pressés l'un contre +l'autre.</p> + +<p>—Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... +Est-ce que ça ne te flatte pas d'avoir une +petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit +et dont on parle dans les journaux?... +Maman colle dans un album les articles +qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.</p> + +<p>Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu +qu'elle eût du succès pour la trouver charmante. +Et, de fait, leur liaison avait commencé +lorsqu'elle débutait obscurément à +l'Odéon dans une reprise ignorée.</p> + +<p>—Quand tu m'as dit que tu me voulais, +je ne t'ai pas fait attendre, hein? Ça a été +fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu +raison? Tu es trop intelligent pour me juger +mal de ce que je n'ai pas traîné les choses. +En te voyant pour la première fois, j'ai senti +que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la +peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi?</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des +fortifications, devant une grille de jardin.</p> + +<p>La grille, qui n'avait pas été peinte depuis +longtemps, posait sur un mur enduit de +cailloutage, assez bas et assez large pour que +les enfants vinssent s'y percher. Elle était +aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle +dentelée, et ne haussait pas à plus de trois +mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, +entre deux piliers de maçonnerie surmontés +de vases de fonte, cette grille formait +une porte à double battant, pleine à sa +partie inférieure et garnie, au dedans, d'une +jalousie vermoulue.</p> + +<p>Ils descendirent de voiture. Les arbres du +boulevard dressaient sur quatre lignes, dans +la brume, leurs légers squelettes. On entendait, +à travers un vaste silence, le bruit +décroissant de leur fiacre, qui regagnait la +barrière, et le trot d'un cheval venant de +Paris.</p> + +<p>Elle dit en frissonnant:</p> + +<p>—Comme c'est triste, la campagne!</p> + +<p>—Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, +ce n'est pas la campagne!</p> + +<p>Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et +la serrure grinçait.</p> + +<p>Agacée elle lui dit:</p> + +<p>—Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait +mal aux nerfs.</p> + +<p>Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris +était arrêté près de leur maison, à la distance +d'une dizaine d'arbres; elle observa le +cheval maigre et fumant, le cocher sordide, +et demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette voiture?</p> + +<p>—C'est un fiacre, ma chérie.</p> + +<p>—Pourquoi s'arrête-t-il ici?</p> + +<p>—Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant +la maison à côté.</p> + +<p>—Il n'y a pas de maison à côté; il y a un +terrain vague.</p> + +<p>—Eh bien! il s'arrête devant un terrain +vague; qu'est-ce que tu veux que je te dise?...</p> + +<p>—Je ne vois personne en sortir.</p> + +<p>—Le cocher attend peut-être un voyageur.</p> + +<p>—Devant le terrain vague?</p> + +<p>—Sans doute, ma chérie... Cette serrure +est rouillée.</p> + +<p>Elle alla, en se dissimulant derrière les +arbres, jusqu'à l'endroit où le fiacre était +arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait +enfin réussi à ouvrir la grille.</p> + +<p>—Robert, les stores sont baissés.</p> + +<p>—C'est qu'il y a des amoureux dedans.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne trouves pas que ce +fiacre est bizarre?</p> + +<p>—Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres +sont vilains. Entre.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui +nous suit?</p> + +<p>—Qui veux-tu qui nous suive?</p> + +<p>—Je ne sais pas... Une de tes femmes.</p> + +<p>Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.</p> + +<p>—Entre donc, ma chérie.</p> + +<p>Quand elle fut entrée:</p> + +<p>—Referme bien la grille, Robert.</p> + +<p>Devant eux s'étendait une petite pelouse +ovale. Au fond s'élevait la maison, avec son +perron de trois marches, sa marquise de +zinc, ses six fenêtres et son toit d'ardoise.</p> + +<p>Ligny l'avait prise en location, pour une +année, à un vieil employé de commerce, +dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient +la nuit ses poules et ses lapins. Des deux +côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait +au perron. Ils prirent l'allée qui +était à leur droite. Le sable criait sous +leurs pas.</p> + +<p>—Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame +Simonneau a oublié de fermer les +volets.</p> + +<p>Madame Simonneau était une femme de +Neuilly qui venait tous les matins faire le +ménage.</p> + +<p>Un grand arbre de Judée, tout penché et +qui semblait mort, allongeait jusqu'à la marquise +une de ses branches rondes et noires.</p> + +<p>—Je n'aime pas bien cet arbre, dit +Félicie; ses branches ont l'air de gros serpents. +Il y en a une qui entre presque +dans notre chambre.</p> + +<p>Ils montèrent les trois marches du perron. +Et, tandis qu'il cherchait dans le +trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête +sur son épaule.</p> + + +<br /> + +<p>Félicie avait dans ses dévoilements une +fierté tranquille qui la rendait adorable. +Elle montrait un si paisible orgueil de sa +nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait +un paon blanc.</p> + +<p>Et quand Robert la vit nue et claire +comme les ruisseaux et les étoiles:</p> + +<p>—Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas +prier, toi!... C'est singulier: il y a des +femmes qui, sans même qu'on leur demande +rien, font tout ce qu'il est possible de faire +et ne veulent pas qu'on leur voie pendant +ce temps-là seulement un petit bout de +peau.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Félicie, en jouant +avec les fils légers de sa chevelure.</p> + +<p>Robert de Ligny avait la pratique des +femmes. Pourtant il ne sentit pas combien +cette question était insidieuse. Il avait reçu +des enseignements moraux et il s'inspira, +dans sa réponse, des professeurs dont il +avait suivi les cours.</p> + +<p>—Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, +à des principes religieux, à un +sentiment inné qui subsiste alors même +que...</p> + +<p>Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, +car Félicie, haussant les épaules et mettant +les poings sur ses hanches polies, l'interrompit +vivement:</p> + +<p>—Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont +mal faites... l'éducation! la religion!... Ça +me fait bouillir, d'entendre des choses +pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal +élevée que les autres? Est-ce que j'ai moins +de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, +combien en as-tu vu de femmes bien faites? +Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y +en a des tas de femmes qui ne montrent +ni leurs épaules, ni rien! Tiens, Fagette, +elle ne se montre pas même aux femmes: +pendant qu'elle passe une chemise blanche, +elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr, +que j'en ferais autant, si j'étais bâtie +comme elle!</p> + +<p>Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans +son orgueil, elle coula lentement la paume +de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, +et dit fièrement:</p> + +<p>—Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il +n'y en a pas trop.</p> + +<p>Elle savait ce que l'élégante minceur de +ses formes donnait de grâce à sa beauté.</p> + +<p>Maintenant sa tête renversée baignait +dans la chevelure blonde qui coulait de +toutes parts; son corps gracile, un peu +soulevé par un oreiller glissé sous les reins, +était étendu sans mouvement; une jambe +allongée au bord du lit brillait et le pied +aigu la terminait en pointe d'épée. La clarté +du grand feu allumé dans la cheminée dorait +cette chair, faisait palpiter des lumières et +des ombres sur ce corps inerte, le revêtait +de splendeur et de mystère, tandis que les +vêtements et le linge, couchés sur les meubles, +sur le tapis, attendaient comme un +troupeau docile.</p> + +<p>Elle se souleva sur son coude, et, la joue +dans la main:</p> + +<p>—Ah! tu es bien le premier. Je ne te +mens pas: les autres, ça n'existe pas.</p> + +<p>Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait +pas les comparaisons, il la questionna.</p> + +<p>—Alors, les autres?...</p> + +<p>—D'abord, il n'y en a que deux: mon +professeur, et, naturellement, celui-là ne +compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un +homme sérieux, que ma mère m'avait donné.</p> + +<p>—Pas d'autre?</p> + +<p>—Je te jure.</p> + +<p>—Et Chevalier?</p> + +<p>—Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne +voudrais pas!</p> + +<p>—Et l'homme sérieux, que ta mère +t'avait donné, il ne compte pas non plus?</p> + +<p>—Je t'assure qu'avec toi, je suis une +autre femme. Ah! bien vrai! tu es le premier +qui m'ait eue... C'est drôle, tout de +même. Dès que je t'ai vu, je t'ai voulu. +Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais +deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée +de le dire... Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec +tes manières correctes, sèches, froides, ton +air de petit loup bichonné, tu m'as plu, +voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me +passer de toi. Oh! non, je ne le pourrais +pas.</p> + +<p>Il l'assura qu'en la possédant il avait eu +de délicieuses surprises et il lui dit des +choses caressantes et jolies, qui toutes avaient +été dites avant lui.</p> + +<p>Elle lui prit la tête dans ses mains:</p> + +<p>—C'est vrai que tu as des dents de loup. +Je crois que c'est tes dents, qui, le premier +jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.</p> + +<p>Il la pressa contre lui et sentit ce corps +souple et ferme répondre à son étreinte. +Tout à coup elle se dégagea:</p> + +<p>—Est-ce que tu n'entends pas crier le +sable?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Écoute: j'entends un bruit de pas dans +l'allée.</p> + +<p>Assise, repliée sur elle-même, elle tendait +l'oreille.</p> + +<p>Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être +un peu blessé dans son amour-propre.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. +Elle lui cria très sec:</p> + +<p>—Tais-toi donc!</p> + +<p>Elle épiait un bruit léger et proche comme +de branches cassées.</p> + +<p>Tout à coup elle sauta du lit avec une +telle vivacité d'instinct et un mouvement si +rapide de jeune animal que Ligny, bien +qu'il fût peu littéraire, songea à la chatte +métamorphosée en femme.</p> + +<p>—Tu es folle! où vas-tu?</p> + +<p>Elle souleva un bord du rideau, essuya la +buée sur un coin de vitre et regarda par la +fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout +bruit avait cessé.</p> + +<p>Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans +la ruelle, maussade, grognait:</p> + +<p>—Comme tu voudras, mais, si tu attrapes +un rhume, tant pis pour toi!</p> + +<p>Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui +garda un peu rancune; mais elle l'enveloppa +d'une fraîcheur délicieuse.</p> + +<p>Et quand ils revinrent à eux, ils furent +étonnés de voir à la montre qu'il était sept +heures.</p> + +<p>Il alluma la lampe, une lampe à pétrole +en forme de colonne, avec une ampoule de +cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait +comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils +avaient un étage à descendre par un escalier +de bois étroit et noir. Il passa le premier, la +lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.</p> + +<p>—Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula +en poussant un grand cri. Elle venait de voir +Chevalier sur le perron, les bras étendus, +long, noir, dressé comme une croix. Il tenait +un revolver à la main. L'arme ne brillait +pas. Pourtant elle la vit très distinctement.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny +qui baissait la mèche de la lampe.</p> + +<p>—Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier +d'une voix forte. Je vous défends d'être +l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. +Adieu, Félicie.</p> + +<p>Et il mit dans sa bouche le canon du +revolver.</p> + +<p>Blottie au mur du couloir, elle ferma les +yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier +était couché sur le côté en travers de la +porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, +l'air de regarder et de rire. Un filet de sang +coulait de sa bouche sur la dalle du perron. +Un tremblement convulsif agitait son bras. +Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même, +il avait l'air plus petit qu'avant.</p> + +<p>Au coup de revolver, Ligny était accouru. +Il souleva le corps dans la nuit noire. Et, +tout de suite, le reposant doucement sur la +dalle, il frotta des allumettes que le vent +soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il +vit que la balle avait emporté un morceau +du crâne et que les méninges étaient mises +à découvert sur une surface grande comme +le creux de la main, grise et sanguinolente, +très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent +l'Afrique telle qu'elle est figurée +dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort +d'un respect subit. Il le tira par les aisselles +avec des précautions minutieuses jusque dans +l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut +par la maison, cherchant et appelant Félicie.</p> + +<p>Il la trouva dans la chambre à coucher qui, +la tête sous les draps du lit défait, criait: +«Maman! maman!» et récitait des prières.</p> + +<p>—Ne reste pas là, Félicie.</p> + +<p>Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans +le corridor:</p> + +<p>—Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. +Il la fit sortir par la porte de la cuisine.</p> + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>Demeuré seul dans la maison silencieuse, +Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait +à entendre des voix graves, et même +un peu solennelles, qui parlaient au dedans +de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la +responsabilité morale, il éprouvait un regret +douloureux, qui ressemblait à un remords. +Songeant qu'il avait causé la mort de cet +homme, bien que c'eût été sans le vouloir et +sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait +innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique +et religieux revenaient troubler sa +conscience. Des phrases de moralistes et de +sermonnaires, apprises au collège et tombées +tout au fond de sa mémoire, lui remontaient +subitement à la pensée. Ses voix intérieures +les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque +vieil orateur sacré: «En se livrant aux +désordres les moins coupables dans l'opinion +du monde, on s'expose à commettre les actes +les plus condamnables... Nous voyons par +d'effroyables exemples que la volupté conduit +au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il +n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui, +tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y +songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait +pas l'esprit profondément religieux et qu'il +n'était pas capable de nourrir des scrupules +exagérés, il n'en conçut qu'une édification +médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt, +il les jugea importunes et sans application +possible à sa situation. «En se livrant aux +désordres les moins coupables dans l'opinion +du monde... Nous voyons par d'effroyables +exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure +retentissaient dans son âme comme un grondement +de tonnerre, il les percevait maintenant +dans les nasillements et les grasseyements +des professeurs et des prêtres qui +les lui avaient apprises et il les trouvait un +peu ridicules. Par une naturelle association +d'idées il se rappela un passage d'une vieille +histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde, +pendant une étude, et qui l'avait frappé, +quelques lignes sur une dame convaincue +d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome. +«Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une +personne qui trahit la pudeur est capable de +tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement +et pensa que les moralistes avaient +tout de même de drôles d'idées sur la vie.</p> + +<p>La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. +Il ne parvenait pas à la moucher et elle +répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant +à l'auteur de la phrase sur la dame +romaine, il se disait:</p> + +<p>«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»</p> + +<p>Il était rassuré sur son innocence. Ses +légers remords s'étaient entièrement dissipés, +et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire +un moment responsable de la mort de Chevalier. +Toutefois cette affaire l'ennuyait...</p> + +<p>Subitement il pensa:</p> + +<p>—S'il vivait encore!</p> + +<p>Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à +la lueur d'une allumette soufflée aussitôt +qu'éprise, il avait vu le crâne troué du comédien. +Mais s'il avait mal vu? S'il avait +pris pour un ravage de la cervelle et du crâne +une déchirure de la peau? Garde-t-on le jugement +dans ces premiers moments de surprise +et d'horreur? Une blessure peut être hideuse +sans être mortelle, ni même très grave. Il lui +avait bien paru que cet homme était mort. +Mais était-il médecin pour en juger sûrement?</p> + +<p>Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait +encore et murmura:</p> + +<p>—Cette lampe empoisonne.</p> + +<p>Puis se rappelant une manière de dire +habituelle au docteur Socrate et dont il +ignorait l'origine, il la répéta mentalement:</p> + +<p>—Cette lampe pue comme trente-six mille +charretées de diables.</p> + +<p>Les exemples lui revinrent à l'esprit de +plusieurs suicides manqués. Il se rappela +avoir lu dans un journal qu'un mari, après +avoir tué sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, +un coup de revolver dans la bouche +et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; +il se rappela qu'à son cercle, après +un scandale de jeu, un sportsman connu, +ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait +sauter l'oreille. Ces exemples s'appliquaient +au cas de Chevalier avec une exactitude +frappante.</p> + +<p>—S'il n'était pas mort?...</p> + +<p>Il désirait, espérait contre toute évidence, +que ce malheureux respirât encore et pût +être sauvé. Il songeait à chercher des linges +et à faire les premiers pansements. Pour +examiner de nouveau l'homme étendu dans +l'antichambre, il souleva trop brusquement +la lampe encore mal allumée et l'éteignit.</p> + +<p>Alors, surpris par les ténèbres subites, il +perdit patience et s'écria:</p> + +<p>—La rosse!</p> + +<p>En la rallumant, il se flattait de l'idée +que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait +connaissance, vivrait. Et le voyant déjà +debout, juché sur ses longues jambes, criant, +toussant, ricanant, il désirait moins ardemment +cette guérison, il commençait même à +ne plus la souhaiter, à la trouver importune +et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude, +dans un véritable malaise:</p> + +<p>—Que reviendrait-il faire en ce monde, +le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon? +Promènerait-il dans les couloirs sa grande +cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore +autour de Félicie?</p> + +<p>Il approcha du corps la lampe allumée et +reconnut la plaie livide et sanguinolente +dont les contours irréguliers lui rappelaient +l'Afrique de ses cartes d'écolier.</p> + +<p>Visiblement la mort avait été instantanée, +et il ne comprenait pas comment il avait pu +en douter un moment.</p> + +<p>Il sortit de la maison et se mit à marcher +à grands pas dans le jardin. L'image de la +blessure flottait devant ses yeux comme +l'impression d'une lumière trop vive. Elle +allait et grandissait; elle formait dans la +nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où +il voyait jaillir éperdus des négrillons armés +de flèches.</p> + +<p>Il jugea que la première chose à faire était +d'appeler madame Simonneau, qui demeurait +tout près, sur le boulevard Bineau, +dans la maison du café. Il ferma soigneusement +la porte de la grille et alla chercher +la femme de ménage. Sur le boulevard il +retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il +s'accommoda de l'événement. Il acceptait le +fait accompli, mais il chicanait la destinée +sur les circonstances. Puisqu'il fallait un +mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, +mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait +à l'égard de celui-ci un sentiment de +dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:</p> + +<p>—J'admets un suicide. Mais à quoi bon +un suicide ridicule et déclamatoire? Cet +homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne +pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, +l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon +discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un +galant homme. On aurait plaint et respecté +sa mémoire.</p> + +<p>Il se rappela mot pour mot les paroles +que, dans la chambre à coucher, une heure +avant le drame, il avait échangées avec +Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait +pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait +demandé, non pour le savoir, car il n'en +doutait guère, mais pour montrer qu'il le +savait. Et elle lui avait répondu, indignée: +«Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne +voudrais pas!...»</p> + +<p>Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes +les femmes mentent. Il goûtait plutôt la +jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté +ce garçon hors de son passé. Mais il lui en +voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa +délicatesse en était blessée. Chevalier lui +gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des +amants de cette espèce? Elle manquait donc +de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle +faisait donc comme les filles? Elle n'avait +donc pas le sens d'une certaine propreté qui +avertit les femmes de ce qu'elles peuvent +faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? +Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien! +voilà ce qui arrive quand on n'a pas de +tenue! Il la chargea du malheur advenu et +fut soulagé d'un grand poids.</p> + +<p>Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il +la demanda aux garçons du café, aux garçons +de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, +aux gardiens de la paix, au facteur. +Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la +trouva qui mettait des cataplasmes à une +vieille dame, car elle était garde-malade. +Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie. +Il l'envoya veiller le mort. Il lui +recommanda de le recouvrir d'un drap et de +se tenir à la disposition du commissaire et +du médecin qui viendraient pour les constatations. +Elle répondit, un peu blessée, qu'elle +savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. +Elle le savait, en effet. Madame Simonneau +était née dans une société soumise aux autorités +constituées et qui respecte les morts. +Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle +apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre, +elle ne put lui cacher que cette +façon d'agir était imprudente et l'exposait à +des désagréments.</p> + +<p>—Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand +une personne s'est détruite, il ne faut +jamais y toucher avant que la police arrive.</p> + +<p>Ligny alla ensuite avertir le commissaire. +La première émotion passée, il n'éprouvait +aucune surprise, sans doute parce que les +événements qui, de loin, eussent semblé +étranges, quand ils sont accomplis près de +nous, paraissent naturels, comme ils le sont +en effet, se développent d'une façon commune, +se décomposent en une succession de +petits faits et vont se perdre dans la banalité +courante de la vie. Il était distrait de la +mort violente d'un malheureux par les +circonstances mêmes de cette mort, par la +part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui +donnait. En se rendant chez le commissaire, +il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit +que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer +des dépêches.</p> + +<p>A neuf heures du soir, le commissaire de +police pénétra dans le jardin avec son secrétaire +et un agent de police. Le médecin de +la ville, M. Hibry, arriva au même moment. +Déjà, par l'industrie de madame Simonneau, +toujours intéressée aux fournitures, la maison +exhalait une violente odeur de phénol +et brillait de bougies allumées. Et madame +Simonneau s'agitait dans un pressant désir +de procurer au mort un crucifix et un rameau +de buis bénit. A la clarté d'une bougie, +le médecin examina le cadavre.</p> + +<p>C'était un gros homme, au teint rouge et +à la respiration forte, qui venait de dîner.</p> + +<p>—La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré +par la voûte palatine, elle a traversé +le cerveau, et elle est venue briser le pariétal +gauche, emportant une partie de la substance +cérébrale et faisant sauter un morceau +du crâne. La mort a été instantanée.</p> + +<p>Il remit la bougie à madame Simonneau, +et poursuivit:</p> + +<p>—Des éclats du crâne ont été projetés à +une certaine distance. On pourra les retrouver +dans le jardin. Je conjecture que la balle +était ronde. Une balle conique aurait causé +moins de ravages.</p> + +<p>Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, +grand et maigre, à longue moustache +grise, ne semblait ni voir ni entendre. +Un chien hurlait devant la grille.</p> + +<p>—La direction de la blessure, dit le médecin, +ainsi que les doigts de la main droite +encore repliés, prouvent surabondamment +le suicide.</p> + +<p>Il alluma un cigare.</p> + +<p>—Nous sommes suffisamment édifiés, dit +le commissaire.</p> + +<p>—Je regrette, messieurs, de vous avoir +dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous +remercie de la bonne grâce avec laquelle +vous avez rempli votre office.</p> + +<p>Le secrétaire du commissariat et l'agent +de police, conduits par madame Simonneau, +montèrent le corps au premier étage.</p> + +<p>M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles +et regardait dans le vague.</p> + +<p>—Un drame de la jalousie, dit-il, rien +de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly, +une moyenne constante de morts volontaires. +Sur cent suicides, trente ont pour cause le +jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour, +à la misère ou à des maladies incurables.</p> + +<p>—Chevalier? demanda le docteur Hibry, +qui était amateur de spectacles, Chevalier? +attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans +un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il +récitait un monologue.</p> + +<p>Le chien hurlait devant la grille.</p> + +<p>—On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, +les ravages que le pari mutuel +exerce dans cette commune. Je n'exagère +pas, trente pour cent au bas mot des suicides +que je constate sont causés par le jeu. +Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques +de coiffeurs, autant d'agences clandestines. +Pas plus tard que la semaine dernière, +un concierge de l'avenue du Roule a été +trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers, +les domestiques, les petits employés +qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer. +Ils changent de quartier, ils disparaissent. +Mais un homme établi, un fonctionnaire que +le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes +criardes, menacé de saisie et sous le coup +de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. +Que voulez-vous qu'il devienne?</p> + +<p>—J'y suis! s'écria le docteur. Il récita +<i>le Duel dans la Savane</i>. On est un peu fatigué +des monologues; mais celui-là est très +drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous +vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au +pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? +Non, monsieur. Alors je vois ce que +vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous +voulez le duel dans la savane. J'y consens. +Nous remplacerons la savane par une maison +à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous +dissimuler dans le feuillage.» Chevalier +disait très drôlement <i>le Duel dans la Savane</i>. +Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est +vrai que je suis bon public. J'adore le +théâtre.</p> + +<p>Le commissaire de police n'entendait pas. +Il suivait sa pensée.</p> + +<p>—On ne saura jamais ce que le pari +mutuel dévore par année de fortunes et +d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; +quand il leur a tout pris, il reste +leur unique espérance. En effet, par quel +autre moyen peut-on espérer?...</p> + +<p>Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au +cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue +à la poursuite de l'ombre fuyante et +glapissante, l'appela, lui arracha un journal +de courses qu'il déploya sous un bec de gaz +pour y chercher des noms de chevaux, <i>Fleur-des-pois</i>, +<i>la Châtelaine</i>, <i>Lucrèce</i>. Puis, l'œil +hagard, les mains tremblantes, stupide, +assommé, il laissa tomber la feuille: son +cheval ne gagnait pas.</p> + +<p>Et le docteur Hibry, en l'observant de +loin, songeait que, médecin des morts, il +pourrait bien être appelé un jour à constater +le suicide de son commissaire de police, +et il se déterminait par avance à conclure +autant que possible à la mort accidentelle.</p> + +<p>Tout à coup, saisissant son parapluie:</p> + +<p>—Je file. On m'a donné pour ce soir +une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage +de la perdre.</p> + + +<br /> + +<p>Avant de quitter la maison, Ligny demanda +à madame Simonneau:</p> + +<p>—Où l'avez-vous mis?</p> + +<p>—Dans le lit, répondit madame Simonneau. +C'était plus convenable.</p> + +<p>Il ne fit point d'objection, et, levant les +yeux sur la façade de la maison, il vit aux +fenêtres de la chambre à coucher, à travers +les rideaux de mousseline, la lueur des deux +bougies que la femme de ménage avait allumées +sur la table de nuit.</p> + +<p>—On pourrait peut-être, dit-il, faire +venir une religieuse pour le veiller.</p> + +<p>—C'est inutile, répondit madame Simonneau +qui avait invité des voisines et commandé +son vin et son fricot, c'est inutile: +je le veillerai moi-même.</p> + +<p>Ligny n'insista pas.</p> + +<p>Le chien hurlait encore devant la grille.</p> + +<p>En regagnant à pied la barrière, il vit +sur Paris une lueur rouge qui remplissait +tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les +tuyaux se dressaient, grotesques et noirs, +devant cette brume ardente et semblaient +regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement +mystérieux d'un monde. Les rares +passants qu'il rencontra sur le boulevard +allaient tranquillement, sans lever la tête. +Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes, +souvent l'air humide reflète les lumières et +se colore de cette lueur égale qui ne palpite +pas, il s'imaginait voir le reflet d'un +immense incendie. Il acceptait sans réflexion +que Paris s'abîmât dans une conflagration +prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe +intime à laquelle il était mêlé se +confondît avec un désastre public et que +cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple, +comme pour lui-même, une nuit sinistre.</p> + +<p>Ayant très faim, il prit une voiture à la +barrière et se fit conduire à une taverne de +la rue Royale. Dans la salle lumineuse et +chaude, il ressentit une impression de bien-être. +Après avoir fait son menu, il ouvrit +un journal du soir et vit, dans le compte +rendu des Chambres, que son ministre avait +prononcé un discours. En parcourant ce discours, +il étouffa un petit rire; il se rappelait +certaines histoires, contées au quai d'Orsay. +Le ministre des Affaires étrangères était +amoureux de madame de Neuilles, cocotte +vieillie, haussée par la rumeur publique à +l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait, +disait-on, sur elle les discours qu'il devait +prononcer devant le Parlement. Ligny, qui +avait été un peu l'amant, autrefois, de +madame de Neuilles, se figurait l'homme +d'État en chemise récitant à son amie cette +déclaration: «Non certes, je ne méconnais +pas les justes susceptibilités du sentiment +national. Résolument pacifique, mais soucieux +de l'honneur de la France, le gouvernement +saura, etc.» Et cette vision le mettait +en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain, +à l'Odéon, première représentation (à ce +théâtre) de: <i>La Nuit du 23 octobre 1812</i>, avec +messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, +Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...</p> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>Le lendemain, à une heure, au foyer du +théâtre, on répétait <i>la Grille</i> pour la première +fois. Une lumière triste s'amortissait +sur les pierres grises de la voûte, des tribunes +et des colonnes. Dans la majesté +maussade de cette pâle architecture, sous la +statue de Racine, les acteurs principaux +lisaient leurs rôles, qu'ils ne savaient pas +encore, devant Pradel, directeur du théâtre, +Romilly, directeur de la scène, et Constantin +Marc, auteur de la pièce, assis tous trois +sur un canapé de velours rouge, tandis +que, d'une banquette reculée dans un +entre-colonnement, s'exhalaient les haines +attentives et les jalousies chuchotantes +des actrices sacrifiées. L'amoureux, Paul +Delage, déchiffrait péniblement une réplique:</p> + +<p>»—Je reconnais le château aux murs de +brique, aux toits d'ardoise, le parc où j'ai +si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, +son chiffre et le mien, l'étang dont les eaux +endormies...</p> + +<p>Fagette reprenait:</p> + +<p>»—Craignez, Aimeri, que le château ne +vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié +votre nom, que l'étang murmure: «Quel +est cet étranger?»</p> + +<p>Mais elle était enrhumée et lisait sur une +copie pleine de fautes.</p> + +<p>—Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon +rustique, dit Romilly.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je le sache?</p> + +<p>—On a mis une chaise.</p> + +<p>»—... Que l'étang murmure: «Quel est +cet étranger?»</p> + +<p>—Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est +donc Nanteuil?... Nanteuil!</p> + +<p>Nanteuil parut, emmitouflée dans ses +fourrures, son petit sac et son rôle à la +main, blanche comme un linge, les yeux +battus, les jambes molles. Elle avait passé +une nuit pleine d'épouvantes. Tout éveillée, +elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Par où est-ce que j'entre?</p> + +<p>—Par la droite.</p> + +<p>—C'est bon.</p> + +<p>Et elle lut:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin. Je n'en sais pas la cause. +Pourriez-vous me la dire?</p> + +<p>Delage lut sa réplique;</p> + +<p>»—C'est peut-être, Cécile, par une permission +spéciale de la Providence ou de la +destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse +le sourire à l'heure des larmes et des grincements +de dents.</p> + +<p>—Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit +Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la +laisser passer.</p> + +<p>Nanteuil passa:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? +Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils +ne sont terribles que pour les méchants.</p> + +<p>Romilly interrompit:</p> + +<p>—Delage, efface-toi un peu, fais attention +de ne pas la cacher aux spectateurs... +Reprends, Nanteuil.</p> + +<p>Nanteuil reprit:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? +Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils +ne sont terribles que pour les méchants.</p> + +<p>Constantin Marc ne reconnaissait plus son +œuvre, n'entendait plus même le son de ses +phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées +tant de fois à lui-même dans ses bois du +Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.</p> + +<p>Nanteuil passa gentiment et se remit à +lire:</p> + +<p>»—Vous me jugerez peut-être bien folle, +Aimeri; dans le couvent où j'ai été élevée, +j'ai souvent envié le sort des victimes.</p> + +<p>Delage donna sa réplique; mais il sauta +un feuillet de la copie:</p> + +<p>»—Le temps est superbe. Déjà les invités +vont et viennent dans le jardin.</p> + +<p>Il fallut tout reprendre:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, +Aimeri...</p> + +<p>Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, +mais attentifs à régler leurs mouvements, +comme s'ils étudiaient des figures +de danse.</p> + +<p>—Dans l'intérêt de la pièce, il faudra +faire des coupures, dit Pradel à l'auteur +consterné.</p> + +<p>Et Delage poursuivait:</p> + +<p>»—Ne m'accusez point, Cécile: j'eus +pour vous une amitié d'enfance, une de ces +amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour +qu'elles font naître l'apparence inquiétante +de l'inceste.</p> + +<p>—L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez +pas laisser l'inceste, monsieur Constantin +Marc. Le public a des susceptibilités que +vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut +intervertir l'ordre des deux répliques qui +viennent ensuite. L'optique de la scène +l'exige.</p> + +<p>La répétition fut interrompue. Romilly, +avisant Durville qui, dans une embrasure, +contait des histoires joyeuses:</p> + +<p>—Durville, vous pouvez vous en aller. +On ne répétera pas le «deux» aujourd'hui.</p> + +<p>Avant de se retirer, le vieux comédien +alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant +opportun de lui apporter l'expression de sa +douloureuse sympathie, il se fit des yeux +noyés, comme eût fait à sa place tout porteur +de condoléances. Mais il se les fit bien. +Ses prunelles nageaient dans leurs orbites, +pareilles à la lune dans les nuées. Les coins +abattus de ses lèvres tombaient dans deux +plis profonds qui les prolongeaient jusqu'au +bas du menton. Il avait l'air vraiment +affligé.</p> + +<p>—Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je +te plains, va!... De voir un être pour lequel +on a éprouvé un... sentiment... avec lequel +on a... vécu dans l'intimité... de le voir +emporté par un coup... tragique, c'est rude... +c'est terrible!...</p> + +<p>Et il lui tendait ses mains compatissantes.</p> + +<p>Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings +son petit mouchoir et son manuscrit, lui +tourna le dos et siffla entre ses dents:</p> + +<p>—Vieil idiot!</p> + +<p>Fagette la prit par la taille, la mena doucement +à l'écart au pied de la statue de +Racine et lui souffla dans l'oreille:</p> + +<p>—Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument +étouffer cette affaire-là. On ne parle +pas d'autre chose. Si tu laisses dire le +monde, on fera de toi la veuve Chevalier +pour la vie.</p> + +<p>Et, comme elle avait du style, elle ajouta:</p> + +<p>—Je te connais, je suis ta meilleure +amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends +garde, Félicie: les femmes ont le prix +qu'elles se donnent.</p> + +<p>Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, +les joues en feu, retint ses larmes. +Trop jeune pour posséder ou même souhaiter +la prudence qui vient aux comédiennes célèbres +quand elles sont en âge de passer +femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, +et, depuis qu'elle aimait, elle avait +envie d'effacer de son passé toute inélégance; +elle sentait que Chevalier, en se suicidant +pour elle, avait agi publiquement à son +égard avec une familiarité qui la rendait +ridicule. Ne sachant pas encore que tout +s'oublie et se perd au cours rapide des +heures, que toutes nos actions coulent +comme l'eau des fleuves entre des rivages +sans mémoire, elle songeait, irritée et triste, +aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses +douleurs.</p> + +<p>—Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure +au jeune Delage. Elle a envie de +pleurer. Je la comprends. Un homme s'est +tué pour moi. J'en ai été très ennuyée. C'était +un comte.</p> + +<p>—Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle +Nanteuil, allons! donnez votre réplique.</p> + +<p>Et Nanteuil:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin...</p> + +<p>Soudain, madame Doulce parut. Grande +et douloureuse, elle laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Une bien triste nouvelle. Le curé lui +refuse l'entrée de son église.</p> + +<p>Chevalier n'ayant plus de parents, hors +une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce +s'était chargée de commander l'enterrement, +aux frais des comédiens.</p> + +<p>On l'entourait. Elle reprit:</p> + +<p>—L'Église le repousse comme un maudit. +C'est affreux!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Romilly.</p> + +<p>Madame Doulce répondit très bas et comme +à regret:</p> + +<p>—Parce qu'il s'est suicidé.</p> + +<p>—Il faut arranger ça, dit Pradel.</p> + +<p>Romilly montra de l'empressement.</p> + +<p>—Le curé me connaît, dit-il; c'est un +brave homme. Je vais donner un coup de +pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je +serais bien surpris si...</p> + +<p>Madame Doulce secoua tristement la tête;</p> + +<p>—Tout est inutile.</p> + +<p>—Il faut pourtant que nous ayons un +service religieux, dit Romilly, avec l'autorité +d'un directeur de la scène.</p> + +<p>—Certes, dit madame Doulce.</p> + +<p>Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on +pouvait forcer les prêtres à dire une messe.</p> + +<p>—Restons calmes, dit Pradel, en caressant +sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII, +le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, +fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt. +Les temps et les circonstances sont +autres. Usons de moyens plus doux.</p> + +<p>Constantin Marc, voyant, plein de regrets, +sa pièce abandonnée, s'était approché, lui +aussi, de madame Doulce; il lui demanda:</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit +béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique. +Chez moi, ce n'est pas une foi, +c'est un système, et je considère comme un +devoir de participer à toutes les pratiques +extérieures du culte. Je suis pour toutes les +autorités, pour le juge, pour le soldat, pour +le prêtre. Je ne puis donc être suspect de +favoriser les enterrements civils. Mais je ne +comprends guère que vous vous obstiniez à +offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un +mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous +donc que ce malheureux Chevalier aille à +l'église?</p> + +<p>—Pourquoi? répondit madame Doulce. +Pour le salut de son âme et parce que c'est +plus convenable.</p> + +<p>—Ce qui serait convenable, répliqua +Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois +de l'Église, qui excommunie les suicidés.</p> + +<p>—Monsieur Constantin Marc, avez-vous +lu <i>les Soirées de Neuilly</i>? demanda Pradel qui +était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez +pas lu <i>les Soirées de Neuilly</i>, par M. de +Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre +curieux, qu'on trouve parfois encore sur les +quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry +Monnier représentant, je ne sais pourquoi, +Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme +de deux libéraux de la Restauration, +Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de +comédies et de drames qui ne peuvent être +joués, mais qui contiennent des scènes de +mœurs fort intéressantes. Vous y verrez +comment, sous le règne de Charles X, un +vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé +Mouchaud, refusa d'enterrer une dame +pieuse et voulut à toute force enterrer un +athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse, +mais elle possédait des biens nationaux. Elle +mourut administrée par un prêtre janséniste. +C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas +reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où +elle avait passé sa vie. En même temps que +madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse, +un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa +mourir. Par son testament, il avait ordonné +qu'on le portât directement au cimetière. +«C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, +il nous appartient.» Aussitôt il fit +un paquet de son étole et de son surplis, +courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction +et l'amena dans son église.</p> + +<p>—Eh bien! répondit Constantin Marc, ce +vicaire était un excellent politique. Les +athées ne sont pas pour l'Église des ennemis +redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. +Ils ne peuvent élever une Église contre elle, +et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout +temps des athées parmi les chefs et les +princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux +ont rendu à la papauté d'éclatants services. +Au contraire, quiconque ne se soumet pas +strictement à la discipline ecclésiastique et +rompt sur un point avec la tradition, quiconque +oppose une foi à la foi, une opinion, +une pratique à l'opinion reçue et à la pratique +commune, est une cause de désordre, +une menace de péril, et doit être extirpé. Le +vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait +en faire un évêque et un cardinal.</p> + +<p>Madame Doulce avait eu l'art de ne pas +tout dire à la fois; elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne me suis pas laissé abattre par la +résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai +supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes +respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez +à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur +m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre +ce conseil. Je cours à l'archevêché.</p> + +<p>—Travaillons, dit Pradel.</p> + +<p>Romilly appela Nanteuil:</p> + +<p>—Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends +toute ta scène.</p> + +<p>Et Nanteuil reprit:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin...</p> + + + + +<h2>IX</h2> + + +<p>Ce qui rendait difficiles les négociations du +Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par +les journaux au suicide du boulevard de Villiers. +Les reporters en avaient publié toutes les +circonstances, et, comme le disait M. l'abbé +Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au +point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier +les portes de sa paroisse, c'était publier le +droit des excommuniés aux prières de l'Église.</p> + +<p>D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, +dans cette affaire, plein de sagesse et de +prudence, indiqua la voie.</p> + +<p>—Vous comprenez bien, dit-il à madame +Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux +qui peut nous toucher. Elle nous est +absolument indifférente, et nous ne nous +inquiétons en aucune matière de ce que +cinquante feuilles publiques disent de ce +malheureux jeune homme. Que les journalistes +aient servi ou trahi la vérité, c'est +leur affaire et non la mienne. J'ignore et +veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait +du suicide est notoire. Vous ne pouvez le +contester. Il conviendrait maintenant d'examiner +de près, avec les lumières de la +science, les circonstances dans lesquelles ce +fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que +j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de +meilleure amie que la religion. Or la science +médicale peut nous être ici d'un grand +secours. Vous allez tout de suite le comprendre. +L'Église ne retranche de son sein +le suicidé qu'en tant que le suicide constitue +un acte de désespoir. Les fous qui attentent à +leur vie ne sont pas des désespérés, et +l'Église ne leur refuse point ses prières: +elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il +pouvait être établi que ce pauvre enfant a +agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou +d'une maladie mentale, si un médecin était +à même de certifier que cet infortuné ne +jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit +de ses propres mains, le service religieux +serait célébré sans obstacle.</p> + +<p>Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé +Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre. +La répétition de <i>la Grille</i> était terminée. +Elle trouva Pradel dans son cabinet avec +deux jeunes actrices, qui lui demandaient +l'une un engagement, l'autre un congé. Il +refusait, conformément à son principe de ne +jamais accueillir une demande qu'après +l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du +prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses +yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses +façons à la fois amoureuses et paternelles +le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le +voit entre ses deux filles dans les estampes +des vieux maîtres. Posée sur la table, +une amphore de carton doré aidait à l'illusion.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; +ce n'est vraiment pas possible, mon +enfant... Enfin revenez demain.</p> + +<p>Après les avoir congédiées, il demanda, +tout en signant des lettres:</p> + +<p>—Eh bien! madame Doulce, quelles +nouvelles?</p> + +<p>Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, +s'écria précipitamment:</p> + +<p>—Et mes décors? Monsieur Pradel!</p> + +<p>Puis il décrivit pour la vingtième fois +le paysage sur lequel devait se lever la +toile.</p> + +<p>—Au premier plan, un vieux parc. Les +troncs des grands arbres, du côté du nord, +sont verdis par la mousse. Il faut qu'on +sente l'humidité de la terre.</p> + +<p>Et le directeur répondit:</p> + +<p>—Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera +possible de faire et que ce sera très convenable... +Eh bien! madame Doulce, quelles +nouvelles?</p> + +<p>—Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.</p> + +<p>—Au fond, dans une brume légère, dit +l'auteur, les pierres grises et les toits d'ardoise +fine de l'Abbaye-aux-Dames...</p> + +<p>—Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame +Doulce, je suis à vous.</p> + +<p>—J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur +accueil, dit madame Doulce.</p> + +<p>—Monsieur Pradel, il est nécessaire que +les murs de l'Abbaye paraissent sourds, profonds +et pourtant subtilisés par la brume +du soir. Un ciel d'or pâle...</p> + +<p>—Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit +madame Doulce, est un prêtre de la plus +haute distinction...</p> + +<p>—Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à +votre ciel d'or pâle? demanda le directeur. +Continuez, madame Doulce, continuez, je +vous écoute...</p> + +<p>—... Et, d'une politesse exquise. Il a fait +une délicate allusion aux indiscrétions des +journaux...</p> + +<p>A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, +bondit dans le cabinet. Ses yeux verts +étincelaient et ses moustaches rouges dansaient +comme des flammes. Il parla avec +volubilité:</p> + +<p>—Ça recommence!... Lydie, la petite +figurante, pousse des cris de putois dans les +escaliers. Elle dit que Delage a voulu la +violer. C'est bien la dixième fois depuis un +mois qu'elle nous recommence cette histoire-là. +En voilà une scie!</p> + +<p>—Ce n'est pas tolérable dans une maison +comme celle-ci, dit Pradel. Vous ficherez +Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, +je vous prie.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué +avec une parfaite clarté que le suicide est +un acte de désespoir.</p> + +<p>Mais Constantin Marc demanda avec +intérêt à Pradel si Lydie, la petite figurante, +était jolie.</p> + +<p>—Vous l'avez vue, dans <i>la Nuit du +23 octobre</i>, elle fait la femme du peuple +qui, sur la plaine de Grenelle, achète des +plaisirs à madame Ravaud.</p> + +<p>—Il me semble que c'est une très belle +fille, dit Constantin Marc.</p> + +<p>—Certainement, répondit Pradel. Mais +elle serait une plus belle fille encore si +elle n'avait pas les chevilles comme des +poteaux.</p> + +<p>Constantin Marc, méditatif, reprit:</p> + +<p>—Et Delage l'a violée... Cet homme a le +sens de l'amour. L'amour est un acte simple +et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La +violence y est nécessaire. L'amour par le +consentement mutuel n'est qu'une fastidieuse +corvée.</p> + +<p>Et il s'écria, très excité:</p> + +<p>—Delage est prodigieux!</p> + +<p>—Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette +petite Lydie aguiche mes acteurs dans sa loge, +puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole pour +qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant +qui lui a appris le truc, et qui touche la galette... +Vous disiez donc, madame Doulce...</p> + +<p>—Après une longue et intéressante conversation, +reprit madame Doulce, monsieur +l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution +favorable. Il m'a donné à entendre que, +pour lever toutes les difficultés, il suffirait +qu'un médecin attestât que Chevalier n'avait +pas toute sa raison et n'était pas responsable +de ses actes.</p> + +<p>—Mais, observa Pradel, Chevalier n'était +pas fou. Il avait toute sa raison.</p> + +<p>—Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua +madame Doulce. Et qu'en savons-nous?</p> + +<p>—Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute +sa raison.</p> + +<p>Pradel haussa les épaules:</p> + +<p>—Après tout, c'est possible. La folie +et la raison, c'est affaire d'appréciation... +A qui pourrait-on bien demander un certificat?</p> + +<p>Madame Doulce et Pradel se rappelèrent +successivement trois médecins; mais ils ne +purent trouver l'adresse du premier; le +second avait un mauvais caractère et l'on +reconnut que le troisième était mort.</p> + +<p>Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au +docteur Trublet.</p> + +<p>—C'est une idée! s'écria Pradel. Allons +demander un certificat au docteur Socrate... +Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est +son jour de consultation. Nous le trouverons +chez lui.</p> + + +<br /> + +<p>Le docteur Trublet logeait dans une +vieille maison, au plus haut de la rue de +Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée +que Socrate ne refuserait rien à une jolie +femme. Constantin Marc, qui ne pouvait +vivre, à Paris, loin des comédiens, les +accompagna. L'affaire Chevalier commençait +à l'amuser. Il la trouvait comique, c'est-à-dire +appartenant aux comédiens. Bien que +l'heure de la consultation fût passée, le salon +du docteur était encore plein de gens qui +voulaient être guéris. Trublet les renvoya et +reçut, dans son cabinet, les gens de théâtre. +Il se tenait devant une table encombrée de +livres et de papiers. Contre la fenêtre, un +fauteuil articulé s'étalait, infirme et cynique. +Le directeur de l'Odéon exposa l'objet de sa +visite, et il conclut:</p> + +<p>—Le service de Chevalier ne sera célébré +à l'église que si vous attestez que ce malheureux +garçon ne jouissait pas de toute sa +raison.</p> + +<p>Le docteur Trublet déclara que Chevalier +pouvait bien se passer du service religieux.</p> + +<p>—Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux +que lui, s'en est passée. Mademoiselle Monime, +après sa mort, n'eut point de messe +et, comme vous savez, on lui refusa «l'honneur +de pourrir dans un vilain cimetière, +avec tous les gueux du quartier». Elle ne +s'en trouva pas plus mal.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, +répondit Pradel, que les comédiens sont les +plus religieux des hommes. Mes pensionnaires +seraient désolés s'ils ne pouvaient +assister à la messe de leur camarade. Ils se +sont déjà assuré le concours de plusieurs +artistes lyriques et la musique sera très +belle.</p> + +<p>—Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je +n'y contredis pas. Charles Monselet, qui +était un homme d'esprit, songea, peu d'heures +avant sa mort, à sa messe en musique. +«Je connais beaucoup d'artistes de l'Opéra, +dit-il, j'aurai un <i>Pie Jesu</i> aux truffes.» +Mais, puisque l'archevêché n'autorise pas, +cette fois, le concert spirituel, il conviendrait +de le remettre à une autre occasion.</p> + +<p>—Pour ce qui est de moi, répliqua le +directeur, je n'ai aucune croyance religieuse. +Mais je considère que l'Église et le Théâtre +sont deux grandes puissances sociales et +qu'il y a intérêt à ce qu'elles soient amies +et alliées. Je ne manque jamais, pour ma +part, une occasion de sceller l'alliance. +Au prochain carême, je ferai lire par Durville +un sermon de Bourdaloue. Je suis +subventionné: je dois être concordataire.</p> + +<p>»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme +est encore la forme la plus acceptable +de l'indifférence religieuse.</p> + +<p>—Eh bien! objecta Constantin Marc, si +vous voulez montrer de la déférence à +l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force +ou de ruse, un cercueil dont elle ne veut +pas?</p> + +<p>Le docteur parla dans le même sentiment +et finit par dire:</p> + +<p>—Mon cher Pradel, ne vous occupez donc +pas de cette affaire-là.</p> + +<p>Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la +voix sifflante:</p> + +<p>—Il faut qu'il aille à l'église, docteur; +signez ce qu'on vous demande, écrivez qu'il +n'avait pas sa raison. Je vous en prie.</p> + +<p>Il n'y avait pas que de la religion dans +ce désir. Il s'y mêlait un sentiment intime +et un fond obscur de vieilles croyances, +ignorées d'elle-même. Elle espérait que, +porté à l'église, aspergé d'eau bénite, Chevalier +serait apaisé, deviendrait un bon mort +et ne la tourmenterait plus. Elle craignait, +au contraire, que, privé de bénédictions et +de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle, +maudit et malfaisant. Et, plus simplement, +dans sa peur de le revoir, elle voulait que les +prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que +tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût +davantage, autant qu'il était possible et tout +à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait ses +mains jointes.</p> + +<p>Trublet, vieux connaisseur, la regardait +avec intérêt. Il avait l'intelligence et le goût de +la machine féminine. Celle-ci le ravissait. En +l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours +moyen de s'entendre avec l'Église. Ce +que vous me demandez n'est pas dans mes +attributions; je suis un médecin laïque. +Mais nous avons aujourd'hui, Dieu merci! +des médecins religieux qui envoient leurs +malades aux eaux ecclésiastiques et dont la +fonction spéciale est de constater les guérisons +miraculeuses. J'en connais un qui +loge dans le quartier; je vais vous donner +son adresse. Allez le voir, l'évêché n'a rien +à lui refuser. Il arrangera votre affaire.</p> + +<p>—Non pas, dit Pradel, vous avez donné +vos soins à ce malheureux Chevalier. C'est +à vous de délivrer un certificat.</p> + +<p>Romilly approuva:</p> + +<p>—Évidemment, docteur. Vous êtes médecin +du théâtre. Il faut laver son linge sale +en famille.</p> + +<p>Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard +de prière.</p> + +<p>—Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que +vous voulez que je dise?</p> + +<p>—C'est bien simple, répondit Pradel. +Dites qu'il était, dans une certaine mesure, +irresponsable.</p> + +<p>—Vous me sollicitez bonnement à parler +comme un médecin des tribunaux. C'est +trop exiger de moi.</p> + +<p>—Vous croyez donc, docteur, que Chevalier +était en possession de sa pleine et entière +responsabilité morale?</p> + +<p>—Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable +de ses actes à aucun degré.</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—Mais je crois aussi qu'il ne différait +nullement en cela de vous, de moi, de tous +les autres hommes. Mes confrères légistes +distinguent entre les responsabilités individuelles. +Ils ont des procédés pour reconnaître +les responsabilités pleines et celles auxquelles +il manque un ou plusieurs quartiers. Il est +remarquable, d'ailleurs, que, pour faire +condamner un malheureux, ils lui trouvent +toujours une pleine responsabilité... Et la +leur, elle est donc pleine... comme la lune?</p> + +<p>Et le docteur Socrate développa devant +les gens de théâtre étonnés une ample +théorie du déterminisme universel. Il remonta +jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable +au Silène de Virgile qui, barbouillé +du suc des mûres, chantait à des bergers +de Sicile et à la naïade Églé l'origine du +monde, il se répandit en paroles abondantes:</p> + +<p>—Appeler un malheureux à répondre de +ses actes!... mais quand le système solaire +n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant +dans l'éther une couronne légère d'une +circonférence mille fois plus vaste que l'orbite +de Neptune, il y avait belle lurette que +nous étions tous conditionnés, déterminés, +destinés irrévocablement et que votre responsabilité, +ma chère enfant, la mienne, +celle de Chevalier, celle de tous les hommes, +était, non pas atténuée, mais abolie d'avance. +Tous nos mouvements, causés par des +mouvements antérieurs de la matière, sont +soumis aux lois qui gouvernent les forces +cosmiques, et la mécanique humaine n'est +qu'un cas particulier de la mécanique universelle.</p> + +<p>Il montra de la main une armoire fermée:</p> + +<p>—J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, +abolir ou exaspérer la volonté de +cinquante mille hommes.</p> + +<p>—Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.</p> + +<p>—J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. +Mais ces substances ne sont pas essentiellement +des produits de laboratoire. Le laboratoire +combine, il ne crée rien. Ces substances +sont éparses dans la nature. A l'état +libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent, +elles déterminent notre volonté: elles +conditionnent notre libre arbitre, qui n'est +que l'illusion causée en nous par l'ignorance +de nos déterminations.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? demanda +Pradel ahuri.</p> + +<p>—Je dis que la volonté est une illusion +causée par l'ignorance où nous sommes des +causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui +veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des +myriades de cellules d'une activité prodigieuse, +que nous ne connaissons pas, qui +ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les +unes les autres, et qui pourtant nous constituent. +Elles produisent par leur agitation +d'innombrables courants que nous appelons +nos passions, nos pensées, nos joies, nos +souffrances, nos désirs, nos craintes et notre +volonté. Nous nous croyons maîtres de nous, +et seulement une goutte d'alcool excite, pour +les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels +nous sentons et voulons.</p> + +<p>Constantin Marc interrompit le docteur:</p> + +<p>—Pardon! Puisque vous parlez de l'action +de l'alcool, je voudrais vous consulter à ce +sujet. Je bois un petit verre d'armagnac +après chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?</p> + +<p>—C'est beaucoup trop. L'alcool est un +poison. Si vous avez chez vous une bouteille +d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.</p> + +<p>Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant +la volonté et la responsabilité chez +tous les hommes, le docteur Socrate lui +faisait un tort personnel.</p> + +<p>—Vous direz ce que vous voudrez. La +volonté et la responsabilité ne sont pas des +illusions. Ce sont des réalités tangibles et +fortes. Je sais à quoi m'engage mon cahier +des charges, et j'impose ma volonté à mon +personnel.</p> + +<p>Et il ajouta avec amertume:</p> + +<p>—Je crois à la volonté, à la responsabilité +morale, à la distinction du bien et du +mal. Sans doute, selon vous, ce sont des +idées bêtes...</p> + +<p>—Assurément, répondit le docteur, ce +sont des idées bêtes. Mais elles nous sont +très convenables, puisque nous sommes des +bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des +idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes +ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient +tous fous. Ils n'avaient que le choix +de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement +choisi la bêtise. Tel est le fondement +des idées morales.</p> + +<p>—Quel paradoxe! s'écria Romilly.</p> + +<p>Le docteur poursuivit avec sérénité:</p> + +<p>—La distinction du bien et du mal dans +les sociétés humaines n'est jamais sortie de +l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée +dans un esprit tout pratique et par +simple commodité. Nous ne nous en préoccupons +pas pour un cristal ou pour un +arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale +à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons +à l'endroit des sauvages. Cela nous permet +de les exterminer sans remords. C'est ce +qu'on appelle la politique coloniale. On ne +voit pas non plus que les croyants exigent +de leur dieu une haute moralité. Dans l'état +actuel de la société, ils n'admettraient pas +volontiers qu'il fût libidineux et se compromît +avec des femmes; mais ils trouvent bon +qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est +le consentement mutuel à garder ce qu'on +a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre +vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent +aucun effort particulier d'intelligence +ou de caractère. Elle est instinctive +et féroce. La loi écrite la suit de près et +s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on +que les hommes d'un grand cœur ou d'un +beau génie furent presque tous accusés d'impiété +et, comme Socrate, fils de Phénarète, +et Benoît Malon, frappés par la justice de +leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme +qui n'a pas été condamné tout au moins à +la prison honore médiocrement sa patrie.</p> + +<p>—Il y a des exceptions, dit Pradel.</p> + +<p>—Il y en a peu, répondit le docteur +Trublet.</p> + +<p>Mais Nanteuil suivait son idée:</p> + +<p>—Mon petit Socrate, vous pouvez bien +attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il +n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.</p> + +<p>—Sans doute, il était fou, ma chère +enfant. Mais c'est une question de savoir +s'il l'était plus que les autres hommes. +L'histoire tout entière de l'humanité, remplie +de supplices, d'extases et de massacres, +est une histoire de déments et de furieux.</p> + +<p>—Docteur, demanda Constantin Marc, +est-ce que par hasard vous n'admireriez pas +la guerre? C'est pourtant une chose splendide, +quand on y pense. Les animaux se +dévorent simplement entre eux. Les hommes +ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils +ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses +étincelantes, sous des casques surmontés de +panaches et desquels tombent des crinières +peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie +et l'art des fortifications, ils ont introduit +la chimie et les mathématiques dans la destruction +nécessaire. C'est une invention +sublime. Et, puisque l'extermination des +êtres nous apparaît comme le but unique +de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir +fait de cette extermination une jouissance et +une splendeur... Car enfin vous ne pouvez +nier, docteur, que le meurtre est une loi de +la nature, et que, par conséquent, il est +divin.</p> + +<p>A quoi le docteur Socrate répondit:</p> + +<p>—Nous ne sommes que de malheureux +animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes +notre providence et nos dieux. Les +animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux +ont précédé le nôtre sur cette planète, +l'ont transformée par leur génie et +leur courage. Les insectes ont tracé des +chemins, fouillé la terre, creusé les troncs +d'arbres et les rochers, bâti des maisons, +fondé des cités, changé le sol, l'air et les +eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores, +a créé des îles et des continents. +Tout changement matériel produit un changement +moral, puisque les mœurs dépendent +du milieu. La transformation que +l'homme à son tour fait subir à la terre est +certes plus profonde et plus harmonieuse +que les transformations opérées par les +autres animaux. Pourquoi l'humanité ne +parviendrait-elle pas à changer la nature +jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité, +tout infime qu'elle est et sera, ne +réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, +du moins, à régler la concurrence vitale? +Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du +meurtre? On peut beaucoup attendre de la +chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien. +Il est possible que notre race persiste dans +la mélancolie, le délire, la manie, la démence +et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans +la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être +irrémédiablement mauvais. En tout cas, +je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle +divertissant et je commence à croire que +Chevalier était plus fou que les autres hommes +d'avoir volontairement quitté sa place.</p> + +<p>Nanteuil prit une plume sur le bureau et +la tendit, trempée d'encre, au docteur.</p> + +<p>Il commença d'écrire:</p> + +<p>«Ayant été plusieurs fois appelé à donner +mes soins à...</p> + +<p>Il s'interrompit et demanda le prénom de +Chevalier:</p> + +<p>—Aimé, répondit Nanteuil.</p> + +<p>»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater +dans son économie certains troubles de la +sensibilité, de la vue et de la motilité, indices +ordinaires...</p> + +<p>Il alla prendre un livre sur un rayon de +sa bibliothèque.</p> + +<p>—Ce serait un grand hasard si je ne +découvrais pas de quoi confirmer mon diagnostic +dans ces leçons du professeur Ball +sur les maladies mentales.</p> + +<p>Il feuilleta le livre.</p> + +<p>—Et tenez, mon cher Romilly, voici ce +que je trouve pour commencer; à la dix-huitième +leçon, page 389: «On rencontre +beaucoup de fous parmi les acteurs.» Cette +observation du professeur Ball me rappelle +que l'illustre Cabanis demanda un jour au +docteur Esprit Blanche si le théâtre n'était +pas une cause de folie.</p> + +<p>—Vraiment? demanda Romilly, inquiet.</p> + +<p>—N'en doutez point, répondit Trublet. +Mais écoutez ce que dit à cette même page +le professeur Ball: «Il est incontestable +que les médecins sont extrêmement prédisposés +à l'aliénation mentale.» Et rien n'est +plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés +entre tous sont les aliénistes. Il est +souvent difficile de décider lequel est le plus +fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi +que les hommes de génie sont enclins à la +folie. C'est certain. Toutefois il ne suffit pas +d'être un imbécile pour être raisonnable.</p> + +<p>Il feuilleta un moment encore les <i>Leçons</i> +du professeur Ball, puis il se remit à +écrire:</p> + +<p>»... indices ordinaires de l'excitation +maniaque, et, si l'on considère que le sujet +était d'un tempérament névropathique, on +aura lieu de croire que sa constitution le +conduisit à la folie, qui, selon les professeurs +les plus autorisés, n'est que l'exagération +du caractère habituel de l'individu, +et il n'est pas possible de lui accorder une +entière responsabilité morale.»</p> + +<p>Il signa et tendit le papier à Pradel:</p> + +<p>—Voilà qui est innocent et trop vide de +sens pour contenir le moindre mensonge.</p> + +<p>Pradel se leva:</p> + +<p>—Croyez bien, cher docteur, que nous +ne vous aurions pas demandé de mentir.</p> + +<p>—Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens +boutique de mensonges. Je soulage, je console. +Peut-on consoler et soulager sans +mentir?</p> + +<p>Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:</p> + +<p>—Les femmes et les médecins savent +seuls combien le mensonge est nécessaire et +bienfaisant aux hommes.</p> + +<p>Et, comme Pradel, Constantin Marc et +Romilly prenaient congé:</p> + +<p>—Passez donc par la salle à manger. J'ai +reçu un petit fût de vieil armagnac. Vous +allez m'en dire des nouvelles.</p> + + +<br /> + +<p>Nanteuil était restée dans le cabinet du +docteur.</p> + +<p>—Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit +affreuse. Je l'ai vu...</p> + +<p>—Pendant votre sommeil?</p> + +<p>—Non, tout éveillée.</p> + +<p>—Vous êtes sûre que vous ne dormiez +pas?</p> + +<p>—J'en suis sûre.</p> + +<p>Il pensa lui demander si la vision avait +parlé. Mais il retint la question sur ses +lèvres, de peur de suggérer à un sujet si +sensible des hallucinations de l'ouïe, qu'en +raison de leur caractère impérieux, il redoutait +bien plus que les hallucinations de la +vue. Il savait la docilité des malades à +obéir aux ordres que des voix leur donnent. +Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à +tout hasard, de lever les scrupules de conscience +qui pouvaient la troubler. Toutefois, +ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment +de la responsabilité morale est faible chez les +femmes, il n'y fit pas grand effort et se +contenta de dire légèrement:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il ne faut pas vous +croire responsable de la mort de ce malheureux. +Le suicide passionnel est l'aboutissant +fatal d'un état pathologique. Tout individu +qui se suicide devait se suicider. Vous n'êtes +que la cause occasionnelle d'un accident +déplorable assurément, mais dont il ne faut +pas exagérer l'importance.</p> + +<p>Il jugea que c'en était assez sur ce point +et s'appliqua tout de suite à dissiper les +terreurs dont elle était environnée. Il s'efforça +de la persuader par des raisonnements +simples qu'elle voyait des images sans réalité, +purs reflets de sa propre pensée. Pour +illustrer sa démonstration, il lui conta une +histoire rassurante:</p> + +<p>—Un médecin anglais, lui dit-il, soignait +une dame, comme vous très intelligente, +qui, comme vous, voyait des chats sous les +meubles et était visitée par des fantômes. Il +la persuada que ces apparences ne répondaient +à rien. Elle le crut et ne se troubla +point. Un jour qu'après une longue retraite +elle reparaissait dans le monde, entrant dans +un salon, elle vit la maîtresse de la maison +qui lui montrait un fauteuil et l'invitait à +s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un +vieux gentleman narquois. Elle se dit que de +ces deux personnes, l'une était nécessairement +imaginaire et, décidant que le gentleman +n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. +En touchant le fond, elle respira. A compter +de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme +d'homme ni de bête. Avec le vieux +gentleman narquois, elle les avait étouffés +tous sous son séant.</p> + +<p>Félicie secoua la tête:</p> + +<p>—Ça n'a pas de rapport.</p> + +<p>Elle voulait dire que son fantôme à elle +n'était point un vieux monsieur falot, sur +lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux, +qui ne la visitait pas sans dessein. Mais +elle craignait de parler de ces choses, et, +laissant tomber ses bras sur ses genoux, +elle se tut.</p> + +<p>La voyant ainsi accablée et morne, il lui +représenta que ces troubles de la vision +n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils +se dissipaient promptement sans laisser de +traces.</p> + +<p>—Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, j'ai eu une vision, il y a une +vingtaine d'années, en Égypte.</p> + +<p>Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité +et il commença le récit de son hallucination, +après avoir allumé toutes les lampes +électriques, pour dissiper les fantômes de +l'ombre.</p> + +<p>—Du temps que j'étais médecin au Caire, +chaque année, au mois de février, je remontais +le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, +avec des amis, visiter dans le désert les +tombeaux et les temples. Ces promenades à +travers les sables se font à dos d'âne. La +dernière fois que je me rendis à Louksor, +je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc, +Rhamsès, était plus vigoureux que les +autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim, +était aussi plus robuste, plus svelte et +plus beau que les autres âniers. Il avait +quinze ans. Ses yeux doux et farouches +brillaient sous un voile magnifique de longs +cils noirs; son visage brun était d'un ovale +ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le +désert, d'un pas qui faisait songer à ces +danses de guerriers dont parle la Bible. +Tous ses mouvements avaient de la grâce; +sa gaieté de jeune animal était charmante. +En piquant de la pointe de son bâton +l'échine de Rhamsès, il causait avec moi +dans un langage court, mêlé d'anglais, de +français et d'arabe; il parlait volontiers des +voyageurs qu'il avait conduits et qu'il +croyait être tous des princes ou des princesses; +mais si je le questionnais sur ses +parents et ses compagnons, il se taisait, d'un +air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait +la promesse d'un bon baschich, le nasillement +de sa voix prenait des inflexions caressantes. +Il méditait des ruses subtiles et +dépensait des trésors de prières pour se faire +donner une cigarette. S'apercevant qu'il +m'était agréable que les âniers traitassent +leurs animaux avec douceur, il baisait devant +moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les +haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois +ingénieux à obtenir ce qu'il désirait. +Mais il était trop imprévoyant pour jamais +témoigner la moindre reconnaissance de ce +qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait +plus ardemment encore les menus +objets qui brillent et qu'on peut cacher, +les épingles d'or, les bagues, les boutons de +manchettes, les briquets en nickel; quand il +voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait +d'une lueur de volupté.</p> + +<p>»L'été qui suivit fut le temps le plus dur +de ma vie. Une épidémie de choléra avait +éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la +ville du matin au soir dans un air embrasé. +Les étés du Caire sont accablants pour les +Européens. Nous traversions les semaines +les plus chaudes que j'eusse encore connues. +J'appris un jour que Sélim, amené devant le +tribunal indigène du Caire, venait d'être +condamné à mort. Il avait assassiné une +enfant de fellahs, une petite fille de neuf +ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, +et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, +tachés de sang, avaient été retrouvés +sous une grosse pierre, dans la vallée des +Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les +nubiens nomades façonnent au marteau avec +des shellings ou des pièces de quarante +sous. On me dit que Sélim serait certainement +pendu, parce que la mère de la fillette +refusait le prix du sang. Le khédive en effet +n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, +selon la loi musulmane, ne peut racheter sa +vie que si les parents de la victime acceptent +de lui une somme d'argent en compensation. +J'étais trop occupé pour penser à cette +affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, +rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible, +eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses +anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y +songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie +s'étendait sur les quartiers européens. Je +visitais trente et quarante malades par jour +et je faisais à chacun d'abondantes injections +veineuses. Je souffrais de désordres +au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais +de fatigue. Pour ménager mes forces, il me +fallait prendre un peu de repos à midi. Je +m'étendais, après le déjeuner, dans la cour +intérieure de ma maison et, là, je me baignais +pour une heure dans cette ombre +africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. +Un jour que j'étais couché de la sorte dans +ma cour sur mon divan, au moment où +j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. +Il souleva de son beau bras de bronze la +tenture de la porte et s'approcha de moi, +dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais +il souriait de son sourire innocent et sauvage +et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient +des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre +azurée des cils, brillaient de désir en regardant +ma montre posée sur la table.</p> + +<p>»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en +étais surpris, non que les captifs soient étroitement +surveillés dans ces prisons orientales +où les hommes, les femmes, les chevaux et +les chiens sont mêlés dans des cours mal +closes, sous la garde d'un soldat armé d'un +bâton. Mais les musulmans ne sont jamais +tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla +avec une grâce suppliante, et approcha ses +lèvres de ma main, pour la baiser selon la +coutume antique. Je ne dormais pas et j'en +eus la preuve. J'eus aussi la preuve que +l'apparition avait été courte. Quand Sélim +disparut, je remarquai que ma cigarette qui +brûlait, n'avait pas encore de cendre.</p> + +<p>—Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez +vu? demanda Nanteuil.</p> + +<p>—Non pas, répondit le docteur. J'appris +quelques jours après que Sélim, dans sa prison, +tressait de petites corbeilles, ou qu'il +jouait pendant de longues heures, avec un +chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs +européens, surpris de la douceur +caressante de ses yeux, il demandait une +piastre en souriant: la justice musulmane +est lente. Il fut pendu six mois plus tard. +Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention. +J'étais alors en Europe.</p> + +<p>—Et depuis il n'est pas revenu?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>Nanteuil le regarda, déçue.</p> + +<p>—J'avais cru qu'il était venu quand il +était mort. Mais du moment qu'il était en +prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le +voir chez vous, et que c'était une idée.</p> + +<p>Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, +se hâta d'y répondre:</p> + +<p>—Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les +fantômes des morts n'ont pas plus de réalité +que les fantômes des vivants.</p> + +<p>Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle +lui demanda si vraiment c'était parce qu'il +souffrait du foie qu'il avait eu une vision. +Il répondit qu'il pensait que le mauvais +état des organes digestifs, une fatigue diffuse, +une tendance à la congestion, l'avaient +prédisposé.</p> + +<p>—Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause +plus immédiate. Étendu sur mon divan, +j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour +allumer une cigarette et la laissai retomber +aussitôt. Cette attitude favorise singulièrement +les hallucinations. Il suffit parfois de +se coucher la tête renversée, pour voir, pour +entendre, des formes, des sons imaginaires. +C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, +de dormir avec un traversin et un gros +oreiller.</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>—Comme maman, alors!... majestueusement!</p> + +<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p> + +<p>—Dites donc, Socrate, ce sale individu, +pourquoi l'avez-vous vu plutôt qu'un autre? +Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez +plus. Et il est venu. C'est tout de même +drôle.</p> + +<p>—Vous me demandez pourquoi celui-là +plutôt qu'un autre. Je serais bien embarrassé +de vous le dire. Souvent nos visions, +liées avec nos pensées intimes, nous en +présentent l'image; parfois, elles ne s'y +rattachent en rien et nous montrent une +figure inattendue.</p> + +<p>Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser +effrayer par des fantômes.</p> + +<p>—Les morts ne reviennent pas. Quand +l'un d'eux vous apparaît, soyez assurée que +vous voyez une imagination de votre cerveau.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a +rien après la mort?</p> + +<p>—Mon enfant, il n'y a rien après la mort +qui puisse vous effrayer.</p> + +<p>Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, +tendit la main au docteur:</p> + +<p>—Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux +Socrate.</p> + +<p>Il la retint un moment dans l'antichambre +lui recommanda de se ménager, de mener +une vie calme et rafraîchissante, de prendre +du repos.</p> + +<p>—Si vous croyez que c'est facile dans +notre métier!... Demain, j'ai une répétition +au foyer, une répétition sur la scène, une +robe à essayer; ce soir, je joue. Et voilà +plus d'un an que je mène cette vie-là.</p> + + + + +<h2>X</h2> + + +<p>Sous le grand vide réservé par la hauteur +des voûtes au vol des prières moutonnait +le troupeau bigarré des êtres humains.</p> + +<p>Ils étaient là, tous, au pied du catafalque +entouré de lumières et couvert de fleurs: +Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, +Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, +Pradel et Romilly, et Marchegeay, le +régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, +madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet, +Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, +Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées +et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes +lisaient dans des livres de messe. +Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient +au moins au cercueil de leur camarade +leurs paupières battues et leur teint +blêmi par le froid du matin. Des journalistes, +des acteurs, des auteurs dramatiques, +des familles entières de ces artisans qui +vivent du théâtre et une foule de curieux +emplissaient la nef.</p> + +<p>Les chantres poussaient les cris lamentables +du <i>Kyrie eleison</i>; le prêtre baisa l'autel, +se tourna vers le peuple et dit:</p> + +<p>—<i>Dominus vobiscum.</i></p> + +<p>Romilly, enveloppant du regard le public:</p> + +<p>—Chevalier a une bonne salle.</p> + +<p>—Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. +Pour avoir l'air en deuil, elle a mis un +waterproof en caoutchouc noir.</p> + +<p>Demeuré un peu en arrière avec Pradel et +Constantin Marc, le docteur Trublet faisait, +à voix basse, selon sa coutume, ses essais +moraux:</p> + +<p>—Remarquez, dit-il, que sur l'autel et +autour du cercueil, on allume, en guise de +cierges, de petites veilleuses sur des queues +de billard et qu'ainsi l'on offre au Seigneur +de l'huile à quinquet pour de la cire vierge. +Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire +ont été de tout temps enclins à faire +à leur dieu de ces petites tromperies. L'observation +n'est pas de moi; elle est, je crois, de +Renan.</p> + +<p>Le célébrant, à droite de l'autel, récitait +à voix basse:</p> + +<p>—<i>Nolumus autem vos ignorare fratres de +dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri +qui spem non habent.</i></p> + +<p>—Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? +demanda Durville à Romilly.</p> + +<p>—C'est Regnard: il n'y sera pas plus +mauvais que Chevalier.</p> + +<p>Pradel tira Trublet par la manche:</p> + +<p>—Docteur Socrate, je vous prie de me +dire si, comme savant, comme physiologiste, +vous voyez de graves difficultés à ce que +l'âme soit immortelle.</p> + +<p>Il demandait cela en homme affairé et +pratique qui a besoin d'un renseignement +personnel.</p> + +<p>—Vous savez sans doute, mon cher ami, +répondit Trublet, ce que disait à ce sujet +l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac +entendit deux oiseaux converser dans +un arbre. L'un disait: «L'âme des oiseaux est +immortelle.—Ce n'est pas douteux, répliqua +l'autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est +que des êtres qui n'ont ni bec ni plumes, +qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur +deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux, +une âme immortelle.»</p> + +<p>—C'est égal, dit Pradel, d'entendre +l'orgue, ça me f... des idées pieuses.</p> + +<p>—<i>Requiem æternam dona eis, Domine.</i></p> + +<p>L'auteur célèbre de la <i>Nuit du 23 octobre +1812</i> apparut dans l'église, et, au même moment, +il fut partout à la fois, dans la nef, +sous le porche et dans le chœur. Comme le +Diable boiteux, il fallait qu'enfourchant sa +béquille, il volât par-dessus les têtes pour +passer comme il le fit en un clin d'œil du +député Morlot qui, libre penseur, restait sur +le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le +catafalque.</p> + +<p>Dans la même seconde, il chuchota aux +oreilles de tous et de toutes des paroles +agiles:</p> + +<p>—Pradel, concevez-vous ce garçon qui +plante là son rôle, un rôle excellent, et va +se suicider comme une gourde? Il se brûle +la cervelle l'avant-veille de la première. +Il nous oblige à faire un raccord et nous +retarde de huit jours. Quel crétin! Il était +diablement mauvais. Mais c'est une justice +à lui rendre: il sautait bien, l'animal. Mon +bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui +à deux heures. Veillez à ce que +Regnard ait la copie de son rôle et sache +grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous +claque pas dans les mains, comme Chevalier! +S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne riez +pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, +dans mon <i>Marino Faliero</i>, le gondolier Sandro +se casse le bras à la répétition générale. On +me donne un autre Sandro. Il se foule le +pied à la première représentation. On m'en +donne un troisième, il attrape la fièvre +typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai +une magnifique création quand tu seras aux +Français. Mais j'ai juré mes grands dieux +de ne plus faire jouer une seule pièce dans +ce théâtre-ci.</p> + +<p>Et tout aussitôt, sous la petite porte qui +ferme le chœur du côté de l'Épitre, montrant +à des confrères l'épitaphe de Racine, +scellée dans le mur, en parisien curieux des +antiquités de sa ville, il rappelait l'histoire +de cette pierre; il disait que le poète avait +été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, +au pied de la fosse de M. Hamon, +et qu'après la destruction de l'abbaye et la +violation des sépulcres, le corps de messire +Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme +ordinaire de sa chambre, avait été transporté +sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. +Et il contait comment la pierre tombale, +portant, sous le cimier de chevalier +et l'écu au cygne d'argent, l'inscription +composée par Boileau et mise en latin par +M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur +de la petite église de Magny-Lessart, où elle +avait été trouvée en 1808.</p> + +<p>—La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en +six morceaux et le nom de Racine effacé par +les souliers des paysans. On a rajusté les fragments +et refait les lettres qui manquaient.</p> + +<p>Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité +et son abondance coutumières, tirant de sa +prodigieuse mémoire une multitude de faits +curieux et d'amusantes historiettes, animant +l'histoire et passionnant l'archéologie. Son +admiration et sa colère jaillissaient coup +sur coup, avec violence dans la solennité du +lieu, à travers la pompe de la cérémonie.</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir, par exemple, +quels sont les goujats stupides qui ont scellé +cette pierre dans ce mur. <i>Hic jacet nobilis vir +Johannes Racine.</i> Ce n'est pas vrai! Ils font +mentir l'épitaphe de l'honnête Boileau. Le +corps de Racine n'est pas à cette place. Il a +été déposé dans la troisième chapelle à gauche +en entrant. Quels idiots!</p> + +<p>Et, soudain tranquille, il montra la pierre +tombale de Pascal.</p> + +<p>—Elle provient du musée des Petits-Augustins. +On n'aura jamais assez de louanges +pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, +conserva...</p> + +<p>Il improvisa un second cours familier +d'archéologie lapidaire, plus brillant que le +premier, fit de l'histoire de Pascal un drame +amusant et terrible, et disparut. Il était +resté en tout dix minutes dans l'église.</p> + +<p>Sur ces têtes pleines de soucis mondains +et de désirs profanes le <i>Dies iræ</i> grondait +comme un orage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Mors stupebit et natura,</i></p> +<p><i>Quum resurget creatura</i></p> +<p><i>Judicanti responsura.</i></p> +</div> </div> + +<p>—Dites donc, Dutil: comment cette +petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente, +a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot +comme Chevalier?</p> + +<p>—Votre ignorance du cœur des femmes +m'étonne.</p> + +<p>—Herschell était plus jolie quand elle +était brune.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Qui Mariam absolvisti</i></p> +<p><i>Et latronem exaudisti</i></p> +<p><i>Mihi quoque spem dedisti</i>.</p> + </div> </div> + +<p>—Il faut que j'aille déjeuner.</p> + +<p>—Est-ce que vous connaissez quelqu'un +qui connaisse le ministre?</p> + +<p>—Durville est claqué. Il souffle comme un +phoque.</p> + +<p>—Faites-moi donc passer une petite +note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse +dans <i>les Trois Magots</i>, je vous assure.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Inter oves locum presta,</i></p> +<p><i>Et ab hœdis me sequestra,</i></p> +<p><i>Statuens in parte dextra.</i></p> + </div> </div> + +<p>—Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est +fait sauter le caisson? Une petite grue +qui ne vaut pas son derrière plein d'eau +chaude!</p> + +<p>Le célébrant mit le vin et l'eau dans le +calice et dit:</p> + +<p>—<i>Deus qui humanæ substantiæ dignitatem +mirabiliter condidisti</i>...</p> + +<p>—Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est +tué parce que Nanteuil ne voulait plus de +lui?</p> + +<p>—Il s'est tué, répondit Trublet, parce +qu'elle en aimait un autre. L'obsession des +images génétiques détermine parfois la manie +et la mélancolie.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas les cabots, docteur +Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour +faire un effet, pas pour autre chose.</p> + +<p>—Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin +Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible +d'attirer à tout prix l'attention sur +eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, +pendant qu'on battait à la +machine, un enfant de treize ans mit dans +l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à +l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui +demanda, en faisant un pansement, pourquoi +il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua +que c'était pour qu'on fît attention à lui.</p> + +<p>Cependant Nanteuil, les yeux secs et les +lèvres serrées, regardait fixement le drap +noir qui recouvrait le cercueil et attendait +avec impatience qu'il y eût assez d'eau +bénite, de cierges et de prières latines sur +le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. +Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait +qu'il était revenu parce que les prêtres +n'avaient pas encore prononcé sur lui les +paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour +elle mourrait aussi et serait couchée comme +cet homme dans un cercueil, sous un drap +noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les +yeux. L'idée de la vie était si puissante en +elle qu'elle se figurait la mort comme une +vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle +pria pour vivre longuement. Agenouillée, la +tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses +cheveux légers lui tombant sur le front, elle +lisait, pénitente profane, dans son livre, des +paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la +rassuraient:</p> + +<p>«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, +délivrez les âmes de tous les fidèles défunts +des peines de l'enfer et des profondeurs de +l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. +Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils +ne tombent pas dans les ténèbres; mais que +saint Michel, le prince des Anges, les conduise +à la lumière sainte, que vous avez promise +à Abraham et à sa postérité...»</p> + +<p>Au moment de l'Élévation, l'assistance, +pénétrée d'un vague sentiment que le mystère +devenait plus auguste, cessa les conversations +particulières et affecta quelque apparence +de recueillement. Et dans le silence +des orgues, au tintement de la clochette +agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. +Puis, après le dernier évangile, quand, +l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, +s'approcha du catafalque au chant du +<i>Libera</i>, il y eut dans la foule un mouvement +de délivrance et l'on se bouscula un peu pour +défiler devant le cercueil. Les femmes, dont +la piété, la tristesse et la contrition dépendaient +de leur immobilité et de leur +agenouillement, furent tout de suite ramenées +à leurs idées coutumières par le mouvement +et les rencontres du défilé. Elles +échangèrent entre elles et avec les hommes +les propos de leur état:</p> + +<p>—Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, +que Nanteuil entre à la Comédie-Française.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—L'engagement est signé.</p> + +<p>—Comment a-t-elle obtenu ça?...</p> + +<p>—C'est pas en jouant la comédie, bien +sûr, répondit Ellen qui commença une histoire +très scandaleuse.</p> + +<p>—Prends garde, dit Falempin, elle est +derrière toi.</p> + +<p>—Je la vois bien! Elle en a eu, un +front, de venir ici, crois-tu?</p> + +<p>Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville +une nouvelle extraordinaire:</p> + +<p>—On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce +n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du +tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à +l'église.</p> + +<p>—Alors? demanda Durville.</p> + +<p>—Monsieur de Ligny l'a surpris avec +Nanteuil et l'a tué.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Je t'assure que je suis bien informée.</p> + +<p>Les conversations devenaient vives et +familières.</p> + +<p>—Vous voilà, vieux marcheur!</p> + +<p>—La recette baisse déjà.</p> + +<p>—Stella s'est fait recommander par dix-sept +députés, dont neuf de la commission +du budget.</p> + +<p>—Je lui avais pourtant dit, à Herschell: +«Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire. +Il vous faut un homme sérieux.»</p> + +<p>Quand la bière, aux bras des croque-morts, +passa sous le portail, les rayons délicieux +d'un soleil d'hiver descendirent sur +les visages des femmes et sur les roses du +cercueil. Rangés des deux côtés du parvis, +quelques jeunes gens des Écoles cherchaient +les figures célèbres; les petites ouvrières des +ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées, +méditaient les toilettes des actrices. +Et, dressés contre le porche sur leurs pieds +endoloris, deux vagabonds, accoutumés à +vivre sous le grand ciel doux ou farouche, +tournaient lentement des regards mornes, +tandis qu'un collégien contemplait avec +ivresse les cheveux ardents qui tordaient +leurs flammes sur la nuque de Fagette.</p> + +<p>Arrêtée devant les portes, au plus haut +des degrés, elle causait avec Constantin +Marc et quelques journalistes:</p> + +<p>—... Monsieur de Ligny? Il était assidu +chez moi bien avant de connaître Nanteuil. +Il me regardait des heures entières, avec des +yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je +le recevais volontiers parce qu'il était très +convenable. C'est une justice à lui rendre: +il a d'excellentes manières. Il se montrait +aussi réservé que possible. Enfin, un jour, +il me déclara qu'il était amoureux fou de +moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait +sérieusement, je ferais de même; que +j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans +cet état; que, chaque fois que pareille chose +arrivait, j'en étais vivement contrariée; que +j'étais une femme sérieuse, que j'avais +arrangé ma vie et que je ne pouvais rien +pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça, +qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne +reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester +ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil, +qui croyait que je l'aimais et que je voulais +le garder, se donna tout le mal possible +pour me le prendre. Elle lui fit des avances +folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule, +mais, comme vous pensez bien, je ne faisais +aucun obstacle à ses projets. De son côté, +monsieur de Ligny, pour me donner du +regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir +de me rendre jalouse, répondait très clairement +aux avances de Nanteuil. Voilà comment +ils se mirent ensemble. J'en fus +enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes +les meilleures amies du monde.</p> + +<p>Madame Doulce, entre la haie des curieux, +descendait lentement les degrés et se donnait +l'illusion d'entendre la foule murmurer: +«C'est la Doulce!»</p> + +<p>Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa +sur son cœur, et dans un beau mouvement +de charité chrétienne, l'enveloppa de son +manteau, en disant avec des sanglots:</p> + +<p>—Essaie de prier, mon enfant, et prends +cette médaille. Elle a été bénie par le pape. +C'est un père dominicain qui me l'a donnée.</p> + +<p>Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais +qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait +d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra +la main.</p> + +<p>—Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.</p> + +<p>—Ce n'était pas une mauvaise nature, +répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué +de tact. Un homme du monde ne se suicide +pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas +d'éducation.</p> + +<p>Le corbillard se mit en mouvement dans +l'ombre colossale du Panthéon et descendit +la rue Soufflot, bordée de librairies. Les +camarades de Chevalier, les employés du +théâtre, le directeur, le docteur Socrate, +Constantin Marc, quelques journalistes et +quelques curieux suivirent. Le clergé et les +actrices prirent place dans les voitures. +Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame +Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé +de place.</p> + +<p>Le temps était beau. On causait familièrement +derrière le corbillard.</p> + +<p>—Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!</p> + +<p>—Montparnasse? Trente minutes au plus.</p> + +<p>—Tu sais que Nanteuil est engagée à la +Comédie-Française?</p> + +<p>—Est-ce que nous répétons aujourd'hui? +demanda Constantin Marc à Romilly.</p> + +<p>—Certainement, à trois heures, au foyer. +Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir, +je joue; demain, je joue; dimanche, je joue +en matinée et le soir... Nous autres comédiens, +nous n'avons jamais fini, il faut toujours +recommencer, toujours donner de sa +personne...</p> + +<p>Le poète Adolphe Meunier lui mit la main +sur l'épaule:</p> + +<p>—Ça va bien, Romilly?</p> + +<p>—Et vous, Meunier?... Toujours pousser +le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien. +Mais le succès ne dépend point que de nous. +Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce +que nous y avons mis, notre travail, notre +talent, un morceau de notre vie s'écroule +avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements! +Que de fois la pièce s'est abattue +sous moi, comme une rosse, et m'a fichu +par terre! Ah! si l'on n'était puni que de +ses fautes!...</p> + +<p>—Mon cher Romilly, répliqua vivement +Meunier, croyez-vous que notre fortune, +à nous auteurs dramatiques, ne dépende +pas des comédiens autant que de nous-mêmes? +Croyez-vous que jamais ils ne +jettent bas, par leur imprudence ou leur +maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut +vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire +de César, nous ne sommes pas saisis +de trouble et d'angoisse à cette pensée que +notre sort n'est pas assuré par notre propre +valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent +avec nous?</p> + +<p>—C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. +En toute entreprise, partout et toujours, +nous payons pour les fautes des autres.</p> + +<p>—Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, +qui venait de voir tomber son drame lyrique +de <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. Mais cette iniquité +nous révolte.</p> + +<p>—Elle ne doit nullement nous révolter, +répliqua Constantin Marc. Il y a une loi +sacrée qui gouverne le monde, à laquelle +nous devons obéir, que nous devons adorer, +c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice. +Elle est bénie partout sous les noms de +bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une +faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer +sous son vrai nom.</p> + +<p>—C'est bizarre, ce que vous dites là! fit +le doux Meunier.</p> + +<p>—Réfléchissez, reprit Constantin Marc. +Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice, +puisque vous recherchez les honneurs, et +que vous voulez raisonnablement étouffer +vos concurrents, désir naturel, injuste et +légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide +et de plus odieux que ces gens que +nous avons vu réclamer la justice? L'opinion +publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, +le sens commun, qui n'est pourtant +pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient +au rebours de la nature, de la société, de la vie.</p> + +<p>—Certainement, dit Meunier, mais la +justice...</p> + +<p>—La justice n'est que le rêve de quelques +imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même +de Dieu. La doctrine du péché originel +suffirait seule à me rendre chrétien, et la +doctrine de la grâce renferme en elle toutes +les vérités humaines et divines.</p> + +<p>—Vous avez la foi? demanda respectueusement +Romilly.</p> + +<p>—Je n'ai pas la foi, mais je voudrais +l'avoir. Je la considère comme le bien le +plus précieux dont on puisse jouir en ce +monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la +messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai +pas entendu une seule fois le curé faire son +prône, sans me dire: «Je donnerais tout +ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes +bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»</p> + +<p>Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, +disait à Roger, le décorateur:</p> + +<p>—Ce pauvre Chevalier avait des idées. +Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il +entra radieux et transfiguré dans la brasserie, +s'assit près de nous, et, tordant son vieux +feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria: +«J'ai découvert la vraie manière de jouer le +drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le +drame, personne, entendez-vous!» Et il +nous conta sa découverte: «Je viens de la +Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. +Je voyais les députés grouiller +comme des insectes noirs au fond d'un puits. +Tout à coup un petit homme, trapu, monte +à la tribune. Il avait l'air de porter sur son +dos un sac de charbon. Il écartait les coudes +et fermait les poings. Il était comique, quoi! +Il avait l'accent méridional et faisait des fautes +de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires, +de la justice sociale. C'était superbe; +sa voix, son geste, vous prenaient aux +entrailles; la salle faillit crouler sous les +applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il +fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, +un comique, je jouerai le drame. Les grands +rôles de drame doivent, pour produire leur +effet, être tenus par un comique, mais qui +ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait +avoir conçu un art nouveau. «On verra», +disait-il.</p> + +<p>A l'angle du boulevard Saint-Michel, un +journaliste s'approcha de Meunier:</p> + +<p>—Est-ce vrai que Robert de Ligny a été +amoureux fou de Fagette?</p> + +<p>—S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. +Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a +demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette +petite blonde?» Et il montrait Fagette.</p> + +<p>—Je ne sais d'où vient, disait le courriériste +d'un journal du soir au courriériste +d'un journal du matin, cette manie que nous +avons de calomnier l'humanité. Je suis +étonné, au contraire, du nombre de braves +gens que je découvre. C'est à croire que les +hommes ont la pudeur du bien qu'ils font, +et qu'ils se cachent pour accomplir des actes +de dévouement et de générosité... N'est-ce +pas votre avis?</p> + +<p>—Moi, répondit le courriériste d'un journal +du matin, chaque fois que j'ai ouvert +une porte par méprise, je le dis au propre +et au figuré, j'ai découvert une ignominie +insoupçonnée. Si tout à coup la société se +retournait comme un gant et qu'on en vît le +dedans, nous tomberions tous évanouis de +dégoût et d'effroi.</p> + +<p>—Dans le temps, dit Roger au peintre +Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de +Chevalier. Il était photographe et s'habillait +comme un astrologue. C'était un vieux fou +qui envoyait toujours à un client le portrait +d'un autre. Les clients réclamaient... Mais +pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient +ressemblants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il est devenu?</p> + +<p>—Il a fait faillite et il s'est pendu.</p> + +<p>Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui +marchait au côté de Trublet, profitait encore +de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité +de l'âme et la destinée de l'homme +après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût +suffisamment positif et répétait:</p> + +<p>—Je voudrais savoir.</p> + +<p>A quoi le docteur Socrate répondait:</p> + +<p>—Les hommes ne sont pas faits pour +savoir; les hommes ne sont pas faits pour +comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour +cela. Un cerveau d'homme est plus grand et +plus riche en circonvolutions qu'un cerveau +de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune +différence essentielle. Nos plus hautes +pensées et nos plus vastes systèmes ne seront +jamais que le prolongement magnifique des +idées que contient la tête des singes. Ce que +nous savons de plus que le chien sur l'univers +nous amuse et nous flatte; c'est peu de +chose en soi et nos illusions croissent avec +nos connaissances.</p> + +<p>Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait +mentalement le discours qu'il devait prononcer +sur la tombe de Chevalier.</p> + +<p>Quand le convoi tourna vers les pelouses +défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire, +le tramway lui céda le passage, par +respect pour la mort.</p> + +<p>Trublet en fit la remarque.</p> + +<p>—Les hommes, dit-il, respectent la mort, +parce qu'ils estiment justement que, s'il est +respectable de mourir, chacun est assuré +d'être respectable du moins en cela.</p> + +<p>Les comédiens émus s'entretenaient entre +eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement, +d'une voix profonde, révélait +le drame:</p> + +<p>—Ce n'est pas un suicide. C'est un crime +passionnel. Monsieur de Ligny a surpris +Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept +balles de revolver. Deux balles ont atteint +notre malheureux camarade à la tête et à la +poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième +a effleuré Nanteuil au-dessous du +sein gauche.</p> + +<p>—Nanteuil est blessée?</p> + +<p>—Légèrement.</p> + +<p>—Monsieur de Ligny sera poursuivi?</p> + +<p>—On étouffera l'affaire, et l'on aura +raison. Mais je suis exactement informé.</p> + +<p>Dans les voitures aussi, les comédiennes +semaient des bruits divers. Les unes croyaient +à un meurtre, les autres à un suicide.</p> + +<p>—Il s'est tiré un coup de revolver dans +la poitrine, assurait Falempin. Il n'était +que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui +avait donné des soins à temps, on l'aurait +sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher, +baignant dans son sang.</p> + +<p>Et madame Doulce dit à Ellen Midi:</p> + +<p>—Moi, il m'est arrivé bien souvent de +m'approcher d'un lit de mort. Alors je +m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens +pénétrée d'une sérénité céleste.</p> + +<p>—Vous avez de la chance! lui répondit +Ellen Midi.</p> + +<p>Au bout de la rue Campagne-Première, +sur les boulevards larges et gris, ils sentirent +tous la longueur du chemin parcouru et la +tristesse du passage. Ils sentirent que derrière +ce cercueil ils avaient franchi les confins de +la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur +droite, s'étendaient les marbriers et les +fleuristes funéraires, des étalages de pots de +fleurs et le mobilier économique des tombes, +jardinières en zinc, couronnes d'immortelles +en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur +gauche, ils voyaient derrière le mur bas du +cimetière se dresser les croix blanches entre +les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, +dans la poussière pâle, la mort, la +mort banale, régulière, administrée par la +Ville et l'État et pauvrement enjolivée par +la piété des familles.</p> + +<p>Entre les deux lourds piliers de pierre, +surmontés de sabliers ailés, ils passèrent. +Le char s'avança lentement sur le sable qui +criait dans le silence. Il semblait, au milieu +des maisons des morts, avoir doublé de +hauteur. Les gens du cortège lisaient sur +les tombes des noms célèbres ou regardaient +la statue d'une jeune fille assise, un livre à +la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les +épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes +et plus encore les vies moyennes l'affligeaient +comme un mauvais présage. Mais, +quand il rencontrait des morts exemplaires +par leur grand âge, il en recevait avec joie +l'espérance et la probabilité d'un long reste +de vie.</p> + +<p>Le char s'arrêta au milieu d'une allée +latérale. Le clergé et les femmes descendirent +de voiture. Delage reçut dans ses +bras, du haut du marchepied, la bonne madame +Ravaud, qui devenait un peu lourde, et +tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, +il lui fit des propositions. Elle n'était plus +jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre. +Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait +prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant +à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait +sincère, la désirait vraiment, par curiosité +perverse, par envie de faire quelque +chose d'extraordinaire et certitude d'être de +force à le faire, peut-être par instinct professionnel +de joli garçon, et parce qu'enfin, +ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait +pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait +demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée +et flattée.</p> + +<p>Et le cercueil allait à bras d'homme par +un chemin étroit bordé de cyprès nains, +sous un bourdonnement de prières:</p> + +<p><i>In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu +suscipiant te Martyres et perducant te in +civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum +te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, +aeternam habeas requiem.</i></p> + +<p>Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il +fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre +et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber +les pierres couchées et se couler entre +les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait +le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à +le poursuivre, inquiète, brusque, son livre +à la main, tirant sa jupe accrochée aux +grilles, et frôlant les couronnes sèches qui +laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. +Enfin, les premiers arrivés sentirent +l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut +des dalles voisines, virent la fosse dans +laquelle descendait le cercueil.</p> + +<p>Les comédiens avaient fait libéralement +les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés +pour acheter à leur camarade ce qu'il +lui fallait de terre, deux mètres concédés +pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs +de l'Odéon, avait versé à l'Administration +300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes. +Il avait même dessiné un projet de monument, +une stèle brisée à laquelle des masques +comiques étaient suspendus. Mais à ce +sujet on n'avait pas pris de décision.</p> + +<p>Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre +et les enfants murmurèrent des paroles +alternées:</p> + +<p>—<i>Requiem aeternam dona ei, Domine.</i></p> + +<p>—<i>Et lux perpetua luceat ei.</i></p> + +<p>—<i>Requiescat in pace.</i></p> + +<p>—<i>Amen.</i></p> + +<p>—<i>Anima ejus et animae omnium fidelium +defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant +in pace.</i></p> + +<p>—<i>Amen.</i></p> + +<p>—<i>De profundis...</i></p> + +<p>Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le +cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières, +les pelletées de terre, les aspersions, puis, +agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, +elle récita avec ferveur: «Notre Père qui +êtes aux cieux...»</p> + +<p>Pradel, au bord de la fosse parla. Il se +défendit de faire un discours. Mais le théâtre +de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir +sans une parole d'adieu un jeune artiste +aimé de tous.</p> + +<p>—Je dirai donc, au nom de la grande et +cordiale famille dramatique, les mots qui +sont dans tous les cœurs...</p> + +<p>Groupés autour de l'orateur dans des attitudes +classées, les comédiens écoutaient +avec une science profonde. Ils écoutaient en +action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, +des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun +dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, +douleur ou révolte, selon son emploi.</p> + +<p>Non, le directeur du théâtre ne laisserait +pas partir sans une parole d'adieu le vaillant +comédien qui, dans sa trop courte carrière, +avait donné plus que des espérances.</p> + +<p>—Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, +communiquait à ses créations un caractère +particulier, une physionomie distinctive. +Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, +je pourrais dire: il y a bien peu d'heures, +imprimer à une figure épisodique un relief +puissant. L'illustre auteur de la pièce en +était frappé. Chevalier touchait au succès. +Il avait le feu sacré. On s'est demandé la +cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. +Chevalier est mort de son art: il est mort +de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré +par la flamme qui tous nous consume lentement. +Hélas! le théâtre, dont le public +voit seulement les sourires et les larmes +aussi douces que les sourires, est un maître +jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement +absolu, les plus douloureux sacrifices, +et qui parfois demande des victimes. Adieu, +Chevalier, au nom de tous vos camarades. +Adieu!</p> + +<p>Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les +comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient +sur eux.</p> + +<p>Quand ils se furent tous écoulés, le docteur +Trublet, resté seul dans le cimetière +avec Constantin Marc, embrassa du regard +la multitude des tombes.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion +d'Auguste Comte: «L'humanité est composée +de morts et de vivants. Les morts sont +de beaucoup les plus nombreux»? Certes, +les morts sont de beaucoup les plus nombreux. +Par leur multitude et la grandeur +du travail accompli, ils sont les plus puissants. +Ce sont eux qui gouvernent; nous +leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces +pierres. Voici le législateur qui a fait la loi +que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a +bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions +qui nous troublent encore, l'orateur +qui nous a persuadés avant notre naissance. +Voici tous les artisans de nos connaissances +vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos +folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels +on ne désobéit pas. En eux est la +force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une +génération de vivants, en comparaison des +générations innombrables des morts? Qu'est-ce +que notre volonté d'un jour, devant leur +volonté mille fois séculaire?... Nous révolter +contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons +pas seulement le temps de leur désobéir!</p> + +<p>—Enfin, vous y venez, docteur Socrate! +s'écria Constantin Marc; vous renoncez au +progrès, à la justice nouvelle, à la paix du +monde, à la libre pensée, vous vous soumettez +à la tradition... Vous consentez à la +vieille erreur, à la bonne ignorance, à la +vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez +dans la tradition française, vous vous soumettez +à la coutume antique, à l'autorité +des ancêtres.</p> + +<p>—Où prenez-vous la coutume et la tradition? +demanda Trublet; où prenez-vous +l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, +des coutumes diverses, des autorités +opposées. Les morts ne nous imposent +pas une volonté. Ils nous soumettent à des +volontés contradictoires. Les opinions du +passé qui pèsent sur nous sont incertaines +et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent +les unes les autres. Tous ces morts ont +vécu, comme nous, dans le trouble et la +contradiction. Chacun en son temps a fait à +sa manière, dans la haine ou l'amour, le +songe de la vie. Faisons ce rêve à notre +tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, +et allons déjeuner. Je vais vous mener +dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez +Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un +plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary, +qu'il ne faut pas confondre avec le +cassoulet à la mode de Carcassonne, simple +gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet +de Castelnaudary contient des cuisses d'oie +confites, des haricots préalablement blanchis, +du lard et un petit saucisson. Pour +être bon, il faut qu'il ait cuit longuement +sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence +cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le +poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un +saucisson ou des haricots, mais c'est toujours +le même cassoulet. Le fond reste; et +ce fond antique et précieux lui donne la +saveur que, dans les tableaux des vieux +maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées +des femmes. Venez, je veux vous faire +goûter le cassoulet de Clémence.</p> + + + + +<h2>XI</h2> + + +<p>Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans +écouter le discours de Pradel, sauta dans une +voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui +l'attendait devant la gare Montparnasse. Au +milieu des passants, ils se donnèrent la main +et se regardèrent sans se rien dire. Mieux +que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. +Robert l'aimait.</p> + +<p>Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour +lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans +la série infinie des plaisirs possibles. Mais +le plaisir avait pris pour lui la forme de +Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux +innombrables femmes qu'il se promettait +dans la vaste suite de sa vie nouvellement +commencée, il aurait reconnu que, maintenant, +c'était toutes des Félicies. Il aurait pu +du moins s'apercevoir que, sans intention +de lui être fidèle, il ne songeait pas à la +tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, +il n'en avait pas désiré une autre. Il +ne s'en apercevait pas.</p> + +<p>Cette fois pourtant, sur cette place agitée et +banale, en la voyant, non plus dans l'ombre +voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs +caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa +forme nue le vague délicieux d'une voie lactée, +mais sous la dure lumière d'un jour diffus, +aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire +et sans ombres qui accusait sous la voilette +les paupières brûlées de larmes, les joues +nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il +éprouvait pour cette chair un goût mystérieux +et profond.</p> + +<p>Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des +mots tendres. Et, comme elle avait très faim, +il la mena déjeuner dans un cabaret connu, +dont le nom brillait en lettres d'or sur une +des vieilles maisons de la place. Ils se firent +servir dans un jardin d'hiver, dont les +rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés +par des glaces encadrées de treillis vert. +Devant la nappe, en consultant le menu, +ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient +fait jusque-là. Il lui disait que les +émotions et les tracas de ces trois derniers +jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait +plus et que ce serait absurde de s'occuper +encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa +santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que +d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves. +Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait +dans ses rêves, et elle évitait de parler du +mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une +matinée fatigante et pourquoi elle était allée +jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.</p> + +<p>Incapable de lui expliquer les profondeurs +de son âme soumise aux rites, aux cérémonies +propitiatoires et aux incantations, elle +secoua la tête comme pour dire: «Fallait».</p> + +<p>Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs +achevaient leur repas, ils causèrent +longtemps, tous deux à voix basse, en attendant +d'être servis.</p> + +<p>Robert s'était promis, il s'était juré de ne +jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier +pour amant, ou même de lui faire une +seule question à ce sujet. Et pourtant, par +une sourde rancune, par une mauvaise +humeur remontée, par une naturelle curiosité, +et aussi parce qu'il l'aimait trop pour +se contenir, il lui dit d'une voix amère:</p> + +<p>—Tu as été avec lui, autrefois.</p> + +<p>Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît +qu'il était désormais inutile de mentir. +Au contraire, elle avait l'habitude de nier +l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens +des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y +a pas de mensonge si grossier qu'ils ne +puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette +fois, contre sa nature et son habitude, elle +ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le +mort. Elle pensait que le renier ce serait lui +faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter. +Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder +à la table avec son rire fixe et sa +tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix +plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant, +notre petite chambre de la rue des +Martyrs!...»</p> + +<p>Ce que, depuis sa mort, il était devenu +pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était +hors de ses croyances et contraire à sa raison +et tant les mots qui l'eussent exprimé +lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage. +Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de +quelques récits entendus dans son enfance, +elle tirait le sentiment confus qu'il était au +nombre de ces morts qui tourmentaient +autrefois les vivants et qu'exorcisaient les +prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait +instinctivement le signe de la croix +et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître +ridicule.</p> + +<p>Ligny, la voyant triste et troublée, se +reprocha ses paroles dures et inutiles, et, +dans le moment même où il se les reprochait, +il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi +inutiles:</p> + +<p>—Tu m'avais pourtant dit que ce n'était +pas vrai!</p> + +<p>Elle répondit avec ferveur:</p> + +<p>—C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne +fût pas vrai.</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—Ah! mon chéri, depuis que je suis à +toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un +autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait +impossible.</p> + +<p>Comme les jeunes animaux, elle avait besoin +de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre +ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie +pour ses yeux et elle en mouilla sa langue +avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on +lui servait, et surtout aux pommes soufflées, +semblables à des ampoules d'or. Puis +elle observa les déjeuneurs attablés dans la +salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur +mine, des sentiments ridicules ou des passions +grotesques. Elle remarquait les regards +malveillants que lui jetaient les femmes, et +les efforts que faisaient les hommes pour lui +paraître beaux et considérables. Et elle fit +une réflexion générale:</p> + +<p>—Robert, as-tu remarqué que les gens +ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas +une chose parce qu'ils la pensent. Ils la +disent parce qu'ils croient que c'est celle-là +qu'il fallait dire. Cette habitude les rend +très ennuyeux. Et il est extrêmement rare +de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es +naturel.</p> + +<p>—En effet, je ne crois pas être poseur.</p> + +<p>—Tu poses comme les autres. Mais tu +poses dans ta nature. Je vois bien quand tu +veux m'épater...</p> + +<p>Elle lui parla de lui-même, et, ramenée +par le cours involontaire de ses idées au +drame de Neuilly, elle demanda:</p> + +<p>—Ta mère ne t'a rien dit?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Elle a su, pourtant...</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'entends bien avec elle?</p> + +<p>—Mais oui!</p> + +<p>—On dit qu'elle est encore très belle, ta +mère. Est-ce vrai?</p> + +<p>Il ne répondit pas et essaya de changer la +conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui +parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille. +Monsieur et madame de Ligny jouissaient de +la plus haute considération dans la société +parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine +et de carrière, était en soi très honorable. Il +l'était même avant que de naître par les +services diplomatiques que ses ancêtres +avaient rendus à la France. Son bisaïeul +avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. +Madame de Ligny vivait très correctement +avec son mari. Mais, sans aucune +fortune, elle menait grand train et ses toilettes +étaient une des dernières gloires de la +France. Elle recevait dans son intimité un +ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge, +sa situation, ses opinions, ses titres, sa +grande fortune rendaient cette liaison respectable. +Madame de Ligny tenait à distance +les dames de la République, et leur donnait, +quand il lui plaisait, des leçons de convenances. +Elle n'avait rien à redouter de l'opinion +élégante. Robert savait qu'elle était +respectable aux gens du monde. Mais il +craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie +ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. +Il avait peur que, n'étant pas du +monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas +dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait +pas la vie intime de madame de Ligny; et, +si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas +blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité +naïve et une admiration mêlée de crainte. +Son amant ne voulant pas lui parler de sa +mère, elle voyait dans cette réserve une +morgue aristocratique et même une marque +de mésestime qui révoltaient son orgueil de +fille libre et de plébéienne. Elle lui disait +avec aigreur: «Je peux bien te parler de +ta mère.» La première fois, elle avait +ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais +elle s'était aperçue que c'était commun, et +elle ne le disait plus.</p> + +<p>Maintenant la salle était vide.</p> + +<p>Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il +était trois heures:</p> + +<p>—Il faut que je file. On répète <i>la Grille</i>, +cet après-midi. Constantin Marc doit être +déjà au théâtre... En voilà encore un drôle +de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, +il culbute toutes les femmes. Et il est si +timide qu'il n'ose seulement pas causer avec +Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça +m'amuse.</p> + +<p>Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le +courage de se lever.</p> + +<p>—C'est bizarre! on dit partout que je suis +engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il +n'en est même pas question... Bien sûr que je +ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. +A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais +rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans +<i>la Grille</i>. On verra après. Ce que je demande, +moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas +envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.</p> + +<p>Tout à coup, regardant devant elle avec +des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta +en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis +ses paupières battirent, et elle murmura +qu'elle étouffait.</p> + +<p>Robert lui ouvrit son corsage et lui +mouilla les tempes d'un peu d'eau.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>—Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était +en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient +pas de bruit... Il m'a regardée.</p> + +<p>Il tâcha de la rassurer:</p> + +<p>—Voyons, ma chérie, comment veux-tu +qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe +dans le restaurant?</p> + +<p>Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:</p> + +<p>—Tu as raison, tu as raison, je sais +bien.</p> + +<p>Très vite, dans sa petite tête, les illusions +se dissipaient. Elle était née deux +cent trente ans après la mort de Descartes, +dont elle n'avait jamais entendu parler, et +qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la +raison, comme aurait dit le docteur Socrate.</p> + +<p>A six heures, Robert la prit, au sortir de +la répétition, sous les arcades et l'emmena +en voiture.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Où allons-nous?</p> + +<p>Il hésita un peu.</p> + +<p>—Tu ne veux pas retourner là-bas, dans +notre maison?</p> + +<p>Elle se récria:</p> + +<p>—Ah! non, par exemple! Jamais!</p> + +<p>Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il +chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée +à Paris; qu'en attendant, pour +aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis +de hasard.</p> + +<p>Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, +l'attira violemment à elle, et lui brûla +l'oreille et le cou du souffle de son désir. +Puis ses bras se détachèrent, elle retomba +molle et triste à son côté.</p> + +<p>Quand le fiacre s'arrêta:</p> + +<p>—Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? +mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas +aujourd'hui... demain...</p> + +<p>Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice +au mort jaloux.</p> + + + + +<h2>XII</h2> + + +<p>Le lendemain, il la mena dans une chambre +meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie, +au premier étage d'un hôtel donnant sur un +square, près de la Bibliothèque. Au milieu +du square s'élevait, soutenue par des nymphes +robustes, la vasque d'une fontaine. Les +allées bordées de lauriers et de fusains +étaient désertes et, de la place peu fréquentée, +on entendait le murmure énorme +et rassurant de la ville. La répétition avait +fini très tard. Quand ils entrèrent dans la +chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en +cette saison de neiges fondues, commençait +d'assombrir les tentures. Les grandes glaces +de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient +de lueurs vagues et d'ombres.</p> + +<p>Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder +à la fenêtre, entre les rideaux, et +dit:</p> + +<p>—Robert, les marches du perron sont +mouillées.</p> + +<p>Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, +mais le trottoir et la chaussée, puis un +autre trottoir et la grille du square.</p> + +<p>—Tu es une Parisienne, tu connais bien +cette place. Il y a au milieu, dans les arbres, +une fontaine monumentale, avec des femmes +énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis +que les tiens.</p> + +<p>Dans son impatience, il l'aida à défaire sa +robe de drap. Mais il ne trouvait pas les +agrafes et s'égratignait aux épingles.</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Je suis maladroit.</p> + +<p>Elle répondit en riant:</p> + +<p>—Bien sûr que tu n'es pas aussi habile +que madame Michon!... Ce n'est pas tant la +maladresse; mais tu as peur de te piquer. +Les hommes, c'est lâche. Tandis que les +femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à +souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal +presque tout le temps.</p> + +<p>Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, +avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il +la désirait trop et ne la voyait plus.</p> + +<p>Il lui dit:</p> + +<p>—Elles sont très sensibles à la douleur, +elles sont aussi très sensibles au plaisir... +Connais-tu Claude Bernard?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—C'était un grand savant. Il a dit qu'il +n'hésitait pas à reconnaître à la femme la +suprématie dans le domaine de la sensibilité +physique et morale.</p> + +<p>Nanteuil en dégrafant son corset:</p> + +<p>—S'il a voulu dire par là que toutes les +femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon. +Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il +aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que +ce soit, dans le domaine... comment dit-il +ça?... de la sensibilité physique et morale.</p> + +<p>Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:</p> + +<p>—Ne t'y trompe pas, mon Robert, des +femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.</p> + +<p>Comme il l'attirait dans ses bras, elle se +dégagea:</p> + +<p>—Tu me retardes.</p> + +<p>Puis, assise et repliée sur elle-même pour +défaire ses bottines.</p> + +<p>—Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a +raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition. +Il a vu un ânier qui avait assassiné +une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette +histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne +savais jamais si l'ânier était un homme ou +une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon +rêve!... A propos du docteur Socrate, devine +de qui il est l'amant... de la dame qui +tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine. +Elle n'est plus très jeune, mais elle +est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il +la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. +Et elle lui conta une histoire de théâtre:</p> + +<p>—Je crois que, décidément, je ne resterai +pas longtemps à l'Odéon.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, +avant la répétition: «Ma petite Nanteuil, +il n'y a jamais rien eu entre nous. +C'est ridicule...» Il a été très convenable, +mais il m'a fait comprendre que nous étions, +l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation +irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... +Parce que tu sais que Pradel a +établi une règle. Autrefois il choisissait +parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, +on criait. Maintenant, pour la bonne +administration du théâtre, il les prend +toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, +même celles qui lui déplaisent. Il n'y a +plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est +un vrai directeur, cet homme-là.</p> + +<p>Comme Robert, dans le lit, écoutait sans +rien dire, elle alla le secouer:</p> + +<p>—Alors, ça te serait égal que je me mette +avec Pradel?</p> + +<p>—Non, ma chérie, non ça ne me serait +pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais +qui l'empêcherait.</p> + +<p>Penchée sur lui, elle lui donnait des +caresses ardentes, en forme de menaces et +de châtiment, et elle lui criait:</p> + +<p>—Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es +pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.</p> + +<p>Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, +et, retenant sur son épaule gauche la chemise +qui avait glissé sous le sein droit, elle +s'attarda devant la table de toilette et demanda +avec inquiétude:</p> + +<p>—Robert, tu n'as rien apporté ici de +l'autre chambre?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Alors, doucement, timidement, elle se +coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle +étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le +cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. +Il lui semblait entendre ce bruit léger de +pas dans le sable qu'elle avait entendu dans +la maison du boulevard de Villiers. Elle +courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la +pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait +voir encore, elle voulut se cacher la tête dans +les mains. Mais elle ne put soulever les bras, +et le visage de Chevalier se dressa devant +elle.</p> + + + + +<h2>XIII</h2> + + +<p>Elle était rentrée chez elle avec une fièvre +ardente. Robert, ayant dîné en famille +regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil +l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise +humeur.</p> + +<p>Sa chemise et son habit, préparés sur le +lit par le valet de chambre, avaient l'air de +l'attendre dans une attitude domestique et +servile. Il commença de s'habiller avec une +vivacité un peu rageuse. Il était impatient +de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta +la rumeur de la ville et vit au-dessus des +toits la lueur que faisait Paris dans le ciel. +Il aspira toute la chair amoureuse amassée, +par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et +les grands cabarets, les cafés-concerts et les +bars.</p> + +<p>Irrité de ce que Félicie avait déçu son +désir, il était décidé à se contenter ailleurs, +et, ne se sentant point de préférence, il se +croyait seulement embarrassé de choisir; +mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie +d'aucune des femmes qu'il connaissait et +qu'il n'avait même pas envie des inconnues. +Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.</p> + +<p>C'était un feu de coke: madame de Ligny, +qui portait des manteaux de vingt-cinq +mille francs, économisait sur la table et les +feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du +bois dans les chambres.</p> + +<p>Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, +il s'était peu soucié, à la carrière où il était +entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le +ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol, +nourri de châtaignes, ses +yeux éblouis clignaient aux tables fleuries. +Trop fin pourtant et trop habile pour ne +pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait +l'avantage des dures volontés et des +refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait +de lui nulle faveur. En cela plus +perspicace que sa mère, qui se croyait +quelque pouvoir sur ce petit homme noir +et velu, submergé par ses jupes impérieuses, +chaque jeudi, du salon à la table. +Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait +quelque chose entre eux. Robert, par malchance, +avait précédé son ministre dans +l'intimité d'une personne que celui-ci aimait +jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles, +une femme galante. Et il croyait voir que le +petit homme velu s'en doutait et l'en regardait +de travers. Enfin il s'était fait au quai +d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent +et ne veulent jamais grand'chose. Mais il +n'exagérait rien et croyait très possible de +se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait +été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas +quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût +préféré qu'il allât à La Haye, où un poste +de troisième secrétaire était vacant. Maintenant +il se décidait tout à coup pour La +Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt +sera le meilleur.» Sa résolution prise, il +en examina les motifs. D'abord, c'était excellent +pour son avenir. Ensuite, le poste de +La Haye était agréable. Un camarade, qui +l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse +de la petite capitale endormie, où tout était +machiné, truqué pour l'agrément du corps +diplomatique. Il considéra même que La +Haye était l'auguste berceau d'un nouveau +droit international, et il alla jusqu'à décrocher +cette raison qu'il ferait plaisir à sa +mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait +partir seulement à cause de Félicie.</p> + +<p>Il eut sur elle des pensées qui n'étaient +pas bienveillantes. Il la savait menteuse et +peureuse, méchante pour ses amies. Il avait +la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots +ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait. +Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât +pas, non qu'il eût rien découvert de suspect +dans la vie qu'elle menait, mais parce +qu'il doutait raisonnablement de toutes les +femmes. Il se représenta tout le mal qu'il +savait d'elle et se persuada que c'était une +petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il +pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle +était très jolie. Cette raison lui parut bonne, +mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle +n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille, +non parce qu'elle était très jolie, mais parce +qu'elle était jolie d'une certaine manière, +parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement, +qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle +de rare et d'incomparable, parce qu'enfin +c'était une merveilleuse chose d'art et de +volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable. +Alors, se sentant faible, il pleura, +il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive, +son âme troublée, sa chair et son sang +dévoués à un petit être faible et perfide.</p> + +<p>A regarder le coke rouge dans la grille de la +cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma +de douleur et vit, sous ses paupières closes, +des nègres qui s'agitaient dans un tumulte +obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait +de quel livre de voyages, lu dans des années +d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit +diminuer, se résoudre en points imperceptibles +et disparaître dans une Afrique rouge, +qui peu à peu représenta la blessure aperçue +à la lueur d'une allumette la nuit du suicide. +Il songea:</p> + +<p>—Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais +guère.</p> + +<p>Tout à coup, sur ce fond de sang et de +flamme parut la forme cambrée de Félicie, +et il sentit en lui se tendre un désir cruel +et chaud.</p> + + + + +<h2>XIV</h2> + + +<p>Il l'alla voir le lendemain, dans le petit +appartement du boulevard Saint-Michel. Ce +n'était pas son habitude. Il n'aimait guère +à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui +était pourtant à son égard très polie et même +obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.</p> + +<p>Ce fut elle qui le reçut dans le salon +modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il +portait à la santé de Félicie, l'instruisit que +la pauvre enfant avait été, la veille au soir, +agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.</p> + +<p>—Elle travaille son rôle, dans sa chambre. +Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera +bien contente de vous voir, monsieur de +Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et +les vrais amis sont rares, surtout dans le +monde du théâtre.</p> + +<p>Robert observait madame Nanteuil avec +une attention qu'il ne lui avait pas encore +prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure +que sa fille aurait plus tard. Volontiers il +lisait en passant sur le visage des mères la +bonne aventure des filles. Et cette fois il +déchiffrait obstinément les traits et les +formes de cette dame comme une intéressante +prophétie. Il n'y lut rien qui fût de +mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil, +grasse, le teint reposé, la peau fraîche, +n'était pas désagréable, dans le mol empâtement +de ses chairs. Mais sa fille ne lui +ressemblait pas du tout.</p> + +<p>La voyant toute calme et placide, il lui dit:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas nerveuse, vous?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient +pas de moi. C'est tout le portrait de son +père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise +santé. Il est mort d'une chute de cheval... +Vous prendrez bien une tasse de thé, +monsieur de Ligny.</p> + +<p>Félicie entra. Les cheveux répandus sur +les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir +de laine blanche, retenu très lâche à +la taille par une grosse cordelière de passementerie, +et traînait ses mules rouges; elle +avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, +Tony Meyer, marchand de tableaux, quand +il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un +peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, +parce qu'il lui trouvait de la ressemblance +avec un portrait de Nattier représentant +mademoiselle de Charolais dans +l'habit franciscain. Robert restait surpris et +muet devant cette fillette.</p> + +<p>—C'est gentil à vous, fit-elle, d'être +venu prendre de mes nouvelles. Je vous +remercie. Je vais mieux.</p> + +<p>—Elle travaille beaucoup, elle travaille +trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de <i>la +Grille</i> la fatigue.</p> + +<p>—Mais non, maman.</p> + +<p>On parla théâtre, et la conversation fut +pauvre.</p> + +<p>Dans un silence, madame Nanteuil demanda +à M. de Ligny s'il recherchait toujours +les vieilles gravures de modes.</p> + +<p>Félicie et Robert la regardèrent sans +comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de +gravures de modes pour expliquer des rendez-vous +qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils +n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau +de la lune, comme disait le vieil auteur, +était tombé dans leur amour; seule, madame +Nanteuil, en son respect profond des +fictions, se rappelait:</p> + +<p>—Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup +de ces gravures anciennes et qu'elle y +trouvait des idées pour ses costumes.</p> + +<p>—Parfaitement, madame, parfaitement.</p> + +<p>—Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. +Je voudrais vous montrer un projet de costume +pour Cécile de Rochemaure.</p> + +<p>Et elle l'entraîna dans sa chambre.</p> + +<p>C'était une petite chambre tendue de +papier fleuri, meublée d'une armoire à glace, +de deux chaises de crin et d'un lit de fer à +courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un +bénitier et d'un rameau de buis.</p> + +<p>Elle lui donna un long baiser sur la +bouche.</p> + +<p>—Je t'aime, tu sais!</p> + +<p>—C'est bien sûr?</p> + +<p>—Oh! oui. Et toi?</p> + +<p>—Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas +cru que je t'aimerais autant.</p> + +<p>—Alors, c'est venu après.</p> + +<p>—Ça vient toujours après.</p> + +<p>—C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. +Avant on ne sait pas.</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>—J'ai été bien malade hier.</p> + +<p>—Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a +dit?</p> + +<p>—Il m'a dit que le repos, le calme +m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra +que nous soyons raisonnables une quinzaine +de jours encore. Ça t'ennuie?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce +que tu veux?...</p> + +<p>Il fit deux ou trois tours, furetant dans +les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude, +craignant qu'il ne l'interrogeât +sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, +cadeaux modestes, mais dont on ne +peut pas toujours expliquer l'origine. On +dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut +se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça +n'en vaut pas la peine. Elle détourna son +attention.</p> + +<p>—Robert, ouvre ma boîte à gants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à +gants?</p> + +<p>—Les violettes que tu m'as données +la première fois. Mon chéri, ne me quitte +pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que +tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans +des pays étrangers, à Londres, à Constantinople, +je deviens folle.</p> + +<p>Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé +l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas, +qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.</p> + +<p>—Tu me promets?</p> + +<p>Il promit sincèrement. Et elle devint très +gaie.</p> + +<p>Lui montrant la petite armoire à glace:</p> + +<p>—Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie +mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais +ma scène du quatre. Je profite de +ce que je suis seule pour chercher le ton +juste. Je tâche de dire large et fondu. Si +j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait +mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains +pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu +comment Romilly voudrait que je dise: +«Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer. +Je mets la main sous le nez, j'écarte +les doigts et je dis un mot à chaque doigt, +séparément, sur un ton particulier, avec +une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, +crains, pas», comme si je montrais les +marionnettes! Un peu plus, je mettrais à +tous mes doigts un petit chapeau en papier. +C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?</p> + +<p>Puis, soulevant ses cheveux et découvrant +son front courageux:</p> + +<p>—Je vais te montrer comment je fais ça.</p> + +<p>Subitement transfigurée et grandie, elle +dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille +innocence:</p> + +<p>»—Non, monsieur, je ne vous crains +pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez +pensé me prendre à votre piège et vous +vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un +homme d'honneur. Maintenant que je suis +sous votre toit, vous me direz ce que vous +avez dit au chevalier d'Amberre, votre +ennemi, quand il eut franchi cette grille. +Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»</p> + +<p>Elle avait le don mystérieux de changer +d'âme et de visage. Ligny était sous le +charme du beau mensonge.</p> + +<p>—Tu es étonnante!</p> + +<p>—Écoute-moi, mon chat. J'aurai un +grand bonnet de linon, avec des barbes qui +me descendront en étages sur les joues. +Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis +une jeune fille de la Révolution. Et il faut +que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la +Révolution en moi, tu comprends?</p> + +<p>—Tu connais la Révolution?</p> + +<p>—Mais oui!... Je ne sais pas les dates, +bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque. +Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine +fière sous un fichu croisé et les genoux +bien libres dans une jupe rayée, et c'est +d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!</p> + +<p>Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut +qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait +pas besoin de la connaître. Elle devinait, +elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.</p> + +<p>—Dans les répétitions, je n'indique pas +un seul de mes effets. Je garde tout pour +le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils +seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette +en fera une maladie.</p> + +<p>Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. +Son front, tout à l'heure d'un blanc de +marbre, était rose; elle avait repris son air +de gamine.</p> + +<p>Il s'approcha, il la regarda dans le gris +charmant des yeux, et, comme la veille au +soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle +était menteuse et peureuse, méchante pour +ses amies; mais il le pensa avec indulgence. +Il pensa qu'elle aimait les plus sales +cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait: +mais il le pensa avec une douce pitié; +il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, +mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait, +que c'était moins parce qu'elle était jolie +que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il +l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau +vivant et une incomparable chose d'art et +de volupté. Il la regarda dans le gris charmant +des yeux, dans les prunelles où +nageaient sous une eau lumineuse comme +de petits signes astrologiques. Il la regarda +d'un regard si profond qu'elle en sentit le +fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il +avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans +les yeux, en lui tenant la tête serrée entre +ses deux mains:</p> + +<p>—Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; +mais je t'aime et je me fiche de +l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui +me valent. Et tu le sais bien.</p> + + + + +<h2>XV</h2> + + +<p>Ils se voyaient tous les jours au théâtre +et faisaient ensemble des promenades à pied.</p> + +<p>Nanteuil jouait presque chaque soir et +travaillait avec ardeur le rôle de Cécile. +Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, +passait des nuits moins agitées, n'obligeait +plus sa mère à lui tenir la main pendant +qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans +des cauchemars. Une quinzaine de jours +s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis +qu'assise devant sa toilette elle se peignait +les cheveux, comme le temps était sombre, +elle avança la tête vers la glace, et elle y vit, +non pas son visage, mais celui du mort. Un +filet de sang lui coulait d'un coin de la +lèvre; il riait et la regardait.</p> + +<p>Alors elle se décida à faire ce qu'elle +croyait utile et bon. Elle prit une voiture et +alla le voir. En passant sur le boulevard +Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste +une botte de roses. Elle les lui apportait. +Elle se mit à genoux devant la petite +croix noire qui marquait l'endroit où on +l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être +raisonnable, de la laisser tranquille. Elle +lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois +avec dureté. On ne s'entend pas toujours +dans la vie. Mais il devait comprendre +maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il +de la tourmenter? Elle ne demandait +pas mieux que de garder de lui un bon +souvenir. Elle irait le voir de temps en +temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre +et à l'effrayer.</p> + +<p>Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir +par de douces paroles:</p> + +<p>—Je comprends que tu aies voulu te +venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas +méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me +fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai, +moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des +fleurs.</p> + +<p>Elle avait bien envie de le tromper, de +l'endormir par de fausses promesses, de lui +dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te +jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je +te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle +n'osait pas mentir sur une tombe, et elle +était sûre que ce serait inutile, que les +morts savent tout.</p> + +<p>Un peu lasse, elle prolongea quelques +moments encore, plus mollement, ses supplications +et ses prières, et elle s'aperçut que +l'horreur que lui causaient les tombes, elle +ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle +n'avait pas peur du mort. Elle en chercha +la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas +parce qu'il n'était pas là.</p> + +<p>Et elle songea:</p> + +<p>—Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est +partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans +les rues, dans les maisons, dans les chambres.</p> + +<p>Et elle se leva désespérée, sûre maintenant +de le rencontrer partout, excepté dans +le cimetière.</p> + + + + +<h2>XVI</h2> + + +<p>Après quinze jours de patience, Ligny la +pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le +terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il +ne voulait pas attendre davantage. Elle +souffrait autant que lui de ne plus se donner. +Mais elle craignait de voir revenir le mort. +Elle trouva des prétextes gauches pour différer +les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle +avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de +raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle +l'aimait et il lui disait des paroles dures. +Et il la poursuivait sans cesse de son désir.</p> + +<p>Alors vinrent les jours âpres et les heures +ingrates. Comme elle n'osait plus entrer +avec lui sous un toit, ils montaient en +fiacre et, après avoir roulé longuement dans +les banlieues, ils descendaient sur de +mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre +vent d'est, marchant à grands pas, comme +flagellés par le souffle d'une invisible colère.</p> + +<p>Une fois pourtant, le jour était si doux, +qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient +côte à côte les allées désertes du Bois. Les +bourgeons, qui commençaient à se gonfler à +la pointe des branches fines et noires, faisaient +aux arbres, sous le ciel rose, des +cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la +prairie semée de bouquets d'arbres nus, et +l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents +coupés clos des vieillards passaient sur la +route, et les nourrices poussaient des voitures +d'enfants. Un auto traversa de son +bourdonnement le silence du Bois.</p> + +<p>—Tu aimes ces machines-là? demanda +Félicie.</p> + +<p>—Je trouve ça commode, voilà tout. +C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il +n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait +que des femmes.</p> + +<p>Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:</p> + +<p>—Robert, tu as vu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Il y avait dedans Jeanne Perrin avec +une femme.</p> + +<p>Et, comme il montrait une paisible indifférence, +elle lui dit sur un ton de reproche:</p> + +<p>—Tu es comme le docteur Socrate: tu +trouves ça naturel?</p> + +<p>Le lac dormait clair et tranquille entre +ses murailles sombres de sapins. Ils prirent +à leur droite le sentier qui longe la berge où +les oies blanches et les cygnes lissent leurs +plumes.</p> + +<p>A leur approche, une flottille de canards, +comme des nacelles vivantes, le col en forme +de proue, cingla vers eux.</p> + +<p>Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle +n'avait rien à leur donner.</p> + +<p>—Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, +papa me menait le dimanche donner du +pain aux bêtes. C'était ma récompense, +quand j'avais bien étudié toute la semaine. +Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les +chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était +très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup. +Mais l'existence est difficile pour un +officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait +de ne pas pouvoir faire comme les officiers +riches, et puis il ne s'entendait pas avec +maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, +papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, +sans nous parler, nous nous comprenions +tous les deux. Il m'aimait bien... Mon +Robert, plus tard, dans longtemps, dans +bien longtemps, j'aurai une maisonnette à +la campagne. Et quand tu y viendras, mon +chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant +du grain à mes poules.</p> + +<p>Il lui demanda comment l'idée lui était +venue d'entrer au théâtre.</p> + +<p>—Je savais bien que je ne me marierais +pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de +voir mes grandes amies dans les modes ou +dans les télégraphes, ça ne m'encourageait +pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je +trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la +pension dans une petite pièce, pour la saint +Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse +disait que je ne jouais pas bien; mais c'était +parce que maman lui devait trois mois. Dès +l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement +au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. +J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est +éreintant notre métier. Mais de réussir, ça +repose.</p> + +<p>A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent +le bac amarré à l'estacade. Il y sauta +entraînant Félicie.</p> + +<p>—Ces grands arbres sont beaux, même +sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que, +dans cette saison, le chalet était fermé.</p> + +<p>Le passeur lui répondit que, par les beaux +jours d'hiver, les promeneurs aimaient à +aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille +et qu'à l'instant même, il venait +encore d'y conduire deux dames.</p> + +<p>Un garçon, qui habitait la solitude de +l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique, +meublé de deux chaises, d'une table, +d'un piano et d'un divan. Les lambris +étaient moisis, les parquets disjoints. Elle +regarda par la fenêtre la pelouse et les grands +arbres.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, +que cette grosse boule sombre dans le peuplier?</p> + +<p>—C'est du gui, ma chérie.</p> + +<p>—On dirait un animal pelotonné autour +de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable +à voir.</p> + +<p>Elle posa la tête sur l'épaule de son ami +et lui dit languissamment:</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait +qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des +mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait +faire, inerte, découragée, prévoyant que +c'était inutile. Les oreilles lui tintaient +comme, une clochette. Le tintement cessa et +elle entendit à sa droite une voix étrange, +claire, glaciale, dire: «Je vous défends +d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la +voix parlait de haut dans une lueur, mais +elle n'osa tourner la tête. C'était une voix +inconnue. Involontairement et, malgré elle, +elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et +elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son, +qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle +pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a +maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement +sa jupe sur ses genoux. Mais elle se +retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle +venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût +folle et parce qu'elle discernait tout de même +que ce n'était pas réel.</p> + +<p>Ligny s'éloigna:</p> + +<p>—Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. +Je ne te prendrai pas de force.</p> + +<p>Assise le buste droit et les genoux serrés, +elle lui dit:</p> + +<p>—Tant que nous sommes dans la foule, +tant qu'il y a du monde autour de nous, je +te désire, je te veux; et dès que nous sommes +seuls, j'ai peur.</p> + +<p>Il lui répondit par une moquerie facile et +méchante:</p> + +<p>—Ah! si pour t'exciter, il te faut un +public!...</p> + +<p>Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une +larme coulait sur sa joue. Elle pleura +longtemps en silence. Puis vivement elle +l'appela:</p> + +<p>—Regarde donc!</p> + +<p>Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se +promenait sur la pelouse avec une jeune +femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient +l'une à l'autre des violettes à respirer +et souriaient.</p> + +<p>—Vois! elle est heureuse, tranquille, +cette femme.</p> + +<p>Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des +longues habitudes, allait satisfaite et tranquille, +ne laissant pas même paraître l'orgueil +de ses préférences étranges.</p> + +<p>Félicie la regardait avec une curiosité +qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait +de son calme.</p> + +<p>—Elle n'a pas peur, elle.</p> + +<p>—Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?</p> + +<p>Et il la prit violemment par la taille.</p> + +<p>Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, +déçu, frustré, humilié, il se mit en colère, +la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait +pas plus longtemps ces façons ridicules.</p> + +<p>Elle ne lui répondit rien et recommença +de pleurer.</p> + +<p>Irrité de ces larmes, il lui parla durement:</p> + +<p>—Puisque tu ne peux plus me donner ce +que je te demande, c'est inutile de nous +revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. +D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes +plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une +fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que +ce misérable cabotin.</p> + +<p>Alors elle éclata de colère et gémit de +désespoir:</p> + +<p>—Menteur! menteur! C'est abominable +ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu +veux me faire souffrir davantage. Tu profites +de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse. +C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime +plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... +Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous +faisons là? Est-ce que nous allons passer +notre vie à nous regarder comme ça avec +fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est +pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne +peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon +amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais +chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce +qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce +n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à +fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens +folle.</p> + + +<br /> + +<p>Le lendemain, Ligny demanda à être +envoyé comme troisième secrétaire à La +Haye. Il fut nommé huit jours après et partit +aussitôt, sans avoir revu Félicie.</p> + + + + +<h2>XVII</h2> + + +<p>Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. +Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand +de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait +des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra +au théâtre un fabricant d'appareils +électriques, encore jeune, au-dessus de ses +affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois. +Il était d'un tempérament amoureux +et d'un caractère timide, et, comme les +femmes belles et jeunes lui faisaient peur, +il s'était accoutumé à ne désirer que les +autres. Madame Nanteuil était encore très +agréable. Mais, un soir qu'elle était mal +habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit. +Elle l'accepta pour faire aller un peu la +maison et pour que sa fille ne manquât de +rien. Son dévouement lui procura le bonheur. +M. Bondois l'aimait et la cultivait +ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut +ensuite heureuse et tranquille; il lui parut +naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait +pas croire qu'elle en eût passé la saison, +quand on lui prouvait le contraire.</p> + +<p>Elle s'était toujours montrée bienveillante, +d'un caractère facile et d'une humeur égale. +Mais jamais encore elle n'avait fait paraître +dans sa maison un si heureux génie et de +si gracieuses pensées. Douce aux autres et à +elle-même, gardant au cours des heures changeantes +le sourire qui découvrait ses belles +dents et creusait des fossettes dans ses joues +grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle +lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, +elle était la joie et la jeunesse de la maison.</p> + +<p>Tandis que madame Nanteuil ne concevait +et n'exprimait que des idées riantes et +claires, Félicie devenait sombre, maussade et +chagrine. Des plis se creusaient dans son joli +visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout +de suite la situation qu'occupait M. Bondois +dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que +sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle, +soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être +forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui +enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement +ce malaise que nous causent les +choses de l'amour quand elles se font trop +près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence +durant les repas, reprochait amèrement +à madame Nanteuil, par allusions très +claires et en termes mal voilés, le nouvel +ami de la maison, et témoignait à M. Bondois +lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, +un dégoût expansif et une abondante aversion. +Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une +affliction légère et elle excusait sa fille en considérant +que cette enfant n'avait encore aucune +expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui +Félicie inspirait une terreur surhumaine, +s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux +et de menus présents.</p> + +<p>Elle était violente parce qu'elle souffrait. +Les lettres qu'elle recevait de La Haye +irritaient son amour et le rendaient douloureux. +Elle se desséchait, en proie aux images +brûlantes. Quand elle voyait trop précisément +son ami absent, ses tempes bourdonnaient, +son cœur battait violemment, puis +une ombre lourde s'épaississait dans sa +tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute +la chaleur de son sang, toutes les forces de +son être coulaient en elle et descendaient +pour s'amasser en désir dans les profondeurs +de sa chair. Alors elle ne songeait +plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul +qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même +du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre +que lui. Car elle n'avait pas toujours eu +l'instinct si exclusif. Elle se promettait +d'aller tout de suite demander de l'argent +à Bondois et de prendre le train pour La +Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, +c'était moins la pensée de déplaire +à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, +qu'une vague peur de réveiller l'ombre +endormie.</p> + +<p>Elle ne l'avait pas revue depuis le départ +de Ligny. Mais il se passait encore en elle et +autour d'elle des choses troublantes. Dans +la rue, un barbet la suivait qui apparaissait +et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle +était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez +la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes +après, Félicie la vit, qui rentrait dans la +chambre comme si elle y avait oublié quelque +chose. Mais l'apparition s'avança sans +regard, sans paroles, sans bruit et disparut +en touchant le lit.</p> + +<p>Elle eut des illusions plus inquiétantes. +Un dimanche, elle jouait en matinée, dans +<i>Athalie</i>, le rôle du jeune Zacharie. Comme +elle avait de très jolies jambes, ce travesti +lui plaisait, et elle était contente aussi de +montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle +remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre +en soutane. Ce n'était pas la première fois +qu'un ecclésiastique assistait à une représentation +matinale de cette tragédie tirée de +l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une +impression pénible. Quand elle entra en +scène, elle vit distinctement Louise Dalle, +coiffée du turban de Jozabeth, charger un +revolver devant le trou du souffleur. Elle +eut le jugement assez ferme et l'esprit assez +présent pour écarter cette vision absurde, +qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers +d'une voix éteinte.</p> + +<p>Elle se sentait à l'estomac des brûlures. +Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans +cause, une angoisse indicible la prenait aux +entrailles, son cœur battait d'un mouvement +fou, et elle craignait de mourir.</p> + +<p>Le docteur Trublet la soignait avec une +prudence attentive. Elle le voyait souvent au +théâtre et parfois elle allait le consulter dans +le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne +passait pas par le salon d'attente; le domestique +la faisait entrer tout de suite dans la +petite salle à manger où luisaient dans +l'ombre des faïences arabes, et elle passait +toujours la première. Un jour Socrate parvint +à lui faire comprendre la manière dont +les images se forment dans le cerveau et +comment ces images ne correspondent pas +toujours à des objets extérieurs, ou du +moins n'y correspondent pas toujours avec +exactitude.</p> + +<p>—Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont +le plus souvent que de fausses perceptions. +On voit ce qui est, mais on le voit mal, et +l'on fait d'un plumeau une tête hérissée, +d'un œillet rouge la gueule d'un monstre, +d'une chemise un fantôme dans son linceul. +Insignifiantes erreurs.</p> + +<p>Elle trouva dans ces raisons la force de +mépriser et de dissiper ses visions de +chiens, de chats ou de personnes vivantes +et familières. Mais elle craignait de revoir +le mort. Et les terreurs mystiques nichées +dans des plis obscurs de son cerveau étaient +plus fortes que les démonstrations du savant. +On avait beau lui dire que les morts +ne revenaient jamais, elle savait bien le +contraire.</p> + +<p>Socrate lui recommanda cette fois encore +de prendre des distractions, de voir des +amis, et de préférence des amis agréables, +et de fuir, comme ses deux plus perfides +ennemies, l'ombre et la solitude.</p> + +<p>Et il ajouta cette prescription:</p> + +<p>—Surtout évitez les personnes et les +choses qui peuvent avoir quelque rapport +avec l'objet de vos visions.</p> + +<p>Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. +Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non +plus.</p> + +<p>—Alors vous me guérirez, mon bon +Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses +jolis yeux gris, pleins de prières.</p> + +<p>—Vous vous guérirez vous-même, mon +enfant. Vous vous guérirez, parce que vous +êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... +Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et +brave. Vous avez peur du danger, mais vous +avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce +que vous n'êtes pas en sympathie avec le +mal et la souffrance. Vous guérirez, parce +que vous voulez guérir.</p> + +<p>—Vous croyez qu'on guérit quand on +veut?</p> + +<p>—Quand on veut d'une certaine façon +intime et profonde, quand ce sont nos cellules +qui veulent en nous, quand c'est notre +inconscient qui veut; quand on veut avec la +volonté sourde, abondante et pleine de +l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.</p> + + + + +<h2>XVIII</h2> + + +<p>Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle +se retournait dans son lit et rejetait les +couvertures. Elle sentait que le sommeil était +loin encore, qu'il viendrait sur les premiers +rayons, pleins de poussières dansantes, que +le matin darde aux fentes des rideaux. La +veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait +à travers sa chair de porcelaine, lui faisait +une compagne mystique et familière. Félicie +souleva les paupières et but d'un regard +cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait. +Puis, refermant les yeux, elle +retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie. +Par instants, il lui venait à la +mémoire une phrase de son rôle, à laquelle +elle n'attachait aucune signification et qui +l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les +faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner +sans cesse quatre ou cinq idées.</p> + +<p>—Il faudra, demain, que j'aille essayer +ma robe chez madame Royaumont. Hier, je +suis entrée avec Fagette dans la loge de +Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a +montré ses jambes velues, comme si elle en +était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne +Perrin; elle a même une belle tête; mais +c'est son expression qui me déplaît. Comment +madame Colbert fait-elle pour me +réclamer trente-deux francs? Quatorze et +trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui +dois que vingt-six francs. «Nos jours sont +ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!</p> + +<p>D'un bond de ses reins souples, elle se +retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour +étreindre l'air comme un corps subtil et +frais.</p> + +<p>—Il me semble qu'il y a un siècle que +Robert est parti. C'est mal de sa part de +m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.</p> + +<p>Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait +studieusement comme c'était quand +ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. +Elle l'appelait:</p> + +<p>—Mon chat! mon petit loup!</p> + +<p>Aussitôt les idées recommençaient dans +sa tête leur manège fatigant.</p> + +<p>—«Nos jours sont ce que nous les faisons. +Nos jours sont ce que nous les faisons. +Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, +et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que +Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses +longues jambes d'homme, toutes sombres +de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que +Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? +Il faudra que demain, à quatre heures, +j'aille essayer ma robe. Il y a une chose +terrible, c'est que madame Royaumont ne +sait jamais bien monter les manches. Que +j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. +Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les +personnes.</p> + +<p>Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle +sentit comme une influence de lui qui se +coulait le long des murs de la chambre. +Elle crut voir que la clarté de la veilleuse +en était obscurcie. C'était moins qu'une +ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa +tout à coup que cette chose subtile +venait des portraits du mort. Elle n'en +avait gardé aucun dans sa chambre. Mais +l'appartement en contenait encore, qu'elle +n'avait pas détruits. Elle en fit le compte +avec soin et trouva qu'il devait en rester +trois: un premier, très jeune, sur un fond +nuageux; un autre, rieur et familier, à +cheval sur une chaise; un troisième, en +don César de Bazan. Dans sa hâte de les +anéantir, elle sauta du lit, alluma une +bougie et, traînant ses mules, glissa, en +chemise, dans le salon, jusqu'à la table de +palissandre, surmontée d'un palmier phénix, +souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il +contenait des jetons, des bobèches, quelques +morceaux de bois décollés des meubles, +deux ou trois pendeloques du lustre et +quelques photographies, parmi lesquelles +elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus +jeune, sur un fond nuageux.</p> + +<p>Elle chercha les deux autres dans un +petit meuble façon de Boulle qui ornait +l'intervalle des fenêtres et portait les lampes +de Chine. Là dormaient des globes de verre +dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal +garnies de bronze doré, un porte-allumettes +en porcelaine peinte, orné d'un enfant +endormi près d'un chien, contre un tambour, +des livres débrochés, des partitions +en lambeaux, deux éventails brisés, une +flûte et un petit tas de portraits-cartes. +Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le +don César de Bazan. Le dernier n'y était +pas. Elle se demanda inutilement où on +avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla +les boîtes, les coupes, les cache-pots, le +casier à musique. Et tandis qu'elle le +recherchait ardemment, le portrait grandissait +et se précisait dans son imagination, +atteignait la taille humaine, prenait un air +moqueur et la narguait. Elle avait la tête +en feu, les pieds glacés et sentait la peur +lui entrer dans le creux de l'estomac. Au +moment de renoncer et d'aller cacher sa +tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa +mère gardait des photographies dans son +armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement, +elle entra dans la chambre de madame +Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire, +l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, +montée sur une chaise, explora la plus +haute tablette, chargée de vieux cartons. +Elle mit la main sur un album qui datait +du second Empire et qu'on n'avait pas +ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas +de lettres, des liasses de papier timbré et +de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée +par la lumière de la bougie et par le +bruit de souris que faisait la chercheuse, +madame Nanteuil demanda:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en +longue chemise de nuit, une grosse natte +dans le dos, le petit fantôme familier:</p> + +<p>—C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... +Qu'est-ce que tu fais là?</p> + +<p>—Je cherche quelque chose.</p> + +<p>—Dans mon armoire?</p> + +<p>—Oui, maman.</p> + +<p>—Veux-tu bien aller te coucher! tu vas +t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches, +au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la +planche du milieu, à côté du sucrier en +argent.</p> + +<p>Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies +qu'elle feuilletait rapidement.</p> + +<p>Sous ses doigts impatients passaient madame +Doulce, couverte de dentelles; Fagette, +éclatante et les cheveux dévorés de lumière; +Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de +l'autre et le nez tombant sur les lèvres; +Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve +et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le +nez roide sur une moustache épaisse. Bien +qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de +M. Bondois, elle lui donna au passage un +regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber +sur le nez une goutte de bougie.</p> + +<p>Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, +s'étonnait:</p> + +<p>—Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner +comme ça dans mon armoire?</p> + +<p>Félicie, qui tenait enfin le portrait tant +cherché, ne répondit que par un cri de joie +sauvage et s'envola de la chaise emportant +son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.</p> + +<p>Rentrée dans le salon, elle s'accroupit +devant la cheminée et fit un feu de papier +dans lequel elle jeta les trois photographies +de Chevalier. Elle les regarda flamber, et +quand les trois cartes, tordues et noircies, +se furent envolées sans forme ni matière, +elle respira largement. Elle croyait bien, +cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance +de ses apparitions et s'être délivrée de +l'obsession.</p> + +<p>En reprenant son bougeoir, elle vit +M. Bondois dont le nez disparaissait sous un +rond de cire blanche. Ne sachant qu'en +faire, elle le jeta en riant dans la cheminée +encore flambante.</p> + +<p>Rentrée dans sa chambre, elle se mit +devant sa glace et serra sa chemise sur +elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, +qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta +cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire. +Elle se disait à elle-même:</p> + +<p>—Pourquoi est-on faite comme ça, avec +une tête, des bras, des jambes, des mains, +des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi +comme ça et pas autrement? C'est +drôle!</p> + +<p>En cet instant, la forme humaine lui +apparaissait arbitraire, bizarre, étrange. +Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, +elle se plut. Elle avait d'elle un goût +vif et profond. Elle découvrit ses seins, les +tint délicatement sur le creux de ses mains, +les contempla dans la glace avec tendresse, +comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais +à elle, comme deux êtres animés, comme +une couple de colombes.</p> + +<p>Après leur avoir souri, elle se recoucha. +Se réveillant à une heure tardive de la +matinée, elle éprouva une seconde de surprise +d'être couchée seule. Parfois, en songe, +elle se dédoublait et, sentant sa propre +chair, rêvait qu'elle recevait les caresses +d'une femme.</p> + + + + +<h2>XIX</h2> + + +<p>La répétition générale de <i>la Grille</i> était +annoncée pour deux heures. Dès une heure, +le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée +dans la loge de Nanteuil.</p> + +<p>Félicie, aux mains de madame Michon, +reprochait à son docteur de ne rien lui dire. +Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu +sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. +Elle recommanda qu'on ne laissât entrer +personne dans la loge. Pourtant elle reçut +avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en +sympathie avec lui.</p> + +<p>Il était très ému. Pour cacher son trouble, +il affectait de parler de ses bois du Vivarais, +il commençait des histoires de chasse et des +contes de paysans, qu'il n'achevait pas.</p> + +<p>—J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, +monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas +des coups dans l'estomac?</p> + +<p>Il se défendit d'éprouver aucune émotion.</p> + +<p>Elle insista:</p> + +<p>—Avouez que vous voudriez bien que ce +soit fini.</p> + +<p>—Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être +que j'aimerais mieux que ce fût fini.</p> + +<p>Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air +simple et d'une voix tranquille, lui adressa +cette parole interrogative:</p> + +<p>—Ne pensez-vous pas que ce qui doit +s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été +de tout temps accompli?</p> + +<p>Et, sans attendre de réponse, il ajouta:</p> + +<p>—Si les phénomènes du monde parviennent +successivement à notre connaissance, +nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en +réalité successifs, et nous avons encore moins +de raisons de croire qu'ils se produisent au +moment où nous les percevons.</p> + +<p>—C'est évident, dit Constantin Marc, qui +n'avait pas écouté.</p> + +<p>—L'univers, poursuivit le docteur, nous +apparaît sans cesse imparfait, et nous avons +l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme +nous percevons les phénomènes successivement, +nous croyons qu'en effet ils succèdent +les uns aux autres. Nous nous imaginons +que ceux que nous ne voyons plus sont +passés et que ceux que nous ne voyons pas +encore sont futurs. Mais on peut concevoir +des êtres construits de telle façon qu'ils +découvrent simultanément ce qui pour nous +est le passé et l'avenir. On en peut concevoir +qui perçoivent les phénomènes dans un +ordre rétrograde et les voient se dérouler de +notre futur à notre passé. Des animaux disposant +de l'espace autrement que nous et +capables, par exemple, de se mouvoir avec +une vitesse plus grande que celle de la +lumière, se feraient de la succession des +phénomènes une idée très différente de celle +que nous en avons.</p> + +<p>—Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me +fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie +pendant que madame Michon lui passait ses +bas sous sa jupe.</p> + +<p>Constantin Marc l'assura que Durville n'y +songeait même pas et il la supplia de ne pas +s'inquiéter.</p> + +<p>Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.</p> + +<p>—Nous-mêmes, par une nuit claire, le +regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la +cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce +qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également +que nous voyons ce qui est et ce qui +sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous +apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, +l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile. +Cependant l'astre qui, de loin, nous montre +son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, +mais tel qu'il était lors de notre +jeunesse, peut-être même avant notre naissance, +et le peuplier, dont les jeunes feuilles +tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent +en nous dans un même moment du +temps et nous sont présents l'un et l'autre à +la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est +dans le présent quand nous la percevons +précisément. Nous disons qu'elle est dans le +passé lorsque nous n'en gardons qu'une +image indistincte. Une chose fût-elle accomplie +depuis des millions d'années, si nous en +recevons une impression aussi forte que +possible, ce ne sera pas pour nous une chose +passée: elle nous sera présente. L'ordre dans +lequel roulent les choses dans les abîmes de +l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons +que l'ordre de nos perceptions. Croire +que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le +connaissons pas, c'est croire qu'un livre est +inachevé parce que nous n'avons pas fini de +le lire.</p> + +<p>Ici le docteur s'arrêta un moment. Et +Nanteuil, dans le silence, entendit battre +son cœur. Elle s'écria:</p> + +<p>—Continuez, mon bon Socrate, continuez, +je vous en prie. Si vous saviez comme vous me +faites du bien en causant!... Vous pensez que +je n'écoute pas un mot de ce que vous dites. +Mais de vous entendre dire des choses lointaines, +ça me distrait; ça me fait sentir +qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche +de m'enfoncer dans le trou noir... +Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez +pas...</p> + +<p>Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu +la bonne influence que sa parole exerçait sur +la comédienne, poursuivit son discours:</p> + +<p>—L'univers se construit aussi fatalement +qu'un triangle dont un côté et deux angles +sont donnés. Les choses futures sont déterminées. +Elles sont dès lors terminées. Elles +sont comme si elles existaient. Elles existent +déjà. Elles existent si bien que nous les +connaissons en partie. Et, si cette partie est +infime par rapport à leur immensité, elle est +en proportion très appréciable avec la partie +que nous pouvons connaître des choses accomplies. +Il nous est permis de dire que, pour +nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur +que le passé. Nous savons que les générations +succéderont aux générations dans le +travail, la joie et la souffrance. J'étends mes +regards par delà la durée de la race humaine. +Je vois les constellations changer lentement +dans le ciel leurs formes, qui semblaient +immuables; je regarde le chariot dételer +son antique attelage, le bouclier d'Orion se +rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que +le soleil se lèvera demain et que longtemps +encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs +légères, il se lèvera tous les matins.</p> + +<p>Adolphe Meunier entra discrètement sur +la pointe des pieds.</p> + +<p>Le docteur lui serra la main:</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Meunier. Nous +voyons la nouvelle lune du mois prochain. +Nous ne la voyons pas aussi distinctement +que la nouvelle lune de cette nuit, parce que +nous ne savons pas dans quel ciel gris ou +roux elle montrera son derrière de vieille +casserole sur mon toit, parmi les tuyaux +coiffés de chapeaux pointus et de capotes +romantiques, aux regards des chats amoureux. +Mais ce lever de la lune prochaine, si +nous étions assez savants pour le connaître +d'avance dans ses moindres circonstances, +toutes nécessaires, nous nous ferions une idée +aussi nette de la nuit dont je parle que de +celle où nous sommes: l'une et l'autre nous +seraient également présentes.</p> + +<p>»La connaissance que nous avons des faits +est l'unique raison qui nous porte à croire à +leur réalité. Nous connaissons certains faits +à venir. Nous devons donc les tenir pour +réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi +donc il est croyable, mon cher Constantin +Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille +ans, ou depuis une demi-heure, ce qui +revient absolument au même. Il est croyable +que nous sommes tous morts depuis longtemps. +Pensez-le, et vous serez tranquille.</p> + +<p>Constantin Marc, qui avait très mal suivi +ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos +ni la convenance, répondit un peu agacé que +tout cela était dans Bossuet.</p> + +<p>—Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, +je vous défie bien d'y trouver rien de semblable. +Bossuet n'avait aucune philosophie.</p> + +<p>Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle +était coiffée d'un grand bonnet de linon, à +haute coiffe arrondie, serré sur la tête par +un large ruban bleu et dont les barbes +descendant en étages lui ombrageaient le +front et les joues. Elle s'était changée en +une blonde ardente. Des cheveux roux lui +tombaient en boucles sur les épaules. Sur +son sein se croisait un fichu d'organdi pris +dans une large ceinture violette. Sa jupe +blanche rayée de rose, coulant comme mouillée +de la taille un peu haute, la faisait +paraître très longue. Et elle apparaissait en +figure de rêve.</p> + +<p>—Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: +savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire? +Ils jouaient tous les deux dans les +<i>Femmes savantes</i>. En scène, il lui a mis un +œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en +débarrasser de tout l'acte.</p> + +<p>A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, +suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le +bruit de la salle, la rumeur du monstre, et +il leur semblait qu'ils entraient dans la +gueule ardente de la bête apocalyptique.</p> + + +<br /> + +<p><i>La Grille</i> fut bien accueillie. Venue en +fin de saison, sans espoir d'une longue +durée, elle trouva grâce devant tous. Vers +le milieu du premier acte, on y sentit du +style, de la poésie et, çà et là, des obscurités. +Dès lors on la respecta, on affecta de +s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On +lui passa de n'être guère dramatique. Elle +était littéraire, et, cette fois, on admettait le +genre.</p> + +<p>Constantin Marc ne connaissait encore +personne à Paris. Il avait fait venir au +théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais +qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs +cravates blanches, roulaient des yeux ronds +et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas +d'amis, personne ne pensa à nuire à son +succès. Et même, dans les couloirs, on le +faisait homme de talent contre d'autres. Très +ému cependant, il errait de loge en loge ou +s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur. +Il s'inquiétait des critiques.</p> + +<p>—Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils +diront de votre pièce le bien ou le mal +qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, +ils en pensent plus de mal que de +bien.</p> + +<p>Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle +sourire, que la salle était bonne et que les +critiques trouvaient l'écriture de la pièce +très soignée. Il attendit en retour quelques +paroles obligeantes sur <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. +Mais Constantin Marc ne songea pas +à les lui adresser.</p> + +<p>Romilly secoua la tête:</p> + +<p>—Il faut prévoir les éreintements. Monsieur +Meunier le sait bien. La presse a été +envers lui d'une injustice féroce.</p> + +<p>—Hélas! soupira Meunier, on ne dira +jamais autant de mal de nous qu'on en a +dit de Shakespeare et de Molière.</p> + +<p>Le succès de Nanteuil fut grand, et +marqué moins encore par de bruyants +rappels que par l'approbation plus discrète +et plus profonde des amateurs délicats. Elle +avait montré des qualités qu'on ne lui +connaissait pas encore, la pureté de la diction, +la noblesse des attitudes, une grâce +chaste et fière.</p> + +<p>Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, +le ministre lui adressa ses félicitations. +C'était signe que la salle était favorable: car +les ministres n'expriment jamais des opinions +singulières. Derrière le grand-maître +de l'Université, se pressait une foule flatteuse +de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs +dramatiques. Les bras allongés vers elle +comme des pompes, ils lui exprimaient tous +à la fois leur admiration. Et madame Doulce, +étouffée par leur nombre, abandonnait aux +boutons des vêtements d'hommes des lambeaux +de ses innombrables dentelles de +coton.</p> + +<p>Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. +Elle eut mieux du public que des +pleurs et des cris. Elle obtint de tous les +yeux ces regards humides et pourtant sans +larmes, de toutes les poitrines ce murmure +profond et presque muet, que seule arrache +la beauté.</p> + +<p>Elle sentit qu'elle avait démesurément +grandi en un moment et, la toile tombée, +elle murmura:</p> + +<p>—Cette fois, ça y est!</p> + +<p>Elle se déshabillait dans sa loge pleine de +corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses +et de gerbes de lilas, quand on lui apporta +une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme +de La Haye qui contenait ces mots:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>M'associe de cœur à succès certain.</i></p> +<p><i>ROBERT.</i></p> + </div> </div> + +<p>Au moment où elle achevait de lire, le +docteur Trublet entra dans la loge.</p> + +<p>Elle lui jeta au cou ses bras ardents de +fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine +moite et mit sur ce visage de Silène méditatif +un plein baiser de sa bouche enivrée.</p> + +<p>Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser +comme un présent du sort, sachant bien +qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était +dédié à la gloire et à l'amour.</p> + +<p>Nanteuil s'aperçut elle-même que dans +son ivresse elle avait peut-être chargé ses +lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit +en jetant les bras dans le vague:</p> + +<p>—Tant pis! je suis si heureuse!</p> + + + + +<h2>XX</h2> + + +<p>A Pâques, un événement considérable +accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française. +Depuis quelque temps, sans le +dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère +l'avait aidée dans ses démarches. Madame +Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était +aimée. Maintenant elle portait des corsets +droits et avait des jupons qu'elle pouvait +montrer partout. Elle fréquenta les bureaux +du ministère, et l'on croit que, sollicitée par +un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très +bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait. +Il s'écriait tout réjoui:</p> + +<p>—On ne la reconnaît plus, la maman +Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et +je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. +Elle a meilleur caractère.</p> + +<p>Comme les autres, Félicie Nanteuil avait +dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française. +Elle avait dit comme les autres: +«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette +maison-là.» Et quand elle fut de la maison, +elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait +son plaisir, c'est qu'elle devait débuter +dans <i>l'École des Femmes</i>. Déjà elle travaillait +le rôle d'Agnès avec un vieux professeur +obscur qu'elle estimait parce qu'il avait +toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait, +le soir, Cécile de <i>la Grille</i> et vivait dans +une fièvre de travail, quand elle reçut une +lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait +qu'il revenait à Paris.</p> + +<p>Durant son séjour à La Haye, il avait fait +quelques expériences qui lui avaient démontré +la force de son amour pour Félicie. Il +avait eu des femmes qui passaient pour +agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot, +de Bruxelles, grande et fraîche, ni +les sœurs van Cruysen, modistes sur le +Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, +alors en tournée par l'Europe septentrionale, +ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment +de plénitude. Près d'elles, il avait +regretté Félicie et découvert que, de toutes +les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans +madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen +et Suzette Berger, il n'aurait jamais +connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie +Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on +dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme +propre. Il y en a d'autres qui reviennent à +celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais +si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait +pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait +cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne +la trouverait qu'en elle. Dans son inutile +sagesse, il en éprouvait presque de la colère +et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la +multitude de ses désirs sur si peu de substance +et dans un endroit unique et fragile. Et il +aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait +avec quelque rage et quelque haine.</p> + +<p>Le jour même de son arrivée, il lui donna +rendez-vous dans une garçonnière qu'un +collègue riche du ministère des Affaires +étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue +de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une +maison avenante, deux petites pièces tendues +de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, +qui montaient égaux, tranquilles et sans +ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, +les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges +fleuries, suivaient dans leurs contours les +courbes molles des liliacées et prenaient la +douceur des végétations humides. La psyché +s'inclinait légèrement dans son cadre de +plantes bulbeuses aux formes souples, terminées +par des corolles closes, et, dans ce +cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau. +Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du +lit.</p> + +<p>—Toi! toi!... C'est toi!...</p> + +<p>Elle ne pouvait dire autre chose.</p> + +<p>Elle lui voyait des prunelles luisantes et +lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait, +un nuage s'épaississait sur ses yeux, le +feu subtil de son sang, la brûlure de ses +reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur +fumeuse de son front lui vinrent +ensemble à la bouche, et elle appuya longuement +sur les lèvres de son amant un baiser +rempli de toutes ces flammes et frais comme +une fleur dans la rosée.</p> + +<p>Ils se demandaient l'un à l'autre vingt +choses à la fois et entremêlaient leurs questions.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, +Robert?</p> + +<p>—Alors, tu débutes à la Comédie?</p> + +<p>—Est-ce que c'est joli, La Haye?</p> + +<p>—Oui, une petite ville paisible. Des maisons +rouges, grises, jaunes, avec des pignons +en escalier, des volets verts, des géraniums +aux fenêtres.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu faisais là dedans?</p> + +<p>—Pas grand'chose... Je faisais le tour du +Vyver.</p> + +<p>—Tu n'allais pas avec des femmes, au +moins?</p> + +<p>—Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, +ma chérie! Tu es guérie maintenant?</p> + +<p>—Oui, oui, je suis guérie.</p> + +<p>Et, tout à coup suppliante:</p> + +<p>—Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. +Si tu me quittais, bien sûr que je n'en +prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je +deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me +passer d'amour.</p> + +<p>Il lui répondit brusquement, d'un ton +rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne +pensait qu'à elle.</p> + +<p>—J'en deviens stupide!</p> + +<p>Cette rudesse la ravit et la rassura mieux +que n'eût fait la molle douceur des serments +et des promesses. Elle sourit et commença +à se déshabiller généreusement.</p> + +<p>—Quand débutes-tu à la Comédie?</p> + +<p>—Ce mois-ci.</p> + +<p>Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec +sa poudre de riz, son bulletin de répétition, +qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait +pas d'admirer dans ce papier, c'était +qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la +date lointaine, auguste, de la fondation.</p> + +<p>—Tu vois. Je débute dans Agnès de +<i>l'École des Femmes</i>.</p> + +<p>—C'est un joli rôle.</p> + +<p>—Je te crois!</p> + +<p>Et, en se déshabillant, des vers lui venaient +aux lèvres, et elle les murmurait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.</p> +<p>Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;</p> +<p>Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.</p> +<p>Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?</p> +<p>Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»</p> + </div> </div> + +<p>Tu vois, je n'ai pas maigri...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,</p> +<p>Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»</p> + </div> </div> + +<p>J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;</p> +<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»</p> + </div> </div> + +<p>Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait +pas beaucoup plus de lettres antiques ni de +tradition française que ses jeunes contemporains, +il avait plus de goût et des curiosités +plus vives. Et, comme tous les Français, +il aimait Molière, le comprenait, le sentait +profondément.</p> + +<p>—C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.</p> + +<p>Elle laissa couler sa chemise avec une grâce +tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu'elle +voulait se faire désirer, et pour l'amour de +la comédie, elle commença le récit d'Agnès:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«J'étais sur le balcon à travailler au frais,</p> +<p>Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès</p> +<p>Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»</p> + </div> </div> + +<p>Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa +des bras, et, s'approchant de la psyché, elle +continua de réciter et de jouer devant la +glace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«D'une humble révérence aussitôt me salue.»</p> + </div> </div> + +<p>Elle fléchit le genou, une première fois +légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la +jambe gauche en avant, et rejetant la jambe +droite en arrière, elle salua profondément:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Moi, pour ne point manquer à la civilité,</p> +<p>Je fis la révérence aussi de mon côté...»</p> + </div> </div> + +<p>Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit +une seconde révérence, dont elle marqua les +temps avec une amusante précision. Et elle +ne s'arrêta plus de réciter ni de faire des +révérences aux endroits où le texte et la +tradition les indiquent.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Soudain il me refait une autre révérence;</p> +<p>Moi, j'en refais de même une autre en diligence;</p> +<p>Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,</p> +<p>D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»</p> + </div> </div> + +<p>Elle exécutait tous les jeux de scène +sérieusement, avec conscience et le soin de +bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes +déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe +pour les expliquer, étaient presque toutes +jolies et toutes intéressantes, en ce qu'elles +accusaient dans un corps jeune des muscles +fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient, +à chaque mouvement, des correspondances +et des harmonies qu'on n'observe pas +d'ordinaire.</p> + +<p>En revêtant sa nudité de la bienséance +des attitudes et de l'ingénuité des expressions, +elle réalisait par fortune et caprice +un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence +dans le goût d'Allegrain ou de Clodion. Et, +dans cette figurine animée résonnait avec +une pureté délicieuse le grand vers comique. +Robert, charmé malgré lui, la laissa aller +jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, +c'était que la chose la plus publique de +toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte +ainsi d'une façon privée et secrète. Et, en +observant les façons cérémonieuses de cette +fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir +philosophique de découvrir avec quoi l'on +fait de la dignité dans les meilleures compagnies.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle</p> +<p>Me fait à chaque fois révérence nouvelle;</p> +<p>Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,</p> +<p>Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»</p> + </div> </div> + +<p>Cependant elle admirait dans la glace ses +seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses +bras un peu minces, ronds et fuselés, ses +jambes fines, ses beaux genoux polis, et, +voyant tout cela servir au bel art de la +comédie, elle s'animait, s'exaltait; une +légère rougeur, comme un fard, colorait ses +joues.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,</p> +<p>Toujours comme cela je me serais tenue,</p> +<p>Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui</p> +<p>Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»</p> + </div> </div> + +<p>Il lui cria, du lit, où il était accoudé:</p> + +<p>—Maintenant, viens!</p> + +<p>Alors, tout animée et empourprée:</p> + +<p>—Et moi, tu crois donc que je ne t'aime +pas!...</p> + +<p>Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée +et souple, elle renversa la tête, offrant +aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux +et sa bouche entr'ouverte où luisait un +humide éclair.</p> + +<p>Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. +Ses prunelles fixes étaient pleines +d'une horreur indicible. De sa gorge sortit +un cri rauque, suivi d'une plainte douce +et longue comme un son d'orgue. Elle +montra du doigt, en détournant la tête, +la fourrure blanche étendue au pied du +lit.</p> + +<p>—Là! là!... Il est couché en chien de +fusil, la tête trouée... Il me regarde en riant +avec du sang au coin de la bouche...</p> + +<p>Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout +blancs. Son corps se tendit en arc, et quand +il eut repris sa souplesse, elle tomba comme +morte.</p> + +<p>Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la +ranima. D'une voix enfantine, elle se plaignit +d'être brisée à toutes les jointures. Sentant +une brûlure au creux de ses mains, elle +regarda et vit que la paume était coupée et +saignait.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>—C'est mes ongles qui sont entrés dans +ma main. Ils sont pleins de sang, mes +ongles, vois!</p> + +<p>Elle le remercia tendrement des soins qu'il +lui avait donnés, et s'excusa avec douceur +de lui causer tous ces ennuis.</p> + +<p>—C'est pas pour ça que tu étais venu, +hein?</p> + +<p>Elle essaya de sourire et regarda autour +d'elle.</p> + +<p>—C'est joli, ici.</p> + +<p>Son regard rencontra le bulletin de répétition +ouvert sur la table de nuit, et elle +soupira:</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait que je sois une +grande artiste, si je ne suis pas heureuse?</p> + +<p>Sans le savoir, elle répétait mot pour mot +ce que Chevalier avait dit quand elle l'avait +repoussé.</p> + +<p>Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus +de l'oreiller qu'elle avait creusé, elle +tourna vers son amant ses yeux tristes et lui +dit avec résignation:</p> + +<p>—Nous nous aimions bien, nous deux. +C'est fini. Nous ne serons plus jamais l'un à +l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!</p> + +<br /> + +<h2>FIN</h2> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + +***** This file should be named 17345-h.htm or 17345-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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